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( 19 mai, 2020 )

Autour de quelques témoignages…

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Si l’Empire et plus précisément l’Epopée impériale sont à la fois mieux connus et si familiers aux napoléoniens d’aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à la publication de témoignages sur les campagnes de Napoléon, par les récits de ces « acteurs » qui se trouvaient sur les champs de batailles. Bien que l’intérêt qu’ils puissent présenter soit souvent inégal d’un ouvrage à  l’autre, ils méritent que le lecteur s’y penche systématiquement afin de se faire une idée.

Voici cinq témoignages lus il y a quelque temps.

C.B.

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En 1988, Jacques Garnier, éminent historien napoléonien, fit paraître un manuscrit jusqu’alors resté inédit : le témoignage de Jean-Baptiste Ricome qui fut sergent dans les rangs du 133ème de ligne. Comme l’écrit le professeur Jean Tulard dans la préface à cet ouvrage : « Ricome est de la race de ces humbles soldats de Napoléon qui écrivirent plus tard leurs souvenirs à l’usage de leur famille mais en songeant aussi à la postérité. »

Ricome, originaire de Cournonterral, près de Montpellier est mobilisé en avril 1808. Après un mois de formation à Grenoble, puis en garnison à Mont-Dauphin on le retrouve en décembre de la même année à Toulon. Sa première expérience militaire sera de faire partie des troupes chargées d’accompagner un convoi naval de vivres destinées à la place de Barcelone. Puis en 1810, Ricome il passe le plus clair de son temps à protéger la population du littoral méditerranéen contre les incursions des Anglais. Après un passage en janvier 1811 à Gênes, puis à Plaisance, entre autres villes, où il tient garnison, Ricome rentre en France en août 1811. Il est à préciser qu’il est provisoirement versé du 2ème régiment de la Méditerranée (son régiment d’origine), lequel deviendra le 133ème de ligne, au 92ème, rangs dans lequel il fera les campagnes de 1812 et de 1813. J. Garnier nous apprend qu’il reste rattaché administrativement au 133ème  de ligne.

En janvier 1812, Ricome retrouve l’Italie afin de rejoindre l’armée du prince Eugène, qui deviendra le IVème corps de la Grande-Armée. On le retrouve un peu plus tard en Savoie fin de chercher de jeunes recrues. Il décrit à cette occasion la pauvreté de la population de cette région.

Au début de mars 1812, Ricome suit son régiment en route pour Mayence puis pour Varsovie. Le voici engagé dans la fameuse campagne de Russie, laquelle forme la partie la plus importante de ces « Souvenirs ». Notons que pratiquement tous les noms de lieux ou ceux de personnages sont « écorchés » sous la plume de l’auteur. J. Garnier s’est efforcé de rétablir la bonne orthographe en marge du texte original ; il a eu de quoi faire !  Le 29 juin 1812, le IVème corps traverse le Niémen. Il convient de signaler, avant de poursuivre, que le témoignage de Ricome a été rédigé bien après les faits. C’est vers 1860/1862 que notre « Brave » des armées impériales a pris la plume et les erreurs et confusions soulignées par J. Garnier sont courantes dans son texte. A propos, l’annotateur, a remarqué que Ricome avait effectué de larges emprunts au témoignage de Labaume, cet officier-géographe qui appartenait lui aussi au IVème corps. Les souvenirs d’Eugène Labaume parurent la première fois dès 1814. Leur ton hostile à Napoléon  contribua sans nul doute au succès de cet ouvrage qui connut plusieurs éditions. Mais revenons à Ricome ! Comme l’écrit à juste titre J. Garnier, à propos du combat se déroulant près du château de Jakoubovo (en août 1812), fait d’armes auquel ni Ricome ni son 92ème régiment n’ont participé : « Ricome s’est servi de l’ouvrage de Labaume pour établir le cadre e ses souvenirs mais l’a mal lu et affirme avoir été  présent à des actions relatées dans le livre, alors que Labaume lui-même prend bien  soin d’écrire que le IVème corps [celui auquel appartenait Ricome] n’y était pas. » Les notes et éclaircissements de J. Garnier sont donc bien utiles au lecteur. Ricome est présent notamment à Borodino et, plus tard, au passage de la Bérézina, après avoir affronté le froid, la faim et une fatigue extrême…

Le 5 décembre, il voit l’Empereur, à Smorgoni juste avant son départ pour la France : « Il était bien portant, il était vêtu d’une redingote en poils de couleur jaune, et portait un grand bonnet en laine qui lui préservait tout le cou du froid », écrit-il.

Sorti sain et sauf des neiges de Russie, Ricome participe à la campagne de 1813. Le voici à Varsovie en février de la même année. Le 6 mars il est à Glogau. Si Ricome combat effectivement lors de la bataille de Lützen (2 mai 1813) et il est chargé le lendemain d’aller dans la ville de Lützen « pour exiger des habitants de venir ouvrir des fossés » afin d’enterrer les malheureuses victimes de la bataille, il n’est en revanche, pas présent à Dresde et à Leipzig, comme il le laisse entendre. J. Garnier, infatigable annotateur, souligne une des contradictions de Ricome qui écrit plus, loin, sans s’en rappeler que son régiment reçut l’ordre le 10 juin 1813 de partir pour l’Italie ! Le 28 juillet, il est présent avec son régiment à Laybach. Blessé au cours d’un engagement près de Villach, le 18 septembre 1813, Ricome est fait prisonnier et expédié à l’hôpital de Klagenfurt. Il ne retrouvera la France qu’en  juillet ou en août 1814, lors de la Première Restauration.

Le récit du sergent Jean-Baptiste Ricome, n’est pas, certes, d’une qualité exceptionnelle par le ton assez confus et les erreurs ou imprécisions commises/ Mais il  mérite d’être lu. Le lecteur du XXIème siècle pourra revivre ainsi l’existence quotidienne, émaillée d’heurs et de malheurs; de ceux qui contribuèrent à rendre l’histoire napoléonienne plus vivante.

 « Journal d’un grognard de l’Empire. Souvenirs de Jean-Baptiste Ricome, sergent au 133ème régiment de ligne. Présenté [et annoté] par Jacques Garnier. Préface de Jean Tulard », Presses du CNRS, 1988, 150 p.

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Nombre d’amateurs d’histoire napoléonienne ne peuvent ignorer le travail monumental qu’effectua l’historien Fernand-Emile Beaucour. Bien peu de ceux qui font l’actualité savante du monde napoléonien d’aujourd’hui peuvent s’enorgueillir d’avoir autant de connaissances que ce personnage aujourd’hui disparu.

En 1994, F. Beaucour, dans le cadre de son association historique, le Centre d’Etudes Napoléoniennes, fit paraître un manuscrit resté  quasi-inédit  (quelques courts passages avaient parus en 1985 dans une revue d’érudition locale, comme l’indique une note de F. Beaucour).  C’est ainsi que le témoignage du sergent Louis Frèche qui appartint au 24ème régiment d’infanterie légère. S’il s’agit plus d’un itinéraire que de souvenirs, l’auteur nous entraîne sans répit, à sa suite depuis le camp de Boulogne à la campagne d’Autriche. C’est-à-dire sur une période non-négligeable de l’Epopée impériale ! Frèche, présent à Austerlitz, y est blessé grièvement après avoir reçu cinq coups de sabre sur la tête. Rien que çà ! Il perd connaissance et reste deux heures et demie sur le champ de bataille « comme mort ». Son calvaire n’est pas fini ! Les Russes passant près de lui veulent l’achever en lui administrant un coup de baïonnette au ventre, un coup de sabre à la main gauche ; c’est sans compter les trois escadrons de cavalerie qui le piétine, « dont un cheval qui m’a marché sur l’épaule » écrit le malheureux. Il survivra comme par miracle ! Arrivé à Brune une vieille dame lui fait du bouillon et… lui lave la tête ! Autre temps, autres remèdes médicaux, dont l’efficacité ne cesse de nous échapper ! A Wagram, plus tard, le sergent Frèche sera de nouveau blessé : une balle lui traversa le haut de la cuisse gauche. Mis hors de combat, il retrouve son village natal de Poissons (dans la Haute-Marne) début novembre 1809.

Son récit méritait de sortir de l’oubli, nonobstant le fait qu’il n’apporte rien de bien nouveau aux épisodes historiques vécus par son auteur.

« Dans le sillage de Napoléon. Mémoire de mes Campagnes (1803-1809), par le sergent Louis Frèche, du 24ème  régiment d’infanterie légère », Centre d’Etudes Napoléoniennes, 1994, 134 p.

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Voici un témoignage peu connu. Il est constitué par la correspondance du capitaine Guillaume Maffre, du 129ème régiment d’infanterie.  Publiées par F. Beaucour (cité précedemment), ce sont 39 lettres émanant de l’auteur. Ce militaire qui décédera à l’hôpital militaire de Strasbourg en juillet 1814, servit d’abord dans les rangs de la 17ème demi-brigade d’infanterie de ligne, qui devint le 17ème de ligne. C’est en mai 1811 que Maffre passe au 129ème régiment d’infanterie de ligne, occupant les fonctions de lieutenant officier-payeur.

Au travers de sa correspondance on le suit en Hollande, en Belgique (1803/1805), puis en Allemagne, en Pologne, en Prusse, en Autriche. Il aurait participé à la campagne de Russie mais l’éditeur ne reproduit aucune correspondance relative à cette dernière. En finalité ce livre est un peu fade et présente un intérêt limité. Le lecteur, en en refermant les pages, ressentira certainement une impression d’inachevé.

« Dans le sillage de Napoléon. Lettres de mes Campagnes (1801-1814), par le capitaine Guillaume Maffre », Centre d’Etudes Napoléoniennes, 2002, 140 p.

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Jean-Louis Lacorde, lieutenant de voltigeur dans les rangs du 84ème régiment d’infanterie de ligne, 3ème bataillon, a laissé un journal écrit quotidiennement et couvant la période qui va de 1803 à 1813. Mais, auparavant, voici quelques mots sur son auteur : Lacorde entre au service le 1er janvier 1803. Il est fait caporal un an plus tard, au 84ème d’infanterie, le 7 janvier 1804, puis fourrier un jour après. Nommé sergent le 1er décembre 1806, puis sergent-major le 1er juin 1808, il atteint le grade de sous-lieutenant le 20 juillet 1809, puis celui de lieutenant le 23 août 1811. Son « Journal » présente un intérêt inégal : Lacorde n’échappant pas au travers, si courant à l’époque,  de décrire encore et toujours les contrées, les villes et villages qu’il traverse avec force détails, ce qui tend à « barber » le lecteur… Parti le dernier jour de l’année 1802 de son village natal, Romagne-sous-Montfaucon (Meuse), il pénètre en Belgique, puis marche jusqu’en Hollande avec son régiment. Le voici en Allemagne en juin 1803, puis de nouveau en Hollande au début de l’année 1804. En août, il découvre le camp de « Zeist ou d’Utrecht », dont il donne une bonne description. En 1805, Lacorde fait partie des troupes embarquées par voie navale à destination des ports du Helder et du Texel. Nous sommes en juin 1805. Les choses deviennent enfin vraiment intéressantes avec sa participation à la bataille d’Ulm et au siège de  la ville du même nom, le 17 octobre 1805. Plus loin, l’auteur évoque la capitulation de la place de Gratz. Il n’est pas présent lors de la bataille d’Austerlitz et le mois de janvier 1806, le trouve en Styrie, notamment à Laybach avant de partir pour le Frioul italien. En avril 1809, Lacorde participe à la bataille de Sacile, en Italie, puis à celle de la Piave, le mois suivant.  En Illyrie, il participe aux combats et assauts donnés aux redoutes de Prewald, au combat de Laybach, puis à celui de Saint-Léonard-sous-Gratz (19 juin 1809). Le 6 juillet 1809, Lacorde se bat à Wagram dont il décrit la violence et les blessés brûlés vifs dans les blés incendiés par les coups de canons… « C’était vraiment un cruel spectacle à voir », écrit l’auteur.  Plus tard il est dans le Tyrol face au soulèvement des paysans. Après un nouveau séjour en Italie, l’auteur retrouve la France en septembre 1810. Il se repose dans son village de Romagne-sous-Montfaucon, bénéficiant d’un congé de six mois.

Après un passage en Suisse et en Allemagne, il est participe à la campagne de Russie, qui a tant marqué les esprits, et en réchappe, laissant au passage quelques belles pages sur ce qu’il a vécu durant cette période. Il sera blessé lors de la bataille de Malojaroslavets (24 octobre 1812), et fait partie du nombre de la multitude qui se presse dans le chaos glacé du passage de la Bérézina ! Il s’en tire avec un pied gelé et la perte de plusieurs orteils… Son « Journal » s’achève le 17  mars 1813, lorsque l’auteur retrouve enfin son village natal pour un repos bien mérité.

Lieutenant Lacorde, « Journal Historique, 1er janvier 1803-17 mars 1813. Publié par Paul Dufournet avec le concours de Dominique Lacorde », Librairie Clavreuil, 1992, 188 p.

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Bien avant de publier le témoignage du lieutenant Lacorde, M. Paul Dufournet avait publié, également à la Librairie Clavreuil le récit du grenadier Jacquin. Francois-Joseph Jacquin, originaire du village de Villers (Doubs) afait partie du 37ème régiment d’infanterie de ligne. C’est à l’âge de vingt ans, en  novembre 1798,  qu’il part aux armées en tant que conscrit. En décembre de la même année, Jacquin  combat en Suisse puis participe à la bataille de Zurich. En 1800, il est successivement en Allemagne, en Prusse et en Autriche. Il retrouve la France qu’avec la paix de Lunéville en février 1801  mais a à peine  le temps de souffler, étant dirigé sans délai vers l’Espagne. En passant à Bayonne, Jacqui, relève le fait que « les bourgeois ont été bien étonnés de nous voir si mal habillé et ils ont été bien plus surpris quand nous leur avons  dit qu’il nous était dû onze mois de solde. » Il ne restera pas  très longtemps en Espagne. Le voici en juin 1802 en Bretagne où des éléments de son régiment doivent s’embarquer pour les Antilles.. Le 1er octobre 1805, Jacquin et son régiment reçoivent l’ordre de partir pour la hollande.  Puis, il gagne l’Italie, avant de rejoindre la Poméranie suédoise. Que de milliers de lieues parcourues par les jambes de ces braves soldats ! Bénéficiant d’un congé bien mérité, Jacquin retrouve sa famille, qu’il n’a pas vue depuis… onze ans ! Sa propre mère ne le reconnait pas ! Son père et ses frères le prennent pour un imposteur ! Il faudra que Jacqui leur montre montre la dernière lettre de sa famille et reçue par lui afin que tout ce petit monde se rendre à l’évidence, non sans force larmes et émotion !

Les retrouvailles seront de courte durée : cinq jours !  Et le voici de nouveau en route, cette fois pour l’Autriche. Il se bat à Wagram : « A trois heures du matin la canonnade faisait déjà un fracas terrible », écrit l’auteur. Après cette fameuse bataille, Jacquin remarque qu’une partie des croix données par l’Empereur sont attribuées par quelques chefs à des militaires n’ayant jamais vu le feu : « Ce sont les plus mauvais soldats qui les ont reçues, des hommes qui n’ont pas porté d’armes et qui n’ont pas vu  l’ennemi de toute la campagne ».  En février 1811, l’auteur quitte l’infanterie pour intégrer la gendarmerie en Hollande. En juin 1813, il est nommé brigadier dans ce même corps, à Paris.  Jacquin assiste à la capitulation de Paris le 30 mars 1814 passe la revue devant Louis XVIII en mai de la même année. Apprenant le débarquement de l’Empereur à Golfe-Juan en mars 1814, il commente la nouvelle en l’affublant du nom péjoratif de « Bonaparte »… En juin 1815, il est expédié en Vendée afin de réprimer les troubles qui s’y déroulent. En 1817, Jacquin termine sa carrière comme capitaine aux gendarmes à cheval et basé à Seyssel, dans l’Ain.  Son témoignage, sans être exceptionnel, mérite d’être lu avec intérêt.

François-Joseph Jacquin, grenadier à la 37ème demi-brigade de ligne, « Carnet de route d’un grognard de la Révolution et de l’Empire. Texte inédit présenté par Antoine Dufournet. Publié par Paul Dufournet », Librairie Clavreuil, 1960, 104 p.

 

 

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( 22 avril, 2020 )

Un témoignage intéressant…

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John HOBHOUSE,  auteur de ce récit.

Paris, 24 avril 1815.

« J’ai vu l’Empereur deux fois: la première, à la revue de la garde nationale qui s’est faite le dimanche 16 de ce mois; la seconde, le vendredi suivant, au Théâtre-Français, où il se rendait pour la première fois depuis son retour : et comme j’ai eu, l’année dernière, occasion de voir les princes de la famille des Bourbons à la tête de la garde nationale et au même théâtre, je puis faire une comparaison entre les deux réceptions, et apprécier ce que l’on appelle la popularité de l’une et de l’autre dynastie. La première cérémonie était un événement que paraissaient redouter les partisans femelles de Napoléon. On avait semé le bruit que le jour de la revue on devait attenter à la vie de l’Empereur ; plusieurs personnes m’avaient confié en secret leurs soupçons, et avaient ajouté que le crime devait être consommé par une femme. Le moment choisi pour l’exécution de cet attentat était celui où toute la garde nationale serait sous les armes, parce que l’on pensa que ce corps, quels que fussent d’ailleurs ses sentiments politiques, aimerait mieux défendre ses propriétés et assurer la tranquillité de la ville, que de tirer vengeance d’un crime commis sur un individu. J’étais aux Tuileries dans les appartements de la reine Hortense, qui était à l’une des croisées avec quelques dames de la Cour. La belle madame était de la compagnie ; elle manifesta la plus grande inquiétude, et me dit qu’elle ne craignait rien de la Garde, mais qu’elle n’était point tranquille en voyant tant de monde se presser autour des marches du vestibule où l’Empereur devait monter à cheval : cependant elle se remit et sembla oublier ses craintes, lorsqu’elle entendit les décharges du canon des Invalides, qui annonçaient la soumission de Marseille et la pacification de l’Empire. A une heure et demie, vingt-quatre bataillons de la garde nationale étaient rangés dans la cour des Tuileries; il n’y avait ce jour-là sous les armes aucune garde impériale ni aucune troupe de ligne; mais on voyait quelques militaires parmi les spectateurs qui étaient autour du vestibule, et qui consistaient principalement en femmes et autres individus de la basse classe. Votre ami, M. et moi, nous étions, je crois, les seuls qui fussent habillés à l’ordinaire : nous attendions en silence aux fenêtres. Linquiétude des dames se faisait remarquer de nouveau; mais elle fut à l’instant dissipée par les cris de « Vive l’Empereur ! qui annoncèrent que Napoléon était à cheval. Il parcourut d’abord la gauche de la ligne, et de nouveaux cris nous apprirent qu’il revenait. Un officier passa au grand’ galop sous les fenêtres, faisant avec son épée signe aux pelotons de reculer, et nous vîmes bientôt après Napoléon lui-même avec toute sa suite. Au milieu de tous ces plumets et de ces brillants uniformes, il n’était distingué que par un simple chapeau sans ornement, et par un habit uni décoré d’un crachat et d’une étoile. Il fit l’inspection de tous les pelotons; et comme il passait près de l’endroit où je m’étais placé pour le voir plus à mon aise, il s’arrêta tout à coup et parla à un militaire dans les rangs. Un invalide qui était près de moi dit tout haut, sans s’adresser à personne : « Voyez comme il s’arrête pour lire la pétition d’un simple soldat ! » et en prononçant ces mots, je vis les larmes rouler dans ses yeux. J’eus occasion de le voir à plusieurs reprises, comme il passait à travers les rangs. Il se reposait quelque temps à la fin de chaque rang; il s’arrêta aussi devant plusieurs soldats rangés en ligne, qui lui présentaient des pétitions. Les acclamations se succédaient à mesure qu’il allait de droite à gauche et de gauche à droite. Les premiers bataillons se rapprochèrent et se serrèrent contre le palais ; on ouvrit les grilles de l’arc de triomphe, et les 24 bataillons restant entrèrent de la place du Carrousel dans la cour, où l’Empereur en fit aussi la revue de la même manière. On laissa ensuite un espace vide au milieu de la cour, entre le palais et l’arc de triomphe ; Napoléon s’y plaça avec tout son état-major. Alors un corps nombreux d’officiers de la garde nationale quitta les rangs et se précipita vers l’Empereur, qui leur adressa ce discours que vous avez lu dans le Moniteur du 17.

Ce discours fut souvent interrompu par des applaudissements; et lorsque l’Empereur prononça ces mots: Vous jurez enfin de tout sacrifier à l’honneur et à l’indépendance de la France, des milliers de voix s’écrièrent: Nous le jurons ! Après plusieurs évolutions, l’Empereur fit volteface et vint se placer devant la porte du vestibule, à la tête de son état-major, pour passer la revue de tous les corps qui se disposaient à défiler par colonnes devant lui. Deux officiers de la garde eurent la bonté de me pousser en avant à dix pas de lui; plusieurs spectateurs étaient à peu près à la même distance à sa droite et à sa gauche, et beaucoup d’autres se tenaient en face, et ne laissaient justement qu’assez de place pour que les colonnes pussent défiler entre eux et l’Empereur. L’état-major était derrière, et le comte de Lobau, l’épée nue à la main, se tenait à sa gauche. A peine un régiment fut-il passé, qu’il mit soudain pied à terre : un écuyer s’empara aussitôt de la bride de son cheval, mais n’arriva pas assez à temps pour tenir l’étrier. Les maréchaux et l’ état-major mirent aussi pied à terre, à l’exception du comte de Lobau. Un grenadier de la garde sans armes se plaça à la gauche de l’Empereur et un peu en arrière; quelques curieux se pressaient à sa droite. Les gendarmes à cheval prenaient peu de soin de les tenir à une distance respectueuse. Les troupes employèrent deux heures à défiler devant lui, et tout assassin qui n’eût pas été désarmé par le prestige de ce beau spectacle, aurait pu profiter de ce temps-là pour faire feu sur lui ou même pour le poignarder. Sir Neil Campbell, qui n’a vu en lui qu’un être très ordinaire, aurait de la peine à me pardonner des détails si minutieux. Je voyais cet homme pour la première fois : sans examiner si c’était un esprit céleste ou infernal, mes yeux étaient toujours fixés sur lui, et il remplissait seul toute mon imagination. Ce vaste palais, cette confusion majestueuse et imposante, cette multitude d’armes étincelantes dans le lointain, cette foule immense assemblée autour de moi, cet appareil de guerre et de souveraineté, tout disparut à mes yeux, et dans mon admiration je ne vis rien que Napoléon ; je ne vis que l’homme pour la destruction duquel toute l’Europe courait aux armes. J’avoue que je ne l’aurais pas regardé avec le même plaisir dans le temps où il régnait en despote, et que le principal charme de ce spectacle ne prenait sa source que dans les réflexions que je faisais sur le danger où se trouvait ce mortel invincible. La persuasion où j’étais que l’on voulait faire sur sa personne un – essai du droit qu’une nation puissante a de se choisir son souverain, et le souvenir des qualités surprenantes qui faisaient tomber lé choix sur lui, ne contribuèrent pas peu à augmenter mon ravissement. Ceux qui ont été dernièrement à l’île d’Elbe l’ont vu souvent et ont essayé d’en tracer le portrait; mais je puis dire qu’il ne m’a paru semblable à aucun, à l’exception de celui qui est placé dans le salon du palais du Corps législatif. Sa figure est très-pâle, ses mâchoires larges, mais pas autant que je l’avais entendu dire; ses lèvres sont minces et façonnées de manière à donner à sa bouche une douceur admirable. Il paraissait avoir l’habitude de retirer ses lèvres comme quelqu’un qui mâche du tabac, selon l’observation qu’en a faite M. Kean, notre célèbre acteur; mais j’ai appris depuis que ce mouvement n’est occasionné que parce qu’il a presque toujours dans sa bouche un morceau de réglisse ou quelques pastilles, pour se guérir d’une toux habituelle. Ses cheveux sont d’un brun cendré et clairsemés sur les tempes: le dessus de sa tête est chauve, ce qui lui a fait donner dernièrement par ses soldats le sobriquet affectueux de notre petit tondu. Il n’est pas bien gras, mais son ventre est si saillant que l’on voit son linge passer au-dessous de son gilet. Il tenait généralement ses mains jointes par devant ou par derrière, mais quelquefois il les séparait pour se frotter le nez, prendre plusieurs prises de tabac et regarder à sa montre. Poussant souvent des soupirs et avalant sa salive, il paraissait souffrir quelques douleurs dans la poitrine. Il parlait peu, mais lorsqu’il le faisait, il souriait de la manière la plus agréable. Il regardait tout ce qui se passait autour de lui: il fronçait les sourcils et les rapprochait l’un de l’autre comme pour voir les objets plus distinctement. Enfin il passa par toute cette ennuyeuse cérémonie avec un air d’impatience paisible. A mesure que les premières colonnes d’un régiment défilaient devant lui, il portait l’index de sa main gauche à son chapeau pour rendre le salut, mais jamais il ne se découvrait ni ne remuait la tête. Lorsque les régiments avançaient, les cris de « Vive l’Empereur !’ »se faisaient entendre, et plusieurs soldats sortaient de leurs rangs avant à la main des pétitions que prenait le grenadier posté à sa gauche. Une ou deux fois il arriva que le pétitionnaire, craignant de quitter son rang, risquait de perdre l’occasion favorable ; mais Napoléon, s’en apercevant, faisait signe au grenadier de s’approcher et de prendre sa pétition. Un petit enfant, en uniforme à la française, marchait à la tête d’une compagnie; il excita des éclats de rire universels : Napoléon, pour ne pas faire semblant de s’en apercevoir, se tourna comme pour parler à quelqu’un derrière lui. Cependant un second enfant, vêtu en pionnier, et marchant en tête d’un régiment, s’avança directement vers lui, ayant au bout de sa hache d’armes une pétition que l’Empereur prit en souriant et lut avec beaucoup de complaisance. Peu de temps après, un homme de mauvaise mine, en demi-uniforme, avec une épée au côté, sortit du milieu de la foule ou de la garde nationale,, et se, précipita vers l’Empereur; il en était à très peu de distance, lorsque le grenadier de la gauche et un officier firent un pas en avant, et le saisissant au collet, le poussèrent pour le faire reculer: cela ne fit aucune impression sur Napoléon ; on ne remarqua aucune altération dans ses traits. Sans s’émouvoir d’aucune manière, il fit signe aux soldats de lâcher leur prisonnier; et le pauvre diable, s’approchant de si près qu’il pouvait le toucher, lui parla quelque temps avec beaucoup de chaleur et en portant la main sur son cœur. L’Empereur l’écouta sans l’interrompre, et lui donna une réponse qui parut le satisfaire beaucoup. Je vois encore Napoléon dans ce moment la tranquillité imperturbable de sa contenance au premier mouvement du soldat, se changeant par degrés en regards d’attention et de bonté, ne sortira jamais de ma mémoire. Je ne suis ni un tory ni un bloc de marbre, et je n’ai pas honte de dire que je sentis mes yeux humides de larmes lorsque je fus revenu de ma première surprise : c’est une faiblesse qu’éprouvent presque toujours bien des gens sensibles à la lecture d’un trait d’héroïsme frappant, et surtout de cette sérénité d’âme qui constituait le caractère des grands hommes de l’antiquité. Pendant la revue, s’apercevant d’un certain mouvement parmi son état-major, l’Empereur se retourna subitement, et vit qu’il avait lieu à l’occasion à une jolie paysanne anglaise qu’un de ses aides-de-camp avait placée près de lui, et aux remerciements de laquelle il répondait par un profond salut. Le dernier régiment de la garde nationale fut suivi de 90 écoliers du Lycée impérial, qui se précipitèrent hors de leurs rangs avec des pétitions, en courant et jetant des cris  d’allégresse. Napoléon parut alors pour la première fois dans le ravissement; il riait aux éclats, t se tournait à droite et à gauche pour leur témoigner a satisfaction. L’année dernière, ces jeunes gens désiraient combattre pour la défense e Paris, et ils sont encore enrôlés maintenant. En France, les jeunes gens en général sont attachés jusqu’à l’enthousiasme à l’Empereur, qui a perfectionné le système d’éducation militaire, dont ce serait cependant une erreur de le croire l’inventeur; car les écoles ont toujours été destinées à servir de pépinière à l’armée. Elles doivent leurs améliorations et leur destination à ce grand objet, au génie du peuple, plutôt qu’à celui de tel ou tel individu ; elles les doivent aux efforts des républicains qui ont été imités par les partisans de Napoléon. Tous les jeunes gens, à l’exception de quelques descendais pervertis des familles nobles, dont les espérances se sont réveillées pendant la restauration, sont portés pour Napoléon, ou du moins pour le nouvel ordre de choses; ils sont en opposition directe et opiniâtre avec le rétablissement de l’ancien régime. La classe d’hommes qui manquent en France, et que l’on suppose anéantis dans les armées, sont ceux d’environ 40 ans. Une belle génération s’élève , et elle est décidément contre la cause royale . Les cheveux blancs sont suspects à la nouvelle cour. Un courtisan s’entretenant un jour avec moi, vit entrer un vieux seigneur; il changea de suite la conversation, qui roulait sur la politique, et me dit : « Cessons là : vous pouvez  juger de ses opinions par la couleur de- ses cheveux ». Aussitôt que les enfants du Lycée eurent défilé devant lui, l’Empereur se retira dans son palais, monta lestement dans les appartements; et donna audience à toute sa cour. Elle était principalement composée de militaires et de membres de l’Institut; je remarquai parmi les premiers un général de brigade, qui autrefois n’aurait pu être gradé ni même admis à la cour d’aucun souverain légitime de la chrétienté : c’était un nègre, L’accueil fait à Napoléon fut de différents genres. La garde nationale, qui est presque toute composée de marchands, et qui a beaucoup gagné pendant le peu de jours de tranquillité dont la France a joui, regarde le retour de Napoléon comme le signal de la guerre ; ils ne l’applaudirent donc que très-faiblement : quelques régiments (légions) cependant le reçurent avec des applaudissements très-vifs et souvent répétés ; ils élevaient leurs bonnets sur leurs baïonnettes. Cet enthousiasme aurait sans doute été partagé par toutes les classes des citoyens, si l’on eût eu sous l’Empereur les mêmes espérances de paix que sous un autre gouvernement. Ils voient avec admiration les palais, les promenades, les galeries, les colonnes, les arcs de triomphe, les ponts, ; les quais, les fontaines et les autres monuments dont il a embelli la capitale; et s’ils ne regrettent pas, du moins ils déplorent l’imprudence et les erreurs de la famille royale et des conseillers du Roi; erreurs que, pour dire la vérité, on n’a jamais essayé de désavouer ou de justifier. Le dimanche avant cette scène, Napoléon a passé la revue de la garde impériale, et il est aisé de concevoir que la satisfaction a été plus visible et plus pure de part et d’autre. Les soldats donnèrent l’élan à leur enthousiasme, et l’Empereur parut se complaire en voyant l’excès de leur joie; il baisa les aigles de sa garde de l’île d’Elbe. La dame dont j’ai déjà parlé m’a assuré que, comme elle était près de lui, elle a vu ses yeux briller de joie, et que, faisant allusion à la conduite des Bourbons à l’égard de ce superbe corps, elle lui a entendu dire au maréchal Bertrand, en montrant les grenadiers qui étaient à la tête de ce corps: « Et ils ne voulaient pas se servir de telles gens! Quelles bêtes! » pliant à la manière dont Napoléon fut reçu au Théâtre-Français, il est impossible de donner une idée de la joie qui y a éclaté. La salle était tellement remplie, que l’on se foulait même dans l’orchestre. On jouait ce jour-là Hector. Avant le lever de la toile, les airs nationaux de la Victoire et de la Marseillaise furent demandés et exécutés au milieu des plus bruyantes acclamations: les spectateurs accompagnaient l’orchestre en chantant le refrain. Un acteur du théâtre Feydeau (Gavaudan) , qui se trouvait à un des balcons, chanta quelques vers ajoutés à la Marseillaise, et qui furent répétés avec enthousiasme par tous les spectateurs. Cet enthousiasme était réellement à son comble. Lorsque Napoléon entra à la troisième scène, tout le monde se leva en jetant des cris qui retentissent encore à mes oreilles. Les vivat continuèrent jusque ce que l’Empereur, après avoir salué à droite et à gauche, se fût assis: et alors on recommença la pièce. Le public accueillit avec transport tout ce qui avait le moindre rapport au retour du héros. Aux mots: « Enfin il reparaît: c’est lui, c’était Achille ! » tout le parterre se leva et interrompit l’acteur par ses acclamations. Napoléon était très-attentif: tout le temps que j’eus les yeux fixés sur lui y il ne parla à personne de ceux qui étaient derrière lui,-et n’eut point l’air de faire attention aux compliments des spectateurs. Il se retira si précipitamment à la fin de la pièce, que la multitude n’eut presque pas le temps de le saluer. Je vous ai déjà dit que j’avais vu l’année dernière les princes de la famille royale à ce même théâtre ; la réception qu’on leur a faite n’est pas à comparer à celle-ci. J’ai assisté à bien des spectacles dans ma vie, mais jamais je n’en ai vu de semblable. Talma, chargé du rôle d’Hector, le joua selon sa manière accoutumée. Ayant parlé de cet acteur, je ne puis me dispenser de rapporter une anecdote que je lui ai entendu raconter , et qui fait voir que Napoléon savait très-bien tourner un compliment. A la première entrevue qu’ils eurent ensemble depuis le retour de l’île d Elbe, l’Empereur, s’adressant à Talma avec sa familiarité ordinaire, lui dit: « Chateaubriand assure que vous me donnez des leçons pour jouer l’Empereur ; je prends ceci pour un compliment, parce qu’il fait voir du moins que j’ai assez bien rempli mon rôle. »

L’intimité qui existe entre le maître et l’écolier est d’ancienne date: la réputation du premier était établie lorsque le dernier était à peine connu. Le jeune officier recevait quelquefois de son ami des billets de spectacle. Un des principaux amusements des deux amis, et d’un troisième nommé Lenoir, était dans ce temps-là de raconter des histoires d’esprits, de revenants et de vieux châteaux. Pour cela ils éteignaient les lumières. Le conquérant futur de l’Europe entrait avec avidité dans l’esprit de ces contes, et s’offensait sérieusement lorsque ses compagnons l’interrompaient dans ses réflexions par différentes plaisanteries. J’ajouterai que cette intimité n’a jamais été interrompue ; que Napoléon n’a point oublié les billets d’entrée que Talma lui donnait autrefois, et qu’il récompensait de sa propre bourse les efforts que faisait cet acteur pour plaire au public. L’ingratitude ne trouve point de place dans le cœur d’un usurpateur; cette bassesse n’appartient qu’à ceux qui sont nés rois. Il y a quelque chose de magique dans cette espèce d’attachement dont cet homme extraordinaire a donné tant de preuves: car jamais tête couronnée n’a eu tant d’amis, et ne les a gardés si longtemps. »

(John HOBHOUSE  « Histoire des Cent-Jours ou dernier règne de l’empereur Napoléon. Lettres écrites de Paris, depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. Traduites de l’anglais », Paris, Domère, Libraire, 1819, pp.36-51).

