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( 14 août, 2019 )

Napoléon, le général Koller et l’Autriche.

Koller

« Du golfe Juan à Lyon, et même au delà, Napoléon affirma à maintes reprises son entente avec l’Autriche. On a vu jusqu’ici dans ces propos une habile imposture, ou, à tout le moins, la manifestation d’un espoir diplomatique et militaire. Mais il est des textes qui permettent de présenter le problème sous un aspect différent. Dans les déclarations de l’Empereur il y eut peut-être autre chose qu’un mélange de ruse et d’illusion. Dans ses « Récits de la captivité »  Montholon a écrit: « Peut-être ne sait-on pas, et c’est ici le moment de le dire, que, dès l’exil de l’île d’Elbe, l’Autriche était entrée en pourparlers sur l’éventualité l’une révolution en France, et qu’elle avait autorisé le général Koller, qui, par deux fois, se rendit secrètement à Portoferraio, à signer un projet de traité avec le général Bertrand, pour s’assurer contre les rancunes que pouvait avoir créées contre l’Autriche sa conduite en 1814, lorsque, de Fontainebleau, l’Empereur lui fil offrir d’abdiquer en faveur du roi de Rome, et qu’elle refusa. »

Il est certain qu’en novembre 1814 courut à Vienne le bruit que le général autrichien Koller était parti pour l’île d’Elbe, chargé de provoquer la dissolution du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. Cette information fut ensuite considérée comme imaginaire. Koller s’est-il rendu réellement à Portoferraio, et, s’il a vu Bertrand, quelle fut exactement la nature de leurs entretiens, dans quelle mesure y fut-il question du sort de Marie-Louise et des perspectives d’une révolution en France ? Autant de points forts mystérieux.

En tout cas Montholon parle formellement d’ «un projet de traité», et le témoignage de Montholon, l’homme de confiance de Napoléon, mérite d’être retenu. A ce sujet il n’est pas inutile de remarquer que, faux ou authentique, ce « projet de traite » entre l’Empereur et l’Autriche parait avoir été traduit expressément sous la forme d’un pacte en règle. Capefigue, qui, en 1831, voyagea dans les Alpes, rapporte que lors du passage de Napoléon « on faisait circuler flans les montagnes » un texte ainsi conçu : « Sa Majesté Apostolique s’engage à fournir à l’Empereur Napoléon 100.000 nommes aussitôt que celui-ci aura débarqué en Fiance; et, en retour, Napoléon devra fournir deux cents millions de subsides à Sa Majesté Apostolique, qui s’engage à ne poser les armes qu’après la reconnaissance faite par tous les monarques de la légitimité des droits de Napoléon à la couronne de Franco ». D’autre part, à Lons-le-Saulnier, le maréchal Ney, faisant sienne la version d’un accord avec l’Autriche, exposa que par l’entremise du général Koller des arrangements en vue du retour de l’Empereur avaient été concertés à l’île d’Elbe. De ces diverses indications surgit une hypothèse assez satisfaisante: à l’île d’Elbe Napoléon a connu la rumeur viennoise qui attribuait à Koller, et même à Neipperg, une mission auprès de lui, et cette circonstance lui a donné l’idée d’invoquer : l’appui de sa tentative l’approbation de l’Autriche. Quant aux assurances de Montholon sur la réalité de négociations entre l’Autriche et le souverain de l’île d’Elbe, on peut y saisir l’effet de souvenirs déformés: Montholon, en effet, n’a rédigé sa narration qu’après 1810. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.490-491).

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( 11 juin, 2019 )

«Mon séjour à l’île d’Elbe», par le commandant Bernard Poli.

Bernard Poli

 Le récit du commandant Bernard (ou Bernardin) Poli (1767-1851) fut publié la première fois dans la revue « Études Corses » en 1954-1955, sous les auspices de Simon Vinciguerra. Le manuscrit original de ces souvenirs se trouve aux Archives départementales de la Corse-du-Sud (cote : FR AD 20A, 1 J2/1)

Voici quelques mots à propos du commandant Bernard Poli, né le 15 avril 1767, à Solaro (Corse).

Les renseignements qui suivent sont extraits de la base Léonore de la Légion d’honneur (dossier LH/2191/52). Le 23 septembre 1805, il est nommé capitaine au Bataillon des Chasseurs Corses du Liamone. Confirmé par décret du 19 juin 1806. Nommé provisoirement chef de bataillon à la suite, le 25 novembre 1807. Nommé chef de bataillon commandant, celui de cinq cents hommes organisé pour le Grand Duché de Toscane le 14 août 1809. Confirmé dans ce grade par décret du 29 juin 1810. Nommé commandant d’armes de quatrième classe au fort de Gavi le 23 décembre 1810. A noter que Poli indique dans ses « Mémoires » que c’est en juin 1812 qu’il prend ce commandement. S’agit-il d’une mauvaise transcription ? Il passe avec le même grade à l’état-major de la 23ème division militaire le 21 juin 1815. Admis au traitement de réforme par décision royale du 8 septembre 1819 à raison de neuf cents francs (jouissance du 1er janvier 1819), le 2 octobre 1819.

Admis à la retraite et inscris sous le n° 19462 pour une somme annuelle de 1440 frs (jouissance du 1er janvier 1825), le 13 avril 1825. Concernant ses blessures, son dossier mentionne les faits suivants : Blessé d’un coup de poignard qui lui traverse le corps le 18 janvier 1808, dans une expédition à Savone, ordonnée par le général Morand, contre des bandits. Blessé le 6 mai 1814, d’un coup de feu au bras droit à Gavi, à l’occasion d’une conspiration organisée par le Maire en faveur des Anglais pour massacrer les Français. Ces états de services sont arrêtés à la date du 22 septembre 1830. Le commandant Poli s’éteint le 12 août 1851. Il était chevalier de la Légion d’honneur par décret du 26 février 1815 ; officier du même ordre depuis le 2 juin 1815 ; hormis les deux dates précédentes, il est à noter que dans son dossier de la Légion d’honneur, Poli, est nommé chevalier pour prendre rang à compter du 30 août 1832.

Ses mémoires relatent les faits suivants : comme il l’indique au début de sa relation, Poli prend le commandement de la place de Gavi (en Corse). Il devra mettre la ville en état de siège face aux menaces anglaises ; il y reste jusqu’à la fin avril  1814. C’est à cette époque qu’il séjourne à l’île d’Elbe. Alors que l’Empereur débarque à Golfe-Juan, Poli arrive à Sari. Il en prend possession au nom de Napoléon. Il va s’en suivre un long soulèvement des Corses vis-à-vis du pouvoir royal. Plus tard, à l’automne 1815, le commandant Poli rencontre le maréchal Murat, de passage en Corse. Il aurait le dépositaire d’un trésor appartenant au roi de Naples. La fin de son récit est consacré aux combats menés en Corse (notamment dans le Fiumorbo (ou Fium’orbu)) face au pouvoir royal incarné par le Marquis de Rivière. Ce dernier sera tenu en échec face à la détermination des troupes de Poli. Le successeur du marquis de Rivière, le général comte Willot conclut une paix honorable et décrète une amnistie générale. Le chef de bataillon Poli quitte la Corse en mai 1816.

Quelques notes, se trouvant entre-crochets ont été ajoutées à ce témoignage.

C.B.

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Je débarquai à Porto-Ferrajo [Portoferraio] le 17 mai 1814. L’Empereur ayant quitté sa capitale, je m’empressai de me rendre à la Villa Marciana, sa résidence d’été.

L’Empereur avait fait dresser une tente au-dessous d’un escarpement, au sommet duquel s’élève une chapelle consacrée à la vierge. Cette partie de l’île est connue sous le nom de Madonna del Monte. A peine m’eut-on annoncé, qu’il sortit de sa tente, et nous nous entretînmes pendant plus de quatre heures, allant et venant devant l’entrée.

L’Empereur était agité et impatient. Son désir de savoir ce qui se passait en France d’une bouche non-suspecte, éclatait dans sa personne et dans ses gestes. Sans me donner le temps de terminer mes réponses, il me coupait sans cesse par de nouvelles questions. Enfin, s’apercevant combien cela m’embarrassait et avançait peu les instructions qu’il attendait, il essaya de se  contenir, et s’il m’interrompit quelques fois encore, il me disait aussitôt d’une voix brève et émue : « Continuez, continuez ».

Nous étions dans un moment où ses partisans de France et d’Italie n’étaient pas encore revenus de ce premier coup qui, dans tous les changements de règne, étourdit le parti vaincu. Je n’avais donc rien de bien satisfaisant à lui apprendre, et je n’eus à lui citer que peu d’exemples de dévouement, isolés au milieu du silence presque universel de ses amis.

Néanmoins, cette conversation le laissa plus calme, soit qu’il fut sorti de ces certitudes, soit que, rapportant tel renseignement qu’il venait de recevoir à des faits que je ne connaissais pas, il entrevit des espérances qui devaient demeurer inconnues pour moi.

Celui qui aurait alors jugé des vues secrètes de Napoléon sur sa vie extérieure, l’aurait cru fort satisfait de sa nouvelle situation.

Qu’il eut déjà combiné dans sa tête des projets sur la France au moment où j’arrivai, cela n’est pas douteux ; mais ce qui est encore plus certain, c’est que rien ne trahissait sa pensée, et que pour ses amis et ses confidents les plus intimes, elle ne se révélait par aucun signe. On aurait dit, au contraire, que charmé de sa résidence, il n’avait d’autre souci que d’en jouir paisiblement.

Il semblait s’être parfaitement accommodé de son petit royaume : il en prenait les affaires au sérieux ; il formait des projets d’embellissement pour sa capitale; il perçait des routes; il publiait des décrets. [Sur l’œuvre accomplie par Napoléon durant son exil elbois, lire « Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et Ordres de Napoléon 1er. Publiés par L.-G. Pélissier », A. Fontemoing, Éditeur, 1897]

Les espions de la Sainte-Alliance se laissèrent prendre à cette simplicité d’existence; ils ne virent plus dans Napoléon qu’un homme content de s’être débarrassé d’immenses soucis et d’un fardeau trop lourd pour ses épaules. Sans doute, ils écrivaient à leurs cours dans ce sens; et il fit si bien qu’il parvint à endormir tout le monde dans une complète sécurité.

En attendant, les négociations se nouaient avec la France. Les corsaires de l’île d’Elbe, sous pavillon au champ blanc semé d’abeilles, abordaient les côtes de la Provence et de la Corse, ne manquant jamais de rapporter des renseignements utiles et des dépêches secrètes.

Parmi cette foule d’officiers de tous grades qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et qui y touchaient leur solde sur sa cassette particulière, le capitaine de marine Pontier avait été choisi pour ces sortes d’expéditions.

