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( 3 mars, 2020 )

MARS 1814…

Bataille Paris

C’est le tournant de la mémorable campagne de France… Écoutons  Guillaume Peyrusse, Payeur de l’Empereur, et, depuis le 24 février 1814, sous-inspecteur aux revues de la Garde Impériale…

« 1er mars. Le quartier impérial est levé; on se dirige sur La Ferté-Gaucher. L’ordre est donné de doubler le pas ; on ne doit pas s’arrêter ; on traverse La Ferté ; on prend la route de Rebais et on arrive fort tard sur les hauteurs de La Ferté-sous-Jouarre. L’Empereur avait eu l’intention, par sa marche rapide, de surprendre les Prussiens et de se rendre maître du pont ; mais l’ennemi, instruit de notre approche, a évacué la ville, fait sauter le pont et pris position sur la rive droite de la Marne. Le soir même, Sa Majesté donne les ordres les plus précis pour rétablir le pont. Les feux des bivouacs prussiens se distinguent dans la plaine.

2 mars.  Au point du jour, Sa Majesté va visiter les travaux du pont ; la pluie les rend difficiles.

3 mars. Le passage a commencé dans la nuit. On se dirige vers Château-Thierry ; le quartier de l’Empereur s’établit à Bézu-St-Germain.

4 mars. L’armée continue sa marche ; elle traverse La Fère-en-Tardenois et s’arrête à Fismes. On poursuivait les Prussiens ; les portes de Soissons s’ouvrent devant eux ; ils s’y enferment et échappent à Sa Majesté, à qui des officiers viennent en donner la nouvelle.

5 mars. On part de Fismes ; à quelque distance de la ville, j’entends une vive canonnade, elle n’a cessé qu’aux approches de Berry-au-Bac, où Sa Majesté passe la nuit.

6 mars. On se dirige sur Laon ; on arrive à Corbeny. On n’a pas ordre de dételer. Sa Majesté se porte en avant, suivie par les troupes ; elle rentre le soir à Corbeny, où l’on établit son quartier. Je bivouaque près de la Garde.

7 mars. Les dispositions de la soirée annoncent pour demain un sérieux engagement. Au point du jour, le feu commence. L’ennemi occupe Craonne en forces. La Garde a mis ses pièces en batterie ; le général Drouot les commande. Les Russes tiennent sur tous les points avec la plus grande ténacité. Dans la soirée, la position est enlevée auprès les plus vifs efforts. Le maréchal duc de Bellune, les généraux Grouchy et Nansouty sortent du champ de bataille, blessés. La journée a été meurtrière ; nos troupes poursuivent l’ennemi. Le quartier impérial quitte Corbeny dans la soirée. Nous traversons Craonne. Les bois qui couvrent le champ de bataille sont remplis de morts. Autour de Craonne, des Russes et des Français gisent pêle-mêle ; on n’a pu ramasser tous les blessés. On s’arrête au petit village de Bray-en-Laonnais, et chacun de nous se livre à ses tristes réflexions sur l’inutilité de nos efforts et de tant de sacrifices ; nous sommes entourés de mourants qui se traînent à notre suite.

8 mars. Nos troupes sont en marche vers Laon ; elles sont arrêtées par l’ennemi. On s’arrête à Chavignon. Le congrès de Lusigny est dissous ; le général Flahaut vient rejoindre Sa Majesté. Les propositions de l’ennemi sont inadmissibles.

9 mars. Dans la nuit, un corps de la Garde, confié au colonel Gourgaud, premier officier d’ordonnance, avait poussé une reconnaissance jusqu’à Chiry. Les grand’ gardes de l’ennemi avaient été surprises. Pendant cette diversion, les troupes du maréchal Ney, des ducs de Trévise et de Raguse s’étaient avancées sous les murs de Laon, dont l’ennemi tenait les avenues fermées. Cette ville est sur une hauteur. Toute la rampe qui y conduit est garnie d’artillerie. Une bataille est inévitable ; l’engagement de ce jour n’est que le prélude ; l’action de demain sera plus sanglante.

10 mars. Tout était prêt pour l’attaque de Laon, lorsque, à la pointe du jour, des fuyards du corps du duc de Raguse viennent annoncer que ce maréchal a été attaqué dans la nuit à Athies ; que ses troupes sont dispersées ; qu’une partie de son artillerie est perdue et qu’il n’a pu se maintenir dans la position où l’ordre de bataille l’avait placé. On escarmoucha toute la journée sous les murs de Laon. Mais les dispositions rétrogrades qui étaient ordonnées me firent juger que la dispersion du corps du duc de Raguse empêchait Sa Majesté de poursuivre ses projets sur Laon. J’avais profité du moment où nous étions assez rapprochés de Paris pour aller demander au ministre de la guerre l’autorisation de continuer mes fonctions de payeur pendant la campagne. N’ayant pu être reçu, je lui demanderai cette autorisation par lettre ; je rejoins le quartier-général à Chavignon.

11 mars L’armée tourne le dos à Laon et prend la route de Soissons. A notre arrivée dans cette ville, Sa Majesté était montée à cheval pour visiter les environs.

12 mars.  Séjour.

13 mars.  Au point du jour, le service des chevaux de selle de Sa Majesté a eu ordre de prendre la direction de Fismes. La générale a été battue dans le camp de la Garde. On quitte Soissons ; on fait halte à Fismes ; on lève le camp dans l’après-midi ; le service arrive tard, à une lieue en arrière de Reims, occupé par les Russes. Le général Corbineau, qui en avait le commandement, a été forcé de céder la ville ; on se bat toute la soirée. La nuit n’a pas été plus tranquille. L’Empereur ordonne de continuer le feu ; les Russes sont forcés d’évacuer la ville et Sa Majesté y entre à une heure du matin. Le général Corbineau qu’on croyait mort, est resté déguisé chez un habitant ; l’Empereur le revoit avec plaisir.

La maison de Sa Majesté a ordre d’arriver à Reims. Tous les désordres du combat de la nuit n’étaient pas effacés ; il y avait encore des morts au pied des murailles.

15 et 16 mars.  Séjour. Je fis le tour de la ville et des environs ; je fis plusieurs visites à la cathédrale. Le maréchal Soult a perdu la bataille d’Orthès [Orthez] ; la nouvelle vient de nous en être donnée. Il ne peut plus arrêter l’armée de Wellington ; il se retire sur Toulouse. L’ennemi perce de toutes parts. Sa Majesté, dans cette campagne, comme dans celle de Saxe, se consume en efforts inouïs pour lutter avec l’ennemi. Les corps d’armée à la tête desquels elle a entrepris l’expédition, montrent un dévouement qu’aucun danger, aucune fatigue ne peuvent diminuer.

17 mars. On quitte Reims ; on prend la direction d’Epernay ; l’Empereur s’y arrête.

18 mars. L’armée continue sa marche ; on s’arrête à La Fère-Champenoise.

19 mars. Le quartier-général est levé de bonne heure ; on arrive le soir à Plancy. J’appris en route l’entrée des Anglais à Bordeaux, qui tenait ses portes ouvertes pour le duc d’Angoulême, qui y est attendu.

20 mars. Napoléon se dirige sur Arcis, où l’on ne comptait pas trouver l’ennemi en force, parce qu’il avait caché ses masses derrière des rideaux boisés. Mais comme il vaut mieux prévenir l’ennemi que d’être attaqué, Sa Majesté a commencé l’attaque à trois heures ; elle a duré jusqu’à dix heures du soir. Le feu a été très vif, sans être meurtrier ; le tout n’a eu d’autre résultat que de bien connaître la force et la position de l’ennemi. C’était le corps de Wrède, avec deux divisions autrichiennes. Il n’y a pas eu de perte marquante. Les généraux Corbineau et Krasinskiont été blessés. Le général Drouot et le duc de Dantzig ont eu des chevaux tués.

21 mars. On s’attendait à une attaque générale. On semblait y préluder par quelques tiraillements, mais l’ordre est donné de repasser l’Aube et de marcher vers Vitry. La manœuvre de Sa Majesté paraît hardie ; Dieu veuille le couronner de succès ! Sa Majesté assure que l’ennemi n’ayant pas de plan, il faut l’étourdir par des manœuvres et se porter tantôt sur ses flancs, tantôt sur ses derrières. On s’arrête à Sommepuis. L’ennemi n’inquiète pas notre marche.

22 mars. L’ennemi occupait Vitry. Pendant qu’un officier va sommer le commandant d’ouvrir ses portes, Sa Majesté fait passer la Marne au gué de Frignicourt. Le commandant prussien répond à l’officier chargé de le sommer, qu’il ne se rendra que lorsqu’il aura été régulièrement attaqué. Sa Majesté passe outre et va s’établir au château du Plessis-ô-le-Comte.

23 mars. Couché à St-Dizier. Le duc de Vicence rejoint le Quartier impérial. Il est évident que le congrès n’avait été qu’un leurre. Sa Majesté a signé aujourd’hui ma nomination dans l’Ordre de la Légion d’honneur, sur la proposition qui lui en avait été faite, dans les termes suivants, par M. le Trésorier général :

                  « SIRE,

Le 1er janvier dernier, j’ai eu l’honneur de soumettre à Votre Majesté un rapport dans lequel je sollicite de sa bienveillance la croix de chevalier de la Légion d’honneur en faveur du sieur Georges, Caissier général de la Couronne et du sieur Peyrusse, payeur auprès de Votre Majesté ; mais les demandes pendant la campagne devant être particulièrement motivées sur une activité constante de services, je viens réitérer ma demande seulement en faveur du sieur Peyrusse, qui se trouve dans cette position, puisqu’il n’a pas quitté le service de Votre Majesté depuis les campagnes d’Autriche, de Prusse, de Russie et de Saxe. Ce comptable est probe et intelligent ; il a mis un zèle et une activité rares dans la conduite qu’il a tenue en revenant de Moscou. Il a sacrifié tout ce qui lui appartenait, pour sauver les portefeuilles de Votre Majesté, ses comptes et sa caisse, dont il m’a rendu un compte exact. Beaucoup de grands officiers, appartenant à la maison de Votre Majesté, qui, dans le retour de Russie, avaient versé dans la caisse du sieur Peyrusse leurs fonds, ont été intégralement remboursés, et m’en ont rendu témoignage ; enfin, je sais, Sire, que l’opinion de feu Son Excellence M. le Grand-Maréchal, et celle de Son Excellence M. le Grand-Ecuyer, lui ont toujours été favorables. 

 

                             Signé : DE LA BOUILLERIE,

                             Trésorier général de la Couronne.

Paris, le 15 mars 1814 »

24 mars. On traverse Wassy et on arrive à Doulevant.

25 mars. Séjour. Pendant ces deux jours, des partisans sont jetés sur toutes les lignes de communication de l’ennemi ; l’alarme est sur ses derrières ; on enlève des courriers, des voitures ; les paysans courent le pays en armes.

26 mars. Sa Majesté est partie à cinq heures du matin pour Wassy. Sa maison est restée à Doulevant. Un corps de cavalerie ennemie, après avoir dépassé Saint-Dizier, s’était établi derrière nous, Sa Majesté l’a fait attaquer et s’arrête à Saint-Dizier.

27 mars. La cavalerie ennemie continuait de harceler le duc de Tarente ; Sa Majesté pousse une grande reconnaissance vers Vitry, dans l’intention d’apprécier les forces de l’ennemi ; on reconnaît alors, mais trop tard, que pendant que Sa Majesté manoeuvrait sur les derrières de l’ennemi, sacrifiant tout à son tour, avait résolu de marcher sur Paris, et que le corps de cavalerie qui nous pressait n’était qu’un rideau qui nous cachait les grands mouvements des armées alliées. Sa Majesté est rentrée à Saint-Dizier. Il n’est plus possible de nous faire illusion sur notre situation ; l’ennemi nous tourne le dos ; il marche sur Paris.

28 mars. L’ordre de départ est donné ; on reprend la route de Doulevant. Avant de quitter St-Dizier, on amène au quartier-général des prisonniers de marque, entre autres M. de Weissemberg, ambassadeur d’Autriche en Angleterre. On rentre à Doulevant.

29 mars. On se dirige sur Troyes à marches forcées. On passe l’Aube à Dolancourt, et là, une troupe de courriers, d’estafettes se présentent. Sa Majesté et le major général sont vivement agités. Le général Dejean, aide-de-camp de Sa Majesté, est appelé ; il a ordre de se rendre à Paris pour annoncer aux Parisiens le retour de l’Empereur. Sa Majesté passa la nuit dans une ferme en arrière de Troyes, et son service se porta en avant pour entrer en ville à onze heures du soir.

30 mars. Le prince de La Moskowa est investi du commandement supérieur de l’armée. On marche militairement jusqu’à Villeneuve-sur-Vannes, et là, n’ayant plus de doutes sur la sûreté de la route, l’Empereur se jette dans une carriole de poste et court vers Paris. La maison couche à Villeneuve.

31 mars. Sous la protection des chasseurs à cheval de la Garde, le service de Sa Majesté part dans la nuit pour se rendre à marche forcées à Fontainebleau. On y arrive tard. Sa Majesté s’y trouvait depuis dix heures du matin. Parvenu le 30 à dix heures du soir à Fromenteau, l’Empereur avait appris que le 29 au soir les ennemis sont arrivés sous les murs de Paris ; que leur présence a été le signal du départ de l’Impératrice et du Roi de Rome, et qu’après une vive résistance, le Roi Joseph, ayant reconnu qu’on ne pouvait ni tenir, ni différer de capituler, en avait donné l’autorisation au duc de Raguse. Paris est au pouvoir de l’ennemi depuis le 30 au soir, et il n’est plus permis à l’Empereur d’intervenir dans le traité. Les souverains entreront le lendemain.

(Guillaume PEYRUSSE, «  Mémoires, 1809-1815… »,Editions AKFG, 2018 ).

 

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( 12 septembre, 2019 )

Le MARECHAL LEFEBVRE en 1812…

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Il commandait la Vieille Garde pendant la campagne de Russie et, de longue date, il avait sollicité ce commandement. Napoléon hésita d’abord ; il consulta Berthier ; puis, le 10 avril 1812, il donna la division se sa vieille garde à Lefebvre ; après tout, comme il disait, le duc de Dantzig était encore en état de faire la guerre et il avait de l’expérience et de l’énergie au feu.  Le 7 mai 1812, le maréchal arrivait à Glogau et, durant la marche, de la frontière russe jusqu’à Moscou, il ne cessa d’exhorter son monde à l’endurance et à la résignation, de lui prêcher la vigilance : ne serait-il pas honteux pour la Garde de se laisser enlever un poste derrière l’armée et sous les yeux de l’Empereur. Le 2 septembre 1812, il l’engage à se préparer au très prochain combat dont le résultat ne saurait être douteurs puisque l’Empereur commande.  

Chargé, après l’incendie de Moscou, de la police du Kremlin, le maréchal prend les précautions les plus sévères. Ne laisser entrer aucun Russe, tirer sur tout Russe qui cherche à pénétrer dans l’enceinte, envoyer dans le Kremlin et d’un bout à l’autre des patrouilles fréquentes, y faire le service nuit et jour comme dans une place de guerre, telles sont les prescriptions de Lefebvre. Aucun soldat de la Garde ne peut sortir du Kremlin sans la permission de son capitaine et cette permission sera donnée rarement. Le duc de Dantzig ne souffre même pas de cantinières dans le Kremlin. Pourtant des soldats sortent et commettent des excès. Lefebvre les menaça. Comment des hommes d’élite, destinés à la garde de l’empereur et qui devaient donner l’exemple de l’ordre et de la subordination, s’oubliaient-ils, s’avisaient-ils ainsi ? N’appréciaient-il pas l’honneur d’appartenir à la Garde ? Certes, la masse du corps était bonne ; mais il fallait, disait le maréchal, la purger de quelques mauvais sujets qui, chaque jour, causaient à leur chefs des désagréments.  Durant la Retraite, il marchait à pied et il vit avec douleur le désordre de l’armée. Son dévouement, dit Roguet, fut alors des plus utiles et il trouvait toujours soit dans la vieille, soit dans la jeune garde, un bataillon pour garder son tondu de caporal. Au sortir de Tolotchin, seul et à pied, un bâton à la main, dans le milieu du chemin, il apostrophe de sa voix forte et avec son accent allemand les traînards et les isolés :

« Allons, mes amis, réunissons-nous ! Il vaut mieux se joindre aux autres et se former en bataillons que d’être des lâches et des brigands !  » A l’entrée du pont de la Bérésina, il essaie durant quelques instants de maintenir l’ordre. Pion des Loches dit, assez vilainement, qu’il s’était transformé en piqueur et qu’il dirigeait les voitures impériales sur l’autre rive. Mais d’autres admiraient l’infatigable activité du vieux soldat : il portait une barbe blanche qui n’avait pas été faite depuis quelques  jours, et le bâton noueux qui soutenait ses pas semblait être dans ses mains le noble bâton de maréchal. On sait qu’il dut, non sans désespoir, laisser à Vilna son fils moribond. Il resta toutefois à la tête des troupes et partagea leurs privations, leur donna, comme dit encore Roguet, l’exemple de la fermeté et de la patience. A Vilna on le vit parcourir les rues en criant « Aux armes ! » et rassembler sur la place des débris de la Vieille Garde, 600 hommes à peine !  

Mais la mort de son fils qu’il ignore et qu’il pressent, accable Lefebvre, et, à la fin du mois de décembre, lorsque la Garde n’existe presque plus- c’est sa propre expression- il demande la permission de revenir en France. Le 11 janvier 1813, Napoléon donne un ordre à Berthier de le renvoyer à Paris. 

A.CHUQUET 

Article publié dans le 2ème  volume de la série d’Arthur Chuquet et  intitulée : « 1812. La guerre de Russie. Notes et documents », Fontemoing, 1912 (3 volumes). 

 

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( 24 avril, 2019 )

Marie Walewska, comtesse et maîtresse de Napoléon.

MW

Il y a cent cinquante ans [cet article a été rédigé en 1967] mourait, discrètement comme elle avait vécu, une jeune femme de trente ans, la générale Philippe Antoine d’Ornano, plus connue sous le nom de Marie Walewska. Peu de femmes célèbres ont laissé une trace aussi imprécise, un abord aussi impénétrable. Les sources authentiques relatives à sa brève existence sont des plus ténues. Frédéric Masson les a exhumées et un demi siècle plus tard, il y a fort peu de temps, le comte d’Ornano en a livré d’autres passages inédits. Malheureusement les documents familiaux, auxquels ils ont eu recours l’un après l’autre, imposent des réserves car il ne s’agit pas de notes autobiographiques, mais de propos recueillis qui ne concordent pas toujours avec les rares allusions des mémorialistes, ni certaines affirmations de Napoléon à Sainte-Hélène. À défaut des lettres qu’elle lui écrivit, sans doute à jamais perdues, il est toutefois possible de suivre l’évolution des sentiments de l’Empereur grâce à quatorze de ses lettres qu’elle avait conservées et qui constituent l’irréfutable témoignage de leur liaison. Telle est la maigre manne où le critique épris de vérité peut tout au plus puiser la substance d’un article, certes pas d’un volume. Et l’on éprouve quelque scrupule à forcer l’intimité de cette femme exquise et modeste qui n’eut d’autre ambition que de vivre dans l’ombre de celui à qui elle avait tout sacrifié. Cette pudeur, ce désir d’échapper aux indiscrets, furent exaucés jusqu’au jour où Frédéric Masson, après quatre-vingts ans d’oubli, la fit revivre. Alors s’est créée autour d’elle une légende auréolée de mystère et de poésie que les spécialistes d’une certaine littérature ont romancée pour mieux la commercialiser. Octave Aubry lui-même n’a pas échappé à cette facilité et ses émules ont depuis exploité cette mine dans la presse, sur les ondes et par l’image, à un point tel que la Polonaise est devenue aujourd’hui une sorte de vedette, aussi popularisée que Marie-Antoinette ou que Joséphine, ce qui n’eût pas manqué de l’épouvanter si elle avait pu le prévoir.

