( 17 octobre, 2021 )

Une lettre du général Curial au général Clarke, duc de Feltre et ministre de la Guerre.

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Le général Curial était, en 1815, colonel des chasseurs royaux de France, naguère les chasseurs à pied dela Vieille Garde. Il voulut rester fidèle à Louis XVIII qui l’avait nommé pair. Son, régiment l’abandonna pour courir au-devant de Napoléon et les officiers lui disaient alors qu’ils le reconnaissaient toujours comme leur colonel et qu’ils lui obéiraient… à condition qu’il les mènerait à la rencontre de l’Empereur.  Aussi ne devait-il pas rester colonel des chasseurs à pied. Napoléon ne tenait pas pour un homme « sûr et chaud » ; il lui donna d’abord le commandement de Lyon, puis le lui ôta pour l’employer du côté de Montpellier et de Marseille, puis lui donna une division à l’Armée des Alpes.  Dans la lettre suivante, datée de Paris et du 16 octobre 1815, Curial retrace sa conduite au duc de Feltre, le général Clarke, Ministre de la Guerre, et lui expose, trop brièvement, à notre gré, « les faits tels qu’ils se sont passés ».

Arthur CHUQUET.

 Commandant, lors du funeste débarquement de Bonaparte, les chasseurs royaux de France [voulurent rejoindre les troupes de l’Empereur], je n’ai rien négligé pour les contenir dans le devoir et le sentier de l’honneur. Harangues, promesses, menaces, châtiments, j’ai tout employé infructueusement. Quelques officiers et surtout une députation des grenadiers à pied royaux, les avaient exaltés au point que le corps d’officiers réuni dans mon logement, à  Chaumont, me déclara malgré mes nouvelles remontrances, mes reproches et même prières, que le régiment allait partir pour se rendre auprès de Napoléon. Je les prévins alors que je cessais de les commander ; j’écrivis de suite à Votre Excellence pour lui rendre compte de cette défection ; je lui expédiai un aide-de-camp en courrier et je me rendis en poste à Troyes où je vous priai, Monseigneur, de me faire passer vos ordres ; mais Votre Excellence n’a pas reçu ma lettre ; elle avait déjà quitté  Paris lorsque mon officier y est arrivé. Pendant ce laps de temps, j’avis été dénoncé à Bonaparte par deux officiers partis en poste de Chaumont, non seulement pour avoir dit ce que je pensais sur son compte, mais encore pour avoir cherché par tous les moyens possibles à arrêter la marche du régiment. De là mon renvoi de la Garde, mon remplacement a Lyon où j’avais reçu l’ordre d’aller, quoique j’eusse demandé ma retraite, et enfin un exil de vingt-six jours à Chambéry.

Voulant éviter ensuite dans cette ville les vexations populaires, je pris le commandement d’une division de l’Armée des Alpes, lorsque les hostilités furent commencées : commandement que je n’ai conservé » que dix ou douze jours.

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( 15 octobre, 2021 )

Autour de Moscou…

Russie

« La dévastation des campagnes environnant la ville était à son comble ; tout y était ravagé et détruit : il n’y avait ni vivres, ni fourrage ni habitants. Dans cette fatale position, l’armée était entourée de nombreuses hordes de cosaques ; ses communications avec Smolensk étaient coupées, et par conséquent elle ne pouvait recevoir de convois de vivres. Nos cavaliers forcés de s’éloigner à quelques lieues de leurs corps pour chercher du fourrage, devaient se battre avec les cosaques pour en avoir ; en sorte que lorsque nos fourrageurs n’étaient pas en grand nombre, ils étaient enlevés ou massacrés. Le fourrage manquant, les chevaux crevèrent, et les hommes s’en servirent de nourriture. »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) », Édité par un Demi-Solde, 2011, pp.89-90). L’auteur était à cette époque médecin attaché au quartier-général du 3ème corps (Maréchal Ney).

 

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( 15 octobre, 2021 )

Quand le grand Stendhal évoquait la première campagne d’Italie….

Le talentueux Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal (1783-1842)

Henri Beyle, dit Stendhal, né à Grenoble, le 23 janvier 1783, participe comme sous-lieutenant de cavalerie à la seconde campagne d’Italie, en 1800 et 1801.
Son hostilité à l’Empire disparait lorsque son cousin, Pierre-Antoine Daru, le fait entrer en 1806 comme adjoint aux commissaires des guerres dans l’administration impériale. Il est en Allemagne jusqu’en 1808, puis en Autriche. Il y assiste en 1809 à la campagne de Wagram. En 1812, il est auditeur au conseil d’État, et doit porter la correspondance des ministres à l’Empereur lors de la campagne de Russie.
Il assiste à la bataille de la Moskova puis participe à la retraite de Russie. Il est en Italie de 1814 à 1821, et publie en 1817 ses premiers livres sous le pseudonyme de Stendhal.
 Suspecté de carbonarisme, il est expulsé et revient à Paris. Il y publie en 1827 « Armance », et en 1830 « Le Rouge et le Noir ».
 En 1839 ce sera « La Chartreuse de Parme ». Stendhal meurt à Paris le 23 mars 1842. Après sa mort seront publiée sa « Vie de Napoléon », rédigée entre mai 1817 et l’automne 1818, et ses « Mémoires sur Napoléon », écrits pour l’essentiel entre novembre 1836 et avril 1837.

André FELIDIRI
________________________
• Lisons Stendhal, Mémoires sur Napoléon, chapitre 13, édition de Catherine Mariette, Stock, 1998

