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( 31 janvier, 2020 )

A propos d’Amédée de Pastoret en 1812…

Personnage quelque peu méconnu, Amédée de Pastoret (1791-1857), fut intendant de la Russie blanche. Il  n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit être entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. Il assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. » Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème  corps, Victor à Smolensk avec le 9ème, Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens,

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 la lui tiennent fermée; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème, viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre 1812, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignezde la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus.

Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre 1812, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles. D’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps. Au cours de sa campagne de Russie, Amédée de Pastoret rencontrera plusieurs personnages célèbres (Berthier, Murat et l’Empereur en personne).

C.B.

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( 19 janvier, 2020 )

D’Orcha à la Bérézina…

D'Orcha à la Bérézina... dans HORS-SERIE campagnerussie1

Le général hollandais de Dedem de Gelder, retrace dans ses « Mémoires » son parcours à ce moment précis de la campagne de Russie.

« Ce fut à Orcha que le maréchal Ney rejoignit l’armée après des manœuvres savantes et une intrépidité sans exemple ; Le Vice-roi avait été à sa rencontre et eut part à la gloire de ce beau mouvement militaire. Mais, à partir de ce moment, le désordre alla en augmentant, et vainement l’Empereur fit proclamer au son du tambour et sous les menaces les plus sévères que chacun eût à rejoindre son corps. Nous marchâmes vers Kokanow le 20 ; le 21 vers Toloczin par une route en ligne droite bordée d’arbres et fort belle en d’autres temps, mais offrant maintenant les scènes les plus affreuses. En entrant à Bobr, le 22, je rencontrai un parc d’artillerie hollandaise et les équipages du lieutenant général Daendels, ce qui me confirma l’avis, à nous donné, que le 9ème corps s’était enfin approché de nous. Pour le reste, les nouvelles furent rien moins que rassurantes, car nous apprîmes au Borisov était occupé par l’ennemi. Etant allé prendre les ordres du major général [Maréchal Berthier, prince de Neufchâtel], je l’entendis répondre à  un officier qui lui avait dit à l’oreille je ne sais quoi : « Nous sommes donc coupés de tous côtés.  » Enfin il ne me resta plus de doute sur notre position lorsque je vis, le soir, le comte Daru brûler les papiers de l’Empereur, mêmes les traités les plus secrets. Son secrétaire, lui en montrant un dans une belle boîte de vermeil, lui dit : «  Il n’en existe point de copie à Paris. » Le ministre répondit : « C’est égal, brûlez. » Au souper, j’en parlai au comte Daru, qui me dit en confidence : « La journée de demain décidera de notre sort ; peut-être ne reverrai-je jamais ni la France, ni ma femme, ni mes enfants ; cette idée est cruelle… Le lendemain, en nous approchant de Borisov, je vous l’Empereur dicter dans sa voiture un ordre au prince de Neufchâtel avec le plus grand sang-froid, quoiqu’il eût l’air soucieux, et j’avoue que je l’admirai. On s’était arrêté, on avait fait un feu de bois de sapin qui brûlait fort mal. Napoléon ordonna au général Krasinski d’envoyer un Polonais avec un paysan pour sonder un gué à un quart de lieue vers la droite ; ces hommes n’étant pas revenus aussi vite que Sa Majesté l’aurait voulu, Elle ordonna : « A cheval ! » Et nous avançâmes vers la ville. Le Polonais avait ordre de sonder le passage et de tirer un coup de pistolet s’il le trouvait praticable mais il tomba à l’eau, et ses pistolets furent mouillés, ce qui l’empêcha d’exécuter l’ordre. L’Empereur était sorti de sa voiture et causait avec nous comme si de rien n’était. D’où nous étions, on distinguait la position qu’occupaient les Russes au-delà du pont et d’où ils nous dominaient. On se logea dans le faubourg ; les Russes auraient pu nous y chauffer, mais la nuit fut tranquille. A huit heures, l’Empereur, partit pour aller se loger dans un petit château près de Studianka, où il fit travailler toute la nuit aux ponts, à l’endroit même où Charles XII avait passé la Bérézina en entrant en Russie.

Dans les combats qui eurent lieu sur les bords de la rivière, le duc de Reggio [Maréchal Oudinot], les généraux Legrand, Dombrowski et Girard furent blessés ; le jeune comte de Noailles fut tué ; mais leur sans coula en combattant pour l’honneur des armes et pour sauver des milliers de victimes. Combien plus malheureux furent ces guerriers sans nombre qui périrent dans les flots ou écrasés sous les pieds des chevaux et les roues  des voitures Le souvenir en est horrible, et je n’oublierai jamais ce spectacle affreux. Dans le désordre, qui fut inexprimable, le prince de Neufchâtel fit repasser une division d’infanterie, qui avait déjà passé les ponts ; ce faux mouvement perdit un temps précieux. Pour moi, je fus en ce jour plus heureux que sage ; j’étais passé un des premiers, croyant trouver l’Empereur à l’autre bord, et je voulus, avant de me mettre en route pour Wilna, lui demander ses ordres. Depuis Smolensk j’avais par écrit celui de me rendre dans cette dernière ville. On m’apprit que l’empereur était encore sur la rive fatale ; je repassai le pont, mais un officier général de ma connaissance, étonné de me voir revenir, m’en demanda la cause ; quand je la lui eus expliquée, il me dit : « Vous êtes bien fou de vous occuper de lui ; si j’étais de l’autre côté, je ne repasserai pas, m’en donnât-il l’ordre par écrit. » Je réfléchis, et je suivis un conseil aussi salutaire. Le passage devenait de plus en plus difficile, et c’est dans cette contremarche que je perdis mon petit canonnier féminin [sic], qui ne m’avait pas quitté.

Aussitôt que j’eus regagné la route du salut, je filai vers Zembin, où je passai la nuit chez un juif, qui me fit payer fort cher un souper abominable dont je le trouvai plus mal que bien. Je me trouvai plus mal que bien. Je ne reviens pas encore de la surprise que j’eus en traversant les ponts d’une longueur étonnante sur lesquels passe la grande route de Zembin à Molodeczno. Les Russes ne les avaient point brûlés !!

Il aurait suffi de les détruire pour enfermer l’armée française avec son chef dans une véritable souricière ; car il ne serait resté aucune possibilité de franchir les marais et le bras de la Bérézina qui coupe la route. Les cosaques étaient venus le matin à Zembin, mais les généraux russes ne se doutèrent pas que Napoléon prendrait ce chemin, ce qui ne prouve pas en faveur de leur sagacité. Ils auraient pu se douter que nous chercherions à éviter Minsk, dont ils étaient maîtres. » 
 
(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de DEDEM de GELDER (1774-1825) », Plon, 1900, pp.286-289). En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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( 17 janvier, 2020 )

1815, réalité financière de la reconstruction de l’armée…

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Lorsque Napoléon quitte l’île d’Elbe pour revenir en France et reprendre le pouvoir, de nouveau, il doit faire face à l’Europe en armes. Louis XVIII n’ayant pas été en mesure de reconstituer l’armée, Napoléon doit s’attaquer à cette tâche. Il envisage donc de mobiliser tous les hommes valides. La conscription est de nouveau proclamée. Mais déjà, malgré l’enthousiasme général, Napoléon doit faire face à un problème de taille. L’argent manque pour payer les fournitures. Afin de faire face aux impératifs financiers que nécessite une telle mobilisation, il a prévu un budget de 400 millions de francs. Toutefois, le budget de l’État étant de 618 millions, il se doit d’envisager d’autres sources de financements. L’emprunt, bien qu’il répugne à employer ce genre d’expédient, est la seule solution pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. En ce sens, un règlement d’emprunt forcé de 150 millions est présenté aux Chambres. Tous les contribuables doivent y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Bien sûr, ce projet n’est pas très approprié pour faire augmenter la popularité du régime, mais comme par les années passées, Napoléon espère que la victoire atténuera ces aspects négatifs. En attendant, ayant été obligé d’émettre des reconnaissances de dettes et de payer les fournisseurs avec des bons du Trésor pour mobiliser 449 000 soldats, Napoléon fait passer la dette publique de la France de 123 millions à 639 millions de francs. Comme l’a si bien écrit Pierre Branda, ce sont les Cent-Jours les plus coûteux de l’histoire de la France.

Au moment où Napoléon s’apprête à quitter l’île d’Elbe pour revenir en France, il n’imagine pas que l’Europe va de nouveau se liguer contre lui. En fait, selon les Mémoires de Marchand et les écrits du Mémorial, il croyait que le congrès de Vienne serait dissous lors de son retour à Paris. Ainsi, afin de rééquilibrer les forces en Europe, il espérait reprendre l’alliance avec son beau-père, l’empereur d’Autriche : « Tout ce qui se disait devant moi me laissait croire qu’en quittant l’île d’Elbe, l’Empereur, le congrès dissous, avait la presque certitude de rallier l’empereur d’Autriche à lui. »  Malheureusement pour lui, les événements en décident autrement. Même si l’empereur d’Autriche se fait quelque peu prier pour reprendre la guerre, la coalition, victime d’une réaction presque épidermique, se ressoude à nouveau et repart en guerre contre Napoléon, le « perturbateur » et le « hors-la-loi » de l’Europe.

À nouveau, la France doit faire face. Plus de 800 000 soldats ennemis marchent vers ses frontières et bientôt 500 000 d’entre eux, de la Belgique au Piémont, se tiennent prêts à les franchir. Pour contrer cette menace, Napoléon doit faire accélérer la reconstruction de l’armée entreprise il y a quelques mois déjà par le gouvernement de Louis XVIII. Mais pour l’heure, il ne dispose que de 235 000 soldats dont la plupart sont répartis sur l’ensemble des frontières. L’effort sera gigantesque. D’après ses prévisions, il espère, pour le 1er octobre 1815, incorporer plus de 800 000 hommes, soit une force égale à celle des coalisés. Tous les hommes valides devront donc servir dans l’armée et de ce fait, les vétérans, les militaires à la retraite, les déserteurs et les demi-soldes seront rappelés sous les drapeaux. Dans ces ouvrages sur 1815, Henri Houssaye a écrit que Napoléon n’exagérait pas et que cet objectif aurait été atteint si les circonstances l’avaient permis. Dans ces conditions, à la lumière des estimations d’effectifs proposées par Napoléon, la question est de savoir si elles concordent avec la réalité budgétaire du pays ?

Or, avant d’en arriver à former cette nouvelle « Grande Armée », il doit d’abord se constituer une solide masse de manœuvre avec laquelle il compte prendre l’offensive en Belgique. Ce sera l’armée du Nord. C’est en forgeant cette arme de guerre réduite, mais toutefois redoutable, que Napoléon va prendre conscience des immenses difficultés qu’il devra surmonter pour arriver à son objectif initial. Élément vital pour entreprendre toute guerre, l’argent manque pour mobiliser les forces dont il a besoin. Lors des années passées, il pouvait compter sur le concours des financiers et des fournisseurs. Mais pour l’heure, ne croyant plus à la victoire et par conséquent, ne faisant plus crédit, ces derniers n’ont plus confiance. Louis XVIII ayant déjà annulé leurs créances suite à la Restauration, Napoléon doit maintenant payer comptant. Sans autre choix, il devra se tourner vers l’emprunt, ce qui aura comme conséquence de creuser dramatiquement la dette de l’État. Comme l’a écrit si justement Pierre Branda dans son ouvrage Napoléon et l’argent, ce seront les Cent-Jours les plus chers de France. Ainsi, dans l’ordre naturel des choses, le manque d’argent entrave la mobilisation, car s’il lui est relativement facile de mobiliser des hommes puisque les rappelés rejoignent les dépôts de l’armée dans l’enthousiasme, il n’est guère aisé de payer pour l’ensemble des équipements et des fournitures. Certes, Napoléon retarde la conscription pour des considérations de politique interne, mais il le fait essentiellement pour des raisons financières. La victoire, du moins l’espère-t-il, ramènera la confiance de tous et fera se délier les bourses.

De l’armée royale à l’armée impériale : le rappel des militaires en congé et des déserteurs…

Alors que le congrès de Vienne semble se diviser sur la question de la Pologne et du royaume de Saxe, Louis XVIII, sous les conseils de Talleyrand, entreprend la mobilisation de l’armée. À la veille d’une guerre qui menace d’embraser l’Europe à nouveau, la France n’est pas prête. Si les Russes, les Prussiens, les Anglais et les Autrichiens n’ont pas désarmé, l’armée française n’a que 200 000 hommes sous ses drapeaux. En fait, suite à la première abdication de Napoléon, plus de 180 000 soldats sont tout simplement rentrés chez eux. Lorsque le ministre de la Guerre présente au roi la situation de l’armée à la fin avril 1814, il ne reste que 90 000 hommes présents dans les rangs de l’armée française . Pour le baron Louis, c’est un moindre mal parce que la situation budgétaire ne lui permet pas de maintenir une armée sur pied : « Monsieur le maréchal, dit-il à Marmont, nous manquons d’argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut. ». Mais, moins de 90 000 soldats, et cela en dépit des restrictions budgétaires, c’est trop peu pour assurer le rang de la France dans le concert des nations. Si les soldats présents sur le territoire national sont peu disposés à servir Louis XVIII, il n’en va pas de même pour ceux qui reviennent des pontons anglais et des places fortes d’Allemagne qui souhaitent en découdre. La plupart sont réintégrés dans l’armée.

Afin de maintenir une armée digne de ce nom, le roi rend une ordonnance qui définit les grandes orientations de sa réorganisation pour le pied de paix. L’infanterie est réduite de 206 à 107 régiments ; la cavalerie de 99 à 61 ; l’artillerie de 339 compagnies à 184 ; le train d’artillerie de 32 escadrons à 8 et le génie de 60 compagnies à 30. Ainsi, la classe de 1815 est entièrement licenciée, tandis qu’un grand nombre d’officiers et de sous-officiers sont mis en congé illimité. Ce sont eux qui seront définis sous l’appellation de « demi-soldes ». Quant aux déserteurs, ils sont désignés comme absents sans permission. Enfin, le gouvernement ne retient pas ceux qui expriment le souhait de rentrer chez eux. Au total, l’armée compte 201 140 hommes, soldats et officiers compris. Le ministre de la Guerre, le général Dupont, aurait souhaité réduire l’armée aux trois quarts de cet effectif, mais la situation de l’Europe dont les destinées se décident alors à Vienne ne le permet pas . D’ailleurs, au moment où les négociations commencent à s’envenimer, Louis XVIII, après avoir consulté son ministre des Finances, demande le rappel de 60 000 hommes. En février 1815, compte tenu de l’impopularité du régime, moins de 35 000 ont rejoint leurs régiments. À son retour, Davout annonce à Napoléon que la France n’a que 235 000 soldats sous les armes dont la plupart gardent les frontières. Face à 800 000 coalisés environ, dont 500 000 sur les frontières de l’Est, ses chances de l’emporter sont très minces .

Comme par les années passées, la conscription semble être une bonne façon de combler ce manque, mais en raison des implications politiques qu’une telle mesure pourrait entraîner, il préfère ne pas brusquer les événements. Avant d’en arriver là, il procède d’abord au rappel des militaires en congé de semestre et de ceux qui sont considérés comme déserteurs. Ainsi, la fragilité de la situation politique pousse Napoléon à retarder le recours à la conscription. Cependant, les raisons sont aussi d’ordre financier car, même s’il rappelait les classes antérieures et celles de 1815, il sait qu’il n’a pas l’argent pour appuyer cette mesure. C’est pourquoi il en repousse l’application jusqu’à la fin du mois de mai. Lorsqu’il repart en campagne le 15 juin de cette même année, il y a plus de 46 000 conscrits qui attendent dans les dépôts que la victoire vienne les pourvoir des fournitures nécessaires.