Un instrument docile.

Quelles étaient les dispositions morales de Napoléon et de Marie, au moment où leurs destins vont se croiser, en janvier 1807 ? Napoléon a trente-sept ans. Sa puissance et son génie ont presque atteint le sommet de leur courbe. En trois années inouïes il s’est couronné empereur des Français et roi d’Italie, a vaincu l’Autriche à Austerlitz et la Prusse à Iéna. Maintenant il s’apprête à affronter la Russie sur le territoire de l’infortunée Pologne, démembrée entre ses voisins. Un immense espoir de résurrection nationale soulève l’enthousiasme des Polonais qui l’accueillent en libérateur ; mais lui, bien informé de leurs divisions intestines et de leur exaltation naturelle ne croit guère à leur capacité de s’administrer. Ce surhomme qui mène de front, au prix d’un labeur forcené, des guerres lointaines et l’administration d’un empire démesuré, n’accorde à l’amour que de brefs répits. Au même titre que n’importe lequel de ses sujets, il considère la femme comme un instrument docile de sa volonté omnipotente, spécialement chargé d’assouvir ses instincts élémentaires qui sont grands, à condition d’être diversifiés. Cette conception dénuée d’idéalisme, il l’exprimera plus tard à Bertrand au cours de deux veillées de Sainte-Hélène :
« L’amour n’existe pas réellement. C’est un sentiment factice né de la société. Je suis peut-être peu propre à en juger : je suis trop raisonnable… On a beau dire, l’amour ne résiste pas à l’absence. En général je ne crois pas dans les hommes à la persistance d’un sentiment quelconque, si ce n’est la raison…

… La nature rapproche les hommes des femmes en général, non d’une en particulier… ».

Bien avant le retour d’Egypte il n’éprouve plus pour Joséphine la passion dévorante des premières années de leur mariage qu’elle a si stupidement déçue. Certes il lui demeure fort attaché par les liens du souvenir et d’un conservatisme bourgeois que son ascension n’a pas détruits. Mais l’affection qu’il lui conserve n’aliène en rien sa liberté. En huit ans il a peuplé ses rares loisirs d’une quinzaine de maîtresses, sans compter les inconnues d’un soir. Aucune d’elles n’est parvenue à le fixer plus de quelques semaines ou de quelques mois. Aucune ne lui a inspiré d’autre sentiment qu’un désir violent et passager. Qu’elles soient actrices, petites bourgeoises, célibataires ou mariées, le processus a été le même, à quelques variantes près. Napoléon les distingue au spectacle ou à la Cour. Très souvent son entourage s’ingénie à susciter la candidate, dûment chapitrée sur ce qui l’attend. Pauline et Caroline excellent à ce jeu. Elles connaissent les goûts de leur frère et rivalisent d’ardeur à les satisfaire, mais il y a aussi Talleyrand et à l’occasion Joséphine. A la manière des forestiers, elle sait allumer un contre-feu pour limiter l’incendie qui menace de s’étendre…

Un certain nombre de qualités sont requises à la postulante : elle doit être jeune, expérimentée, soumise, ravissante, de préférence sans cervelle, en tout cas sans la moindre velléité politique. Il est souhaitable qu’elle se comporte en femme du monde, piquante et spirituelle, mais ce n’est pas indispensable si elle possède d’autres talents. Elle est prévenue d’avoir à porter des robes de couleurs vives, car on déteste le blanc et le noir. Détail essentiel : ni odeur ni parfum car on a l’odorat sensible. En revanche pas de prévention : brune ou blonde, grande ou petite, forte ou mince, elle sera la bienvenue pourvu qu’elle sache attiser son désir. Sa Majesté ayant désigné l’élue se la fait amener le soir même ou le lendemain par le préfet du Palais Bausset, surnommé « l’archi-complaisant », ou par son seul ami intime, Duroc. Un des valets de chambre, Constant, Ali ou Roustan, l’introduit au palais par un escalier dérobé, de nuit, dans le plus grand secret. Parfois elle doit attendre longtemps. Parfois Napoléon est là, galant, empressé, direct. Peu de conversation, pas de prémices. En une heure l’affaire est conclue, la belle congédiée. Il n’est pas question d’éluder ou de résister. Elles s’ingénient à durer, certaines par vanité d’avoir été choisies, d’autres avec l’espoir chimérique de devenir favorites à la mode de l’Ancien Régime ou de tirer profit. Sur ce point elles ne sont pas déçues : l’Empereur sait se montrer généreux : bijoux, cadeaux, dons en espèces, avancement flatteur pour le mari s’il existe… Commence alors pour la privilégiée le supplice des lendemains. Elle se morfond dans l’attente des appels nocturnes. Selon le plaisir qu’elle a su lui donner, ce sera souvent, rarement ou jamais. Un soir, elle ne sera plus conviée et comprendra que son temps est révolu, sans orage, sans rupture, simplement parce que le regard du maître s’est posé sur une autre, ce dont la rumeur publique ne manquera pas de l’informer. L’une d’elles vient justement de lui donner un fils, le futur comte Léon, et cette naissance, qu’il apprend la veille du jour où il fera la connaissance de Marie, revêt à ses yeux une importance capitale : pour la première fois, après tant d’expériences infructueuses, il se sait capable de procréer. Il importait d’évoquer ce côté « oriental » de la psychologie de Napoléon pour éclairer son comportement à l’égard de la petite Polonaise. Il va l’affronter avec la mâle assurance que toute femme est prête à s’offrir s’il daigne l’honorer de sa faveur et qu’elle ne l’importunera plus dès qu’il en sera lassé.

Réservée, pieuse, secrète.

Marie a vingt ans. Ses parents, les Laczynski, de petite noblesse rurale, vivent chichement de l’exploitation du domaine de Kiernozia qu’une centaine de paysans cultivent pour eux, ce qui n’est rien dans un pays où les grandes fortunes terriennes s’évaluent par milliers de serfs. La mort prématurée de Mathieu Laczynski a laissé sa femme, Ève Zobrovska, seule pour élever six enfants en bas âge. Marie est l’aînée. La famille végète dans une misère digne, telle que Tchékhov la décrira dans la Cérisaie, où le salut repose sur les riches mariages que pourront contracter les filles.
Or Marie possède les dons propres à assurer ce sauvetage : physiquement et moralement elle promet, à défaut de qualités brillantes, de combler le mari le plus exigeant. À peine sortie de pension elle témoigne d’une maturité peu commune : réservée, pieuse, secrète, elle brûle d’un feu intérieur pour sa patrie malheureuse. L’obsession de l’indépendance la hante. Elle nourrit une haine virile du Russe qui occupe la Mozavie, ce lambeau de Pologne où elle est née, à quelques lieues de Varsovie, mais aussi du Prussien et de l’Autrichien qui se sont partagés le reste du pays. La terre des Laczynski jouxte celle d’un riche seigneur de vieille souche, le comte Anastase Colonna Walewski qui, deux fois veuf, plusieurs fois père et grand-père, habite avec sa soeur et ses nièces le château de Walewice, voisin de Kiernozia. C’est plutôt un manoir bourgeois, construit au xviie siècle, dont l’ordonnance trapue a été anoblie par deux ailes basses et au centre par un péristyle à colonnes surmonté d’un fronton triangulaire qu’un Polonais d’Amérique a dû emprunter au style colonial néo-classique. Qu’importe d’ailleurs : Walewice entouré d’un parc aux belles essences, a grande allure si on le compare au délabrement de Kiernozia. Toutefois le châtelain a cinquante ans de plus que la jeune fille et, lorsqu’il la demande en mariage, elle refuse avec énergie. Une maladie opportune lui procure un sursis. A peine convalescente, il revient à la charge et devant les supplications maternelles, elle cède, malgré sa répugnance. Voyage de noces à Rome. Visite au palais Colonna d’où est issu le rameau polonais de cette illustre famille qui compte parmi ses ancêtres le pape Martin V. Marie écrit à une amie cette lettre édifiante qui prouve que son sacrifice n’a pas été vain et qu’elle est résignée à cette union avec un vieillard chevaleresque:  »… Mon mari a des délicatesses qui touchent. Un autre que lui m’aurait tenue au courant de ce qu’il a fait après notre mariage, et c’est par Mamusia que j’ai appris les dettes qu’il avait payées et ses envois à mes frères. Il m’a demandé pardon de me l’avoir caché… … Y a-t-il beaucoup de jeunes filles qui rencontrent leur idéal ?… Serments échangés à l’autel, respect de soi-même, force que donne la prière. Nous ne sommes pas sur terre pour satisfaire nos caprices et nous pouvons faire le sacrifice d’un bonheur fugitif pour l’offrir à Dieu en pardon de nos fautes et pour le salut de notre pays ».

Trois années vont s’écouler à Walewice dans le plus morne ennui. Marie vit dans la société de sa belle-soeur, la chanoinesse Edwige Walewska, et de ses nièces par alliance, la princesse Jablonowska et la comtesse Birgenska, qui pourraient être ses grand-mères. Lorsqu’elle donne naissance à un fils, ces duègnes s’en emparent, sous le prétexte qu’une jeune femme de dix-huit ans est incapable de l’élever. Son mari leur donne raison. Marie écrit alors : « Je renonce à m’occuper de mon fils… Elles ne me le rendront jamais ». Et se retranchant dans la solitude, elle s’isole dans une étroite piété. A l’automne 1806 Napoléon envahit la Pologne. Les Walewski s’installent à Varsovie pour mieux s’intégrer à la fièvre patriotique. Marie est introduite dans la haute société, mais elle y fait une entrée discrète et d’ailleurs la vie mondaine lui importe peu. Ce qui compte pour elle, c’est préparer l’opinion à la venue du libérateur, tirer le peuple de sa torpeur, l’obliger à secouer le joug. Avec ses nièces elle parcourt les faubourgs et les campagnes, distribuant des tracts, collant des affiches, prêchant le soulèvement contre l’oppresseur. Pendant ces semaines exaltantes elle milite avec passion pour le parti français. Elle imagine Napoléon comme un mythe vengeur, désincarné, un envoyé de la Providence dont il importe de seconder les desseins qu’elle lui prête avec innocence. Telle est la toute jeune femme, pure, mystique, victime d’un premier sacrifice, qui va être offerte au caprice du demi-Dieu. Elle est plus ravissante que belle, avec sa petite taille bien prise, ses cheveux châtain clair et ses yeux bleus candides.

« Elle était gracieuse autant qu’une femme peut l’être, dit la comtesse de Kielmannsegge, modeste et sans aucune prétention : très réservée dans ses gestes et toujours très simple dans sa toilette, elle avait comme femme tout ce qu’il faut pour être aimée… ».Et la comtesse Potocka qui la détestera cordialement, sans doute parce qu’elle lui a été préférée, lui rend cet hommage empoisonné : « Délicieusement jolie, elle réalisait les figures de Greuze : ses yeux, sa bouche, ses dents étaient admirables. Son rire était si frais, son regard si doux, l’ensemble de sa figure si séduisant, qu’on ne pensait jamais à ce qui pouvait manquer à la régularité de ses traits ».

La rencontre.

La version officielle des premières rencontres de Napoléon et de Marie, telle qu’elle a été accréditée par Frédéric Masson, est si connue qu’il est à peine besoin de la retracer. Marie avait une amie d’origine juive et de moeurs légères, Mme Abramowicz, que ses intimes appelaient Elzunia. Toutes deux avaient conçu le projet un peu fou d’entrevoir Napoléon à son passage au relais de Blonie, le dernier avant Varsovie. Le matin du 1er janvier 1807 elles s’y font conduire et, mêlées à la foule, attendent, chaudement emmitouflées, l’arrivée de la berline impériale à la maison de poste. La voici enfin. Pendant que l’on change les chevaux au milieu des vivats, Marie se fraie un passage, bouscule les soldats et parvient à Duroc qu’elle a vu descendre de voiture. Elle le supplie de la laisser parler à son maître et devant l’insistance de cette jolie fille distinguée qui parle un français chantant, il se laisse fléchir : par la portière entr’ouverte un bref dialogue s’engage. Marie haletante balbutie un compliment éperdu d’admiration, de gratitude et de voeux pour l’émancipation de la Pologne. Napoléon surpris, ramasse un des bouquets que les paysans ont jetés à ses pieds, le lui offre et la remercie en formulant l’espoir de la revoir à Varsovie. La scène n’a duré qu’un instant et déjà la berline s’éloigne. Marie, interdite, serre les fleurs dans un mouchoir de baptiste et regagne sa demeure, bien décidée à ne révéler à quiconque, même pas à son mari, cette escapade sans conséquence. Pas un instant elle ne songe à revoir le grand homme aperçu dans la pénombre. Elle croit avoir accompli un geste patriotique, elle a exprimé le sentiment profond de son peuple et cela lui suffit. Une quinzaine de jours s’écoulent et la vision s’estompe déjà dans son esprit lorsqu’un matin le prince Poniatowski s’annonce chez les Walewski. C’est un personnage considérable, d’une bravoure légendaire, neveu du dernier roi de Pologne. Napoléon l’a nommé ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, constitué dès son arrivée pour expédier les affaires courantes. Il vient en personne les convier au bal qu’il doit donner le lendemain à son palais de Pod Blacha en l’honneur de l’Empereur. Au regard équivoque, à l’allusion pleine de sous-entendus que ce grand seigneur dépravé lui a lancée, Marie réalise qu’une visite aussi insolite n’a d’autre objet que de l’attirer dans un piège. Poniatowski a beau insister et Walewski joindre ses exhortations aux siennes, elle refuse. Le soir même, Mme Abramowicz vient avec une amie, Mme de Vauban, maîtresse du prince de longue date. Elles sont mandatées par lui pour vaincre son entêtement et lui révèlent qu’elle est l’enjeu d’une petite conspiration. Napoléon s’est enquis de l’inconnue rencontrée à Blonie. Il a fait donner l’ordre à la police de la retrouver à tout prix. Le gouvernement polonais s’en est vainement mêlé jusqu’au jour où Mme Abramowicz a raconté leur fugue à Mme de Vauban. Voilà pourquoi Poniatowski témoigne tant d’intérêt aux Walewski. Marie se défend pied à pied, mais les solliciteuses font valoir le seul argument susceptible de la fléchir : elle n’a pas le droit de refuser l’occasion inespérée de plaider elle-même la cause sacrée de la Pologne. Napoléon est inaccessible aux hommes d’État polonais. Elle, avec sa foi persuasive, peut l’intéresser – qui sait ? – le convaincre. On ne lui en demande pas plus, cette entrevue ne l’engage pas… Propos hypocrites certes : les rouées savent bien que l’enjeu est tout autre. Mais il importe aujourd’hui de ne pas effaroucher l’innocente. Après de longs débats elle consent, à une condition : arriver assez tard à ce bal pour échapper au supplice de la présentation.

Esther et Assuerus.

Marie a revêtu sa robe la plus simple : de satin blanc sans broderies, tunique de gaze, diadème de feuillage, pas de bijoux. Dans la salle de bal elle va se tapir dans un coin entre deux inconnues. Poniatowski se glisse derrière elle et lui dit à voix basse : « L’Empereur désire ouvrir le bal avec vous. – Je ne danse pas ». Il supplie, elle se bute. Le maréchal Malachowski intervient, elle l’éconduit. Duroc est chargé d’en prévenir l’Empereur. Les Polonais sont terrifiés. L’air absent, Napoléon prend maintenant congé. Il parcourt les salons, gratifie quelques dames de banalités qui sonnent faux. Le voici devant Marie. Elle manque gauchement sa révérence et, pâle comme une morte, les yeux baissés, attend que la foudre tombe sur sa tête. Ce qu’il trouve à lui dire est d’une plate méchanceté : « Le blanc sur le blanc ne vas pas, Madame ». Et plus bas : « Ce n’est pas l’accueil auquel j’avais le droit de m’attendre après… ». Il la fixe un instant et s’éloigne.

Le lendemain matin, Elzunia entre dans la chambre de Marie et lui tend une lettre cachetée qu’elle déchire à grand-peine :

« Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l’impatience de

N. »
A la lettre est joint un gros bouquet de roses pâles entourant une seule rose rouge à laquelle est épinglée une carte d’invitation à dîner le soir même au palais Zamek avec ces mots griffonnés : « Pas de bijoux pour ce dîner. Mais cette rose ».
Une telle désinvolture la blesse, la révolte. Elle s’insurge, elle pleure, elle se refuse à l’évidence. Non elle n’ira pas à ce dîner, la Pologne dût-elle en périr. Il faudra, pour l’obliger à céder, l’ingéniosité d’Elzunia, l’astuce de Mme de Vauban et surtout l’ordre formel, incompréhensible, de son mari. Mais elle ira sans la rose, tout aussi simplement vêtue et se fera attendre.

À table elle est placée à côté de Duroc, en face de Napoléon. Pendant le repas celui-ci, sans lui adresser la parole, ébauche à l’intention de Duroc des gestes expressifs que le fidèle ami traduit en langage clair à sa voisine : Pourquoi n’a-t-elle pas piqué la rose à son corsage ? A-t-elle reçu la lettre ? Pourquoi n’y avoir pas répondu ? Elle élude, se dérobe. Ce soir encore elle ne concédera pas le moindre encouragement. Visiblement Napoléon enrage, stupéfait d’une telle résistance. Elle rentre brisée, mais satisfaite d’elle-même. A son réveil elle trouve une seconde lettre:

« Vous ai-je déplu, Madame? J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je trompé ? Votre empressement s’est ralenti tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le repos. Oh! Donnez un peu de joie, de bonheur, à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Est-il si difficile d’envoyer une réponse ? Vous m’en devez deux ». Dans la matinée une troisième missive est apportée par Constant. Encore plus pressante et chargeant Duroc de convenir d’un rendez-vous, elle s’achève par une sorte de chantage : « Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur ».