[…] Ce fut le 10 avril 1796 que commença cette célèbre campagne d’Italie. Beaulieu descendit lui-même l’Apennin par la Bocchetta à la tête de son aile gauche. Bonaparte lui laissa le plaisir de débusquer sa petite avant-garde à Voltri, et pendant ce temps se hâta de rassembler le gros de ses forces contre le centre autrichien, qui s’était avancé de Sassello sur Montenotte. Ce point était défendu par trois redoutes, connues par le serment que le colonel Rampon fit prêter à la 32e demi-brigade, au moment où les Autrichiens attaquaient la dernière avec fureur. Au reste, si le général d’Argenteau l’eût emportée et fût descendu jusqu’à Savone, il n’en eût été que plus complètement battu: dans la nuit toutes les forces françaises se portèrent sur ce point.
Le 12 avril, d’Argenteau se vit attaquer de front et à revers, par des forces supérieures; il fut battu et rejeté sur Dego. L’armée française avait passé l’Apennin. Bonaparte résolut de se tourner contre les Piémontais, pour tâcher de les séparer de Beaulieu; le général Colli qui les commandait, occupait le camp de Ceva. Le général Provera, placé avec un petit corps autrichien, entre Colli et d’Argenteau, occupait les hauteurs de Cosseria.
Bonaparte conduisit contre lui les divisions Masséna et Augereau. Laharpe avait été laissé pour observer Beaulieu, qui eut le tort de se tenir tranquille.
Le 13, la division Augereau força les gorges de Millesimo. Provera, battu et cerné de toutes parts, fut forcé de chercher un refuge dans les ruines du château de Cosseria et mit bas les armes le 14 au matin, avec les quinze cents grenadiers qu’il commandait.
Beaulieu, fort surpris de ce qu’il apprenait, se hâta de courir à Acqui et envoya directement une partie de ses troupes à travers les montagnes, à Sassello. D’Argenteau occupait Dego Bonaparte l’y attaqua à la tête des divisions Masséna et Laharpe. Les troupes autrichiennes se battirent fort bien mais grâce aux combinaisons du général en chef, les Français étaient supérieurs en nombre. L’ennemi se retira en désordre sur Acqui, en laissant vingt pièces de canon et beaucoup de prisonniers.
Après la bataille gagnée, le général Wukassowich qui accourait par Sassello, avec l’intention de rejoindre d’Argenteau, qu’il croyait encore à Dego, tomba au milieu des Français. Ce brave homme, loin de se décourager, fondit sur la garde des redoutes de Magliani, enleva l’ouvrage et poussa la garnison épouvantée jusqu’à Dego. Les Français furent complètement surpris mais le brave Masséna, remarquable par la constance qu’il montrait dans les revers, rallia les fuyards et détruisit presque entièrement ce corps de cinq bataillons.
Les Autrichiens battus, le général en chef attaqua de nouveau les Piémontais avec les divisions Augereau, Masséna et Serrurier.
Les Piémontais eurent un moment de succès à Saint-Michel, contre la division Serrurier ils avaient évacué le camp de Ceva et enfin furent rejetés derrière la Stura.
Le 26, les trois divisions françaises se réunirent à Alba. Une dernière bataille pouvait les mettre en possession de Turin, dont ils n’étaient qu’à dix lieues.
Mais Bonaparte n’avait pas de canons de siège, et les sièges ne conviennent nullement au génie des Français; les généraux ennemis ne virent point ces deux idées. Ils se crurent perdus ils ne virent pas la belle position de la Stura, flanquée à droite par la forteresse importante de Coni, à gauche par Cherasco, qui était à l’abri d’un coup de main. Derrière la Stura, Colli pouvait se faire joindre par mille Piémontais, épars dans les vallées adjacentes et par Beaulieu, à qui il restait bien vingt mille hommes. Il suffisait aux alliés de deux jours de vigueur, d’activité et de résolution, pour que tout fût remis en question.
Étaient-ils battus ? La place admirable de Turin était là pour recevoir, en cas de revers, une armée battue qui n’en eût pas été encore à sa dernière ressource, puisque l’Autriche ne manquait pas de moyens pour la secourir. Dans tous les cas, Turin était imprenable pour l’armée qui n’avait pas d’équipages de siège.
A peine les Français eurent-ils occupé Alba, que les démocrates piémontais organisèrent un comité régénérateur qui lança des adresses au peuple du Piémont et de la Lombardie, menaçantes pour les nobles et les prêtres, encourageantes pour les peuples.
L’effet surpassa l’attente des Français ; le désordre et la terreur furent au comble dans Turin; le roi n’avait dans ses conseils aucun homme supérieur.
La cour eut peur des Jacobins piémontais et quoique Beaulieu eût marché d’Acqui sur Nizza, pour se réunir à Colli, elle se crut perdue sans ressource et un aide de camp vint de la part du roi demander la paix au général Bonaparte. Celui-ci fut au comble de ses vœux. Ses espions lui apprirent qu’après les discussions les plus vives, dans lesquelles les ministres du roi et surtout le marquis d’Albarey soutenaient le parti de la guerre, le cardinal Costa archevêque de Turin détermina le roi à la paix.
Il est incroyable qu’avant de se livrer à cette démarche précipitée, le roi ne se soit pas rappelé ce que son aïeul Victor-Amédée avait fait en 1706. Si le roi, rappelant des Alpes une partie des troupes du prince de Carignan, eût tenu ferme à Turin, à Alexandrie, à Valence, dont les Français étaient hors d’état d’entreprendre les sièges, il eût été impossible à ceux-ci de faire un pas de plus. Si la coalition eût jugé à propos de faire arriver quelques renforts tirés du Rhin, les Français pouvaient fort bien être chassés d’Italie.
Le génie de Bonaparte privait ses ennemis d’une partie de leur jugement et amena, sans doute, le roi à demander honteusement la paix à une armée qui n’avait ni artillerie, ni cavalerie, ni chaussures. Si l’on suppose, pour un instant, les mêmes avantages remportés par Moreau, Jourdan, ou tout autre général homme médiocre, on verra tout de suite que le roi de Sardaigne ne se fût pas mis à leur discrétion.
Bonaparte n’était pas autorisé à traiter de la paix; mais, par l’armistice de Cherasco, il se fit livrer les places de Coni, d’Alexandrie et de Ceva; le roi s’engageait à se retirer de la coalition. Bonaparte qui sentait que du roi de Sardaigne uniquement dépendait sa marche sur l’Adige, laissa entrevoir au comte de Saint-Marsan, son envoyé à Cherasco, que loin d’être disposé à renverser les trônes et les autels, les Français sauraient les protéger, même contre les Jacobins du pays, si tel était leur intérêt. Malheureusement le Directoire ne put jamais comprendre cette idée que, pendant un an, Bonaparte lui présenta de toutes les manières.
Il avait fait, en quinze jours, plus que l’ancienne armée d’Italie en quatre campagnes. L’armistice avec le Piémont livrait à ses coups l’armée de Beaulieu et surtout donnait à la sienne une base raisonnable. S’il était battu, il pouvait désormais chercher un refuge sous Alexandrie et si, dans ce cas, le roi violait le traité, il pouvait bien l’en faire repentir, en soutenant les Jacobins piémontais.
Mais comme notre but est moins de faire connaître les choses, que Bonaparte lui-même, nous allons donner son récit de cette campagne brillante ; elle révéla à l’Europe, un homme tout à fait différent des personnages étiolés, que ses institutions vieillies et ses gouvernements, en proie à l’intrigue, portaient aux grandes places.
L’apparition de Napoléon à l’armée, comme général en chef, fit une véritable révolution dans les mœurs; l’enthousiasme républicain avait autorisé beaucoup de familiarité dans les manières. Le colonel vivait en ami avec ses officiers. Cette habitude peut amener l’insubordination et la perte d’une armée.
L’amiral Decrès racontait que ce fut à Toulon qu’il apprit la nomination du général Bonaparte au commandement de l’armée d’ Italie; il l’avait beaucoup connu à Paris et se croyait en toute familiarité avec lui. “Aussi quand nous apprenons que le nouveau général va traverser la ville, je m’offre aussitôt à tous les camarades, pour les présenter, en me faisant valoir de mes liaisons. J’accours, plein d’empressement et de joie; le salon s’ouvre, je vais m’élancer, quand l’attitude, le regard, le son de la voix, suffisent pour m’arrêter. Il n’y avait pourtant en lui rien d’injurieux; mais c’en fut assez. À partir de là, je n’ai jamais été tenté de franchir la distance qui m’avait été imposée.“
En prenant le commandement de l’armée d’Italie, [ici Stendhal insère des pages du Mémorial ] Napoléon malgré son extrême jeunesse et le peu d’ancienneté dans son grade de général de division, sut se faire obéir. Il subjugua l’armée par son génie bien plus que par des complaisances personnelles. Il fut sévère et peu communicatif, surtout envers les généraux ; la misère était extrême, l’espérance était morte dans le cœur des soldats; il sut la ranimer; bientôt il fut aimé d’eux; alors sa position fut assurée envers les généraux de division.
Sa jeunesse établit un singulier usage à l’armée d’Italie: après chaque bataille, les plus braves soldats se réunissaient en conseil et donnaient un nouveau grade à leur général. Quand il rentrait au camp, il était reçu par les vieilles moustaches qui le saluaient de son nouveau titre. Il fut fait caporal à Lodi; de là, le surnom de petit caporal, resté longtemps à Napoléon parmi les soldats.