En attendant, afin de se constituer rapidement une masse de manœuvre, Napoléon prend les mesures appropriées. Initialement, il souhaite prendre connaissance des ressources disponibles. À l’intérieur du rapport préparé à cet effet, Davout mentionne que 180 000 soldats ont quitté l’armée en 1814. Il croit que 120 000 d’entre eux pourront théoriquement être récupérés. Mais, comme 35 000 soldats ont déjà rejoint leurs régiments, il ne reste que 85 000 hommes disponibles. De ce nombre, Davout soustrait encore les insoumis et ceux qui sont impropres au service militaire pour cause d’infirmités. En somme, il estime que le rappel des militaires en congé donnera à l’armée 59 000 hommes supplémentaires . Le décret de rappel est publié le 9 avril. Tous les militaires en congé devront avoir rejoint leurs régiments . En raison du temps nécessaire pour effectuer la transmission des ordres et surmonter les délais légaux pour afficher les ordonnances, les revues d’appel ne commencent que le 25 avril . Néanmoins, la levée dépasse les premières prévisions. Elle donne 16 894 hommes de plus que Davout ne l’a espéré. Aux premiers jours de juin, 52 446 hommes ont déjà été incorporés dans l’armée alors que 23 448 autres sont en route pour rejoindre les dépôts. Le rapport présenté par Davout ne rapporte que 6 626 déserteurs . En outre, on compte sur les engagements volontaires. Au cours des Cent-Jours, plus de 15 000 hommes se sont enrôlés. Afin de stimuler l’enrôlement, une prime de 50 francs avait été octroyée par l’ancien gouvernement royal. Par souci d’économie et surtout, par répugnance pour ce genre de procédé, Napoléon met fin à cette politique .

Tous les hommes valides doivent servir…

À l’évidence, toutes ces mesures d’incorporation ne sont pas suffisantes pour contrebalancer les forces coalisées. Certes, Napoléon a besoin d’une armée opérationnelle pour entrer en campagne, mais il a aussi besoin d’hommes pour assurer la défense des 90 places fortes qu’il fait ériger sur les frontières et à l’intérieur des terres. Contrairement aux années passées, il se voit dans l’obligation de procéder à une levée massive de la garde nationale. Pour ce faire, il remet en vigueur le décret du 11 juillet 1792 promulgué par la Législative . Cela se traduit par la levée de 326 bataillons, dont chacun comprendra 720 hommes. En conséquence, 234 720 hommes devront être dirigés vers les places fortes et les camps retranchés . Pour les encadrer, Napoléon avait pour habitude de faire appel à des officiers et des sous-officiers de la ligne. Mais cette fois, ayant besoin de tous les hommes disponibles pour sa campagne, il demande le rappel de tous les militaires en retraite, ce qui se traduira par la levée de 55 bataillons.

Disposant chacun de 500 hommes, les effectifs de ces bataillons devraient atteindre plus de 27 500 . Mais, sur le papier, les choses sont souvent très différentes de la réalité car, dans plusieurs départements, la contestation est à son comble. Dans l’Ouest, en raison de l’insurrection qui couve, l’accomplissement de cette ordonnance devient très difficile à faire appliquer. En conséquence, on renonce à appeler la garde nationale en Bretagne et en Vendée. Dans les départements du Nord, la contestation, due en partie à l’arrêt des échanges commerciaux avec l’Angleterre, empêche la mobilisation. Par exemple, l’Orne fourni 107 gardes sur les 2 160 demandés et le Pas-de-Calais 437 sur 7 440. Dans le Midi, surtout à Marseille, l’esprit public est au dernier degré d’exaltation en faveur du roi et, dans la Haute-Vienne, on constate que l’opinion se détériore depuis la publication de l’ordonnance de rappel. Malgré tout, le 15 juin 1815, il y a 132 815 gardes dans les places fortes ou en route pour les rejoindre . Napoléon a atteint 57 % de son objectif. Quant aux 43 % manquants, on l’attribue généralement à l’opposition à la guerre et, aussi, à sa personne.

Cependant, des facteurs plus pratiques ont aussi un impact significatif sur la situation. D’une part, même si Napoléon promet que les gardes nationaux ne serviront que dans les places fortes, une large majorité des mobilisés ne lui font pas confiance . D’autre part, il ne faut pas perdre de vue qu’ils doivent s’armer à leurs frais et à ceux du département d’origine. Cette obligation fait reculer un certain nombre de volontaires et décourage les préfets dont les départements sont sans ressources. En fait, la majorité d’entre eux poussent au maximum la mobilisation des gardes nationaux tandis que d’autres, sans argent ni ressources, ne montrent pas autant de zèle. Dans l’Eure, par exemple, à la date du 31 mai, personne n’a été mobilisé car les autorités n’ont pas fait afficher les avis de mobilisation . Cependant le dénuement n’empêche pas la majorité des appelés à rejoindre les dépôts, ce qui cause des soucis au gouvernement. Comme de nombreux gardes n’ont pas d’uniforme, Carnot estime à 44 millions les dépenses liées à cet effet. De son côté, Mollien conclut que de nombreux départements ont déjà fourni plus que leur capacité tandis que d’autres n’ont rien donné. De toute façon, le gouvernement n’a pas d’argent et, pour le moment, il n’est pas en mesure d’en emprunter. Concernant le rappel des anciens militaires, les résultats sont au-delà de toute espérance puisque 74 136 d’entre eux, sur les 27 500 que Napoléon avait envisagés, sont partis des départements pour rejoindre leur poste . Il semble que la vénération qu’ils portent à leur chef explique en partie cet engouement spontané. Comme le disait Victor Hugo, c’est la chair à canon amoureuse du canonnier. Dans les faits, il y a beaucoup d’anciens militaires qui n’arrivent tout simplement pas à subvenir à leurs besoins. « Je sais que plusieurs de ces officiers n’ayant obtenu qu’une faible pension, et d’ailleurs sans fortune, ont dû se livrer à des travaux pénibles, ou reprendre leur ancienne profession pour améliorer leur existence. Il en est même qui, depuis le retour de Votre Majesté, ont demandé à être remis en activité, et qui n’ont pu l’obtenir, le nombre des officiers disponibles étant pour le moment au-dessus du besoin. » 

Dans beaucoup de cas, surtout après avoir passé de nombreuses années dans l’armée, les vétérans éprouvent de la difficulté à se réinsérer dans la vie civile. Ils ne comprennent pas qu’après avoir sacrifié leur vie sur les champs de bataille, la société dans laquelle ils vivent n’ait pas davantage de reconnaissance à leur endroit. Ayant été des officiers et des sous-officiers, ils n’ont plus le pouvoir ni le prestige qui étaient les leurs dans l’armée. Dans le cas qui nous occupe, la frustration est d’autant plus grande qu’ils sont obligés de se réunir en secret pour parler de leurs exploits. Le gouvernement de Louis XVIII, sans dire ouvertement qu’ils sont des criminels pour avoir servi l’usurpateur, le pense très certainement. Retourner dans l’armée, surtout pour les officiers, c’est retrouver un univers où ils seront appréciés et respectés. Mais beaucoup d’entre eux devront se résigner à l’attente car les budgets militaires, comme nous le verrons plus loin, sont très limités. L’armée française n’est plus celle de 1805 ni celle de 1812. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles Napoléon retarde la conscription.

On sait également que la situation politique ne le permet pas. De fait, en accord avec Davout, il cherche des moyens pour ne pas prononcer le mot de conscription dans les documents officiels. Cela est d’autant plus problématique que Louis XVIII l’a abolie par l’article XII de la Charte royale. Dans son rapport présenté le 5 mai 1815, Davout estime que la classe 1815 représente un potentiel de 280 000 hommes. Mais en soustrayant les gens mariés, les réformés et ceux dont la taille n’est pas réglementaire, on arrive à un nombre de 140 000 hommes mobilisables . Or, comment équiper ces hommes alors qu’on n’arrive pas à faire le nécessaire pour tous ceux qui sont déjà incorporés ? De toute façon, Napoléon sait qu’ils ne seront pas utilisés pour la campagne qu’il prépare en Belgique. Lorsqu’il reviendra, victorieux bien entendu, il aura de facto les ressources nécessaires pour les incorporer. Mais en attendant, la pilule doit passer. Là-dessus, Davout a son idée : « Il n’y aurait qu’à changer la chose de nom et à déclarer que tous les jeunes gens, entrés dans leur vingtième année depuis le 1er janvier dernier, feront partie de la garde nationale et seront dirigés sur les dépôts de l’armée, avec promesse d’être libérés, la guerre finie. » 

Le 23 mai 1815, le projet est présenté en séance du Conseil d’État dont les membres rétorquent d’emblée que la levée d’hommes est une compétence du pouvoir législatif . Cependant Napoléon ne peut attendre la réunion des Chambres, car en plus de grossir les rangs de l’armée, il faut prévoir le remplacement des pertes que causera la prochaine campagne. Afin d’emporter la décision, il propose que les conscrits soient assimilés aux militaires en congé. Dans ces conditions, nul besoin d’un décret pour procéder au rappel. Une mesure administrative suffira . Son idée est adoptée. Le 3 juin, Davout envoie les ordres à cet effet. La conscription de 1815 est en marche . Une semaine plus tard, il rapporte que 46 419 soldats sont rassemblés dans les chefs-lieux des différents départements et prêts à partir pour les dépôts . Avec la correspondance de quelques préfets à l’appui, Henri Houssaye signale avec enthousiasme « l’engouement » des conscrits pour servir la cause. C’est peut-être vrai. Mais il oublie de signaler que les normes d’enrôlement ont été considérablement abaissées. À la veille de présenter son projet de conscription à l’Empereur, soit le 21 mai 1815, Davout lui demande de fixer la taille pour les hommes de toutes les armes . La réponse est alors : « qu’il peut prendre les hommes de toutes les tailles, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces limitations sont bonnes pour les temps ordinaires et ne conviennent pas dans les circonstances actuelles » . Lorsqu’il exclut dans son premier rapport 80 460 hommes pour défaut de taille, il sait qu’ils font déjà partie du bassin mobilisable. En conséquence, contrairement à ce qu’il écrit en marge de ce même rapport, la conscription touche 220 000 hommes et non 140 000. Mais pour parvenir à mobiliser une telle masse, il faut trouver de l’argent.

La réalité budgétaire pousse Napoléon à l’emprunt…

La situation financière que trouve Napoléon à son retour au pouvoir n’est guère encourageante. Il n’a plus les ressources des années précédentes et, de fait, le ministre des Finances, Gaudin, constate que les recettes de l’État ne sont que de 618 millions de francs . Sur cette somme, 200 millions sont assignés aux dépenses militaires, ce qui est loin d’être suffisant pour faire face à la menace extérieure . Dans un rapport qu’il remet à Napoléon, Davout estime les besoins financiers à 298 millions. Pour le moment, la caisse est vide. Avec la dissolution de la Maison militaire du roi, qui devrait rapporter environ 20 millions de francs, Davout pourra payer une partie de la solde due aux troupes. Avec cette première tranche, il gagne environ deux mois car, pour l’année en cours, les nécessités à cet effet s’élèvent à 133 886 405 de francs, ce qui donne 11 157 200 francs par mois . Même si les revenus doivent entrer graduellement dans les coffres de l’État, pour le moment, il manque 198 millions afin de pourvoir aux dépenses de l’armée. En plus des 98 millions supplémentaires proposés par Davout, Napoléon annonce à Gaudin, le ministre des Finances, qu’il faudra 100 millions de plus. Le budget de la guerre passe donc de 200 millions à 400 millions de francs. Afin de trouver l’argent manquant, Napoléon envisage d’abord de couper dans les autres ministères : « Vous ne devez pas vous dissimuler que, dans la circonstance actuelle, l’accroissement que je suis obligé de donner à l’armée exigera un supplément de 100 millions. Calculez donc notre budget pour la guerre sur le pied de 400 millions. Je pense que tous les autres budgets pourront être diminués, vu que les ministres se sont fait accorder beaucoup plus qu’ils n’auraient réellement besoin. » 

Cette mesure ne donnera pas les résultats escomptés. En fait, c’est grâce à l’augmentation des ventes de bois, des droits de douanes et des contributions indirectes sur les produits de luxe, que Napoléon parvient à obtenir 38 262 000 francs de plus. À l’échelon des recettes fiscales, ce sont là les seuls revenus supplémentaires dont il peut disposer . Dans l’état actuel des choses, et cela d’autant plus que la perception est rendue difficile en raison des troubles qui animent les départements de l’Ouest, la fiscalité du pays ne peut pas supporter le poids des dépenses militaires. En conséquence, si Napoléon ne trouve pas de nouvelle source de financement, le réarmement risque de provoquer un déficit de 300 millions de francs . Pendant quelque temps, il analyse la possibilité d’augmenter les impôts et les taxes. Mais, par crainte de s’aliéner le peuple, il renonce rapidement à cette idée. D’ailleurs, afin d’augmenter son niveau de popularité, il supprime le droit de circulation sur les boissons, l’exercice à domicile et les droits d’entrée sur les liquides dans les communes de moins de 4 000 habitants . Pour compenser l’annulation de ces revenus, il compte se tourner vers les entrepreneurs qui exploitent les forêts, dont certains n’ont pas encore payé ce qu’ils doivent à l’État. En outre, comme il le recommande à Gaudin, il souhaite faire augmenter les ventes de bois. De cette opération, Napoléon compte tirer pas moins de 300 millions de francs. Bien sûr, ce sont là des estimations qui s’établissent sur le long terme et, par conséquent, la majorité des sommes envisagées doit lui parvenir après la campagne de Belgique.