C’était lui que regardait l’exécution des services de ce genre. Il est vrai que l’Empereur, pour déconcerter ses ennemis, feignit de s’être épris tout à coup d’une passion immodérée pour les huîtres : à Porto-Ferrajo [Portoferraio] on manquait d’huîtres : c’était là une grande privation pour lui. Il était bien extraordinaire que l’île d’Elbe, qui produit tant d’excellentes choses n’eût pas seulement des huîtres à fournir à la table de son souverain. Napoléon était un maître absolu : au Louvre [l’auteur veut dire au palais des Tuileries] comme à Porto-Ferrajo [Portoferraio], huîtres ou autres choses, quand il exprimait un désir, il fallait obéir et le satisfaire ; mais quel parti prendre ? Alors, comme par hasard, quelqu’un avança qu’il existait en Corse une grève où les huîtres abondaient miraculeusement.

Cet indice fut comme un trait de lumière; l’Empereur se montra disposé à attendre un peu, et il fut décidé que le capitaine Pontier irait deux fois par semaine charger des huîtres près d’Aléria, à l’étang de Diana, lieu où gisent encore les ruines d’une ville romaine.

Le corsaire revenait chargé d’huîtres et de poissons excellents ; il en jetait à pleines  cales sur les quais; on en faisait des réserves autour de la citadelle; on affectait de combler de ces bivalves le port et les fossés; ce que  nous ne mangions était effarant à voir.

Mais comme on pense bien, ce  n’était là qu’un moyen de cacher la mission secrète de Pontier, lequel après avoir pris terre à Aléria, se rendait à Cioti, dans le canton de Moriani, auprès de Madame Cervoni qui recevait les dépêches de France sous son couvert, et les transmettait à l’Empereur par l’entremise du hardi capitaine.[« Une dame Cervoni, patriote corse, se prévaudra plus tard d’avoir eu vent d’une expédition que Bruslart [gouverneur royaliste de la Corse] projetait en janvier [1815], et de l’avoir fait échouer avec un groupe de partisans en s’opposant de vive force à l’embarquement », écrit Guy Godlewski dans fameux ouvrage sur le séjour elbois de l’Empereur]

Aux premiers jours de février 1815, la tentative sur la France était encore un secret pour tout le monde; des quatre personnes que l’Empereur avait admis à confidences, sans caractère officiel, étaient Antonio Sisco, négociant, chef d’escadron de cavalerie ; le juge Poggi, espèce de ministre occulte [Pons de l’Hérault dans ses « Souvenirs », écrit à propos de ce dernier : « …il était juge et il avait été nommé par l’influence de Lucien Bonaparte », avant d’ajouter que ce personnage fut d’abord suspect à l’Empereur avant de gagner peu à peu sa confiance. Napoléon le « chargea de la police d’intimité »]; M. Proux, chef d’escadron de cavalerie, et moi ; nous étions les deux seuls avec Poggi, qui en connaissions quelque chose ; encore faut-il dire que nous ne savions qu’une faible partie de ce qu’il méditait.

Je ne crois pas me tromper en avançant que ni sa mère, ni sa sœur, ni MM. Bertrand et Drouot, ne furent instruits avant nous. Je commençais à être tout à fait initié que le général Drouot me disait encore, sur quelques propos vagues que je lui avais tenus, que la France qui commençait à respirer après tant de désastres, n’avait besoin que de repos. Drouot tenait sans doute le même langage à l’Empereur avec la noble franchises qu’on lui connaît, ce qui faisait que craignant peut-être cette opposition toute française, il n’avait pas jugé à propos de leur en parler. Cette réserve de l’Empereur, si tant est que les indices sur lesquels je m’appuie ne me trompent pas, ne saurait diminuer en rien l’idée qu’on s’est formée de l’amitié qui unissait ces grands personnages à Napoléon. Admirateur passionné de leur beau dévouement, je n’irais pas faire mentir l’Histoire au profit de mes observations. Seulement, je constate cette réserve de l’Empereur pour montrer à quel point il était maître de lui-même, ne révélant de ses projets à ses plus dévoués amis que ce qu’il fallait en dire pour réussir.

Le premier plan arrêté par l’Empereur consistait à opérer un débarquement entre Gênes et Savone, de traverser le mont Ferrat, en passant sur la droite d’Alexandrie, de se rendre à Milan, puis de surgir sur les Alpes, et du haut du Simplon, ayant à sa droite la France et à  sa gauche l’Italie, de faire un appel à l’armée française et à tous les cœurs dévoués à sa cause. C’était là une idée digne de lui: peut-être ce projet eut-il été préférable à l’autre. [Poli est le seul à évoquer ce projet inédit. Quant au trésorier Peyrusse, il écrit à la même période : « Le Roi de Naples était en Italie en armes ; certains préparatifs pouvaient nous faire croire que Sa Majesté irait se joindre à lui … »]

Murat n’aurait pas attaqué l’Autriche au moment où l’Empereur aurait essayé une négociation avec elle. Et le rôle moins hostile de l’Autriche aurait incontestablement changé la face des affaires. L’Empereur m’avait chargé de la prévenir à Gênes. Je devais préparer les esprits et y nouer des intelligences avec des hommes puissants ; les relations que je m’étais créées dans le pays pendant mon commandement de Gavi, la connaissance que j’avais acquise des ressources de la localité, l’engagèrent à me confier cette mission.

L’expédition que je devais conduire était prête; les vaisseaux armés. Je n’attendais plus que l’ordre du départ, lorsque l’arrivée de quelques personnages mystérieux à l’île d’Elbe vint renverser tout à coup ce projet et tourna les idées de l’Empereur d’un autre côté. [Encore une précision inédite]

Il n’était sorte de précautions que nous ne prissions à l’île d’Elbe, autant pour dérouter les surveillants que pour déjouer la trahison.  Je ne pense pas, pour ce qui est de la sûreté de sa personne, qu’elle put courir aucun danger. Allait-il se promener à la campagne, des hommes sûrs veillaient sur lui incessamment. Des promeneurs, en apparence indifférents, le suivaient de loin en loin sans jamais le perdre de vue. Nous étions surtout d’une intolérance excessive envers toutes les personnes qui débarquaient dans l’île.

Sur ce point, cependant, notre vigilance à moi et à quelques autres fut complètement déjouée par les soins mêmes de l’Empereur. C’était M. Sisco qui, de longue main avait l’entière possession de ces sortes de confidences. Ce digne homme, à qui l’Empereur confiait une foule d’affaires d’intérêt privé, méritait bien sa confiance.

J’ai dit que l’Empereur se posant comme le centre d’une vaste ramification d’intrigues, ne livrait tout juste un secret que ce qui était proportionné à l’utilité et au genre de service qu’on pouvait rendre. Ainsi, je connaissais des secrets que Sisco ignorait, mais il en savait qui m’étaient inconnus. De ce nombre était l’arrivée de certaines personnes venant de France et d’Italie et communiquant secrètement avec l’Empereur.

Le moyen employé à cette occasion était encore assez singulier. J’avis observé que, si nous étions alertes à courir au bureau de la santé, à l’arrivée, je ne dis pas seulement des navires, mais des moindres barques, M. Sisco n’était pas moins prompt que nous à remplir ce devoir que je croyais purement officieux de sa part comme de la nôtre. Je m’étonnais toujours de la sévérité inouïe de l’administration. Pas un navire qui ne fut mis ne quarantaine comme si la fièvre jaune ou la peste eussent régné sur le continent. Pis une chose qui ne m’étonnait pas moins, c’était le grand nombre de relations de M. Sisco avec tous les ports de l‘extérieur.

Sitôt les premières informations prises par les officiers de la santé, M. Sisco ne manquait pas jamais d’adresser cette question  au patron du navire : « N’avez-vous rien pour M. Sisco le Banquier ? »

Assez souvent, le Capitaine répondait : « Oui, j’ai quelque chose ; una scatola (un coffre), deux, trois, à l’adresse de M. Sisco ».

Je ne comprenais rien à ces envois. Mais lorsque la marche des événements eut rendu notre intervention indispensable, nous apprîmes, M. Proux et moi, tout le mystère de la scatola. La scatola n’était autre que l‘annonce d’un passager de marque et dont l’arrivée devait rester inconnue. M. Sisco faisant son profit de l’avertissement en allait rendre compte à l’Empereur.

C’est alors que nous nous trouvâmes à même de juger des précautions apportées au débarquement de ces personnages. Ils descendaient à terre au milieu de la nuit quand les portes de la ville étaient fermées. On les faisait longer en silence les remparts extérieurs et l’entrée au Palais avait lieu par la petite porte des écuries, qui donnait sur la campagne.

La première personne que j’introduisis de la sorte, un mois environ avant le départ de l’île d’Elbe, se promenait sur le rivage quand nous arrivâmes. Elle était affublée d’un grossier cabau de matelot dont le capuchon lui couvrait tout le visage. Sans mots dire, durant tout le trajet, nous parvînmes avec   le visiteur silencieux dans le corridor du Palais. L’Empereur, qui attendait dans un salon du rez-de-chaussée, s’avança d’un air empressé, prit son hôte par la main, et en nous souhaitant le bonsoir, ferma sa porte à double tour.

Le lendemain, à la même heure, nous reconduisîmes le personnage par les mêmes chemins ; nous montâmes un navire du gouvernement qui prit le large vers un point où nous devions rencontrer un brick qui croisait dans le détroit de Piombino. Sitôt que les deux navires furent en vue l’un de l’autre, le brick mit ne travers ; nous tînmes la proue sur lui et en peu de temps nous nous trouvâmes bord à bord.

Ce ne fit qu’au moment de la séparation, en serrant dans nos mains une petite main délicate, quand nous nous entendîmes enfin prononcer quelques mots de remerciements et, qu’à la lueur d’un fanal, le dérangement du capuchon nous eut montré un visage tel qu’on n’en trouve pas d’ordinaire sous la lourde peluche des cabaus, que nous reconnûmes dans notre compagnon une jeune femme.

Je n’ai jamais su le nom de cette dame. Le déguisement qu’elle affectait prouvait qu’elle tenait beaucoup à n’être pas reconnue. Sous le premier vêtement, dont j’ai parlé, elle portait encore un costume de poissonnière marseillaise ; j’en jugeai par cette ample coiffe de mousseline que les femmes de ce pays appellent si improprement une coquette, et dont elle avait ajusté les bandes autour de sa tête. Nous ne revenions pas de notre surpris, ce qui n’empêcha pas M. Proux de s’écrier tout de suite : « Je m’en étais douté ! » [Qui peut être cette femme qui arrive donc vers la fin janvier 1815 à l’île d’Elbe ?]

