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( 12 juillet, 2021 )

Retour sur les derniers jours de Napoléon à Malmaison (juin 1815)…

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Voici un extrait des « Mémoires » de Marchand, premier valet de chambre de l’Empereur. 

« Après l’abdication, l’Empereur resta encore quelques jours à l’Elysée. Le lendemain et le surlendemain les voitures étaient encore nombreuses dans la cour, le troisième jour elles diminuèrent, mais l’effervescence populaire allait en augmentant autour de résidence. L’Empereur, pensant que de semblables démonstrations pouvaient être calomniée par ses ennemis qui ne voyaient pas sans crainte ses manifestations du peuple pour son élu, se déroba presque furtivement à tant de preuves d’amour et d’affection en se retirant à la Malmaison. Avant de partir, il adressa à ses anciens compagnons d’armes la proclamation suivante qui ne parvint pas à l’armée – les sentiments qu’elle renfermait effrayèrent trop les nouveaux gouvernements :

« Soldats !

« Quand j’ai cédé à la nécessité qui me force à m’éloigner de la brave armée française, j’emporte avec moi l’heureuse certitude qu’elle justifiera par les services éminents que la patrie attend d’elle, les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser. Soldats ! je suivrai vos pas quoique absent, je connais tous les corps, et aucun d’eux ne remportera un avantage signalé que je rende justice au courage qu’il aura déployé. Vous et moi nous avons été calomniés, des hommes indignes d’apprécier vos travaux ont vu dans les marques d’attachement que vous m’avez données, un zèle dont j’étais le seul objet. Que vos services futurs leur apprennent que c’était la patrie par-dessus tout que vous serviez en m’obéissant, eu que si j’ai quelque part à votre affection, je le dois à mon ardent amour pour la France notre mère commune. Soldats ! encore quelques efforts et la coalition est dissoute. Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter. Sauvez l’honneur, l’indépendance des Français, soyez jusqu’à la fin tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez invincibles. »

 Le 25 juin à midi et demi, l’Empereur quitta l’Elysée sans suite ; il monta dans la voiture du grand-maréchal [Bertrand] qui l’attendait à la porte du jardin dans les Champs-Elysées ; le comte Bertrand était avec lui et Noverraz sur le siège. Dans le même moment, les voitures de l’Empereur prenaient la rue du faubourg-Saint-Honoré, emmenant à la Malmaison les généraux Gourgaud et Montholon, aides de camp de l’Empereur, le comte de Las Cases, chambellan. Le baron de Mesgnigny, écuyer de l’Empereur était à cheval à la portière de la première voiture qui suivie de l’escorte, laissait croire que l’Empereur quittant la voiture du grand-maréchal monta dans la sienne pour se rendre à la Malmaison où il fut reçu par sa fille d’adoption la reine Hortense, avec une affection aussi respectueuse que touchante. Vingt-cinq hommes de la Garde impériale à pied, commandés par un officier s’y trouvaient pour veiller à la sûreté de l’Empereur dans cette résidence.

Avant de quitter Paris, l’Empereur avait demandé au gouvernement provisoire deux frégates et des passeports pour passer en Amérique, il avait fait brûler par M. Rathery, son secrétaire, les lettres, les mémoires et les pétitions dont les noms pouvaient compromettre les signataires. Je restai quelques heures plus tard que l’Empereur à l’Elysée-Bourbon pour ramasser tout ce qui était à son usage et attendre aussi des emplettes que j’avais faites et qui n’arrivaient pas. Ma famille était autour de moi, consternée d’un départ qui nous séparait peut-être pour jamais et aussi malheur qui frappait le pays. Le moment de la séparation fut cruel, il devait l’être, je me jetai tour à tour dans les bras de mon père, de mes sœurs, des mes frères et de mon beau-frère, et j’en sortis en les priant de calmer une douleur qui ne me rendait plus maître de la mienne. Nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir le lendemain et les jours suivants à la Malmaison, si l’Empereur y passait quelques jours.

L’Empereur, à la Malmaison, qui lui rappelait ses premières années de gloire et de bonheur, était entouré de soins et d’affection par la reine Hortense et de dévouement par les officiers généraux et autres qui s’offraient à l’accompagner dans sa mauvaise fortune. Le comte Bertrand, le duc de Rovigo, les généraux Lallemand, Montholon, Gourgaud, se partagèrent auprès de sa personne le service d’aides de camp, les chefs d’escadrons de Résigny et Planat, celui d’officiers d’ordonnance, auxquels s’adjoignirent le capitaine Mercher et Schultz. Ce dernier avait accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe ; lui et plusieurs autres sollicitèrent la veille du départ pour la Malmaison, l’honneur d’y suivre l’Empereur. M. le baron de Montaran y remplissait le service d’écuyer, le comte de Las Cases celui de chambellan, son fils et M. de La Pagerie, celui de pages. Le service de Bouche était très nombreux, celui de la Chambre était le même qu’à Paris.

Dans les quelques jours passés à la Malmaison, l’Empereur fut visité par ses amis qui à toute heure de la journée étaient sur la route pour lui apporter des nouvelles ; il les questionnait avec anxiété. Au nombre de ceux qui vinrent, se trouvèrent le comte de La Valette, le duc de Bassano, le général Flahaut, le général de La Bédoyère, le général Caffarelli, M. Poggi ; et les princes Joseph, Lucien et Jérôme, ses frères ; les dames qui avaient conservé un profond attachement pour lui ne lui manquèrent point non plus. Le salon de la reine Hortense se remplissait le soir de Mmes les comtesses Bertrand, Montholon, Caffarelli. Les duchesses de Rovigo, Bassano, les comtesses Regnault de Saint-Jean d’Angély, Walewska et d’autres dont le nom m’échappe, vinrent à la Malamaison et ne manquèrent point au malheur. Mme P*** vint aussi apporter des consolations de cœur qui furent appréciées de l’Empereur ; son souvenir, sur le rocher de Sainte-Hélène, est venu quelquefois chasser les ennuis de la captivité, en se rappelant et son âme et sa beauté.

L’Empereur attendait assez impatiemment l’arrivée des passeports qu’il avait demandés, et l’ordre qui mettait deux frégates à sa disposition pour passer en Amérique. Lorsque le 25 juin, le général Becker vint à la Malmaison pour y prendre le commandement de la Garde de l’Empereur, et veiller autant à la conservation de sa personne, qu’au respect qui lui était dû, la reine Hortense crut qu’on allait arrêter l’Empereur : elle en fut effrayée, elle allait se jeter entre Sa Majesté et celui chargé de cette mission, lorsqu’on lui dit que l’ennemi approchait de Paris. Ce général n’était envoyé que pour veiller à la sûreté personnelle de l’Empereur.

Le général Becker, aussitôt arrivé, demanda à être introduit auprès de l’Empereur et lui présenta la lettre du ministre de la Guerre, le prince d’Eckmühl [Davout], ainsi conçue :

« Paris, 25 juin 1815, à quatre heures de l’après-midi.

« Monsieur le Général,

« J’ai l’honneur de vous prévenir que la commission du gouvernement vous a nommé pour aller commander la Garde de l’empereur Napoléon à la Malmaison.

« L’honneur de la France commande de veiller à la conservation de sa personne et au respect qui lui est dû. L’intérêt de la patrie exige qu’on empêche les malveillants de se servir de son nom pour exciter des troubles.

« Monsieur le général, votre caractère connu est une garantie pour le gouvernement et pour la France que vous remplirez ce double but. Je vous invite à vous rendre de suite à la Malmaison, à vous faire reconnaître par la Garde et à prendre toutes les dispositions pour remplir ce double objet.

« Recevez, etc.

« Le maréchal ministre de la Guerre,

« Prince d’Eckmuhl. »

Cette mesure dictée par le duc d’Otrante [Fouché], à laquelle se soumettait le ministre de la Guerre, sous le masque de l’intérêt, n’était autre qu’un moyen de surveiller les actions de l’Empereur ; le besoin pour eux devenait d’autant plus nécessaire, que l’un et l’autre de ces hommes d’Etat étaient déjà abouchés pour le retour de Louis XVIII avec le baron de Vitrolles, agent du Roi.

L’Empereur ne le laissa pas ignorer au général Becker qui, dans cette circonstance, eut la conduite la plus honorable.

A mon retour de Sainte-Hélène, j’ai eu l’honneur de voir souvent ce général, et voici ce qu’il me disait de cette affaire :

— Lorsque j’acceptai cette mission, ce ne fut qu’en vue de servir l’Empereur et de protéger sa personne ; je ne soupçonnais pas alors ce qui me fut révélé quelques jours plus tard, que le duc d’Otrante et le prince d’Eckmühl traitaient avec les agents royalistes. L’Empereur, me dit-il, fut blessé de la manière dont je lui étais envoyé, il eût désiré que le gouvernement l’informât officiellement d’un acte qu’il regardait comme une affaire de forme et non comme une mesure de surveillance à laquelle il était inutile de l’assujettir. La pensée que l’Empereur put croire que je pourrais me prêter à tout autre rôle que celui d’un brave soldat qui venait pour veiller à son salut, me révolta, et je lui dis que, si ma présence à la Malmaison pouvait éveiller un semblable soupçon, je donnerais immédiatement ma démission au gouvernement, de la mission qui m’était confiée. L’Empereur vit, me dit-il, combien j’étais blessé et me dit : — Rassurez-vous, général, si l’on m’avait laissé le choix d’un officier, je vous eusse désigné de préférence, car depuis longtemps je connais votre loyauté. Il m’entraîna dans le jardin et nous causâmes de Paris. »

Ce général me rappela qu’à bord de la Saale, je lui avais donné une chemise de l’Empereur qu’il conservait précieusement.

L’Empereur ne voyait pas sans frémissement l’armée ennemie s’avancer sur Paris sans qu’on lui opposât de résistance et sans qu’on s’occupât de défendre cette ville. Il en causait avec son entourage ; des troupes légères pouvaient se porter sur la Malmaison, l’armée ennemie disait-on, était près de Paris. Ce qu’il avait prédit se réalisait. Les commissaires français se plaignaient de la mauvaise foi qu’apportaient les Alliés à traiter, l’anxiété des gouvernants redoublait, le retard que mettait l’Empereur à s’éloigner de la Malmaison leur faisait craindre qu’une détermination toute spontanée ne portât l’Empereur à se mettre à la tête de l’armée et ne détruisit tout l’échafaudage de trahison qui livrait Paris à l’ennemi.

Ce fut seulement le 27 que le grand-maréchal, qui était à Paris pour obtenir de la Commission du gouvernement, qu’on mît à la disposition de l’Empereur deux frégates pour le conduire aux Etats-Unis, écrivit à Sa Majesté que le ministre de la Marine mettait à sa disposition les deux frégates du port de Rochefort, et prévint Sa Majesté que tous les ordres relatifs aux relais sur la route étaient donnés ; les frégates ne devaient point quitter la rade de Rochefort avant que les sauf-conduits fussent arrivés.

Le duc d’Otrante autorisait verbalement le comte Bertrand à prendre aux Tuileries, où l’ordre était donné de ne plus rien laisser sortir, un service complet de douze couverts, le service de porcelaine dit des « quartiers généraux », six services de douze couverts en linge damassé, six services en linge d’office, douze paires de draps de premier choix, douze paires de draps de service, six douzaines de serviettes d’appartement, deux voitures de voyage, trois selles et brides d’officier général, trois selles et brides de piqueurs, quatre cents volumes à prendre dans la bibliothèque de Rambouillet, diverses cartes géographiques, et 100 000 francs pour les frais généraux du voyage. C’était ce qu’accordait le gouvernement à celui qui avait gouverné la France avec tant de gloire, et donné des fortunes considérables à ceux qui l’entouraient ; celui même qui permettait d’emporter ce modique mobilier, avait reçu de lui 200 000 livres de rente.