En attendant que tous ces projets se concrétisent, la chance lui sourit de nouveau. Après son entrée aux Tuileries, il découvre une encaisse de 40 millions en bons et 30 millions en numéraire que le baron Louis, le ministre des Finances de Louis XVIII, a omis d’emporter avec lui lors de sa fuite. Même si elles arrivent à point nommé, puisque Davout a déjà passé des contrats avec les munitionnaires et les fournisseurs dans les départements, ces sommes s’avèrent insuffisantes pour faire face à l’ensemble des dépenses militaires. En désespoir de cause, Napoléon permet à Gaudin de négocier 3 600 000 francs de rente de la Caisse d’amortissement à l’étranger. Avec le concours du financier Ouvrard, cette opération rapporte 40 millions de francs nets de tout escompte . Les dépenses allant de façon croissante, Napoléon envisage, malgré son aversion manifeste pour cette solution, de recourir à un emprunt de 200 millions de francs . Là aussi, les résultats s’avèrent décevants. Le gouvernement a d’abord pensé emprunter une première tranche de 100 millions dans des banques privées dont les sièges sociaux sont situés en Angleterre. Cependant en raison des coûts financiers et politiques que pourrait entraîner cette affaire, la décision est prise de regarder vers d’autres sources. L’autre tranche serait faite auprès des propriétaires . La chose est cependant risquée, car elle rappelle les politiques économiques du Directoire. Mais même si c’est notamment ce genre de procédé qui a provoqué la chute de ce dernier gouvernement, Napoléon ne rejette pas cette idée pour autant. Dans son esprit, il suffit de la présenter au bon moment et, à cet égard, la date du 19 juin lui semble propice. À ce moment, la campagne contre les Prussiens et les Anglais aura commencé depuis quatre jours et, si tout se passe comme prévu, l’armée française séchera ses bottes dans Bruxelles. Comme après toutes ses victoires, l’émotion fera le reste. Son calcul n’est pas erroné, car le président de la Chambre des députés, Lanjuinais, adversaire déclaré de Napoléon, écrit à Joseph après avoir appris la victoire de Ligny pour lui assurer que, « dans le corps législatif, l’Empereur n’a que des admirateurs et des amis intrépides dont même les plus grands revers n’ébranleront pas le dévouement » . D’ailleurs, le lendemain de la bataille de Waterloo, alors que tout le monde demeure sur l’impression de la victoire de Ligny, le budget présenté aux Chambres comprend un projet d’emprunt forcé de 150 millions. Tous les contribuables devront y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Même si cette mesure risque de provoquer la révolte des libéraux et cela, malgré la victoire acquise récemment sur les Prussiens, Napoléon n’a guère les moyens de procéder autrement. Pour le seul mois de juillet, Davout estime les dépenses à 72 millions de francs, alors qu’en 1805, pour des effectifs de beaucoup supérieurs, la Grande Armée coûtait 21 millions par mois. Cependant le risque est calculé, car ces mêmes libéraux n’oseront pas s’opposer à cette mesure si l’armée et son chef remportent des victoires. Ils pourraient perdre toutes les concessions constitutionnelles qu’ils lui ont arrachées, ce qui lui permettrait de se tourner vers la dictature. Somme toute, cette démarche d’emprunt vient tout simplement confirmer la thèse que la campagne en Belgique fut, dans son essence, engagée pour des motifs politiques et économiques, ce qui donne raison à Madame de Staël lorsqu’elle écrivait : « Si l’Empereur a une première victoire, l’orgueil national fournira à son vengeur toutes les ressources d’hommes et d’argent qui lui seront

Comme par les années passées, la gloire reste le meilleur soutien de Napoléon. Mais, en attendant de faire tonner le canon et de remporter une première victoire, il a recours à la vente de bons du trésor, aux réquisitions contre reconnaissance de dette, à la vente de biens des communes, à la vente des bois de l’État, à la Banque de France ainsi qu’à la Caisse d’amortissement. Par ailleurs, il maintient les centimes de guerre qui doivent rapporter dans les coffres de l’État une somme de 60 millions de francs . Bien qu’ils lui permettent de procéder à la reconstitution de l’armée sans véritablement recourir au déficit, ces moyens ont des effets pervers . En moins de trois mois, la France voit sa dette publique passer de 123 millions à 639 millions de francs, ce qui équivaut à la dette que Napoléon a laissée à la France lors de sa première abdication. Son intérêt à remporter la victoire est donc grand.

Bilan des efforts de Napoléon et de Davout.

Dans ses Mémoires, Napoléon prétend avoir voulu augmenter les effectifs de l’armée à plus de 800 000 hommes et, cela, dès le 1er octobre 1815 . Pour sa part, Henry Houssaye écrit que la chose n’était pas impossible : « Quand Napoléon disait que le 1er octobre l’armée se serait élevée à 800 000 hommes, il ne se faisait pas tant d’illusion. »  Or, cela est conditionnel à la victoire que Napoléon pense être en mesure de remporter en Belgique car, dans les faits, on le sait, la réalité budgétaire de 1815 ne suit pas ce genre d’estimations. En fait, il faut savoir qu’un soldat coûte annuellement 700 francs à l’État. Si on fait le calcul, l’entretien pour une telle armée lui coûtera environ 520 millions de francs et cela uniquement pour l’année 1815. On comprendra que ce chiffre ne tient pas compte des coûts liés au remplacement du matériel ni à son acquisition.

Au début de juin 1815, Napoléon a sous la main 491 425 hommes, dont 268 801 pour la régulière et 222 624 pour les auxiliaires, ce qui comprend la garde nationale, les gardes-côtes, les gendarmes, les fusiliers marins, les fusiliers vétérans, les douaniers, les militaires retraités, les canonniers de la marine, les canonniers vétérans, les canonniers sédentaires et les partisans des corps francs . Sauf pour les corps francs, qui doivent se servir sur l’ennemi, il est impératif d’équiper tous ces hommes. En 1805, afin d’assurer les coûts logistiques d’une armée de 449 000 soldats, Napoléon lui avait réservé la somme de 272 142 200 de francs. À cette époque, la France disposait de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et du Nord de l’Italie. Pour l’année 1815, à peu de chose près, géographiquement limité à l’hexagone d’aujourd’hui, l’Empire n’a plus les ressources fiscales et financières pour payer l’ensemble des équipements qu’il faudrait à une armée de 800 000 soldats. À l’inverse des autres corps qui gardent les frontières, seule l’armée du Nord, alors composée de 124 000 soldats, possède la presque totalité de ses équipements. Dans ces conditions, la situation logistique de l’ensemble de l’armée impériale est d’autant plus préoccupante que les fournisseurs, toujours sous le choc de la mesure prise par Louis XVIII d’effacer les dettes contractées par l’Empire suite à la première Restauration, ne font plus crédit. Pour Napoléon, la victoire est nécessaire afin de ramener la confiance et c’est pourquoi, encore une fois, il doit périr ou  gagner par la fortune des armes. L’offensive est pour lui la seule issue. C’est la campagne de Belgique et le désastre de Waterloo.

Pascal CYR.

Source : Pascal Cyr, « 1815 : réalité financière de la reconstruction de l’armée », Revue historique des armées, 260/2010. http://rha.revues.org/index7057.html

 

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( 15 janvier, 2020 )

Un témoignage sur la campagne de 1812.

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Louis de BUMAN, né le 17 janvier 1789 dans le canton de Fribourg à Bulle où son père était Baillif, enflammé par le souvenir des BUMAN qui se firent tuer pour le Roi de France devant Dunkerque et Montmédy, rejoint en 1808 avec le brevet de sous-lieutenant, le 2ème régiment suisse dit « Régiment de Castella » à Besançon. On le dirige sur Marseille, dépôt de son régiment, et là, il fait l’apprentissage de son métier. Il prend part aux campagnes du Portugal et d’Espagne ; il est de l’expédition de Russie ; enfermé dans Mayence, il attrape le typhus. Il quitte le service après les journées de 1830, comme chef de bataillon. Il vécut désormais à Fribourg et lorsqu’il mourut le18 janvier 1877, ce vieillard à la taille encore droite, à la démarche rapide et dont les 89 ans, portés si légèrement, semblaient être un défi au temps, était le dernier survivant fribourgeois des guerres napoléoniennes. Une notice biographique sur Louis de BUMAN parut alors dans la revue « Le Chroniqueur » (février et mars 1877). Elle a été composée d’après les souvenirs de famille et les propres récits de Louis de BUMAN. Nous avons tiré de cette rarissime notice tout ce qui concerne la campagne de 1812. 

 A.CHUQUET 

La division suisse, composé de régiments aguerris dans le Midi, fit partie du 2ème corps, sous les ordres d’Oudinot, qui s’avança en Lituanie. Le 29 juillet eut lieu le combat de Jacobowo. Elle n’y prit qu’une faible part. Le soir, toute la division campait sous Polotsk. Quoique dans un grade inférieur, Buman se rendait compte des immenses difficultés qui signalaient les débuts de cette campagne, et ses récits, longtemps après, redisaient les préoccupations qui étaient dans l’esprit de tous les officiers Les jours qui suivirent furent des jours de repos relatif. Le 17 août, Oudinot, blessé, passait le commandement à Gouvion Saint-Cyr qui gagnait, le 18, la bataille de Polotsk, et Buman vit porter plus d’un camarade dans les ambulances. Durant les mois de septembre et d’octobre le corps d’armée resta dans ou sous Polotsk. Une inquiétude vague envahissait les esprits Les effectifs, réduits par le feu, se fondaient encore par des désertions nombreuses. Le 18 octobre se livra la seconde bataille de Polotsk durant laquelle les Suisses, emportés par leur ardeur, sortirent des ouvrages pour se précipiter à la baïonnette sur les Russes qu’ils refoulèrent au loin. Ce trait de valeur leur coûta 600 hommes et 32 officiers mis hors de combat. Buman ne parlait jamais de cette affaire sans animation, tout en la qualifiant modestement de « majeure ». On battit cependant en retraite devant les forces supérieures toujours plus pressantes. Oudinot reprit le commandement du corps à la place de Gouvion Saint-Cyr blessé et se porta en hâte Borisov pour assurer le passage de la Bérézina à Napoléon et àla Grande-Armée. Le 26 novembre 1812, le corps d’Oudinot, réduit à 5.000 hommes, passa le premier sur la rive droite de la Bérézina. Le lendemain soir, Napoléon s’approcha des bivouacs des Suisses, se chauffa longtemps au feu allumé par les officiers de la compagnie de Buman qui s’écartèrent respectueusement. Il était pensif, absorbé et recevant avec la dernière violence les officiers généraux qui venaient lui parler et les officiers d’ordonnance qui lui annonçaient que les pontonniers mouraient de froid, plongés dans l’eau jusqu’aux épaules, pour travailler au soutien des ponts ébranlés par le poids et les glaçons ; Toute la nuit se passa sur le qui-vive, et le 28, dès l’aube, s’engagea la grande bataille de la Bérézina en présence de Napoléon avec la Garde en réserve. Les Suisses furent au premier rang et avaient devant eux Tchitchagov. Dès le matin, Oudinot fut blessé et remplacé par Ney. Le second régiment suisse, réduit à un millier d’hommes, était le plus avancé de tous et se distingua durant cette journée par de nombreuses charges à la baïonnette qui refoulaient les Russes pour une heure. Ce fut là que fut frappé le chef de bataillon Von der Weid, de Seedorf. Cet intrépide Fribourgeois venait de donner son cheval à son adjudant blessé à la jambe et combattait à pied à la tête de ses braves quand une balle russe lui traversa la gorge. Il poussa un cri étouffé par le sang et tomba à la renverse dans les bras de Louis de Buman qui était immédiatement derrière lui. Sans perdre connaissance et, après le premier moment passé, il dit à son concitoyen ces simples paroles : « Buman, je suis mort ici en chrétien ! » Après l’avoir embrassé, il s’éloigna, soutenu sur les bras de ses soldats, pour aller aux ambulances et ne survécut guère que quarante-huit heures à sa blessure. Le soir de cette terrible lutte, des trois bataillons réduits du 2ème régiment, il ne restait plus que 12 soldats et 2 officiers, Buman et son camarade Springer de Berne. Les pertes des autres régiments suisses étaient proportionnelles. Témoin de l’immense service que cette valeureuse troupe rendait à la Grande-Armée, Napoléon distribua des croix de la Légion d’honneur sur le champ de bataille. Jean de Schaller, ancien inspecteur général des milices, Monney, Louis de Buman, Muller, pour ne citer que des Fribourgeois des 1er et 2ème régiments, la reçurent à cette place. 

Quelle n’était pas l’animation de son visage, de ses yeux quand Louis de Buman racontait ce passage sur des ponts ébranlés, cette lutte d’un contre vingt, durant quatorze heures, moitié de jour, moitié de nuit, tantôt dans les bois, tantôt à découvert dans la plaine avec de la neige jusqu’aux genoux par un froid qui, quelques jours plus tard, allait descendre jusqu’à 30 degrés Réaumur, n’ayant qu’un peu de l’eau-de-vie de Polotsk pour maintenir,avec l’action, la chaleur et le sang-froid dans ces corps de fer ! Chaque fantassin, électrisé par les paroles et les exemples des chefs qui ne croyaient pas au-dessous d’eux de descendre d’un cheval pour prendre le fusil d’un mourant et de charger à la baïonnette en tête des colonnes, chaque fantassin, disons-nous, sentait qu’il était une portion du salut de l’armée. Le croirait-on ? La Restauration refusa de reconnaître les brevets de la croix d’honneur donnée par le grand capitaine sur le champ de bataille. Le gouvernement en expédia d’autres en 1816 avec des croix à l’effigie d’Henri IV : petitesse qui n’augmenta pas dans l’armée le nombre des amis de Louis XVIII. Le lendemain, dès l’aube, Maison, qui allait protéger la retraite avec les débris du 2ème corps, demanda où étaient les Suisses. On lui désigna, non, loin, un groupe d’hommes couverts de neige, mêlés de blessés qui ne pouvaient se porter en avant, tous serrés au drapeau. Il considéra cette phalange à l’héroïsme de laquelle il allait demander encore de continuer la lutte, puis détourna la tête en versant des larmes. Quelques heures après, le mouvement de retraite s’accentuait à la faveur de l’incendie des ponts qui empêchait les avant-gardes russes de se porter en avant. Il y eut plusieurs combats : dans l’un, Buman eut la douleur de perdre son camarade et ami Springer, tué par la lame d’un cosaque. Les officiers dont les corps avaient été anéantis marchèrent pour leur compte à travers la Pologne pour gagner  la Prusse. Buman voyagea ainsi, seul, couchant sur la neige ou sous quelque toit écarté, enlevant à la pointe du sabre sur les cadavres de chevaux morts des lambeaux de chair dédaignés par les hommes qui précédaient.Arrivé à Kowno, il y fit fortuitement la rencontre de François de Chollet, du 3ème régiment. Ils furent heureux de voyager ensemble et avec les mêmes privations jusqu’à Küstrin, où ils purent prendre quelques jours de repos, en voyant journellement arriver quelques échappés de cette terrible lutte. 

A la fin de février 1813, Buman arrivait à Lauterbourg où se trouvait le dépôt de son régiment. Ses vêtements, réduits en lambeaux flottants, n’avaient plus de l’uniforme que la couleur et les boutons. Il marchait, les pieds abîmés par le froid et la marche, avec des chaussures presque sans semelles. Dans les calamités si horribles, retrouver le dépôt, c’est rentrer dans la famille. Tous les officiers lui firent fête et lui facilitèrent la vie à qui mieux-mieux pendant que de longues heures étaient consacrées le soir à entendre les récits des revenants de la terrible aventure. Naguère, quand une armée français [l’armée de l’Est en 1871] se réfugiait sur notre territoire, après les revers qu’on sait et la détresse qu’on a vue, nous qui, sous les armes, la vîmes défiler dans les gorges de nos montagnes [c’est l’éditeur Eugène de Boccard qui parle, petit-fils de Louis de Buman], encombrées de neige, quand nous racontions aux vieux militaire ce spectacle et osions la comparer à la retraite de Russie, nous n’obtenions pour réponse que le sourire modeste de l’homme, acteur dans des drames cent fois plus horribles, et qui veut laisser à la jeunesse ses illusions. L’anniversaire de la Bérézina qui rappelait tant de souffrances  pour ce vétéran un jour solennel. Depuis son retour, chaque année, à cette date, il faisait faire un service d’actions de grâce durant lequel il recevait les sacrements. Ce service était suivi d’un second en mémoire de ses camarades morts dans cette sanglante journée.  

Extrait du 1er volume de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », (Fontemoing, 1912, 3 volumes). 