A la même heure le gouvernement polonais délibère gravement sur la manière de forcer sa réserve. On admet qu’elle seule, dans les circonstances présentes, peut exercer une influence sur le sort de la Pologne. Elle doit sacrifier son honneur à la raison d’État. Il est décidé que le vice-chancelier Kollontaj, vénéré pour sa droiture et la rigueur de ses principes, tentera une démarche pressante auprès d’elle et que Poniatowski l’appuiera.
Elle les reçoit, muette et crispée. Elle entend leur plaidoyer. Quand il passe les bornes, elle s’insurge, le ton s’élève. On la traite de mauvaise patriote, puis on se radoucit : elle sera leur ambassadrice extraordinaire, l’épouse polonaise de Napoléon… Dans un élan lyrique, Poniatowski va jusqu’à s’écrier : « Voilà notre future impératrice !… » Elle se tait. Alors Kollontaj tire de sa poche une lettre signée de tous ses collègues du gouvernement. Il en escompte un grand effet. Le passage essentiel qui s’appuie sur la Bible et sur la religion devrait porter sur cette âme pieuse :
« … Croyez-vous qu’un sentiment d’amour ait poussé Esther à se donner à Assuérus ? L’effroi qu’il lui inspirait, au point de défaillir sous son regard, n’était-il pas la preuve que la tendresse n’avait aucune part à cette union ? Elle s’est sacrifiée pour sauver son peuple, et elle a eu la gloire de le sauver. Puissions-nous en dire autant de vous, pour votre gloire et pour notre bonheur. Sachez, Madame, ce qu’a dit un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon : « Les hommes, qui ont toute autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations aucun bien effectif si les femmes ne les aident à l’exécuter ». Ecoutez cette voix réunie à la nôtre afin de jouir du bonheur de vingt millions d’êtres ». Marie ne refuse ni ne promet. Ces singuliers ambassadeurs sentent que sa volonté vacille, qu’elle est profondément ébranlée. Ils l’abandonnent à sa méditation. Heures dramatiques où, livrée à elle-même, elle se débat entre des solutions contradictoires. Opposer un refus catégorique aux avances de Napoléon, apaiserait sa conscience, mais quels remords si la Pologne doit en souffrir des représailles ? Se livrer ? Quelle humiliation, quelle honte ! Elle n’oserait jamais revoir son mari ni ses amis, et comment Dieu la jugerait-elle ?… Fuir ? Peut-être, mais on l’arrêtera et elle subira le même sort… Un léger bruit la fait sursauter. Duroc a soudoyé les domestiques, il a forcé sa porte et l’invite à le suivre. Elle ne proteste pas. Napoléon a voulu que leur premier tête-à-tête ait lieu dans son cabinet de travail pour ne pas l’effrayer. Des rafraîchissements sont préparés, il les lui présente avec grâce. D’entrée de jeu, Marie se lance à corps perdu dans une tirade politique. Elle est venue lui parler au nom du gouvernement provisoire : elle le supplie de l’écouter puisqu’elle est la seule voix qu’il daigne entendre. Tandis qu’elle esquisse cette pauvre parade, il sourit et s’approche, veut la prendre dans ses bras, la tutoie, la submerge de propos brûlants. Elle se dégage et s’enfuit. Il la rappelle à l’ordre, sèchement. Et redevenu correct, distant, amical, il s’efforce de l’attendrir en évoquant son ménage sans enfants, sa famille qui ne le comprend pas, sa solitude morale. Il la questionne sur les siens, lui laisse entendre que son mari ne s’oppose pas à l’adultère qu’elle va commettre, qu’elle sera la femme de sa vie. Il parle longuement, avec une douceur, une force de persuasion infiniment redoutables. Et lorsqu’il la congédie après l’avoir embrassée sur le front et lui avoir fait promettre de venir dîner le lendemain, elle a le sentiment de remporter une victoire et de le dominer. Comme elle le connaît mal !… Sa lettre habituelle du matin, aussi tendre que les précédentes, est assortie cette fois d’une magnifique broche en diamants. Elle la rejette avec colère. Ainsi pense-t-elle, il veut m’acheter ? Suprême affront que cette femme fière et désintéressée ne saurait supporter. Sa résolution est prise, elle se sauvera. Une lettre d’adieu à son mari et le soir venu, une valise à la main, elle s’enfonce dans la ville, vers le ghetto où elle espère trouver, à prix d’or, le moyen de gagner un port de la Baltique. On lui oppose un refus poli mais formel, le risque à courir serait trop grand. Alors, désemparée, elle se dirige vers le palais Zamek et par l’escalier dérobé de la veille se fait conduire au cabinet de l’Empereur.
Il est furieux. Duroc ne l’a pas trouvée chez elle, on a battu la ville à sa recherche et maintenant elle se permet d’arriver avec deux heures de retard !…
Elle tente de s’expliquer. L’envoi de la broche l’a ulcérée, elle ne voulait plus le revoir… Ces propos malheureux ont le don d’exaspérer Napoléon. Il l’insulte, brise une montre et se répand en invectives contre les Polonais. Saisissant un dossier il invoque le témoignage de Talleyrand : « Pas une goutte de sang français en échange de toute la Pologne ! » Et celui de Lannes : « Les Polonais sont tremblants sous le joug de leurs maîtres, ils sont toujours légers, divisés, anarchiques, vouloir les reconstituer en corps de nation serait épuiser inutilement le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée ». Sous cette avalanche d’outrages, Marie défaille. Quand elle reprend connaissance, elle réalise que Napoléon a profité de son évanouissement pour abuser d’elle. Telle est la thèse dont les papiers de Marie Walewska ont assuré la consécration. Aux sceptiques on pourrait répondre qu’elle était mieux placée que quiconque pour donner sa version des faits. Mais certains témoignages et certaines invraisemblances laissent penser que la réalité fut sans doute moins romanesque. Selon ses Mémoires, la comtesse Potocka était présente au fameux bal où Marie refusa de danser avec Napoléon (cela est confirmé par une note de l’intéressée, citée par le comte d’Ornano). L’Empereur vint s’asseoir entre Marie et Mme Potoçka, causa quelques minutes avec cette dernière et lui demanda qui était sa voisine. Se tournant alors vers Marie, il l’invita à une contredanse, après quoi il lui serra la main, « ce qui, disait-on, équivalait à un rendez-vous ».

Poniatowski donnera à la comtesse de Kielmannsegge une version identique :

« Au bal donné par la ville en son honneur, l’Empereur la remarque et, sans lui dire un mot, danse avec elle. Le lendemain et les jours suivants Duroc l’invite chez l’Empereur ».
Qui donnait ce bal ? Mme Potocka répond : Talleyrand, et précise pourquoi il avait ménagé cette première entrevue :

« Napoléon ayant manifesté le désir de compter une Polonaise au nombre de ses conquêtes, elle fut choisie telle qu’il la fallait, délicieuse de figurer et nulle d’esprit ».
A Sainte-Hélène Napoléon confirmera ce patronage à Gourgaud :

« C’est M. de Talleyrand qui m’a procuré Mme Walewska, elle ne s’est pas défendue. »

On remarquera qu’aucun de ces témoignages concordants ne fait allusion au relais de poste ni à la recherche de l’inconnue. Napoléon aurait connu Marie chez Talleyrand, à l’initiative de ce dernier, et aurait dansé avec elle. Les rencontres suivantes, mentionnées par Poniatowski, concordent en revanche avec le récit prêté à Marie.

Reste à discuter la phrase énigmatique de Napoléon : « Elle ne s’est pas défendue ».

En effet le viol paraît peu plausible. Marie savait à quoi s’en tenir lorsqu’elle est venue la seconde fois au palais Zamek. Puisqu’elle était prête au sacrifice, pourquoi eût-il été nécessaire de l’y contraindre ?… Ce procédé constituerait d’ailleurs un exemple unique dans la carrière de Napoléon et psychologiquement on imagine mal une femme aimant par la suite l’homme qui l’a ainsi traitée.

Elle s’est défendue, certes, mais avant de se rendre. L’impatience déçue des lettres de Napoléon témoigne d’une certaine résistance. Plus encore le message rusé du gouvernement provisoire. On objectera que cette résistance fut brève. Selon Garros, le bal eut lieu le 18 janvier et Napoléon a quitté Varsovie le 29 : onze jours pour conquérir et ébaucher une vie commune que personne ne conteste, c’est peu il est vrai, mais quelle honnête femme eût échappé à l’implacable conjuration d’une volonté toute-puissante et de la raison d’Etat… ?

Une collaboration intellectuelle.

La nuit même où Marie s’est donnée à lui – volontairement ou non – Napoléon l’a installée dans un appartement discret du palais Zamek. Rien n’est changé à son intense activité : audiences, plans de campagne, travail de cabinet avec Maret. Il ne la rejoint que le soir pour dîner, ou à l’une de ces soirées brillantes dont les Polonais raffolent. Marie, « semblable à une jeune veuve » dira la comtesse Potoçka, ne s’affiche pas. Timide, effacée, insensible aux hommages, elle semble ignorer la curiosité dont elle est l’objet, sa nouvelle position suscitant, bien entendu, des commentaires plus ou moins favorables. Dans l’intimité retrouvée elle amène, avec son doux entêtement, la conversation sur son idée fixe. Il ne l’éconduit pas. Pour la première fois de sa vie il tolère qu’une femme lui parle de politique. Patiemment il discute avec elle sans toutefois s’engager. Ses arguments ne varient pas : que les Polonais fassent preuve de cohésion, de maturité, qu’ils soutiennent militairement sa lutte contre la Russie, et ils seront récompensés selon leurs mérites. Bien sûr Marie ne trahit pas de secret en divulguant ces propos à Poniatowski, en l’exhortant à imposer la trêve aux factions, en le pressant de lever des régiments. Il est même certain que Napoléon se sert de son truchement pour inspirer la ligne de conduite des dirigeants polonais. Car elle n’est pas prisonnière d’une cage dorée, elle reçoit librement ses compatriotes et, tout en communiant avec eux dans l’idéal commun, elle se fait l’interprète et l’avocate loyale des desseins de l’Empereur. Cette collaboration intellectuelle qui marque la première phase de leur liaison est si réelle qu’à son départ, le 29 janvier. Napoléon lui confie une sorte de mission officieuse : elle se rendra à Vienne avec sa mère et prodiguera dans les salons l’assurance que la France ne détachera jamais la Galicie polonaise de la couronne d’Autriche, ceci afin de rassurer Metternich dont la neutralité demeure incertaine. C’est à Vienne qu’elle reçoit, au lendemain de la tuerie indécise d’Eylau, ce bref billet de Napoléon daté du 9 février :

« … La bataille a duré deux jours et nous sommes restés maîtres du terrain. Mon coeur est avec toi ; s’il dépendait de lui, tu serais citoyenne d’un pays libre. Souffres-tu comme moi de notre éloignement ? J’ai le droit de le croire ; c’est si vrai que je désire que tu retournes à Varsovie ou à ton château, tu es trop loin de moi. Aime-moi, ma douce Marie, et aie foi en ton N. ». Docile, elle retourne à Kiernozia, refuse avec dignité le séjour de Walewice qui lui est pourtant offert. Il ne semble pas que Napoléon lui écrive, mais il lui fait donner de ses nouvelles par Duroc.Trois mois s’écoulent ainsi, dans la solitude et la méditation de l’incroyable événement qui a bouleversé son existence. Au début de mai elle reçoit la visite du général Zayonczek et de son frère Teodor Laczynski qui la supplient de les conduire auprès de Napoléon. Zayonczek vient de recruter une division de six mille hommes et il voudrait l’offrir à l’Empereur en gage de la bonne volonté polonaise. Marie saisit ce prétexte et sollicite une autorisation qu’elle obtient. Le quartier impérial est établi depuis un mois au château de Finkenstein, en Prusse-Orientale. Il faut, pour s’y rendre de Varsovie, traverser sur plus de cinquante lieues un rude pays de forêts, de lacs et de marécages, par des routes épouvantables, au milieu de troupes en mouvement. Peu de femmes prendraient le risque d’un tel voyage. Marie n’hésite pas. Dans le climat spartiate de Finkenstein son arrivée passe relativement inaperçue. Elle vie en recluse, sans quitter la chambre contiguë au cabinet de travail de Napoléon où leurs repas sont servis. Son unique distraction est d’observer, derrière sa fenêtre, les allées et venues de cette ruche. Il lui consacre si peu de temps, du matin au soir absorbé par ses revues, des inspections, des conférences… Un jour l’ambassade de Perse vient en audience, apportant d’admirables châles destinés à Joséphine. Napoléon veut les offrir à Marie, elle les refuse. À force de prières elle finit par accepter le moins beau… à condition de le donner à une amie.

Sentiment nouveau.

Malgré la précarité du séjour, les quelques semaines passées à Finkenstein comptent parmi les plus heureuses de leur union éphémère. L’admiration mêlée de crainte dont elle ne s’est jamais défendue à l’égard de son génie évolue maintenant vers un amour profond, mystique, sans espoir. Quant à lui, passé le temps de la frénésie sensuelle, il se laisse envahir par un sentiment nouveau de tendresse protectrice et d’estime qu’aucune femme ne lui a encore inspiré. La capitulation de Dantzig et la reprise imminente des opérations contraignent Napoléon à la renvoyer en Pologne. On peut mesurer le déchirement qu’elle dut éprouver aux allusions des deux billets qu’il lui adresse le 26 mai et le 12 juin :

« … Sois calme et heureuse, car l’horizon s’éclaire et nous nous reverrons bientôt. C’est mon voeu le plus cher…

… Tout marche comme je l’avais prévu, nous sommes sur les talons de l’ennemi et la division polonaise est remplie d’enthousiasme et de courage. Le jour approche d’une réunion que j’appelle de tout mon coeur, où nous pourrons vivre l’un pour l’autre… ».
Les événements ne le permettront pas de sitôt. Après l’éclatante victoire de Friedland et les pourparlers de Tilsitt avec le tsar Alexandre, il s’arrête à Dresde et regagne la France au plus vite, après dix mois d’absence. Le 27 juillet il est à Saint-Cloud d’où il lui écrit :
« … Ma joie serait entière si tu étais ici, mais je t’ai dans mon coeur. L’Assomption est ta fête et mon anniversaire de naissance : c’est une double raison pour que nos âmes soient à l’unisson ce jour-là. Tu m’as certainement écrit, comme je le fais en t’envoyant mes souhaits : ce sont les premiers, faisons des voeux pour que bien d’autres les suivent, pendant beaucoup d’années. Au revoir, ma douce amie, tu viendras me rejoindre. Ce sera bientôt, quand les affaires me laisseront la liberté de t’appeler.
Crois à mon inaltérable affection ». Un crochet par Varsovie n’eût pourtant guère allongé son voyage de Tilsitt à Dresde – un coup d’oeil sur la carte le démontre – mais peut-être craignait-il d’affronter l’enthousiasme populaire après le geste qu’il vient d’accomplir en faveur des Polonais : la création du grand-duché de Varsovie, placé sous la souveraineté nominale du roi de Saxe (en fait un simple protectorat français jouissant d’une autonomie relative) qui les délivre du joug de la Russie. Peut-être a-t-il pris cette demi-mesure, qui compromettra l’avenir de ses relations avec le Tsar, sous l’influence de Marie et pour lui plaire. Dans l’isolement de Kiernozia, cette nouvelle apporte en tout cas une lueur d’espoir. Pas de lettre, pas un signe de lui. Elle ignore que, depuis son retour à Paris, il s’est lancé dans une nouvelle aventure avec une jolie Génoise, Carlotta Gazzani, aimablement suscitée par Joséphine qui, bien informée, redoute l’épouse polonaise. Carlotta, grâce à sa fonction de lectrice de l’Impératrice, loge aux palais impériaux, ce qui facilite les choses. Toutefois Napoléon n’attache guère d’importance à ce passe-temps. A Mantoue le 13 décembre, au cours de sa tentative de réconciliation avec Lucien, il lui confiera, parlant évidemment de Marie :

« C’est une femme charmante, un ange. Ah ! C’est bien d’elle qu’on peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! …

… Vous riez de me voir amoureux ; oui je le suis en effet, mais toujours subordonnément à ma politique qui veut que j’épouse une princesse, quoique je préférerais bien couronner ma maîtresse ».
Ainsi il rêve de l’épouser bien que sachant ce rêve irréalisable. Tout ce qu’il peut lui concéder c’est de l’aimer, entre deux voyages, deux guerres, deux passades… 

Le 1er janvier 1808 Teodor Laczynski surgit à Kiernozia comme un messager du ciel, chargé d’amener Marie à Paris. Sans perdre de temps, avec la princesse Jablonowska pour chaperon, sa servante Mania et son frère, elle se met en route et fin janvier s’installe quai Voltaire chez Teodor. Elle n’a pas revu l’Empereur depuis Finkenstein, huit mois plus tôt, et il n’est pas question à Paris de vie commune, ni même de paraître à la Cour. C’est dans le plus grand secret que Napoléon vient le soir de temps à autre. Il semble pris pour elle d’un regain de passion, comme l’atteste cet aveu griffonné au dos d’un calendrier : « Tu es pour moi une nouvelle sensation, une révélation perpétuelle. C’est que je t’étudie avec impartialité. C’est qu’aussi je connais ta vie jusqu’à ce jour. D’elle vient, chez toi, ce singulier mélange d’indépendance, de soumission, de sagesse et de légèreté, qui te fait si différente de toutes ». Marie n’est pas exigeante, elle l’a prouvé en répondant à son premier appel, après avoir été si longtemps délaissée. Ce bonheur relatif, ces instants trop rares qu’il lui accorde, elle s’en contenterait s’il n’était sans cesse entraîné loin d’elle. Dès le Ier avril il part à Bayonne régler les affaires d’Espagne avec Joséphine, sa Cour… et Carlotta. Marie désenchantée regagne la Pologne.

Le chant du cygne.

Plus seule que jamais. Des voeux au 15 août. D’Erfurt, le 2 octobre, cet encouragement qui sonne faux :

« Ne t’excuse pas de ne pas écrire plus, c’est même plus sage d’agir ainsi, car je me déplace sans cesse. Qu’importe les mots, nos corps seuls sont séparés. J’en souffre mais je sais que la matière compte peu pour toi, tu m’as donné ton âme et tu possèdes la mienne…
Crois à mon éternelle affection… » Et le 14 janvier 1809, de Valladolid, cette dure semonce car elle doit sans cesse l’entretenir du problème polonais et il en est las :

« Ma petite Marie
Tu es une raisonneuse et c’est très laid ; tu écoutes aussi des gens qui feraient mieux de danser la polonaise que de se mêler des affaires du pays. J’ai perdu un quart d’heure à t’expliquer que ce qui paraît être des mesures incompatibles apportera de grands avantages. Relis-moi et tu comprendras, le Code Civil a fait ses preuves, et ailleurs qu’en France…

… Je serai prochainement à Paris ; si j’y demeure assez longtemps, tu pourras peut-être y revenir.
Mes pensées sont pour toi ».