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( 28 février, 2020 )

28 février 1815: « Une journée d’Austerlitz… »

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Voici un extrait intéressant du témoignage du trésorier Guillaume Peyrusse . Rappelons que deux jours avant, l’Empereur s’était embarqué pour la France, à bord du navire « L’Inconstant ». Peyrusse y avait sa place; laissons-le parler:

 » 28 février. A la pointe du jour, on reconnut un bâtiment de soixante-quatorze, se dirigeant sur la Sardaigne ; on reconnut bientôt qu’il ne s’occupait pas de nous. L’Empereur ayant échappé aux croisières anglaises et françaises, en témoigna la joie la plus vive. C’est, dit-il, une journée d’Austerlitz… Malgré mes souffrances, je partageai la joie de tout le monde. Sa Majesté descendit dans sa chambre et en revint avec toutes les proclamations qu’elle destinait au peuple français et à l’armée, et ordonna à tous ceux qui avaient une belle plume d’en faire des copies pour qu’on pût les distribuer dans les premiers lieux de notre débarquement et de notre passage. J’étais sur le pont, adossé au mât et souffrant beaucoup.

Sa Majesté me heurta du pied, en me disant de me joindre aux autres écrivains ; je m’excusais sur le mal de tête que me causait la mer. – « Bah ! Bah ! me dit Sa Majesté, l’eau de la Seine guérira tout cela. » Je fis avec mon épaule un signe d’incrédulité. – « Monsieur le Trésorier, c’est pour la fête du Roi de Rome que nous serons à Paris. Cette noble assurance ranima nos esprits et fixa nos incertitudes. Tenus depuis quatre jours dans un état continuel d’agitation, jetés dans une entreprise dont nous ignorions même le dénouement, effrayés même de sa hardiesse, livrés, dès notre début, à des dangers de toute espèce, nous vîmes avec la plus vive joie se soulever le voile qui avait couvert les projets de Sa Majesté.

La noble simplicité, la mâle énergie de ses proclamations, en même temps qu’elles s’adressaient à tous les souvenirs, devaient ranimer toutes les espérances.

Dans l’après-midi, Sa Majesté annonça qu’elle décorait de la croix d’honneur tous ceux d’entre eux qui, partis avec elle de Fontainebleau, comptaient quatre années de service. La joie de ceux de ces militaires qui avaient part à cette faveur, n’eut plus de bornes ; ils entourèrent Sa Majesté et firent retentir le bord de leurs plus vives acclamations. Ils coururent à la caisse des signaux, où le capitaine Chautard leur fit délivrer des morceaux de serge rouge qu’ils mirent à leur boutonnière. Nous déjeunâmes tard, Sa Majesté fut très gaie ; nous nous réunîmes sur le pont autour d’elle – « Aucun exemple historique, nous fit l’Empereur, ne m’engage à tenter cette entreprise hardie ; mais j’ai mis en ligne de compte l’étonnement des populations, la situation de l’esprit public, le ressentiment contre les alliés, l’amour de mes soldats, enfin tous les éléments napoléonistes qui germent encore dans notre belle France. »

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( 10 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(2 et fin)

 

La Moskowa

« La bataille de la Moskowa ».

La Bataille de la Moskowa est probablement le tableau de bataille le plus accompli de Lejeune, celui où son art atteint sa plénitude, où la représentation exacte de divers épisodes de cette journée célèbre se situe dans un cadre grandiose dont le ciel occupe près de la moitié de la toile, reflétant en une sorte d’abstraction de formes et de couleurs aériennes le drame qui se déroule en cent actes divers, depuis le premier plan jusqu’à l’horizon, sur le champ de bataille.  Les deux parties du tableau, terrestre et aérienne, sont en quelque sorte rattachées l’une à l’autre par le panache léger d’un seul arbre, bouleau élancé, plus haut que nature, et la sombre fumée que dégage l’explosion d’un caisson de munitions qui contenait quelques barils de poix, l’horizon étant masqué par d’épaisses fumées et brumes blanches, jetant un éclairage de soufre sur tout le tableau. Dans la notice sur les tableaux de Lejeune, de 1850, on trouve les passages suivants relatifs à ce tableau :

« Le terrible combat, que l’on peut compter comme le dernier succès des Français en Russie, est peint avec une verve et une exactitude qui ont été aussi vivement appréciées par les hommes de guerre que par les artistes. Il représente une armée française de cent mille hommes à six cents lieues de son pays natal, rencontrant cent quarante mille Russes aux portes de leur ancienne capitale, au milieu d’une plaine sur laquelle se détachent quelques hauteurs, garnies de redoutes et fortifiées avec tout ce que l’art a jamais pu inventer… Le peintre a choisi le fait d’armes le plus extraordinaire que des guerriers puissent voir : celui d’une redoute armée de quarante pièces de canon vaillamment défendue et prise par la cavalerie. L’idée de cette action est due au général Belliard et l’exécution au général de Caulaincourt; elle fut éclatante et décisive comme le coup de foudre à la fin d’un long orage. C’est celle que le tableau représente ».

Ensuite, la notice de 1850 explique que l’action de Ney la position de Napoléon « ne pouvaient trouver place dans le présent tableau, sans que le peintre ne sacrifiât la vérité historique à l’arrangement pittoresque de son oeuvre; il s’y est absolument refusé ». Le tableau, comme beaucoup d’oeuvres de Lejeune, n’est pas signé mais, par contre, il est daté: La Moskowa, le 7 septembre 1812-1822. Il fut exposé au Salon de 1824. Ces deux dernières dates paraissent un motif suffisant pour expliquer l’absence des portraits de Napoléon et du Prince de la Moskowa d’une toile représentant une action où ils s’illustrèrent l’un et l’autre ! Encore que l’apathie relative de l’Empereur pendant toute cette journée surprit son entourage. Voici ce qu’en dit Lejeune: « En attendant le repas frugal qui allait nous réconforter, je résumai ce que j’avais vu dans la journée (7 septembre 1812) et comparant cette bataille à celles de Wagram, d’Essling, d’Eylau, de Friedland, j’étais étonné de n’y avoir pas vu l’Empereur, comme dans les années précédentes, déployer cette activité qui forçait le succès. Aujourd’hui il n’était monté à cheval que pour se rendre sur le champ de bataille ; là il s’était assis au-dessous de sa garde, sur un tertre incliné d’où il pouvait tout voir. Plusieurs boulets passèrent par-dessus sa tête. Au retour de toutes mes courses, je l’y avais trouvé constamment assis, dans la même attitude, suivant de l’oeil, avec sa lunette de poche, tous les mouvements et donnant ses ordres avec un calme imperturbable. Mais nous n’avions pas eu le bonheur de le voir, comme autrefois, aller électriser par sa présence les points où une résistance trop vigoureuse prolongeait le combat et rendait le succès douteux. Chacun de nous s’étonnait de ne pas trouver l’homme actif de Marengo, d’Austerlitz, etc. Nous ignorions que Napoléon fut souffrant et que cet état de malaise le mettait dans l’impossibilité d’agir dans les grandes affaires qui se passaient sous ses yeux, pour l’unique intérêt de sa gloire ».

Pour en revenir au tableau, la scène représente le second assaut contre la grande redoute que livra Caulaincourt (monté sur un cheval blanc), assaut où il trouva la mort à la tête d’une division de cuirassiers. L’infanterie du général Gérard gravit la colline sous la direction du général Grand près duquel on voit le peintre, sur un cheval gris. Les carabiniers, en jaune, suivent les cuirassiers, en bleu, et après eux vient la cavalerie saxonne. L’armée russe s’étend en cercle dans l’éloignement, de droite à gauche, en laissant Moscou sur sa gauche.

Au centre, on voit Murat, Roi de Naples, qui commandait toute la cavalerie. Il est avec le général Belliard et un aide de camp, la tête nue. Quelques instants avant Lejeune raconte : « J’aperçois au loin devant moi, dans la plaine, le Roi Murat caracolant au milieu des tirailleurs à cheval et bien moins entouré de ses troupes, bien moins occupé de sa cavalerie que des cosaques nombreux qui le reconnaissaient à son panache, à sa bravoure et au petit manteau de cosaque en long poil de chèvre qu’il porte comme eux. Ces derniers, heureux comme dans un jour de fête, l’entouraient avec l’espoir de s’en emparer et en criant « Houra ! Houra! Maurat ! » mais aucun n’osait aborder, même à la longueur de sa lance, celui dont le sabre vif comme l’éclair écartait avec adresse le danger et portait la mort au coeur des plus audacieux ». C’est Lejeune qui prévient Murat que la cavalerie soutenue par l’artillerie du général Sorbier va donner. « Le Roi quitta la ligne de tirailleurs pour venir donner ses ordres… les cosa ques prirent son mouvement pour une fuite ou une retraite et ils nous poursuivirent. Mon cheval, moins léger que celui de Murat, qui montait un bel arabe couleur fauve, eut les quatre pieds pris et fut renversé par la prolonge d’une pièce de canon qui accomplissait au galop son quart de conversion. L’animal, quoique blessé par le choc et la chute, se releva furieux, sans me désarçonner, et me ramena près du général Sorbier ».

Un peu plus en avant sur le tableau et un peu vers la droite est le maréchal Berthier, rendant au général russe Sokereff son épée. Derrière celui-ci est le grenadier qui l’avait fait prisonnier, lequel dit à Berthier: « Vous faites bien de lui rendre son épée, mon Général; car c’est un brave à qui j’ai eu bien du mal à l’arracher ». Au pied de l’arbre est le général Pajol, grièvement blessé.

Sur la gauche, un peu en arrière du talus où se trouve Murat, le Prince Eugène de Beauharnais, poursuivi par la cavalerie russe, se jette au milieu d’un carré d’infanterie française et demande vivement: « Où suis-je ? « Le colonel lui répond avec toute la confiance d’un brave: « Au milieu du 84e Régiment, Monseigneur, où Votre Altesse est aussi en sûreté qu’au Louvre ».

A l’extrême gauche, dans le fond, l’artillerie et la cavalerie françaises passent un ruisseau et traversent un profond défilé, mouvement qui contribue à rendre la position des Russes extrêmement précaire. Au premier plan, vers le centre, le Docteur Larrey, chirurgien en chef de l’Armée, panse les blessures du général Morand, dont le frère se meurt à ses côtés. Le comte Lariboisière, premier inspecteur général de l’artillerie, dit un adieu éternel à son fils qui est mortellement blessé ; son frère lui apporte la croix de la Légion d’honneur que Napoléon lui a décerné. Un groupe de cavaliers ramène le corps du général Montbrun.

A l’extrême droite, un soldat chargé de la garde de quelques prisonniers russes pousse du pied, dans un trou d’eau, un obus qui vient de tomber.

Lejeune, peintre et dessinateur…

Lejeune peignit toute sa vie avec passion. En dehors des « grands » tableaux de batailles, il sillonna les Pyrénées et en rapporta maintes charmantes scènes peintes à l’huile ou à l’aquarelle et de nombreux cahiers d’esquisses diverses. Certains dessins furent faits pour être gravés, dont deux tirés en de multiples exemplaires: Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau et  L’entrevue de TilsittCurieux de tous les procédés nouveaux, il introduisit en France la lithographie, récemment inventée par les Frères Sennefelder ; voici comment il raconte cet épisode : « En repassant par Munich, (après Austerlitz) j’eus l’honneur d’aller saluer le Roi de Bavière, qui me combla de gracieusetés, me fit voir sa belle galerie de tableaux et toutes les curiosités réunies dans son palais. Il me dit, en me parlant de ma mère : « Elle te promettait un merle blanc pour le jour où tu serais sage et tu n’en as jamais vu ; je vais t’en montrer deux qui sont vivants dans mes cages ». En effet, ces oiseaux rares s’y trouvaient, au milieu de beaucoup d’autres non moins remarquables. Le roi ne voulut pas me laisser partir de Munich sans me faire conduire chez les frères Sennefelder qui venaient de découvrir les procédés de l’impression lithographique. Leurs résultats me parurent incroyables ; ils désirèrent que j’en fisse un essai. Je m’arrêtai quelques heures de plus pour faire avec leurs crayons un croquis sur une de leurs pierres et je leur remis ce dessin. Au bout d’une heure, ces messieurs me renvoyèrent la pierre avec cent épreuves de mon croquis, ce qui me surprit extrêmement. J’emportai à Paris cet essai, je le montrai à l’Empereur ; il saisit à l’instant tous les avantages que l’on pourrait tirer de cette précieuse découverte et il m’ordonna d’y donner suite. Je trouvai, dans le principe, peu de personnes disposées à me seconder et d’autres soins m’appelèrent bientôt ailleurs. Ce ne fut qu’en 1812 que la lithographie fut établie en France et qu’elle commença à recevoir des perfectionnements admirables, auxquels les premiers inventeurs étaient bien loin de s’attendre. J’ai l’honneur d’en avoir apporté l’idée et le premier essai. L’épouse du ministre du Trésor, Madame la comtesse Mollien, qui a beaucoup de talent, a été l’une des premières à faire connaître par ses jolis dessins, le parti que l’on pourrait tirer de cette invention pour produire de belles choses ».

L’Empereur, connaissant l’habileté de Lejeune, lui demandait parfois de matérialiser sur le papier certaines idées. C’est ainsi qu’à Osterode, à son retour d’une mission qui lui avait été confiée pendant l’hiver 1806-1807 de raccompagner un parlementaire prussien, il rendit compte à Napoléon de l’agression dont lui-même et le général de Kleist avaient été, par erreurs, les victimes, de la part des cosaques. 
« L’Empereur parut prendre plaisir au récit de ces détails mais surtout de celui concernant les cosaques, avec leurs lances qui peuvent atteindre l’ennemi à plus de quatre mètres. Il me demanda mon opinion sur l’avantage qu’il y aurait à introduire cette arme dans notre cavalerie. Sur l’avis favorable que j’émis, il me chargea de dessiner le costume que l’on pourrait donner à ces lanciers. Le maréchal Murat entra pendant cette conversation et l’Empereur lui dit : « Tu vas faire équiper cent hommes suivant le dessin que Lejeune te donnera et tu t’occuperas de les former promptement au maniement de la lance ». Murat adopta la coupe du vêtement que j’indiquai ; il choisit les couleurs et fit de ces cent hommes la garde du grand duché de Berg. L’Empereur fut très satisfait de cet essai et plus tard, il fit des règlements entiers de lanciers dans sa garde et dans l’armée en conservant le costume que j’avais proposé ».

Ailleurs Lejeune écrit: « L’Empereur avait aussi ses délassements, pendant lesquels il n’oubliait pas de témoigner sa gratitude à ceux qui l’avaient si noblement servi dans les rudes campagnes qu’il nous faisait faire. Il n’aurait pu, sans désorganiser l’armée, donner des grades à tous ceux qui avaient mérité de l’avancement ou des récompenses. Beaucoup de ses plus valeureux soldats étaient des hommes illettrés qu’il ne pouvait faire officiers ; et cependant, il tenait à leur créer un rang distingué. Il conçut donc l’idée de faire de ces intrépides compagnons les défenseurs immédiats du drapeau, de l’aigle de leur régiment, en leur donnant un costume et un armement d’honneur appropriés au devoir qu’ils allaient remplir. Ces braves, mis en évidence et bien payés, allaient être un nouveau motif d’émulation pour toute l’armée. « L’Empereur me fit venir, m’expliqua sa pensée et me demanda de lui faire le costume qu’il désirait donner aux garde-aigles ; c’est le nom qu’il destinait aux sous-officiers placés autour de l’officier porte-aigle, pour le défendre. Ils devaient être armés d’un pistolet, d’une épée et de la lance pour armes principales, afin qu’ils ne fussent jamais distraits de leur devoir, pendant le combat, par le soin de charger un fusil. L’or devait être mêlé à leurs épaulettes, à leur ceinturon et aux ornements de leurs coiffures. Je portai ce dessin à l’Empereur et il le joignit aux prescriptions qu’il envoyait à ce sujet. «L’Empereur me demanda ensuite de crayonner, sous ses yeux, la décoration de l’ordre nouveau qu’il voulait instituer. L’Ordre de la Toison d’Or, me dit-il, a été une allégorie de conquérant ; mes aigles ont conquis la Toison d’Or des rois d’Espagne et la Toison d’Or des empereurs d’Allemagne. Je veux créer, pour l’Empire français, un ordre impérial des Trois Toisons d’Or. Ce sera mon aigle aux ailes déployées, tenant, suspendues dans chacune de ses serres, une des toisons antiques qu’elle a enlevées, et elle montrera fièrement, dans son bec, la toison que j’institue. Ensuite, il prit la plume et traça quelques lignes pour marquer les dimensions que je devais donner. Il voulait que la chaîne destinée à suspendre cet ordre autour du cou devint un riche ornement, dont l’allégorie serait toute martiale. La chaîne ancienne est composée de briquets en pierres de silex, jetant du feu en se heurtant ; des éclats de grenades enflammées devaient former la chaîne nouvelle. Je lui remis ces dessins ; il donna ses ordres en conséquence. L’avis en fut annoncé dans le Moniteur mais les suites du traité l’engagèrent à supprimer une distinction qui avait été conçue dans le but d’humilier l’Autriche et l’Espagne vaincues».

Enfin, c’est évidemment Lejeune qui dessina le magnifique uniforme dont furent dotés les aides de camp du Prince Major Général ; il en fait une description détaillée dans ses Mémoires lorsqu’il relate l’entrée des Français à Madrid et c’est dans cette tenue qu’il fit faire son portrait par Guérin. On la retrouve, portée par lui ou par d’autres aides de camp de Berthier, dans plusieurs de ses tableaux.

En terminant ce bref aperçu de quelques aspects des activités artistiques de Lejeune, il n’est pas sans intérêt de constater par les dates de ses principales oeuvres, dont la liste est donnée ci-après, qu’il a présenté ses tableaux au public avec une grande régularité de 1798 à 1845, soit pendant près d’un demi siècle! Si, dès ses premières œuvres, grâce à son maître Valencienne, Lejeune est en pleine possession du paysage du rendu de la végétation en particulier, et ceci est apparent dans la Mort de Marceau, il peut y être perçu une certaine raideur dans le traitement des personnages, une gaucherie dans la composition, qui rappellent par le style – non par la conception, qui lui a toujours été propre et le distingue de tous les autres peintres – les peintres militaires du XVIIIe siècle.

Mais son style s’affirme rapidement au contact des grands peintres de son époque, dont David et d’autres qui étaient ses amis, grâce à son travail et à la réflexion, il maîtrise les techniques, l’aisance se manifeste dans les compositions et l’imagination leur donne l’élan voulu et la couleur tout en respectant la vérité des scènes représentées, nonobstant une légère idéalisation qui en atténue la brutalité.
Au fur et à mesure des années et des productions, cette maîtrise s’affirme, puis insensiblement, avec le changement des sujets traités, glisse vers une certaine facilité, influencée par la mode du jour, qui incitera l’artiste à la poursuite d’effets de composition un peu recherchés qui donneront irrésistiblement à ses dernières oeuvres un air de virtuosité et une certaine légèreté, une sorte d’excès d’aisance qui se manifestent dans les volutes du dessin, le fondu des teintes.

Mais nul ne contestera que sa « chasse » et sa « pêche » empreints de romantisme souriant, ne soient des tableaux à la fois charmants et charmeurs, bien éloignés du fracas des batailles, et qui portent l’empreinte d’un artiste qui, jusque dans sa vieillesse, sut demeurer épris de beauté, jeune de cœur et d’imagination.

Général du TEMPLE de ROUGEMONT.

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( 6 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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( 2 août, 2019 )

2 Août 1815…Comment meurt un maréchal d’Empire…

Personne ne connaît son propre avenir… En effet, Guillaume-Marie-Anne Brune, qui fut le premier à être fait maréchal par l’Empereur, général en chef en Suisse, en Hollande, dans l’Ouest, par deux fois en Italie, en Poméranie suédoise. Brune, vainqueur des anglo-russes, des autrichiens, des suédois… Lui qui fut ambassadeur en Turquie, Président de la Section de la Guerre au Conseil d’Etat, Gouverneur général des villes hanséatiques, pouvait-il s’imaginer finir aussi tragiquement sa vie ? Il fut lâchement assassiné en Avignon le 2 août 1815, victime, comme d’autres, de la haine royaliste… 

C.B.

2 Août 1815...Comment meurt un maréchal d'Empire... dans JOURS D'EPOPEE bruneNous sommes en pleine Terreur blanche, le sud de la France est le théâtre de nombreux événements en ce mois de juillet 1815. Selon Henry Houssaye, « jusqu’au 13 juillet, Avignon resta domptée par les fédérés et la troupe tandis que partout alentour, à Villeneuve, à Carpentras, à Orange, à Cavaillon, à Beaucaire, à Orgon, flottaient les drapeaux blancs. » Le 14 du même mois, les habitants d’Avignon apprennent le retour de Louis XVIII à Paris. La population se déchaîne et « Mille drapeaux blancs jaillirent en même temps des fenêtres, écrit encore H. Houssaye et ajoute : « Le général Cassan [commandant la place d’Avignon] jugea la résistance impossible. Il réunit les officiers supérieurs de la ligne et des fédérés et leur proposa de reconnaître l’autorité royale. Sur leur refus, il décida que la ville serait évacuée. » Le 15 juillet, le général Cassan et sa petite garnison se dirigea donc vers Pont-Saint-Esprit. Elle était composée d’un bataillon du 13ème de ligne, d’un bataillon du 35ème et d’un bataillon de retraités. Au carrefour des routes d’Orange et de Carpentras, Cassan croisa « une troupe de huit cents paysans armés » [H.Houssaye]. Cette troupe armée, « ces gens en guenille, à faces de bandits, étaient le corps du Royal-Louis, formé à Carpentras par le major Lambot avec d’anciens miquelets, des tâcherons, des vagabonds. »[Idem]. Elle se dirigeait vers Avignon…

« Lambot, chef d’escadron de gendarmerie, avait été envoyé de Marseille par le marquis de Rivière pour prendre le commandement de toute la contrée insurgée (1) », nous apprend Houssaye.

Note. 1) – « Le 15 juillet, Lambot faisait son entrée dans la ville, traînant à sa suite des bandes indisciplinées qui ne rêvaient que de meurtres et pillages. Le désordre s’installa en Avignon et les royalistes du lieu se firent complices des volontaires ». (Duc de Castries). 

Avignon allait connaître des heures sombres…Bénéficiant d’une certaine complicité, Lambot et ses hommes saccagèrent le Café de l’Oulle et celui du Méridien. « Vingt maisons [furent] pillées de la cave au grenier, dix autres entièrement brûlées, dont la grande corderie Fabre-Montagne qui brûla pendant quarante heures. Deux à trois cent personnes, invalides, fédérés, frères, pères et femmes de fédérés, furent traînées dans les prisons avec des outrages et des coups. Le lendemain, les assassinats commencèrent pour ne plus s’arrêter durant de trop longs mois » [Houssaye]. Citoyens fusillés, noyades dans le Rhône. Un boulanger est précipité dans son pétrin brûlant… Les environs d’Avignon ne sont pas épargnés par les exactions d’un sinistre individu au nom évocateur : Pointu. Lui et sa bande rayonnent sur les communes de Saint-Rémy, Entraigues, Sorgues… (2)

Note. 2) – « D’autres meurtres ensanglantèrent le département notamment à Roussillon, à Loriol, à Roquemaure et à Carpentras ; plusieurs assassins furent déférés à la justice qui, par crainte, se refusa à les condamner ». (Duc de Castries). 

Le 2 août 1815, vers dix heures du matin, le Maréchal Brune arrive en Avignon (3), « …dans cette ville qui sentait le sang … », écrit Henry Houssaye qui nous apprend qu’ « au relais de Saint-Andiol, [Saint-Andéol] le maréchal avait dû congédier son escorte du 14ème chasseurs dont les chevaux étaient harassés (4). Vaguement informés des troubles d’Avignon, les aides de camp engagèrent Brune à éviter cette ville. On pouvait gagner Orange par un chemin de traverse. Mais le maître de poste, qui ne voulait point que ses chevaux allassent jusqu’à Orange, déclara qu’il fallait passer par Avignon pour y relayer. » Simplement accompagné à son arrivée par le chef d’escadron Bourgoin et le capitaine Degand,  « …les deux voitures, une calèche et un cabriolet, s’arrêtèrent place de l’Oule [l’Oulle] où se trouvaient la poste » [Houssaye]. Pendant que l’on change les chevaux, Brune reste dans la calèche. Ayant bizarrement conservé son chapeau de maréchal de France, alors qu’il était habillé en bourgeois, Brune est reconnu (5). En un court instant la nouvelle fait le tour de la ville. Il n’en faut pas plus dans un climat aussi tendu, pour électriser la cité… 

Note. 3)- L’Empereur à son retour de l’île d’Elbe avait nommé Brune à la tête du Corps d’observation du Var qui comprenait à sa formation la 17ème division d’infanterie (Verdier), le 14ème chasseurs à cheval, « de l’artillerie et du génie, total : cinq mille cinq cent quarante-quatre hommes» [Vermeil de Conchard]. Selon la même source : « …il [Brune] accepta la tâche ingrate et difficile d’arrêter la guerre civile dansla Provence, dont les passions violentes avaient été déchaînées par les factions, et de défendre ce pays contre l’invasion des anglais et des Autrichiens. Envoyé à Marseille comme gouverneur de la 8ème  division militaire, il fut chargé en même temps de l’organisation et du commandement du Corps d’armée du Var. ». Brune quitta son commandement afin de préserver Toulon menacé par les alliés. (Sur cet épisode voir l’ouvrage du Colonel Vermeil de Conchard ,« Le Maréchal Brune », pp.105-107). 

Note. 4)- Le Colonel Vermeil de Conchard précise que « trois aides-de-camp accompagnaient le Maréchal, MM. Alard, Degand et Bourgoin, un secrétaire M. Guen, ainsi que le général de Loverdo. Une escorte de quarante chasseurs du 14ème régiment avec un officier sous les ordres du comte de Maupas, attaché à l’état-major du commissaire royal, devait protéger sa personne aussi longtemps qu’il le jugerait nécessaire. ». 

Note. 5)- « Le Maréchal Brune portait un costume apparent. Il était vêtu d’un habit de drap gris foncé, d’un gilet de basin blanc et d’un pantalon bleu collant. Sa chemise était de toile fine ; une cravate de taffetas noir entourait son cou. Son chapeau tricorne était garni de plumes blanches, avec ganse et galon d’or, cocarde blanche et bouton de maréchal. Des bottes dites « la russe » à éperons d’argent, des gants de peau de couleur grisâtre complétaient son ajustement. Telle était la tenue bourgeoise qui devait lui permettre de passer inaperçu ! Une ceinture de cuir renfermait une somme assez considérable en or. Il avait, en outre, sur lui de l’argent, des bijoux, enfin des lettres et papiers importants, ainsi que le passeport du Marquis de Rivière ».[Vermeil de Conchard]. Le Duc de Castries avance le chiffre de « 27 500 francs-or (300 000 francs de 1981) ». 

Le major Lambot, le chef d’escadron de gendarmerie dont nous avons parlé plus haut est bientôt prévenu par un jeune officier de la garde nationale, Casimir Verger, et faisant office de capitaine de police. Ce dernier reçoit alors l’ordre du major Lambot de lui rapporter les passeports du maréchal et de sa suite afin de les lire et de les viser ; le départ de Brune est ainsi suspendu le temps de procéder à ces formalités…Place de l’Oulle, une foule bientôt nombreuses entoure les voitures. « On commença d’invectiver contre Brune : « Le brigand ! le coquin ! l’assassin !… Il a porté au bout d’une pique la tête de la princesse de Lamballe » [Il s’agit bien sûr d’une mauvaise légende, Brune ne se trouvait pas à Paris durant les journées de septembre 1793, au cours desquelles fut assassinée cette amie de la Reine]. Houssaye écrit que « Sans s’inquiéter autrement, Brune mangeait des pêches que sur sa demande lui avait apportées dans sa calèche la maîtresse de l’hôtel du Palais-Royal, contigu à la maison de poste, Mme Molin ». Très inquiète par l’attitude menaçante de la foule, elle conseille au maréchal de monter dans la chambre du Baron de Saint-Chamans, nouveau préfet qui se trouvait depuis son arrivée la veille, dans son hôtel. C’est en vain alors que Saint-Chamans, descendu sur la place avec Brune, tente de calmer la foule. Devant cette animosité, il conseille au maréchal de quitter sans délai Avignon lui promettant de lui faire parvenir son passeport par un gendarme. Malgré l’opposition de la populace, et grâce à une nouvelle intervention du préfet, Brune peut enfin se mettre en route.

« A la porte de l’Oulle, le poste de [la] garde nationale laissa passer les fugitifs que pourchassait la foule hurlante ; mais à quelques cent mètres sur la route, resserrée là entre le Rhône et les remparts, une quinzaine d’hommes armés qui étaient sortis de la ville par une autre porte se jetèrent à la tête des chevaux en criant : « A mort ! Au Rhône ! A mort l’assassin ! » [Houssaye]. Intervenant à nouveau, le « préfet accourut avec plusieurs fonctionnaires, quelques gardes nationaux et le capitaine Verger qui rapportait enfin les passeports » [Id.] rien n’y fit ! « Des pierres furent lancées contre les voitures. Un portefaix, la chemise entr’ouverte, les manches retroussées, saisit le fusil d’un garde national en criant : « Donne, donne, que je le tue ! » [Id.].Saint-Chamans et Verger « prirent le parti absurde de ramener Brune en Avignon », précise encore Houssaye en ajoutant que « sur la route où il y avait au plus quarante personnes, quelque incident, quelque hasard, quelque acte énergique pouvait encore sauver le maréchal ; dans la ville au cœur même de l’émeute, il était perdu ».

Revenus place de l’Oulle, Brune et ses aides de camp gagnent l’hôtel du Palais-Royal. Le maréchal est mis dans la chambre n°3, au premier étage, tandis que Degand et Bourgoin entrés dans l’hôtel par une autre porte sont mis dans une « salle basse » sous la garde d’hommes armés. Le préfet Saint-Chamans ordonne au major Lambot de « rassembler tout ce qu’il y a de force armée ». Houssaye écrit que « les gardes nationaux, les chasseurs d’Angoulême, les fantassins du Royal-Louis, partagent les fureurs populaires ; ils sont plus disposés à seconder l’émeute qu’à la réprimer. » La gendarmerie, seul corps sur lequel on peut compter, est accueillie sous les cris et doit finalement se retirer. « Des gardes nationaux viennent cependant se former en bataille, sur six hommes de profondeur, perpendiculairement à l‘hôtel du Palais-Royal. De temps en temps ils font mine de charger la foule, mais si mollement qu’elle recule à peine et regagne aussitôt le terrain perdu. » [Houssaye].

Le Préfet Saint-Chamans a rassemblé devant l’hôtel une trentaine de personnes disposées à défendre pacifiquement le maréchal parmi eux se trouvent des conseillers de préfecture, le maire d’Avignon…Il y a aussi le major Lambot « qui [Selon Houssaye] joue un rôle double. Il harangue la foule qui répond : « Vive le Roi ! Vive le Major ! Mais il nous faut la tête de Brune ! Ce coquin a tué la princesse de Lamballe. Il faut qu’il meure. Le roi lui pardonnerait. L’an dernier si on nous avait laissé nous aurions tué Bonaparte » [Allusion au passage de l’Empereur en 1814 en route vers l’île d’Elbe. Rappelons pour mémoire qu’à Orgon il avait été conspué par la foule].

« Sur la place et aux abord fourmillent quatre mille personnes… » [Houssaye]. Brune se sent prisonnier comme dans une nasse. De sa chambre il entend le grondement de la rue. Puis il y a aussi les volontaires et les chasseurs d’Angoulême chargés de sa surveillance et qui tiennent des propos menaçants. « Sa gorge est sèche, il veut boire. Il sonne et demande à Mme Molin [La tenancière de l’hôtel] du vin de Bordeaux et une carafe d’eau. En même temps il l’a prie de lui apporter ses pistolets qui sont dans sa voiture. »- Je ne veux pas, dit-il, que la plus vile canaille porte la main sur un maréchal de France ! ». Mme Molin n’ose pas aller chercher ces armes ; elle dit au maréchal qu’il ne court point de danger, que les autorités sauront le protéger. Au préfet qui vient le voir un instant, au commandant de [la] Garde nationale Hugues, il réclame aussi ses pistolets. »-Donne-moi ton sabre, dit-il à un sous-lieutenant de la milice, nommé Boudon ; tu verras comment sait mourir un brave ! » [Houssaye].

Plus tard, Brune, déchire des lettres de sa femme Angélique. Puis, la porte de sa chambre étant restée entrouverte, une quinzaine de personnes s ‘introduisent dont un certain Soulier, capitaine de la garde nationale. Ce dernier interpelle agressivement le maréchal en faisant allusion à l’assassinat de la princesse de Lamballe que ce dernier aurait commis. Soulier termine son dialogue en lançant à Brune : « …le moment approche où tu vas recevoir la peine due à tes crimes… ». Le maréchal fait fi de tout cela et écrit une ultime lettre à Angélique (6)…

C’est alors qu’ «un portefaix, Guindon dit Roquefort, le taffetassier Farge, chasseur de la garde nationale, et trois ou quatre individus de [la] même espèce étant passés du toit de la maison mitoyenne sur celui de l’hôtel avaient pénétré par une lucarne dans un grenier ; de là, ils descendirent dans le corridor du premier étage…Sur un signe de Guindon, ses compagnons entrent avec lui dans la chambre de Brune en vociférant : « A mort ! A mort ! ». Le maréchal se lève et fait face. Farge lui tire un coup de pistolet ; la balle érafle le front de Brune et va se loger dans le plafond. »-Maladroit ! dit Brune, de si près ! » Farge appuie son second pistolet sur la poitrine du maréchal et presse la gâchette, mais l’arme fait long feu. »-Moi, je ne le manquerai pas ! » dit Guindon qui s’est glissé derrière Brune. Il épaule vivement la carabine. La balle entre par la nuque et ressort par la partie antérieure du cou. Brune tombe foudroyé ». [Houssaye]. « Il était environ 3 heures de l’après-midi » [Vermeil de Conchard] (7). Note.  6)- Le Duc de Castries écrit que Brune rédigea une première lettre pour sa femme mais il l’a déchira ; une seconde a été écrite au Comte de Nugent, général en chef des armées autrichiennes. Note. 7)- « Le maréchal était étendu la face contre terre, le visage dans une mare de sang. Il était mort mais le corps était encore chaud. On dénombra deux blessures, l’une située à la partie antérieure droite du larynx, l’autre entre les deux épaules à la hauteur de la quatrième vertèbre cervicale. La place des blessures ne laissait aucun doute sur l’assassinat. Mais les meurtriers avaient négligé de fouiller le cadavre sur lequel on retrouva les 27 500 francs-or, un cachet d’argent, une montre et un mouchoir. En revanche, les bagages du maréchal furent consciencieusement pillés et les assassins s’en partagèrent le contenu. » (Duc de Castries). 

« Après cet exploit, Guindon accourut triomphant au balcon et dit [En provençal] : « Aco’s fa ! (La chose est faite). » La foule s’arrêta de hurler à la mort pour crier : « Bravo ! ». Le major Lambot redescendit sur la place. »-Brave Avignonnais, dit-il, cet homme-là s’est rendu justice à lui-même. Il est mort ! N’imitez pas les cannibales de la Révolution. Retirez-vous ! » [Houssaye].

Un procès-verbal concluant au…suicide fut établi. 

