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( 30 mai, 2022 )

« Elle est morte avec le courage, le calme et la résignation d’un ange. « 

Joséphine 2

Une nouvelle lettre d’Eugène de Beauharnais à Napoléon dans laquelle il annonce la disparition de sa mère, l’impératrice Joséphine. C’est en fait la comtesse Bertrand, en arrivant à l’île d’Elbe, qui sera la première à apprendre à l’Empereur la terrible nouvelle. Celui-ci aurait dit : « Ah, elle est bienheureuse maintenant. »

C.B.

Sire, Je remplis un devoir bien pénible pour mon cœur. J’ai l’honneur d’informer Votre Majesté qu’avant-hier, à midi, nous avons perdu la meilleure des amies, ma sœur et moi la plus tendre des mères. Une maladie maligne et putride a terminé sa vie en 4 jours. Elle est morte avec le courage, le calme et la résignation d’un ange. Tout ce qu’elle nous a dit de vous dans les derniers moments de sa vie, nous ont assez prouvé combien elle vous était sincèrement attachée. Lorsque j’eus l’honneur, il y a peu de jours, de vous écrire par l’occasion de Mme Bertrand, j’étais bien loin de prévoir le malheur qui me frappe aujourd’hui.

Je suis avec un profond respect,

Sire,

de Votre Majesté,

Le très affectionné fils.

 

Le Prince EUGENE

 

Saint-Leu, le 31 mai 1814.

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(Lettre se trouvant en annexe du livre intitulé : « Marie-Louise et Napoléon, 1813-1814. Lettres inédites… Réunies et commentées par C.F. Palmstierna », Librairie Stock, s.d. [1955], p.290)

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( 23 mai, 2022 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 2

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; ensuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs familles réunies pour s’amuser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

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( 13 mai, 2022 )

L’île d’Aix, dernière étape de l’Empereur en France… (I)

Napoléon« Napoléon quittait La Malmaison le 29 juin ; la première halte eut lieu à Rambouillet. Le 30 juin, les voitures du cortège, que rien ne signalait spécialement à l’attention, traversèrent Chartres, Châteaudun, Vendôme et arrivèrent à Tours pour la nuit. Personne n’avait reconnu le voyageur, sinon la maîtresse d’hôtel d’un des relais-poste qui, en l’apercevant, s’était tue et avait pleuré devant cette infortune. Le 1er  juillet, après une longue halte à Poitiers, on arrivait le soir à Niort pour y séjourner jusqu’au 3 juillet. A Niort, Napoléon descendit à la préfecture, reçut les autorités et en particulier les officiers du 2° régiment de hussards qui le suppliaient de se remettre une fois encore à la tête de ses armées. Mais il leur répondit : « Je ne suis plus rien. Je ne peux plus rien. » Cette parole de découragement, d’après ceux qui l’avaient accompagné, était, démentie par son attitude au cours du voyage. Au dire de ses compagnons, on pouvait s’apercevoir « que sa pensée planait toujours sur l’avenir et que, dans les illusions qui berçaient son imagination, il ne désespérait pas encore de maîtriser les événements ». Cette attitude de confiance superstitieuse, d’espoir énigmatique et silencieux allait, d’ailleurs, bientôt changer devant les événements qu’il ne pouvait plus dominer. Il entrevit à Niort déjà la perspective de l’impossibilité de son départ pour l’Amérique, car, le 2 juillet 1815, il faisait écrire à Paris, par le général Becker, qu’au cas où la croisière anglaise empêcherait les frégates de sortir il se mettait à la disposition du gouvernement, « comme général, uniquement occupé du désir d’être utile à la Patrie ». Il avait été avisé que, depuis le 29 juin, le pertuis Breton était gardé par l’escadre anglaise. D’après les termes mêmes de la lettre du général Becker, il voulait « épargner à la France la douleur et la honte de voir Sa Majesté enlevée de son dernier asile pour être livrée à ses ennemis ». Le 3 juillet 1815, Napoléon arrivait à Rochefort et descendait à la préfecture maritime qu’il connaissait bien ; peu d’années auparavant, lors d’un voyage, en 1808, il s’y était trouvé réuni avec Joséphine. C’était elle dont le souvenir l’accompagnait doucement partout, et non pas Marie-Louise. Pendant ce voyage qui l’acheminait à l’exil éternel, pas une fois, paraît-il, il ne prononça le nom de l’Impératrice ; il avait eu déjà l’occasion de savoir qu’elle n’était digne ni de sa confiance ni de son respect. Napoléon se trouvait à Rochefort dans une ville et dans un milieu qui lui étaient sympathiques. Peu de jours avant, le 26 juin, une cérémonie militaire napoléonienne avait donné lieu à des manifestations enthousiastes (on ignorait encore les détails de Waterloo et de l’abdication, connus seulement le 27 juin à Rochefort). Les aigles remises par l’Empereur à l’assemblée du Champ de Mars devant les députations de tous les corps des armées de terre et de mer, et dont il avait fait hommage à chaque arrondissement maritime et à chacun des régiments de canonniers de la marine arrivaient à Rochefort. On les salua de 21 coups de canon et on les reçut en grande pompe au jardin public, en présence des troupes assemblées, du préfet maritime et de toutes les autorités. Les troupes présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs et, d’après les documents de l’époque, le préfet maritime prit la parole et « traça en termes aussi énergiques qu’éloquents la solennité de cette cérémonie et l’étendue des devoirs qu’elle impose aux militaires et aux marins de l’arrondissement ». Dès que l’arrivée de Napoléon à Rochefort fut ébruitée, une foule compacte ne cessa de stationner devant la préfecture maritime. Le soir de son arrivée, le 3 juillet, l’Empereur, qui avait longtemps résisté, finit par céder au désir populaire et parut sur la terrasse Au dire d’un historien, il fut accueilli d’abord par un silence profond, mais les troupes éclatèrent en transport et une exclamation continue s’ensuivit. L’enthousiasme n’eût pas été plus grand au temps de ses glorieux triomphes, et pourtant tout était fini. Cette scène se reproduisit quelquefois les jours suivants, pendant le séjour à Rochefort (du 3 au 8 juillet 1815). « Quand, à de rares intervalles, Napoléon se montrait à la foule, tous les bras se tournaient vers lui, comme pour l’engager à se fier aux nombreux amis qui lui restaient encore et à marcher à leur tête à une nouvelle conquête de son empire. » Cette dernière appréciation ne semble pas tout à fait exacte. Certes, le milieu militaire lui était encore absolument dévoué et l’eût suivi partout, mais la masse du pays, respectueuse pour une grande infortune, n’en éprouvait pas moins une sorte de lassitude de la guerre à outrance et n’aurait pas envisagé sans inquiétude la continuation d’une lutte inégale contre l’Europe entière. Pendant son séjour à Rochefort, Napoléon reçut les députations du parti militaire. On faisait miroiter à ses yeux qu’il se trouvait ainsi au milieu du noyau d’une armée. Il y avait dans la ville même un régiment d’artillerie de marine ; à Niort, un régiment de hussards particulièrement dévoué; à l’île d’Aix, un régiment de matelots; à La Rochelle, 1,500 gardes nationaux, 3,000 hommes de gendarmerie répartis dans la région ; en outre, du côté de Bordeaux, plusieurs régiments d’infanterie sous les ordres de Clauzel. Pendant ce temps, le baron de Bonnefoux et le général Becker pressaient Napoléon de profiter de toutes les occasions que lui offraient le vent et la marée. Les deux frégates mises à la disposition de l’Empereur étaient la Saale, commandée par le capitaine de vaisseau Philibert, et la Méduse, commandée par le capitaine de frégate Poné. La croisière anglaise stationnée à l’embouchure de la Charente et les vents contraires mettaient un sérieux obstacle à la sortie de ces bâtiments. Le 4 juillet, MM. de Las Cases, Planat, Résigny, Chiappe, qui accompagnaient l’Empereur depuis la Malmaison, mais n’avaient pas suivi la même route que lui, étant passés par Orléans, Limoges, La Rochefoucauld, Angoulême et Saintes, arrivaient à Rochefort. Ce même jour, le général Lallemand vint à bord du brick l’Épervier, qui mouillait au port de Rochefort. Il transmettait au commandant de ce bâtiment, le lieutenant de vaisseau Jourdan de la Passardière, un ordre de retourner au plus vite au mouillage de l’île d’Aix; mais, par suite des vents contraires, cet ordre ne put êtreexécuté que le 6 juillet et l’Épervier mouilla au port des Barques. Le 5 juillet, on faisait embarquer sur la Saale et la Méduse tous les effets de l’Empereur et de sa suite. Les bagages étaient en nombre considérable et de toute nature, car parmi les compagnons de l’exil qui se préparait et qu’on ne soupçonnait pas aussi odieux, beaucoup comptaient transporter vers cette destination inconnue leurs habitudes et leurs exigences ; beaucoup entendaient reprendre la vie de cour avec tout le cortège de ses vanités. A cette heure tragique, les amours-propres ne désarmaient pas encore. Une sorte de conseil composé des officiers généraux et supérieurs de la marine fut tenu à Rochefort pour aviser aux moyens de salut. On en proposa plusieurs : Recourir à des navires neutres stationnés sur la côte. C’est ainsi que l’on songea à un brick de commerce danois, la Madeleine, mouillé dans la rade de l’île d’Aix. Ce brick, appartenant à l’armateur J. F. Frühl d’Oppendorff, était commandé par le gendre de celui-ci, un jeune lieutenant de vaisseau français, M. Besson, qui se mit aux ordres de l’Empereur; S’embarquer sur de très légers bâtiments afin de défier la surveillance ennemie et de traverser les pertuis malgré le peu de profondeur des passes. Se confier à des aspirants qui promettaient de conduire l’Empereur en lieu sûr, avec de simples chaloupes; Se rendre jusqu’à la rivière de Bordeaux et y retrouver la corvette Bayadère, commandée par le capitaine Baudin et stationnée de telle sorte qu’elle pouvait, sans difficultés insurmontables, gagner la haute mer. Cet avis était celui du vieil amiral Martin, qui se dépensa avec une fougue et une ardeur juvéniles pour faire prévaloir son avis. C’était, suivant lui, le seul moyen pour l’Empereur, de réaliser son désir et de gagner l’Amérique. L’Empereur hésitait toujours : il interrogeait et écoutait beaucoup, il parlait peu et ne concluait jamais ; peut-être s’illusionnait-il devant toutes ces députations de l’armée qui, sans cesse, venaient jusqu’à lui, devant cet accueil presque passionné de la population de Rochefort. Quelques-uns ont prétendu que les hésitations de Napoléon étaient purement apparentes et qu’en réalité, il cachait son secret espoir d’être, jusqu’au dernier moment, rappelé par le gouvernement provisoire, pour prendre la direction des opérations militaires ; ils voient comme une preuve de cette espérance suprême et tenace dans ce fait que, le 8 juillet, quand le départ pour l’île d’Aix fut décidé, l’Empereur n’informa le général Becker et M. de Bonnefoux de ses intentions qu’après le départ de la poste pour Paris. Il gagnait ainsi vingt-quatre heures sur les décisions que prendraient ses ennemis. D’autres ont dit qu’à cette époque Napoléon n’était déjà plus celui dont Henri Heine devait écrire plus tard que mille canons dorment dans son nom aussi bien que dans la colonne de la place Vendôme. Ils ajoutent qu’à cette époque il était malade et le fait est exact, que parfois il semblait affaissé physiquement, que le sommeil venait même le surprendre et l’accabler au milieu des conversations les plus sérieuses, pendant la discussion des projets qui l’intéressaient le plus directement. Ce dernier détail se trouve dans une lettre particulière datée de Rochefort du 19 juin [sic !] 1815 et qui donne certaines appréciations peu sympathiques, et sujettes à contrôle peut-être, sur le départ de Napoléon. Ils ajoutent qu’il avait cessé de croire à sa fortune, au pouvoir magique de son influence personnelle, sans compter que l’Europe, à tout prix, était décidée maintenant à renverser le Titan qui l’avait si longtemps humiliée et domptée. Jusqu’au dernier moment, Napoléon fut sollicité d’agir dans des sens différents. La veille de son embarquement, le 7 juillet, à 10 heures du soir, une députation de la garnison de La Rochelle vint encore le trouver et lui offrir de le conduire à l’armée. On fit miroiter à ses yeux que l’armée réunie derrière la Loire désirait son retour, qu’il avait sous la main tout un noyau de troupes à sa disposition, enfin qu’un parti nombreux le soutenait dans le Midi. « Mais, ajouta l’Empereur, je vis qu’il y avait peu d’espoir d’un succès définitif, bien que j’eusse pu causer beaucoup de trouble et de carnage, ce que je ne voulus pas qui eût lieu pour mon compte personnel. Quand il y allait de l’Empire, c’était une autre affaire1. » Il est certain qu’alors, dans lés départements, beaucoup se demandaient si le moment d’adopter la cause royaliste était bien arrivé et flottaient dans une de ces hésitations cyniques auxquelles tard les événements se chargent de donner un nom : fidélité ou abandon, le sort en aura décidé. Dans les départements mêmes qui paraissaient inféodés à la cause royale, la Bretagne, la Vendée, les derniers événements n’avaient encore excité que d’une manière très peu appréciable l’enthousiasme en faveur du roi. Le fait est attesté par sir Humphrey Senhouse, qui suivait alors les côtes bretonnes et descendait fréquemment à terre pour s’entendre avec la coalition royaliste : il avait ainsi parcouru une grande partie des environs de Nantes. Le 6 juillet 1815, il écrivait à sa femme : « Il est curieux de constater que les dernières grandes victoires (celle de Wellington) n’ont pas encore produit beaucoup d’effet dans les départements. Les royalistes n’augmentent pas en nombre et les douaniers, gendarmes, etc., levés dans le pays sont aussi actifs que jamais et aussi acharnés contre les royalistes. » Il ajoutait dans cette lettre un mot qui prouve en passant le prix que l’on attachait à l’échec des projets d’évasion en Amérique : « S’il s’enfuit en Amérique, l’Europe ne saurait désarmer sans imprudence. » Le 9 juillet, sir Senhouse, au lendemain d’une de ses visites à terre, s’étonnait encore que la cause royaliste n’eût pas progressé davantage… « C’est un feu qui vacille dans un coin de l’âtre et que tons les soufflets du monde n’activeront jamais, je crois, si l’affection ne s’en mêle. »

8 juillet 1815.

Dans la matinée, le général Becker vint informer Napoléon de la récente décision du gouvernement provisoire. Les services qu’offrait Napoléon étaient refusés ; son départ devait être assuré dans le plus bref délai, fût-ce par la force, « en conservant toutefois le respect qu’on lui doit. Le succès des négociations, ajoutait-on, tient principalement à la certitude que les puissances alliées veulent avoir de son embarquement. » L’Empereur, après un nouvel examen de la situation, assuré, comme nous l’avons vu, du départ de la poste pour Paris, finit par dire, sous la pression des événements, devant l’attitude de M. de Bonnefoux et du général Becker : « Eh bien ! Donnez l’ordre d’équiper les embarcations pour l’île d’Aix. » Des ordres furent immédiatement donnés en conséquence. Le canot du préfet maritime, commandé par l’enseigne David Allègre, fut dirigé sur Fouras ; des officiers furent envoyés sur les lieux pour veiller à l’embarquement et au transport sur les embarcations. Des voitures furent préparées et l’escorte des hussards de Niort eut à se tenir prête. La foule, avertie par ces préparatifs, se porta en masse devant la préfecture et le jardin public.

Il était 4 heures du soir, on allait partir. Au moment de quitter la préfecture maritime, las compagnons de Napoléon se trouvaient réunis avec leur maître dans les salons du bas. Pendant ces quelques minutes d’attente quelquefois solennelle et souvent énervée qui précèdent tout départ, Napoléon jeta les yeux sur les journaux qui arrivaient de Paris. Il y apprit les événements qui s’étaient succédé si rapidement, et en particulier la capitulation du 3 juillet qui livrait la France aux alliés. Les spectateurs de cette scène ajoutent que Napoléon rejeta la feuille et alla précipitamment dans une pièce avoisinante. Chacun fit silence ; au bout de peu d’instants, un de ses proches alla le rejoindre et put voir l’Empereur qui pleurait. Ce fut, ont dit ses compagnons, la seule fois où son courage et sa résignation calme et digne l’abandonnèrent. Mais une capitulation avait révolté son cœur de soldat et, à dater de ce moment, il avait compris que son étoile avait pâli à tout jamais et que le destin avait parlé. Nous croyons que jusqu’à cette heure décisive ses hésitations n’étaient qu’une espérance déguisée. La nouvelle de la capitulation le mettait en présence des réalités les plus sombres. Le cortège quitta la cour de la préfecture maritime et gagna la porte de La Rochelle au milieu d’une foule compacte et respectueuse qui ne cessait de crier : Vive l’Empereur ! Cette foule était émue, attendrie ; mais beaucoup des admirateurs fervents de l’Empereur étaient cependant comme soulagés en pensant que ce départ mettait fin à la guerre et supprimait surtout l’horrible éventualité d’une guerre civile possible. « Cependant, ajoute un historien, on vit des femmes élever leurs enfants au-dessus de leur tête, pour leur faire voir une dernière fois l’Empereur!… » « Comme les stores de plusieurs voitures étaient baissés, l’escorte de chasseurs à cheval précédant le cortège auquel on rendait les honneurs, on ne doutait pas que Napoléon ne s’y trouvât ; quand voitures et cavaliers eurent disparu sous la voûte de la porte de La Rochelle, les uns demeurèrent affaissés sous le coup d’une profonde émotion, tandis qu’un grand nombre d’enthousiastes s’élançaient au pas de course derrière le cortège qu’ils accompagnèrent jusqu’à Fouras. « On se trompait, l’Empereur n’était pas là. « Pendant que les voitures officielles quittaient la préfecture maritime et filaient à travers la foule, une calèche isolée avait été amenée par la porte nord au jardin, jusque devant la terrasse. « Après quelques minutes d’attente, les curieux qui s’étaient approchés virent avec surprise apparaître Napoléon lui-même. L’air triste et sévère, il s’avança d’un pas lapide vers la voiture, suivi de M. de Bonnefoux. Au moment de gravir le marchepied et sans avoir prononcé une parole, incapable sans doute de maîtriser les sentiments qui l’agitaient, il se retourna vers le préfet maritime et lui fit comme un geste d’adieu. La portière se referma et la voiture fila rapidement à travers le jardin vers la porte du Nord : de là, contournant le bâtiment des subsistances de la marine, elle prit la direction de la porte de Charente. Une vive inquiétude s’ajouta alors à la surprise des spectateurs : la porte de Charente menait à la route de Saintes. Où prétendait aller l’Empereur ? A Saintes ? Des événements récents, survenus au passage du roi Joseph et d’une partie de la suite de Napoléon, faisaient craindre les plus grands dangers pour sa personne. Voulait-il donc se rendre à Bordeaux ? Mais Bordeaux avait appelé les Anglais en 1814 et avait accueilli à bras ouverts la duchesse d’Angoulême en 1815; Bordeaux était manifestement royaliste. « Les personnes qui avaient suivi la voiture en courant jusqu’à la porte de Charente la virent alors tourner à gauche, dès la sortie de la ville, et prendre la route qui longe les fossés des remparts. Napoléon, pour éviter l’affluence et les manifestations de la foule, s’était séparé du cortège et ne le rejoignit que sur la route de La Rochelle à peu de distance du faubourg. » L’Empereur se rendit à Fouras et traversa le village au milieu des saluts et des vivats de la population : il y a fort peu de temps, une femme âgée demeurant dans le faubourg du petit port se rappelait fort bien avoir vu passer le cortège. Des soldats et des paysans couvraient toute la côte, au bas de cette falaise de La Coue, près de laquelle les canots de la Saale et de la Méduse et le canot du préfet maritime se trouvaient rangés. On dut procéder de suite à l’embarquement, qui se fit avec ordre ; une partie de la suite de Napoléon s’embarqua en même temps que lui. Quelques autres de ses fidèles, attardés par la marée, durent prendre des barques à l’extrémité de la petite presqu’île de la Fumée, très voisine de l’île d’Aix. Il paraît qu’un vieil officier de marine, ancien capitaine au long cours, M. Villedieu, s’approcha de l’Empereur au moment où il quitta le sol de France et lui dit : « Sire, craignez la trahison… Mon chasse-marée vous conduira plus sûrement en dehors des lignes des croiseurs anglais ! — Nous verrons, répondit le vaincu de Waterloo… Adieu, mes amis ! » « Lorsque les avirons s’abaissèrent, un grand cri s’éleva de Fouras : Vive l’Empereur ! Lui, salua de la main, et peu à peu on le per dit des yeux. « Nous pleurions comme des filles », m’a dit dans mon enfance un vieux douanier témoin de ce triste départ, celui-là même qui a gravé sur la pierre de la jetée de la Coue le mot « Napoléon ». La nuit seule dispersa les curieux 1. » Aujourd’hui, cette pierre rongée par la mer ne conserve plus que quelques lettres du nom de l’Empereur, inhabilement gravé par le modeste douanier. Beaucoup de ceux qui passent sur ces rives,, sans parti pris, sans arrière-pensée, songent seulement que pour une nation comme la France son patrimoine de gloire est indivisible ; ils songent en un mot que tous ceux, sans exception, dont elle a reçu à un titre quelconque un peu plus d’honneur ou un peu plus de gloire qu’elle n’en avait précédemment, méritent peut-être les mêmes égards : ils s’étonnent alors que rien, pas même un mot jeté sur un de ces morceaux de marbre semés à profusion, ne rappelle cet événement. Il était un peu plus de 5 heures quand Napoléon quitta la France. La mer était assez forte et la traversée fut pénible, presque périlleuse. La foule demeura longtemps sur le rivage, suivant des yeux les embarcations qui doublèrent le fort Énet et prirent la direction de l’île d’Aix : on supposait en effet que l’Empereur allait y descendre ; mais, contrairement aux prévisions, il accosta la Saale et y passa la nuit dans la salle du conseil de la frégate transformée en chambre à coucher. Sa suite fut-répartie sur la Saale et la Méduse. Les généraux Bertrand, Rovigo, Gourgaud et Becker s’installèrent avec lui. Et jusqu’aux lueurs dernières de ce jour, tout le peuple amassé sur la rive stationnait, se demandant, avec une curiosité un peu émue, quelles seraient les péripéties de cet exil qui commençait. Ce soleil, que la foule avait pu voir descendre lentement et triomphalement dans la mer, était le brillant soleil de messidor qui disparaissait à jamais. Et à l’heure même où cette foule émue et silencieuse, qui couvrait les quais de Fouras se dispersait ayant au cœur cette sorte d’angoisse que donne toujours la sensation de l’inconnu et de l’inéluctable, une autre foule, plus turbulente, acclamait Louis XVIII qui rentrait aux Tuileries.

Il résulte d’une conversation que Napoléon devait avoir plus tard avec un officier anglais du Northumberland, que ce départ de France avait été ajourné jusqu’aux dernières limites : « Vous auriez été pris, lui dit cet officier, si vous étiez resté à Rochefort une heure de plus, et renvoyé à Paris » Ce fait, s’il est exact, donne la mesure de ce que sont la bonne foi et la loyauté en politique, si l’on songe que très peu de jours avant, le 29 juin 1815, le comte Thibaudeau disait, aux applaudissements de la Chambre des Pairs, sujette de Napoléon II, que « l’abdication de Napoléon le plaçait sous la sauvegarde de l’honneur français ». Les journaux officieux du temps avaient bien oublié les engagements du gouvernement provisoire et, désireux de s’attirer les faveurs du régime nouveau, redevenaient courtisans. Les courtisans de la veille restaient les courtisans du lendemain. Seule, l’idole avait changé. Les renseignements publiés dans ces feuilles prouvent à quel point on était insuffisamment et lentement averti : ils établissent toutefois avec assez de netteté que tout avait été combiné pour rendre impossible le départ libre de Napoléon.

Le 9 juillet 1815, les Débats publiaient l’entrefilet suivant : « Pour donner le change à la croisière anglaise, on s’est hâté d’armer une corvette et un aviso, et c’est à bord d’un de ces bâtiments que Bonaparte essaiera de s’esquiver. La justice divine et la justice humaine le poursuivent. Il faut espérer qu’il n’échappera pas. » D’ailleurs, plus les événements se dessinent, plus le ton de la presse devient méprisant. Dès le 10 juillet, celui que cinq ou six jours avant on appelait l’Empereur, qui devint à tour de rôle Napoléon, Napoléon Bonaparte, Bonaparte, n’était plus que Buonaparte.

10 juillet. — « Buonaparte était à Rochefort le 5 juillet et n’avait pas encore trouvé moyen d’échapper à la surveillance de la croisière anglaise. »

Le 13 juillet. — Quelques lignes savantes, remplies d’inexactitudes laissent prévoir que l’heure de l’« arrestation » n’est pas éloignée. « Buonaparte n’est point encore arrêté. On annonce qu’il est parti dans la nuit du 7 au 8 à bord de la frégate qui doit le transporter aux États-Unis, mais que, dans la matinée du 8, le capitaine de frégate, se trouvant en vue de la croisière anglaise, s’est vu forcé de relâcher à l’île de Ré. On ajoute que Buonaparte est actuellement bloqué dans cette île par des forces anglaises très supérieures. Les personnes qui l’accompagnent sont son frère Joseph, M. Bertrand et sa femme, MM. Savary et Becker et quelques domestiques.» Enfin, le 20 juillet, quand tous les événements se trouvaient accomplis, la même feuille annonçait que « l’arrestation de Buonaparte avait été préparée avec une grande habileté. Il eût été également dangereux, disait-on, et de l’arrêter plus tôt et de l’arrêter autrement qu’on ne l’a fait : il était même nécessaire qu’il se crût libre et qu’il ne s’aperçût pas ou qu’on ne s’aperçût pas de la surveillance dont il était l’objet. Hors d’état, après son abdication, de renouveler la lutte avec quelque espoir de succès, il pouvait néanmoins causer encore de grands malheurs, s’il eût suivi le conseil de quelques furieux. L’intérêt de l’humanité exigeait donc qu’on eût pour lui beaucoup de ménagements et surtout qu’on y mît beaucoup d’adresse. C’est ainsi qu’on est parvenu à le conduire sans bruit à Rochefort. »

Le ton général de ces feuilles avec leurs réticences, leurs réserves sournoises, reflète assez exactement l’état d’esprit de beaucoup d’hommes au lendemain des changements de régime. Les plus courageux attendent, les moins convaincus se livrent de suite, la plupart se font grand honneur de leur courage et de leur indépendance, oubliant qu’ils n’ont eu surtout que le courage et l’indépendance du lendemain.

9 juillet 1815.

Napoléon, de grand matin, se fait conduire à l’île d’Aix. Il y descend : toute la population de l’île l’acclame et l’entoure ; il passe en revue le régiment de marins pour lequel il est toujours l’Empereur et qui l’accueille par des vivats avec ces cris : A la Loire ! A la Loire ! Ne partez pas ! Il avoua qu’il ne soupçonnait pas le grand amour de sa marine. Napoléon, entouré des officiers d’artillerie et du génie, visite les fortifications, inspecte les forts, les batteries et tous ces travaux qu’il avait fait exécuter pendant son règne. Cette question des travaux exécutés ou entrepris en rade de l’île d’Aix lui tenait à cœur, car, peu de jours après cette suprême revue d’inspection, se trouvant sur le bateau anglais qui le conduisait des côtes charentaises en Angleterre, il reprenait ce sujet avec le capitaine Maitland, le commandant du Bellérophon. « J’ai, disait-il, dépensé considérablement d’argent pour élever le fort Boyard afin de protéger le mouillage de l’île d’Aix, mais je crains qu’aujourd’hui ces grands ouvrages et beaucoup d’autres que j’avais entrepris ne soient négligés et qu’on ne les laisse tomber en ruines. » Napoléon distribue pendant cette inspection les encouragements et les éloges pendant quelques heures, les dernières de sa destinée, il aura encore été le Souverain, l’Empereur. Il remonta dans les embarcations et revint sur la Saale. Il est alors avisé par le général Becker de la nouvelle communication du gouvernement provisoire datée du 6 juillet et transmise par M. de Bonnefoux : Le départ de Napoléon doit être immédiatement effectué 8. Si la sortie des frégates ou d’un aviso est impossible, qu’il s’embarque, s’il le veut, sur une croisière anglaise. Alors, sur une demande écrite par lui, on mettra un parlementaire à sa disposition. Napoléon demanda à réfléchir : il ne voulait pas avoir l’air d’agir sous l’influence de la menace ou de l’intimidation. Dans la nuit du 9 au 10, le général Becker, sincèrement désireux d’assurer le départ de Napoléon, envoya une péniche aux abords de l’île de Ré, afin que l’on pût se rendre compte du nombre des bâtiments anglais et de leurs points de station dans le pertuis Breton. La mer aurait été favorable pour prendre le large et peut-être une tentative en ce sens eût-elle été faite, mais le clair de lune était tel qu’il n’aurait pas été possible aux frégates d’échapper à la vigilance de la croisière anglaise. Le léopard britannique guettait l’aigle garrotté et ne lâcherait pas sa proie.