Comme le ton de ces lettres diffère de celui des premières, il y a deux ans à peine. C’est un époux de longue date qui semble récriminer, ce n’est plus un amant… De fait il va passer près de trois mois à Paris sans se soucier d’elle. La campagne d’Autriche s’ouvre en avril par une écrasante défaite des Polonais. Varsovie est prise et Marie suit le quartier général à Thorn où elle a une orageuse entrevue avec Poniatowski à qui elle reproche son incapacité. L’entrée des Français en Autriche sauve l’armée polonaise du désastre, l’envahisseur est reconduit aux frontières. Marie, passionnée par ces événements, doit adresser à Napoléon de véritables rapports auxquels il répond de Vienne à deux reprises par des conseils politiques. Enfin le 6 juillet la victoire de Wagram va lui permettre de prendre un long répit et Marie, après seize mois d’absence, est mandée à Schönbrunn. De la mi-juillet à la mi-octobre ils vont vivre la plénitude et le chant du cygne de leur liaison. Napoléon veut recréer, pour elle, l’intimité de Finkenstein. Elle dispose d’un appartement au château, il vient l’y rejoindre chaque nuit et souvent il s’évade pour l’entraîner dans de longues promenades à travers la campagne viennoise. Cet enchantement de sa présence, aussi souvent que cela lui est possible, va bientôt se magnifier pour elle d’une autre présence: elle attend un enfant et Napoléon semble s’en réjouir. Mais la politique lui interdit de faiblir. Sa décision de divorcer est irrévocable et la venue de Marie à Paris, dans l’état où elle se trouve, pourrait compromettre les négociations du divorce et de son remariage. Elle rentrera donc en Pologne, enceinte de trois mois, tandis qu’il s’apprête à affronter Joséphine. Marie paraît d’abord se soumettre à cet abandon si peu honorable. Mais en décembre elle reprend la route de Paris, cette fois avec une domesticité complète et de nombreux bagages, comme s’il s’agissait d’une installation définitive. Il semble bien qu’elle agisse de sa propre initiative car Napoléon mène à ce moment une existence compliquée où elle ne peut que l’embarrasser. De front il prépare Joséphine à l’idée du divorce, il est en quête d’une alliance souveraine et il s’intéresse fort à une jeune personne de la suite de Pauline, Christine de Mathis, qui le tient en haleine avec une coquetterie consommée. Il existe trente-quatre billets de Napoléon à sa soeur, écrits de novembre 1809 à février 1810, où toutes les nuances de l’inquiétude, de la fièvre ou du ressentiment s’expriment au jour le jour, Pauline étant chargée de convoquer, de tancer, de transmettre ses messages à la rebelle. Et cela jusqu’à la veille de l’arrivée de Marie-Louise à Compiègne !…

Les mobiles de Marie demeurent hypothétiques. Cherche-t-elle un ultime rapprochement par l’intermédiaire de l’enfant qui va naître ? Veut-elle éviter le scandale dont sa grossesse va éclabousser les Walewski ? Est-elle sollicitée par le gouvernement polonais que la perspective d’un mariage russe de Napoléon préoccupe, et qui voudrait obtenir des assurances par son truchement ? On ne sait, mais les deux dernières hypothèses sont plus plausibles, sa réserve et son désintéressement étant bien connus. Quoi qu’il en soit, dès son arrivée, elle loue un hôtel particulier, 2 rue La Houssaye, nom que portait alors la portion de la rue Taitbout comprise entre la rue de Provence et la rue de la Victoire. Napoléon lui rend de rares visites. Il semble plus soucieux du confort de son installation et des préparatifs de la naissance que de sa solitude morale. Il ne lui témoigne qu’une affection lointaine. Leur liaison prend fin alors que cette maternité devrait la vivifier. Elle a duré trois ans au cours desquels ils n’ont été réunis que six mois en quatre fois : à Varsovie, à Finkenstein, à Paris et à Vienne. Entre temps de longues éclipses : quatre, huit et seize 

Alexandre Walewski.

Au début de mars Marie reçoit d’Anastase Walewski une lettre pleine de dignité. Il cède son domaine à son fils aîné et l’invite à s’entendre avec lui afin d’accoucher à Walewice. On ne saurait imaginer plus noble mansuétude. Elle en est bouleversée, elle part, il était temps : cette offre généreuse lui épargne l’humiliation et le chagrin de se trouver à Paris lorsque les noces de Napoléon et de Marie-Louise seront célébrées en grande pompe le 2 avril. Alexandre Walewski naît le 4 mai 1810 et son père légitime pousse la délicatesse jusqu’à le déclarer lui-même au curé de Walewice. Sa signature, qui figure au registre de la paroisse, en fait foi. Ainsi les apparences sont sauves. L’enfant portera un nom dont il se prévaudra toute sa vie avec une juste fierté. Napoléon apprend la naissance de son fils au cours d’un voyage triomphal en Belgique avec sa jeune épouse. Il fait parvenir des dentelles de Bruxelles et 20 000 francs en or pour Alexandre ; pour Marie une somptueuse édition de Corneille. Elle doit tellement s’ennuyer à Walewice qu’elle revient rue La Houssaye. La comtesse de Kielmannsegge dira que sa maison était aussi mal meublée qu’un hôtel garni, à l’exception de quelques bibelots de grande valeur. Elle y mène une existence retirée en compagnie de son frère, ne recevant à sa table que les Polonais de passage. Elle s’habille toujours aussi simplement, le plus souvent d’une robe de satin gris, comme si elle portait le deuil. Napoléon veut l’ignorer : elle s’en plaint à Savary, à Duroc, à Corvisart. Pas d’écho. En février 1811 cependant, quelques semaines après la naissance du roi de Rome, il viendra la voir à deux reprises, mais ne s’intéresse guère qu’à Alexandre. Elle a repris ses distances, l’appelle Votre Majesté. Il proteste et tente de la prendre dans ses bras : elle le repousse doucement. Il n’insiste pas. Tout est bien fini. Elle souhaite néanmoins maintenir le contact, ne serait-ce que pour son fils et pour la Pologne. Et sans doute dans cet espoir, elle va louer à Boulogne, le 15 avril, une maison de campagne proche du palais de Saint-Cloud. Cette maison subsiste, 7 rue de Montmorency. Elle est aujourd’hui affectée à une école municipale pour enfants attardés. Aucune trace de décoration intérieure, si ce n’est une charmante cheminée d’époque. Mais les murs sont intacts et cette demeure oubliée, dont le grand jardin est envahi de baraquements scolaires, a conservé l’apparence bourgeoise qu’elle devait avoir au début du siècle dernier. Elle faillit disparaître en 1964, sa démolition ayant été décidée. Sur l’intervention du comte Roger Walewski et de Paul Fleuriot de Langle, M. Malraux l’a fait classer à l’Inventaire des demeures historiques. Elle est sauvée. Il reste à espérer qu’elle puisse être transformée un jour en musée.
 
Rien ne prouve que Napoléon vint voir Marie dans cette maison. Le seul fait de sa proximité de Saint-Cloud où il résida si souvent en 1811 est une coïncidence troublante, sans plus. Le 5 mai 1812 apparaît comme un jour faste dans cette grisaille. Elle a formulé une demande d’audience et il la reçoit aux Tuileries. Comme jadis la conversation prend vite un tour politique. Napoléon pense tout haut, familièrement. Elle l’interroge sur la possibilité d’une guerre avec la Russie que l’opinion croit imminente. Il s’en défend. Au cas où elle éclaterait, accorderait-il l’indépendance à la Pologne ? Il élude. Peut-elle le servir là-bas ? Oui, en aidant Poniatowski à constituer une armée forte… Il a tiré de son bureau un parchemin roulé et le lui tend. Par décret impérial Alexandre Walewski est doté de 69 fermes et parcelles appartenant à la Couronne de France dans le royaume de Naples. Jusqu’à sa majorité elle en percevra le montant s’élevant à 170 000 francs par an. Ensuite son fils lui versera une pension viagère de 50 000 francs. Si l’on multiplie ces sommes par quatre pour les évaluer en francs actuels, c’est une fortune considérable dont il comble la mère et l’enfant, sans doute pour libérer sa conscience. Marie le précède en Pologne. L’ambassadeur de France, Mgr de Pradt, la traite « en fac-similé d’Impératrice », dit la comtesse Potoçka qui lui trouve « un aplomb modeste », acquis pendant son séjour en France. Mais les honneurs dont on l’entoure, le pas qu’on lui donne sur les autres femmes, ne sont pas de son goût. Elle se hâte vers Vilna d’où Napoléon s’apprête à envahir la Russie. Une dernière fois elle le presse de proclamer l’indépendance de la Pologne dès qu’il aura vaincu ; pas plus que jadis, elle ne parvient à lui arracher de promesse. C’est tout juste si elle obtient qu’il reçoive la délégation de la Diète polonaise qu’elle a accompagnée. Tant que Napoléon triomphe en Russie, elle demeure à Varsovie où l’espoir est à son comble. Mais dès la nouvelle de l’incendie de Moscou elle se retire à Walewice. Des échos assourdis de la retraite parviennent et sèment la panique dans le pays. Le 10 décembre, l’ambassade de France lui fait savoir que l’Empereur est secrètement arrivé à Varsovie et qu’elle se tienne prête à le rencontrer. Quelques heures plus tard, second message : il arrive. En hâte elle fait improviser un souper, meubler la plus belle chambre du château avec ce qu’elle a de plus précieux. Et soudain dans la nuit les clochettes d’un traîneau. Napoléon, vieilli, épaissi, accablé, gravit lourdement le perron seul avec Duroc. Il embrasse tendrement son fils, fait le tour du château et se met à table. Morne souper. Il semble chercher à s’étourdir, lève des armées fantômes, échafaude mille projets… Duroc congédié, Marie le conduit à sa chambre. Il s’étend tout habillé, elle s’assied près de lui et il s’endort, la main dans la sienne. Elle demeure immobile, de longues heures, à le contempler. Avant l’aube, Duroc vient le réveiller. Rapides adieux, Napoléon engage Marie à ne pas s’exposer aux exactions des Cosaques, à regagner la France au plus vite.

Le temps des revers.

Le temps des revers est venu, le déclin de l’Empire se précipite. Marie ne manquera pas les rares occasions dont l’Empereur dispose pour lui manifester sa sollicitude. Certes il n’est pas question de rencontres clandestines : les derniers entretiens ont lieu au grand jour, dans l’apparat des palais impériaux, entre deux audiences. De ce fait ils n’ont pas échappé aux mémorialistes qui rendent unanimement hommage à sa fidélité dans le malheur. En novembre 1813, entre la désastreuse campagne d’Allemagne et celle de France, Marie est reçue aux Tuileries. Un témoin imprévu s’est glissé entre eux : le roi de Rome, alors âgé de deux ans et demi, à peine dix mois de moins que son propre fils. La présence de cet adorable enfant turbulent, son médaillon par Isabey que Napoléon lui remet maladroitement, lui arrachent des larmes… Cinq mois plus tard, après la première abdication, elle accourt à Fontainebleau, rencontre Caulaincourt et le prie de l’annoncer. Une partie de la nuit elle attend dans un salon du palais déserté qu’on veuille bien l’introduire. En vain. Elle a été oubliée. Cinq mois encore, l’Empereur est à l’île d’Elbe. Elle sollicite la permission de venir le saluer avec son fils qu’elle emmène à Naples pour tenter de récupérer ses biens confisqués par Murat. Le Ier septembre elle débarque de nuit à Porto Ferrajo. Bertrand est venu l’accueillir et la conduit discrètement dans la montagne, à l’ermitage de la Madone où Napoléon goûte les premières vacances de sa vie, dans un site enchanteur. Il descend à sa rencontre, lui cède la cellule de moine qu’il habite et feint de se retirer sous la tente qui a été dressée près de là. C’est du moins ce qu’insinue le mameluck Ali. Elle va passer deux jours, romantiques à souhait, dans ce paradis perdu. Elle s’attarderait volontiers, mais Napoléon craint que Marie-Louise, dont il ignore l’inconduite, ne tire prétexte de cette escapade pour se dérober. Une fois de plus Marie sera donc sacrifiée. A l’heure du départ, ayant appris par le trésorier Peyrusse les difficultés financières de l’Empereur, elle veut lui restituer un beau collier de perles qu’il lui offrit jadis. Bien sûr, il ne l’accepte pas et la congédie avec émotion. Sous les rafales de pluie, dans la nuit noire, Marie traverse l’île et s’embarque en pleine tempête. Leurs ultimes rencontres auront pour cadre l’Elysée, avant et après Waterloo, puis Malmaison la veille du départ à Sainte-Hélène. Chaque fois elle est venue avec le petit Alexandre, le seul lien qui l’unisse encore au grand vaincu. Napoléon n’est pas sans savoir en effet qu’elle a décidé de refaire sa vie, mais il serait mal fondé à le lui reprocher. Nul doute que leur dernier adieu à Malmaison se soit situé dans un climat de mutuelle affection et d’infinie tristesse, dépouillé de reproches autant que d’illusions.

Un jeune colonel.

Il faut revenir en arrière dans le passé de Marie pour la laver de la trahison dont certains l’accusent de s’être rendue coupable envers Napoléon.

A Varsovie, en janvier 1807, elle a rencontré, parmi les brillants officiers français qui papillonnaient autour d’elle, un jeune colonel de dragons, Philippe d’Ornano, superbe cavalier, petit-cousin de l’Empereur, et qui compte par surcroît deux maréchaux de France parmi ses ancêtres. Pendant cinq ans elle ne l’a pas revu. Entre temps il a guerroyé en Espagne et au Portugal où sa bravoure lui vaut d’être nommé général de brigade sur le champ de bataille de Fuentes de Onoro ; il fait ensuite la campagne de Russie et se couvre de gloire à la Moskowa. A vingt-huit ans il est général de division, en passe de prendre la relève des grands cavaliers de l’Empire tués à l’ennemi. C’est alors que se produit dans sa vie un événement extraordinaire : le 18 novembre 1812 à la bataille de Krasnoë, il est renversé par un boulet et tenu pour mort. Son aide de camp, M. de Laberge, l’ensevelit sommairement dans la neige puis, pris de remords, le déterre, le charge en croupe et ramène au quartier général ce qu’il croît être un cadavre. Ornano ouvre alors les yeux et se lève. Cinquante ans plus tard, ce ressuscité qui a la vie dure sera fait maréchal de France par Napoléon III. En attendant, quelques jours après sa fausse mort, il est grièvement blessé et évacué en France. Tel est le héros que Teodor Laczynski amène dîner chez sa soeur à la Noël 1812. Il lui fait une cour assidue, l’emmène au spectacle, l’entraîne dans le tourbillon du monde. Un jour il la demande en mariage. Elle refuse, prenant prétexte qu’elle n’est pas libre car Anastase Walewski vit encore et que pour rien au monde elle ne romprait les liens religieux du mariage. Ornano repart à la tête des dragons de la Garde pendant la campagne d’Allemagne. Ils s’écrivent et deux extraits de leur correspondance prouvent, s’il en était besoin, la pureté de leurs relations. Le 2 mai 1813 il lui écrit :« Ma profonde gratitude ne vous est pas seulement due pour m’avoir reçu avec tant de grâce charmante, pour m’avoir consacré votre temps : le sentiment que vous m’inspirez me fait votre obligé plus encore. Ne le partageriez-vous jamais qu’il m’aurait donné des heures d’une ineffable douceur, auxquelles il semble interdit de demander davantage… J’attendrai… ».

Elle lui répond le 20 juin :

« … J’ai aussi le meilleur souvenir de ces semaines. Elles scellent notre amitié. A elles je dois votre bonne lettre et le plaisir que me donne celle que je vous écris ». Dans les derniers jours de 1813 il rentre d’Allemagne et ne fera pas la campagne de France, car il commande les réserves de la Garde chargées de la défense de Paris. Il peut ainsi rencontrer Marie chaque jour et son influence s’affirme. C’est lui qui la décide à se rendre acquéreur d’un hôtel particulier 48, rue de la Victoire, qui jouxte celui où Napoléon connut Joséphine et qu’elle habitera désormais. C’est lui qui la ramènera de Fontainebleau après sa tentative infructueuse auprès de l’Empereur. A la première Restauration, Ornano s’est rallié aux Bourbons, ce qui n’a guère plu à Marie. Leurs occupations les éloignent d’ailleurs l’un de l’autre : il a pris un commandement à Tours, elle est à l’île d’Elbe et à Naples. Mais à son retour il insiste à nouveau pour l’épouser et cette fois elle ne peut plus opposer l’existence de son mari puisqu’il vient de mourir presque octogénaire. D’autant plus qu’elle conserve un assez amer souvenir de sa réception écourtée à l’île d’Elbe. Ils se fiancent donc en février 1815. Avant de s’engager elle a tenu loyalement à lui communiquer ses notes intimes afin qu’il ne puisse ignorer la ferveur de sa passion déçue. Cette franchise ne fait que la grandir à ses yeux, il est si décidé à l’épouser qu’il demande à cet effet un congé d’un mois au ministre de la Guerre. Sur ces entrefaites Napoléon débarque à Golfe-Juan et le projet est ajourné. Mais son retour à Paris ne le modifie pas. Nous avons vu Marie à l’Elysée, à Malmaison, toujours accompagnée de son fils pour éviter les colloques singuliers. Seule l’imminence d’une nouvelle guerre les fait reculer. Or, la veille de la campagne de Belgique, Ornano se bat en duel avec un certain général Bonet qui l’a provoqué. Marie tente en vain de l’en empêcher. Il reçoit une balle en pleine poitrine, ce qui ne lui permettra pas de charger à Waterloo, où il eût peut-être tenu un rôle glorieux.

La seconde Restauration le prive de toute activité. Il est même emprisonné à l’Abbaye pour propos séditieux. À peine libéré, il s’exile à Londres. Elle-même connaît de graves soucis financiers, les rentes de son fils étant naturellement suspendues. Mais elle hésite encore à se marier, bien qu’un avenir heureux lui soit enfin ouvert. Scrupuleuse et désintéressée, elle craint de nuire par son passé à la carrière de son beau général qui rentrera plus facilement en grâce si sa présence ne le compromet pas. Ornano a enfin raison de ces réticences : le 7 septembre 1816, il l’épouse à la collégiale Saint-Michel-et-Gudule de Bruxelles.

La nouvelle de leur mariage parvint à Sainte-Hélène le 18 janvier 1817. Ce jour-là Gourgaud note dans son journal :« Mme de Montholon apporte les gazettes venues de France. La comtesse Walewska épouse M. d’Ornano. Sa Majesté l’approuve : « Elle est riche et doit avoir mis de côté ; ensuite j’ai beaucoup donné pour ses deux enfants ». Je réponds : « Votre Majesté a longtemps payé à Mme de Walewska dix mille francs de pension par mois ». A ces mots l’Empereur rougit : « Comment savez-vous cela ? Il n’y avait que de Duroc que cela fût connu ». On eût souhaité d’autres commentaires. Peut-être ce cynisme masquait-il une secrète amertume. Qu’importe ! Les Ornano vivent heureux à Liège, où ils se sont établis sur un grand pied. Neuf mois après leur mariage elle met au monde un troisième fils, Rodolphe-Auguste, né le 9 juin 1817. Elle ne se relèvera pas. Une fièvre puerpérale compliquée de néphrite la consume lentement. C’est sans doute au cours de ces mois d’inaction, où elle sentait sa fin approcher qu’elle inspira à une main inconnue les Mémoires où est puisé le peu que nous connaissons de sa vie. Elle formula le désir de mourir en terre française, d’y laisser son coeur et de reposer en Pologne. Ce triple voeu sera exaucé. Elle expira le 11 décembre en son hôtel rue de la Victoire, son coeur fut déposé au Père-Lachaise, dans le caveau d’Ornano, et bien plus tard on transféra son corps au cimetière de Kiernozia.

Le chagrin du général d’Ornano fut immense. Il se mesure au fait que cet homme jeune, riche, comblé d’honneurs, qui allait lui survivre quarante-six ans, ne se remaria pas. En revanche on est surpris de constater que la mort de Marie n’a soulevé aucun écho parmi les mémorialistes de Sainte-Hélène. En 1818 ils étaient encore trois, à noter au jour le jour la moindre réaction de l’Empereur : Bertrand, Marchand, O’Meara. Un tel silence ne peut s’expliquer que par l’absence des journaux relatant son décès. On sait en effet que les collections parvenaient souvent à Longwood dépareillées et incomplètes. Il est certain que Napoléon l’ignora jusqu’à sa propre fin. La preuve en est apportée par une phrase de la conversation du 22 avril 1821 avec Bertrand : passant en revue ses legs de conscience et se préoccupant de l’avenir d’Alexandre Walewski il a ce mot révélateur : « Comme Madame Walewska a un autre fils et qu’elle voudra probablement l’avantager… ». Mais, bien que la croyant toujours en vie, il ne formule aucun vœu pour elle. Ainsi mourut dans le plein éclat de sa beauté la seule femme valable que Napoléon ait aimée, à sa manière, inconstante, égoïste et prodigue. Marie, elle, l’aima à la sienne, qui était toute d’abnégation, de désintéressement et de fidélité. Elle attendit longtemps un bonheur qu’elle était pleinement libre de saisir, après six ans d’abandon et de solitude. Et ce bonheur allait lui coûter la vie presque aussitôt.