Le Colonel Vermeil de Conchard écrit que « les auteurs ou complices de l’assassinat s’étaient empressés de faire croire à un suicide, pour couvrir l’odieux de leur attentat et se mettre à l’abri des poursuites de la justice (8) » .Le corps de Brune fut sorti de l’hôtel afin de prouver à la populace qu’il était bien mort. « Des fossoyeurs le mirent dans un pauvre cercueil dont on ne leur laissa même pas le temps de clouer la planche supérieure et s’acheminèrent vers le cimetière. »[Houssaye]. Mais le maréchal ne pouvait même pas reposer en paix…Après que quelqu’un ai déclaré qu’il n’est pas digne d’être enterré, son cadavre est arraché de la bière et il est « traîné par les pieds…au milieu des coups, des huées et des éclats de rire. Au pont de bois on le précipita dans le Rhône. Une main inconnue écrivit à la craie sur le parapet : « C’est ici le cimetière du maréchal Brune ». Le soir, le peuple dansa des farandoles ». [Houssaye]. Le corps du Maréchal Brune fut récupéré par un paysan près d’Arles qui l’inhuma. La maréchale le fit déterrer et transporter le cadavre dans son château de Saint-Just Sauvage (Marne). « Le cercueil resta plusieurs années au milieu d’un salon, car elle avait juré de le conserver là tant qu’elle n’aurait pas obtenu justice. »[Houssaye]. « Enfin en 1821, l’année même de la mort de l’Empereur, et après de multiples démarches, la cour de Riom déclara Farge et Guindon coupable de l’assassinat. Farge était mort, Guindon en fuite, fut condamné par contumace » [Id.]

Le Maréchal repose avec son épouse sous une tombe pyramidale dans le cimetière de Saint-Just-Sauvage (Marne) (9).

Brune fait partie de la sinistre série des massacres opérés durant la Terreur blanche (10). Citons également l’assassinat du Général Ramel à Toulouse, le 15 août, le Colonel Huchet de Labédoyère, fusillé le 19 août à Paris, l’exécution des frères Faucher à La Réole (Gironde), le 27 septembre et également Ney, exécuté le 7 décembre de cette même année.… 

Note.8)- «La Maréchale Brune ne voulut jamais admettre cette version déshonorante pour la mémoire de son époux ». [Vermeil de Conchard]. « Antoine de Carli parle « d’un complot entre gens de haut lignage. C’est pourquoi, après la catastrophe, magistrats, fonctionnaires et officiers royalistes estimèrent opportun une solution prudente, ménageant l’avenir : par raison d’état, tous décidèrent d’accréditer l’infâme version du suicide. On propagea donc, non sans zèle, le fait, on l’estampilla officiellement et les inspirateurs du procès-verbal, la conscience apaisée, se reposèrent pleins de confiance en l’immutabilité de leur triste détermination ». Note. 9)- Nous avons eu l’occasion de voir ce monument en 2003 : il était en parfait état. Note. 10)- « Le Maréchal Brune fut assassiné le 2 août en Avignon parce qu’il avait été l’ami de Danton et pour avoir réalisé la pacification de la Vendée en 1800, voilà pour la politique intérieure, et parce qu’il avait vaincu les Anglais, voilà pour la cause militaire », écrit Edouard Bonnal. Le général Mouton-Duvernet à Lyon, le général Chartrand à Lille furent également passés par les armes…Sans parler des nombreux procès et condamnations à mort prononcés à l’encontre de ceux qui avaient servi l’Empereur (Ameil, Poret de Morvan, Lallemand, Debelle, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Rigau, Barbanègre, Gruyer, Vandamme, Lamarque, Drouet d’Erlon, Cambronne, Bertrand, Drouot…). 

Cette liste est loin d’être complète…

Sources. 

-Edouard Bonnal : « Les royalistes contre l’armée (1815-1820) ». Paris, Librairie militaire R. Chapelot et Cie, 1906, 2 volumes.

-Antoine de Carli : « Quelques documents inédits sur l’assassinat du Maréchal Brune ». Avignon, Imprimerie Barthélémy, 1942.

-Duc de Castries : «La Terreur blanche. L’épuration de 1815. » Paris, Librairie Académique Perrin, 1981.

-Henry Houssaye : « 1815.La Seconde abdication-La Terreur blanche ». Paris, Perrin et Cie, 1905.

-Colonel breveté Vermeil de Conchard : « Le Maréchal Brune. Etudes historiques d’après des documents anciens, nouveaux et inédits ». Paris, Editions Eugène Figuière, 1935

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( 13 juin, 2019 )

Paris en 1810. Le témoignage de Karl de Luternan…

 tuileries.jpgLe document qui suit, fut publié en août 1950 dans la « Revue de Paris ». Henry d’Estre, le publicateur d’alors, apporte quelques détails biographiques sur son auteur :

Rudolf-Samuel-Karl de Luternan.   

« Né en 1769, la même année que Napoléon, il avait été avant 1789 officier au régiment d’Ernest, corps d’infanterie au service du Roi de France, qui l’utilisa notamment en corse. Membre du Conseil de Berne en 1803, il était inspecteur général de l’artillerie helvétique à l’époque de la rédaction de son « Journal », commencée le 31 juillet 1810, terminée le 19 octobre. Son Gouvernement l’avait envoyé à Paris dans un double-but : en mission officielle pour féliciter S.A.S. le Prince de Neuchâtel et de Wagram [le maréchal Berthier], vice-connétable, grand-veneur, etc., au titre de sa nomination de colonel-général des troupes suisses au service de la France ; en mission secrète, pour s’enquérir des intentions du tout-puissant empereur sur leur pays, qui craignait d’être annexé par décret, comme venait de l’être la Hollande, comme l’avaient été, l’année précédent, les états pontificaux. Les libres habitants de la libre Helvétie s’alarmant à ce sujet, ses dirigeants expédièrent à Paris un homme sachant voir et dire ce qu’il avait vu ». 

UNE REVUE AUX TUILERIES. 

Le 22 septembre 1810, le colonel de Luternan assiste à la grande revue qui se déroule. « Il avait pu prendre place à une croisée du rez-de-chaussée du château des Tuileries, tout proche de la grande porte ». Mais à présent, laissons parler l’auteur : « En disant que toutes ces troupes, deux bataillons d’infanterie légère française et les quatre faibles bataillons portugais exceptés, appartenaient à la Garde Impériale, il est à peine nécessaire de parler de la beauté des hommes et de leur tenue. Le coup d’œil me parut magnifique ; point de clinquant inutile, hors la chamarrure ordinaire des tambours-majors et des musiques de régiment.  A une heure, un roulement général de tambour que l’écho, ou plutôt l’encaissement du château, rendait semblable à celui du tonnerre, annonça l’Empereur. Son cheval blanc l’attendait sous l’escalier du château.  Il saute dessus assez pesamment et part au petit galop, suivi du prince de Neuchâtel, du maréchal Bessières, du duc de Feltre [Clarke, alors ministre de la Guerre] et d’une dizaine de généraux. Après s’être arrêté un petit quart d’heure à l’aile droite des grenadiers portugais, où il fit des questions que je ne pus comprendre, il parcourut rapidement toutes les lignes et revint ensuite mettre pied à terre où il était monté à cheval. Toute sa suite en fit autant, à l’exception du général Mouton, destiné à répéter les mots de commandement de l’Empereur aux exercices et manœuvres qui allaient commencer.  Ici, je dois faire mention d’une chose peu royale, peu impériale, qui se passa sous nos yeux, même sous les yeux des dames, qui remplissaient les appartements du [grand-] maréchal Duroc. Bonaparte fut pris d’un besoin et, sans se gêner, il vint (en quittant son cheval) le satisfaire au coin de la porte d’entrée. Je n’en dis pas davantage. Après ce galant épisode je vis que S.M. dirigeait ses pas nonchalamment vers nous, le long du mur du château, se grattant le nombril et prenant du tabac, etc.…, etc. J’étais loin de penser, en le voyant approcher ainsi s’asseoir sur une borne sous ma fenêtre, qu’il y fixerait sa station et que, pendant trois heures de suite, il n’en bougerait pas. Néanmoins, c’est ce qui arriva : le destin, favorable à mes yeux, l’avait tout de bon arrêté à quatre pas (quatorze pieds mesurés) de ma fenêtre et me procurait ainsi la plus étrange occasion d’observer à mon aise cet homme extraordinaire, dont aucun geste, aucune parole, aucun mouvement de physionomie, pendant trois heures d’une activité très soutenue, ne pouvaient m’échapper. En pareil cas, les moindres circonstances prennent de l’intérêt ; voici donc la disposition du groupe tel qu’il vint se former sous mes yeux. 

 La borne impériale était obliquement à sa gauche, à huit pieds du mur ; la croisée où je me trouvais était élevée à peu près de sept pieds au-dessus du sol, ce qui me faisait plonger par-dessus la suite de l’Empereur rangée sous moi, le long du mur du château, et me donnait l’avantage de voir Bonaparte isolé et à découvert de la tête aux pieds. Je me trouvais si près des généraux composant sa suite que, de la main, j’aurais pu enlever le chapeau du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] et du duc de Reggio [le maréchal Oudinot] qui étaient devant moi. Le prince de Neuchâtel était à la gauche de l’Empereur, un peu en arrière. Le grand nombre de troupes entassées sur neuf lignes, dans la cour du château, semblait devoir rendre toute manœuvre impossible. Mais l’Empereur n’en éprouva pas le moindre embarras et montra, dans cette occasion, une connaissance parfaite des détails de l’école du bataillon. Donnant à mi-voix les commandements nécessaires, que répétait à haute voix le général Mouton, il amena successivement les neuf lignes d’infanterie vis-à-vis de lui, au bord de la grille. Là, il faisait exécuter quelques feux de bataillon, puis marcher la baïonnette en avant, au pas de charge, jusqu’à dix pas de lui et renouveler les feux.  Rien de plus facile à ce moment à un traître… C’était à faire venir l’eau à la bouche et je me rappelai alors les balles qu’en pareille occasion, j’avais entendu siffler autour de sa tête à Milan  [au cours d’une grande parade, en mai 1805, alors que Napoléon était allé à Milan pour s’y faire couronner roi d’Italie]. 

La première ligne, composée d’un régiment d’infanterie légère, ne brilla pas dans ses manœuvres, mais ses feux allaient bien. Au bout d’un quart d’heure il fut expédié. Les quatre bataillons de Portugais, qui vinrent après, et quoique leur général, homme d’un certain âge et d’une tournure assez commune, reçût les commandements en français et qu’il fût obligé de les rendre dans son idiome, il n’y eut pas de malentendus, pas un instant de confusion. Après avoir travaillé cette troupe pendant une demi-heure, l’Empereur quitta sa place, se rendit devant son front, appela tous les officiers et sous-officiers et, après les avoir formés en carré ouvert devant lui, il les harangua de la manière suivante : « Soldats portugais, je suis content de vous. Votre conduite, votre discipline vous ont distingués en Allemagne. Je vais vous donner une preuve de ma confiance. Les Anglais vous calomnient. Ils osent dire que vous avez tous péri de misère. Vos baïonnettes sauront donner un démenti à ces perfides insulaires. Officiers, sous-officiers, me répondez-vous de vos soldats ? »  Un « hourra ! » général fut la réponse à ce discours prononcé d’un ton très énergique et qui avait été intercepté par le général portugais, à qui l’Empereur adressa ensuite directement des choses obligeantes qui parurent lui faire plaisir. Je n’osais pas espérer que l’Empereur, après cela, revint au poste modeste qu’il avait quitté avec toute sa suite. Mais, comme si un contrepoids l’eût lié à mes pieds, j’eus le plaisir de le voir s’en rapprocher de nouveau. Après avoir renvoyé les Portugais sur la droite, au fond de la cour, l’Empereur, de retour à sa borne, fit avancer les grenadiers de la Garde hollandaise.  Cette troupe magnifique répondit à tout ce que l’on pouvait attendre d’elle. Mais Bonaparte ne tarda pas à monter clairement qu’il lui était défavorable. Il ordonna des manœuvres difficiles pour un terrain aussi resserré. On voyait qu’il cherchait à les égarer, mais il n’y réussit pas ; enfin, voyant que ce régiment se tirait toujours d’affaire, il eut recours à la plus flagrante injustice pour les faire broncher ; il commandait nouvelle manœuvre pendant que la précédente s’exécutait. 

Au premier indice d’hésitation qu’il aperçut chez le colonel [le colonel Tindal qui avait rang de général de brigade], qui n’avait pu comprendre le commandement à cause du bruit et de la distance, il l’apostropha d’un ton aussi grossier que peu généreux : « Eh bien ! F… tre, dit-il, que fait ce colonel ? Je crois qu’il délibère. » Cette apostrophe n’échappa pas à ceux qui purent l’entendre et je peux juger de la sensation générale par celle qu’elle produisit à notre croisée. Heureusement que le colonel hollandais se trouvait alors hors de portée et qu’il ne l’entendit pas. Les gardes nationaux de la Garde, troupe formée depuis un an, parurent à leur avantage, même après les Hollandais. Ils donnèrent néanmoins, aussi, un moment d’humeur à leur maître. C’était dans feux. L’un des chefs de bataillon commanda le feu en courant à son poste, devant le front : « Qu’est-ce que ce chef de bataillon qui reste devant le front ? Aux arrêts ! » 

« Eh bien ! F…, ce tambour-major, ne sait pas son devoir, le coup de baguette donc après le roulement. » Il l’avait, en effet, oublié. 

Les grenadiers et les chasseurs de la Vieille Garde, qui suivirent la Garde nationale, parurent posséder la bienveillance du Maître, car il les traita bien mieux que les autres, quoique, assurément, les Hollandais eussent bien mérité les mêmes égards. Les bataillons, après chaque manœuvre finie, étaient renvoyés et formés en colonne serrée, à droite et à gauche, au fond de la cour. Ils défilèrent ensuite tous ensemble au pas accéléré, à l’exception des bataillons de la Vieille Garde, auxquels le monarque semblait se complaire davantage et qu’il fit défiler au pas ordinaire. On ne voit pas de troupe de plus noble ni de plus guerrière dans leur apparence ; on n’entend pas de musique plus brillante que celle de ces régiments. A mesure que l’infanterie quittait la cour par la porte près de la galerie du Louvre, la cavalerie y entrait en passant sous l’Arc-de-Triomphe [du Carrousel]. Elle ne manoeuvra point, à l’exception des chasseurs hollandais et portugais. Ceux-ci n’eurent pas le bonheur de paraître à leur avantage et l’Empereur, qui les jugea sur leurs premiers mouvements, les renvoya par un geste assez méprisant. Les Hollandais étaient bien et défilèrent en très bon ordre, après quelques conversions par escadron. Ces trente-quatre escadrons, seize pièces d’artillerie à quatre et six chevaux, prirent du temps et quoique l’Empereur parût impatient d’en voir la clôture (car il avait plusieurs fois regardé sa montre), il ne souffrit pas que les chevaux prissent le trot. Malgré cette précaution très sage sur le pavé, il arriva un accident. Deux dragons furent abattus ensemble sur leurs chevaux. L’un d’eux, très maltraité, fut ramené au Palais et deux généraux se détachèrent par ordre du Maître, pour le voir. Il était alors quatre heures. La parade était finie. L’Empereur rentra au château et chacun, comme il put, regagna son logis où à mon retour, je notai toutes les circonstances du rare spectacle qu’y avait tenu l’Empereur, pendant trois heures d’horloge, cloué sous mes yeux, occasion rare pour observer cet homme extraordinaire et terrible. Il portait aujourd’hui, comme presque toujours, l’uniforme de sa Garde, deux petites épaulettes de colonel assez mesquines et la petite croix étaient ses seules marques de distinction. Un petit chapeau noir sans autre accessoire qu’une cocarde de la grandeur d’un écu, une épée fort simple, veste et culotte blanche, bottes fortes, tel était son habillement. 

 Un maintien aisé mais sans noblesse, des manières libres et un oubli marqué de toute bienséance caractérisaient Bonaparte aujourd’hui. Je ne sais s’il prenait à tâche de paraître dur et grossier, parce qu’il commandait à ses soldats et s’il empruntait ainsi à dessein les grâces et l’énergique langage du noble métier. A moitié assis sur sa borne, où négligemment appuyé sur le coude gauche, il avait tantôt la main droite dans ses culottes, tantôt les bras et les jambes croisés. A tout moment, il prenait du tabac portant si vivement et d’un seul coup de la main droite. Sa tabatière est dans la poche gauche de l’habit et je lui en vis vider une et demie pendant la parade. Lorsqu’il eut vidé la première, il continua à l’ouvrir, à en flairer le parfum et à en considérer le médaillon, jusqu’à ce qu’on lui en eût apporté une deuxième. La physionomie de l’Empereur variait selon  l’impression du moment. Je l’ai vue dans les deux extrêmes. Elle annonçait aujourd’hui beaucoup de sévérité et de mépris [« On attribuait sa mauvaise humeur aux nouvelles d’Espagne, qui n’étaient pas favorables », note de Luternan]. Son impatience éclate quelquefois d’une manière peu digne de lui. En voici quelques traits : A l’une des charges à la baïonnette qu’il fit exécuter à sa Garde, mécontent des tambours, qui, selon lui ne battaient pas à la charge avec assez de vigueur, il s’emporta contre eux en criant : « Allons donc, tambours, plus vite : rrum, rrum, rrum ! » et il accompagnait cela comme un polisson de huit ans, et des mains et de la voix. 

L’infanterie légère ne défilait pas avec assez de rapidité. Il s’en fâcha et, précipitant le mouvement d’un signe de main, il cria : « Allons donc, f… tre ! » Plusieurs fois, lorsqu’on ne remédiait pas très promptement à quelque chose qui n’allait pas à son gré, je l’ai vu jeter un regard dur et sévère sur ses maréchaux placés derrière lui, et d’un ton impatient et grossier, accompagné d’un geste de la main très expressif, leur dire, sans désignation de personne : « Allons donc, allez ! » Aussitôt deux pour un se détachaient et couraient. Si pendant la durée de cette très active parade, il donna des preuves multipliées d’injustices, de sévérité, d’impatience, il sut y mêler, par moments, l’expression de sentiments opposés. Il fit par exemple toujours un accueil gracieux aux soldats qui venaient lui présenter des placets. Un seul fut rabroué, parce qu’il était sorti mal à propos de son rang. Même dans les moments qui semblaient devoir faire éclater son humeur, je le vis, à ma très grande surprise, se tourner du côté de ses généraux et leur adresser, d’un air souriant, la parole, faisant semblant de ne pas s’apercevoir d’un peu de désordre. Le bruit des tambours m’empêcha de comprendre ses paroles, mais un sourire sardonique et moqueur était sur ses lèvres… Ce désordre, si tant il est vrai qu’on puisse l’appeler ainsi, n’était autre chose qu’une complication apparente, formée au gré de l’Empereur, qui aimait sans doute, fortifier, en l’exerçant, sa très grande habitude à confondre et à dérouler ses masses entassées les unes sur les autres. Tel est le souvenir que je conserve d’une journée qui fut pour moi du plus grand intérêt.

 LE «PANORAMA DE WAGRAM ». 

Comme je suis logé à l’hôtel Mirabeau, rue Napoléon [actuelle rue de la Paix], très près du « Panorama de Wagram », Fischamm nous y conduit May et moi. On nous dit que cette invention vient d’Angleterre. M. Prévost, anglais d’origine, est l’auteur de celle-ci. Nous entrons (pour 40 sols) dans l’enceinte circulaire, murée par un escalier sombre et tournant, qui descend sous le sol et remonte bientôt. La faible lueur d’une lampe guide nos pas. Au bout d’une vingtaine de marches, on se trouve, ou plutôt on croit arriver au sommet d’un belvédère et l’on se croit, comme par enchantement, transporté au milieu de la plaine du Marchfeld. Un beau soleil d’été éclaire la scène terrible, qui se développe ici tout autour du spectateur étonné. Placé derrière le centre de l’armée française, l’on voit devant et dessous, à cinquante pas de distance, l’Empereur à la tête de son état-major donnant des ordres au général de Wrède. Le moment choisi est celui qui précéda immédiatement la victoire. On devine aux fumées, on croit entendre les progrès du maréchal Davout, qui a tourné la gauche des autrichiens derrière la colline de Margrafen-Neusiedel. L’on voit arriver au galop l’artillerie de la Garde, et cette formidable batterie jouer à mesure qu’elle se forme. Quarante et quelques pièces sont déjà dans le feu. Tous les villages (celui de Rausdorf) où sont les ambulances, excepté, brûlent ou commencent à brûler. Ce spectacle vraiment magique inspire d’autant plus d’intérêt, qu’il surpasse de beaucoup ce que, par ouï-dire, l’on pourrait en attendre. L’on se croit sur les lieux et l’illusion serait complète, si, par quelques arrangements faciles, on cherchait à y réunir le bruit confus du canon, de la mousqueterie et les cris plaintifs de tant de blessés que l’on voit étendus ou passer devant soi.

Les détails de cet immense tableau paraissent tous en grandeur naturelle. Tel est l’effet merveilleux de la perspective. Les tourbillons de flamme et de fumée des villages en plein incendie, le mouvement des corps de troupes et des soldats épars, les scènes pitoyables d’un champ de bataille durant quarante-huit heures, les blessés enflammés par les obus, qui brûlent autour des cadavres et des agonisants, le spectacle des troupes engagées, où l’on croit voir du mouvement et apercevoir des brèches nouvelles chaque fois qu’on y reporte les yeux, leur désordre bien ordonné, les bouffées roulantes des fumées de canons dont on croit voir le recul, la teinte argentine et légère des fumées des feux d’infanterie, la poussière roussâtre dont tous les corps en mouvement sont environnés, tout, même les boulets qui sillonnent ce champ de carnage, et dont on croit entendre le sifflement et suivre des yeux les rapides ricochets, tout, dis-je, donne à ce tableau un caractère de vérité incroyable, dont l’illusion, bien loin de s’affaiblirent le détaillant, croît et se fortifie, au contraire à mesure que l’on s’en occupe davantage. 

Ajoutez à cela une perspective admirable et qui s’étend du côté de la Hongrie à plus de vingt-cinq lieues, une fidélité scrupuleuse, dit-on, dans le dessin du paysage, un coloris naturel, un ciel d’une transparence admirable, une teinte vaporeuse qui règne et plane sur le champ de bataille sans l’obscurcir, un dessin très correct des figures, et l’on aura encore une idée bien faible de ce spectacle.  

PROMENADE SUR LES BOULEVARDS. 

 Mes occupations ont traîné aujourd’hui jusqu’à quatre heures. Mon compagnon, en revanche, a couru la ville dès le matin. Nous nous retrouvons à quatre heures et demie pour dîner chez Frascati, très joli jardin sur les boulevards, forts à la mode il y a peu d’années et totalement délaissé depuis quelque temps. Nous n’y trouvons qu’un groupe d’Anglais, prisonniers sur parole, qui viennent sans doute ici en faveur de la solitude qu’ils sont sûrs d’y trouver. Nous dînons bien et courons ensuite les boulevards, promenade toujours nouvelle et charmante, dont les détails variés ne cessent de nous intéresser. On y reviendrait cent fois, on y verrait toujours des objets nouveaux. Ce n’est qu’aujourd’hui, par exemple, que nous remarquons ces magasins d’oiseaux vivants, où depuis le serin jusqu’au cygne, la gent emplumée compte de nombreux représentants. Des faisans, des pigeons rares, et de fort belles oies d’Amérique font ménage ensemble, c’est ici que nous voyons et examinons avec complaisance les premières perdrix françaises : elles nous donnent l’avant-goût de celles que nous espérons voir bientôt en rase campagne. 

TIVOLI. 

 A huit heures, nous quittons les boulevards pour nous rendre au jardin de Tivoli (rue Saint-Lazare), où pour 6 heures une fête charmante nous attendait. Les premiers pas que l’on fait préparent l’imagination à un « spectacle féérie ». Il fait obscur. On entend, sans la voir, une assez bonne musique. L’entrée est décorée de fleurs et de beaux orangers. Les ombres de la nuit, une faible lumière, rendent cette entrée mystérieuse : on devine à peine les objets, néanmoins, le parfum des fleurs vous indique un jardin. Peu à peu, le théâtre s’agrandit, on a quitté la faible lumière, et on se trouve au milieu d’une société assez choisie et nombreuse, qui se promènent de tous côtés dans les allées du vaste jardin, illuminé avec goût de lampions de couleurs variées. Des guirlandes de feux tiennent les arbres décorent la verdure et la rendent brillante. Sous ces feuillages étoilés, il règne juste assez de clarté pour reconnaître son monde. Mon ami, quoique myope, voit enfin ce que depuis longtemps, disait-il, il avait cherché vainement : des jolies femmes. Mais à son grand déplaisir, il s’aperçoit aussi en même temps, que les hommes sont grands, qu’ils sont beaux et il n’aime pas laisser croître dans son esprit ces Parisiens, dont il avait eu jusqu’ici une si petite opinion. Nous circulons au milieu des préparatifs de tous genres, passant d’un spectacle, d’un bosquet à un autre. Nous nous arrêtons avec la foule devant le célèbre Olivier, escamoteur fameux, dont les tours surprenants, ainsi que ceux de ses automates, nous intriguèrent beaucoup. Nous poussons plus loin : ici, c’est un bal, là un grimacier. Dans le lointain, on entend un concert. Nous approchons, mais avant que d’y arriver, nous rencontrons mille détails nouveaux : une grande optique, un grand microscope, etc., etc. Des couples heureux, mais fugitifs, traversent çà et là. On croit les suivre, mais bientôt les lumières plus rares et leur faible clarté en font perdre la trace ; on se trouve dans les bosquets mystérieux de Cythère et l’œil indiscret n’y doit pas pénétrer. Nous revenons donc sur nos pas, et voyons un rassemblement très nombreux qui s’est formé autour d’un tréteau. Ce sont des danseurs de corde, dont on admire l’agilité successivement éclipsée par ceux qui les suivent. Mademoiselle Pachy et un très joli danseur paraissent et viennent surprendre par leur adresse, leur aplomb et leurs grâces. Jamais je n’avais encore vu dans ce genre quelque chose qui s’en approche. Le saut périlleux est exécuté sur la corde, en avant et en arrière, sur un seul pied. Je n’y conçois rien. Pendant  qu’on les admire, un coup de canon se fait entendre. Un ballon de feu se lève dans les airs avec rapidité ; il plane sur Paris : chacun le suit de yeux et fait ses conjectures sur ce qu’il va devenir. Mais avant qu’on l’ait perdu de vue, la détonation d’un artifice qui éclate près de là, a détourné subitement l’attention. On se trouve tout à coup au milieu des étoiles romaines qui s’élèvent de tous côtés. Les feux augmentent, le spectacle s’agrandit : on voit la Pachy, deux étendards à la main, mesurer des yeux une corde, qui, partant de terre s’élève et conduit au sommet d’un temple de plus de cinquante pieds de hauteur. Elle s’élance sur le rapide sentier ; à l’instant, les feux redoublent ; de tous côtés, ils jaillissent sur elle ; on la croit dans le danger le plus imminent. La courageuse Pachy monte avec intrépidité : ses étendards saluent la foule, la foule lui répond par des fanfares et des cris redoublés. La musique, les trompettes, mille coups de feux qui partent et brûlent autour d’elle rendent cette scène charmante et d’un véritable intérêt. Au milieu des fracas de cette brillante ascension, la Pachy est arrivée au sommet de son temple. Au même instant, l’édifice, embrasé par sa main, présente à l’œil étonné une vaste et superbe illumination. Ce moment, je ne l’oublierai jamais, est du plus grand effet. La Pachy suspendue dans les airs, au milieu des feux pétillants qui semblent devoir la dévorer, les traverse avec calme et redescend en triomphe. Ce moment fait trembler pour elle le spectateur nouveau et non prévenu. Elle arrive enfin à travers les flammes, et pendant que l’air retentit des cris de joie mille fois répétés, et au moment où l’on croit le spectacle fini, une détonation effroyable fait tourner les têtes du côté opposé. C’est un volcan qui s’est ouvert tout à coup au sommet d’une colline, et qui vomit des feux de toutes couleurs. Cette transition subite et d’un à-propos admirable produit le plus grand effet : tout à l’heure, c’étaient des feux brillants et d’une blancheur éblouissante ; ici, c’est au contraire la sombre et menaçante rougeur d’une lave brûlante. On la voit se former au milieu des éclats souterrains, pendant près d’un quart d’heure, et détruire enfin dans ses torrents le simulacre d’Herculanum. Voilà, en abrégé, ce que nous venons de voir dans ces lieux enchanteurs. Le silence qui a succédé à ce beau tintamarre nous permet de sentir que nous avons faim et soif. Nous passons un quart d’heure au café et cherchons enfin la sortie du jardin. Mais avant d’arriver à l’issue, deux voix d’homme, délicieuses, qui partent d’un kiosque de verdure, arrêtent nos pas. Leur chant mélodieux semble être l’adieu de l’entrepreneur de la fête. Nous l’écoutons un bon moment, et quittons enfin ces lieux, bien satisfaits de tout ce que nous venons d’y voir. Nous conserverons longtemps, May et moi, le souvenir de cette agréable, dont les détails, les variations multipliées, et surtout l’à-propos de transition et des grands coups de théâtre, ne laissaient rien, absolument rien à désirer. Et tout çà pour 6 francs. 

SPECTACLE DE M. PIERRE. 

Un bon dîner chez M. d’Hauteville, auquel je ne peux pas faire honneur comme je l’aurais voulu, me fait aller au faubourg du Roule, à cinq heures et je termine cette journée au spectacle de M. Pierre, qu’on nous avait conseillé d’aller voir une fois.  Ce divertissement  nouveau et singulier, du genre des ombres chinoises, représente, dans des tableaux mouvants coloriés, des scènes vivantes, des ports de mer, des villes, des orages, etc., etc. Vous voyez des eaux couvertes de bateaux, de vaisseaux, qui vont à rames et à pleines voiles. Des chasses à courre et au tir- celle du canard, entre autre, est admirable. Des ponts, des chaussées sont animés de voyageurs à pied et en carrosse, de chariots d’artillerie, de troupes de toutes armes. Tout cela va et vient dans tous les sens et sans confusion. Même le bruit du roulage est imité à s’y méprendre. Le tableau du coucher du soleil est frappant. Dans l’orage, on voit les nuages changer peu à peu de nuances et de formes, les éclairs, le tonnerre sont imités au mieux. La foudre éclate sur un vaisseau battu par la tempête et y met le feu ; le navire s’échoue sur un écueil, ajoutant au péril un degré supplémentaire. Une chaloupe vient heureusement en secourir les passagers, etc.etc. Tout cela qui, au récit, ne paraît être qu’un jeu d’enfant, mérite d’être vu et l’on ne quitte pas M. Pierre sans applaudir à son spectacle et à la modestie avec laquelle il le produit. Mais je n’y retournerai plus : car, outre que cela n’est bon que pour une fois, j’en eus les yeux abîmés. 

LES TUILERIES. 

Nous profitons aujourd’hui d’un moment favorable pour voir les appartements du château des Tuileries. J’avais déjà vu plusieurs pièces du Palais avant la revue ; mais le grand mouvement de ce jour-là avait entièrement absorbé mon attention et l’avait détournée des objets purement et simplement matériels. Au 10 août 1792, le sang coulait dans tous ces appartements. Aujourd’hui, ils étonnent par leur richesse et leur magnificence. Nous parcourons successivement ceux de l’Empereur, de l’Impératrice, les salles du lit, du trône, des spectacles, la galerie de Diane, etc., etc. Tout ce que les arts réunis produisent de plus somptueux et de plus galant, se voit au pied de la souveraine dans ses appartements. Dans la salle du lit est la superbe toilette dont Paris lui a fait hommage : rien n’égale le goût et la beauté de cet ouvrage-là. Elle consiste en une psyché d’une élégance parfaite, une table à toilette, avec un miroir tournant, deux vases ou bassins sur des trépieds, un cabriolet et différents accessoires, tels que vases, cassolette, aiguières, etc., etc., en or et vermeil. 2 224 marcs d’argent sont affectés à cette bagatelle, pour laquelle Thomire a fourni un mémoire de 574 000 francs. Le lit, en velours cramoisi, frangé et brodé en or, les meubles de tous les appartements où l’or, le velours, les gobelins, les porcelaines les plus précieuses sont étalés, forment un assemblage de richesse fatigant pour les yeux et difficile à décrire. Il règne néanmoins un caractère différent dans les appartements de l’Empereur que dans ceux de l’Impératrice. Dans les premiers, les emblèmes sont guerriers ; dans le dernier, en revanche, tout y respire le bon goût et la magnificence. La Grande Galerie dite « de Diane » est ornée des plus riches Gobelins. On y voit aussi de grands tableaux militaires, dont les campagnes de Bonaparte ont fourni les sujets. Un des plus frappants, par son effet, est le « Bivouac d’Austerlitz », peint par Lejeune. Dans la Salle des Maréchaux, je considère à mon aise, les bustes, les portraits en pied des maréchaux d’Empire morts et vivants. Autant que je peux en juger, ils sont très ressemblants. La tournée que nous venons de faire en deux heures suffit à peine pour bien visiter l’intérieur d’un palais qui a quatre cent vingt pas de long sur quarante de large. 

LA SAVONNERIE DE PASSY. 

A deux heures, nous allons à la Manufacture de la Savonnerie [Cet établissement, fondé en 1627, fut installé à Chaillot jusqu’en 1826, date à laquelle elle fut réunie à la Manufacture des Gobelins. Elle se trouvait approximativement à l’emplacement de l’actuel palais de Tokyo], où se font les tapis en laine pour l’Empereur. Cette manufacture travaille à l’instar de celle des Gobelins, avec la seule différence que l’ouvrage n’est pas à l’envers et que le modèle n’est pas derrière l’ouvrier, mais droit au-dessus de lui. Tous ces tapis sont veloutés : celui auquel on travaille depuis deux ans et demi est magnifique, tant par la grandeur du dessin que par l’exécution et la vivacité des couleurs. Il coûtera 50 000 francs. Que d’argent pour une natte ! A peu de distance de l’emplacement de cette manufactue  est la Grande pompe à feu qui fournit de l’eau au quartier de Chaillot [fondée en 1781 par les frères Perrier, elle fonctionna jusqu’en 1900. Elle se trouvait tout près de la place de l’Alma. L’actuelle rue des Frères-Périer a été percée sur son emplacement]. La vapeur d’eau fait jouer un immense piston, qui, à chaque coup, aspire douze cents bouteilles d’eau de Seine. Cette eau est élevée et conduite jusque sur une hauteur qui la met de niveau avec le quartier qu’elle doit abreuver, où elle se distribue par plusieurs canaux. Le tube dans lequel le piston joue est un immense cylindre de fer, qui pèse quatre cents quintaux [400 Kg]. Il y en a deux afin de prévenir toute suspension en cas d’accident. On se sert de houille pour chauffer l’eau. La force de la vapeur est incroyable : renfermée hermétiquement dans un grand vase, elle fait monter et descendre un piston, dont l’action prodigieuse augmente en raison de la grandeur de la machine. Il y en a vingt-neuf d’identiques à Paris, mais celle-ci est la plus considérable de toutes. Au surplus, ce procédé, dû aux Anglais, n’est point encore généralisé ici. Le puits de Bicêtre, les bains de la Seine marchent encore à bras d’hommes, ou par le moyen de chevaux, ce qui est plus lent et plus coûteux. Après avoir vu la puissante machine qui donne à Paris des eaux sales et dégoûtantes, nous allons directement à l’établissement formé depuis peu, auprès de Notre-Dame, pour la dépurer et la clarifier. Traversant d’abord une quantité d’entonnoirs horizontalement couchés et dans lesquels sont des éponges, cette eau trouble et jaunâtre passe ensuite par des ouvertures nombreuses, bouchées aussi avec des éponges, et coule dans de grandes caisses où il y a cinq couches de grès et de sable de grosseur et de finesse différentes. Entre la deuxième et la troisième couche, il y en a une de poudre de charbon. C’est en sortant de ces caisses que l’eau distillée, parfaitement pure et claire comme de l’eau de roche, coule dans de grands réservoirs, d’où soixante chevaux, entretenus par les entrepreneurs la distribuent aux abonnés. La voie coûte 2 sols et ½ à ceux qui ne sont pas abonnés, et seulement 2 à ceux qui le sont. Il ne manque que la fraîcheur à cette eau, mais on peut lui donner cette qualité à très peu de frais, vu la grande abondance de glace que l’on trouve en toute saison à Paris.  