Ce qui n’est pas douteux, c’est l’adhésion de nos mais de France que cette dame vint décidément porter à l’Empereur. A dater de cette entrevue, il n’hésita plus à se confier à sa fortune. Pour ce qui est du message qui le détourna de son projet sur gênes, il avait été confié à deux jeunes gens, prétendus matelots, que nous introduisîmes avec le cérémonial ordinaire. Ils arrivèrent douze jours après la dame étrangère et au moment où j’attendais d’heure en heure l’ordre de mettre à la voile.

Ils séjournèrent quarante huit heures au Palais. Mais, en nous quittant, moins discrets que le dernier personnage, ils nous embrassèrent, et l’un d’eux nous dit avec exaltation : « Adieu mes amis, jusqu’au revoir en France dans moins d’un mois ! » Ce jeune homme, que nous connaissions fort bien cette fois, était le fils d’un Maréchal de France ; on me permettra de ne rien dire de plus.[C’est parmi les fils des maréchaux de France après l’Empire qu’il faut chercher]

Le lendemain, à dix heures du soir, l’Empereur me fit appeler. Sa chambre n’était éclairée que par un seul flambeau placé sous le manteau de la cheminée. Je vis par cet indice qu’il s’agissait d’une communication grave; c’était du moins son usage, avec moi, d’éclairer ainsi l’appartement qu’il destinait à quelques secrète entrevue. Il m’annonça l’abandon de l’expédition d’Italie, et alors il me développa son nouveau plan sans réserve. Il me détailla avec son extrême sagacité les chances de succès ou de revers qu’il pouvait rencontrer dans sa marche sur Paris. Il fit la part des hommes et des choses ; des adhésions ou des résistances avec une sûreté de coup d’œil prophétique. Mais les revers pouvaient arriver ; en cas de désastre il faillait se ménager un retraite en lieu sûr. Il avait songé à la Corse. C’était dans nos montagnes qu’il devait se retirer et si son étoile le trahissait : « Seize mille hommes », me dit-il, « se jetteront avec moi en Corse ; et avec seize mille hommes, on peut tenir en Corse une éternité. » [Aucun mémorialiste de l’île d’Elbe n’a évoqué ce projet. Peyrusse rencontre l’Empereur vers la même heure. Ecoutons-le : «Vers dix heures du soir, je fus mandé dans le cabinet de Sa Majesté; il ne me fut pas difficile de m’apercevoir de ses projets futurs. – « Etes-vous prêt ? Peyrousse. » Ma réponse ne se fit pas attendre. – « La frégate me gêne ; mais tout annonce qu’elle lèvera l’ancre demain ; laissez un peu d’argent pour les troupes que je laisse à Lapi (qui devait commander l’île). Donnez-lui votre caissier et soyez prêt à faire embarquer toutes mes affaires. » Sa Majesté me congédia ; je fus toute la nuit dans une vive agitation ; il fallait tout abandonner pour ne songer à prendre avec moi que ma comptabilité, mes registres et le Trésor de Sa Majesté.] 

Que n’a-t-il suivi cette première inspiration ? Et pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas détourné de se mettre à la merci de l’Aristocratie britannique ?

Ma mission était d’aller révolutionner la Corse, d’y soulever le peuple et d’y proclamer son gouvernement. A cet effet, l’Empereur avait nommé un comité composé des corses qui l’avarient suivi à Porto-Ferrajo [Portoferraio] et dont il connaissait le dévouement et l’influence[1]. Après m’avoir détaillé minutieusement les devoirs de ma commission, il me demanda si ce parti me convenait.

« Sire, lui dis-je, j’avoue que j’aimerais mieux vous suivre en France, et y partager vos dangers ; mais la nécessité parle, et il ne me reste qu’à vous exprimer ma reconnaissance pour la confiance que vous mettez en moi. »

Dès ce moment, je n’attendis plus que le moment de partir. Enfin, l’heure arriva pour l’Empereur de quitter l’île d’Elbe. Dans la matinée de ce jour-là, il fut sombre et triste. Je l’avais rarement vu aussi soucieux. Attribuant sa mauvaise humeur à la présence d’une frégate anglaise arrivée inopinément dans le port, je me hasardai à lui dire : « Sire il ne faut pas que cette frégate vous chagrine; donnez-m’en l’ordre, et dans une demi-heure elle est à nous. » [Le trésorier Guillaume Peyrusse mentionne à la date du 7 décembre 1814 un changement du caractère de Napoléon suite à la visite d’un étranger dans l’île. Quelques heures après, ce dernier revient dormir à bord du navire qu’il l’a emmené. Le valet de chambre Louis Marchand remarque (après le 8 janvier 1815) que l’Empereur était silencieux et réfléchi. Enfin, c’est de nouveau Peyrusse qui décrit Napoléon « fortement préoccupée », à la date du 22 février 1815]

Il se mit à rire : « Et comment ferais-tu pour la prendre ? » me dit-il. Je lui expliquai ce que j’aurais fait ; il me dit alors de me rassurer ; cette frégate, ajouta-t-il, ne l’inquiétait pas, et j’allais la voir partir à onze heures. En effet, la frégate anglaise quitta le port comme il l’avait dit.

Depuis le matin, l’expédition n’étant plus un mystère pour personne, une foule immense de peuple encombrait la plage et remplissait l’air de ses acclamations. Chacun montait à bord du brick l’Inconstant pour féliciter l’illustre passager. Le pont était couvert de monde.

Le 26 février, à six heures du soir, l’Empereur donna l’ordre de tirer les ancres ; le navire s’ébranla et, tandis que les visiteurs descendaient à terre, m’ayant pris à part, il me serra la main et me dit ces paroles, les dernières, hélas ! que j’ai entendues sortir de sa bouche : « Va e fa bene ; e ritorna a trovarmi in Parigi » (« Va et fais bien, et reviens me trouver à Paris »).  

Nos ordres étaient de ne mettre à la voile que lorsque sa flottille aurait disparu. Le lendemain matin, les voiles se dessinaient encore à  l’horizon ; nous ne bougeâmes pas ; mais, à onze heures, tous les vaisseaux ayant doublé l’île de Capraia, tout étant prêt, nous dîmes adieu à l’île d’Elbe.

——–

Quelques sources sérieuses sur l’île d’Elbe.

Guy Godlewski, « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe. Préface de Marcel Dunan », Hachette, 1961, 284 p. (Réédité en 2003 aux éditions Nouveau Monde).

Baron Guillaume Peyrusse, «  Mémoires, 1809-1815. Edition présentée, complétée et annotée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018.

Louis Laflandre-Linden, « Napoléon et l’île d’Elbe », La Cadière d’Azur, Editions Castel, 1989, 350 p.

« Napoléon, empereur de l’île d’Elbe. Souvenirs & Anecdotes de Pons de l’Hérault. Présenté et annoté par Christophe Bourachot », Les Éditeurs Libres, 2005, 416 p. (A compléter par l’ouvrage du même auteur :  « Mémoire aux puissances alliées… », Alphonse Picard et Fils, 1899,374 p.)

On consultera également les témoignages de Louis Marchand, le fidèle valet de chambre de l’Empereur, et celui de Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali.


[1]  Note insérée dans la version parue dans la revue « Etudes Corses » : Cette phrase est écrite dans la marge. Elle remplace un passage légèrement barré dans le texte, et ainsi rédigé : « J’avais sous mes ordres trois navires chargés d’armes et de munitions. Une junte, composée de membres choisis parmi les plus fidèles à Porto-Ferraio [Portoferraio], montait sur la flotte avec moi; de plus, j’étais muni de pleins pouvoirs pour la réunion des notables de l’Ile qu’il m’avait désignés comme devant faire partie du gouvernement provisoire. Le capitaine Pontier était l’amiral de notre flottille » 

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( 8 juin, 2019 )

Une lettre du colonel Zaepffel au maréchal Davout en 1815…

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Pendant que Napoléon marche de Cannes sur Paris [après son débarquement à Golfe-Juan le 1er mars 1815], un régiment, le 6ème régiment d’infanterie légère, commandé par le colonel Zaepffel, s’achemine, par ordre du ministre [de la Guerre] Soult, de Phalsbourg où il tenait garnison sur Lons-le-Saulnier. Le colonel a reçu cet ordre le 6 mars 1815 ; il quitte Phalsbourg le 8 mars ; il arrive à Besançon où le général refuse de lui donner des instructions. Zaepffel arrive à Lons-le-Saulnier où il n’y a plus de général ; il écrit alors au nouveau ministre de la guerre, le maréchal Davout, en remarquant que tout le monde, militaire et civil, acclame Napoléon.

Arthur CHUQUET.

Lons-le-Saulnier, 24 mars 1815

Monseigneur, j’ai l’honneur de rendre compte à Votre Excellence que, d’après les ordres de M. le maréchal duc de Dalmatie [Soult] qui me sont parvenus le 6 de ce mois, j’ai quitté Phalsbourg le 8 avec mes deux premiers bataillons pour me diriger sur Lons-le-Saulnier et y rester stationné. Arrivé à Besançon, je me suis présenté avec deux officiers supérieurs chez M. le général Bessières qui nous adit qu’il ne se trouvait là que pour le maintien du bon ordre et qu’il n’avait aucun ordre à me donner. J’ai donc continué ma route jusqu’ici où j’ai trouvé le général Jarry, commandant le département ; cet officier général est parti ce matin sans m’en prévenir ; j’ignore s’il reviendra bientôt. Je crois, par conséquent, [être] de mon devoir de m’adresser directement à Votre Excellence et de lui demander ses ordres. L’esprit de la troupe et de tous les habitants est entièrement prononcé pour l’Empereur ; tous montrent le plus vif enthousiasme pour Sa Majesté.

(Témoignage extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911.)

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( 7 mai, 2019 )

La mission d’Apollinaire Emery, lors du retour de l’île d’Elbe…

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Apollinaire EMERY, alors âge de trente ans, né à Grand-Lemps, dans l’arrondissement de La Tour du Pin, avait, comme chirurgien de la Garde, suivi Napoléon à l’île d’Elbe. Il accompagnait l’Empereur dans la marche sur Paris. Le 3 mars 1815, il reçut à Castellane un des passeports en blanc que Napoléon avait exigés du maire de cette ville et il partit en avant, comme s’il avait un congé et rentrait dans sa famille. Sur son chemin, il rencontra le général Mouton-Duvernet et lui assura que la garnison d’Antibes et que Masséna même s’étaient déclarés pour l’Empereur. Mouton écrivit au général Marchand qu’Emery allait à Grenoble et qu’il fallait l’arrêter.  Mais Emery se cacha et il avait eu le temps d’annoncer l’arrivée de Napoléon et de distribuer ses proclamations. Sous la Seconde Restauration il fut enfermé à la prison militaire de Besançon où le chef de bataillon Prétet, rapporteur au procès intenté au général Marchand lui fit subir, le 23 février 1816, l’interrogatoire suivant. 

