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( 12 septembre, 2018 )

Alexandre Ier et l’incendie de Moscou…

« Ce fut le colonel Michaud qui vint annonAlexandre Ier et l'incendie de Moscou… dans TEMOIGNAGES Mosk-22sept1812cer à Alexandre que Koutouzov avait abandonné Moscou et que la ville était en flammes [Alexandre Michaud, savoyard de naissance, officier dans les troupes sardes, passé en 1805 au service de la Russie comme capitaine du génie, colonel en 1812, aide-de-camp d'Alexandre,gnéral lieutenant en 1826, mort à Palerme en 1841. (Note d’Arthur Chuquet)]. Il a, sur les instances de Mikhaïlovsky-Danilevsky, dans une lettre du 11 août 1819 retracé son entrevue avec le tsar. Vous n’ignorez pas que je fus envoyé à Saint-Pétersbourg par le maréchal Koutouzov, le troisième jour de mon arrivée à son quartier-général, pour porter la nouvelle à Sa Majesté de l’abandon de Moscou, dont les flammes éclairèrent malheureusement ma route jusqu’au delà de Vladimir. Jamais voyageur n’a eu le cœur plus sensiblement touché que le mien l’a été dans cette occasion. Russe de cœur et d’âme,quoique étranger, porteur au meilleur des souverains d’une des plus tristes nouvelles, traversant un pays au milieu d’un demi-million et plus d’habitants de toutes classes qui émigraient, n’emportant avec eux que  des vieillards, des femmes, des enfants, l’espoir de venger leur patrie et un dévouement sans bornes pour leur adoré souverain ; frappé tour à tour par la douleur de tout ce que je voyais et par la joie de tout ce que j’entendais autour de moi de l’enthousiasme national, j’arrivai le 20 septembre [1812] au matin à la capitale, tout plein de chagrin pour les tristes nouvelles que j’allais donner. Admis à l’instant par S. M. dans son cabinet, l’Empereur jugea d’abord par mon air que je n’avais rien de consolant à lui apprendre.

-M’apportez-vous de tristes nouvelles, colonel ? me dit-il.

-Malheureusement bien tristes, lui répondis-je, l’abandon de Moscou.

-Quoi ! Avons-nous perdu une bataille, aurait-on livré mon ancienne capitale sans se battre ?

-Sire, les environs de Moscou n’offrant malheureusement aucune position propre à pouvoir hasarder un combat avec des forces inférieures, le maréchal Koutouzov a cru bien faire en conservant à V. M. une armée dont la perte, sans sauver Moscou, aurait pu être de la plus grande conséquence et qui, par les renforts que V. M. vient de lui procurer et que j’ai rencontrés de toutes parts, se verra bientôt à même de reprendre l’offensive et de faire repentir l’ennemi d’avoir osé pénétrer dans le cœur de ses États…

-L’ennemi est-il entré en ville ?

-Oui, Sire, et elle est en cendres à l’heure qu’il est : je l’ai laissée tout en flammes. A ces mots, les larmes coulèrent de ses yeux à ne pouvoir les distinguer.

-Grand Dieu ! Que de malheurs, me dit-il, que de tristes nouvelles vous me donnez, colonel !

-Ne vous chagrinez pas trop. Sire, lui répétai-je, ému par le chagrin dans lequel je le voyais, votre armée se renforce à chaque moment.

- Je vois, colonel (en m interrompant), je vois par tout ce qui arrive que la Providence exige de grands sacrifices de nous et de moi particulièrement : je suis prêt à me soumettre à toutes ses volontés. Mais, dites-moi, Michaud, comment avez-vous laissé l’esprit de l’armée, en voyant abandonner ainsi mon ancienne capitale sans coup férir? Est-ce que cela n’a pas trop influé sur le moral du soldat ? N’avez-vous pas remarqué, aperçu du découragement ?

-Sire, me permettez-vous, lui répondis-je, de vous parler avec franchise, en loyal militaire ?

- Je l’exige toujours, colonel, reprit le souverain ; mais dans ce moment surtout, je vous prie de ne me rien cacher, dites-moi franchement ce qu’il en est.