Malgré toutes les invitations faites à l’Empereur soit par lettres, soit par communication verbales, par le gouvernement provisoire de quitter la Malmaison, l’Empereur n’en tenait aucun compte ; le général Becker reçut l’ordre de se rendre à Paris au sein de la Commission qui lui intima de partir le soir même incognito avec l’Empereur pour Rochefort. Il recevait en même temps un passeport qui autorisait ce général à se rendre dans cette ville avec son secrétaire et son domestique. Ce secrétaire devait être l’Empereur !

Cet ordre ridicule ne fut pas plus écouté que les précédents ; il porta l’Empereur à faire déclarer à la Commission du gouvernement provisoire par le général Becker qu’il renonçait à partir pour Rochefort ; attendu que les communications n’étaient pas libres, il ne trouvait pas une garantie suffisante pour sa sûreté personnelle ; que, d’ailleurs, arrivant à cette destination, il devait se considérer comme prisonnier puisque son départ de l’île d’Aix était subordonné à des passeports qui lui seraient sans doute refusés pour se rendre en Amérique ; qu’en conséquence, l’Empereur était déterminé à attendre son arrêt à la Malmaison ; qu’il attendrait qu’il soit statué sur son sort par le duc de Wellington auquel le gouvernement pouvait annoncer cette résignation ; qu’il restait donc à la Malmaison, persuadé qu’on n’entreprendrait rien contre lui qui ne fût digne de la nation et de son gouvernement.

Depuis le 25 juin, les messages étaient fréquents entre le gouvernement et le général Becker à la Malmaison. Les amis de l’Empereur venaient en grand nombre, mais le 28, la fermeture des barrières et la barricade élevée au pont de Neuilly, offraient des difficultés pour arriver jusqu’à lui. Ce même jour cependant, je vis encore mon beau-frère et ma sœur qui m’entretinrent de l’agitation de Paris ; on ne comprenait pas le calme de l’Empereur à l’approche de l’ennemi.

Mme P*** [Pellapra], dans l’après-midi de cette journée, me fit prévenir par son domestique qu’elle m’attendait dans une des rues de Rueil ; je m’y rendis aussitôt. Elle m’assura qu’elle savait, à n’en pouvoir douter, que le duc d’Otrante traitait en ce moment avec M. de Vitrolles, agent de Louis XVIII, et que le prince d’Eckmühl, tout en concentrant des forces sous Paris, en paralysait l’action ; que j’eusse à en prévenir l’Empereur ; que le premier de ces deux ministres était homme à livrer Sa Majesté s’il y trouvait son profit.

Pendant que j’étais avec cette dame, une partie de la Garde qui était à Rueil se mettait sous les armes. Inquiet de ce que ce pouvait être, je la quittai pour rentrer à la Malmaison, où j’appris que l’ennemi approchant, le général Becker venait de recevoir l’ordre de faire détruire les ponts de Chatou et de Bezons avec ordre de se garder militairement sur ces routes.

[Note de Marchand en marge de son manuscrit :] Bien résolu à défendre l’Empereur avec quelques centaines d’hommes qu’il avait sous ses ordres, auxquels s’adjoignaient les généraux et officiers d’ordonnance qui étaient auprès de lui.

Saint-Denis [mamelouk Ali] avait été envoyé à Versailles par l’Empereur pour y prendre des fusils de chasse, des pistolets d’arçon et une boîte de deux paires de beaux pistolets ; il avait trouvé la route libre, mais on s’inquiétait que l’Empereur restât si paisiblement à la Malmaison quand des coureurs pouvaient tomber sur lui à l’improviste. MM. de Bassano, La Valette, le duc de Rovigo [Savary], le général Bertrand étaient auprès de lui. Le soir, lorsque l’Empereur rentra dans son intérieur, je lui dis ce que j’avais appris de l’esprit de Paris, de la volonté de se défendre si Sa Majesté paraissait, mais qu’en son absence, il y aurait inertie complète et que les Bourbons seraient reçus, que Mme P***, que j’avais vue à Rueil m’avait chargé de lui dire que le duc d’Otrante traitait avec M. de Vitrolles, et que les commissaires envoyés au camp ennemi n’étaient point écoutés.

— Tout ce que je leur ai dit se vérifie, me répondit l’Empereur, La Fayette est un niais, et ces gens-là, qui ne connaissent pas l’esprit de la France, perdent le pays.

Dans la nuit du 28 au 29, le duc Decrès et le comte Boulay de La Meurthe vinrent à la Malmaison. L’Empereur était couché depuis plusieurs heures lorsque j’entrai doucement chez lui pour le prévenir de l’arrivée de ces messieurs.

Lorsqu’ils furent introduits, ils déclarèrent à l’Empereur que l’armée ennemie autour de Paris donnait des craintes pour sa sûreté personnelle. Le gouvernement s’était décidé à regarder comme non avenu l’article de l’arrêté qui, en mettant les frégates à sa disposition, prescrivait qu’elles ne sortissent pas sans sauf-conduit ; que l’intérêt de l’Etat aussi bien que le sien exigeait impérieusement qu’il partît aussitôt ; des passeports étaient apportés pour toutes les personnes qui se proposaient de partager l’exil de l’Empereur. Sa Majesté les entretint quelque temps des malheurs qu’il voyait fondre sur la patrie et les congédia l’un et l’autre. En recevant ses adieux ils se retirèrent dans un état qui attestait le profond chagrin de leur âme.

Dans la journée, M. Corvisart était venu à la Malmaison avec un de ses élèves, jeune praticien qu’il venait présenter à l’Empereur. M. Foureau de Beauregard, son médecin à l’île d’Elbe, ayant été nommé député dans son département, et devant continuer sa législature, se promettait de rejoindre l’Empereur plus tard, mais ne pouvait pour le moment s’empêcher de remplir le mandat qu’il tenait de ses concitoyens. Ce jeune homme, M. Maingaut, était appelé à le remplacer.

Après sa présentation, l’Empereur lui dit de prendre les ordres du grand-maréchal, et resta une bonne demi-heure à se promener dans le jardin avec M. Corvisart.

En le quittant, l’Empereur rentra chez lui et m’appela comme il était dans l’habitude de le faire. Il me remit un petit flacon de la longueur de quinze lignes sur quatre ou cinq de largeur, renfermant une liqueur rouge, me recommandant de ne point le laisser voir de personne, et ajouta :

— Arrange-toi pour ce que je l’aie sur moi, soit en l’attachant à ma veste ou autre partie de mon vêtement, toujours de manière à ce que je puisse m’en saisir facilement.

Dans le moment même, on vint le prévenir que le duc de Bassano ou le comte de La Valette était au salon. Je restai seul avec ce flacon qui recélait une mort prompte, je ne pouvais en douter ; mes réflexions furent des plus tristes jusqu’au soir où je revis l’Empereur à son coucher.

Après lui avoir raconté ce que m’avait dit Mme P***, j’allais me retirer, lorsqu’il me demanda ce que j’avais fait du flacon qu’il m’avait remis. Je lui montrai le bout de sa bretelle de gauche qu’il pouvait saisir avec la main droite facilement, et sous cette bretelle, je lui montrai un petit sac en peau contenant le flacon qui entrait et sortait librement, maintenu par un œillet dans lequel était passé un cordon. Il examina le tout, sortit et rentra le flacon, puis me regardant il me dit :

— C’est bien !

Et comme il s’aperçut combien mon âme était profondément affligée, il appuya sa main sur ma joue en me disant de tout préparer pour son départ qui très probablement aurait lieu le lendemain.Comptant sur un départ qui pouvait avoir lieu d’un moment à l’autre, je m’entendis avec M. Colin, contrôleur de la Maison de l’Empereur, honnête homme autant que dévoué à l’Empereur, le priant d’avoir soin que les voitures qui devaient transporter l’argenterie et les porcelaines dites des « quartiers généraux » fussent toujours prêtes à recevoir les chevaux de poste, et se mettre en route : il me remit un état de tout ce qu’elles contenaient. Il ne s’était pas arrêté à un service d’argenterie de douze couverts comme le faisait généreusement le duc d’Otrante envers son maître, il joignit toute l’argenterie venue avec le service de l’Empereur à l’Elysée à celle apportée des Tuileries ; ce qui indique comment, après en avoir vendu une grande quantité à Sainte-Hélène, il en restait encore beaucoup après la mort de Sa Majesté.

L’Empereur, le matin de son départ, m’entretint et me dit d’assurer ceux de ses serviteurs qui l’accompagnaient que leur existence était assurée. Je pris la liberté de lui répondre qu’ils s’estimaient tous heureux de pouvoir offrir leur dévouement.

Une indemnité fut donnée à chacun d’eux comme frais de route par le grand-maréchal. J’appris que Ferdinand, cuisinier à l’île d’Elbe, ne suivait pas l’Empereur, et que le roi Joseph s’était empressé de mettre le sien à sa disposition. Il mit aussi autour de son corps le collier de diamants que la reine Hortense l’avait supplié d’accepter comme pouvant lui être nécessaire dans ce moment d’infortune suprême.

L’Empereur ayant déterminé les routes par lesquelles passeraient les voitures pour se rendre à Rochefort, fit donner 1 800 francs au général Montholon et 1 500 au général Gourgaud pour les frais de poste de Paris à cette ville. Quelques sommes de 10 000 francs furent distribuées à des personnes qu’il ne pouvait emmener avec lui, et qui se trouvaient gravement compromises, M. Poggi et autres.

Les généraux Chartran et Piré vinrent demander qu’on leur donnât les moyens de se soustraire à la persécution dont ils allaient être menacés. Il y avait un peu d’exaspération dans leurs paroles, l’Empereur en fut prévenu, le vit et dit qu’il était juste que des gens qui s’étaient sacrifiés pour lui s’adressassent à lui ; il fit donner à chacun d’eux 10 000 francs pour subvenir aux premiers besoins, et se plaignant de ne pouvoir en faire autant pour tous ceux qui allaient souffrir pour sa cause.

Depuis le retour de Waterloo, les personnes qui entouraient l’Empereur lui conseillaient de se rendre en Angleterre. L’Empereur dont l’existence politique était terminée, disait-il, préférait les Etats-Unis, c’était pour cette destination qu’il allait se mettre en route, lorsque dans la matinée des cris de : « Vive l’Empereur ! A bas les Bourbons ! » « A bas les traîtres ! » se firent entendre de la route.

C’était une division revenant de la Vendée qui, sachant l’Empereur encore à la Malmaison, s’était arrêtée devant le parc, et ne voulait pas faire un pas de plus, sans voir ou emmener l’Empereur. Ce cri de : « Vive l’Empereur ! » gage si souvent certain de la victoire, qui arrivait jusqu’à nous, réveilla dans les âmes guerrières qui entouraient l’Empereur, l’amour des combats. L’Empereur lui-même laissa son grand cœur se prendre d’enthousiasme aussi sans doute, puisque après avoir reçu le général commandant de cette division, il fit venir le général Becker et lui dit qu’il différait son départ de quelques heures, le temps qu’il pût soumettre au gouvernement la proposition qu’il lui faisait de reprendre, au nom de Napoléon II, le commandement de l’armée, en lui développant le plan d’opérations qui assurait toutes les chances de succès pour rejeter en peu de jours l’ennemi au-delà de la frontière. Le général Becker témoigna de son dévouement en n’hésitant pas à se charger d’une mission qui pouvait lui attirer le blâme du gouvernement, mais il voyait une chance de salut dans les combinaisons posées par l’Empereur pour le pays, il partit. Ce fut avec beaucoup de peine qu’il parvint au sein de la Commission par les obstacles qu’il rencontra sur sa route.