10 et 11 juillet 1815.

Napoléon dépêcha en parlementaire le général Bertrand et le comte de Las Cases sur le Bellérophon, avec la mission de demander des passeports; mais les sauf-conduits furent refusés, le capitaine du Bellérophon prétextant qu’il n’avait pas d’instructions à cet égard. Les questions suivantes furent alors posées au capitaine Maitland : « Que ferez-vous si l’Empereur sort à bord des frégates? — Je les attaquerai et les prendrai, si je peux, et dans ce cas il sera mon prisonnier. — S’il sort sur un bâtiment de commerce français ? — Comme nous sommes en guerre, je m’en emparerai et Napoléon sera prisonnier. — S’il sort à bord d’un neutre, d’un bâtiment américain? — Je le visiterai, je retiendrai le bâtiment jusqu’à ce que mon amiral averti décide sur sa responsabilité… » La conversation s’étant engagée, le capitaine Maitland ajoute : « Quelle répugnance aurait-il à venir en Angleterre?… Notre Gouvernement n’est pas arbitraire : tout y est soumis à la loi et la nation ne souffrirait pas qu’on la violât envers lui… » Bertrand et M. de Las Cases étaient de retour sur la Saale à 2 heures et rendaient compte de leur négociation à Napoléon. Ce dernier, très perplexe, impressionné défavorablement, las de toutes ces luttes peut-être, sentait faiblir son désir de résistance à outrance. Le Corse superstitieux avait cessé de croire à la fortune de l’Empereur ! Il fallut reprendre la discussion fastidieuse de tous les projets d’évasion. On y employa les journées du 10 et du 11. Napoléon assistait à tous ces conciliabules pour ainsi dire impassible. On a dit que personnellement il n’aurait pas craint d’organiser la résistance à l’île d’Aix, que la veille il avait fait manœuvrer le 14ème    équipage et préparé les batteries en cas d’attaque ; mais à la réflexion ce projet ne se défendait pas, et l’Empereur lui-même, acclamé quelques heures avant par ses marins qui le suppliaient de ne pas partir, leur répondait qu’il n’était plus temps. Dans ses jours de pleine confiance en lui-même, où les projets impossibles semblaient surexciter son action, il aurait sans doute suivi l’impulsion de ces fusiliers marins qui lui criaient à sa descente de l’île d’Aix : « A la Loire ! A la Loire ! » Il serait rentré en France et aurait regagné l’armée de la Loire pour lutter encore. Cette idée était venue, d’ailleurs, à l’esprit de tous ses adversaires habitués à ces coups d’audace qui, souvent pour lui, avaient été des coups de fortune. On en eut la preuve dans ces mots répétés au capitaine Maitland, sur le Bellérophon. Pendant que le général Bertrand et M. de Las Cases parlementaient avec lui, un navire anglais, envoyé par l’amiral Hotham, accosta porteur d’ordres divers. Les deux officiers anglais s’entretinrent devant les envoyés français, supposant que ceux-ci ne comprenaient pas la langue anglaise. « Et que dit-on de Napoléon, demanda le capitaine Maitland à son compatriote. — On dit, reprit celui-ci, qu’il est à Nantes et qu’il y fait le diable. » On proposa à Napoléon de tenter la sortie sur des bâtiments très légers, dans des passes défendues et dangereuses, mais la croisière anglaise se rapprochait, fermait toute issue, et on ne pouvait que Miraculeusement échapper à sa surveillance. Le capitaine Maitland, commandant du Bellérophon, rapporte dans sa Relation que le 11 juillet, à midi, deux campagnards, venus de l’île d’Oléron, avaient été reçus par lui. Ils venaient lui dire que de très grand matin on avait envoyé chercher, de l’île d’Aix, un homme qui était envisagé comme le meilleur pilote de l’île, le seul qui eût jamais fait passer une frégate dans le pertuis de Maumusson. Une grosse somme d’argent lui avait été offerte pour piloter un bâtiment par cette passe.

Évidemment, Napoléon devait en profiter. Le capitaine Maitland donna des ordres en conséquence, et le pertuis de Maumusson fut surveillé spécialement. Le capitaine Poué, commandant la Méduse, fit dire à l’Empereur qu’il irait attaquer la nuit suivante le Bellérophon, qu’il résisterait jusqu’à la fin, se cramponnerait à lui et donnerait ainsi à la Saale le temps de gagner la haute mer. Le capitaine Philibert, commandant supérieur des deux frégates, ne ratifia pas cette proposition, alléguant qu’au point de vue militaire, il ne pouvait consentir à la perte certaine d’un des bâtiments confiés à son commandement. Napoléon lui-même approuva la décision du capitaine Philibert et fit remercier Je capitaine Poné de son dévouement héroïque. Plus tard, à Sainte-Hélène, Napoléon, songeant à tous ces épisodes qui avaient précédé sa captivité, voulait voir dans le refus du capitaine Philibert l’influence néfaste du duc d’Otrante. Mais avait-il alors toute sa liberté d’esprit ? Il paraît que Napoléon, une fois à bord de la flotte anglaise, demanda dans la conversation au capitaine les chances qu’auraient eues deux grandes frégates bien montées contre un vaisseau comme le Bellérophon. Les réponses qui lui furent données ne lui firent pas regretter de s’être abstenu. Un combat naval n’aurait eu pour lui que de fâcheux résultats et une surprise était bien difficile. En envoyant le capitaine Maitland à l’embouchure de la Charente, le gouvernement anglais n’avait pas agi au hasard. Cet officier avait été longtemps employé sur les côtes de France pendant la dernière guerre et connaissait les moindres passages qui auraient pu servir à la sortie des frégates. L’évasion avait été rendue impraticable.  « Dans cette circonstance, les vaisseaux de l’escadre ont été placés avec tant de jugement qu’ils pouvaient se communiquer en peu de minutes, et que tous les ports de France qu’ils avaient à observer étaient hermétiquement fermés. »

Le 11 juillet, le général Lallemand était redescendu à terre et avait été envoyé jusqu’à la rivière de Bordeaux, afin de s’assurer si l’embarquement de l’Empereur sur la Bayadère était chose possible.

12 juillet 1815.

De nouvelles instructions du gouvernement sont transmises à l’Empereur par le général Becker. On exige une solution. Napoléon donne l’ordre d’embarquer sa suite sur le brick l’Épervier et sur la goélette Sophie et débarque ensuite avec tout son monde à l’île d’Aix. Il y est acclamé et reçu avec enthousiasme. Napoléon descendit à la maison du génie militaire et s’installa dans la chambre du premier étage, qu’il choisit lui-même « parce qu’elle avait plusieurs issues et qu’il distinguait du balcon la rade des Basques où étaient mouillés les vaisseaux ennemis  ». Napoléon reçut le même jour la visite de son frère, le roi Joseph : le prince séjournait, dans un incognito profond, aux Mathes, près la Tremblade, propriété appartenant à un armateur de Bordeaux, M. Pelletreau, qui avait mis sa maison à la disposition du proscrit. Le roi Joseph, qui s’y trouvait depuis le 5 juillet, y demeura jusqu’au moment de se rendre à Royan, pour s’embarquer à destination des États-Unis. Il venait également proposer à l’Empereur de partir sur un navire américain stationné à Bordeaux : sa voiture était sur l’une des rives de la Charente, l’attendant. En quelques heures il se trouverait sur les bords de la Gironde. Cette proposition fut repoussée : elle était très hasardeuse, car une surveillance active était exercée à terre: M. de Rigny, envoyé par le gouvernement de la Restauration à Rochefort, stimulait sur place le zèle qui aurait pu faiblir et n’aurait pas hésité à arrêter Napoléon s’il avait eu l’imprudence de redescendre sur le rivage. Ce parti aurait pu être pris au lendemain de l’arrivée à Rochefort. On a la preuve matérielle de cette étroite surveillance, et la ville de La Rochelle possède une lettre d’un sieur Goupil, demandant une récompense « pour avoir empêché Bonaparte de s’échapper de l’île d’Aix et de passer aux États-Unis ».

Le roi Joseph apprit à l’Empereur tous les détails des événements qu’il ne connaissait encore qu’imparfaitement : la dissolution des Chambres et l’entrée du roi à Paris. Le rapport officiel du commandant de Rigny prétend que jusqu’à ce dernier moment « Napoléon avait souvent énoncé l’opinion que les Chambres le rappelleraient, soit qu’il voulût ainsi en imposer aux autorités qui l’environnaient, soit qu’il nourrît effectivement cette espérance ».

Le 12, vers le soir, l’Empereur, de sa chambre de l’île d’Aix, put, avec une lorgnette, voir que le drapeau blanc avait été arboré un moment sur une des tours de La Rochelle. Il était alors convenu que dans la nuit suivante l’Empereur profiterait des offres de M. Besson, le commandant du smak danois. Ce bateau était à ce moment mouillé près l’île de Ré, à Saint-Martin; des embarcations devaient, dans la nuit du 12 au 13, prendre l’Empereur à l’île d’Aix et le transporter au bâtiment appareillé pour gagner la haute mer. Toutes les précautions semblaient avoir été prises, le lieutenant Besson avait fait préparer des tonneaux remplis d’eau-de-vie, mais dont quelques-uns, munis d’un double fond, avaient été disposés avec des tubes, de manière que l’on pût s’y cacher et y respirer. Le capitaine Maitland fait allusion à ce projet d’évasion dans une barrique arrimée parmi le lest. Il y avait là un projet que le capitaine anglais remarqua, car il eût été digne, tout au plus, de séduire un duc de Clarence; mais Napoléon ne s’y serait pas prêté. Toutefois, l’idée de profiter de ce bâtiment de commerce lui paraissait sage. Ce navire était alors en rade, muni de toutes les provisions nécessaires; il était destiné, en apparence, pour Kiel, mais une fois en pleine mer on aurait fait voile directement pour les États-Unis. Soit par suite d’un malentendu, soit par suite d’une trahison nouvelle, quand les factionnaires postés à l’île d’Aix virent, dans la nuit du 12 au 13, approcher les embarcations qui venaient prendre l’Empereur, ils tirèrent imprudemment des coups de fusil, ce qui donna l’alarme et rendit tout départ impossible. En outre, plusieurs embarcations de l’escadre anglaise mouillée en rade des Basques s’approchèrent davantage de l’île et leur surveillance devint plus étroite. Il paraît aussi qu’au dernier moment, quand il avait été question de ce départ, des tiraillements fâcheux s’étaient produits dans l’entourage immédiat du proscrit. Tous ces amis de la dernière heure pensaient, sans doute, au maître déchu que l’infortune accablait, mais quelques-uns pensaient beaucoup à eux-mêmes. Cette attitude est due à la confiance qu’ils avaient dans la générosité  d’ennemis auxquels ils ne pouvaient supposer des desseins très dangereux. On savait, on escomptait l’exil, mais on ne pouvait croire qu’il s’agirait d’une captivité singulièrement douloureuse et tragique. Quatre personnes seulement pouvaient accompagner l’Empereur sur le smak danois et chacun voulait être de ces quatre prédestinés ; de plus, les femmes ne voulaient pas laisser partir leurs maris sans elles ; des scènes pénibles se produisirent, auxquelles, assurément, le chef de la Grande-Armée n’était guère habitué. Il en était arrivé à cette phase des événements où le chef ne commande plus, mais où il obéit, parce qu’il est le chef. Il paraît que la comtesse Bertrand , créole nerveuse et indolente, se montrait particulièrement impressionnée de ce départ et supplia l’Empereur de ne pas s’éloigner dans de telles conditions. Il céda.

13 juillet 1815.

Le général Lallemand, revenu de sa mission aux environs de Bordeaux, informe l’Empereur que la corvette la Bayadère l’attend fidèlement dans la Gironde, et que dans ces parages la surveillance paraît s’être relâchée ; il ajoute que plusieurs navires américains stationnaient près de la corvette, qu’elle était fort bien armée et que son commandant, le capitaine Baudin, « se faisait fort de conduire l’Empereur jusqu’au bout du monde ». Il suffisait de courir les risques d’un trajet d’une vingtaine de lieues effectué moitié par mer et moitié sur terre. Le succès ensuite était assuré, car le départ en commun des bateaux américains et de la Bayadère, les uns. et les autres se protégeant mutuellement, était décidé. L’Empereur hésita et finit par refuser les offres du général Lallemand dans lequel, à tort, on ne sait trop pourquoi, il n’avait pas grande confiance. Dans toutes ces circonstances, le général se conduisit comme l’un des partisans les plus dévoués et les plus désintéressés du souverain tombé, acceptant, proposant même dans son abnégation, lors d’un projet d’évasion, de se faire passer pour son domestique et de lui en tenir lieu. Tout l’entourage de l’Empereur agissait alors en vue de lui faire accepter l’idée d’une soumission à l’Angleterre. Seul entre tous, le général Lallemand le dissuadait de se fier à la loyauté anglaise et le suppliait de songer aux moyens de salut, très fragiles cependant, qui pourraient lui rester encore, mais finalement il ne devait pas être écouté. Un nouveau plan d’évasion fut proposé toutefois à Napoléon et accepté par lui en principe. Le lieutenant de vaisseau Genty, les enseignes Doret, Salis, Lepelletier, les aspirants Châteauneuf et Moncousu offrent à l’Empereur de s’habiller en matelot, et de monter deux chasse-marées qui se trouvent en rade et qui avaient été achetés peu avant, 14,000 fr. pour parer aux éventualités possibles, et de l’emmener avec sa suite. Il s’agissait de longer la côte jusqu’à La Rochelle et de gagner la haute mer où l’illustre fugitif,, accompagné de Bertrand, Savary, Gourgaud, retrouvera le bateau danois. La proposition est acceptée et on songe à tous les apprêts nécessaires de ce départ. Napoléon pense déjà à l’existence qu’il mènera en Amérique. Il dit à son entourage qu’il a l’intention d’y vivre en simple particulier, car de ce rivage lointain il ne pourra jamais songer à revenir en France. Un retour analogue à celui de l’île d’Elbe est désormais impossible et, dans son imagination, il se voyait déjà dévorant les espaces dans les provinces peu connues du Nouveau-Monde. Mais ses compagnons d’exil sont unanimes à lui répéter que le seul projet raisonnable est de se rendre à l’Angleterre. Gourgaud insiste tout particulièrement et lui expose « que ce noble parti   était celui qui lui convenait le mieux, qu’il ne pouvait pas jouer le rôle d’un aventurier, que l’Histoire lui reprocherait un jour d’avoir abdiqué par peur, puisqu’il ne faisait pas le sacrifice en entier… » La suite de la conversation que Napoléon tint en cette circonstance avec Gourgaud est curieuse et vaut vraiment d’être reproduite. C’est une véritable scène de tragédie classique entre le héros du drame et le confident. Il y aurait une intéressante étude psychologique à faire sur les dispositions d’âme qu’elles révèlent. On y sentira tour à tour l’homme découragé, las et qui a songé à en finir avec la destinée, puis le grand acteur qui prévoit les éventualités du rôle qu’il va jouer, qui prépare ses effets et qui les répète, enfin l’être sensible et superstitieux chez lequel se retrouvent des ressouvenirs de l’éducation du XVIIIème  siècle, comme la comprenaient Rousseau et Bernardin. A une objection de Gourgaud, l’Empereur reprit en assurant qu’il était le maître de sa destinée et que, s’il tombait aux mains de ses ennemis, il se tuerait. « — Non, lui dis-je, Sa Majesté ne le pourra pas. A Mont-Saint- « Jean, c’était bien, mais aujourd’hui cela ne se peut plus. Un « joueur se tue, un grand homme brave l’adversité. » « L’Empereur m’interrompit en disant que, la veille, il avait eu l’idée de se rendre à la croisière anglaise et de s’écrier en y parvenant : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre part au déchirement de ma patrie, je viens vous demander asile. » Mais qu’il n’avait pas pu s’y résoudre. Au même moment, un petit oiseau entre par la fenêtre et je m’écriai : « C’est signe de bonheur ! » Je pris l’oiseau dans ma main et Napoléon me dit : « Il y a assez de mal- « heureux, rendez-lui la liberté. » J’obéis et l’Empereur continua : « Voyons les augures ? » L’oiseau vola à droite et je m’écriai :« Sire, il se dirige vers la croisière anglaise. » Il y a dans ce dernier trait une pensée charmante et que l’imagier du Napoléon le Grand raconté aux petits enfants aurait pu noter au passage pour une de ses jolies illustrations.

Le 13 juillet, l’Empereur constate de l’île d’Aix que le drapeau blanc a été définitivement arboré sur toutes les tours de La Rochelle et à l’île d’Oléron. Il comprend que l’heure des résolutions définitives est arrivée. Il est convenu que, dans la nuit du 13 au 14, le général Lallemand et le comte de Las Cases seront envoyés sur la Saale en parlementaires auprès des navires anglais. Pendant ce temps, on organisera et on effectuera le départ sur les chasse-marées qui doivent conduire Napoléon à trente ou quarante lieues au large auprès du bâtiment de commerce qui l’attend1. A 11 heures du soir, tout était préparé et le général Becker, s’approchant de l’Empereur, l’invite à partir : — « Sire, tout est prêt. Le capitaine attend V. M. — Je vais descendre », répondit l’Empereur. Il se préparait à partir et parut sur l’escalier de ses appartements, décidé à gagner le rivage. Les scènes déplacées dont on offrait depuis peu le spectacle à l’Empereur se reproduisirent de nouveau : chacun voulait l’accompagner, les uns se plaignant d’être sacrifiés aux autres, et à cette heure suprême qui pouvait décider du salut, les amours propres, les vanités, les dévouements égoïstes se donnèrent libre carrière et mirent obstacle à la réalisation de ce dernier projet. Les femmes en particulier se lamentaient et pleuraient. Un dernier conseil fut tenu cette nuit même. Mais au fond de tous un sentiment unique se faisait jour : L’Angleterre… Pourquoi ne pas aller en Angleterre ? A l’exception de Lallemand, chacun le suppliait de se confier à la générosité britannique et de ne pas courir les dangers d’une traversée aventureuse sur des navires de hasard. Il céda et fit remercier les officiers qui voulaient se sacrifier à lui.

« Vous le voulez ? dit Napoléon, eh bien, nous irons en Angleterre. Un grain de sable le faisait vaciller et changer de résolution… Il céda à une pression évidemment trop conforme à ses propres résolutions. » Depuis sa défaite il envisageait sans répulsion l’idée d’une captivité en Angleterre. Il supposait que ses ennemis lui créeraient dans cette grande île qu’il ne connaissait pas des loisirs analogues à ceux que, pendant son règne triomphant, il avait procurés à tant de rois détrônés. On le traiterait comme un souverain sans territoire, mais il ne pouvait soupçonner, ni personne autour de lui, qu’on fît de lui un prisonnier effectif. Il paraît que lorsque, étant à la Malmaison, il fit demander ses passeports pour l’Amérique, le général Wellington, averti de cette demande, aurait dit : « Mais pourquoi ne vient-il pas en Angleterre? Je suis persuadé qu’il y serait bien reçu et qu’on ne l’y gênerait pas. » Et c’est ainsi qu’à cette même occasion, il répondait à la reine Hortense qui le consultait sur ses projets et lui demandait si, au lieu de fuir, il n’irait pas de lui-même à ses ennemis : « Me donner à l’Autriche, jamais ; elle a retenu ma femme et mon fils. Me donner à la Russie, ce serait me donner à un homme. Me donner à l’Angleterre, ce serait me donner à un peuple. » Il exprimait encore cette même idée, le jour même de sa reddition à l’Angleterre, dans sa première conversation avec l’amiral anglais : « Je me suis rendu à l’Angleterre, mais je ne l’aurais pas fait à toute autre des puissances alliées. En me rendant à l’une d’elles, j’aurais été au caprice ou à la volonté d’un individu; en me rendant à l’Angleterre, je me remets à la générosité d’une nation. » Dès que la résolution de se rendre à la nation anglaise eut été définitivement adoptée, une détente se produisit dans tout cet entourage de l’Empereur : les incertitudes et les hésitations qui, depuis plusieurs jours, lassaient tous les esprits en présence de projets incessamment renouvelés, abandonnés et repris, firent place à une sorte d’apaisement : pour tous, à l’exception de Lallemand, cette décision était la seule raisonnable. »

(Georges MAZE-SENCIER, « Le dernier séjour de l’Empereur en France. La rade de l’île d’Aix (8-16 juillet 1815) », Librairie militaire Berger-Levrault, 1899, pp.11-33. Ce texte fut publié tout d’abord dans le « Carnet de la Sabretache »).

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( 6 mars, 2022 )

Pourquoi quitter l’île d’Elbe ?

Vue Portoferraio

Lorsque Napoléon débarque à l’île d’Elbe, il entend se consacrer désormais à son nouveau royaume. Il s’en occupera d’ailleurs pleinement. Au travers du témoignage d’André Pons de l’Hérault, on retrouve l’Empereur en grand organisateur, tour à tour ordonnant la construction de nouvelles routes, de casernes, de fortifications, de ses résidences impériales ; décidant de la réparation d’une rue, analysant tel ou tel budget, s’occupant d’approvisionnement de bois pour Portoferraio. Afin de mieux se rendre compte de l’activité  débordante de Napoléon, il suffit consulter l’ouvrage rassemblant les lettres et ordres édictés par le souverain de l’île d’Elbe (« Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et ordres inédits de Napoléon 1er (28 mai 1814-22 février 1815)», A.Fontemoing,  Éditeur, 1897) et rassemblés par Léon-G. Pélissier, le publicateur de la première édition du « Souvenirs et Anecdotes » de Pons de l’Hérault. Toutefois, Napoléon restait attentif à ce qui se passait en France : un mécontentement s’installait peu à peu contre le gouvernement des Bourbons.  Recevant périodiquement des informations il est presque certain que l’idée d’un retour mûrit lentement dans son esprit. Plusieurs éléments sont à prendre en ligne de compte. Tout d’abord l’absence de Marie-Louise et de son fils. Même si cette dernière a été cruellement ressentie par l’Empereur, comme le notera Pons ce n’est pas ce qui motiva Napoléon. Le départ de l’île d’Elbe est dû à des causes politiques et matérielles.

Politiques, car comment imaginer un seul instant que, connaissant l’échec du gouvernement de Louis XVIII, Napoléon soit resté confiné dans son île ?  L’Aigle se devait de relever le pari d’un nouvel envol. Les causes matérielles ont également leur importance et en particulier les difficultés financières qui commençaient à se faire ressentir dans le fonctionnement des institutions mises en place par Napoléon à l’île d’Elbe.

« Le revenu  annuel de l’île était d’environ 470 000 francs, 120 par les droits fiscaux, 350 par le Domaine (mines de fer, salines, pêcheries). Ces rentrées équilibraient à peine le budget civil (fonctionnaires, clergé, justice, ponts et chaussés) fixé à 120 000 francs, et les dépenses de la maison de Sa Majesté qui engloutit 480 000 francs pendant les sept derniers mois de 1814, ramenées à 380 000 sur les évaluations du budget de 1815. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires, qu’aucune ressource ne pouvait équilibrer. Napoléon le préleva entièrement sur les débris de sa lite civile sauvée à Fontainebleau, chiffrée par Peyrusse à 3 980 000 francs le jour de son entrée à Portoferraio. Dix mois plus tard, ce trésor est déjà amputé de moitié : le 26 février [1815], en s’embarquant pour la France, il ne reste en caisse que 1 863 000 francs. Au plus juste, en multipliant les économies, Napoléon pourrait tenir encore deux ans, mais il ne disposerait plus de cette masse de manoeuvre sur laquelle vivront ses cinq cent compagnons de Fréjus à Paris.», comme l’écrit G. Godlewski.

De plus, le pouvoir royal ne tient pas ses engagements. En effet, l’article 3 du Traité de Fontainebleau prévoyait à Napoléon le versement « d’un revenu annuel de 2 millions de francs en rente sur le Grand Livre de France, dont 1 million réversible à l’Impératrice ». Ni l’Empereur ni aucun membre de sa famille (car une disposition complémentaire prévoyait que ces derniers reçoivent également une compensation financière), ne percevront un centime. Louis XVIII ira même plus loin dans son mépris en décrétant le 18 décembre 1814, sur proposition de ses ministres, la mise sous séquestre de tous les biens de la famille impériale. Ainsi le trésorier Peyrusse, fidèle collaborateur de Napoléon écrit-il dans ses mémoires : « Les jours de mon travail avec Sa Majesté étaient fixés ; nous préparions les éléments du budget de 1815, et je présentai à Sa Majesté un projet sur la régie des tabacs à l’île d’Elbe. Pendant ces diverses séances, l’Empereur laissait percer l’humeur que lui donnait le refus que faisait la France d’acquitter la somme stipulée par le traité du 11 avril [1814]. M. de Talleyrand écrivait de Vienne à notre grand maréchal [le général Bertrand], que Sa Majesté Louis XVIII ne reconnaissait pas le traité de Fontainebleau. Les revenus de l’île et ma caisse eussent été insuffisants pour parer au budget futur, maintenu sur le pied du précédent, ce qui avait décidé Sa Majesté à arrêter que je payerais que la moitié des traitements fixés, et que je ne fournirais le surplus aux parties prenantes en bons sur le trésor public français et à valoir. Cette situation, le projet de certaines réductions à imposer à la Garde, affectaient vivement Sa Majesté. C’était le secret de son cabinet ».

Et pendant ce temps, le gouvernement royal, faut de budget suffisant, licenciait 200 000 hommes de cette armée qui jadis avait fait trembler l’Europe, jetant sur les routes des hommes démunis de tout , réduit à la mendicité pour survivre. Parallèlement, était crée une « maison du Roi », composé de  6000 hommes appartenant pour les trois-quarts à la noblesse. Cette  armée  d’Ancien Régime était une armée de parade et beaucoup de ceux qui en faisait partie, n’eurent jamais entendu tonner le canon. De maladresse en maladresse, on pourrait souligner notamment la place exagérée faite à un clergé ranimant les divisions d’autrefois,  le régime de Louis XVIII en qui une partie des français avait apporté sa confiance, ne sut pas la conserver. « Le menu peuple souffrait comme il n’avait pas souffert depuis le Directoire », Guy Godlewski dans son ouvrage consacré à l’île d’Elbe (Hachette, 1961).

Les yeux de bien des français étaient dorénavant tournés vers une certaine île d’Elbe…

Napoléon est rentré « en triomphateur, parce qu’il incarnait, malgré son autorité despotique, le plus grand courant des idées révolutionnaires, l’opposition la plus ferme à la réaction nobiliaire et cléricale de l’Ancien Régime, incapable de s’adapter. Sans doute aussi parce que son génie rayonnant, son magnétisme personnel offraient aux Français de 1815 un saisissant contraste avec la médiocrité de leurs nouveaux dirigeants», comme le souligne encore Guy Godlewski.

C.B.

 

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( 29 janvier, 2022 )

La maréchale Lannes écrit un mot au futur Stendhal…

Prud'hon_-_Louise_Antoinette_Scholastique_Guéheneuc_(1782-1856)

« La Duchesse de Montebello a l’heur de prévenir Monsieur de Beyle qu’il sera présenté à  S.M. l’Impératrice dimanche prochain 16 décembre au Palais des Tuileries après la Messe, s’il a été présenté avant à S.M. l’Empereur.

La Duchesse de Montebello prie Monsieur de Beyle de recevoir l’assurance de ses sentiments distingués.

La Maréchale duchesse DE MONTEBELLO.

 

Paris, ce 15 décembre 1810. »

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On remarque l’usage de la particule dans le nom de famille de Beyle ce qui n’est pas justifié !

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Note d’Henri Martineau. « Ayant été nommé auditeur au Conseil d’Etat, le 1er août 1810 et, le 22 août, attaché l’Intendant général de la maison de l’Empereur pour l’inspection du Garde-Meuble, Henri Beyle dut être présenté à LL.MM.- La duchesse de Montebello, dame d’honneur de l’Impératrice Marie-Louise, eut donc à le convoquer dans les formes prescrites et le fit par une lettre autographe que l’Inspecteur du Mobilier rangea précieusement dans ses papiers. »

(« Cent soixante-quatorze lettres à Stendhal (1810-1842). I. Recueillies et annotées par Henri Marineau », Le Divan, 1947, p.5).