-Sire, le cœur m’en saigne, mais je dois vous avouer que j’ai laissé toute l’armée depuis le chef jusqu’au dernier soldat dans une crainte épouvantable, effrayante…

-Que me dites-vous, Michaud ? Comment ça, reprit le souverain, d’où peuvent naitre ces craintes ? Mes Russes se laisseraient-ils abattre par le malheur?…

- Jamais, Sire ; ils craignent seulement que V. Mpar bonté de cœur ne se laisse persuader de faire la paix ; ils ne brûlent que de combattre et de vous prouver par leur courage et par le sacrifice de leur vie combien ils vous sont dévoués…

-Ah ! Colonel, vous soulagez mon cœur, dit-il en frappant de sa main sur mon épaule, vous me tranquillisez. Eh bien ! Retournez à l’armée, dites à nos braves, dites à mes bons sujets, partout où vous passerez, que lorsque je n’aurai plus aucun soldat, je me mettrai moi-même à la tête de ma chère noblesse et de mes bons paysans, et j’userai ainsi jusqu’à la dernière ressource de mon empire ; il m’en offre encore plus que mes ennemis ne pensent. Mais si jamais il fut écrit dans les décrets de la divine Providence que ma dynastie doive cesser de régner sur le trône de mes ancêtres, alors, après avoir usé de tous les moyens qui seront en mon pouvoir, je me laisserai croître la barbe jusqu’ici (en portant la main sur sa poitrine) et j’irai manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans au fond de la Sibérie plutôt que de signer la honte de ma patrie et de mes bons sujets, dont je sais apprécier les sacrifices qu’il me font. La Providence nous éprouve : espérons quelle ne nous abandonnera pas.

Puis, allant au fond de son cabinet et revenant à grands pas, le visage tout enflammé, serrant de sa main mon bras : « Colonel Michaud, n’oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-être un jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon ou moi — ou lui ou moi — nous ne pouvons plus régner ensemble. J’ai appris à le connaître ; il ne me trompe plus ! » Il ne m’est pas donné, mon cher Danilevsky, de vous peindre ici quel était l’état de mon âme en voyant le feu qui étincelait des yeux de S. M. et en pensant au bonheur que j’allais porter à l’armée. C’était bien, parmi tous les renforts que S. M. lui envoyait, le plus puissant pour en redoubler le courage. Aussi lui répondis-je, le cœur enthousiasmé de tout ce que je venais d’entendre :

-Sire, Votre Majesté signe en ce moment la gloire de sa nation et le salut de l’Europe ; je vois déjà d’ici ma malheureuse patrie délivrée…

-Soyez exaucé, cher colonel, allez vous reposer et préparez-vous à partir.

Voilà des traits qui caractérisent la force d’âme de notre auguste maître. Les événements ont prouvé qu’il a tenu parole. »

 

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1812. Première Série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911, pp.37-41).

 

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( 19 mars, 2018 )

L’occupation de Moscou vue par un officier bavarois…

On sait que la Grande-Armée comprenait un grand nombre de soldats originaires de pays vassaux ou alliés de la France ; beaucoup d’entre eux avaient une grande fidélité envers la France, comme le montre cette lettre écrite de Moscou par un officier bavarois, le baron von Mannlich. 

M.C. 

L’Empereur logeait dans le château impérial [le Palais du Kremlin], qui situé au centre de la ville, est très beau, mais, entouré de fossés et d’un haut mur, ressemble à une petite forteresse. Par ordre de l’Empereur régnaient dans la ville l’ordre et le calme les plus grands. Mais la nuit, tut à coup, tous les environs du château prirent feu et l’Empereur put tout juste s’échapper par un simple sentier. On s’occupa à éteindre l’incendie, mais, à  peine le feu était-il éteint en un point, qu’il prenait à dix autres. On arrêta 13 incendiaires, munis de souffres ou de brandons d’autre sorte et parmi lesquels se trouvaient trois colonels russes ; ils furent tous pendus dans le rue de Petersbourg, avec, épinglées sur la poitrine, des pancartes en russe et en français. Lorsqu’on eut pris une vue claire de toute cette situation, l’Empereur ordonna de mettre la ville à sac pour éviter que les vivres encore existants ne devinrent la proie des flammes.  Cela dura trois jours ; puis l’Empereur revint au château qui avait été épargné et, ce même jour, j’arrivai en ces lieux et eux l’occasion de faire l’emplette, sans que cela ne fut trop cher, de plusieurs denrées alimentaires, telles que café, sucre, farine, etc. Aussi ai-je acheté à très bon prix une somptueuse garniture et un très grand manteau de queues de zibeline pour ma sœur, ainsi que de très belles cartes de Russie et de Prusse…  Cependant on parle, encore que ce soit de façon, bien confuse, d’une deuxième campagne, pour le printemps prochain vers Petersbourg et c’est toujours ce qui m’empêche de demander l’autorisation de revenir vers vous, parce que j’ai toujours l’espoir d’être, d’ici le printemps prochain, de nouveau sur pied, et bien que mon régiment n’existe plus et que les quelques hommes qui en restent aient rejoint un autre régiment, j’espère cependant bien ne pas abandonner mes camarades dans une deuxième campagne. 