Le duc de Bassano, qui était venu travailler avec l’Empereur, le quitta, peu après le départ du général, pour travailler au retour de l’Empereur si son offre était acceptée.

Il n’en était pas ainsi. La proposition fut reçue avec effroi ; on croyait l’Empereur loin de Paris et les offres qu’il faisait faire renversaient trop complètement les négociations si péniblement élaborées avec les agents royalistes pour qu’elles fussent acceptées par le président du Conseil, et aussi par les membres de cette Commission qui ne se laissaient plus que guider par lui. Tout d’abord il fut répondu par le duc d’Otrante que ses offres ne pouvaient être acceptées et des reproches furent adressés au général en termes amers de s’être chargé de cette mission quand il avait celle d’être sur la route de Rochefort, et qu’il était urgent qu’il repartît aussitôt, la personne de l’Empereur n’étant plus en sûreté aux environs de Paris. Le général ayant demandé d’être porteur d’une décision du gouvernement sur le résultat de sa mission, le duc d’Otrante écrivit aussitôt au duc de Bassano qu’il supposait être encore à la Malmaison, le billet suivant :

« Le gouvernement provisoire ne pouvant accepter la proposition que le général Becker vient de lui faire de la part de Sa Majesté, par des considérations que vous saurez apprécier vous-même, je vous prie, monsieur le duc, d’user de l’influence que vous avez constamment exercée sur son esprit, pour lui conseiller de partir sans délai, attendu que les Prussiens marchent sur Versailles, etc.

« Le duc d’Otrante. »

Pendant que le général Becker était à Paris, M. le comte de La Valette, ce fidèle ami de l’Empereur, était arrivé à la Malmaison et donnait à Sa Majesté l’état des esprits dans la capitale ; chacun attendait avec anxiété le moment où l’Empereur demanderait ses chevaux pour se mettre à la tête de l’armée, lorsque le général Becker vint mettre un terme à nos illusions de bonheur : le gouvernement provisoire refusait l’offre de l’Empereur.

Sa Majesté prit connaissance du billet adressé au duc de Bassano, puis, sans que rien troublât l’émotion de son visage, donna des ordres pour son départ. Rentré chez lui accompagné du grand-maréchal il dit :

— Ces gens-là perdent la France.

Il quitta son uniforme des chasseurs de la Garde, mit un habit marron, une culotte bleue avec bottes à l’écuyère et sur sa tête un chapeau rond à larges bords. L’Empereur causait tout en s’habillant, avec le calme d’une âme sereine qui, jusqu’au dernier moment, a voulu défendre les intérêts du pays.

Il passa au salon où se trouvait la reine Hortense dont les larmes émurent son cœur, et qui se montra pleine de dévouement et de tendresse. Il l’entraîna avec lui au jardin et ne voulut pas qu’elle allât plus loin. Il reçut les derniers embrassements de cette princesse, dit un dernier adieu à quelques amis qui se trouvaient là, ainsi qu’à Mmes de Vicence, Caffarelli et Walewska, donna son cheval à son écuyer le baron de Montaran et s’éloigna d’amis qui tous éclataient en sanglots, se dirigeant vers la petite porte du parc.

Une calèche attelée de quatre chevaux de poste qui devaient être précédés d’Amodru, piqueur faisant l’office de courrier, l’attendait depuis près d’une heure.

L’Empereur y monta suivi du général Becker, du grand-maréchal et du duc de Rovigo qui l’accompagnaient, tous les trois en bourgeois.

Saint-Denis, qui devait monter sur le siège, avait pourvu la voiture d’amples provisions et d’autant de paires de pistolets que de personnes, s’en étant réservé deux paires pour lui. J’avais mis 20 000 francs en or dans un petit coffre pour y puiser dans les besoins de la route. »

           

 

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( 21 juin, 2021 )

Stendhal était-il à l’île d’Elbe en 1814 ?

Navire île Elbe

Henri Beyle, l’écrivain Stendhal, est-il passé à l’île d’Elbe alors que l’Empereur y séjournait ? A-t-il rencontré le Grand Homme ?

Dans une lettre adressée à sa sœur Pauline et datée de Florence le 24 septembre 1814, Stendhal écrit les mots suivants, malheureusement restés incomplets si l’on en croit une déchirure de papier mentionnée par H. Martineau le publicateur de cette « Correspondance » :

« En [allant] à Livourne, j’ai vu… à l’île d’Elbe… a reçu 16 millions… Angleterre. Il économise… que ton serviteur. »

(STENDHAL, « Correspondance (1812-1816) », tome IV, Le Divan, 1934, p.314).

———————

Le même H. Martineau dans « Calendrier de Stendhal » (Le Divan, 1950,  p. 149), ne mentionne ni le passage de Stendhal à Livourne, ni à l’île d’Elbe.  Victor Del Litto, autre biographe honorable de Stendhal, mentionne que du 29 août au 13 octobre 1814, le futur écrivain part de Gênes en bateau pour Livourne. (« La Vie de Stendhal », Editions du Sud / Editions Albin Michel, 1965 , p.178). L’île d’Elbe n’est pas citée.

Bien évidemment, j’ai consulté les témoignages de Marchand, Peyrusse, Ali, Pons (de l’Hérault); l’Itinéraire  de MM. Garros et Tulard, l’étude de Godlewski sur le séjour elbois de l’Empereur, mais en vain…

C.B.

Le talentueux Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal (1783-1842)

Publié dans HORS-SERIE par
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( 18 juin, 2021 )

Souvenirs sur la bataille de Waterloo…

Waterloo

« On connaît le retour triomphal et fabuleux de Napoléon de l’île d’Elbe à Paris, et la campagne qui s’en suivit. Il dut quitter la capitale le 12 juin, pour se rendre à l’armée. Il n’avait à opposer à la coalition que 120,000 hommes, dont 60,000 étaient campés en avant de Philippeville, 17,000 à Beaumont, 45,000 sur la rive droite de la Sambre. On connaît la proclamation du 14 juin, pleine de chaleur et d’un patriotique entraînement. Le 15, au moment où il se dispose à manœuvrer contre les armées ennemies, fortes de 240,000 hommes, il apprend la criminelle désertion à l’ennemi de trois officiers supérieurs, exemple inouï d’indélicatesse et de lâcheté dans une armée française, dont le premier sentiment est de savoir se battre, arrivée sur le terrain, pour une bonne ou mauvaise cause. Voici ce que dit l’Empereur dans ses Mémoires (tome  9, p. 162.) : « Le 14 juin au soir, eut lieu la honteuse désertion à l’ennemi du général Bourmont, du colonel Clouet, et de l’officier d’état-major Villoutreys: leurs noms seront en exécration tant que le peuple français formera une nation. M. D*** [du Barail], capitaine aux carabiniers, passa aussi à l’ennemi. Mort à Verdun; ses derniers moments furent, dit-on, troublés de cette mauvaise action, qui faisait le tourment de sa vie. Il dut changer ses plans. Arrivé à Charleroi, il y passa la Sambre, et le 16 attaqua Ligny, où l’ennemi eût été entièrement détruit, si ses ordres eussent été exécutés. Les Prussiens, d’après les rapports de leurs généraux, perdirent, à eux seuls, 25,000 hommes; les Anglais et les Hollandais, aux Quatre-Bras, 5000; trois régiments écossais et la légion noire de Brunswick furent détruits : le prince qui la commandait et plusieurs généraux y furent tués. Notre perte totale fut de 7000 hommes. Nous eûmes à regretter le brave et intrépide général Girard; il finit glorieusement sa vie à Ligny; c’est lui qui, à Lützen, refusa de se laisser enlever du champ de bataille, où il était tombé blessé de deux balles à travers le corps. Aux coups portés à l’ennemi par nos soldats, on reconnaissait leur valeur accoutumée, et la même confiance dans l’Empereur. Mais les généraux, compris les maréchaux, firent faute sur faute, et leur hésitation fit manquer le résultat de ces beaux faits d’armes, qui auraient dû nous rendre maîtres de Bruxelles le 17. La cavalerie de la garde donna, et nous perdîmes le brave général Letort.

Le 18 au matin le temps était couvert; il avait plu pendant la nuit; il pleuvait même encore à la pointe du jour. L’armée anglo-hollandaise comptait 90,000 combattants, avec ses alliés 120,000, et 230 bouches à feu. L’armée française n’avait que 68,000 hommes à opposer; mais notre artillerie était aussi nombreuse que celle de l’ennemi; seulement il pouvait l’utiliser davantage, en ce que l’armée du général anglais était sur le plateau de Mont-Saint-Jean. Les causes de la perte de cette bataille peuvent se réduire à plusieurs principales: la première, c’est que le corps d’armée de droite n’ait pas marché franchement sur Saint-Lambert; il devait sans hésiter marcher au canon, c’est un principe à la guerre; et la seconde, c’est d’avoir fait faire une démonstration par une partie trop faible de la garde en colonnes par division, l’arme au bras. Cette démonstration n’ayant pas réussi, et ne pouvant pas réussir, décida, par l’arrivée des Prussiens, la retraite. Celui qui commandait cette colonne aurait dû, en arrivant à la gauche du 1er régiment de dragons, sur la hauteur de Mont-Saint-Jean, faire croiser la baïonnette et battre la charge; cela ne se fit pas: l’armée anglaise, adossée à la forêt de Soignes, ne se rembarquait pas. On ne peut s’empêcher de faire ici un rapprochement entre les malheurs d’Annibal et ceux de Napoléon : tous deux, après avoir passé les Alpes, cueillirent leurs lauriers en Italie; tous deux négligèrent plusieurs fois, par trop de générosité au moment décisif, d’anéantir entièrement leurs ennemis vaincus; tous deux, après un bonheur inouï et de grandes victoires, au moment de jouir du fruit de leurs exploits, virent la fortune leur devenir contraire; leur grandeur s’écroula contre un homme ordinaire; ils moururent dans l’exil. […]Quant au mouvement prématuré de la cavalerie française sur les hauteurs de Mont-Saint-Jean, dont il est question dans plusieurs ouvrages militaires, il ne fut ordonné par personne; il se fit spontanément par le1er régiment de dragons, commandé par le brave colonel Planzeaux; je faisais partie de cet intrépide régiment, où j’étais alors chef d’escadron. Nous arrivâmes seuls sur le terrain le matin de très-bonne heure; il pleuvait encore un peu. Sans ordres et sans généraux, le régiment se plaça dans la pente de Mont-Saint-Jean, laissant à trente pas sur notre droite la maison isolée qui touche à la chaussée; il était en colonne serrée. Un coup de canon tiré au hasard traversa les escadrons; le régiment se déploya. Vers onze heures la bataille commença; nous étions en première ligne; le général Lhéritier arriva; mais au même moment, en m’adressant la parole, il reçut une balle qui lui traversa les épaules; il dut se retirer; c’est dans cet instant que nous perdîmes nos sapeurs. Arriva ensuite le 7ème régiment, commandé par le colonel Léopold, qui se plaça en arrière à gauche du 1er régiment. Deux pièces de canons de petit calibre, dirigées par un maréchal-des-logis, vinrent se placer à quelques pas de nos escadrons. Elles eurent à peine le temps de faire feu, que la cavalerie anglaise les chargea. C’est alors que sans commandement et sans ordre, les deux escadrons les plus près, que je commandais, se portèrent, en avant des pièces, au-devant de la cavalerie ennemie par le cri général parti des rangs, cri si familier à nos braves soldats : « En avant ! En avant ! »