• Stendhal, Mémoires sur Napoléon, chapitre 14 – Combat de Dego, 15 avril
[…] Cependant une division de grenadiers autrichiens qui avait été dirigée de Voltri par Sassello, arriva à trois heures du matin à Dego.
La position n’était plus occupée que par des avant-gardes. Ces grenadiers enlevèrent donc facilement le village et l’alarme fut grande au quartier général français où l’on avait peine à comprendre comment les ennemis pouvaient être à Dego, lorsque nous avions des avant-postes non inquiétés sur la route d’Acqui. Après deux heures d’un combat très chaud, Dego fut repris et la division ennemie presque entièrement prisonnière.
Nous perdîmes dans ces affaires le général Bonel à Millesimo et le général de Causse à Dego. Ces deux officiers étaient de la bravoure la plus brillante; ils venaient tous les deux de l’armée des Pyrénées-Orientales et il était à remarquer que les officiers qui arrivaient de cette armée montraient une impétuosité et un courage des plus distingués. C’est dans le village de Dego que Napoléon distingua, pour la première fois, un chef de bataillon qu’il fit colonel; c’était Lannes qui depuis fut maréchal de l’Empire, duc de Montebello, et déploya les plus grands talents. On le verra constamment dans la suite prendre la plus grande part dans tous les événements militaires.
Le général français dirigea ses opérations sur Colli et le roi de Sardaigne, et se contenta de tenir les Autrichiens en échec.
Laharpe fut placé en observation pour garantir nos derrières et tenir en respect Beaulieu qui, très affaibli, ne s’occupait plus qu’à rallier et réorganiser les débris de son armée. La division Laharpe obligée de demeurer plusieurs jours dans cette position, s’y trouva vivement tourmentée par le défaut de subsistances, vu le manque de transports et l’épuisement du pays où avaient séjourné tant de troupes, ce qui donna lieu à quelques désordres.
Sérurier, instruit à Garessio des batailles de Montenotte et de Millesimo, se mit en mouvement, s’empara de la hauteur de Saint-Jean et entra dans Ceva le même jour qu’Augereau arrivait sur les hauteurs de Montezemoto.
Le 17, après une vive résistance, Colli évacua le camp retranché de Ceva, les hauteurs de Montezemoto, et se retira derrière la Cursaglia.
Le même jour, le général en chef porta son quartier général à Ceva. L’ennemi y avait laissé toute son artillerie qu’il n’avait pas eu le temps d’emmener, et s’était contenté de laisser garnison dans le château. Ce fut un spectacle sublime que l’arrivée de l’armée sur les hauteurs de Montezemoto.
De là se découvraient les immenses et fertiles plaines de l’Italie; le Pô, le Tanaro et une foule d’autres rivières serpentaient au loin; une ceinture blanche de neige et de glace, d’une prodigieuse élévation, cernait à l’horizon ce riche bassin de la terre promise.
Ces gigantesques barrières, qui paraissaient être les limites d’un autre monde que la nature s’était plu à rendre si formidables, auxquelles l’art n’avait rien épargné, venaient de tomber comme par enchantement.
« Annibal a forcé les Alpes, dit le général français en fixant ses regards sur ces montagnes; nous, nous les aurons tournées. »
Phrase heureuse qui exprimait en deux mots la pensée et le résultat de la campagne.
L’armée passa le Tanaro. Pour la première fois nous nous trouvions absolument en plaine, et la cavalerie put nous être alors de quelque secours.
Le général Stengel, qui la commandait, passa la Cursaglia à Lezegno et battit la plaine.
Le quartier général fut porté au château de Lezegno, sur la droite de la Cursaglia, près de l’endroit où elle se jette dans le Tanaro.

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( 15 octobre, 2021 )

Encore une anecdote sur Napoléon…

2

« Léger, ancien tailleur de l’Empereur et mon voisin à Ville-d’Avray, m’a fourni quelques détails sur le grand homme qu’il habilla. Napoléon eut pour tailleur, jusqu’en 1810, un nommé Chevalier qui l’habillait fort mal, quoiqu’il travaillât bien, parce qu’il avait le tort de céder à toutes les observations de mauvais goût de son illustre pratique. En 1810, Napoléon étant à Compiègne pour recevoir Marie-Louise, une de ses sœurs (la princesse Borghèse, je crois), lui dit : « Vos habits sont mal faits et vous vont très mal ; vous vous obstinez à ne pas porter de bretelles, et votre culotte a toujours l’air de vouloir vous quitter. — Eh bien, dit l’Empereur, quel tailleur me conseillez-vous de prendre? — Il faut prendre l’avis de Constant, votre valet de chambre. » Constant fut appelé et indiqua Léger, tailleur de Murat, du prince Eugène, de Joseph et de Jérôme Bonaparte, etc. Un courrier fut envoyé à Léger qui arriva à Compiègne le lendemain : il fit tous les habits de Napoléon qui, selon son habitude, faisait des observations n’ayant pas le sens commun. Ainsi il voulait que ses habits eussent leurs basques agrafées comme les habits de Frédéric. — Je n’y consentirai jamais, dit Léger, vous seriez ridicule, et moi perdu de réputation ! L’univers a les yeux fixés sur Votre Majesté, et si on vous voyait porter un habit d’uniforme comme vous me le commandez, cela vous ferait tort et j’en serais la cause. Vous me donneriez l’Empire Français que je ne consentirais pas à vous faire un semblable uniforme. L’Empereur se prit à rire de bon cœur et renonça à son idée. Le jour de l’entrée de Marie-Louise à Paris, Léger alla de grand matin à Saint-Cloud porter à l’Empereur ses habits et son manteau brodé, couvert d’abeilles. En le voyant entrer, il dit : « Léger, fera-t-il beau ? — Nous aurons une journée superbe. — Bon. » Et il courut à la fenêtre. « Cependant, dit-il, le temps est bien couvert. -— N’importe. J’affirme que Votre Majesté aura une belle journée. » « Pendant que je lui essayais ses habits, me contait Léger, il me quitta bien douze ou quinze fois pour aller examiner le temps. Il était si économe dans ses vêtements qu’il voulait un jour que je misse une pièce à une culotte de chasse que le frottement du couteau de chasse avait usée ; je m’y refusai nettement. C’était une très mauvaise pratique pour moi : il avait son brodeur, son marchand de soie; il discutait  lui-même ses mémoires et, de plus, il me faisait perdre tout mon temps. Une fois, pour un habit, je fus quinze jours de suite à Saint-Cloud. Ou il était occupé, ou il dormait; car, dormant fort peu la nuit, il s’endormait facilement dans le jour. Je cessai de l’habiller en 1813. Mes autres pratiques valaient beaucoup mieux. Murat, le prince Eugène, Borghèse, Berthier, dépensaient pour leurs vêtements personnels, sans compter leur maison, de 40 000 à 60 000 fr. Il y a eu des années où j’ai fait à Murat, à lui, pour 100 000 francs d’habits, de manteaux ou d’uniformes. A cette époque, nous avons eu souvent, mon associé Michel et moi, 400 000 francs de bénéfices net par an.  Sur les observations de M. de Rémusat, Napoléon consentit en 1810 à monter sa garde-robe. Jusque-là, il était si parcimonieux que sa garde-robe et sa lingerie, les broderies exceptées, ne valaient pas 2000 francs. Dans l’hiver, je lui faisais toujours une demi-douzaine de redingotes grises; dans l’été, autant d’habits d’uniforme de chasseurs verts, comme on le voit dans tous ses portraits; tous les quinze jours, une culotte et un gilet de casimir blanc. C’étaient là ses plus grandes dépenses. Et jamais d’habit bourgeois. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.99-101)