(Source : M. Chaulanges :  »Textes historiques. 1799-1815. L’Epopée de Napoléon  », Delagrave, 1960). 

 L'incendie de Moscou

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( 14 mars, 2018 )

L’incendie de Moscou…

Roos que nous connaissons, chirurgien au régiment wurtembergeois des chasseurs à cheval « Duc Louis III », raconte dans les lignes suivantes son arrivée à Moscou et l’embrasement de la ville.

Arthur CHUQUET.

Au matin du 14 septembre [1812], nous nous avançâmes sur la route. La nouvelle qu’il y avait un armistice s’était promptement répandue, et à une demi-heure de nous, nous avions devant les yeux Moscou, dont l’étendue me sembla plus considérable que celle des grandes villes que j’avais encore vues. A droite, dans les champs près de la route, était Napoléon vêtu d’une redingote grise et monté sur un cheval blanc. Il alla ce jour-là jusqu’à l’extrême pointe de l’avant-gaL’incendie de Moscou… dans TEMOIGNAGES Russierde, avec lui une petite suite, et à sa gauche un long juif polonais en costume national. Il dirigeait ses regards sur Moscou et le juif faisait des explications qui semblaient se rapporter à certains points de la ville. Nous vîmes là les retranchements que les Russes avaient construits avant notre arrivée. Lorsque nous approchâmes des premières maisons, Murat se mit à la tête de la division, et Napoléon, s’éloignant à droite, parut se rendre dans une maison de campagne du voisinage. Le 10ème régiment de hussards polonais, sous le colonel Uminski, entra le premier dans la ville. Puis vinrent les uhlans prussiens commandés par un major de Werther. Puis les chasseurs à cheval wurtembergeois auxquels j’appartenais. Derrière nous chevauchaient les quatre régiments français de hussards et de chasseurs de notre division. Avec nous était l’artillerie à cheval. D’autres divisions suivaient. L’attention sérieuse qu’excitait en nous ce qui allait se passer et la pensée qu’après tant de souffrances, de privations et de peines nous voyions un jour semblable, que nous étions les premiers qui entraient dans les murs de Moscou, tout cela nous faisait oublier le passé. Chacun était plus ou moins animé de l’orgueil des victorieux, et à ceux qui ne montraient pas cette fierté, il ne manquait pas d’officiers et de vieux soldats qui savaient leur faire valoir par de graves paroles l’importance du lieu et du moment. Notre division avait reçu les ordres les plus sévères : personne ne devait, sous aucun prétexte, mettre pied à terre ou sortir des rangs. Nous suivîmes donc la route jusqu’à la rivière dela Moskowa. Onne voyait pas une âme. Le pont était rompu. Nous entrâmes dans l’eau, les canons jusqu’à l’essieu, et les chevaux jusqu’aux genoux. Sur l’autre bord nous rencontrâmes quelques gens, debout sous leurs portes et leurs fenêtres, mais ils ne semblaient pas particulièrement curieux. Plus loin on trouva de belles maisons de pierre et de bois; parfois aux balcons des hommes et des femmes. Nos officiers saluaient aimablement. On leur répondait par un salut poli. Mais nous voyions toujours très peu d’habitants, et dans les palais il n’y avait que des domestiques. En avançant dans la ville, nous rencontrâmes des soldats russes fatigués, des traîneurs à pied et à cheval, des fourgons de bagages restés en arrière, des bœufs destinés à la boucherie, etc. On laissait passer tout cela. Nous fîmes beaucoup de détours à travers les rues où la foule des églises, leur bizarre architecture, la quantité des tours et leur parure extérieure, ainsi que de beaux palais entourés de jardins, attirèrent notre attention. Nous traversâmes la place d’un marché; les boutiques étaient ouvertes, les denrées dispersées en désordre, comme si des pillards étaient venus là avant nous. Nous allions très lentement et nous faisions souvent halte. Durant ces haltes, les nôtres remarquèrent que les Russes qui dormaient dans les rues avaient de l’eau-de-vie dans leurs bidons. Ils ne devaient pas descendre; mais ils surent se servir de leur sabre pour avoir le bidon : ils coupaient les courroies qui l’attachaient au sac et, insinuant dans l’anse la pointe de leur arme, ils amenaient à eux cette eau-de-vie qui, depuis quelque