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( 15 janvier, 2022 )

Napoléon à l’île d’Elbe. I. La vie ostensible.

Napoleon Ile Elbe

Cet article rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

L’épisode elbois marque dans les fastes napoléoniens une pause forcée de dix mois, entre le règne de quinze ans et celui des Cent-Jours. Sans les fautes des Bourbons et de leurs alliés, l’Empereur eût peut-être achevé là son destin, comme successeur d’un sous-préfet administrant douze mille illettrés. Le retour de l’Aigle et le drame de Sainte-Hélène rejettent à l’arrière-plan cet Etat d’opérette, sa cour de fantoches galonnés, ses dépenses somptuaires excédant quatre fois ses ressources.
Napoléon avait un sentiment trop vif de son génie pour ne pas ressentir l’énormité de la farce qu’il y joua jusqu’au dernier jour pour masquer ses intentions. Deux exemples entre mille éclairent sa véritable pensée sur le rôle qu’il s’imposait.  Adressant à Drouot un ordre concernant les soldats qui désirent regagner la France, cette phrase révélatrice lui échappe :  « Vous effacerez cette formule de « souverain de l’île d’Elbe », qui est ridicule… ». 

Et quarante jours avant de s’embarquer pour la France, le 17 janvier 1815, en pleine fièvre des préparatifs secrets, il dicte à l’intention du Grand maréchal Bertrand un ordre de vingt lignes qui commence ainsi :  « Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse : il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence… Cela sera payé sur les dépenses de chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois ». 

L’île d’Elbe est toute proche du petit port toscan de Piombino, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de six kilomètres. coupé par l’îlot de Palmaiola. Masse imposante et sombre émergeant du bleu profond de la mer Thyrrhénienne, elle apparaît sauvage, hérissée de caps aigus et de baies inhospitalières. Une quinzaine de villages aux noms chantants, cinq ou six ports de pêche, quelques fermes isolées ; des collines arides, tapissées d’une maigre végétation ; à l’arrière-plan, un relief montagneux : de loin en loin une vigne sur les versants bien exposés.  Cet aspect de la côte nord, que Napoléon découvre en arrivant de France, on le retrouve tout aussi âpre le long des quatre-vingt-cinq kilomètres du pourtour. L’île, étirée d’est en ouest, affecte vaguement la forme d’une crevette dont la croupe serait orientée vers la Corse, les antennes et les pattes tournées vers l’Italie. Une épine dorsale montagneuse parcourt son grand axe, d’où se détachent de nombreuses arêtes qui tombent à pie dans la mer.  L’arrivée à Porto Ferrajo, capitale et port principal, est d’une saisissante beauté. La côte septentrionale s’échancre soudain en un vaste golfe dont la courbe harmonieuse est soulignée par le sable clair d’une longue plage. Les rochers escarpés qui en défendent l’accès oriental s’abaissent peu à peu vers le fond de cette rade naturelle que borde une plaine étroite. A son extrémité occidentale se dresse une falaise abrupte, curieusement évidée en croissant ouvert sur le fond du golfe. Le port se blottit dans sa concavité, dos à la mer, bien abrité des vents du large. 

La cité s’élève en amphithéâtre autour du port, jusqu’au sommet de l’isthme défendu par deux forts. le Stella et le Falcone. Entre eux, quelques moulins en ruine se dressaient sur un terre-plein, appelé pour cette raison les Mulini, qui surplombe d’un côté la mer. et de l’autre la ville. 

L’arrivée de Napoléon.

Dans la soirée du 3 mai 1814, la frégate anglaise Undaunted, qui avait quitté Saint-Raphaël quatre jours plus tôt, jette l’ancre dans le port et hisse le drapeau blanc pour ne pas avoir à subir la canonnade des forts. Les rares nouvelles de France reçues au mois d’avril à Porto Ferrajo étaient en effet fort imprécises : on y avait vaguement appris l’abdication de Fontainebleau, le retour de Louis XVIII et, depuis une semaine, l’éventuelle accession de Napoléon à la souveraineté de l’île. Mais sur la cessation des hostilités, rien de certain, et le général Dalesme, gouverneur militaire. s apprête à recevoir le bâtiment britannique à coups de canon. Aucun insulaire ne se doute encore de la présence de l’Empereur à bord : seuls Dalesme et le sous-préfet Balbiani en sont aussitôt avisés. Pendant la nuit ils se rendent plusieurs fois auprès de lui pour régler la passation des pouvoirs et le protocole de sa réception. 

Le matin du 4, les Elbois se pressent autour d’une proclamation qui vient d’être placardée sur leurs murs : 
« Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l’histoire de l’île d’Elbe s’est réalisé en ce jour ! Notre auguste souverain l’Empereur Napoléon est arrivé parmi nous. Nos voeux sont accomplis : la félicité de l’île d’Elbe est assurée… 
… Unissons-nous autour de sa personne sacrée, rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir… ». 
A cette lecture, une intense curiosité, des sentiments contradictoires de fierté, d’inquiétude et d’espoir agitent ce peuple un peu primitif, qui a toujours imaginé Napoléon comme une sorte de divinité guerrière, lointaine et inaccessible. Or, par un miracle qui échappe à l’entendement, il est descendu de l’Olympe, il se promène sur le pont d’un navire ennemi à quelques encablures ; d’un moment à l’autre on pourra le contempler, l’entendre, le toucher peut-être… Quelle extraordinaire y, journée pour les Elbois ! 
Il se fait attendre. Depuis midi la garde nationale est alignée sur le parcours qu’il doit suivre. La municipalité au grand complet entoure le maire Traditi, une foule énorme se presse le long des quais sous un soleil de plomb. 

A trois heures enfin le canon des forts tonne, ceux de la frégate lui font écho. Les marins saluent au sabre d’abordage l’Empereur qui descend l’échelle de coupée et prend place dans la chaloupe. A la poupe on a hissé les couleurs du nouvel Etat, à fond blanc, barré en diagonale d’une bande cramoisie piquée d’abeilles d’or. 
Dans le fracas assourdissant des salves, des roulements de tambour, des acclamations, le canot traverse le bassin au rythme lent des avirons. Napoléon debout, impassible, découvre sa nouvelle capitale, si semblable aux villages du Cap Corse qu’il n’a pas revus depuis son enfance, avec des maisons grises, blanches ou roses à volets verts, accrochées en gradins aux flancs du rocher.  Il débarque devant la Porte de Mer, sorte d’arc de triomphe élevé au XVI » siècle à la gloire de Cosme de Médicis, fondateur de la cité. Le maire Traditi lui présente les clefs de la ville sur un plateau d’argent et ne sait comment extraire de sa poche la harangue de bienvenue qu’il a préparée. Le vicaire général Arrighi, un lointain cousin de Bonaparte, vient à son secours et bredouille quelques paroles auxquelles l’Empereur met fin en baisant la croix pastorale. On l’invite alors à prendre place sous un dais de papier doré surmonté d’abeilles en carton, que portent quatre jeunes gens endimanchés. Napoléon en uniforme vert et redingote grise. coiffé du chapeau de la légende, marche entre Bertrand et Drouot. Impénétrable et plutôt renfrogné, il semble témoigner quelque impatience de cet étrange cortège,mi-procession, mi-défilé de carnaval, au passage duquel la foule, frappée de stupeur, se tait. On n’entend que le roulement des tambours qui ouvrent lentement la marche. 

Napoléon franchit ainsi la Porte de Mer et débouche sur la place d’armes où se dresse à droite l’église paroissiale, élevée pour la circonstance au rang de cathédrale. Mgr Arrighi le conduit à l’autel et entonne un Te Deum solennel. A la sortie de l’office la foule se déchaîne. L’Empereur, pressé, bousculé, acclamé, traverse à grandpeine la place pour gagner l’Hôtel-de-Ville où. faute de mieux, un logement sommaire lui a été préparé. Il y passera les premières nuits, incommodé par la puanteur des ruisseaux, fatigué des marques d’enthousiasme de ses sujets massés à toute heure sous ses fenêtres, et quittera sans regret ce séjour inhospitalier où viendra résider le ménage Bertrand.  Le lendemain de son arrivée, au petit jour, Napoléon monte à cheval pour visiter les mines de fer de Rio Marina. C’est une promenade d’une vingtaine de kilomètres, par de mauvais chemins. Ayant contourné le golfe de Porto Ferrajo et ses marais salants. il s’arrête un instant au village de Capoliveri qui, un mois plus tard, se révoltera contre les collecteurs d’impôts. Sur la côte orientale, il inspecte les défenses de Porto Longone, délicieux village de pêcheurs dont il fera une de ses résidences éphémères. Le « palais » était, à la mesure de son gouverneur-concierge, une maisonnette de six pièces.Poursuivant sa route, Napoléon atteint Rio Marina où l’administrateur des mines, l’honnête Pons de l’Hérault, entouré des plus jolies filles du pays couronnées de fleurs, lui fait, avec un grand concours de peuple, les honneurs de sa maison. Toute la nuit on a préparé le repas et orné la demeure. Par malchance le jardinier a planté un parterre de lys, ce que l’Empereur ne manque pas de faire observer à son hôte consterné. Plus tard Napoléon élira parfois domicile dans cette maison pour de brefs séjours. Il en expulsait courtoisement le propriétaire, l’autorisant toutefois à y vivre en son absence, ce qui le comblait d’aise. 

Les Mulini.

En approchant de l’île, Napoléon avait remarqué la situation exceptionnelle des Mulini. D’emblée il avait été séduit par l’immense panorama et l’isolement de cette crête. D’autre part, protégée d’une agression maritime par un à-pic vertigineux, et d’un assaut terrestre par les feux croisés des deux forts qui la dominent, une telle position serait facile à défendre. Aussitôt débarqué, il décide d’y aménager sa résidence principale.  L’accès en était malaisé, un rocher barrant le dernier lacet de la grande rue de Porto Ferrajo à proximité de la terrasse des Mulini. Il fera donc percer ce rocher d’un long tunnel, pour se frayer une issue vers la campagne sans être obligé de traverser la ville, et pour se dérober à l’exubérante familiarité de ses nouveaux sujets. 
Le tunnel débouche sur une petite esplanade, d’où l’on découvre la ville et le fond du golfe. A l’arrivée de Napoléon ce n’était qu’un champ mal tenu, envahi de bicoques et de moulins abandonnés qu’il fit raser. Seuls furent conservés deux pavillons bas, entre lesquels on édifia à la hâte un corps de bâtiment central plus élevé, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, percés chacun de quatre fenêtres. Cette maison sera le « palais » des Mulini, et les pavillons attenants serviront de communs. 
A la lin de mai l’Empereur, qui vient chaque jour surveiller les travaux, s’y installe malgré la désagréable odeur de peinture et de plâtre frais. Au rez-de-chaussée quatre petites pièces contiguës deviennent sa chambre, sa bibliothèque, son petit salon et son cabinet. De part et d’autre, un grand salon et deux plus petits pour les officiers de service, une antichambre et la salle des valets. Un escalier fort raide accède à la vaste pièce qui correspond, au premier étage, à l’emplacement des appartements privés du rez-de-chaussée. Ses huit fenêtres dominent d’un côté la ville, de l’autre la mer. Ce salon d’apparat tient lieu de salle du trône pour les audiences collectives, parfois de salle de bal lorsque le petit théâtre, construit obliquement à l’extrémité du pavillon de gauche, n’est pas utilisé.

Pauline disposera de l’appartement contigu, primitivement destiné à Marie-Louise ; une penderie et un cabinet précèdent sa chambre, ainsi qu’une salle de bains, d’où un escalier dérobé permet de gagner le jardin sans avoir à traverser, au-delà du grand salon, les petits appartements de ses dames de compagnie.  Cette maison est péniblement impersonnelle, comme à la veille d’être vendue par des héritiers qui en auraient dispersé le mobilier. Napoléon l’avait cependant meublée avec abondance, sinon avec choix, grâce à deux razzias qui méritent d’être contées, tant elles sont évocatrices des moeurs corses. Une première fois il fait saisir à Piombino, dans l’ancien palais de sa soeur Elisa restitué au domaine autrichien, meubles, tentures, jalousies, jusqu’aux lames des parquets. Au commissaire d’Autriche qui se plaint de cette spoliation, il fait remettre l’état circonstancié de cet « emprunt », et l’affaire en reste là. Un peu plus tard, la tempête ayant forcé un bâtiment à faire relâche dans le port, Napoléon s’enquiert de son chargement : c’est le mobilier de son beau-frère Borghèse, acheminé de Turin à Rome. Il se l’approprie aussitôt, disant : « cela ne sort pas de la famille », et il en informe l’intéressé.

Après 1815 l’archiduc Ferdinand de Toscane vida complètement la maison, bibliothèque comprise, ce qui lui valut d’interminables protestations de la municipalité à qui l’Empereur l’avait léguée. Pendant cinquante ans les Mulini furent abandonnés jusqu’au jour oit le gouvernement italien les transforma en école, puis en bureaux administratifs. Devenue musée au début de ce siècle, la maison n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution sérieuse. Le mobilier du musée actuel provient du garde-meuble national italien et n’a qu’un lointain rapport avec celui du souverain de l’île d’Elbe. 

Ce n’est donc pas à l’intérieur des murs qu’il faut s’efforcer d’imaginer Napoléon, mais dans le minuscule jardin qui sépare la maison de la mer et domine un immense horizon marin où s’inscrivent, au nord-ouest l’île Capraia, au nord-est la Toscane qui s’estompe à l’infini, à l’est la côte septentrionale de l’île. barrée par le fort Stella tout proche. Jardinet exquis, planté de myrtes, de cyprès, de palmiers, clos sur le précipice par un petit mur où, tôt levé, il allait s’asseoir pour contempler la mer et, comme plus tard à Sainte-Hélène, observer le mouvement des navires. A droite, l’ancien potager s’élève en pente douce vers le fort Stella. On y voit encore, au centre d’un petit bassin, une copie de la statue de Pauline par Canova. Certes, un monde sépare les Mulini de la splendeur des palais impériaux, mais l’azur méditerranéen, la lumière qui transfigure la médiocrité de cette maison, sa vue incomparable, forment un tel cadre que l’on parvient à oublier les murs, dignes au plus d’un notable cossu. Porto-Ferrajo conserve encore une demeure banale, qu’une plaque de marbre distingue des maisons voisines : dans une ruelle fort raide, en contrebas des Mulini, s’installa Madame Mère, au loyer de deux cents francs par mois. Elle montait chaque soir dîner chez son fils, et jouait avec lui au whist. Il aimait la faire perdre en trichant et s’en excusait: « Madame vous pouvez perdre ; moi qui suis pauvre, je dois gagner ». 

San Martino.

Disposant en ville d’un « palais », Napoléon se met en quête d’une maison de campagne pour la saison chaude. Bien entendu l’île n’en possède pas. Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il découvre au lieudit San Martino un vallon planté de vignes, d’où la vue s’étend agréablement jusqu’à Porto Ferrajo. Séduit par ce site calme et ombragé, il s’enquiert du propriétaire. Celui-ci fait valoir l’étendue de son domaine et, bien qu’il ne comporte qu’une grange et quelques cabanes, en demande le prix exorbitant de cent quatrevingt mille francs-or. Dans l’état des finances de Napoléon ce serait une folie. Aussi n’hésite-t-il pas à prier sa soeur Pauline d’en faire l’acquisition. En quelques semaines les masures sont rasées ; vingt maçons édifient une coquette maison blanche adossée à la colline, un peloton de grenadiers de la Garde construit une bonne route pour y accéder. L’été venu l’Empereur passera souvent la nuit à San Martino, distant d’une lieue des Mulini. 

Cette maisonnette a conservé le charme rustique et la décoration auxquels il apporta ses soins. Au premier étage on visite la salle à manger peinte à l’antique par un artiste local qui a naïvement évoqué en trompe-l’oeil des paysages égyptiens, des hiéroglyphes, une charge de mamelucks. Dans un angle est dessinée l’inscription optimiste : Ubicumque felix Napoleo. De part et d’autre de cette pièce, les chambres de Bertrand et de Drouot, la chambre et le petit bureau de Napoléon, meublés avec simplicité ; seul paraît authentique son lit d’acajou. Le centre de la façade est occupé par un salon dont le plafond allégorique représente, sur fond de ciel, deux pigeons liés par un ruban dont le noeud se resserre à mesure qu’ils s’éloignent : allusion à la venue de MarieLouise que les Elbois attendront en vain. Au rez-dechaussée subsistent dans la salle de bains une baignoire de pierre et une fresque pompéienne; l’Empereur y descendait de sa chambre par une échelle de moulin. 

Au milieu du siecle dernier, San Martino fut acheté par le prince Demidoff, divorcé de la princesse Mathilde. fille de Jérôme, qui conçut le projet d’y établir un musée consacré à son oncle par alliance. Malheureusement la réalisation, d’un mauvais goût offensant. allait porter un grave préjudice au site. Une allée de palmiers conduit à une grille surmontée d’aigles dorés qui donne accès à une galerie monumentale soutenue par une colonnade dorique. Demidoff y entreposa des collections napoléoniennes de grande valeur qui furent dispersées à sa mort par son neveu. La municipalité de Porto Ferrajo en a fait un affreux musée où s’entassent des copies de maîtres italiens voisinant avec des portraits et des bustes de notables locaux ! Le toit de cet étrange édifice, situé en contrebas de la maison de campagne, lui sert de terrasse, ce qui présente au moins l’avantage de le dissimuler lorsqu’on se promène dans le charmant jardin qui la précède. L’Empereur y planta un magnifique micocoulier qui ombrage encore la façade.  San Martino, bien entretenu, partiellement décoré. décemment meublé, constitue la relique napoléonienne la mieux conservée de l’île : les touristes y affluent et se montrent ébahis, prêtant à Napoléon les folies de Demidoff. Le gardien les entretient volontiers dans cette erreur, si bien qu’ils demeurent confondus de la somptuosité d’un règne qui avait trouvé en dix mois le moyen d’édifier le seul bâtiment imposant de l’île ! 

L’Ermitage de la Madonne.

Des trois résidences napoléoniennes, la plus touchante et la plus poétique, la moins connue aussi est sans doute l’Ermitage de la Madone au Monte Giove. Ce fut encore au hasard d’une promenade que l’Empereur le découvrit et s’abandonna à son enchantement.  Il avait, par une piste muletière, longé les méandres souvent vertigineux de la côte nord jusqu’au port de Marciana Marina. Là, l’horizon s’élargit : un cirque de montagnes enserre une étroite plaine côtière tapissée de vignobles. Deux sommets dominent ce massif, le Monte Capane et le Monte Giove, aux flancs desquels sont suspendus les villages jumeaux de Poggio et de Marciana Alta, où venaient se réfugier. depuis des temps immémoriaux. les pêcheurs fuyant l’attaque des Barbaresques.  A Marciana Alta la piste s’achève. Le village, pressé autour de son clocher, domine un admirable paysage de pentes escarpées allant se perdre au loin sur le dédale des falaises. Au-dessus, la masse énorme et nue du Monte Giove. Napoléon s’engage sur le sentier pierreux qui le gravit en marches d’escalier taillées dans le roc. C’est un pèlerinage fréquenté, marqué de loin en loin par de petites niches de plâtre rappelant les stations du Calvaire. Graduellement l’horizon s’élargit pour former sur la mer immobile une fantastique dentelle de côtes déchiquetées. Le site évoque les mille détours de la baie de Rio de Janeiro, telle qu’on la découvre du haut du Corcovado. Mais ici pas de ville immense : une solitude absolue, sans une maison, sans un arbre. La montagne aride ne nourrit que buissons odorants. bruyères, mousses, fougères. Longtemps il faut peiner sous le soleil implacable pour découvrir près du sommet un petit bois de châtaigniers d’où émerge un clocher blanc. Là vécut un ermite, dans l’étroite et basse masure qui se blottit le long de la chapelle. Aux alentours un éboulis de rochers dont le plus élevé, l’Affaciatoio, évoque un aigle aux ailes déployées. Si l’on escalade sa plate-forme. comme le fera souvent Napoléon, on découvre le plu, beau panorama du monde, la Corse au couchant. Capraia au nord, la côte elboise au levant, se découpant sur la mer Tyrrhénienne. 
Napoleon est seduit par la souveraine grandeur du site. Il décide d’y passer les journées les plus chaudes de l’été dans une des cellules de l’ermite. Drouot en occupera une autre. Une piquet de grenadiers campera en contrebas. Madame Mère, elle, s’installera dans une maison de Marciana Alta, et chaque soir il descendra à cheval pour aller la saluer. Ici, comme ailleurs. il veille au moindre détail d’installation : 

« Monsieur le comte Bertrand, écrit-il de sa main, il me manque trois volets pour les fenêtres de ma chambre… Envoyez trois rideaux pour la chambre de Madame, les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux. pincettes. pelles… ». 

Il s’y attardera une quinzaine de jours. du 23 août au 5 septembre 1814. De ces premières heures de détente depuis tant d’années, il goûte profondément la paix. rêvant à la Corse du haut de son rocher. escaladant les pentes du Monte Giove, ou sillonnant la côte occidentale, abrupte et déserte. Cependant il ne néglige pas son administration. Chaque jour des officiers d’ordonnance apportent les nouvelles et repartent avec les ordres les plus minutieux, ayant trait aussi bien à la grosseur des poutres et au nombre de clous nécessaires pour édifier la salle de spectacle des Mulini, qu’au marché à conclure pour l’exportation du minerai, et jusqu’à ce billet adressé à Bertrand : 

« Un de mes mulets s’est noyé dernièrement, ce qui est une perte ; elle vient de ce qu’il n’y a pas une petite pompe à l’écurie ; faites-en arranger une, de celles qui sont en magasin… » 

Une visite inopinée va troubler cette quiétude. exceptionnelle dans l’existence de Napoléon. Au cours de la nuit du 1er septembre, un navire entre en rade de Porto Ferrajo mais, au lieu de gagner le port, mouille dans une crique au fond du golfe. Bertrand prévenu accourt, salue profondément la jeune femme et l’enfant qui débarquent, fait atteler une calèche et seller les chevaux. Les voyageurs disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont venus. En ville le bruit se répand de l’arrivée de l’Impératrice et du Roi de Rome. 
Quelques heures plus tot, au crépuscule, Napoléon avait suivi à la lunette l’approche du bâtiment. Dès qu’une estafette de Bertrand lui apprend l’accostage, il la renvoie avec ses ordres et saute lui-même à cheval. Précédé de quatre porteurs de torches, il descend de son nid d’aigle. La rencontre des deux groupes se fera au milieu de la nuit, le long de la mer, près de Marciana Marina. Napoléon prend la place de Bertrand dans la calèche et, tout en jouant avec les boucles blondes de l’enfant, s’enquiert affectueusement du voyage. Avant l’aube, tout le monde atteint enfin l’Ermitage, Napoléon a cédé sa chambre et fait dresser une tente devant la maison. Mais Ali, son valet de chambre, le voit furtivement la quitter aussitôt : Marie Walewska passe avec lui une dernière nuit… Certes, les temps de l »idylle polonaise sont révolus. L’amour de l’Empereur est mort, celui de Marie subsiste-t-il ? Pendant les quatre années du règne de MarieLouise il l’a rarement revue. A Fontainebleau, après l’abdication, elle a vainement attendu une nuit devant sa porte, il ne l’a pas reçue. A l’île d’Elbe, elle lui a écrit plusieurs fois, gagnant par petites étapes la côte toscane, sollicitant la permission de venir. Il la lui accorde enfin et elle accourt, peut-être avec l’espoir de rester auprès de lui. 

C’est mal le connaître. Informé quelques heures plus tard de la rumeur publique, il en conçoit un vif mécontentement. Ainsi, malgré les précautions prises, les Elbois sont déjà persuadés que sa femme et son fils l’ont rejoint. Il désire éviter que le Cabinet autrichien ne tire parti de cette visite pour inciter Marie-Louise à ajourner encore sa venue. Il ne veut surtout pas, lui si strict pour les autres, que sa conduite soit un objet de scandale quand la vérité éclatera.

Marie Walewska sera donc une fois de plus sacrifiée au devoir conjugal et aux obligations d’Etat. Il ne le lui dit pas tout de suite. Le matin, il l’emmène jusqu’à son rocher ; au déjeuner, il s’esquive pour sa visite quotidienne à Madame Mère – la famille avant tout. Le soir, il dîne sous la tente avec la jeune femme et les officiers polonais de la Garde. On improvise des danses, les chants slaves s’élèvent de la terre latine. Marie espère, Marie est heureuse. Le lendemain, informée par le trésorier Peyrusse de la détresse financière de l’Empereur, elle veut restituer le collier de perles qu’il lui offrit jadis à la naissance d’Alexandre, mais il refuse avec émotion et la prie doucement de partir le soir même. Puis il disparaît toute la journée et ne la reverra que pour les adieux. 

Rien ne manque à cet épisode, ni le cadre exceptionnel où il se déroula, ni son dénouement romantique. Avec la nuit la tempête s’est levée, la pluie tombe en rafales. Marie, transie, serrant son enfant contre elle, tente de s’embarquer à Marciana. Le risque est trop grand. Son navire ira l’attendre à Porto Longone, à l’autre extrémité de l’île. De longues heures elle peine sur les mauvais chemins transformés en torrents. dans la nuit traversée d’éclairs. Lorsqu’elle atteint son but, on veut encore la dissuader. Trop fière elle s’obstine, saute dans une barque et, courant mille périls. gagne l’échelle de coupée. Le vaisseau s’éloigne, elle ne reverra Napoléon que furtivement à l’Elysée et à Malmaison. quelques mois plus tard. Lui, pendant ce temps, saisi de remords et d’angoisse, dépêche un officier d’ordonnance pour ajourner l’embarquement, puis de plus en plus inquiet, saute à cheval et galope jusqu’à Longone, où il arrivera trop tard. Au matin, accablé, frissonnant, il regagne l’Ermitage, mais le charme est rompu. Deux jours plus tard, il le quittera à son tour pour n’y plus revenir.

Les personnages de l’entracte Elbois.

Tel est le cadre elbois. Le personnage central et les figurines qui gravitent autour de lui composent un tableau coloré, naïf et parfois cocasse, comme une toile du douanier Rousseau.  L’entourage de Napoléon est aussi nombreux que médiocre, Drouot et Bertrand exceptés. A sa tête, à la fois gouverneur militaire de l’île et ministre de la Guerre, le général Drouot, « homme de Plutarque », loyal et dévoué, un des très rares hommes devant qui Napoléon pense tout haut sans crainte de voir ses propos aussitôt déformés ou transcrits pour la postérité. Mais Drouot est si éperdu d’admiration pour son maître qu’il ne se permettrait pas l’ombre d’une critique ou d’un conseil. Ce quadragénaire vertueux et désintéressé, dur dans le service, bon à l’excès dans le privé, croit découvrir l’amour : il voudrait épouser une jeune fille de l’île, mais sa mère s’étant opposée par lettre à ce mariage avec une inconnue, il y renoncera au dernier moment. 

Bertrand, Grand maréchal du palais depuis la mort de Duroc, sera ministre de l’Intérieur. Inséparable de Napoléon depuis la Campagne d’Egypte, il lui fermera les yeux à Sainte-Hélène. La publication de son Journal par Fleuriot de Langle éclaire cette figure de grand honnête homme, plus travailleur qu’intelligent, pointilleux et têtu. Il obtient souvent gain de cause, par lassitude ou indulgence de l’Empereur, dans les conflits qui les opposent sur des vétilles. Il partage sa vie entre son maître et sa femme, demie anglaise de naissance, qui se tient à l’écart de la cour elboise, au milieu d’un petit cercle de compatriotes.  Bertrand, pas plus que Drouot, ne peut prendre la moindre initiative. Les quelques ordres de Napoléon cités plus haut montrent combien son autorité s’étend aux plus infimes détails. Que Drouot veuille casser un caporal ivre qui a donné un coup de pied à son officier, il rédige un rapport que l’Empereur apostille de sa main. Que Bertrand énumère la suite de Pauline, on lui répond : « Qu’elle n’amène pas de maître de piano, mais seulement un bon chanteur et une bonne chanteuse, vu que nous avons ici un bon violon et un bon pianiste…»  Le maître veut tout connaître, tout régenter, ses généraux ne sont que des commis d’ordres. 

Le troisième compagnon d’infortune, c’est Cambronne, le soudard héroïque aux dix-sept blessures. Commandant la place de Porto Ferrajo, il a la nostalgie des champs de bataille. Un jour une frégate napolitaine entre dans le port, et l’amiral qui la commande sollicite l’honneur d’être présenté à l’Empereur. A la vue de l’uniforme de la trahison, Cambronne voit rouge et menace de passer le visiteur par les armes. L’autre ne se le fait pas dire deux fois et prend aussitôt le large. Napoléon en est navré, mais désespère d’initier le bouillant général aux subtilités diplomatiques. 