EMERY.- Je suis passé à l’île d’Elbe comme chirurgien de la Garde de Bonaparte et j’y suis resté jusqu’au 26 février 1815, époque à laquelle je suis partie avec cette même Garde. J’ai débarqué le 1er mars au Golfe-Juan, je me suis mis en route le 2 mars au matin, et je suis arrivé le au matin à Castellane.  A midi du même jour, j’ai quitté la Garde par ordre de Bonaparte, pour venir à Grenoble où était ma famille. Arrivé à Laffrey, le 5 à 9 heures du matin, j’y ai trouvé le général Mouton-Duvernet à qui j’ai dit, sur sa demande, que Bonaparte arriverait ce même jour à Gap.  Le général m’avait reconnu parce qu’il m’avait vu dans la Garde.  Il a d’abord défendu de me donner des chevaux, mais il a ensuite levé cette défense ; il a pris la route de Gap et moi, celle de Grenoble où je suis arrivé le 5 à midi.  A 5 heures du soir du dit jour, j’ai appris dans mon auberge que le général Mouton-Duvernet avait rétrogradé sur Grenoble et qu’il avait invité le général Marchand à me faire arrêter.  Le général Marchand fit faire des recherches de son côté et en fit faire par le préfet.  Mais j’avais été averti à temps par mes amis ; je me cachai jusqu’à l’arrivée de Bonaparte, le 7 mars 1815, au soir.  En conséquence, je n’ai été témoin d’aucun des événements qui se sont passés dans la place jusqu’à ce moment.  Mais j’ai appris que le général Marchand était sorti de Grenoble avec une partie du 11ème régiment, par la porte Saint-Laurent, au moment où Bonaparte entrait dans la place par celle de Bonne, et j’ai été témoin que Bonaparte, dès le soir même et pendant tout le temps qu’il est resté à Grenoble, a envoyé plusieurs personnes au général Marchand pour l’engager à venir le joindre, propositions qui furent constamment rejetées.  Bonaparte a même fait appeler Mme Marchand pour l’engager à faire revenir son mari ; mais le général s’est retiré à  la campagne à quelques lieues de Grenoble. 

PRETET.- Quels ordres vous avait donnés Bonaparte à Castellane, et n’étiez-vous pas chargé de quelque mission pour le général Marchand ? 

EMERY.- Bonaparte m’a dit : « Va t’en à Grenoble, tu diras que j’arrive », et il ne m’a chargé d’aucune mission, ni pour le général Marchand, ni pour aucune personne. 

PRETET.- Est-ce que votre famille a quelques relations avec celle du général Marchand ? 

EMERY.- Non. 

PRETET.- Avez-vous annoncé à Grenoble l’arrivée de Bonaparte, ainsi qu’il vous en avait chargé ? 

EMERY.- La nouvelle était connue avant mon arrivée, et je n’ai vu que quelques anciens camarades qui m’on dit qu’on était à sa poursuite. 

PRETET.- Avez-vous vu à Grenoble, dans la journée du 5 mars 1815, le général Mouton-Duvernet ? 

EMERY.-  Je ne l’ai vu qu’à Laffrey et à Lyon où je suis venu le rejoindre Bonaparte

PRETET.- Quelle opinion avaient les personnes que vous avez vues à Grenoble, sur la conduite que pourrait tenir le général Marchand quand Bonaparte se présenterait devant la place ? 

EMERY.- Le général Marchand passait pour un partisan du Roi et on croyait qu’il se défendrait certainement s’il était secondé par les troupes ; en ce moment encore, le général Marchand passe dans son département pour un bon royaliste. 

(Document extrait de l’ouvrage d’Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911) .

————–

A noter que le général Marchand (1765-1851) dont il est question plus haut est celui qui essaya de résister à Napoléon dans la place de Grenoble après le débarquement de l’île d’Elbe. Marchand évacua finalement la place le 7 mars 1815. Il sera accusé par le pouvoir royal, lors de la seconde Restauration, d’avoir livré la cité grenobloise à Napoléon. Cet officier sera traduit devant un conseil de guerre à Besançon en juin 1816 puis finalement acquitté. Sur le sieur Emery, personnage fort intéressant, il faut lire le petit ouvrage d’Albert Espitalier et intitulé : « Deux artisans du Retour de l’île d’Elbe. Le chirurgien Emery et le gantier Dumoulin » (Grenoble, B. Arthaud,1934).  Enfin la sépulture d’Emery a été restaurée en 2011 sous les auspices de l’Académie Napoléon, dirigée par Ronald Zins. Une cérémonie a eu lieu le 16 avril de cette même année au cimetière de Grand-Lemps (Isère) où repose le chirurgien bonapartiste. 

C.B. 

 

 

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( 4 avril, 2019 )

Le major Dauger à Antibes en mars 1815.

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On sait que les grenadiers envoyés par Napoléon à Antibes furent retenus prisonniers; mais on ignore ordinairement le rôle que joua dans cette aventure le major Dauger. Jean-Léopold-Honoré Dauger, né à Châteaudun en 1768, avait servi dans les colonies et il était devenu de grade en grade capitaine au régiment de Pondichéry 1798, lorsqu’il regagna la France en 1802. Chef de bataillon en 1807 et major depuis 1812, il s’était signalé par sa bravoure à Friedland, à Essling et au siège de Danzig. Le 1er  août 1815 il fut atteint paf l’ordonnance sur les retraite. ,Il était major du 87ème à Antibes et commandait le régi ment en l’absence du colonel lorsqu’eut lieu le débarquement de Napoléon ; comme on le verra dans sa relation, il fit arrêter le capitaine Bertrand qui précédait les grenadier;) et il encouragea le colonel Cunéo d’Ornano, commandant d’armes, à la résistance. Aussi lé gouverneur d’Antibes (absent dans la journée du 1er mars 1815), le maréchal de camp baron Corsin. reconnaît-il que Dauger montra, en cette circonstance, « une fermeté et une prudence exemplaires » et le maire et les adjointe de la ville attestent qu’il repoussa avec indignation le premier émissaire de Bonaparte, qu’il tint une « conduite brillante » et que, durant les Cent Jours, son attachement au roi lui « causa une foule de désagréments ». Quoi qu’il en soit, Dauger a,  dans la pièce suivante, relaté d’une façon assez vive et intéressante ce qu’il fit le 1er mars.

Arthur CHUQUET.

 

Rapport de ce qui s’est passé à Antibes le 1er mars 1815.

Le 1er mars, vers midi et demi, un militaire portant l’uniforme de voltigeur (et que j’ai su depuis se nommer Bertrand) se présenta chez moi. Je commandais alors le régiment en l’absence du colonel. Voyant cet inconnu très ému, mouillé de sueur et couvert de poussière, je lui dis: « Monsieur, qu’avez-vous? » Il me répondit : « Monsieur le major, je voudrais vous parler en particulier ». Ne sachant ce qu’il avait à me dire, je priai les personnes qui étaient alors chez moi de passer dans une autre pièce. Aussitôt l’inconnu s’approche de moi et me dit : « Monsieur le major, je viens vous offrir votre fortune.» Une telle proposition, faite par un homme que je n’avais jamais vu, m’étonna, et je lui dis vivement: « Qui êtes-vous? Monsieur, que voulez-vous ? Et d’où venez-vous ? » Ces questions l’interdirent et, voyant qu’il ne pouvait y répondre, je lai dis de s’expliquer clairement. 11 me répondit : « Je suis officier dans la Garde impériale ». Sans lui donner le temps d’achever : « Je ne connais, lui dis-je, que la Garde royale ». — « L’Empereur est ici près, reprit-il, et si vous voulez, votre fortune est faite ». Il me présenta alors six proclamations en me disant : « Faites-les connaître’ en les faisant publier et vous pourrez prétendre à tout ». Je jetai les yeux sur la première qui se présenta. Mais voyant que ces infâmes proclamations tendaient à détrôner le roi, à détruire l’auguste maison des Bourbons et à jeter la France dans tous les maux de la guerre civile, je lui dis : « Monsieur, comment, sans me connaître,  venez-vous me faire de pareilles propositions ? Je suis sans fortune, mais toujours imbu des bons principes et ne m’écartant jamais du sentier de l’honneur. Je ne connais que mon serment ; j’ai juré fidélité à mon roi, et je le servirai jusqu’à la mort. Je vous constitue mon prisonnier. » A ces mots, il tombe dans un fauteuil en s’écriant : « Je suis perdu ». J’appelai mon planton et, devant cet officier, je lui donnai cette consigne : « Vous vous opposerez à ce qu’il ne soit fait aucune insulte à cet officier ; mais je vous ordonne de faire feu sur lui, s’il cherche à se sauver. » Après avoir pris les premières mesures, je fis prier M. le colonel Cunéo d’Ornano, commandant de la place, d’avoir la complaisance de passer chez moi pour prendre communication de pièces de la plus

grande importance. Il se rendit à mon invitation et s’en retourna chez lui sans rien décider. Je fis alors prier M. le maire de passer chez moi pour prendre connaissance de ces mêmes pièces. M. le maire vint de suite, accompagné de M. Olivier, adjoint. Je leur remis les six proclamations, et après qu’ils en eurent pris connaissance, je demandai au maire s’il pouvait me répondre de l’esprit des habitants, 11 me demanda aussi si je pouvais répondre de ma troupe. Je lui en donnai l’assurance. Les troupes étant à l’exercice hors de la ville, je donnai l’ordre de les faire rentrer de suite et de faire garnir les armes de pierres à feu. J’obtins ensuite du commandant de la place que les ponts-levis fussent levés ; je fis doubler les postes, garnir de troupes les remparts, et les quatre compagnies d’élite furent placées en ordre de bataille sur la place où j’avais placé le drapeau. A 6 heures du soir, un officier vint sommer les autorités civiles et militaires de se rendre près de son général. Je demandai à cet officier le nom de son général, mais il ne voulut pas me le dire. Je le fis arrêter et conduire en prison ; il en fut de même d’un chirurgien déguisé qui appartenait au parti qui venait de débarquer. A 11 heures du soir nous reçûmes une dépêche envoyée, nous disait-on, par le général en chef. Il fut décidé qu’on garderait la dépêche sans la décacheter et par conséquent sans réponse, mais qu’on l’enverrait de suite à M. le maréchal prince d’Essling [Maréchal Masséna], gouverneur de la division.

