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( 4 décembre, 2021 )

1821-2021. Sainte-Hélène ou l’envol de la légende napoléonienne.

Napoléon

Dès ses premières victoires, dans les plaines d’Italie, le général Bonaparte construit sa  légende.  Soucieux de son image et de l’impact que pouvaient avoir ses actes et autres paroles prononcées, il n’a eu de cesse de soigner son image, son discours[1]. D’Austerlitz à Friedland, d’Iéna à Montmirail, le « Petit Caporal »  écrit ainsi des milliers de pages historiques pour la postérité. Les arts ne sont pas en reste afin de glorifier et d’immortaliser la geste napoléonienne : David, Gros et Ingres figurent parmi les peintres officiels ayant mis leur talent au service du général Bonaparte, du Premier Consul puis de l’Empereur. Les sculptures de Canova, chefs-d’œuvre inégalés, offrent une image de Napoléon qui ressemblent étrangement à César; leur mimétisme artistique est frappant. Il y a bien une filiation historique entre les deux grands conquérants.  

En 1814, après la première abdication et son exil forcé à l’île d’Elbe, Napoléon va écrire un des plus beaux chapitres de sa fabuleuse existence [2]. Avec le  « Vol de l’Aigle », de Golfe-Juan jusqu’aux tours de Notre-Dame (de Paris), ralliant aux passages toutes les troupes envoyées par un pouvoir royal tremblant, afin de lui faire obstacle et le tout sans tirer un seul coup de fusil[1], l’Empereur accède quasiment au statut d’immortel [2]. Il a réalisé l’impossible : échapper à la surveillance de l’Europe des Coalisés afin de retrouver ce peuple de France qui ne l’a pas oublié[3].

Parmi ce dernier, il y a les demi-soldes, ces milliers d’officiers mis à la retraite par le pouvoir royal  (et percevant la moitié de leur solde, ce leur donna leur appellation)[4]. Pour eux, il est impossible d’effacer les années de gloire qu’ils vécurent  en se battant, dans l’Europe entière, pour leur Empereur ![5]  Désœuvrés, ils provoquent en duel les royalistes, se réunissent au Palais-Royal, au Café Lamblin (ou Lemblin).[1]

Puis ce fut 1815, dernière année de l’Empire…

 Hors de question pour l’Angleterre et ses alliés de laisser ce « petit corse » sur le trône de France, cet « Ogre », cet « Usurpateur » ! La défaite de Waterloo éclate comme un coup de tonnerre ! A l’issue de sa seconde abdication, Napoléon quitte une France envahie par l’ennemi. Un monde s’effondre; même le drapeau national perd ses trois couleurs, gagnées dans la tourmente révolutionnaire, et reprend le blanc des rois avec sa fleur de lys, comme un retour avant 1789…

 Le dernier acte de la vie de l’Empereur va se jouer à Sainte-Hélène et la légende napoléonienne va continuer à s’édifier, gagnant en rapidité et en intensité. Son séjour à Sainte-Hélène est raconté par tous les principaux témoins qui ont partagé sa captivité, par ceux qui l’ont rencontré, notamment certains anglais. La Légende s’étoffe. Bien avant sa mort, on parle de Napoléon prisonnier, captif de la perfide Albion… Avec la disparition du grand homme, le 5 mai 1821, de cet illustre prisonnier enchaîné sur son rocher tel un Prométhée moderne, la Légende va prendre son envol[2]. Le très célèbre « Mémorial de Sainte-Hélène » du comte de Las Cases, va contribuer considérablement à diffuser la légende napoléonienne et ce à une échelle presque planétaire[3], tant sera   succès ![1]  Les gravures[2] et autres objets séditieux vont apparaître par centaines et ce malgré la surveillance de la police royaliste[3].

Un événement, inattendu va contribuer à l’essor de la légende napoléonienne : en France, neuf ans après la disparition de Napoléon, Charles X, frère de Louis XVIII et qui lui a succédé, est chassé du pouvoir. Nous sommes en 1830 et cette révolution qui éclate, la première depuis 1789, va porter sur le trône de France, Louis-Philippe, le « roi de tous les Français ». Le drapeau national retrouve ses  trois couleurs, qu’il ne quittera plus désormais. Dans les rues de Paris obstruées par de nombreuses barricades, on crie « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon II ! » Le père et le fils évoqués ici seront bientôt réunis : l’Aiglon, portant l’uniforme autrichien,  s’éteint en 1832, à Vienne… En Europe, Napoléon devient un modèle, un idéal pour les peuples qui veulent s’affranchir du joug qu’on leur impose. En Pologne, en Italie, les révolutionnaires crient « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon ! » Mais revenons en France. C’est sous le règne de Louis-Philippe[1], sous la Monarchie de Juillet, que se consolidera la légende napoléonienne.

En effet, comment oublier le grandiose Retour des Cendres de 1840 ? Le 15 décembre de la même année, Napoléon retrouve sa capitale. Par une température glaciale (moins 10 degrés), plus de 500 000 spectateurs se pressent afin de voir passer le convoi funéraire de l’Empereur, gigantesque, démesuré, tout d’or et de voiles noirs, aux chevaux caparaçonnés ; spectacle grandiose et irréel qui marquera plus d’un esprit ![ 2] Avec l’avènement de la République, seconde du nom, après une nouvelle révolution, celle de 1848, c’est un autre Napoléon qui préside désormais aux destinées de la France. Louis-Napoléon, fils de Louis, frère de l’Empereur et d’Hortense ; fille de Joséphine, deviendra empereur en 1851. Même après la chute du Second Empire, en 1870, la légende napoléonienne, si elle se fait plus discrète, ne disparaît pas. A partir de la fin du XIXème siècle elle n’a jamais cessé d’être présente ! [3]

Depuis lors, Napoléon repose sous le dôme doré des Invalides. Nous sommes en 2021, et l’on parle toujours de LUI, de son époque, des campagnes de l’Empire, de son œuvre civile et militaire. Chaque année, de par le monde, paraissent de nombreux livres qui lui sont consacrés, il est l’objet de films, de documentaires, de débats, sur internet son nom est cité et écrit des milliers de fois chaque jour…

Napoléon n’est pas mort : sa légende lui a fait traverser les siècles. Mythe intemporel, l’Empereur est plus que jamais présent, brillant dans le ciel de l’Histoire, tel le soleil d’Austerlitz !

Christophe BOURACHOT


[1]  A son  initiative et celle d’Adolphe Thiers, alors président du Conseil.

[2] Cette apothéose est un juste hommage du peuple de France à l’Empereur. Dans cet événement considérable, il y a une ferveur populaire, une piété toute admirative. Tout reste figé et la température de ce jour y contribue. Le lourd convoi impérial suit son parcours et les spectateurs, du pont de Neuilly aux Invalides, ne peuvent que regarder et admirer l’étonnant spectacle qui s’anime sous leurs yeux. Combien de braves, parmi cette foule ? De vétérans des guerres de la Révolution et de l’Empire, de combattants de Valmy, de Montenotte, de Rivoli, d’Austerlitz, d’Eylau, de Wagram et de La Moskowa ? Combien de visages aux yeux embués de larmes, saisis par cette émotion trop forte qui les étreint ?

[3] Les artistes, là encore, ont joué un rôle dans la diffusion de la légende napoléonienne. Citons notamment les tableaux d’Edouard Detaille (1848-1912) et d’Ernest Meissonnier (1815-1891). Après 1870 et jusqu’en 1914, Napoléon va servir d’exemple à toute une génération de Français dans cette revanche que l’on veut prendre sur la défaite de Sedan… Le héros impérial et son épopée galvanisent toutes énergies patriotiques. C’est aussi à cette époque qu’apparaîtront de très nombreuses éditions de témoignages sur l’Empire (ceux du général Baron de Marbot, en 1891, s’il ne fallait citer qu’un exemple) cultivant ainsi la nostalgie d’une grandeur militaire française disparue mais qui ne demande qu’à revivre dans l’imaginaire collectif !


[1] La publication du « Mémorial » en 1823 (dans son édition en 8 volumes) en 1823 ne doit pas occulter celle du témoignage du Dr Barry O’Meara en 1822, dans une version complète (« Napoléon en exil ou l’écho de Sainte-Hélène… », 2 volumes), qui fit aussi beaucoup pour la légende napoléonienne. 

[2]  Notamment celles de Vernet et de Charlet. Comment ne pas évoquer la figure du chansonnier Béranger dont le talent rappelle le souvenir des gloires passées ? Dans son « Cinq Mai », paru peu de temps après la mort de l’Empereur,  il chante Napoléon : « Peut-être il dort ce boulet invincible/Qui fracassa vingt trônes à la fois/ Ne peut-il pas, se relevant terrible/ Aller mourir sur la tête des rois ? /L’aigle n’est plus dans le secret des dieux… ». Entre 1821, année de sa mort, et 1870, Napoléon et son époque vont faire l’objet de plusieurs centaines de livres, inégaux quant à leur intérêt.  Citons parmi tant d’autres les ouvrages de Norvins, de Laurent de l’Ardèche, d’Abel Hugo (frère de Victor et fils du général d’Empire Léopold Hugo) et la fresque magistrale d’Adolphe Thiers  (« Histoire du Consulat et de l’Empire », 20 volumes, plus un volume d’index et un Atlas) parue de 1845 à 1862. En ce qui concerne les témoignages, beaucoup furent l’œuvre de « teinturiers », quelquefois élaborés d’après une base authentique mais pas d’une fiabilité historique absolue ! Nous pensons notamment aux mémoires de Bourrienne, à ceux de Constant, ou bien encore au témoignage de la duchesse d’Abrantès, veuve du général Junot,  dont le grand Balzac fut une des plumes et bien plus encore…  A la même période, parurent d’autres récits bien plus solides. Le premier d’entre eux émana du général de Ségur et concerne la campagne de Russie. Si quelques contemporains (dont l’effervescent Gourgaud) en contestèrent certains éléments, « Ce livre a eu d’innombrable lecteurs dans le monde entier et a joui d’une faveur qu’il a retrouvée même de notre temps », écrit en 1931, Jules Dechamps dans son ouvrage mentionné  précédemment. Citons encore, notamment,  les mémoires et souvenirs du maréchal Suchet, ceux des généraux Berthezène et Roguet. Et puis, ce fut donc, à partir de 1890, le déferlement de la grande vague de publications de témoignages sur les guerres de l’Empire et le Premier Empire, segment, comme on dirait aujourd’hui, occupé notablement par la Librairie Plon. A noter qu’un phénomène éditorial presque similaire se déroula plus près de nous dans le temps, de 1997 à 2015.

[3] « Comme dans les lieux de pèlerinages s’établissent des baraques et des bazars où l’on débite de pieuse bimbeloterie, ainsi au tour du culte de l’Empereur naissent de petits commerces plus ou moins clandestins : l’ex-officier d’artillerie Branville, Audiat jeune, rue Montorgueil, devenus imprimeurs vendent une pseudo-littérature bonapartiste ; Ganier, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice et les frères Delaroque, des « apothéoses » de Napoléon ; Laforge, rue Saint-Martin, a la spécialité des cannes dont le pommeau représente le visage de l’Empereur ; chez Visment, tourneur rue du Roule, on trouve des coquetiers en bois avec le portrait de Napoléon ; chez Couesnon, fondeur rue aux Fèves, des bustes en bronze ; pour les petites bourses, un modeleur, rue de Sèvres, offre les mêmes en plâtre. Martineau, rue du faubourg Saint-Denis, fournit des réductions de la Colonne Vendôme à l’usage des « Enfants de la Gloire ». Tout cela n’est pas formellement séditieux mais parfois la police, la justice s’estiment obligées de mettre le holà. » (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »).


[1] J. Lucas-Dubreton mentionne au Palais-Royal, l’estaminet de l’Univers et ce même  établissement Lamblin « où les gardes du corps qui prétendaient inaugurer au-dessus du comptoir un buste de Louis XVIII, se trouvèrent de 300 demi-soldes massés devant la place ».  Pus, bas, J. Lucas-Dubreton indique que la (demi-)solde mensuelle d’un capitaine était de 73 francs par mois, celle d’un lieutenant de 44 francs et celle d’un sous-lieutenant de 42 francs. Un épisode particulièrement réussi de la série « Les Nouvelles Aventures de Vidocq » (Réalisée par Georges Neveux et Marcel Bluwal, 1971-1973, avec Claude Brasseur) et intitulée « L’Epingle noire », retrace assez bien l’état d’esprit et l’existence de ces Demi-Soldes.

[2]  Nombreux sont ceux qui seront frappés par la mort de Napoléon. A titre d’exemple, nous citerons cette phrase prononcée par la comtesse de Kielmansegge, de nationalité saxonne mais française de cœur : « Je suis toujours en deuil depuis le 5 mai 1821, jour de la mort de l’Empereur. »

[3] Sur le développement international de la légende napoléonienne, lire l’ouvrage de Jules Dechamps citée plus haut.


[1]  « Cambronne, je vous confie l’avant-garde de ma plus belle campagne, vous ne tirerez pas un seul coup de fusil. Songez que je veux reprendre ma couronne sans verser une goutte de sang. » (Interrogatoire de Cambronne à son procès, cité par J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 22)

[2]  « Un jour, le 22 août 1817, O’Meara, chirurgien de Napoléon à Sainte-Hélène, prit la liberté de lui demander quelle était l’époque qu’il regardait comme la plus heureuse de sa vie, depuis son élévation au trône. « La marche de Cannes à Paris, répondit l’Empereur. » » (J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 18) «  Qu’y réfléchisse bien, le retour de l’île d’Elbe est un épisode unique dans l’histoire universelle.  Si le régime napoléonien avait été aussi odieux que d’aucuns le prétendent, comment expliquer l’enthousiasme, sans exemple lui aussi, avec lequel l’Empereur fut accueilli sur tout le parcours du golfe Jouan à Paris ? », écrit Jules Dechamps sans son étude savante et intitulée « Sur la légende de Napoléon », parue en 1931.

[3]  Au sujet du retour de Napoléon depuis Golfe-Juan jusqu’à Paris, lire en particulier le témoignage de Guillaume Peyrusse (« En suivant Napoléon. Mémoires (1809-1815) ») et celui  du lieutenant-colonel Etienne Laborde (« Napoléon et sa Garde. Souvenirs »). L’Empereur arrive aux Tuileries, le 20 mars 1815, peu après 21 heures : « L’explosion fut irrésistible. Je crus assister à la résurrection du Christ. », écrit le général Thiébault dans ses « Mémoires ». (Passage cité par J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 308). Quant capitaine Routier, qui est présent également, il écrit : « Décrire ce moment n’est pas en mon pouvoir, il est impossible que des mots puissent le faire. » (« Récits d’un soldat de la République et de l’Empire, 1792-1830 », Editions du Grenadier, 2001, p. 154)

[4] On le reconnaît facilement : chapeau bolivar à larges ailes, redingote bleue for longue et pincée à la taille, pantalon flottant serré au coup de pied, canne à gros pommeau avec une torsade, ruban rouge, œillet rouge ou violette, portant moustaches ce qui le distingue des gardes du corps. «  (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »). Nous compléterons les propos de cet historien par préciser que le demi-solde porte aussi très souvent des bottes d’un cuir parfaitement ciré et des gants de même nature (bien pratiques pour faire le coup de poing !).

[5]  J. Vidalenc, dans l’étude qu’il a consacrée aux Demi-Soldes, estime leur effectif  à « environ 20 000 vers 1815 » et 15 639 en 1817. Ils n’auraient été plus que 3000 en 1830.