 

 

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( 7 janvier, 2020 )

Contrastes …

 

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Quels contrastes ! Moscou et Paris ! La retraite avec ses misères et ses épouvantes, cette retraite qui fait dire à  un des acteurs : « Ah ! Certes nous avons le spectacle de grandes horreurs, pareille chose ne se reverra plus ! «  et le retour dans la patrie qui semblait si loin ! Castellane, qui consacre une partie du 1er volume de son « Journal » à la campagne de Russie, ne peut cacher son étonnement. Quelle différence ! A Paris, il fait des visites, et trois mois auparavant, sur les bords du Niémen, sans souliers, un pied nu et l’autre enveloppé dans un morceau de couverture lié avec une corde ! Il croît rêver. De même, Hochberg [le margrave Guillaume de Bade]. Au sortir des neiges et du froid le plus intense et le plus cruel, le voilà dans les salons du palais de Weimar. Il était naguère au bivouac et souffrait les privations les plus grandes, et il est maintenant dans une cour élégante, « au milieu des jouissances les plus délicates de la vie ! ». De même le colonel Combe, tombant dans le salon paternel, et pressant ses parents sur son cœur, goûtant une de ces joies inoubliables « dont la douceur dédommage de toutes les peines antérieures » et « qui rendent heureux même de ce qu’on a souffert. » De même, le fameux général Lejeune, peintre militaire de grand talent. Il rentre chez lui, il dort dans son lit, il cherche à s’endormir, et la campagne lui revient confuse comme un long cauchemar, il croit entendre encore le bruit du canon et voir ce terrible Tchitchagov qu’il na pas jamais vu et dont le nom faisait plus de peur que de mal, il a des rêves qui « rappellent les tourments de l’appétit » ; mais le lendemain il reçoit les caresses de ses amis et il oublierait ses maux s’il ne devait les raconter. Tous ces revenants de Moscou sont, en effet entourés, pressés de questions. A Weimar, tout le monde se précipite sur Hochberg pour avoir des nouvelles de l’armée. A Paris, Mme Fusil entend dire autour d’elle : « Elle a passé la Bérézina », et Ney se voit regardé, admiré, suivi comme un héros. Autre contraste. Les récits de ces réchappés de l’immense théâtre jettent l’effroi dans Paris qui, chaque jour, apprend avec un pénible étonnement une perte, une calamité nouvelle. L’Empereur donne des fêtes aux Tuileries, mais on trouve qu’il insulte à la douleur publique. Des officiers valsent le bras en écharpe. « Ces bal sont lugubres, dit un jeune colonel, et je crois voir danser sur les tombeaux. »

Arthur CHUQUET

(« 1812.La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.412-413).

 

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( 25 décembre, 2019 )

Le lieutenant-colonel Dutheillet de Lamothe

Ombre 2

Né en 1791, Aubin Dutheillet de Lamothe, après des études au lycée de Limoges, décide d’embrasser la carrière des armes : «  Le goût de l’état militaire se développait chaque jour davantage dans mon esprit, mon imagination s’exaltait au récit des brillantes victoires de nos armées, et des belles actions de cette époque, où toutes les idées étaient portées vers la gloire… », écrit-il au début de son témoignage [1]Le 25 mai 1809, le jeune Dutheillet rejoint donc l’École militaire de Saint-Cyr, et offre au lecteur une bonne description de la vie quotidienne des élèves au sein de cette honorable institution. Tel ce détail sur le ravitaillement : « Le régime consistait à manger la soupe à la gamelle, on recevait un morceau de viande, mais les pommes de terre, haricots et lentilles, formaient la base de nos repas, avec de l’abondance » ; ou encore celui-ci : « On se battait ordinairement dans les compagnies pendant les études, sur les carrés pendant la nuit, dans les latrines quand on avait un sergent qui ne voulait pas le permettre, car ils étaient chargés justement, d’empêcher les duels et désordres de toute espèce », précise l’auteur.

En novembre 1811, Dutheillet de Lamothe quitte l’École de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant et rejoint son régiment, le 57ème de ligne, « qui tenait garnison à Hambourg et avait son dépôt à Strasbourg ». Après une existence agréable à Hambourg, au cours de laquelle les rencontres féminines font partie de son quotidien, les choses deviennent sérieuses. Dutheillet est dirigé sur la Russie. « Nous traversâmes la Prusse pour nous rendre à Gumbinnen, petite ville prussienne, où était établi le camp qui préparait sur le Niémen, le passage de l’armée française. » Dans les rangs du 57ème d’infanterie, faisant partie du 1er corps (maréchal Davout), Dutheillet observe et note chaque détail. « Le maréchal Davout, avec cet esprit de fermeté et de prévoyance qui le distinguait, avait ordonné dans son corps d’armée, de donner à chaque soldat un sac de coutil, qui contenait huit livres de farine, et un autre renfermant une livre de riz », note-t’il. Et plus loin : « Pendant toute la durée de la campagne, les troupes souffrirent tout ce qu’il est possible d’imaginer, en privations de tous genres, et en fatigues…

Quoique jeune officier, puisque j’avais à peine 21 ans, à cette époque, je supportai d’abord assez bien, les privations et les fatigues, mais les provisions venant à manquer, je fus atteint comme le plus grand nombre, de fièvres et de coliques qui eurent bientôt épuisé mes forces ». Il y a dans tout au long des « Mémoires » du sous-lieutenant Dutheillet de Lamothe, beaucoup de réalisme… Malgré son état de santé et la perte de son cheval (et de tous ses effets), effrayé par un régiment de cuirassiers passant au trot, l’auteur continuer de noter ce qu’il voit avec précision: « Dans chaque compagnie, les officiers désignaient quelques hommes bons marcheurs et adroits pour aller à la recherche de vivres. Ces soldats se rendaient dans les villages et pillaient tout ce qu’ils pouvaient, commettaient toutes sortes d’excès, et souvent, après avoir égorgé des vieillards, violé les femmes, incendié le village, ils rentraient à la compagnie avec quelques sacs de farine, sur une petite voiture attelée d’une chèvre russe, d’une vache, avec quelques autres provisions, quand elles ne leur étaient point enlevées par la Garde Impériale… »

Dutheillet n’en n’oublie pas pour autant de faire le coup de feu. C’est ainsi qu’il écrit : « Malgré que j’eusse toujours eu la fièvre, je m’étais trouvé à tous les combats où le régiment avait été engagé ». Il participe à la bataille de La Moskowa et en laisse un très bon récit… « J’étais à mon poste, à la 6ème compagnie du 6ème bataillon. » Il reçoit l’ordre d’enlever le bois qui se trouve sur sa droite. « Les Russes y avaient fait quelques abattis, qui furent enlevés au pas de charge, par les trois derniers bataillons, pendant que les deux premiers le tournaient par la droite. » S’en suit une description très réaliste. Le lendemain, 8 septembre 1812, il se bat encore à Mojaïsk. Nommé lieutenant, à Moscou, par l’Empereur en personne le 10 octobre, il reçoit l’ordre, quatre jours plus tard, de rentrer en France.

 Après s’être totalement rétabli de cet état fiévreux qui subsistait depuis de nombreuses semaines, le lieutenant Dutheillet se retrouve engagé dans la mémorable campagne d’Allemagne. Il est au combat de Kulm « Le bataillon dont je faisais partie, commandé par le chef de bataillon Darras, fit une charge brillante sur l’ennemi, au moment où l’armée française, ayant perdu ses positions, se retirait en désordre… » Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 7 septembre 1813 pour sa conduite durant cet épisode. Rendu à Dresde, il est obligé de capituler. « Un des jours les plus pénibles de ma vie, fut celui où je me vis forcé, de rendre mes armes aux Prussiens et aux Russes, rangés en bataille devant nous », écrit-il. Il est expédié comme prisonnier en Hongrie.

Dans cette partie de son récit, Dutheillet revient amèrement sur le rôle du maréchal Gouvion Saint-Cyr durant cette campagne… Réexpédié en France au retour de Louis XVIII, en 1814, sa route jusqu’en France est des plus pénibles ; Dutheillet et ses compagnons d’armes sont insultés, humiliés dans les villes autrichiennes qu’ils traversent. A Vienne, il a le bonheur d’apercevoir le Roi de Rome, au palais de Schœnbrünn…

« Presque tous les prisonniers qui rentraient en France, allaient rendre un dernier hommage à l’enfant de l’homme immortel, qui avait si longtemps fait trembler l’Europe », déclare  Dutheillet. Il arrive enfin à Strasbourg le 14 juin 1814.

Après le retour de l’île d’Elbe, l’auteur s’oppose dans un premier temps à Napoléon, se considérant comme étant toujours lié par le serment fait à Louis XVIII.

Par la suite, en assistant à la Cérémonie du Champ de Mai, le 1er juin  1815, il sera frappé par cette manifestation. Ce qui lui fait écrire plus loin : « Je faisais des vœux pour le succès des armes françaises… » Il est malgré tout de nouveau trop souffrant pour prendre part à la campagne de Belgique.

Il s’éteindra à Paris en 1856, après avoir fini sa carrière militaire au service de la Belgique [2]Ses « Mémoires militaires » furent rédigés en 1838.

C.B.

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[1] Ce dernier fut publié la première fois en 1899 à Bruxelles (Belgique) chez H. Lamertin, Éditeur, 20, rue du Marché-au-Bois.

[2] Aubin Dutheillet de Lamothe s’est éteint le 16 juin 1856, « à dix heures du soir, en son domicile Place Royale [Place des Vosges], n° 7, âgé de 64 ans ». Il a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Le portrait figurant sur la couverture représente l’auteur en tenue de lieutenant-colonel au service de la Belgique en 1834.

Voici ses États de service, extraits de l’édition originale :

« Dutheillet de Lamothe, Aubin, fils de Léonard et de Françoise de Bigorie du Chambon, né à Saint-Yrieix, Haute-Vienne, le 6 octobre 1791, marié le 29 janvier 1834 avec demoiselle Maria Wilbraham.

Campagnes.

1811. Allemagne

1812. Russie.

1813. Saxe.

1814. Prisonnier de guerre à la capitulation de Dresde.

1815. En France

1831, 1832 et 1833. Armée d’observation belge.

 Blessures et décorations

28 juillet 1830. Un coup de feu à l’épaule gauche.

 Deux coups de feu à plomb dans les reins.

 Un coup de feu à plomb dans la cuisse gauche

Par mesure d’économie probablement, il ne lui fut tenu aucun compte des blessures reçues sous l’Empire, et on jugea à propos de lui enlever plusieurs des années de campagne portées sur ses États de service en Belgique !!! (Note de l’Éditeur, 1899).

Chevalier de la Légion d’honneur, le 17 septembre 1813.

Chevalier de Saint-Louis, le 29 octobre 1829.

Officier de la Légion d’honneur, le 3 novembre 1837.

Autorisé par ordonnance du Roi, du 9 novembre 1839, à porter la décoration de l’Ordre de Léopold, accordée par ordonnance du Roi des Belges, du 30 septembre 1839.

 

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( 5 décembre, 2019 )

Le général Sébastiani (devenu maréchal de France en 1840).

Sebastiani devint maréchal de France en 1840

François-Horace-Bastien Sébastiani,  comte et maréchal de France est né le 10 novembre 1772 à La Porta d’Ampugnani, et son oncle qui l’élève le destine à une carrière religieuse. Davantage attiré par le métier des armes, il s’engage comme sous-lieutenant dans le régiment de Vintimille en août 1789. Il peut être considéré comme l’un des plus « beaux soldats » qui ont servi l’Empereur : courageux, sérieux, énergique, froid et décidé. Intègre et loyal, il était considéré par ses pairs comme un « brave ». Napoléon, malgré une courte période de défiance, le tenait en grande estime. Il est inhumé aux Invalides et a son nom inscrit sur l’Arc de triomphe de l’Étoile. Il a participé a toutes les grandes batailles de la Révolution, du Consulat et de l’Empire : Arcole (1796), Marengo, Austerlitz (où il est grièvement blessé en 1803), guerre d’Espagne (1809/1811), campagne de Russie (1812), campagne de 1813/1814 (Leipzig, Hanau, etc.). Lors du 18-Brumaire, il seconde activement Bonaparte avec son régiment de dragons en chassant les députés de Saint-Cloud. Des missions diplomatiques lui sont confiées : en 1802 à Constantinople, il gagne l’amitié du sultan Selim III, puis en 1806 où comme ambassadeur il dirige la défense de la ville contre les Anglais qu’il force à repasser les Dardanelles (1807). Après Waterloo, il est l’un des commissaires désignés pour traiter la paix avec les alliés, mais ne peut rien obtenir en faveur de Napoléon. Mis en demi-solde par les Bourbons, il s’exile en Angleterre jusqu’en 1816. En 1819, il est élu député de la Corse et siège à l’extrême gauche, puis député de l’Aisne en 1826. Ambassadeur à Naples (1834), il est à nouveau député de la Corse en 1835, puis Ambassadeur à Londres (1835/1840). Sous la Monarchie de Juillet, il est nommé, dans un premier temps, Ministre de la Marine (1830) puis Ministre des Affaires Étrangères (1830/1832). Sa fidélité absolue à la politique de paix en Europe, voulue par Louis-Philippe, suscite une vive émotion à la Chambre le 16 septembre 1831, quand il annonce que la Russie vient d’écraser l’insurrection polonaise et ajoute que « la tranquillité régnait à Varsovie ». Cette phrase indigne les libéraux, partisans de l’insurrection et devient proverbiale sous la forme «  l’ordre règne à Varsovie.  » En octobre 1840, il est élevé à la dignité de maréchal de France. Les dernières années de sa vie sont accablées par la mort tragique de sa fille, la duchesse de Choiseul-Praslin, assassinée par son mari en 1847. Il décède à Paris le 20 juillet 1851. Au-delà du comportement traditionnel de la classe des notables dans l’île, le monopole politique détenus par quelques familles clanistes est favorisé par un système électoral censitaire qui, en accordant le droit de vote aux seuls propriétaires, autorise les abus, renforce le clan et laisse peu d’espaces d’expression, politique ou sociale, aux autres composantes de la société. Les représentants du pouvoir central, et au premier rang les préfets, apparaissent davantage aux yeux de la société préoccupés par les résultats électoraux que par les difficultés quotidiennes des insulaires. C’est dans ce contexte que se développe une forte criminalité.

La littérature romantique s’est emparée du mythe du « bandit d’honneur ». La réalité est beaucoup plus cruelle et parfois plus sordide. Entre 1818 et 1852, quatre mille six cent quarante-six meurtres sont commis dans l’île, soit une moyenne annuelle de cent trente. Réfugiés dans les montagnes, les bandits assassinent en quasi toute impunité, terrorisent et rançonnent les populations et parfois même les villes. Si la vendetta a sa part dans cette explosion de violence individuelle, nombreux sont ceux qui trouvent dans le banditisme « un moyen facile de pourvoir à leurs besoins » (X. Versini ’ Un siècle de banditisme en Corse, les Editions de Paris). Les populations locales, en dépit de quelques sympathies, subissent ce tribut criminel et ne se trompent guère sur les ressorts qui animent ces hommes en les nommant : «  I Parcitori  » (les percepteurs). La position de bandit est même une source d’influence dans la société insulaire où la justice a toujours été considérée comme inefficace ou insuffisante. La création en 1822 d’un corps de voltigeurs, composé uniquement d’insulaires, obtient quelques succès. Il se livre aussi à des excès ou exerce mollement sa mission contre parents et amis ce qui conduit à sa dissolution en 1850. Le banditisme est le révélateur des tensions sociales et d’une certaine forme de rejet de l’État. Quelques progrès timides sont enregistrés dans le domaine des transports : les premiers bateaux à vapeur sont mis en service entre la Corse et le continent en 1830. Les voies de communication internes sont améliorées à partir de 1836. L’industrie ne connaît guère de succès et l’artisanat reste traditionnel. La Corse enregistre cependant un « boom démographique » (F. Pomponi : Histoire de la Corse, Hachette) qui double sa population entre 1827 et 1870. Cet essor entraîne l’extension des surfaces cultivées, en particulier en céréales, et un accroissement corrélatif de la production. L’arboriculture progresse : le vignoble double sa surface, la châtaigneraie est mieux exploitée et la mise en valeur de l’oliveraie permet une activité exportatrice rémunératrice. Ces exigences économiques nouvelles modifient l’utilisation gratuite et la répartition des biens communaux. Le principe du recours à l’usage des biens communaux par adjudication, pour le pacage et pour l’ensemencement, est encouragé et rendu obligatoire par l’administration.

