( 21 mai, 2020 )

Campagne de Russie. Lettre d’un grognard parisien.

cdr2

Voici la lettre d’un sous-officier, blessé à la bataille de la Moskowa, qui présente cette particularité qu’elle a été écrite, faute d’encre, avec de la  poudre à canon. La poudre des cartouches devait être également utilisé au cours de cette terrible campagne, pour saler les bouillies et les morceaux de cheval, de même que l’étoupe dont on garnissait les caissons et  délivrée par l’artillerie devait servir aux pansements. L’auteur, Antoine-Henry-Félix Bauve, est né à Paris le 12 mars 1785. Il apprenait le métier d’horloger chez son père Gilles Bauve, lorsqu’il fut enlevé à sa famille par la conscription de l’an XIV  et incorporé au 9ème régiment d’infanterie, le 15 frimaire (6 décembre 1805).

Nommé  caporal le 1er janvier 1807 et fourrier le 30 octobre, sergent-major le 9 juillet 1809, il est adjudant sous-officier depuis le 28 février 1812.

Il a fait les campagnes des années 1809, en Italie et en Allemagne et en 1810, au Tyrol.

Georges MAUGUIN (« Revue des Etudes Napoléonienne », janvier-juin 1935).

—————————-

Russie, Ghjatsk, le 30 septembre 1812.

Chers papa et maman,

Les communications sont si difficiles et les postes ne pouvant être bien servies dans ce pays, je vous écris plus promptement que je ne l’aurais fait, c’est dans la crainte où je suis que vous n’ayez reçu ma lettre datée du 10 présent mois.

Par cette lette, je vous faisais savoir qu’à la bataille donnée le 7 [septembre 1812] j’avais été blessé d’un coup de feu, qu’une ballez m’était entrée au-dessous de l’épaule droite, était sortie au milieu et au-dessus de la gauche et que par un bonheur presque inouï cette blessure quoique forte n’était nullement dangereuse puisqu’elle ne m’avait attaqué aucune partie et que mes 4 membre étaient du reste très bien portants. Maintenant mes plaies sont dans le plus bel état, celle de l’épaule gauche est bientôt fermée et sans l’évacuation forcée que nous avons fait, puisque nous somme à 45 lieues en arrière de Moscou, je serais bien près de ma guérison.

Je vous donnais aussi avis que Tenins m’avait, dans l’état d’abattement et de dénuement où j’étais, fait prendre 60 francs, dont je lui ai fait un bon pour Madame sa mère et que je vous prie de lui acquitter. Il y a quatre mois que nous n’avion reçu un centimes de paye. Ce cher ami m’a dans cette circonstance  rendu je crois la vie.

Le chagrin où j’étais de  la perte de ma gargagnace [sic] qui venait de m’être volée au moment où on me pansait à l’ambulance et qui contenait ce que depuis un mois je me forçais de mettre en réserve dans le as où je viendrais à être blessé, savoir : une petite bouteille de rhum, une chemise, des mouchoirs, des cravates  et du biscuit qui venait encore de la Silésie et une gourde pleine d’eau-de-vie, toutes ces choses m’eussent été du plus grand secours, puisque nous avons été 2 jours sans secours et sans vivres et nous pansant nous-mêmes les uns aux autres, nous avons tant bien que mal fait équiper par nos domestiques trois petites voitures et, en volant des chevaux à droite et à gauche, nous avons formé une petite caravane pour nous sauver de ce séjour d’horreur, où à chaque instant nous risquions à périr dans les flammes. Nous avons par un très grand bonheur rencontré une honnête cantinière qui nous a bien voulu vendre du pain dont on n’avait pas voulu ailleurs, et moi, comme le moins riche, j’en pris un du poids de 3 livres qui me coûta 12 francs et un verre d’eau-de-vie pour mes plaies, 6 francs.

Nous avons, après trois jours de marche très pénible, puis que je ne pouvais que très peu supporter la voiture, gagner la ville d’où je vous écris et où nous y avons trouvé notre colonel, deux chefs de bataillon et tous les autres officiers du régiment qui étaient blessés et formaient un total de 39.

La fortune nous ne veut toujours. Il y a deux jours qu’un incendie  qui dura 24 heures consuma 6 ou 8 maisons, tout ce que le hasard avait pu sauver lors du premier feu de cette ville. Nous avons été quitte pour chercher fortune au milieu des champs et le lendemain nous sommes revenus habiter une bicoque près la maison du colonel qui avait été épargnée par sa bonne construction qui n’est pas de bois comme toutes celles de ce pays. Nous espérions aussi aller à  Moscou en convalescences. Pas du tout. Cette immense cité aussi grande que Paris est aussi flambée. Je ne conçois rien au système des Ruses, car ce sont eux qui mettraient le feu à leurs villes et villages. Nous avions l’espérance que cet hiver les habitants reviendraient et que nous pourrions y trouver quelques ressources, mais cette dernière circonstance empêche que 20.000 âmes puissent y trouver le moindre asile.

Écrivez-moi toujours au régiment et comme adjudant sous-officier pour que les ports de lettre ne vous coûtent pas comme officier 3 ou 4 francs. Je ne vous ai pas dit dans quelle compagnie j’étais. C’est dans la 3ème du 4ème bataillon. L’ami Legroux a été amputé du bras droit et il va très bien et sera guéri avant ceux qui ont des blessures légères. Il est proposé pour la croix. Ne dites rien de tout cela à sa mère si vous la voyez. Je dois lui écrire demain pour lui. Bartaumine, Baudin et tous ceux qui sont venus à la maison pour m’y voir, ont été blessés, masi légèrement.

Je présente mes respects à ma chère Tante. Embrassez-la comme je vous embrasse tous deux mille fois de cœur et croyez-moi pour la vie, Votre fils.

BAUVE.

Ecrivez-moi, je vous prie. Ayez pitié d’un pauvre diable.

Ecrivez à M. B [Bauve], adjudant sous-officier au 4ème bataillon du 9ème  régiment de ligne, 4ème corps de la Grande Armée en Russie.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 13 mai, 2020 )

Un témoignage incontournable !

Couv-PEYRUSSE-carré

Il arrive parfois, qu’au détour des pages glorieuses de l’Epopée, apparaisse un personnage oublié ou méconnu. Guillaume Peyrusse, qui fut un des collaborateurs de Napoléon, en fait partie. Entré en 1805, l’année d’Austerlitz, dans les bureaux du Trésor de la Couronne, Peyrusse va débuter une carrière fulgurante. En 1809, alors que se prépare la campagne d’Autriche, Peyrusse est nommé Payeur du Trésor de la Couronne à la suite de l’Empereur.  Dès le lendemain de cette nomination, qui le rapproche de Napoléon, il suit la Grande-Armée. 

C’est là que débute son passionnant témoignage.

Il va raconter notamment toutes les campagnes auxquelles il participe, les batailles dont il est témoin, toujours placé non-loin de Napoléon.

En 1812, débute une des plus fameuses campagnes de Napoléon : celle de Russie. G. Peyrusse suit l’Empereur, toujours en tant que Payeur du Trésor de la Couronne. Cette fonction lui va décidément à ravir, lui, dont la rectitude dans les comptes est légendaire. Aux batailles menées par Napoléon, il oppose des batailles de nombres. Son armée est composée de milliers d’opérations, de colonnes noircies à la plume par des combats d’additions et de soustractions qui doivent donner en finalité un résultat exact. C’est quelquefois pour lui un vrai casse-tête. Mais il n’oublie pas relater tout ce qu’il voit : la bataille de Borodino, Moscou, la ville aux mille clochers, l’incendie dantesque dont elle sera la proie et plus tard l’enfer blanc, ce froid, cette neige qui décimeront la Grande-Armée de l’Empereur, et le fameux passage de la Bérézina qui a tant marqué les esprits !

G. Peyrusse fait partie des survivants. Le voici en Allemagne, où il aura à peine le temps de se reposer. En ce début 1813, il doit suivre Napoléon dans la nouvelle campagne qui commence. En avril, il est à Mayence ; en mai, Peyrusse assiste aux batailles de Lützen et de Bautzen ; en août, il est témoin de la bataille de Dresde qui verra la mort du fameux général Moreau dans les rangs ennemis. Puis ce sera celle de Leipzig, le 16 octobre 1813, que Peyrusse qualifie « d’effroyable boucherie ». En janvier 1814, il est de retour à Paris. L’Empire est menacé. L’héroïque campagne de France commence. Elle est ponctuée par des noms de lieux, qui sont autant de combats et de batailles menés avec courage par les troupes de l’Empereur : Brienne, Champaubert, Montmirail, Vauchamps…

Mais tout est bientôt fini. Napoléon doit abdiquer. G. Peyrusse assiste aux émouvants Adieux de Fontainebleau, le 20 avril 1814, puis c’est le départ pour l’exil: l’île d’Elbe. Durant cet intermède, il joue un rôle capital auprès de Napoléon : c’est lui qui occupe les fonctions de « Trésorier général de l’Empereur et Receveur général de l’île ». Celui que Napoléon aime à appeler, avec son accent si particulier, Peyrousse, a su obtenir la confiance du souverain. Le 26 février 1815, lorsque l’Aigle prend soudain son envol, lorsque Napoléon décide de revenir en France, G. Peyrusse le suit et note tout, depuis le débarquement de la petite armée de l’Empereur à Golfe-Juan jusqu’ à son arrivée triomphale à Paris. Au soir du 21 mars, aux Tuileries,  Napoléon est accueilli par une foule en délire; moments d’une intensité incommensurable ! Deux jours après, l’Empereur nomme G. Peyrusse, Trésorier général de la Couronne. Il s’installe non loin du cabinet du souverain, se tenant toujours prêt à répondre à ses sollicitations. Peyrusse, travailleur infatigable, entreprend alors de remettre en ordre les comptes fastidieux de l’Empire. Resté à Paris, il ne participe pas à la campagne de Belgique. Le 21 juin 1815, à trois heures du matin, il apprend la défaite de Waterloo… Tôt ce même jour, Napoléon arrive à l’Élysée et convoque aussitôt Peyrusse afin de remettre de l’ordre dans ses finances. Mais l’Histoire suit son cours inexorable : l’Empereur  doit abdiquer pour la seconde fois.

 « Je rentrai aux Tuileries le cœur navré », écrit-il, après avoir rencontré Napoléon une ultime fois au château de Malmaison et assisté à son départ pour un exil, cette fois, définitif…

Ce sont les « Mémoires » de ce personnage attachant que nous vous proposons de découvrir, et ce dans une version intégrale. En effet, J’ai pu avoir accès au manuscrit original écrit de la main de Guillaume Peyrusse. L’ensemble a été complété par de nombreuses notes qui viennent éclairer cet important témoignage. »

CB.

Paru en 2018 aux Editions AKFG, 63,  rue Grande, 77300 FONTAINEBLEAU. Tél: 09 73 68 64 07

On peut commander cet ouvrage en ligne, sur le site de l’éditeur:  http://akfgedition.com/product/baron-guillaume-peyrusse

Publié dans INFO,ON EN PARLE...,TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 10 mai, 2020 )

Un épisode de la retraite de Russie d’après une lettre d’un officier d’artillerie.

campagnerussie1.jpg

L’auteur de la lettre suivante, Jean-Michel-Marie Prévost, fils d’Henri-François, conseiller du Roi, juge, magistrat en la sénéchaussée et siège présidial de Clermont-Ferrand, et de marguerite Monestier, est né à Clermont-Ferrand le 26 juillet 1782. Entré à L’École Polytechnique le 1er frimaire an 10, sous-lieutenant-élève le 1er vendémiaire an 12, Prévost fut nommé lieutenant en 2ème au 5ème régiment d’artillerie le 20 floréal an 13. Capitaine en 1er au 4ème régiment d’artillerie à pied, 21ème compagnie, le 25 février 1813, il passa chef de bataillon le 19 septembre suivant et commanda l’artillerie de la 2ème division du 1er corps de la Grande-Armée. Prisonnier de guerre le 8 décembre lors de la capitulation de Dresde, il fut emmené en captivité et ne rentra des prisons de l’ennemi que le 18 juin 1814. Admis à la retraite le 19 décembre 1815, le commandant Prévost se retira dans son pays natal et y mourut le 20 juin 1832. Il était chevalier de la Légion d’honneur du 13 juillet 1813.  