Ce mouvement fut suivi des autres escadrons, et ensuite  par le régiment de Léopold. Nous restâmes sur les hauteurs de Mont-Saint-Jean, à l’emplacement du Lion, toute la journée, jusqu’au moment où la retraite dut se faire, chargeant continuellement les escadrons ennemis qui se présentaient pour nous en faire descendre. Jamais mêlées de cavalerie ne furent plus longues et plus compactes, puisqu’elles n’ont pas discontinué; nos escadrons y tinrent en respect les carrés anglais appuyés à la chaussée, et adossés au village, qui n’osèrent pas se dégarnir de leur feu de toute la journée; ces troupes étaient tellement fatiguées de la position d’apprêtez armes, qu’à chaque moment on entendait l’avertissement des officiers qui relevaient les hommes de leur affaissement. On a accusé à tort le maréchal Ney d’avoir donné cet ordre; ce mouvement prématuré, ainsi que je l’explique, s’est fait instantanément. Nos malheurs empêchèrent alors de faire connaître les détails glorieux des régiments. Ainsi, dans le 1er  de Dragons ,un officier nommé Graffin vint se faire tuer, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, et montant, pour le troisième, un cheval du train d’artillerie; l’adjudant major Laussate, retiré à Pau, n’hésita pas, au milieu de la mêlée, de sauter à bas de cheval pour le donner au colonel, qui venait d’être démonté; Henry, capitaine, qui fut taillé en morceaux; Rivaux, qui en porte des traces sur la figure, et qui sert dans la gendarmerie; Hurtaut, capitaine retraité, aujourd’hui maire de son village dans le département de l’Allier; et Suchet, capitaine, qui était devenu un objet de curiosité pour les habitants où nous passions, tant il avait été écourté de coups de sabre des pieds à la tête. Les éloges mérités par tous ces braves ne finiraient pas; presque tous les officiers et sous-officiers furent blessés: plusieurs restèrent sur le champ de bataille, bien glorieusement pour eux et pour leur famille. J’eus l’honneur de conduire dans cette journée (mes camarades s’en rappellent ) douze fois les escadrons à la charge, qui s’abordaient à fond. Le major Collet, retiré à Saint-Germain, faisait nombre parmi ces braves. J’éprouve le regret de ne pouvoir citer tous ceux que j’ai vus agir en héros, mais je vois leurs dangers, leurs figures, leurs actions, sans pouvoir me rappeler les noms de tous. Ces dangers étaient un troc avec la gloire et l’immortalité : électrisante consolation! Car le guerrier ne va pas au combat à condition de la victoire; il peut recevoir des blessures; tout n’est pas douleur dans ces blessures; il y a aussi quelque douceur à remplir son devoir et à laisser couler son sang pour la patrie. On a exagéré à tort le désordre de cette malheureuse et fatale journée; une retraite ne s’exécute pas comme une parade; mais il est à remarquer que les ennemis étaient si étonnés de leurs succès, qu’ils ne s’attachaient, dans leur poursuite, qu’aux soldats en désordre, à droite, à gauche de la route, dans la plaine. Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron, et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire: « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe » , qui était couvert de son étui. On cria « Vive l’Empereur ! » mais le destin s’était prononcé; il dut se retirer. Le roi Jérôme, chargé, sur notre gauche, d’attaquer la ferme de Hougoumont, s’y couvrit de gloire; le feu, sur ce point, fut constamment des plus vifs et des plus meurtriers. Jamais le général Cambronne ni aucun général français ne prononça la réponse, d’ailleurs toute française, qu’on lui prêter je le tiens de lui-même; il a dû, je crois, le dire également au général Drouot. La retraite de la garde impériale ni d’aucun corps d’élite ne fut telle, qu’elle en fût réduite là; et je n’ai jamais entendu dire qu’un officier anglais se fût vanté d’avoir fait à la Garde la proposition insolente de se rendre; il se serait fait connaître depuis longtemps, si cela avait pu avoir lieu; mais, je le répète, l’ennemi fuyait les corps qui conservaient leur ensemble. Ainsi les régiments qui, comme la Garde, donnèrent partout l’exemple, n’eurent pas à subir une pareille humiliation, qui ne fut faite à aucun des corps de l’armée. Le mien passa la nuit dans une ferme, à côté, pour ainsi dire, du champ de bataille, où l’ennemi se garda bien de venir le troubler; et ce n’est que le lendemain 19, à neuf heures du matin, que nous rejoignîmes, à Charleroi, le corps de cavalerie de Kellermann, auquel nous appartenions. « La Garde impériale, dit l’Empereur dans ses Mémoires (tome  8, p. 204), fit sa retraite en bon ordres, et ne put conséquemment être sommée de se rendre. Napoléon, avec son état-major, resta longtemps au milieu de ses carrés. Ces vieux grenadiers, ces vieux chasseurs, modèles de l’armée dans tant de campagnes, se couvrirent d’une gloire nouvelle sur ce champ de bataille. Le général Friant fut blessé; Poret de Morvan, Devaux et Michel y trouvèrent une mort à envier. Le général Duhesme, fait prisonnier, fut lâchement massacré le lendemain par un hussard de Brunswick, crime qui resta impuni. L’armée y fit des prodiges de valeur; mais plusieurs chefs s’y conduisirent mal. Sans l’arrivée, à l’approche de la nuit, des 1er  et 2ème  corps prussiens, la victoire nous restait; et 120,000 anglo-hollandais et alliés étaient battus par 60,000 Français. »

(Colonel RIGAU, « Souvenirs des guerres de l’Empire… », A. Poilleux, Editeur, 1846, pp.107-116).

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( 15 mai, 2021 )

Hypothèse (Ile d’Elbe, 1814)…

1815

« Durant tout le mois de décembre [1814] les officiers de la Garde impériale disaient dans les rues de Portoferraio : « quand nous serons à Milan », et dans les premiers* jours de février, l’un d’eux informait le commandant de Gaëte que l’Inconstant partirait pour Naples dans quelques jours et porterait des troupes : « Je serai de cette brigade, ajoutait l’officier,et peut-être aurai-je le bonheur de revoir Gaëte et nos amis. » Jusqu’au dernier moment, la plupart des gens de Portoferrao, Elbois et Français, crurent que la Garde joindrait l ‘armée de Murat, et au mois de février, le trésorier de l’Empereur [Guillaume Peyrusse] voyant des voiles napolitaines qui se montraient dans le canal de Piombino et des signaux qui s’échangeaient, pensait que Napoléon irait s’unir au roi Joachim. Nombre d’officiers français et de bonapartistes rêvaient même que Murat irait restaurer Napoléon. Comme si, s’écriait moqueusement un, royaliste, ces Napolitains qu’on n’avait pu décider en 1814 à passer le Pô, pourraient jamais, quel que fût leur amour du pillage, entreprendre une expédition en France ! De même les Anglais, Burghersh, sir Charles Stewart, Wellington.  Burghersh écrivait que les officiers autrichiens et les ministres du grand-duc de Toscane étaient convaincus du danger que le voisinage de Napoléon faisait courir au repos de l’Italie. Sir Charles Stewart remarquait -le 7 avril- que l’Italie était près de l’île d’Elbe; que l’Italie,où Bonaparte avait exercé l’influence et le pouvoir, aimerait mieux vivre unie sous la main d’un glorieux despote que dans la division et le morcellement; que Napoléon serait  aidé par les amis d’Eugène et par Murat. Wellington croyait dans les premiers jours de 1815 que Napoléon ne quitterait l’île d’Elbe, s’il la quittait, que pour régner sur la péninsule d’Italie et y régner seul sans la partager avec Murat. De même les Français. Dès le 7 avril [1814], trois membres du gouvernement provisoire de France, Talleyrand, Dalberg et Jaucourt, trouvaient que « le point de l’île d’Elbe amenait des discussions » et que « la situation morale de l’Italie ne paraissait pas admettre cet établissement ».A la fin de juillet, Beugnot exprimait l’avis que Bonaparte chercherait d’abord à nouer des intrigues en Italie pour les étendre ensuite au-delà des Alpes. Hyde de Neuville disait au mois de novembre que Napoléon débarquerait à Gênes ou dans les environs de Gènes; qu’il ne parlait que de Gênes; que son brick l’Inconstant allait et venait entre Gênes et Portoferraio: de Gènes, Napoléon irait s’unir à Murat et s’emparer du royaume d’Italie qui servirait aux nouvelles combinaisons de sa politique. Blacas déclarait à la fin de décembre [1814] au commissaire autrichien, comte de Bombelles, que l’Italie ne serait jamais sujette de l’Autriche, ni Louis XVIII tranquille sur son trône tant que Murat offrirait un asile à tous les mécontents et pourrait en quarante-huit heures mettre Napoléon à leur tête.»

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1921, pp.64-67)

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( 1 mai, 2021 )

1815 : une année décisive !

Napoléon le Grand2

20 mars. Napoléon, après son retour fulgurant de l’île d’Elbe (où il était retenu prisonnier depuis début mai 1814, après sa première abdication), arrive à Paris.

5 avril. Les troupes anglaises  se positionnent en Belgique, commandées par Arthur Wellesley, duc de Wellington.

22 avril. Proclamation de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire, rédigé par Benjamin Constant.

26 mai. Le tsar de Russie, le roi de Prusse et l’empereur d’Autriche quittent Vienne pour se mettre à la tête de leurs armées et lutter contre la France.

1er  juin. Cérémonie du Champ-de-Mai, à Paris.

9 juin. L’acte final du Congrès de Vienne est signé par les plénipotentiaires des grandes puissances alliées présentes. Il avait été ouvert le 1er novembre 1814.

12 juin. Napoléon quitte Paris pour la Belgique.

15 juin. Napoléon chasse les Prussiens de Charleroi et décide de s’attaquer à Blücher pendant que Ney est prié d’occuper les Quatre-Bras, carrefour stratégique.

16 juin. Bataille de Ligny et bataille des Quatre-Bras.

18 juin. Bataille de Mont-Saint-Jean, appelée par les Anglais Bataille de Waterloo et par les Prussiens Bataille de La Belle-Alliance.

21 juin. Napoléon est de retour à Paris.

22 juin. L’Empereur abdique en faveur de son fils.

25 juin. Napoléon quitte le Palais de l’Elysée et arrive au château de Malmaison.

29 juin. Après un court séjour, L’Empereur prend le chemin de l’exil.

30 juin. Arrive la veille au soir au château de Rambouillet il le quitte en fin de matinée. Napoléon passe par Chartres, Châteaudun et Vendôme.

1er juillet. L’Empereur arrive à Tours dans la nuit. Après une longue halte à Poitiers, il arrive à Niort vers 22 h.

3 juillet. Napoléon quitte Niort à l’aube ; passe par Mauzé, Surgères, Muron, Saint-Louis. L’Empereur parvient à Rochefort-sur-Mer.