M. le maréchal de camp Corsin qui était absent, arriva le 2 mars vers 2 heures du matin et donna de suite les ordres qu’il jugea convenables, Je puis assurer et je jure sur l’honneur que dans cette circonstance, les officiers, sous-officiers et soldats du 87ème régiment ont parfaitement bien rempli leurs devoirs et montré le plus grand dévouement à Sa Majesté Louis XVIII et à son auguste famille. Sur le rapport qui en fut fait à Sa Majesté, elle rendit une ordonnance en date du 15 mars, portant que la garnison d’Antibes avait bien mérité du Roi et de la patrie, et qu’il lui serait décerné des récompenses nationales. Le 87ème  régiment a été le dernier qui ait arboré le drapeau tricolore ; ce qui eut lieu le 12 avril, quarante «deux jours après cette malheureuse affaire, en vertu de l’ordre du maréchal Masséna. Le drapeau donné par le roi fut soigneusement conservé par le major qui l’emporta avec lui au dépôt du corps alors à Aix, et le renvoya au régiment lorsqu’il apprit l’heureux retour de Sa Majesté dans sa capitale.

Le Major du 87ème régirnent,

Chevalier DAUGER

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première série [seule série parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911, pp.11-15).

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( 24 mars, 2019 )

En suivant le parcours du major Le Roy…

8 MARS 2018

En mars 2018  sont parus chez OMNIBUS les « Souvenirs » du major LE ROY.  Ce témoignage, qui peut figurer parmi les meilleurs publiés sur l’Epopée, entraîne le lecteur depuis les dernières années de l’Ancien Régime jusqu’ aux ultimes feux de l’Empire. Voici une choronlogie qui permet de resituer son auteur.

7 septembre 1767. Naissance de Claude-François-Magdeleine LE ROY, à Talmay (Côte-d’Or)

21 mars 1781. Part pour Paris et y arrive le 15 avril.

16 mai 1781. Embarque sur le navire le « Triomphant » comme « volontaire d’honneur ».

22 mai 1782. Fait partie de l’équipage du bâtiment « Le Guerrier ».

15 avril 1783. Retour en France.

26 janvier 1785. Soldat au Bataillon auxiliaire des Colonies.

20 décembre 1785. Le Roy est expédié à la Martinique.

1787/1789. Détaché à l’île Sainte-Lucie puis de retour à la Martinique. Nommé le 7 juillet 1787 caporal au 3ème Bataillon (sans autre précision).

Mai 1790. Le Roy rentre en France.

Hiver 1790/1791. Major à la Garde nationale du canton de Talmay.

22 mars 1792. Selon ses états de service, c’est à cette date que Le Roy s’engage comme soldat au 9ème Bataillon de Seine-et-Oise. Dans son récit, l’auteur indique que c’est plus tard, en septembre de la même année, qu’il intègre ce bataillon avec le grade de sergent-major. La date du 16 septembre 1792 est notée dans ses états de service comme étant celle de sa nomination à ce même grade.

2 septembre 1796. Sous-lieutenant au 9ème bataillon de Seine-et-Oise, devenu, en mai précédent, le  108ème régiment d’infanterie.

20 juillet 1803. Lieutenant au 108ème régiment d’infanterie.

21 janvier 1805. Capitaine au 108ème régiment d’infanterie.

5 novembre 1804. Légionnaire au 108ème régiment d’infanterie.

Le Roy participe aux campagnes de 1805 (à Austerlitz, l’auteur est cité à l’ordre du jour pour une action d’éclat), de 1806 (présent à Auerstaedt) et de 1807. Fait prisonnier lors de la bataille d’Eylau (le 8 février 1807), il est expédié en Russie et ne sera libéré qu’en septembre de la même année. 

22 juin 1811. Nommé chef de bataillon et rejoint le 85ème régiment d’infanterie de ligne.

22 juin 1812. Nommé chef de bataillon du 85ème régiment d’infanterie, il participe à la campagne de Russie.

10 août 1812. Major à la suite du 85ème régiment d’infanterie.

8 octobre 1812. Major titulaire dans ce même régiment.

1er janvier 1813. A l’issue de la campagne de Russie, Le Roy arrive à Berlin.

14 mars 1813. Commandant du 34ème régiment provisoire. Participe à la campagne de Saxe.

13 juillet 1813. Officier de la Légion d’honneur.

Début 1814.Le Roy est nommé colonel du 1er régiment des Gardes nationales de la Moselle

19 avril 1851. Mort de Claude Le Roy à Talmay (Côte-d’Or).

———————

Principaux événements importants de l’époque.

 Louis XV règne depuis 1715.

10 mai 1774. Mort de Louis XV et avènement de Louis XVI.

3 septembre 1783. Signature du Traité de Paris mettant un terme à fin de la guerre d’Indépendance américaine.

20 juin 1789. Serment du Jeu de Paume.

14 juillet 1789. Prise de la Bastille.

19 juin 1790. Suppression de la noblesse.

14 juillet 1790. Fête de la Fédération à Paris.

22 octobre 1790. Adoption du drapeau tricolore.

20 et 21 juin 1791. Fuite puis arrestation de Louis XVI

21 septembre 1792. Abolition de la royauté et proclamation de la République.

21 janvier 1793. Exécution de Louis XVI.

16 octobre 1793. Exécution de Marie-Antoinette.

5 avril 1794. Condamnation et exécution de Danton.

28 juillet 1794. Exécution de Robespierre.

27 juin 1795. Débarquement d’une armée de 4000 émigrés à  Quiberon.

5 octobre 1795. L’armée républicaine réprime durement l’insurrection royaliste.

1er novembre 1795. Début du directoire.

4 septembre 1797. Coup de force du Directoire. Barras, aidé par le général Bonaparte, prend le pouvoir.

1er août 1798. Destruction de la flotte française par l’amiral Nelson à Aboukir ;

9 novembre 1799. Coup d’état du 18 brumaire, organisé par Bonaparte.

23 novembre 1799. Bonaparte, Sieyès et Ducos sont nommés consuls.

25 décembre 1800. Attentat de la rue Saint-Nicaise vissant Bonaparte.

9 février 1801. Paix de Lunéville entre la France et l’Autriche.

25 mars 1802. Paix d’Amiens entre la France et l’Angleterre.

16 mai 1803. Cession de la Louisiane aux États-Unis.

18 mai 1804. L’Empire est institué.

2 décembre 1804. Sacre de Napoléon.

21 octobre 1805. Défaite navale française à Trafalgar.

2 décembre 1805. Bataille d’Austerlitz.

14 octobre 1806. Bataille d’Iéna.

21 novembre 1806. Mise en place du Blocus continental 

8 février 1807. Bataille d’Eylau.

14 juin 1807. Bataille de Friedland.

7/9 juillet 1807. Traité de Tilsit entre la France et la Russie.

13 novembre 1807. Entrée des troupes françaises en Espagne. Début de la campagne d’Espagne.

23 mai 1808. Déclenchement de l’insurrection espagnole.

10 avril 1809. Début de la campagne d’Autriche.

22 avril 1809. Bataille d’Eckmühl.

21/22 avril 1809. Bataille d’Essling.

5/6 juillet 1809. Bataille de Wagram.

12 juillet 1809. Bataille de Znaïm.

14 octobre 1809. Traité de Schönbrunn. Fin de la campagne d’Autriche.

2 avril 1810. Mariage religieux de Napoléon de Marie-Louise d’Autriche.

20 mars 1811. Naissance du Roi de Rome, fils de Napoléon.

24 juin 1812. La Grande-Armée franchit le Niémen. Début de la campagne de Russie.

17 août 1812. Bataille de Smolensk.

7 septembre 1812. Bataille de La Moskowa (Borodino)

14 septembre 1812. La Grande-Armée arrive à Moscou.

25/29 novembre 1812. Passage de la Bérézina.

Janvier/octobre 1813. Campagne de Saxe.

2 mai 1813. Bataille de Lützen

20/21 mai 1813. Bataille de Bautzen.

27 août 1813. Bataille de Dresde.

18 octobre 1813. Bataille de Leipzig.

Janvier /mars 1814. Campagne de France.

10 février 1814. Bataille de Champaubert.

11 février 1814. Bataille de Montmirail.

18 février 1814. Bataille de Montereau.

30 mars 1814. Bataille de Paris. La capitale tombe le lendemain.

6 avril 1814. Napoléon abdique.

4 mai 1814. Napoléon découvre son nouveau royaume : l’île d’Elbe.

3 mai 1814. Entrée de Louis XVIII à Paris. Début de la Première Restauration.

1er mars 1815. Napoléon débarque à Golfe-Juan.

20 mars 1815. L’Empereur arrive à Paris.

16 juin 1815. Bataille des Quatre-Bras et de Ligny.

18 juin 1815. Bataille de Mont-Saint-Jean, dite « de Waterloo ».

22 juin 1815. Abdication de l’Empereur.

8 juillet 1815. Louis XVIII entre à Paris. Début de la Seconde Restauration.

16 octobre 1815. Napoléon débarque à l’île de Sainte-Hélène.

LE ROY-Portait-Mairie Talmay

 Tableau représentant le major Le Roy (Mairie de Talmay, Côte-d’Or)

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( 1 mars, 2019 )

Napoléon au Golfe-Juan (1er mars 1815). Deux lettres d’Honoré V, prince de Monaco.

Napoléon au Golfe-Juan (1er mars 1815). Deux lettres d’Honoré V, prince de Monaco. dans TEMOIGNAGES golfejuan

Qui ne sait que, lorsque Napoléon débarqua au golfe-Juan, Cambronne, envoyé en avant-garde à Cannes, arrêta le duc de Valentinois (plus tard prince de Monaco sous le nom d’Honoré V [né en 1778, il est couronné en 1819 et règne jusqu’à sa mort, survenue le 2 octobre 1841), qui se rendait dans sa principauté, et l’envoya au bivouac de Napoléon ?

Voici sur cet épisode :

1°, le  récit inédit du Prince ; 2°, une spirituelle et piquante réponse qu’il fit à un article fantaisiste qu’Alexandre Dumas père avait publié dans le « Voleur » du 30 juin 1841. Il est inutile de commenter ces deux documents ; nos lecteurs sauront en apprécier la valeur.

Arthur CHUQUET (« Feuilles d’Histoire », 1er mai 1913).

I.

Lettre du prince Monaco au maréchal Soult, duc de Dalmatie, ministre de la Guerre.