Georges BERTIN. 

Magdebourg, le 24 mars 1813.

J’ai reçu, mon cher ami, ta lettre avec le plus grand plaisir et t’en remercie de tout mon cœur après être resté très longtemps sans avoir de vos nouvelles à tous, j’ai même reçu ta lettre et une de mon père qui était la première depuis mon départ de Moscou. Dans une de mes lettres à mon père, je lui avais fait part de ce que je savais alors sur le compte de ton beau-frère Mabru [Claude Mabru, chevalier d’empire par lettres patentes du 5/10/1808, né à Clermont-Ferrand le 31 mars 1778]. J’ai été bien informé par des officiers qui se trouvaient avec lui en sortant de Kowno le 13 ou 14 décembre. Il a eu le malheur d’être pris là par les cosaques qui étaient embusqués près de la grande route au coin d’un bois. Il marchait assez lentement depuis longtemps et, ce jour-là, avec le général Pernety [Cet officier avait pris le 25 septembre 1812 le commandement de l’artillerie des réserves de cavalerie], dont il avait été aide de camp. Mon frère était aussi avec lui, mais Mabru seulement et un autre de nos camarades ne puent pas assez vite gagner le bois et s’échapper. J’avais eu  souvent le plaisir de le voir à Moscou où il m’avait donné l’hospitalité lorsqu’il était encore capitaine dans la garde ; il changea de logement lorsqu’il fut nommé chef de bataillon [le 23 septembre 1812], et fut s’installer dans un quartier éloigné avec le 3ème corps dont il faisait partie. Il ne tarda pas dans la retraite à perdre ses chevaux parce que son domestique était malade. Le 3ème corps était alors à l’arrière-garde. Il perdit ses pièces faute de chevaux pour les atteler et son fourgon fut pillé par les cosaques qui manquèrent [de] le prendre près de Krasnoïé. Mon frère fut pris le lendemain, mais relâché. Je le vis ensuite souvent marchant à pied et souffrant assez, sans être cependant malade. Au passage de la Bérésina où je le vis, il perdit un petit cheval qui lui restait et lui portait quelques vivres. Ses pieds allaient mieux et il marchait alors avec une compagnie d’artillerie de la Garde où il trouvait un peu à manger. A Wilna, il se réunit au général Pernety et aux officiers de son état-major. Je le vis bien deux jours après Wilna, à quelques lieues de Kowno, il allait bien. C’est le lendemain qu’il a été pris. Je ne pus lui dire bonjour qu’à la hâte, j’étais avec des canonniers dans un traîneau, parce qu’il m’était impossible de marcher depuis Wilna. Je vis aussi mon frère [Jean-Baptiste-Benoît  Prévost (1784-1841). Pendant la campagne de Russie, il était capitaine adjoint à l’état-major d’artillerie de la 3ème division du 1er corps d’armée] le même jour et je ne l’ai pas revu depuis parce que, de Kowno, je me dirigeai sur Koenigsberg par Tilsit et mon frère sur Thorn. Il se trouve malheureusement resté là avec plusieurs compagnies d’artillerie pour la défense de la place. Nous espérons chasser les barbares du Nord et au-delà de la Vistule et gagner ainsi les places qui sont sur le fleuve. Quelques uns de nos camarades, prisonniers dans la retraite, ont écrit et disent qu’ils sont bien traités par les russes. Dieu le veuille et que nous puissions bientôt les forcer à nous rendre nos camarades et amis. Beaucoup d’officiers auvergnats de l’artillerie et du génie sont restés prisonniers. Mes pieds sont cicatrisés depuis quelque temps et j’ai remis des bottes. Je suis déjà prêt à tirer de la mitraille sur les ours du Nord ; il me tarde d’être sur la Vistule. Les prussiens se sont conduits comme des tartuffes : ils ont confirmé l’opinion que nous avons toujours eu de leur vil caractère. Je crois qu’ils vont payer cher cette manière d’agir et que le royaume de Prusse sera rayé sur les cartes géographiques. Les cohortes sont animées du meilleur esprit et ne désirent que de battre l’ennemi. Je ne désire que d’être chargé de brûler Koenigsberg, je m’en acquitterai avec le plus grand plaisir.  J’avais appris par le colonel Marilhac, qui est ici, le mariage de Savignat. Je te prie, mon cher ami, d’embrasser ton Adèle pour moi ainsi que tes polissons ; je vois avec plaisir que tu es content de leurs progrès. Mes respects à tes parents ainsi qu’à notre oncle. 

Ton sincère ami et tendre cousin.

 PRÉVOST.                                                                                                                                 

Capitaine commandant la 21ème compagnie du 4ème régiment d’artillerie à pied, à Magdebourg.  

A Monsieur Monestier, fils, maire de la commune d’Anthezat à la Gague par Veyre-Monton, département du Puy-de-Dôme. 

Article paru en 1901 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 18 avril, 2020 )

Une lettre du général de Beaumont à son épouse…

 

Une lettre du général de Beaumont à son épouse… dans TEMOIGNAGES gal038

Au bivouac en avant de Moscou, à 18 lieues [72 kilomètres], le 14 octobre 1812. 

Mon adorable et tendre amie, voilà huit jours que nous sommes dans la même position sans avancer. Nous augurons donc que l’on traite d’un armistice de six mois. Plût à Dieu que cela soit et que nous soyons cantonnés, car la saison est déjà très froide et l’hiver sera dur à raison du climat. Sur sept lettres que tu m’as écrites de Berlin par estafette, je n’en ai reçu que quatre, les autres auront été interceptées par les cosaques sur nos derrières, car la route depuis. Smolensk à Moscou n’est pas sûre. Il y a au moins un mois qu’il n’est pas arrivé de courrier pour l’armée et par conséquent il n’en part pas ; je n’ai donc pu que profiter des bontés de M. le duc… [de Vicence : le général de Caulaincourt]. Je me porte bien, je n’ai besoin que de repos.

Dieu sait quand il arrivera, et malheureusement je suis si éloigné, et la saison sera si rigoureuse qu’il ne sera pas possible de voyager. C’est le général Sébastiani qui commande notre réserve ; il en a pris le commandement le lendemain de la bataille ; nous en sommes enchantés. On n’est pas plus brave que le roi de Naples [le maréchal Murat]. Il a rendu dans cette campagne de grands services à Sa Majesté Il est d’une bravoure et d’une activité sans égales, toujours aux avant-postes. La paix, ma bonne amie, voilà le plus grand bien qui puisse nous arriver ; s’il y a armistice, la paix s’ensuivra. Je n’en doute pas ; nous la désirons tous.Tu auras lu avec intérêt le bulletin du 7 [septembre 1812 : celle de Borodino], comme tu liras avec horreur notre entrée à Moscou. 

 Adieu, ton époux. 

BEAUMONT. 

 A Madame la Baronne de Beaumont, rue Guillaume n°63 à Berlin

 ——

Le général baron de Beaumont (Jean-Louis-Chrétien-Carrière), est né le 14 avril 1771 à Brouchy (Somme). Général de brigade à la 2ème division de cuirassiers ; général de division le 4 décembre 1812, il décède le 16 décembre 1813. Son épouse était née Maria-Urbana de Lima de Baretto. 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 29 février, 2020 )

Les blessures de Napoléon…

2

« La santé est indispensable à la guerre et ne peut être remplacée par rien ». Cette phrase de Napoléon était particulièrement vraie au début du XIXe siècle. Pour de nombreux historiens, « la main sur le ventre » sur les peintures qui le représentent est interprétée comme un signe de gastralgie.

Cette affirmation est probablement influencée par les antécédents familiaux de Napoléon, son père étant décédé à quarante ans d’un squirre du pylore. En fait, selon les biographies de ses proches et de son médecin Corvisart, ce signe correspond plus à une manie qu’à un signe objectif de maladie. Tous sont unanimes sur sa bonne santé générale entre 1800 et 1814. En revanche, Napoléon a été victime de plusieurs blessures au cours de sa vie. Toutes ne sont pas connues, car il a toujours exigé de tenir secret ce genre d’accident pour éviter tout désordre politique. « Qui sait, disait-il, quelle horrible confusion ne produirait pas une semblable nouvelle ?… Si je suis blessé que personne ne le sache, si c’est possible. Si je suis tué, qu’on tâche de gagner la bataille sans moi ; il sera temps de le dire après ». À ses compagnons d’exil (Mémorial de Las Cases), il rappelait qu’« il avait été très souvent exposé dans ses batailles ; mais on le taisait avec le plus grand soin. Il avait recommandé une fois pour toutes le silence le plus absolu sur toutes les circonstances de cette nature ».

Les blessures de l’Empereur.

Dans la belle collection du musée de Romans figure une chaussure ayant appartenu au cardinal Fesch. Joseph Fesch, demi-frère de Letizia Ramolino, a largement profité au cours de sa vie des faveurs de son neveu Napoléon Ier. Il a été grand aumônier de l’Empire, grand-aigle de la Légion d’honneur, sénateur, ami de Pie VII et pair de France. Pourtant sa conduite peut être considérée comme odieuse en août 1818 lorsque le maréchal Bertrand l’invite à envoyer un nouveau médecin à son neveu, malade à Sainte-Hélène. En effet, le docteur O’Meara, officier britannique et médecin personnel de l’Empereur déchu, accusé de traîtrise et de calomnie, soupçonné de relais de correspondance clandestine des prisonniers vers l’Europe, est renvoyé par Hudson Lowe, fils de médecin militaire, devenu le geôlier impitoyable que l’on connaît. Fesch, illuminé, pensait que Napoléon avait été « enlevé de son rocher par les anges, qui l’avaient porté on ne saurait dire où; mais en parfaite santé ». Ses certitudes d’En-Haut le conduisirent à accepter la candidature d’un prosecteur d’anatomie à Florence, sans titre doctoral, nommé Antommarchi. Son origine corse, sa prétendue admiration pour l’Empereur et sa fourberie avaient convaincu Fesch qu’il faisait une bonne oeuvre en engageant ce pauvre garçon sans le sou.

À Longwood, Napoléon privé de médecin depuis quatorze mois, découvrit rapidement l’incompétence et l’ignominie du protégé de son oncle : « Quelqu’un a-t-il été plus mal soigné que moi par un tel coglione ? ». En revanche, grâce à Antommarchi… et à Fesch, nous bénéficions d’un méticuleux rapport d’autopsie. La description détaillée des cicatrices permet de confirmer plusieurs plaies et blessures évoquées dans les mémoires. « Le corps présentait… plusieurs cicatrices, à savoir : une à la tête, trois à la jambe gauche, dont une sur la malléole externe, une cinquième à l’extrémité du doigt annulaire ; enfin, il en avait un assez grand nombre sur la cuisse gauche » (Dr Antommarchi, Les derniers moments de Napoléon, récit de l’autopsie).

Un traumatisme cranien.

Dans sa jeunesse, il « verse avec une calèche et perd connaissance ». Cet incident est à l’origine de controverses sur les prétendues crises comitiales de Napoléon qui a fait plusieurs pertes de connaissances dans sa vie.

Une plaie à la cuisse gauche.

Sa première blessure de guerre date du 16 décembre 1793 au cours du siège de Toulon, ville livrée par ses habitants royalistes aux Anglais. Malgré la pluie diluvienne et l’obscurité, il décide de mener l’assaut pour s’emparer de la redoute du petit Gibraltar sur le promontoire de l’Éguillette, l’un des derniers forts qui couvrent l’accès de la rade. Bonaparte ayant eu son cheval tué sous lui, continue à pied et reçoit à la cuisse un coup d’esponton porté par un officier anglais. Tous les témoignages de ses proches et le rapport d’autopsie confirment l’existence d’une cicatrice sur une dépression « profonde et pouvant admettre le poing » dans la cuisse gauche, un peu au-dessus du genou. À Sainte-Hélène Napoléon avoue à Las Cases que cette blessure lui fit craindre pour sa cuisse. Il a échappé de peu à l’amputation que voulait tout d’abord pratiquer le chirurgien Hernandez. Finalement la cicatrisation fut obtenue grâce aux soins prodigués par Jean-Mathieu Chargé.

Des morsures aux mollets.