8 juillet.  Napoléon embarque sur la Saale. Ce même jour, Louis XVIII revient à Paris.

9 juillet. L’Empereur visite l’île d’Aix et retourne à bord de la Saale.

12  juillet.  Napoléon s’installe à l’ile d’Aix.

15 juillet. A l’aube, il s’embarque à bord du brick de guerre l’Épervier, sous pavillon parlementaire, qui le conduit jusqu’au Bellérophon, navire britannique.

« Je suis venu me placer sous la protection de votre prince et de vos lois », déclare l’Empereur.

7 août. En rade de Plymouth, Napoléon est transféré sur le Northumberland qui le conduira à l’île de Sainte-Hélène.

15 octobre. Arrivée du  Northumberland devant Sainte-Hélène. L’Empereur débarque sur l’île le lendemain.

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( 28 avril, 2021 )

1821-2021. Infortuné Planat (de la Faye) !

Portrait de Planat

C’est cet officier (et non l’impétueux Gourgaud)  qui figurait sur la liste établie par le général Bertrand et qui désignait les personnes devant accompagner l’empereur à Sainte-Hélène. Ecoutons-le :

« Entré au service en 1806, aide-de-camp du général Lariboisière pendant la campagne de Russie, du général Drouot pendant celles de Saxe et de France, je fus nommé officier d’ordonnance de l’Empereur à son retour de l’île d’Elbe au mois de mars 1815[1]. L’admiration mêlée de réserve, qui jusque-là avait prédominé dans mes sentiments pour l’Empereur, se changea à cette époque en un dévouement sans bornes, et bientôt en un véritable culte pour le grand homme malheureux. Après le revers de Waterloo, je suivis l’Empereur à Rochefort et je montai avec lui sur le Bellérophon. Le 7 août 1815 je fus séparé de sa personne par ordre du gouvernement anglais[2]; le Northumberland emporta l’Empereur à Sainte- Hélène, un autre bâtiment anglais me transporta avec les généraux Lallemand, Savary et autres, à Malte où nous fûmes retenus pendant une année dans une étroite captivité. Relâché en août 1816, mais rayé des cadres de l’armée française, ne pouvant ni ne voulant, au moment de la plus furieuse réaction, rentrer dans ma patrie, je dirigeai mes premiers pas vers Rome. Une partie de la famille de l’Empereur y résidait auprès du cardinal Fesch, son nouveau chef. La nature et les motifs secrets de l’hospitalité accordée par la cour de Rome à l’ex-famille impériale ressortiront surabondamment des pièces que je publie; les mêmes motifs n’existant pas à mon égard, je fus invité, sur la demande de l’ambassadeur de France, M. de Blacas, à quitter Rome sous vingt-quatre heures. Je partis pour Florence, mais la persécution de M. de Blacas m’y suivit et me força bientôt de quitter Florence et l’Italie et de me réfugier en Autriche, malgré ma répugnance. L’année suivante,  le comte de Las Cases revint en Europe [3]. Il m’écrivit que l’Empereur avait, à plusieurs reprises, exprimé le vif regret de ne pas m’avoir auprès de lui… »

Illustration: Portrait de  Planat dans sa vieillesse .


[1] C’est seulement en 1818, par Las Cases, que le capitaine Planat de la Faye apprit qu’il avait été choisi par Napoléon afin de l’accompagner à Sainte-Hélène.


[2] Le dossier militaire de Planat (autorisé, par décret impérial du 31 mars 1860,  à ajouter à son nom celui de « de la Faye »), ne mentionne pas  le fait qu’il fut nommé officier d’ordonnance de l’Empereur. Cela ne veut pas dire que Planat ment mais que cette nomination n’a pas été actée par écrit. Voir la base « Léonore » de la Légion d’honneur, accessible librement sur internet. Cote du dossier Planat : LH/2175/62. Planat de la Faye était né en 1784; il s’éteint en 1864.

[3] Planat a la délicatesse de ne pas raconter ici la crise de nerfs que fit le caractériel Gourgaud afin de le remplacer sur la liste établie par le général Bertrand ! Cette attitude incroyable est inacceptable de la part d’un officier de la Grande-Armée ! Il convient de souligner que le 7 août 1815, au moment au cours de laquelle éclate cette crise, Planat se trouve depuis dix jours sur l’Eurotas, un autre navire de l’escorte du Bellérophon. Gourgaud avait une carte d’avance sur l’infortuné Planat : il se trouvait déjà sur ce navire et pu, immédiatement, faire éclater ces récriminations !

 

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( 23 avril, 2021 )

L’impératrice Marie-Louise…

ML3

Née en 1791, l’archiduchesse Marie-Louise d’Autriche, est élevée dans la haine et la terreur des Français, elle assiste aux deux grandes invasions de 1805 et de 1809. Lorsqu’en décembre 1809, l’Europe apprend le divorce de Napoléon et de Joséphine, et son intention d’épouser une princesse de sang royal, Marie-Louise écrit : « Je plains la pauvre princesse qu’il choisira. ».Ce sera elle … Elle doit prendre le chemin de la France en mars 1810. En avril elle devient l’épouse de l’Empereur des Français et lui donne un héritier le 20 mars 1811 : Napoléon II, le roi de Rome.  En 1813, elle est nommée régente par Napoléon, ayant pour finalité d’assurer l’accession au trône de leur fils au cas où il arriverait malheur à l’Empereur. A la fin de la campagne de France, Paris étant menacée, Marie-Louise quitte la capitale le 29 mars 1814, sur l’insistance de Joseph, lieutenant-général de l’Empire qui fait état d’une lettre de Napoléon stipulant que l’Impératrice et son fils ne doivent jamais tomber au pouvoir des ennemis de la France. Réfugiée à Blois puis à Rambouillet elle prend le chemin de l’Autriche, après l’abdication de Napoléon. Marie-Louise espère pouvoir rejoindre l’Empereur dans son exil de l’île d’Elbe. En août 1814, son père, François II, empereur d’Autriche, lui adjoint pour la surveiller, le comte de Neipperg (1775-1829), qui a perdu un œil en combattant les Français à Dolen en 1794. Séduite par cet officier prévenant et malgré tout encore d’une belle prestance, une liaison débute. L’île d’Elbe est oubliée ! Elle épouse Neipperg en 1821, après la mort de l’Empereur à Sainte-Hélène. De cette union naissent quatre enfants ; dont deux avant son mariage, alors qu’elle est encore légalement l’épouse de Napoléon. Son entourage autrichien mettant tout en œuvre pour la détacher de ce dernier, pas un seul instant, en 1815, elle ne songe à son impérial époux et au malheur qui s’abat sur la France. Duchesse de Parme, de Plaisance et de Guastalla, en 1816, blessée dans sa chair par la mort de son fils, l’Aiglon, en 1832, elle épouse en 1834 le comte Charles-René de Bombelles (1785-1856), son premier gentilhomme de la Cour et s’éteint à Vienne en 1847.

C.B.

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( 30 mars, 2021 )

Paris capitule (1814)…

30 mars 1814

Le 8 février 1814, de Nogent-sur-Seine Napoléon écrivait à son frère Joseph, à qui il avait confié Paris : « Si l’ennemi avançait sur Paris avec des forces telles que toute résistance devint impossible, faites partir, dans la direction de la Loire, la Régente, mon fils, les grands dignitaires…Rappelez-vous que je préférerais savoir mon fils dans la Seine plutôt qu’entre les mains des ennemis de la France ». Le 16 mars 1814, il réitère cet ordre.  A l’approche des Alliés (Prussiens et Russes) Joseph hésite. Le 28 mars 1814 au soir, il convoque le Conseil de régence. L’Impératrice et le Roi de Rome doivent-ils partir avec le gouvernement ? 

Hormis Clarke,  ministre de la Guerre, l’ensemble du conseil répond par la négative, considérant que la présence de Marie-Louise et de l’Aiglon galvaniserait la résistance. Joseph lu alors à haute voix les recommandations de son frère. Le départ fut donc décidé. Le 29 mars 1814, Marie-Louise quitte (pour toujours) les Tuileries ; un départ réprouvé par les parisiens. Joseph, fit afficher sur les murs une proclamation annonçant la venue imminente de l’Empereur, arrivant au secours de sa capitale. Paris doit tenir. Mais une résistance est-elle possible ?  De leur côté, les Alliés, en découvrant la cité dans le lointain, au matin du 30 mars 1814 étaient à la fois euphoriques et inquiets. Ils savent qu’ils ne disposent plus que de deux jours de vivres et qu’une insurrection paysanne, comme ces attaques sporadiques que connurent leurs troupes dans la Brie, peut surgir sur leurs arrières. Ils craignent aussi que Napoléon ne les surprenne  et délivre la capitale.

Il faut agir et vite. Dans Paris la défense s’organise. Les troupes de Marmont, de Mortier, de Compans ; la Garde nationale, commandée par Moncey, la garnison, les élèves de l’École Polytechnique, sans parler des vétérans et des invalides, forment un ensemble de 42 000 hommes. C’est peu face aux 120 000 hommes des Alliées ceinturant la ville.  Mais le peuple de Paris est prêt à se battre, à transformer chaque rue, chaque maison en un bastion imprenable. Pour gagner, il eut fallu que cette résistance soit conduite et galvanisée par des chefs civils et militaires capables et résolus.

Que l’exemple vienne d’eux et qu’elle soit appuyée par une fidélité à toute épreuve à Napoléon. C’est dans de telles conditions que l’Empereur arrivant aux portes de Paris aurait pu victorieusement repousser Russes et Prussiens. 

L’Histoire en décida autrement… Le 28 mars 1814, Napoléon quittant Saint-Dizier pour se diriger sur Troyes, confie une mission particulière à un prisonnier de marque : le comte de Weissemberg, ambassadeur d’Autriche à Londres. 

Le diplomate emporte ainsi avec lui l’ordre d’entamer une négociation avec l’empereur d’Autriche. Dans la soirée, alors qu’il est à Doulevant, l’Empereur reçoit des nouvelles de Paris : « Les partisans encouragés par ce qui se passe à Bordeaux, lèvent la tête. La présence de Napoléon est nécessaire s’il veut empêcher que sa capitale ne soit livrée à l’ennemi ; il n’y a pas un moment à perdre ». Le 29 mars 1814 au petit matin, Napoléon quitte précipitamment Doulevant. En route, il apprend bribe par bribe la progression inquiétante des Alliés. Il dépêche alors auprès de Joseph, le général Dejean son aide de camp et le colonel Gérardin, aide de camp de Berthier, afin de confirmer son arrivée aux Parisiens et de s’assurer de l’état de la défense de la capitale. 

Le 30 mars, à l’aube, Napoléon, laissant le commandement à Berthier, se dirige à bride abattue vers Paris. Ce même matin, à 4 heures, la ville se réveille par une canonnade et des roulements de tambours. La générale est battue. Les faubourgs se soulèvent. Les ouvriers réclament des armes. Dans les demeures cossues du Faubourg Saint-Germain, nombreux sont les royalistes qui souhaitent ardemment la chute de l’Empereur…

La défense s’organise. Les troupes parisiennes tiennent en respect les masses ennemies sur le front est le nord-est, de Vincennes à Clichy. Mais Joseph, représentant de l’Empereur à Paris va commettre l’irréparable.  Vers dix heures et demie du matin, alors qu’il se trouve à Montmartre pour surveiller les opérations, il reçoit la visite de l’architecte Peyre que les circonstances avaient transformé en parlementaire. Ce dernier est accompagné du comte Orlov, aide de camp du tsar Alexandre.