Peyrusse, trésorier de la couronne [durant les Cent-Jours], devient ministre des Finances. L’inexorable amenuisement des quatre millions apportés de France, et réduits de moitié dix mois plus tard, n’altère pas sa bonne humeur méridionale. Ses Mémoires et ses Archives constituent, avec les Souvenirs de Pons de l’Hérault la plus précieuse source documentaire sur le premier exil.  Une foule de fonctionnaires est rattachée à l’autorité de Bertrand par l’intermédiaire du sous-préfet Balbiani qui devient intendant général et supervise les magistrats du tribunal de commerce, ainsi que le directeur des domaines, le chef de la sûreté, le directeur du port, deux architectes, autant de postes coûteux et superflus qui seront supprimés au départ de Napoléon. 

L’entretien de l’armée à lui seul suffit à provoquer la banqueroute, et cependant cette force est indispensable pour parer à une éventuelle tentative d’enlèvement. Aux 675 grenadiers de la Garde et aux 54 chevau-légers polonais venus le rejoindre, Napoléon adjoint un bataillon franc recruté sur place et un bataillon corse, péniblement enrôlé dans la grande île. Ce seront de mauvaises troupes, insubordonnées, infestées de déserteurs, qu’il abandonnera sans regret au départ. 

Au total près de 1.600 hommes qui, avec l’armement très poussé, les innombrables forts, l’intendance. coûteront un million par an. L’armée s’accroît d’ailleurs sans cesse d’officiers isolés qui, par nostalgie du passé, viennent solliciter un emploi. Tel le général Boinod, parfaitement sourd, que l’on nomme inspecteur général aux revues. Tel le commandant Tavelle, vieillard corse qui se présente un matin à Napoléon : « Colonel, vous irez commander à Rio », lui dit-il, n’osant le renvoyer. Le bonhomme s’empresse d’acheter les insignes de son nouveau grade : « Si je ne portais pas ces épaulettes, disait-il volontiers, je donnerais un démenti à l’Empereur qui m’a traité de colonel ». Il s’en fut donc commander la place de Rio Marina, dont la garnison s’élevait à 5 canonniers et 4 cavaliers. Il se refusait obstinément à quitter ce village, pour ne saluer l’Empereur qu’à son poste. 

Toute aussi comique fut la Cour, inspirée de celle de France, mais avec les seuls concours locaux. Deux fourriers des Tuileries devinrent préfets du palais des Mulini. L’un, Deschamps, était un vieux gendarme en habit d’officier, brutal et grossier ; l’autre, Baillon, s’initiait avec plus de bonheur à la vie de salon. Quatre chambellans pris parmi les notables : le maire et le médecin de Porto Ferrajo, un aristocrate ruiné qui donnait le ton de l’élégance, un borgne, « brigand qui fait maintenant le chien couchant », écrit Pons de l’Hérault avec indignation. Sept officiers d’ordonnance choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles villageoises. L’un d’eux, Paoli, d’origine corse et gendarme de profession, répondit un jour à l’Empereur qui lui demandait l’heure : « L’heure qui plaît le mieux à Votre Majesté… ». L’ancien médecin des écuries impériales, Foureau de Beauregard, devint médecin en chef de l’Empereur. Très infatué de sa science, il voulut une fois l’empêcher de humer un bol de bouillon trop chaud, « parce que Sa Majesté avalait des colonnes d’air, et ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique » Ce à quoi il lui fut répondu qu’on était assez grand pour savoir comment boire. 

Une innombrable domesticité voletait autour de ces parvenus. La livrée ne comprenait pas moins de 24 hommes, parmi lesquels Marchand, premier valet de chambre, et Ali, premier chasseur, deviendront bientôt de nobles figures héléniennes. 13 serviteurs assuraient le service de bouche ; il y avait encore 5 tapissiers ébénistes, 2 jardiniers, 4 musiciens, 3 lingères, 22 piqueurs, cochers et palefreniers pour les 9 chevaux célèbres qu’avait montés l’Empereur aux plus grandes batailles. Les écuries logeaient en outre 90 chevaux de moindre valeur et 27 voitures. Du matin au soir cette centaine de courtisans et d’employés bourdonnait dans l’étroit espace des Mulini. 

La journée de Napoléon commence avant l’aube. Dès son réveil il lit et dicte au secrétaire ou au valet de service en scrutant l’horizon. A sept heures il prend une légère collation et se recouche un moment. Puis à cheval, avec un officier d’ordonnance, il fait une longue course dans la campagne. Au retour il donne audience. Les visiteurs ne sont reçus que sur approbation d’une liste présentée par Drouot ou Bertrand qui les introduisent au milieu d’uniformes chamarrés et de livrées aux armes impériales. A midi il déjeune, seul ou avec Drouot, il se retire pour lire pendant les heures chaudes. Vers le soir, il fait quelque inspection et dîne à six heures avec Madame Mère, et Pauline à partir de novembre. Il y a toujours quelques invités : anglais de passage, officiers de la Garde, Pons de l’Hérault, Campbell, le commissaire anglais avec qui il entretient les rapports les plus courtois, malgré l’espionnage mutuel impitoyable auquel tous deux se livrent. A la veillée, les courtisans et leurs femmes sont souvent priés. L’Empereur joue avec sa mère ou avec les généraux. A neuf heures, il donne le signal du départ en tapotant quelques notes, toujours les mêmes, sur le piano.

Pauline et la vie mondaine.

Cette vie si calme, coupée seulement de brefs séjours dans ses diverses résidences lorsque l’ennui l’accable, s’anime soudain avec l’arrivée de sa soeur Pauline Borghèse. 
Au printemps elle avait fait une première escale à l’île d’Elbe avec la frégate Laetitia, mise à sa disposition par Murat. L’objet de ce voyage était une cure thermale à Ischia ; Pauline, éternelle malade imaginaire, l’avait décidée depuis longtemps. Mais après avoir passé l’hiver au Luc, en Provence, où Napoléon sur le chemin de l’exil s’était lui-même arrêté quelques heures, elle avait tergiversé tout le mois de mai avant de s’embarquer : la première quinzaine à Saint-Raphaël avec son amant en titre, le colonel Duchand ; la seconde à Villefranche où après une courte traversée qui l’avait fort éprouvée, elle attendait une mer moins agitée. 

Le 30 mai, après avoir refusé l’offre de deux frégates anglaises, elle était enfin montée à bord du vaisseau napolitain et le 1er juin, accueillie avec les honneurs souverains par les salves des forts et des navires, elle faisait à Porto Ferrajo une entrée triomphale au côté de son frère. Brève rencontre au cours de laquelle elle détacha quelques diamants de son collier célèbre pour lui permettre d’acquérir San Martino. Elle passa la nuit aux Mulini en pleins travaux d’aménagement, fut présentée en grande pompe à la petite Cour réunie en son honneur, et reprit la mer aussitôt, laissant aux insulaires ébahis l’éblouissante vision de sa beauté alanguie, d’un hamac dressé sur le pont pour son repos, et du carré de velours garni de rouleaux à poignées sur lequel elle se faisait porter. 

Bien accueillie à Naples par les Murat, elle est leur hôte à Portici. D’Ischia il n’est plus question, le docteur Andral la jugeant trop malade pour affronter « les eaux ». Tout l’été, entre Portici et les pentes du Vomero où elle est allée fuir la chaleur, elle se soigne et écrit d’innombrables lettres. Avant tout des billets d’affaires à son homme de confiance parisien, Michelot, avec qui elle correspond par l’intermédiaire du plus actif agent napoléonien, Bartolucci, de Livourne. Elle est ruinée, aucune de ses propriétés ne trouve acquéreur, sauf l’hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’elle vendra huit cent mille francs au gouvernement anglais pour son ambassade. Par surcroît son mari, l’infortuné prince Borghèse, lui réclamant tableaux, meubles, argenterie, elle presse Michelot de les déménager au plus vite et de les mettre en lieu sûr. Elle gémit sur son sort, sa santé, sa solitude, auprès des Bonaparte réfugiés à Rome, Madame Mère, le cardinal Fesch, Lucien, Louis… Sans cesse, elle manifeste le désir de rejoindre au plus tôt Napoléon et de voir la famille réunie autour de lui ; elle a des mots très durs pour Elisa qui trahirait volontiers le clan pour s’installer en France, et pour Joseph qui ne se soucie pas de quitter le confortable exil de Prangins. Mais cette velléitaire ne manifeste aucun empressement à revenir. Napoléon s’impatiente, et, le 25 septembre, lui envoie son brick l’inconstant qui l’attendra vainement tout le mois d’octobre à Civita-Vecchia. à Baïes et à Portici. Le 29 enfin, escortée des Murat, elle consent à s’embarquer. 

Le surlendemain, Porto Ferrajo, la reçoit avec le même cérémonial, et la population pavoise. Pauline s’installe au premier étage des Mulini, aménagé au mieux pour elle. Son étroite intimité avec Napoléon, pendant les quatre mois où ils vont vivre sous le même toit, donnera lieu à de venimeuses insinuations que Beugnot propage à la Cour de France, et Talleyrand à Vienne. Certains historiens hostiles à Napoléon ressuscitent périodiquement cette calomnie, au mépris de la magistrale réfutation donnée par Frédéric Masson. Le rôle de Pauline s’est tout au plus borné à favoriser les passades de son frère.
 
Elle prend pour dames de compagnie Mmes Colombani, Bellini, et Lise Le Bel, femmes ou fille d’officiers échoués à l’île d’Elbe. La Capraiaise, l’Espagnole et la Parisienne font sensation à Porto Ferrajo, où leur beauté et leur élégance éclipsent celles des petites bourgeoises de la ville ; le choix de deux d’entre elles lui a sans doute été suggéré par Napoléon lui-même. Ces complaisances de Pauline ne sont d’ailleurs pas nouvelles : n’a-t-elle pas, en 1809, servi d’intermédiaire entre son frère et sa dame d’honneur Christine de Mathis ?  La brune Belina, dite Bellini, qui pourrait aussi bien se faire appeler Stupieski, du nom de son mari, chef d’escadron polonais, dansait admirablement le fandango. Cette Castillane avait plus de charme que de beauté, et son mari ne brillait pas par l’intelligence. Que Napoléon ait consenti quelques faveurs à Belina ne semble pas douteux : rentrée à Paris avec Mme Bertrand pendant les Cent-Jours, elle écrit à Marchand pour lui signaler son dénuement. Napoléon, prévenu, donne l’ordre de lui porter 4.000 francs sur sa cassette (40.000 frs/1979) et l’invite à dîner à l’Elysée ; elle put ainsi « offrir elle-même ses remerciements à Sa Majesté », ajoute Marchand sans sourire… La Bellini devait une dernière fois faire parler d’elle lors du triste départ de Malmaison pour Rochefort. Flanquée de Stupieski et déguisée en homme, elle supplia tant et si bien Bertrand qu’ils obtinrent de monter dans la voiture de Gourgaud. A Rambouillet, dans la nuit, Napoléon, informé de cette étrange présence, pria qu’on l’en débarrassât avec ménagement. Marchand remit au couple 3.000 francs et Bertrand un billet de congédiement. La Bellini affectait un profond désespoir de ne pouvoir suivre le second exil de son impérial amant. Elle s’en consola en ouvrant à Lima, au Pérou, un pensionnat de demoiselles ! 

Lise Le Bel était une plus ancienne liaison. Le préfet du palais Bausset, qui pourvoyait à l’occasion son maître en jolies filles, avait distingué sa beauté. Elle avait dix-sept ans à la fin de l’Empire. Une nuit, le valet de chambre Constant était venu la quérir à Bourg-la-Reine,avec la complicité de sa mère et de son beau-père, l’adjudant commandant Le Bel. Introduite au palais de Saint-Cloud par la porte secrète de l’Orangerie, elle y passa trois heures et revint quelquefois, mais ces témoignages de la faveur impériale s’espacent vite. Déception familiale. A Fontainebleau, après la première abdication, elle tente en vain, comme Walewska, d’être reçue. Obstinée, elle débarque en famille à l’île d’Elbe. Bien accueillie et placée auprès de Pauline, elle ne peut néanmoins obtenir de sinécure pour son beau-père. Sans doute Napoléon estime-t-il cette complicité paternelle peu compatible avec l’honneur. Lise suivra Pauline en Italie pendant les Cent-Jours et ne reverra plus Napoléon.

Aidée de ces jolies femmes, Pauline improvise soirées musicales et théâtrales où elle-même se produit avec des officiers de la Garde dans des pièces qui semblent faites pour elle : Les Fausses Infidélités et Les Folies amoureuses ; il y aura encore six grands bals, dont trois masqués, en janvier et février à la veille du départ, sans aucun doute pour duper les espions. Napoléon veille lui-même à leurs préparatifs : 
« Les invitations devront s’étendre sur toute l’île sans cependant qu’il y ait plus de deux cents personnes… Il y aura des rafraîchissements sans glace, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coutât plus de mille francs ». 
Or Pons de l’Hérault écrit : 

… « Il n’y avait pas à Porto-Ferrajo six familles dont la fortune fût au niveau du luxe inusité de leurs femmes… N’importe, l’on était notabilité, et pour ne pas déchoir par la mise, on s’exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays ; on n’aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l’on cherchait à s’en procurer une plus belle ; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour : tout cela conduisait à une catastrophe… ». 

Un vent de folie soufflait sur les Elboises. Ces petites bourgeoises se découvraient des vocations de dames du palais. Et leurs maris, par vanité, se ruinaient doucement pour paraître. Cette « promotion sociale » n’allait pas sans quelques maladresses. Un soir au bal, Mme Balbiani ayant appris que l’étiquette prescrivait de ne pas croiser l’Empereur sans le saluer, passa et repassa tant de fois en faisant la grande révérence qu’il finit par lui tourner le dos. Toute l’assistance de rire. Mais Napoléon, qui déteste blesser, fait ostensiblement le tour de la salle et adresse quelques paroles bienveillantes à la pauvre femme. 

 Les travaux et les jours.

Derrière cette façade d’opérette destinée à donner le change autant qu’à stimuler la vanité de très petites gens, Napoléon travaille énormément. Environ trois cents notes ou ordres nous sont parvenus. Dictés à son secrétaire Rathery, parfois à Bertrand ou à Marchand, ces pièces concernent à peu près exclusivement la gestion de l’île, dans ses plus infimes détails. En dix mois Elbe a connu plus de changements qu’en mille ans, et rien de sensible n’a depuis lors été accompli. Il mûrissait d’ailleurs des projets grandioses qui, faute de temps, ne virent pas le jour. Elbe est aujourd’hui le dernier vestige de la civilisation napoléonienne, figé au stade où il l’abandonna. 
Ayant dressé un bilan des ressources locales, il conclut qu’elle sont insuffisantes pour assurer la subsistance de la population. La récolte annuelle de blé est épuisée en trois mois ; les herbages sont maigres et le cheptel insignifiant; les cultures se limitent à des potagers familiaux. Le vignoble donne un excellent vin, léger et capiteux, qui constitue avec le minerai de fer les seules productions exportables. Pêcheries de thon et salines complètent cette activité économique des plus restreinte. 
Napoléon fait établir un plan d’irrigation et de mise en valeur de la seule plaine importante, celle de l’Acona. Aux paysans il conseille la culture de la pomme de terre, qu’il appelle parmentière, et qui est inconnue dans l’île. Il rêve de faire d’Elbe un paradis et ordonne un vaste reboisement : des oliviers et des mûriers dans les vallées et sur les pentes exposées au midi ; des châtaigniers sur le versant nord des montagnes. 
Des pistes a peine carrossables tenaient lieu de routes : un de ses premiers soins est de faire construire un réseau routier qui desservira les communes les plus importantes en partant de la capitale. 

Un jour il va visiter l’îlot abandonné de la Pianosa, à vingt mille au sud. Aussitôt il l’annexe, le fortifie, y laisse une garnison, fait venir vingt ménages de fermiers italiens pour défricher. Cette dernière conquête le préoccupe beaucoup pendant l’été. Il lui consacre des dizaines d’ordres et deux inspections. 
Elbe possède de belles carrières de marbre inexploitées. Marbriers et sculpteurs sont recrutés en Italie. Bargigli, de Carrare, ouvre un atelier dont les Anglais de passage achèteront la production à prix d’or. Et puisque toute distraction ne peut être organisée ici qu’à une échelle minuscule, Napoléon décide de se constituer une réserve de chasse en isolant par un mur le petit cap Stella qui s’enfonce d’une demi-lieue dans la mer. Pour le peupler il ordonne de capturer lièvres et lapins sur tout le territoire. Devant le maigre résultat obtenu, il en fera venir de Corse et de Toscane.

L’hygiène publique, à son arrivée, était inexistante. Les ruelles puantes tenaient lieu de latrines et de poubelles. Il exige que chaque maison en soit pourvue, faute de quoi un impôt de propreté devra être versé, qui sera doublé tous les trois mois. Des sources sont captées, de nouvelles citernes sont creusées pour assurer le ravitaillement de la ville en eau potable. Il crée un hôpital, fort bien tenu qu’il visitera souvent… 
Tant de prodiges accomplis en si peu de temps stupéfiaient les insulaires. Pons de l’Hérault, volontiers emphatique, s’en émerveille : 
« L’ère nouvelle de l’île d’Elbe s’annonçait avec éclat. Porto Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L’industrie levait sa tête radieuse, l’enclume retentissait constamment sous le marteau ; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence. Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l’accroissement de richesse du commerce elbois… ». 
Pauvres gens ! Leur rêve de gloire et de prospérité s’évanouira dès le départ du grand homme. Lui parti, l’île d’Elbe retombera dans l’oubli d’où son génie créateur l’avait un instant tiré. 

Telle fut, sous des dehors bouffons, l’innocente activité dont Napoléon offrit au monde étonné le rassurant spectacle. Comédien consommé, il adaptait son génie à la fièvre besogneuse d’un sous-préfet en mal d’avancement. Pour mieux abuser l’Europe il feignit de prendre au sérieux cet Etat d’opérette et de s’y complaire, d’afficher l’irrésolution et l’oisiveté jusqu’à convaincre les naïfs de sa déchéance prématurée. Le colonel Campbell, seul espion officiel en résidence dans l’île, note dans son Journal le 20 septembre 1814 :  « Napoléon semble avoir perdu toute habitude de travail et d’étude sédentaire. Il a quatre résidences dans diverses localités de l’île, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améliorations. … Je commence à croire qu’il est tout à fait résigné à sa retraite et qu’il se trouve passablement heureux, excepté quand, dans sa solitude, se réveille le souvenir de son ancienne grandeur, souvenir rendu plus amer par le besoin d’argent et la pensée qu’on retient loin de lui l’Impératrice et le Roi de Rome » … 

Rien n’est plus trompeur que le lion qui sommeille ou feint de sommeiller… 

G.G.

Vue Ile Elbe

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( 13 janvier, 2022 )

Méconnu baron de Mesgrigny !

mesgrigny.jpg

Adrien-Charles-Marie de Mesgrigny, comte de Briel, baron d’Empire, chevalier de Malte et officier de la  Légion d’honneur, naquit à Troyes, le 4 juin 1778, s’engagea à 16 ans, devint assez rapidement officier, aide de camp d’Augereau, écuyer de l’Empereur. Au baron de Mesgrigny fut confiée la mission d’annoncer à l’empereur d’Autriche, la grossesse de l’impératrice Marie-Louise. C’est en qualité d’écuyer qu’il fit les campagnes de 1812, 1813, 1814, et accompagna l’Empereur jusqu’à son départ de Fontainebleau. La ville de Troyes doit aux instances du baron de Mesgrigny de n’avoir pas été bombardée en 1814. Le 23 février de cette même année, alors que les Français allaient investir la place, le prince de Wrède demandait un armistice pour la nuit, promettant d’évacuer la ville et de la rendre au petit jour ; qu’autrement, il l’incendierait avant de la quitter. Une supplique du maire, M. Piot de Courcelles, qui conjurait d’épargner Troyes des horreurs d’un bombardement, était jointe à la lettre du général allemand. L’Empereur, par sentiment d’humanité et aussi par condescendance pour son écuyer, Adrien de Mesgrigny, qui avait à cœur de sauver sa ville natale, voulut bien céder, et injonction fut donnée au prince de Wrède d’abandonner la place. 

Au retour de l’île d’Elbe, Napoléon fit au baron de Mesgrigny l’honneur de le rappeler auprès de sa personne, faveur d’autant plus grande que, sur dix-huit écuyers qui existaient avant son départ, il n’en nomma que quatre. Le baron de Mesgrigny comme écuyer commandant. Après la bataille de Waterloo, il ramena l’Empereur à L’Élysée-Napoléon, le conduisit ensuite, non sans peine, à la Malmaison, et ne le quitta qu’à son départ de Fontainebleau. Rayé en 1815, du tableau des officiers en activité ; renvoyé ensuite du Conseil général du département de l’Aube, il fut encore destitué de la place de maire de la commune de Briel (Aube). Nommé député de l’Aube en 1834, puis inspecteur général des Haras, il remplit ces fonctions jusqu’à la Révolution de Février.  Le baron de Mesgrigny mourut le 8 mai 1849. Il avait épousé Marie-Antoinette-Éléonore de Barthelot de Rambuteau qui, jusqu’en 1814, fut sous-gouvernante du Roi de Rome. La baronne de Mesgrigny était petite-fille du comte de Narbonne, dernier ministre de la guerre de Louis XVI, ambassadeur à Vienne en 1813, et sœur du comte de Rambuteau, chambellan de l’Empereur, préfet du Simplon en 1813, de la Loire en 1814 et de la Seine de 1833 au 24 février 1849.  

                                                             

Article paru en 1910 dans le « Carnet de la Sabretache », avec la mention : « Communication de Mme ALLART de MESGRIGNY, sa petite-fille » . 

 

 

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( 1 janvier, 2022 )

Paris en 1810. Le témoignage de Karl de Luternan…

 tuileries.jpgLe document qui suit, fut publié en août 1950 dans la « Revue de Paris ». Henry d’Estre, le publicateur d’alors, apporte quelques détails biographiques sur son auteur :

Rudolf-Samuel-Karl de Luternan.   

« Né en 1769, la même année que Napoléon, il avait été avant 1789 officier au régiment d’Ernest, corps d’infanterie au service du Roi de France, qui l’utilisa notamment en corse. Membre du Conseil de Berne en 1803, il était inspecteur général de l’artillerie helvétique à l’époque de la rédaction de son « Journal », commencée le 31 juillet 1810, terminée le 19 octobre. Son Gouvernement l’avait envoyé à Paris dans un double-but : en mission officielle pour féliciter S.A.S. le Prince de Neuchâtel et de Wagram [le maréchal Berthier], vice-connétable, grand-veneur, etc., au titre de sa nomination de colonel-général des troupes suisses au service de la France ; en mission secrète, pour s’enquérir des intentions du tout-puissant empereur sur leur pays, qui craignait d’être annexé par décret, comme venait de l’être la Hollande, comme l’avaient été, l’année précédent, les états pontificaux. Les libres habitants de la libre Helvétie s’alarmant à ce sujet, ses dirigeants expédièrent à Paris un homme sachant voir et dire ce qu’il avait vu ». 

UNE REVUE AUX TUILERIES. 

Le 22 septembre 1810, le colonel de Luternan assiste à la grande revue qui se déroule. « Il avait pu prendre place à une croisée du rez-de-chaussée du château des Tuileries, tout proche de la grande porte ». Mais à présent, laissons parler l’auteur : « En disant que toutes ces troupes, deux bataillons d’infanterie légère française et les quatre faibles bataillons portugais exceptés, appartenaient à la Garde Impériale, il est à peine nécessaire de parler de la beauté des hommes et de leur tenue. Le coup d’œil me parut magnifique ; point de clinquant inutile, hors la chamarrure ordinaire des tambours-majors et des musiques de régiment.  A une heure, un roulement général de tambour que l’écho, ou plutôt l’encaissement du château, rendait semblable à celui du tonnerre, annonça l’Empereur. Son cheval blanc l’attendait sous l’escalier du château.  Il saute dessus assez pesamment et part au petit galop, suivi du prince de Neuchâtel, du maréchal Bessières, du duc de Feltre [Clarke, alors ministre de la Guerre] et d’une dizaine de généraux. Après s’être arrêté un petit quart d’heure à l’aile droite des grenadiers portugais, où il fit des questions que je ne pus comprendre, il parcourut rapidement toutes les lignes et revint ensuite mettre pied à terre où il était monté à cheval. Toute sa suite en fit autant, à l’exception du général Mouton, destiné à répéter les mots de commandement de l’Empereur aux exercices et manœuvres qui allaient commencer.  Ici, je dois faire mention d’une chose peu royale, peu impériale, qui se passa sous nos yeux, même sous les yeux des dames, qui remplissaient les appartements du [grand-] maréchal Duroc. Bonaparte fut pris d’un besoin et, sans se gêner, il vint (en quittant son cheval) le satisfaire au coin de la porte d’entrée. Je n’en dis pas davantage. Après ce galant épisode je vis que S.M. dirigeait ses pas nonchalamment vers nous, le long du mur du château, se grattant le nombril et prenant du tabac, etc.…, etc. J’étais loin de penser, en le voyant approcher ainsi s’asseoir sur une borne sous ma fenêtre, qu’il y fixerait sa station et que, pendant trois heures de suite, il n’en bougerait pas. Néanmoins, c’est ce qui arriva : le destin, favorable à mes yeux, l’avait tout de bon arrêté à quatre pas (quatorze pieds mesurés) de ma fenêtre et me procurait ainsi la plus étrange occasion d’observer à mon aise cet homme extraordinaire, dont aucun geste, aucune parole, aucun mouvement de physionomie, pendant trois heures d’une activité très soutenue, ne pouvaient m’échapper. En pareil cas, les moindres circonstances prennent de l’intérêt ; voici donc la disposition du groupe tel qu’il vint se former sous mes yeux. 

 La borne impériale était obliquement à sa gauche, à huit pieds du mur ; la croisée où je me trouvais était élevée à peu près de sept pieds au-dessus du sol, ce qui me faisait plonger par-dessus la suite de l’Empereur rangée sous moi, le long du mur du château, et me donnait l’avantage de voir Bonaparte isolé et à découvert de la tête aux pieds. Je me trouvais si près des généraux composant sa suite que, de la main, j’aurais pu enlever le chapeau du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] et du duc de Reggio [le maréchal Oudinot] qui étaient devant moi. Le prince de Neuchâtel était à la gauche de l’Empereur, un peu en arrière. Le grand nombre de troupes entassées sur neuf lignes, dans la cour du château, semblait devoir rendre toute manœuvre impossible. Mais l’Empereur n’en éprouva pas le moindre embarras et montra, dans cette occasion, une connaissance parfaite des détails de l’école du bataillon. Donnant à mi-voix les commandements nécessaires, que répétait à haute voix le général Mouton, il amena successivement les neuf lignes d’infanterie vis-à-vis de lui, au bord de la grille. Là, il faisait exécuter quelques feux de bataillon, puis marcher la baïonnette en avant, au pas de charge, jusqu’à dix pas de lui et renouveler les feux.  Rien de plus facile à ce moment à un traître… C’était à faire venir l’eau à la bouche et je me rappelai alors les balles qu’en pareille occasion, j’avais entendu siffler autour de sa tête à Milan  [au cours d’une grande parade, en mai 1805, alors que Napoléon était allé à Milan pour s’y faire couronner roi d’Italie]. 

La première ligne, composée d’un régiment d’infanterie légère, ne brilla pas dans ses manœuvres, mais ses feux allaient bien. Au bout d’un quart d’heure il fut expédié. Les quatre bataillons de Portugais, qui vinrent après, et quoique leur général, homme d’un certain âge et d’une tournure assez commune, reçût les commandements en français et qu’il fût obligé de les rendre dans son idiome, il n’y eut pas de malentendus, pas un instant de confusion. Après avoir travaillé cette troupe pendant une demi-heure, l’Empereur quitta sa place, se rendit devant son front, appela tous les officiers et sous-officiers et, après les avoir formés en carré ouvert devant lui, il les harangua de la manière suivante : « Soldats portugais, je suis content de vous. Votre conduite, votre discipline vous ont distingués en Allemagne. Je vais vous donner une preuve de ma confiance. Les Anglais vous calomnient. Ils osent dire que vous avez tous péri de misère. Vos baïonnettes sauront donner un démenti à ces perfides insulaires. Officiers, sous-officiers, me répondez-vous de vos soldats ? »  Un « hourra ! » général fut la réponse à ce discours prononcé d’un ton très énergique et qui avait été intercepté par le général portugais, à qui l’Empereur adressa ensuite directement des choses obligeantes qui parurent lui faire plaisir. Je n’osais pas espérer que l’Empereur, après cela, revint au poste modeste qu’il avait quitté avec toute sa suite. Mais, comme si un contrepoids l’eût lié à mes pieds, j’eus le plaisir de le voir s’en rapprocher de nouveau. Après avoir renvoyé les Portugais sur la droite, au fond de la cour, l’Empereur, de retour à sa borne, fit avancer les grenadiers de la Garde hollandaise.  Cette troupe magnifique répondit à tout ce que l’on pouvait attendre d’elle. Mais Bonaparte ne tarda pas à monter clairement qu’il lui était défavorable. Il ordonna des manœuvres difficiles pour un terrain aussi resserré. On voyait qu’il cherchait à les égarer, mais il n’y réussit pas ; enfin, voyant que ce régiment se tirait toujours d’affaire, il eut recours à la plus flagrante injustice pour les faire broncher ; il commandait nouvelle manœuvre pendant que la précédente s’exécutait. 