Il nourrit un mécontentement généralisé de la part des utilisateurs traditionnels et constitue pour le clan une arme efficace contre ses adversaires. Enfin ce système favorisa l’appropriation privée d’une partie terres communes et provoqua des tensions. La vaine pâture fut aussi strictement réglementée en 1825 et, en accentuant les clivages entre les éleveurs, constitua un facteur supplémentaire de tensions. Des années de sécheresse et de mauvaises récoltes vers le milieu du siècle coïncident avec les premiers troubles de la Révolution de 1848 qui sont marqués, en Corse, par des violences agraires avec parfois le concours actifs de « bandits d’honneur ». Dans l’île, l’annonce de la chute de Louis-Philippe est accueillie avec un enthousiasme certain. Les Corses pensent enfin tenir leur revanche en soutenant massivement la candidature de Louis Napoléon à la présidence de la République en décembre 1848.

Philibert DUMAS

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( 28 novembre, 2019 )

Le général Bachelu

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Gilbert-Désiré-Joseph Bachelu est né le 9 février 1777 à Dôle (Franche-Comté).Reçu en l’an II à l’école du génie de Metz, en qualité d’élève sous-lieutenant.Nommé capitaine en l’an IV, il fait la campagne du Rhin puis la campagne d’Egypte où il est nommé chef de bataillon en l’an VIII. Après son rapatriement, il passe colonel du génie et embarque pour Saint-Domingue. De retour en France, il exerce les fonctions de chef d’état-major du génie au camp de Boulogne de l’an XI à l’an XIII, où il devient membre de la Légion d’honneur le 19 frimaire an XII et officier de l’Ordre le 25 prairial. Le 12 nivôse an XIII, il prend le commandement du 11ème de ligne ; à sa tête, il participe à la campagne d’Austerlitz puis à celle de Dalmatie. Il est nommé général de brigade le 5 juin 1809, se distingue à Wagram et au siège de Dantzig, ville dont il est nommé commandant en second en 1811. Il obtient le titre de baron de l’Empire le 29 août 1810. En 1812, il fait la campagne de Russie, puis revient à Dantzig dont il assure la défense jusqu’au 1er janvier 1814.

Il est nommé général de division le 26 juin 1813. Revenu en France, il reçoit la croix de Saint-Louis le 19 juillet 1814. Au retour de l’île d’Elbe, Napoléon lui confie le commandement de la 5èmedivision du 2ème corps (général Reille).Il se bat aux Quatre-bras et il est blessé à Mont-Saint-Jean. 

Après le licenciement de l’armée de la  Loire, il est arrêté et condamné à l’exil. Rappelé en 1817, il est replacé à l’état-major de l’armée. Il est finalement admis à la retraite en 1824. Bachelu s’éteint le 16 juin 1849 à Paris.

Son nom est inscrit sur l’Arc-de-Triomphe de l’Étoile, côté sud. 

Capitaine P. MATZYNSKI

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( 27 novembre, 2019 )

Le passage de la Bérézina ou un voyage dans l’enfer blanc…

 

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Du 26 au 29 novembre 1812, se déroula le dernier acte de la Campagne de Russie. Après avoir procédé à la réorganisation de ses troupes à Orcha, Napoléon apprend que les ponts de Borisov, enjambant la Bérézina sont aux mains des Russes. Il faut pourtant passer. L’Empereur ordonne alors un important mouvement de troupes au Maréchal Oudinot devant la petite ville de Borisov afin de tromper l’amiral russe Tchitchakov, puis charge le Général du génie Eblé de construire dans l’urgence deux ponts au gué de Studianka. Le passage des troupes s’effectue alors dans des conditions météréologiques extrêmes: si dans la journée le froid n’est pas excessif, la nuit la température oscille entre moins 20 degrés et moins 30 degrés…Trois batailles se déroulent autour des ponts. A Borisov, le Général Partouneaux et sa division se heurtent à Tchitchakov. Le Général Doumerc et sa cavalerie effectuent des charges héroïques sur la rive opposée de Studianka à Brill; enfin le dernier combat se situe aux abords même du gué de Studianka. Les 25 000 hommes qui constituaient le noyau dur de l’armée sont sauvés mais il fallut abandonner aux mains de l’ennemi autant de blessés et une très grande quantité de bagages. Le 26 novembre 1812, 9300 combattants passèrent sur l’autre rive; le 27 novembre, de nombreux corps d’armée passent devant l’Empereur en personne. Etonnamment, les Russes ne se sont pas encore montrés. La Division Partouneaux capitule le 28 novembre (à 7 heures du matin). 

Selon Alain PIGEARD, d’un point de vue stratégique, la Bérézina est une victoire française dans la mesure où l’armée russe avait pour objectif principal d’empêcher les français de passer cette rivière et qu’elle n’y réussit pas. 

Quelques chiffres:

Forces Françaises: environ 40 000 hommes.
Forces Russes: 84 000 hommes.

Pertes françaises: 2000 tués
7000 à 10 000 prisonniers plus la division Partouneaux,
soit 4000 tués, blessés et prisonniers.

Pertes Russes: Environ 10 000 tués et blessés et 3000 prisonniers faits sur la rive droite. 

Le capitaine Coignet témoigne…

Le 14 novembre, nous partîmes de Smolensk avec l’Empereur et la vieille Garde à huit heures du matin, pour Krasnoïe. Il arriva le 15 au soir, et attaqua Koutouzov le 17. Le même jour, il établit son Quartier général à Liadj, qu’il quitta dans la nuit avec son état-major. Il arriva avant le jour à Doubrowna et en partit pour Ortza le 19 novembre, au point du jour. Le 20 novembre au soir. il transporta son Quartier général à Baranui, sur la route de Borisov. Le 21, le mouvement général de retraite continua, et l’Empereur vint s’établir à Kokhanow. Les Russes nous serraient de près. Le 22, il apprit que les Russes venaient de s’emparer de la tête du pont et de la ville de Borisov. Il se vit forcé, par suite de cet événement d’exécuter le passage de la Bérézina, attendu qu’il était poursuit  par Koutouzov et Wittgenstein.  Le 24 novembre, l’Empereur vint fixer son Quartier général à Losnitza, et arriva le 26 à sept heures du matin à Studianka, village situé sur le penchant d’une colline qui borde la Bérézina et qui n’est éloigné de cette rivière que d’environ soixante toises. Pour arriver à cette belle position, il faut longer la Bérézina à droite et remonter trois lieues. Nous passâmes devant le grand pont que les Russes avaient brûlé; ce pont est sur pilotis, et ils n’en avaient brûlé que la moitié. Ils étaient de l’autre côté à nous attendre. Ils venaient, dit-on, de Turquie; ils avaient fait la paix avec le Grand Turc. Cette armée était de quatre-vingt mille hommes. Ils étaient dans des bois, en face de leur grand pont, à nous contempler. Mais ils étaient comme nous, dans la neige, sans échanger un seul coup de fusil. Nous étions déjà dans la misèr. À une heure de l’après-midi -26 novembre -le pont de droite fut achevé, et l’Empereur y fit immédiatement passer sous ses yeux le corps du duc de Reggio et le maréchal Ney avec ses beaux cuirassiers. Il nous avait rejoints au passage de la Bérézina. L’artillerie de la Garde passa avec ses deux corps et traversa un marais; heureusement, il était gelé et pouvait porter l’artillerie. Pour pouvoir gagner le village de Zaniwski, ils repoussèrent les Russes à gauche, dans des bois, et donnèrent le temps à l’armée de passer le 27 novembre.

La Bérézina. 

L’Empereur passa la Bérézina à une heure de l’après-midi, et alla établir son Quartier général dans le petit hameau de Zaniwski. Le passage de la rivière continua dans la nuit du 27 au 28. L’Empereur, avant de passer le pont de droite, fit appeler le maréchal Davout, et je fus chargé d’accompagner le maréchal pour garder la tête du pont et ne laisser passer que l’artillerie et les munitions; le maréchal à droite et moi à gauche.

Lorsque tout le matériel fut passé, le maréchal me dit :

« Allons, mon brave! tout est passé, allons rejoindre l’Empereur. » 

Nous traversâmes le pont et un marais profond. Heureusement qu’il était gelé et qu’il pouvait porter notre matériel, sans quoi tout était perdu. Durant notre pénible service, l’Empereur faisait de bonnes  affaires avec les Russes. Il les avait renversés à gauche, dans des bois, avec le corps du duc de Reggio, et le maréchal Ney avait taillé pièces les Russes qui remontaient pour nous couper la route.Nos troupes les avaient surpris en pleins bois, et cette bataille coûta cher aux Russes. Nos braves cuirassiers les ramenaient par mille, couverts de sang; c’était pitié à voir. Nous arrivions sur ce beau plateau, et l’Empereur passa les prisonniers en revue. La neige tombait si large que tout le monde était couvert. On ne se voyait pas ! Mais derrière nous il se passait une scène des plus effrayantes : à notre départ du pont, les Russes dirigèrent sur la foule qui entourait les ponts les feux de plusieurs batteries, qui firent sur ces masses effrayées un effroyable ravage. De notre position, on voyait la foudre tomber sur ces malheureux abandonnés, sans pouvoir leur porter secours. Ils se précipitaient vers les ponts, et les voitures se renversèrent. La confusion fut si grande que les hommes et les femmes se précipitaient sur les ponts et qu’ils se renversèrent dans la Bérézina et furent engloutis dans les glaces. Non, personne ne peut se faire une idée d’un pareil tableau! Combien de personnes de tous sexes et de tous âges restées sur la rive gauche ! Les ponts furent brûlés le lendemain matin à huit heures et demi. Cinq mille personnes périrent à la Bérézina, et un riche butin. » 

Un autre témoignage… 

Celui du wurtembergeois de Suckow. Ce dernier, au sein de la Grande-Armée, participe à la campagne de 1809 en Autriche et à celle de Russie. Lors de cette dernière, il se trouve dans une division wurtembergeoise, la 25ème de la Grande-Armée, rattachée au 3° corps sous les ordres de Ney. « Dès la première heure, nous entendîmes le canon dans le lointain. C’était notre arrière-garde, commandée par le Maréchal Victor et le Général Dombrowski, qui livrait aux Russes un combat des plus violents. Les grondements se rapprochaient sensiblement de nous, et ceci prouvait que nos défenseurs étaient refoulés. Le moment était donc venu de nous en aller, si nous ne voulions pas nous exposer à la honte d’être faits prisonniers.  L’artillerie ennemie accélérait de plus en plus son tir, et déjà ses projectiles venaient tomber autour de nous. J’adressai donc un bref adieu à mes Français, qui se mirent aussi en route dans la direction du pont vers lequel les fuyards, affolés et sans armes, convergeaient.  Avant d’atteindre la cohue énorme qui se pressait à l’entrée de celui-ci, je fus encore témoin d’une scène véritablement déchirante : Une voiture, que dans les circonstances actuelles on pouvait qualifier d’élégante, attelée de deux chevaux, arrivait à fond de train et essayait de traverser. Il y avait à l’intérieur une dame et deux enfants. Tout à coup un boulet russe, tombant au milieu de l’attelage, met l’une des bêtes en pièces. La mère saute à bas de la chaise de poste et, tenant les deux petits dans ses bras, supplie les passants de venir à son secours; elle prie, elle pleure, mais aucun de ces êtres fuyant, en proie à une terreur panique, ne s’occupe d’elle, ne veut l’entendre. Je l’ai seulement dépassée de quelques pas, lorsque je n’entends plus sa voix gémissante; je me retourne, mais je ne la vois plus; elle a disparu avec ses enfants ou plutôt elle a été renversée par le flot humain, écrasée et broyée par lui. » 

En savoir plus sur le sujet: 

Christophe BOURACHOT: « Les Hommes de Napoléon. Témoignages, 1805-1815″. Omnibus, 2011.

Alain PIGEARD: « Dictionnaire de la Grande-Armée ». Paris, Tallandier, 2002. 

Jean-Roch COIGNET: « Cahiers du capitaine Coignet ». Paris, Arléa, 2001. Présentés par Jean Mistler de l’Académie française. Avant-propos de Christophe Bourachot. (Un classique dont on ne se lasse pas !). 

 Colonel DE SUCKOW: « D’Iéna à Moscou. Fragments de ma vie, 1800-1812″. Paris, à la Librairie des Deux Empires, 2001 (Un témoignage peu connu mais de premier ordre…).

Sergent BOURGOGNE: « Mémoires. Présentés par Alain Pougetoux ». Paris, Arléa, 2002. (Un classique au même titre que les « Cahiers » du Capitaine Coignet…).

 

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( 21 novembre, 2019 )

En quittant SMOLENSK…

En quittant SMOLENSK... dans TEMOIGNAGES Mailly« Après avoir passé trois jours francs à Smolensk, nous ne partîmes le matin vers huit heures, et nous [nous] dirigeâmes sur Vilna par Minsk. En sortant de cette triste ville, nous vîmes la terre absolument couverte de cadavres d’hommes et de chevaux dont les boyaux sortaient du ventre et dont on avait arraché les membres pour les manger. Nous y retrouvâmes encore les tristes débris des combattants qui avaient été tués à la prise de cette ville, ou qui étaient morts de froid et d’inanition. Tout cela gisait amoncelé dans un affreux pêle-mêle, ou bien éparpillé le long du chemin, et l’on ne pouvait marcher sans faire rouler des ossements et sans affaisser des chairs corrompues. Les canons étaient entassés les uns sur les autres, et malgré les efforts des malheureux canonniers, les chevaux tombaient et nez pouvaient plus se relever. Les roues avec leurs essieux étaient mastiqués ou plutôt maçonnés par le gelée ; il faisait un verglas détestable et sur lequel toutes les roues glissaient sans pouvoir tourner. Il en résultait un gémissement continu, lequel était produit par le frottement du fer des jantes. »

Adrien de MAILLY, « Souvenirs de la campagne de Russie en 1812. Présentés par Christophe Bourachot », Editions du Grenadier, 2012. L’auteur était sous-lieutenant au 2ème régiment de carabiniers .

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Ce régiment faisait partie du 2ème corps d’armée de cavalerie (général Montbrun), 4ème division de cuirassiers (général Defrance), 2ème brigade (général Chouard) et appartenant à la Réserve de cavalerie commandée par Murat. (Source: François Houdecek,  «La Grande Armée de 1812. Organisation à l’entrée en campagne », Fondation Napoléon, 1812, p.53).