temps, était une grande rareté. Murat, extrêmement grave et actif, chevauchait tantôt en avant, tantôt en arrière de nous; et partout où il ne venait pas en personne, était du moins son regard. Il se trouvait en tête lorsque nous arrivâmes, au milieu de grands et vieux bâtiments, à l’arsenal. L’édifice était ouvert, et des hommes de diverse sorte, la plupart à l’aspect rustique, entraient et sortaient, emportant ou cherchant des armes. Dans la rue et sur la place où nous fîmes halte, il y avait de côté et d’autre beaucoup de ces armes, neuves en grande partie et aux formes variées. Sous la porte de l’arsenal, les aides de camp du Roi se prirent de querelle avec ceux qui enlevaient des armes. Ils pénétrèrent et l’altercation devint très bruyante. On remarqua que, sur la place, derrière l’arsenal, s’assemblaient nombre de gens du peuple, turbulents, tapageurs. Cela et ce qui se passait à l’arsenal détermina le Roi à établir nos canons à l’entrée de la place et à les décharger. Trois coups suffirent, et la foule se dispersa avec une hâte incroyable dans toutes les directions. La vue des armes sous les pieds de mon cheval ne laissait pas de me séduire; il y avait parmi elles un très beau sabre; personne n’était là pour me le donner et je ne pouvais le prendre comme nos soldats avaient pris les bidons. Malgré la défense et le danger que je courais, je descendis donc de cheval, je me remis aussitôt en selle, et je fus en possession d’un joli souvenir de Moscou. L’ordre était rétabli en cet endroit. Notre marche continua tranquillement à travers cette ville, la plus grande de toutes celles où je suis passé. Avec nous, à côté de nous, allaient à pied, à cheval, en voiture, beaucoup de soldats de l’armée russe; ils se dirigeaient vers la même porte que nous. Tous, comme nous, cheminaient pacifiquement. Seul un domestique d’officier dut, quelle que fût sa résistance, mettre pied à terre et abandonner son cheval gris, un cheval merveilleusement beau, qui resta désormais avec nous et que M. de Lutzow acheta sur-le-champ. En revanche, à la porte par où nous devions sortir, se trouvaient deux Cosaques qui firent beaucoup d’objections à notre passage et qui ne voulaient pas absolument le permettre. Nous avions un beau coucher de soleil, et pourtant, le matin, par un temps sombre et froid, il s’était levé très tard. Notre marche à travers Moscou avait duré plus de trois heures ; et à chaque pas, à chaque heure de ce jour-là, grandissait notre espoir dans une paix que nous désirions et qui nous était si nécessaire ; nos âmes rêvaient doucement du repos à venir. Ces sentiments s’animèrent davantage en nous lorsqu’en débouchant dans la campagne, nous vîmes plusieurs régiments de dragons russes, les uns en ligne, les autres marchant avec lenteur. Nous nous mîmes près d’eux et en face avec les meilleures intentions du monde. Ils montrèrent les mêmes  positions. Officiers et soldats s’approchèrent, se tendirent les mains, se tendirent les bidons d’eau-de-vie et s’entretinrent aussi bien qu’ils pouvaient. Mais cela ne dura pas longtemps. Un officier russe d’un haut rang accourut au galop avec ses aides de camp et défendit sur un ton tout à fait sérieux de pareilles conversations. Nous restâmes là, et les Russes continuèrent lentement leur route. Nous avions cependant remarqué que la paix serait pour eux comme pour nous la bienvenue, et nous avions vu que leurs chevaux étaient aussi épuisés que les nôtres : lorsqu’ils durent passer un fossé, plusieurs y tombèrent et ils ne se relevèrent qu’avec peine et lenteur, comme c’était aussi le cas chez nous. L’obscurité de la nuit était venue, et le temps du repos. Nous avions établi notre camp, avec l’artillerie et une division des cuirassiers, à peu de distance de la ville, à droite de la route qui mène à Vladimir et Kazan. A gauche de cette route est un grand et très vaste bâtiment que nous prîmes pour un couvent. Nos feux de bivouac répandaient une extraordinaire clarté, et nous voyions non loin de nous ceux du camp russe. Le tumulte guerrier qui se faisait autour de nous, le pétillement de la flamme, et surtout notre satisfaction d’avoir eu cette importante journée dans notre