Monsieur le Maréchal,

J’ai l’honneur d’annoncer à Votre Excellence qu’en arrivant le jeudi premier mars [1815] à Cannes, vers les cinq heures du soir, j’ai été arrêté par un général qui est venu au-devant de moi sur la route, m’a prié de descendre, ayant, disait-il, quelques ordres à me communiquer. Lorsque j’ai été descendu, il m’a montré a cocarde tricolore en me disant : « Vous voyez que nous sommes ennemis, mais ne craignez rien, il ne vous sera fait aucune injure. » Je me suis trouvé dans le même moment  entouré par un détachement de chasseurs de la Vieille Garde. Deux gendarmes qui m’escortaient en raison du passage de l’Estérel, ont été faits prisonniers comme moi. J’ai appris alors qu’un débarquement s’était opéré à une lieue environ de Cannes dans un petit golfe. Sept bâtiments, m’a-t-on dit, ont amené des troupes venues de l’île d’Elbe qui sont descendues vers trois heures après-midi.

Le général avait envoyé une estafette à l’état-major pour savoir ce qu’il fallait faire de moi. L’estafette ne revenant point, il m’a dit d’envoyer un de mes courriers chercher la réponse. J’ignore le contenu des ordres des ordres qu’a reçus le général, mais il m’a fait conduite à une auberge où je suis resté, gardé par un caporal dans ma chambre et un poste à ma porte.

Vers deux heures du martin, j’ai reçu de Napoléon l’ordre de me rendre en av avant du village pour l’attendre. Conduit par mon caporal, je suis arrivé à lap lace désignée où on avait allumé un feu. Au milieu d’un cercle de troupes, j’ai trouvé Napoléon qui m’a fait quelques questions insignifiantes et m’a dit que je pourrais continuer ma route après le passage des colonnes. Je me suis retiré à mon auberge avec mon caporal qui a continué à me garder jusqu’au départ des troupes, qui ont pris le chemin de Grasse dans les montagnes. On avait commandé 3.000 rations, mais on n’en a employé que [la] moitié environ. Des mulets ont été mis en réquisition pour les bagages. Point de cavalerie, mais une soixantaine de Polonais déterminés. Quelques pièces d’artillerie. J’ai eu des détails sur le débarquement, mais ils se contrarient : les uns m’ont dit que les vaisseaux étaient français, les autres que non. Il m’a semblé qu’à mon passage un bâtiment croisait devant les îles Sainte-Marguerite et attendait quelque nouvelle. Votre Excellence en sait sans doute beaucoup plus long que moi maintenant ; mais mon devoir m’ordonne de lui rendre compte du peu que j’ai appris, et comme je crains que le courrier ne se trouve intercepté, je prie Monsieur le gouverneur du comté de Nice de faire arriver ma lettre par un courrier du roi de Sardaigne.

Je vais m’occupez maintenant de tout ce qui peu  regarder lap lace Monaco, et j’aurai l’honneur, sous peu de jours, de faire un rapport à Votre Excellence. Je ne lui parle pas d’Antibes où j’ai passé hier après-midi. On y a fait prisonniers quelques hommes de la Garde, envoyé avec des proclamations portant que Napoléon allait remonter sur son trône. Il paraît que lui-même est venu de ce côté et n’a retourné vers Cannes qu’après avoir échoué à Antibes.

L’esprit de la Provence est entièrement prononcé pour le Roi. Beaucoup de questions ont été faites pour connaître l’esprit public : tous ont répondu comme le maire de Cannes qui a dit : « J’ai servi fidèlement Napoléon, il a abdiqué, je me dois tout entier au Roi, je lui serai fidèle ; tous les habitants pensent comme moi. » Le général qui l’interrogeait lui a dit : « Vous êtes un brave homme. » Trois ou quatre chasseurs de la Garde ont quitté leur chef à Cannes même m’a-t-on dit. En général ils sont trompés sur la manière dont le roi traite les troupes et surtout la Veille Garde. Il ne sera pas difficile de les ramener. Si on avait eu des troupes ou des armes à Cannes, le débarquement n’aurait eu aucun résultat ; le peuple était fort animé, et, sans la crainte de faire brûler la ville, il y aurait eu du sang répandu. Je dois observer à Votre Excellence qu’au moment où l’avant-garde est arrivée à Cannes, quelques habitants se sont échappés dans les montagnes pour porter la nouvelle. On m’a dit que les gendarmes avaient été sur-le-champ prévenir le préfet. On a commis la faute de ne pas envoyer sur la grande route de l’Estérel  pour prévenir du débarquement ; mais comme il ne se passe pas ordinairement beaucoup se voyageurs français sur cette route, on aura négligé cette précaution, croyant mieux d’envoyer prévenir promptement les autorités locales. S’il avait été possible de le prendre, on m’aurait épargné un grand désagrément et une inquiétude fort vive.

Ma lettre est écrite fort à la hâte, monsieur le Maréchal ; je vous prie de ne vous attacher qu’aux détails ; je me trouverai trop heureux s’ils peuvent vous être de quelque utilité.

Recevez, monsieur le Maréchal, l’assurance du respect avec lequel je suis votre serviteur.

Le duc de VALENTINOIS, prince de MONACO.

II.

Lettre du prince de Monaco à Alexandre Dumas.

8 juillet 1841.

Qu’un voyageur, homme d’esprit d’ailleurs, renouvelle des plaisanteries quelque peu usées sur la petitesse d’un pays ; qu’il laisse courir son imagination à la recherche d’une contredanse ; faute de mieux, que même il y joigne des personnalités d’une convenance plus ou moins hasardée, son article, comme tant d’autres, passera inaperçu.

Mais là s’arrêtent les limites du genre, et d’une histoire il n’est permis à personne de faire un conte.

Or, j’aperçois dans le « Voleur » du 30 juin un gros titre en majuscules.

LE PRINCE DE MONACO

Et en petites lettres : dont chacun sait l’histoire. A coup sûr, si quelqu’un le sait, ce n’est pas son historien.

D’abord, l’histoire ne s’est jamais mêlée de mes affaires. Je n’ai point été forcé de prendre une petite place à la cour de l’Empereur, parce que jamais il n’a appartenu à personne de faire violence à ma volonté. Je servais la France dès 1799. Aide-de-camp du prince Murat, je suis devenu, sur ma demande, premier écuyer de l’impératrice Joséphine et n’ai cessé de l’être que le jour où elle m’a rendu mon serment. L’estime de l’armée d’alors me rend peu sensible aux légèretés des journalistes ou des auteurs d’aujourd’hui.

Cela posé, Monsieur, j’ai un devoir à remplir, devoir pénible ; mais les paroles que vous prêtez à l’Empereur ainsi qu’à moi, le rendent impérieux : imaginer une conversation aussi puérile, aussi triviale, dans un moment aussi grave c’est commettre une faute de lèse-bon goût autant qu’altérer la vérité.

Les actions répondent aux paroles. Je ne me suis nullement frotté les yeux. On ne m’a point répété à satiété : bonjour, Monaco, parce qu’alors on n’avait ni un pareil ton, ni se semblables manières. A coup sûr, cette charge sur l’Empereur ne ressemble guère à son portrait. Or, vous savez sans doute qu’en fait de spéculation, la plus mauvaise de toutes est celle que l’on risque sur la vérité. L’Empereur ne m’a nullement offert de le suivre ; je ne lui ai pas répondu que j’attendrais ses ordres. Quant aux canons, il n’y en avait pas plus que d’artilleurs [ici, la mémoire du prince le trompe ; il disait en 1815 qu’il y avait « quelques pièces d’artillerie »].

L’officier français ne donne pas de coups de canne, le soldat n’en reçoit pas, et les princes de Monaco n’ont jamais fait pendre personne. Vous conviendrez, Monsieur, que votre imagination a trop de fécondité. J’étais loin de m’en plaindre en lisant vos romans, mais l’Histoire veut du vrai.

Recevez, Monsieur, l’assurance de ma très parfaite considération.

Prince de MONACO, duc de VALENTINOIS.

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( 1 mars, 2019 )

A Golfe-Juan, en mars 1815…

Golfe 1er mars 1815Ce récit a été rédigé par le maire de Cannes et publié en 1887 dans la « Revue Rétrospective », sous le titre : « Le débarquement de Napoléon à Cannes (mars 1815) ».

Le 2 mars mil huit cent quinze, à dix heures du matin. Nous, François-Auguste Poulle, maire de cette ville de Cannes, disons que, hier, à trois heures après-midi, étant à la promenade, Antoine Guigues, sergent de ville, accourut tout effrayé me dire qu’un général était arrivé à la tête d’environ cinquante hommes, et m’appelait promptement à la commune. Je me hâtai de m’y rendre. Y étant arrivé, je trouvai un individu avec mes adjoints et secrétaire, que je crus être un officier habillé en bourgeois, qui me demanda un passeport pour Marseille. Je l’invitai à me dire s’il en avait un et d’où il venait : « Je n’en ai point, répondit-il, et je viens de l’île d’Elbe. » Lui ayant dit que ne pouvais pas le satisfaire, il fit l’étonné, et je vis entrer le général qui me fit aussi la demande d’un passe-port pour l’individu et pour Toulon : « Il en faut donc deux, répondis-je, un pour Toulon et un pour Marseille ? -Non, répondit-il, il le faut pour Toulon, et il le faut. » 

Je feignis de faire chercher le percepteur des contributions, qui, seul, est autorisé à tenir ce papier de passe-port ; le général en prit de l’humeur et sortit, me laissant seul avec l’individu, qui parlait très peu. Revenu quelques moments après, il ne parla plus de passe-port, mais il m’ordonna de me rendre au Golfe Juan pour recevoir les ordres du commandant- j’appris que M. Vidal, un de mes adjoints, à qui le général avait donné le même ordre, avec menace de l’y faire accompagner, s’y était refusé. Je lui répondis que je ne le pouvais, ni ne devais sortir de ma commune : «Vous me donnerez donc votre refus par écrit ?-Oui, Monsieur, » lui répondis-je ; et j’écrivis mon refus. Il le prit et fut conduire sa troupe au-devant de l’auberge du sieur Pinchinat. Étant revenu après, il demanda le brigadier de gendarmerie. Celui-ci était avec moi, et je le lui présentai ; il lui un ordre par écrit d’aller, de suite, au Golfe, présenter à l’Empereur son cheval et ceux de sa brigade, qui seraient bien payés ; il reçut l’ordre, mais il n’obéit pas. 

Le général me demanda un entretien particulier. Mes adjoints, secrétaire et autres, sortirent du bureau, nous restâmes avec l’individu. Le général me dit : « -Votre réputation nous est connue ; il faut nous dire avec toute franchise comment vos administrés ont pris l’arrivée du Roi.- Ils en ont marqué, ai-je dit, une joie bien vive et je crois qu’ils lui sont bien attachés.- Et vous, a-t-il continué, tenez-vous pour l’Empereur ou pour le Roi ?- Je vous dis, avec toute le franchise qui doit caractériser l’homme, ai-je répondu, que j’avais juré fidélité et obéissance à l’Empereur, et j’aurais donné ma vie pour lui. J’ai fait le même serment au Roi ; je ne saurais être parjure. » – A cette réponse, il mit sa main sur mon épaule droite, en disant : « Je vous estime. »-Il sortit avec l’individu. 