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( 15 octobre, 2021 )

Le signalement de Napoléon en 1812…

Napoléon 1er

Depuis le jour où les cosaques avaient fait un hourra sur le quartier impérial, le bruit s’était répandu dans l’armée française que les Russes voulaient à tout prix s’emparer de Napoléon, que l’hetman Platov avait promis sa fille à qui le lui amènerait vivant, et l’amiral Tchitchagov, s’apprêtant  à défendre le passage de la Bérézina, souhaitait ardemment de faire l’Empereur prisonnier. Dans ce dessein, il notifia aux généraux placés sous son commandement l’ordre suivant : « L’armée de Napoléon est en fuite ; l’auteur responsable des calamités de l’Europe est avec elle ; nous nous trouvons sur son chemin ; il est possible qu’il plaise au Tout-Puissant de mettre un terme à son courroux en nous le livrant ; je désire donc faire connaître à tous le signalement de cet homme. Il est de petite taille, corpulent, pâle ; il a le cou court et fort, la tête grosse, les cheveux noirs. Pour plus de sécurité, arrêtez tous les individus de petite taille et envoyez-les moi. Je ne parle pas de la récompense qui sera accordée pour cette prise ; la générosité bien connue de notre monarque [le Tsar] m’en dispense. »

Extrait de l’ouvrage d’Arthur CHUQUET, « Lettres de 1812 » 1ère série [seule parue] », Paris, Champion, 1911, p.229. 

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( 13 octobre, 2021 )

Livres anciens à vendre…

Napoléon le Grand2

Je me sépare, en raison d’un déménagement, de plusieurs bons livres sur l’Empire. Si vous êtes intéressé, envoyez moi votre adresse-mail à:

contact.lestafette@gmail.com  et je vous enverrai la liste de ces derniers.

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( 13 octobre, 2021 )

Une lettre du chirurgien Schaken…

Un bivouac de fortune (Russie, 1812)...

L’auteur était à cette époque chirurgien sous-aide à l’ambulance de la 3èmedivision du 1er corps. Cette lettre est adressée à sa sœur, « à Lenoncourt, par Nancy ».

Moscou, 29 septembre 1812.

Ma chère sœur, nous ne nous permettons pas ici de réfléchir sur notre position future ; l’espérance de surmonter courageusement nos peines nous soutient, joignant à cela la grande confiance que nous avons dans celui qui nous a amenés jusqu’ici, qui sans doute nous reconduira aussi, sinon tous, au moins quelques unes. Nos repas ordinaires consistant à manger du pain que nous sommes fort heureux d’avoir, quelquefois de la viande qu’on nous distribue, plus nos provisions de légumes, mais elles s’épuisent comme tout le reste ; quant à nos chevaux, j’en ai encore deux, autrefois gras et fringants, actuellement rongeant leurs mangeoires, faute de paille ; puis j’ai l’avantage d’avoir un domestique qui ne les étrilles jamais que lorsqu’il l’a été par moi-même et à coup de plat de sabre. La perte de ces animaux est infaillible ; je finirai par les faire tuer, après quoi je les donnerai en paiement à ce drôle ; cette perte ne serait rien s’il ne fallait acheter un autre cheval au renouvellement de la campagne. Quant à notre entretien, il ne coûte pas cher, car nous ne trouvons rien à acheter. Chacun se raccommode comme il peut ; nous avons adopté la coutume de ne plus mettre à nos pantalons que des pièces de cuir, car les autres ne tiennent pas assez.

Tu vois, ma chère sœur, que nous sommes de jolis garçons. En dépit de tout cela, c’est à qui se montera le plus gai et quiconque montre de la tristesse est sûr de recevoir la savate, et je t’assure que je serai un des derniers à  la recevoir.

Prépare-moi une jolie petite maîtresse pour mon retour, car il n’y en a point ici ; dis-lui que je l’aimerai beaucoup…

(« Lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812…», La Sabretache, 1912, pp.59).

 

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( 12 octobre, 2021 )

« MÉMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (2)

Le 7ème léger en Russie

Après bien des péripéties, Michel Guerre est enfin parvenu aux avant-postes de la colonne qu’il devait rejoindre. Il est reçu par toutes sortes de démonstrations sympathiques, tout le monde lui demande des nouvelles de l’Empereur, on le mène aussitôt auprès du général en chef. C’était le général Roguet. Michel Guerre lui tendit le pli dont il était chargé. Lecture faite, le général lui dit : « N’avez-vous pas fait de rencontre en chemin ? Vous êtes le quatrième exprès que l’on m’envoie. Que sont devenus les trois autres ? » Au même moment un coup de théâtre se produisit. Un jeune paysan russe se présente devant le général et lui parla ainsi : «  A la prière de mes parents je suis parti de chez moi pour m’enquérir d’un jeune soldat que nous avons hébergé hier soir. J’ai eu le grand chagrin de le trouver mort de froid ainsi que son cheval. Mon père m’avait bien recommandé, en cas de malheur, de le fouiller, de prendre ses papiers et de vous les apporter. Les voici. » La victime était justement une des trois estafettes qui avaient précédé Michel Guerre. Naturellement, le général fut ravi de récupérer des pièces qui étaient pour lui d’une réelle importance. Mais il ne discernait pas quel mobile avait poussé le soi-disant paysan à cette démarche. Et comme celui-ci se désolait à la pensée de la peine qu’éprouverait sa mère en apprenant la mort du malheureux courrier, il ne pût s’empêcher de lui dire : « Comment pourrait-elle si douloureusement s’affecter de la perte d’un inconnu qu’elle a à peine entrevu ? » – « Oh ! répondit le russe, c’est qu’il était le sauveur de mon frère ». On le pria de s’expliquer. Il s’exécuta en ces termes. Il peut y avoir quelques mois, mon frère fut envoyé par notre baron celui de Varsovie pour lui remettre certains papiers. Sa mission remplie, il voulut assister à une revue des troupes françaises. Comme il était à se promener sur les bords de la Vistule, la fantaisie le prit de se baigner. A peine fut-il à l’eau qu’il fut pris dans un remous et disparut. Des cris, des appels au secours s’élevèrent de toute part sur les deux rives, mais personne ne bougeait. Alors, un soldat français se jeta dans le fleuve tout habillé. On le vit plonger, saisir le noyé, le ramener à la surface et bientôt après le déposer sur la berge. Puis, tout de suite, il se déroba aux ovations… Rentré en Russie, mon frère Héry, prit part à la campagne comme officier d’ordonnance de l’empereur Alexandre. Il y fut grièvement blessé et on le renvoya dans ses foyers. Pour lui procurer un asile plus sûr, le baron Brof, mon père et ma mère la baronne, abandonnant leur château aux horreurs de la guerre, le transportèrent dans une chaumière perdue au sommet d’une montagne presque inaccessible. C’est là que, hier soir, nous avons recueilli à demi-mort un soldat français égaré. Pendant qu’il soupait avec nous, de son lit, par la porte entrouverte de sa chambre, mon frère le vit et reconnut aussitôt son sauveur de Varsovie. Il n’osa rien dire sur le moment, mais le soldat parti, il raconta tout à mes parents. Ceux-ci, dans l’élan de leur reconnaissance, m’envoyèrent sur les traces de leur plus grand bienfaiteur. Vous savez le reste ». Écoutant ce récit, Michel Guerre, s’il eût été tant soit peu lettré, se serait écrié : Me, me adsum qui feci [« C’est moi, moi qui l’ai fait ! », Virgile, Énéide]. Il se contenta, dans sa simplicité, de murmurer à l’oreille d’un des aides de camp : « C’est de moi que veut parler ce jeune homme. J’ai bonne souvenance, en effet, d’avoir opéré le sauvetage qu’il raconte ». Le propos fut rapporté au général qui s’empressa de dire au Russe, tout en lui désignant Michel Guerre : « Mais le voilà celui dont vous déplorez la mort ». Nouveau coup de théâtre. Le pseudo-paysan reconnaît son hôte de la veille. Transporté de joie, il lui prend la main, la baise et d’une voix brisée par l’émotion, il lui dit : « Étranger de notre empire, va où le destin t’appelle, mes parents et moi nous ne cesserons de prier Dieu pour toi, pour qu’il te conserve au milieu des dangers de la guerre ». Cette belle scène de mélodrame se termine par des adieux touchants.