En décembre 1795 ou début janvier 1796, Napoléon passe sa première nuit d’amour avec Marie-Joseph-Rose Tascher de La Pagerie, veuve du général de Beauharnais. La prise de la couche de la future Impératrice est précédée d’une lutte contre Fortuné, le carlin qui l’accueillait régulièrement en aboyant à chacune de ses visites rue Chantereine. Le chien abandonne sa place habituelle non sans plusieurs morsures dont certaines laissèrent des traces sur le mollet du général. Malgré cela, il adresse à sa maîtresse le premier de ses billets ardents : « Je me réveille plein de toi. Ton portrait et le souvenir de l’enivrante soirée d’hier n’ont point laissé de repos à mes sens ! Douce et incomparable Joséphine… ». Le 9 mai 1796 (19 ventôse an IV), Rose de Beauharnais devient officiellement madame Joséphine Bonaparte.

Une contusion à la jambe droite.

Bonaparte est blessé pendant la campagne d’Égypte à Damanhour, le soir du 11 juillet 1798 (22 messidor), comme en témoigne le chirurgien Larrey dans ses mémoires : « Le général en chef reçut un coup de pied d’un cheval arabe, qui lui fit, à la jambe droite, une contusion assez forte qu’on dût craindre des accidents consécutifs : je fus assez heureux pour les prévenir, et le conduire en très peu de temps à la guérison, malgré sa marche pénible et son activité naturelle qui l’éloignait du repos ».

Une contusion à un doigt.

Dans une chasse à Marly, le 22 juin 1803 (3 messidor an XI), il est renversé et blessé. Une lettre de Napoléon à Joséphine datée du lendemain en témoigne : « Je me suis blessé très légèrement à un doigt en tuant un sanglier… ». Cet accident fut assez important pour qu’il s’en souvienne encore à Sainte-Hélène (« une forte contusion du doigt ») et laisse une cicatrice notée sur le rapport d’autopsie (« extrémité du doigt annulaire »).

Une érosion à la jambe gauche.

Dans le « Mémorial », Las Cases relate une autre blessure de guerre qui n’a pas laissé de souvenirs précis à Napoléon : « à celle d’Essling ou de Wagram (6 juillet 1809), je ne saurais dire laquelle, un autre coup de feu lui avait déchiré la botte, le bas et la peau de la jambe gauche ».

Des chutes sans gravité.

En courant : en septembre 1808, l’Empereur tombe en courant après l’Impératrice lors d’une partie de barres dans le jardin, avec quelques familiers (« Mémoires »  de Constant). A cheval : Napoléon fait plusieurs chutes de cheval nécessitant parfois plusieurs jours de convalescence : au siège de Toulon, pendant les campagnes d’Italie, au siège de Saint-Jean-d’Acre, au camp de Boulogne et à Arcis-sur-Aube. À Marengo, le 14 juin 1800, il faillit être noyé dans la vase : « Seule ma tête dépassait et les Autrichiens auraient pu facilement me décapiter ».

Une brûlure au cuir chevelu.

Lors de l’incendie de Moscou déclenché par des criminels libérés de prison sur l’ordre du gouverneur Rostopchine, des flammèches tombent au milieu de la nuit sur le toit de l’appartement occupé par l’Empereur au Kremlin, le 15 septembre 1812. En sortant, il « eut sa redingote grise brûlée en plusieurs endroits, de même que ses cheveux » (« Mémoires » de Constant).

La blessure au pied à Ratisbonne (23 avril 1809).

En janvier 1809, Napoléon lutte en Espagne contre l’armée anglaise de John Moore. Il apprend que l’Autriche est prête à déclarer la guerre, après plusieurs années de préparation en vue de venger Austerlitz. Pendant son retour à bride abattue vers la France, il est informé de l’existence d’un complot entre Talleyrand et Fouché visant à placer Joachim Murat sur son trône en cas de mort accidentelle, les nouvelles d’Espagne étant pessimistes. À Paris, le 28 janvier, il convoque ses ministres dont Talleyrand et entre dans une rage folle (… «Vous êtes de la m… dans un bas de soie»).

L’attaque autrichienne.

Le 13 avril, il repart en campagne à l’Est. Pour la première fois, il s’est laissé surprendre car l’archiduc Charles a attaqué le 10 et occupé Münich, sans rupture diplomatique ni déclaration de guerre (5e coalition). Le 17, il parvient sur le terrain et devine aussitôt les projets de l’archiduc. La Grande Armée est divisée en deux gros corps d’armée : Masséna au sud-ouest et Davout au nord-est ; si le centre est enfoncé par les armées ennemies (Autriche, Prusse), la guerre est perdue. Napoléon donne donc l’ordre aux deux ailes de se regrouper au centre, sur la ville d’Abensberg où il se rend lui-même. La rencontre entre Davout et ses adversaires se produit à Tengen, au sud de Ratisbonne (Regensburg). Profitant de l’avantage des Français et du regroupement de son armée, Napoléon poursuit les Autrichiens qui sont vaincus à Eckmühl, le 22.  L’archiduc se replie avec toutes ses troupes sur Ratisbonne où il laisse une très forte garnison et poursuit sa route vers la Bohême pour rejoindre son armée de réserve.
Il a perdu 30 000 hommes en huit jours. Le 23 avril, les Français enlèvent d’assaut Ratisbonne, étape indispensable pour ouvrir la route de Vienne (prise le 12 mai). Au cours de cette bataille, Napoléon est victime de sa deuxième blessure de guerre.

La blessure de l’Empereur.

Les consignes de Napoléon ayant été respectées, il n’existe pas de document officiel qui relate cet épisode. Il faut donc se baser sur les témoignages qui diffèrent souvent sur le siège de la blessure, son type et les circonstances.

• Constant, premier valet de chambre de l’Empereur, évoque l’incident à deux reprises, dans ses « Mémoires », avec des versions légèrement différentes :

– « L’Empereur voyant fuir les Autrichiens de toutes parts, croyait l’affaire terminée. On avait apprêté son déjeuner à la cantine, au lieu qu’il avait désigné. Il se dirigeait à pied vers cet endroit, lorsque se tournant vers le maréchal Berthier, il s’écria : “Je suis blessé”. Le coup avait été si fort que l’Empereur était tombé assis ; il venait de recevoir la balle qui l’avait frappé au talon. Au calibre de cette balle, on reconnut qu’elle avait été lancée par un carabinier tyrolien, dont l’arme porte ordinairement à la distance où nous étions de la ville. Un aide de camp vint me chercher, et lorsque j’arrivai, je trouvai M. Yvan occupé à couper la botte de Sa Majesté, dont je l’aidai à panser la blessure. Quoique la douleur fût encore très vive, l’Empereur ne voulut même pas donner le temps qu’on lui remit sa botte, et pour donner le change à l’ennemi, et rassurer l’armée sur son état, il monta à cheval, partit au galop avec tout son état-major et parcourut toutes les lignes ».

– « À la campagne de Ratisbonne, le 23 avril, l’Empereur reçut au pied droit une balle morte qui lui fit une assez forte contusion. J’étais avec le service quand plusieurs grenadiers de la garde accoururent me dire que Sa Majesté était blessée. Je courus en toute hâte et j’arrivai au moment où M. Yvan faisait le pansement. On coupa et laça la botte de l’Empereur qui remonta sur-le-champ à cheval ». Une autre version rapportée par Octave Aubry (La vie privée de Napoléon), confirme cette blessure au talon droit : « À pied près de Lannes, il examinait à la lorgnette les défenses de la ville quand un biscaïen, tiré des remparts, l’atteint au talon droit. Pendant qu’Yvan le panse il dit avec sang-froid : “Ce ne peut être qu’un Tyrolien qui m’ait ajusté de si loin. Ces gens sont fort adroits”. Cependant il souffre, car un nerf a été touché. Mais il remonte aussitôt à cheval et part au galop pour se montrer aux troupes qui l’acclament avec transport. Le lendemain, quoique fiévreux, il passe l’armée en revue ». Ces relations sont également celles du Cadet de Gassicourt (Voyages en Autriche), de W. Warden (Lettres de Sainte-Hélène) et du général baron de Marbot.

Pour certains témoins ce sont les orteils du pied qui sont « devenus noirs par la contusion » (général Désiré Chlapowski). Cette affirmation est peu vraisemblable.

Outre les références déjà citées, plusieurs arguments plaident en faveur du talon : le tableau de Gautherot au musée de Versailles ; les propres souvenirs de Napoléon rapportées par Las Cases dans le Mémorial (« une balle lui avait frappé le talon ») ; la lettre écrite par Napoléon à Joséphine le 6 mai 1809 d’Ems pour la rassurer, des « bruits » concernant sa blessure étant parvenus à Paris. « Mon amie, j’ai reçu ta lettre. La balle qui m’a touché ne m’a pas blessé : elle a à peine rasé le tendon d’Achille. Ma santé est bonne. Tu as tort de t’inquiéter. Mes affaires ici vont fort bien. Tout à toi. Dis bien des choses à Hortense et au duc de Berg ».

Le biscaïen (petit boulet faisant partie de la charge d’une boîte à mitraille) peut être vu au musée de l’Armée, à Paris, car il a été recueilli aussitôt par le capitaine Lameau, ingénieur-archiviste du bureau topographique qui faisait partie de la suite impériale, et remis à Mme Gérard, sa nièce, grand-mère des donateurs.

Le chirurgien.

Plusieurs noms sont avancés pour désigner le chirurgien qui pansa le pied de Napoléon à Ratisbonne : Nicolas Heurteloup (1750-1812), Nicolas-René Dufriche dit Desgenettes (1762-1837), Dominique Larrey (1766-1842). Une bonne connaissance du service de santé de l’Empereur ne laisse aucun doute sur l’identité du chirurgien. L’étiquette étant très respectée sous l’Empire, seul un médecin ou un chirurgien du Service a pu toucher l’Empereur. Bonaparte n’aimait ni les médecins ni les drogues. Il ne donna sa confiance qu’à un seul médecin, recommandé par son secrétaire Bourrienne et son frère Louis, Jean-Nicolas Corvisart (1755-1821). Corvisart devint le médecin de toute la famille Bonaparte et rapidement un des vrais amis de Napoléon (« Je ne crois pas à la médecine, je crois en Corvisart »). Conseiller médical du Premier consul, il est promu officier de la Légion d’honneur un mois après le sacre (premier médecin ayant eu cette distinction).

Toutes les obligations officielles ne l’empêchent pas de poursuivre une brillante carrière de thérapeute et d’enseignant. Bichat (1771-1802), Laennec (1781-1826) et Dupuytren (1777-1835) comptent parmi ses élèves les plus célèbres. Nommé Premier médecin de Sa Majesté (19 juillet 1804), il obtint carte blanche pour organiser le service de santé de l’Empereur. Parmi d’excellents praticiens il ne choisit que des amis loyaux, évinçant tout militaire qui aurait pu nuire à son influence en haut lieu

-Larrey, le plus célèbre des chirurgiens de l’époque, n’a jamais pu obtenir de poste officiel auprès de l’Empereur qu’il connaissait depuis Toulon. Il le suivit en Égypte comme chirurgien-chef du corps expéditionnaire. Corvisart, fin psychologue, craignait leur estime réciproque et fit tout pour ne pas perdre son avantage. Larrey fut inspecteur général du service de santé des armées en 1804 puis chirurgien en chef de la Grande Armée le 12 février 1812. Il n’a jamais appartenu au service de santé de l’Empereur. Desgenettes a été médecin-chef de l’armée d’Italie puis de l’expédition d’Égypte où il s’opposa à Bonaparte sur la conduite à tenir envers les pestiférés. Il participa fidèlement à toutes les campagnes puis devint inspecteur général du service de santé des armées. Il n’a jamais soigné l’Empereur.

-Heurteloup, autre fidèle de Bonaparte, a été chirurgien-chef de l’armée d’Italie puis des armées en 1800 (à 50 ans). Membre du conseil de santé de l’armée, secondé par Percy, il fut président de la société médicale de Paris. En 1809, responsable de l’organisation du service de santé, il était présent lors de la blessure de l’Empereur mais sa fonction ne lui permit pas d’intervenir. Il ne devint membre du service de santé de l’Empereur qu’en 1812.