« LE PASSAGE DU SAINT-BERNARD ».

Le soir, nous allons aux Jeux Gymniques, boulevard Saint-Martin, spectacle subalterne qu’il est bon de voir une fois. Ce sont des pantomimes, des vaudevilles, etc. dans l’une des pièces qu’on donne ce soir, « La Petite Guerre », on est frappé de l’étonnante vitesse des métamorphoses de Seymour, cela semblait tenir du prodige. « Le Passage du Saint-Bernard », par l’armée de réserve, présentait de jolies décorations. Le déblaiement des neiges, les rondes des chiens et l’aspect du couvent étaient bien. Mais ce qui devait le plus surprendre, dans cette pièce, était la ressemblance frappante de l’acteur, qui jouait le rôle du premier Consul, avec Bonaparte lui-même : taille, grosseur, maintien, coup de physionomie, attitudes, manières, en un mot, tout y était au plus naturel. L’Empereur, en ayant entendu parler, voulut un jour en juger par lui-même. Il se rendit au spectacle (sa loge conserve encore en souvenir la décoration très simple qu’on y fit) et il en fut si satisfait qu’il envoya le lendemain 600 francs à l’acteur pour, dit-il, « se laver les mains qu’il avait assez sales ». 

LE « COSMORAMA ». 

Ce soir nous allons au Palais-Royal, voir d’abord le « Cosmorama », qui, sous ce nom boursouflé, ne présente au spectateur intrigué qu’une grande optique où, pour  30 sols nous faisons une petite promenade dans les ruines de Palmyre, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome et dans quelques autres monuments grecs et romains. Ce voyage dura dix minutes et nous quittâmes bientôt ces ruines fantastiques, pour rejoindre en tout bien tout honneur les ruines ambulantes du jardin, et pour faire ensuite un brin de cour à la beauté du Café des Milles-Colonnes [allusion à l’épouse de M. Romain, propriétaire de ce célèbre établissement se trouvant au n°36 de la Galerie de Montpensier. Walter Scott en personne fit partie des admirateurs de la « Belle Limonadière »], où un punch à la glace délicieux, le spectacle du monde qui se renouvelait sans cesse nous retint, au milieu d’une illumination éblouissante, jusqu’à l’heure où j’aime à me coucher. Nous rentrâmes à pied et même assez difficilement, n’ayant pas trouvé le chemin direct de notre gîte. 

L’ATELIER DE THOMIRE. 

Pour avoir une idée du luxe qui règne dans les grandes maisons de Paris, il faut aller voir quelques magasins de meubles. Quoi que nous eussions vu celui de MM. Jacob et Desmalter, nous voulons encore allez chez Thomire [Pierre-Philippe Thomire, 1751-1843, un des plus extraordinaire bronzier de l’époque], parce que c’est lui qui a fourni la toilette de l’impératrice Marie-Louise. Ce magasin, situé rue Taitbout [peut-être au n°41], l’emporte sur celui de Jacob en magnificence. Il est impossible de décrire ; il faut voir ces meubles, ces pendules, cheminées, candélabres, secrétaires, tables, etc., etc., en malachite, porphyre, marbre et bronzes dorés. On ne peut se faire une idée de la beauté, du fini, de la richesse de des ouvrages. M.Thomire nous fit remarquer la présence d’une grande table ronde, portée par un pied de bronze à l’antique, assortie de deux urnes, de deux candélabres et d’une pendule, le tout en malachite richement décoré en bronze doré. Il avait fourni ces ouvrages à un prince souverain (qu’il ne voulut pas nommer) : ce prince s’en dégoûta d’abord et les laissa pour la valeur intrinsèque de la matière, qui était de 150,000 francs : qu’on juge du prix de la façon. Fabricant de la magnifique toilette que Paris a donnée à Marie-louise, M.Thomire nous dit, qu’ayant été obligé de brusquer cet ouvrage qui proprement eût exigé des années de travail, il avait nuit et jour employé trois cents ouvriers pour arriver à en venir à bout en tris mois. On ne conçoit pas, en voyant tous ces meubles, qu’il soit possible de pousser plus loin le luxe effréné, devenu ruineux, par l’instabilité du goût et l’esprit inquiet de changement qui calcule sans cesses de nouvelles formes. Le suprême bon ton entraîne tout sous le char de la mode : peu que ces princes, ces généraux, ces financiers et leur imitateur en soient écrasés. Qu’ils sont pauvres ces riches dans leur magnificence, pensais-je, en sortant de là, pour chercher chez Hardy un modeste dîner. 

MONTMARTRE. 

Nous remontons en carrosse jusqu’au pied de Montmartre ; nous en gravissons la hauteur à pied. Arrivés au sommet, nous allons tout droit au télégraphe, d’où l’on découvre une vue superbe. C’est ici que l’on prend une idée juste de l’immensité de Paris et de la richesse de ses environs. La plaine se présente ici dans toute son immense étendue. On découvre tout autour de soi une telle quantité d’habitations, et la distance de l’une de l’autre est si petite, que l’on croit voir, non la campagne, mais les faubourgs de la ville se prolonger à l’infini et se perdre à l’horizon. Je n’oublierai jamais ce coup d’œil, dont une indisposition ne me permit pas de jouir au gré de mes désirs. L’air était frais et on le sent au sommet d’un télégraphe. Celui-ci pendant que nous y étions, était en grande activité de correspondance avec la Hollande : chose vraiment bien ingénieuse et bien simple, que nous considérerions avec beaucoup de plaisir. Montmartre étant couvert de moulins à vent, j’allai les examiner parce que je n’en avais jamais vu.  On voit aussi sur cette colline calcaire, d’immenses plâtrières, qui fournissent tout le plâtre qui se consomme à Paris.

De ces moulins à vent, on plonge directement sur les travaux du Faubourg Montmartre, où s’élèvent les nouveaux abattoirs qui délivreront l’intérieur de la ville d’un spectacle odieux [ces abattoirs se trouvaient sur l’actuel boulevard Rochechouart. Ils occupaient la partie nord de l’avenue Trudaine. Achevés en 1818, il fonctionnèrent pendant près d’un demi-siècle]. A droite, dans la rue des Martyrs, et à gauche, le long du canal de l’Ourcq, depuis la barrière de La Villette jusqu’à la Seine, on distingue plusieurs ouvrages entrepris, et une multitude d’ouvriers qui les poussent avec activité. Ici, c’est un nouvel égout voûté de quinze pieds de large sur neuf de haut. Là, c’est la jonction du bassin avec la rivière qui s’opère à grands frais et c’est la même chose dans tous les quartiers de Paris.

Assurément, Bonaparte doit trouver des amis dans la classe ouvrière, car le nombre de ceux auxquels il procure du pain est immense. «  

 KARL DE LUTERNAN. 

                                                                                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

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( 10 juin, 2019 )

Un inédit du baron FAIN: le voyage d’AUSTERLITZ (Septembre 1805-Janvier 1806).

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Agathon-Jean-François FAIN (1778-1837), attaché aux bureaux de Maret par Napoléon qui l’avait remarqué à ceux de la Convention et du Directoire, devenu en 1806 secrétaire-archiviste de l’Empereur, puis son premier secrétaire à la place de Ménéval de 1813 à l’Abdication comme aux Cent-Jours, entre temps nommé baron et maître des requêtes, mort grand officier de la Légion d’honneur, a publié sous la Restauration des « Manuscrits » qui constituèrent à l’époque les premiers documents historiques émanant de la Chancellerie impériale[citons ceux de « 1812 » , de « 1813 » et de « 1814 », publiés sous la seconde Restauration]. Ses « Mémoires », édités par ses arrières-petits-fils en 1908 [parus chez Plon], sont le témoignage le plus précieux et le plus révélateur des méthodes de travail. Mais à côté du haut fonctionnaire, il est attachant de découvrir l’homme. 

Marcel DUNAN   

Témoignage publié dans la « Revue de l’Institut Napoléon », (janvier-avril 1952)  

Comme on peut le voir, Fain a rédigé ce « Journal » à l’intention d’une femme. Est-ce son épouse ? Une sœur ou une parente ? Rien ne l’indique. Le napoléonien d’aujourd’hui se doit de savoir que les excellents « Mémoires » du baron Fain, publiés chez Plon en 1908, la première fois, ont été réédités en 2001 chez Arléa (Présentation et notes de Christophe Bourachot). 

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Strasbourg, le 7 vendémiaire, an XIVL’Empereur est parti ce matin pour l’armée.

Nous avons de notre côté effectué le passage du Rhin, mais bientôt après, en gens qui savent vivre, nous avons repassé le fleuve pour nous rapprocher  du dîner. 

Strasbourg, le 16 vendémiaire. L’Empereur est déjà à plus de soixante-dix lieues de nous. Nous prenons un avant-goût de l’Allemagne en ne quittant pas le théâtre allemand. 

Strasbourg, le 19 vendémiaire. Je viens de faire visite à Mme de Lavalette qui est ici avec l’Impératrice ; elle m’a dit mille choses aimables pour toi. Le froid et le mauvais temps ont remplacé ici le petit été qu’on nous avait ménagé pour notre arrivée ; adieu les promenades ! La guerre est vivement allumée et l’on se bat ferme.

D’après les premières manœuvres, il y a des connaisseurs qui pronostiquent déjà que l’Empereur sera encore plus étonnant dans cette campagne que dans les précédents. Les chevaux pris sur l’ennemi commencent à arriver : pour trois louis, on peut avoir un bon cheval. 

Strasbourg, le 28 vendémiaire. Au moment où j’y pensais le moins, on m’a reçu maçon dans une loge qui suit la cour. Les banquets et les séances maçonniques nous donneront-ils quelques distractions ? 

Strasbourg, le 30 vendémiaire. Nos loges se succèdent sans interruption : hier nous avons reçu Mme de Lavalette. Vendredi nous aurons la loge présidée par l’Impératrice elle-même.

Maintenant nous sommes tous maçons jusqu’au petit Joanne. 

Strasbourg, le 3 brumaire. Nous sortons d’une fête charmante que la Loge vient de donner à l’Impératrice. Le banquet était très bon et pour les maçons, c’est tout.

L’esprit est bien aussi quelque chose, aussi Etienne a-t-il su égayer la fête par des couplets très jolis. Nous nous faisons désirer : nous étions invités hier au bal chez l’Impératrice, mais nous n’avons pas pu y aller. 

Strasbourg, le 4 brumaire. L’ordre est enfin venu de nous rendre à Munich en Bavière. Le courrier est arrivé ce soir et nous partons cette nuit. Je t’écris à la hâte au milieu des embarras d’un déménagement si précipité. Au surplus l’armée va si vite que quand nous serons à  Munich, nous nous trouverons encore sur les derrières, comme nous étions à Strasbourg. 

Munich, le 8 brumaire. En quittant Strasbourg nous avons d’abord traversé toute la Souabe ; nous avons vu successivement les jolies villes de Rastatt et de Stuttgart et après avoir tourné la fameuse Forêt Noire, nous sommes arrivés à Ulm où  huit jours auparavant, trente mille autrichiens avaient mis bas les armés.

Les routes autour de cette ville étaient encore jonchées de fusils autrichiens et de casquettes. Enfin, après trois jours et trois nuits de route, nous sommes entrés dans cette belle capitale de la Bavière : mais l’Empereur n’y était déjà plus.

Il courait après les Russes qui venaient de se présenter pour dégager les Autrichiens. M. Maret dans son ardeur s’était lancé tout seul à la suite du quartier-général ; nous autres, qui restons ici sans trop savoir ce que nous allons devenir, nous sommes provisoirement recueillis chez M. de Talleyrand… 

Munich, le 11 brumaire. Il faut partir. Nous étions pourtant dans un bien bel hôtel à Munich, mais nous le quittons avec bien de l’empressement pour nous rendre à Braunau en Autriche où M. Maret est déjà. Nous allons y coucher sur la paille et nous y portons notre pain : belle perspective ! 

Braunau, le 16 brumaire. Nous allons marcher aujourd’hui et demain sur la route de Vienne. Nous devons être après-demain à Lintz. Nous venons de traverser la Bavière ; nous sommes en Autriche au milieu de l’armée. Ta dernière lettre m’a été remise au moment où nous étions embourbés et où je poussais à la roue pour gravir une haute montagne.

Nous n’avons pu arriver jusqu’ici qu’en forçant de pauvres paysans à nous fournir onze chevaux par voiture et nous leur avons fait faire vingt-deux lieues sans dételer. La poste n’a plus de chevaux, à la guerre comme à la guerre ! Tout cela est un peu différent de nos manières de Paris. 

Lintz, 18 brumaire an XIV. Comme nous arrivions dans cette ville, l’armée en partait pour aller en avant. L’Empereur est déjà au couvent de Moelk et l’on prétend que notre avant-garde est à Saint-Hippolyte, à seize lieues de Vienne. Nous allons nous dépêcher d’expédier la besogne que l’on nous a laissée ici et nous partirons aussitôt après pour aller rejoindre le quartier-général. Depuis que nous avons quitté Munich notre marche est tout à fait militaire.

On va au pas ; deux chasseurs d’escorte protègent nos voitures, ils ont la carabine au poing ; viennent ensuite les deux berlines tirées par des chevaux de paysans mis en réquisition ; à la portière du Ministre est le maréchal-des-logis qui commande l’escorte, et derrière les voitures sont nos chevaux de selle bien équipés, avec les pistolets chargés dans les fontes et tout prêts pour être montés par nous si nous avions quelque sujet de quitter nos voitures.

La marche est fermée par une charrette de paysans qui porte nos plus gros bagages, nos vivres et le fourrage des chevaux. C’est ainsi que nous cheminons à travers des villages pillés et presque déserts ; à la couchée nous jetons des matelas sur le carreau et nous par-dessus. Voilà quatre jours que je n’ai quitté ni bottes ni éperons sans être trop fatigué ; tout cela est très supportable et je me porte à merveille ; pour achever le tableau au risque d’être grondé, je te dirai que je fume la pipe comme un caporal et que j’ai laissé pousser mes moustaches.

Aujourd’hui, nous logeons chez l’Evêque de Lintz ; il y aura plus de cérémonies et je coucherai entre deux draps. 

Enns, près Moelk, 20 brumaire an XIV. Nous cheminons toujours sur la route de Vienne. Un courrier passe et je lui glisse ce billet. 

Du Palais de Schönbrunn, près Vienne, 24 brumaire. Depuis quatre jours, nous n’avons pas couché dans une maison habitée. Tous les villages de la route sont déserts, ni fourrage, ni pain. Le soir à défaut de logement on bivouaque dans la voiture.

Voilà la vie que nous menons depuis huit jours. Hier, nous n’aurions pas soupé si les chasseurs de l’escorte n’avaient pas été enlever un moutons à deux lieues de la route. Le cuisinier eut à tirer pour nous des côtelettes et un gigot, le reste a fait faire bombance à la caravane. Mais enfin dieu soit loué ! Le désert est passé ! Et nous voici dans la terre promise, nous sommes à Vienne.

C’est-à-dire l’armée y est, mais nous on nous retient à la porte. L’Empereur s’est arrêté dans le palais d’où j’écris, qui est loin de Vienne comme l’Ecole Militaire l’est loin de Paris [cette institution se trouvait à l’époque hors des murs de la capitale], et nous y voilà casernés à notre grand regret.

Si je parviens à m’échapper, je ne manquerai pas d’y aller fourrer le nez comme les autres. 

Vienne, mardi 28 brumaire an XIV. L’Empereur ayant quitté Schönbrunn pour aller battre les Russes, rien ne nous retient plus dans ce [illisible], et nous avons fait aussitôt notre grande entrée à Vienne. On nous attendait dans le Palais impérial, on nous a logés dans les petits appartements de l’empereur et c’est moi qui a l’honneur de coucher dans son lit.

Vienne est une ville superbe, cinq grands théâtres y sont ouverts tous les soirs. 

Vienne, 2 frimaire an XIV. L’Empereur a repoussé les Russes jusque sur l’extrême frontière de  la Moravie. On parle de son retour et alors il nous faudra quitter Vienne pour aller monter la garde au triste château de Schönbrunn, nous sommes pourtant fort bien ici. L’empereur d’Autriche nous fait servir une table qui est commune aux deux ministres, MM. de Talleyrand et Maret, et à leurs secrétaires. Nous vivons donc ainsi tous ensemble et les soirs nous allons au spectacle ; les loges de l’empereur d’Autriche nous y sont toujours réservées.

Une chose à remarquer, c’est que les viennois en signe de tristesse s’abstiennent de fréquenter les lieux publics ; il n’y a que des Français au parterre. 

Vienne, le 8 frimaire. On parle beaucoup de négociation. Il faut espérer qu’on finira par s’entendre, et que cette campagne la plus brillante sera en même temps la plus courte. En attendant nous tuons le temps, le matin à voir les établissements de la ville et le soir à courir les spectacles. La troupe la plus savante est bien certainement la troupe italienne. Nous avons rencontré ici trois talents plus forts que ce que nous avons pu entendre en Italie : Crescentini, Mme Botta et Mme Canepi.

Tout cela est fort beau, mais le théâtre du Boulevard qui ne représente que des mélodrames [illisible] la pantomime est de tous les pays et j’entends au moins quelque chose à cette langue-là. T’ai-je marqué que j’avais trouvé ici le marin Grivel qui vient manœuvrer sur le Danube ? Ma patience commence à se lasser cette bureaucratie vagabonde. Voilà trois ans que je vis sur les grandes routes ; c’est assez pour ma part, et je commence à devenir trop vieux pour n’être que l’aide de camp d’un Ministre. 

Vienne, le 11 frimaire. Nous sommes toujours ici dans la même manière de vivre. Cependant les négociateurs qui arrivent vont faire prendre à nos dîners un apparat plus imposant ; ils viendront tous les jours manger à la table de nos ministres. 

Vienne, le 15 frimaire. L’Empereur vient de remporter une victoire signalée sur les Russes à trente-six lieues d’ici. Il paraît que les ennemis sont dans une déconfiture complète. Les deux empereurs d’Autriche et de Russie étaient en personne à la bataille. 

Vienne, le 15 frimaire. La grande victoire est déjà suivie d’un grand avantage. L’empereur d’Autriche est venu voir le nôtre aux avant-postes. Il a obtenu qu’on ne se battrait plus et qu’on laisserait les Russes retourner chez eux.

Ainsi il y a déjà armistice et M. de Talleyrand vient de partir à l’instant pour aller achever le traité.

T’ai-je dit qu’à vienne l’on ne connaissait plus l’argent ? Le commerce ne s’y fait plus qu’avec du papier et nous autres Français nous sommes tout étonnés de nous retrouver au temps des assignats. 

Brünn, le 19 frimaire. J’ai été hier sur le champ de bataille. Quel triste, quel horrible spectacle ! Voilà huit jours que l’on enterre [les morts] et la plaine est encore couverte de cadavres. Cette plaine a plus de quatre lieues de gauche à  droite. Nous l’avons parcourue à cheval et nous avons été ensuite dîné à Austerlitz, petite ville qui donne son nom à la bataille.

J’ai ramassé sur le champ de bataille un plumet noir des chevaliers-gardes et un livre de prière tartare. Je les rapporterai comme trophées et souvenirs du premier champ de bataille que j’ai eu sous les yeux. Puisse-t-il être le dernier ! On assure que l’Empereur retourne demain à Vienne. 

Schönbrunn, le 26 frimaire. Nous ne savons pas encore si la paix se fera. Les allemands sont si longs à tout qu’il faudra peut-être attendre quinze jours pour en tirer un oui ou un non… 

Münich, le 3 janvier 1806.  Je pouvais partir l’un des premiers ; je ne l’ai pas fait, pour montrer du courage jusqu’au bout et faire bien les choses jusqu’à la fin ; mais c’est mon dernier effort et la Secrétairerie d’Etat ira désormais se promener sans moi. 

Münich, le 7 janvier 1806.  Sais-tu qui nous accroche ici ? C’est le mariage du Prince Eugène avec la demoiselle de Bavière [la princesse Catherine de Würtemberg]. On nous fait faire ici les fonctions de notaire et de greffier de l’état-civil, çà me vaudra une petite tabatière sur laquelle il y aura de la poussière de diamant que tu gratteras ; voilà tout ce que je peux te dire sur la cause de notre ennuyeux retard. 

Münich, le 13 janvier 1806.  A quoi bon t’écrire ? Si je pars, j’irai plus vite que ma lettre, oui, mais il faut faire de la contrebande et sous ce respectable cachet, tu trouveras trois robes anglaises. Stuttgart, capitale du royaume de Würtemberg de nouvelle fabrique, le 19 janvier 1806. 

Encore trente-cinq lieues et nous serons en France. Quand le nouveau roi nous aura fait tous ses remerciements, nous ne nous arrêterons plus, et le 25 ou le 26 janvier, au plus tard, nous serons à Paris. 

Baron FAIN. 

 

 

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( 15 mai, 2019 )

« MEMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (1)

CesMG mémoires furent publiés la première fois en 1928 (Agen, Saint-Lanne, Libraire), sous les auspices d’un érudit local le Chanoine Durengues (1860-1948), du diocèse d’Agen. Ce texte figure dans la « Nouvelle bibliographie critique des mémoires sur l’époque napoléonienne » de Jean Tulard (Droz, 1991, épuisé), sous le n°662.   

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Quelques Marmandais se rappellent encore d’ un bon et digne vieillard, qui, malgré le peu de lustre de sa condition et de ses fonctions, était l’objet, en son temps de la sympathie universelle. Il était né à La Couronne, commune de Marmande, le 6 prairial an II (25 mai 1794). Par ses nom et prénom, Michel Guerre, il semblait doublement prédestiné à la carrière des armes. De fait, à dix-huit ans, par un bonheur inespéré, il entrait de plain-pied dans la Jeune Garde. En Russie, en Allemagne, dans l’immortelle campagne de France, la Grande-Armée le compta parmi ses meilleurs soldats. Il ne fallut rien moins que Waterloo pour l’arracher lui aussi à la gloire et le ramener à jamais dans ses foyers. Quelle tristesse pour lui d’être venu si tard en ce moment où les lauriers étaient coupés ! Il exerça la modeste profession de filasseur lorsqu’il se maria, le 14 novembre 1815. Il détint, dans la suite, une parcelle de l’autorité publique, soit comme agent de police, soit comme gardien-chef de la maison d’arrêt dans sa ville natale. Le 9 juillet 1881, il s’éteignait doucement, emportant dans la tombe l’estime et les regrets de ses concitoyens. Michel Guerre avait eu l’idée d’écrire ses Mémoires non pour le public mais pour l’édification des siens. Ces Mémoires, rédigés par un illettré, sans aucun souci de la grammaire et même de l’orthographe, ne laissent pas de présenter une certaine valeur documentaire. Sans doute, il s’y trouve des récits de bataille qui ne supportent pas le contrôle de la critique. Mais, outre qu’on y saisit sur le vif, la formation des légendes dans les milieux populaires, que de menus détails et de scènes vécues on y peut relever, que dédaigne forcément la grande Histoire, qui offrent cependant un réel intérêt ! On y a surtout comme la vision directe de l’âme d’un simple troupier de l’Empire, de cette âme qui entre, non moins que le génie de l’incomparable chef, dans l’édifice de l’épopée napoléonienne.

 Chanoine DURENGUES.

 

On était aux premiers jours de l’année mil-huit-cent-douze. La guerre avec la Russie paraissait imminente. Pour renforcer ses armées affaiblies par ses victoires, l’empereur Napoléon ordonna coup sur coup trois levées en masse. Michel Guerre fut du second ban ainsi que 67 autres Marmandais. Quatre mille conscrits prient en même temps la cocarde dans le Lot-et-Garonne. Ils s’assemblèrent à Agen, le 4 avril, et le lendemain ils étaient passés en revue sur le Gravier par le général baron Soyez, qui, à cette époque commandait le département. Il ne paraît pas que la fameuse esplanade qui servait de Champ-de-Mars, non plus que « son splendide quinconce planté d’ormeaux », ait frappé l’imagination de notre conscrit. Un sel fait, semple-t-il, retint son attention et l’absorba. Les rangs étaient à peine formés qu’on procéda parmi ces hommes à une sélection au profit de la Garde. Savoir lire et écrire, mesurer au moins cinq pieds cinq pouces (1m75), telles étaient les conditions pour être admis. Faute de trois pouces, Bonaparte eut été rebuté. Avec ses cinq pieds six pouces (1m78) et son rudiment d’instruction, Michel Guerre fut agréé sur l’heure. Il n’y eut d’ailleurs dans toute cette jeunesse que 108 élus, dont un seul Marmandais, l’auteur des Mémoires, qui n’a pas manqué de consigner et de souligner cette particularité. Le jour suivant, 6 avril [1812], ce minuscule escadron était dirigé sur le Dépôt général de la Garde à Courbevoie. Le trajet se fit en vingt-quatre jours sans incident notable. A la dernière étape, il fallut traverser Paris. C’était alors la capitale du monde. On courait le risque, comme chacun sait, d’y être arrêté par un embarras de rois. Vous n’auriez pas de peine à croire que le petit provincial, Michel Guerre, fut ébloui, sidéré. Erreur, profonde erreur. Pense-t-on qu’il soit si facile à l’homme de s’abstraire de ses idées fixes, de se déprendre de son rêve intérieur ? Un curé ne voit partout que des clochers. Notre recrue n’eut des yeux que pour les soldats de la Garde qu’il aperçut çà et là au hasard de la rencontre. Il est vrai que ce fut de l’extase. « Je les prenais, dit-il, pour des officiers. Tout mon désir était de voir le régiment qui m’était destiné ».

 Son vœu, enfin, allait être rempli. A Courbevoie, on ne le laissa pas moisir dans les sombres casernes bâties par Louis XV. Arrivé le 1er mai, il reçoit aussi aussitôt son affectation et le quatre du même mois il rejoint à La Fère, en Picardie, son régiment d’artillerie légère dite volante. Là, le cœur lui bat quand il se présente au quartier. Ce ne sont pas des hommes qu’il y trouve, mais des Titans. Il est médusé, il n’ose lever les yeux, il a perdu la parole, ce qui chez un garçon est le comble de la stupeur. Il doit cependant se prêter à une foule de formalités préliminaires. On lui attribue un numéro matricule, on lui donner son livret, il touche ses premiers effets, on lui assigne son camarade de lit. C’était un vieux briscard, tout chargé de chevrons, au visage balafré, portant sur sa poitrine l’étoile des braves. A son aspect, Michel Guerre, si près encore de son enfance, se crut être magiquement métamorphosé en petit Chaperon rouge. Quoiqu’il en soit, il était enfin enrégimenté. Chez les simples le boire et le manger ont toujours été des questions majeures. Il n’y a donc pas à s’étonner si notre mémorialiste nous entretient longuement et avec complaisance, comme d’un fait mémorable, de son premier repas à la caserne. D’abord, en garçon avisé et civil, il s’était préoccupé de payer sa bienvenue. Il s’agissait de bien faire les choses. Il se glissa donc, en temps utile et avec discrétion, auprès du brigadier d’ordinaire, voulant lui remettre deux pièces de six francs pour graisser la marmite. L’usage était courant dans les troupes de ligne et il était téméraire d’y manquer. Mais la Garde n’eût pas été la Garde si elle n’avait eu d’autres mœurs. Le présent fut refusé non avec brutalité, mais avec une fermeté pleine de douceur. Le gradé, plein d’indulgence pour un péché d’ignorance, et d’ailleurs disert comme un héros d’Homère, morigéna ainsi, sur un ton grave mais amical, le délinquant tout confus :

 « Jeune homme, le plus grand des hasards vous a placé parmi nous, tous vieux soldats au visage bruni par la fumée du canon, aux membres endurcis à toutes les souffrances, à toutes les privations, dans les fatigues de la guerre. Très sensibles à votre offre si gracieuse, nous sommes heureux de vous donner en retour notre amitié. A une condition, toutefois, c’est que vous suivrez toujours les bons avis de vos chefs et de vos anciens ? Vous apprendrez que dans la Garde la solde suffit largement à tous les besoins, surtout dans notre corps d’artillerie, qui a l’honneur d’être le premier de la Garde. Notre prêt est de 1 fr.25, par jour, pain et viande en sus. Sachez aussi que les 4,000 hommes qui forment l’effectif du régiment, ne font tous qu’un cœur et qu’une âme et qu’ils ont cette devise : La Garde sait mourir, mais elle a rejeté le mot de se rendre. »

 Plus tard, Cambronne, ne devait pas si bien dire.

 Tout pénétré de cette homélie, Michel Guerre se rend à table. Il trouve le couvert mis « comme dans un hôtel ». Chaque convive a sa cuillère, se fourchette et deux assiettes : l’une pour la soupe, l’autre pour le fricot. Le menu comprenait : pain blanc, bouilli, rôti et salade. Manque la liste des vins qui devait être en rapport. Pour un peu on se serait crut chez Lucullus. Ainsi, déjà pouvait filtrer dans la cervelle du nouveau canonnier, cette vérité que rien n’était trop bon pour les soldats de la Garde, non pas même le nectar et l’ambroisie, cette nourriture des dieux. Le souper fini, tous se levèrent pour aller au café. Les cafés, à cette époque, étaient un peu comme l’antique Corinthe : n’y entrait pas qui voulait. Marmande possédait bien deux ou trois Eldorados de ce genre, mais comme maintes fous, Michel Guerre l’avait constaté du dehors, seuls y pénétraient de rares privilégiés de la fortune et de la naissance. Le titre de soldat de la Garde valait tous les parchemins, tous les blasons. Et voilà pourquoi ce petit cadet de Gascogne s’asseyait ce soir-là, pour la première fois de sa vie, à une table de café. Il rayonnait de plaisir ? Qui donc l’en eût blâmé ?

 Pendant que chacun déguste l’aimable liqueur, des parties s’organisent. Noblesse oblige. Pour ces braves il n’y a qu’un jeu : celui des armes. Des maîtres de bâton s’alignent et s’affrontent. A cette vue, il s’agite, il ne se contient plus. Triomphant de sa timidité, il confie à son mentor, à celui dont il doit partager la couche, qu’il sait lui aussi pousser une botte. Son secret est aussitôt divulgué. Tous le mettent en demeure des donner un échantillon de son savoir-faire. Il résiste d’abord. Il cède enfin. « Je me mis en garde, nous dit-il, avec toute la grâce possible ». Aux premières passes, il s’aperçoit qu’il n’a pas précisément à faire à forte partie. « Je m’en tirais assez bien », ajoute-t-il modestement. Ses pareils à deux fois ne se font pas connaître. Du coup il avait conquis l’estime générale et une certaine considération. Il savourait encore à part lui son triomphe qu’on entendit sonner la demie de neuf heures. Comme mus par un ressort tous se lèvent dans la salle avec un ensemble parfait, bouclent leur sabre, ajustent leur tenue comme pour une parade. Ce n’était que la retraite. Au moment du départ, Michel Guerre, plus que jamais en veine de politesse, veut à tout prix solder la dépense. Il cherche partout le patron de l’établissement qui se dérobe, le rejoint avec peine, lui fait ses offres, lui tend sa bourse. Peine inutile, tout était déjà payé et la note réglée. Ce manège n’avait pas échappé aux vieux grognards. Le léger frisson d’un sourire, courut sous leur moustache. C’était là, d’ailleurs, la seule infraction permise à leur impassibilité.

 Un quart d’heure plus tard, tous étaient au quartier, pas un ne manquait à l’appel. « Quel ordre, quelle discipline ! » se disait Michel Guerre, avant de céder au sommeil. Et repassant dans son esprit les divers incidents de la journée, il ne pouvait assez admirer la tenue parfaite, l’exacte régularité, la sévère correction des hommes d’élite qui lui avaient  apparu comme fils lointains du chevalier Bayard ou comme les frères puînés de La Tour d’Auvergne, le premier grenadier de France. A les voir si prompts au devoir, si empressés à se prévenir mutuellement, dans une attitude toujours digne avec leurs gestes mesurés, sans jamais hausser le ton, ne jurant pas, évitant les querelles, on les eût pris pour de sages et timides pensionnaires. Et cependant c’étaient là les soldats héroïques qui faisaient trembler le monde, qui allaient à la bataille comme à une fête, qui ne daignaient rire qu’au bruit du canon et dans le fracas de la mitraille.

Oh ! Comme il se sentait petit auprès de tels géants ! Voilà donc, songeait-il, les êtres surhumains avec lesquels je suis appelé à vivre désormais. Comment pourrai-je jamais leur ressembler avec la folle gaieté de mes dix-huit ans, avec mon caractère volcanique, avec mon esprit volontaire et mes idées d’indépendance ? Il faut que j’y arrive cependant, j’y emploierai tous mes efforts ; toute mon énergie, j’en prends dès ce soir l’engagement. Rien n’en coûtera pour mériter le beau nom de soldat de la Garde. Sur ce bon propos il s’endormit. Quand il se réveilla, la diane au matin fredonnait sa fanfare. Grand brouhaha dans les chambrées. Une prise d’armes était recommandée pour la présentation des recrues. Avec l’exactitude militaire, le régiment était rangé en bataille à l’heure fixée. Les bleus, en appareil forcément sommaire : pantalon de treillis, veste d’écurie, bonnet de police, tenaient le front de bandière. Les trompettes ouvrent le ban, un général s’écrie : « Soldats, voici les jeunes camarades que la Patrie vous envoie. Accueillez-les comme vos enfants. L’Empereur vous les confie, l’Empereur vous les recommande. Qu’ils trouvent  en vous aide et protection. Soyez pour eux des guides sûrs et de dignes initiateurs en tout ce qui concerne le service et les traditions de la Garde. Et vous, jeunes gens, qui, par une fortune doublement heureuse, avez été choisis, parmi tant d’autres pour faire partie de la Garde et dans la Garde, de ce régiment d’élite, comprenez votre bonheur. Conscients de l’honneur qui vous est fait et des obligations qu’il comporte, vous marcherez d’un pas ferme sur les traces de vos aînés vers tous les héroïsmes, pour la plus grande gloire de l’Empereur er de la France ». Après, une nouvelle sonnerie ferma le ban. Michel Guerre était définitivement incorporé.

Soldat de la Garde, il l’était déjà corps et âme, jusqu’aux plus extrêmes replis de son être. Il se sentait exalté, électrisé, fanatisé comme si ses lèvres eussent absorbé tout le haschisch des pays du Levant. Il se dressait, pour les défier, contre tous les ennemis de l’Empire. Et renchérissant, sans le savoir, sur le Cid Campréador : « Paraissez ! clamait-il, Prussiens, Russes, Autrichiens, Suédois, Hollandais, anglais, Espagnols, Portugais, Émigrés, Vendéens, la Garde est invincible ! ». En de telles dispositions, la vie de garnison lui eût été bien vite intolérable. Dieu lui épargna cette épreuve. Dès le lendemain, le régiment est alerté. Il s’agit encore d’une revue, mais d’une revue de départ. C’est la campagne de Russie qui commence est nos canonniers étaient des mieux conviés à la fête. Michel Guerre a suivi des compagnons sur le Champ-de-Mars, mais hors-rang, il est là dans la foule des curieux, les bras ballants et en simple spectateur. Avec ceux de classe il doit rester au dépôt pour l’instruction. Cette pensée le glace, lui fend le cœur, une indicible tristesse s’empare de lui ; la violence en est si grande qu’il se sent défaillir. Il comprend que seul un beau désespoir peut le secourir. Il n’a pour tout uniforme que son seul bonnet de police. N’importe, il s’élance, il se précipite vers le général commandant qu’entourait un brillant état-major ; il le supplie de le faire partir avec ses camarades. La Garde était une grande famille, l’autorité y était toute paternelle et l’on n’y avait pas le fétichisme de la voie hiérarchique. Toujours est-il que le général accueillit avec un sourire le jeune audacieux

 - « Combien de temps de service au dépôt ? », lui demanda-t-il.

