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( 22 août, 2019 )

Dans les flammes et le chaos de Moscou…

Moscou

Lettre de Beyle [Stendhal] à l’un de ses amis de jeunesse, Félix Faure [1782-1859].

« Moscou, 4 octobre 1812.

J’ai laissé mon général [Mathieu Dumas] soupant au palais Apraxine. En sortant et prenant congé de M. Z. [Comte Martial Daru, son cousin] dans la cour, nous aperçûmes qu’outre l’incendie de la ville chinoise, qui allait son train depuis plusieurs heures, nous en avions auprès de nous ; nous y allâmes. Le foyer était très vif. Je pris mal aux dents à cette expédition. Nous eûmes la bonhomie d’arrêter un soldat qui venait de donner deux coups de baïonnette à un homme qui avait bu de la bière ; j’allai jusqu’à tirer l’épée; je fus même sur le point d’en percer ce coquin. Bourgeois le conduisit chez le gouverneur, qui le fit élargir.

Nous nous retirâmes à une heure, après avoir lâché force lieux communs contre les incendies, ce qui ne produisit pas un grand effet , du moins pour nos yeux ; De retour dans la case Apraxine, nous fîmes essayer une pompe. Je fus me coucher, tourment d’un mal de dents; il paraît que plusieurs de ces messieurs eurent la bonté de se laisser alarmer et de courir vers les deux heures et vers les cinq heures. Quant à moi, je m’éveillai à sept heures, fis charger ma voiture et la fis mettre à la queue de celles de M. Daru.

Elles allèrent sur le boulevard, vis-à-vis le club. Là, je trouvai Madame B… [Bursey, directrice du Théâtre français de Moscou], qui voulut se jeter à mes pieds ; cela fit  une reconnaissance très ridicule. Je remarquai qu’il n’y avait pas l’ombre de naturel dans tout ce que me disait Madame B… [Bursey], ce qui naturellement me rendit glacé. Je fis cependant beaucoup pour elle, en mettant sa grasse belle-sœur dans ma calèche et l’invitant à mettre ses « droskis » à la suite de ma voiture. Elle me dit que madame Saint-albe lui avait beaucoup parlé de moi.

L’incendie s’approchait rapidement de la maison que nous avions quittée. Nous voitures restèrent cinq ou six heures sur le boulevard. Ennuyé de cette inaction, j’allai voir le feu et m’arrêtai une heure ou deux chez Joinville. J’admirai la volupté  inspirée par l’ameublement de sa maison; nous y bûmes, avec Gillet et Busche, trois bouteilles  de vin qui nous rendirent la vie.

J’y lus quelques lignes d’une traduction anglaise de « Virginie » qui, au milieu de la grossièreté générale, me rendit un peu de vie morale.

J’allai avec Louis [Joinville] voir l’incendie. Nous vîmes un nommé Savoye, canonnier à cheval, ivre, donner des coups de plat de sabre à un officier de la Garde et l’accabler de sottises. Il avait tort, et fut obligé de finir par lui demander pardon. Un de ses camarades de pillage s’enfonça dans une rue en flammes, où probablement il rôtit. […] Mon domestique était complètement ivre; il entassa dans la voiture les nappes, du vin, un violon qu’il avait pillé pour lui, et mille autres choses. Nous fîmes un repas de vin avec deux ou trois collègues. Les domestiques arrangeaient la maison, l’incendie était loin de nous et garnissait toute l’atmosphère, jusqu’à une grande hauteur, d’une fumée cuivreuse ; nous nous arrangions et nous allions enfin respirer, quand M. Daru, rentrant, nous annonce qu’il faut partir. Je pris la chose avec courage, mais cela me coupa bras et jambes. […] Nous  sortîmes de la ville, éclairée par le plus bel incendie du monde, qui formait une pyramide immense qui avait, comme les prières des fidèles, sa base sur la terre et son sommet  au ciel. La lune paraissait au-dessus de cette atmosphère de flamme et de fumée. C’était un spectacle imposant, mais il aurait fallu être seul ou entouré de gens d’esprits pour en jouir. Ce qui a gâté pour moi la campagne de Russie, c’est de l’avoir fait avec des gens qui auraient rapetissé le colisée et la Mer de Naples.