Le premier chirurgien Boyer fut nommé à ce poste important par Corvisart pour sa compétence et sa timidité lors des réceptions officielles. Il n’avait aucun goût pour les expéditions lointaines et ne partait que sur ordre de l’Empereur, qui appréciait sa compagnie. Il ne participa pas aux campagnes de 1809. En revanche, le chirurgien ordinaire Yvan avait suivi Napoléon depuis les campagnes d’Italie. Chirurgien en chef des Invalides en 1804, Corvisart ne put l’exclure du service de santé de l’Empereur comme les autres fidèles du général Bonaparte. Yvan fut l’un des seuls courtisans, avec Corvisart, qui eut l’occasion d’assister parfois à la toilette de l’Empereur. Il coucha même aux Tuileries pendant quelques temps (ce que Corvisart n’avait jamais accepté) afin d’être à même de pouvoir donner des soins à toute heure du jour ou de la nuit. C’est certainement lui qui a soigné le pied de l’Empereur.

Un pas vers la répudiation de Joséphine.

Tous les témoignages laissent penser que la blessure de Ratisbonne fut sans gravité, limitée à une forte contusion sous-malléolaire externe droite. Par contre, elle influença probablement le courant de l’histoire. En avril 1809, Napoléon commence à craindre pour son avenir. La guerre d’Espagne se poursuit depuis un an. Les nationalistes, inspirés par la Révolution française, commencent à s’organiser dans l’Empire notamment en Allemagne et en Italie. Pour la première fois, les coalisés, mieux organisés, infligent de lourdes pertes à l’armée impériale alors qu’on commençait à la croire invulnérable. Cette blessure au pied sur le champ de bataille, la première de Napoléon en tant qu’Empereur, lui fait prendre conscience d’une mort possible alors qu’il n’a pas eu d’enfant avec Joséphine, donc pas de descendant direct.

Après la victoire de Wagram (6 juillet 1809), Marie Walewska, la maîtresse polonaise de l’Empereur, rejoint son amant à Vienne pour plusieurs semaines. Corvisart arrive à la demande de Napoléon en août et lui annonce quelques jours plus tard que Marie est enceinte. « Je craignais que ce bonheur de la paternité qu’ont tous les hommes ne me fût refusé, par une sorte de vengeance du sort qui m’a déjà prodigué tant de dons. J’aime les enfants, tu le sais. Mais un petit à moi, c’est une grâce à laquelle je n’osais plus songer ». Alexandre, né le 4 mai 1810 en Pologne, lui apporte une seconde preuve formelle, après le comte Léon, de ce qu’il espérait : être père.

La tentative d’assassinat du saxon Frédéric Staps, au cours d’une parade, devant le palais de Schoenbrunn le 18 octobre 1809, vient renforcer le sentiment de vulnérabilité. Après plus de deux ans d’hésitations, ces événements intervenus pendant la campagne autrichienne influent sur la décision définitive de Napoléon à divorcer. D’Autriche, il demande à Duroc d’écrire à l’intendant des palais impériaux pour qu’il fasse immédiatement murer à Fontainebleau la porte de communication entre son appartement et celui de Joséphine. Un mois après son retour à Paris, il trouve le courage d’annoncer à l’Impératrice sa répudiation, le 26 octobre 1809. Le divorce est prononcé le 14 décembre 1809.

Alain GOLDCHER 

(« Revue  du Souvenir Napoléonien » n°453, juin-juillet 2004, pp.3-7).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 26 février, 2020 )

La campagne de France (1814) racontée par Guillaume Peyrusse.

Guillaume Peyrusse

Cet intéressant personnage était alors Payeur de l’Empereur.

Voici une chronologie succincte de ses fonctions en 1813-1815:

En 1813 : Participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

29 juillet 1813 : Peyrusse est désigné comme Payeur de l’Empereur.

24 février 1814 : Nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde. Il semblerait qu’il poursuive ses fonctions de Payeur de l’Empereur.

23 mars 1814 : Nommé au grade de chevalier de la Légion d’honneur (reçoit son brevet de nomination le 4 avril 1814).

Suit Napoléon à l’île d’Elbe, en tant que Trésorier personnel de l’Empereur.

 11 mai 1814 : Nommé « Trésorier général des revenus de l’île d’Elbe et payeur de toutes les dépenses ».

 23 mars 1815 : Nommé Trésorier Général de la Couronne.

 27 mars 1815 : Nommé Baron de l’Empire

 3 avril 1815 : Nommé officier de la Légion d’honneur.

                                                                          C.B.

———————

1er février La matinée fut calme. Vers deux heures, des officiers d’ordonnance viennent annoncer que l’ennemi a attaqué. Sa Majesté sort du château ; je la vis ordonner elle-même au tambour du poste du château de battre la générale, et se porter au galop vers le point où le feu était le plus vif. On se battit toute la soirée avec opiniâtreté, mais sans succès marqué de part ni d’autres. A la nuit, les feux avaient cessé. A dix heures, je me promenais sur la terrasse du château ; les feux des bivouacs des deux lignes se dessinaient dans la plaine ; Sa Majesté venait de rentrer. A onze heures,  par une nuit obscure, des corps nombreux traversent Brienne, se dirigeant vers Troyes[; la retraite est ordonnée, nous quittons le château pour nous diriger vers l’Aube que nous passons à Lesmont. Notre marche est silencieuse. Après avoir traversé le pont, le service a campé sur la route.

2 février. Sa Majesté a quitté Brienne à quatre heures du matin. L’armée a continué sa retraite. Deux cents grenadiers de la Garde ont eu ordre d’attendre le passage du dernier peloton et de brûler le pont. Nous sommes arrivés au village de Piney.

3 février. On est en marche vers Troyes. Le duc de Trévise est venu au-devant de nous avec la Vieille Garde. Rangée en bataille sur la route, elle est destinée à fermer la marche de l’armée et à retenir l’ennemi qui nous suit. On arrive à Troyes. Depuis l’ouverture de la campagne, aucun succès n’avait couronné nos armes, nos bataillons étaient d’une faiblesse numérique extrême. L’ennemi était partout ; il nous entourait de toutes parts. On séjourna.

4 février.  La nouvelle qu’un congrès allait se réunir à Châtillon fut accueillie avec la plus vive joie.

5 février. Malgré les négociations, quelques engagements partiels avaient lieu, soit au pont de Cléry en avant de Troyes, soit aux ponts de la Barse. Les ordres pour une attaque générale avaient été donnés. La Garde Impériale était sortie de la ville pour se porter en arrière et prendre position à La Chapelle St-Luc. J’avais eu ordre de suivre son mouvement ; le soir, nous avons tous eu ordre de rentrer en ville.

6 février. L’armée quitte Troyes et prend la route de Paris. Le hameau de Grès reçoit le quartier-général.

7 février. On arrive à Nogent ; on mine le pont ; on se prépare à disputer à l’ennemi le passage de la Seine.

8 février. Séjour. Les nouvelles reçues du Nord paraissent fâcheuses. L’ennemi occupe Châlons. Un courrier du duc de Vicence est arrivé ; l’horizon paraît se rembrunir. Le soir, la Garde a ordre de passer la Seine. Je marche avec elle ; nous arrivons à Villenauxe.

9 février. Sa Majesté a traversé notre ligne ; nous sommes arrivés après elle à Sézanne.

10 février. Au point du jour, l’Empereur se porte aux avant-postes du duc de Raguse ; un vif engagement signale sa présence ; ce maréchal s’empare de Champaubert, se met à cheval sur la grande route de Châlons, taille en pièces le corps du général Alsufieff [Olsufiev] et lui fait trois mille prisonniers. On établit le quartier de l’Empereur dans la dernière maison du village donnant sur la grande route. Les trophées et les prisonniers de Champaubert sont dirigés sur Paris. Sa Majesté veut rassurer la capitale. Nous sommes arrivés à Provins.

11 février Le service y a séjourné. Sa Majesté s’est portée sur Montmirail ; un combat sanglant a eu lieu à la ferme des Grenaux. Sa Majesté coucha sur le champ de bataille.

12 février. J’arrivai à Nangis. L’ennemi ayant passé la Seine à Bray, la position de Nangis n’était plus tenable, et nous l’avons quitté dès le premier coup de canon. Après la belle affaire d’hier, Sa Majesté a fait poursuivre les vaincus ; on les a sabrés jusque dans Château-Thierry. Sa Majesté a couché au village de Nesle.

13 février. Notre service s’est porté sur Guignes. Sa Majesté est arrivée à Château-Thierry. Des travaux défensifs sont ordonnés autour de la ville. On complète l’armement des gardes nationales. Nous nous trouvons à Guignes avec le corps du duc de Tarente.

14 février. Nous arrivons à Brie-Comte-Robert. Ce jour, l’Empereur a battu les Prussiens dans la plaine de Vauchamps. Les charges de notre cavalerie ont culbuté tous leurs carrés. Sa Majesté est rentrée à Montmirail.

15 février. Le quartier de l’Empereur a passé la nuit à Meaux. Notre service suit le grand parc, qui est refoulé jusqu’à Charenton. Beaucoup de curieux entourent nos voitures ; inquiet de me voir poussé jusqu’à cette position, et prévoyant l’issue malheureuse de la campagne, je me rendis auprès de M. le Trésorier général pour lui annoncer l’arrivée du Trésor sous les murs de Paris. Les bulletins de la semaine étaient parvenus la veille ; ils avaient été suivis par une forte colonne de prisonniers Russes et Prussiens que tout Paris avait vu défiler sur les boulevards. Je trouvai le Trésorier dans une sécurité parfaite. L’ennemi était aux portes de Paris, et, sur la foi des bulletins, la capitale s’était endormie.

16 février. De très bonne heure, notre service quitta Charenton. Je le joignis à Ouzouer. Sa Majesté a quitté Meaux se dirigeant sur Guignes. A midi, le canon retentit ; les ducs de Bellune et de Reggio font tête à l’ennemi ; l’Empereur s’arrête à Guignes.

17 février.  Notre service traverse la forêt d’Armainvilliers et s’arrête à Ouzouer-le-Vougis. Dès le matin, le canon s’est fait entendre. Les Russes ont été vivement attaqués ; leurs colonnes sont culbutées, couvrant les chemins de morts et de débris. On a fait trois mille cinq cents prisonniers. L’Empereur couche à Nangis.

18 février. On marche vers Montereau. Les Wurtembergeois occupent la ville, le pont et le château de Surville, placé sur un plateau très élevé. Les batteries qui sont placées sur toutes les rampes foudroient nos colonnes. A la vue de l’Empereur, nos troupes escaladent les hauteurs de Surville et s’en emparent ; l’ennemi en est précipité ; notre artillerie l’écrase dans Montereau et le 10ème hussards en fait un horrible carnage. On ramasse dix-huit cent prisonniers et beaucoup de fusils. Nous montons au château, où nous trouvons deux mille cinq cents prisonniers Bavarois ou Wurtembergeois, fort désappointés et fort étonnés de la vue de notre armée. Sa Majesté est venue s’y établir et y a passé la nuit.

19 février. Séjour. Les maires des communes voisines, divers fonctionnaires accourent à Surville ; ils donnent à Sa Majesté des renseignements sur la marche de l’ennemi. Nous pensons que l’on va dans la journée balayer Sens et tout le côté de Fontainebleau. Sa Majesté paraît fort contente ; les soldats chantent, et ils estiment, comme nous tous, que les manœuvres et l’activité ardente de Sa Majesté ont déjoué tous les plans de l’ennemi, et que tout danger a cessé pour la capitale.

2 février. On déjeune à Bray, dans la maison que l’empereur de Russie avait quittée la veille, et le soir en occupe Nogent. Cette ville avait horriblement souffert. Les Autrichiens avaient été arrêtés trois jours devant cette place que le général Bourmont n’avait cédée qu’à la dernière extrémité. L’ennemi ne trouve que des morts, des blessés et des ruines.

21 février. Sa Majesté s’arrête à Nogent pour voir défiler devant elle les divers corps qui se portent sur Troyes.

22 février. Départ. On se dirigeait sur Méry. L’ordre avait été donné d’y établir le quartier-général, mais l’ennemi occupait la ville. Une division de la Garde s’y était portée et avait trouvé une résistance à laquelle on ne s’était pas attendu. Pour arrêter notre marche, l’ennemi mit le feu à la ville; on se fusilla de part et d’autre toute la nuit. Les fourriers du palais revinrent à Châtres. Sa Majesté passa la nuit dans la chaumière d’un charron.