Orlov a été reçu dans la nuit par le tsar qui lui a remis des exemplaires d’une proclamation royaliste du prussien Schwarzenberg adressée au peuple de Paris. Alexandre s’empressa d’ajouter au comte Orlov que si les pourparlers échouaient, la lutte se poursuivrait néanmoins. Il compléta ses propos par une phrase inquiétante : 

« Dans les palais ou les rues, l’Europe couchera ce soir à Paris. » 

Ces mots répétés à Joseph  atterrent ce dernier. Le frère de l’Empereur s’empresse alors de réunir un conseil de défense qui conclut au caractère inévitable de la capitulation de Paris. Par des missives adressées à Marmont et à Mortier, Joseph leur autorise, s’ils ne peuvent plus tenir leurs positions, à entamer des pourparlers avec Schwarzenberg et le tsar, se trouvant en face d’eux. Vers midi trente ce même 30 mars, le peu courageux Joseph quitte Paris pour Rambouillet, oubliant dans sa précipitation de déléguer ses pouvoirs. Les seuls autorités constituées se trouvent dans Paris sont alors les deux préfets Pasquier et Chabrol et le Conseil d’État, ne tenant leurs pouvoirs de l’Empereur. Aux alentours de la cité, la bataille fait rage. On se bat à Romainville, à Pantin et ailleurs. Marmont quoique blessé, tient bon.

Il ne s’arrête pas sur le billet de Joseph qui lui parvient vers 13h30. A 14 heures, les Alliés déclenchent une offensive générale. Marmont se voit alors débordé de toutes parts. Il se replie sur Belleville et envoie trois parlementaires pour solliciter un armistice. Le maréchal Moncey tient bon à la barrière de Clichy, au nord de Paris. 

Le peuple de Paris se bat, les habitants font le coup de feu. IL faut tenir jusqu’à l’arrivée de Napoléon. En quittant Montmartre, Joseph avait donné l’ordre de quitter immédiatement la capitale à toutes les personnalités du régime. Cette mesure ne fut que partiellement exécutée. C’est une des erreurs de Joseph. Talleyrand, prêt à tous les compromis, à toutes les trahisons, voit là l’occasion de jouer un nouveau rôle. Le général Savary, convaincu du départ de Talleyrand, quitte Paris. Désormais le prince de Bénévent a toute latitude pour agir…

Le Tsar qui avait reçu dans l’après-midi l’envoyé de Marmont, désigne son aide de camp le général Orlov afin de poursuivre les négociations. Dans le même temps, le maréchal Mortier voit arriver près de lui le général Dejean, expédié par Napoléon. Cherchant en vain Joseph, il vient lui annoncer que l’Empereur approche et qu’il faut tenir encore. 

Mais les tractations ont commencé. Marmont,  Mortier et les représentants du Tsar se réunissent et entament de laborieuses tractations.  Avec cette capitulation, Marmont se pose en triomphateur. N’a-t-il pas évité aux parisiens une catastrophe ? Talleyrand sort alors de l’ombre. Il rencontre Marmont et se pose en véritable arbitre de la situation en éloignant le maréchal de Napoléon et en favorisant le retour des Bourbons.  Le 31 mars 1814, à deux heures du matin, l’aide de camp de Schwarzenberg débarque à l’hôtel de Marmont, rue de Paradis ; les Alliés acceptent la capitulation. Napoléon, alors à Juvisy, à la « Cour de France »  apprendra la terrible nouvelle par le général Belliard.  -« Quelle lâcheté !…Capituler ! Joseph a tout perdu… Quatre heures trop tard… », déclare t-il à voie haute. 

L’Empereur songea un instant à forcer le destin. Il pouvait en seulement quelques heures soulever à nouveau ses « bons Parisiens »… Les troupes françaises, conformément aux conditions, commencent à évacuer la ville. Au matin de ce 31 mars historique, le canon s’est tut dans Paris.

A neuf heures, les parisiens, surpris par ce calme inhabituel, apprirent la reddition de leur ville, et l’entrée imminente des Alliés dans la cité.

Une certaine inquiétude s’installa alors. Seuls les royalistes exultaient, laissant éclater leur joie d’une façon bruyante. 

Acta est fabula ! La pièce est jouée ! 

Marmont s’illustrera en se ralliant aux Bourbons sous l’influence de Talleyrand… 

Napoléon arrivé à Fontainebleau depuis le 31 mars, est contraint d’abdiquer, mais il hésite encore, calculant les chances qui s’offrent à lui de renverser la situation  Il reçoit Caulaincourt qui lui trace avec exactitude un tableau de Paris : Napoléon n’a rien à attendre de la capitale si ce n’est que la situation se dégrade. Il ne doit plus songer à y entrer. Puis c’est le maréchal Ney qui est reçu à son tour. Le prince de La Moskowa met tout son poids afin d’amener l’Empereur à abdiquer. Il parle d’une armée fatiguée, il évoque l’existence de ces troupes que la défection de Marmont et de son 6ème corps a plongé dans le plus profond découragement. Le maréchal Macdonald, reçu également, et accompagné de Ney, ira dans le même sens.  L’Empereur écoute avec attention les exigences demandées concernant son abdication. Elle sera sans conditions aucunes. De plus, Napoléon se verra attribué la souveraineté de l’île d’Elbe. Le souverain signe son acte d’abdication le 6 avril 1814. Napoléon vit alors une des périodes les plus difficiles de son existence. Il apprend coup sur coup toute une série de mauvaises nouvelles : Joséphine, une de celles qu’il a le plus aimé, s’apprête à recevoir le Tsar en personne à la Malmaison ; Marie-Louise s’attarde curieusement à Blois, alors qu’il lui serait si facile de le rejoindre ici à Fontainebleau…

L’attitude Marmont, de Ney et de Macdonald l’avait ulcéré. Ler dernier coup vint du maréchal Berthier, major général qui se crut être autorisé, par l abdication de Napoléon, à envoyer (le 12 avril) aux Bourbons celle de cette armée toute entière.- « Berthier, dit-il, m’abandonne avant que je ne quitte Fontainebleau. Berthier ! »Deux proches serviteurs allaient s’enfuir également : Constant et le mameluck Roustam.

La suite des événements montrera que Napoléon n’allait pas y perdre au change, en les remplaçant par Marchand et Saint-Denis (le mameluck Ali ), qui le suivront à l’île d’Elbe puis à Sainte-Hélène l’année suivante… 

« A Fontainebleau, écrit Ali, se voyant abandonné non de ses braves soldats, mais de la plupart de ses officier généraux et de beaucoup d’autres, l’Empereur tentera de mettre fin à son existence». Ce geste désespéré (et manqué) aura lieu le 12 avril. Huit jours plus tard,  se déroulait  la fameuse scène des Adieux de Fontainebleau qui fait partie de la légende napoléonienne. Immortalisée par Horace Vernet, on peut y voir quelques uns de ceux qui suivront l’Empereur à l’île d’Elbe : Drouot, Bertrand, Cambronne…Voici ce que raconte le lieutenant de grenadiers Monnier : 

« Enfin, le 20 avril, au moment de quitter son palais de Fontainebleau pour abandonner cette terre sacrée de la patrie, cette terre où tant de grands souvenirs, tant de superbes monuments devaient consacrer son nom à la reconnaissance de la postérité, l’Empereur sortit vers midi de ses appartement, et descendit par le grand escalier dans la cour du Cheval Blanc. Il la traversa à pied, au milieu de douze cents grenadiers de sa Garde, rangés sur deux haies, depuis l’escalier jusqu’à la grille : quelques officiers d’état-major le suivaient, ainsi que les quatre commissaires des alliés, le général russe comte Souvalow [Schouvaloff], le général autrichien baron Kooller [Koller], général prussien [le comte de Waldbourg-Truchsess], et le chevalier Neil Campbell major anglais [le colonel et non « chevalier »] ; le comte Klam, aide de camp du prince de Schwartzemberg [Schwarzenberg] les accompagnait. 

Avant d’arriver à la grille, l’Empereur s’arrêta, fit former le cercle à la troupe, approcher de lui tous les officiers, et prononça d’une voix ferme, quoique émue, un discours dont on a retenu les fragments suivants : « Grenadiers et chasseurs de la Vieille Garde, je vous fais mes adieux : pendant vingt ans je vous ai conduit à la victoire ; pendant vingt ans vous m’avez servi avec honneur et fidélité ; recevez mes remerciements… Officiers, soldats, qui m’êtes restés fidèles jusqu’aux derniers moments, recevez mes remerciements, je suis content de vous. Je ne puis vous embrasser tous, mais j’embrasserai votre général. Adieu, mes enfants, adieu, mes amis.

Conservez-moi votre souvenir ! Je serai heureux lorsque je saurai que vous l’êtes vous-mêmes. Venez général ! » Alors, le général Petit s’est approché, et il l’a embrassé vivement. – « Qu’on m’apporte l’aigle, et que je l’embrasse aussi. » 

Le porte-drapeau s’est avancé, a incliné son aigle, et l’Empereur en a embrassé trois fois l’écharpe avec la plus vive émotion.  

  – « Adieu mes enfants. » Officiers, soldats, tous étaient attendris ; les larmes roulaient dans les yeux de ces vieux guerriers ; les officiers étrangers eux-mêmes témoignaient par des pleurs involontaires combien ils étaient sensibles à de tels adieux. » 

C.B. 

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( 26 mars, 2021 )

Autour d’un livre hostile à l’Empereur…

Goldsmith.

Extrait d’un rapport du comte Anglès daté du 8 juin 1814.

« Une lettre de M. le prince de Bénévent [Talleyrand] m’avait informé, avant-hier, qu’on réimprimait un libelle ayant pour titre : Histoire secrète du cabinet de Bonaparte, publié à Londres par Louis [Lewis], employé il y a plusieurs années, aux Relations Extérieures et qui en avait été chassé pour cause d’infidélité. Cet ouvrage, dont le prince m’envoyait quelques feuilles, était regardé par lui comme propre à agiter les esprits et à irriter, par des calomnies, plusieurs maréchaux de France et plusieurs personnes distinguées du gouvernement actuel. On ajoutait que chaque volume de cet ouvrage s’imprimait, la nuit même, chez les imprimeurs Le Normand, Mame et Patris, pour le rendre inaccessible aux atteintes de la police; il fallait dont agir de suite. En conséquence, j’ai ordonné, dans ces trois imprimeries, une perquisition qui n’a amené aucun résultat.  Un examen attentif, fait avec quelques personnes instruites en librairie et qui n’a pu avoir lieu que ce matin, pour ne pas éventer le secret, m’a convaincu que les feuilles qui ont été transmises à M. de Talleyrand, par un anonyme, au lieu d’avoir été imprimées à Paris, comme on le supposait, l’ont été à Londres même. C’est ce dont il n’est plus permis de douter, en rapprochant ces caractères vraiment anglais de nos caractères français ».

(Georges Firmin-Didot, « Royauté ou Empire. La France en 1814. D’après les rapports inédits du comte Anglès », Maison Didot, Firmin-Didot et Cie Éditeurs, s.d. [1897], pp.32-33).