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( 13 novembre, 2019 )

Autour du passage de la Bérézina…

Autour du passage de la Bérézina... dans HORS-SERIE Bérézina1

Les pontonniers, sans oublier les autres…

« A plusieurs reprises les ponts se rompirent sous le fardeau, et il s’écoula du temps avant que les pontonniers qui étaient déjà très fatigués et sans nourriture aucune, eussent réussi à les rétablir. Mais ces braves gens, dans l’eau jusqu’à la poitrine, travaillèrent avec le plus grand zèle et la plus rare abnégation, et ils se dévouèrent à une mort certaine pour sauver l’armée.» (« La campagne de 1812. Mémoires du Margrave de Bade… », Fontemoing et Cie, 1912, p.123).

Durant la campagne de Russie, l’auteur, Guillaume de Hochberg (1792-1859) commandait une brigade badoise, faisant partie de la 26ème division (Daendels) et du 9ème  corps d’armée (maréchal Victor).

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«On a donné les plus justes éloges tant aux ouvriers d’artillerie et du génie qu’aux pontonniers et aux marins dela Garde qui avaient été mis à la disposition du général Éblé. Il est presque incroyable, que dans une si rude saison, et exténués par les misères et les fatigues communes, ces braves gens enfoncés dans l’eau jusqu’aux aisselles, y soient restés durant des heures entières pour planter et consolider les chevalets sur un fond fangeux qui avait trompé d’abord tous les calculs, et qui fit presque désespérer de conduire le travail à sa fin. » (Baron Dufour, « La guerre de Russie, 1812… », Atlantica, 2007, p.409).

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Le passage.

« Pendant la nuit du 27 au 28 [novembre] le passage s’effectue dans la plus affreuse confusion; le désordre est au comble. Des milliers de voitures sont entassées à l’entrée et à la sortie des ponts ; la force l’emporte sur le droit, le plus faible est renversé et foulé aux pieds. Soudain (9 heures du matin), la canonnade la plus vive s’étend de la gauche à la droite, et décrit les trois quarts d’un cercle au centre duquel l’Empereur est placé… Déjà Wittgenstein foudroie les ponts sur lesquels cent obus viennent éclater ; il veut se rendre maître du passage. L’air retentit des cris et des gémissements des femmes et des enfants. Dans leur effroi, les uns se précipitent dans le fleuve et cherchent à le passer à la nage, les autres tentent de le guéer ; et tous, épuisés par de vains efforts, viennent s’engloutir dans les marais impraticables de la Bérézina.  » (Baron Denniée, « Itinéraire de l’empereur Napoléon pendant la campagne de 1812 », Paulin, Libraire-Editeur, 1842, pp.158-160).

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« Quel effrayant tableau me présenta cette multitude d’hommes accablée de toutes les misères, et contenue dans un marais ! Elle, qui deux moi auparavant, triomphante, couvrait la moitié de la surface du plus vaste des empires. Nos soldats pâles, défaits, mourant de faim et de froid, n’ayant pour se préserver des rigueurs de la saison que des lambeaux de pelisses, ou des peaux de mouton toutes brûlées, se pressaient en gémissant le long de cette rive infortunée [celle dela Bérézina]. Allemands, Polonais, Italiens, Espagnols, Croates, Portugais et Français, tous mêlés ensemble, criant, s’appelant entre eux, et se fâchant chacun dans leur langue ; enfin les officiers, et même les généraux, roulés dans des pelisses sales et crasseuses, confondus avec les soldats, et s’emportant contre ceux qui les foulaient ou bravaient leur autorité, formaient une confusion dont aucune peinture ne pourrait retracer l’image. » (Labaume, »La campagne de Russie. 1812 », Cosmopole, 2002, pp.272-273).

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« L’armée russe s’étant rapprochée, quelques obus tombèrent parmi ces malheureux. Alors, la terreur s’empara de tous les esprits, beaucoup tentèrent de passer sur des chevaux à la nage, quelques-unes réussirent, mais la plupart périrent entraînés par les glaçons ou même coupés en morceaux par leur choc. On en vit arrêtés par les glaces, mourir dans pouvoir se dégager et en appelant le secours d’un ami. (Général Vionnet de Maringoné, « Mes campagnes. Russie et Saxe (1812-1813)… », A la Librairie des Deux Empires, 2003, pp.54-55).

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« L’armée fatiguée par les longues étapes, affaiblie par les privations et la faim, exténuée par le froid était déjà détruite moralement, si elle existait encore physiquement ; aussi, à la vue de ce nouveau danger [celui du passage périlleux de la Bérézina], chacun songea-t-il à sa conservation personnelle. Les faibles liens de la discipline achevèrent de se briser. L’ordre n’existait plus, le plus fort renversait le plus faible et lui marchait sur le corps pour arriver au pont. On se précipitait en masse pour passer, mais avant d’entrer sur le pont il fallait gravir une montagne de cadavres et de débris. Beaucoup se soldats blessés ou malades, des femmes à la suite de l’armée furent renversés par terre et foulés aux pieds. Quelques centaines d’hommes furent écrasés par les canons. La foule qui se pressait pour passer formait une masse immense. Ses mouvements ressemblaient aux vagues de la mer, à chaque ondulation, les hommes qui n’étaient pas assez forts pour résister au choc étaient jetés et étouffés par cette masse. » (Vionnet de Maringoné, p.54).

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 « C’était un spectacle déchirant de voir tant de blessés et de malades qui demeuraient sur l’autre bord et qui se trouvaient maintenant livrés à l’ennemi. Aucune plume ne peut décrire la désolation qui s’offrit à nos yeux lorsque les Russes prirent possession de la rive gauche. La masse de soldats isolés qui tombèrent en captivité peut-être, sans exagération, estimée à 10,000 hommes. Quarante canons et la plupart de tous les généraux, avec une partie de la caisse militaire, restèrent là, et le butin doit avoir été grand. En 1819, à Saint-Pétersbourg, j’entendis encore le grand-duc Nicolas qui revenait d’un voyage dans cette contrée, dire qu’on trouvait toujours de l’or et des armes de toute sorte au point du passage. » (Margrave de Bade, p.145).

 

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( 31 octobre, 2019 )

L’incendie de Moscou raconté par Maret, duc de Bassano.

L'incendie de Moscou

Cette lettre datée du 21 septembre 1812, est une note que Maret, duc de Bassano, envoya au corps diplomatique d’après les renseignements qui lui furent transmis par Lelorgne d’Ideville et d’autres correspondants. Il y énumère les preuves du « crime » de Rostopchine : enlèvement des pompes, emploi de projectiles incendiaires, embrasement sans qu’on puisse savoir comment le feu y fut mis, déchaînement des criminels qui concourent à cette œuvre de ruine.  

 A.CHUQUET 

Moscou, le 21 septembre 1812. 

L’incendie, qui a dévoré la plus grande partie de cette belle capitale, est enfin éteint. Cette épouvantable catastrophe qui a fait plus de mal à la Russie que la perte de six batailles, est le crime du gouverneur général Rostopchine, le seul auteur, le seul directeur de cette combinaison infernale. Son horrible projet a été exécuté avec méthode. Il n’aurait pas trouvé d’incendiaires parmi les habitants, intéressés à la conservation de leurs propriétés ; il est allé chercher dans les prisons des complices dignes de lui. Dès le matin du 14, il a tiré des fers huit cent misérables, condamnés tous à la peine capitale pour des rimes moins affreux, sans doute, que celui dont Rostopchine les destinait à devenir les agents. Dans les journées et dans les nuits du 15, du 16 et même du 17, on a vu successivement le feu se manifester dans les quartiers situés sous la direction du vent et dont les flammes étaient dirigées sur les autres parties de la ville. Les toits des palais inhabités qui se trouvaient au milieu de quartiers où le feu n’avait pas paru, devenaient tout à coup la proie des flammes, comme s’ils avaient été frappés de la foudre. C’est ainsi que le beau bâtiment de la Bourse, dont toutes les portes de fer étaient fermées aux verrous, a été subitement consumé, sans qu’on pût savoir comment le feu avait été mis. Tout était prêt d’avance, et l’approche d’un seul incendiaire suffisait pour qu’un incendie éclatât.

On a découvert dans beaucoup de maisons des amas de linges et autres matières combustibles imbibées de goudron et de soufre et placées dans les greniers, dans les écuries et sous les escaliers de bois. Des cordes, de l’espèce des mèches à canon, communiquaient avec le dehors et servaient à porter l’incendie dans l’intérieur. Là où ces moyens n’avaient pas été préparés d’avance, les complices de Rostopchine lançaient des fusées incendiaires si bien fabriquées qu’elles ne pouvaient manquer leur effet. On a le cœur serré, lorsque, parcourant la vaste enceinte où fut autrefois Moscou, on ne trouve plus, au lieu de ces beaux palais qui en faisaient l’ornement, que des tas de briques et des débris encore fumants  Par une précaution digne d’un esprit infernal, le gouverneur Rostopchine avait ordonné à tous les pompiers  et à tous les hommes de la police de partir, et avait fait enlever toutes les pompes à incendie dont le service était ici mieux organisé que dans une autre ville de l’Europe. Mais ce qui caractérise toute l’imbécilité de sa fureur, c’est qu’il n’a su désigner à ses complices ni les établissements de l’artillerie qui renfermaient les munitions de guerre de l’armée russe, ni les immenses magasins de farine formés à grands frais pour sa consommation. L’armée française y a trouvé des approvisionnements suffisants pour plusieurs campagnes et ses subsistances sont assurés pour six mois. Selon les habitants qui sont restés à Moscou, on avait attendu l’empereur Alexandre qui s’était fait annoncer pour le 10. Il n’a paru ni dans sa capitale ni dans son armée. Le grand duc Constantin est arrivé après la bataille de La Moskowa. On assure que c’est lui qui a donné le conseil d’ouvrir les prisons au moment où l’armée française entrerait ; on doute de ce fait. Rostopchine n’avait besoin du conseil de personne. Cet homme affreux était, à lui seul, capable de tous les crimes. On se rappelle l’avis qu’il avait fait insérer, il y a environ deux mois, dans la « Gazette de Moscou », au sujet d’un nommé Véreschaguine, fils d’un marchand de cette capitale, soupçonné d’avoir dit ou écrit qu’elle serait dans huit mois au pouvoir de l’empereur Napoléon. Cet homme fut arrêté. Il était encore dans les prisons lorsque le 14, à 3 heures du matin, Rostopchine l’en fit arracher. Il le fit amener dans la cour intérieure du Palais du Gouvernement, et, sans autre forme de procès, il le livre à la fureur des soldats. Il avait ordonné d’amener aussi devant lui le père de Véreschaguine, mais l’infortuné sur échapper à ses satellites. Rostopchine fut ainsi privé de la jouissance féroce de faire massacrer un fils sous les yeux de son père ; La mort de Véreschaguine a été lente et cruelle. Son corps, couvert de blessures, était encore à la porte de Rostopchine, au moment de l’entrée des Français. L’ordre est rétabli dans la ville. Le maréchal duc de Trévise [Mortier] est nommé gouverneur général de Moscou et de la province ; le chevalier de Lesseps est nommé intendant et le général Milhaud [ce fut Durosnel et non Milhaud], commandant de la place. La ville était divisée en vingt quartiers ; cette division subsiste et chaque quartier a un commandant spécial. On a beaucoup parlé d’une milice de paysans que le gouvernement russe avait formée. A peine a-t-il pu rassembler quelques milliers d’hommes. On en a pris un certain nombre, mourant de faim et de lassitude. Ils disent qu’on les pousse comme des troupeaux de bétail. Malgré tout ce qu’on a fait pour échauffer ces hommes ignorants et à demi barbares, on n’est pas parvenu à les fanatiser. Ils jettent partout les piques dont ils sont armés, et ne demandent qu’à rentrer dans leurs villages. Ils portent pour tout uniforme un morceau de cuivre qui représente un « A » surmonté d’une croix grecque, attaché sur leurs bonnets. Les jeunes gens de Moscou s’étaient formés en petites compagnies de grenadiers, de chasseurs et de cosaques à pied et à cheval. Ils ont la volonté, mais non la force de fuir ; on en prend tous les jours ; ils paraissent bien revenus de leur ardeur martiale. 

MARET. 

Ce témoignage a été publié dans l’ouvrage d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812. 1ère série [Seul volume paru] », Champion, 1911. 

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( 13 octobre, 2019 )

Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (1ère partie).

Cet article, dû au professeur de médecine Jacques Poulet, a été publié en 1972 dans la « Revue de l’Institut Napoléon », sous le titre : « La mort de Junot » .

Les DERNIERS JOURS du duc d’ABRANTÈS (1ère partie). dans FIGURES D'EMPIRE junot1On sait que Junot est mort fou « mutilé de ses propres mains », selon Napoléon, en juillet 1813 à Montbard, chez son père, où il avait été ramené d’urgence de son gouvernorat des  Provinces Illyriennes. Son aliénation fut d’abord rapportée par son épouse la duchesse d’Abrantès aux nombreuses blessures qu’il avait reçues à la tête. Il avait en en effet été blessé vingt-sept fois, la plupart  du temps à la face et au crâne, et l’une de ces blessures laissait voir les battements du cerveau. D’autres contemporains ont incriminé les excès de toutes sortes, les fatigues, les privations, les épreuves de la retraite de Russie, la chaleur d’Illyrie. Nous savons aujourd’hui qu’aucune de ces causes invoquées ne peut être à l’origine d’une aliénation quelconque et que celle-ci relève toujours d’états psycho-pathologiques particuliers. Il semble bien que les troubles psychiques de Junot puissent être étudiés sous deux aspects différents : d’une part, le comportement qu’il eut toute sa vie, ou au moins, jusqu’à la campagne de Russie, d’autre part son aliénation terminale qui semble s’être annoncée vers 1812 pour se terminer par le drame de Montbard. Pour comprendre la constitution pyscho-pathologique de Junot, il importe de rappeler quelques traits de sa personnalité. Toute sa vie Junot fut un exalté. Cette exaltation caractérise ce que les médecins appellent l’état hypomaniaque. Pour les psychiatres, la manie est une entité clinique spéciale et autonome, un syndrome général d’excitation psychomotrice de nature souvent essentielle et constitutionnelle. L’état hypomaniaque est caractérisé par une humeur fondamentale enjouée, euphorique, avenante, joviale et une surabondance des idées et de l’activité. L’exubérance de la pensée et du langage s’exprime par une grande aisance dans les propos avec une loquacité qui reste cohérente, des associations d’idées riches et une mémoire qui demeure excellente. Le sujet passe pour vif, spirituel, intelligent, brillant. Les sentiments d’euphorie et de bien-être conduisent à des idées de satisfaction, d’ambition, de grandeur, de richesse. L’attitude est amicale, souvent trop familière, mais l’hypomaniaque est capable de devenir rapidement irritable, autoritaire, sarcastique, voire agressif. La tenue est souvent excentrique, agrémentés d’ornements plus u moins fantaisistes. Le contrôle moral étant plus ou moins altéré, les excès sexuels sont habituels. La plupart de ces caractéristiques de l’état hypomaniaque se retrouvent dans la personnalité de Junot. L’hyperactivité se manifeste déjà dans son courage extraordinaire qui surpassait celui des plus braves : Ney, Murat, Lecourbe. Ce n’était cependant pas un soudard, comme certains l’ont présenté. Tous les mémorialistes s’accordent à le décrire comme ayant fait les meilleures études. Thiébault précise qu’il avait beaucoup d’esprit et que, lorsqu’il s’astreignait à raisonner, c’était un homme de sens. Il savait se tenir à merveille dans un salon, et faisait valoir avec quelque affectation ses avantages naturels très brillants. Junot adorait la noblesse, les titres, les honneurs, les uniformes fastueux et cette vanité d’hypomaniaque l’avait fait surnommer par l’Empereur « Monsieur le Marquis ». Il avait en effet un goût effréné de la représentation des Horaces, à laquelle assistait le Premier Consul, ne pouvant surmonter son émotion, il fondit en larmes. Lors de la tentative d’attentat de Cerrachi et Arena, il pleura d’émotion comme un enfant.