[1] « Bonaparte vole comme l’éclair et frappe comme la foudre. Il est partout et il voit tout ; il est l’envoyé de la Grande Nation… » Cette déclaration lapidaire est extraite d’un numéro d’un  journal fondé en juillet 1797 par Bonaparte en personne : « Le Courrier de l’Armée d’Italie ».

[2] « La Restauration de 1814 avait accumulé les fautes, supprimé vingt-cinq ans d’histoire de France, remis en usage des costumes, des uniformes, des appellations qui étonnaient les yeux et les oreilles. Le vieux monde réveillé faisait toute sorte de maladresses et balourdises, et « cognait à tout  coup contre le nouveau monde qu’il croyait évanoui et qu’il rencontrait à chaque pas sans le connaître ». Il suffit de parcourir l’Almanach Royal de 1814-1815 pour voir s’affronter les deux sociétés que Napoléon, durant tout son règne, s’était efforcé d’amalgamer. » (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »).

 

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( 1 septembre, 2021 )

Les raisons de la défaite de Napoléon au Portugal…

L’histoire de l’épopée napoléonienne oublie généralement de mentionner que le Portugal a été le théâtre d’importantes batailles entre 1801 et 1811, période au cours de laquelle des soldats portugais ont combattu les forces françaises aux côtés des armées anglaises et espagnoles à travers la péninsule ibérique et jusqu’au sud de la France. Lorsque l’on étudie cette période profondément et pendant de nombreuses années, comme nous l’avons fait, on ne peut qu’être étonné par la désignation générale de Guerre d’Espagne donnée à cette épopée commencée par la Révolution Française et dont quelques années plus tard Napoléon , d’abord en tant que consul puis en tant qu’empereur, deviendrait le personnage principal. Les raisons de la défaite de Napoléon au Portugal... dans HORS-SERIE 97-022546-300x206Celui-ci ne se rendit jamais au Portugal mais y envoya des émissaires ou des alliés dans le but d’avoir la mainmise sur une nation dont les frontières avaient été fixées depuis longtemps ; une nation dont la position stratégique était capitale pour le commerce international et d’une importance fondamentale pour son vieil allié l’Angleterre. Effectivement, ce pays trouvait sur les côtes portugaises, celles de ses colonies et des îles adjacentes, le meilleur port de refuge nécessaire au soutien de ses intérêts économiques, à une époque où ceux-ci avaient été mis à mal par l’indépendance des Etats-Unis. Il suffit de mentionner le Brésil pour évaluer à quel point l’Angleterre profitait d’une source de richesses vitale pour l’équilibre de son économie. D’ailleurs, avant même que Napoléon ne devienne un homme politique important, de très nombreux patriotes français écrivaient au Directoire pour expliquer à ses dirigeants que le meilleur moyen de vaincre l’inexpugnable Albion était de conquérir le Portugal. Ce qui démontre bien, si besoin en était, que le Portugal était considéré comme le soutien fondamental au développement de son vieil allié. Napoléon s’aperçut très tôt de l’importance stratégique du Portugal et estimait qu’il fallait le conquérir pour pouvoir concrétiser pleinement son projet d’unir l’Europe sous les ailes protectrices de l’aigle impérial

Échec diplomatique, stratégique et militaire.

En 1801, le Portugal est envahi sur son ordre et au nom de ses intérêts. À l’époque, Godoy, le puissant dirigeant espagnol, est convaincu qu’une coalition franco-espagnole viendra à bout de la suprématie anglaise et décide de s’allier à la France, poussé à la fois par son ambition et par la crainte de déplaire à Napoléon plus que par admiration pour lui. C’est ce que l’on peut déduire de la lecture attentive de ses « Mémoires » de l’homme espagnol rédigés au cours de son long exil, qui ne se terminent qu’à sa mort à Paris en 1851, ainsi que de la correspondance de Napoléon dans laquelle celui-ci exprime clairement son intention de commencer la conquête de la Péninsule Ibérique par le Portugal. Pour ce faire, il lève d’abord une armée commandée par son beau-frère, le général Leclerc, à laquelle il ajoute d’autres troupes placées sous le commandement du général Saint-Cyr. Godoy comprend très vite que l’Espagne ne gagnerait rien dans cette guerre dont la France serait la seule bénéficiaire et regretterait plus tard de n’avoir été qu’un jouet dans les mains du dictateur français. Cette invasion marque la première phase du projet de Napoléon de conquérir l’Espagne, projet que, grâce à d’habiles manœuvres politiciennes, il finirait par la mettre à exécution. Dans cet essai sur la défaite des armées de Napoléon en territoire portugais, seront évoquées les raisons pour lesquelles la première incursion des forces napoléoniennes au Portugal a débouché sur l’échec de ses projets. Effectivement, avec cette première invasion, qui eut lieu en 1801, Napoléon poursuivait deux objectifs : d’une part conserver le soutien de l’Espagne et, d’autre part, une fois conquis le territoire portugais en totalité ou en partie – fait qui se concrétisa avec la conquête de la Province de l’Alentejo – négocier à son avantage avec les Anglais avec lesquels il était déjà engagé par le Traité d’Amiens. L’échange de ces territoires conquis, très importants pour l’ennemi lui permettait d’obtenir des avantages économiques dans d’autres régions alors en possession de l’Angleterre, notamment en Amérique. Mais la trêve fut de courte durée, Godoy et Lucien Bonaparte, frère de Napoléon et ambassadeur de France en Espagne, signèrent un accord de paix qui n’allait absolument pas bénéficier à la France dans la mesure où ils s’étaient limités à prendre possession de Olivença, négligeant les autres territoires conquis. Ainsi le traité de Badajoz servait-il les intérêts portugais faisant échouer tous les espoirs que Napoléon avait déposés dans « la monnaie d’échange » que le Portugal constituait potentiellement.

Les lettres que le consul français adressa à Talleyrand et à Lucien Bonaparte sont très claires et ne laissent aucun doute sur les projets qu’il nourrissait. En ce sens, cette première incursion se solda par un échec.

Quant à la deuxième invasion, menée sous le commandement administratif et militaire de Junot, ancien ambassadeur de France au Portugal, elle aboutirait également à un échec dans la mesure où elle ne permettrait pas à Napoléon de concrétiser ses projets. Les contrariétés commencèrent dès que l’envahisseur entra dans Lisbonne sans avoir pu empêcher la fuite de la famille royale vers le Brésil. Junot ne s’empara ni du Régent ni de sa couronne et ainsi, contrairement à l’Espagne, le Portugal allait demeurer un pays indépendant. Par ailleurs, Junot, dont il était légitime de penser qu’il connaissait le pays et la mentalité de ses habitants, allait démontrer une incapacité totale à gouverner la nation occupée. En premier lieu, il ne comprit pas que l’Angleterre, qui jusque là avait hésité à s’engager aux côtés du Portugal, ne consentirait jamais à ce que lui soit retiré son allié le plus utile avec sa colonie du Brésil qui l’alimentait en produits de première nécessité pour le fonctionnement de son économie gravement atteinte par l’indépendance des États-Unis. Il négligea également le fait qu’un pays dans lequel l’indépendance était une tradition séculaire supporterait mal une quelconque tutelle, aussi douce fût-elle. Quant à la stratégie consistant à justifier l’invasion française comme une protection contre l’oppresseur anglais, elle fut un échec total et ne fit qu’alimenter les pamphlets virulents hostiles à la Révolution Française et à la politique qui s’ensuivit et qui peut être considérée comme la « troisième phase révolutionnaire » selon Jacques Godechot.

Les batailles de Columbeira, Roliça et Vimeiro, menées par les généraux de Junot contre les armées anglo-portugaises et remportées par les Anglais venus alors se porter en aide aux Portugais, constituent une preuve irréfutable de cette profonde défaite. D’ailleurs il suffit de lire la correspondance échangée entre Napoléon et Junot pour comprendre à quel point ce dernier ignorait tout de la mentalité portugaise. Napoléon faisait preuve de bien plus de lucidité et d’intelligence quant à la situation dans laquelle se trouvait Junot et aux risques que celui-ci courait en adoptant une attitude qui ne tenait pas compte de la réalité du pays occupé. Ainsi, dans sa lettre du 7 janvier 1808, répondant à une missive de Junot datée du 21 décembre, Napoléon affirme-t-il (Lettres inédites de Napoléon Ier: « Je reçois votre lettre du 21 décembre. Je vois avec peine que, depuis le 1er décembre, jour de votre entrée à Lisbonne, jusqu’au 18, où ont commencé à se manifester les premiers symptômes d’insurrection, vous n’ayez rien fait. Je n’ai cependant cessé de vous écrire : Désarmez les habitants ; renvoyez toutes les troupes portugaises ; faites des exemples sévères ; maintenez-vous dans une situation de sévérité qui vous fasse craindre. Mais il paraît que votre tête est pleine d’illusions, et que vous n’avez aucune connaissance de l’esprit des Portugais et des circonstances où vous vous trouvez. Je ne reconnais pas là un homme qui a été élevé à mon école. Je ne doute pas que, en conséquence de cette insurrection, vous n’ayez désarmé la ville de Lisbonne, fait fusiller une soixantaine de personnes et pris les mesures convenables. Toutes mes lettres vous ont prédit ce qui commence à vous arriver et ce qui vous arrivera bientôt. Vous serez honteusement chassé de Lisbonne, aussitôt que les Anglais auront opéré un débarquement, si vous continuez à agir avec cette mollesse. Vous avez perdu un temps précieux, mais vous êtes encore à temps. J’espère que mes lettres, que vous aurez reçues successivement, vous auront fixé sur le parti à prendre, et que vous aurez adopté des mesures fortes et vigoureuses, sans vous repaître d’illusions et de bavardages. Vous êtes dans un pays conquis, et vous agissez comme si vous étiez en Bourgogne. Je n’ai ni l’inventaire de l’artillerie ni celui des places fortes ; je ne connais ni leur nombre ni leur situation. Je ne sais pas même si vous les occupez. Vous n’avez pas encore envoyé au ministre la carte de vos étapes depuis Bayonne jusqu’à votre première place forte, ni aucune note sur la situation du pays. J’avais cependant de fortes raisons de le désirer. Enfin je suis porté à croire que mes troupes ne sont pas encore dans Almeida. S’il arrivait quelque événement, vous vous trouveriez bloqué par les Portugais. Il y a dans tout cela une singulière imprévoyance.» La teneur de la correspondance échangée entre Napoléon et Junot, comme celle de la lettre que nous venons de citer en partie, montre bien que ce dernier n’était pas l’homme de la situation. Après huit mois passés au Portugal il rentra en France. Une fois de plus, les intérêts de Napoléon étaient contrariés.

L’expédition de Soult constitue la troisième invasion, au service des intérêts expansionnistes de Napoléon en Europe et requiert une analyse sous plusieurs angles, seule à même de rendre compte des erreurs qui y furent commises et de leur poids dans la défaite. Après l’embarquement des troupes françaises, à la suite de la « Convention de Sintra », le pays se trouvait dans un état de totale anarchie surtout après le départ du général anglais Moore, qui, dans une certaine mesure, était parvenu à calmer les esprits les plus exaltés dans le nord du Portugal. Ainsi, les désaccords entre le commandement anglais et l’évêque de Porto ne cessaient d’augmenter du fait que celui-ci considérait sa ville comme le siège du gouvernement. Le peuple, alarmé par les rumeurs d’une nouvelle invasion, rendait encore plus ingouvernable le pays qui venait tout juste d’échapper à la tutelle des étrangers. Après la Convention de Sintra, l’Angleterre fit en sorte que soient respectés les intérêts du Portugal, qui depuis longtemps, jouaient en sa faveur face aux menaces françaises. Ajoutons que, dans l’intervalle entre l’invasion de Junot et celle de Soult, l’Espagne se trouvait pratiquement sous tutelle française, si l’on excepte la région de Cadix où allaient bientôt se réunir les Cortes qui contribueraient de façon décisive à l’installation du régime constitutionnel. Enfin, dans le court laps de temps qui sépare le départ de Junot de la nouvelle invasion, l’Angleterre continua à aider le Portugal. C’est ainsi que, à Porto, le colonel anglais Robert Wilson, demeurant à l’écart des dissidences politiques citées plus haut, équipa et disciplina un corps d’armée portugais et en fit deux bataillons d’infanterie, deux de cavalerie et une batterie d’artillerie qu’il baptisa Leal Legião Portuguesa (Loyale Légion Portugaise) en opposition au nom de Legião Portuguesa donné par Junot au corps d’armée formé par les dix mille combattants lusitaniens engagés aux côtés des armées napoléoniennes. C’est à cette même époque que le général anglais Beresford, qui avait été détaché à Madère, à partir de 1807 se rendit pour la deuxième fois en territoire portugais pour s’y voir confier l’organisation de l’armée portugaise Nous avons fait une brève allusion aux évènements liés à l’invasion menée par Soult. On le sait, le général Moore, avant de mourir au champ de bataille en Galice, avait réussi à repousser les armées de Junot, Ney et Soult, soit près de 60.000 hommes, loin des frontières portugaises. Napoléon ordonna alors à Soult qu’après avoir anéanti l’armée anglaise, fortement ébranlée par la mort de son commandant, de marcher sur le Portugal et d’occuper la ville de Porto au début du mois de février 1809. Pour l’aider dans sa tâche, le général Victor s’installerait à Mérida et menacerait Lisbonne. Quant au général Lapisse, détaché du corps d’armée de Bessières, il occuperait Salamanque, Ciudad Rodrigo et Almeida : ainsi la ligne du Douro serait garnie de troupes et l’arrière-garde de l’armée française de Galice serait protégée. Tout portait donc à croire que Soult était suffisamment protégé pour pouvoir entrer au Portugal sans courir de gros risques. Par ailleurs, l’armée portugaise était en phase de réorganisation et l’Espagne était pratiquement occupée par les troupes françaises.

La méconnaissance du terrain.