La noblesse du langage, la distinction des manières avaient trahi le gentilhomme sous son déguisement grossier. En partant, le jeune Russe avait laissé tomber un billet à l’adresse du général. C’était une supplique pour obtenir que le sauveur de son frère fût autorisé, en s’en revenant, de repasser dans la chaumière qui servait de refuge à l’officier blessé. Il eût été plus naturel, semble-t-il, qu’l fit sa demande de vive voix et attendit la réponse, qui, si elle avait été favorable, lui eût permis de ramener lui-même dans sa famille, le plus modeste, mais aussi le plus grand des bienfaiteurs. Mais que l’on veuille bien considérer que les rêves ont aussi leur logique parfois déconcertante. Le général lut donc le billet, et, n’ayant, sans doute rien de mieux à faire il prit son temps pour réfléchir. Enfin, il dicta l’ordre suivant : « Le brigadier Guerre va repartir. Il suivra, pour rejoindre son corps d’armée, la même direction que pour venir ». Ainsi congédié, notre canonnier se remit en route. Par bonheur il n’avait pas neigé dans la journée. Le cheval reconnut parfaitement son chemin et se guida tout seul. D’abord tout alla assez bien. Le cavalier tournait le dos auvent du nord et n’en sentait pas trop la morsure. Pas de mauvaises rencontres sur le parcours, pas d’ennemis, pas de rôdeurs, aucun bruit suspect. Michel Guerre parvint donc, sans beaucoup de peine, au pied de la montagne. Là, il sentit son cœur se serrer. La nuit était venue. Dans ces ténèbres, dans ce silence, seul avec la pensée des mortels dangers qu’il avait courus la veille dans ces mêmes parages, il éprouva une inexprimable angoisse. Il pria, il se raidit et commença l’escalade. Que de chutes, que de glissades ! A chaque instant des fondrières s’ouvraient sous ses pas et menaçaient de l’engloutir ainsi que sa monture. A un moment il croit que tout est perdu. Un fracas épouvantable retentit sui ébranle la montagne jusque dans ses bases. C’est une avalanche qui s’est détachée des cimes et qui vient mourir à ses pieds en déferlant. Tout ne poursuivant son ascension, il évoque le souvenir des êtres chers qu’il a laissés là-bas dans la patrie lointaine ; l’image de son père, de sa mère surtout. Il les voit qui pendent à lui, qui parlent de lui, qui le regrettent, qui le pleurent peut-être. Comme ils sont loin de se figurer les périls dans lesquels il se trouve engagé ! Leurs noms si doux à son cœur il les lance à tous les échos, comme pour un appel suprême. Le silence seul répond à sa voix, c’est un abandon total, absolu.

Cependant, le froid devenait de plus en plus intense. A ce signe, Michel Guerre comprit qu’il approchait du sommet. Tout à coup, des aboiements redoublés se firent entendre. Des chiens avaient perçu le crissement de ses pas sur la neige. Nul doute, le lieu était habité. Bientôt une lumière brilla dans le lointain comme pour lui indiquer la direction. On sonna du cor comme pour un appel. Deux hommes enfin parurent devant lui. Il était temps, ses dernières forces étant épuisées. On le transporta dans une chaumière. C’était justement celle où il avait été hospitalisé la nuit précédente. Des moujiks s’empressent autour de lui. L’un le débarrasse de son manteau raide comme une chape de glace ; l’autre avec d’infinies précautions, lui arrache ses bottes durcies par le gel ; celui-ci, par d’habiles frictions, ramène le sang et la vie dans ses membres engourdis ; celui-là offre un breuvage brûlant, fortement alcoolisé qui le réchauffe et le ranime. En même temps on s’est occupé de son cheval. Un bon pansement, du foin à profusion doivent faire croire à cet animal qu’il vient d’être admis dans le paradis des bêtes.

Quand Michel Guerre fut enfin présentable, le jeune fils de la maison, qui ne s’était pas encore montré, vint le prendre pour l’introduire dans une sorte de salon d’honneur. Cette pièce, dont on ne pouvait de l’extérieur soupçonner l’existence, était creusée dans le roc. Par son luxe, qui sautait tout de suite aux yeux, elle contrastait singulièrement avec le reste de la chaumière. Les meubles du goût le plus exquis étonnaient par leur richesse. Le long des parois s’ouvraient des alcôves que dissimulaient des tapis de haute lisse. Un grand lustre de cristal, descendant de la voûte, répandait sur toutes ces merveilles une douce lumière. Le baron et la baronne étaient là entourés de hauts personnages, la poitrine constellée d’ordres russes. On remarquait, au premier rang, un vénérable ecclésiastique. C’était le curé de la paroisse. A cette seule particularité, on pouvait juger que la famille était catholique, car dans ce pays les popes ne sont pas admis dans la haute société. Notre garonnant, comme dit Ronsard, ne fut ébloui ni par ce féérique décor ni par cette brillante aristocratie. Là-bas, au fond de la salle, du lit où il est étendu, un homme lui tend les bras. Il n’a des yeux que pour lui, malgré tant d’apparences contraires, il le reconnaît. Plus de doute. C’est bien là l’étranger qu’il avait sauvé des eaux de la Vistule. Il s’approche, il se penche sur ce corps criblé de blessures et le petit soldat de France et le noble officier russe, oubliant en ce moment la distance des rangs et la différence des drapeaux, se pressent l’un contre l’autre dans une fraternelle étreinte.