- « Trois jours », telle fut la réponse.

Nouveau sourire du général qui cependant accorda son consentement et donna, séance tenante, des ordres pour que le soldat improvisé fut de suite équipé de pied en cap.

 A cet effet, Michel Guerre se rend aux magasins militaires. Là, il trouve le capitaine d’habillement qui lui délivre tous les effets auxquels il a droit. Notre jeune soldat les énumère avec complaisance : « Un colback, avec cordon et plumet, un dolman, une pelisse, un habit de petite tenue, avec aiguillettes rouges, un chapeau à cornes, à la Bonaparte, garni d’un galon rouge, une culotte dite hongroise garnie d’un galon rouge chamarré, une paire de bottes à la Russe, le haut taillé en cœur, garnies d’un cordon rouge avec un gland pendant au cœur de la botte, une deuxième paire pour la petite tenue, un pantalon basané, garni d’un rang de boutons le long du canon et d’une bande rouge ; deux pantalons de treillis, six cravates noires et six blanches, une ceinture rouge avec coulant jaune. Ajoutez à cela un sabre, une giberne et deux pistolets, une musette garnie, enfin un sac à distribution et un autre de campagne. Avec tout ce fourniment, Michel Guerre se trouva fort embarrassé. Comment le transporta-t-il à sa chambrée ? Peut-être fit-il plusieurs voyages. La grande difficulté était de revêtir un costume si nouveau pour lui et si compliqué. Il voyait bien que tout seul il n’y parviendrait jamais. Heureusement ses camarades plus au courant eurent pitié de lui et l’habillèrent. Quand il se vit dans son bel uniforme, il se sentit inondé de joie. Il a noté cette impression comme un de ses meilleurs souvenirs.

 Le lendemain, au point du jour, le régiment quittait La Fère. On n’emportait que les sacs. Les chevaux et les canons devaient suivre plus tard. Deux cents voitures étaient rangées aux portes de la ville. Les hommes s’y entassent avec leur paquetage et l’on part au grand trot. On marche à cette allure sans s’arrêter ni jour ou nuit. A chaque étape, d’autres voitures attendaient toutes attelées. Le temps de mettre pied à terre, d’attraper à la volée un peu de pain, d’avaler un verre de bière, de s’entasser de nouveau et l’on repartait. Le cahotement continu, le manque de sommeil, une gêne excessive brisent les plus robustes, quelques-uns succombent en cours de route. On arrive enfin à Mayence, lieu de concentration pour les armées du Nord. Il ne peut être question de repos. L’Empereur est là, il passe en revue le régiment. Mais la fatigue, semble-t-il, a glacé l’enthousiasme. Michel Guerre, qui, pour la première fois, voit le Héros, n’a pas le coup de foudre. Du moins il n’en parle pas dans ses Mémoires. Le défilé terminé, la troupe est conduite sur les bords du Main. De grandes barges y sont amarrées, qui reçoivent chacune de 1000 à 1200 hommes. De Mayence à Francfort, où l’on se rend, le trajet est délicieux. « Ce jour-là, dit notre auteur, fut le plus heureux de notre voyage. » Malheureusement il fut unique. Après une nuit passée chez l’habitant, il fallut reprendre, pour ne  plus les quitter, les chars inconfortables. Personne ne savait où l’on allait, personne ne se le demandait, car c’étai déjà un des dogmes fondamentaux de la discipline militaire que le soldat ne doit pas chercher à comprendre.

 A Hambourg, changement de direction. Tandis que le gros de la Grande Armée continuait de se porter, à marche forcée, vers le Niémen, nos canonniers recevaient l’ordre de gagner la ville de Prague en une seule traite. Qui sait ? C’était peut-être un moyen pour Napoléon de faire sentir à des alliés plus ou moins fidèles son omniprésence. Le séjour dans la capitale de la Bohême ne fut que d’une nuit. C’était peu, après une pareille randonnée. Marche, marche, tel était le mot d’ordre. La course se poursuit donc dans les mêmes conditions jusqu’à Ratibor, en Silésie, jusqu’à Cracovie, dans la Pologne autrichienne. Là, nos soldats sentent tout de suite, à l’accueil des habitants, qu’ils sont en pays ami. « Arrivés dans cette belle ville, écrit Michel Guerre, nous y fûmes reçus avec bonté. Nous y restâmes quatre ou cinq jours. » On fut encore porté jusqu’à Othurs [Olkusz ?], puis il fallut aller à pied jusqu’à Piotrksno [Piortkow ?]. Cette ville, située sur la Strava, chef-lieu de gouvernement, avait une certaine importance. Le régiment devait y séjourner quelque temps. Il y trouva ses cheveux, un mois après il y reçut ses canons. On ne l’y laissa pas inactif. « Nous y faisions la montre, note notre troupier, quatre fois par jour, trois fois aux pièces et une fois à cheval ».

 Un mois se passa dans ces exercices. Après quoi le régiment parut être assez en forme pour entrer dans Varsovie. La distance de 175 kilomètres fut vite franchie. Cette ville, où la Diète venait de proclamer le rétablissement du Royaume de Pologne, était encore dans toutes les effervescences de la liberté reconquise. Nos Français y furent accueillis avec un enthousiasme délirant. « Là, nous dit, Michel Guerre, nous crûmes être enlevés par les habitants de cette capitale. Chacun voulait nous voir et nous loger. Tous se disputaient l’honneur, disaient-ils de nous avoir. Le soir de notre arrivée, la ville fut illuminée, il y eut de beaux feux d’artifice. » On eut encore d’autres prévenances d’un ordre plus positif, auxquelles le soldat est particulièrement sensible. « Le lendemain, continue notre narrateur, chaque canonnier fut fêté dans son logement. Puis tous les cafés étaient gratis pour la troupe. Dieu sait combien le militaire est heureux d’être traité avec tant de pompe et d’amitié ! »

 Hélas ! De telles apothéoses allaient prendre fin. La Grande Armée, après avoir volé de victoire en victoire jusqu’à Moscou, se voyait obligée, par l’incendie de cette ville, de battre en retraite.  Pour lui envoyer des renforts, ou plutôt, sans doute, pour maintenir la voie libre, on rallia les régiments de la Jeune Garde restés jusque-là à l’arrière et on les jeta à leur tour en Russie. Ils n’y apportèrent, par le force des choses, qu’un faible secours et n’y servirent guère qu’à multiplier le nombre des victimes et à augmenter le désastre.

 

II

Notre régiment d’artillerie volante qui, depuis un mois, se morfondait à Varsovie où il manœuvrait du matin au soir, reçut, avec un soupir de soulagement, l’ordre du départ. Il se rendit, par Vilna, à Smolensk où il fit sa jonction avec l’armée. Pendant cette longue marche il ne fut pas tiré un seul coup de canon. « Nous étions tous émerveillés, écrit Michel Guerre, de pénétrer si avant dans la Russie, sans avoir à combattre ». Mais ce drame impressionnant n’allait pas toujours durer. A la sortie de Smolensk, l’armée en retraite, déjà fortement éprouvée, fut assaillie par des nuées d’ennemis. Il y eut de terribles combats auxquels la Jeune Garde prit une part héroïque. « J’étais là, la lutte fut acharnée, finalement nous fûmes vainqueurs », c’est bien là tout ce que pouvait dire un simple canonnier. Il est curieux de voir comment Michel Guerre a su dramatiser son récit.

 Bientôt, écrit-il, une armée formidable de Russes fondait sur nous. L’empereur de Russie avait été instruit qu’un corps d’armée de la Jeune Garde, formé de conscrits, devait protéger le passage de la Bérézina et puis former l’arrière-garde. Escomptant la faiblesse de cette troupe non encore aguerrie, « Profitons, dit-il à ses généraux, de cette heureuse chance. Ils sont soixante mille hommes, il n’y a qu’a leur en opposer cent mille. Ils seront tous tués ou blessés et prisonniers et l’armée française sera à notre merci. Tel est mon plan ». En effet, peu de jours après, deux corps d’armée russes, faisant ensemble cent vingt mille hommes, vinrent nous attaquer. Nous fûmes alors divisés également en deux corps placés sous les ordres ; l’un du maréchal Ney, l’autre d’Eugène [de] Beauharnais, vice-roi d’Italie. L’attaque commença vers les sept heures du matin, La Jeune Garde de battit avec une adresse et un courage incroyables. Vers le soir, l’armée russe était en déroute, laissant derrière elle des morts, des blessés et un très grand nombre de prisonniers. L’empereur de Russie attendait à son quartier-général la nouvelle de la défaite du 3ème corps d’armée de la Jeune Garde. Un de ses aides de camp le prévient de l’arrivée d’une ordonnance. « Ah ! dit-il, il vient m’annoncer la destruction du corps de réserve de l’armée française. Faite-le entrer «  L’émissaire s’étant présenté. « Eh bien, dit le monarque, comment ma Garde a-t-elle trait les conscrits de la Garde Impériale française ?- Hélas ! Sire, lui fut-il répondu, votre Garde est en pleine déroute, elle a été saccagée ». Et le dialogue se poursuivit ainsi : « Il y avait donc du côté des Français plus d’un corps d’armée ?- Oui, Sire, le Maréchal, commandant votre Garde, en a reconnu deux d’environ trente mille hommes chacun. -Comment, ils n’étaient que soixante mille, vous étiez cent vingt mille et vous avez été battus ? Je vois que la Jeune Garde impériale de France vaut la Vieille Garde. Cette défaite me déchire le cœur ». Et pour qu’on ne doute pas de la véracité de cette scène, le narrateur ajoute : « C’est en présence d’un colonel français prisonnier que l’empereur de Russie a tenu ce langage. »

Toujours admirablement renseigné, Michel Guerre nous apprend qu’après cette défaite des Russes, le maréchal Ney et le prince Eugène écrivirent à l’Empereur Napoléon qu’au moment de l’attaque, ils se croyaient battus et prisonniers, attendu que le 3ème corps de la Jeune Garde n’était absolument composé que de conscrits peu exercés. « Le premier coup de feu, disait l’un d’eux, me fit trembler pour la première fois pour le salut de cette jeune troupe. Mais quel fut mon étonnement, Sire, quand je m’aperçus de l’intrépidité de nos petits soldats. Rien ne pouvait arrêter leur ardeur. L’artillerie vomissait la mort sur tous les rangs ennemis ; la cavalerie, par ses charges répétées, enfonçait les carrés ; l’infanterie, par ses assauts multipliés, rompait et renversait les colonnes les  plus serrées et les plus profondes. Le feu ne dura que huit heures. Après quoi, les Russes en pleine de déroute, laissaient en notre pouvoir dix mille morts, quinze mille prisonniers, trente pièces de canons et trois drapeaux. Les héros d’un si glorieux fait d’armes, vous pouvez, Sire, les surnommer les Lions du Nord. J’aime à le proclamer, je n’ai jamais commandé soldats plus braves ; ils ne le cèdent en rien à la Vieille Garde. Sire, je crierai avec vous : « Vive la Jeune Garde ! Avec elle je crains aucun corps d’armée ». Il y a grande apparence que cette lettre n’a jamais été envoyée. Mais pour n’avoir pas été envoyée. Mais pour n’avoir pas été prononcées, les harangues de Tite-Live en sont-elles moins belles ?

 Chaque époque a ses dogmes intangibles. Les contemporains de Michel Guerre croyaient dur comme fer que la Garde n’avait aucun ennemi à redouter sur terre. De fait, elle ne devait être vaincue que par la force aveugle des éléments naturels. La victoire que nous venons de rapporter, victoire anonyme, mais que l’on peut, semble-t-il, situer dans le voisinage de la petite ville d’Orcha, fut la dernière qu’elle remporta sur le sol russe. Dès le lendemain, la température tomba tout à coup, dit notre témoin, à quarante-quatre degrés au-dessous de zéro[1]. Et il ajoute : « Le froid qui depuis dix siècles n’avait pas été aussi fort, fut notre seul vainqueur, mais non les baïonnettes du Nord. » L’armée eut tout de suite cruellement à souffrir. Le pays systématiquement dévasté par les Russes, lors de leur retraite, n’offrait aucune ressource. Pas d’abris, pas de vivres, pas même du bois pour le feu de bivouac. Dans ces conditions, le froid faisait des victimes sans nombre. Cependant quand on, parvint sur les bords de la Bérézina, le moral de l’armée, du moins en général, était encore bon. A la vue du gouffre qu’il fallait à tout prix franchir, sous peine de tomber sous le joug d’un peuple barbare, il y eut chez tous un sursaut d’énergie.

 La rivière, large de 40 toises, charriait d’énormes glaçons. Des marais la bordaient sur une profondeur de 500 toises et en rendaient l’accès encore plus difficile. Le passage commença le 26 novembre. Michel Guerre ne le raconte pas, mais il cite un trait qui montre bien dans quel déplorable état se trouvait alors la Grande Armée.

« Le 27, dans la nuit, nous fûmes rejoints par un de nos canonniers. Il était couvert de haillons, des guenilles de toile entouraient ses pieds, son colback enfoncé lui couvrait le visage. « Quand soupe-t-on ici ? » nous dit-il.  Puis il partit par un éclat de rire, nous regarda fixement sans parler, nous tendit la main, et mourut. Nous nous précipitâmes, mais déjà il baignait dans son sang. Simplement pour s’être approché du feu avec ses membres gelés, il était tombé foudroyé. Le matin, au jour, au moment de nous mettre en route, nous vîmes avec effroi, tout autour de nous, 4.000 hommes et 5.000 chevaux ensevelis à jamais dans un linceul de neige. Oh qu’on était loin encore du salut ! Après un dégel de quelques jours, le froid reprend plus vif que jamais. L’armée, sans cesse harcelée par des nuées de Cosaques bien équipés, bien nourris, chemine péniblement vers Wilna. A chaque instant ce sont des attaques qu’il faut repousser à la baïonnette. Les chevaux, exténués de fatigue et de faim succombent en masse. Les plus résistants s’abattent sur le verglas et se brisent les jambes. La cavalerie est démontée. Morts de froid, manquant de tout, les hommes s’avancent, d’un pas automatique, comme sans âme, dans une sorte de somnambulisme. Beaucoup frappés de congestion tombent pour ne plus se relever. Leurs corps, aussitôt couverts de neige, jalonnent la route. La colonne continue. Souvent des bandes entières que la faim tenaille, quittent les rangs pour trouver, contre toute espérance, quelque reste de nourriture dans un pays désert et trois fois ravagé. Les malheureux, même quand ils échappent aux Cosaques, ne reviennent pas et s’en vont plutôt grossir la cohue des traînards. Seule la Garde, parce qu’elle a pour mission spéciale de protéger et de défendre l’Empereur, observait une certaine discipline et montrait quelque cohésion. Aussi était-elle particulièrement éprouvée ». Dans une si affreuse calamité comment ne pas s’abandonner ? Michel Guerre eut un moment de défaillance où tout lui sembla perdu. Il voulut donner sa dernière pensée à ce qu’il avait de plus cher au monde, au meilleur des pères, à la plus tendre des mères, à la Patrie bien aimée qu’il ne reverrait plus. Il lui fallait dire à tout cela un adieu éternel et il n’avait que dix-huit ans. Ce fut pour lui comme la plus douloureuse des agonies. Soudain du fond de sa détresse un souvenir lui revint en mémoire, c’était sa promesse qu’il avait faite à sa mère de réciter chaque jour sept Pater et sept Ave en l’honneur-quod abundat non vitiat- des sept plaies de Notre Seigneur Jésus-Christ. La promesse, comme il arrive trop souvent, avait été oubliée. Rappelé par le malheur à son devoir, notre désespéré s’agenouille, fait sa prière. Quad il se relève, il n’est plus, dit-il, le même homme, il se sent mystérieusement réconforté au point de ne craindre plus rien ni le froid ni la faim, ni les balles. Sa belle confiance recouvrée il la fait partager à ses camarades et tout autour de lui, il relève les courages abattus. Le « vœu de sa mère », lui fut comme un palladium qui le protégea dans les mille dangers qu’il eut encore à courir et le ramena enfin sain et sauf dans ses foyers.

 En attendant, les jours succédaient aux jours dans l’affreuse monotonie des mêmes fatigues, des mêmes souffrances, des mêmes dangers. On comprend qu’en ces conditions les âmes les mieux trempées finissent par se dissoudre plus ou moins.

On connaît l’attachement du cavalier pour sa monture. Le cheval de Michel Guerre était bien « le fier et fougueux animal » qu’a décrit Buffon. Longtemps il avait donné bien du mal à son maître. La faim, la fatigue, le climat l’avaient enfin assagi et dompté. De même la communauté des malheurs avait fait perdre, au peu solide écuyer, jusqu’au souvenir des anciens griefs. La pensée que son compagnon allait, faute de nourriture, périr sous ses yeux, lui fendait le cœur. Heureusement le besoin rend ingénieux. Un jour que l’on traversait un marais planté d’aulnes, notre canonnier eut l’idée de détacher de ces arbres quelques pousses les plus tendres, de les couper en menus morceaux, de les broyer de son mieux. Il en présenta ensuite à son cheval une jointée. Quelle ne fut pas sa joie de voir la bête s’en repaître avec voracité ! La dose fut bien des fois renouvelée. Un bon seau d’eau presque bouillante compléta le repas. Michel Guerre ne pouvait assez se féliciter d’avoir ainsi rassasié son cher coursier. « Cela lui valut, note-t-il, une ration militaire. » Comme on pense bien, la découverte était trop bonne pour ne pas continuer d’en profiter. Guerre s’arrangeait toujours de manière à voir sur sa selle un sac plein de cette provende extraordinaire. A l’étape, lorsqu’il retirait ce sac et le détachait pour l’ouvrir, son cheval suivait tous ses mouvements et se mettait à trépigner comme s’il allait recevoir une bonne ration d’avoine. Avec ce régime, bon tout au plus, semble-t-il, à tromper un moment sa faim, ce noble animal, chose admirable à dire, non seulement reprit ses forces, mais même avec son humeur fringante et vive. Il offrait d’ailleurs avec ses congénères efflanqués, sans haleine, un tel contraste qu’on ne pouvait s’empêcher de le remarquer et de l’admirer. C’est ainsi notamment qu’il attira sur lui l’attention d’un pauvre diable d’une bien triste mine. Ce misérable, qui paraissait souffrir atrocement, s’approchant de notre jeune soldat, lui dit : « De grâce, camarade, laissez-moi monter sur votre cheval, je vous devrais la vie. » Il s’adressait à un trop bon cœur pour être refusé. Il fut donc aussitôt hissé sur la bête. C’était un colonel de la Garde qui avait eu les pieds gelés et qui portait une blessure au bras. Il fut traité avec une piété toute filiale par celui qu’il appelait son sauveur. Le matin, Michel Guerre le mettait en selle, le soir, l’aidait à descendre, partageait avec lui sa maigre ration, soignait ses plaies avec de l’urine, faute de médicaments, veillait sur lui nuit et jour. Mais cela ne devait pas durer deux semaines.

En effet, le bruit courait de plus en plus que le brigadier Guerre-qui a cru devoir taire quand et comment il avait reçu ses premiers galons- était l’homme le mieux monté de la colonne. Il parvint jusqu’au prince de Neuchâtel (Berthier), qui manda le cavalier privilégié et l’envoya porter un ordre à un autre corps d’armée. Michel Guerre confie à son camarade son malade désolé et part. Sa mission est périlleuse. Déjà, comme il l’apprendra plus tard, trois autres messagers envolés avant lui ont misérablement péri avant d’avoir pu accomplir leur tâche. Le temps trop rude ne lui permet pas de rester longtemps en selle. Il doit souvent mettre pied à terre, prendre les jambes à son coup pour se réchauffer. Sa bête fidèle se tient à ses trousses et le suit pas à pas. A un moment donné, une aubaine se présente. Le corps d’un cheval russe est là qui barre le chemin ? Il avait encore sur lui sa provision d’avoine, quatre picotins environ. Mais quel tait le moyen d’en profiter quand s’arrêter c’était la mort certaine ? On continue donc de marcher le ventre vide. A la tombée du jour se dresse une montagne qu’il faut escalader. Il fait nuit noire quand le sommet est atteint. Quelques lueurs percent les ténèbres dans le lointain. Ce sont les feux de bivouac de notre malheureuse armée. Le froid a redoublé, un vent glacial soulève des tourbillons de neige. Transi, grelottant, épuisé, Michel Guerre sent ses esprits l’abandonner, il tombe évanoui. Son cheval s’arrête, flaire son pauvre maître sans vie et reste là, immobile comme pour veiller sur lui.

Quand il reprit ses sens, le malheureux garçon se trouva dans une chaumière où, avec une bonté toute maternelle, une femme âgée lui prodiguait ses soins.

 « Mon cheval ! » tel fut son premier cri. On lui montra, dans une écurie voisine, l’animal en train de manger devant une crèche bien garnie. Il dit alors sans plus : « Je suis content. » Tant il est vrai que les grandes joies comme les grandes douleurs sont plutôt muettes. Il ne lui restait plus que le souci de donner à  boire à la bête. Un sceau d’eau chaude, où l’on avait jeté une poignée de farine d’orge, était là tout prêt pour la faire « barboter ». Volontiers, Michel Guerre eût fait lui-même ses délices de ce méchant brouet. On lui fit savoir qu’un meilleur régal lui était réservé, mais que par prudence, il valait mieux attendre encore un peu. Mais le temps pressait. Notre affamé fut donc assez vite introduit dans une salle à manger bien chauffée où tout de suite le fumet d’une bonne soupe lui fit sauter le cœur. Un vénérable vieillard, mari de son hôtesse et un jeune homme de vingt-quatre ans, leur fils, l’y attendaient. Ils se mirent à table tous les quatre. Avant de manger, Michel Guerre, en bon chrétien, propter metum Judeorum. Il pouvait craindre d’être tombé chez des juifs, car cette engeance, il savait bien, pullulait dans le pays. Son geste furtif ne passa pas inaperçu. La maîtresse de maison prit dans un vieux bahut un beau crist d’argent qu’elle lui présenta. Il y apposa pieusement ses lèvres. Toute gêne, dès lors, disparut, ce n’étaient plus des ennemis, des étrangers que le hasard avait rassemblés mais des frères que Dieu avait réunis. Les mets furent moins copieux que délicats pour ménager un estomac délabré par les privations. Vers minuit, on se sépara après des dieux touchants. Le fils de cette famille si bienfaisante voulut à tout prix accompagner notre cavalier et ne le quitta qu’après l’avoir aidé à franchir un pas très dangereux.

Chacun sait que le vrai n’est pas toujours vraisemblable. Comment un soldat égaré a-t-il pu être l’objet chez des ennemis, d’un pareil accueil ? Voilà une question que le mémorialiste ne se pose même pas mais qui tout naturellement se présente  à l’esprit du lecteur. Il y a bien une réponse à la rigueur. Le fait se passait en Lituanie, dans une ancienne province du royaume de Pologne, dont les habitants pouvaient plus ou moins secrètement considérer les Français comme des libérateurs et des amis. Mais il fait avouer que, dans la suite du récit, le narrateur se révèle de plus en plus comme atteint au plus haut degré de mythomanie.

A SUIVRE.


[1] Il ne semble pas que pendant toute la campagne de Russie, la température soit descendue au-dessous de 28 degrés. (Note du Chanoine Durengues).

 

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( 9 avril, 2019 )

1814, les COSAQUES en FRANCE…

1814...

TABLEAU HISTORIQUE des ATROCITÉS COMMISES par les COSAQUES en FRANCE.

Cette rarissime plaquette anonyme et sans date, fut imprimée sans doute avant la chute de Paris, le 30 mars 1814. Les évènements décrits ici, par leur sauvagerie et par l’horreur subies par les habitants des régions de l’est de la capitale, y sont à peine croyables. On peut estimer que ces faits se sont produits en janvier, février et mars 1814. Les gravures qui sont annoncées dans cette édition et qui auraient une bonne utilité documentaire, sont toujours manquantes. Ont-elles été seulement réalisées ?

Capitaine P. MATZYNSKI

Dans tous les siècles, la guerre a exercé ses fureurs. C’est un fléau attaché à l’espèce humaine : mais la guerre a ses lois dans le sein même des nations les plus barbares. Les plus illustres guerriers ont respecté les lois imposées aux Puissances belligérantes. Alexandre le Grand avait pour devise : « Je triomphe des âmes orgueilleuses et je pardonne aux vaincus. » César disait à ses soldats : « Terrassez vos ennemis combattants ; mais épargnez les vieillards, les femmes et les enfants, et surtout respectez les propriétés. »

Au mépris de ces lois sacrées, les cosaques inondent la France des forfaits les plus inouïs. Les brigands du Nord, ces anthropophages désolent notre patrie par les atrocités les plus infâmes ; leurs crimes sont innombrables. La fureur et la rage les précèdent en tous lieux.

Le viol, le meurtre, le fer, le vol, le pillage, l’incendie, le carnage, tous les maux de la terre leur sont familiers. Le récit de la férocité de ces barbares fait frémir la nature.

A Montereau, la sœur du curé de Bazoche, pour échapper à la brutalité d’un cosaque, s’est précipitée dans une marre où elle a expiré. Les temples de la religion ont été profanés par ces tartares. Les chaumières, les villages, les hameaux, ne possèdent plus ni meubles, ni matelas, ni draps, ni vêtements ; les chevaux des fermiers, les voitures, les fourrages, les récoltes et les instruments aratoires sont devenus la proie des flammes.

A Sézanne, les habitants ont été réduits au désespoir par les brigandages des peuples féroces du Nord : le vol, le viol et l’incendie étaient à l’ordre du jour : les habitants ont été pillés, déshabillés et battus.

A Nogent-sur-Seine, les portes ont été brisées dans toutes les maisons, les meubles rompus : une partie de la ville a été brûlée. Le reste a été livré au pillage le plus cruel. Les habitants erraient à l’abandon dans les bois. Les hommes étaient déshabillés nus dans les rues ; un homme a été écartelé, les enfants expiraient à la vue des mauvais traitements exercés sur leurs pères et mères. Une femme âgée de 80 ans avait une bague au doigt ; les scélérats de cosaques lui ont coupé le doigt pour avoir cette bague. Cette malheureuse créature est morte de révolution.

Extrait d’une lettre adressée à M. Andryane-de-la-Chapelle, actuellement à Paris, par M. de Vanlay, greffier du tribunal de Nogent, du 22 février.

Hélas ! Monsieur, je n’ai plus qu’à vous retracer les scènes d’horreur dont nous avons été témoins et victimes. C’en est fait de toutes vos propriétés dans notre pays. Que vous êtes heureux de l’avoir quitté ! Vous n’existeriez peut-être pas aujourd’hui. L’ennemi a tout ravagé, tout enlevé ou tout anéanti. Il ne vous reste de votre château que les murailles ; glaces, meubles, tableaux, marbres, lambris, portes, fenêtres, contrevents, volets, tout est détruit, à l’exception de votre magnifique galerie de tableaux, qui a été enlevée toute entière. Vous n’avez plus ni grains, ni fourrages, ni bestiaux, ni chevaux ; vos quatorze cents mérinos ont été égorgés ou emmenés ; enfin, la rage de ces forcenés n’a rien épargné. Une partie de vos grains a été disséminée dans la plaine ; j’ai voulu les faire ramasser et transporter, mais je n’ai pu trouver un seul cheval à Nogent ni dans les environs. A la rentrée des troupes françaises, je me suis porté à votre château avec des tirailleurs ; j’ai eu la douleur d’y voir brûler les derniers parquets. Nous y avons fait deux prisonniers russes qui étaient encore à la ferme occupés à cuire des gaufres ; ils nous ont dit qu’ils avaient l’ordre de faire ainsi la guerre aux châteaux. J’ai été totalement dépouillé comme bien d’autres ; je n’ai que les vêtements qui sont sur mon corps ; il ne me reste pas une chemise pour changer, pas une couverture pour me coucher ; j’ai absolument tout perdu. Ajoutez à cela des humiliations de toute espèce. Mon fils a été forcé, la baïonnette dans les reins, de décrotter les bottes d’un soldat russe.

A Provins, les excès d’atrocités des barbares du nord ont mis le comble à l’indignation ; ils ont pillé, volé et incendié. Ils ont violé les filles, les femmes, et entre autres une femme de soixante ans. Ils ont violé le lieu le plus sacré ; ils ont massacré les malades des hôpitaux.

Enfin, tous les endroits par où ces brigands forcenés ont passé ont éprouvé la scélératesse la plus infâme.

Dans un village près de Brienne, des cosaques ont violé une mère nourrice : d’autres maltraitaient une famille bien respectable, aux cris d’un enfant au berceau ; mais des soldats français accoururent au secours de ces malheureux, en tuèrent plusieurs et mirent le reste en fuite.
Dans un village de l’Yonne, les cosaques mirent le feu à une belle ferme, le tocsin sonna et les habitants en jetèrent une trentaine dans les flammes.

Tous ces récits font horreur. S’ils n’étaient pas attestés par des actes authentiques des maires des villes dont on vient de parler, la postérité ne les croirait jamais.

Mais ce n’est pas le tout ; ces monstres inhumains ne se contentent pas d’exercer leur barbarie sur les villes, ils étendent encore leur rage sur les campagnes. Ils immolent tout à leur fureur ; ils mettent tout à feu et à sang.

Les fastes de l’Histoire n’ont pas fourni à la postérité des scènes aussi sanglantes que celles occasionnées par les cosaques. Achille traîna trois fois, autour des murailles de Troyes, le corps sanglant d’Hector. Mais les atrocités commises par les cosaques à Troyes, en France, surpassent la cruauté du guerrier le plus illustre de la Grèce. Chaque jour voit naître un nouveau forfait ; et ce qui augmente l’indignation, c’est de voir les chefs même autoriser les soldats à commettre les excès les plus affreux. Les siècles de la barbarie n’offrent rien d’aussi cruel que les actions abominables et infâmes des cosaques.

Les demandes formées par les chefs outragent et révoltent tous les esprits. Ces hommes féroces ont violé le pacte social et le droit des gens. Ces hommes barbares ont pillé, volé et saccagé la ville de Troyes. Les maisons religieuses ont été profanées et violées. Le scandale le plus affreux et le plus impie a déshonoré ces saints lieux. L’effroi, le meurtre et le brigandage régnaient dans tous les quartiers de la ville. Les femmes enceintes n’ont pas été respectées. Les autorités constituées ont été humiliées : les réquisitions innombrables que les ennemis ont exigées de la ville de Troyes, ont jeté l’alarme dans toutes les familles. On n’entendait partout que cris et gémissements. Les menaces, les vociférations et la fureur de ces tigres semaient partout l’épouvante et la mort. La ville de Troyes était plongée dans la plus grande consternation. Le sang ruisselait de tous côtés. Les flammes ravageaient les propriétés. Tous les habitants étaient réduits au désespoir. Chacun quittait ses foyers ensanglantés pour se soustraire à la mort.

Le propriétaire du moulin de Fouchy, qui est à une lieue de Troyes, est rencontré par des cosaques ; on le met absolument nu, et il n’a que le temps de se jeter à la nage pour éviter la mort. Il s’est retiré dans la ville avec un simple mouchoir pour se couvrir. Il s’est présenté devant l’Empereur de Russie dans l’état où l’avaient mis les cosaques, et a fait entendre ses justes plaintes. L’attentat dont ce malheureux a été la victime, est resté sans punition, et quatre jours après son moulin avec toutes ses dépendances a été la proie des flammes.

Dans le faubourg Saint-Martin, un vieillard de 70 ans était à l’article de la mort ; sa maison est assaillie par des cosaques ; après avoir été mis au pillage, elle est livrée aux flammes, et on place des sentinelles pour empêcher le malheureux vieillard de s’échapper, et il périt au milieu de ces cannibales qui se réjouissaient de ses cris et de ses douleurs.

Dans une maison de campagne à deux lieues de la ville, intéressante par le nombre des bestiaux, par un troupeau de mérinos et par sa culture, les cosaques ont tout ravagé, enlevé tout ce qu’il avait de plus précieux, et brûlé ce qu’ils ne pouvaient pas emporter. Ils ont assassiné le domestique qui avait la surveillance générale, l’ont coupé par morceaux et l’ont jeté par les fenêtres.

A mesure que l’ennemi se retire, on reçoit des pays qu’il a occupés les informations les plus exactes sur tous les brigandages qu’il y a exercés. Il n’est point de crimes dont il ne se soit couvert ; le pillage, l’assassinat, l’incendie, ont partout signalé son passage. L’indignation est à son comble ; un cri universel de vengeance s’élève, tous les peuples courent aux armes.

A Vieuxmaison, les fermes, les châteaux, ont été incendiés, des vieillards ont été massacrés et des enfants égorgés jusque dans leur berceau.

Mais c’est surtout dans le Gâtinais que Platow et ses tartares ont épuisé tout ce que le brigandage a de plus atroce.

Ces hommes qui, d’après leurs proclamations, ne font point la guerre au peuple français, se sont jetés sur cette province dans un instant où elle n’était pas défendue, et toutes leurs traces y ont été marquées par le crime et la destruction. Il n’est pas un village, pas une ferme qu’ils n’aient ravagés. Ils déchiraient les oreilles des femmes en arrachant violemment les boucles d’or qui y étaient suspendues.

A Lachau, auprès de Souppe, un cultivateur, ayant pris une fourche pour défendre sa fille, a été massacré sur le corps de cet enfant, à peine âgé de 12 ans. Ces barbares poussaient contre la capitale des hurlements féroces ; on en a vu plusieurs mettre des cendres dans leurs mains et les jeter au vent, en criant de toutes leurs forces : Paris !

Un parti considérable de cosaques se dirigea sur Crézancy et Paroy. Après y avoir commis les plus grands excès, ils sommèrent l’adjoint municipal, maître de poste aux chevaux à Crézancy, de leur payer une contribution en argent. Ce fonctionnaire ayant fait quelques représentations, ils le frappèrent à coups de sabre, après l’avoir attaché. La maîtresse de poste venait d’accoucher ; ils mirent une botte de paille enflammée sous son lit. Les habitants armés accoururent heureusement avec un détachement de gardes d’honneur, et se mirent à la poursuite de ces scélérats, qui dans leur fuite ont mis le feu aux quatre coins du village. Ce malheureux endroit est entièrement consumé. L’église et trois maisons seulement ont été préservées des flammes.

Dans les guerres les plus désastreuses, les nations les plus barbares ont respecté les dieux pénates des peuples vaincus, et ont expressément défendu aux soldats de troubler la cendre des morts. Que ces temps sont changés ! Les puissances belligérantes ont insulté à l’auteur de la nature, aux lois divines et humaines, et aux droits des gens. Plus les barbares du nord se répandent dans la France, plus leurs atrocités se multiplient.