Ces ordres donnés par Napoléon prouvent incontestablement qu’il ignorait tout de l’état des routes espagnoles et portugaises et que les quelques informations qu’on lui avait fournies étaient pour le moins lacunaires. Sur le théâtre des opérations, les besoins essentiels à une armée ne pouvant être satisfaits, faute d’un approvisionnement en vivres organisé ; les soldats qui pratiquaient la maraude, étaient obligés de se déplacer en petits groupes à la merci des attaques perpétrées par des paysans armés. Ces derniers profitaient des obstacles d’un terrain qu’ils connaissaient bien pour provoquer d’innombrables embuscades, assassinant les petits contingents militaires nécessaires à l’occupation de chaque point stratégiquement important pour poursuivre la marche. Ainsi les troupes se dispersaient et les contingents perdaient des hommes. Malgré tout, grâce à la trahison des commandants espagnols, Soult réussit sans aucune difficulté à occuper Ferrol à la fin du mois de janvier. Ajoutons qu’à proximité de la frontière, des milliers de soldats de l’armée espagnole sous les ordres du général La Romana désertèrent. Napoléon estimait alors que la défaite des armées espagnoles entraînerait la reddition de l’Espagne. Les troupes de Soult prirent position à Tuy, Salvaterra et Vigo, sur la frontière portugaise. Là, un premier obstacle se présenta que Napoléon et Soult avaient mésestimé : la traversée du Minho. Si le maréchal avait eu connaissance de la difficulté que posait la traversée de ce fleuve, jamais il ne l’aurait tentée et aurait ainsi gagné un temps précieux. Tout d’abord il aurait dû commencer par porter ses troupes à un endroit qu’il utiliserait d’ailleurs ultérieurement, là où les gros obstacles pouvaient être surmontés. Il faut dire que le Minho, ligne de séparation entre l’Espagne et le Portugal, depuis l’embouchure et au cours de 65 kms à l’intérieur des terres, cesse d’être navigable en amont de Monção. Soult, qui avait décidé de passer le Minho à Valença dut y renoncer car les fortes pluies d’hiver avaient gonflé le débit du fleuve. Il choisit alors comme lieu de passage le hameau de Seixas près de Caminha qui se trouvait un peu plus bas sur la rive droite. Toutefois, les Portugais présents sur le terrain, parmi lesquels Gonçalo Coelho de Araújo et le colonel français au service du Portugal, Champalimaud, tous deux sous le commandement de Bernardim Freire d’Andrade, avaient pris soin de retirer toute embarcation qui pourrait faciliter le passage des troupes. Malgré les difficultés dues à la force du courant, cette tentative, qui eut lieu le 16 février avant le lever du jour permit le passage de 300 hommes qui furent aussitôt abattus par les soldats portugais. Ce même jour, aux environs de midi, une nouvelle tentative eut lieu devant Vila Nova de Cerveira. Là encore Soult s’y prit mal et les ordonnances du Gouverneur Gonçalo Coelho de Araújo repoussèrent énergiquement ses armées. Devant l’impossibilité de traverser le Minho et d’entrer au Portugal, Soult choisit la ville d’Orense en Galice, comme nouveau point de passage. Etant donné que cette région était en proie à des convulsions, le Maréchal devait la conquérir village par village, sans cesse arrêté dans sa marche par les innombrables barricades dressées par les habitants. Six mois s’étaient écoulés depuis la Convention de Sintra et le départ de Junot, quand le 6 mars, l’avant-garde de l’armée du Duc de Dalmatie arriva près de Monterrey, à la frontière de la province de Trás-os-Montes. C’est à peu près à cette date que le Duc de Beresford, le général anglais que la Régence avait choisi pour aider les forces portugaises, débarqua à Lisbonne. Il était tard pour éviter l’invasion. Après la prise de Chaves, Soult était arrivé sans grands encombres à Porto en suivant la route de Braga. C’est à proximité de cette ville, au nord-est, sur la position de Carvalho d’Este, que commencèrent les troubles populaires qui allaient provoquer l’assassinat d’une partie de l’Etat Major portugais qui était sous le commandement de Bernardim Freire de Andrade, lui aussi assassiné sous prétexte qu’il était jacobin, alliés aux Français et donc traître. La misère dans laquelle se trouvait le pays, l’absence de moyens nécessaires au combat si souvent réclamés par ceux qui étaient en charge de la défense du Minho et de Porto, menèrent à une situation chaotique. Dans ce contexte, l’armée de Soult atteignit Porto et, le 28 mars, la reddition fut proposée à ceux qui défendaient la ville. Soult s’attarda à Porto deux mois de plus que prévu contrariant ainsi les plans de Napoléon . Précisons qu’il régnait alors dans la ville un climat délétère alimenté, d’une part par la misère matérielle et psychologique dans laquelle le peuple était tombé et, d’autre part par la démagogie de l’évêque gouverneur de Porto. Tout cela faisait que de nombreux Portugais caressaient le rêve d’être gouvernés par un roi français comme ceux que Napoléon avait installés sur les trônes des pays conquis. D’ailleurs, pendant son court séjour au Portugal, Soult, lui-même, fit tout pour attirer la sympathie des Portugais et créer un climat de paix de façon à rallier les mécontents dont le nombre ne cessait d’augmenter. Toutefois, il n’avait pas prévu l’avancée des armées anglo-portugaises où se détachaient les troupes de la Leal Legião Lusitana de Wilson et celle de Wellington qui se rejoignirent sur la Serra do Pilar devant Porto, sur la rive gauche du Douro que Soult avait eu l’imprudence de laisser sans défense. À partir du 12 mai 1809, un mois et demi après la conquête française de Porto, Wellington profita, avec prudence, de la situation militaire que ses ennemis lui offraient. Le Douro, dans les eaux duquel tant d’habitants de Porto avaient perdu la vie au cours du triste épisode du ‘Ponte das Barcas’ (pont des bateaux), fut franchi. Ainsi se termina, par un nouvel échec pour les armées napoléoniennes, la troisième invasion du Portugal. Le maréchal Soult dont les qualités militaires ne sont pas en cause et que l’empereur avait fait Duc de Dalmatie pour le récompenser de son courage et de ses qualités de stratège, révéla une totale méconnaissance du pays qu’il voulait conquérir. Sans doute n’avait-il pas compris pourquoi les Anglais s’étaient empressés, peu de temps auparavant, pendant l’occupation menée par Junot, de venir au secours de leur vieil allié.

Toutefois, Napoléon n’abandonnait pas l’idée de conquérir le Portugal, qui contrairement à l’Espagne presque entièrement sous sa coupe, était toujours indépendant. Il chargea Masséna de cette mission quelques mois après l’échec de Soult à Porto. Rappelons que l’ancien ministre espagnol, Manuel Godoy, alors exilé en France, s’était laissé convaincre, comme il l’a d’ailleurs écrit dans ses Mémoires, que l’alliance des deux puissances, française et espagnole, permettrait de venir à bout de la suprématie anglaise. Or, ce but n’avait toujours pas été atteint. Une fois la flotte de la coalition franco-portugaise défaite, d’abord à Aboukir puis à Trafalgar, Napoléon allait prendre conscience qu’il lui était impossible de débarquer sur les côtes anglaises. Par ailleurs, depuis le Directoire les dirigeants français et notamment Bonaparte, alors simple consul, avaient reçu en provenance de tous les coins de France, de nombreuses lettres de patriotes français, conservées aujourd’hui aux archives de Vincennes, leur donnant des conseils sur la meilleure façon de soumettre l’Angleterre. Dans toutes ces missives une seule et même recommandation : pour vaincre l’Angleterre, il fallait d’abord défaire son vieil allié le Portugal de façon à porter un rude coup à l’économie anglaise. Effectivement, l’Angleterre trouvait sur les côtes portugaises une excellente base pour l’essor de ses activités commerciales et industrielles, pour l’acquisition de ses matières premières, notamment de celles qu’elle avait quelque difficulté à trouver depuis l’indépendance des Etats-Unis. Mais le Portugal lui offrait également un domaine commercial qui embrassait de vastes territoires : les îles adjacentes et le Brésil où l’Angleterre jouissait d’avantages douaniers concernant des produits d’une importance cruciale pour son industrie. Le Portugal était en somme la « vache à lait » de l’Angleterre selon l’expression d’un patriote français et sa conquête provoquerait sa banqueroute. Il ne faut donc pas s’étonner que Napoléon tînt tant à avoir la mainmise sur cette partie de la péninsule. L’Espagne était conquise et vivait sous le joug d’un roi français. À l’époque, tout le territoire espagnol, à quelques rares exceptions, comme la ville de Cadix, luttait depuis le 2 mai pour recouvrer son indépendance.

Rivalité des officiers.

Les 80.000 soldats que comptait l’armée de Masséna (Prince d’Essling) faisaient partie de deux des 9 corps d’armée maintenus dans la péninsule. Parmi les officiers supérieurs qui étaient à leur tête, Ney, le fameux général de cavalerie et les deux généraux vaincus précédemment, Junot et Soult, étaient sous le haut commandement de Masséna. Là encore le choix de Napoléon s’avéra très vite désastreux : Ney estimait que le commandement de l’expédition devait lui revenir et ce en raison de son rang élevé ; Junot et Soult, soudain commis à un rôle subalterne et aux ordres d’un camarade, qui plus est, ignorant tout du Portugal, faisaient régner un sentiment de malaise au sein de leurs troupes. Voilà quelques raisons parmi d’autres qui ne tarderaient pas à provoquer des dissidences et des résultats adverses aux intérêts de la politique française. Dans ses Mémoires, le général Foy, décrit de façon explicite le comportement de ces officiers et d’autres encore, comme Eblé, Fririon, Reynier, tous haut gradés dont les désaccords, qui commencèrent dès Salamanque, portèrent un grave préjudice au fonctionnement des armées françaises et contribuèrent à favoriser les Portugais. Cette gigantesque armée entra en territoire portugais au début du mois d’août 1810 et tomba sur un premier obstacle : Almeida. De l’avis de plusieurs stratèges, Masséna avait déjà commis plusieurs erreurs. Ainsi perdit-il un temps précieux à vouloir conquérir la place forte de Ciudad Rodrigo. Même constat à Almeida où, toutefois, la chance lui sourit quand le 26 août, la poudrière de la forteresse explosa, précipitant la reddition. D’ailleurs, le temps et l’énergie employés à conquérir une forteresse ne faisaient déjà plus partie des pratiques en vigueur à l’époque. Il suffisait d’en faire le siège de façon à protéger l’arrière-garde contre toute attaque. De plus, voulant entrer dans Lisbonne, Masséna choisit de prendre la rive droite du Mondego, erreur qu’il aurait pu éviter s’il avait pris connaissance du rapport de l’un des ingénieurs de Junot, un dénommé Boucherat, qui expliquait clairement les raisons pour lesquelles le chemin menant vers la capitale ne pouvait en aucun cas se faire en empruntant cette rive. Masséna, calculant qu’il nécessitait 17 jours de vivres jusqu’à Lisbonne, ordonna aux corps d’armée de faire les récoltes dans les champs abandonnés par les paysans. Cette décision lui porta préjudice. Une autre erreur fut également lourde de conséquences : l’absence d’un service des vivres amenait les soldats à pratiquer le pillage. Ce système de maraude avait des effets tragiques et des conséquences funestes quand les voleurs étaient découverts. L’armée de Masséna passa ainsi par Pinhel, Trancoso, Mangualde, Guarda, Celorico, Fornos. Après avoir traversé l’affluent du Douro, le Coa, Masséna arriva à Viseu, désertée par sa population. Le Maréchal semblait avoir oublié que l’automne approchait et que, les chemins seraient bientôt difficilement praticables. Ses plans étaient peu à peu mis en difficulté. Il était surveillé nuit et jour par l’armée anglo-portugaise sous le commandement de Wellington, lequel avait conseillé aux habitants d’abandonner leurs foyers et d’emporter ou de cacher tout ce dont l’ennemi aurait pu tirer profit. Mais c’est à Bussaco que la gloire du Prince d’Esling va commencer à se ternir. Cette chaîne de montagnes, qui depuis le Mondego se dirige au cours de huit millesvers le nord, allait être fatale aux plans français. Toutes les routes venant de l’est qui permettent de rejoindre Coimbra, passent par des reliefs montagneux qui rendent difficiles le passage d’une armée quelle qu’elle soit. C’est là que Masséna fut stoppé dans sa marche par des troupes déployées sur les hauteurs de la montagne. Les forces anglo-portugaises comptaient quelques 70.000 hommes. Le 27 août, vers deux heures du matin, l’armée française se mit en mouvement et attaqua au lever du jour. Les Français perdirent 4.500 hommes dont 223 officiers. Devant ce revers, Masséna ordonna de tourner la position, ce qu’il aurait sans doute fait beaucoup plus tôt s’il avait eu connaissance de la topographie des lieux. Les quelques officiers portugais de la Legião Portuguesa, qui accompagnaient l’armée française n’aidèrent pas Masséna : serait-ce par méconnaissance du terrain ou bien accès de patriotisme ? Toujours est-il que l’armée française perdit presque deux jours à découvrir le chemin menant à Coimbra par Boialvo (Águeda). Enfin le 29 août, aux premières heures du matin, l’armée se mit en route vers Coimbra, point de passage obligatoire pour les deux armées et prit la direction de Pombal puis de Leiria (centre névralgique pour les combattants). Les troupes anglo-portugaises, devançant toujours les troupes françaises, allèrent en direction du sud jusqu’aux célèbres lignes de défense de Torres-Vedras qu’elles avaient précédemment fortifiées mettant à profit le temps précieux que les multiples erreurs de Masséna leur avaient concédé. Selon les mémorialistes, ces erreurs ne seraient pas toutes de l’entière responsabilité de Masséna : ils affirment que, pour de mesquines questions de jalousie ou autres, des informations importantes ne lui furent pas fournies (ainsi le rapport de Boucherat). Quant aux nominations de Junot, Soult et Ney, lesquels se sentant humiliés d’être sous les ordres du Prince d’Essling, ne luttèrent pas de façon efficace, elles ne sont pas non plus le fait de Masséna. Celui-ci arriva bien tard devant les lignes de Torres-Vedras. Il ne put les franchir et dût renoncer définitivement à entrer dans Lisbonne. Des villes et des villages désertés par leurs habitants, le manque de nourriture, de secours depuis longtemps demandés, jamais arrivés, l’absence de toute collaboration de la part des chefs militaires de prestige, l’ignorance dans laquelle celui-ci fut maintenu de certains rapports cités plus haut, les dissidences existant au sein de son Etat Major, sont autant de facteurs qui contribuèrent à l’échec de cette invasion. À certains moments, Masséna avait recours à l’aide de son confident Jean-Jacques Pelet, un jeune homme alors âgé de 28 ans. Grâce essentiellement au travail de compilation de Donald Horward, nous avons aujourd’hui accès aux Mémoires et aux études faites par ce jeune ingénieur géographe qui sera ultérieurement nommé général et prendra la direction des archives de guerre françaises. Foy, Guingret, Marbot et d’autres mémorialistes indiquent certains des évènements qui menèrent à une nouvelle défaite de Napoléon. Busaco fut l’une des dernières batailles et des nombreuses défaites de l’armée française au Portugal. Lors de sa retraite, Masséna livra quelques combats de moindre importance à Redinha et à Pombal. L’on estime que, malgré les défaites subies, Masséna révéla une grande valeur militaire en parvenant à regagner la frontière espagnole sans perdre beaucoup d’hommes. Dans le laps de temps qui s’écoula entre août 1810 et mars 1811, Soult, à qui Napoléon avait ordonné de rejoindre Lisbonne par la rive gauche du Tage pour apporter son aide à Masséna qui venait du sud par la frontière de Badajoz, ne le fit pas. À partir de cette date, un corps militaire d’une dizaine de milliers de Portugais, dans une épopée qui reste à raconter, va traverser l’Espagne en compagnie des troupes anglaises et espagnoles et atteindre le sud de la France. Le rêve que Napoléon avait caressé de « s’offrir une balade » dans la péninsule s’était écroulé. L’aigle, jusqu’alors altier, allait succomber en abandonnant derrière lui un paysage de mort et de destruction que seuls l’ambition, la ténacité et le génie des peuples permettraient de reconstruire. Effectivement le spectacle des actes barbares pratiqués par chacun des camps, les assassinats, l’obligation faite aux populations affamées de s’enfuir en abandonnant leurs foyers et leurs biens, ne pouvaient que provoquer une profonde douleur chez les habitants des régions dévastées. Mais, plus tard, après avoir de nouveau goûté à la liberté et à la paix, ceux-ci trouvèrent en eux les forces nécessaires à la reconstruction de leurs maisons et de leurs biens.

Le témoignage du général Marbot.