vie, l’attention toujours tendue vers ce qui se passerait encore, le bruit qui venait de la ville, quelques provisions que nous avions conservées, tout nous rendait joyeux et, depuis longtemps, notre camp n’avait été aussi vivant, aussi animé, bien qu’on eût un très grand besoin de se reposer. Beaucoup de gens qui appartenaient à l’armée russe passèrent encore sous mainte forme devant notre camp, sur la route de Kazan ; parmi eux, des blessés, quelques-uns pansés, d’autres saignants encore et qui, peu de temps auparavant, dans des rixes.et près de la porte, avaient reçu des coups. Nos officiers les envoyaient à mon bivouac. Je pansai ainsi un officier d’infanterie qui avait à la tête plusieurs coups de sabre et il me raconta qu’il avait, pour changer de linge, rendu visite à ses parents, qu’il voulait aussi se montrer à eux frais et dispos, mais qu’il ne les avait pas rencontrés et qu’alors ce malheur lui était arrivé. Après l’avoir pansé, je lui montrai les feux du camp russe; du reste, nous disions à tous les traîneurs d’aller là. Il régnait parmi nous et autour de nous tant de gaîté que chacun oubliait la fatigue et le sommeil, et, quand ce n’eût pas été le cas, les événements qui allaient se produire nous auraient ôté l’envie de dormir. Je ne puis dire si c’est au milieu de la ville ou à son extrémité, car dans la nuit on se trompe facilement, mais je crois que c’est au milieu de la ville, que soudain eut lieu une explosion. Elle avait une force si terrible que quiconque la vit et l’entendit, dut penser aussitôt que c’était un magasin de munitions, de très grande envergure, qui se déchargeait. Un incendie s’éleva tout à coup, et de cet incendie sortirent, en décrivant des arcs grands ou petits, des boules de feu semblables à des bombes ou à des obus qui partaient en foule et dans le même temps, et avec un affreux fracas elles firent jaillir au loin mille étincelles. L’explosion dura trois à quatre minutes. Elle nous sembla être le signal de l’incendie de la ville. Le feu ne parut d’abord qu’à cet endroit; mais peu de minutes après nous vîmes en divers quartiers monter des gerbes de flammes ; nous en comptâmes dix-huit au commencement ; plusieurs se suivirent ensuite rapidement. Nous nous regardâmes les uns les autres silencieusement et avec surprise : « Voilà, dit alors le capitaine Reinhardt, voilà un fâcheux événement, et qui annonce un grand malheur; il détruit du coup notre espoir de paix, il anéantit  tout ce qui nous est nécessaire. Ce ne sont pas les nôtres qui ont méchamment allumé ce feu. C’est la preuve de l’acharnement de nos adversaires; c’est le sacrifice  qu’ils font pour nous perdre. » Nous vîmes très distinctement celte scène d’horreur dès son début, car noire camp était plus haut que la ville. Des flammes s’élevèrent bientôt dans les quartiers voisins; elles nous éclairèrent, elles éclairèrent toute la contrée d’alentour, et cet accroissement de lumière et de flammes fit tomber notre courage qui, pour la première fois, venait de se ranimer joyeusement ; de cette claire lumière nous jetions, pour ainsi dire, un triste regard dans un avenir d’autant plus sombre. Il était minuit. L’incendie s’étendait, et une mer de feu se répandait sur le colosse de la ville. Le bruit y devenait plus grand, et plus grand devenait aussi le nombre des traîneurs et des fugitifs qui passaient devant notre camp. Nous finîmes par nous fatiguer de cet épouvantable spectacle et nous nous couchâmes sur le sol. Après un court sommeil nous remarquâmes que les flammes avaient considérablement augmenté et, à la pointe du jour, nous aperçûmes des nuages de fumée dont les couleurs et formes diverses se mêlaient les unes aux autres. Ainsi j’avais vu cette vieille et célèbre Moscou, la ville des tsars, à son dernier jour; j’avais vu à sa naissance le feu qui lui apportait la ruine ainsi qu’à nous-mêmes. Déjà beaucoup d’entre nous étaient morts. De ceux qui avaient quitté notre garnison du Danube, nous n’étions plus que la moitié. Les autres régiments de notre division se trouvaient dans le même état.

(Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.18-24).

 

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