Le tableau des calamités que la ville de Sens a éprouvées de la part des cosaques, fait frémir d’indignation tous les cœurs généreux. A peine entrée dans la ville, une soldatesque furibonde pénètre dans le collège, assassine un professeur, se répand dans tous les quartiers de la ville ; fouille, rançonne, dans les rues, les hommes et les femmes, s’empare de leurs vêtements ; enfonce les portes à coups de hache ; s’introduit dans les maisons et exerce un brigandage inouï ; toutes les marchandises sont pillées ; les chevaux, grains et fourrages enlevés, les hospices et maisons d’éducation spoliés. Ces montres furieux enfoncent les armoires, secrétaires et s’emparent de l’argent, des bijoux, brisent les glaces et les meubles. Des religieuses outragées ; les temples profanés, les tabernacles forcés ; les vases sacrés volés ; les femmes, et les filles à peine nubiles, sont violées sous les yeux de leurs époux, de leurs parents, et ces scènes d’horreur sont répétées tous les jours.

La ville de Joigny nous présente également un tableau qui n’est pas moins alarmant. Le 30 janvier dernier, l’armée coalisée prit possession de la ville de Joigny. Les barbares du nord, une lance à la main et le pistolet de l’autre, forçaient les habitants à leur donner et livrer sur le cham, non seulement ce qui était nécessaire à la vie, mais encore des objets de luxe et de fantaisie tels que le sucre, café, liqueurs ; ces réquisitions se succédaient rapidement, et bientôt la ville épuisée ne pouvait plus suffire à leurs demandes. Ce fut alors que les mauvais traitements furent exercés sur les habitants. Les maisons sont pillées et les meubles deviennent la proie des flammes. Un juge du tribunal est frappé avec violence par cinq officiers qui ayant aperçu de jeunes personnes dans sa maison, veulent forcer les portes pour aller dans l’endroit où elles s’étaient cachées ; et sans pitié pour les malheureux enfants à qui la frayeur faisait jeter des cris, ils mettaient le feu à leurs berceaux. Une jeune fille de 18 ans est arrêtée par quatre tartares qui, après avoir épuisé tour à tour sur elle leur brutale luxure, laissent leur victime couverte de blessures.

La maire d’une commune près de Joigny et le juge de paix reçoivent plusieurs coups de sabre, et sont amenés la corde au col et les pieds nus jusqu’à Tonnerre, après avoir été dix fois menacés d’être fusillés.

Une dame respectable voit au milieu de la nuit son asile forcé et pillé, et le partage de tout ce qu’elle possédait se fait sur le lit même où elle était couchée.

A Pont sur Yonne, les excès des brigands n’ont pas été moins abominables. La barbarie de ces tigres restera à jamais gravée dans la mémoire des habitants de Pont sur Yonne. A peine les ennemis sont entrés dans la ville, montres, boucles d’oreilles, tabatières, or, argent, bijoux, tout passe entre les mains de ces hommes féroces ; ils ne se donnent pas le temps de prendre ; ils arrachent tout en pleine rue ; bientôt la ville est remplie d’attentats les plus affreux ; le vin coule à grands flots ; tout est réduit en cendre. Les autorités sont maltraitées, les églises, les presbytères sont dévastés, les prêtres sont dépouillés.

Enfin la ville de Braye-sur-Seine a éprouvé également de la part des brigands du nord les calamités les plus grandes. Aussitôt l’entrée des ennemis dans Braye, les réquisitions de toute espèce, les vexations de tout genre, les coups de sabre et de bâton se répandirent dans toute la ville ; les promenades sont détruites ; les maisons pillées et incendiées ; les meubles cassés, les femmes battues et violées ; plusieurs femmes, pour se sauver des mains des brigands, se sont précipitées dans des mares.

Le sieur Didier, mégissier, chez qui logeaient plusieurs officiers, n’ayant plus de viande à leur fournir, s’est vu menacer par ces cannibales de voir rôtir son plus jeune enfant… la plume se refuse à retracer de pareilles horreurs ; et cependant des témoins dignes de foi ont entendu faire les mêmes menaces à deux autres particuliers.

A Noyen, M. de Monchal, âgé de 76 ans, a été terrassé trois fois sur le perron de son château, dépouillé de ses vêtements et de sa chaussure, et sa montre a été volée par des brigands qui lui marchaient sur le ventre. On a vu ce vénérable vieillard verser des larmes d’indignation en faisant ce récit ; et cependant il n’avait cessé de prodiguer aux soldats son vin, ses denrées et ses provisions de toute espèce.

A Everly, le maire a été forcé d’abandonner son habitation et d’aller passer la nuit dans des marais avec sa femme et six enfants en bas âge. Le souvenir de ce qu’il a souffert arrachait ders larmes à ce fonctionnaire, ancien militaire.

Le nommé Lombard, a été assassiné et coupé en morceaux sous les yeux du sieur Dettou, à qui on demandait son argent, et qu’on menaçait du même sort, s’il ne le donnait à l’instant même.

A Passy, M. Devousges, propriétaire de cette terre, et maire, après avoir satisfait aux demandes exagérées des ennemis, campés au nombre de 6000 dans sa petite commune, avoir vu sa maison ravagée, ses chevaux et ses vaches enlevés, a été saisi à la gorge par quatre de ces forcenés, terrassé et frappé.

A Saint-Sauveur, des femmes, des filles ont été violées ; M. Delhahe, vieillard de 81 ans, et sa femme âgée de 70 ans ont été forcés d’abandonner leur maison et de se réfugier à pied à Donnemarie, chez le maire de cette ville, par suite des mauvais traitements qu’ils éprouvaient de la part des Bavarois, furieux de n’avoir plus rien à piller.

A Montigny-Lencoup, l’adjoint du maire a été frappé de plusieurs coups de sabre, parce qu’il n’avait plus d’eau de vie à leur donner ; il a été blessé à la main ; et le hasard seul à empêché qu’il n’ait été massacré.

Enfin, on termine par observer que les officiers généraux des armées coalisées n’avaient qu’un but, celui d’entrer à Paris, de le brûler, d’en détruire les monuments et d’enlever les femmes françaises pour peupler les déserts de Russie.

Achevons ce triste tableau. Notre auguste Empereur va bientôt purger et délivrer la France de tous ces monstres du nord : le citoyen paisible vivra tranquillement dans le sein de sa famille, et la paix nous récompensera de nos malheurs.

A Paris, de l’imprimerie d’Aubry, au palais de justice, n°37.

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( 2 mars, 2019 )

Les chevaux de bataille de Napoléon.

2016
« Dans son numéro du mois de mai 1892, la « Revue de Cavalerie » a publié un article anonyme intitulé « Les chevaux de bataille de Napoléon 1er ». Il nous a paru intéressant de reproduire dans la « Revue des Etudes Napoléoniennes » cette très intéressante étude. Jean BRUNON (Extrait de la « Revue des Etudes napoléoniennes », 1932) 
————————————-
L’excellente « Revue militaire suisse », qui paraît à Lausanne, contient dans sa dernière livraison, d’intéressants renseignements, en partie inédits, sur les chevaux de bataille de Napoléon 1er. En effet, le piqueur de l’Empereur, Noverraz, était vaudois. Son témoignage est souvent invoqué par l’auteur de l’article qui s’appuie, pour le reste, sur une longue et consciencieuse étude publiée récemment par le « Daily Magazine », la plus anciennes et la plus importante des revues anglaises consacrées au sport, par Sir Francis Lawley, fils de Lord Wenlock. M. Lawley commence par reproduire une conversation à Sainte-Hélène entre l’Empereur et le célèbre médecin O’Meara. Parlant des occasions où, dans sa carrière, il avait connu les plus grands dangers, l’Empereur racontait qu’à Arcole, son cheval rendu furieux par une blessure, s’était emporté et l’emmenait tout droit dans les lignes autrichiennes, lorsqu’il s’enfonça jusqu’au cou dans un bourbier où il faillit rester sous son cheval mort et tomber aux mains des Autrichiens. En comme, Napoléon disait avoir eu, d’Arcole à Waterloo, dix-huit ou dix-neuf chevaux tués sous lui. M. Lawley fait remarquer que ce chiffre n’a rien d’invraisemblable, puisque le maréchal Blücher en perdit au moins autant que le général Forrest, un des plus brillants officiers de cavalerie du Sud, dans la guerre de Sécession, qui vit tomber sous lui trente chevaux en quatre ans. Sans être ce que l’on appelle un écuyer, Napoléon était mieux que cela pour son métier de conquérant, c’est-à-dire un hardi, solide et infatigable cavalier. Pour lui tout cheval devait remplir, en premier lieu, la condition d’être un bon et docile véhicule, allant dans tous les trains, à toutes allures, au gré de sa pensée. Nous le savons par le témoignage de son piqueur Noverraz, de Lausanne, qui nous a souvent raconté les transes par lesquelles il dut passer pour suivre les intrépides cavalcades de son vénéré maître. On le sait aussi par divers récits de ses officiers d’ordonnance, notamment le comte de Ségur : il raconte qu’après sa nomination comme Général en chef de l’Armée de Paris, Bonaparte circulait jour et nuit à cheval dans les diverses rues de la capitale pour surveiller l’exécution de ses ordres, sans nul souci des précautions à prendre sur de mauvais pavés ou dans des défilés encombrés. Il montait et descendait à grande allure les escaliers du jardin des Tuileries et ceux qui existaient alors sous le péristyle, au grand désespoir de sa suite. Quand on lui faisait remarquer que ces inutiles grimpades et dégringolades n’étaient pas sans danger pour lui, il répondait : « Bah ! J’ai mon étoile ! », et quand on lui opposait le danger pour les montures, il répliquait : « La mère aux chevaux n’est pas morte ! » En résumé, dès sa jeunesse, le grand gagneur de batailles était ce que l’on appelle un brillant et heureux cavalier casse-cou. Il est inutile de dire que nous savons fort peu de choses de la plupart des chevaux de Napoléon. Toutefois ce n’est pas le cas pour tous et M. Lawley a réuni des détails sur « Marengo » que l’Empereur montait à Waterloo, « Austerlitz », « Maria » (une jument grise nommée d’après l’Impératrice), « Ali » et « Jaffa ». Le « Daily Magazine » reproduit les portraits d’ « Ali » et de « Marengo » d’après les originaux existant en Angleterre ; ils sont blancs comme, d’ailleurs, presque tous les chevaux du Petit Caporal. Le plus célèbre des cinq est « Marengo » dont le squelette est conservé à l’Institut militaire de Whitehall à Londres, et dont un sabot, transformé en tabatière, est toujours sur la table des officiers de la garde royale au palais de Saint-James, avec l’inscription suivante sur le couvercle d’argent : Sabot de « Marengo », cheval de bataille barbe, ayant appartenu à Bonaparte, monté par lui à Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram, en Russie et à Waterloo. » Autour du sabot se lisent ces mots : « Marengo » fut blessé à la hanche à Waterloo, pendant que son cavalier l’enfourchait sur le terrain des avant-postes. Aussi dans les batailles précédentes, ce bon destrier avait été blessé. Si nous devons ajouter foi à cette inscription, Napoléon a dû le monter pendant au moins quinze ans, de Marengo à Waterloo ; nous nous permettrons d’en douter. Quoiqu’il en soit « Marengo », dont le portrait aussi bien que le squelette est conservée à l’Institut militaire, est bien le cheval que l’Empereur avait à Waterloo, et probablement celui dont le colonel Charras veut parler dans sa « Campagne de 1815 », lorsqu’il raconte que Napoléon, en montant à cheval le matin de Waterloo, se mit dans une violente colère contre un soldat maladroit qui, en l’aidant à se mettre en selle, faillit le faire tomber par dessus son cheval. C’est encore « Marengo » qui porta l’Empereur jusqu’à Charleroi après la bataille, mais M. Lawley ne nous explique pas comment il se fait que le cheval soit venu finir ses jours à l’Institut militaire et c’est un point qu’il serait intéressant d’élucider. Peut-être devint-il la propriété d’un gentilhomme français établi vers 1815, au château de Glassenburg, dans le comte de Kent, pendant la minorité des propriétaires légitimes. Ce gentilhomme, dont le nom n’a malheureusement pas été conservé, était l’ami de l’Empereur et avait avec lui un autre cheval de bataille , « Jaffa », un arabe que Napoléon avait pris en Egypte. Le vieux coursier fut très bien soigné à Glassenburg ; mais, en 1829-il avait alors 37 ans- il était tellement affaibli qu’on se décida à l’abattre. Le fils de celui qui lui déchargea un coup d’escopette vit encore [1892] et, dans son parc, on peut lire sur une petite colonne l’épitaphe suivante : « Sous cette pierre repose « Jaffa », fameux cheval de bataille de Napoléon, âgé de 37 ans ». C’est de lord Wolseley, qui connaît à fond tout ce qui a trait au grand capitaine, que l’auteur tient cette anecdote. Un autre admirateur anglais de Napoléon a remis à M. Lawley un portrait d’ « Ali » avec cette légende : «Ali », cheval de bataille de Napoléon 1er. Ce cheval fut pris en Egypte sous Ali-Bey, monté par un soldat du 18ème dragons, capturé par les Mamelucks et repris par les Français.Ceci le fit remarquer du général Menou qui l’emmena en Europe et en fit cadeau au Premier Consul. Depuis lors, Bonaparte le monta dans toutes les batailles ; à celle de Wagram, par exemple, où il resta en selle de quatre heures du matin à six heures du soir. Il faut faire la part de la confusion et de l’exagération en ce qui concerne les noms des chevaux montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il ne serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés le même jour, puisque, dans ses « Mémoires », Mme de Rémusat nous dit que son protecteur éreintait souvent quatre ou cinq chevaux en un jour. Il semble y avoir contradiction entre la légende qui attribue à « Marengo » l’honneur d’avoir porté Napoléon à Austerlitz et les « Mémoires » du général Vandamme [Il s’agit ici d’une confusion car cet officier n’a pas laissé de « Mémoires ». Note de C.B.], où il est fait mention d’un cheval gris de fer, 1 mètre 60, qui fut baptisé « Austerlitz » après la victoire. Il est certain de Napoléon avait un cheval de ce nom correspondant bien à la description donnée par Vandamme, puisqu’il y a un portrait de lui à Londres chez Lord Rosebery, un des hommes les plus compétents sur tout ce qui se rattache à l’épopée napoléonienne. Passons à la jument « Maria ». M. Lawley a eu la bonne fortune de rencontrer un vieux Mecklembourgeois, nommé Schallen, âgé de plus de 95 ans, qui se souvenait d’avoir vu les régiments de cavalerie française traverser la petite ville d’Ivenack, dans le Mecklembourg, en marche sur Moscou. Le général Lefebvre-Desnouettes y admira beaucoup les chevaux de race du baron de Plessen, et, en particulier, une jument grise qui descendait de « King–Herald » un des plus fameux étalons du Stud-Book britannique. Le général l’acquit et l’envoya à l’Empereur, qui lui donna le nom de « Maria »-celui de sa femme- et la monta pendant une grande partie de la campagne de 1813. Plus tard, la jument tomba on ne sait comment, aux mains des Prussiens, qui la restituèrent au baron de Plessen. Elle mourut à Ivenack, et Schallen raconte qu’on y voit encore son squelette religieusement conservé par les héritiers du baron dans leur vieux château d’Ivenack. Naturellement l’équipement des chevaux de Napoléon était de « primo cartello ». La sellerie ne laissait rien à désirer : siège, troussequins, genouillères, tout était parfait de matériaux et de confection. Le Musée de Lausanne en possède des spécimens probants, c’est-à-dire : trois excellentes selles à l’anglaise, revêtues de velours cramoisi, avec housses et fontes à l’avenant et étriers en argent suspendus à de fortes et fines courroies ; trois brides et trois martingales à garnitures d’argent. Le grand Empereur destinait à son fils ces effets personnels et, pour cela, il les avait confiés à son fidèle Noverraz qui les conserva longtemps à sa villa « La Violette » à Lausanne. En juin 1848, Noverraz, las d’attendre un ayant-droit, remit son précieux dépôt au gouvernement vaudois qui en orne le musée cantonal de Lausanne. Avec d’autres objets de même provenance, entres autres quatre fusils de chasse et quelques reliques de Longwood, notre habile préparateur, M. Bastian, en a composé une fort intéressante vitrine qui attire de nombreux visiteurs étrangers. L’auteur de l’article de la « Revue militaire suisse » ne donne que des indications peu précises, ou encore légèrement inexactes, sur les souvenirs de Napoléon, provenant du piqueur Noverraz, conservés au Musée de Lausanne (Don de J.-J. Mercie). Ces équipages de cheval de l’Empereur, du type de ceux qu’il utilisait en campagne, sont les seuls que nous connaissions ; à ce titre, leur intérêt est donc plus considérable encore que les harnachements de luxe, magnifiquement ornés, plus généralement connus, et nous jugeons qu’il vaut la peine d’en donner la nomenclature détaillée, d’après les notes que nous avons prises sur place, au Musée de Lausanne : – Trois selles à la française en velours cramoisi, avec leurs fontes, couvre fontes, et leur tapis de selle (deux de ces derniers en drap cramoisi, en un drap écarlate). Ces tapis de selle sont ornés d’un double galonnage or : le galon intérieur de 10 centimètres, du modèle dit « à bâtons ».
Ces galons sont bordés d’une double course en soutache or. - Deux paires d’étriers (une paire manque) en argent (ou argentés) forme classique des étriers d’officiers généraux. 
- Trois brides complètes, à peu près semblables, très simples, en cuir noir ; boucles, légèrement ouvragées, en argent. Deux de ces brides à mors à grandes bossettes, argentées ; une à mors sans bossettes ; les trois mors du modèle de cavalerie légère. Toutes ces pièces sont en parfait état de conservation. 

Revenant aux chevaux de bataille de l’Empereur, il y lieu de signaler que le Musée de Malmaison, possède neuf petites peintures représentant neuf chevaux montées par Napoléon ; leurs noms sont les suivants : « Le Familier », « Le Triomphant », l’Aboukir », « Le Major », « Le Vizir » [Ce cheval a été naturalisé après sa mort ; il est conservé au Musée de l’Armée et porte sur la cuisse gauche l’N couronné], « le Cheick », « Le Sahara » , « Le Distingué » (le neuvième portrait ne porte pas de nom). Ces tableaux proviennent de la Manufacture de Sèvres. Ajoutons que l’Empereur a également possédé une jument qui portait le nom de « Nicole » et non « Nickel ». Citons en outre le beau portrait de « Tamerlan » peint par Géricault. Du reste, et comme le laisse comprendre l’auteur de l’article cité, plus haut, l’Empereur utilisa, au cours de sa vie, une quantité considérable de chevaux de selle. On en jugera par la lecture du document que nous reproduisons ci-après pour terminer ce rapide aperçu sur un sujet peu ou point battu sur lequel il reste encore à écrire une belle étude ; il se passe de tout commentaire. Avant la campagne de 1812 et sur son ordre, un projet de règlement réorganisant ses équipages de guerre fut présenté à l’Empereur qui l’adopta le 14 janvier 1812. Voici le texte de la partie qui concerne l’équipage de selle : 

« CHAPITRE V- Equipage de selle Article 11- L’équipage de selle comprend 10 brigades, chacune de 13 chevaux. Total : 130 chevaux. Article 12.- Chaque brigade se compose ainsi, savoir : 2 chevaux de bataille pour Sa Majesté, 1 cheval d’allure pour Sa Majesté, 1 pour le Grand-Ecuyer, 1 pour l’Ecuyer de service, ou tout autre, 1 pour le page de service, 1 pour le Mameluck de Sa Majesté, 1 pour le guide (paysan du pays), 3 chevaux de palefreniers montés et un à pied, 1 cheval pour le chirurgien, 1 pour le piqueur de service. 
Total : 13 Article 13.- Une paire de pistolets fera partie de l’équipement de tous les chevaux de selle destinés pour l’Empereur ; ces pistolets seront chargés tous les jours, et déchargés avec le tire-bourre par le Mameluck de service, sous l’inspection du Grand-Ecuyer ou en son absence, de l’Ecuyer de service au bivouac ou sous la tente ; le déchargement ou le rechargement des pistolets se fera chaque soir. Article 14.- Le Page de service porte en bandoulière la lunette de Sa Majesté, et il a sur le devant de sa selle des sacoches arrangées, qui renferment un mouchoir et une paire de gants pour Sa Majesté et un petit assortiment de bureau contenant papier, plumes, encre, crayons, compas, cire d’Espagne ; le tout conforme à l’état B ; il porte sur le derrière de sa selle un petit porte-manteau avec des armes à son usage. Le chirurgien porte derrière sa selle un porte-manteau avec un assortiment d’instruments et de tout ce qu’il faut pour panser, conforme à l’état E. Le mameluck porte en bandoulière une fiole pleine d’eau-de-vie, et sur le devant de sa selle, le manteau et le frac de Sa Majesté. Le Piqueur porte, sur le chevet, des petites sacoches pour cantines, approvisionnées conformément à l’état D ; et sur le derrière de sa selle, un porte-manteau d’effets à l’usage de Sa Majesté conformément à l’état T ; il porte aussi en bandoulière un flacon plein d’eau-de-vie. En conséquence, il est attaché un porte-manteau semblable à chacune des brigades des chevaux de selle. Les deux valets de chambre, qui sont à cheval, auront devant eux un petit appareil contenant de la charpie, des sels, de l’éther, de l’eau, une demi-bouteille de vin de Madère et quelques ustensiles de chirurgie, dont le Chirurgien ordinaire donnera le détail. Les trois maîtres d’hôtel, qui sont à cheval, auront chacun devant eux une petite cantine semblable à celle détaillée pour les Piqueurs. » 

 


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( 16 février, 2019 )

Les maux de la Grande-Armée en 1812…

1812°

Les extraits qui suivent sont tirés de l’ouvrage du chirurgien-major MAURICHEAU-BEAUPRE qui participa à la campagne de Russie. Depuis octobre 1811, il était attaché au régiment d’Illyrie.  Fait prisonnier le 18 novembre 1812, il ne retrouve la France qu’en 1816. L’année suivante, MAURICHEAU-BEAUPRE rédigea et soutint , sa thèse de médecine intitulée : « Des effets et des propriétés du froid. Avec un aperçu sur la campagne de Russie » (Montpellier, chez Jean Martel aîné, 1817) . Son texte ressemble au témoignage d’un autre médecin : celui de Joseph de Kerckhove. Les degrés indiqués sont issus de l’échelle de Réaumur. J’ai attribué un titre à chaque passage reproduit.

Météorologie russe…

« Année commune, l’hiver s’annonce dans cette partie de la Russie en septembre, et la neige commence à tomber en octobre. Le retour de cette saison se montra, au grand étonnement des Russes , plus tardif que de coutume. Le soleil était vers le milieu du jour, quoique moins chaud, aussi radieux que dans le midi de la France; mais aussitôt qu’il avait quitté l’horizon, il faisait très-froid ; l’atmosphère piquante avertissait de la nécessité d’allumer de bons feux dans les bivouacs ,et les épaisses gelées blanches qui le matin couvraient le sol , étaient un signe précurseur des frimas sur lesquels les Russes fondaient l’espoir de notre ruine et de leur délivrance. Une retraite en ordre, faite dès la fin de septembre ou le commencement d’octobre, eût conservé la vie à des milliers d’individus » (MAURICHEAU-BEAUPRE, p.120)

Le chaos au quotidien…

« L’automne s’était maintenu beau; les beaux jours semblaient ne se prolonger et ne retarder l’époque des frimas, que pour mieux aveugler le chef de l’armée. Le froid se fit vraiment sentir du 20 au 25 octobre, et la rigueur de l‘hiver commença à peser sur l’armée à sa sortie (le Moscou. A quelques journées de cette ville, les privations devinrent plus sensibles, par la rareté des vivres , par la consommation avancée de la petite quantité dont chacun avait pu se pourvoir, par la diminution et l’abandon des transports , dont les chevaux mouraient d’épuisement sur la route. De malheureux soldats, aussi épuisés que ces animaux, subissaient le même sort. Le froid sévissait toujours plus; la gelée était si forte, qu’elle rendait , pendant la nuit et vers le matin , la marche des troupes lente et pénible. Les besoins les plus pressants se firent davantage sentir de jour en jour; les corps d’armée étaient constamment inquiétés, poursuivis , harcelés ; il n’était guère possible de s’éloigner individuellement de la route sans danger; les vivres finirent par manquer totalement, ce qui accrut les souffrances. On vit dès-lors , par un sentiment qui semble justifier l’égoïsme qui régnait dans cette circonstance , chacun penser à sa propre conservation et cacher soigneusement le peu de provisions qui lui restaient, mais qui se réduisaient à si peu de chose qu’elles furent bientôt consommées. Un besoin impérieux força dès-lors les soldats à se sustenter avec la chair de cheval. La nécessité devint générale. C’est vraiment là que le malheur et les premiers besoins établissaient une triste et parfaite égalité parmi les hommes. Les routes, les champs, les ravins étaient jonchés de cadavres de chevaux. Soldats, officiers, médecins , commissaires, administrateurs, employés , tous se jetaient dessus. J’ai vu des hommes, pressés par la faim, manger cette chair crue, mais on la faisait ordinairement rôtir au feu du bivouac, qui ne la rendait que plus dure et plus sèche. Les soldats n’avaient plus aucune boisson fortifiante; le café soutenait un peu les officiers. Il fallait déjà rompre la glace des ruisseaux pour avoir de l’eau, afin de faire cuire la viande de cheval, les rebuts des végétaux , enfin , tous les bons et mauvais aliments que procuraient les perquisitions des plus hardis et rusés maraudeurs. Aux fatigues extrêmes et à la disette qui faisait dépérir les hommes, se joignirent d’autres circonstances qui rendaient la position de l’armée encore plus affreuse et plus critique. Elle traversait un pays dévasté par le passage de deux armées, devenu désert par la fuite des seigneurs et de la plupart de leurs vassaux, par l’effet de la terreur que répandaient au loin les foudres exterminateurs de la guerre, et par l’horrible incendie des villes, des villages et des bourgs. Les troupes détruisaient elles-mêmes ce qui restait, et enlevaient ainsi des ressources à ceux qui venaient par derrière, aux malades qui manquaient d’asiles , et devaient rester exposés aux injures de l’air, souvent sans de la paille sur laquelle ils pussent au moins goûter, pendant quelques heures, les douceurs du sommeil. Un convoi de malades fut for cément abandonné dans la forêt de Wiasma; ces infortunés périrent tous de froid ou de faim. Les hommes qui se trouvaient encore davantage affaiblis par des indispositions ou des maladies, marchant lentement, restant en arrière, tombèrent au pouvoir de l’ennemi ou furent les premières victimes du froid. Il ne se passait pas de jour qu’il ne s’engageât quelque affaire : malheur aux blessés qui ne pouvaient se relever et s’acheminer !

L’armée s’avançait vers Smolensk, où, disait-on, on allait s’arrêter , établir des quartiers d’hiver, et où l’on devait surtout trouver d’abondantes provisions. Tous ces bruits flatteurs et illusoires furent répandus à dessein pour sou tenir l’esprit et le courage des soldats; mais les gens sensés savaient à quoi s’en tenir, et on n’avait point oublié l’état de ruine et de dévastation dans lequel on avait laissé cette dernière ville et ses environs. La discipline s’était relâchée; la licence était un triste effet du manque de vivres. Un grand nombre de soldats s’écartaient imprudemment de la route, erraient çà et là dans les campagnes, et périssaient de froid ou de faim , par le fer des cosaques ou la vengeance des paysans aigris. L’armée était obligée de camper sur le sol glacé, sans avoir parfois du bois pour allumer des feux. Il n’est rien que les soldats, dont les vêtements étaient usés, décousus , déchirés ou tombaient en lambeaux , n’imaginassent pour se garantir du froid. On les voyait dans un accoutrement aussi pitoyable que bizarre, affublés de pelisses, d’habillements de femmes, de bonnets à poil, de mauvaises couvertures, de sacs de toile, de haillons , de nattes et de peaux d’animaux récemment écorchés. Ils s’étaient aperçus que pour s’emparer facilement des habillements des hommes qui périssaient de froid, il ne fallait pas attendre qu’un trop haut degré de congélation roidit leurs membres; aussi , plus d’un malheureux fut souvent dépouillé avant d’avoir rendu le dernier soupir. Les officiers supérieurs, partageant cet état de misère, avaient un sort commun avec le soldat. Plusieurs privés de leurs chevaux , de leurs domestiques , obligés d’aller à pied , supportaient difficilement les fatigues de la marche. Il en était de même de tous les cavaliers démontés. Il y avait sous les armes un grand nombre de soldats souffrants et malades, qu’un courage intrépide et le sentiment d’honneur retenaient dans les rangs. Il n’était pas difficile de s’apercevoir que les privations de toute espèce avaient, altéré les forces de tous les individus : la peau était sèche, aride, décolorée , sale , terreuse et comme contractée ; les ligures hâves et tirées ; ajoutez à cela une longue barbe qui donnait aux physionomies quelque chose de sinistre , et un défaut absolu de propreté du corps. L’affreuse boulimie fit beaucoup de victimes. » (MAURICHEAU-BEAUPRE, pp.123-128)

Vers la Bérézina, puis en route vers Wilna

« Vers le 19, 20 et 21 novembre, la température se radoucit un peu. Après avoir traversé le Dnieper, on trouva à se procurer, par les juifs polonais, un peu de pain et quelques boissons =, faibles ressources pour un aussi grand nombre d’individus affamés. Quelques distributions de vivres furent faites à Orcha. La viande de cheval était toujours une ressource ; elle ne manquait pas, tant il périssait de ces animaux. On raffinait encore sur le goût, car le cerveau , la langue et le foie étaient les premières parties enlevées , comme les plus tendres et les plus délicates. Les chemins devinrent fangeux et glissants ; les pertes en hommes continuèrent ; et le froid humide très-vif porta le dernier coup à la santé délabrée d’un grand nombre d’officiers et de soldats. Le froid sec recommença à se faire sentir avec force, lorsqu’on arriva sur les bords de la Bérézina.

Le malheur unit ordinairement les hommes ; légalité d’une triste condition , le sentiment des mêmes peines et des mêmes souffrances , les porte à se consoler mutuellement et à s’entraider même dans les plus petites choses. Mais quel étrange effet du mécontentement général, de la sensation continuelle du froid , des besoins physiques non satisfaits , des craintes et de l’inquiétude bien fondée de chacun sur son propre sort, des affections morales particulières à chaque individu, et de l’idée affreuse d’être exposé à périr de froid ou de faim ! Il semblait dans notre retraite, que le malheur eut aigri les caractères et endurci les cœurs. On était insensible , égoïste , avare , et les remarques faites par M. Labaume sont très-vraies.

L’historien philosophe , dont la plume véridique transmettra à la postérité le récit fidèle et circonstancié de cette campagne , devra représenter la marche triste et silencieuse des débris d’une armée jadis florissante ; cette foule de soldats de toutes les nations , obligés de marcher, presque sans chaussure, dans la neige ou dans des bourbiers glacés , se pressant en masse, au milieu des cris , de la confusion et du tumulte , pour passer la Bérézina ; ce grand nombre de blessés abandonnés sur ses rives dans le plus grand accablement physique et moral , exposés la nuit et le jour à la rigueur du froid si funeste aux plaies , et sur lesquels la mort promena impitoyablement sa faulx.

Les mêmes causes de misère et de destruction pesèrent sur les restes de l’armée dans sa marche de la Bérézina sur Wilna. Malgré le fait que l’on trouvât par ci et par-là quelques subsistances , l’excès du froid et le degré de faiblesse qui existait chez le plus grand nombre d’individus , ne leur permettaient pas de se remettre. Les affections maladives dont ils étaient atteints 9 abandonnées à elles-mêmes , contrariées et aggravées , les exposaient à périr d’un moment à l’autre. Sentant leurs forces s’évanouir, ils se laissaient souvent aller à un repos qui leur paraissait agréable; il y en avait qui se souciaient peu de mourir. Quantité d’individus eurent les pieds, les mains et les oreilles gelés; trop heureux encore , s’ils avaient eu le bonheur d’échapper au danger par le sacrifice de quelque partie de leur corps. Des hommes restaient quelque fois mortellement saisis par le froid, lorsqu’ils étaient obligés de s’arrêter pour satisfaire de pressants besoins. L’arrivée de ce moment , que l’on redoutait, était en effet fort embarrassante, tant à raison du danger de s’exposer à l’air qu’à cause de l’engourdissement des doigts , qui ôtait la force de rajuster les vêtements. » (MAURICHEAU-BEAUPRE, pp.134-137)

Wilna…

« Wilna, déjà épuisé par le passage continuel des troupes, ne fournit que peu de ressources à l’armée. Le froid était alors très-rigoureux ; car, dans le commencement de décembre, il alla de 18 à 23 °.  Ce ne pouvait être qu’un spectacle affligeant, de voir réunis, dans une ville en proie au désordre et à l’alarme, une immense quantité d’hommes faibles et abattus , de malades et de blessés moribonds, étendus dans les rues, sur les places , sans feu et sans nourriture. Nombre de ces malheureux furent victimes de la barbarie des Juifs, peuple nulle part aussi ignoble qu’en Pologne, qui les dépouillaient et les abandonnaient dans cet état , après leur avoir versé de l’eau froide sur le corps , sous prétexte de les dégeler. Les hôpitaux et les maisons particulières étaient remplis par i 5 à 18 000 malades, à la majeure partie desquels on ne pouvait administrer les secours convenables et pressants dont ils avaient besoin. Les asiles de l’humanité étaient devenus, pour ainsi dire, ceux delà mort. L’encombrement augmentait encore les difficultés administratives et sanitaires, ainsi que la gravité des maladies. Les hommes malades arrivaient en foule dans les locaux destinés à les recevoir; transis de froid, gelés, morfondus, et dans l’impossibilité où ils étaient de pouvoir se déshabiller, ils s’étendaient sur des lits sans couvertures, sur de la paille, sur le carreau, plus morts que vifs, et ils expiraient dans cet état. M. Bertrand, médecin de l’armée, qui resta , par ordre, à Wilna pour donner ses soins aux malades, a observé l’épidémie de typhus catarrhal qui a régné en Lituanie pendant l’hiver de 1812 . Il a noté que toutes les causes qui ont agi défavorablement sur l’armée , avaient également disposé à la même maladie les malheureux habitants des villes et des campagnes, obligés de quitter leurs demeures ; que , dès le mois de novembre , le froid excessif avait engourdi la tonicité cutanée, mais que celle du tissu des membranes muqueuses avait reçu un degré d’accroissement considérable et caractéristique des affections phlegmasiques de ce système. C’est ce même typhus dont ont continué à être atteints les officiers et les soldats, et qui a considérablement accru le nombre des malades dans les hôpitaux de Wilna, Königsberg , Varsovie, Thorn , Posen , Dresde, etc. Il fut déjà reconnaissable sur les troupes, peu de jours après leur sortie de Moscou, et il ne fit que s’étendre de plus en plus, à proportion de la multiplicité et de l’intensité des causes qui y ont donné lieu. Il a aussi régné sur les prisonniers de guerre français et russes. » (MAURICHEAU-BEAUPRE, pp.137-139)

Réflexions et constatations médicales…

« Après le récit de cette campagne, je demande quelle armée aussi considérable s’est trouvée dans une position plus critique, et a vu pleuvoir à la fois sur elle un plus grand déluge de désastres et de calamités ? Quels hommes ont eu à résister à plus de causes débilitantes réunies ? Des hommes obligés de supporter , au milieu d’un vaste désert couvert de neige , les fatigues de la guerre , les horreurs de la faim , les traits mortels du froid , la pénurie et la misère la plus complète , ne pouvaient se montrer ni plus braves , ni plus courageux ; ils écoutèrent encore la voix de l’honneur, malgré tant de motifs de découragement. Une campagne de six mois a détruit la plus belle des armées. Sans l’imprévoyance du chef, sans tant de causes qui ont détérioré la santé du militaire et énervé ses forces , avec des vivres et des habillements con formes à la saison , la retraite eût été bien moins fatale ; elle se serait opérée avec ordre et sûreté ; la rigoureuse inclémence du nord ne serait pas venu porter le dernier coup à tant de malheureux morts de froid , et qui ont trop bien justifié cette triste vérité de la destinée des hommes , qui les envoie souvent mourir loin d’une patrie qu’ils n’auraient jamais dû quitter. Tous les individus affaiblis et exténués par les causes dont nous avons parlé, et qui se trouvaient dans l’impossibilité de se.garantir du froid excessif, ne pouvaient espérer d’échapper au danger. Les uns, pâles et abattus par l’inanition, tombaient en défaillance et mouraient étendus sur la neige. Les autres, quoique pour vus de quelques aliments , en suffisante quantité au moins pour calmer le sentiment de la faim , étaient pris d’un frisson auquel succédaient plus ou moins promptement la langueur et la propension au sommeil. On en voyait marcher sans avoir leur connaissance, et sans savoir où ils allaient: à peine parvenait-on à leur faire entendre quelques mots,  ils avaient presque totalement perdu l’usage des sens ; enfin, lorsqu’ils étaient hors d’état de pouvoir continuer à marcher, n’en ayant plus ni la force ni la volonté ils tombaient sur leurs genoux. Les muscles du tronc étaient les derniers à perdre la force de contraction. Plusieurs de ces malheureux restaient un certain temps, dans cette position, à se débattre contre la mort. Une fois tombés il leur était impossible, quelques efforts qu’ils fissent, de se relever. On s’était bien aperçu du danger qu’il y avait à s’arrêter ; mais, hélas ! La présence d’esprit et une ferme détermination ne suffisaient pas toujours pour défendre des attaques mortelles dirigées de toute part contre une misérable vie. Il m’est arrivé trois ou quatre fois , après avoir fait avaler un peu d’eau-de-vie sucrée à quelques-uns de ces infortunés qui venaient de tomber et qui commençaient à s’assoupir , de les aider à se relever , et de tenter de les remettre en mouvement. C’était en vain: ils ne pouvaient ni avancer, ni se soutenir, et ils retombaient sur la même place, où il fallait forcément les abandonner à leur malheureux sort. Leur pouls était petit et imperceptible ; la respiration rare, et à peine sensible chez quelques-uns, était accompagnée chez d’autres de plaintes et de gémissements. Tantôt les yeux étaient ouverts, fixes, ternes, hagards ; et la tête prise par délire tranquille, tantôt ils étaient rouges , et annonçaient une excitation passager du cerveau : il y avait alors délire plus marqué. Les uns balbutiaient des mots incohérents ; les autres avaient un rire serré et convulsif. Du sang fluait, chez quelques-uns, par le nez et par les oreilles ; ils agitaient leurs membres comme s’ils cherchaient à tâtons. On a répandu que des soldats, en proie à un délire frénétique, s’étaient rongés les mains et les bras : je me permets d’en douter. Les symptômes nerveux qui accompagnaient la mort par le froid, lorsqu’elle était lente, ont pu en imposer à ceux qui disent l’avoir vu. J’ai contemplé des hommes terrassés par le froid ; je les ai vus se découvrant la poitrine, agitant leurs bras comme un malade travaillé par un délire sourd dans une fièvre ataxique ; ils ne sentaient certainement plus, dans cet état, le besoin des aliments; d’ailleurs, le serrement spasmodique de la mâchoire inférieure confie la supérieure était constant chez la plupart, et il ne faisait qu’augmenter avec les effets progressifs du froid, qui amenaient la torpeur et la mort. C’est ainsi qu’ont péri des milliers d’individus. Il est peu de ceux qui ont eu le bonheur d’échapper au danger, qui n’aient été dans la suite malades. Une quantité de soldats atteints de lésions plus ou moins graves par l’effet de la congélation, remplirent, en 1813, les hôpitaux de la Pologne, de la Prusse et de l’Allemagne. Des rives du Niémen jusqu’aux bords du Rhin, on reconnaissait facilement en eux les tristes débris d’une armée victime du froid et de la plus affreuse misère. Plusieurs, n’ayant point encore touché au terme de leurs souffrances, se répandirent dans les hôpitaux en-deçà du Rhin, et même jusque dans le midi de la France, où ils vinrent subir diverses extirpations, résections ou amputations nécessitées par le désordre physique si souvent inséparable de la gangrène pro fonde et du sphacèle.