 Sur environ les sept heures et demie, il revint faire une autre réquisition pour 3,000 rations de pain et autant de viande, prêtes à distribuer à minuit précis, dont il exigea aussi récépissé. Je fis de suite appeler les bouchers et les boulangers. Je leur intimai l’ordre de se pourvoir. Les bouchers dirent que des marchands Piémontais étaient arrivés avec des bœufs, qu’il m’en faudrait trois pour les fournitures. Je leur ordonnai d’en faire le marché et des les égorger de suite, ce qui fut exécuté. J’intimai le même ordre aux boulangers ; je nommai douze commissaires pour faire prendre tout le pain. Messieurs les adjoints marchaient avec eux ; à onze heures, il y eut dix-sept cents rations dans le magasin que j’avais assigné. Pour avoir le restant, les commissaires, s’étant divisé les quartiers, se portèrent chez les habitants, qui se prêtèrent de la meilleure grâce, et, à une heure après minuit, les rations furent à peu près complétées. Dans l’intervalle, et vers les huit heures et demie, un officier vint me présenter une proclamation signée : Napoléon, et pour mandement pour l’Empereur, signé : Bertrand, avec ordre de lui donner publicité. 

Les appartements de la commune étaient remplis, depuis longtemps, de partie de MM. Les Conseillers municipaux, bourgeois et gens de tout état, et là, lut qui voulait. Les esprits n’étaient pas tranquilles ; je tâchai de les rassurer, en leur répétant de temps en temps : « Soyez tranquilles, il ne nous faut ni force ni courage, mais seulement de la prudence : reposez-vous sur moi et nous sortirons de ce pas.»-J’en éprouvai la plus vive satisfaction. La lecture, faite par qui voulait, ne fit pas la moindre sensation. Vers les deux heures, on vint annoncer l’arrivée de Bonaparte, qui établit son bivouac sur les sables hors de la ville, près de Notre-Dame, où il fit allumer un grand feu qui fut entouré de troupe et de beaucoup de gens de la ville. Il ne parle à personne, excepté à Monseigneur le Prince de Monaco qui, étant arrivé à Cannes vers les cinq heures de la veille, le général lui avait donné un piquet et un caporal dans ses appartements, fut appelé par Napoléon, qui le garda jusque vers les quatre heures. La conversation ne fut pas entendue. Je n’avais jamais quitté ma place et je ne la quittais pas. Je transmettais mes ordres, que les adjoints et les commissaires faisaient exécuter. Il me fut demandé plusieurs conducteurs, charrettes et chevaux, tout fut fourni et toute la troupe défila vers Grasse ; et, à cinq heures et demi, Cannes eut le bonheur de se voir entièrement délivrée, et les habitants qui, de frayeur, ne s’étaient pas couchés, sont restés quelques moments étonnés de cette apparition, et sont très contents du départ. 

Cependant, quelques soldats étaient restés ; ils faisaient sortir du magasin les pains qui n’avaient pas été distribués et les mettaient en vente. J’en fus prévenu ; je m’y portai de suite, je fis rentrer le pain. Je trouvai douze cents septante trois [1273] rations distribuées, au lieu de trois mille demandées, et, ayant fait fermer le magasin, je me suis retiré sans avoir obtenu du commissaire des guerres le paiement qu’il avait solennellement promis. Je me propose de faire rendre aux boulangers les pains de leurs fabrications, aux habitants pauvres ceux qu’ils ont donnés, dont j’avais fait prendre les noms, et de faire distribuer, aux pauvres de la commune, le pain de la classe qui peut se passer de restitution.

 Quant aux bouchers, la viande donnée sera pour leur compte, et, pour celle distribuée, je prendrai les ordres de l’autorité. 

Rentré chez moi, aujourd’hui, à six heures du matin, je pensais me reposer, lorsque Monseigneur le Prince de Monaco m’a fait l’honneur d’arriver ; il m’a demandé le certificat que j’ai fait tel que suit : « Je, soussigné, maire de cette commune de Cannes, troisième arrondissement de Grasse, certifie que Monseigneur le Prince héréditaire de Monaco, se rendant à Monaco, a été arrêté, hier, à Cannes, par le premier poste des troupes de l’île d’Elbe ; qu’il n’a cessé d’avoir auprès de lui, un poste, un caporal dans son appartement et que, sur les deux heures du matin, il a été forcé de se rendre près le commandant des dites troupes. En foi de quoi j’ai fait le présent certificat pour servir ce que de besoin.

A Cannes, ce deux mars, mil huit cent quinze. 

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( 1 mars, 2019 )

La gratification de l’armée, après le débarquement de Napoléon à Golfe-Juan…

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Pour résister à l’Usurpateur qui vient de débarquer sur les côtes de France, et regagner l’affection des troupes, on les passa en revue, on leur donna une gratification, et le ministre de la Guerre écrivait au général en chef comte Maison, gouverneur de la 1ère Division militaire.

Arthur CHUQUET.

Général, j’ai l’honneur de vous informer que le Roi, désirant donner aux troupes qui sont sous votre commandement une preuve de la bienveillance particulière qu’il leur apporte, Sa Majesté m’a chargé de faire payer la gratification de cinq francs par soldat et demi-mois de solde aux sous-officiers et officiers (qu’elle a accordée aux troupes qui ont été passées en revue le 9 de ce mois) aux autres corps qui se trouvent réunis sous votre commandement et à toutes les troupes qui se rendront dans cette division. Cette gratification sera accordée sur les fonds de la solde, sur des états nominatifs pour les officiers et d’effectifs pour les sous-officiers et soldats, certifiés par les conseils d’administration, visés et arrêtés par les inspecteurs et sous-inspecteurs aux revues. Je donne en conséquence des ordres à M. l’Inspecteur aux revues de la 1ère division afin qu’il prenne à ce sujet toutes les mesures qui pourront être nécessaires.

Veuillez bien, je vous prie, général, faire connaître aux troupes que vous commandez, cette nouvelle marque de leur intérêt que Sa Majesté prend à leur bien-être et leur prescrire de faire former les états qui devront servir au paiement de la gratification dont il s’agit.

————–

A noter. En l’absence de date sur ce document, le Ministre de la Guerre peut être soit le maréchal Soult (ministre du 3 décembre 1814 au 11 mars 1815), soit le général Clarke (ministre du 11 mars 1815 au 20 mars 1815).

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( 15 février, 2019 )

Le suicide de Berthier (2ème partie).

 06515184.jpgVoici la suite de ce texte très intéressant dû à l’historien Arthur Chuquet.

Napoléon n’avait pas de rancune contre Berthier. Le frère du maréchal, César Berthier, l’assurait dans ses lettres que, s’il rentrait, il n’aurait rien à craindre. Il reviendra », disait Napoléon à Rapp avec un malin sourire, je lui pardonne tout, à condition qu’il revêtira son habit de garde du corps pour paraître devant moi, « et, dans ses conversations avec Mollien, l’Empereur répétait, sans accompagner ses regrets de plaintes ni de reproches, qu’il aurait besoin d’un Berthier, que le prince de Wagram était le plus intelligent et le plus habile des majors généraux, celui qui saisissait mieux que tout autre ses pensées et ses plans, qui savait les transmettre et les rédiger sous une forme claire et facile à comprendre. Pourtant, dans le secret de son coeur, Napoléon se doutait que Berthier ne le servirait plus. « Il m’a trahi ; disait-il à Sainte-Hélène, parce que c’était un homme de Versailles. » Il mit les biens de Berthier, le 26 mars, sous séquestre et il la raya, le 10 avril, de la liste des maréchaux. Mais, si Berthier était rentré en France, Napoléon aurait sûrement levé le séquestre, et c’est pourquoi le prince de Wagram avait sollicité du roi de Bavière la permission de partir.

 Le roi de Bavière et le ministre Montgelas n’osèrent pas lui donner de passeport sans avoir consulté les alliés, et l’envoyé bavarois à Vienne, le comte de Rechberg, prit l’avis de Metternich. Le chancelier  refusa le passeport : il croyait que Berthier, une fois en France, serait de nouveau le lieutenant de Napoléon, et, le 15 avril, Montgelas répondait au prince de Wagram : « Les puissances alliées m’ont invité à vous conseiller de ne as vous retirer en France, et je vous prie de rester auprès du duc, votre beau-père, jusqu’à ce que les circonstances nous permettent de retourner dans votre patrie. »

Le gouvernement bavarois exerça dès lors une surveillance occulte sur Berthier. Le 14 avril, sans nul doute après avoir reçu la réponse de Metternich, Montgelas ordonnait au directeur de la police de Bamberg d’employer tous les moyens  « pour observer le prince de Wagram et savoir sous la main tous les mouvements qui auraient rapport au départ ». Berthier sur que ses moindres démarches étaient épiées ; il sut que ses lettres étaient envoyées à Munich ; il se vit  comme étant prisonnier à Bamberg, et il s’attrista, se désespéra. Il écrivit au duc de Feltre et au duc d’Havré qu’il était fatigué, vieilli, chagrin, incapable de toute besogne, quelle qu’elle fût, et qu’il souffrait très vivement de la goutte, « cette maladie que laquelle les affections morales agissent toujours. »

Par deux fois, il avait envoyé sa démission au duc de Feltre : « L’état de sa santé, disait-il, le forçait à la retraite de toutes les fonctions militaires ou civiles. » Le duc de Feltre répondit que Berthier devait remettre personnellement à Louis XVII sa démission de capitaine des gardes, puisque cette charge « venait directement du Roi », et il pria le prince de Wagram de se rendre sans retard à Gand, si sa santé le lui permettait, puisque tous les autres capitaines de la Garde étaient, en ce moment critique, réunis autour du monarque. Louis XVIII lui-même écrivit de sa main au maréchal. Le 22 mai, dans une lettre au Roi, Berthier maintient sa démission.

Un grave incident avait achevé de l’assombrir et de lui faire voir tout en noir. Sa femme avait obtenu du Roi de Bavière, ainsi que ses enfants, la permission de retourner en France. Elle fut arrêtée, le jour même de son départ, le 30 avril, à Stockach, par les autorités wurtembergeoises, et obligée de revenir sur ses pas sous prétexte que son passeport n’était pas signé par le prince de Schwartzenberg.