Au premier indice d’hésitation qu’il aperçut chez le colonel [le colonel Tindal qui avait rang de général de brigade], qui n’avait pu comprendre le commandement à cause du bruit et de la distance, il l’apostropha d’un ton aussi grossier que peu généreux : « Eh bien ! F… tre, dit-il, que fait ce colonel ? Je crois qu’il délibère. » Cette apostrophe n’échappa pas à ceux qui purent l’entendre et je peux juger de la sensation générale par celle qu’elle produisit à notre croisée. Heureusement que le colonel hollandais se trouvait alors hors de portée et qu’il ne l’entendit pas. Les gardes nationaux de la Garde, troupe formée depuis un an, parurent à leur avantage, même après les Hollandais. Ils donnèrent néanmoins, aussi, un moment d’humeur à leur maître. C’était dans feux. L’un des chefs de bataillon commanda le feu en courant à son poste, devant le front : « Qu’est-ce que ce chef de bataillon qui reste devant le front ? Aux arrêts ! » 

« Eh bien ! F…, ce tambour-major, ne sait pas son devoir, le coup de baguette donc après le roulement. » Il l’avait, en effet, oublié. 

Les grenadiers et les chasseurs de la Vieille Garde, qui suivirent la Garde nationale, parurent posséder la bienveillance du Maître, car il les traita bien mieux que les autres, quoique, assurément, les Hollandais eussent bien mérité les mêmes égards. Les bataillons, après chaque manœuvre finie, étaient renvoyés et formés en colonne serrée, à droite et à gauche, au fond de la cour. Ils défilèrent ensuite tous ensemble au pas accéléré, à l’exception des bataillons de la Vieille Garde, auxquels le monarque semblait se complaire davantage et qu’il fit défiler au pas ordinaire. On ne voit pas de troupe de plus noble ni de plus guerrière dans leur apparence ; on n’entend pas de musique plus brillante que celle de ces régiments. A mesure que l’infanterie quittait la cour par la porte près de la galerie du Louvre, la cavalerie y entrait en passant sous l’Arc-de-Triomphe [du Carrousel]. Elle ne manoeuvra point, à l’exception des chasseurs hollandais et portugais. Ceux-ci n’eurent pas le bonheur de paraître à leur avantage et l’Empereur, qui les jugea sur leurs premiers mouvements, les renvoya par un geste assez méprisant. Les Hollandais étaient bien et défilèrent en très bon ordre, après quelques conversions par escadron. Ces trente-quatre escadrons, seize pièces d’artillerie à quatre et six chevaux, prirent du temps et quoique l’Empereur parût impatient d’en voir la clôture (car il avait plusieurs fois regardé sa montre), il ne souffrit pas que les chevaux prissent le trot. Malgré cette précaution très sage sur le pavé, il arriva un accident. Deux dragons furent abattus ensemble sur leurs chevaux. L’un d’eux, très maltraité, fut ramené au Palais et deux généraux se détachèrent par ordre du Maître, pour le voir. Il était alors quatre heures. La parade était finie. L’Empereur rentra au château et chacun, comme il put, regagna son logis où à mon retour, je notai toutes les circonstances du rare spectacle qu’y avait tenu l’Empereur, pendant trois heures d’horloge, cloué sous mes yeux, occasion rare pour observer cet homme extraordinaire et terrible. Il portait aujourd’hui, comme presque toujours, l’uniforme de sa Garde, deux petites épaulettes de colonel assez mesquines et la petite croix étaient ses seules marques de distinction. Un petit chapeau noir sans autre accessoire qu’une cocarde de la grandeur d’un écu, une épée fort simple, veste et culotte blanche, bottes fortes, tel était son habillement. 

 Un maintien aisé mais sans noblesse, des manières libres et un oubli marqué de toute bienséance caractérisaient Bonaparte aujourd’hui. Je ne sais s’il prenait à tâche de paraître dur et grossier, parce qu’il commandait à ses soldats et s’il empruntait ainsi à dessein les grâces et l’énergique langage du noble métier. A moitié assis sur sa borne, où négligemment appuyé sur le coude gauche, il avait tantôt la main droite dans ses culottes, tantôt les bras et les jambes croisés. A tout moment, il prenait du tabac portant si vivement et d’un seul coup de la main droite. Sa tabatière est dans la poche gauche de l’habit et je lui en vis vider une et demie pendant la parade. Lorsqu’il eut vidé la première, il continua à l’ouvrir, à en flairer le parfum et à en considérer le médaillon, jusqu’à ce qu’on lui en eût apporté une deuxième. La physionomie de l’Empereur variait selon  l’impression du moment. Je l’ai vue dans les deux extrêmes. Elle annonçait aujourd’hui beaucoup de sévérité et de mépris [« On attribuait sa mauvaise humeur aux nouvelles d’Espagne, qui n’étaient pas favorables », note de Luternan]. Son impatience éclate quelquefois d’une manière peu digne de lui. En voici quelques traits : A l’une des charges à la baïonnette qu’il fit exécuter à sa Garde, mécontent des tambours, qui, selon lui ne battaient pas à la charge avec assez de vigueur, il s’emporta contre eux en criant : « Allons donc, tambours, plus vite : rrum, rrum, rrum ! » et il accompagnait cela comme un polisson de huit ans, et des mains et de la voix. 

L’infanterie légère ne défilait pas avec assez de rapidité. Il s’en fâcha et, précipitant le mouvement d’un signe de main, il cria : « Allons donc, f… tre ! » Plusieurs fois, lorsqu’on ne remédiait pas très promptement à quelque chose qui n’allait pas à son gré, je l’ai vu jeter un regard dur et sévère sur ses maréchaux placés derrière lui, et d’un ton impatient et grossier, accompagné d’un geste de la main très expressif, leur dire, sans désignation de personne : « Allons donc, allez ! » Aussitôt deux pour un se détachaient et couraient. Si pendant la durée de cette très active parade, il donna des preuves multipliées d’injustices, de sévérité, d’impatience, il sut y mêler, par moments, l’expression de sentiments opposés. Il fit par exemple toujours un accueil gracieux aux soldats qui venaient lui présenter des placets. Un seul fut rabroué, parce qu’il était sorti mal à propos de son rang. Même dans les moments qui semblaient devoir faire éclater son humeur, je le vis, à ma très grande surprise, se tourner du côté de ses généraux et leur adresser, d’un air souriant, la parole, faisant semblant de ne pas s’apercevoir d’un peu de désordre. Le bruit des tambours m’empêcha de comprendre ses paroles, mais un sourire sardonique et moqueur était sur ses lèvres… Ce désordre, si tant il est vrai qu’on puisse l’appeler ainsi, n’était autre chose qu’une complication apparente, formée au gré de l’Empereur, qui aimait sans doute, fortifier, en l’exerçant, sa très grande habitude à confondre et à dérouler ses masses entassées les unes sur les autres. Tel est le souvenir que je conserve d’une journée qui fut pour moi du plus grand intérêt.

 LE «PANORAMA DE WAGRAM ». 

Comme je suis logé à l’hôtel Mirabeau, rue Napoléon [actuelle rue de la Paix], très près du « Panorama de Wagram », Fischamm nous y conduit May et moi. On nous dit que cette invention vient d’Angleterre. M. Prévost, anglais d’origine, est l’auteur de celle-ci. Nous entrons (pour 40 sols) dans l’enceinte circulaire, murée par un escalier sombre et tournant, qui descend sous le sol et remonte bientôt. La faible lueur d’une lampe guide nos pas. Au bout d’une vingtaine de marches, on se trouve, ou plutôt on croit arriver au sommet d’un belvédère et l’on se croit, comme par enchantement, transporté au milieu de la plaine du Marchfeld. Un beau soleil d’été éclaire la scène terrible, qui se développe ici tout autour du spectateur étonné. Placé derrière le centre de l’armée française, l’on voit devant et dessous, à cinquante pas de distance, l’Empereur à la tête de son état-major donnant des ordres au général de Wrède. Le moment choisi est celui qui précéda immédiatement la victoire. On devine aux fumées, on croit entendre les progrès du maréchal Davout, qui a tourné la gauche des autrichiens derrière la colline de Margrafen-Neusiedel. L’on voit arriver au galop l’artillerie de la Garde, et cette formidable batterie jouer à mesure qu’elle se forme. Quarante et quelques pièces sont déjà dans le feu. Tous les villages (celui de Rausdorf) où sont les ambulances, excepté, brûlent ou commencent à brûler. Ce spectacle vraiment magique inspire d’autant plus d’intérêt, qu’il surpasse de beaucoup ce que, par ouï-dire, l’on pourrait en attendre. L’on se croit sur les lieux et l’illusion serait complète, si, par quelques arrangements faciles, on cherchait à y réunir le bruit confus du canon, de la mousqueterie et les cris plaintifs de tant de blessés que l’on voit étendus ou passer devant soi.

Les détails de cet immense tableau paraissent tous en grandeur naturelle. Tel est l’effet merveilleux de la perspective. Les tourbillons de flamme et de fumée des villages en plein incendie, le mouvement des corps de troupes et des soldats épars, les scènes pitoyables d’un champ de bataille durant quarante-huit heures, les blessés enflammés par les obus, qui brûlent autour des cadavres et des agonisants, le spectacle des troupes engagées, où l’on croit voir du mouvement et apercevoir des brèches nouvelles chaque fois qu’on y reporte les yeux, leur désordre bien ordonné, les bouffées roulantes des fumées de canons dont on croit voir le recul, la teinte argentine et légère des fumées des feux d’infanterie, la poussière roussâtre dont tous les corps en mouvement sont environnés, tout, même les boulets qui sillonnent ce champ de carnage, et dont on croit entendre le sifflement et suivre des yeux les rapides ricochets, tout, dis-je, donne à ce tableau un caractère de vérité incroyable, dont l’illusion, bien loin de s’affaiblirent le détaillant, croît et se fortifie, au contraire à mesure que l’on s’en occupe davantage. 

Ajoutez à cela une perspective admirable et qui s’étend du côté de la Hongrie à plus de vingt-cinq lieues, une fidélité scrupuleuse, dit-on, dans le dessin du paysage, un coloris naturel, un ciel d’une transparence admirable, une teinte vaporeuse qui règne et plane sur le champ de bataille sans l’obscurcir, un dessin très correct des figures, et l’on aura encore une idée bien faible de ce spectacle.  

PROMENADE SUR LES BOULEVARDS. 

 Mes occupations ont traîné aujourd’hui jusqu’à quatre heures. Mon compagnon, en revanche, a couru la ville dès le matin. Nous nous retrouvons à quatre heures et demie pour dîner chez Frascati, très joli jardin sur les boulevards, forts à la mode il y a peu d’années et totalement délaissé depuis quelque temps. Nous n’y trouvons qu’un groupe d’Anglais, prisonniers sur parole, qui viennent sans doute ici en faveur de la solitude qu’ils sont sûrs d’y trouver. Nous dînons bien et courons ensuite les boulevards, promenade toujours nouvelle et charmante, dont les détails variés ne cessent de nous intéresser. On y reviendrait cent fois, on y verrait toujours des objets nouveaux. Ce n’est qu’aujourd’hui, par exemple, que nous remarquons ces magasins d’oiseaux vivants, où depuis le serin jusqu’au cygne, la gent emplumée compte de nombreux représentants. Des faisans, des pigeons rares, et de fort belles oies d’Amérique font ménage ensemble, c’est ici que nous voyons et examinons avec complaisance les premières perdrix françaises : elles nous donnent l’avant-goût de celles que nous espérons voir bientôt en rase campagne. 

TIVOLI. 

 A huit heures, nous quittons les boulevards pour nous rendre au jardin de Tivoli (rue Saint-Lazare), où pour 6 heures une fête charmante nous attendait. Les premiers pas que l’on fait préparent l’imagination à un « spectacle féérie ». Il fait obscur. On entend, sans la voir, une assez bonne musique. L’entrée est décorée de fleurs et de beaux orangers. Les ombres de la nuit, une faible lumière, rendent cette entrée mystérieuse : on devine à peine les objets, néanmoins, le parfum des fleurs vous indique un jardin. Peu à peu, le théâtre s’agrandit, on a quitté la faible lumière, et on se trouve au milieu d’une société assez choisie et nombreuse, qui se promènent de tous côtés dans les allées du vaste jardin, illuminé avec goût de lampions de couleurs variées. Des guirlandes de feux tiennent les arbres décorent la verdure et la rendent brillante. Sous ces feuillages étoilés, il règne juste assez de clarté pour reconnaître son monde. Mon ami, quoique myope, voit enfin ce que depuis longtemps, disait-il, il avait cherché vainement : des jolies femmes. Mais à son grand déplaisir, il s’aperçoit aussi en même temps, que les hommes sont grands, qu’ils sont beaux et il n’aime pas laisser croître dans son esprit ces Parisiens, dont il avait eu jusqu’ici une si petite opinion. Nous circulons au milieu des préparatifs de tous genres, passant d’un spectacle, d’un bosquet à un autre. Nous nous arrêtons avec la foule devant le célèbre Olivier, escamoteur fameux, dont les tours surprenants, ainsi que ceux de ses automates, nous intriguèrent beaucoup. Nous poussons plus loin : ici, c’est un bal, là un grimacier. Dans le lointain, on entend un concert. Nous approchons, mais avant que d’y arriver, nous rencontrons mille détails nouveaux : une grande optique, un grand microscope, etc., etc. Des couples heureux, mais fugitifs, traversent çà et là. On croit les suivre, mais bientôt les lumières plus rares et leur faible clarté en font perdre la trace ; on se trouve dans les bosquets mystérieux de Cythère et l’œil indiscret n’y doit pas pénétrer. Nous revenons donc sur nos pas, et voyons un rassemblement très nombreux qui s’est formé autour d’un tréteau. Ce sont des danseurs de corde, dont on admire l’agilité successivement éclipsée par ceux qui les suivent. Mademoiselle Pachy et un très joli danseur paraissent et viennent surprendre par leur adresse, leur aplomb et leurs grâces. Jamais je n’avais encore vu dans ce genre quelque chose qui s’en approche. Le saut périlleux est exécuté sur la corde, en avant et en arrière, sur un seul pied. Je n’y conçois rien. Pendant  qu’on les admire, un coup de canon se fait entendre. Un ballon de feu se lève dans les airs avec rapidité ; il plane sur Paris : chacun le suit de yeux et fait ses conjectures sur ce qu’il va devenir. Mais avant qu’on l’ait perdu de vue, la détonation d’un artifice qui éclate près de là, a détourné subitement l’attention. On se trouve tout à coup au milieu des étoiles romaines qui s’élèvent de tous côtés. Les feux augmentent, le spectacle s’agrandit : on voit la Pachy, deux étendards à la main, mesurer des yeux une corde, qui, partant de terre s’élève et conduit au sommet d’un temple de plus de cinquante pieds de hauteur. Elle s’élance sur le rapide sentier ; à l’instant, les feux redoublent ; de tous côtés, ils jaillissent sur elle ; on la croit dans le danger le plus imminent. La courageuse Pachy monte avec intrépidité : ses étendards saluent la foule, la foule lui répond par des fanfares et des cris redoublés. La musique, les trompettes, mille coups de feux qui partent et brûlent autour d’elle rendent cette scène charmante et d’un véritable intérêt. Au milieu des fracas de cette brillante ascension, la Pachy est arrivée au sommet de son temple. Au même instant, l’édifice, embrasé par sa main, présente à l’œil étonné une vaste et superbe illumination. Ce moment, je ne l’oublierai jamais, est du plus grand effet. La Pachy suspendue dans les airs, au milieu des feux pétillants qui semblent devoir la dévorer, les traverse avec calme et redescend en triomphe. Ce moment fait trembler pour elle le spectateur nouveau et non prévenu. Elle arrive enfin à travers les flammes, et pendant que l’air retentit des cris de joie mille fois répétés, et au moment où l’on croit le spectacle fini, une détonation effroyable fait tourner les têtes du côté opposé. C’est un volcan qui s’est ouvert tout à coup au sommet d’une colline, et qui vomit des feux de toutes couleurs. Cette transition subite et d’un à-propos admirable produit le plus grand effet : tout à l’heure, c’étaient des feux brillants et d’une blancheur éblouissante ; ici, c’est au contraire la sombre et menaçante rougeur d’une lave brûlante. On la voit se former au milieu des éclats souterrains, pendant près d’un quart d’heure, et détruire enfin dans ses torrents le simulacre d’Herculanum. Voilà, en abrégé, ce que nous venons de voir dans ces lieux enchanteurs. Le silence qui a succédé à ce beau tintamarre nous permet de sentir que nous avons faim et soif. Nous passons un quart d’heure au café et cherchons enfin la sortie du jardin. Mais avant d’arriver à l’issue, deux voix d’homme, délicieuses, qui partent d’un kiosque de verdure, arrêtent nos pas. Leur chant mélodieux semble être l’adieu de l’entrepreneur de la fête. Nous l’écoutons un bon moment, et quittons enfin ces lieux, bien satisfaits de tout ce que nous venons d’y voir. Nous conserverons longtemps, May et moi, le souvenir de cette agréable, dont les détails, les variations multipliées, et surtout l’à-propos de transition et des grands coups de théâtre, ne laissaient rien, absolument rien à désirer. Et tout çà pour 6 francs. 

SPECTACLE DE M. PIERRE. 

Un bon dîner chez M. d’Hauteville, auquel je ne peux pas faire honneur comme je l’aurais voulu, me fait aller au faubourg du Roule, à cinq heures et je termine cette journée au spectacle de M. Pierre, qu’on nous avait conseillé d’aller voir une fois.  Ce divertissement  nouveau et singulier, du genre des ombres chinoises, représente, dans des tableaux mouvants coloriés, des scènes vivantes, des ports de mer, des villes, des orages, etc., etc. Vous voyez des eaux couvertes de bateaux, de vaisseaux, qui vont à rames et à pleines voiles. Des chasses à courre et au tir- celle du canard, entre autre, est admirable. Des ponts, des chaussées sont animés de voyageurs à pied et en carrosse, de chariots d’artillerie, de troupes de toutes armes. Tout cela va et vient dans tous les sens et sans confusion. Même le bruit du roulage est imité à s’y méprendre. Le tableau du coucher du soleil est frappant. Dans l’orage, on voit les nuages changer peu à peu de nuances et de formes, les éclairs, le tonnerre sont imités au mieux. La foudre éclate sur un vaisseau battu par la tempête et y met le feu ; le navire s’échoue sur un écueil, ajoutant au péril un degré supplémentaire. Une chaloupe vient heureusement en secourir les passagers, etc.etc. Tout cela qui, au récit, ne paraît être qu’un jeu d’enfant, mérite d’être vu et l’on ne quitte pas M. Pierre sans applaudir à son spectacle et à la modestie avec laquelle il le produit. Mais je n’y retournerai plus : car, outre que cela n’est bon que pour une fois, j’en eus les yeux abîmés. 

LES TUILERIES. 

Nous profitons aujourd’hui d’un moment favorable pour voir les appartements du château des Tuileries. J’avais déjà vu plusieurs pièces du Palais avant la revue ; mais le grand mouvement de ce jour-là avait entièrement absorbé mon attention et l’avait détournée des objets purement et simplement matériels. Au 10 août 1792, le sang coulait dans tous ces appartements. Aujourd’hui, ils étonnent par leur richesse et leur magnificence. Nous parcourons successivement ceux de l’Empereur, de l’Impératrice, les salles du lit, du trône, des spectacles, la galerie de Diane, etc., etc. Tout ce que les arts réunis produisent de plus somptueux et de plus galant, se voit au pied de la souveraine dans ses appartements. Dans la salle du lit est la superbe toilette dont Paris lui a fait hommage : rien n’égale le goût et la beauté de cet ouvrage-là. Elle consiste en une psyché d’une élégance parfaite, une table à toilette, avec un miroir tournant, deux vases ou bassins sur des trépieds, un cabriolet et différents accessoires, tels que vases, cassolette, aiguières, etc., etc., en or et vermeil. 2 224 marcs d’argent sont affectés à cette bagatelle, pour laquelle Thomire a fourni un mémoire de 574 000 francs. Le lit, en velours cramoisi, frangé et brodé en or, les meubles de tous les appartements où l’or, le velours, les gobelins, les porcelaines les plus précieuses sont étalés, forment un assemblage de richesse fatigant pour les yeux et difficile à décrire. Il règne néanmoins un caractère différent dans les appartements de l’Empereur que dans ceux de l’Impératrice. Dans les premiers, les emblèmes sont guerriers ; dans le dernier, en revanche, tout y respire le bon goût et la magnificence. La Grande Galerie dite « de Diane » est ornée des plus riches Gobelins. On y voit aussi de grands tableaux militaires, dont les campagnes de Bonaparte ont fourni les sujets. Un des plus frappants, par son effet, est le « Bivouac d’Austerlitz », peint par Lejeune. Dans la Salle des Maréchaux, je considère à mon aise, les bustes, les portraits en pied des maréchaux d’Empire morts et vivants. Autant que je peux en juger, ils sont très ressemblants. La tournée que nous venons de faire en deux heures suffit à peine pour bien visiter l’intérieur d’un palais qui a quatre cent vingt pas de long sur quarante de large. 

LA SAVONNERIE DE PASSY. 

A deux heures, nous allons à la Manufacture de la Savonnerie [Cet établissement, fondé en 1627, fut installé à Chaillot jusqu’en 1826, date à laquelle elle fut réunie à la Manufacture des Gobelins. Elle se trouvait approximativement à l’emplacement de l’actuel palais de Tokyo], où se font les tapis en laine pour l’Empereur. Cette manufacture travaille à l’instar de celle des Gobelins, avec la seule différence que l’ouvrage n’est pas à l’envers et que le modèle n’est pas derrière l’ouvrier, mais droit au-dessus de lui. Tous ces tapis sont veloutés : celui auquel on travaille depuis deux ans et demi est magnifique, tant par la grandeur du dessin que par l’exécution et la vivacité des couleurs. Il coûtera 50 000 francs. Que d’argent pour une natte ! A peu de distance de l’emplacement de cette manufactue  est la Grande pompe à feu qui fournit de l’eau au quartier de Chaillot [fondée en 1781 par les frères Perrier, elle fonctionna jusqu’en 1900. Elle se trouvait tout près de la place de l’Alma. L’actuelle rue des Frères-Périer a été percée sur son emplacement]. La vapeur d’eau fait jouer un immense piston, qui, à chaque coup, aspire douze cents bouteilles d’eau de Seine. Cette eau est élevée et conduite jusque sur une hauteur qui la met de niveau avec le quartier qu’elle doit abreuver, où elle se distribue par plusieurs canaux. Le tube dans lequel le piston joue est un immense cylindre de fer, qui pèse quatre cents quintaux [400 Kg]. Il y en a deux afin de prévenir toute suspension en cas d’accident. On se sert de houille pour chauffer l’eau. La force de la vapeur est incroyable : renfermée hermétiquement dans un grand vase, elle fait monter et descendre un piston, dont l’action prodigieuse augmente en raison de la grandeur de la machine. Il y en a vingt-neuf d’identiques à Paris, mais celle-ci est la plus considérable de toutes. Au surplus, ce procédé, dû aux Anglais, n’est point encore généralisé ici. Le puits de Bicêtre, les bains de la Seine marchent encore à bras d’hommes, ou par le moyen de chevaux, ce qui est plus lent et plus coûteux. Après avoir vu la puissante machine qui donne à Paris des eaux sales et dégoûtantes, nous allons directement à l’établissement formé depuis peu, auprès de Notre-Dame, pour la dépurer et la clarifier. Traversant d’abord une quantité d’entonnoirs horizontalement couchés et dans lesquels sont des éponges, cette eau trouble et jaunâtre passe ensuite par des ouvertures nombreuses, bouchées aussi avec des éponges, et coule dans de grandes caisses où il y a cinq couches de grès et de sable de grosseur et de finesse différentes. Entre la deuxième et la troisième couche, il y en a une de poudre de charbon. C’est en sortant de ces caisses que l’eau distillée, parfaitement pure et claire comme de l’eau de roche, coule dans de grands réservoirs, d’où soixante chevaux, entretenus par les entrepreneurs la distribuent aux abonnés. La voie coûte 2 sols et ½ à ceux qui ne sont pas abonnés, et seulement 2 à ceux qui le sont. Il ne manque que la fraîcheur à cette eau, mais on peut lui donner cette qualité à très peu de frais, vu la grande abondance de glace que l’on trouve en toute saison à Paris.  

« LE PASSAGE DU SAINT-BERNARD ».

Le soir, nous allons aux Jeux Gymniques, boulevard Saint-Martin, spectacle subalterne qu’il est bon de voir une fois. Ce sont des pantomimes, des vaudevilles, etc. dans l’une des pièces qu’on donne ce soir, « La Petite Guerre », on est frappé de l’étonnante vitesse des métamorphoses de Seymour, cela semblait tenir du prodige. « Le Passage du Saint-Bernard », par l’armée de réserve, présentait de jolies décorations. Le déblaiement des neiges, les rondes des chiens et l’aspect du couvent étaient bien. Mais ce qui devait le plus surprendre, dans cette pièce, était la ressemblance frappante de l’acteur, qui jouait le rôle du premier Consul, avec Bonaparte lui-même : taille, grosseur, maintien, coup de physionomie, attitudes, manières, en un mot, tout y était au plus naturel. L’Empereur, en ayant entendu parler, voulut un jour en juger par lui-même. Il se rendit au spectacle (sa loge conserve encore en souvenir la décoration très simple qu’on y fit) et il en fut si satisfait qu’il envoya le lendemain 600 francs à l’acteur pour, dit-il, « se laver les mains qu’il avait assez sales ». 

LE « COSMORAMA ». 

Ce soir nous allons au Palais-Royal, voir d’abord le « Cosmorama », qui, sous ce nom boursouflé, ne présente au spectateur intrigué qu’une grande optique où, pour  30 sols nous faisons une petite promenade dans les ruines de Palmyre, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome et dans quelques autres monuments grecs et romains. Ce voyage dura dix minutes et nous quittâmes bientôt ces ruines fantastiques, pour rejoindre en tout bien tout honneur les ruines ambulantes du jardin, et pour faire ensuite un brin de cour à la beauté du Café des Milles-Colonnes [allusion à l’épouse de M. Romain, propriétaire de ce célèbre établissement se trouvant au n°36 de la Galerie de Montpensier. Walter Scott en personne fit partie des admirateurs de la « Belle Limonadière »], où un punch à la glace délicieux, le spectacle du monde qui se renouvelait sans cesse nous retint, au milieu d’une illumination éblouissante, jusqu’à l’heure où j’aime à me coucher. Nous rentrâmes à pied et même assez difficilement, n’ayant pas trouvé le chemin direct de notre gîte. 

L’ATELIER DE THOMIRE. 