23 février. On était encore à Châtres. A onze heures du matin, le prince Lichtenstein, aide-de-camp du prince Schwartzenberg, arrive en parlementaire auprès de Sa Majesté. On parle de suspension d’armes, de cessation d’hostilités. L’Empereur l’a vu, l’a laissé en conférence avec le major général et il est parti pour marcher sur Troyes. Les portes en sont fermées. Le combat s’engage ; mais, à la nuit, un parlementaire vient demander douze heures pour évacuer la ville, menaçant de l’incendier si Sa Majesté refuse. Le salut de cette ville décide Sa Majesté à retirer dans une maison du faubourg, et la retraite de l’ennemi a lieu à la lueur de quelques incendies dans le faubourg et dans les maisons de la route.

 24 février. Au point du jour, les portes de Troyes s’ouvrent devant Sa Majesté, qui apprend bientôt que deux anciens émigrés, MM. de Gouaut et de Vidranges se sont montrés dans les rues de Troyes avec la cocarde blanche et la croix de Saint-Louis, et qu’au nom des principaux royalistes de Troyes ils sont allés présenter à l’Empereur Alexandre une adresse dans laquelle ils sollicitaient le rétablissement des Bourbons sur le trône de France. L’Empereur ordonne l’arrestation de ces deux individus et la formation d’un conseil de guerre devant lequel ils seront traduits. Le Conseil de guerre condamne à mort M. de Gouaut. La sentence reçut son exécution. D’après l’ordre de Sa Majesté, un officier d’ordonnance était accouru pour la faire suspendre, mais il fut trop tard.

M. de Vidranges ne put être pris.

Aujourd’hui, sur la demande de M. de La Bouillerie, le rapport du major-général de la Garde, les conclusions de M. le comte Daru et la présentation de M. le duc de Bassano, Sa Majesté m’a nommé sous-inspecteur aux revues de sa Garde, avec un traitement de 21,000 Fr.

 M. le duc de Bassano, qui a voulu être le premier à m’annoncer cette faveur de Sa Majesté, m’a assuré que si je désirais terminer la campagne comme payeur, Sa Majesté ne le trouverait pas mauvais. C’est aussi mon projet ; n’ayant pas la croix, que jamais Sa Majesté n’a voulu me donner, parce qu’elle ne voyait en moi qu’un employé civil, je serai peut-être assez heureux pour la gagner cette campagne.

Sa Majesté a créé elle-même dans sa Garde le corps des inspecteurs. Il n’y a qu’un seul inspecteur ; tout le reste est sous-inspecteur. Nous avons rang de colonel. Ce corps est très considéré ; les membres qui le composent ont tous été commissaires des guerres de première classe. Je succède à un sous-inspecteur qui a demandé à passer dans la ligne en qualité d’inspecteur. C’est un droit qu’on a dans la Garde ; on gagne toujours un grade quand on en sort bien. L’avantage de faire partie de la maison militaire de Sa Majesté, l’agréable de la résidence, la certitude d’une retraite honorable, la connaissance que j’ai de la partie, et mes relations avec les individus de la Garde avec lesquels je serai en rapport, tous ces avantages réunis ont fixé mon choix, et j’ai obtenu de Sa Majesté cette faveur insigne. Je n’espérais obtenir que le poste d’adjoint, et cela aurait été fort beau pour un début. Je dois beaucoup à M. de La Bouillerie, mais je ne me dissimule pas combien je dois à M. le comte Daru, auquel Sa Majesté a renvoyé la demande, non comme devant s’immiscer dans les affaires de la Garde, mais comme au grand patriarche de l’administration, devant connaître tous les individus de la maison et de l’armée. Son rapport a été beaucoup plus avantageux que je ne le mérite. Son Excellence a dit, entre autres choses :

« M. Peyrusse, à la retraite de Moscou, a sacrifié tout ce qui lui appartenait pour sauver le Trésor, les papiers et les bijoux de Votre Majesté, ainsi que toute sa comptabilité ; il a mis dans la reddition de ses comptes une probité qui a été jusqu’au scrupule. »

Le prince de Lichtenstein est revenu pendant la nuit. Par une suite de cette mission, le village de Lusigny, situé à deux lieues de Troyes, a été neutralisé, et des conférences sont établies entre les généraux Flahaut, pour la France, Duca, pour l’Autriche, Schouwaloff [Schouvalov], pour la Russie, et Rauch, pour la Prusse.

25-26 février. Séjour. Le besoin de repos fait vivement désirer que les conférences de Lusigny aient une issue favorable. A notre approche, les paysans ont repris les armes et ils nous ont amené hier un millier de prisonniers. Lorsque nous sommes arrivés à Troyes, l’ennemi avait commencé sa retraite. En arrivant ici, ses officiers ne voulaient pas se pourvoir de soieries dont ils sont fort amateurs, espérant les avoir à meilleur marché à Paris ; en battant en retraite, ils ont jugé convenable de faire leurs emplettes à Troyes. Ils se retirent, disent-ils, pour nous attirer. Notre armée est animée d’un bon esprit, et Sa Majesté déroute les ennemis par ses manœuvres. Ils ont eu la faiblesse de croire que nous n’avions personne ; aussi ils ont disséminé leurs corps de Soissons jusqu’à Sens ; Sa Majesté a profité de cette faute et les a successivement battus . Aussi on soupçonne que le besoin de se réorganiser a été pour beaucoup dans la proposition de l’armistice faite par le prince de Schwartzenberg. Des bruits sinistres circulent. La France est envahie de toutes parts. Les princes de la famille de Bourbon ont paru sur le territoire de l’Empire. Le mouvement qui a éclaté à Troyes n’est que le prélude d’une conspiration plus vaste qui s’organise contre Sa Majesté. Ce concours de circonstances a dû rendre l’Empereur sévère envers M. de Gouaut.

Une certaine merveilleuse, Mme B…, avait reçu l’empereur Alexandre et avait donné une soirée ; enfin, après avoir reçu un cadeau de Sa Majesté, elle avait été conduite en pompe à Châtillon. Le pauvre mari a comparu devant Napoléon qui, en plein salon de service, a tourné en ridicule la conduite de sa femme, et lui a dit : « Que votre femme vous fasse c… [cocu] avec un de mes officiers d’ordonnance, à la bonne heure ; mais que ces messieurs, non contents de tout le mal qu’ils font à la France, viennent encore f…[outre] les femmes, c’est un peu fort !… Que votre femme rentre, et que ce qu’elle a reçu soit versé à la commission des hospices, ou je vous envoie tous les deux à la Salpêtrière. »

- Oui, Sire, a répondu le mari…

Il vient d’arriver une colonne de deux mille cinq cents prisonniers faits par notre cavalerie légère sur la route de Bar-sur-Aube. Le général de Wrède a failli être pris.  Je ne regretterais pas de le voir pendre, cet homme qui était comblé des bienfaits de Sa Majesté et qui maintenant porte les armes contre elle.

27 février Sa Majesté quitte Troyes de très bonne heure. On arrive à Arcis-sur-Aube. Les troupes défilent et passent l’Aube en se dirigeant vers Sézanne. L’Empereur s’arrête au petit village d’Herbisse. Les ducs de Rovigo et de Tarente sont restés à Troyes.

28 février. La diane a été battue de très bonne heures dans le camp de la Garde ; on part, je marche avec le bataillon de service, se dirigeant vers Sézanne. Sa Majesté s’est portée vers la Fère-Champenoise. On dépasse Sézanne ; le quartier impérial passe la nuit au Chêne-d’Esternay. Le soir, des nouvelles venues de Troyes annoncent que toutes les troupes laissées devant nous pour cacher notre mouvement, ont été énergiquement attaquées et ramenées vers Troyes.

A suivre…

(Guillaume Peyrusse : « Mémoires, 1809-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018 ).

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 31 janvier, 2020 )

A propos d’Amédée de Pastoret en 1812…

Personnage quelque peu méconnu, Amédée de Pastoret (1791-1857), fut intendant de la Russie blanche. Il  n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit être entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. Il assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. » Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème  corps, Victor à Smolensk avec le 9ème, Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens,

amdedepastoret.jpg

 la lui tiennent fermée; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème, viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre 1812, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignezde la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus.

Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre 1812, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles. D’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps. Au cours de sa campagne de Russie, Amédée de Pastoret rencontrera plusieurs personnages célèbres (Berthier, Murat et l’Empereur en personne).

C.B.

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 27 janvier, 2020 )

LA CAMPAGNE DE FRANCE VÉCUE PAR UN CHEF D’ESCADRON…(6 et fin)

Barrière Clichy

Le 31, sur les 4 heures, en route sur Essonne.

Le 1er avril, l’Empereur vint nous voir à Essonne. Après avoir parlé au maréchal Marmont, Sa Majesté dit :

« Mathieu, combien de bouches à feu ? –Vingt-quatre, Sire.-Des hommes, des chevaux et des munitions ?- Oui, Sire.- C’est bien, dans quelques jours, nous nous en servirions. »

Ce sont les dernières paroles que Sa Majesté m’a dites.

Le 2 avril 1814, on nous lu à l’ordre [du  jour], l’abdication de l’Empereur en faveur de son fils.

Le 4, une autre abdication où Sa Majesté l’Empereur renonçait pour lui et son fils au trône de France.

Sa Majesté était à Fontainebleau et nous à Essonne.

Le 4, à 7 heures du soir, je reçus l’ordre de me tenir prêt à marcher dans la nuit du 4 au 5.

Le 5, à 5 heures, nous sortons d’Essonne et nous comptions que nous allions nous mesurer ave l’ennemi. Tout en sortant d’Essonne, sur notre gauche, j’entends des fanfares de cavalerie. A peine s’il faisait jour.

« Que veut dire cela ? dis-je au bon colonel Girardot, du 3ème cuirassiers.- Je n’en sais rien, me dit-il ».

Je saute le fossé, je cours vers cette cavalerie et qu’est-ce que je vois ? De la cavalerie ennemie. Je m’approche tout près et on ne me dit tien. Je reviens, et je dis au colonel Girardot :

« Je crois, mon cher colonel, qu’on nous fait déserter les aigles du grand homme. Mon Dieu, si cela est, quel crime ! « 

Je vais trouver le colonel chef de l’état-major de l’artillerie du corps d’armée du maréchal Marmont, M. Marillac, auquel je dis : « 

Mais que veut dire tout ceci mon cher colonel ? Vous ne savez rien de ce qui se passe ? – Je vous jure, mon cher Mathieu, que je n’en sais pas plus que vous. »

Je cours alors au général Bordessoulle qui marchait en tête du corps d’armée avec le lieutenant-colonel Souham et je lui dis : « Mais, mon général, ayez donc la bonté de ma dire quel rôle est-ce qu’on nous fait jouer ici. Nous avons de la cavalerie ennemie sur nos derrières, en êtes-vous instruit ? Désertons-nous les aigles du grand homme, oui ou non ? Car on le dirait d’après ce qui se passe. – Oui, mon cher Mathieu, oui, nous quittons par un traité l’homme insatiable, l’homme qui ne nous aurait laissé que la guerre civile. Nous allons prendre des cantonnements et vous serez tranquille, heureux.[On voit que le général Bordessoulle n’avait pas été long à se rallier à la ragusade qu’il avait d’abord condamnée. Note de Camille Lévi, 1910]

-Comment, mon général, on nous fait commettre un crime heureusement inconnu jusqu’à ce jour parmi nous, et cela pour avoir du repos ! Il n’y a que quelques hommes qui pensent ainsi, je ne vous suis pas !

Je cours à mes hommes, je leur dis : « Mes enfants, on nous trahit, qui m’aime me suive ! »

Lorsque je voulus repasser par Essonne, la cavalerie ennemie était à cheval sur la route et ne voulut pas nous laisser passer. Je fus obligé de suivre le mouvement sur Versailles où nous arrivâmes après avoir traversé l’armée ennemie et escortés par une cavalerie ennemie bien nombreuse. Je ne fis que de pleurer.

Le 6, nous vînmes coucher à Saint-Germain-en-Laye et, le 17, nous arrivâmes à Rouen pour y cantonner tout le reste d’avril et le mois de mai.