Beaucoup d’affirmations concernant la désastreuse épopée de Napoléon dans la péninsule, sont corroborées par le Français Jean Baptiste Antoine-Marcellin de Marbot, c’est pourquoi nous avons choisi de présenter rapidement quelques-unes de ses réflexions sur le sujet. Dans l’un des chapitres de ses intéressants Mémoires intitulé « Causes principales de nos revers dans la Péninsule », le Général Baron de Marbot, énumère certaines des raisons qui menèrent aux guerres péninsulaires. Il affirme ainsi, à propos de la victoire de Baylen remportée par les armées anglo-luso-espagnoles, que « ce succès inespéré non seulement accrut le courage des Espagnols, mais enflamma aussi celui de leurs voisins les Portugais ». Il fait également allusion au départ précipité de la famille royale vers le Brésil « de crainte d’être arrêtée par les Français ». Il évoque aussi la défaite de Junot, les triomphes de Napoléon et l’installation de son frère sur le trône d’Espagne, les victoires de Soult et la mort du général Moore en Galice. Les victoires de Napoléon s’espacèrent, selon l’avis de ce mémorialiste, quand « … le cabinet de Londres lui [suscita] habilement un nouvel et puissant ennemi : l’Autriche venait de déclarer la guerre à Napoléon , qui fut contraint de courir en Allemagne, en laissant à ses lieutenants la difficile tâche de comprimer l’insurrection ». D’après Marbot quand le « maître abandonna la péninsule, le faible roi Joseph n’ayant ni les connaissances militaires ni la fermeté nécessaires pour le remplacer, il n’y eut plus de centre de commandement ». Il rapporte la situation du Maréchal Soult abandonné à Porto « sans que le maréchal Victor exécutât l’ordre qu’il avait reçu d’aller le rejoindre » et explique que « L’anarchie la plus complète [régnait] parmi les maréchaux et chefs des divers corps de l’armée française ». Il ajoute que « Soult, à son tour, refusa plus tard de venir au secours de Masséna, lorsque celui-ci était aux portes de Lisbonne, où il l’attendit vainement pendant six mois ! » et que, plus tard, « Masséna ne put obtenir que Bessières l’aidât à battre les Anglais devant Almeida ! » Le Baron explique comment Masséna, incapable de percer les lignes fortifiées de Torres-Vedras, renonça à conquérir Lisbonne et le Portugal. Marbot raconte dans le détail des scènes d’égoïsme et de désobéissance qui causèrent la perte de l’armée française mais reconnaît « que le tort principal appartint au gouvernement » en la personne de Napoléon qui, « se voyant attaqué en Allemagne par l’Autriche, [s’éloigna] de l’Espagne pour courir au-devant du danger le plus pressant ». Toutefois Marbot exprime son incompréhension devant le comportement de Napoléon lorsque celui-ci, « après la victoire de Wagram, la paix conclue dans le Nord, (…) n’[a] pas senti combien il importait à ses intérêts de retourner dans la Péninsule, afin d’y terminer la guerre en chassant les Anglais ! ». En fait, ce qui le surprend le plus, c’est que « ce grand génie ait cru à la possibilité de diriger, de Paris, les mouvements des diverses armées qui occupaient à cinq cents lieues de lui l’Espagne et le Portugal, couverts d’un nombre immense d’insurgés, arrêtant les officiers porteurs de dépêches et condamnant ainsi souvent les chefs d’armée français à rester sans nouvelles et sans ordres pendant plusieurs mois ». Marbot estime que « puisque l’Empereur ne pouvait ou ne voulait venir lui-même, il aurait dû (…) punir très sévèrement ceux qui ne lui obéiraient pas ! » Quant à son frère Joseph, le roi d’Espagne, Marbot le dépeint comme un homme « instruit mais totalement étranger à l’art militaire » et incapable de se faire obéir des officiers. Le roi Joseph était d’ailleurs le premier à désobéir aux ordres de l’Empereur, refusant d’envoyer en France les soldats ennemis faits prisonniers et les intégrant dans des corps d’armée. Marbot se montre en désaccord avec le système de recrutement napoléonien dont il estime qu’il était préjudiciable à l’armée française : « La défection des soldats étrangers dont l’Empereur inondait la Péninsule, ajoutée à celle des prisonniers espagnols si imprudemment réarmés par Joseph, nous devint infiniment préjudiciable. » Marbot mentionne enfin ce qui lui semble être « la cause principale » des revers français dans la péninsule : « l’immense supériorité de la justesse du tir de l’infanterie anglaise, supériorité qui provient du très fréquent exercice à la cible, et beaucoup aussi de sa formation sur deux rangs » Dans ses Mémoires, Marbot livre également sa conviction intime que « Napoléon aurait fini par triompher et par établir son frère sur le trône d’Espagne, s’il se fût borné à terminer cette guerre avant d’aller en Russie ». Pour ce dire, il se basait sur le fait que, seul le soutien financier de l’Angleterre permettait le maintien de la coalition. Or, le pays était las d’autant de dépenses et la Chambre des Communes s’apprêtait à refuser de voter les crédits nécessaires mais la nouvelle que Napoléon allait partir attaquer la Russie la fit changer d’avis et autoriser la « continuation de la guerre ». Marbot mentionne également les défaites du maréchal Marmont et du roi Joseph en Espagne où les Français essuyèrent de « tels revers que vers la fin de 1813, nos armées durent repasser les Pyrénées et abandonner totalement l’Espagne qui leur avait coûté tant de sang ! ». L’ultime citation des Mémoires de Marbot, vaut d’être mentionnée parce qu’elle rend justice au courage des soldats portugais et qu’il est rarissime de trouver ce genre de considération sous la plume d’un mémorialiste français. Après avoir reconnu l’esprit de persévérance des soldats espagnols, Marbot fait l’éloge des soldats portugais dans les termes suivants : « Quant aux Portugais, on ne leur a pas rendu justice pour la part qu’ils ont prise aux guerres de la Péninsule. Moins cruels, beaucoup plus disciplinés que les Espagnols et d’un courage plus calme, ils formaient dans l’armée de Wellington plusieurs brigades et divisions qui, dirigées par des officiers anglais, ne le cédaient en rien aux troupes britanniques ; mais, moins vantards que les Espagnols, ils ont peu parlé d’eux et de leurs exploits, et la renommée les a moins célébrés ».

Les historiens et les chroniqueurs ont trop souvent négligé de prendre en compte la frustration des projets de Napoléon ainsi que les erreurs successives de tous ordres accumulées au long d’années qui ne pouvaient qu’aboutir à une défaite. Ils oublient de mentionner également que c’est dans cet espace péninsulaire, qu’a commencé la chute de Napoléon . Il y aura, après, la campagne de Russie dont on connaît l’issue malheureuse. Nous sommes personnellement convaincus que les défaites subies par Napoléon au Portugal entre 1807 et 1811, au cours desquelles on vit chanceler des chefs militaires de grande valeur, ont profondément influencé sa défaite finale.

Antonio-Pedro VICENTE

« Raisons de la défaite de Napoléon au Portugal», Rives méditerranéennes 2/2010 (n° 36), pp. 13-26.

En ligne: www.cairn.info/revue-rives-mediterraneennes-2010-2-page-13.htm 

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( 2 janvier, 2021 )

Lettre du lieutenant général Margaron (1815)

Ombre 2

DIVISION DE LA CAVALERIE  Inspection Générale                                                                                         

Limoges, 28 juillet 1815.                 

A Monsieur le lieutenant général de Prévost, directeur de la division de cavalerie au Ministère de la Guerre. 

Mon cher général, 

Les événements qui se passent autour de moi me paraissent inexplicables : toutes nos armées ont capitulé et cependant, on annonce la continuation de la marche des Autrichiens sur le Languedoc d’un côté et sur la Loire de l’autre ; on parle de celle des Prussiens sur Orléans, Tours et Saumur. L’armée du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] a fait sa soumission pure et simple au Roi et cependant, elle reste réunie et travaille à arrêter la désertion et à se renforcer. Les colonels des régiments de hussards ont envoyé l’ordre à leurs dépôts de diriger sur les escadrons de guerre tous les hommes disponibles et cependant, incertain encore du véritable esprit de ces corps, je ne sais si je dois en permettre l’exécution. La cocarde blanche est arborée dans toutes les villes et par tous les militaires qui agissent avec franchise et loyauté et néanmoins, l’on prétend que des chefs marquants permettent encore que celle tricolore paraisse dans leurs rangs ? C’est sous le prétexte des couleurs que des bandes s’organisent, parcourent les campagnes et portent le pillage, la désolation et l’effroi. J’en fais poursuivre une composée d’une vingtaine d’hommes du 5ème régiment de chasseurs commandés par un officier qui a fait contribuer la commune de Saint-Germain-les-Belles [Haute-Vienne], a dépouillé, sur la route, des officiers revêtus de la cocarde blanche et a enlevé tous les chevaux du général Souham dans sa terre de Gourgoudry. Des généraux de cavalerie dont les dispositions ne sont pas fort intelligibles, font exécuter des mouvements aux régiments qu’ils commandent et font prescrire aux dépôts de ces corps de les suivre, cherchant ainsi à s’assurer toutes les ressources qu’ils peuvent avoir. N’ayant aucune instruction du général en chef, en ayant au contraire du Ministre qui me prescrit de continuer à surveiller les dépôts, je m’oppose vigoureusement à ces mouvements. Je les groupe autour de moi et leur donne des chefs capables de les retenir ; mais ils peuvent se laisser persuader et nous échapper. Je ne reçois aucun ordre positif de S.E. le Ministre de la Guerre ; le prince d’Eckmühl ne me donne aucune communication de ce qui se passe à l’armée, de sorte qu’il m’est impossible de me former une règle invariable de conduite et de me prémunir contre les entreprises de ceux qui n’iraient point dans les intérêts généraux de la France et du Roi. Tous les actes publics du général en chef annoncent un bon Français, un excellent citoyen parfaitement décidé à se sacrifier lui-même au bien de son pays, mais il existe des méfiances sur quelques-uns de ceux qui partagent le pouvoir. Cette ignorance des faits, les rapports contradictoires qu’on reçoit à chaque instant, les fables inventées, les exagérations, etc., placent dans une position bien pénible l’officier général qui ne voit que son pays et qui se dévoue entièrement à son service, en évitant tous les partis.

Il me semble cependant qu’il serait bien facile de lui donner une direction sûre et de le faire concourir au bien général en lui faisant connaître la volonté du Gouvernement et tout ce qui se trouverait en opposition avec cette volonté. Il ne craindrait plus alors d’avoir des préventions injustes ; il serait à même d’éviter des fautes et d’inspirer une grande confiance à tous ses subordonnées qui s’étonnent avec raison que leur chef ne soit pas plus instruit qu’eux des décisions du souverain et des intentions du Gouvernement. Je le répète, il faut parler aux troupes, aux officiers de tous les rangs, de tous les grades, il faut dissiper leurs craintes, leur incertitude, rendre à chacun d’eux la confiance et l’énergie et fixer ses principes en lui faisant connaître ses devoirs.

Communiquez, mon cher général, cette lettre à S.E. le Ministre de la Guerre et dites lui que les observations qui y sont contenues méritent toute son attention.

Recevez l’itérative assurance de mon sincère attachement.

Le lieutenant général, inspecteur de cavalerie.

Baron MARGARON. 

P.-S. Comment permet-on de publier, en parlant de l’Armée de la Loire, que ce sont des rebelles, pendant qu’elle est soumise,  qu’elle n’ a plus de volonté que celle du Roi, que la presque totalité des généraux se sont franchement et ouvertement prononcés pour son Gouvernement qu’ils auraient soutenu si on leur eût montré de la confiance et qu’on les eût appelés à la défense du monarque ? Comment permet-on de présenter comme proscrits et désavoués du souverain, des militaires qui se dévouent de bonne foi à sa cause, qui n’ont d’autre volonté que la sienne, d’autre désir que de la connaître pour s’y conformer !  Toutes ces choses affligent les hommes probes, ceux dont toute la carrière militaire est sans tache et qu’il est de la dignité des hommes en place de ménager et d’attacher de plus en plus aux intérêts de la patrie et du monarque.

Je joins à la présente, l’adhésion individuelle d’un officier qui était absent au moment où celle du dépôt m’a été envoyée. 

Lettre publiée en 1907 dans le « Carnet de la Sabretache ».

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A propos du général MARGARON. 

« C’est le type même de l’officier général de l’Empire bien que n’ayant pas un renom aussi important que beaucoup de ses frères d’armes, il eut une carrière très riche. Sa sépulture a fait l’objet d’une restauration grâce au Souvenir Français. Il repose à Paris, au Cimetière du Père-Lachaise, dans la 39ème division. Né à Lyon (Rhône) le 4 mai 1765, Pierre Margaron débuta dans la carrière des armes par le grade de capitaine provisoire dans une compagnie franche qui fut incorporée dans la Légion des Ardennes le 15 août 1792. Nommé second chef de bataillon le 10 décembre suivant, et premier du grade dans cette légion le 10 avril 1793, il en prit le commandement le 14 du même mois. Adjudant-général en l’an III à l’armée du Nord, il passa en l’an IV à l’armée de Sambre-et-Meuse. Le 3 nivôse an VII, devenu chef de brigade du premier régiment de cavalerie, depuis 1er cuirassiers, il fut blessé d’une balle à la bataille de Novi, et, quelques jours après, à la bataille de Fossano, il eut la jambe droite cassée en remplissant une mission du général en chef Championnet. En l’an IX, par suite d’un contre-ordre de Brune, alors général en chef de l’Armée d’Italie, Margaron, qui n’avait avec lui que 200 chevaux et deux pièces d’artillerie, se trouva presque enveloppé par un corps de cavalerie légère ennemie sorti du camp retranché de Vérone, toutefois, il effectua deux charges vigoureuses, reprit le village de San-Massino , y soutint deux attaques du corps qu’il venait de traverser, le repoussa et s’empara de 100 chevaux. Nommé général de brigade en l’an XI, membre et commandant de la Légion d’honneur, les 19 frimaire et 25 prairial an XII, il avait alors un commandement dans la division de cavalerie du camp de Saint-Omer, qui, sous les ordres du maréchal Soult, forma le 4ème corps de la Grande-Armée, avec lequel il fit la campagne de l’an XIV et combattit à Austerlitz. Blessé de deux coups de feu pendant cette mémorable campagne, il revint en France, et, mis d’abord en disponibilité le 11 avril 1806, il reçut ensuite l’ordre, le 28 juillet, de rejoindre le quartier général de la grande armée, qu’il quitta de nouveau en 1807 pour se rendre au corps d’observation de la Gironde, et de là à l’Armée de Portugal que commandait Junot. Apprenant qu’un corps de 20 000 insurgés s’avançait des rives de Mondego sur Lisbonne, Junot envoya à sa rencontre le général Margaron, qui le battit à Leira, lui tua 8 à 900 hommes, prit tous ses drapeaux et s’empara de Thomar. Faisant ensuite sa jonction avec le général Loison, il déploya la valeur la plus brillante à la bataille d’Évora, en enfonçant le centre de la ligne portugaise, à la tête du 86ème régiment, et en se rendant maître de trois pièces de canon. « Dans cette affaire, écrivait Loison à Junot, les généraux Solignac et Margaron se sont conduits comme ils l’avaient fait dans les campagnes précédentes, c’est-à-dire avec talent, sang-froid, intrépidité, et ont encore ajouté à leurs anciens titres.» Chargé, pendant le siège d’Evora, de l’attaque dirigée du côté de Beja, de Montemor et de l’Aqueduc, Margaron balaya devant lui tout ce qui s’opposait à son mouvement sur les portes de la ville ; n’ayant pu les enfoncer, il fit démolir la muraille à droite et à gauche, sous le feu le plus terrible, et, la brèche pratiquée, lui, le chef d’escadron Simmer, et le capitaine Auguste de Fortin, se précipitèrent dans la place, qui ne se rendit qu’après la résistance la plus opiniâtre. Il se signala d’une manière non moins éclatante, le 20 août de la même année , à la bataille de Vimeira , laquelle décida de l’occupation du Portugal.Rentré en France, il fut investi du commandement des dépôts de cavalerie établis dans les départements des Deux-Sèvres et de la Charente-Inférieure. Créé baron de l’Empire, il retourna en Espagne, attaché au 2ème corps, en 1809, et revint en France par congé vers la fin de la même année. Le 6 septembre 1810, il prit le commandement du département de la Haute-Loire, et le garda jusqu’au 22 juillet 1812. Envoyé à la Grande-Armée, il fut nommé général de division en 1813, et adhéra en 1814 aux actes du Sénat.