Pour avoir une idée du luxe qui règne dans les grandes maisons de Paris, il faut aller voir quelques magasins de meubles. Quoi que nous eussions vu celui de MM. Jacob et Desmalter, nous voulons encore allez chez Thomire [Pierre-Philippe Thomire, 1751-1843, un des plus extraordinaire bronzier de l’époque], parce que c’est lui qui a fourni la toilette de l’impératrice Marie-Louise. Ce magasin, situé rue Taitbout [peut-être au n°41], l’emporte sur celui de Jacob en magnificence. Il est impossible de décrire ; il faut voir ces meubles, ces pendules, cheminées, candélabres, secrétaires, tables, etc., etc., en malachite, porphyre, marbre et bronzes dorés. On ne peut se faire une idée de la beauté, du fini, de la richesse de des ouvrages. M.Thomire nous fit remarquer la présence d’une grande table ronde, portée par un pied de bronze à l’antique, assortie de deux urnes, de deux candélabres et d’une pendule, le tout en malachite richement décoré en bronze doré. Il avait fourni ces ouvrages à un prince souverain (qu’il ne voulut pas nommer) : ce prince s’en dégoûta d’abord et les laissa pour la valeur intrinsèque de la matière, qui était de 150,000 francs : qu’on juge du prix de la façon. Fabricant de la magnifique toilette que Paris a donnée à Marie-louise, M.Thomire nous dit, qu’ayant été obligé de brusquer cet ouvrage qui proprement eût exigé des années de travail, il avait nuit et jour employé trois cents ouvriers pour arriver à en venir à bout en tris mois. On ne conçoit pas, en voyant tous ces meubles, qu’il soit possible de pousser plus loin le luxe effréné, devenu ruineux, par l’instabilité du goût et l’esprit inquiet de changement qui calcule sans cesses de nouvelles formes. Le suprême bon ton entraîne tout sous le char de la mode : peu que ces princes, ces généraux, ces financiers et leur imitateur en soient écrasés. Qu’ils sont pauvres ces riches dans leur magnificence, pensais-je, en sortant de là, pour chercher chez Hardy un modeste dîner. 

MONTMARTRE. 

Nous remontons en carrosse jusqu’au pied de Montmartre ; nous en gravissons la hauteur à pied. Arrivés au sommet, nous allons tout droit au télégraphe, d’où l’on découvre une vue superbe. C’est ici que l’on prend une idée juste de l’immensité de Paris et de la richesse de ses environs. La plaine se présente ici dans toute son immense étendue. On découvre tout autour de soi une telle quantité d’habitations, et la distance de l’une de l’autre est si petite, que l’on croit voir, non la campagne, mais les faubourgs de la ville se prolonger à l’infini et se perdre à l’horizon. Je n’oublierai jamais ce coup d’œil, dont une indisposition ne me permit pas de jouir au gré de mes désirs. L’air était frais et on le sent au sommet d’un télégraphe. Celui-ci pendant que nous y étions, était en grande activité de correspondance avec la Hollande : chose vraiment bien ingénieuse et bien simple, que nous considérerions avec beaucoup de plaisir. Montmartre étant couvert de moulins à vent, j’allai les examiner parce que je n’en avais jamais vu.  On voit aussi sur cette colline calcaire, d’immenses plâtrières, qui fournissent tout le plâtre qui se consomme à Paris.

De ces moulins à vent, on plonge directement sur les travaux du Faubourg Montmartre, où s’élèvent les nouveaux abattoirs qui délivreront l’intérieur de la ville d’un spectacle odieux [ces abattoirs se trouvaient sur l’actuel boulevard Rochechouart. Ils occupaient la partie nord de l’avenue Trudaine. Achevés en 1818, il fonctionnèrent pendant près d’un demi-siècle]. A droite, dans la rue des Martyrs, et à gauche, le long du canal de l’Ourcq, depuis la barrière de La Villette jusqu’à la Seine, on distingue plusieurs ouvrages entrepris, et une multitude d’ouvriers qui les poussent avec activité. Ici, c’est un nouvel égout voûté de quinze pieds de large sur neuf de haut. Là, c’est la jonction du bassin avec la rivière qui s’opère à grands frais et c’est la même chose dans tous les quartiers de Paris.

Assurément, Bonaparte doit trouver des amis dans la classe ouvrière, car le nombre de ceux auxquels il procure du pain est immense. «  

 KARL DE LUTERNAN. 

                                                                                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

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( 18 septembre, 2021 )

Des combattants jeunes et plein de courage : les «Marie-Louise».

1814...

La désastreuse campagne de Russie et la coûteuse guerre d’Espagne ont fait fondre les effectifs de l’armée. Mais la guerre continue et il faut reconstituer les troupes; lever de nouveaux conscrits. C’est dans ce but que sont votés plusieurs Sénatus consultes. Celui du 11 janvier 1813 appelle sous les drapeaux 150 000 jeunes gens de la classe 1814. Celui du 7 octobre en convoque 280 000 autres, soit 120 000 sur la classe 1814 et les classes antérieures, et 160 000 appelés par anticipation sur le contingent de 1815. L’Empereur étant aux armées, les décrets d’appel ont été signés l’Impératrice, qui préside le Conseil de régence. C’est pour cette raison que les conscrits appartenant à ces tranches ont été nommés les « Marie-Louise ». Un surnom sous lequel ils vont se battre courageusement. Les ordres de Napoléon sont rigoureux : aucun soldat ne doit partir en campagne s’il n’est incorporé depuis un mois et n’a été instruit au maniement du fusil. Tout cela est théorique, puisqu’il exige dans le même temps que le contingent levé en France fin février 1813 soit rassemblé en Saxe dès le mois d’avril. Alors l’instruction se fait sur le terrain. Tout en marchant, les vieilles moustaches, vétérans de Pologne, de Russie et d’Espagne qui encadrent les jeunes recrues leur apprennent les rudiments du métier de soldat. Le soir au bivouac, ils les font bénéficier de leur expérience à travers les récits de leurs campagnes. Bien sûr, tout cela est bien mince. A Champaubert, au maréchal Marmont qui les exhortent à ouvrir le feu contre les grenadiers russes d’Olsufiev, les recrues du 113ème de ligne répondent : « Nous ne savons pas charger nos fusils. » A Craonne, le général Boyer de Rébeval ne peut pas les déployer parce que les conscrits qui la composent ne connaissent rien à la manœuvre. A Craonne encore, le général Drouot montre lui-même en pleine bataille comment on pointe un canon. L’Empereur qui reproche au maréchal Victor sa lenteur, à Montereau, semble ignorer que le 2ème corps d’armée que commande le duc de Bellune est presque entièrement formé de jeunes soldats qui n’ont jamais reçu la moindre formation militaire. Mais cette poignante inexpérience n’empêche pas les « Marie-Louise » de montrer un courage et une détermination extraordinaire. Au 113ème de ligne, de nouveau, une compagnie a perdu tous ses gradés, jusqu’aux caporaux. A Marmont, qui demande un officier, une recrue répond : « Il  n’y a plus personne, mais nous sommes des bons. » A Méry-sur-Seine, le 22 février 1814, jour de Mardi gras, les conscrits de la brigade Gruyer ont dévalisé un marchand de pacotilles et se battent contre les Russes de Sacken avec des masques de carnaval et des défroques de mascarade.  A Champaubert, où les Russes sont finalement mis en de route, le général Olsufiev est capturé par une recrue du 16ème chasseurs qui refuse absolument de laisser son prisonnier à son colonel et exige de le remettre lui-même à Napoléon en personne !

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( 15 septembre, 2021 )

1821-2021. Des Français à Sainte-Hélène après la mort de l’Empereur…

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En 1854, Napoléon III négocia avec le gouvernement anglais l’achat de Longwood House et de la vallée du Tombeau, qui devinrent propriétés de la France. En 1858, le premier représentant de la France, Nicolas Martial Gauthier de Rougemont (1794-1868) arriva à Sainte-Hélène. Ayant besoin d’aide pour conserver la résidence où a vécu Napoléon, il fit appel au Génie. Le 1er mars 1859, le capitaine Eugène-François Masselin (1825-1903) et sa femme Julie Cadet de Gassicourt (1834-1904), accompagnés de sapeurs du Génie, arrivent sur l’île pour restaurer Longwood House. Il s’installe à « New House », et les sapeurs à « Longwood House ».

En 1861, deux sapeurs, le vendéen Lucien Morilleau, et l’angevin Jean-Auguste Moutardeau demandèrent à rester sur l’île, « désirant y fonder une famille ». Sous les ordres de Gauthier de Rougemont, les deux hommes assurèrent les fonctions de gardiens, étant aussi responsables du fonctionnement courant des domaines.

Lucien Morilleau

Né en 1835 au lieu-dit de la Thuée à Mormaison (85) canton de Rocheservière en Vendée. Après l’école primaire, il fit un apprentissage en charpenterie à Rocheservière.
En 1856, incorporé au 3e régiment du génie à Montpellier il accèda bientôt au grade de caporal.
Arrivé à Sainte-Hélène avec le capitaine Masselin. Lucien Morilleau passe sergent en 1860, et fut détaché, avec son camarade, au « service de la résidence impériale de Sainte-Hélène ». Il devient alors « sous-gardien de Longwood House ».
En 1866, à 31 ans Lucien Morilleau est promu au grade de sergent-major.
En 1880, l’impératrice Eugénie s’arrête un instant sur l’île, visitant les lieux où vécut l’oncle de son mari. Lucien Morilleau la rencontre alors à cette époque. Elle lui présente un bouton de veste de son fils Louis Napoléon (1856-1879) tué pendant la guerre contre les Zoulous.
Lucien Morilleau se marie avec une Anglaise, Louisa Elisabeth Thompson (°1824). Le couple aura 12 enfants. Il prend sa retraite militaire en 1881.
A partir de 1880, il devient « conservator » puis « consular agent » en 1889.
En 1907, il vit toujours sur l’île avec sa famille, assurant ces deux fonctions.
Le « Vendéen de Sainte-Hélène » décède cette année-là, âgé de 72 ans. L’épouse de Lucien Morilleau prit la suite, pendant une année, en tant que « interim conservator and consular agent » après le décès de son mari.
Ses descendants ont en leur possession un des grands chandeliers de la chambre à coucher de Napoléon.

Jean-Auguste Moutardeau

Petit-fils et fils de charpentier, était né à Corné (49), le 17 février 1834.
Il s’engagea dans le 3e régiment du génie basé à Metz en 1855. Il avait 21 ans. Comme Lucien Morilleau il arriva en 1859 à Sainte-Hélène avec le capitaine Masselin et deux autres sapeurs. Le caporal Moutardeau devint alors « sous-gardien du Val Napoléon ».
Jean-Auguste Mourtardeau épousa à Jamestown, le 20 avril 1861, Marguerite-Louise Sherrard. Cette dernière décéda sans postérité le 11 février 1866. Moutardeau se remaria avec Jeanne-Ellen Dowling qui lui donna trois filles. Il mourut à Jamestown le 24 avril 1873.
Sa petite-fille, Mme Marcel Papin, née Isoline Clerc (1901-1994), d’Argenton-Château (veuve d’un industriel angevin), fit partie des 1300 passagers qui participèrent à la croisière impériale sur le paquebot France du 6 au 29 avril 1969, année du deuxième centenaire de la naissance de Napoléon Bonaparte.

Mme Papin faisait ce voyage dans l’espérance de retrouver la tombe de son ancêtre. Ses recherches furent vaines, malgré les conseils du célèbre historien André Castelot (1911-2004).

Auguste DEVISME.

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( 30 août, 2021 )

Marie Walewska, comtesse et maîtresse de Napoléon.

MW

Il y a cent cinquante ans [cet article a été rédigé en 1967] mourait, discrètement comme elle avait vécu, une jeune femme de trente ans, la générale Philippe Antoine d’Ornano, plus connue sous le nom de Marie Walewska. Peu de femmes célèbres ont laissé une trace aussi imprécise, un abord aussi impénétrable. Les sources authentiques relatives à sa brève existence sont des plus ténues. Frédéric Masson les a exhumées et un demi siècle plus tard, il y a fort peu de temps, le comte d’Ornano en a livré d’autres passages inédits. Malheureusement les documents familiaux, auxquels ils ont eu recours l’un après l’autre, imposent des réserves car il ne s’agit pas de notes autobiographiques, mais de propos recueillis qui ne concordent pas toujours avec les rares allusions des mémorialistes, ni certaines affirmations de Napoléon à Sainte-Hélène. À défaut des lettres qu’elle lui écrivit, sans doute à jamais perdues, il est toutefois possible de suivre l’évolution des sentiments de l’Empereur grâce à quatorze de ses lettres qu’elle avait conservées et qui constituent l’irréfutable témoignage de leur liaison. Telle est la maigre manne où le critique épris de vérité peut tout au plus puiser la substance d’un article, certes pas d’un volume. Et l’on éprouve quelque scrupule à forcer l’intimité de cette femme exquise et modeste qui n’eut d’autre ambition que de vivre dans l’ombre de celui à qui elle avait tout sacrifié. Cette pudeur, ce désir d’échapper aux indiscrets, furent exaucés jusqu’au jour où Frédéric Masson, après quatre-vingts ans d’oubli, la fit revivre. Alors s’est créée autour d’elle une légende auréolée de mystère et de poésie que les spécialistes d’une certaine littérature ont romancée pour mieux la commercialiser. Octave Aubry lui-même n’a pas échappé à cette facilité et ses émules ont depuis exploité cette mine dans la presse, sur les ondes et par l’image, à un point tel que la Polonaise est devenue aujourd’hui une sorte de vedette, aussi popularisée que Marie-Antoinette ou que Joséphine, ce qui n’eût pas manqué de l’épouvanter si elle avait pu le prévoir.

Un instrument docile.

Quelles étaient les dispositions morales de Napoléon et de Marie, au moment où leurs destins vont se croiser, en janvier 1807 ? Napoléon a trente-sept ans. Sa puissance et son génie ont presque atteint le sommet de leur courbe. En trois années inouïes il s’est couronné empereur des Français et roi d’Italie, a vaincu l’Autriche à Austerlitz et la Prusse à Iéna. Maintenant il s’apprête à affronter la Russie sur le territoire de l’infortunée Pologne, démembrée entre ses voisins. Un immense espoir de résurrection nationale soulève l’enthousiasme des Polonais qui l’accueillent en libérateur ; mais lui, bien informé de leurs divisions intestines et de leur exaltation naturelle ne croit guère à leur capacité de s’administrer. Ce surhomme qui mène de front, au prix d’un labeur forcené, des guerres lointaines et l’administration d’un empire démesuré, n’accorde à l’amour que de brefs répits. Au même titre que n’importe lequel de ses sujets, il considère la femme comme un instrument docile de sa volonté omnipotente, spécialement chargé d’assouvir ses instincts élémentaires qui sont grands, à condition d’être diversifiés. Cette conception dénuée d’idéalisme, il l’exprimera plus tard à Bertrand au cours de deux veillées de Sainte-Hélène :
« L’amour n’existe pas réellement. C’est un sentiment factice né de la société. Je suis peut-être peu propre à en juger : je suis trop raisonnable… On a beau dire, l’amour ne résiste pas à l’absence. En général je ne crois pas dans les hommes à la persistance d’un sentiment quelconque, si ce n’est la raison…

… La nature rapproche les hommes des femmes en général, non d’une en particulier… ».

Bien avant le retour d’Egypte il n’éprouve plus pour Joséphine la passion dévorante des premières années de leur mariage qu’elle a si stupidement déçue. Certes il lui demeure fort attaché par les liens du souvenir et d’un conservatisme bourgeois que son ascension n’a pas détruits. Mais l’affection qu’il lui conserve n’aliène en rien sa liberté. En huit ans il a peuplé ses rares loisirs d’une quinzaine de maîtresses, sans compter les inconnues d’un soir. Aucune d’elles n’est parvenue à le fixer plus de quelques semaines ou de quelques mois. Aucune ne lui a inspiré d’autre sentiment qu’un désir violent et passager. Qu’elles soient actrices, petites bourgeoises, célibataires ou mariées, le processus a été le même, à quelques variantes près. Napoléon les distingue au spectacle ou à la Cour. Très souvent son entourage s’ingénie à susciter la candidate, dûment chapitrée sur ce qui l’attend. Pauline et Caroline excellent à ce jeu. Elles connaissent les goûts de leur frère et rivalisent d’ardeur à les satisfaire, mais il y a aussi Talleyrand et à l’occasion Joséphine. A la manière des forestiers, elle sait allumer un contre-feu pour limiter l’incendie qui menace de s’étendre…

Un certain nombre de qualités sont requises à la postulante : elle doit être jeune, expérimentée, soumise, ravissante, de préférence sans cervelle, en tout cas sans la moindre velléité politique. Il est souhaitable qu’elle se comporte en femme du monde, piquante et spirituelle, mais ce n’est pas indispensable si elle possède d’autres talents. Elle est prévenue d’avoir à porter des robes de couleurs vives, car on déteste le blanc et le noir. Détail essentiel : ni odeur ni parfum car on a l’odorat sensible. En revanche pas de prévention : brune ou blonde, grande ou petite, forte ou mince, elle sera la bienvenue pourvu qu’elle sache attiser son désir. Sa Majesté ayant désigné l’élue se la fait amener le soir même ou le lendemain par le préfet du Palais Bausset, surnommé « l’archi-complaisant », ou par son seul ami intime, Duroc. Un des valets de chambre, Constant, Ali ou Roustan, l’introduit au palais par un escalier dérobé, de nuit, dans le plus grand secret. Parfois elle doit attendre longtemps. Parfois Napoléon est là, galant, empressé, direct. Peu de conversation, pas de prémices. En une heure l’affaire est conclue, la belle congédiée. Il n’est pas question d’éluder ou de résister. Elles s’ingénient à durer, certaines par vanité d’avoir été choisies, d’autres avec l’espoir chimérique de devenir favorites à la mode de l’Ancien Régime ou de tirer profit. Sur ce point elles ne sont pas déçues : l’Empereur sait se montrer généreux : bijoux, cadeaux, dons en espèces, avancement flatteur pour le mari s’il existe… Commence alors pour la privilégiée le supplice des lendemains. Elle se morfond dans l’attente des appels nocturnes. Selon le plaisir qu’elle a su lui donner, ce sera souvent, rarement ou jamais. Un soir, elle ne sera plus conviée et comprendra que son temps est révolu, sans orage, sans rupture, simplement parce que le regard du maître s’est posé sur une autre, ce dont la rumeur publique ne manquera pas de l’informer. L’une d’elles vient justement de lui donner un fils, le futur comte Léon, et cette naissance, qu’il apprend la veille du jour où il fera la connaissance de Marie, revêt à ses yeux une importance capitale : pour la première fois, après tant d’expériences infructueuses, il se sait capable de procréer. Il importait d’évoquer ce côté « oriental » de la psychologie de Napoléon pour éclairer son comportement à l’égard de la petite Polonaise. Il va l’affronter avec la mâle assurance que toute femme est prête à s’offrir s’il daigne l’honorer de sa faveur et qu’elle ne l’importunera plus dès qu’il en sera lassé.

Réservée, pieuse, secrète.

Marie a vingt ans. Ses parents, les Laczynski, de petite noblesse rurale, vivent chichement de l’exploitation du domaine de Kiernozia qu’une centaine de paysans cultivent pour eux, ce qui n’est rien dans un pays où les grandes fortunes terriennes s’évaluent par milliers de serfs. La mort prématurée de Mathieu Laczynski a laissé sa femme, Ève Zobrovska, seule pour élever six enfants en bas âge. Marie est l’aînée. La famille végète dans une misère digne, telle que Tchékhov la décrira dans la Cérisaie, où le salut repose sur les riches mariages que pourront contracter les filles.
Or Marie possède les dons propres à assurer ce sauvetage : physiquement et moralement elle promet, à défaut de qualités brillantes, de combler le mari le plus exigeant. À peine sortie de pension elle témoigne d’une maturité peu commune : réservée, pieuse, secrète, elle brûle d’un feu intérieur pour sa patrie malheureuse. L’obsession de l’indépendance la hante. Elle nourrit une haine virile du Russe qui occupe la Mozavie, ce lambeau de Pologne où elle est née, à quelques lieues de Varsovie, mais aussi du Prussien et de l’Autrichien qui se sont partagés le reste du pays. La terre des Laczynski jouxte celle d’un riche seigneur de vieille souche, le comte Anastase Colonna Walewski qui, deux fois veuf, plusieurs fois père et grand-père, habite avec sa soeur et ses nièces le château de Walewice, voisin de Kiernozia. C’est plutôt un manoir bourgeois, construit au xviie siècle, dont l’ordonnance trapue a été anoblie par deux ailes basses et au centre par un péristyle à colonnes surmonté d’un fronton triangulaire qu’un Polonais d’Amérique a dû emprunter au style colonial néo-classique. Qu’importe d’ailleurs : Walewice entouré d’un parc aux belles essences, a grande allure si on le compare au délabrement de Kiernozia. Toutefois le châtelain a cinquante ans de plus que la jeune fille et, lorsqu’il la demande en mariage, elle refuse avec énergie. Une maladie opportune lui procure un sursis. A peine convalescente, il revient à la charge et devant les supplications maternelles, elle cède, malgré sa répugnance. Voyage de noces à Rome. Visite au palais Colonna d’où est issu le rameau polonais de cette illustre famille qui compte parmi ses ancêtres le pape Martin V. Marie écrit à une amie cette lettre édifiante qui prouve que son sacrifice n’a pas été vain et qu’elle est résignée à cette union avec un vieillard chevaleresque:  »… Mon mari a des délicatesses qui touchent. Un autre que lui m’aurait tenue au courant de ce qu’il a fait après notre mariage, et c’est par Mamusia que j’ai appris les dettes qu’il avait payées et ses envois à mes frères. Il m’a demandé pardon de me l’avoir caché… … Y a-t-il beaucoup de jeunes filles qui rencontrent leur idéal ?… Serments échangés à l’autel, respect de soi-même, force que donne la prière. Nous ne sommes pas sur terre pour satisfaire nos caprices et nous pouvons faire le sacrifice d’un bonheur fugitif pour l’offrir à Dieu en pardon de nos fautes et pour le salut de notre pays ».

Trois années vont s’écouler à Walewice dans le plus morne ennui. Marie vit dans la société de sa belle-soeur, la chanoinesse Edwige Walewska, et de ses nièces par alliance, la princesse Jablonowska et la comtesse Birgenska, qui pourraient être ses grand-mères. Lorsqu’elle donne naissance à un fils, ces duègnes s’en emparent, sous le prétexte qu’une jeune femme de dix-huit ans est incapable de l’élever. Son mari leur donne raison. Marie écrit alors : « Je renonce à m’occuper de mon fils… Elles ne me le rendront jamais ». Et se retranchant dans la solitude, elle s’isole dans une étroite piété. A l’automne 1806 Napoléon envahit la Pologne. Les Walewski s’installent à Varsovie pour mieux s’intégrer à la fièvre patriotique. Marie est introduite dans la haute société, mais elle y fait une entrée discrète et d’ailleurs la vie mondaine lui importe peu. Ce qui compte pour elle, c’est préparer l’opinion à la venue du libérateur, tirer le peuple de sa torpeur, l’obliger à secouer le joug. Avec ses nièces elle parcourt les faubourgs et les campagnes, distribuant des tracts, collant des affiches, prêchant le soulèvement contre l’oppresseur. Pendant ces semaines exaltantes elle milite avec passion pour le parti français. Elle imagine Napoléon comme un mythe vengeur, désincarné, un envoyé de la Providence dont il importe de seconder les desseins qu’elle lui prête avec innocence. Telle est la toute jeune femme, pure, mystique, victime d’un premier sacrifice, qui va être offerte au caprice du demi-Dieu. Elle est plus ravissante que belle, avec sa petite taille bien prise, ses cheveux châtain clair et ses yeux bleus candides.

« Elle était gracieuse autant qu’une femme peut l’être, dit la comtesse de Kielmannsegge, modeste et sans aucune prétention : très réservée dans ses gestes et toujours très simple dans sa toilette, elle avait comme femme tout ce qu’il faut pour être aimée… ».Et la comtesse Potocka qui la détestera cordialement, sans doute parce qu’elle lui a été préférée, lui rend cet hommage empoisonné : « Délicieusement jolie, elle réalisait les figures de Greuze : ses yeux, sa bouche, ses dents étaient admirables. Son rire était si frais, son regard si doux, l’ensemble de sa figure si séduisant, qu’on ne pensait jamais à ce qui pouvait manquer à la régularité de ses traits ».

La rencontre.

La version officielle des premières rencontres de Napoléon et de Marie, telle qu’elle a été accréditée par Frédéric Masson, est si connue qu’il est à peine besoin de la retracer. Marie avait une amie d’origine juive et de moeurs légères, Mme Abramowicz, que ses intimes appelaient Elzunia. Toutes deux avaient conçu le projet un peu fou d’entrevoir Napoléon à son passage au relais de Blonie, le dernier avant Varsovie. Le matin du 1er janvier 1807 elles s’y font conduire et, mêlées à la foule, attendent, chaudement emmitouflées, l’arrivée de la berline impériale à la maison de poste. La voici enfin. Pendant que l’on change les chevaux au milieu des vivats, Marie se fraie un passage, bouscule les soldats et parvient à Duroc qu’elle a vu descendre de voiture. Elle le supplie de la laisser parler à son maître et devant l’insistance de cette jolie fille distinguée qui parle un français chantant, il se laisse fléchir : par la portière entr’ouverte un bref dialogue s’engage. Marie haletante balbutie un compliment éperdu d’admiration, de gratitude et de voeux pour l’émancipation de la Pologne. Napoléon surpris, ramasse un des bouquets que les paysans ont jetés à ses pieds, le lui offre et la remercie en formulant l’espoir de la revoir à Varsovie. La scène n’a duré qu’un instant et déjà la berline s’éloigne. Marie, interdite, serre les fleurs dans un mouchoir de baptiste et regagne sa demeure, bien décidée à ne révéler à quiconque, même pas à son mari, cette escapade sans conséquence. Pas un instant elle ne songe à revoir le grand homme aperçu dans la pénombre. Elle croit avoir accompli un geste patriotique, elle a exprimé le sentiment profond de son peuple et cela lui suffit. Une quinzaine de jours s’écoulent et la vision s’estompe déjà dans son esprit lorsqu’un matin le prince Poniatowski s’annonce chez les Walewski. C’est un personnage considérable, d’une bravoure légendaire, neveu du dernier roi de Pologne. Napoléon l’a nommé ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, constitué dès son arrivée pour expédier les affaires courantes. Il vient en personne les convier au bal qu’il doit donner le lendemain à son palais de Pod Blacha en l’honneur de l’Empereur. Au regard équivoque, à l’allusion pleine de sous-entendus que ce grand seigneur dépravé lui a lancée, Marie réalise qu’une visite aussi insolite n’a d’autre objet que de l’attirer dans un piège. Poniatowski a beau insister et Walewski joindre ses exhortations aux siennes, elle refuse. Le soir même, Mme Abramowicz vient avec une amie, Mme de Vauban, maîtresse du prince de longue date. Elles sont mandatées par lui pour vaincre son entêtement et lui révèlent qu’elle est l’enjeu d’une petite conspiration. Napoléon s’est enquis de l’inconnue rencontrée à Blonie. Il a fait donner l’ordre à la police de la retrouver à tout prix. Le gouvernement polonais s’en est vainement mêlé jusqu’au jour où Mme Abramowicz a raconté leur fugue à Mme de Vauban. Voilà pourquoi Poniatowski témoigne tant d’intérêt aux Walewski. Marie se défend pied à pied, mais les solliciteuses font valoir le seul argument susceptible de la fléchir : elle n’a pas le droit de refuser l’occasion inespérée de plaider elle-même la cause sacrée de la Pologne. Napoléon est inaccessible aux hommes d’État polonais. Elle, avec sa foi persuasive, peut l’intéresser – qui sait ? – le convaincre. On ne lui en demande pas plus, cette entrevue ne l’engage pas… Propos hypocrites certes : les rouées savent bien que l’enjeu est tout autre. Mais il importe aujourd’hui de ne pas effaroucher l’innocente. Après de longs débats elle consent, à une condition : arriver assez tard à ce bal pour échapper au supplice de la présentation.

Esther et Assuerus.

Marie a revêtu sa robe la plus simple : de satin blanc sans broderies, tunique de gaze, diadème de feuillage, pas de bijoux. Dans la salle de bal elle va se tapir dans un coin entre deux inconnues. Poniatowski se glisse derrière elle et lui dit à voix basse : « L’Empereur désire ouvrir le bal avec vous. – Je ne danse pas ». Il supplie, elle se bute. Le maréchal Malachowski intervient, elle l’éconduit. Duroc est chargé d’en prévenir l’Empereur. Les Polonais sont terrifiés. L’air absent, Napoléon prend maintenant congé. Il parcourt les salons, gratifie quelques dames de banalités qui sonnent faux. Le voici devant Marie. Elle manque gauchement sa révérence et, pâle comme une morte, les yeux baissés, attend que la foudre tombe sur sa tête. Ce qu’il trouve à lui dire est d’une plate méchanceté : « Le blanc sur le blanc ne vas pas, Madame ». Et plus bas : « Ce n’est pas l’accueil auquel j’avais le droit de m’attendre après… ». Il la fixe un instant et s’éloigne.