Je partis dans les premiers jours de juin pour conduite mon matériel à Douai. C’est de là que je reçus ma demi-solde en date du 28 juin 1814

Je me mis en route avec ce qui appartenait au 1er régiment d’artillerie à cheval et j’arrivai au régiment de Besançon le 19 juillet 1814

Je rendis mes comptes au conseil d’administration et ensuite, après avoir dit adieu à mes braves camarades et à mes bons canonniers, fruit de mes 24 années de guerre et de mes 27 années de service accompagnées de sept blessures. Je revins rejoindre ma famille que j’avais quittée le 20 octobre 1811. J’étais tout nu, je n’avais pas le sou, à la bataille de Paris, le 30 mars 1814.

Je perdis par trois fois tout ce que je possédais dans mes dernières campagnes : la première fois, le 18 octobre 1812, à 15 lieues de Moscou ; la deuxième, le 19 octobre 1813, à Leipzig, et la troisième le 9 mars 1814, à cette dernière affaire, je ne possédais plus que mon corps et une bonne et grande envie de détruire les ennemis de mon bon pays de France.

 FIN.

(« Souvenirs militaires du chef d’escadron Mathieu, de 1787 à 1815. Publié par Camille Lévi », Henri Charles-Lavauzelle, Éditeur militaire, s.d. [1910], pp.33-45).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 19 janvier, 2020 )

L’AURORE de LA MOSKOWA…

Ces lignes, écrites par le chirurgien wurtembergeois Roos, dans ses « Mémoires » retracent, d’une façon vivante et originale, les impressions d’un témoin à la veille et au matin de la bataille de la Moskova. Dans l’attente des événements, bien peu de nous dormirent cette nuit-là. On avait vu l’avantageuse position des Russes, leurs hauts retranchements dans toute l’étendue de leur camp et, loin derrière eux jusqu’à une forêt, étinceler leurs armes. On savait qu’ils avaient beaucoup de lourde artillerie et on supposait que pour une si grande entreprise ils auraient amené de loin et de près tout ce qui pourrait grossir leur force et leur nombre. Il s’agissait pour eux et pour nous de quelque chose de sérieux. De notre coté, on avait la ferme persuasion que nous étions supérieurs en nombre à nos adversaires et nous croyions aussi que nous avions une plus grande habileté dans la pratique de l’art de la guerre. Mais nous savions que les Russes combattent avec fermeté et qu’ils tiennent obstinément même contre la mitraille. Mes collègues, arrivées de la veille, me racontaient qu’ils s’étaient battus dans leur retraite avec un ordre qui passe toute idée; notre cavalerie poursuivait de Krasnoïé jusqu’à Smolensk une colonne d’infanterie russe, et cette infanterie, formée en carré et toujours luttant, s’était retirée avec tant d’adresse qu’elle avait repoussé les attaques réitérées de la cavalerie et qu’elle n’avait pas perdu un seul homme ! Nous n’avions, en outre, qu’une faible et incertaine confiance dans nos forces physiques; nous nous tenions, à cause de nos nombreuses privations et des grands efforts que nous avions faits, pour plus faibles que nous étions. Dès la veille, à la tombée de la nuit, l’infanterie et l’artillerie avaient déjà marché vers l’endroit où elles devaient se mettre en bataille. Au premier crépuscule de ce jour mémorable nous nous mîmes en mouvement, hommes et bêtes, sans avoir déjeuné. Nous nous dirigeâmes à droite derrière une forêt qui était remplie de notre infanterie. En avant de cette forêt se trouvait l’aile gauche de l’armée russe, couverte par une grande redoute. Il était de très grand matin ; tout se taisait; le soleil ne se levait pas encore. On nous ordonna de mettre pied à terre. Le froid du matin força nos soldats à couper des branches des genévriers voisins et à faire des feux. La fumée monta droit dans le ciel, et de là nous conclûmes plaisamment au succès de la journée. Puis il fit plus clair, nous montâmes à cheval, et alors l’aide de camp, comte de Grävenitz, nous lut en langue allemande l’ordre du jour connu. Le comte était si plein de zèle et d’ardeur, si plein d’enthousiasme et du plaisir de se battre, qu’au lieu de finir, comme c’était écrit parle mot « la Moskova, » il termina ainsi : « Moscou, le 7 septembre 1812. Napoléon. » Cependant, non seulement le soleil s’était montré, et un soleil riant; mais la bataille avait commencé. Devant la forêt, derrière laquelle nous étions, s’était élevé un cri, qui, malgré le bruit de la lourde artillerie et de la fusillade, retentit avec force et distinctement; il semblait que toutes les voix et langues de l’Europe se fussent tout d’un coup fait entendre. Du moins, nous qui étions encore tranquillement à cheval, nous perçûmes dans cette clameur des langues connues et inconnues. Cela dura environ quinze minutes; puis il y eut un silence, un absolu silence, et nous en conclûmes que quelque chose de décisif s’était produit. En effet, la première redoute était prise.

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.31-33).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 18 janvier, 2020 )

Egypte et Russie…

Que de fois on a dit, en parlant des soldats de Napoléon, et par une naturelle antithèse, qu’ils avaient connu, bravé et le chaud et le froid, et les sables de l’Égypte et les neiges de la Russie !  Le rapprochement s’imposait déjà aux combattants de 1812, mais de toute autre façon. Ils  comparaient les Cosaques aux Mamelouks. « Comme les Arabes dans le désert, écrit Napoléon dans le 29ème bulletin, les Cosaques enlevaient les trains et les voitures qui s’écartaient », et dans le 28ème bulletin, il avait dit que les Cosaques, « comme les Arabes, rôdent sur les flancs de l’armée et voltigent pour l’inquiéter ».  Aussi proposait-on de leur résister de la même manière.  De Viazma, le 2 novembre 1812, Berthier mande à Ney qu’il faut « se conduire avec cette canaille de Cosaques comme on le faisait en Égypte avec les Arabes », et, le même jour, il envoie aux maréchaux cette instruction : « Il faut marcher comme nous marchions en Égypte, les bagages au milieu, marchant sur autant de files que la route le permet :un demi-bataillon en tête, un demi-bataillon en queue.  Des bataillons sur les flancs en file, de manière qu’en faisant front, il y ait feu partout.  On ne doit pas souffrir un homme isolé, ni un homme sans fusil. » 

Autre ressemblance. En partant de Moscou, Napoléon ordonne que toutes les voitures, les siennes comprises, reçoivent les blessés et les malades des hôpitaux ; il adresse à Mortier cette recommandation de la plus vive et instante façon, et il ajoute qu’autant le duc de Trévise [Mortier] sauvera de soldats, autant le duc de Trévise méritera de couronnes civiques ; il faut même monter ces pauvres gens sur les chevaux ; c’est ainsi, remarque Napoléon, que lui-même avait fait à Saint-Jean d’Acre.

Et, en effet, en Syrie, il prescrit que tous les chevaux portent les blessés, et il marche à pied dans les sables du désert pour céder à un blessé son propre cheval. 

Arthur CHUQUET. 

Le nom de Saint-Jean d’Acre avait été prononcé devant Smolensk. Lorsque les batteries de brèche produisaient peu d’effet sur les fortifications de la ville russe, certains officiers disaient à demi-voix que ces épaisses murailles leur rappelaient celles de Saint-Jean d’Acre. 

Egypte et Russie… dans HORS-SERIE 86-001577

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 15 janvier, 2020 )

Une lettre de Maret au maréchal Macdonald…

maret.jpg

Maret, duc de Bassano, ministre des Relations extérieures, resté à Vilna, donne le 5 septembre 1812 des nouvelles à Macdonald et lui transmet les instructions de l’Empereur. Il retrace la marche de l’armée dont Eugène et Poniatowski forment les ailes, et il reproche aux Russes l’incendie de Viazma et leur politique de destruction. On sait que les troupes françaises avaient marché depuis Smolensk, constamment entourées de flammes. Maret, lui aussi, croit à la bataille prochaine. L’ennemi, commandé, non plus par Barclay de Tolly, mais par Koutousov, voudra couvrir Moscou ; mais il sera battu, et, dans ce cas, Macdonald, de concert avec [Gouvion] Saint-Cyr, devra tomber sur Wittgenstein. Au reste, dans les circonstances présentes, l’Empereur lui laisse carte blanche.

Arthur CHUQUET.

Vilna, 5 septembre 1812.

Le quartier-général de l’Empereur était le 31 [août] à Viazma que les troupes occupaient depuis le 29. L’armée marchait sur trois colonnes. La gauche, formée par le vice-roi [Eugène], se dirigeant par Kokhouchkino, Znamenskoïé, Koslerechkovo et NovoIé ; le centre par le roi de Naples [Murat], les corps du prince d’Eckmühl [Davout], du duc d’Elchingen [Ney] et la Garde, marchant sur la grande route ; et la gauche, par le prince Poniatowski, marchant sur la rive gauche de l’Osma par Volotchek, Loujki, Pokrovskoïe et Sloukino.

L’ennemi continuait à tout brûler sur son passage. Il avait mis le feu à la ville de Viazma. Nous sommes parvenus à en sauver les transports. Elle était abandonnée aux Cosaques qui n’ont pas eu le temps d’en achever le pillage. Nous y avons trouvé une certaine quantité d’approvisionnements et beaucoup d’eau-de-vie. On ne conçoit rien à cette rage qui prononce la destruction d’une ville de 15.000 habitants, ornées de trente-deux églises et enrichie par les siècles. Il paraît que c’est un des détails de ce que M. Barclay de Tolly appelle son « système » et il est à espérer que le système changera, s’il est vrai, comme on le croit au quartier-général, que le général Koutouzov a pris le 28 [août] le commandement en chef de l’armée russe. Tout paraît se préparer pour une grande bataille et l’on croit qu’elle peut avoir lieu d’ici au 12 ou  (au] 15. Les habitants de Moscou ne semblent pas disposés à se laisser abandonnée, brûler et piller par les Cosaques. Sa Majesté m’ordonne, Monsieur le Maréchal, de vous écrire que dans l’état actuel des choses, la probabilité étant que l’ennemi livrera bataille pour couvrir Moscou, si nous la gagnons et si nous entrons dans cette ville, les affaires se trouveront prendre un caractère très décidé, les affaires  se trouveront prendre un caractère très décidé, qu’en conséquence, il serait convenable, vu surtout la saison avancée, que le siège de riga fût ajourné et qu’avec tout ce que vous avez de disponible, vous débouchassiez sur Wittgenstein, de coincer avec le maréchal  de[Gouvion] Saint-Cyr, et que vous poussassiez le général ennemi à quelques marches de la Dvina. Sa Majesté ajoute dans sa lettre que, dans les circonstances présentes, elle ne peut que vous laisser carte blanche là-dessus. Je n’écris rien à ce sujet au maréchal de [Gouvion] Saint-Cyr. Votre Excellence lui fera connaître sa détermination.

Le duc de Bellune [Victor] est ici depuis deux jours. Le mouvement général de son corps d’armée et des autres troupes qui entrent sous son commandement, a pour objet de pouvoir, au besoin, appuyer le maréchal de [Gouvion] Saint-Cyr et les opérations du prince de Schwartzenberg en Volhynie.

J’ai l’honneur d’offrir à Votre Excellence les nouvelles assurances de ma très haute considération.

Le duc de BASSANO.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 8 janvier, 2020 )

Un soldat de la Grande-Armée écrit à sa mère…

Un soldat de la Grande-Armée écrit à sa mère... dans TEMOIGNAGES gal008Cette lettre a été rédigée par François Bondu, soldat à la 1ère compagnie du train du génie du 1er corps, attachée au parc du génie du 1er corps, à sa mère, à Morvan [Montevrault], Maine-et-Loire. L’auteur est né en 1782, à Saint-Pierre-Montlimard (Maine-et-Loire). Il entre en 1807 dans le train du génie. Bondu sera fait prisonnier le 22 novembre 1812.  

Moscou, le 28 septembre 1812. 