Aux témoins émus de cette scène touchante, l’officier reconnaissant raconte alors, sans omettre un détail, le drame dont il avait failli  être la victime à Varsovie. Il exalte surtout le courage, la générosité, le dévouement, le désintéressement  de son héroïque sauveur. Puis, cédant à la curiosité bien naturelle de mieux connaître celui qui, par sa secourable intervention, avait pris une si large place dans son cœur, il pria l’ami mystérieux que la providence, coup sur coup, contre toute prévision humaine, lui avait amené comme par la main, de parler lui-même, de sa famille, de son pays, de dire par quelles circonstances et à travers quelles aventures il était venu de si loin. La compagnie appuya la proposition du malade, un cercle se forma autour de l’étranger. Michel Guerre ne savait pas le russe, mais tous, dans ce milieu d’élite, entendaient le français. Ne pouvant résister à de si pressantes et flatteuses instances, il se décida à parler. Il parla avec abondance et en même temps avec aisance et ingénuité. Ses adieux à sa famille, tel fut le thème qu’il choisit, et, pour le développer, il sut trouver les accents les plus pathétiques. Là où il fut surtout sublime c’est lorsqu’il raconta les recommandations suprêmes de sa mère, la promesse sacrée qu’elle exigea de lui d’une prière tous les jours, son inexprimable douleur quand le roulement du tambour qui battait le rappel, vint l’arracher à ses bras. Au tournant de la rue, avant de disparaître, il s’était retourné pour jeter un dernier regard sur la maison qui avait été son berceau. Debout, sur le seuil, de la main, comme pour lui assigner un rendez-vous, cette mère douloureuse lui montrait le ciel. « C’était, dit-il, la Vierge Marie sur le Calvaire ». A ces mots, un frisson parcourut l’assistance. Dominant son émotion, le prêtre se leva et s’appuyant sur le dossier de son siège, il crut être de son devoir d’adresser à un jeune homme si bien pensant une allocution pleine d’onction. Il le loua de ses sentiments si élevés et si noble, l’engagea à la persévérance et félicita enfin ses parents de lui avoir donné dans une si large mesure, de tous les biens  les plus précieux, une éducation chrétienne.

A la pensée qu’il ne verra plus ses parents, Michel Guerre ne peut retenir ses larmes. Dans un élan de vive sympathie, oubliant ses propres souffrances, l’aide de camp du Tsar se jette à son cou. « Restez avec nous, lui dit-il, vous serez ici à l’abri des dangers et du besoin, vous y trouverez une autre famille, le baron er la baronne vous serviront de père et de mère et leurs fils ne cesseront jamais de vous entourer de la plus fraternelle tendresse. Une telle offre aurait peut-être tenté un cœur vulgaire. Un soldat de la Garde n’abandonne pas son drapeau, il n’accepte pas de vivre dans les délices pendant que ses frères d’armes restent exposés à toutes les cruautés du sort. Michel Guerre répondit donc pas un refus et tout le monde comprit qu’il serait vain d’insister. Mais chacun voulut lui venir en aide dans toute la mesure possible. Son vestiaire fut renouvelé. « On me fit changer de chemise, raconte-t-il, celle que j’avais sur le corps était entièrement pourrie ». Il dut accepter toutes sortes de provisions pour lui et pour sa bête. Il partit enfin après avoir reçu les adieux de tous et la bénédiction du prêtre.

Lorsqu’il parvint au cantonnement, il eut la douloureuse surprise d’apprendre que l’Escadron sacré était parti la veille. Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais on lui fit observer qu’à s’en aller ainsi seul, il deviendrait fatalement la proie des cosaques, de la « cosaquaille », comme on disait autour de lui. Au reste, il se faisait tard et il se mourait de fatigue. Il prit donc le parti de se joindre, pour passer la nuit, à l’unité qui avait remplacé la sienne. C’était un ramassis de cavaliers de toutes armes : dragons, chasseurs, lanciers, cuirassiers. Ils étaient censés obéir à un colonel de dragons. Le gros de la colonne, formé de fantassins, était à quelques distances en arrière. A la nuit, les hommes s’étendirent  autour des feux, roulés dans leurs manteaux et cherchèrent le sommeil. Des grognements, des murmures, des gémissements et des plaintes se firent entendre pendant longtemps ; les bruits cessèrent enfin et ce fut un silence absolu.   Tout à coup, un cri strident réveilla brusquement les dormeurs : « Aux Aigles, aux Aigles ! Voici l’ennemi ! ». Arrivait en même temps, à fond de train, sur une bêta apocalyptique, une sorte de spectre en manteau blanc, qui, après avoir donné l’alarme, tomba raide mort. Tous furent sur pied en un clin d’œil, sautèrent sur leurs armes, coururent aux chevaux. Il était temps. Déjà les cosaques s’annonçaient par des hourras furieux. Ce fut d’abord dans la petite troupe française une confusion, inexprimable. Tout le monde parlait à la fois donnant son avis. « Ne perdez pas de temps à brider, disaient les uns, qu’ils nous voient seulement à cheval, ils n’oseront pas nous attaquer. Reculez loin des feux, criaient les chefs, qu’ils ne s’aperçoivent pas de notre petit nombre ! » Un peu d’ordre cependant finit par s’établir et l’on put prendre quelques dispositions. L’effectif fut divisé en deux sections : l’une, qui attaquerait en se lançant à corps perdu ; l’autre, qui suivrait au trot pour protéger la première quand elle serait ramenée.

Devant les bivouacs abandonnés, les russes s’étaient arrêtés net. Ils s’aperçurent tout de suite que le bénéfice de la surprise leur avait échappé. Cette masse indistincte qui, devant eux, se profilait dans l’ombre, dont ils ne pouvaient évaluer l’importance, simple grand’ garde ou division, leur donnait à penser. D’autant que de son sein s’élevaient des commandements habilement espacés qui pouvaient faire croire à des réserves. Profitant de ce moment d’hésitation, les Français déchargèrent leurs pistolets et sabre en main foncèrent dans un irrésistible élan sur l’ennemi. Il y eut une effroyable mêlée. Les nôtre firent des prodiges de valeur, mais accablés par le nombre, ils allaient infailliblement succomber. Soudain, des roulements de tambour retentirent dans le lointain. L’infanterie alertée par les coups de feu, croyant à une bataille, accourait à la rescousse. C’était le salut. Les Russes, craignant d’être pris entre deux feux, firent volte-face et s’enfuirent. Les nôtres subitement galvanisés les reconduisirent fort loin aux cris de Vive l’Empereur ! Michel Guerre, de tous le mieux monté, se tenant toujours en tête, se fit le plus grand honneur dans cette affaire. De retour au cantonnement, on trouva gisant sur la neige, le corps de l’homme héroïque qui, par son dévouement, avait préservé la troupe d’une destruction totale. C’était un vieux sous-officier, comme l’indiquait une épaulette fixée à son habit de soldat. On l’avait vu partir la veille avec deux hommes pour un service d’éclaireurs. La patrouille avait dû tomber dans une embuscade. Comment, au prix de quels efforts, avait-il pu s’échapper pour venir jeter l’alarme ? Son manteau était couvert de sang, sa cuirasse toute faussée, son visage tailladé de coups de lance. Un cri part de toutes les bouches : « Ils l’ont assassiné ». Un prisonnier qui était là, faillit servir de victime expiatoire. Il recevait une balle dans la tête, si Michel Guerre n’eût détourné le coup. L’acte de sauvagerie fut  réprouvé, on permit aux malheureux de détaler. Comme bien l’on pense il n’y fit faute.