Fait chevalier de Saint-Louis et inspecteur général de la gendarmerie, il accepta une inspection générale pendant les Cent-Jours et fut mis en non-activité le 22 octobre 1815. Nommé de nouveau, le 14 août 1816, inspecteur général de la gendarmerie, être placé en disponibilité le3 juillet 1821, il mourut à Paris le 16 décembre 1824. »

Source : Site des AMIS et PASSIONNES du PERE-LACHAISE : http://www.appl-lachaise.net/ 

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( 9 septembre, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (2).

A sa mère.

Au Monte-Torrero, 22 février 1809.

Nous sommes enfin maîtres de Saragosse, chère maman. Je ne suis pas le premier à t’annoncer cette nouvelle, elle sera probablement sue à Paris, trois semaines avant la réception de ma lettre. Les canons des Invalides vous annonceront dans quelques jours que ce siège affreux est terminé. Nous attendons d’un jour à l’autre des ordres pour quitter l’Aragon. Je ne sais où on nous enverra. Nous présumons que c’est devant Valence, si cette ville ne s’est pas rendue, mais il est probable que la prise de celle-ci abattra les esprits de tous les fidèles serviteurs de Ferdinand VII. Saragosse  était le mot qu’ils nous jetaient toujours en avant lorsqu’on leur parlait des affaires d’Espagne. Nous sommes entrés dans la partie de la ville que nous n’avions pas conquise, après avoir vu défiler plus de 20,000 hommes, tant troupes régulières que paysans ; toutes les rues sont désertes et remplies de cadavres. Sur chaque porte on voyait des femmes et des enfants sans asile, pleurant, pourtant de faim, la mort sur la figure. Les maisons sont percées par les bombes. On ne sait ce que sont devenus les 60,000 habitants d’une des plus florissantes viles d’Espagne. On n’a pas mis d’ordre dans la manière font on été distribués les postes militaires dans les différents quartiers. Beaucoup de soldats se sont portés au pillage. On m’a offert des mulets de 25 louis pour 30 francs. Je n’ai pu faire ce marché, ne trouvant de fourrage nulle part. Les soldats commettent des excès qui les enrichissent. Les ordres les plus sévères, donnés pour les empêcher ne produisent pas d’effet. Les maisons que nous avons prises avant la reddition de la place étaient remplies de beaux meubles de toute espèce. Je suis possesseur d’un piano de toute beauté. Si je pouvais vous l’envoyer, mes chères dames, je suis persuadé qu’Henriette deviendrait musicienne. Si je suis en garnison à Saragosse, j’entrerai en marché avec mon hôte.

Je suis entré ce matin dans le palais de Palafox, ce misérable vient de mourir[1] dans une cave, dans les bras de Don Bazile, moine fanatique qui mériterait mille fois la mort. Mais le pardon est accordé aux plus grands scélérats. Cette mesure, quoique fâcheuse, est cependant dictée par la politique.

Il est impossible de faire la description de cet horrible siège et des dangers que nous avons courus, nous étions, au commencement, 35 officiers du génie ; 27 sont hors de combat à présent, tant tués que blessés. Tous les jours on montait à l’assaut par la brèche de quelques bâtiments, et il était rare qu’un des nôtres n’y versât pas son sang. Ce qu’il y avait de cruel, c’était de se voir blessé dans des endroits où on se croyait en sécurité. Je suis resté souvent dans des chambres dont les croisées étaient barricadées; les balles sifflaient à mes oreilles en passant par de petits créneaux et remplissaient ma figure d’éclats et de poussière. Enfin le siège de Saragosse offrira matière à l’Histoire.

Le 25 [février 1809].

Il court quelques bruits ici sur notre retour en France, et d’autres sur notre départ pour Valence. Cette dernière ville n’attendait  pour faire sa soumission que la reddition de Saragosse et d’après ce qui s’est passé, nous ne croyons pas que nous ferons ce nouveau siège. Celui de Tortosa  nous pend à l’oreille. Mais au moins ce sera un siège humain, d’après tout ce que nous pouvons présumer ; dans tous les cas, je te ferai part de tout ce qui pourrait m’arriver de nouveau. Pardon si je te parle si longuement d’affaires de guerre mais j’en ai  la tête remplie. Ne crois pas que nous ayons un instant de repos depuis que la ville s’est rendue. Tous les jours, non nous emploie à des travaux qui nous font regretter les jours de tranchée. On ne recueille que de la fatigue et de l’ennui.

Je suis étonné que tes lettres soient arrivées saines et sauves : les routes sont infestées de brigands. Pour que nous puissions avoir de nos nouvelles réciproquement, il faut nous écrire souvent.

Je t’avais annoncé la mort de Palafox, il est encore vivant, mais son ami Don Bazile a été fusillé hier. J’en reviens encore à Saragosse pour te dire qu’il y aura beaucoup de récompenses accordées pour les ingénieurs employés à ce siège. Tous ceux qui y auront été blessés auront probablement la croix. Beaucoup d’autres, non atteints par les balles ennemies, seront décorés aussi, mais leurs demandes sont appuyées par des sièges et des batailles en Allemagne et par 2 mois de tranchée devant Saragosse ; je n’ai rien de tout cela à offrir ; mais j’espère obtenir de mon chef d’attaque un certificat qui m’a été promis comme quoi j’ai conduit avec zèle, intelligence et bravoure toutes les opérations dont j’ai été chargé ! Cette note me servira en temps et lieu. Je désirerais voir Madrid avant de quitter l’Espagne, et faire quelques sièges qui me missent à même de ne pas revenir en France sans garniture à la boutonnière. Pour ce qui concerne les affaires de finance, nous nous ruinons tous ne Espagne. Je comprends dans ce nous les honnêtes gens, car il y a des pillards qui reviennent tout cousus d’or et qui n’ont pas rougi de demander la bourse et les chevaux à des officiers espagnols prisonniers de guerre. Nous ne pouvons pas vivre avec les mauvaises rations qu’on nous donne, de sorte que nous sommes obligés de nous adresser à des cantiniers qui vendent par exemple, 24 sols une chandelle, 7 francs la livre de fromage, 8 fr. celle de jambon, 9 fr. celle de sucre, 1 fr. la bouteille de vin, 6 sols la feuille de papier, etc. etc. Quelle différence de ces prix avec ceux des meubles et effets pris dans les maisons conquises à Saragosse ! J’ai vu vendre 3 fr ; des glaces de 25 à 30 livres. Les cantiniers revendent maintenant ces objets aux malheureux habitants de la ville, en sorte qu’ils gagnent l’impossible.n Je n’ai pas encore vu le général Junot. Il demeure à une lieue d’Espagne du mont Torrero. Je suis allé lui rendre visite trois fois sans avoir pu le rencontrer. Il est venu quelque fois à la tranchée en baissant la tête à tout instant, et étant inquiet partout où on le conduisait. Cela m’a étonné ; j’étais de service, il me questionna et m’ordonna de lui montrer où nous ne étions. Pour le conduire aux maisons les plus avancées dont nous étions maîtres, il fallait traverser une cour plongée par un clocher ennemi et où l’on jetait plus de 50 grenades par heure ; je l’avertis du petit danger qu’il y avait à courir, en l’invitant à se presser. Je pris les devants. Il se dispensa de me suivre en me disant qu’il voyait bien jusqu’où nos possessions s’étendaient. Du reste, il est brutal comme un grenadier et très haut avec tout ce qui l’entoure ; Avant-hier, i la traversé la ville à cheval à la tête de son état-major, de sorte qu’il accabla de coupes de canne, ma à propos, tous les soldats et sous-officiers qui le gênaient en chemin.

Depuis que je suis en Espagne, même dans les Pyrénées, il n’a pas fait froid un seul jour ; les chaleurs sont insupportables depuis le commencement de ce mois. J’ai trouvé des violettes à Tolosa le 28 janvier.

A sa mère.

Saragosse, le 4 mars [1809].

… Je pars pour une expédition. Je n’ai à moi que quelques instants…

A sa mère.

13 mars 1809. Monte Torrero, devant Saragosse.

…Ne crois pas que depuis que le siège est fini on nous laisse le temps de respirer. Journellement je suis en butte à des tracasseries de service. Cela tient à ce que je suis employé dans une compagnie ; tous ceux de mes camarades employés à l’état-major jouissent du plus parfait repos jusqu’à nouvel ordre ; et cet ordre tarde bien à arriver. Voici les conjectures que l’on forme sur la destination d’une grande partie de notre brigade du génie. On présume que nous serons employés à faire le siège de Lérida, Tortosa, Jaca ou Gérone ; ce qui nous conduira jusqu’à la fin de mai et qu’alors nous traverserons la France pour nous rendre au camp de Valence, s’il n’est pas dissous à cette époque, et dans ce cas en Allemagne. Je ne suis pas encore depuis assez longtemps en Espagne pour désirer porter mes pas sur un autre théâtre de la guerre en sorte que je verrais avec déplaisir peut-être notre retour précipité en France ; Il est possible cependant que quelques compagnies de sapeurs se dirigent sur Bayonne ou Perpignan si les proclamations du roi Joseph font leur effet sur les partisans.

M. le duc d’Abrantès n’est jamais visible. Je me suis présenté chez Son Excellence dix fois sans avoir pu remettre mes lettres. Comme Elle demeure à une grande distance d’ici, je me suis lassé de mes courses d’autant qu’elles ne peuvent m’être d’aucune utilité, tant que je serai attaché à ma compagnie. Je garderai cependant mes lettres dans mon portefeuille.

Adieu, chère maman, les choses les plus tendres à ma chère Henriette, et à toutes les personnes qui me sont chères. M. de Grouchy est mieux que de ce nombre.

A sa mère.

Saragosse, 19 mars 1809.

Nous allons nous rapprocher de la France, chère maman, demain nous partons pour faire le siège de Jaca. Je n ‘ai qu’un instant pour te communiquer cette nouvelle. Il est à présumer que ce fort ne nous fera pas languir aussi longtemps que Saragosse. Le maréchal Lannes ne nous donne que 10 jours pour nous en emparer. Ce temps est trop court ; lorsque tu recevras cette lettre, la place sera déjà prise et immédiatement après la reddition nous nous porterons ailleurs. Ainsi, je ne sais où tu pourras m’adresser tes lettres. Écris-moi toujours à Saragosse. Si la guerre avec l’Autriche se déclare décidément, nous pourrons, je crois quitter l’Aragon. Dans peu de temps nous saurons à qui nous ne tenir.

A sa mère.

Huesca, 15 avril 1809.

De quinze lettres que tu dis m’avoir écrites, chère maman, voici la dixième que je reçois, celle datée du 18 mars. Je ne reçois que la moitié des lettres qu’on m’écrit. Je reviens d’une expédition que nous venons de faire avec 200 sapeurs et 100 cuirassiers contre 12 à 1500 brigands commandés par Perena. Il n’a pas osé tenir la plaine. Nous l’avons poursuivi dans les montagnes où une partie de sa troupe l’a abandonné ; on parle de notre prochain départ d’ici : si c’est pour courir les champs de l’Espagne ou faire des sièges, j’en serai fâché, car nous sommes dans la ville la plus riche de l’Aragon et dans un joli pays fertile où rien ne nous manque avec notre argent. Faire la guerre en Espagne est une triste chose pour les finances : partout on nous donne des rations, ce qui fait que pour vivre un peu mieux que le soldat, il faut faire de la dépense.

Nous attendons avec la plus vive impatience quelque chose de décisif sur notre destination ultérieure ; les affaires d’Espagne marchent avec lap lus grande lenteur. A un général n’a carte blanche, en sorte que tout est conduit par le cabinet de Saint-Cloud. Il reste encore Lérida, Mequinenza et Tortosa dans la Catalogne seule à prendre, et le corps du Maréchal mortier a tourné autour de la place pendant deux mois sans rien entreprendre.

A sa sœur.

Huesca, 17 avril 1809.

Un de mes camarades, qui vient de recevoir l’ordre de se rendre en poste en Allemagne, veut bien se charger de cette lettre… Je t’engage d’en finir au plus tôt avec tes affaires de Russie[2]. Il est d’une prudence extrême de terminer dans les circonstances actuelles toutes les relations qu’on peut avoir avec un pays dont le gouvernement peut être bouleversé et contre lequel la guerre peut se déclarer d’un moment à l’autre. Celle qui a lieu maintenant entre l’Autriche et la France est la cause du départ d’une grande partie de mes camarades. Je ne sais à quoi l’on emploiera les compagnies de sapeurs et mineurs dans ce moment-ci en cantonnement dans l’Aragon. A achever probablement de détruire les murs de Saragosse. Juge, chère amie, combien il est désagréable d’être chargé d’une pareille corvée. Il peut en résulter pour moi que l’ennui de rester dans un pays où toutes les hostilités ont cessé pour tout ce qui porte l’uniforme d’ingénieur, et où la maladie épidémique de Saragosse moissonne tous les jours à nos yeux de nouvelles victimes ; il ne restera, après le départ du Maréchal Mortier qui marche vers la France, plus assez de troupes pour faire le siège des trois villes qui ne se sont point rendues ; l’armée du général Saint-Cyr, extrêmement affaiblie, tient en échec les restes de celle de Reding et occupe la partie de la Catalogne dont nous sommes maîtres. Le corps du duc d’Abrantès est entièrement dispersé et garde l’Aragon. Je suis par conséquent condamné à apprendre l’espagnol chez mes hôtes et à lire dans les journaux tout ce qui se passera en Allemagne et en Italie. Telle est ma position, ma chère Henriette. Tu sans que j’ai besoin de consolation ; pour comble de malheur, je suis oublié de tout le monde.

P.S. Je suis plus content que jamais de n’avoir pas donné mes lettres au duc d’Abrantès, il m’aurait peut-être attaché à son corps d’ambrée en me détachant de ma compagnie, et je serai condamné maintenant à voir enterrer tous les jours 400 morts à Saragosse, à recrépir les murs de son hôtel et à payer une poule 13 francs.

A sa mère.

Huesca, 25 avril [1809].

Je suis revenu ce matin d’une expédition contre Teobaldo, moine et colonel d’une troupe de paysans armés. Nous avons été à Monçon, Barbastro, etc. Mais il ne nous était pas réservé de le battre ; le 14ème régiment de ligne qui a fiat des marches forcées a eu cet honneur ; nous avons marché pendant 8 jours. Ces expéditions sont très  fatigantes.

 Nous perdons journellement de nos camarades. Cette maladie de Saragosse fait des ravages terribles. L’Espagne m’est en horreur. Ma compagnie n’a encore reçu aucune destination. On va nous employer je crois à fortifier Tudela. La  guerre avec l’Autriche paraît déclarée. Quelle campagne brillante à faire !

A Madame la comte de Razoumowski, à Évêquemont, près Meulan, Seine-et-Oise.

Huesca 19 mai 1809.

Je réclame ta bonté, ta bienveillance envers trois jeunes personnes dont la mère vient de mourir et qui m’a comblé pendant mon séjour à Metz. Ce sont Mlles de Salis qui vont passer quelque temps à Paris, peut-être s’y établir tout à fait pour régler ce qui regarde leur succession[3]En perdant leur mère, elles ont perdu appui, amie, tout.