—————————–

Cet ouvrage pamphlétaire qui porte le titre exact d’Histoire secrète du cabinet de Napoléon Buonaparte et de la Cour de Saint-Cloud parut en 1814 à Londres (de l’imprimeur T. Harper le Jeune, Crane court, Fleet Street) et à Paris (Chez les marchands de nouveautés), en 2 volumes. Sorte d’espion politique, Lewis Goldsmith (1763-1846) eut une vie atypique. S’il voyagea pendant les guerres de la Révolution française, il publia en 1801 un essai qui lui valut les foudres de Pitt parce qu’il se livrait à une attaque contre sa stratégie militaire. Il fut contraint de s’exiler et fut présenté à Napoléon par Talleyrand. Il crée un journal anti-anglais, et est attaché aux tribunaux en qualité de traducteur assermenté. Il devient à cette époque un agent double pour le gouvernement britannique. Il retourne en 1809 en Angleterre et s’y installe comme solicitor, avocat-conseil. Il devient alors très critique de la France, et notamment de l’Empereur. Il retourne définitivement en France à compter de 1825 et y décède en 1846, nous apprend Quérard dans ses « Supercheries littéraires dévoilées »Les pages consacrées à la « vie privée et au caractère de Napoléon Buonaparte » sont édifiantes de méchanceté (t. 1, p. 65 et s.). À compter de la page 175 du tome premier, on relève une recension des personnages entourant Napoléon, en commençant par sa famille. Vient ensuite ce que l’auteur nomme la « Cour de Buonaparté ». La liste s’ouvre avec Cambacérès, puisque selon l’auteur, « il faut bien commencer la liste par le confident de ses plus secrètes pensées, et par le plus vil de tous ses valets » (t. 1, p. 205). Sur Fouché, « cet imbécille [sic] est ce que les Français appellent un homme nul ». On remarquera que le pamphlet – da été écrit alors que Napoléon n’avait pas encore quitté l’île d’Elbe : « Buonaparté est confiné dans l’île d’Elbe. Son esprit turbulent le portera peut-être à franchir la mer qui le sépare de la France, pour révolutionner quelques pays lointains ; mais, à la première tentative, ses surveillants l’amèneront sans doute dans la tour de Londres » (t. 2, p. 213).

En complément, lire la notice Wikipédia sur ce personnage fielleux :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Lewis_Goldsmith

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( 14 mars, 2021 )

Trajet de l’Empereur depuis Fontainebleau jusqu’à Orange (20 avril 1814-25 avril 1814).

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Le soir du 20 avril. Le cortège de l’Empereur parti de Fontainebleau,  était composé de 14 voitures, selon MM. Garros et Tulard. L’Empereur « voyageait dans la deuxième avec Bertrand. Il passe à Nemours, à Montargis et s’arrête à Briare, vers 20h30. Il couche à l’Hôtel de la poste. Le général Cambronne et les 600 grenadiers qui devaient l’accompagner à l’île d’Elbe lui rendirent les honneurs. »

21 avril. « Il quitte Briare à midi, passe à Cosne et à La Charite-sur-Loire. Il s’arrête à Nevers vers 20 h. Il y est salué d’acclamations. Rassuré par cet enthousiasme, il congédie l’escorte. »

22 avril. « Il quitte Nevers à 6 h., passe à Saint-Pierre-le-Moutier, Villeneuve-sur-Allier, Moulins. Il couche à Roanne après s’être entretenu avec beaucoup de monde. 

23 avril. A Tarare, M. et Mme Guizot, revenant du Gard, l’aperçoivent au milieu de groupes nombreux qui l’entourent avec admiration. A Salvagny, près de Lyon, il se promène seul sur la route, à la nuit, rencontre le curé de la paroisse, converse un instant avec lui. Vers 22 h30, il est à Lyon, où il est reçu avec des honneurs. Il envoie le colonel Campbell, commissaire anglais, en avant, afin de lui préparer sa traversée jusqu’à l’île d’Elbe sur un bateau anglais. 

24 avril. « A l’aube, il est à Vienne. Il déjeune au Péage-de-Roussillon. Vers midi, il rencontre Augereau au-delà de Valence. Conversation brève et sans effusion. Pendant que les voitures stationnaient près de l’Isère, où le train impérial [le convoi] passe la rivière en bac, arrive un bataillon qui rend les honneurs. Un soldat lui dit : « Sire, le maréchal Augereau a vendu votre armée. » A 18 h30, il est à Montélimar. Il s’y arrête quelques heures. Il reçoit le préfet Gaud de Rousillac. Il passe ensuite à Donzère. » 

Le lendemain sera un jour orageux…

 

(Louis Garros et Jean Tulard, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour, 1769-1821″, Tallandier, 1992, p.449-453).

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( 5 mars, 2021 )

Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais…

Ce témoignage qui fut publié dans le Carnet de la Sabretache, en 1923, est celui d’un royaliste. Malgré les inexactitudes qu’il recèle, l’atmosphère des jours qui précédèrent et qui suivirent le retour de l’Empereur y est bien retranscrite.

C.B.

Il semble qu’il ne reste plus rien à dire sur le Retour de l’île d’Elbe. Cependant, le récit qui va suivre nous a paru intéressant, non seulement parce qu’il nous donne les impressions d’un témoin de ce prodigieux événement, mais parce qu’il contient des détails inédits. Son auteur, le baron Balthazard Hubert de Saint-Didier, qui se livrait à de fréquentes allées et venues entre son château de La Tour-de-Priay, situé dans le département de l’Ain, et le domicile qu’il possédait à Lyon, était, par sa situation personnelle et par l’étendue de ses relations, mieux placé que bien d’autres pour Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais... dans TEMOIGNAGESconnaître l’état d’esprit des populations au milieu desquelles il vivait et pour tenir ses renseignements des meilleures sources. Il se rendait de Priay à Lyon, lorsqu’il apprit, à Montluel, le débarquement et l’arrivée imminente de l’Empereur. Comme il atteignait le but de son voyage, le comte d’Artois, accouru en toute hâte, venait d’arriver de Paris pour organiser la résistance. Il put donc de rendre compte par lui-même des efforts infructueux et du départ précipité de ce prince, assister à l’entrée de Napoléon et s’instruire en détail de ses moindres faits et gestes. C’est ainsi qu’il sut, bien avant que les « gazettes » aient eu le temps de les relater, tous les incidents survenus depuis le départ de l’île d’Elbe jusqu’à l’arrivée de l’Empereur à Lyon et fut ensuite et fut ensuite parfaitement informé de ceux qui marquèrent la fin de sa marche sur Paris. Le retour de Napoléon entraînait des conséquences trop graves pour ne pas produire une profonde sensation. Le baron de Saint-Didier dut en être d’autant plus ému que ses sentiments personnels et ses traditions de famille le rattachaient étroitement aux Bourbons. En effet, son père, le baron Ennemond Hubert de Saint-Didier, mestre de camp de cavalerie en 1773, et chevalier de Saint-Louis, avait été écuyer servant de Madame, comtesse de Provence. Lui-même, était né à Lyon, le 19 février 1779, mort à Neuville-sur-Ain en 1863.

Comte Louis de COLBERT-TURGIS.