Leur histoire fait penser à ce mot de Sainte-Beuve :

« On peut juger un homme public, mort ou vivant, avec quelque rudesse ; mais il me semble qu’une femme même morte, quand elle est restée femme par les qualités essentielles, est un peu notre contemporaine, toujours. »

Dr. Guy GODLEWSKI (1913-1983)

Cet article fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°358, d’avril 1988. Il a été rédigé en 1967.

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( 9 février, 2019 )

Quelques figures d’Empire (II).

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CANLER (Louis), 1797-1865. Très jeune, il suit son père, officier des armées de la République. Enfant de troupe, Canler est nommé tambour  par l’Empereur en personne, en juin 1805. En 1811, il s’engage au 28ème de ligne toujours en tant que tambour. Cinq ans plus tard, comme il l’écrit lui-même dans ses « Mémoires », « je quittai les baguettes pour le fusil. Je venais d’être nommé caporal… » C’est dans les rangs de ce régiment qu’il participera à la campagne de Belgique de 1815. En 1820, il entame une brillante carrière dans la police et deviendra, par ses compétences, chef du Service de Sûreté.

CAULAINCOURT (Général Armand-Augustin, marquis de). Grand-Écuyer de l’Empereur, duc de Vicence, 1773-1827. Entré à l’âge de quatorze ans au Royal-Étranger, sous-lieutenant en 1789, Caulaincourt est nommé capitaine au début de la Révolution. Il grimpe rapidement les échelons. En 1797, il est chef d’escadron. Colonel en 1801, il rencontre la même année Bonaparte ce qui marquera le début d’une nouvelle carrière. En 1802, le Premier Consul le nomme aide-de-camp. Caulaincourt est fait général de brigade en 1803.  Il participe à l’enlèvement du duc d’Enghien en mars 1804, en territoire étranger. Grand-Écuyer de l’Empereur en juin 1804, Caulaincourt est nommé général de division en février 1805. Nommé ambassadeur de France en Russie, en 1807, il s’avère être un diplomate confirmé. Il suit Napoléon en Russie, revient avec lui en France en décembre 1812, au terme d’un voyage mémorable de Smorgoni à Paris. Caulaincourt en profitera pour prendre quotidiennement des notes, à l’insu de l’Empereur. Ces derniers formeront un passage de ces Mémoires qui ne paraîtront qu’en 1933. Il participe aux négociations diplomatiques entourant la campagne de Saxe en 1813. Il est nommé ministre des affaires étrangères en novembre de la même année. En 1814, son rôle est primordial lors de la campagne de France et lors du Congrès de Châtillon. Après Waterloo, Caulaincourt est désigné pour siéger au gouvernement provisoire (du 22 juin 1815 au 9 juillet 1815). Cet homme de qualité, fin diplomate et grand serviteur de l’Empire, s’éteint en 1827.

CHASTENAY (Louise-Marie-Victorine de), 1771-1855. Issue d’une famille royaliste, poursuivie par la Révolution, la jeune Victorine se préoccupe de politique. Elle côtoie Bonaparte, Barras, Fouché et d’autres personnages appelés à prendre une importance. Parfaitement à son aise en fréquentant le monde aristocratique et littéraire, elle rencontre madame de Genlis et madame de Staël. Cultivée, très aux faits des événements, elle laissa des « Mémoires » qui témoignent de son esprit d’observation.

DAUTANCOURT (Général Pierre), 1771-1832. Ayant embrassé la carrière des armes en 1792, comme volontaire dans les rangs du 2ème bataillon de Vervins (Aisne), Dautancourt grimpe rapidement les échelons. En 1800, il est capitaine de cavalerie dans la gendarmerie d’élite, en 1804, chef d’escadron et en 1807 major du 1er régiment de chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale. Nommé général de brigade en 1813, il commande, durant la campagne de France, la 2ème brigade de cavalerie de la Garde. De la campagne de Prusse à celle de France, en passant par la campagne d’Autriche, Dautancourt se bat courageusement. Il est mis en non-activité en septembre 1814, puis reprend du service durant les Cent-Jours en tant que commandant de la Gendarmerie de la Garde Impériale. De nouveau licencié au retour du Roi, en 1815, il sera admis à la retraite comme maréchal-de-camp en 1825 et ne reprendra qu’une brève activité dans les années 1830-1832, occupant les fonctions de commandant de la 1ère subdivision et de la 15ème division militaires.

DURAND (Jean-Baptiste-Alexis), 1794-1853. Originaire de Fontainebleau, d’abord apprenti-menuisier à Paris, il décide d’embrasser la carrière des armes en rejoignant les rangs du 1er régiment des Gardes d’honneur. En 1814, après la première abdication, Durand est à Nantes puis à Bordeaux, cherchant à s’embarquer pour l’Amérique. En mars 1815, avec le retour de Napoléon, il devient sous-lieutenant dans la Garde nationale. Arrêté par les Vendéens insurgés à Saint-Maixent, délivré par la gendarmerie au bout de trois semaines, Durand rejoint l’armée. Au moment de la bataille de Waterloo, il est à Soissons. Après la chute de Napoléon on le retrouve à Bordeaux, puis parcourant le midi de la France, en Suisse et en Italie. Expulsé de Rome à cause de sa pauvreté, Alexis Durand s’installe à Fontainebleau, se marie, et exerce son premier métier de menuisier tout en s’adonnant à sa grande passion de l’écriture.

DURAND (Sophie, née COHONSET).  Épouse du général Durand, elle occupait les fonctions de première dame de l’impératrice. 

FAIN (Agathon-Jean-François, baron), 1778-1837. Lorsque le 27 octobre 1795, le général Bonaparte s’installe à l’hôtel de la première division militaire, rue des Capucines, à Paris, il y trouve un jeune garçon de dix-sept ans, « commis dans les bureaux de la Convention ». C’est Fain. C’est à lui que Bonaparte dicta ses premiers ordres de général en chef.  Par la suite il est chargé de la division des archives à la Secrétairerie d’État aux Tuileries. Par la suite il suivra Maret, secrétaire d’État, tous ses voyages officiels, approchant ainsi le Premier Consul, puis l’Empereur. Début 1806, Fain accède au cabinet de Napoléon en tant que secrétaire-archiviste. Nommé baron en 1809, commandeur de la Légion d’honneur et maître des requêtes au Conseil d’État en 1811, il remplace Méneval en mars 1813, alors secrétaire du Portefeuille. Après la première abdication, Fain se fait plus discret, en se retirant en province, dans sa propriété du Loiret. Après son retour de l’île d’Elbe, Napoléon le réintègre dans ses fonctions. Il suivra l’Empereur à Waterloo.

FÉE (Antoine-Laurent-Apollinaire), 1789-1874.  Nommé pharmacien sous-aide en octobre 1809, il participe à la campagne d’Espagne, à propos de laquelle, il laissera d’intéressants  « Souvenirs ».  En 1815, après avoir été reçu Maître en pharmacie au sein de l’École de pharmacie de Strasbourg, Antoine Fée participe à la campagne de Belgique. En avril de la même année, il est nommé pharmacien aide-major à la 3ème division (général Marcognet) du 1er corps d’armée (général Drouet d’Erlon).

FRANCONIN (Commandant François), 1788-1857. Entré au service en 1807 aux fusiliers-grenadiers, il passe caporal en 1810 au  1er régiment de tirailleurs, puis fourrier au même régiment, en mai 1811. Quelques mois plus tard on le retrouve dans les rangs du 2ème régiment de grenadiers avec ce même grade. En  avril 1813, Franconin est nommé sergent-major au 1er régiment de grenadiers, puis lieutenant en deuxième second en mars 1814.  Passé au fameux Bataillon de l’île d’Elbe (4ème compagnie) en mai de la même année, il est nommé après le retour de Napoléon à Paris lieutenant en premier, sous-adjudant-major.

GIROD DE L’AIN (Général Félix) 1789-1874. En décembre 1805, le jeune Girod de l’Ain entre à l’École militaire de Fontainebleau. A sa sortie, il est nommé sous-lieutenant et affecté à titre provisoire au 9ème régiment d’infanterie légère. Il se bat en Pologne et en Espagne. Il sera nommé en 1810 adjudant-major. Début 1812, il quitte le 9ème léger et devient capitaine aide-de-camp du général Dessaix. L’année suivante nous le retrouvons comme aide-de-camp du général Curial. Il participe à la campagne de 1813 en Allemagne et devient chef de bataillon. Girod de l’Ain est engagé dans la campagne de France avec ce même grade. Durant les Cent-Jours, il suit le général Curial nommé par l’Empereur commandant de la 7ème division militaire. Mis en demi-solde après l’Empire, il est néanmoins réintégré dans l’armée dès 1818.

GOURGAUD (Général Gaspard), 1783-1852. Il entre en 1799 à l’École polytechnique, puis rejoint en 1801 l’école d’artillerie de Châlons comme sous-lieutenant. Affecté comme lieutenant en second en 1802 au 7ème régiment d’artillerie à pied Gourgaud devient au début de l’année suivante adjoint au professeur de fortification de l’École d’artillerie de Metz. Mais quelques mois plus tard, il passe au 6ème régiment d’artillerie à cheval. Gourgaud participera à toutes les campagnes de l’Empire. Il est à Ulm, à Vienne, à Austerlitz. Il combat en Prusse et en Pologne. En 1808 il est nommé capitaine, après avoir reçu l’année suivante la croix de la Légion d’honneur. Il se bat en Autriche dans les rangs de son 6ème régiment d’artillerie à cheval. Après un passage en 1810 à la manufacture d’armes de Versailles où il travaille à l’élaboration d’un nouveau fusil, Gourgaud part en Espagne. Il se distingue au siège de Saragosse, puis est rappelé et expédié en mission à Dantzig. Le 3 juillet 1811, Gourgaud est nommé officier d’ordonnance de l’Empereur.  Présent lors de la campagne de Russie, il sauve (une première fois) la vie de Napoléon en découvrant lors de l’incendie de Moscou, un énorme dépôt de poudre dans le Kremlin, où résidait l’Empereur et son état-major. En récompense il reçoit le titre de baron d’Empire alors qu’il n’est encore qu’un simple capitaine. Lors du passage de la Bérézina, Gourgaud traversa par deux fois à la nage ce cours d’eau glacé, afin de reconnaître les rives et permettent ainsi l’établissement des ponts  qui permirent le passage de l’armée. Cet exploit lui valut le grade de chef d’escadron et le titre de premier officier d’ordonnance de l’Empereur ; un titre crée spécialement pour lui.  En 1813, en Saxe, il est non loin de l’Empereur. Lors de la campagne de France, à Brienne, le 29 janvier 1814, il sauve une seconde fois l’Empereur en tuant d’un coup de pistolet un cosaque qui était sur le point de transpercer le souverain de sa lance. Il est nommé par la suite colonel et commandeur de la Légion d’honneur. Après la première abdication, Gourgaud  est admis dans les gardes du corps de Louis XVIII et reçoit la croix de Saint-Louis, puis nommé chef d’état-major de la 1ère division militaire. Au retour de l’Empereur, il participe à la campagne de 1815. Nommé général de brigade et aide-de-camp de l’Empereur le 21 juin 1815, il le suivra dans son exil à Sainte-Hélène. Toutefois, ce personnage, militaire courageux et tout dévoué, est d’un caractère ombrageux, impulsif et jaloux. Le huit-clos si particulier de Sainte-Hélène lui deviendra rapidement insupportable. Il en part le 14 mars 1818.

GRIOIS (Général Charles), 1772-1839. Après avoir achevé ses études, Griois décide d’embrasser la carrière des armes et passe le concours d’entrée de l’École d’artillerie de Châlons en 1792. Il est reçu 26ème sur 47. Nommé lieutenant au 4ème régiment d’artillerie, il est dans les Pyrénées-Orientales en mars 1793, puis regagne la vie civile. En mai 1800, Griois est nommé capitaine en second au 4ème d’artillerie et rejoint  l’état-major de l’artillerie à l’Armée de réserve. Il participe à la campagne d’Italie, puis est nommé capitaine en premier et tient garnison à Brest, à Grenoble et à l’île d’Elbe. Premier chef d’escadron au 1er régiment d’artillerie à cheval en 1803, il est nommé major quelques mois plus tard. Au début de l’année 1806 Griois est chef d’état-major de l’Armée de Naples, nous le retrouvons trois ans plus tard en Autriche. Il y arrive alors que la campagne est achevée et regagne l’Italie. En juin 1811, il est nommé colonel du 4ème régiment d’artilleur à cheval et prend part à la campagne de Russie. En 1813, Griois accède au grade de major de l’artillerie de la Garde et participe à la  campagne d’Allemagne. L’année suivante, il est attaché à la cavalerie de la Garde, placée sous les ordres de Nansouty, puis de Belliard et enfin de Sébastiani. Nommé directeur de l’artillerie à Mézières, durant la Première Restauration, il est chargé au  retour de l’Empereur en mars 1815, d’organiser la défense des places de l’Ardenne, sous les ordres du général Vandamme. A la fin de 1815 Griois occupe les fonctions de directeur d’artillerie au Havre. Il était commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur (12 août 1813) et chevalier de l’ordre royal de Saint-Louis. Griois était également chevalier de la Couronne de Fer et enfin baron de l’Empire depuis le 16 août 1813.

C.B. 

A suivre.

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( 23 janvier, 2019 )

Maréchaux et généraux tués en Allemagne, en 1813…

coehorn.jpgCette liste est extraite de l’ouvrage de Georges BERTIN et intitulé « La campagne de 1813 » (E. Flammarion, 1895).   

MORAND, général de division, tué au combat de Lunebourg (Saxe), le 2 avril 1813, à l’âge de 55 ans.

BESSIERES, maréchal, duc d’Istrie, tué d’un boulet de canon au combat de Poserna, le 1er mai 1812, à l’âge de 44 ans.

GOURE, général de brigade, tué à la bataille de Lützen, le 2 mai 1813, à l’âge de 45 ans. 

GRILLOT, général de brigade, meurt le 19 mai 1813, des suites de blessures reçues à la bataille de Lützen, à l’age de 47 ans. 

DUROC, duc de Frioul, général de division, grand maréchal du palais, est emporté par un boulet de canon au combat de Reichenbach, le 22 mai 1813. Il était âgé de 41 ans. 

KIRGENER DE PLANTA, général de division, tué à la même affaire et par le même boulet qui emporta Duroc. Il était âgé de 45 ans. 

PASTOL, général de brigade, tué au combat de Narkirch, le 31 mai 1813, à l’âge de 43 ans. 

BRUGNIERE, dit BRUYERE, général de division, tué au combat de Gorlitz, le 5 juin 1813, à l’âge de 41 ans. 

SICARD général de brigade, meurt le 13 juin 1813 des suites de blessures reçues à la bataille de Lützen, le 2 mai 1813, à l’âge de 40 ans. 

SIBUET, général de brigade, tué dans un combat sur le Bober, en avant de Loewemberg, le 29 août 1813.

VACHOT, général de brigade, tué le 23 août, en enlevant la position de Wolfberg aux Prussiens. Il était âgé de 50 ans. 

REUS, général de brigade, tué à la bataille de Dresde, le 26 août 1813. 

DUNESME, général de brigade, tué  à la bataille de Kulm, le 30 août 1813, à l’âge de 46 ans. 

COMBELLE, général de division, meurt le 15 septembre 1813, des suites de blessures reçues à la bataille de Dresde le 26 août. Il était âgé de 39 ans. 

LABOISSIERE, général de brigade, meurt le 15 septembre 1813, des suites de blessures reçues à la même bataille (26 août) ; il était âgé de 32 ans. 

AZEMAR, général de brigade, tué au combat de Gross-Drepnitz, le 17 septembre, à l’âge de 47 ans. 

CACAULT, général de brigade, meurt à Torgau le 30 septembre 1813, des suites de deux amputations pour blessures reçues à la bataille de Interbock ou de Dennewitz (Prusse), le 6 du même mois. Il était âgé de 47 ans. 

FERRIERE, général de brigade, tué au combat de Wachau (Saxe), le 16 octobre 1813, à l’âge de 42 ans. 

BACHELET-DAMVILLE, général de brigade, tué au combat de Goslar, le 16 octobre 1813, à l’âge de 42 ans.  

FREDERICKS, général de division, tué à la bataille de Leipzig, le 18 octobre 1813, à l’âge de 40 ans. 

MAURY, général de brigade, tué à la même bataille, à l’âge de 48 ans. 

ESTKO (SIXTE d’), général de brigade, tué à la même bataille, à l’âge de 39 ans. 

CAMUS-RICHEMOND, général de brigade, tué à la même bataille, à l’âge de 39 ans. 

VIAL, général de division, tué à la même bataille, à l’âge de 47 ans. 

COEHORN, général de brigade, tué devant Leipzig, le 19 octobre 1813. Il était âgé de 47 ans. 

PONIATOWSKI (maréchal prince) se noie dans l’Elster, le 19 octobre 1813. il était âgé de 47 ans. 

BAVILLE, général de brigade, tué devant Magdebourg, le 24 octobre 1813, à l’âge de 56 ans. 

COULOUMY, général de brigade, meurt le 29 octobre 1813 des suites de Blessures reçues le 19 du même mois. Il était âgé de 43 ans. 

DELMAS, général de division, meurt le 30 octobre 1813, des suites des blessures reçues à la bataille de Leipzig, à l’âge de 43 ans. 

BOYER, général de brigade, meurt le 30 octobre 1813, des suites de blessures reçues devant Leipzig, le 19 du même mois. Il était âgé de 38 ans. 

MONTMARIE (LEPELLETIER de), général de brigade, meurt le 2 novembre 1813, des suites de blessures reçues à la bataille de Leipzig, le 19 octobre. Il était âgé de 40 ans. 

AUBRY, général de brigade, meurt à l’hôpital de Leipzig, le 10 novembre 1813, à la suite de l’amputation ce la cuisse droite, à l’âge de 40 ans. 

BRESSAND (ou BREISSAND), général de brigade, meurt à  Dantzig, le 2 décembre 1813, des suites de blessures reçues pendant la campagne. Il était âgé de 43 ans.       

ESCLEVIN, général de brigade, tué au combat de Schemetz (Bohême), le 28 décembre 1813, à l’âge de 48 ans. 

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( 11 décembre, 2018 )

Un témoignage méconnu sur la campagne de Russie. Récit d’Amédée de Pastoret (2ème partie et fin)

Faber1

L’Empereur fait halte, il met la Garde en bataille, détache toute sa cavalerie à droite pour l’éclairer et pour tenir en respect quelques pulks de cosaques qui s’y montraient et fait un mouvement vers ce côté. Tout à coup l’ennemi démasque sur le flanc gauche une batterie qu’il avait cachée, à deux tiers de portée, et nous envoie des partis de cavalerie par le même flanc, fait paraître ses cosaques à droite et en tête et nous attaque en queue sur la chaussée. L’Empereur change à l’instant de front de bataille, jette la Jeune Garde et la grosse cavalerie sur la droite pour tenir les Russes en respect, laisse sur la route les traînards, à qui le nombre donnait l’apparence d’un corps considérable, pousse un renfort sur les derrières, et se porte avec la Vieille Garde en ligne sur la gauche. A un signal, les officiers sont rassemblés et se forment en cercle

«-Messieurs, leur dit l’Empereur, si vous étiez d’autres hommes, si vous étiez d’une autre nation, je chercherais peut-être un moyen d’exciter votre courage ou de vous cacher le péril. Mais vous êtes Français! Voyez notre position; ce n’est point moi qu’il faut servir, c’est nous, c’est l’Empire, c’est la France qu’il faut sauver. Le danger est pour nous tous, unissons-nous tous pour le repousser. Nous le repousserons. Allez, messieurs, souvenez-vous que le salut de tous est le salut de chacun. »

Les officiers rentrent dans le rang, les bataillons se forment en ligne, le mouvement s’opère, la colonne s’avance prête à donner. Colbert, rappelé avec ses lanciers, et Lefebvre-Desnouettes avec le reste de la cavalerie légère de la Garde chargent l’ennemi et le dispersent.