Elles sont intéressantes sous tous les rapports. Je suis lié particulièrement avec deux d’entre elles (Mlles Irma et Cornélie). Elles te connaissent d’avance par tout ce que je leur ai dit de toi à Metz. Elles seraient  heureuses de trouver en toi une amie  qui pût les aider de ses conseils, leur tracer une route. Leur société te plaira, elle est douce. Leur conversation respire une mélancolie qui est une suite des malheurs qu’elles ont éprouvé ; avant la mort de leur père, elles jouissaient d’une fortune immense. Elles sont maintenant réduites à vivre avec une stricte économie. Je t’en dis assez sur elles, je veux te laisser la surprise de les emmener avec toi à ton prieuré d’Evêquemont, pendant quelques jours. Je te félicite de l’acquisition que tu as faite là. Cette campagne va faire  ton bonheur. Maman m’en a donné une description assez détaillée. L’air qu’on y respire ne contribuera pas peu à te rétablir de ta malheureuse rechute[4]. Mlles Irma et Cornélie te serviront de gardes-malades. Ne te laisse pas effrayer par la laideur de la première. On de fait facilement à sa figure et ses grâces, son amabilité préviennent de suite ne sa faveur. La deuxième a plus d’instruction et quelque chose d’extrêmement délicat dans l’esprit. La fièvre m’a pris comme à toi, chère Henriette ; je n’ai pas d’accès depuis 2 jours mais ils sont remplacés par des maux d’estomac.

Nous nous attendons à être attaqués tous ces jours-ci, mais l’ennemi ne s’est pas jugé assez fort pour combattre, avec ses 12,000 hommes, 2500 des nôtres. Avec du courage et quelques marches forcées et habiles, il pourrait s’emparer d’une grande partie de l’Aragon et couper la retraite à plusieurs de nos colonnes mobiles. Si on ne se détermine pas à faire le siège de Lérida, je profiterai de la bonne volonté de M. de Grouchy en le priant de me faire quitter ce pays, je ne puis que perdre ma santé ici et risquer d’être égorgé au milieu de gens dont je ne me méfierai pas.

L’Allemagne m’offrira mille avantages. Je pourrai donc passer quelques semaines avec vous.

Adieu, chère amie.

P.S. Ne t’imagine pas, Henriette, que les lettres s’ouvrent ici en France ; depuis 6 mois il n’y en a pas eu d’exemple.

A sa mère.

Saragosse, 30 mai 1809.

Nous voici revenus dans cette ville qui, comme dit le général Suchet, qui commande maintenant le 3ème corps, a été le théâtre de notre gloire et le tombeau de nos officiers. L’inactivité dans laquelle est resté le duc d’Abrantès a laissé le temps à la partie non conquise de la Catalogne de former une armée assez bien disciplinée de 25,000 hommes dont le tiers est Anglais sous les ordres du général Doice. Avec ces forces, réunies à 10,000 paysans armées par Perana, les Espagnols sont entrés dans l’Aragon et ont fait plier quelques-uns de nos régiments devant Alcaniz. Le général Laval[5] a même eu sa communication coupée avec Saragosse, mais il a su se faire jour. Toutes nos forces, qui consistent en 15,000 baïonnettes et 1000 hommes de cavaleries sont concentrées et ont pris position à une ou deux lieues d’ici. Cette nuit on a battu  la générale, les sapeurs et les mineurs au nombre de 600 couvraient le château et formaient la réserve. Nous nous attendions à une bataille, notre position était excellente. Déjà, l’avant-garde ennemie arrive, mais on ne lui laisse pas le temps de se former. Le 4ème de hussards la met en déroute en un quart d’heure et le corps d’armée de Doice se replier aussitôt, sentant qu’il serait imprudent de nous attaquer sans notre position ? Nous construisons force redoutes devant le Monte Torrero ; nous ne sommes pas assez forts pour prendre l’offensive, mais Saragosse nous offre encore des moyens de défense.

 Nous apprenons ici les succès de notre armée d’Allemagne ; les journaux nous parviennent fidèlement. Je suis chargé ici d’un travail qui m’oblige à parcourir les ruines du siège du matin au soir. Les chaleurs sont telles que les corps  morts, mal enterrés dans les caves, empestent. Tout est hors de prix ici, on refuse des rations de fourrage aux officiers de sapeurs, en sorte que je nourris mes chevaux à mes frais et le pays est épuisé en orge, avoine et paille. Nous nous réunissons [à] plusieurs pour vivre ensemble ; nos rations ne consistent qu’en mauvais mouton, pain de munition et vin qui peut servir à la salade. Nous dépensons pour deux repas 3 livres par jour en ne mangeant que le strict nécessaire, avec tout cela, nous n’avons, nous ingénieurs, pas la moindre gratification et nous n’en aurons pas. Tout ce qui appartient au duc d’Abrantès, s’en est allé couvert d’or. Les aides-de-camp ont eu chacun plus de 1000 écus. Les ballots de laine aux dépens de notre vie devaient de droit nous appartenir. On ne nous en a laissé que quelques-uns afin de ne pas faire trop crier le soldat. Tout ceci est encore des roses.

Tous les jours nous attendons l’ennemi ; à 2 heures du matin nous sommes en position. La fièvre m’a quitté, la fatigue me convient.

A suivre.


[1] Erreur. (Note du Vte de Grouchy).

[2] La comtesse de Razoumowski soutenait alors un procès contre la famille de son mari. (Note du Vte de Grouchy).

[3] Les Salis sont d’origine suisse, et il y avait sous l’ancienne monarchie un régiment de ce nom. Irma et Cornélie sont restées jusqu’à leur mort les meilleures amies de la famille. Elles avaient perdu une grande fortune à Milan pendant les guerres des premières années du siècle [le XIXème] et le général de Grouchy put obtenir plus tard du Vice-Roi d’Italie [Eugène] une large indemnité en leur faveur. (Note du Vte de Grouchy).

[4] La comtesse de Razoumowski souffrait cruellement des fièvres. (Note du Vte de Grouchy).

[5]  Il s’agit du général Leval (1762-1834).

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( 5 septembre, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (1).

MALTZEN -portrait originalLe futur capitaine Maurice de Maltzen entre à l’École polytechnique en 1804, puis en 1806 à l’École de Metz comme sous-lieutenant élève du génie. L’auteur est nommé en 1809 lieutenant à l’armée d’Espagne. En juillet 1810,  il est promu capitaine et fait chevalier de la Légion d’honneur. Maltzen a laissé une correspondance qui fut publiée en 1880 dans un périodique belge. Adressée en grande partie à sa mère et à sa sœur, elle débute en janvier 1807. Le capitaine de Maltzen n’y passe sous silence aucun événement, aucun détail de sa connaissance. Ainsi, pénétrant dans Valence, en février 1809, écrit-il : « Nous sommes entrés dans la partie de la ville que nous n’avions pas conquise, après avoir vu défiler plus de 20,000 hommes, tant troupes régulières que paysans. Toutes les rues sont désertes et remplies de cadavres. Sur chaque porte on voyait des femmes et des enfants sans asile, pleurant, mourant de faim, la mort sur la figure. Les maisons sont percées par les bombes… ». Plus loin, de la fameuse ville de Salamanque, le 30 novembre 1809 : « … je sauvai dernièrement une riche maison d’un village, près de Toro, du pillage, j’étais au milieu des soldats armés qui me voyant seul hésitaient s’ils devaient obéir ou me tuer. Par ma fermeté je parviens à les chasser, brisant mon sabre sur eux : je venais de faire 6 lieues, mourant de faim et de soif. Ceux auxquels je venais de sauver leur fortune le savaient et fuirent force difficultés pour me donner un morceau de pain et me préparer une tasse de chocolat. »

Sa correspondance forme un bon témoignage, dans laquelle le jeune officier, curieux de tout ce qui l’entoure, avec la légèreté de son âge, reste néanmoins réaliste sur les événements qu’il vit : « Nos affaires vont mal en Espagne : on bat les Espagnols, mais on ne les détruit pas. Leurs armées sont toujours nombreuses, et sans l’Empereur et cent mille hommes de renfort, on ne fera jamais la conquête de cet immense pays », écrit-il de Burgos le 12 juillet 1809.

Le capitaine de Maltzen qui avait déclaré, dans une de ses lettres, « Je désirerais voir Madrid avant de quitter l’Espagne, et faire quelques sièges qui me missent à même de ne pas revenir en France sans garniture à la boutonnière », ne reverra jamais la Patrie !

Le 29 août 1810, il meurt à Salamanque des suites de ses blessures reçues au siège de cette ville. Il venait d’être nommé chef de bataillon et avait à peine vingt-cinq ans…

C.B.

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Préface de l »édition de 1880.

J’ai retrouvé, il y a peu de temps les lettres de mon grand-oncle M. Maurice de Maltzen. Selon moi elles montrent par le petit côté ce qu’était la grande guerre et m’ont paru, à ce titre offrir quelque intérêt. Elles sont adressées soit à sa mère, la baronne de Maltzen, née de Taubenheim, soit à sa sœur, ma grand-mère, Henriette de Maltzen, comtesse de Razoumowski, et écrites de l’armée d’Espagne, dont les hauts faits nous sont encore si peu connus. J’y ai joints quelques lettres inédites du Général-plus tard Maréchal- de Grouchy et de diverses personnes se rattachant de près ou de loin à la famille de Maltzen. Maurice de Maltzen était issu de Louis, 3ème fils de Jean Lambert et de Marianne-Joséphine, baronne de Seydt de Taubenheim. Louis de Maltzen vécut avec sa famille à Thann, en Alsace jusqu’à sa mort, en 1790. Sa veuve se rendit ensuite avec ses enfants à Munich, où Maurice fit plusieurs années partie de l’École militaire. La famille revint ensuite en France. Maurice entra à l’École polytechnique en 1804 et fut admis comme sous-lieutenant élève du génie à l’École d’application de Metz en 1806. En 1809, il fut appelé à l’armée d’Espagne comme lieutenant ; en 1810, il fut promu capitaine, et le 10 juillet 1810, il reçut la croix de chevalier de la Légion d’honneur. Le 29 août suivant, il mourut à Salamanque des suites de ses blessures.

 

Vicomte de GROUCHY, 1880.

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A sa mère.

 Metz, le 1er janvier 1807.

 … J’ai oublié de te dire que bon Emmanuel[1] m’a recommandé au général Roger[2], commandant la division de Metz. Je lu écrirai incessamment pour l’en remercier. Ces attentions sont dignes de lui…

A sa sœur.[3]

Metz, le 20 juin 1807.

 Ce sont ici, ma chère amie, les premières lignes qui sortent de ma plume depuis 15 jours. Le surlendemain du jour où j’ai écrit à maman, nous fûmes commandés pour construire en 36 heures une batterie de 5 pièces de siège à laquelle nous travaillâmes jour et nuit en nous relevant de 5 heures en 5 heures. La 2ème nuit, je fus assez maladroit pour tomber dans le fossé qui était déjà creux de 6 pieds et par cette chute, j’ai eu la main foulée et le derrière écorché… Reçois-tu des nouvelles d’Emmanuel ? J’ai appris par les gazettes que l’Empereur avait passé en revue sa division mais cela n’est pas récent. Encoure quelques mois au plus d’inquiétude, ma chère amie et après ce délai, nous aurons la paix, il est probable que nous triompherons encore, et nos victoires seules nous rendront le repos. Malheur à nous si nous sommes battus, la guerre serait prolongée de beaucoup, peut-être. Si Alex.[4] avait été en force, il aurait secouru Dantzig qu’il avait intérêt de garder, puisque ce siège diminuait notre armée de 50.000 hommes. C’est vouer sa faiblesse que d’être resté dans l’inaction.

Ne néglige pas, ma bonne Henriette, de m’envoyer de suite la réponse d’Emmanuel sur les conseils que tu lui as demandés à mon sujet, lorsque tu les recevras. Ce sont eux qui me guideront. Je désire qu’il n’ait pas été influencé par maman qui  lui aura dépeint mon départ comme la chose la plus désavantageuse pour moi, connaissant le désir qu’elle a de me savoir ailleurs qu’à la guerre, mais connaît-elle bien les dangers que l’on court dans l’arme dans laquelle je suis actuellement ; croit-elle qu’on y vit éternellement ? Elle ne sait pas que sur 29 officiers du génie qui ont paru au siège de Dantzig, 13 ont été tués et 6 blessés, dont un mortellement. Elle ne reconnaît pas l’ingratitude dont est payé ce corps ; on le comble d’éloges dans les journaux, parce qu’il est impossible de faire autrement, mais rarement la croix est-elle donnée aux officiers du génie de quelques manière qu’ils se soient distingués, à moins d’une protection supérieure. On les croit assez récompensés de leurs talents. Il n’en est pas ainsi des autres corps, particulièrement de l’artillerie dans laquelle il est facile d’élever la tête, pour peu que quelqu’un vous en procure l’occasion. A propos d’artillerie, depuis le commencement de cette semaine nous faisons un bruit épouvantable autour de Metz avec nos canons de 24, nos mortiers et nos obus.  J’ai commandé hier une batterie de 6 pièces dont 5 de 24 et une de 16. Ma voix était éteinte après avoir crié pendant 3 heures de suite. Il fallait élever  la voix puisque la moitié des canonniers étaient devenus sourds momentanément. Lundi prochain, je mettrai moi-même le feu pendant toute la soirée à un mortier dont la bombe pèse 150 livres : je crois me voir à la guerre ; dans ce moment-là, ma tête s’exalte. Il me semble d’après les plans de la bataille et de campagne que je forme que je pourrais commander à une armée. Quel triste sort que d’être né dans l’obscurité !

 Adieu, chère amie, je t’aimerai toute ma vie de toute mon âme.

 —

A sa sœur.

Metz, 3 janvier 1808.

Depuis 15 jours on nous remet de jour en jour pour examiner nos travaux, en sorte que depuis cette époque je suis toujours en haleine pour les avancer et les perfectionner. Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on nous a fixé décidément ce jour mémorable qui sera le 15 de ce mois.

Je ne t’envoie ma mesure de culotte qu’à condition que le culottier veuille te faire crédit, ce qui n’est pas présumable, puisqu’il t’a déjà refusé. Si un caleçon de peau avait pu me servir, je ne t’aurais jamais prié de me faire l’acquisition d’un objet aussi cher qu’une culotte en daim. Nos pantalons et culottes d’uniforme ne sont pas assez larges pour nous permettre de mettre l’un sur l’autre, car les caleçons de la nature de ceux dont on te parle sont plus épais que le drap, et s’ils sont mieux, ils ne te garantissent point les fesses. Ils ne sont pas d’ailleurs portables en été.

Que veut donc faire Madame Récamier à Vienne ?[5] Procurer des connaissances à son mari, dont je ne sais où sont les affaires.

A sa sœur.

Dimanche matin, 26 juin 1808.

Je te remercie bien, ma chère amie, de la peine que tu as prise de copier le rapport du général de Grouchy au Grand-Duc[6]. J’ai été bien aise de le connaître et de savoir qu’il s’accordait avec les journaux. Il est bien étonnant que d’après la situation actuelle des affaires d’Espagne on n’ait point accordé de congé à M. de Grouchy[7], dont les raisons auraient dû prévaloir et dont les services rendus récemment méritaient quelque égard ; mais la raison même que le gouverneur de Madrid a montré de la fermeté dans les derniers troubles qui ont eu lieu, on cherchera à le maintenir dans ce poste délicat jusqu’à l’établissement du nouveau Roi[8] dans sa capitale et jusqu’à ce que les esprits soient calmés.

Sans date.

Le bruit court à la Grande Armée que le général de Grouchy avait été dangereusement blessé à l’armée d’Espagne. J’ai détrompé le général Roger [Roget] sur cette fausse nouvelle.