Déjà, depuis le débarquement de Napoléon [à Golfe-Juan début mars 1815],  Berthier, qui n’avait pas l’âme forte, semblait méconnaissable. Il se lamentait à la cour des Tuileries parce que sa femme était allée en Allemagne chez ses parents, et Castellane jugeait qu’il n’avait pas une tenue convenable et ne montrait pas de caractère. Un autre témoin, Reiset, trouvait qu’il était de tous les gens le plus affecté par les événements, qu’il avait la figure à l’envers, que son état faisait peur. Durant le mois d’avril et le mois de mai, Berthier ne se remit pas, ne se releva pas de cette sorte de découragement et de dépression. Il demeurait accablé, affaissé, absolument démoralisé ; il se renfermait en lui-même ; il ne parlait que pour se plaindre de l’ennui mortel qui le consumait, et les médecins notaient en lui tous les symptômes d’une « hypocondrie mélancolique », le manque d’appétit, une sensation d’amertume dans la bouche. Le 31 mai, le général russe Sacken qui dînait avec lui chez le duc Guillaume de Bavière, le félicitait d’être du petit nombre de ceux qui n’avaient pas trahi le roi légitime ; Berthier ne répondit qu’avec embarras et par des mots entrecoupés.

Le lendemain, 1er juin, à midi et midi, au palais de Bamberg, il tombait d’une fenêtre du troisième étage et se fracassait le crâne.

A suivre…

 

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( 14 février, 2019 )

Louis Lemarchant, chirurgien-major à Waterloo…

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(Image d’illustration)

Louis Lemarchant est né à Saint-Jouan de l’Isle (Côtes d’Armor) le 9 octobre 1780.  A l’âge de vingt-ans il se décide à étudier la médecine, à l’image de son père qui était chirurgien.  Après avoir suivi les cours, à Rennes, de l’Ecole spéciale de Médecine en 1803, il obtient le prix de cette école. Afin de se soustraire à  la conscription, le jeune Lemarchant s’oriente vers la chirurgie militaire. Il se fait admettre comme « chirurgien surnuméraire » au tout nouvel hôpital militaire de  Rennes. 

Après un passage au camp d’Etaples, près de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais) où il occupe les fonctions de chirurgien sous-aide dans les rangs du 6ème régiment d’infanterie. Plus tard, Louis Lemarchant sera présent à Eylau, de 1808 à 1813, il est en Espagne et au Portugal. Il participe à la bataille de Toulouse le 10 avril 1814. Nommé chirurgien-major en 1811, par décret impérial, il prépare son doctorat en médecine durant le Première Restauration, n’étant plus employé à son régiment, durant cette période. Reçu docteur à Strasbourg le 4 novembre 1814, il s’en retourne dans ses foyers à Saint-Jouan de l’Isle. Lors de la campagne de Belgique, en 1815, Lemarchant reprend du service, en étant attaché au grand parc d’artillerie. Après la chute de l’Empire, il se est mis pendant quelque temps en inactivité avant d’être nommé en décembre 1816, chirurgien-major à la Légion de la Seine-Inférieure [Seine-Maritime], en garnison à Calais. En septembre 1817, nous le retrouvons dans les rangs de la Légion de la Seine qui devient en 1820 le 55ème de ligne. Lemarchant achève sa carrière militaire à Strasbourg dans le 1er escadron du train des parcs d’artillerie. Il est admis à la retraite le 20 mai 1835. Sa date de décès reste inconnue.

Louis Lemarchant a laissé des souvenirs jusqu’à présents toujours inédits et qui portent le titre original de « Mémorial historique des Campagnes… » dont le manuscrit se trouve à la Bibliothèque Nationale de Biélorussie, à Minsk. Mais laissons parler l’auteur au travers d’un extrait de son témoignage.

C.B.

Me  trouvant sans emploi et voisin de l’École de Médecine de Strasbourg, ayant en outre toutes mes inscriptions de Paris, je profitai de ces circonstances, en attendant mon licenciement définitif, pour aller soutenir ma thèse à Strasbourg, ce qui eut lieu le 4 novembre 1814.

Janvier 1815. Rentré dans ma famille le 6 de ce mois, après une absence de 11 années consécutives et toujours dans une service actif à l’armée pendant lequel je n’ai pas eu un jour de maladie, quoique exposé à des températures bien opposées, en plus ou en moins, accompagnées de fatigues et de privations des choses les plus nécessaires à l’existence, souvent entretenue par des alimentations bien variées que le besoin faisait trouver bonnes. Demeuré dans ma famille jusqu’au 15 avril [1815], Napoléon débarqué dans les premiers jours de mars au Golfe-Juan avec une partie du bataillon de sa Garde. Il marcha sur Paris entouré des régiments de toutes armes qui allaient le rejoindre avec empressement, avec ou sans leurs chefs. Il entra à  Paris le 20 mars. Louis XVIII l’avait quitté le 19 avec sa famille. Napoléon réorganisait son armée. Je reçus un ordre ministériel de me rendre à Vincennes pour être attaché comme chirurgien-major au grand parc d’artillerie et 8ème escadron du train de cette arme.

Parti de Paris les premiers jours de juin pour Douai et le 10 pour l’armée, j’ai assisté à la bataille de Fleurus (ou de Ligny), le 16 juin, où l’armée prussienne fut battue complètement, puis à Waterloo le 18 juin : l’armée anglo-hollandaise, forte de 115.000 homme fut attaquée à son tour par 65.000 français. Battu toute la journée, la victoire était assurée lorsque la trahison et, d’un autre côté, la désertion de chefs de corps et de généraux contribuèrent à décider une division prussienne à passer dans un intervalle de nos lignes pour se porter sur nos derrières pour s’amuser que nous n’avions point de réserve à leur opposer ; ce que l’ennemi ignorait. Ce mouvement de la part des Prussiens fut la cause de notre perte et c’est à tort que l’on donne la gloire de cette bataille aux anglais, car ils étaient en pleine retraite. Dans Bruxelles même, lorsqu’on apprit la nôtre par les motifs ci-dessus indiqués, événement malheureux que le général Grouchy, avec 20.000 hommes, dans l’inaction devant Namur, pouvait prévenir en appuyant sa gauche à notre droite, au moins par quelques régiments en observation, faute qui lui a été bien reprochée. Profitant de la nuit, on effectua la retraite en ordre jusqu’à Soissons que le maréchal Soult rassembla sur la route les corps en leur faisant sentir, pour l’honneur de l’armée, combien il était important de marcher en ordre. Nous rentrâmes à Paris et prîmes position sur les deux rives de la Seine, la plaine de Montrouge et Vincennes. Je suis parti de cette dernière position avec toute notre artillerie pour passer la Loire. Pris des cantonnements à La Rochefoucauld, Angoulême et Limoges pendant les mois de fin juillet, août et septembre ; une partie d’octobre. Ayant quitté Limoges le 20, avec un parc nombreux d’artillerie pour le conduire à Grenoble, passant par Saint-Léonard, Aubusson (loup affamé), Pont-Gibaud [Pontgibaud, dans le département du Puy-de-Dôme], grande et bonne auberge au pied de la montagne, Clermont, Thiers, Roanne, Lyon, Vienne, Valence, destination où je restai jusqu’au 15 novembre. Je fus remplacé à l’escadron par M. Sauveur.

Parti pour Paris, le 20 novembre 1815, après un très beau dîner donné par les officiers d’artillerie à Saint-Pérez [Saint-Péray, dans l’Ardèche], de l’autre côté du Rhône, en face de Valence, vins renommés. 

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( 10 février, 2019 )

1814-1815, les effectifs de l’Empereur à l’île d’Elbe…

Drapeau ile d'Elbe

AVANT. De la France à l’île d’Elbe.

« Les Alliés avaient d’abord fixé à 400 le nombre de soldats que Napoléon était autorisé à emmener à l’île d’Elbe. Dans la journée du 6 avril [1814], ils lui accordèrent un bataillon d’infanterie de 610 hommes, une compagnie d’artillerie de 120 hommes et 120 chevau-légers polonais, officiers non comptés. Le général Friant, colonel-général des grenadiers à pied, assisté des généraux Petit et Pelet, de la Garde, fut chargé par l’Empereur de l’organisation immédiate de ces divers détachements. Il y procéda aussitôt sans désemparer, Cambronne, souffrant d’une blessure grave, reçue à Craonne, eut le commandement des troupes. Le bataillon d’infanterie eut à sa tête le colonel Malet du 1er voltigeurs ; son adjudant-major fut le lieutenant-colonel Laborde du 2ème régiment de chasseurs à pied. Les six compagnies, formées de volontaires, furent recrutées [pour] moitié dans les grenadiers, [pour] moitié dans les chasseurs de la Vieille Garde. Mais dans la formation nouvelle, les uns et les autres ne furent plus dénommés que « grenadiers ». On s’était arrêté un moment à l’idée de former ce bataillon de 3 compagnies de chasseurs. Elle fut abandonnée. On ne retint pas davantage la formation de la compagnie d’artillerie que l’on remplaça sous le nom de Compagnie des marins. Enfin, l’escadron des chevau-légers ne réunit pas tout-à-fait 90 sabres. Dès sa constitution, cet escadron prit le nom d’Escadron Napoléon…Cette troupe d’élite ainsi formée, prit le nom de Bataillon de l’île d’Elbe. Le 7 avril [1814], l’Empereur la passa en revue, dans la cour du palais de Fontainebleau, ainsi que tout le reste de la Garde… Dans la soirée du 6 avril [1814], l’Empereur avait reçu les officiers de la Garde qui allaient l’accompagner à l’île d’Elbe et s’était longuement entretenu avec chacun d’eux ». »

(Capitaine Jean Lasserre « Le Bataillon de l’île d’Elbe », in Bulletin de la Société Belge d’Études Napoléoniennes, 1994, n°22, p.9).

—————-
APRES. Arrivée sur les côtes de France.

Sur le nombre des troupes qui débarquèrent à Golfe-Juan, H. Houssaye apporte les chiffres suivants : « 607 grenadiers et chasseurs de la Vieille Garde ; 18 chevau-légers polonais ; 21 marins de la Garde ; 43 canonniers ; 400 chasseurs corses et environ 30 officiers sans troupe qui étaient venus à Porto-Ferrajo [Portoferraio] demander du service. Ce total de 1219 officiers et soldats est le chiffre de l’effectif, mais il faut en rabattre. On peut évaluer à une vingtaine les grenadiers et les Polonais qui avaient pris leur congé de novembre 1814 à février 1815. Il y avait des désertions chez les chasseurs corses, qui d’ailleurs n’avaient jamais été 406 hommes présents sous les armes. Enfin, il paraît qu’un certain nombre de canonniers étaient restés à Porto-Ferrajo [Portoferraio]. »

(Henry Houssaye, « 1815. La première Restauration…», p.208, note 1).

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