Des mutilations aux pieds et aux mains, la perte du nez, d’une oreille , la faiblesse de la vue , la surdité complète ou incomplète, des névralgies, des rhumatismes , des paralysies des diarrhées chroniques, des affections de poitrine, rappellent plus vivement encore à ceux qui portent ces douloureux souvenirs , les horreurs d’une pareille campagne. » (MAURICHEAU-BEAUPRE, pp.142-143)

Une expérience personnelle.

« Je consignerai ici le souvenir d’une circonstance à laquelle je dois probablement mon salut. Je sentis, pendant l’affreuse nuit où nous quittâmes Smolensk, un grand malaise; vers les cinq heures du matin , un sentiment de lassitude m’invita à m’arrêter pour me reposer. Je m’assis sur un tronçon de bouleau, a côté de huit cadavres gelés, et je ne tardai pas à éprouver de la propension au sommeil auquel je cédai d’autant plus volontiers, qu’il me paraissait délicieux. Je fus heureusement tiré de cette somnolence commençante, qui aurait infailliblement amené la torpeur, par les cris et les jurements de deux soldats, qui frappaient vis-à-vis de moi, à coups redoublés, un pauvre cheval épuisé qui s’était abattu. Je sortis de mon état par une espèce de secousse. Le spectacle que j’avais à mes côtés me retraça vivement le danger auquel je m’étais exposé; je pris un peu d’eau-de-vie, et je me mis à courir pour faire cesser l’engourdissement des jambes, que leur froideur et leur insensibilité étaient propres à me faire croire plongées dans un bain à la glace. » (MAURICHEAU-BEAUPRE, p.144, note)

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( 29 décembre, 2018 )

A propos des chevaux de bataille de Napoléon 1er (2ème et dernière partie).

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Suite et fin de cet excellent article dû à l’éminent Jean BRUNON et publié en 1932 dans la « Revue des Etudes napoléoniennes ».

Le fils de celui qui lui déchargea un coup d’escopette vit encore [1892] et, dans son parc, on peut lire sur une petite colonne l’épitaphe suivante : « Sous cette pierre repose « Jaffa », fameux cheval de bataille  de Napoléon, âgé de 37 ans ». C’est de lors Wolseley, qui connaît à fond tout ce qui a trait au grand capitaine, que l’auteur tient cette anecdote. Un autre admirateur anglais de Napoléon a remis à M. Lawley un portrait d’ « Ali » avec cette légende : «Ali », cheval de bataille de Napoléon 1erCe cheval fut pris en Egypte sous Ali-Bey, monté par un soldat du 18ème dragons, capturé par les Mamelucks et repris par les Français.Ceci le fit remarquer du général Menou qui l’emmena en Europe et en fit cadeau au Premier Consul. Depuis lors, Bonaparte le monta dans toutes les batailles ; à celle de Wagram, par exemple, où il resta en selle de quatre heures du matin à six heures du soir. Il faut faire la part de la confusion et de l’exagération en ce qui concerne les noms des chevaux montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il ne serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo »  aient été montés le même jour, puisque, dans ses « Mémoires », Mme de Rémusat nous dit que son protecteur éreintait souvent quatre ou cinq chevaux en un jour. Il semble y avoir contradiction entre la légende qui attribue à « Marengo » l’honneur d’avoir porté Napoléon à Austerlitz et les « Mémoires » du général Vandamme [Il s’agit ici d’une confusion car cet officier n’a pas laissé de « Mémoires ». Note de C.B.], où il est fait mention d’un cheval gris de fer, 1 mètre 60, qui fut baptisé « Austerlitz » après la victoire. Il est certain de Napoléon avait un cheval de ce nom correspondant bien à la description donnée par Vandamme, puisqu’il y a un portrait de lui à Londres chez Lors Rosebery, un des hommes les plus compétents sur tout ce qui se rattache à l’épopée napoléonienne. Passons à la jument « Maria ». M. Lawley a eu la bonne fortune de rencontrer un vieux Mecklembourgeois, nommé Schallen, âgé de plus de 95 ans, qui se souvenait d’avoir vu les régiments de cavalerie française traverser la petite ville d’Ivenack, dans le Mecklembourg, en marche sur Moscou. Le général Lefebvre-Desnouettes y admira beaucoup les chevaux de race du baron de Plessen, et, en particulier, une jument grise qui descendait de « King–Herald » un des plus fameux étalons du Stud-Book britannique. Le général l’acquit et l’envoya à l’Empereur, qui lui donna le nom de « Maria »-celui de sa femme- et la monta pendant une grande partie de la campagne de 1813. Plus tard, la jument tomba on ne sait comment, aux mains des Prussiens, qui la restituèrent au baron de Plessen. Elle mourut à Ivenack, et Schallen raconte qu’on y voit encore son squelette religieusement conservé par les héritiers du baron dans leur vieux château d’Ivenack. Naturellement l’équipement des chevaux de Napoléon était de « primo cartello ». La sellerie ne laissait rien à désirer : siège, troussequins, genouillères, tout était parfait de matériaux et de confection. Le Musée de Lausanne en possède des spécimens probants, c’est-à-dire : trois excellentes selles à l’anglaise, revêtues de velours cramoisi, avec housses et fontes à l’avenant et étriers en argent suspendus à de fortes et fines courroies ; trois brides et trois martingales à garnitures d’argent. 

Le grand Empereur destinait à son fils ces effets personnels et, pour cela, il les avait confiés à son fidèle  Noverraz qui les conserva longtemps à sa villa « La Violette » à Lausanne. En juin 1848, Noverraz, las d’attendre un ayant-droit, remis son précieux dépôt au gouvernement vaudois qui en orne le musée cantonal de Lausanne. Avec d’autres objets de même provenance, entres autres quatre fusils de chasse et quelques reliques de Longwood, notre habile préparateur, M. Bastian, en a composé une fort intéressante vitrine qui attire de nombreux visiteurs étrangers. L’auteur de l’article de la « Revue militaire suisse » ne donne que des indications peu précises, ou encore légèrement inexactes, sur les souvenirs de Napoléon, provenant du piqueur Noverraz, conservés au Musée de Lausanne (Don de J.-J. Mercie).  Ces équipages de cheval de l’Empereur, du type de ceux qu’il utilisait en campagne, sont les seuls que nous connaissions ; à ce titre, leur intérêt est donc plus considérable encore que les harnachements de luxe, magnifiquement ornés, plus généralement connus, et nous jugeons qu’il vaut la peine d’en donner la nomenclature détaillée, d’après les notes que nous avons prises sur place, au Musée de Lausanne : - Trois selles à la française en velours cramoisi, avec leurs fontes, couvre fontes, et leur tapis de selle (deux de ces derniers en drap cramoisi, en un drap écarlate). Ces tapis de selle sont ornés d’un double galonnage or : le galon intérieur de 10 centimètres, du modèle dit « à bâtons ».

Ces galons sont bordés d’une double course en soutache or. 

- Deux paires d’étriers (une paire manque) en argent (ou argentés) forme classique des étriers d’officiers généraux. 

- Trois brises complètes, à peu près semblables, très simples, en cuir noir ; boucles, légèrement ouvragées, en argent. Deux de ces brides à mors à grandes bossettes, argentées ; une à mors sans bossettes ; les trois mors du modèle de cavalerie légère. 

Toutes ces pièces sont en parfait état de conservation. 

Revenant aux chevaux de bataille de l’Empereur, il y lieu de signaler que le Musée de Malmaison, possède neuf petites peintures représentant neuf chevaux montées par Napoléon ; leurs noms sont les suivants : « Le Familier », « Le Triomphant », l’Aboukir », « Le Major », « Le Vizir » [Ce cheval a été naturalisé après sa mort ; il est conservé au Musée de l’Armée et porte sur la cuisse gauche l’N couronné], « le Cheick », « Le Sahara » , « Le Distingué »  (le neuvième portrait  ne porte pas de nom). Ces tableaux proviennent dela Manufacture de Sèvres. Ajoutons que l’Empereur a également possédé une jument qui portait le nom de « Nicole » et non « Nickel ». Citons en outre le beau portrait de « Tamerlan » peint par Géricault. Du reste, et comme le laisse comprendre l’auteur de l’article cité, plus haut, l’Empereur utilisa, au cours de sa vie, une quantité considérable de chevaux de selle.  On en jugera par la lecture du document que nous reproduisons ci-après pour terminer ce rapide aperçu sur un sujet peu ou point battu sur lequel  il reste encore à écrire une belle étude ; il se passe de tout commentaire.  Avant la campagne de 1812 et sur son ordre, un projet de règlement réorganisant ses équipages de guerre fut présenté à l’Empereur qui l’adopta le 14 janvier 1812.  Voici le texte de la partie qui concerne l’équipage de selle : 

« CHAPITRE V- Equipage de selle Article 11- L’équipage de selle comprend 10 brigades, chacune de 13 chevaux. Total : 130 chevaux. Article 12.- Cheque brigade se compose ainsi, savoir : 2 chevaux de bataille pour Sa Majesté, 1 cheval d’allure pour Sa Majesté, 1 pour le Grand-Ecuyer, 1 pour l’Ecuyer de service, ou tout autre, 1 pour le page de service, 1 pour le Mamelucks de Sa Majesté, 1 pour le guide (paysan du pays), 3 chevaux de palefreniers montés et un à pied, 1 cheval pour le chirurgien, 1 pour le piqueur de service. 

Total : 13 

Article 13.- Une paire de pistolets fera partie de l’équipement de tous les chevaux de selle destinés pour l’Empereur ; ces pistolets seront chargés tous les jours, et déchargés avec le tire-bourre par le Mameluck de service, sous l’inspection du Grand-Ecuyer ou en son absence, de l’Ecuyer de service au bivouac ou sous la tente ; le déchargement ou le rechargement des pistolets se fera chaque soir. Article 14.- Le Page de service porte en bandoulière la lunette de Sa Majesté, et il a sur le devant de sa selle des sacoches arrangées, qui renferment un mouchoir et une paire de gants pour Sa Majesté  et un petit assortiment de bureau contenant papier, plumes, encre, crayons, compas, cire d’Espagne ; le tout conforme à l’état B ; il porte sur le derrière de sa selle un petit porte-manteau avec des armes à son usage. Le chirurgien porte derrière sa selle un porte-manteau avec un assortiment d’instruments et de tout ce qu’il faut pour panser, conforme à l’état E. Le mameluck porte en bandoulière une fiole pleine d’eau-de-vie, et sur le devant de sa selle, le manteau et le frac de Sa Majesté. Le Piqueur porte, sur le chevet, des petites sacoches pour cantines, approvisionnées conformément à l’état D ; et sur le derrière de sa selle, un porte-manteau d’effets à l’usage de Sa Majesté conformément à l’état T ; il porte aussi en bandoulière un flacon plein d’eau-de-vie. En conséquence, il est attaché un porte-manteau semblable à chacune des brigades des chevaux de selle. Les deux valets de chambre, qui sont à cheval, auront devant eux un petit appareil contenant de la charpie, des sels, de l’éther, de l’eau, une demi-bouteille de vin de Madère et quelques ustensiles de chirurgie, dont le Chirurgien ordinaire donnera le détail. Les trois maîtres d’hôtel, qui sont à cheval, auront chacun devant eux une petite cantine semblable à celle détaillée pour les Piqueurs. » 

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( 4 décembre, 2018 )

Un témoignage méconnu sur la campagne de Russie. Récit d’Amédée de Pastoret (1ère partie)

Amédée

Amédée-David de Pastoret est né le 2 janvier 1791 à Paris. Fils du marquis de Pastoret, membre du Sénat conservateur. Il fait ses études au lycée Napoléon, et à l’âge de 18 ans, est envoyé à Rome comme secrétaire général du Ministre de l’Intérieur. Il est nommé le 19 janvier 1810 auditeur de seconde classe, et affecté près l’administration des Ponts et Chaussées jusqu’en 1811. Il passe en service extraordinaire comme intendant en Russie en 1812. Officiellement auditeur de première classe en service ordinaire près du ministre de la police et de la section de l’intérieur en 1812, il est également rattaché à la commission du contentieux en 1812.

En service extraordinaire, il est fait sous-préfet de Corbeil le 7 avril 1813, puis de Châlon-sur-Saône, mais est mis à disposition de Daru, pour la Grande-Armée, par décret du 14 avril 1813. Le décret du 26 décembre 1813 le nomme adjoint au commissaire extraordinaire dans la 18ème  division militaire (Dijon). Il se rallie aux Bourbons en 1814 et est alors nommé maître des requêtes. Membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1823. Conseiller d’État en service extraordinaire en 1825. Il refuse en 1830 de prêter serment à Louis Philippe et se mêle assez activement aux menées légitimistes. Il soutient le prince Louis-Napoléon. Il est nommé  sénateur le 31 décembre 1852, grand officier de la Légion d’honneur en 1853 et membre de la commission municipale de Paris en 1855. Il s’éteint à Paris le 18 mai 1857.

A propos de son rôle durant la campagne de Russie.

Pastoret fut intendant de la Russie blanche. Il  n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit être entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. Il assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. » Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème  corps, Victor à Smolensk avec le 9ème, Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens, la lui tiennent fermée; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème, viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre 1812, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignezde la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus.

Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre 1812, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles. D’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps. Au cours de sa campagne de Russie, Amédée de Pastoret rencontrera plusieurs personnages célèbres (Berthier, Murat et l’Empereur en personne).

CB.

Ce témoignage, intitulé « De Vitebsk à la Bérézina », fut publié la première fois dans la Revue de Paris en 1902. Au début de ce texte, se trouve la préface réalisée  pour l’occasion et que nous avons jugé bon de conserver.

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Amédée de Pastoret fut Intendant, de la Russie Blanche en 1812 Il n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. La suite de sa carrière, toujours liée aux péripéties de l’histoire, devait le ramener à Corbeil et à Chalon-sur-Saône comme sous-préfet et se terminer à Paris môme, où le gouvernement de la Restauration lui réservait une position bien fixe de conseiller d’État.

Les muses l’y attendaient, celle de la poésie, celle de l’histoire, assez sensibles l’une et l’autre aux efforts de sa plume pour lui valoir un jour une place a l’Académie des Beaux-Arts. Les libraires connaissent de lui des « Élégies », des « Poèmes descriptifs et sentimentaux », des ouvrages sur le XVIème  et le XVIIème siècle, des morceaux de concours quelquefois couronnés.

Le fragment inédit que nous publions ici méritait, certes, que l’érudit moscovite, M. Pierre Stchoukine, le recueillit et le plaçât dans ses précieuses collections documentaires relatives à l’année 1812. Une sincérité parfaite, une maladresse charmante feront Je premier mérite de ces souvenirs. On y voit, par exemple, l’auteur glisser sans appuyer sur les épisodes de la Bérézina, qui se sont pourtant déroulés sous ses yeux, et s’étendre de préférence sur ceux de Moscou, qu’il ne connaît que par ouï-dire. Voilà bien les témoins oculaires mais, à défaut d’art dans la narration, à défaut même d’une parfaite exactitude historique, leurs textes se recommandent par un autre et supérieur intérêt, celui de choses directement connues, vécues, belles, quoi qu’ils fassent pour les décolorer, des couleurs de la réalité. Pastoret assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème corps, Victor à Smolensk avec le 9ème , Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens, la lui tiennent fermée ; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème , viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est  enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignez de la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon ; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus. Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles d’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps.

 ART ROË

————————-

-Nous nous hâtâmes d’arriver à Smolensk, nous entrâmes dans ces remparts à demi détruits, nous passâmes devant ces maisons naguère brillantes et qui ne présentaient plus que des ruines et des décombres, nous arrivâmes. Le ministre[1] me mena sur le champ chez l’Empereur. Il fallut voir d’abord M. le prince de Neuchâtel, comme major général de l’armée [le maréchal Berthier].

« -Vous ici ! me dit-il, et que venez-vous faire ? »

-Apporter une triste nouvelle, monseigneur, Vitebsk est pris.

- Vitebsk est pris ! Et le corps du vice-roi [Eugène de Beauharnais] y est allé ?

-Le corps du vice-roi est à une marche dans cette direction mais, monseigneur, Vitebsk est pris.

-Cela n’est pas possible, dit-il.

-Je voulus répondre.

-Cela n’est pas possible,-reprit-il, trois ou quatre fois, et il ajouta:

–Au reste, pourquoi venez-vous me l’apprendre à moi ? Allez-vous-en, si vous voulez, le dire vous-même à l’Empereur ! » 

Je pris mon parti et je montai. Au moment où j’arrivais dans le salon de service, un des aides-de-camp de Pouget venait d’entrer chez l’Empereur, à qui il contait le gros de l’aventure; pendant quelques minutes qu’il y resta, ce fut beau jeu de voir comment tout le salon s’intriguait de savoir la nouvelle. Enfin, l’Empereur me fit appeler j’entrai comme j’étais venu, c’est-à-dire avec mon épée détachée à la main et un bonnet de drap noir en place de chapeau. Il était seul avec le roi de Naples [le maréchal Murat], et me dit d’abord d’un air assez calme

«-Eh bien! Vous faites donc la campagne tout entière ? Vous voulez être avec nous, vous nous revenez ?

-Hé bon Dieu, Sire, lui répondis-je, ce n’est pas ma faute !

-Je le sais bien, reprit-il, mais voyons, contez-moi comment cela s’est passé. »

Je lui en fis le récit, le plus succinctement qu’il me fut possible. Quand j’eus fini, le roi de Naples me demanda avec une sorte d’empressement quels étaient ces coquins de soldats qui s’étaient rendus de la sorte :

« -Sire, lui dis-je avec toute l’humilité du monde, c’est le régiment de Berg. »

Il le prit pour bon et ne m’interrogea plus[2].Je me tournai vers l’Empereur et je répondis d’abord à ses questions sur la nature et la quantité des approvisionnements Il y avait en magasin, lui dis-je, de quoi nourrir l’armée dix jours et entretenir un corps tout l’hiver.

« -Avez-vous eu beaucoup de peine à les rassembler ? dit-il.

-Un peu, repris-je, parce que l’ennemi était toujours près de moi.

- Oui, mais vous aviez Gouvion pour vous défendre.

- Pardonnez-moi, Sire. M. de Gouvion ne pouvait pas s’occuper de nous il avait assez à faire de se défendre lui-même.

- Et les habitants ?

-Les habitants avaient fini par prendre quelque confiance. Tous les administrateurs polonais que Votre Majesté avait mis avec moi s’étaient éloignés, et leur absence a souvent arrêté notre marche.

-Comment ?  dit-il, vous étiez tout seul ?

-Tout seul, lui répondis-je et je prie Votre Majesté de m’excuser à ce titre si je n’ai pas rempli ses intentions. »

De là ses questions passèrent aux diverses branches d’administration, puis il revint au fait même, à la prise de la ville

« -Mais comment se fait-il donc que Gouvion n’ait pas arrêté Wittgenstein ?

-Sire, il n’avait que trente mille hommes au plus.

-Cela n’est pas vrai, reprit-il vivement. Il en avait cinquante et Wittgenstein vingt.

-Je ne puis dire à Votre Majesté que ce que je sais, mais je le sais par des moyens sûrs par l’espionnage, par des rapports fréquents, par l’intérêt que je devais y prendre. M. le maréchal de Gouvion n’avait que trente mille hommes, et M. de Wittgenstein en a cinquante.

-Ils m’ont encore trompé s’écria-t-il tout d’un coup. »

Puis, revenant

«-Et Victor ?

-Je ne répondis pas.

-Victor ? reprit-il.

-Sire, lui dis-je, il ne m’appartient pas de juger sa con duite je pourrais tromper Voire Majesté et me tromper moi-même.

« -Non, dites, dites !

-Sire, il y a un mois que Vitebsk était dans un pressant danger. Monseigneur le duc de Bellune, à qui nous adressions tous les jours des représentations, à qui, chaque jour, M. le maréchal de Gouvion demandait des renforts, à qui l’on indiquait une route courte et sûre pour se porter sur les derrières de l’armée ennemie, n’a pas jugé à propos de marcher; il attendait. disait-il, les ordres de Votre Majesté pour nous secourir et, lorsque enfin il a cru pouvoir s’avancer, M. le maréchal de Gouvion a livré bataille et l’a perdue.

« -Oh malheureux ! dit-il avec indignation. Non, ce Victor n’est pas même en état de commander une division, un régiment ! Ne pas marcher! Laisser forcer la ligne ! Voyez-vous comme ils sacrifient à eux-mêmes le salut de mes armées ? Quelle sottise ! Quelle ignorance des principes de l’art de la guerre ! poursuivit-il en s’approchant d’une carte posée  sur la table. Voilà comme ils sont tous. Je les ai faits trop, ils ne marchent plus qu’à regret, ils font manquer tous mes plans. Davout est à moitié fou et ne sert plus à rien. Ce Victor vient à Smolensk détruire inutilement les approvisionnements préparés Augereau ne voulait pas remuer, et croit me faire une grâce en m’obéissant. Il faut pourtant bien qu’ils m’obéissent,  ils savent qui je suis, et je sais ce qu’ils sont. Non, non, il n’y en a pas un seul parmi eux, à qui l’on puisse rien confier il faut éternellement tout faire. Eh bien ! Je ferai tout. Mais qu’ils exécutent, qu’ils obéissent !  Qu’ils y prennent garde, je saurai bien me passer d’eux ! Voyez, ajouta-t-il, quel plan on m’a fait ainsi manquer. Le vice-roi à Vitebsk, Gouvion à Dunabourg et Macdonald à Riga tenaient la Duna tout entière. A Moguilev, à Smolensk, Davout et Ney couvraient le Dnieper. Victor allait a Orcha, Regnier à Minsk, Poniatowski à Plotzk, Schwarzenberg avec les Allemands dans l’Ukraine, et de Vilna, pendant l’hiver, j’organisais tout ce pays, je reposais l’armée, et les forçais enfin à obéir. Quelle ignorance ! Quelle ignorance!,répéta-t-il deux ou trois fois encore, en frappant du poing sur la table. Et ils veulent me tromper encore ! »

Il revint alors à moi.

« -N’avez-vous rien laissé à Vitebsk ? reprit-il.

-Quelques malades qu’il m’a été impossible d’emmener mais ils sont en sûreté. Le maire m’a juré sur son honneur de les protéger, de les nourrir, de les soigner. Je dois dire son nom à Votre Majesté c’est Bohomolec, et j’aime à lui rendre aujourd’hui devant vous ce témoignage d’estime et de reconnaissance.

-C’est bien, dit l’Empereur. J’en suis content. »

Le roi de Naples se joignit à moi pour appuyer cet éloge. Peu à peu, l’Empereur s’apaisa et revint à la causerie qui lui est naturelle.

« -Quel pays était votre Vitebsk ? me demanda-t-il. J’ai bien vu la ville; mais les environs ? 

-Fort tristes, répondis-je. Le pays, les institutions et les hommes, tout cela n’est que de la barbarie ornée.

- Je le sais, reprit-il. »

Et, après quelques autres phrases.

« -Voyez un peu, ils m’accusent d’ambition, comme si l’ambition pouvait me conduire ici La guerre que je fais est toute politique. Eh qu’ai-je à gagner à venir chercher un pareil climat, un pareil pays? Rien de tout cela vaut-il la plus mauvaise partie de la France Ils ont, eux, un intérêt bien différent en Pologne, en Allemagne, tout leur est bon. Tout est beau pour des sauvages. Le soleil seul, pendant six mois de l’année, est un plaisir nouveau. Ce sont eux qu’il faut arrêter, et non pas moi. Ces Allemands n’y entendent rien, avec toute leur philosophie. »

Le discours dura quelque temps encore de la sorte puis  il me demanda si je n’étais pas fatigué. Je l’étais, j’en convins bien vite, et il m’envoya coucher, en ajoutant :

« -Demain, je vous ferai appeler. »

Quand je sortis, tout le monde était émerveillé de ma faveur; beaucoup de personnes me reconnurent. J’attendis le lendemain: mais l’Empereur reçut de mauvaises nouvelles et je ne le retrouvai que longtemps après, non loin de la Bérézina.

Smolensk était une des villes considérables de la Russie elle avait été longtemps le sujet des guerres des czars et des rois de Pologne, et sa situation sur le Dnieper, sa proximité des provinces fertiles du nord et du midi justifiaient assez l’importance qu’on avait mise à sa possession. Lorsque j’y arrivai, le 10 novembre, elle était loin de conserver aucune trace de son ancienne prospérité des maisons en ruine, des palais brûlés s’offraient de toutes parts à nos regards affligés.

Nos soldats, et surtout les grenadiers de la Vieille-Garde, avaient établi dans un endroit de la ville où viennent se joindre quatre des principales rues, un véritable bazar. Là, on trouvait une quantité de choses incroyable tout ce que désire le luxe et tout ce que demande le besoin. Ici, une vivandière offrait des montres, des anneaux, des colliers, des vases d’argent et quelquefois des pierreries. Là, un grenadier vendait de l’eau-de-vie ou des pelisses. Plus loin, un soldat du train proposait les œuvres complètes de Voltaire ou les « Lettres à Émile » de Desmoustiers. Un voltigeur exposait des chevaux et des voitures, et un cuirassier tenait boutique de souliers et d’habits. On imaginerait difficilement un spectacle plus curieux, et, dans ce temps, où l’on espérait encore, nous gardions assez de sang-froid pour aller souvent nous promener au bazar, et y entendre les cris, les disputes et les discours des acheteurs et des vendeurs. Ce fut un grand malheur que la tolérance de cet abus. Les officiers, qui avaient autant de besoins que d’autres, allèrent chercher dans ces marchés tout ce qui leur manquait, ou y échanger ce qui ne leur était plus nécessaire. Ils traitèrent d’égal à égal avec ceux à qui ils avalent affaire et, dès lors, les soldats perdirent toute considération pour des hommes avec qui ils avaient discuté ou partagé le gain ou la perte. Si un reste de subordination survécut encore, nous verrons bientôt quelles circonstances l’affaiblirent et comment il disparut tout à fait. Les approvisionnements amassés à Smolensk étaient peu considérables; ils furent bientôt consommés. Le vice-roi y était revenu avec son corps d’armée. M. de Baraguey d’Hilliers, colonel général des dragons, qui en commandait un autre à l’arrière-garde, l’avait laissé prendre prisonnier[3]. M. de Wittgenstein, qui nous avait chassés de Vitebsk, faisait un mouvement sur notre droite et l’on ne pouvait deviner Si M. de Gouvion et le duc de Bellune pourraient l’arrêter les districts de la droite de la Duna, du côté de Portjersey, où tous les soins du général Charpentier, le meilleur, le plus ferme et le plus intègre gouverneur qu’il y eût à l’armée, avaient à peine pu rétablir le calme dans le temps de notre prospérité, s’armaient de nouveau contre nous. Il fallut quitter Smolensk. Le duc d’Abrantès [le général Junot], dont l’esprit était déjà fort troublé, fit l’avant-garde, les autres corps marchèrent après, le prince de la Moskowa, qui n’était alors que duc d’Elchingen [le maréchal Ney], fut d’arrière-garde. C’est à ce moment que commencèrent les véritables désastres de la campagne.

Jusque-là, la marche de l’armée, pour avoir eu peu d’ordre, n’avait cependant pas cessé d’être une retraite; les besoins, quoique pressants, avaient généralement été satisfaits. Les soldats obéissaient encore aux ordres de leurs chefs, et les chefs pensaient encore au salut des soldats. Bientôt l’Intérêt général fut totalement oublié, la discipline tomba dans le mépris, le besoin présent l’emporta sur toute autre considération, le découragement se glissa dans les âmes où la peur n’avait point eu d’accès, la crainte commença à s’allier même avec le courage et chacun de nous éprouva en particulier des maux que, réunis, nous eussions facilement repoussés. Là, nous vîmes les caractères à découvert. L’homme fut homme et le fut tout entier; mais là aussi nous trouvâmes des âmes fermes, des cœurs généreux, et presque toujours, je le dis avec une sorte d’orgueil pour notre espèce, la tranquillité, la constance accompagnaient la noblesse des sentiments. On était fort pour soi quand on était bon pour les autres et ce fut la première récompense, comme le premier droit de la vertu, de concevoir une espérance.

Nous avions quitté Smolensk le 13 au soir; nous allâmes à deux lieues de là passer notre première nuit sur le bord d’un ravin assez profond, où descendait la route, et que l’on ne croyait pas d’abord pouvoir faire franchir à l’artillerie. Déjà le froid était très vif, et cette nuit passée au bivouac nous le fit sentir. Nous étions assez mal à Smolensk, mais enfin nous étions à couvert, et cet air vif et rare, cette terre dure et gelée sur laquelle nous étions couchés, nous faisait un lieu de délices de la salle obscure et du plancher de bois dont nous murmurions à la ville. Notre seconde nuit fut comme la première la neige était tombée par gros flocons tout le jour, et le soir, il fallut l’ouvrir et la séparer pour nous creuser un lit. Je ne sais quel pressentiment ou quelle honte engageait ceux qui avaient des voitures a n’en pas faire usage l’événement nous prouva que cette privation était raisonnable.

Nous vînmes en trois jours à Krasnoïé petit village situé environ à dix-huit lieues de Smolensk et à trente de Vitebsk. Déjà nous avions perdu beaucoup de voitures et d’équipages; les causes en étaient un froid très rigoureux, une route mal entretenue, en temps ordinaire, et rompue par les pluies et la neige. Le manque de vivres et la fatigue avaient fait périr, ou du moins affaibli la plus grande partie des chevaux. Se présentait-il un ravin ou une colline escarpée, deux ou trois voitures arrêtées produisaient sur-le-champ un embarras affreux. Les voitures privilégiées voulaient passer de droit, celles qui se trouvaient mieux attelées prenaient les devants et dérangeaient l’ordre établi. L’artillerie devait avoir le pas, mais on n’en tenait compte. Les cochers fouettaient, les chevaux tiraient, les palefreniers se battaient avec les gardes, les files se brouillaient, les voitures s’accrochaient aux chariots d’équipage, les berlines aux trains d’artillerie. La voiture la plus pesante, obligée de rester en arrière, faisait un effort, regagnait celle plus légère qui la précédait et brisait ses roues. La cavalerie, engagée dans ces embarras, sabrait à droite et à gauche l’infanterie ou les palefreniers qui entravaient sa marche les officiers se faisaient jour à coups de poing ou à coups d’épée, et si, par malheur, il arrivait un des services de l’Empereur avec les mulets, les forges et l’ameublement, tout était renversé pour ouvrir un passage. Les vociférations, les jurements, le bruit des coups, les cris des officiers de garde qui ne pouvaient rien obtenir, les clameurs des soldats qui pillaient au hasard ajoutaient encore à cet épouvantable désordre. La marche s’arrêtait en entier, l’escorte du convoi se dispersait, et les cosaques, qui ne nous perdaient jamais de vue, accouraient rapidement, plaçaient les pièces sans affût qu’ils portent avec eux sur des traîneaux, fondaient au milieu du tumulte, emmenaient au galop tout ce qui pouvait aller, brûlaient le reste, et perçaient de coups de lance ceux de nos soldats qui pensaient à se défendre. Telle fut notre histoire à chaque défilé. Telle elle fut surtout au ravin profond qui coupe la route avant Krasnoïé un quart peut-être de nos équipages fut pris dans cet endroit. Pourtant quelques cosaques, plus maladroits que les autres, se laissèrent prendre à leur tour ce soir-là. Nous étions chez l’Empereur quand on l’annonça, satisfaits de ce village où nous trouvions quelques maisons pour y dormir, une église pour faire un hôpital, un peu de farine pour les troupes, enfin, croyant avoir atteint la terre promise.