Au lever du jour, Michel Guerre voulut partit pour rejoindre son corps. Le colonel lui ayant refusé l’autorisation, il protesta, mais dans son for intérieur, sans plus, comme tout soldat discipliné. Outre qu’il se déclassait à rester dans un tel milieu, il y régnait une misère encore plus noire que sur le radeau de la Méduse. Sans doute, il n’était pas lui-même sans quelques ressources personnelles. C’étaient les provisions qu’il tenait de ses amis les russes et qu’il énumérait avec complaisance dans sa pensée ; environ quatre livres de pain, une bouteille de rhum et une botte de foin si bien cordée qu’elle ne paraissait pas plus grosse que le bras ; le tout dissimulé sous sa chabraque de manière à tromper jusqu’aux curiosités les plus indiscrètes. Mis comment toucher ce riche butin sans l’exposer au pillage ? Là, on ne se trouvait pas entre soldats de la Garde. Il fallait donc se résigner ou à périr d’inanition même dans l’abondance, ou s’éloigner de cette horde de faméliques. Guerre prit le second parti et un avis qu’il reçut à propos le confirma dans sa résolution. La troupe  s’était tristement remise en marche. En cours de route, un maréchal des logis chef de hussards accosta notre brigadier et lui révéla que l’intention du colonel fort mal monté comme tout le monde, était de lui prendre son cheval et de lui passer le sien. Michel Guerre, touché du procédé, communiqua au hussard son projet d’évasion. Celui-ci s’offrit pour partager sa fortune. Trois autres militaires de la Garde, dont deux officiers, égarés aux aussi dans cette troupe hétéroclite, voulurent se joindre à eux. Il n’y avait plus à attendre que l’occasion. Dans la soirée, des détachements furent commandés pour ouiller le pays et tâcher de rapporter quelques vivres. Nos conjurés furent répartis dans les diverses sections. Mais avant de se séparer, ils s’étaient donnés la consigne que ceux qui iraient à droite appuieraient ensuite à gauche et réciproquement que ceux qui prendraient à gauche, inclineraient à droite. C’était le moyen infaillible de se rencontrer. De fait, ils ne tardèrent pas à se trouver tous les cinq réunis comme à un point de ralliement. Aussitôt, à bride abattue, ils gagnèrent le large pour se mettre à l’abri de toute poursuite. Jamais le froid n’avait été aussi vif. « Il faisait, dit notre mémorialiste,  un vent du nord qui nous calcinait comme des plantes grasses ». Souvent les cavaliers étaient obligés de mettre pied à terre et de courir au galop pour se réchauffer. Ils cheminèrent ainsi de longues heures, tantôt en selle, tantôt en selle, tantôt sur leurs jambes, ne pouvant s’arrêter seulement dix minutes sans signer leur arrêt de mort. Mais les forces de l’homme ont leurs limites et aussi celles de l’animal. Ils se voyaient déjà réduits à toute extrémité lorsqu’ils tombèrent sur un bivouac que les Russes venaient juste d’abandonner.  Les deux brûlaient encore. Leur joie n’aurait pas été aussi grande s’ils avaient découvert le Pérou. Là, ils trouvèrent de la paille pour leurs chevaux, pour eux des restes de victuaille dont ils firent aussitôt leur profit. Près des brasiers, bêtes et gens prirent un repos réparateur.

Le lendemain, au réveil le moral de la petite troupe était un peu remonté. Michel Guerre, au moment du départ, prit sa bouteille de rhum et offrit à ses camarades le coup de l’étrier. Ce fut la monotonie de la route, sauf quelques cadavres de soldats français rencontrés de loin en loin et indiquant qu’une colonne de la Grande-Armée était passée par là. A la vue de ces malheureux restes, on était affligé et encouragé à la fois. Au vent glacial qui avait soufflé jusque-là succéda, vers le soir, un brouillard épais. Le ciel s’assombrit, le soleil s’éclipsa. Sous la carapace de leurs manteaux couverts de givre, nos cavaliers n’eurent bientôt plus la liberté de leurs mouvements. Ne pouvant se servir de leurs armes, à la moindre attaque, ils étaient sans défense. Pour le moment ils n’avaient à combattre que les forces de la nature. La nuit les surprit lorsqu’ils arrivaient sur le bord d’une rivière qui leur barrait le passage. Ils tinrent conseil. De toute évidence on ne pouvait rester là, mais quelle direction prendre ? Aller à gauche ou tourner à droite, c’était également se lancer dans l’inconnu. A l’unanimité ils optèrent, d’ailleurs sans motif déterminant, pour ce dernier parti. Le fait seul d’avoir pris une décision, même au hasard, leur fut un vrai soulagement. « Cela, note le mémorialiste, nous donna un grand espoir sans pouvoir dire pourquoi ». Tant il est vrai que rien ne répugne plus à l’esprit humain que de demeurer en suspens. La Providence, qui leur avait été si bonne la veille, ne les abandonna pas en cet instant critique. A peine avaient-ils fait quelques pas dans leur nouvelle direction, que Michel Guerre ; qui avait les meilleurs yeux de la bande, aperçut au loin une lumière. Aussitôt, ils se portèrent au galop vers ce point. Ils s’en croyaient très éloignés, mais c’était une erreur d’optique causée par le brouillard. Ils furent vite arrivés. Cinq minutes après, en effet, ils tombaient dans une maison isolée où régnait un silence de mort. Elle était cependant occupée par quinze fantassins russes. Mais tous dormaient, même la sentinelle, d’un sommeil si profond que ni le piétinement des chevaux, i le cliquetis des sabres ne les avaient réveillés. En un tournemain, ils furent happés, ficelés, garrottés et entassés dans un coin. Dès qu’il les vit hors d’état de nuire, le maître de céans leur reprocha de l’avoir dévalisé. On les fouilla et le spolié rentra dans ses fonds. Celui-ci reconnaissant mit à la disposition des Français le peu de vivres qui lui restaient encore : de pommes de terre, du fromage, de l’eau-de-vie. Il y eut aussi pour les chevaux de l’avoine et du foin dans une bonne écurie.

Le repas, près d’un feu pétillant, fut d’assez longue durée et ne se termina que vers une heure du matin. Il y avait encore huit heures de nuit. On décida d’en consacrer une partie au repos. Chacun devait faire faction à son tour soit pour surveiller les prisonniers, soit pour prévenir toute surprise fâcheuse. Cependant on avait fait parler le paysan, sans qu’on sache par quel truchement. Cet homme avait expliqué que ce serait une folie de vouloir plus longtemps côtoyer la rivière, qu’on se trouverait vite engagé dans des marécages à demi-gelés, en grand danger de s’y enliser à chaque pas, qu’on se heurterait finalement à une montagne abrupte et couverte de vingt pieds de neige. Le seul parti à prendre pour rallier le gros de l’armée était de gagner l’autre rive. Il y avait dans le voisinage un bac suffisant pour transporter tout le monde. Il se portait garant du succès à condition que l’exécution eût lieu pendant la nuit. Les cinq hommes se rendirent à ces suggestions. Au moment du départ, la question des prisonniers fut abordée. Le moyen le plus simple de les rendre à tout jamais inoffensifs était de les égorger. Des sentiments plus humains prévalurent. Il parut suffisant de resserrer leurs liens, de s’esquiver à leur insu et de les laisser dans l’ignorance de ce qui allait se passer. Quant au paysan russe, on comprend qu’il ne pouvait pas rester en cette compagnie. De lui-même, il prit le parti de suivre les Français jusqu’à ce qu’il eût trouvé un asile plus sûr.