Cependant, les batteries russes nous foudroyaient toujours.

L’Empereur, que l’on avait très bien reconnu, était leur point de mire c’était à lui qu’on adressait les coups. Il le voyait, mais, calme et tranquille, la canne d’une main et la lorgnette de l’autre, continuait à observer les Russes et à diriger les mouvements de ses troupes.

« -Sire, lui disait le prince de Neuchâtel, Votre Majesté est trop exposée ici. Vous devriez vous retirer.

-Bah bah répondit-il. Il y a longtemps qu’un boulet ne m’a passé entre les jambes; je veux voir s’ils me connaissent encore. »

Il  disait, et les sifflements qui se répétaient autour de nous, et les coups qui de moments en moments portaient plus juste ne prouvaient que trop combien on avait raison de craindre pour lui.

J’étais à la gauche du prince de Neuchâtel, et devant les officiers de grenadiers.

« -Ôtez-vous de là, me dit le prince, vous m’empêchez de donner l’ordre.

-Mais, monseigneur, lui répondis-je, où voulez-vous que je me mette ?

-Là, à ma droite. »

J’obéis, je passai à sa droite. Un des chefs de bataillon du premier régiment s’avance à ma place pour prendre l’ordre, et, avant d’avoir pu le recevoir, il tombe, emporté par un boulet.

Mais déjà, une de nos batteries avait été montée. Son feu éteignit le feu ennemi les charges de cavalerie ne furent pas moins heureuses les cosaques qui se trouvaient devant nous, craignant d’être abandonnés de droite et de gauche, faisaient mine de se retirer; la route était libre.

Mortier, maintenant c’est votre affaire, chassez-moi ces gens-là, dit l’Empereur au duc de Trévise, et il donna le signal du départ.

Cette journée de Krasnoïé fut le prélude et comme le signe avant-coureur de celles de la Bérézina. Les pertes que nous fîmes le  17 et le 18 en équipages, en artillerie et en chevaux furent énormes. Là, presque un tiers de nos voitures fut pris, le Trésor perdit deux millions en espèces, et un des fourgons du trophée fut noyé. Là, le vice-roi laissa une partie de ses meilleures troupes, massacrées dans cette surprise et dans le combat sanglant qui en fut la suite. Là, enfin, périt une grande partie de la Jeune Garde, avec laquelle le duc de Trévise soutint toute la journée l’effort des ennemis pour conserver Krasnoë et maintenir la communication des divers corps d’armée. Là enfin périt mon ami Villebranche, sorti de Smolensk avec le vice-roi. Il marchait dans sa colonne et se trouvait au centre du bataillon carré que l’on forma pour résister mieux. Un colonel, dont j’ignore le nom, fut blessé à côté de lui. Villebranche, bon et généreux, lui prodigua, sans considérer le danger, tous les soins qu’il put imaginer.

Pendant qu’il remplissait ce devoir pieux, un boulet l’atteignit entre les épaules et emporta en même temps la tête du colonel.

L’Empereur n’avait que trop senti le malheur de l’indiscipline et du désordre. Il voulut, autant qu’il serait en lui, les empêcher. Le 10 novembre, il donna un ordre général, et pendant toute cette journée, l’armée, ou du moins le corps de bataille présenta un spectacle aussi imposant que redoutable. Nous suivions la grand’route qui conduit de Smolensk à Minsk et qui, jusqu’à Tolotchine, est bordée d’une double rangée d’arbres plantés avec soin. A droite et à gauche, la cavalerie marchait, chargée de nous éclairer. Devant nous, deux bataillons d’infanterie, avec deux pièces de canon, formaient l’avant-garde ordinaire que tout corps jette devant soi, et précédaient la voiture de l’Empereur conduite par le duc de Vicence [le général de Caulaincourt], grand écuyer, celle du prince de Neufchâtel, major général, et celle du comte Daru, intendant général de l’armée; toutes les autres avaient été jetées derrière. Après cette avant-garde, venait le corps de bataille. L’Empereur marchait le premier, seul, suivi du major et de l’intendant général allant ensemble, et du duc de Frioul [le général Duroc], grand maréchal du palais, qui conduisait son traîneau. Derrière lui, le maréchal duc de Dantzig [le maréchal Lefebvre], commandant la Garde, venait, l’épée à la main, et la Garde suivait, rangée comme un jour de parade. Chaque général de division était à la tête de sa division, chaque général de brigade à la tête de sa brigade; chaque colonel menait son régiment, et chaque capitaine, sa compagnie.

Aucun officier n’avait pu et ne pouvait, sous quelque prétexte que ce fût, quitter son poste spécial. Les soldats, rendus à la discipline, marchaient à leurs rangs et dans un ordre parfait. Un pas uniforme et égal semblait réunir en un seul tant de mouvements divers, et le silence profond qui régnait dans cette immense troupe n’était troublé que par le cri ferme et court du commandement que les officiers répétaient à temps égaux, de rang en rang, et qui, de la Garde, passait aux différents corps qui la suivaient.

L’ennemi nous observait de loin, mais cette marche régulière et calme lui imposa tellement que pendant quelques jours il ne nous attaqua plus. En effet, on ne pouvait se défendre d’une sorte d’émotion en considérant ce spectacle nouveau il semblait que l’armée tout entière ne faisait qu’un seul corps ce n’était plus une retraite, c’était une marche tranquille et volontaire ce n’étaient plus des hommes découragés, désunis, abattus par les privations, c’étaient des soldats vaillants, guidés par le chef le plus habile et soumis à la discipline la plus sévère. Mais, cette discipline même sembla trop rigoureuse aux officiers ceux qui devaient la défendre furent les premiers à l’affaiblir ce bel ordre disparut promptement, et nous retombâmes dans le malheur que l’on avait voulu éviter.

Nous arrivâmes à Liady par un froid très vif. La route longe en cet endroit une petite rivière qui couvre ce village la négligence apportée depuis longtemps dans cette partie de l’administration publique faisait que le chemin était coupé par une descente assez rapide, d’environ cinq à six pieds. Le verglas qui la couvrait, la neige et la glace rendaient le passage plus que difficile. Le service léger arriva; puis, l’avant-garde. Tous les chevaux tombèrent, les hommes éprouvèrent le même accident et ce seul petit endroit retarda de trois ou quatre heures notre marche. Je n’ai cité ce trait insignifiant que pour montrer combien les choses qui paraissent de loin les plus simples pouvaient acquérir une funeste importance dans la position où nous nous trouvions.

Liady fut le premier village où nous trouvâmes quelques habitants, bien épars, bien tremblants à la vérité, mais assez courageux et assez raisonnables pour nous attendre et pour préférer de mauvais traitements pendant cinq à six jours à l’incendie de leurs chaumières. Les juifs reparurent, et, avec eux, les moyens de vivre exclus de la Russie. Ils se présentèrent avec une sorte d’empressement dès que nous eûmes touché la terre qu’il leur est permis d’habiter, et des sacrifices d’argent assez considérables les engagèrent à employer pour nous leur active industrie et les ressources dont ils pouvaient disposer.

C’est à Liady aussi que dut s’arrêter l’incendie qui, sur la route, avait consumé les villes et les villages. L’Empereur, irrité de l’incendie de Moscou, avait ordonné de traiter de la même manière toutes les habitations russes. L’ordre fut exécuté avec un empressement que la rigueur du froid pouvait seule excuser, jusqu’au moment où nous revînmes dans la Russie Blanche. Là, l’Empereur arrêta le cours de cette dévastation et donna des ordres pour punir des excès de ce genre, s’il s’en commettait à l’avenir. Ces ordres, malheureusement, ne furent pas exécutés. Kosiany, qui suit Liady, nous vit arriver par le même froid rigoureux; nos marches alors étaient très pénibles, et nous ne croyions pas, je l’avoue, avoir rien de plus dur à éprouver, lorsqu’un dégel momentané vint nous Infliger un autre tourment.

La neige qui couvrait la terre, et celle qui tombait incessamment du ciel se convertissaient en eau une boue épaisse, remuée par le passage de cette multitude, finit par rendre la route comme impraticable; beaucoup de voitures y restèrent, beaucoup de pièces d’artillerie y furent abandonnées, et ceux qui, par prudence, s’étaient réduits aux traîneaux y perdirent à la fois et le bagage transporté et les moyens de transport.

Notre étape fut de neuf lieues pour arriver à Doubrovna. J’y entrai de bonne heure, et j’y trouvai quelques restes de la garnison de Vitebsk et quelques employés qui avaient fui de ce côté.

«-Messieurs, leur dis-je: je ne suis plus et ne puis plus rien pour vous; tout nous est commun, maintenant, espérance et danger; aidons-nous les uns les autres et tâchons de nous conserver. J’ai encore cinq cents roubles; si vous en avez besoin, nous partagerons c’est tout ce que je puis faire. »

Presque tous refusèrent. Et depuis, je n’ai revu que six hommes de tous ceux qui composaient la grande administration d’un pays. Nous trouvâmes à Doubrovna jusqu’à du vin; nous avions une bonne chambre avec des fenêtres, un plancher de bois pour nous coucher, et un poêle pour échauffer l’air; aussi nous promettions-nous la meilleure nuit dont nous eussions joui depuis longtemps. Mais à cinq heures, des cris épouvantables se firent entendre, et le triste « Houra ! Houra ! » ne nous apprit que trop ce dont il s’agissait. En un moment, tout le monde fut sur pied, la Garde prit les armes; on se fusilla pendant une demi-heure, et les cosaques s’enfuirent avec le peu d’infanterie qu’ils avaient prise pour les soutenir. Nous aurions bien voulu rentrer dans la ville, mais l’Empereur était levé, et quelques instances qu’on put lui faire. il donna le signal du départ. L’Empereur mit de la fermeté pendant la retraite à résister aux demandes et aux suggestions de ceux qui l’entouraient. Trouvions-nous un meilleur séjour, un village moins dévasté,

un magasin un peu plus considérable, tous, nous voulions y rester.

«-Un jour ! Disions-nous, un jour est si peu; nous sommes si las et nous avons tant souffert ! » De bouche en bouche, ces mots arrivaient jusqu’à l’Empereur.

 «-Messieurs, répondait-il, un jour est beaucoup il ne faut pas nous arrêter. Marchons. »

Et quelquefois, il marchait le premier à notre tête. Une cruelle expérience ne lui avait que trop appris combien quelques jours de retard pouvaient amener de malheurs et il mettait à profit cette science acquise à si haut prix.

Que de raisons nous avions alors de nous hâter !  Koutousov nous poursuivait, harcelait nos derrières, et faisait chaque jour de nouveaux efforts pour nous arrêter. A droite, le comte Wittgenstein tenait en échec sur Sienno M. de Gouvion et s’apprêtait à fondre sur nous. A gauche, l’amiral Tchitchagov, auquel le prince de Schwarzenberg s’était  bien gardé de barrer le passage, s’avançait par Bobrouisk.

Vitebsk et Smolensk étaient à l’ennemi; Minsk et Moguilev allaient tomber en son pouvoir; la route était couverte de partisans et de cosaques. Le froid augmentait rapidement, nos pertes se multipliaient tous les jours, et nous pensions à nous arrêter, et nous voulions nous reposer paisiblement au milieu d’un froid inconnu même dans ces climats et dans une disette absolue de vivres et de munitions !

Orcha, où nous vînmes après Doubrovna, est située sur le Dnieper; c’était une petite ville assez florissante, où les jésuites avaient un collège, et les négociants d’Ukraine, un entrepôt. Nous nous crûmes sauvés quand nous y arrivâmes. Depuis Moscou, c’est ainsi que l’on allait d’espérances en espérances, et que l’on croyait devoir trouver le repos et la sûreté dans chaque ville dont on approchait. Ghiatz, Viazma, Smolensk, Orcha, furent ainsi le but de tous les désirs et le terme de tous les efforts et ce ne fut pas un des moindres moyens qui contribuèrent à soutenir la longue constance qu’il fallut mettre en usage.

Enfin, nous passions à Orcha le Dnieper pour la dernière fois, et chacun de nous salua d’un cri joyeux cette autre rive sur laquelle nous ne pouvions croire qu’on nous poursuivît.

« - J’ai passé bien des fleuves dans ma vie, disait le général Dumas, intendant général de l’armée, qui depuis quarante ans avait servi à la baie d’Hudson et à la côte de Coromandel, sous les murs de Moscou et sous ceux d’Alexandrie, à Madrid et à Berlin, à Londres et à  Vienne, j’ai passé bien des fleuves dans ma vie, je n’en ai jamais franchi un avec autant de plaisir que celui-ci. »

Le Dnieper semblait en effet une barrière naturelle entre la Pologne et la Russie, et nous espérions qu’il arrêterait l’effort de l’ennemi et la vivacité de la poursuite il n’en fut pas tout à fait ainsi. L’Empereur avait eu besoin pour arriver de traverser la foule des chevaux et des voitures qui se pressaient à la tête des colonnes, et il avait vu avec indignation nos pièces et nos caissons abandonnés faute de moyens de transport, tandis qu’une multitude de fantassins et de traînards montaient insolemment les chevaux qu’ils avaient dérobés. En entrant à Orcha, il s’établit à la tête du pont, et là, une canne à la main, il remplit deux heures durant les fonctions de vaguemestre général. Les voitures arrivaient en file sur le pont il demandait à qui elles appartenaient, retenait avec son inconcevable mémoire le nombre de celles de chacun, en laissait aller une partie, faisait brûler les autres, et donnait les chevaux à l’artillerie. Là, un maréchal avait deux voitures, un officier général une, M. le prince de Neuchâtel six, et ainsi des autres. Tous les hommes montés, et qui n’avaient pas le droit de l’être, furent mis à pied. Cette révision, si elle eût toujours été faite avec le même soin, eût presque remonté l’artillerie. Mais, au bout de deux heures, il s’ennuya il s’en alla et laissa le prince de Neuchâtel, qui s’ennuya plus vite encore de ce métier nouveau d’échelon en échelon, cette charge descendant toujours fut confiée enfin à un officier d’état-major. La nuit vint, tout le monde passa librement et le désordre recommença. Ce n’était pas sans peine que ceux de nos camarades qui nous précédaient étaient arrivés à Orcha.

Bergognié, qui était un d’eux, courait la poste sur une route de traverse (car la poste, rétablie par nous, subsistait encore), couché à demi sur un traîneau de quatre pieds de long, et couvert d’une énorme pelisse. Des hommes à cheval l’arrêtent, c’étaient des cosaques égarés l’un d’eux s’approche et l’interroge en polonais sur la route qu’il doit suivre. Bergognié se tait; les cosaques insistent, se fâchent. Enfin, le paysan qui conduisait le traîneau répond. Les partisans s’éloignent et Bergognié gagne Liady, tout étonné de n’être point prisonnier et d’avoir rendu service à l’ennemi.

Nous trouvâmes quelques approvisionnements dans la ville des magasins y avaient été établis par les soins de ce marquis d’Alorna, Portugais de la maison de Bragance, qui avait servi la cause de la révolution dans son pays et qui, homme de naissance, d’esprit et d’honneur, vécut sans éclat, passa sans gloire et mourut misérablement, parce qu’il n’avait jamais fait l’emploi convenable de ses rares qualités. Il était alors gouverneur des pays de Moguilev, fort aimé des habitants, adoré de ses soldats, et bien vu de l’Empereur. Il se joignit à notre marche, et ce fils des princes de Lisbonne vint mourir à Königsberg pour un prince étranger[1].

Depuis notre départ de Smolensk, une inquiétude assez légitime tourmentait l’Empereur. Le duc d’Elchingen, qui faisait l’arrière-garde, était fort éloigné de nous. La communication était interrompue et l’on n’avait que trop de raisons de craindre que son corps d’armée déjà affaibli ne fût pas en état de résister aux efforts continuels de l’ennemi. Un officier arriva tout d’un coup aàOrcha, qui annonça que le maréchal le suivait de près. Une suite de belles et savantes manœuvres, de combats sanglants et d’affaires heureuses le ramenaient enfin. Dix fois il avait passé le Dnieper, marchant sans cesse, combattant sans relâche pendant des journées de quinze heures et des marches de vingt lieues, faisant face de tous côtés, trompant l’ennemi quand il ne pouvait le vaincre, encourageant les officiers par ses promesses et les soldats par son exemple et conservant toujours, au milieu des plus cruelles privations, la force de son caractère, de son courage et de sa volonté. Il rejoignit, avec six mille hommes exténués de faim, de froid, de fatigues, manquant de tout, n’ayant plus même de munitions pour se défendre, mais enfin il arriva. L’Empereur eut une véritable joie de le revoir et dit hautement qu’il aurait donné une province pour le conserver.

Ce n’était pas un homme bon que ce duc d’Elchingen, mais c’était un homme habile, et son retour causa dans l’armée une satisfaction universelle[2].

D’Orcha, nous nous dirigeâmes vers Kokhanovo par la route de Minsk. Cette route est une des plus belles que j’aie vues, mais elle est aussi une des plus tristes. Le renouvelle- ment continuel des mêmes scènes n’a jamais rien que de fatigant qu’on juge de ce que ce devait être dans de telles circonstances. Il serait difficile, par exemple, de se faire une idée précise de la tristesse des départs. Lorsque, à cinq ou six heures du matin, par la nuit la plus sombre et le froid le plus rigoureux, il fallait quitter notre feu, quelquefois même notre cabane, pour nous remettre en route, l’obscurité profonde qui nous entourait, la neige qui tombait sur nos têtes, les glaces qui rendaient nos pieds chancelants, le besoin de nourriture qui renaissait avec plus de force au moment du réveil, l’affaiblissement total, de l’individu, l’incertitude des événements qui allaient suivre et la certitude des souffrances que nous ne pourrions éviter, toutes ces causes réunies portaient dans l’âme un découragement que je ne saurais rendre il est affreux de l’avoir éprouvé et il serait pénible même de le peindre. Alors, se réveillaient en foule tous les souvenirs de notre jeunesse et de notre prospérité ces souvenirs étaient amers, comme tous ceux qui sont dépouillés d’espérances.

Par degrés cependant, ces tristes impressions s’affaiblissaient  un peu. Le jour paraissait, le soleil, qui se levait pour nous, semblait réchauffer les âmes aussi bien que les corps le chemin était un peu plus libre, le hasard nous avait procuré quelque nourriture, nos forces se ranimaient, le courage revenait avec la force, et l’espérance avec le courage; alors, nos réflexions n’étaient plus sans douceur, et nos regrets sans consolations nous resserrions dans notre pensée les liens qui nous rattachaient à la vie et si, au bout d’une ou deux heures de semblables rêveries, un penchant naturel nous ramenait les uns vers les autres, nous nous rapprochions volontiers, nous parlions du passé et même de l’avenir, pour éviter de parler du présent nous nous racontions les détails ou les aventures de la campagne, et c’est ainsi que j’ai recueilli sur le séjour de l’Empereur à Moscou et sur le commencement de la retraite quelques-uns des détails que je vais essayer de placer ici.