-« Des cosaques pris s’écria le roi de Naples. Ah coquins!  Ce ne sont certainement pas des cosaques Les cosaques ne sont pas des gens à se laisser prendre ! » Et il alla les voir.

« Non, répétait-il, les cosaques sont trop braves pour cela! Ces coquins-ci ne sont pas de vrais cosaques. Montrez, montrez-les-moi Je suis sûr que ce n’en sont point ! »

 J’ai dit que le duc d’Abrantès conduisait notre avant-garde. Le 16 au soir, il passa Krasnoïé et alla prendre position un peu plus loin, dans la direction de Liady. Leprince d’Eckmühl le joignit le soir même, et l’Empereur vint avec la Garde à Krasnoïé. Derrière nous était le vice-roi en corps de bataille, et plus en arrière encore, entièrement séparé du reste, le duc d’Elchingen. Le vice- roi avait exécuté l’ordre de l’Empereur: il avait fait sauter les fortifications de Smolensk et venait à grandes journées se réunir à nous. On le croyait encore loin, quand le lendemain, à sept heures du matin, un bruit très fort se fait tout à coup entendre. Chacun se lève, on appelle,  on interroge :

«-Messieurs, nous dit-on, le vice-roi a été surpris ce matin à une lieue en arrière de Krasnoïé. Il est entouré de toutes parts et ne se défend qu’à peine. L’Empereur vient de partir avec la Garde pour l’aller dégager.

-L’Empereur parti ! s’écrie le ministre, amenez-moi mon cheval ! »

Et il part à son tour. Nous restons seuls dans le village avec quelques traînards, des malades et deux ou trois cents hommes qui ont trouvé moyen d’y arriver. Un quart d’heure ne s’est pas écoulé que la fusillade se fait entendre de tous côtés. L’ennemi avait eu sur-le-champ connaissance du mouvement de l’Empereur et il voulait le couper en arrière. Krasnoïé était attaqué deux batteries placées sur une colline nous y jetaient des boulets et les tirailleurs étaient à portée de pistolet des premières maisons. Le danger était grand; une présence d’esprit non moins grande le repoussa. Tout le monde prit les armes, ceux des malades qui pouvaient marcher vinrent se défendre, et, de tous côtés, un feu faible, mais soutenu, répondit au feu ennemi. Cependant, notre désavantage était sensible, les boulets russes tombaient avec plus de force et en plus grand nombre; une partie de nos gens étaient blessés et il fallait songer aux moyens d’échapper, lorsque tout à coup les tirailleurs ennemis s’éloignent, les batteries se taisent, l’attaque cesse et la retraite précipitée de ceux qu’un moment de plus rendait victorieux nous annonça la présence de l’Empereur. Il revenait vainqueur la route était libre et le vice-roi dégagé. Cependant, le danger n’était qu’éloigné les ennemis qui nous suivaient de droite et de gauche nous avaient gagnés de vitesse cette nuit. Ils étaient au moment de nous couper de l’avant-garde il fallait arrêter ce mouvement funeste. L’Empereur était arrivé à dix heures et demie; à onze heures, nous repartîmes. On sort de Krasnoïé par une chaussée qui traverse un marais et qui va rejoindre la route ordinaire en plaine, dans un site plat et au milieu de quelques massifs d’arbres. Colbert, avec ses chevau-légers, passa d’abord et fit passer les bagages du grand quartier général. L’Empereur marchait ensuite avec l’état-major de la Vieille Garde; le duc de Trévise [le maréchal Mortier] venait après, avec quelque artillerie et la Jeune Garde, qui était encore en bon état. Au moment du départ, une foule inconcevable de traînards se précipita au milieu des rangs et se mit à courir pour prendre les devants. Ils passèrent au milieu de notre état-major, et l’effroi que leur inspirèrent quelques cosaques qui s’étaient montrés vers la chaussée fut tel qu’ils ne tinrent plus compte ni des maréchaux, ni du prince de Neuchâtel, ni de qui que ce fût au monde. Bientôt ils revinrent avec une précipitation extrême: un parti de cosaques s’était jeté en avant sur le chemin et semblait vouloir le défendre.

A suivre…


[1] Mathieu Dumas. On qualifie aussi quelquefois Mathieu Dumas et nous verrons plus loin Pastoret lui donner ce titre d’intendant général de l’armée; mais les fonctions d’intendant général appartiennent plus particulièrement à Daru. (Note figurant dans l’édition de 1902).

[2] Murat avait été grand-duc de Berg avant de devenir roi de Naples. En 1812, le duché de Berg appartenait au prince Louis Napoléon, fils aîné du roi de Hollande. (Note figurant dans l’édition de 1902).

[3] Baraguey d’Hilliers, bouc émissaire des fautes de commandement commises à la Grande-Armée, dut se retirer à Berlin pour y attendre son jugement. Il y mourut de chagrin peu après. (Note figurant dans l’édition de 1902).

Faber 1 ter

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( 24 septembre, 2018 )

La fin de la campagne de Russie racontée par un officier…

Ney durant la campagne de Russie

La lettre qui suit est la première d’une longue série qui fut publiée en juillet 1906 dans le « Carnet de la Sabretache » (n°164), par les bons soins du commandant Devanlay. Auguste Breton, né à Paris en 1769, mort à Melun en 1845, a participé notamment au siège de Malte, à la campagne de 1806, occupant les fonctions d’aide-de-camp du général Chanez ; à celle de 1807, il était alors aide-de-camp du général Godinot. Blessé à Friedland puis en Espagne, le capitaine Breton s’illustre lors du passage de la Sierra-Morena (20 janvier 1810). Alors qu’il était employé à l’état-major de l’armée d’Espagne, il reçut sa nomination à celui du 3ème corps de la Grande-Armée le 30 juin 1812 [1]. Le capitaine Breton arriva en Russie  juste à temps afin de participer à la mémorable bataille de La Moskowa ; dans les jours qui suivirent le maréchal Ney le prit comme aide-de-camp ; promut chef de bataillon le 18 octobre 1812, il fut grièvement blessé par plusieurs coups de sabre sur la tête et les mains lors du combat de Krasnoïé (18 novembre 1812), et fut fait prisonnier. L’auteur ne rentra en France qu’en septembre 1814.

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De Shumarow, village  près de la ville de Mglin, gouvernement de Tchernigow, Petite-Russie. Fin de décembre 1812 et janvier 1813.

Mon cher frère, Les mouvements continuels de l’armée en Russie, depuis le moment où je l’ai jointe, jusqu’à celui qui vient de terminer si malheureusement pour moi cette mémorable campagne, ne m’ont pas permis de te donner des détails sur ce qui m’est arrivé depuis mon départ de la capitale.

Je vais entreprendre de le faire, en profitant du séjour momentané que nous faisons dans ce misérable village, à cause de la rigueur du froid (il gèle de 25 à 28 degrés) qui, aussi funeste à nos conducteurs qu’à nous, ne nous permet pas de nous conduire à Koursk, lieu de notre destination, avant trois ou quatre mois.

M’entretenir avec toi, mon cher et seul ami, c’est adoucir en quelque sorte les moments cruels qui s’écoulent avec tant de lenteur dans ma triste captivité. Logé dans une misérable chaumière enfumée, avec une quinzaine d’individus de tout âge et de tout sexe, environné d’animaux sales, dégoûtants, qui ne me laissent de repos ni jour, ni nuit, entendant continuellement un langage dur, et auquel je ne comprends rien, insulté par le premier manant qui entre dans cette hutte, ou bien lui servant de risée, souvent sur le point d’être égorgée, c’est dans cette affreuse position que je m’efforce de rappeler à ma mémoire et de retracer les douloureux événements dont j’ai été victime. Si ces détails te parviennent un jour, je suis assuré que tu ne pourras refuser quelques larmes à ton malheureux frère, en lisant le récit des souffrances inouïes qu’il a éprouvées depuis le fatal instant où, trahi par les armes, il s’est vu forcé de perdre sa liberté.

C’est pour toi seul, mon ami, que j’écris ; par conséquent, tu verras se peindre naturellement sous ma plume tout ce qui s’est passé dans mon âme. Qui mieux que toi connaît sa franchise et peur plus sincèrement compatir à mes peines ? Elles sont grandes, tu le sais. Ce dernier événement y met le comble, et sans ton inaltérable attachement pour moi, je n’aurais pas la force de les supporter. Ne t’ayant écrit que quelques lignes des villes principales que j’ai traversées, je reprends mon récit du moment de mon départ de la capitale.

Je me rappellerai toute ma vie l’attendrissement profond où tu étais lorsque je t’embrassais, peut-être, hélas, pour ma dernière fois ; je le partageai vivement. Quoique je fusse déjà revenu heureusement des bords du Niémen, et ceux de la Méditerranée, qui arrosent le midi de l’Espagne, l’immense distance qui devait bous séparer ne laissait pas que de faire impression sur nos deux cœurs. Je me voyais absent pour un temps indéfini, tu étais alors l’unique soutien de ma triste famille ; ton dévouement pour elle était toute ma consolation, tout mon espoir. Enfin, nous nous séparâmes. Le 1er août (1812), vers huit heures du soir, je m’éloignai avec l’intention de faire la plus grande diligence ; les lettres du grand quartier-général étaient déjà datées de Wilna. Je n’avais pas un moment à perdre si je voulais prendre part aux travaux de l’armée. J’arrivai en moins de soixante heures à Mayence. Je n’y restai que le temps nécessaire pour faire viser mes papiers et me remis ensuite en route pour Berlin, où je serai arrivé aussi promptement si la flèche de ma voiture n’eût été brisée par la maladresse d’un postillon. Cet accident me retarda près de vingt-quatre heures, attendu que j’arrivai la nuit à Wittenberg, et que je ne pus avoir d’ouvriers qu’au jour.

A quelques lieues de Leipzig, un malheureux postillon me versa en plein midi dans un chemin superbe. Je reçus une violente secousse et une forte contusion ; la vive douleur que j’en ressentis au côté ne m’arrêta cependant pas.

J’arrivai à Berlin le 8 août, à deux heures du matin. Je remis quelques heures après entre les mains de son père, le jeune homme qui m’avait été confié par le colonel Leclerc, aide-de-camp du ministre de la Guerre. Il fort étonné  de voir arriver son fils qu’il n’attendait pas aussitôt ; la lettre d’avis qu’on lui avait expédiée, avant mon départ de Paris, ne lui étant pas encore parvenue.

Je restai un jour à Berlin, que j’eusse quitté plus tôt si je n’eusse dû accorder quelques heures à un commissaire des guerres, pour le préparer à prendre place dans ma voiture, et venir avec moi rejoindre l’armée. Je ne puis qu’applaudir d’avoir eu cette complaisance, ayant fait dans la personne de M. Evrard de Saint-Jean une connaissance extrêmement agréable. Jeune homme de vingt-quatre ans, bien né, fort gai, il a charmé l’ennui d’un voyage aussi long que pénible. C’est un véritable ami dont j’ai fait l’acquisition. Puissé-je le revoir un jour !

Arrivé à Koenigsberg, je fus forcé par la douleur insupportable que me causait la contusion que j’avais reçue en versant, de rester trois jours en cette ville. Une seconde chute de voiture, pendant la nuit, avait considérablement augmenté cette douleur, et c’était au point que je respirais qu’avec peine. On voulut me saigner. Je m’y opposai, dans la crainte d’éprouver un trop long retard. Un peu de repos, quelques bains m’ayant soulagé, je me remis en route. Tu remarqueras que de Paris à Koenigsberg, je n’ai passé qu’une nuit au lit. J’allais donc passer les frontières de la Russie, que j’avais aperçues de la rive gauche du Niémen, cinq ans auparavant, lors de l’entrevue des empereurs Alexandre et Napoléon, après la bataille de Friedland, où j’avais été blessé.

De Koenigsberg à Dombrowna, 20 liues de Smolensk, il ne nous arriva rien d’extraordinaire ; les seuls contre temps que nous éprouvâmes provenaient des mauvais chemins. Souvent dans la boue jusqu’aux genoux, nous retirions notre voiture des mauvais pas où les postillons l’eussent infailliblement abandonnée. Je m’estimai bien heureux de l’avoir achetée aussi légère.

Je laissai à Dombrowna M. Evrard, qui venait d’y rencontrer un de ses amis intimes, M. Carles, commissaire des guerres, et continuai bien tristement ma route jusqu’à Smolensk, éprouvant un vide affreux par l’absence de mon aimable compagnon de voyage.

J’arrivai à Smolensk, première place forte de la Russie, le 1er septembre (1812), et j’y fis la connaissance de M. le compte de Bausset, préfet du palais, chargé de porter à l’Empereur le portrait du roi de Rome. Le compte, ayant laissé sa voiture à Wilna, rejoignait assez désagréablement le quartier impérial. Je lui offris et il accepta avec plaisir la place que mon ami Evrard avait laissée vacante. Le service des postes cessant, nous nous procurâmes des chevaux, et six jours après, nous arrivâmes à mon grand contentement, après avoir versé une troisième fois depuis Paris, au bivouac de l’Empereur, établi près de Borodino, village situé sure la Moskowa et devenu célèbre par la bataille sanglante qui eut lieu le lendemain.

Toute l’armée campait aux environs et se préparait à la bataille qui devait décider du sort de la Russie, ou du moins de Moscou. J’étais donc dans un grand embarras, faute de chevaux de selle et de domestiques. Je m’empressai de voir le général Gouré, chef de l’état-major général du 3ème corps de la Grande Armée, lequel me relit de suite mes lettres de services pour être employé  à l’état-major du 3ème corps, commandé par S.E. le maréchal Ney. Ces lettres lui étaient parvenues dès le mois de juillet. Le lendemain 7 septembre, dès le point du jour, le canon annonça le commencement de la bataille. C’est alors que je dus m’applaudir d’avoir fait une aussi grande diligence, ayant parcouru en moins de trente jours l’intervalle qui existe entre Paris det les environs de Moscou. Vingt-quatre heures plus tard, je perdais le fruit de toutes mes fatigues. J’étais depuis trois ou quatre jours tourmenté d’une fièvre aiguë et de la diarrhée, qui avait déjà attaqué toute l’armée. Mais oubliant tout cela, je pris le plus fort des petits chevaux polonais qui traînaient ma voiture, je lui  mis une mauvaise selle de paysan sur le dos, et je joignis dans ce singulier équipage le général Gouré, que je trouvai sur le champ de bataille, où il me présenta à M. le maréchal Ney qui, tranquille au milieu des boulets et des balles, m’étonna par son sang-froid imperturbable, quoique j’eusse déjà servi sous ses ordres en Espagne et qu’il m’eût été facile de connaître la bravoure de la grande réputation de cet intrépide guerrier.

Mon malheureux cognat ne tarda pas à éprouver les effets du feu terrible qui,  pour ainsi dire, nous couvrait ; un boulet lui emporta la moitié d’une jambe et laissa ton pauvre frère dans un embarras cruel. Heureusement, je ne tardai pas à rejoindre un hussard que j’avais aperçu, une demi-heure auparavant, poursuivre un cheval superbe qui s’échappait au milieu de la plaine ; il était dessellé et je supposai que son maître venait d’être tué ou blessé. Deux chevaux russes encore harnachés l’accompagnaient dans sa course. Je ne doutai point qu’il n’eût appartenu à un officier ennemi. Je fus bientôt d’accord avec le hussard, qui me laissa bientôt ce beau cheval pour huit louis d’or. Je fis seller et je pus ainsi rejoindre le maréchal qui, me voyant si bien monté, ne tarda pas à m’honorer de ses ordres, ce qu’il continua de faire pendant tout le cours de cette terrible journée. Je ne le  quittai que pour porter ses ordres et il me parut que ma manière de servir le satisfit, ce dont j’eus la preuve le lendemain, ainsi que tu vas le voir.

Mon nouveau cheval reçut une blessure à la cuisse ; mais la balle n’ayant fait qu’effleurer la peau, je pus continuer de le monter. Un des aides-de-camp de M. le maréchal fut tué, deux autres blessés, je ne fus pas atteint.

Je ne me m’étendrai pas sur les détails de cette bataille si mémorable, qui, peu de jours après, nous ouvrit les ports de l’ancienne capitale de la Moscovie ; les papiers publics auront satisfait la curiosité générale à cet égard.

Sept jours après, le 14 septembre, une grande partie de l’armée entra dans Moscou. Notre corps d’armée resta au bivouac à une demi-lieue de la ville. De notre camp, nous eûmes la surprise et la douleur de voir presque toute la ville en flammes, malgré la convention faite de la respecter réciproquement.

L’incendie continua avec fureur les jours suivants, malgré nos constants efforts pour le faire cesser. Nous voyions avec infiniment de peine de consumer les ressources immenses sur lesquelles devait naturellement compter une armée éloignée de 900 lieues de ses frontières.

Les Russes diront, soutiendront que cette belle ville a été incendiée par les Français ; mais qui sera assez dépourvu de bon sens pour croire à un pareil acte de folie ? Il est d’ailleurs bien prouvé, quand notre propre intérêt ne le ferait pas, que toutes les pompes de la ville avaient été évacuées la veille de notre arrivée par ordre du gouverneur Rostopchine, et que les Russes, arrêtés la torche à la main, ont été convaincus de leur crime et condamnés à mort par une commission militaire.

Notre corps d’armée étant resté plusieurs jours campé près de la ville, nous ne vîmes plus, en y rentrant, que de magnifiques débris. Je n’entreprendrai pas de te faire une description de la ville de Moscou, ce serait une tâche au-dessus de mes forces. Qu’il me suffise de te dire que c’était une ville singulièrement curieuse, en ce qu’elle offrait la réunion des plus beaux palais, des monuments avec des maisons particulières aussi simples qu’agréables. Presque chaque habitation avait son jardin. De très vastes places ornées d’arbres embellissaient et agrandissaient cette capitale, qui, par sa grande étendue, compte peu de rivales en Europe. De cet ensemble extraordinaire résultait le coup d’œil le plus nouveau et le plus pittoresque. En un mot, nous nous croyions transportés dans une vile de l’Asie. Au milieu des ruines et des flammes, à chaque pas arrêtés par la chute des maisons, si cette ville étonnante a pu nous paraître encore aussi agréable, juge, mon ami, de l’effet qu’elle eût produit sur nous, si, fidèle à la convention faite avant notre arrivée, on l’eût laissé subsister dans toute sa beauté. Peut-être le gouvernement russe se repentira-t-il un jour d’avoir détruit dans un instant, l’ouvrage de plusieurs siècles, et ruiné un aussi grand nombre de propriétaires qui gémiront longtemps sur les pertes douloureuses qu’ils auront éprouvées. Quoi qu’il en puisse être, je ne considère ici que le fait tel qu’il s’est passé  sous mes yeux, et je laisse à d’autres le soin de rechercher et de développer les raisons politiques ou militaires qui ont forcé les Russes à se rendre volontairement victimes de ce désastre inouï. L’incendie de Moscou sera, je n’en doute pas, le sujet de longues discussions, peut-être en apercevra-t-on les causes dans la présence et les conseils de quelques anglais qu’on assurait diriger la conduite du gouverneur Rostopchine. Le fait est que beaucoup de manufactures de toute espèce ont été la proie des flammes.

Le récit des événements extraordinaires dont j’ai été le témoin m’a entraîné si rapidement, que je me vois obligé de rétrograder de quelques jours pour t’apprendre de quelle manière je me suis trouvé employé comme aide-de-camp près de S.E. le maréchal Ney. Si je n’écrivais pas pour toi seul, je me garderais bien d’entrer dans ces détails qui, à bien d’autres, paraîtraient fastidieux, pour ne rien dire de plus. Mais ton attachement, notre amitié me donnent l’assurance qu’à tes yeux il n’en sera pas de même, et puis, chaque instant que j’emploie à ce récit, en pensant que tu pourras lire ces lettres un jour, est un adoucissement et une agréable distraction bien nécessaire dans ma triste situation.


[1] Le commandant Breton avait été nommé chevalier de la Légion d’honneur le 23 octobre 1808 ; puis officier du même ordre le 23 juin 1810. Son dossier complet est en ligne sur la base « Léonore » de la Légion d’honneur. Cote LH/360/9

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( 5 juillet, 2015 )

A Paris, en juillet 1815…

Voici un nouvel extrait du récit de l’étudiant Labretonnière.

« …je passais sur le quai Voltaire quand je vis un détachement de hussards escortant des militaires à pied et désarmés. Je courus vers le pont Royal, devant lequel ils allaient passer ; c’était une partie régiments de hussards de Brandebourg et de Poméranie qu’on escortait jusqu’à l’Ecole militaire où étaient casernés les autres prisonniers. Dans l’escorte, je remarquai un jeune brigadier dont le regard plein de feu se portait sur ces hussards étrangers vêtus de vert comme son régiment, le 7e à ce que je crois me rappeler ; dans un soubresaut du cheval, son schako était tombé, mais il aima mieux demeurer tête nue que d’abandonner son rang un instant, et il continua de prendre fièrement sa revanche en jetant, du haut de son cheval, un regard superbe sur les piétons captifs.

Ces deux régiments qui passaient pour les plus beaux de l’armée prussienne, avaient été laissés à Versailles par Blücher, qui était loin de craindre qu’on n’allât les y attaquer. Mais le coup que voulait porter Napoléon paraissait si infaillible que le général Exelmans ne put résister à l’envie de séparer, par un manœuvre subite, l’armée prussienne de l’armée anglaise. En conséquence, le mouvement était combiné de manière à s’emparer de toute la rive droite de la Seine, tandis que l’armée française, campée dans la plaine de Grenelle, acculerait à la rivière le corps prussien qu’on avait imprudemment jeté sur la rive gauche ; les divisions de la plaine Saint-Denis eussent pris en écharpe sur son flanc gauche le reste de l’armée combinée. Jamais, dit-on, victoire ne s’était montrée plus certaine, surtout avec la soif de vengeance qui dévorait nos bataillons. Fouché, le fatal Fouché, fit avorter ce plan de salut ; le mouvement fut arrêté au nom du gouvernement provisoire. L’avant-garde seule avait marché avec résolution sur Versailles, avant d’avoir reçu contrordre. Honneur aux braves qui, là, portèrent les derniers coups, au terme de cette lutte de vingt-trois ans, de la France contre l’Europe ! Les hussards prussiens furent sabrés par les dragons du jeune colonel Bricqueville, devenu depuis l’énergique député de Cherbourg. Puis, reçus au bout des baïonnettes du 14e de ligne, ils furent entièrement pris ou tués. L’aspect des prisonniers, tous superbes et vieux soldats, rendit un éclair de fierté à des regards abattus, depuis quelques jours, par la douleur. Le bruit se répandit qu’on allait enfin attaquer le corps prussien, campé dans la plaine de Vaugirard.

Je me transportai à l’instant derrière les bâtiments de l’Ecole militaire ; là, l’Ecole polytechnique était en bataille, attendant des ordres qui ne venaient point. Je reconnus dans les rangs mes deux camarades Duclos et Allenet, et m’approchai d’eux pour parler ; ils ne doutaient point que l’ennemi ne fût attaqué dans la soirée, et l’Ecole était toute prête à soutenir sa renommée. Les deux élèves Duclos et Allenet sont aujourd’hui en retraite, le premier comme colonel du génie, à Toulon, le second comme officier supérieur d’artillerie, à la Rochelle.

On voyait de loin les masses noires de l’armée prussienne se mouvoir lentement à travers les bouquets d’arbres qui semaient la plaine. Mais en vain espéra-t-on toute la soirée voir commencer l’attaque ; Fouché venait d’écrire à Wellington cette lettre qui, le lendemain, fit saigner tant de cœurs française par sa bassesse et ses lâches adulations ; c’en était fait ! L’armée devait livrer Paris sans combattre !

C’était le 5 juillet ; il me semblait, dans mon sommeil, entendre un bruit sourd et continu, que des sons harmonieux interrompaient de temps en temps. Je me réveillai et reconnus le bruit de l’artillerie, roulant sur le pavé, ainsi que les sons de la musique militaire. C’était une division de l’armée qui descendait la rue de La Harpe ; la capitulation était conclue ; il fallait, le lendemain, livrer la capitale à un ennemi qu’on eut pu écraser deux jours auparavant. Quelle journée pleine d’angoisses et de terreurs pour Paris, que ce jour du 5 juillet ! Certes, il fallut de la vertu à ces 80 000 hommes qu’on vendait ainsi à l’ennemi pour exécuter des ordres émanés d’un pouvoir sans force et sans sympathie dans la nation. L’armée de la Loire imita la sublime résignation de son Empereur ; la gloire et l’intérêt lui criaient de combattre ; elle n’écouta que la paix et l’humanité qui lui disaient de poser les armes.

Mais ce ne fut pas sans murmures et sans dangers pour la tranquillité parisienne. La Garde nationale sillonnait toutes les rues, remplissant sa mission d’ordre et de concorde, si difficile à exercer ce jour-là. Partout des groupes de soldats de ligne faisaient entendre des imprécations contre les traîtres qui livraient Paris ; ils regardaient de travers les patrouilles nationales, qui les dissipaient avec douceur au nom de la paix publique. On entendait à chaque instant des coups de feu retentir sur les quais et sur les ponts ; c’étaient des soldats qui, dans leur colère, déchargeaient leurs fusils dans la Seine. Le bruit se répandit même que plusieurs régiments se révoltaient et refusaient d’évacuer Paris.

Au milieu de ce désordre et de cette effervescence soldatesque, je fus témoin d’un de ces épisodes comiques qui, rarement, manquent de se mêler aux scènes les plus graves. La rue de La Harpe était pleine de soldats qui descendaient vers le pont Saint-Michel ; un sergent paraissant avoir puisé une partie de son exaltation à une source autre que celle du patriotisme, se faisait remarquer par son désespoir, en criant, d’une voix tremblante de fureur : « A bas les royalistes ! » Voilà qu’une marchande d’oublies, sa boîte sur le dos, sa claquette en main, insoucieuse des affronts du jour, ne voyant dans la chute de l’Empire qu’une occasion de vendre plus de produits de son commerce à des masses d’acheteurs ; voilà que cette industrielle parisienne vient, au milieu des grenadiers exaspérés, jeter son cri joyeux et cadencé :

-Voilà… le plaisir, mesdames, voilà… le plaisir !

-Comment ! s… nom de D… ! lui dit le sergent en la saisissant par le bras, voilà le plaisir ! te f..-tu de nous, avec ton plaisir ? Allons ! crie Vive l’Empereur !

Et la pauvre marchande, interdite et confuse, n’avait plus de voix pour un cri si étranger à ses habitudes. D’autres camarades intervinrent en riant ; elle cria en riant elle-même ce qu’on ne lui ordonnait plus qu’en plaisantant ; et, pour lui tenir compte de son dévouement à la cause impériale, la boîte fut dressée, et les aiguilles tournèrent rapidement sur leur axe.

La capitale ouvrant ses portes aux hordes étrangères ; les drapeaux ennemis détrônant dans nos murs les couleurs françaises ; d’indignes citoyens s’attelant au char de triomphe de nos vainqueurs ; d’autres, forcés de cacher leurs pleurs et leurs cicatrices ; – voilà ce que j’ai raconté dans mes souvenirs de 1814 ; voilà ce que j’ai encore à redire. J’ai malheureusement été, deux fois dans une année, témoin de ce que des siècles ne semblaient pas pouvoir reproduire.

A peine l’armée française eût-elle pris, morne et désespérée, la route d’Orléans, que Paris prit un nouvel aspect : la joie brilla sur toutes les physionomies qui s’étaient cachées pendant l’interrègne. Dès le soir de l’évacuation, on apprit que le Roi et sa famille étaient à Saint-Denis, se disposant à faire leur entrée solennelle, le jour suivant. La belle occasion de faire parade de dévouement, pour les hommes du lendemain, ces intéressantes victimes, arrivant à point nommé pour se faire escompter en places et en rubans les dangers courus et les persécutions essuyées par le courage réel qui se tait ! Aussi Dieu sait avec quel empressement l’élite royaliste se précipita vers Saint-Denis pour saluer, la première, le retour des exilés.

Comme les barrières étaient encore au pouvoir des vétérans et de la gendarmerie, cocarde tricolore en tête, chaque fidèle avait la peine de passer devant ces mécréants, avec sa cocarde blanche en poche ; ce n’était que dans la plaine que ce symbole de la vieille monarchie sortait de l’ombre et brillait aux bonnets des Gardes nationaux, aux chapeaux bourgeois et même à beaucoup de chapeaux féminins. Le beau sexe, il faut en convenir, était terriblement royaliste ; Nîmes, Marseille et Montauban en garderont longtemps la mémoire.

Or, qu’arriva-t-il ? C’est que les officiers de garde aux barrières, vexés de démonstrations semblant insulter à leurs sentiments patriotiques, se permirent une petite vengeance qui fit beaucoup rire aux dépens des chevaliers de la fidélité, qui s’étaient rendus à Saint-Denis. Les grilles furent impitoyablement fermées à l’heure dite, et refusèrent de s’ouvrir à des milliers de traînards qui vinrent s’y heurter. Il fallait passer la nuit à la belle étoile ou retourner à Saint-Denis ; la foule prit son parti en brave : on forma donc des danses rondes dont les refrains n’épargnaient guère les oreilles des bonapartistes ; femmes, enfants, jeunes gens, vieillards, tout s’enlaça par la main aux cris de « Vive le Roi ! » Cette séance nocturne aux barrières, fut appelée Campagne sentimentale de Saint-Denis.

C’était une campagne comme une autre à porter sur ses états de services. La colonne des actions d’éclat et blessures pouvait s’enrichir de l’ardeur déployée, sous les yeux de l’ennemi, par certains coryphées entonnant la ronde célèbre alors : 

Rendez-nous notre père

De Gand,

Rendez-nous notre père.

ainsi que des rhumes de cerveau attrapés,

par d’autres, en dansant à la belle étoile.

 Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits réunis à la Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal. J’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries ; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre.

Enfin, à près de 7 heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue ; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière ; le royalisme lui coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire ; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries.

Oh ! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois, n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillans, l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour : les balustrades des parterres avaient été franchies ; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales ; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées du château ; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries, ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français ; c’était l’uniforme de l’Angleterre !

J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie, Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814 : j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable ; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs-Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée.

Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ?

Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors ; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes ; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière.

Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50 000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles, je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. »

Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité, dans cette revue ; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées ; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo.

Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance ; ils étaient entièrement costumés de noir ; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre ; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabredaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir ; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort ; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils ; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni.

Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience : la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes ; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges ; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours ; sommes-nous donc en carnaval ? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie : place aux braves Ecossais !

Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant ; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la Garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette ; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Ecossais.

Eh ! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter Scott, nous a rendus si familiers ? Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté ! Et leur musique militaire ; que croyez-vous qu’elle eût en tête ? Oh ! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides, gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre : mes oreilles seront charmées ; mais c’est mon imagination qui le fût, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération !

Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce ; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Ecosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Elysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de 300 ou 400 hommes ; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Ecosse ; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Edouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Edimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités.

Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations ; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France : Wellington, Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire ; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française.

Ici, se termine l’histoire des Cent-Jours et commence celle de la seconde Restauration, cette longue lutte entre le droit divin et le droit du peuple. Pour préluder à cette série de manques de foi, devant aboutir aux Ordonnances de Juillet, le pouvoir commença par violer la capitulation de Paris, qui jetait un voile sur la conduite politique des Français dans les Cent-Jours ; il décréta d’accusation La Bédoyère et l’illustre et malheureux Ney. L’étranger suivit ce noble exemple en spoliant nos Musées ainsi que l’arc de Triomphe du Carrousel, au mépris des traités qui les protégeaient. Le pont d’Iéna avait alors pour ornement les aigles que lui a rendues la Révolution de 48 ; elles posaient leurs serres sur le cordon de chaque pile, étendaient gracieusement leurs ailes à droite et à gauche et embrassaient ainsi chaque arcade.

Pauvre pont ! son nom pensa lui coûter cher ; sans la maladresse des canonniers prussiens, c’en était fait de lui.

Après la rentrée de Louis XVIII, le bruit se répandit un matin que les Prussiens avaient fait sauter le pont d’Iéna, la nuit précédente. Je sortis à l’instant avec d’autres étudiants qui se trouvaient alors comme moi au café des Pyrénées ; nous nous rendîmes au Champ-de-Mars et vîmes en effet un groupe nombreux près du pont. La seconde pile du côté du Champ-de-Mars était écornée à la hauteur du chapiteau, quelques pierres du cintre étaient fendillées ; les artificiers prussiens avaient si mal disposé leur fougasse, trop faible, du reste, que tout l’effet s’en était manifesté en dehors du pont et n’avait réussi qu’à le marquer d’une auréole noire qui était loin d’être glorieuse pour eux. L’indignation et le mépris jaillissaient de tous nos regards, à l’aspect de ce guet-apens nocturne ; on annonçait que les Prussiens devaient, dans la journée, procéder définitivement à la destruction du pont d’Iéna ; la plus vive agitation se répandit alors dans Paris. Le roi Louis XVIII, informé du projet de l’armée prussienne, déclara, dit-on, qu’il ne souffrirait point une telle violation des traités et qu’il irait se placer sur le pont qu’on voulait faire sauter. Malheur inévitable de la situation ! personne ne crut un mot de cette résistance à l’étranger de la part d’un prince dont le retour se signalait déjà dans le Midi par le meurtre et la terreur ; quoi qu’il en fût, les Prussiens respectèrent le pont d’Iéna, et le Roi, qui s’était peut-être prononcé avec fermeté, ne réussit qu’à s’attirer l’épigramme suivante, qui, dès le même jour, circulait en cachette. Louis XVIII était, on le sait, d’une corpulence énorme ; quelle bonne fortune pour l’opposition ! Voici l’épigramme en question, demeurée intacte en ma mémoire, ainsi que tout ce qui tient à cette mémorable époque des Cent-Jours : 

Venez, fiers Prussiens, sur le pont d’Iéna

Assouvissant votre orgueil misérable,

Vous venger du nom mémorable

Que la victoire lui donna.

Essayez ! Louis vous défie

De pouvoir le faire sauter ; 

Car pour nous, exposant sa vie,

Il a juré de s’y faire porter !

Tu resteras debout sur ta base imposante,

Noble pont ; ne crains rien pour tes fiers piédestaux,

Sur ton pavé que Louis se présente…

Et l’on verra la mine avorter, impuissante,

Sous un tel héroïsme… et sous tant de quintaux.

Je vis hélas ! plus tard, le pillage du musée ; j’ai vu les grenadiers hongrois porter sur de grossiers brancards les divines toiles des Raphaël, des Titien et des Dominiquin ; la main sauvage d’un pandour arrachait de leur piédestal les marbres sacrés qu’avaient fait respirer les Phidias et les Praxitèle, sous les formes d’Apollon, de Vénus et de Laocoon. Pour l’honneur de Paris, l’Autriche n’avait pu y trouver d’emballeur pour consommer son vol ; ses soldats seuls lui servirent dans cet ignoble emploi.

Pendant ce temps-là, l’arc de triomphe perdait ses trophées, ses reliefs lui étaient arrachés ; des câbles grossiers garrottaient les chevaux de Venise, que de victoire en victoire la gloire avait menés de Corinthe à Paris. Là, un officier anglais, monté sur le monument, prenait en riant des poses dans le char où Napoléon ne s’était pas trouvé digne de figurer ! Voilà ce que je voyais douloureusement, d’une croisée du musée, tandis que la cavalerie autrichienne gardait toutes les avenues du Carrousel. »

 

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