A Monsieur le général Lacoste, commandant en chef le génie de l’armée devant Saragosse, aide-de-camp de S.M. l’Empereur et Roi, etc.

Paris, le 9 janvier 1809.

Quoique j’aie bien peu l’honneur d’être connu de vous, général, je réclame cependant avec confiance vos bontés en faveur d’un jeune officier du génie qui se rend sous vos ordres, devant Saragosse. Cette confiance, Général, résulte à la fois, de la connaissance que j’ai de votre caractère, et de la certitude que j’ai que M. de Maltzen, qui vous remettra ces lignes justifiera votre intérêt, par son zèle, son dévouement et ses qualités. Je lui suis, d’ailleurs, attaché comme à mon fils, mais les sentiments de père que je lui porte me font surtout désirer que vous lui fournissiez les occasions de se distinguer, en le n’épargnant pas et en l’appelant aux opérations, aux travaux les pus épineux.

Recevez à l’avance, Général, l’expression de toute ma reconnaissance de ce que vous ferez pour Maltzen et croyez à mes sentiments de la plus haute considération.

Le Comte de GROUCHY,

Grand aigle de la Légion d’honneur.

 

La baronne de Gerando au duc d’Abrantès[9]. 

Paris, le 10 janvier 1809.

Monsieur le duc,

Permettez, Monsieur, que me confiant au souvenir de la bienveillance que vous avez toujours témoignée à mon mari, je recommande à vos bontés M. de Maltzen ; c’est un  jeune officier du génie, sortant de l’École de Metz, s’étant distingué par ses études et brûlant du désir de se faire remarquer dans sa carrière. Il est mon cousin germain et frère de la comtesse de Razoumowski qui au eu l’honneur de vous voir à Paris. La Révolution a privé sa famille de sa fortune et d’un rang élevé. Cette situation lui rend plus nécessaire encore une protection puissante et honorable qui daignez approuver son zèle et le faire remarquer à l’Empereur lorsqu’il l’aura mérité. Si mon mari était ici, Monsieur, il aurait réclamé la vôtre, il est à Florence[10] depuis huit mois, par ordre de Sa Majesté, son absence m’a fait prendre sa place, dans ce moment, avec d’autant plus de confiance, Monsieur le duc, que je partage toute sa reconnaissance et me flatte que vous daignerez agréer ma très haute considération.

 

de GERANDO, née de RATHSAMHAUSEN.

A sa mère.

A Madame de Maltzen, rue de la Madeleine[11], 5, Faubourg Saint-Honoré, à Paris.

Tartas, près Bayonne, 1 heure du matin, 19 janvier 1809.

C’est un aimable compagnon de voyage, M. de Laloyère, aide-de-camp du général Nansouty, et dont j’ai parlé dans ma lettre à Henriette, datée de Bordeaux, qui veut bien se charger de te porter ce peu de mots. Il a fait la route avec nous jusqu’ici et le retour inattendu de l’Empereur, qui vient de quitter la chambre où j’écris et la plume que je tiens, le force à retourner à Paris[12]. Si le voyage que j’ai fait a eu quelques désagréments par rapports aux contrariétés que nous avons éprouvées, je me félicite d’avoir fait connaissance avec un jeune homme qui joint aux qualités brillantes qui distinguent un bon militaire le caractère le plus aimable. Nous sommes partis de Bordeaux, espérant ne rester que 2 jours au plus en route, mais nous voici à la porte de Bayonne, c’est-à-dire à 20 lieues, sans pouvoir continuer. Les équipages de l’Empereur absorbent tous les chevaux. Trop heureux si nous arrivons à notre destination dans deux jours.M. de Laloyère vous dira, chères dames, quelques détails sur nos malheureuses catastrophes. Il pourra comprendre dans sa narration un épisode sur le singulier personnage qui nous a conduits dans sa voiture et les différentes scènes qu’il nous a faites. Je puis dire avoir exécuté ce voyage sous les auspices des deux dieux tutélaires qui sont en contradictions l’un avec l’autre. J’ai si sommeil que je vous souhaite le bonsoir.

A sa mère.

Bayonne, 24 janvier 1809.Comme il est probable, chère maman, que je ne pourrai pas te donner de nouvelles de si tôt, je profite d’un petit quart d’heure dont je puis disposer pour te dire que je suis arrivé sain et sauf à Bayonne et que j’en repartirai dans le même état demain. Aucune ressource dans cette triste ville, encombrée de militaires ; tout y est d’un prix exorbitant. Les militaires font non seulement subsister le commerçant mas, je puis le dire, l’enrichissent. Ils sont cependant détestés. Nous sommes arrivés en poste ici, mais nous ne pouvons pas continuer de même. Nous marcherons avec un détachement, étape par étape, afin d’en imposer aux brigands qui remplissent les bords de l’Èbre et les environs de Pampelune. J’ai acheté un cheval pour faire la route, je ne crois pas avoir été trompé et son entretien ne me coûtera que peu de chose. J’ai été voir la mer à 2 petites lieues d’ici. Elle était orageuse et présentait un spectacle imposant. Les Anglais ne s’approchent pas de l’embouchure de l’Adour.

A suivre…

 


[1]  Le futur maréchal de Grouchy (1766-1847).

[2] Il s’agit du général Roget, baron de Belloguet (1760-1832). G. Six, dans son « Dictionnaire biographique des généraux et amiraux Français.. », Saffroy, 1934, tome II, p. 381, indique toutefois que cet officier prit le commandement de la 3ème division à Metz le 20 mai 1807.

[3] Henriette de Maltzen, comtesse de Razoumowski. (Note du Vte de Grouchy).

[4] Alexandre, l’empereur de Russie.

[5]  La fameuse femme de lettres (et opposante à Napoléon) dont le mari était banquier.

[6]  Le Grand-Duc de Berg. (Note du Vte de Grouchy).

[7] Le général de Grouchy était gouverneur de Madrid depuis le

[8] Joseph Bonaparte.

[9]  Le général Junot (1771-1813).

[10]  M. de Gerando venait d’être nommé membre de la Junte de Toscane et chargé de son organisation administrative. (Note du Vte de Grouchy).

[11] Depuis 1865 cette voie porte le nom de « rue Boissy d’Anglas ». Le n°5 actuel fut occupé jusqu’en 1931 par le bel hôtel du célèbre gastronome Grimod de La Reynière. L’ambassade des États-Unis d’Amérique est à son emplacement.

[12] «  19 janvier 1809 (jeudi). Arrivé à Bayonne à 4 h., quarante-cinq heures après son départ de Valladolid. Il descend à Marracq et repart à 6 h. Il s’arrête quelques heures à Tartas où il trouve le moyen de dicter quelques ordres pour le major général »  (J. Tulard et L. Garros, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour, 1769-1821 », Tallandier, 1992, p.305).

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( 23 mars, 2020 )

Le général marquis d’Alorna…

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Nommé par Junot, le 22 décembre 1807, inspecteur général des troupes portugaises stationnées dans les provinces de Tras los Montes, de Beira et d’Estramadure, puis, le 15 février 1808, inspecteur général de l’armée portugaise dans tout le royaume, commandant en chef la Légion portugaise, employé en 1810 à l’armée du  Portugal, le marquis d’Alorna avait instamment demandé à faire la guerre dans le Nord. Il voulait, disait-il, — dans une lettre du 27 janvier 1812 — verser son sang pour l’Empereur, car l’Empereur étant le plus grand homme du monde, lui, marquis d’Alorna, voulait obtenir de l’Empereur au moins un regard d’approbation et la revanche des insultes que les Anglais avaient tâché de lui faire; il désirait, ajoutait-il, «prouver et à lui-même et à ses amis qu’il n’y avait pas encore de décrépitude ni dans son cœur ni dans sa tête.» Il fut nommé, le 21 mars 1812, général de division au service de France et, le jour même, Berthier lui ordonnait de se rendre à Mayence pour se mettre, le 10 avril, à la tête du 2ème escadron du régiment des chasseurs portugais qu’il conduirait, pour le 7 mai, à Francfort-sur-l’Oder. Durant la campagne, il commanda à Mohilew. Mais le 16 novembre, Berthier lui ordonnait de venir à Orcha arrêter les isolés; puis, le 18, de ramasser à Orcha autant de vivres et de munitions que possible; puis, le 20, d’évacuer Mohilew et de partir le 21, à 6 heures du matin, pour se diriger par le plus court chemin sur Borisov après s’être approvisionné de vivres pour vingt jours. Le marquis d’Alorna ne resta pas sur le sol russe; mais les misères de la retraite l’avaient épuisé. Et il mourut le 2 janvier 1813 à Königsberg.

A. CHUQUET

(« 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.327-328).

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( 12 janvier, 2020 )

Quelques rapides souvenirs… île de Cabrera-Auerstaedt…

J’ai conservé le souvenir d’un bon vieillard, le père Bouchard, un soldat du Premier Empire, fait prisonnier à la capitulation de Baylen (1) en 1808, et exilé dans l’île de Cabrera, sur ce rocherQuelques rapides souvenirs... île de Cabrera-Auerstaedt... dans TEMOIGNAGES 06-513471-300x83 des Baléares près duquel je suis passé en naviguant vers Palma. Le père Bouchard est revenu de cet enfer après cinq ans de captivité ; je lui ai entendu narrer ses souffrances et ses angoisses, ainsi que celles de ses camarades d’infortune.Sur six mille français débarqués sur cette île maudite, quelques centaines seulement ont revu leurs foyers en 1814 ! C’était un fervent admirateur du Grand Empereur ; je l’ai vu souvent assis sur un banc de pierre, devant sa maison, son livre de campagnes à la main, lisant et relisant les passages qui l’intéressaient. Il avait un camarade de son âge vétéran comme lui, mais plus heureux dans ses campagnes, habitant les environs de Grimault : ce dernier était connu de Davout, dont la famille avait une propriété à Annoux, village voisin, et y séjournait souvent.

Un jour que ce vieillard était venu voir son ami, j’eus le plaisir de les rencontrer et je profitais de l’occasion pour questionner le vieux voisin sur ses campagnes. Dans son patois il me dit : j’étais à Auerstaedt, où nous avons eu chaud ; la bataille marchait bien, mon régiment venait d’entrer dans lebourg lorsque tout à coup nous sommes suivis par un corps prussien en retraite : chacun se gare comme il peut, nous nous réfugions plusieurs dans un poulailler ; les Prussiens, pressés, passent sans nous découvrir, et derrière eux arrivent les français à leur poursuite. Le maréchal Davout passe, et me reconnaît au moment où nous sortions de notre cachette, il me demande d’où je viens ; je lui réponds que nous étions en sûreté dans un poulailler. Davout sourit et file en avant ; nous suivons et continuons notre marche en avant, jusqu’à notre entrée à Berlin.

Émile Marsigny

(1) – Quand Napoléon impose son frère Joseph comme roi d’Espagne, le pays entier se soulève, isolant les garnisons françaises. Les forces françaises tentent de briser l’encerclement sans succès. Manquant d’eau, elles capitulent trois jours plus tard (22 juillet 1808) contre la promesse d’une reconduite en France. Mais les troupes espagnoles, composées en grande partie d’irréguliers indisciplinés, massacrent la plupart des Français désarmés. Les survivants mourront presque tous en prison. La généralisation de ce type d’atrocités va pousser les Français à réagir avec tout autant de violence contre la guérilla espagnole. Sur le plan stratégique, cette capitulation place en mauvaise posture les forces de Junot au Portugal, notamment après leur défaite à Vimeiro.

Source: site de la ville de Cheny, dans le département de l’Yonne (89) : http://www.cheny.net/

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( 19 novembre, 2019 )

La Grande-Armée à la veille de la campagne de Russie: ordre de bataille.

Ombre 3

Ces chiffres sont tirés de l’ouvrage de Thibaudeau (1765-1854): « Le Consulat et l’Empire ou l’Histoire de la France et de Napoléon… », Tome VI (Paris, J. Renouard, 1835), pp.28-29. L’auteur, préfet et conseiller d’Etat, quitta la France en 1815 et rédigea son ouvrage durant son exil.

A son départ, l’armée française et alliée, était ainsi composée : 

Vieille Garde, maréchal Lefebvre et Jeune Garde, Maréchal Lefebvre et Maréchal Mortier : 40 000 hommes. 

1er corps- Maréchal Davout : 70 000 hommes. 2ème corps- Maréchal Oudinot : 42 000 hommes. 3ème corps- Maréchal Ney : 40 000 hommes

4ème corps -Italiens- Prince vice-roi  [Eugène de Beauharnais] : 45 000 hommes 5ème corps- Prince Poniatowski : 35 000 hommes 

6ème corps- Bavarois Maréchal Saint-Cyr : 22 000 hommes 7ème corps- Saxons- Général Reynier : 16 000 hommes. 8ème corps- Westphaliens- Général Junot : 16 000 hommes 9ème corps- Maréchal Victor : 32 000 hommes. 10ème corps- Prussiens- Maréchal Macdonald : 32 000 hommes. 11ème corps- Réserve- Maréchal Augereau : 50 000 hommes 

Cavalerie1er corps- Général Nansouty : 12 000 hommes 2ème corps- Général Montbrun : 10 000 hommes  3ème corps- Général Grouchy : 7 700 hommes 4ème corps- Général Latour-Maubourg : 8 000 hommes Armée autrichienne- Schwarzenberg : 32 000 hommes TOTAL :   509 700 hommes  

On estime qu’à l’arrivée de l’armée sur la Dwina, il fallait compter en moins un tiers de diminution sur chaque corps ; car ces masses formidables étaient arrivées de la Poméranie, de Mayence, de Paris, de Boulogne, de Valladolid, de Milan et de Naples.L’armée traînait avec elle plus de 1 200 pièces de canon, 3 000 voitures d’artillerie, 4 000 voitures d’administration, sans compter les fourrages des régiments, les équipages des chefs, les voitures enlevées dans le pays, en tout 20,000 voitures et 200 000 chevaux. 

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( 18 novembre, 2019 )

A propos de Junot…

A propos de Junot… dans TEMOIGNAGES junot

Psychologiquement très perturbé, le duc d’Abrantès est mort le 29 juillet 1813, des suites de ses blessures, après s’être défenestré. Cette lettre de Napoléon est adressée au général Savary, duc de Rovigo, Ministre de la police générale.

Dresde, 7 août 1813

Je reçois votre lettre du 2 août. J’ai éprouvé une véritable peine de ce que vous m’avez écrit de ce pauvre Junot. Il avait perdu mon estime dans la dernière campagne [celle de Russie], mais je n’ai pas pour cela cessé de lui être attaché. Aujourd’hui il a recouvré cette estime, puisque je vois que sa pusillanimité était déjà l’effet de sa maladie. J’approuve toutes les propositions que bous me faites. Voyez l’archichancelier, à qui j’écris. On peut sans difficulté mettre les deux demoiselles [filles de Junot] à Ecouen. Vous ne me faites pas connaître l’âge des deux enfants.

Parlez aussi à l’archichancelier de la duchesse d’Istrie [veuve du maréchal Bessières, tué le 1er mai 1813 près de Weissenfels], et voyez ce qu’il faut faire pour arranger ses affaires ; mon intention est aussi de l’aider.

(« Lettres inédites de Napoléon 1er (An VIII-1815). Publiés par Léon Lecestre » Plon, 1897, tome II, pp.279-280).