Ma chère mère, ma situation passée et celle actuelle ne m’a jamais permis de pouvoir vous donner de mes nouvelles. La première, j’étais attaqué d’une fluxion de poitrine qui m’a duré très longtemps, et l’autre fut un accident malheureux qui par blessure me ravit la santé. J’ai dans cette campagne été à la bataille du 7 de ce mois [celle de La Moskowa, le 7 septembre 1812], poursuivi de 5 cosaques qui la première fois me criblèrent de coups de lance et de balles, ne m’ont cependant donné que trois blessures, non dangereuses malgré le sang qui m’inondait. J’eus l’audace de les courir à grands coups de sabre et je réussis. La bravoure d’un soldat comme moi ne sert que le cœur d’un vrai français dévoué, comme pour la patrie doit valoir l’Empereur même. 

Je finis en vous embrassant. 

Votre fils, 

François BONDU. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 7 janvier, 2020 )

Contrastes …

 

Contrastes … dans TEMOIGNAGES napoleon-en-route-pour-paris-decembre-1812-300x192

Quels contrastes ! Moscou et Paris ! La retraite avec ses misères et ses épouvantes, cette retraite qui fait dire à  un des acteurs : « Ah ! Certes nous avons le spectacle de grandes horreurs, pareille chose ne se reverra plus ! «  et le retour dans la patrie qui semblait si loin ! Castellane, qui consacre une partie du 1er volume de son « Journal » à la campagne de Russie, ne peut cacher son étonnement. Quelle différence ! A Paris, il fait des visites, et trois mois auparavant, sur les bords du Niémen, sans souliers, un pied nu et l’autre enveloppé dans un morceau de couverture lié avec une corde ! Il croît rêver. De même, Hochberg [le margrave Guillaume de Bade]. Au sortir des neiges et du froid le plus intense et le plus cruel, le voilà dans les salons du palais de Weimar. Il était naguère au bivouac et souffrait les privations les plus grandes, et il est maintenant dans une cour élégante, « au milieu des jouissances les plus délicates de la vie ! ». De même le colonel Combe, tombant dans le salon paternel, et pressant ses parents sur son cœur, goûtant une de ces joies inoubliables « dont la douceur dédommage de toutes les peines antérieures » et « qui rendent heureux même de ce qu’on a souffert. » De même, le fameux général Lejeune, peintre militaire de grand talent. Il rentre chez lui, il dort dans son lit, il cherche à s’endormir, et la campagne lui revient confuse comme un long cauchemar, il croit entendre encore le bruit du canon et voir ce terrible Tchitchagov qu’il na pas jamais vu et dont le nom faisait plus de peur que de mal, il a des rêves qui « rappellent les tourments de l’appétit » ; mais le lendemain il reçoit les caresses de ses amis et il oublierait ses maux s’il ne devait les raconter. Tous ces revenants de Moscou sont, en effet entourés, pressés de questions. A Weimar, tout le monde se précipite sur Hochberg pour avoir des nouvelles de l’armée. A Paris, Mme Fusil entend dire autour d’elle : « Elle a passé la Bérézina », et Ney se voit regardé, admiré, suivi comme un héros. Autre contraste. Les récits de ces réchappés de l’immense théâtre jettent l’effroi dans Paris qui, chaque jour, apprend avec un pénible étonnement une perte, une calamité nouvelle. L’Empereur donne des fêtes aux Tuileries, mais on trouve qu’il insulte à la douleur publique. Des officiers valsent le bras en écharpe. « Ces bal sont lugubres, dit un jeune colonel, et je crois voir danser sur les tombeaux. »

Arthur CHUQUET

(« 1812.La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.412-413).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 6 janvier, 2020 )

Une lettre d’un officier de la Grande-Armée à sa femme…

gal020.jpg

Celle-ci émane de Barriès (Jean-Pierre-Michel), né le 22 novembre 1768, à Albi (Tarn). Chef de bataillon au 17ème de ligne en 1810 ; colonel commandant d’armes à la suite du quartier-général, le 8 octobre 1812. Il commandait à Vilna lors de la prise de la ville par les Russes. Barriès parvint à s’échapper le 19 décembre 1812 et mourut à Gumbinnen en janvier 1813. Au moment où il écrit à son épouse, il est officier à la 1ère division du 1er corps. 

Arthur CHUQUET. 

Moscou, le 24 septembre 1812.

Réjouis-toi, ma bonne et chère amie, me voilà arrivé sain et sauf à Moscou après une bataille des plus sérieuses et où l’ennemi, battu et dispersé sur tous les ponts, a perdu, sans exagérer, près de quarante mille hommes tant tués, blessés que prisonniers de guerre. Je ne raconterai pas tous les hauts faits qui ont signalé cette journée, ils sont sans nombre ; soldats, officiers, généraux, tous ont rivalisé d’audace et de bravoure, aussi il a en a tenu à bien près que l’Europe étonnée n’ai vu s’écrouler, ce même jour, cette puissance colossale qui, depuis environ douze ou quinze ans, menaçait d’envahir nos provinces, si elle n’eut eu pour barrière les mauvais chemins et la saison qui, dans ce climat, se trouve beaucoup plus précoce que dans le reste de l’Europe, ce qui n’a pas peu contribué à arrêter notre marche. Notre Empereur commandait en personne.

Sa présence électrisait les esprits ; rien n’échappait aussi à son œil observateur ; était-ce le cas de lui appliquer ces deux vers : Fière de t’obéir, ta redoutable armée 

Ne suit que les transports dont tu l’as animée. 

Notre régiment qui a été constamment à la  tête de toutes les attaques, a  beaucoup souffert. Nous avons eu beaucoup d’officiers blessés ou tués, dont parmi ces derniers trois chefs de bataillon sur cinq. J’en ai été quitte moi-même pour une légère contusion qui m’a un peu gêné pendant huit à dix jours, mais dont je suis entièrement remis. Que je te parle de Moscou, cette capitale de toutes les Russies, anciennes résidence des tsars qui, par la grandeur, la magnificence et la splendeur des palais qu’elle renfermait, l’emportait sur les premières villes du monde, mais qu’un incendie de cinq à six jours a entièrement consumé, sauf quelques palais qui ont échappé  à la fureur des flammes, que nous occupons. Voici, en peu de mots, ce qui y a donné lieu :  ces barbares, se voyant vivement poursuivis par nos légions, envoyèrent, à la suite d’une forte canonnade qui avait lieu à deux fortes lieues de Moscou, leur général commandant l’arrière-garde pour prier notre empereur de cesser le feu afin d’épargner la ville qu’ils nous livreraient intacte, lorsque, par une de ces perfidies qui n’a pas d’exemple et qu’on n’aurait pu attribuer qu’aux plus fourbes de l’ancienne Grèce, à un Zénon, ils lâchèrent le même soir tous les fous et les scélérats qui étaient dans les maisons de force qui, réunis à cinq ou six mille Russes qu’ils trouvaient cachés dans la ville, l’incendièrent entièrement, dans la certitude qu’ils nous croiraient assez maladroits pour l’aller occuper de suite sur la bonne fois des traités, et de nous y griller tous. Il est bon que je te dise que, sur une population de 300.000 âmes, il n’en reste pas plus de 30.000. Tous les autres s’étant sauvés avant notre entrée, en sorte que ce qui reste aujourd’hui n’est qu’un ramassis des malheureux n’emportant avec eux que ce qu’ils ont pu sauver sur leurs épaules. Vois par conséquent ce que nous sommes à plaindre sous le rapport de la société, puisque nous ne voyons personne. Notre Souverain [Napoléon] occupe le palais des tsars [le Kremlin] avec une partie de sa Garde. Il paraît, selon toutes les probabilités, que nous passerons l’hiver ici ou du moins une partie, tant que le pays nous offrira quelque ressource. 

Adieu, ma chère épouse. 

BARRIES. 

   

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 30 décembre, 2019 )

Les pommes de terre: un trésor durant la campagne de Russie !

96013519.jpg

On sait l’hommage que les Français dans la marche d’Alexandrie au Caire,rendirent aux pastèques.  « Elles m’ont fait tant de plaisir, disait l’un d’eux, par leur fraîcheur, par la douce boisson qu’elles nous offraient !  » et un autre assure que les soldats ont conservé au melon d’eau la plus vive reconnaissance et qu’ils auraient mis volontiers ce fruit savoureux au rang des dieux, lui auraient volontiers élevé des autels. La pomme de terre fut en Russie ce qu’était la pastèque en Egypte. « Nous sommes, disait Stendhal, à genoux devant des pommes de terre. » Dans la plaine de Moscou, lorsque Auguste Thirion [officier de cuirassiers dont les « Souvenirs militaires » ont été réédités en 1998 à la Librairie des Deux Empires] et ses frères d’armes rencontrent des champs de pommes de terre, ils font une ample moisson de ces « précieux tubercules » et c’est pour eux une aubaine, une « bonne fortune gastronomique ». De même, durant la retraite. Le 29 novembre 1812, près de Kamen, dans le château d’un baron- l’armée appelait « barons » tous les grands propriétaires et tous les châtelains- les officiers de l’Empereur trouvent des pommes de terre. Ce fut un événement. Il fallait voir ces jeunes gens allumer aussitôt dans la cour du château un feu de bivouac et y faire cuire les pommes de terre au bout de leur sabre. On en mangea, dit le futur maréchal de Castellane, dans son « Journal », tant et plus. Ouvrons les « Mémoires » du sergent Bourgogne. Notre brave officier, rencontrant à la lisière d’un bois un soldat qui fait cuire des pommes de terre, le somme de lui en vendre et en achète sept pour quinze francs. Dans le délire de la fièvre, il croit manger des pommes de terre comme à Condé-sur-Escaut, sa patrie, et quel bonheur lorsqu’il découvre après le passage de la Bérézina, dans un village, sous un four, trois petites pommes de terre qu’il fait cuire à un feu abandonné, assez loin pour ne pas être vu de ses camarades ! 

A .CHUQUET 

Extrait du 2ème tome de  l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812, la guerre de Russie », (Fontemoing et Cie, 1912, 3 volumes).   

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 29 décembre, 2019 )

Le Général Bonnamy…

Auguste Bonnamy , général de brigade depuis le 8 janvier 1799, commandait à la bataille de la Moskowa la 1ère  brigade de la division Morand. Son nom n’est pas cité par Ségur que Gourgaud ne manque pas de blâmer sur ce point. A la tête du 30ème régiment d’infanterie, un des régiments les plus braves et les plus résolus de l’armée, Bonnamy s’empara de la grande batterie ou batterie Raïevsky où les canonniers se firent tuer sur leurs pièces. Mais quelques bataillons russes, conduits par le général-major Ermolov et par le général d’artillerie Koutaïzov, revinrent à la charge, baïonnette baissée, et reprirent la batterie après une furieuse mêlée. Le 30ème régiment n’avait pas été secouru à temps : accablé, il dut se faire jour pour rejoindre sa division, et Bonnamy, criblé de coups, resta entre les mains des Russes : il fut fait prisonnier par le feldwebel Solotov, du 18ème régiment de chasseurs, qui reçut pour cette action le grade de lieutenant, et Koutouzov, dans son rapport du 8 septembre, eut bien soin de dire au tsar qu’il avait fait des prisonniers, dont un général de brigade. Au retour de Bonnamy, en 1814, sous la première Restauration, Ney, Morand, Berthier s’employèrent pour lui, et voici les témoignages qu’ils lui rendirent. Voici une lettre de Ney qui jadis avait déjà plaidé pour Bonnamy et qui demande qu’il soit élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur; la lettre est adressée au comte Dupont, ministre de la guerre.

———————-

Paris, le 11 septembre 1814.

Monsieur le Comte, je renouvelle à Votre Excellence la prière que je lui ai faite de faire confirmer le maréchal de camp Bonnamy dans le grade d’officier dela Légion d’honneur que l’Empereur lui avait accordé à Moscou pour prix de sa conduite à la bataille del a Moskowa.

 NEY.

Voici un certificat de Morand, apostillé par Berthier, qui tous deux attestent l’héroïque intrépidité de Bonnamy et sollicitent pour lui le grade de général de division ou de lieutenant-général, qu’il obtint, du reste, le 11 janvier 1815.