La prise de Smolensk avait répandu chez les Russes une sorte de terreur. Barclay de Tolly, qui les commandait, se retira. Le prince Koutousov, son successeur, changea dès lors son plan de campagne, et l’on pourrait presque rapporter à ce moment-là ce système de défense qui n’opposait à l’ennemi que les difficultés nécessaires pour l’engager plus avant, si

M. de Koutousov avait pu être assez habile pour concevoir un pareil projet, s’il avait eu assez de force pour l’exécuter et si, d’un autre côté, les combats de Valoutino et de Borodino et la bataille de Mojaïsk n’avaient prouvé que l’on voulait tenter les derniers efforts avant d’abandonner Moscou.

L’armée entra dans la ville sainte le 14 septembre au soir, presque sans trouver de résistance. On conçoit la joie qu’éprouvèrent les soldats, après tant de travaux et de si longues privations, en arrivant dans une cité grande et riche où ils devaient se reposer de leurs fatigues. L’ordre le plus parfait régna dans les premiers moments. Le roi de Naples traversa la ville avec l’avant-garde, sans y causer le moindre dommage.

L’Empereur vint ensuite, avec sa Garde, et entra à cheval. Les rues étaient désertes, les maisons abandonnées. Il s’étonna de  cette solitude, demanda si l’on s’était occupé de former une administration municipale, et, sur la réponse négative du général Dumas, fit appeler un homme qu’il aperçut à la fenêtre c’était un apothicaire allemand, qui vint en tremblant de tout son corps. L’Empereur l’interrogea sur les moyens les meilleurs pour mettre à profit les immenses approvisionnements de Moscou, et voulut surtout savoir s’il n’était resté personne à qui l’on pût confier les soins de l’administration municipale. L’Allemand ne répondit qu’assez imparfaitement aux questions de ce genre et l’Empereur chargea le général Dumas de tirer de cet homme toutes les lumières qu’il pourrait fournir et de lui apporter le soir à signer l’organisation municipale de Moscou. Le soir arriva, et le général Dumas n’apporta rien. Il déclara que ceux des habitants un peu considérables qui étaient restés se refusaient avec opiniâtreté à toute espèce d’organisation, et qu’ils préféraient le pillage violent au pillage organisé. L’Empereur s’impatienta depuis longtemps déjà, il retenait l’armée, avide de butin; il lui céda alors, et les soldats, avides d’or, de vin, de fourrures, se répandirent de tous côtés. Le pillage commença. Deux heures après, l’incendie suivit. Rostopchine, qui avait tout préparé, avait laissé pour instruction à ses agents de ne mettre le feu à la ville que lorsqu’ils la verraient livrée aux soldats. Cet ordre barbare fut exécuté de point en point, et un océan de flammes enveloppa tout d’un coup et le peu d’habitants qui avaient eu le courage de s’attacher à leurs vieilles demeures, et les soldats et les officiers qui jouissaient tranquillement de leur mieux être; deux ou trois fois en quinze heures, chacun fut obligé de changer de logement et d’aller .de maison en maison demander un asile. Cet immense désastre commença au milieu de la nuit et grandit librement de tous côtés. L’Empereur, logé au Kremlin, fut enveloppé par les flammes et n’en sortit qu’avec peine. Il se retira d’abord au palais Petrowski; tous ceux qui le suivaient eurent à traverser une avenue embrasée, où les équipages ne s’écoutèrent qu’à grand peine. Le feu sembla s’apaiser quelques moments et reprit ensuite avec une nouvelle violence. Enfin, il s’éteignit, et l’on put mettre à profit les ressources que Moscou renfermait. Ces ressources étaient immenses des fabriques de sucre, des entrepôts de denrées prohibées, des approvisionnements préparés pour l’hiver dans toutes les maisons, des farines de Kalouga, des eaux-de-vie et des vins de tous les pays, des magasins de draps, de toiles et de fourrures offraient encore pour six mois d’approvisionnements assurés. Une mauvaise administration dissipa tout en un moment. Le général Dumas, intendant général de l’armée, était affaibli par la maladie, et ne dirigeait plus que d’une main tremblante cette vaste machine. L’avidité mit à profit sa faiblesse, et un désordre affligeant entraîna un nouveau pillage qui, pour être moins violent, n’en fut pas moins désastreux que celui qui l’avait précédé. Les pains de sucre, les boîtes de thé, les bouteilles de vin étaient jetés au hasard dans les rues. Chaque officier s’en faisait faire une provision par les soldats chaque général envoyait un officier piller pour son compte, un abus funeste remplaça partout un usage utile et, au bout d’un mois, Moscou aurait dû être évacué, ne fût-ce qu’en raison de la disette prochaine. Il est juste cependant de dire que ces provisions, enlevées et jetées de la sorte dans les voitures particulières, contribuèrent beaucoup a nous sauver dans la retraite, et que tel d’entre nous a été trop heureux, près de la Bérézina, de retrouver un morceau de sucre, ou de boire un peu de café de Moscou pour soutenir ses forces. Le pillage le plus utile, s’il est permis d’employer ce mot, fut, sans contredit, celui des fourrures. Beaucoup de peaux précieuses furent perdues, sans doute, mais aussi beaucoup de soldats eurent des pelisses plus ou moins amples qui leur sauvèrent la vie. C’était un spectacle assez bizarre que de voir dans nos marches l’effet que produisait ce nouveau vêtement, associé aux vêtements anciens. Ici, un cuirassier portait un manchon sur son casque là, un grenadier cachait son uniforme sous une pelisse doublée de satin rose plus loin, un officier enveloppait son habit chargé d’or d’une peau à peine préparée.

L’Empereur avait nommé le duc de Trévise gouverneur de Moscou. M. Lesseps, auparavant consul général de France, en fut intendant, et l’un des premiers soins de l’administration, après l’établissement d’une municipalité, fut la distribution des secours que l’Empereur accordait aux Français restés dans Moscou. Pendant ce temps, nos corps s’avançaient encore; l’un était sur la route de Kalouga, l’autre sur la route de Tver. Le roi de Naples, qui commandait le premier, eut quelques affaires d’avant-garde avec l’ennemi sa défaite sur ce point n’eût été qu’un faible malheur; mais les Russes le connaissaient assez pour craindre sa bravoure, beaucoup plus que sa prudence on ne pensa point à le vaincre, on chercha à le tromper. Quelques propositions de paix furent jetées en avant, il s’y laissa aller il persuada à l’Empereur, ce qu’il croyait lui-même, qu’il pourrait conclure de la sorte un traité que l’ennemi paraissait désirer, et tous deux donnèrent à de vaines négociations un temps précieux. Le Roi était séduit par l’apparence du rôle qu’il croyait jouer, et par les éloges que lui prodiguaient à dessein tous ceux des ennemis qui l’approchaient.

L’Empereur, enivré de ses succès, fier de dater de Moscou les règlements d’administration intérieure de l’Empire, habitué à dicter la paix dans la capitale de ses ennemis, pensait suivre en ce moment sa route ordinaire il croyait que Moscou renfermait encore des ressources abondantes, et, par crainte, le général Dumas lui cachait la disette prochaine. Il croyait que les autres corps d’armée exécutaient librement tous les mouvements qu’il avait prescrits, et, par faiblesse, le prince de Neuchâtel ne lui disait ni la lenteur de M. de Schwarzenberg, ni les fautes du duc de Bellune [le maréchal Victor], ni les combats de M. de Gouvion. Il croyait que les ennemis se dissipaient devant lui, que leurs forces étaient anéanties et leurs espérances détruites, et, par ambition, Lelorgne d’Ideville, notre camarade, secrétaire interprète, qui devait connaître la Russie qu’il avait habitée et dont il entendait la langue, lui répétait que les cosaques ne formaient pas plus de deux régiments, que les grands froids étaient très éloignés, que les journaux russes étalent remplis d’invectives contre Alexandre, et que le Sénat de Pétersbourg viendrait à genoux lui demander la paix.

Un moment dissipa toutes ces idées brillantes. Les ennemis avaient vu arriver les froids de l’hiver ils savaient par leurs nombreuses Intelligences que nos approvisionnements étaient épuisés; ils rompirent brusquement ces demi-négociations, auxquelles il était si difficile de croire, et la connaissance forcée de l’état de nos ressources apprit enfin à l’Empereur qu’il fallait partir. Les corps envoyés sur Tver et Toula se replièrent, les avant-postes furent relevés et changés de direction, le vice-roi fut d’avant-garde sur la route de Kalouga, par Borowsk, le duc d’Elchingen se porta sur celle de Mojaïsk, l’Empereur, avec la Garde, marcha sur les traces du vice-roi, et le duc de Trévise resta dans Moscou avec l’ordre de faire sauter le Kremlin et d’évacuer ensuite une position qui n’avait plus d’importance et que l’on ne pouvait plus guère détendre.

La sortie de Moscou était semblable à un triomphe. Les dépouilles des vainqueurs paraissaient de toutes parts, et l’orgueil que l’on sentait à les emporter était plus grand peut-être que le plaisir que l’on éprouvait à les posséder plus de dix mille voitures composaient alors le convoi du grand quartier général, et cette foule d’équipages venait en entier de Moscou où chaque maison en renfermait cinq ou six chaque soldat avait un bagage, chaque officier un fourgon, ou un drojki, ou un wurst, ou une calèche, ou une berline, attelés d’un nombre plus ou moins grand de chevaux dans ces voitures les fourrures, le thé, le sucre, les livres, les tableaux, les actrices du Théâtre de Moscou étaient entassés pêle-mêle tous les effets pillés par les soldats avaient passé entre les mains des officiers, l’argent des officiers avait passé en échange entre les mains des soldats, et ce ne fut pas une des moindres raisons de l’insubordination et du désordre, lorsque tous nos bagages eurent été pillés, que la pauvreté de ceux qui devaient commander et l’espèce d’opulence de ceux qui devaient obéir. Ce départ dura trois jours et le quartier général était déjà à Borowsk, que les équipages filaient encore. Arrivé sur ce point, l’Empereur apprit que l’ennemi avait pris position à Malojaroslavets; il vint à Grodnia, puis à Malojaroslavets même, le fit attaquer le 24 par le 4ème  corps, et engagea

le 1er, commandé par le prince d’Eckmühl [le maréchal Davout]. Dans la journée du 25, tout alla bien jusqu’au soir, mais à cinq heures, l’ennemi découvrit les collines qui couronnent la plaine en arrière, et foudroya nos soldats quelques charges furent essayées sur ce point et le furent sans succès; l’Empereur, dans son impatience, voulut s’avancer lui-même. La partie de son état-major qui ne l’avait pas suivi attendait le moment et l’ordre de l’aller rejoindre, quand, tout à coup, on le vit revenir au galop il était poursuivi par un essaim de cavalerie légère.

« -Allons, messieurs ! dit-il en arrivant. »

Les cosaques qui le poursuivaient s’arrêtèrent, mais il se retira néanmoins; il avait jugé la position des ennemis plus forte qu’il ne l’avait pensé tout d’abord et il ne voulait pas engager un combat nouveau[3].  Il laissa le prince d’Eckmühl en ligne, comme arrière-garde, et revint d’abord à Borowsk le 26, puis à Vereja le 27, et se jeta dans la route de traverse qui conduit à Mojaïsk ces chemins étaient impratiqués, ils furent difficiles à franchir, et les premières pertes d’équipages  datent de ce moment-là ; elles étaient légères encore et ne produisaient aucun effet ; mais elles préparèrent aux événements qui suivirent.

Le quartier-général se porta à Mojaïsk, puis à Ghiatz, puis à Viazma, où il était le 2 novembre et en avant duquel le vice-roi et le prince d’Eckmühl eurent un engagement avec l’ennemi, à Dorogobouj, où l’on vint le 7, et où commencèrent tout d’un coup les grands froids  et enfin à Smolensk, où l’Empereur arriva le 9, à pied. Il avait cru qu’il marcherait sur le verglas plus vite et plus sûrement que ses

chevaux, qui tombaient à chaque pas, et tous ceux qui l’entouraient s’étaient fait une loi de suivre cet exemple. On vit cet état-major rentrer dans la ville sans chevaux, sans voitures et presque sans suite. Le vice-roi fut aussitôt dirigé sur Vitebsk et le prince d’Eckmühl sur Moguilev, pendant que l’armée se réunissait et prenait quelque repos, et l’on attendit patiemment les nouvelles ou les ordres qui devaient décider des événements ultérieurs.

Deux mois s’étaient écoulés depuis que l’on avait quitté Smolensk; les combats de Valoutino, de Mojaïsk, de Malojaroslavets avaient ajouté à la gloire de nos armes. Ghiatz, Viazma, Dorogobouj, Mojaïsk, Moscou la Sainte n’existaient plus, mais déjà l’Empereur et l’armée avaient rencontré des obstacles inconnus, notre marche n’était plus celle de la victoire, et, à travers l’obscurité de l’avenir, un secret pressentiment nous avertissait qu’il faudrait  désormais plus peut-être que du courage…

—-

Tels étaient les récits qui occupaient nos longues marches, et le plaisir de conter notre gloire, nos exploits et nos revers honorables était presque le seul qui pût nous distraire de la triste uniformité de la route. Si l’on joint aux souffrances physiques la tristesse qu’un revers imprévu et incalculé jetait nécessairement dans le cœur, et l’inquiétude que ces cosaques qui se gardent si bien donnaient toujours à des gens qui se gardent si mal, on comprendra facilement combien le chemin qui sépare Orcha de Borisov dut nous paraître long et pénible. A Borisov, de nouveaux événements, de nouveaux dangers nous attendaient. Le prince de Schwarzenberg, qui répondait toujours aux ordres de l’Empereur qu’il attendait pour agir les intentions de sa cour, avait laissé arriver l’armée de Wolhynie de Bobruisk sur Minsk et faisait un mouvement sur Varsovie au lieu de venir à notre secours l’amiral Tchitchagov s’avança sans difficulté vers Borisov, dont il débusqua le général Dombrowski, et prit position sur la rivière. Il étendit ses ailes, couronna les hauteurs et nous attendit de pied ferme, avec l’intention de disputer le passage. Il était instruit de notre situation, il savait combien de désastres nous avions éprouvés, combien de pertes nous avions souffertes il savait que nous n’avions plus de moyens de défense ni d’attaque M. de Koutousov nous suivait et nous débordait par la gauche, et Wittgenstein nous serrait par la droite notre perte paraissait assurée. Nous arrivâmes le 25 à Borisov[4] et nous nous jetâmes sur-le-champ vers la droite chacun de nous calculait alors le danger qui nous menaçait, et l’on peut difficilement se faire une idée du triste aspect de l’armée. J’ai ce tableau présent encore le quartier général s’était arrêté l’Empereur, après avoir dormi une heure, était monté à cheval pour aller reconnaître, et l’on attendait ses ordres. Il était onze heures du soir, une nuit épaisse nous couvrait, un froid extrêmement vif se faisait sentir,. et tous nous étions assis sur la place du village, tristes, pensifs, jetant des regards découragés sur tout ce qui nous entourait, interrogeant mutuellement nos yeux pour y chercher de l’espérance, n’y voyant que de la résignation, et considérant par Intervalles nos épées comme ressource dernière. De temps en temps, le bruit du canon, se faisant entendre à notre droite ou à notre gauche, interrompait un moment le lugubre silence, où nous retombions aussitôt, et nous avertissait de l’horreur de notre situation. Nos soldats étaient exténues par la fatigue, découragés par la faim, y abattus par le froid. La moitié d’entre eux n’avaient plus d’armes. La cavalerie était détruite, et l’escadron sacré même n’existait plus l’artillerie était entièrement perdue, et la poudre manquait. Dans ces circonstances, après une marche de cinq semaines, il fallait passer un fleuve rapide et difficile, emporter des positions et triompher de trois armées qui nous attendaient et qui croyaient nous porter le dernier coup.

Bien des espérances se dissipèrent, bien des courages s’évanouirent alors, et la seule vue de ce vallon où coule la Bérézina, de ces hauteurs garnies d’ennemis, porta la terreur dans nos âmes, que la mort effrayait moins que l’impossibilité du retour. L’Empereur vit le danger et chercha à le vaincre. Le 2ème   corps et le 9ème , ceux mêmes qui avaient si mal défendu Vitebsk et la Russie Blanche, se trouvaient alors repoussés sur notre droite par M. de WIttgenstein, mais c’étaient des corps frais qui n’avaient perdu ni leurs armes ni leurs munitions on retrouva des fusils, des canons, de la poudre, et le courage commença à renaître. L’Empereur manœuvra toute la journée du 25, et le 26, au moment de se porter sur Studianka, il fit appeler le comte Pahlen, major des chevaliers-gardes et adjudant de l’empereur de Russie.

« -Vous voyez, lui dit-il, la position dans laquelle je me trouve trois armées me pressent de tous côtés, je n’ai plus de munitions, ni de vivres, et la retraite m’est coupée. Allez dire à votre maître que vous m’avez vu dans cette situation, que j’en sortirai, et que s’il prétend me faire la loi, j’irai traiter Pétersbourg comme il a traité Moscou. »

Le comte Pahlen partit et le mouvement commença.

Les ennemis, en s’emparant des collines, avaient établi des batteries, dont les feux croisés couvraient le cours de la Bérézina ils avaient jeté tout le long, de la rive droite des tirailleurs et de la cavalerie qui incommodaient et enlevaient nos tirailleurs le duc de Reggio envoya quelques partis qui traversèrent à la nage, chargèrent les tirailleurs russes et les culbutèrent. Deux ponts furent jetés le 2ème  corps passa sur-le-champ, attaqua les Russes et, après une vive tentative, les repoussa sur Borisov.

La possibilité de franchir le fleuve semblait assurée mais il fallait se donner le temps du passage et les ennemis nous pressaient de toutes parts. M. de Koutousov faisait les derniers efforts pour nous acculer à la Bérézina et nous placer entre l’armée de Volhynie et la sienne. M. de Wittgenstein, que le 2ème et le 9ème corps avaient contenu jusque-là, essayait de se placer entre nos corps et de se joindre à l’amiral Tchitchagov pour nous attaquer. Les instants étaient précieux on se hâta, le passage dura deux jours et ne finit que le 27, dans un moment où déjà les armées de la Duna et de Wolhynie, profitant de la retraite du 9ème  corps, qui était d’arrière-garde, avaient opéré leur jonction et déployaient de nouvelles forces sur Studianka. Le 26, et le 27 au matin, il avait été déjà difficile de traverser les ponts au milieu des voitures, des équipages, des trains qui étalent accumulés sur le bord et de la foule innombrable qui se pressait alentour; le 27 au soir, le passage fut plus que dangereux.

Déjà, les feux ennemis balayaient les ponts avec une rapidité effrayante, et nous ne pûmes traverser l’un des deux qu’en courant derrière une voiture, qui courait elle-même avec toute la vitesse dont elle était susceptible, pour échapper aux boulets.

Le 28 au matin, une partie des équipages restaient encore sur la rive gauche, lorsque, en même temps, l’armée de la Duna attaqua le 9ème corps sur la rive gauche, et l’armée de Wolhynie le 2ème  corps sur la rive droite. Toutes deux furent repoussées après un combat sanglant où le duc d’Elchingen se couvrit de gloire. Le duc de Reggio, blessé, contint l’ennemi du côté de Borisov. Le duc de Bellune passa avec le peu d’équipages qui n’avaient pas été enlevés ce jour même. L’armée se réunit, et cette fois encore, les projets, la haine et l’effort des ennemis vinrent échouer contre le courage français.