A suivre…

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( 14 septembre, 2019 )

14 septembre 1812: « Moscou ! Moscou ! »

« Enfin le 14 septembre nous voyons la capitale tant désirée et le cri de « Moscou ! » vingt fois répété sort de toutes les bouches. Cette grande ville avec ses constructions orientales et ses nombreux clochers avait de quoi frapper l’imagination. Une partie de l’armée traverse la ville et se porte en avant. L’Empereur y fait son entrée à la tête de la Garde. Mon corps d’armée (1er) reste devant la ville sur les bords de la Moskowa. Une fois les postes établis, mon capitaine me désigne pour chercher des vivres. Ayant choisi les hommes en qui je pouvais avoir toute confiance, je me dirigeai avec eux vers la ville. Nous n’étions armés que de nos sabres. Mais l’unique pont était gardé par un piquet, et la défense d’entrer dans Moscou formelle. Nous descendons le courant à la recherche d’un gué que nous trouvons, et passons sur l’autre rive avec de l’eau jusqu’à la ceinture. Nous nous trouvons à l’entrée des faubourgs où nous rencontrons beaucoup d’autres soldats également en quête de vivres. M’éloignant de nos compétiteurs je dirigeai mon escouade sur une maison isolée14 septembre 1812: où je voyais de la lumière. Nous frappons, appelons, menaçons, envoyons des sommations, personne ne répond, aucune issue ouverte. Enfin, je parlemente en allemand, j’expose nos désirs et rassure mon interlocuteur caché. Puis, une voix de femme intervient en français. Après beaucoup de pourparlers la porte d’ouvre, et la pauvre femme recule épouvantée devant les figures plus que brunies par quatre mois de bivouacs et de batailles des six guerriers dont la tenue se ressentait de tant de fatigues et de dangers. Je finis par la rassurer et demandai à être présenté aux maîtres de la maison.  On nous fait entrer dans un salon bien meublé ou bientôt apparaît une famille de dix personnes allant des grands-parents aux petits-enfants ; Ils étaient français, de Caen, et fabricants de tulle à Moscou. Nous fûmes reçus à bras ouverts, on nous servit un bon dîner, arrosé de vins de France, puis nous sollicitâmes des vivres pour nos camarades qui nous attendaient avec anxiété. Cette excellente famille nous donna un chariot sur lequel on nous mit le pain restant à la maison, beaucoup de farine, des légumes secs ainsi qu’une foule d’autres provisions.  Après avoir fait nos adieux et exprimé notre reconnaissance nous remontons la rive, vers le pont, au milieu d’un encombrement extraordinaire. Craignant que des maraudeurs moins heureux que nous, nous attaquent, et sachant que ventre affamé n’a pas d’oreilles, je cachai notre chariot dans les broussailles au bord de l’eau et disposai mes hommes autour, sabre en main. De ma personne je me portai au pont où se trouvait un poste du 16ème léger commandé par un capitaine et un sous-lieutenant. J’expose au capitaine que, me rendant avec des vivres près du général de division, j’ai peur d’être dévalisé en route. Cet officier me donna, de suite un cavalier et six hommes en armes comme escorte. Je pus ainsi rejoindre sans accident le 7ème léger, et récompensai largement, en vivres, mes chers camarades du 16ème léger qui rentrèrent, ravis, à leur poste. Ma compagnie me fit fête, tous entouraient la voiture avec joie et le reste de la nuit se passa en un banquet fraternel. » (Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [1ère édition en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux empires, 1998, pp.128-131).

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« Le 14 septembre, à une heure de l’après-midi, après avoir traversé une grande forêt, nous aperçûmes de loin une éminence. Une demi-heure après, nous y arrivâmes. Les premiers, qui étaient déjà sur le point le plus élevé, faisaient des signaux à ceux qui étaient encore en arrière, en leur criant : « Moscou ! Moscou ! » En effet, c’était la grande ville que l’on apercevait : c’était là où nous pensions nous reposer de nos fatigues, car  nous, la Garde Impériale, nous venions de faire plus de douze cents lieues sans nous reposer. C’était par une belle journée d’été ; le soleil réfléchissait sur les dômes, les clochers et les palais dorés. Plusieurs capitales que j’avais vues, telles que Paris, Berlin, Varsovie, Vienne et Madrid, n’avaient produit en moi que des sentiments ordinaires, mais ici la chose était différente : il y avait pour moi, ainsi que pour tout le monde, quelque chose de magique. Dans ce moment, peines, dangers, fatigues, privations, tout fut oublié, pour ne plus penser qu’au plaisir d’entrer dans Moscou, y prendre des bons quartiers d’hiver et faire des conquêtes d’un autre genre, car tel est le caractère du militaire français : du combat à l’amour, et de l’amour au combat. » (Sergent Bourgogne, « Mémoires. Présentés par Gilles Lapouge », Arléa, 1992, p.13).

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L’entrée dans Moscou…

« On amena à l’Empereur quelques paysans et quelques marchands, qui faisaient pitié par la frayeur qu’ils avaient, croyant qu’on allait les égorger. Nous vîmes arriver ensuite un Français, qu’il interrogea ; je lui parlai aussi, et M. de Narbonne lui demandant s’il y avait moyen de se refaire à  Moscou, il répondit que les russes avaient enlevé tout ce qu’il s avaient pu, mais que cependant la ville ne manquait de rien. Après cela, l’Empereur entra dans les faubourgs de la ville sainte, et c’était le 14 septembre. Il y a, pour entrer dans ces faubourgs, de très petites portes ; un officier avait ordre de ne laisser enter que la suite de l’Empereur, et je passai en cette qualité. Les faubourgs sont traversés par la rivière de la Moskova ; l’Empereur descendit de cheval sur la droite de la rivière et près du pont ; il avait grand froid, il toussait en donnant ses ordres et paraissait incertain de ce qu’il y avait à faire ; puis croyant plus prudent de ne pas pénétrer encore au milieu de la ville, il revint sur ses pas pour se placer à droite, dans une petite maison de bois. Pour moi, je passai le pont et j’achetai, moyennant 15 francs, une bouteille de rhum à une cantinière qui s’était déjà établie sur une terrasse. Lorsque j’eus repassé le pont, j’aperçus Lacour  qui me cherchait de l’autre côté de la Moskova ; il avait passé la rivière à gué ; j’en fis autant pour lors et, de là, nous entrâmes dans la ville. Plusieurs habitants nous offrirent de l’eau-de-vie et des vivres que nous refusâmes ; nous empêchâmes aussi un trompette et quelques soldats de forcer des portes pour avoir de la vodka. Nous suivîmes des rues qui paraissant garnies de boutiques fermées ; on voyait à leur extrémité des palais surmontés par des tours de différentes grandeurs et très antiques, le tout dominé par force pinacles qui, ainsi que les sommités des mêmes palais, étaient revêtues en or et en argent, qui se détachaient sur des peintures où dominaient le rouge et le vert, et tout cela parsemé d’étoiles d’or. Voilà qui me parut tout à la fois bizarre et superbe. Nous vîmes aussi des enseignes de café et de marchandes de modes très élégamment exécutées… » (Adrien de Mailly, « Souvenirs de la campagne de Russie, 1812. Présentés par Christophe Bourachot », Editions du Grenadier, 2012, pp.56-57. L’auteur était sous-officier au 2ème régiment de carabiniers).

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Dans Moscou…

 « Nous fûmes surpris de ne voir aucun habitant,excepté cependant quelques malheureux que nous vîmes çà et là. Toutes les maisons paraissaient désertes. On ne voyait que des soldats polonais ou français circulant dans les rues, et plus on approchait du Kremlin plus leur nombre augmentait. En tournant le coin d’une rue, nous rencontrâmes un Polonais de la Garde, qui avait plusieurs bouteilles sous les bras et dans les mains. Il nous en offrit une que nous acceptâmes ; mais, comme nous n’avions rien pour la déboucher, nous la lui remîmes pour qu’il en cassât le goulot sur une pierre. C’était du champagne. Mes compagnons et moi nous bûmes à la régalade. Nous trouvâmes ce vin fort bon. Nous continuâmes notre chemin vers le Kremlin, où nous entrâmes peu de temps après la porte de l’Ouest.A quelque distance de la porte que nous venions de passer, nous vîmes trois ou quatre mamelucks qui étaient assis près d’un mur bordant le chemin à gauche : c’étaient des hommes démontés qui se reposaient. Nous ne tardâmes pas d’arriver sur une espèce de place que j’appellerai la court de l’ouest. Là nous descendîmes de voiture et nous nous séparâmes ; chacun alla rejoindre les siens du service auquel il appartenait. En me rendant à l’endroit où était mon devoir, je jetai un coup d’œil sur ce qui m’environnait. Le palais est un composé de divers bâtiments tenant ensemble et d’une architecture différente. A gauche d’un grand bâtiment construit à l’orientale, est un vaste escalier qui aboutit à une cour intérieure dallée, se prolongeant à droite, au bout de laquelle était une issue qui communiquait à l’intérieur des appartements de l’Empereur. Là, dans une grande pièce, je trouvai les personnes du service auquel j’appartenais. L’Empereur, qui avait passé la nuit dans le faubourg nomme Dorogomilow, était venu dans la matinée s’installer dans le palais des Czars. » (Mameluk Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000  pp.44-45).

 

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( 12 septembre, 2019 )

Le MARECHAL LEFEBVRE en 1812…

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Il commandait la Vieille Garde pendant la campagne de Russie et, de longue date, il avait sollicité ce commandement. Napoléon hésita d’abord ; il consulta Berthier ; puis, le 10 avril 1812, il donna la division se sa vieille garde à Lefebvre ; après tout, comme il disait, le duc de Dantzig était encore en état de faire la guerre et il avait de l’expérience et de l’énergie au feu.  Le 7 mai 1812, le maréchal arrivait à Glogau et, durant la marche, de la frontière russe jusqu’à Moscou, il ne cessa d’exhorter son monde à l’endurance et à la résignation, de lui prêcher la vigilance : ne serait-il pas honteux pour la Garde de se laisser enlever un poste derrière l’armée et sous les yeux de l’Empereur. Le 2 septembre 1812, il l’engage à se préparer au très prochain combat dont le résultat ne saurait être douteurs puisque l’Empereur commande.  

Chargé, après l’incendie de Moscou, de la police du Kremlin, le maréchal prend les précautions les plus sévères. Ne laisser entrer aucun Russe, tirer sur tout Russe qui cherche à pénétrer dans l’enceinte, envoyer dans le Kremlin et d’un bout à l’autre des patrouilles fréquentes, y faire le service nuit et jour comme dans une place de guerre, telles sont les prescriptions de Lefebvre. Aucun soldat de la Garde ne peut sortir du Kremlin sans la permission de son capitaine et cette permission sera donnée rarement. Le duc de Dantzig ne souffre même pas de cantinières dans le Kremlin. Pourtant des soldats sortent et commettent des excès. Lefebvre les menaça. Comment des hommes d’élite, destinés à la garde de l’empereur et qui devaient donner l’exemple de l’ordre et de la subordination, s’oubliaient-ils, s’avisaient-ils ainsi ? N’appréciaient-il pas l’honneur d’appartenir à la Garde ? Certes, la masse du corps était bonne ; mais il fallait, disait le maréchal, la purger de quelques mauvais sujets qui, chaque jour, causaient à leur chefs des désagréments.  Durant la Retraite, il marchait à pied et il vit avec douleur le désordre de l’armée. Son dévouement, dit Roguet, fut alors des plus utiles et il trouvait toujours soit dans la vieille, soit dans la jeune garde, un bataillon pour garder son tondu de caporal. Au sortir de Tolotchin, seul et à pied, un bâton à la main, dans le milieu du chemin, il apostrophe de sa voix forte et avec son accent allemand les traînards et les isolés :

« Allons, mes amis, réunissons-nous ! Il vaut mieux se joindre aux autres et se former en bataillons que d’être des lâches et des brigands !  » A l’entrée du pont de la Bérésina, il essaie durant quelques instants de maintenir l’ordre. Pion des Loches dit, assez vilainement, qu’il s’était transformé en piqueur et qu’il dirigeait les voitures impériales sur l’autre rive. Mais d’autres admiraient l’infatigable activité du vieux soldat : il portait une barbe blanche qui n’avait pas été faite depuis quelques  jours, et le bâton noueux qui soutenait ses pas semblait être dans ses mains le noble bâton de maréchal. On sait qu’il dut, non sans désespoir, laisser à Vilna son fils moribond. Il resta toutefois à la tête des troupes et partagea leurs privations, leur donna, comme dit encore Roguet, l’exemple de la fermeté et de la patience. A Vilna on le vit parcourir les rues en criant « Aux armes ! » et rassembler sur la place des débris de la Vieille Garde, 600 hommes à peine !  

Mais la mort de son fils qu’il ignore et qu’il pressent, accable Lefebvre, et, à la fin du mois de décembre, lorsque la Garde n’existe presque plus- c’est sa propre expression- il demande la permission de revenir en France. Le 11 janvier 1813, Napoléon donne un ordre à Berthier de le renvoyer à Paris. 

A.CHUQUET 

Article publié dans le 2ème  volume de la série d’Arthur Chuquet et  intitulée : « 1812. La guerre de Russie. Notes et documents », Fontemoing, 1912 (3 volumes). 

 

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( 8 septembre, 2019 )

Une lettre du sous-lieutenant Paris, du 12ème de ligne.

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Jean-Marie-François Paris est né le 11 avril 1785. En 1806 il entre comme soldat au 12ème de ligne. Il est nommé sous-lieutenant le 20 août 1812, puis lieutenant l’année suivante. Cet officier sera tué à Kulm le 30 août 1813. 

Suscription : Paris, sous-lieutenant au 12ème régiment de ligne, 3ème division, 1er corps, à sa mère, Mme veuve Paris, rue Michel-le-Comte, n°38, à Paris. 

Moscou, le 18 septembre 1812. 