Je soussigné, lieutenant-général des armées du Roi, commandant dans la campagne de 1812 la première division du 1er corps d’infanterie, certifie qu’à la revue de cette division, au Kremlin, le 11 octobre 1812, la décoration d officier de la Légion d’honneur fut accordée, sur ma demande, à M. le maréchal de camp Bonnamy, commandant, dans cette campagne, la 3ème  brigade de cette division, et sur mon rapport de la manière héroïque avec laquelle M. le général Bonnamy enleva, avec sa brigade, la grande redoute de droite à la bataille de Borodino ou Mojaïsk. La demande du grade de général de division fut aussi faite pour ce général, et je reçus la promesse que le grade lui serait accordé à son retour. Le général Bonnamy, après avoir fait, avec sa brigade, une des actions les plus héroïques qui aient jamais illustré les armées françaises, resta, criblé de coups de baïonnette, au pouvoir de l’ennemi. Si le général Bonnamy n’a pas reçu les titres de cette nomination, son état de prisonnier et la perte de tous les papiers dans la retraite en sont l’unique cause.

Fait à Paris le 18 septembre 1814.

Le lieutenant-général,

Comte MORAND.

Certifié avec plaisir par moi, prince de WAGRAM.

ALEXANDRE.

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1812. Première Série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911, pp.13-15).

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 29 décembre, 2019 )

Une lettre adressée à Maret, duc de Bassano…

maret.jpg

Le signataire de cette lettre, l’auditeur Lelorgne d’Ideville, auditeur de première classe au Conseil d’Etat attaché au Ministère des Affaires étrangères où il était chargé spécialement de la statistique extérieure, avait mission de tenir l’Empereur au courant des forces de l’ennemi et de leur répartition. Il entendait et parlait le russe. Aussi l’Empereur voulait qu’il fût toujours à cheval derrière lui, et il l’avait attaché, comme secrétaire interprète, à son cabinet ; c’était Lelorgne qui interrogeait les gens du pays et tirait d’eux les renseignements. C’est à lui qu’on remettait les lettres russes interceptées. Dans sa missive à Maret, duc de Bassano, il retrace ce qu’a fait l’Empereur depuis le 4 novembre 1812 jusqu’au 9 novembre 1812. 

Arthur CHUQUET 

Smolensk, 11 novembre 1812. 

Depuis Slavkovo, je n’ai point eu l’honneur de vous écrire. L’Empereur y a passé la journée du 4. Il en est parti le 5, à 5 heures du matin, pour aller à Dorogobouje. Le 6, Sa Majesté est allée à Mikhaïlovka où elle a passé la nuit. Le 7, l’Empereur a été coucher dans un petit château sur les bords du Dniepr près de la poste de Pnévo. Sa Majesté est montée en voiture pour la première fois depuis Moscou. La neige que nous avons eue ce jour-là et le grand vent rendaient le cheval fort incommode. Le 8 novembre, nous avons couché à la poste de Bérédikino, vilain petit trou où nous étions entassés les uns sur les autres.   Le 9, l’Empereur est arrivé à Smolensk à une heure après-midi. On y est resté hier, on y est encore aujourd’hui et peut-être en partira-t-on demain.  Depuis le 7, notre marche a été difficile à cause du mauvais temps. Il tombait beaucoup de neige, et, le froid, accompagné du vent, a été continuellement de quatre à huit degrés ; Les chevaux sont exténués. On a fait ce qu’il fallait faire pour sauver l’artillerie. Quelques bagages restent en arrière. C’est de peu d’importance pour le moment où nous nous trouvons. Les hommes, les chevaux et les canons, voilà ce qu’il fallait sauver dans la situation où nous étions. On y a réussi, et l’ennemi, s’il est juste, doit être surpris de la rapidité et du bon ordre de notre mouvement. Je vous en dirai les détails quand j’aurai le bonheur de pouvoir causer avec vous chez vous

Le temps se maintient au froid, mais il n’y a pas aujourd’hui plus de deux degrés. 

Le général Baraguey d’Hilliers s’est trouvé fort à propos sur le chemin d’Elnia pour arrêter la marche d’un corps détaché sous les ordres du comte cosaque Orlov-Denissov qui commande douze régiments du Don, deux de cavalerie régulière et peut-être une division d’infanterie. 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 25 décembre, 2019 )

Le lieutenant-colonel Dutheillet de Lamothe

Ombre 2

Né en 1791, Aubin Dutheillet de Lamothe, après des études au lycée de Limoges, décide d’embrasser la carrière des armes : «  Le goût de l’état militaire se développait chaque jour davantage dans mon esprit, mon imagination s’exaltait au récit des brillantes victoires de nos armées, et des belles actions de cette époque, où toutes les idées étaient portées vers la gloire… », écrit-il au début de son témoignage [1]Le 25 mai 1809, le jeune Dutheillet rejoint donc l’École militaire de Saint-Cyr, et offre au lecteur une bonne description de la vie quotidienne des élèves au sein de cette honorable institution. Tel ce détail sur le ravitaillement : « Le régime consistait à manger la soupe à la gamelle, on recevait un morceau de viande, mais les pommes de terre, haricots et lentilles, formaient la base de nos repas, avec de l’abondance » ; ou encore celui-ci : « On se battait ordinairement dans les compagnies pendant les études, sur les carrés pendant la nuit, dans les latrines quand on avait un sergent qui ne voulait pas le permettre, car ils étaient chargés justement, d’empêcher les duels et désordres de toute espèce », précise l’auteur.

En novembre 1811, Dutheillet de Lamothe quitte l’École de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant et rejoint son régiment, le 57ème de ligne, « qui tenait garnison à Hambourg et avait son dépôt à Strasbourg ». Après une existence agréable à Hambourg, au cours de laquelle les rencontres féminines font partie de son quotidien, les choses deviennent sérieuses. Dutheillet est dirigé sur la Russie. « Nous traversâmes la Prusse pour nous rendre à Gumbinnen, petite ville prussienne, où était établi le camp qui préparait sur le Niémen, le passage de l’armée française. » Dans les rangs du 57ème d’infanterie, faisant partie du 1er corps (maréchal Davout), Dutheillet observe et note chaque détail. « Le maréchal Davout, avec cet esprit de fermeté et de prévoyance qui le distinguait, avait ordonné dans son corps d’armée, de donner à chaque soldat un sac de coutil, qui contenait huit livres de farine, et un autre renfermant une livre de riz », note-t’il. Et plus loin : « Pendant toute la durée de la campagne, les troupes souffrirent tout ce qu’il est possible d’imaginer, en privations de tous genres, et en fatigues…

Quoique jeune officier, puisque j’avais à peine 21 ans, à cette époque, je supportai d’abord assez bien, les privations et les fatigues, mais les provisions venant à manquer, je fus atteint comme le plus grand nombre, de fièvres et de coliques qui eurent bientôt épuisé mes forces ». Il y a dans tout au long des « Mémoires » du sous-lieutenant Dutheillet de Lamothe, beaucoup de réalisme… Malgré son état de santé et la perte de son cheval (et de tous ses effets), effrayé par un régiment de cuirassiers passant au trot, l’auteur continuer de noter ce qu’il voit avec précision: « Dans chaque compagnie, les officiers désignaient quelques hommes bons marcheurs et adroits pour aller à la recherche de vivres. Ces soldats se rendaient dans les villages et pillaient tout ce qu’ils pouvaient, commettaient toutes sortes d’excès, et souvent, après avoir égorgé des vieillards, violé les femmes, incendié le village, ils rentraient à la compagnie avec quelques sacs de farine, sur une petite voiture attelée d’une chèvre russe, d’une vache, avec quelques autres provisions, quand elles ne leur étaient point enlevées par la Garde Impériale… »

Dutheillet n’en n’oublie pas pour autant de faire le coup de feu. C’est ainsi qu’il écrit : « Malgré que j’eusse toujours eu la fièvre, je m’étais trouvé à tous les combats où le régiment avait été engagé ». Il participe à la bataille de La Moskowa et en laisse un très bon récit… « J’étais à mon poste, à la 6ème compagnie du 6ème bataillon. » Il reçoit l’ordre d’enlever le bois qui se trouve sur sa droite. « Les Russes y avaient fait quelques abattis, qui furent enlevés au pas de charge, par les trois derniers bataillons, pendant que les deux premiers le tournaient par la droite. » S’en suit une description très réaliste. Le lendemain, 8 septembre 1812, il se bat encore à Mojaïsk. Nommé lieutenant, à Moscou, par l’Empereur en personne le 10 octobre, il reçoit l’ordre, quatre jours plus tard, de rentrer en France.

 Après s’être totalement rétabli de cet état fiévreux qui subsistait depuis de nombreuses semaines, le lieutenant Dutheillet se retrouve engagé dans la mémorable campagne d’Allemagne. Il est au combat de Kulm « Le bataillon dont je faisais partie, commandé par le chef de bataillon Darras, fit une charge brillante sur l’ennemi, au moment où l’armée française, ayant perdu ses positions, se retirait en désordre… » Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 7 septembre 1813 pour sa conduite durant cet épisode. Rendu à Dresde, il est obligé de capituler. « Un des jours les plus pénibles de ma vie, fut celui où je me vis forcé, de rendre mes armes aux Prussiens et aux Russes, rangés en bataille devant nous », écrit-il. Il est expédié comme prisonnier en Hongrie.

Dans cette partie de son récit, Dutheillet revient amèrement sur le rôle du maréchal Gouvion Saint-Cyr durant cette campagne… Réexpédié en France au retour de Louis XVIII, en 1814, sa route jusqu’en France est des plus pénibles ; Dutheillet et ses compagnons d’armes sont insultés, humiliés dans les villes autrichiennes qu’ils traversent. A Vienne, il a le bonheur d’apercevoir le Roi de Rome, au palais de Schœnbrünn…

« Presque tous les prisonniers qui rentraient en France, allaient rendre un dernier hommage à l’enfant de l’homme immortel, qui avait si longtemps fait trembler l’Europe », déclare  Dutheillet. Il arrive enfin à Strasbourg le 14 juin 1814.

Après le retour de l’île d’Elbe, l’auteur s’oppose dans un premier temps à Napoléon, se considérant comme étant toujours lié par le serment fait à Louis XVIII.

Par la suite, en assistant à la Cérémonie du Champ de Mai, le 1er juin  1815, il sera frappé par cette manifestation. Ce qui lui fait écrire plus loin : « Je faisais des vœux pour le succès des armes françaises… » Il est malgré tout de nouveau trop souffrant pour prendre part à la campagne de Belgique.

Il s’éteindra à Paris en 1856, après avoir fini sa carrière militaire au service de la Belgique [2]Ses « Mémoires militaires » furent rédigés en 1838.

C.B.

 —————————————–       

[1] Ce dernier fut publié la première fois en 1899 à Bruxelles (Belgique) chez H. Lamertin, Éditeur, 20, rue du Marché-au-Bois.

[2] Aubin Dutheillet de Lamothe s’est éteint le 16 juin 1856, « à dix heures du soir, en son domicile Place Royale [Place des Vosges], n° 7, âgé de 64 ans ». Il a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Le portrait figurant sur la couverture représente l’auteur en tenue de lieutenant-colonel au service de la Belgique en 1834.

Voici ses États de service, extraits de l’édition originale :

« Dutheillet de Lamothe, Aubin, fils de Léonard et de Françoise de Bigorie du Chambon, né à Saint-Yrieix, Haute-Vienne, le 6 octobre 1791, marié le 29 janvier 1834 avec demoiselle Maria Wilbraham.

Campagnes.

1811. Allemagne

1812. Russie.

1813. Saxe.

1814. Prisonnier de guerre à la capitulation de Dresde.

1815. En France

1831, 1832 et 1833. Armée d’observation belge.

 Blessures et décorations

28 juillet 1830. Un coup de feu à l’épaule gauche.

 Deux coups de feu à plomb dans les reins.

 Un coup de feu à plomb dans la cuisse gauche

Par mesure d’économie probablement, il ne lui fut tenu aucun compte des blessures reçues sous l’Empire, et on jugea à propos de lui enlever plusieurs des années de campagne portées sur ses États de service en Belgique !!! (Note de l’Éditeur, 1899).

Chevalier de la Légion d’honneur, le 17 septembre 1813.

Chevalier de Saint-Louis, le 29 octobre 1829.

Officier de la Légion d’honneur, le 3 novembre 1837.

Autorisé par ordonnance du Roi, du 9 novembre 1839, à porter la décoration de l’Ordre de Léopold, accordée par ordonnance du Roi des Belges, du 30 septembre 1839.

 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
12345...8
Page Suivante »
|