De Sembyn où nous arrivions, deux routes s’offraient à nous celle de Minsk par Borisov, et celle de Vilna par Molodetchno. Celle de Minsk était la seule véritable, mais il fallait traverser les forêts, il fallait allonger notre marche de trois jours. L’Empereur tenta le parti le plus hardi et le plus difficile il se dirigea par un chemin de traverse à travers des marais et des bois, mais dans un pays plus neuf, plus abondant et plus propre à favoriser notre marche. Le vice-roi était d’avant-garde, il passa le premier et éclaira la route. Le duc d’Abrantès venait ensuite avec les huit cents hommes qui composaient les débris du corps qu’il avait commandé. Arrivé à une chaussée coupée de ponts qui traverse pendant un espace de cinq à six lieues des marais impraticables, il fait défiler ses huit cents hommes et ordonne qu’on brûle le pont. Le comte de Grouchy accourt pour l’en empêcher et lui représente que l’Empereur et l’armée sont derrière le duc d’Abrantès répond froidement qu’il en sera plus en sûreté, et que tout le reste lui est indifférent.

M. de Grouchy insiste et enfin, pendant cette discussion, les premiers hommes du corps de bataille arrivent, et le duc d’Abrantès cède à l’approche de l’Empereur. On ne peut penser sans frémir à l’horrible désastre qu’aurait causé une action de ce genre c’en était fait, et aucun de nous n’aurait revu la France. Le premier et le second jour de marche après la Bérézina sont ceux peut-être où nous avons le plus souffert de la faim. Nos faibles provisions étaient épuisées et nous n’avions eu encore aucun moyen de les renouveler. Le jour même du passage, nous allâmes trois ensemble demander à souper au général Delaborde. Il nous donna ce qu’il avait c’était une bouillie d’avoine cuite avec de la graisse dans de l’eau de neige.

Le surlendemain, après avoir marché cinq à six heures, tombant de lassitude et de besoin, j’achetai à force d’argent une galette de fumier [sic] mêlé d’un peu d’orge, que je couvris de marc de betterave fermenté, et c’aurait été là toute ma nourriture si le général Charpentier, naguère gouverneur de Vitebsk et alors chef de l’état-major du 1er corps, ne m’eût donné un peu de pain, et même du pain blanc, qui me parut être le mets le plus délicieux que j’eusse jamais goûté.

A mesure cependant que nous avancions, nous éprouvions une privation moins rigoureuse, et nous trouvions plus de ressources dans les villages que nous traversions. Je dis nous, et j’entends les officiers de la Maison ou de l’état-major, ou ceux qui avaient gardé assez d’argent pour acheter à tout prix des choses si nécessaires. Les autres souffrirent jusqu’à Königsberg, et cette souffrance est affreuse: je l’ai éprouvée, je l’ai vue développée chez d’autres jusqu’à un point intolérable.

J’ai vu, et j’ai quelque pudeur à le dire, j’ai vu des prisonniers russes, portés aux dernières extrémités par la faim dévorante qui les pressait, parce qu’il n’y avait pas de vivres pour nos propres soldats, se jeter sur le corps d’un Bavarois qui venait d’expirer, le déchirer avec des couteaux et dévorer les lambeaux sanglants de ce cadavre je crois voir encore la route, le bois, l’arbre au pied duquel se passa cette horrible scène, et je voudrais pouvoir en effacer le souvenir comme j’en ai fui le spectacle. Il faut tout dire, ces Russes ne sont point de la même espèce que les hommes qui vivent sous nos yeux. C’est une autre race, c’est une nature abrutie, dégénérée, ingrate, mais, quelle qu’elle soit, est-il moins affreux de penser qu’il peut exister dans le monde des circonstances, un état de choses qui forcent les hommes à de semblables crimes ?

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Amédée de PASTORET

   

                                                                                                                                                                                                                       FIN

Bérézina

[1] Don Pedro d’Almeida-Portugal, marquis d’Alorna, comte d’Assumar, s’était rallié à la cause française lors de l’expédition de Junot en Portugal (1807).Napoléon l’employa à organiser la légion portugaise et à la commander. Lieutenant général portugais, attaché dans ce grade aux armées d’Espagne et de Portugal (18091811), puis général de division au service de France, compris dans le cadre de la Grande-Armée de 1812. Il devait mourir à Königsberg, le 2 janvier 1813, âgé de cinquante-huit ans. (Note de l’édition de 1902).

[2]  Ce que Pastoret dit ici de la manœuvre de Ney manque de toute exactitude.

En fait, ce n’est pas au départ de Smolensk, mais bien après la journée de Krasnoïé que Napoléon s’était senti séparé de Ney attaqué à ce moment en tête et en queue, il avait renoncé à attendre son arrière-garde et sacrifié Ney. Le 17 novembre au soir, Ney venait buter avec son faible corps de 4000 hommes contre 50000 Russes qui lui barraient la route de Krasnoïé. Sommé par Miloradovich, il avait refusé de capituler, rétrogradé, passé le Dnieper une seule fois dans les conditions les plus hasardeuses et fait retraite par la rive droite, entouré sans cesse par les cosaques de Platov. Le 21, il ramenait à Orcha, après des fatigues inouïes, quelques centaines d’hommes seulement .On prête à Napoléon, apprenant ce retour miraculeux, les paroles suivantes « J’ai quarante millions aux Tuileries je les aurais donnés pour sauver Ney. » (Note de l’édition de 1902)

[3] Par cette résolution fatale, Napoléon renonçait à passer par Kalouga et par les provinces encore intactes du Sud de la Grande-Russie il se condamnait à reprendre la route de Mojaïsk et à traverser de nouveau une région qu’il avait épuisée en marchant sur Moscou. Ségur insiste sur Ferreur commise par lui dans cette circonstance : « Napoléon n’avait qu’à marcher sur cette foule en désordre. Ce fut lorsque le plus grand effort, celui de Malojaroslavets, était fait, et quand il n’y avait plus qu’à marcher, qu’il se retira. Mais voilà la guerre on n’essaie, on n’ose jamais assez. » (Note de l’édition de 1902).

[4] Pastoret sous-entend que Borisov a été repris à Tchitchagov par Oudinot, et que Tchitchagov s’est retiré sur la rive droite en incendiant le pont. Au moment où Napoléon entre dans Borisov, le 25 au soir, Oudinot en sort et va prendre position devant  le gué de Studianka en même temps, Éblé y fait commencer le travail de la construction des ponts. (Note de l’édition de 1902).

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( 16 avril, 2018 )

Le général Friant…

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« Friant, disait l’Empereur à Sainte-Hélène, n’est pas capable de tirer parti de la Garde : c’est un bon soldat, voilà tout. » Pourtant, durant la campagne de Russie, à Vitebsk, lorsqu’il apprit la mort de Dorsenne, il nomma Friant colonel des grenadiers à pied de sa Garde. « Je vous apprends avec plaisir, écrivait Berthier à Friant le 8 août, que l’Empereur vous a nommé colonel commandant des grenadiers à pied de sa Garde, en remplacement du général Dorsenne qui vient de mourir.

Vous n’en conserverez pas moins, jusqu’à nouvel ordre, le commandement de votre division. Rendez-vous ici demain, à 6 heures du matin, pour être reconnu à la parade, à 7 heures. » Le 9 août 1812, à 7 heures du matin, par la pluie, l’Empereur recevait Friant à la tête des grenadiers de la Garde :  « Grenadiers de ma Garde, dit-il, vous reconnaîtrez le général Friant pour votre commandant colonel et lui obéirez comme tel en tout ce qu’il pourra vous commander pour l’exécution des règlements militaires », et il donna à Friant l’accolade d’usage. Le même jour, le maréchal Lefebvre, duc de Dantzig, s’adressait àla Vieille Garde dont il était commandant, rendait hommage à la mémoire de Dorsenne.

« Vous reporterez, ajoutait-il, sur son successeur l’amour que vous aviez pour lui ; la réputation du général Friant, l’aigle qui le décore et le choix de Napoléon vous assurent qu’il est digne de vous commander ». 

Arthur CHUQUET  

(« Lettres de 1812. Première série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911). 

 

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( 27 mars, 2018 )

La bataille de Montmirail, d’après le témoignage du général Dautancourt .

La bataille de Montmirail, d’après le témoignage du général Dautancourt . dans TEMOIGNAGES montmirail

Extrait d’un article paru en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » sous le titre de : « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de  la Garde Impériale. Notes sur les campagnes de 1813 et de 1814 ». On notera que par endroit de son récit, cet officier parle de lui-même à la troisième personne. Ce personnage a été nommé général de brigade à l’issue de la bataille de Hanau.

Plusieurs relations de cette bataille, même celle officielle, n’ont point indiqué avec exactitude un mouvement de cavalerie qui doit avoir eu une grande influence sur son succès. Le Bulletin rapporte  entre autres détails : « Le général Friant s’élança sur la ferme de la Haute-Epine avec les 4 bataillons de la Vieille Garde…, les tirailleurs ennemis se retirèrent épouvantés sur leurs masses…, alors l’artillerie ne put plus jouer, la fusillade devint effroyable, et le succès était balancé. Mais au même moment le général Guyot à la tête du 1er de lanciers (Polonais), des vieux dragons et des vieux grenadiers, etc.… » 

Cette dernière citation n’est pas assez expliquée. Le général de division Guyot commandait effectivement la division de  la Vieille Garde composée des lanciers polonais commandés par le général Krasinski, et des chasseurs, formant la première brigade : les régiments des vieux dragons et des vieux grenadiers formaient la deuxième brigade dont le commandement avait été donné le 8 février 1814 au général Dautancourt, major des Polonais. Cette division, qui s’arrêta d’abord sur les hauteurs de Moncoupeau, se porta ensuite en avant dans la plaine traversée par la route de Montmirail à Château-Thierry. Elle y demeura assez longtemps à droite de cette route et y reçut quelques boulets. L’ordre lui vint alors de se rendre près de l’Empereur. En exécutant ce mouvement de nouveaux ordres laissèrent alors la première brigade dans la plaine (il paraît néanmoins que ce ne fut que pour un moment), tandis que la deuxième à la tête de laquelle se trouvaient les généraux Guyot, Dautancourt, continuant à marcher au grand trot, rejoignit l’Empereur qu’elle trouva sur la route de Montmirail à La Ferté. Le canon ennemi battait cette route d’écharpe et de front. La brigade se forma près de l’embranchement d’un petit chemin dont la direction est vers Fontenelle. L’Empereur, au milieu des boulets qui pleuvaient autour de lui, lorgnait attentivement les positions de l’ennemi. Bientôt ce prince donna ordre au général Guyot de faire charger les dragons, mais de conserver près de lui, pour le moment, les grenadiers. Cet officier général transmit cet ordre au général Dautancourt, commandant la brigade. Celui-ci, formant aussitôt ses dragons en colonne par pelotons, s’élança à leur tête sur la route [Du point du départ des dragons pour arriver à la ligne ennemie, on trouve à gauche de la route quelques maisons ; les tirailleurs français s’y étaient jetés et ces intrépides soldats s’y fusillaient avec ceux de l’ennemi. Quelques-uns d’eux qui se mettaient audacieusement à découvert sur la route, ne purent se retirer assez à temps pour éviter les dragons dont les pelotons lancés au grand galop tenaient la largeur de cette route ; aussi plusieurs de ces braves furent-ils renversés. Cependant les dragons de la queue de la colonne assurèrent depuis qu’ils croyaient que ces braves jeunes soldats n’avaient point été blessés et que les derniers pelotons avaient été évités. (Note du général Dautancourt)] , et, malgré un feu épouvantable, arriva sur l’ennemi, l’enfonça, en rejeta une partie sur la droite de cette route au-delà du fossé, et se rallia sur le plateau à gauche de la même route en face du bois de l’Epine-au-Bois, ayant derrière lui un ravin qui prend naissance sur ce même côté de la route, et dans lequel est un petit ruisseau, qui, coulant au-dessous et à l’ouest du village de Marchais (encore occupé par la droite des Russes), va tomber au sud, dans le petit Morin. Cette position des dragons en-arrière de Marchais, séparait de son centre la droite de l’armée ennemie ; aussi vit-on bientôt des fuyards qui abandonnaient en désordre ce village. Marchais étant situé sur une hauteur à gauche du ravin, les fuyards la descendirent à la course et arrivèrent sur ce ravin qui pouvait être aisément franchi. Cependant l’ennemi, enfoncé par la brillante charge des dragons, essayait de rallier un gros de son infanterie près du bois de l’Epine-au-Bois, en face de l’endroit où les dragons se reformaient eux-mêmes. Ils ne lui en donnèrent pas le temps, et cette infanterie épouvantée ne les attendit pas une seconde fois, elle se dispersa. Toutefois le général Dautancourt, apercevant le désordre qui régnait à la droite de l’ennemi, porta alors les dragons au galop dans le bas du ravin, précisément au-dessous de Marchais.

Déjà une partie des troupes ennemies avait passé ce ravin et se trouvait protégée par un petit bois (le bois Jean) qui nuisit à la célérité de cette nouvelle charges des dragons. Mais ils parvinrent à y pénétrer et le traversèrent. Alors commença un carnage effroyable. Les dragons ne frappant que de la pointe de leurs sabres, chaque coup tuait un Russe. En vain, ceux-ci se jetèrent-ils ventre à terre suivant leur habitude (et plusieurs se relevaient ensuite pour nous fusiller), presque tout ce qui put être joint, sur ce point, fut tué, et l’officier chargé par le général Dautancourt de réunir les vivants qui furent enfin faits prisonniers, n’en conduisit au quartier-général qu’un petit nombre. Le grand-maréchal Bertrand arriva bientôt sur ce terrain et complimenta le général Dautancourt et les dragons sur leur belle affaire que, dit-il, l’Empereur avait vue avec plaisir. Il chargea le général de proposer pour des récompenses dans la Légion d’honneur et l’ordre de la Réunion, les officiers et dragons qui s’étaient particulièrement distingués, et de se porter lui-même en tête de l’état de propositions pour l’étoile de commandant.

En même temps il pressait le général de se rallier et de continuer vivement la poursuite de l’ennemi qui faisait paraître quelque cavalerie au-delà du ruisseau de l’Epine-au-Bois, sans doute dans l’intention de recueillir quelques-uns de ses fuyards. Nous courûmes à cette cavalerie qui ne nous attendit pas, et disparut. Nous continuâmes à marcher dans les terres, séparés de la route par le bois de l’Epine-au-Bois, que nous tournâmes, et à la nuit noire, le feu ayant entièrement cessé, à l’exception de quelques coups qui se faisaient entendre par la droite ; nous nous arrêtâmes près d’une maison isolée dans la plaine, vis-à-vis d’un bois qui couvre Vieux-Maison, et de là nous nous mîmes en communication par des patrouilles avec nos troupes que nous trouvâmes sur la route ; une de ces patrouilles rencontra dans la plaine, à peu de distance derrière nous, deux bataillons d’infanterie de  la Vieille Garde à la tête desquels marchait à pied, et l’épée au poing, le maréchal duc de Dantzig [Lefebvre], chargé de nous soutenir.

Peu de temps après, le général Dautancourt reçut, par l’officier qui avait conduit les prisonniers, l’ordre de rejoindre la division du général Guyot, qui, après la bataille, s’était  établie en-arrière de la Haute-Epine, au hameau du Tremblet, dépendant du village de Marchais. Cette belle affaire ne coûta aux dragons que quelques tués, plusieurs blessés : ils eurent aussi 7 à 8 chevaux tués, au nombre desquels fut celui de l’officier commandant le premier peloton, en débouchant sur la ligne ennemie. Le lendemain 12, ce fut avec les dragons de la Jeune Garde, qui faisaient partie de la division, que le brave général Letort, eut, sur la route de Château-Thierry, la belle et brillante affaire rapportée au Bulletin.  

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( 4 février, 2018 )

Une lettre du maréchal Berthier au Duc de Feltre, Ministre de la Guerre…

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La guerre, comme dit Berthier dans cette lettre, n’est pas commencée, et déjà, de Dantzig, le 10 juin, le major-général demande des renforts au général Clarke. Il lui faut mettre des commandants dans les places que la Grande-Armée laisse derrière elle, et plutôt que de prendre dans les troupes d’actifs et vigoureux officiers, Berthier appelle de France de vieux colonels et chefs de bataillon. 

A.C. 

Dantzig, le 10 juin 1812. 

Monsieur le duc de Feltre, je suis obligé de mettre des commandants d’armes dans presque toutes les p laces que nous laissons derrière nous. La guerre n’est pas commencée, et déjà  je suis obligé de placer  pour commandants d’armes des officiers supérieurs que je suis forcé de prendre parmi les officiers les plus actifs et les plus en état de faire la guerre. Il devient donc très nécessaire que Votre Excellence veuille bien m’envoyer en poste vingt à vingt-cinq officiers destinés à des commandements d’armes de 3ème et de 4ème classe.  Je pense que vous en avez beaucoup en France qui attendent d’être placés.  Je vous prie de désigner de suite un colonel pour commander à Altona [près de Hambourg, en Allemagne ?] où il remplacerait le colonel Dupuis que j’y ai mis et qui rejoindrait le quartier-général.  J’invite Votre Excellence à m’envoyer par avance au moins une douzaine d’officiers, tant colonels que chefs de bataillon. Ce nombre suffirait pour le moment, et je vous demanderai ensuite les autres que vous pourriez désigner à  l’avance. 

Je prie,Votre Excellence, de recevoir l’assurance de ma haute considération. 

 Le Prince de Neuchâtel, major-général. 

ALEXANDRE. 

(Lettre extraite de l’ouvrage d’Arthur CHUQUET : « Lettres de 1812. Première série  [Seule parue] », Paris, Libraire Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911). 

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( 21 mars, 2016 )

21 mars 1814…

Voici une lettre de Guillaume Peyrusse (Payeur de l’Empereur) à son frère André. Elle est extraite de l’un de mes livres favoris (publié par Léon.-G. Pélissier , chez Perrin en 1894), déjà cité ici, et qui rassemble la correspondance entre Guillaume et André entre 1809 et 1814.

C.B.

Sommepuis, le 21 mars 1814.

J’ai joint hier Sa Majesté à Plancy, mon cher André. Nous sommes partis aussitôt pour Arcis-sur-Aube. On ne comptait pas y trouver l’ennemi en force, parce qu’il avait caché ses masses derrières des rideaux boisés. Mais, comme il vaut lieux prévenir son ennemi que d’être attaqué, sa Majesté a commencé l’attaque à trois heures. Elle a duré jusqu’à dix heures du soir. Le feu a été très vif sans être meurtrier. Le tout n’a eu d’autre résultat que de bien connaître à la fois la force et la position de l’ennemi. C’était le corps de Wrède avec eux divisions autrichiennes. Il n’y a pas eu de pertes marquantes. Les généraux Corbineau et Krasinski ont été blessés. Le général Drouot et le duc de Dantzig [maréchal Lefebvre] ont eu des chevaux tués. Ce matin l’ennemi présentait moins de force. Cependant on s’attendait à une affaire, mais Sa Majesté qui avait annoncé hier soir qu’elle voulait se porter sur Vitry a fait son mouvement ce soir en présence de l’ennemi, et nous marchons sur Vitry, d’où nous ne sommes qu’à quatre petite lieues. L’ennemi a remué un peu de terre à Vitry, mais il faudra du canon et nous verrons demain…. Adieu, bon soir. Il est minuit, et je veux profiter d’un courrier pour te donner signe de vie. La manœuvre de Sa Majesté paraît hardie. Dieu veille la couronner d’un succès heureux ! Sa Majesté assure que l’ennemi n’ayant pas de plan, il faut l’étonner par des manœuvres et se porter tantôt sur ses flancs, tantôt sur ses derrières.

 

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