Le lendemain matin, Elzunia entre dans la chambre de Marie et lui tend une lettre cachetée qu’elle déchire à grand-peine :

« Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l’impatience de

N. »
A la lettre est joint un gros bouquet de roses pâles entourant une seule rose rouge à laquelle est épinglée une carte d’invitation à dîner le soir même au palais Zamek avec ces mots griffonnés : « Pas de bijoux pour ce dîner. Mais cette rose ».
Une telle désinvolture la blesse, la révolte. Elle s’insurge, elle pleure, elle se refuse à l’évidence. Non elle n’ira pas à ce dîner, la Pologne dût-elle en périr. Il faudra, pour l’obliger à céder, l’ingéniosité d’Elzunia, l’astuce de Mme de Vauban et surtout l’ordre formel, incompréhensible, de son mari. Mais elle ira sans la rose, tout aussi simplement vêtue et se fera attendre.

À table elle est placée à côté de Duroc, en face de Napoléon. Pendant le repas celui-ci, sans lui adresser la parole, ébauche à l’intention de Duroc des gestes expressifs que le fidèle ami traduit en langage clair à sa voisine : Pourquoi n’a-t-elle pas piqué la rose à son corsage ? A-t-elle reçu la lettre ? Pourquoi n’y avoir pas répondu ? Elle élude, se dérobe. Ce soir encore elle ne concédera pas le moindre encouragement. Visiblement Napoléon enrage, stupéfait d’une telle résistance. Elle rentre brisée, mais satisfaite d’elle-même. A son réveil elle trouve une seconde lettre:

« Vous ai-je déplu, Madame? J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je trompé ? Votre empressement s’est ralenti tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le repos. Oh! Donnez un peu de joie, de bonheur, à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Est-il si difficile d’envoyer une réponse ? Vous m’en devez deux ». Dans la matinée une troisième missive est apportée par Constant. Encore plus pressante et chargeant Duroc de convenir d’un rendez-vous, elle s’achève par une sorte de chantage : « Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur ».

A la même heure le gouvernement polonais délibère gravement sur la manière de forcer sa réserve. On admet qu’elle seule, dans les circonstances présentes, peut exercer une influence sur le sort de la Pologne. Elle doit sacrifier son honneur à la raison d’État. Il est décidé que le vice-chancelier Kollontaj, vénéré pour sa droiture et la rigueur de ses principes, tentera une démarche pressante auprès d’elle et que Poniatowski l’appuiera.
Elle les reçoit, muette et crispée. Elle entend leur plaidoyer. Quand il passe les bornes, elle s’insurge, le ton s’élève. On la traite de mauvaise patriote, puis on se radoucit : elle sera leur ambassadrice extraordinaire, l’épouse polonaise de Napoléon… Dans un élan lyrique, Poniatowski va jusqu’à s’écrier : « Voilà notre future impératrice !… » Elle se tait. Alors Kollontaj tire de sa poche une lettre signée de tous ses collègues du gouvernement. Il en escompte un grand effet. Le passage essentiel qui s’appuie sur la Bible et sur la religion devrait porter sur cette âme pieuse :
« … Croyez-vous qu’un sentiment d’amour ait poussé Esther à se donner à Assuérus ? L’effroi qu’il lui inspirait, au point de défaillir sous son regard, n’était-il pas la preuve que la tendresse n’avait aucune part à cette union ? Elle s’est sacrifiée pour sauver son peuple, et elle a eu la gloire de le sauver. Puissions-nous en dire autant de vous, pour votre gloire et pour notre bonheur. Sachez, Madame, ce qu’a dit un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon : « Les hommes, qui ont toute autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations aucun bien effectif si les femmes ne les aident à l’exécuter ». Ecoutez cette voix réunie à la nôtre afin de jouir du bonheur de vingt millions d’êtres ». Marie ne refuse ni ne promet. Ces singuliers ambassadeurs sentent que sa volonté vacille, qu’elle est profondément ébranlée. Ils l’abandonnent à sa méditation. Heures dramatiques où, livrée à elle-même, elle se débat entre des solutions contradictoires. Opposer un refus catégorique aux avances de Napoléon, apaiserait sa conscience, mais quels remords si la Pologne doit en souffrir des représailles ? Se livrer ? Quelle humiliation, quelle honte ! Elle n’oserait jamais revoir son mari ni ses amis, et comment Dieu la jugerait-elle ?… Fuir ? Peut-être, mais on l’arrêtera et elle subira le même sort… Un léger bruit la fait sursauter. Duroc a soudoyé les domestiques, il a forcé sa porte et l’invite à le suivre. Elle ne proteste pas. Napoléon a voulu que leur premier tête-à-tête ait lieu dans son cabinet de travail pour ne pas l’effrayer. Des rafraîchissements sont préparés, il les lui présente avec grâce. D’entrée de jeu, Marie se lance à corps perdu dans une tirade politique. Elle est venue lui parler au nom du gouvernement provisoire : elle le supplie de l’écouter puisqu’elle est la seule voix qu’il daigne entendre. Tandis qu’elle esquisse cette pauvre parade, il sourit et s’approche, veut la prendre dans ses bras, la tutoie, la submerge de propos brûlants. Elle se dégage et s’enfuit. Il la rappelle à l’ordre, sèchement. Et redevenu correct, distant, amical, il s’efforce de l’attendrir en évoquant son ménage sans enfants, sa famille qui ne le comprend pas, sa solitude morale. Il la questionne sur les siens, lui laisse entendre que son mari ne s’oppose pas à l’adultère qu’elle va commettre, qu’elle sera la femme de sa vie. Il parle longuement, avec une douceur, une force de persuasion infiniment redoutables. Et lorsqu’il la congédie après l’avoir embrassée sur le front et lui avoir fait promettre de venir dîner le lendemain, elle a le sentiment de remporter une victoire et de le dominer. Comme elle le connaît mal !… Sa lettre habituelle du matin, aussi tendre que les précédentes, est assortie cette fois d’une magnifique broche en diamants. Elle la rejette avec colère. Ainsi pense-t-elle, il veut m’acheter ? Suprême affront que cette femme fière et désintéressée ne saurait supporter. Sa résolution est prise, elle se sauvera. Une lettre d’adieu à son mari et le soir venu, une valise à la main, elle s’enfonce dans la ville, vers le ghetto où elle espère trouver, à prix d’or, le moyen de gagner un port de la Baltique. On lui oppose un refus poli mais formel, le risque à courir serait trop grand. Alors, désemparée, elle se dirige vers le palais Zamek et par l’escalier dérobé de la veille se fait conduire au cabinet de l’Empereur.
Il est furieux. Duroc ne l’a pas trouvée chez elle, on a battu la ville à sa recherche et maintenant elle se permet d’arriver avec deux heures de retard !…
Elle tente de s’expliquer. L’envoi de la broche l’a ulcérée, elle ne voulait plus le revoir… Ces propos malheureux ont le don d’exaspérer Napoléon. Il l’insulte, brise une montre et se répand en invectives contre les Polonais. Saisissant un dossier il invoque le témoignage de Talleyrand : « Pas une goutte de sang français en échange de toute la Pologne ! » Et celui de Lannes : « Les Polonais sont tremblants sous le joug de leurs maîtres, ils sont toujours légers, divisés, anarchiques, vouloir les reconstituer en corps de nation serait épuiser inutilement le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée ». Sous cette avalanche d’outrages, Marie défaille. Quand elle reprend connaissance, elle réalise que Napoléon a profité de son évanouissement pour abuser d’elle. Telle est la thèse dont les papiers de Marie Walewska ont assuré la consécration. Aux sceptiques on pourrait répondre qu’elle était mieux placée que quiconque pour donner sa version des faits. Mais certains témoignages et certaines invraisemblances laissent penser que la réalité fut sans doute moins romanesque. Selon ses Mémoires, la comtesse Potocka était présente au fameux bal où Marie refusa de danser avec Napoléon (cela est confirmé par une note de l’intéressée, citée par le comte d’Ornano). L’Empereur vint s’asseoir entre Marie et Mme Potoçka, causa quelques minutes avec cette dernière et lui demanda qui était sa voisine. Se tournant alors vers Marie, il l’invita à une contredanse, après quoi il lui serra la main, « ce qui, disait-on, équivalait à un rendez-vous ».

Poniatowski donnera à la comtesse de Kielmannsegge une version identique :

« Au bal donné par la ville en son honneur, l’Empereur la remarque et, sans lui dire un mot, danse avec elle. Le lendemain et les jours suivants Duroc l’invite chez l’Empereur ».
Qui donnait ce bal ? Mme Potocka répond : Talleyrand, et précise pourquoi il avait ménagé cette première entrevue :

« Napoléon ayant manifesté le désir de compter une Polonaise au nombre de ses conquêtes, elle fut choisie telle qu’il la fallait, délicieuse de figurer et nulle d’esprit ».
A Sainte-Hélène Napoléon confirmera ce patronage à Gourgaud :

« C’est M. de Talleyrand qui m’a procuré Mme Walewska, elle ne s’est pas défendue. »

On remarquera qu’aucun de ces témoignages concordants ne fait allusion au relais de poste ni à la recherche de l’inconnue. Napoléon aurait connu Marie chez Talleyrand, à l’initiative de ce dernier, et aurait dansé avec elle. Les rencontres suivantes, mentionnées par Poniatowski, concordent en revanche avec le récit prêté à Marie.

Reste à discuter la phrase énigmatique de Napoléon : « Elle ne s’est pas défendue ».

En effet le viol paraît peu plausible. Marie savait à quoi s’en tenir lorsqu’elle est venue la seconde fois au palais Zamek. Puisqu’elle était prête au sacrifice, pourquoi eût-il été nécessaire de l’y contraindre ?… Ce procédé constituerait d’ailleurs un exemple unique dans la carrière de Napoléon et psychologiquement on imagine mal une femme aimant par la suite l’homme qui l’a ainsi traitée.

Elle s’est défendue, certes, mais avant de se rendre. L’impatience déçue des lettres de Napoléon témoigne d’une certaine résistance. Plus encore le message rusé du gouvernement provisoire. On objectera que cette résistance fut brève. Selon Garros, le bal eut lieu le 18 janvier et Napoléon a quitté Varsovie le 29 : onze jours pour conquérir et ébaucher une vie commune que personne ne conteste, c’est peu il est vrai, mais quelle honnête femme eût échappé à l’implacable conjuration d’une volonté toute-puissante et de la raison d’Etat… ?

Une collaboration intellectuelle.

La nuit même où Marie s’est donnée à lui – volontairement ou non – Napoléon l’a installée dans un appartement discret du palais Zamek. Rien n’est changé à son intense activité : audiences, plans de campagne, travail de cabinet avec Maret. Il ne la rejoint que le soir pour dîner, ou à l’une de ces soirées brillantes dont les Polonais raffolent. Marie, « semblable à une jeune veuve » dira la comtesse Potoçka, ne s’affiche pas. Timide, effacée, insensible aux hommages, elle semble ignorer la curiosité dont elle est l’objet, sa nouvelle position suscitant, bien entendu, des commentaires plus ou moins favorables. Dans l’intimité retrouvée elle amène, avec son doux entêtement, la conversation sur son idée fixe. Il ne l’éconduit pas. Pour la première fois de sa vie il tolère qu’une femme lui parle de politique. Patiemment il discute avec elle sans toutefois s’engager. Ses arguments ne varient pas : que les Polonais fassent preuve de cohésion, de maturité, qu’ils soutiennent militairement sa lutte contre la Russie, et ils seront récompensés selon leurs mérites. Bien sûr Marie ne trahit pas de secret en divulguant ces propos à Poniatowski, en l’exhortant à imposer la trêve aux factions, en le pressant de lever des régiments. Il est même certain que Napoléon se sert de son truchement pour inspirer la ligne de conduite des dirigeants polonais. Car elle n’est pas prisonnière d’une cage dorée, elle reçoit librement ses compatriotes et, tout en communiant avec eux dans l’idéal commun, elle se fait l’interprète et l’avocate loyale des desseins de l’Empereur. Cette collaboration intellectuelle qui marque la première phase de leur liaison est si réelle qu’à son départ, le 29 janvier. Napoléon lui confie une sorte de mission officieuse : elle se rendra à Vienne avec sa mère et prodiguera dans les salons l’assurance que la France ne détachera jamais la Galicie polonaise de la couronne d’Autriche, ceci afin de rassurer Metternich dont la neutralité demeure incertaine. C’est à Vienne qu’elle reçoit, au lendemain de la tuerie indécise d’Eylau, ce bref billet de Napoléon daté du 9 février :

« … La bataille a duré deux jours et nous sommes restés maîtres du terrain. Mon coeur est avec toi ; s’il dépendait de lui, tu serais citoyenne d’un pays libre. Souffres-tu comme moi de notre éloignement ? J’ai le droit de le croire ; c’est si vrai que je désire que tu retournes à Varsovie ou à ton château, tu es trop loin de moi. Aime-moi, ma douce Marie, et aie foi en ton N. ». Docile, elle retourne à Kiernozia, refuse avec dignité le séjour de Walewice qui lui est pourtant offert. Il ne semble pas que Napoléon lui écrive, mais il lui fait donner de ses nouvelles par Duroc.Trois mois s’écoulent ainsi, dans la solitude et la méditation de l’incroyable événement qui a bouleversé son existence. Au début de mai elle reçoit la visite du général Zayonczek et de son frère Teodor Laczynski qui la supplient de les conduire auprès de Napoléon. Zayonczek vient de recruter une division de six mille hommes et il voudrait l’offrir à l’Empereur en gage de la bonne volonté polonaise. Marie saisit ce prétexte et sollicite une autorisation qu’elle obtient. Le quartier impérial est établi depuis un mois au château de Finkenstein, en Prusse-Orientale. Il faut, pour s’y rendre de Varsovie, traverser sur plus de cinquante lieues un rude pays de forêts, de lacs et de marécages, par des routes épouvantables, au milieu de troupes en mouvement. Peu de femmes prendraient le risque d’un tel voyage. Marie n’hésite pas. Dans le climat spartiate de Finkenstein son arrivée passe relativement inaperçue. Elle vie en recluse, sans quitter la chambre contiguë au cabinet de travail de Napoléon où leurs repas sont servis. Son unique distraction est d’observer, derrière sa fenêtre, les allées et venues de cette ruche. Il lui consacre si peu de temps, du matin au soir absorbé par ses revues, des inspections, des conférences… Un jour l’ambassade de Perse vient en audience, apportant d’admirables châles destinés à Joséphine. Napoléon veut les offrir à Marie, elle les refuse. À force de prières elle finit par accepter le moins beau… à condition de le donner à une amie.

Sentiment nouveau.

Malgré la précarité du séjour, les quelques semaines passées à Finkenstein comptent parmi les plus heureuses de leur union éphémère. L’admiration mêlée de crainte dont elle ne s’est jamais défendue à l’égard de son génie évolue maintenant vers un amour profond, mystique, sans espoir. Quant à lui, passé le temps de la frénésie sensuelle, il se laisse envahir par un sentiment nouveau de tendresse protectrice et d’estime qu’aucune femme ne lui a encore inspiré. La capitulation de Dantzig et la reprise imminente des opérations contraignent Napoléon à la renvoyer en Pologne. On peut mesurer le déchirement qu’elle dut éprouver aux allusions des deux billets qu’il lui adresse le 26 mai et le 12 juin :

« … Sois calme et heureuse, car l’horizon s’éclaire et nous nous reverrons bientôt. C’est mon voeu le plus cher…

… Tout marche comme je l’avais prévu, nous sommes sur les talons de l’ennemi et la division polonaise est remplie d’enthousiasme et de courage. Le jour approche d’une réunion que j’appelle de tout mon coeur, où nous pourrons vivre l’un pour l’autre… ».
Les événements ne le permettront pas de sitôt. Après l’éclatante victoire de Friedland et les pourparlers de Tilsitt avec le tsar Alexandre, il s’arrête à Dresde et regagne la France au plus vite, après dix mois d’absence. Le 27 juillet il est à Saint-Cloud d’où il lui écrit :
« … Ma joie serait entière si tu étais ici, mais je t’ai dans mon coeur. L’Assomption est ta fête et mon anniversaire de naissance : c’est une double raison pour que nos âmes soient à l’unisson ce jour-là. Tu m’as certainement écrit, comme je le fais en t’envoyant mes souhaits : ce sont les premiers, faisons des voeux pour que bien d’autres les suivent, pendant beaucoup d’années. Au revoir, ma douce amie, tu viendras me rejoindre. Ce sera bientôt, quand les affaires me laisseront la liberté de t’appeler.
Crois à mon inaltérable affection ». Un crochet par Varsovie n’eût pourtant guère allongé son voyage de Tilsitt à Dresde – un coup d’oeil sur la carte le démontre – mais peut-être craignait-il d’affronter l’enthousiasme populaire après le geste qu’il vient d’accomplir en faveur des Polonais : la création du grand-duché de Varsovie, placé sous la souveraineté nominale du roi de Saxe (en fait un simple protectorat français jouissant d’une autonomie relative) qui les délivre du joug de la Russie. Peut-être a-t-il pris cette demi-mesure, qui compromettra l’avenir de ses relations avec le Tsar, sous l’influence de Marie et pour lui plaire. Dans l’isolement de Kiernozia, cette nouvelle apporte en tout cas une lueur d’espoir. Pas de lettre, pas un signe de lui. Elle ignore que, depuis son retour à Paris, il s’est lancé dans une nouvelle aventure avec une jolie Génoise, Carlotta Gazzani, aimablement suscitée par Joséphine qui, bien informée, redoute l’épouse polonaise. Carlotta, grâce à sa fonction de lectrice de l’Impératrice, loge aux palais impériaux, ce qui facilite les choses. Toutefois Napoléon n’attache guère d’importance à ce passe-temps. A Mantoue le 13 décembre, au cours de sa tentative de réconciliation avec Lucien, il lui confiera, parlant évidemment de Marie :

« C’est une femme charmante, un ange. Ah ! C’est bien d’elle qu’on peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! …

… Vous riez de me voir amoureux ; oui je le suis en effet, mais toujours subordonnément à ma politique qui veut que j’épouse une princesse, quoique je préférerais bien couronner ma maîtresse ».
Ainsi il rêve de l’épouser bien que sachant ce rêve irréalisable. Tout ce qu’il peut lui concéder c’est de l’aimer, entre deux voyages, deux guerres, deux passades… 

Le 1er janvier 1808 Teodor Laczynski surgit à Kiernozia comme un messager du ciel, chargé d’amener Marie à Paris. Sans perdre de temps, avec la princesse Jablonowska pour chaperon, sa servante Mania et son frère, elle se met en route et fin janvier s’installe quai Voltaire chez Teodor. Elle n’a pas revu l’Empereur depuis Finkenstein, huit mois plus tôt, et il n’est pas question à Paris de vie commune, ni même de paraître à la Cour. C’est dans le plus grand secret que Napoléon vient le soir de temps à autre. Il semble pris pour elle d’un regain de passion, comme l’atteste cet aveu griffonné au dos d’un calendrier : « Tu es pour moi une nouvelle sensation, une révélation perpétuelle. C’est que je t’étudie avec impartialité. C’est qu’aussi je connais ta vie jusqu’à ce jour. D’elle vient, chez toi, ce singulier mélange d’indépendance, de soumission, de sagesse et de légèreté, qui te fait si différente de toutes ». Marie n’est pas exigeante, elle l’a prouvé en répondant à son premier appel, après avoir été si longtemps délaissée. Ce bonheur relatif, ces instants trop rares qu’il lui accorde, elle s’en contenterait s’il n’était sans cesse entraîné loin d’elle. Dès le Ier avril il part à Bayonne régler les affaires d’Espagne avec Joséphine, sa Cour… et Carlotta. Marie désenchantée regagne la Pologne.

Le chant du cygne.

Plus seule que jamais. Des voeux au 15 août. D’Erfurt, le 2 octobre, cet encouragement qui sonne faux :

« Ne t’excuse pas de ne pas écrire plus, c’est même plus sage d’agir ainsi, car je me déplace sans cesse. Qu’importe les mots, nos corps seuls sont séparés. J’en souffre mais je sais que la matière compte peu pour toi, tu m’as donné ton âme et tu possèdes la mienne…
Crois à mon éternelle affection… » Et le 14 janvier 1809, de Valladolid, cette dure semonce car elle doit sans cesse l’entretenir du problème polonais et il en est las :

« Ma petite Marie
Tu es une raisonneuse et c’est très laid ; tu écoutes aussi des gens qui feraient mieux de danser la polonaise que de se mêler des affaires du pays. J’ai perdu un quart d’heure à t’expliquer que ce qui paraît être des mesures incompatibles apportera de grands avantages. Relis-moi et tu comprendras, le Code Civil a fait ses preuves, et ailleurs qu’en France…

… Je serai prochainement à Paris ; si j’y demeure assez longtemps, tu pourras peut-être y revenir.
Mes pensées sont pour toi ».

Comme le ton de ces lettres diffère de celui des premières, il y a deux ans à peine. C’est un époux de longue date qui semble récriminer, ce n’est plus un amant… De fait il va passer près de trois mois à Paris sans se soucier d’elle. La campagne d’Autriche s’ouvre en avril par une écrasante défaite des Polonais. Varsovie est prise et Marie suit le quartier général à Thorn où elle a une orageuse entrevue avec Poniatowski à qui elle reproche son incapacité. L’entrée des Français en Autriche sauve l’armée polonaise du désastre, l’envahisseur est reconduit aux frontières. Marie, passionnée par ces événements, doit adresser à Napoléon de véritables rapports auxquels il répond de Vienne à deux reprises par des conseils politiques. Enfin le 6 juillet la victoire de Wagram va lui permettre de prendre un long répit et Marie, après seize mois d’absence, est mandée à Schönbrunn. De la mi-juillet à la mi-octobre ils vont vivre la plénitude et le chant du cygne de leur liaison. Napoléon veut recréer, pour elle, l’intimité de Finkenstein. Elle dispose d’un appartement au château, il vient l’y rejoindre chaque nuit et souvent il s’évade pour l’entraîner dans de longues promenades à travers la campagne viennoise. Cet enchantement de sa présence, aussi souvent que cela lui est possible, va bientôt se magnifier pour elle d’une autre présence: elle attend un enfant et Napoléon semble s’en réjouir. Mais la politique lui interdit de faiblir. Sa décision de divorcer est irrévocable et la venue de Marie à Paris, dans l’état où elle se trouve, pourrait compromettre les négociations du divorce et de son remariage. Elle rentrera donc en Pologne, enceinte de trois mois, tandis qu’il s’apprête à affronter Joséphine. Marie paraît d’abord se soumettre à cet abandon si peu honorable. Mais en décembre elle reprend la route de Paris, cette fois avec une domesticité complète et de nombreux bagages, comme s’il s’agissait d’une installation définitive. Il semble bien qu’elle agisse de sa propre initiative car Napoléon mène à ce moment une existence compliquée où elle ne peut que l’embarrasser. De front il prépare Joséphine à l’idée du divorce, il est en quête d’une alliance souveraine et il s’intéresse fort à une jeune personne de la suite de Pauline, Christine de Mathis, qui le tient en haleine avec une coquetterie consommée. Il existe trente-quatre billets de Napoléon à sa soeur, écrits de novembre 1809 à février 1810, où toutes les nuances de l’inquiétude, de la fièvre ou du ressentiment s’expriment au jour le jour, Pauline étant chargée de convoquer, de tancer, de transmettre ses messages à la rebelle. Et cela jusqu’à la veille de l’arrivée de Marie-Louise à Compiègne !…

Les mobiles de Marie demeurent hypothétiques. Cherche-t-elle un ultime rapprochement par l’intermédiaire de l’enfant qui va naître ? Veut-elle éviter le scandale dont sa grossesse va éclabousser les Walewski ? Est-elle sollicitée par le gouvernement polonais que la perspective d’un mariage russe de Napoléon préoccupe, et qui voudrait obtenir des assurances par son truchement ? On ne sait, mais les deux dernières hypothèses sont plus plausibles, sa réserve et son désintéressement étant bien connus. Quoi qu’il en soit, dès son arrivée, elle loue un hôtel particulier, 2 rue La Houssaye, nom que portait alors la portion de la rue Taitbout comprise entre la rue de Provence et la rue de la Victoire. Napoléon lui rend de rares visites. Il semble plus soucieux du confort de son installation et des préparatifs de la naissance que de sa solitude morale. Il ne lui témoigne qu’une affection lointaine. Leur liaison prend fin alors que cette maternité devrait la vivifier. Elle a duré trois ans au cours desquels ils n’ont été réunis que six mois en quatre fois : à Varsovie, à Finkenstein, à Paris et à Vienne. Entre temps de longues éclipses : quatre, huit et seize 

Alexandre Walewski.

Au début de mars Marie reçoit d’Anastase Walewski une lettre pleine de dignité. Il cède son domaine à son fils aîné et l’invite à s’entendre avec lui afin d’accoucher à Walewice. On ne saurait imaginer plus noble mansuétude. Elle en est bouleversée, elle part, il était temps : cette offre généreuse lui épargne l’humiliation et le chagrin de se trouver à Paris lorsque les noces de Napoléon et de Marie-Louise seront célébrées en grande pompe le 2 avril. Alexandre Walewski naît le 4 mai 1810 et son père légitime pousse la délicatesse jusqu’à le déclarer lui-même au curé de Walewice. Sa signature, qui figure au registre de la paroisse, en fait foi. Ainsi les apparences sont sauves. L’enfant portera un nom dont il se prévaudra toute sa vie avec une juste fierté. Napoléon apprend la naissance de son fils au cours d’un voyage triomphal en Belgique avec sa jeune épouse. Il fait parvenir des dentelles de Bruxelles et 20 000 francs en or pour Alexandre ; pour Marie une somptueuse édition de Corneille. Elle doit tellement s’ennuyer à Walewice qu’elle revient rue La Houssaye. La comtesse de Kielmannsegge dira que sa maison était aussi mal meublée qu’un hôtel garni, à l’exception de quelques bibelots de grande valeur. Elle y mène une existence retirée en compagnie de son frère, ne recevant à sa table que les Polonais de passage. Elle s’habille toujours aussi simplement, le plus souvent d’une robe de satin gris, comme si elle portait le deuil. Napoléon veut l’ignorer : elle s’en plaint à Savary, à Duroc, à Corvisart. Pas d’écho. En février 1811 cependant, quelques semaines après la naissance du roi de Rome, il viendra la voir à deux reprises, mais ne s’intéresse guère qu’à Alexandre. Elle a repris ses distances, l’appelle Votre Majesté. Il proteste et tente de la prendre dans ses bras : elle le repousse doucement. Il n’insiste pas. Tout est bien fini. Elle souhaite néanmoins maintenir le contact, ne serait-ce que pour son fils et pour la Pologne. Et sans doute dans cet espoir, elle va louer à Boulogne, le 15 avril, une maison de campagne proche du palais de Saint-Cloud. Cette maison subsiste, 7 rue de Montmorency. Elle est aujourd’hui affectée à une école municipale pour enfants attardés. Aucune trace de décoration intérieure, si ce n’est une charmante cheminée d’époque. Mais les murs sont intacts et cette demeure oubliée, dont le grand jardin est envahi de baraquements scolaires, a conservé l’apparence bourgeoise qu’elle devait avoir au début du siècle dernier. Elle faillit disparaître en 1964, sa démolition ayant été décidée. Sur l’intervention du comte Roger Walewski et de Paul Fleuriot de Langle, M. Malraux l’a fait classer à l’Inventaire des demeures historiques. Elle est sauvée. Il reste à espérer qu’elle puisse être transformée un jour en musée.
 