Ma chère mère, je vous écris ces lignes pour m’informer de votre état. Je suis parti du cantonnement d’où je vous ai écrit la dernière fois, pour nous mettre en campagne contre la Russie, mais comme cela s’est opéré avec tant de rapidité je n’ai pas trouvé un moment pour vous écrire et d’ailleurs le manque de poste m’en aura empêché, car nous avons marché nuit et jour malgré que [sic] nous avions l’ennemi à combattre. Nous avons fait un très long chemin en fort peu de temps. Enfin, nous sommes à Moscou depuis le 14. Le régiment s’est battu cinq fois et il a reçu des félicitations de S.M. l’Empereur, ainsi que du roi Murat.  L’Empereur [qui] a passé la revue du régiment le 20 août, a donné pour récompense trente et une croix d’honneur et a fait beaucoup d’officiers. Comme j’étais blessé le 17 août à la prise de Smolensk, je n’ai pas été présent à cette revue, cependant ma blessure était légère et j’espérais avant quinze jours rejoindre le régiment.  En effet, je me suis procuré un cheval et je me mis en route avant d’être guéri, car les vivres étaient courts et je pouvais être bien mieux au régiment.  Je me mis donc en route. Après avoir fait deux lieues, je rencontre un officier qui venait aussi de la ville et qui me dit qu’une heure après que je sois parti, l’Empereur avait fait donner aux adjudants et aux officiers blessés chacun dix napoléon.  Cela me fit beaucoup de peine d’être parti si tôt et point guéri et aussi de faire une pareille perte.  J’arrive au régiment, mais quelle fut ma satisfaction d’apprendre qu’à la revue  de S.M. l’Empereur j’avais été nommé sous-lieutenant. Quel plaisir pour moi ! Au moins maintenant je pourrais vous soulager dans tout ce qui sera en mon pouvoir. Sitôt que je serai payé de tout ce qui me revient, je vous ferai passer quelques chose, mais pour le moment il ne m’est pas possible, car voilà cinq mois que nous n’avons pas été payés. Cependant on espère que sous peu on sera acquitté de tout.

Adieu ma chère mère. 

Votre fils, 

PARIS 

 

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( 7 septembre, 2019 )

7 septembre 1812: La Moskowa (Borodino)…

7 septembre 1812: La Moskowa (Borodino)… dans JOURS D'EPOPEE Borodino-230x300La bataille de La Moskowa ou bataille de Borodino s’est déroulée le 7 septembre 1812. Elle fut la plus importante et la plus sanglante confrontation de la campagne de Russie, impliquant plus de 250 000 hommes pour des pertes estimées à 75 000 hommes. La Grande Armée commandée par Napoléon Ier, vainquit l’armée impériale russe sous les ordres de Mikhaïl Koutouzov, près du village de Borodino, à l’ouest du village de Mojaïsk). Les Français s’emparèrent des principales fortifications russes, dont la redoute Raevsky et les « flèches » de Piotr Bagration, mais ils ne réussirent pas à détruire l’armée russe. Environ 30 000 soldats français furent tués ou blessés au cours de la bataille. Les pertes russes furent plus lourdes, mais la puissance démographique du pays permit de remplacer les soldats tués. La bataille prit fin avec la retraite de l’armée russe, laquelle se retira en bon ordre. L’état des troupes françaises et l’absence de reconnaissance du terrain conduisirent Napoléon à stationner son armée sur le champ de bataille au lieu de poursuivre l’armée russe, comme il l’avait fait lors de ses précédentes campagnes. La bataille de la Moskowa est la plus importante de la campagne de Russie : elle marque la dernière action offensive des Français sur le sol russe. En se retirant, les Russes sont encore en état de combattre, ce qui leur permettra de bouter les troupes françaises hors de la Russie.

La campagne précédant la bataille la Grande Armée avait commencé l’invasion de la Russie fin juin 1812.

Les forces russes, initialement massées le long de la frontière polonaise, reculèrent devant les Français en appliquant la politique de la terre brûlée selon la tactique de Michel Barclay de Tolly, le commandant en chef de l’armée russe. Ce dernier a bien tenté d’établir une ligne défensive solide face à la Grande Armée, mais ses efforts furent à chaque fois ruinés par la rapidité de l’avance française.

Napoléon marcha sur Moscou à partir de Vitebsk.

La Grande Armée est cependant mal préparée pour une campagne terrestre prolongée. En effet sa base logistique la plus proche est Kowno, située à 925 kilomètres de Moscou, et le dépôt de ravitaillement de Smolenskest situé à 430 km de la capitale russe. Les lignes d’approvisionnement françaises sont donc particulièrement vulnérables aux attaques des partisans russes. Néanmoins, l’envie d’une bataille décisive pousse Napoléon à passer à l’action. Pendant ce temps, les conflits entre les subordonnés de Barclay empêchent les Russes d’établir une stratégie commune. La politique de terre brûlée de Barclay est perçue comme une réticence à combattre. Le tsar, lassé de cette stratégie, nomme un nouveau commandant en chef russe le 29 août : le prince Mikhaïl Koutouzov. Ce dernier n’est pas considéré par ses contemporains comme l’égal de Napoléon, mais il est cependant préféré à Barclay car il est ethniquement russe (contrairement à Barclay qui a des origines écossaises), et est très populaire dans l’entourage du tsar.

Koutouzov attendit cependant que les Français (avec de nombreux Polonais et Bavarois) soient à 125 km de Moscou pour accepter la bataille. Le 30 août, il ordonne une nouvelle retraite à Gshatsk. Koutouzov établit alors sa ligne défensive dans une zone facile à défendre, près du village de Borodino. À partir du 3 septembre, Koutouzov renforça la position avec des travaux de terrassements, notamment la redoute Raevski dans le centre droit russe, et les « flèches » de Bagration sur la gauche.

La bataille de Schwardino. Forces en présence 

1. L’Armée russe

L’armée russe aligne, de gauche à droite, les corps de Toutchkoff, de Borozdine, de Raevski, de Doctorov, d’Ostermann, et de Baggovut. Le corps de Constantine forme la réserve russe. Les éléments de cavalerie russes sont commandés par Silvers, Pahlen, Kork, Platov et Ouvaroff. L’aile gauche est commandée par Bagration, l’aile droite par Barclay de Tolly, qui appuient leurs lignes défensives sur un système de redoutes. La plus importante, la redoute Raevsky, au centre avec 18 canons, est prolongée au sud par trois autres retranchements : les « flèches » de Bagration. Les forces russes présentes le jour de la bataille comprenaient 180 bataillons d’infanterie, 164 escadrons de cavalerie, 20 régiments de cosaques, et 55 batteries d’artillerie (640 pièces d’artillerie au total). Au total, les Russes ont engagés 103 800 hommes. Toutefois, 7 000 cosaques, ainsi que 10 000 miliciens russes présents ce jour-là n’ont pas été engagés dans la bataille.

2. La Grande-Armée. 

Positionnée près de Schwardino, à 2,5 km des lignes russes, la Grande Armée dispose, de gauche à droite, des corps d’Eugène de Beauharnais, de Ney, et de Davout, appuyés au sud par l’infanterie de Poniatowski et les forces de cavalerie de Nansouty, de Montbrun et de Latour-Maubourg. La Garde impériale et les corps de Junot, de Grouchy et de Murat constituent la réserve.

La Grande Armée comprend 214 bataillons d’infanterie, 317 escadrons de cavalerie et 587 pièces d’artillerie pour un total de 124 000 soldats. Cependant, la Garde Impériale, qui dispose de 109 canons et qui comprend 30 bataillons d’infanterie et 27 escadrons de cavalerie pour un total de 18 500 hommes, n’a pas été engagée dans la bataille.

Déroulement. 

1. Les flèches. 

La bataille commence à 6 heures du matin, par une préparation d’artillerie contre le centre russe, menée par 102 canons. Mais les Français perdent ensuite un temps précieux à les déplacer, car ils sont trop loin des lignes russes. Davout donne l’ordre aux divisions Compans et Desaix d’attaquer la flèche située la plus au sud. Canonnés par l’artillerie russe, Compans et Desaix sont blessés, mais les Français parviennent à avancer. Voyant la confusion, Davout dirige alors personnellement la 57e brigade, jusqu’au moment où son cheval est abattu. Davout tombe si lourdement qu’il est signalé mort au général Sorbier. Le général Rappest envoyé sur place pour le remplacer, mais Davout est vivant et toujours à la tête de la 57e brigade. Rapp prend alors la tête de la 61e brigade avant d’être blessé (pour la 22e fois de sa carrière). À 7 heures, Napoléon engage les corps de Ney, puis de Junot, pour venir en aide à Davout ; ce dernier conquiert enfin les trois flèches vers 7 heures 30.  Mais les Français sont repoussés par une contre-attaque russe menée par Bagration. Ney relance un assaut contre les flèches, et parvient à les reprendre vers 10 heures. Barclay envoie alors 3 régiments de la garde, 8 bataillons de grenadiers et 24 canons sous le commandement de Baggovout pour renforcer le village de Semionovskoïe, au nord des flèches. Le retour offensif de Baggovout déloge les Français des flèches, mais Ney les reprend à nouveau à 11 heures. Le maréchal français en est de nouveau chassé, mais il conquiert définitivement la position vers 11 heures 30. Napoléon hésite à engager la Garde Impériale, qui constitue ses dernières réserves, si loin de France.

2. La redoute Raevsky. 

Pendant ce temps, Eugène de Beauharnais pénètre dans Borodino après de durs combats contre la Garde russe, et progresse vers la redoute principale. Cependant ses troupes perdent leur cohésion, et Eugène doit reculer sous les contre-attaques russes.

Le général Delzons se place alors devant Borodino pour protéger le village. Au même moment, la division Morand progresse au nord de Semynovskaya, tandis que les forces d’Eugène franchissent le Kalatsha en direction du Sud. Eugène déploie alors une partie de son artillerie, et commence à faire refluer les Russes derrière la redoute.

Appuyés par l’artillerie d’Eugène, les divisions Morand et Broussier progressent et prennent le contrôle de la redoute. Barclay lui-même doit rallier le régiment Paskévitch en déroute. Koutouzov ordonne alors au général Iermolov de reprendre la redoute ; disposant de trois batteries d’artillerie, ce dernier ouvre le feu contre la redoute tandis que deux régiments de la garde russe chargent la position. La redoute repasse alors aux mains des Russes.

L’artillerie d’Eugène continue à pilonner les Russes alors qu’au même moment, Ney et Davout canonnent les hauteurs de Semyonovskaya. Barclay envoie des renforts à Miloradovitch, qui défend la redoute tandis qu’au plus fort de la bataille, les subordonnés de Koutouzov prennent toutes les décisions pour lui : selon les écrits du colonel Clausewitz, le général russe semble être « en transe ».

Avec la mort du général Kutaisov, qui commandait l’artillerie russe, une partie des canons, situées à l’arrière des lignes russes, sont inutilisés, tandis que l’artillerie française fait des ravages dans les rangs russes.

À 14 heures, Napoléon ordonne un nouvel assaut contre la redoute. Les divisions Broussier, Morand, et Gérard doivent charger la redoute, appuyés par la cavalerie légère de Chastel à droite et par le second corps de cavalerie de réserve à gauche.

Le général Caulaincourt ordonne aux cuirassiers de Wathier de mener l’attaque contre la redoute. Observant les préparatifs français, Barclay déplace alors ses troupes pour renforcer la position, mais elles sont canonnées par l’artillerie française. Caulaincourt mène personnellement la charge et parvient à enlever la redoute, mais il est tué par un boulet.

La charge de Caulaincourt fait refluer la cavalerie russe qui tente de s’opposer à elle, tandis que la gauche, où Bagration a été mortellement blessé, et le centre russe, sévèrement mis à mal, donnent des signes de faiblesse. À ce moment, Murat, Davout et Ney pressent l’empereur, qui dispose de la Garde impériale en réserve, de l’engager pour porter l’estocade finale à l’armée russe, mais celui-ci refuse.

Fin de la bataille. 

Barclay demande alors à Koutouzov de nouvelles instructions, mais ce dernier se trouve sur la route de Moscou, entouré de jeunes nobles et leur promettant de chasser Napoléon. Toutefois, le général russe se doute bien que son armée est trop diminuée pour combattre les Français. Les Russes se retirent alors sur la ligne de crête située plus à l’est. Napoléon estime que la bataille reprendra le lendemain matin, mais Koutouzov, après avoir entendu l’avis de ses généraux, ordonne la retraite vers Moscou. La route de la capitale russe est ouverte à la Grande Armée.

Pertes. 

Les pertes sont très élevées dans les deux camps.La Grande Armée perd environ 30 000 hommes : selon Denniée, inspecteur aux revues de la Grande Armée, il y aurait eu 6 562 morts, dont 269 officiers, et 21 450 blessés[].Les Russes perdent environ 44 000 hommes, morts ou blessés, dont 211 officiers morts et 1 180 blessés. 24 généraux russes furent blessés ou tués, dont Bagration qui meurt de ses blessures le 24 septembre.

Du côté français, le manque de ravitaillement, suite à l’allongement des lignes d’approvisionnement, pour les soldats valides fait que certains blessés meurent de faim ou de négligences dans les jours qui suivent la bataille.

Conséquences. 

Les Français prirent Moscou (à 125 km) le 14 septembre. Le soir même, d’immenses incendies ravagent la ville. Les derniers feux seront éteints le 20 au soir. Moscou, essentiellement construite en bois, est presque entièrement détruite. Privés de quartiers d’hiver et sans avoir reçu la capitulation russe, les Français sont obligés de quitter la capitale russe le 18 octobre pour entamer une retraite catastrophique.

La Bataille de La Moskowa est une victoire tactique française. Elle ouvre la voie de Moscou à Napoléon. Les pertes françaises, quoique très importantes, restent inférieures au nombre de morts et blessés russes. Toutefois, l’Empire russe a aussi revendiqué la victoire, les troupes s’étant repliées en bon ordre.

Alexandre TOLOCZIN

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( 24 août, 2019 )

Fallait-il s’arrêter à Smolensk ?

Fallait-il s'arrêter à Smolensk ? dans HORS-SERIE smolenskNapoléon eut-il l’intention de s’arrêter à Smolensk [le 18 août 1812] ? Non. Il eut peut-être, à certains instants, cette intention, fugitivement et comme en l’air, par manière de conversation.  C’est ainsi qu’il aurait, selon Ségur, devant ses maréchaux, répété le mot du comte de Lobau, que Smolensk était une belle tête de cantonnements. C’est ainsi qu’il aurait dit à Davout que sa ligne était désormais couverte et qu’il allait faire, halte. Mais tous ces propos, s’ils furent tenus, n’étaient pas sérieux Napoléon n’avait qu’une idée, aller en avant et remporter la victoire qui déciderait la paix : une bataille gagnée entraînait, de l’avis de tout le monde, la prise de Moscou et la fin des hostilités. Il fallait donc marcher, lancer une armée qui se soutenait par son seul mouvement, qui était une armée d’attaque et non de défense, une armée d’opération et non de position, une armée expéditionnaire. Gourgaud affirme que Napoléon n’eut jamais la pensée de s’arrêter à Smolensk ; cette position , ajoute Gourgaud, donnait à l’Empereur une grande place de dépôt et un point d’appui : il n’y avait de Smolensk à Moscou qu’une dizaine de marches, et derrière Smolensk étaient, en deuxième ligne, Minsk et Vilna, en troisième ligne, Kowno, Grodno et Bialystok, en quatrième ligne, Varsovie, Thorn et Elbing. Le duc de Bassano, Maret, dans une note publiée par Ernouf, confirme le témoignage de Gourgaud. La question, écrit Maret, avait été discutée d’avance à Paris et résolue. L’Empereur aimait les guerres courtes et les paix promptes. Il ne goûta donc pas le projet de taire la guerre en deux campagnes et de borner la première au cours dela Dwina. Ce qui fut en jeu à Smolensk, assure Maret, c’est la marche sur Pétersbourg ou sur Moscou.

 Arthur CHUQUET.

(« 1812.La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.11-12).

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