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( 18 octobre, 2019 )

Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (2ème partie)

En revanche, il était nerveux, irritable à l’extrême, violent, emporté et querelleur. Ses colères contre les anglais pendant sa captivité sont restées fidèles. Un de ses premiers scandales concerne une altercation survenue dans un café des Champs-Élysées au cours de laquelle il se mesura avec les garçons à coups de queue de billard, et se fit rosser par eux. On sait qu’il poursuivait le sabre à la main, à travers les couloirs de son hôtel, avec des cris féroces, les créanciers qui osaient arriver jusqu’à lui. Il n’avait aucune délicatesse à l’égard des femmes, pas même de la sienne qu’il frappait volontiers. Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (2ème partie) dans FIGURES D'EMPIRE junot21En 1810, au bal de Marescalchi, ministre des Affaires Etrangères pour l’Italie, apprenant que la duchesse avait eu des bontés pour Metternich, il entra dans une rage folle, la jeta en voiture où il cassa toutes les vitres, cria, vociféra, puis la frappa à coups de ciseaux. Junot était maladroit dans son comportement : sans être fier, il était vaniteux ; quoique bon, il était offensant ; sa crânerie était gâchée d’arrogance;irascible mais superbe, il ne ménageait ni le rang, ni le pouvoir, car, s’il était soumis à Napoléon avec fanatisme, il ne reconnaissait aucune autre dépendance. En réalité, si sa conduite fut tout au long marquée d’extravagances, il semble bien que celles-ci excédèrent les limites de la normale dès 1807 au Portugal.  Son chef d’état-major, le général Thiébault, remarque chez lui un changement de caractère, d’habitudes, de genre de vie, une modification des goûts et des tendances. Un beau jour, à Lisbonne, il l’emmena à l’improviste sur une frégate portugaise, fit déployer les voiles, prit lui-même le commandement du navire. Il ordonna alors, sans aucune raison apparente, le feu de tribord et de babord, et cingla sans but au milieu du vacarme et de la fumée. Après quelques instants de ces évolutions d’enragé, il se fit ramener à terre et conduire à l’Opéra se pavaner devant un parterre d’élégantes.  L’amiral russe Séniavine qui connaissait bien Junot l’invita à dîner sur un des vaisseaux pour porter la santé des deux empereurs. Il fit faire feu aux sept cent canons de gros calibre de ses  neuf vaisseaux de ligne. Le bruit était insupportable, les coques des bateaux craquaient, les tableaux se décrochaient des cloisons. Junot fut enchanté de cette fête qui ne lui avait d’ailleurs été donnée que parce que tel était son goût. A son arrivée en Russie, une première fois, il égara ses troupes et leur fit faire un faux mouvement. Lors de la bataille de Smolensk, le combat de Valoutina ne fut pas décisif à cause des  retards et de l’irrésolution de Junot. Il devait couper l’arrière de l’armée russe engagée dans un défilé. Il tergiversa et, bien qu’averti par Ney, puis par le comte de Chabot, envoyé par l’Empereur, il ne bougea pas. Transporté de colère, Napoléon s’écria que l’inaction de Junot lui avait fait perdre la campagne.

« A son retour de Russie, écrit la duchesse d’Abrantès, je le retrouvais non seulement changé, mais changé d’une manière alarmante. Il portait en lui une destruction morale… Il avait d’étranges moments d’inquiète souffrance, il pleurait, lui, si fort, si maître de soi, il pleurait comme un enfant… »C’est peu de temps après l’arrivée à Trieste, que l’aliénation mentale devint manifeste. Son secrétaire et ses gens le trouvaient de plus en plus impatient, irritable, brutal. Dès son arrivée, il intervint dans le conflit qui opposait un riche avocat vénitien à son épouse. Il fit incarcérer le mari, se rendit à la prison, le frappa à coups de bâtons et ordonna qu’on le mit au cachot, les fers aux pieds et aux mains. L’évènement fit la plus fâcheuse impression. Napoléon, informé, ordonna à Clarke d’enquêter sur l’état d’avilissement du duc d’Abrantès. Bientôt une passion romanesque s’empare de Junot pour une jeune grecque, belle-sœur d’un de ses domestiques. Devant son refus, il détruisit une partie du mobilier du palais, y mit le feu, et parcourut les rues de la ville en criant qu’on avait voulu l’assassiner.A Gorice, il décide d’élire domicile à « La Glacière », lieu de plaisir populaire, s’entiche d’un simple d’esprit qui le distrait et lui passe, lui-même, son grand cordon de la Légion d’honneur. Bientôt la démence se manifesta de façon encore plus flagrante. Donnant à Raguse un bal de 400 personnes il fit attendre ses invités pendant plus d’une heure, et apparut enfin à eux entièrement nu, à l’exception de quelques ornements : ceinturon, épée, décorations, gants blancs, escarpins, chapeau à plumet sous le bras. On conçoit la stupéfaction de l’assemblée, les cris, la fuite des invitées qui désertèrent les salons en un instant.

A suivre…

 

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( 13 octobre, 2019 )

Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (1ère partie).

Cet article, dû au professeur de médecine Jacques Poulet, a été publié en 1972 dans la « Revue de l’Institut Napoléon », sous le titre : « La mort de Junot » .

Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (1ère partie). dans FIGURES D'EMPIRE junot1On sait que Junot est mort fou « mutilé de ses propres mains », selon Napoléon, en juillet 1813 à Montbard, chez son père, où il avait été ramené d’urgence de son gouvernorat des  Provinces Illyriennes. Son aliénation fut d’abord rapportée par son épouse la duchesse d’Abrantès aux nombreuses blessures qu’il avait reçues à la tête. Il avait en en effet été blessé vingt-sept fois, la plupart  du temps à la face et au crâne, et l’une de ces blessures laissait voir les battements du cerveau. D’autres contemporains ont incriminé les excès de toutes sortes, les fatigues, les privations, les épreuves de la retraite de Russie, la chaleur d’Illyrie. Nous savons aujourd’hui qu’aucune de ces causes invoquées ne peut être à l’origine d’une aliénation quelconque et que celle-ci relève toujours d’états psycho-pathologiques particuliers. Il semble bien que les troubles psychiques de Junot puissent être étudiés sous deux aspects différents : d’une part, le comportement qu’il eut toute sa vie, ou au moins, jusqu’à la campagne de Russie, d’autre part son aliénation terminale qui semble s’être annoncée vers 1812 pour se terminer par le drame de Montbard. Pour comprendre la constitution pyscho-pathologique de Junot, il importe de rappeler quelques traits de sa personnalité. Toute sa vie Junot fut un exalté. Cette exaltation caractérise ce que les médecins appellent l’état hypomaniaque. Pour les psychiatres, la manie est une entité clinique spéciale et autonome, un syndrome général d’excitation psychomotrice de nature souvent essentielle et constitutionnelle. L’état hypomaniaque est caractérisé par une humeur fondamentale enjouée, euphorique, avenante, joviale et une surabondance des idées et de l’activité. L’exubérance de la pensée et du langage s’exprime par une grande aisance dans les propos avec une loquacité qui reste cohérente, des associations d’idées riches et une mémoire qui demeure excellente. Le sujet passe pour vif, spirituel, intelligent, brillant. Les sentiments d’euphorie et de bien-être conduisent à des idées de satisfaction, d’ambition, de grandeur, de richesse. L’attitude est amicale, souvent trop familière, mais l’hypomaniaque est capable de devenir rapidement irritable, autoritaire, sarcastique, voire agressif. La tenue est souvent excentrique, agrémentés d’ornements plus u moins fantaisistes. Le contrôle moral étant plus ou moins altéré, les excès sexuels sont habituels. La plupart de ces caractéristiques de l’état hypomaniaque se retrouvent dans la personnalité de Junot. L’hyperactivité se manifeste déjà dans son courage extraordinaire qui surpassait celui des plus braves : Ney, Murat, Lecourbe. Ce n’était cependant pas un soudard, comme certains l’ont présenté. Tous les mémorialistes s’accordent à le décrire comme ayant fait les meilleures études. Thiébault précise qu’il avait beaucoup d’esprit et que, lorsqu’il s’astreignait à raisonner, c’était un homme de sens. Il savait se tenir à merveille dans un salon, et faisait valoir avec quelque affectation ses avantages naturels très brillants. Junot adorait la noblesse, les titres, les honneurs, les uniformes fastueux et cette vanité d’hypomaniaque l’avait fait surnommer par l’Empereur « Monsieur le Marquis ». Il avait en effet un goût effréné de la représentation des Horaces, à laquelle assistait le Premier Consul, ne pouvant surmonter son émotion, il fondit en larmes. Lors de la tentative d’attentat de Cerrachi et Arena, il pleura d’émotion comme un enfant.

A suivre…

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( 28 juin, 2019 )

Retour sur quelques lectures (2005/2007)…

Napoléon

Voici quelques recensions que j’avais réalisées lors de la publication des ouvrages concernées. Elles peuvent toujours être utiles au lecteur napoléonien de 2019.

C.B.

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Voyage en Ile-de-France occupée.

Voici un thème qui n’avait pas fait l’objet d’une étude depuis près de quatre-vingt ans. Que fut le climat en France après les deux invasions de 1814 et de 1815 ? Qu’en est-il des pillages et exactions commises par les troupes prussiennes et anglaises ? Quel fut le comportement des habitants à leurs égards ? Jacques Hantraye répond avec précision à ces questions au travers de son étude. Celle-ci porte essentiellement sur Paris et les départements de l’Ile-de-France mais n’est pas moins intéressante. Une étude à caractère universitaire.

Jacques HANTRAYE, « Les cosaques aux Champs-Elysées. L’occupation de la France après la chute de Napoléon Belin, 2005.

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Galerie de portraits…

François Malye, reporter au « Point » a délaissé un temps le journalisme du 21ème siècle pour les pages de l’Epopée. Avec ce nouvel ouvrage ayant pour toile de fond la mémorable campagne d’France, l’auteur fait revivre une douzaine de figures marquantes : Junot, le général Dupont (celui de Baylen), Joseph Bonaparte, Masséna, l’impétueux Fournier (qui deviendra Fournier-Sarlovèze en 1819), le général Hugo (dont les mémoires sur l’France ont été réédités il y a quelques mois), le sous-lieutenant Bugeaud (futur conquérant de l’Algérie) et enfin le maréchal Soult (personnage loin de faire l’unanimité). Cela donne une belle galerie de portraits au style enlevé qui n’est pas sans rappeler celui de l’historien Marcel Dupont, mais avec moins de talent.

Ce « Napoléon et la folie espagnole » (titre quelque peu maladroit) conviendra en premier lieu à ceux qui veulent avoir une première approche de cette campagne. Les autres auront plaisir à lire cet ouvrage sans en apprendre vraiment plus.

François MALYE, « Napoléon et la folie espagnole », Tallandier, 2007.

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Dans les pas d’un soldat de l’Epopée…

Les Editions Tallandier ont eu la bonne idée de réimprimer le témoignage de Jacques-François Martin. Ces souvenirs, qui parurent pour la première fois anonymement en 1867, étaient devenus quasi-introuvables en édition originale.Martin, d’origine française, né à Genève en 1794, entre à l’école militaire de Saint-Cyr en 1812. S’ouvre alors pour lui la carrière militaire à laquelle il aspire depuis toujours. Au sein du 154ème de ligne, il participe à la campagne de 1813 (bonne relation de la bataille e Leipzig) et à celle de 1814. Durant la première restauration, son régiment devient le 42ème de ligne, puis au retour de Napoléon le 45ème. C’est sous cette appellation qu’il est présent à Waterloo, avec dans ses rangs, le lieutenant Martin. Il fait partie du 1er corps (Drouet d’Erlon), 3ème division (Marcognet). Le 45ème aura le malheur de perdre son aigle durant la bataille… Jacques-François Martin s’éteindra en 1874, après être devenu un pasteur « un prédicateur populaire, au style direct et imagé… » ; c’est ce même style que le lecteur retrouve tout au long de ce bon témoignage. Il est dommage toutefois, que Tallandier n’ait pas été plus inspiré pour l’illustration de couverture : il y avait mieux à prendre qu’une charge de cavaliers anglais pour le récit d’un soldat français…

Souvenirs de guerre du lieutenant MARTIN, 1812-1815», Tallandier, 2007.

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1812…

La campagne de Russie a fait l’objet d’une multitude d’ouvrages, toutefois celui de l’historienne allemande Anka Muhlstein fait partie des livres acceptables sur le sujet. Son style est clair, d’une lecture agréable. L’auteur a consulté de très nombreux témoignages et son récit est truffé d’extraits. On suit l’entrée de la Grande Armée en Russie et sa progression jusqu’à Moscou. Le pillage, l’incendie de la légendaire cité est parfaitement décrit.  Toutefois quelques petits détails m’ont surpris. Tout d’abord concernant les effectifs français sur le sol russe, l’auteur n’annonce pas les mêmes chiffres à deux endroits différents de son livre : page 144 : « Entrèrent 422 000 hommes en Russie » ; page 256 : « Ils [les français] étaient partis à 420 hommes ». Vous me direz que ce n’est qu’un « petit » écart de 2000 hommes… Pour information le docteur Quennevat dans son merveilleux « Atlas de la Grande-Armée » (paru en 1966), parle de « 400 000 soldats en première ligne et 200 000 laissés en réserve… » (p.129). Bataille de chiffres que tout cela ? Sans doute… Revenons à l’étude de Mme Muhlstein, j’ai dit plus haut que son style était des plus sympathiques, c’est juste, mais le lecteur sera interloqué de voir apparaître soudainement au détour d’une phrase les mots triviaux de « bouffe », « engueula » ou bien des termes familiers comme celui d’ « ultra-rapide ». C’est surprenant pour un historien…

A noter enfin, la bonne idée qu’a eue l’auteur de mettre à la fin de son livre une galerie de portraits (illustrée) des personnages cités dans son étude.  Dommage que cette annexe contiennent des erreurs : Un portrait représentant un prêtre ( !) pour la notice sur Bausset, le préfet impérial du palais  et une bien curieuse illustration pour celle du général Mathieu Dumas ; on peut lire à la notice sur Napoléon qu’il a abdiqué une première fois le 4 avril 1814 (au lieu du 6) et que la bataille de Waterloo s’est déroulé le 15 juin 1815 (vite mes pilules !). Il y a aussi quelques fautes sur les noms des personnages dans cette annexe. Quant à la bibliographie erreurs encore il y a dans celle-ci. Enfin l’illustration de couverture n’est pas des plus heureuses : elle est d’un esthétisme confus. Il est vrai que les éditeurs napoléoniens manquent trop souvent d’inspiration pour leurs couvertures. A l’heure où l’image est reine c’est assez dommage… Globalement j’ai apprécié cette étude mais j’ai été légèrement déçu : le talent de l’auteur est un peu terni par les erreurs soulignées.

Anka MUHLSTEIN, « Napoléon à Moscou », Odile Jacob, 2007.

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Les finances de l’Empire…

Je viens d’achever la lecture de l’étude de Pierre Branda, « Le prix de la Gloire. Napoléon et l’argent »  Cet ouvrage est d’une précision redoutable, et, ce qui ne gâte rien, particulièrement bien écrit. Je crois que jamais ce sujet n’avait été abordé aussi profondément. L’auteur explicite les rapports que l’Empereur entretint avec l’argent, l’utilisation qu’il en fit, la gestion des Domaines de la Couronne, Privé et Extraordinaire, le financement des campagnes. L’auteur analyse aussi le mythe d’un Bonaparte miséreux à Paris, une image loin de la réalité, et celui d’un jeune lieutenant très au fait dans ses affaires financières familiales… Napoléon, s’il fut un homme non vénal n’en fut pas moins un très bon gestionnaire. Un index et des annexes, dans lesquelles on retrouve tous les budgets de l’Empire, viennent compléter cette étude, laquelle, j’en suis persuadé, fera autorité en la matière.

Pierre BRANDA ,  « Le prix de la Gloire. Napoléon et l’argent », Fayard, 2007.

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