Rien ne prouve que Napoléon vint voir Marie dans cette maison. Le seul fait de sa proximité de Saint-Cloud où il résida si souvent en 1811 est une coïncidence troublante, sans plus. Le 5 mai 1812 apparaît comme un jour faste dans cette grisaille. Elle a formulé une demande d’audience et il la reçoit aux Tuileries. Comme jadis la conversation prend vite un tour politique. Napoléon pense tout haut, familièrement. Elle l’interroge sur la possibilité d’une guerre avec la Russie que l’opinion croit imminente. Il s’en défend. Au cas où elle éclaterait, accorderait-il l’indépendance à la Pologne ? Il élude. Peut-elle le servir là-bas ? Oui, en aidant Poniatowski à constituer une armée forte… Il a tiré de son bureau un parchemin roulé et le lui tend. Par décret impérial Alexandre Walewski est doté de 69 fermes et parcelles appartenant à la Couronne de France dans le royaume de Naples. Jusqu’à sa majorité elle en percevra le montant s’élevant à 170 000 francs par an. Ensuite son fils lui versera une pension viagère de 50 000 francs. Si l’on multiplie ces sommes par quatre pour les évaluer en francs actuels, c’est une fortune considérable dont il comble la mère et l’enfant, sans doute pour libérer sa conscience. Marie le précède en Pologne. L’ambassadeur de France, Mgr de Pradt, la traite « en fac-similé d’Impératrice », dit la comtesse Potoçka qui lui trouve « un aplomb modeste », acquis pendant son séjour en France. Mais les honneurs dont on l’entoure, le pas qu’on lui donne sur les autres femmes, ne sont pas de son goût. Elle se hâte vers Vilna d’où Napoléon s’apprête à envahir la Russie. Une dernière fois elle le presse de proclamer l’indépendance de la Pologne dès qu’il aura vaincu ; pas plus que jadis, elle ne parvient à lui arracher de promesse. C’est tout juste si elle obtient qu’il reçoive la délégation de la Diète polonaise qu’elle a accompagnée. Tant que Napoléon triomphe en Russie, elle demeure à Varsovie où l’espoir est à son comble. Mais dès la nouvelle de l’incendie de Moscou elle se retire à Walewice. Des échos assourdis de la retraite parviennent et sèment la panique dans le pays. Le 10 décembre, l’ambassade de France lui fait savoir que l’Empereur est secrètement arrivé à Varsovie et qu’elle se tienne prête à le rencontrer. Quelques heures plus tard, second message : il arrive. En hâte elle fait improviser un souper, meubler la plus belle chambre du château avec ce qu’elle a de plus précieux. Et soudain dans la nuit les clochettes d’un traîneau. Napoléon, vieilli, épaissi, accablé, gravit lourdement le perron seul avec Duroc. Il embrasse tendrement son fils, fait le tour du château et se met à table. Morne souper. Il semble chercher à s’étourdir, lève des armées fantômes, échafaude mille projets… Duroc congédié, Marie le conduit à sa chambre. Il s’étend tout habillé, elle s’assied près de lui et il s’endort, la main dans la sienne. Elle demeure immobile, de longues heures, à le contempler. Avant l’aube, Duroc vient le réveiller. Rapides adieux, Napoléon engage Marie à ne pas s’exposer aux exactions des Cosaques, à regagner la France au plus vite.

Le temps des revers.

Le temps des revers est venu, le déclin de l’Empire se précipite. Marie ne manquera pas les rares occasions dont l’Empereur dispose pour lui manifester sa sollicitude. Certes il n’est pas question de rencontres clandestines : les derniers entretiens ont lieu au grand jour, dans l’apparat des palais impériaux, entre deux audiences. De ce fait ils n’ont pas échappé aux mémorialistes qui rendent unanimement hommage à sa fidélité dans le malheur. En novembre 1813, entre la désastreuse campagne d’Allemagne et celle de France, Marie est reçue aux Tuileries. Un témoin imprévu s’est glissé entre eux : le roi de Rome, alors âgé de deux ans et demi, à peine dix mois de moins que son propre fils. La présence de cet adorable enfant turbulent, son médaillon par Isabey que Napoléon lui remet maladroitement, lui arrachent des larmes… Cinq mois plus tard, après la première abdication, elle accourt à Fontainebleau, rencontre Caulaincourt et le prie de l’annoncer. Une partie de la nuit elle attend dans un salon du palais déserté qu’on veuille bien l’introduire. En vain. Elle a été oubliée. Cinq mois encore, l’Empereur est à l’île d’Elbe. Elle sollicite la permission de venir le saluer avec son fils qu’elle emmène à Naples pour tenter de récupérer ses biens confisqués par Murat. Le Ier septembre elle débarque de nuit à Porto Ferrajo. Bertrand est venu l’accueillir et la conduit discrètement dans la montagne, à l’ermitage de la Madone où Napoléon goûte les premières vacances de sa vie, dans un site enchanteur. Il descend à sa rencontre, lui cède la cellule de moine qu’il habite et feint de se retirer sous la tente qui a été dressée près de là. C’est du moins ce qu’insinue le mameluck Ali. Elle va passer deux jours, romantiques à souhait, dans ce paradis perdu. Elle s’attarderait volontiers, mais Napoléon craint que Marie-Louise, dont il ignore l’inconduite, ne tire prétexte de cette escapade pour se dérober. Une fois de plus Marie sera donc sacrifiée. A l’heure du départ, ayant appris par le trésorier Peyrusse les difficultés financières de l’Empereur, elle veut lui restituer un beau collier de perles qu’il lui offrit jadis. Bien sûr, il ne l’accepte pas et la congédie avec émotion. Sous les rafales de pluie, dans la nuit noire, Marie traverse l’île et s’embarque en pleine tempête. Leurs ultimes rencontres auront pour cadre l’Elysée, avant et après Waterloo, puis Malmaison la veille du départ à Sainte-Hélène. Chaque fois elle est venue avec le petit Alexandre, le seul lien qui l’unisse encore au grand vaincu. Napoléon n’est pas sans savoir en effet qu’elle a décidé de refaire sa vie, mais il serait mal fondé à le lui reprocher. Nul doute que leur dernier adieu à Malmaison se soit situé dans un climat de mutuelle affection et d’infinie tristesse, dépouillé de reproches autant que d’illusions.

Un jeune colonel.

Il faut revenir en arrière dans le passé de Marie pour la laver de la trahison dont certains l’accusent de s’être rendue coupable envers Napoléon.

A Varsovie, en janvier 1807, elle a rencontré, parmi les brillants officiers français qui papillonnaient autour d’elle, un jeune colonel de dragons, Philippe d’Ornano, superbe cavalier, petit-cousin de l’Empereur, et qui compte par surcroît deux maréchaux de France parmi ses ancêtres. Pendant cinq ans elle ne l’a pas revu. Entre temps il a guerroyé en Espagne et au Portugal où sa bravoure lui vaut d’être nommé général de brigade sur le champ de bataille de Fuentes de Onoro ; il fait ensuite la campagne de Russie et se couvre de gloire à la Moskowa. A vingt-huit ans il est général de division, en passe de prendre la relève des grands cavaliers de l’Empire tués à l’ennemi. C’est alors que se produit dans sa vie un événement extraordinaire : le 18 novembre 1812 à la bataille de Krasnoë, il est renversé par un boulet et tenu pour mort. Son aide de camp, M. de Laberge, l’ensevelit sommairement dans la neige puis, pris de remords, le déterre, le charge en croupe et ramène au quartier général ce qu’il croît être un cadavre. Ornano ouvre alors les yeux et se lève. Cinquante ans plus tard, ce ressuscité qui a la vie dure sera fait maréchal de France par Napoléon III. En attendant, quelques jours après sa fausse mort, il est grièvement blessé et évacué en France. Tel est le héros que Teodor Laczynski amène dîner chez sa soeur à la Noël 1812. Il lui fait une cour assidue, l’emmène au spectacle, l’entraîne dans le tourbillon du monde. Un jour il la demande en mariage. Elle refuse, prenant prétexte qu’elle n’est pas libre car Anastase Walewski vit encore et que pour rien au monde elle ne romprait les liens religieux du mariage. Ornano repart à la tête des dragons de la Garde pendant la campagne d’Allemagne. Ils s’écrivent et deux extraits de leur correspondance prouvent, s’il en était besoin, la pureté de leurs relations. Le 2 mai 1813 il lui écrit :« Ma profonde gratitude ne vous est pas seulement due pour m’avoir reçu avec tant de grâce charmante, pour m’avoir consacré votre temps : le sentiment que vous m’inspirez me fait votre obligé plus encore. Ne le partageriez-vous jamais qu’il m’aurait donné des heures d’une ineffable douceur, auxquelles il semble interdit de demander davantage… J’attendrai… ».

Elle lui répond le 20 juin :

« … J’ai aussi le meilleur souvenir de ces semaines. Elles scellent notre amitié. A elles je dois votre bonne lettre et le plaisir que me donne celle que je vous écris ». Dans les derniers jours de 1813 il rentre d’Allemagne et ne fera pas la campagne de France, car il commande les réserves de la Garde chargées de la défense de Paris. Il peut ainsi rencontrer Marie chaque jour et son influence s’affirme. C’est lui qui la décide à se rendre acquéreur d’un hôtel particulier 48, rue de la Victoire, qui jouxte celui où Napoléon connut Joséphine et qu’elle habitera désormais. C’est lui qui la ramènera de Fontainebleau après sa tentative infructueuse auprès de l’Empereur. A la première Restauration, Ornano s’est rallié aux Bourbons, ce qui n’a guère plu à Marie. Leurs occupations les éloignent d’ailleurs l’un de l’autre : il a pris un commandement à Tours, elle est à l’île d’Elbe et à Naples. Mais à son retour il insiste à nouveau pour l’épouser et cette fois elle ne peut plus opposer l’existence de son mari puisqu’il vient de mourir presque octogénaire. D’autant plus qu’elle conserve un assez amer souvenir de sa réception écourtée à l’île d’Elbe. Ils se fiancent donc en février 1815. Avant de s’engager elle a tenu loyalement à lui communiquer ses notes intimes afin qu’il ne puisse ignorer la ferveur de sa passion déçue. Cette franchise ne fait que la grandir à ses yeux, il est si décidé à l’épouser qu’il demande à cet effet un congé d’un mois au ministre de la Guerre. Sur ces entrefaites Napoléon débarque à Golfe-Juan et le projet est ajourné. Mais son retour à Paris ne le modifie pas. Nous avons vu Marie à l’Elysée, à Malmaison, toujours accompagnée de son fils pour éviter les colloques singuliers. Seule l’imminence d’une nouvelle guerre les fait reculer. Or, la veille de la campagne de Belgique, Ornano se bat en duel avec un certain général Bonet qui l’a provoqué. Marie tente en vain de l’en empêcher. Il reçoit une balle en pleine poitrine, ce qui ne lui permettra pas de charger à Waterloo, où il eût peut-être tenu un rôle glorieux.

La seconde Restauration le prive de toute activité. Il est même emprisonné à l’Abbaye pour propos séditieux. À peine libéré, il s’exile à Londres. Elle-même connaît de graves soucis financiers, les rentes de son fils étant naturellement suspendues. Mais elle hésite encore à se marier, bien qu’un avenir heureux lui soit enfin ouvert. Scrupuleuse et désintéressée, elle craint de nuire par son passé à la carrière de son beau général qui rentrera plus facilement en grâce si sa présence ne le compromet pas. Ornano a enfin raison de ces réticences : le 7 septembre 1816, il l’épouse à la collégiale Saint-Michel-et-Gudule de Bruxelles.

La nouvelle de leur mariage parvint à Sainte-Hélène le 18 janvier 1817. Ce jour-là Gourgaud note dans son journal :« Mme de Montholon apporte les gazettes venues de France. La comtesse Walewska épouse M. d’Ornano. Sa Majesté l’approuve : « Elle est riche et doit avoir mis de côté ; ensuite j’ai beaucoup donné pour ses deux enfants ». Je réponds : « Votre Majesté a longtemps payé à Mme de Walewska dix mille francs de pension par mois ». A ces mots l’Empereur rougit : « Comment savez-vous cela ? Il n’y avait que de Duroc que cela fût connu ». On eût souhaité d’autres commentaires. Peut-être ce cynisme masquait-il une secrète amertume. Qu’importe ! Les Ornano vivent heureux à Liège, où ils se sont établis sur un grand pied. Neuf mois après leur mariage elle met au monde un troisième fils, Rodolphe-Auguste, né le 9 juin 1817. Elle ne se relèvera pas. Une fièvre puerpérale compliquée de néphrite la consume lentement. C’est sans doute au cours de ces mois d’inaction, où elle sentait sa fin approcher qu’elle inspira à une main inconnue les Mémoires où est puisé le peu que nous connaissons de sa vie. Elle formula le désir de mourir en terre française, d’y laisser son coeur et de reposer en Pologne. Ce triple voeu sera exaucé. Elle expira le 11 décembre en son hôtel rue de la Victoire, son coeur fut déposé au Père-Lachaise, dans le caveau d’Ornano, et bien plus tard on transféra son corps au cimetière de Kiernozia.

Le chagrin du général d’Ornano fut immense. Il se mesure au fait que cet homme jeune, riche, comblé d’honneurs, qui allait lui survivre quarante-six ans, ne se remaria pas. En revanche on est surpris de constater que la mort de Marie n’a soulevé aucun écho parmi les mémorialistes de Sainte-Hélène. En 1818 ils étaient encore trois, à noter au jour le jour la moindre réaction de l’Empereur : Bertrand, Marchand, O’Meara. Un tel silence ne peut s’expliquer que par l’absence des journaux relatant son décès. On sait en effet que les collections parvenaient souvent à Longwood dépareillées et incomplètes. Il est certain que Napoléon l’ignora jusqu’à sa propre fin. La preuve en est apportée par une phrase de la conversation du 22 avril 1821 avec Bertrand : passant en revue ses legs de conscience et se préoccupant de l’avenir d’Alexandre Walewski il a ce mot révélateur : « Comme Madame Walewska a un autre fils et qu’elle voudra probablement l’avantager… ». Mais, bien que la croyant toujours en vie, il ne formule aucun vœu pour elle. Ainsi mourut dans le plein éclat de sa beauté la seule femme valable que Napoléon ait aimée, à sa manière, inconstante, égoïste et prodigue. Marie, elle, l’aima à la sienne, qui était toute d’abnégation, de désintéressement et de fidélité. Elle attendit longtemps un bonheur qu’elle était pleinement libre de saisir, après six ans d’abandon et de solitude. Et ce bonheur allait lui coûter la vie presque aussitôt.

Leur histoire fait penser à ce mot de Sainte-Beuve :

« On peut juger un homme public, mort ou vivant, avec quelque rudesse ; mais il me semble qu’une femme même morte, quand elle est restée femme par les qualités essentielles, est un peu notre contemporaine, toujours. »

Dr. Guy GODLEWSKI (1913-1983)

Cet article fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°358, d’avril 1988. Il a été rédigé en 1967.

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( 31 juillet, 2021 )

Notes de la comtesse de Caffarelli.

Femme Empire

Image d’illustration.

Ces documents proviennent des Archives du comte de Caffarelli, au château de Leschelle près du Nouvion-en-Thiérache. Julienne-Blanche-Louise d’Hervilly (1784-1854) avait épousé François Marie-Auguste, comte de Caffarelli (1766-1849), général de division, aide-de-camp de l’Empereur. Nous n’avons, malheureusement, retrouvé que ces fragments de mémoires.

Vicomte de GROUCHY (« Le Carnet Historique & Littéraire », 1899).

L’exécution du duc d’Enghien m’avait laissé une telle horreur que je cherchais à sauver une autre victime politique… Je logeais dans la rue de Poitiers, au moment de la conspiration de Georges; déjà la plus grande partie des personnes qui y tenaient venait d’être arrêtée ; j’étais malade, quand, une nuit, j’entends frapper à la fenêtre de ma chambre à coucher, située au rez-de-chaussée, et une voix me prie d’ouvrir, sans sonner mes gens. Je courus à la lucarne d’un petit cabinet par la lucarne duquel l’homme qui m’avait parlé me dit qu’il était poursuivi et qu’il avait pu gagner mon jardin. Je lui ouvris et le gardai dans ma chambre, fort embarrassée de ce que j’en ferais. Le matin, je le cachai sous mon canapé, fis mettre mes chevaux et ordonnai d’aller à Saint-Cloud. La livrée de l’Empereur que portaient mes gens permit de passer la barrière sans autre peine que celle de me nommer. Mon conspirateur était couché à mes pieds, je n’avais pas voulu savoir son nom; je le déposai au Point-du-Jour et m’en revins à Paris, sous le prétexte que j’étais malade. Je gardai si bien mon secret que je doute que j’en aie jamais parlé. J’éprouvais, à la vérité, un peu de remords de m’être servi de la livrée de Sa Majesté pour faire échapper, peut-être, un de ses assassins, et une grande crainte, d’avoir compromis mon mari ; mais je sentais en moi un grand bonheur en pensant que j’avais sauvé la vie d’un homme. Je ne sais ce qu’il est devenu, ni s’il vivait encore en 1814. Il n’aura peut-être pas non plus gardé la parole qu’il m’avait donnée de ne jamais rien tenter contre l’Empereur, au nom duquel je l’avais fait fuir.

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Mon mari avait été chargé d’aller à Rome inviter le Pape à venir en France, et quand Pie VII fut à Fontainebleau, on convia les dames pour les concerts qui s’y donnèrent. Il fallait faire la route toute habillée, et revenir de nuit. Je suis la seule femme qui arriva toujours à temps, car ma toilette n’était jamais longue à faire, et, prévenue à Paris, à une heure et demie, j’étais rendue à sept heures à Fontainebleau.

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Le Pape fut parfait pour moi, et, pendant tout le tems de son séjour, me combla de bontés. C’était un homme des plus respectables que j’aie connu ; il était d’une religion sage et éclairée, mais ses alentours ne le valaient pas, et, si j’eusse eu plus d’expérience, j’eusse été encore plus choquée de la conduite des monsignori qui se permettaient une foule de choses el de propos plus qu’inconcevables (sic) et que je n’ai compris que bien des années après. Le couronnement fut beau, mais combien je trouvais le général Bonaparte petit sous le costume impérial ; il n’était plus, pour moi, le grand homme, mais un comédien, et nous tous de vraies marionnettes.

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A la Malmaison, l’Empereur nous jouait des tours dans lesquels la griffe de Sa Majesté le Lion se faisait un peu sentir. Une fois, nous devions partir à huit heures pour la chasse. A six heures, pendant que nous dormions encore, nous entendons le bruit des calèches. Toutes les dames effrayées d’être en retard sautent à bas du lit et courent, dans le négligé le plus entier, regarder à la fenêtre. L’Empereur était en bas, à nous guetter, et déchargea son fusil sur de pauvres pigeons qui volaient autour de ma croisée. Un de mes carreaux en fut cassé et je dus m’estimer heureuse d’en être quitte pour avoir été vue en chemise. A la chasse, il tirait des lapins jusque sous notre calèche, les chevaux s’emportaient, et les femmes criaient.

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En allant à Leschelle, notre route nous conduisit à Ham, où une partie des complices de Georges était enfermée. Épouse d’un aide-de-camp du souverain, je voyais toutes les portes s’ouvrir devant moi ; le commandant donna l’ordre de me laisser entrer et je témoignai l’envie de visiter les horribles cachots de la tour. Il était trop lard, ce que je savais bien, mais on m’offrit de coucher là pour être toute portée le lendemain. J’acceptai et exprimai le désir de voir les prisonniers par la fenêtre quand ils feraient leur triste promenade. Le commandant me dit qu’il pouvait faire mieux encore pour une personne aussi dévouée que moi à l’Empereur, et convia à souper MM. de Polignac et deux autres dont j’ai oublié les noms. Je proposai, après le repas, déjouer à de petits jeux, parce que je n’osais causer à l’aise. Ces messieurs me comprenant à merveille, nous donnions des gages et toutes les pénitences avaient pour but d’éloigner le gouverneur. Je connus ainsi leur position et les moyens par lesquels je pourrais adoucir leur sort, et peu d’heures après, j’obtenais la promesse qu’on les laisserait sortir sur leur parole d’honneur. MM. de Polignac seuls purent profiter de cette permission, ayant une dé leurs parentes dans une campagne près de Ham. Il me serait pénible d’avoir à parler de la manière dont ils en ont abusé pour s’échapper, quelques mois après, en compromettant le commandant. Ils furent repris et mis à Vincennes, el le commandant de Ham destitué. Ce dernier eût été puni plus sévèrement sans la bonté de l’Empereur, auquel j’avouai tous mes torts, en le priant de ne châtier que moi. Il me répondit avec une douceur que je n’oublierai jamais : « Allez, vous êtes un enfant mutin; s’il y en avait dix comme vous, il faudrait les faire pendre, mais je préfère les qualités du cœur et l’étourderie à la raison froide. Prenez garde, cependant, d’en trop faire. » Il replaça le pauvre commandant près de Strasbourg, afin, dit-il, qu’il ne fût plus assez sur ma route pour que je puisse le séduire. Je continuai mes relations avec MM. de Polignac; ils étaient malheureux, ils se sont servi de moi, m’ont souvent compromise, j’ai été la confidente de leur dernière fuite, et depuis la Restauration, quand ils m’ont rencontrée, ils n’ont pas eu l’air de me reconnaître.

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Mon mari avait servi l’Empereur dans la campagne d’Austerlitz, et moi, je me retirai à Leschelle. La bataille eut lieu, le général s’y était distingué, et j’en étais bien heureuse, lorsque j’appris qu’il était resté à Znaïm, en Moravie, et qu’il y avait été à la mort d’une fièvre d’hôpital putride et maligne. Je partis de suite pour Paris, et là trouvai toutes les lettres que l’Empereur avait fait arrêter à la poste pour m’éviter des inquiétudes. Je courus aux Tuileries prendre l’Impératrice et, avec elle, fus trouver l’Empereur, lui annoncer mon départ pour Znaïm et lui demander ses ordres. Napoléon avait des nouvelles étaient mauvaises et raccommodées avec des rondins de bois. Les chevaux manquaient partout. Presque à la fin de ma course, à la poste de Vienne, où je prenais du café, un officier français me dit que le général devait être à Strasbourg, avec sa division. A Strasbourg, où j’avais passé, clans ma voiture, trois heures à la porte de l’auberge où mon mari était tranquillement couché et d’où j’étais repartie pour aller le chercher bien loin Je revins sur mes pas ; aux portes des villes, je retrouvais son nom, mais je perdis ses traces à Munich. A Neubourg, j’appris que la division n’arriverait que quelques jours après; il était une heure du matin, toutes les auberges étaient pleines et ce ne fut qu’après bien des peines que j’obtins de coucher dans le lieu où on avait suspendu un cochon qu’on venait de tuer. Je dus m’accommoder de six chaises et de m’y étendre, entourée d’un grand manteau. Mon mari était retourné en France avec un congé, et je ne fus dédommagée de mes peines qu’à Paris et que par le bonheur que nous éprouvâmes en nous retrouvant.

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Quand mon mari fut nommé ministre de la guerre et de la marine du royaume d’Italie, j’allai aux Tuileries prendre congé de l’Empereur qui me demanda gravement : « Combien résiderez-vous à Milan ? deux ans, quatre ans, six ans ?— « Tant que vous voudrez, Sire; mais vous savez que les campagnes comptent double ! » Il me donna des lettres pour le Vice-Roi et la Vice-Reine. Je quittais une cour où, au moins, le maître était un homme supérieur, pour retomber dans une autre où plus d’un ennui m’attendait. A Milan, il me fallut devenir grande dame, ce qui était si peu dans mon caractère que je conservai toute ma simplicité, portant même des robes de toile le matin : je fis aussi de grands frais envers les dames de la société. Cependant, la dame d’honneur de la Princesse craignait mon influence et me causa mille ennuis; d’ailleurs, mon mari était regardé plus comme un tuteur que comme un ministre ; je  ne pouvais m’éloigner, à cause de ma position, et pourtant je sentais qu’on me faisait des politesses plus par crainte que par affection. Le général se fiant en l’étoile de l’Empereur, non seulement mangeait son revenu, mais était chargé de dettes. Ma mère vint me retrouver; je reçus cette bonne nouvelle à Venise, je fus au-devant d’elle à Turin. et l’attendis dans une campagne chez Mmes de Cavour et de la Turbie; elle venait en voiturin, et j’étais certaine de connaître son arrivée, les gendarmes du mont Cenis ayant reçu l’ordre de me faire savoir son passage. Ma maison devint plus gaie, à cause de ma jeune sœur Thaïs, encore enfant; mes dîners seuls étaient ministériels; le soir, on jouait à de petits jeux, deux fois, par semaine, on faisait de la musique; le mardi gras, il y eut une grande mascarade à la Cour.

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La campagne de Prusse eut lieu, je suivis mon mari dans ses inspections; l’armée italienne était assez petite pour né former qu’une famille. Dans un voyage que l’Empereur fit à Milan, lors d’une fêle qu’on lui donna, ma voiture fut versée fort rudement, et le peuple qui nous aimait la releva si rudement qu’il la versa de l’autre côté. Les fêtes me tuaient, j’étais malade, et je sortais de mon lit pour faire les honneurs aux rois et aux princes dont nous étions accablés. Le sort de la pauvre reine d’Étrurie me révoltait. Les courses sur les bacs, avec le Vice-Roi et la, Vice-Reine, m’amusaient; nous passions notre temps à jouer et à nous faire des malices, mais partout je sentais la griffe du maître et l’envie des courtisans.

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Je dus faire un second voyage à Venise ; le Prince y vint, et les fêtes ne discontinuant pas, je dus faire les honneurs d’une partie où la gloutonnerie des dames m’étonna. Pour remercier les Vénitiens de l’accueil qu’ils m’avaient fait, je me fis présenter au Casino, qui ne commence qu’à une heure du matin. Menée par une dame de la ville, je fis le tour du cercle formé par les autres en faisant une révérence à chacune sans dire un mot; on se mit à jouer, moi, je m’en fus me coucher. A Chioggia se trouvait notre marine; les Anglais étaient en vue et l’on désirait faire honneur au pavillon italien : on devait pour cela faire sortir quelques bâtiments, mais les Anglais faillirent les prendre, nos frégates échouèrent et les ennemis purent bloquer Venise tout à leur aise. Notre brave division revint de l’armée, et rien ne fut négligé pour la bien recevoir. Le général Theuliet et plusieurs des colonels avaient été tués, les soldats étaient couverts de gloire et de cicatrices; mes favoris, les chasseurs royaux, arrivèrent les premiers; mon mari et son état-major furent au-devant d’eux à plusieurs lieues ; moi, je fus au-devant d’eux jusqu’à Lorette, où le régiment défila devant moi. Son nouveau colonel vint à ma voiture et, par un sentiment ridicule, je l’embrassai de tout mon cœur. Les habitants de Milan, les soldats de la Garde, des enfants, des femmes, marchaient au milieu de ces pauvres chasseurs. Peu de jours après, la division réunie fit son entrée solennelle à Milan : les rues étaient tapissées, des fenêtres on jetait des fleurs et des lauriers sur nos braves, qui se rendirent au Forum Bonaparte, où ils déposèrent leurs armes en faisceaux et dînèrent dans le cirque, où une table de quinze cents couverts était dressée, au milieu pour les officiers, tout autour pour les soldats. Trente mille spectateurs étaient sur les gradins et j’eusse été bien heureuse sans la vue de quelques invalides à la jambe de bois qui se promenaient au milieu de leurs frères d’armes. Le soir, il y eut bal à la Scala ; nos soldats remplissaient le parterre et furent accablés de couronnes. Je donnai peu après un bal qui fut réellement beau et où il y eut plus de trois mille invités. Le Vice-Roi était fort jaloux de la gaieté de ma maison : il voulut introduire aussi de petits jeux à la Cour, mais on ne s’amuse pas avec les princes en uniforme, on ne frappe pas à l’aise sur le dos ou la main d’une princesse, et on leur laisse toujours voir clair à colin-maillard. Aussi s’ennuyait-on chez eux, tandis qu’on riait chez moi. Alors, le Prince prétendit que nos jeux étaient contre la dignité de ministre, et je dus donner des soirées en règle et des bals. Mais on venait de préférence chez moi les autres jours. Les mascarades allaient leur train; les ministres les plus graves étaient convertis en bergers, en troubadours; mais comme les affaires devaient se faire, plus d’une fois je ris de bon cœur, surtout une fois, au bal masqué, où le général Sorbier, en grand uniforme, vint parler au Vice-Roi qui était en berger, et qu’il réunit mon mari et le général Charpentier, qui, bergers eux aussi, vinrent, avec leurs chapeaux de paille et leurs paniers de fleurs, traiter les affaires les plus graves.

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Je quittai l’Italie après un séjour de deux ans; je passai le mont Cenis avec peine, et, parvenue au sommet, ma voiture versa. Mon domestique était allé chercher du secours, et la neige me faisant craindre une tourmente, je partis en avant, pour me rendre à l’hospice, où j’arrivai transie et hors d’haleine. Des chiens énormes me barrèrent la porte ; je ne me laissai pas arrêter par leurs gueules effrayantes, les moines survinrent, je me nommai. Le prieur avait, autrefois, servi en Sardaigne avec mon mari, et l’hospice lui devait beaucoup, puisqu’il avait décidé l’Empereur à en doubler-presque les revenus. Des pères et des frères coururent avec des chiens et des flambeaux au-devant de mon fils, resté dans la voiture; j’étais si mouillée qu’il me fallut changer, et on me donna l’habit complet d’un jeune novice.

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Le 1er  avril, j’étais depuis plusieurs jours à Avignon et songeais à mon départ, lorsque, vers onze heures du soir, on vint me prévenir qu’il y avait des lettres importantes pour moi à la poste. Nous avions donné tant de poissons d’avril ce jour-là que je ne voulais pas me déranger; pourtant, je finis par y aller et trouvai l’annonce d’un majorat de 25,000 francs de rente et un titre de comte.

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