En quittant la maison, la petite caravane s’avança vers l’endroit de la rive, où selon toute présomption, était amarrée l’embarcation que nos cavaliers avaient déjà baptisée « la nef du salut ». Michel Guerre, de toute la troupe y compris le paysan, était le seul qui eût quelque connaissance de l’art nautique. Sans doute, dans on enfance, il avait beaucoup fréquenté le port de Marmande sur la Garonne. Ce port avait alors une réelle importance. Peut-être même y avait-il été employé dans quelques services de batellerie. Quoi qu’il en soit, il fit preuve dans la circonstance, comme on le verra, de qualités qui eussent honoré un marinier de profession. Après bien des recherches, on finit par dénicher le bateau, enfoui sous une couche de neige, à demi engagé dans un bloc de glace du côté de la terre. Il était heureusement  muni de ses agrès. Une pelle qui s’y trouva servit à le déblayer. Quand il put l’inspecter en détail, Michel Guerre constata qu’il était loin d’offrir de sérieuses garanties de solidité. Mais on n’avait pas le choix. La découverte d’un câble bien roulé au fond de la barque corrigea un peu cette première impression. L’œil exercé du marin vit tout de suite le partit que l’on pourrait en tirer pour la manœuvre. La rive opposée était-elle abordable ? Voilà ce dont avant tout il fallait s’assurer. La rivière n’avait que deux cents mètres de large. Mais les ténèbres étaient si profondes qu’il était impossible de discerner quelque chose sur l’ordre bord. Michel Guerre se dévoua. Il eut le cœur de faire, lui tout seul, une première traversée pour reconnaître les lieux. Quel courage ne devait pas être le sien ! S’en aller ainsi dans la nuit, sans aide que ses propres forces, dans une barque peu sûr, sur une rivière qu’il ne connaissait pas, n’ayant que son aviron pour résister à la violence  du courant au choc des glaces ! « Le corps me suait, dit-il dans son langage, et mes membres étaient gelés ». Enfin, le bateau toucha terre sans secousse ». A cet endroit s’étendait une petite plage très favorable à un débarquement.

Michel Guerre cria à ses compagnons de l’autre côté de l’eau d’allumer une torche d’étoupe qui lui servit de point de repère. Par ce moyen, il s’aperçut qu’il était descendu assez bas en aval. Il devait tenir compte de cette indication. Prenant par un bout la corde qui était dans la barque, il alla l’attacher à la première souche qu’il trouva sur la rive. Puis sur cette corde il remonta la rivière jusqu’à la hauteur de son point de départ. Là, il attacha de nouveau l’autre bout du câble et traversa de nouveau le cours d’eau. L’embarquement se fit aussitôt. Michel Guerre prit la barre, le paysan et l’un des soldats s’offrirent pour tirer sur la corde. Il fallait sa hâter, car la méchante barque faisait eau de toute part. Le trajet ne demanda que deux minutes heureusement. Le bateau sombra en accostant mais il n’y eut pas d’accident. Le paysan russe accompagna encore quelque temps nos cavaliers. Puis il les quitta pour se retirer dans un bourg voisin où des parents l’attendaient. Avant de s’éloigner, il crut devoir leur recommander de se tenir toujours sur l’ouest. « Fort heureusement, remarque l’auteur des Mémoires, nous avions une bonne boussole, que nous portions comme une montre ». Enfin le jour parut et il fut salué avec d’autant plus d’enthousiasme que la nuit avait semblé être éternelle. Quand le soleil se leva radieux derrière une haute montagne, les cœurs se remplirent d’espoir ; on pensa à la Patrie lointaine qu’on espérait bien revoir un jour. Mais cet enthousiasme ne dura point. Chacun fut vite repris par ses sombres pensées. On allait la tête basse ans échanger un mot. Michel Guerre fut le premier à rompre le silence. Il dit à ses compagnons : « Je crois bien deviner la cause de cette tristesse qui nous accable. C’est que depuis qu’il fait jour nous n’avons pas aperçu, sur la neige, la moindre trace d’un être vivant ». C’est vrai, répondirent-ils unanimement. Et comme le malheur a trop souvent pour effet de nous rendre défiants et soupçonneux, « qui sait, ajoutaient-ils, si ce paysan russe n’était pas un traître, s’il n’a pas voulu, de propos délibéré, nous perdre en nous menant dans ce désert de neige ? A supposer qu’il fût loyal, il nous aurait servi de guide. En tout état de cause, quel tort nous avons eu de le relâcher ! » Et ils parlaient de rétrograder pour courir après lui et le rattraper. Michel Guerre leur fit sagement observer que l’homme, comme il l’avait dit en partant, avait dû se terrer dans un creux de rocher, en quelque coin perdu de montagne, et que toute recherche pour le retrouver resterait vaine. Il n’en fut plus question.

Le temps se maintint au beau fixe toute la journée. Une demi-heure avant le coucher du soleil, Michel Guerre, qui, décidément, faisait fonction de chef, proposa une halte pour donner l’avoine aux chevaux. Il fallait, disait-il, profiter du moment où l’on y voyait encore, où le froid était moins intense que plus tard dans la nuit. Tous mirent pied à terre. On rangea les chevaux la croupe au vent, on leur mit leurs couvertes, on leur passa au cou leurs musettes, le tout sans mot dire, les langues demeuraient paralysées. « Camarades, dit tout à coup Michel Guerre, ne ferions-nous pas bien nous-mêmes de casser la croûte ? » On crut à une plaisanterie et il n’y fut répondu que par un haussement d’épaule et un sourire amer. Lui  cependant, soulevant sa schabraque, prit le pain dont nous connaissons la provenance, en fit cinq parts qu’il distribua, gardant pour lui la plus petite. Hélas ! Il n’y en eut que pour une bouchée. Notre héros était bon, il était aussi prévoyant et sagement économe.  Désireux de donner un peu de rhum à ses entours sans épuiser cependant sa provision, il se glissa entre son cheval et un autre, prit doucement sa bouteille encore aux rois quarts pleine, transvasa une partie  de la précieuse liqueur dans un flacon qu’il remplit et remit la bouteille en cachette. Puis étant retourné devant les chevaux : « mes amis, dit-il, à ses compagnons, voici quelques gouttes de rhum, je serais bien aise de les boire avec vous à la santé de l’Empereur ». Il y eut assaut de politesse. Michel Guerre voulait à tout prix boire le dernier. On l’obligea à commencer et il ne put récuser cet honneur.

Après cet intermède qui les divertit un instant, les cavaliers reprirent leur marche dans leur ordre habituel. Chacun, à tour de rôle, prenait la tête, les autres suivaient précautionneusement. Le chef de file éclairait la route, à chaque instant il pouvait tomber dans une fondrière, et pour y voir il était obligé d’aller le visage découvert. Ses camarades, en sécurité derrière lui, la tête toute enveloppée, s’avançaient au pas de leur monture dans une sorte de torpeur et de somnolence.

A suivre…

 

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