Nous allions, par un superbe chemin, vers un château nommé « Petrovski », où Sa Majesté était allé prendre un logement. Paf ! Au milieu de la route, je vois, de ma voiture, où j’avais trouvé une petite place par grâce, la calèche de M. Daru qui penche et qui, enfin, tombe dans un fossé. La route n’avait que quatre-vingt pieds de large. Jurements, fureur ; il fut fort difficile de relever la voiture.

Enfin, nous arrivons à un bivas ; il faisait face à la ville. Nous apercevions très bien l’immense pyramide formée par les pianos et les pyramides de Moscou, qui nous aurait donné tant de jouissance sans la manie incendiaire. Ce Rostopchine sera un scélérat ou un Romain; il faut voir comment cette action sera jugée. On a trouvé aujourd’hui un écriteau à un des châteaux de Rostopchine; il dit qu’il y a un mobilier d’un million, je crois, etc., etc., mais qu’il l’incendie pour ne pas en laisser la jouissance à des brigands. Le fait est que son beau palais de Moscou n’est pas incendié.

Arrivé au bivac, nous soupâmes avec du poisson cru, des figues et du vin. Telle fut la fin  de cette journée si pénible, où nous avions été agités depuis sept heures du matin jusqu’à onze heures du soir. Ce qu’il y a de pire, c’est qu’à ces onze heures, en m’asseyant dans ma calèche pour y dormir à côté de cet ennuyeux de B… [Busche], et assis sur des bouteilles recouvertes d’effets et de couvertures, je me trouvai gris par le fait de ce mauvais vin blanc pillé au club. Conserve ce bavardage ; il faut au moins que je tire parti de ces plates souffrances, de m’en rappeler le comment. Je suis toujours bien ennuyé de mes compagnons de combat. Adieu, écris-moi et songe à t’amuser; la vie est courte. »

 

(STENDHAL, « Correspondance (1812-1816). IV », Le Divan, 1934, pp.70-80).

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( 14 avril, 2019 )

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812.

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812. dans TEMOIGNAGES 9100150901Cette dernière est extraite du fameux volume des lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812 (Publié par La Sabretache en 1912). Martial Daru était frère du comte Daru, lui-même cousin d’Henri Beyle, l’auteur du « Rouge et le Noir ».  Il occupait à cet époque les fonctions d’Intendant de la Couronne, à Rome. 

Smolensk, le 10 novembre 1812. 

Me voici de retour à Smolensk, mon cher cousin, et depuis 36 heures que M. Daru fait les fonctions d’intendant général, il est trop occupé pour avoir pu me donner de ses nouvelles. En montant en voiture pour quitter Moscou, M. le général Dumas s’est plaint d’un point de côté, bientôt après il a craché le [sic] sang.  Enfin il a eu une fluxion de poitrine complète. Il a fait ainsi 120 lieues [environ 480 kilomètres].Il est hors d’affaire, mais tellement affaibli qu’il a dernièrement demandé à S.M. un congé d’un mois.  Je n’ai pas suivi le quartier-général pendant cette marche sur [Saint-] Pétersbourg ; on est allé battre les russes à Malojaroslavetz. Leur armée est repoussée sur Kalouga, ce qui nous laisse libres d’aller à [Saint-]Pétersbourg par Vitebsk, Dunebourg et Riga.  J’ai eu l’honneur d’être nommé directeur général des approvisionnements de réserve. J’ai fait sur le champ imprimer des têtes de lettres et ai quitté Moscou avec un convoi de malades. Comme nous étions loin de l’armée, nous avons été attaqués deux fois par les Cosaques.  Ces coquins-là nous ont mis au pain à l’eau pendant 18 jours. M. Daru  a eu la bonté d’être en peine de moi. Il est arrivé le 8 et depuis n’a pas eu le temps de respirer.  Nous avons presque tous perdu nos équipages et sommes réduits à ce que nous avons sur le corps. Tous ces petits désagréments sont pour les riches de l’armée, le soldat regorge de napoléon, d’or, de diamants, de perles, etc. ; on croit que nous irons à Vitebsk et à Minsk.  J’ai tellement froid aux doigts que je ne sais si vous pourrez me lire.  Je vous ai appris, mon cher cousin, le bonheur de M. Bonasse qui est chef de bataillon, M. Sylvain a eu la croix et va passer capitaine par ancienneté.  Adieu, mon cher cousin, souvenez-vous quelquefois du Gelé [sic]. 

BEYLE. 

 

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