Chaque jour la sollicitude du Roi s’étendait sur tous les points de l’administration. Des règlements justes, sur toutes ses branches, accroissaient le bonheur des Français et leur faisaient espérer un avenir calme. Toutes les plaies se fermaient. Les esprits qui avaient été le plus égarés se rattachaient de bonne foi au seul gouvernement juste et doux que la France eût éprouvé depuis ses affreuses convulsions. Mais l’esprit du mal n’était pas éteint. Quelques députés laissaient voir dans les discussions une habitude de révolution qui se trahissait jusque dans leurs expressions peu mesurées. Les grands mots de « Liberté », d’ « Egalité », de « Droits », dont trop de ses membres avaient fait un si cruel abus, retentissaient trop souvent dans cette Assemblée. Carnot avait fait un « mémoire » qu’il avait eu l’imprudence de dédier au Roi, où, sous prétexte de l’éclairer sur l’état des esprits, il attaquait avec silence les actes de son gouvernement. M. Méhée de La Touche dans une « lettre à l’abbé de Montesquiou » et dans un « mémoire » intitulé « Dénonciation au Roi des actes par lesquels les ministres de Sa majesté ont violé la constitution », se livrait à ses attaques non moins violentes et non moins injustes contre l’autorité royale. Le Roi, dans son système de douceur, de modération, d’était contenté de laisser dans l’oubli d’aussi horribles pamphlets. Les campagnes ne cessaient d’être travaillés par des émissaires. Quelques associations secrètes répondaient avec audace et profusion toutes les calomnies et les faussetés possibles. De nouvelles plus absurdes les unes que les autres, entretenaient un doute dangereux sur la force, la durée du gouvernement. Celle qu’ils se plaisaient le plus à répandre, et dont l’effet devait être si puissant, était le retour prochain de Buonaparte qui, en nourrissant l’espérance coupable de quelques uns, empêchait les autres de se livrer franchement et avec confiance à un gouvernement dont on leur présageait la chute prochain. Les administrations, suivant le plan que leur traçait la conduite du Roi, de qui on éloignait, sans doute, des rapports qui eussent peut-être excité une surveillance plus active, semblaient mépriser de tels bruits et ne prenaient aucune mesure pour comprimer les malveillants, dont l’audace s’accrut au point d’annoncer l’arrivée de Napoléon pour les premiers jours de mars. On ne peut douter, maintenant, que ces bruits ne fussent le résultat d’une conspiration affreuse, dont les rameaux propagateurs s’étendaient au loin et dont les chefs de l’Etat dirigeaient dans l’obscurité les horribles ressorts. Enfin, le 8 mars [1815], comme nous revenons à Lyon, nous apprîmes, à Montluel, une nouvelle qui nos terrassa. On nous dit que Buonaparte avait débarqué, avait pris Grenoble et serait peut-être le soir même à Lyon. Le peuple était dans l’étonnement, encore incertain de la vérité d’événements qu’on lui avait annoncés si souvent. Nous poursuivîmes notre route, et, aux environs de Lyon, nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où l’on s’attendait d’un instant à l’autre à voir une révolution. Monseigneur le comte d’Artois était arrivé dans la nuit du mercredi 8 mars, au soir, à Lyon, avec le maréchal Macdonald. Le lendemain, il passa une revue des troupes qui étaient à Lyon, se composant du 24ème régiment de ligne, du 20ème, venue de Montbrisson, et du 13ème de dragons. Brayer, avait donné pendant tout l’hiver des démonstrations les plus exaltées de son attachement au Roi et à sa famille. Ses dragons étaient, selon lui, « parfaitement dévoués à sa cause et on pouvait compter autant sur eux que sut lui-même ». Le peu de zèle, ou plutôt le froide contenance de ces militaires ne montrèrent que trop au Prince combien peu il devait compter sur de pareils défenseurs. La Garde nationale, en grande partie, avait les meilleures dispositions ; mais n’étant pas exercée au maniement des armes, sans munitions, sans canons, et conduite par des chefs dont la majorité ne connaissait pas la guerre et que des intérêts particuliers éloignaient de ses dangers, elle ne pouvait offrir un bien grande ressource. Les démonstrations que le Prince reçut de sa bonne volonté lui furent extrêmement sensibles ; mais il était trop tard pour accepter des services dans lesquels Son Altesse prévoyait qu’elle serait mal secondée. Depuis plusieurs mois cette garde demandait qu’on lui accordât quelques pièces de canon ; mais, ou les circonstances, ou plus vraisemblablement, le plan des conspirateurs s’opposaient à ce que l’on multipliât les points d’une résistance que l’on redoutait. Une inscription volontaire pour s’armer fut bientôt remplie dans cette même gare ; mais les mesures étaient si bien prises que l’on ne trouva même pas des fusils en état et quelques cartouches à distribuer. La journée du jeudi se passa en reconnaissances dans les environs de la ville, en expéditions d’ordres pour réunir à Lyon des troupes. Le 4ème régiment de hussards, en garnison à vienne, se mit en marche ; mais à Saint-Symphorien d’Ozon, les officiers firent prendre au régiment la route de Bourgoin où ils se réunirent à Buonaparte. On avait proposé de couper le pont de La Guillotière et le pont Morand. On dit que le mécontentement que la populace témoigna, fit que le Prince se borna à faire placer quelques tonneaux pleins de terre ou fascines pour embarrasser et défendre le passage. Les gazettes étaient pleines d’adresse des différents corps qui juraient fidélité au Roi. Celui-ci avait, dès le 6 mars, par une proclamation, convoqué extraordinairement les Chambres qui avaient été ajournées le 31 décembre dernier, et par une ordonnance du même jour, déclaré traître à la patrie Napoléon Buonaparte, ainsi que les militaires et employés de tous grades ou administrateurs qui lui prêteraient aide et tout individu prenant part à la révolte. Une proclamation du comte d’Artois, appelait à Lyon tous les bons Français pour la défense du trône. Une autre, du ministre de la Guerre (Soult, duc de Dalmatie) à l’armée, en date du 8 mars 1815, contenait cette phrase : « Bonaparte…cherchera-t-il des traîtres parmi ces soldats qu’il a trompés ?…Il nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime, pour un homme… qui n’est plus qu’un aventurier !…etc. » Le préfet du Var avait envoyé des coursiers à tous les préfets voisions pour les avertir du débarquement de Buonaparte, et celui de Lyon l’avait annoncé télégraphiquement, le 5 mars 1815, à Paris. Cette annonce parut si extraordinaire que l’on ne put y ajouter foi et qu’une seconde dépêche la confirmât. On ne savait point encore de détails précis sur cet événement. On savait seulement que Buonaparte était entré sans coup férir à Grenoble ; qu’i : s’avançait sur Lyon, et on s’attendait à la voir s’y présenter à tout moment. Le 10, Monseigneur le comte d’Artois, après avoir, vu l’impossibilité de défendre Lyon, fait partir les caisses du gouvernement, mais non celles de la ville, voulut encore tenter un dernier effort sur les troupes. Une revue se fit sur place Bellecour. Le Prince y parut, accompagné du maréchal Macdonald. Il y parla aux soldats avec cette bonté qui lui est si naturelle ; mais la plupart des officiers, déjà gagnés, ou comptant sur un succès certain de Napoléon, se turent et m^me empêchèrent leurs soldats de faire le moindre signe qui put faire paraître l’émotion dont plusieurs ne pouvaient se défendre. On m’a assuré avoir vu et entendu un maréchal des logis passant derrière les rangs des dragons répétant à mi-voix : « Silence dragons ! Silence ! ». Le Prince leur dit (en les voyant muets au cri de « Vive le Roi ! ») : »Enfin, mes amis, dites au moins « Vive la Patrie ! ». Alors, la honte, sans doute, les retint dans le même silence. A 10 heures du matin, je traversais la place. L’on m’avait dit que le Prince était déjà parti. Un groupe d’officiers à cheval était près d’une troupe en bataille. En m’approchant, j’y reconnus le Prince qui parlait encore avec bonté à ces militaires qui le trahissaient déjà dans leur cœur. Sa figure noble était sereine. Il paraissait pourtant fatigué de tout ce qu’il avait fait depuis son départ de Paris. Après avoir étudié quelques minutes cette figure noble et malheureuse, je ne pus continuer et me retirai en versant des larmes sur lui et sur mon pays. Il partit, peu après, avec une seule voiture escortée par quatre gendarmes. Les troupes restèrent en bataille sur la place. Une petite partie des gens se portait sur le quai du Rhône. Nul cri ne se faisait encore entendre. Tout était dans la stupeur. A une heure, le 23ème régiment se mit en marche, en colonne, sur la place de la Charité, la cocarde blanche et le drapeau royal déployé. On disait vaguement qu’il se portait pour défendre le pont de La Guillotière, où Buonaparte était déjà arrivé… Au moment où il tournait sur la place de la Charité, on vit paraître, sur le pont, quelques hussards de son parti. La colonne fit halte. Le maréchal était auprès du poste du pont avec le comte de Damas. Il pérorait des murmures s’élevèrent et un soldat courut, la baïonnette en avant sur lui, en le menaçant. Alors, voyant que tout était perdu, ils partirent au galop. Deux ou trois dragons le poursuivirent, sabre à la main, sur place et les eussent atteints, si le jeune Damas, qui avait été chef de partisans pour Napoléon, n’eût arrêté ces furieux. Ces messieurs partirent aussitôt dans la voiture de Macdonald ; celle auprès de M. de Damas fut ramenée par des dragons. Après une halte d’un quart d’heure, le régiment revint se mettre en bataille sur la place. Alors quelques petits polissons parurent sur la place, criant : « Vive l’Empereur ! ». Leur nombre grossissait peu à peu de plusieurs individus dont les vêtements en lambeaux rendaient ce cri plus affreux. Enfin, sur les 2 heures, un détachement des troupes impériales entra et se mit en bataille, à quatre pas du 23ème, en poussant des cris de « Vive l’Empereur ! ». Alors, de toutes parts, parurent des groupes de la dernière classe du peuple poussant les mêmes cris. Le 23ème était toujours dans un silence parfait avec la cocarde blanche et le drapeau royal, mais ployé. Après environ une demi-heure passée ainsi en regard l’un de l’autre, deux ou trois hussards vinrent au galop. Les officiers du 23ème se formèrent en groupe autour d’eux, reçurent les premières des proclamations imprimées de Buonaparte, qui aussitôt furent distribuées aux soldats et au peuple avec profusion, avec des cocardes tricolores. Celles-ci remplacèrent bientôt toutes les cocardes blanches. Il entra successivement plusieurs petits détachements de troupes, infanterie et cavalerie, et on attendit l’arrivée de leur chef. Buonaparte n’entra dans la ville que sur les 8 heures du soir, accompagné d’une foule de gens de la lie du peuple qui, comme des forcenés, criaient : « Vive l’Empereur ! » en injuriant les personnes que la curiosité faisait mettre aux fenêtres. Peu après, ayant crié d’illuminer, ils jetèrent des pierres contre la plupart des fenêtres des maisons situées au nord de la place, surtout celles où l’on avait remarqué le plus de zèle, soit pour les illuminations des fêtes royales, soit par l’affluence à ces mêmes fêtes. Le Café Berger fut entièrement pillé et le désordre eût été bien grand si Buonaparte lui-même n’eût ordonné au maire de le faire cesser. Des paysans de La Guillotière et des environs étaient accourus dans l’espoir du pillage de la ville, et, le lendemain, plusieurs paysans de villages plus éloignés arrivèrent avec des sacs et des charrettes pour tirer leur part d’un événement qui leur paraissait tout naturel. M. Defargues, maire, avait fait afficher une proclamation assez sage pour la circonstance : »Vous allez, disait-il, revoir dans vos murs cet homme célèbre…etc., qui releva vos murailles, ranima votre commerce éteint, etc.… Recevez-le avec le calme qui convient aux circonstances…, etc., etc., « Le maire, à la tête du conseil municipal, fut le complimenter à l’archevêché. Il les reçut d’abord assez froidement, et, après plusieurs questions sur le commerce, l’état de la ville, il demanda si les dissensions entre les classes de la noblesse et des négociants étaient finies, ajoutant sur les prétentions de la noblesse, sur son orgueil, plusieurs phrases aussi injurieuses que fausses. M. d’Ambérieu, membre du conseil, répondit avec vigueur sur ces fausses imputations, sur l’état de la noblesse de Lyon, presque entièrement sortie du commerce, sur le mépris que lui-même avait commencé à montrer pour la noblesse qui, dans tous les cas, n’avait pu s’attacher à un prince qui l’accablait en toutes occasions…, etc. Buonaparte, peu accoutumé à une discussion aussi vigoureuse, parut touché du zèle que montrait ce Lyonnais et demandant son nom et son état reçut de ce respectable vieillard un exemple de ce peuvent la fermeté et le désintéressement joints à cause juste. On dit que, parlant de la beauté de la place de Bellecour, un membre de ce conseil dit : « Il y manque une statue ! » L’Empereur vit la basse flatterie et regarda cet homme avec mépris. Après les premiers moments de cette audience, Buonaparte se dérida, se mit à causer familièrement, prenant souvent quelques pastilles [sic], et prenant l’air tout à fait « bonhomme ». C’est ainsi que plusieurs présentes l’ont dépeint. Les grands vicaires lui ayant été présentés il leur fit une sortie sur le zèle de quelques prêtres : « Prêchez la morale et rien de plus, leur répéta-t-il, et soyez sage ! »-« Nous le serons toujours, Sire, etc. » L’on apprit alors des détails sur cette expédition singulière et audacieuse que les journaux ne donnèrent que plusieurs jours après. Buonaparte avait eu de fréquentes relations avec la France pendant tout le temps de son exil et surtout avec l’Italie. Sa sœur Caroline, reine de Naples, était venue souvent à l’île d’Elbe. Les soldats croyaient même que Marie-Louise y était venue. Ils disaient qu’à une certaine époque leur souverain s’était retiré dans une maison de campagne dans l’intérieur de l’île, y était demeuré six à huit jours seul, des gardes empêchant toutes personnes d’approcher. Ils en concluaient que c’était alors que cette princesse y était présente. Depuis plusieurs mois, Buonaparte entretenait ses confidents du projet vague de revenir en France, mais sans en désigner l’époque. Il y avait, dans le mois de décembre, renvoyé plusieurs soldats et officiers, sans doute pour sonder les esprits. Enfin, le 26 février, à 5 heures du soir, il s’embarqua à Portoferraio sur un brick de 25 canons avec 400 hommes de sa garde. Trois autres bâtiments portaient 400 hommes d’infanterie et 100 chevau-légers polonais. Il échappa, avec son escadre, à la croisière anglaise. On dit que lord Bentinck, qui la commandait, était alors descendu à Livourne où il était épris d’une dame [Ces faits sont exacts mais il s’agit du colonel Neil Campbell, chargé de la surveillance au large de l’île d’Elbe.]. Quoiqu’il en soit, on ignore comment il a pu se justifier et même s’il a été obligé de le faire, les journaux anglais n’ayant plus reparlé de la motion faite au Parlement d’examiner sa conduite et de le juger. Il en fut de même de la croisière française, composée de deux frégates et d’un brick qu’il rencontra à quelques lieues de Livourne. Le 1er mars 1815, à 3 heures après-midi, il entra au Golfe-Juan près d’Antibes. Un capitaine et 25 hommes se présentèrent dans cette ville, mais le gouverneur les fit prisonniers. Le débarquement effectué, on bivouaqua jusqu’à 11 heures. Napoléon se porta alors sur Cannes, Grasse, Saint-Vallier, et arriva le 2 au soir, au village de Séranon, ayant parcouru 20 lieues. Le 3, il était à Barème ; le 4, il dînait à digne ; le 5, le général Cambronne, venu de l’île d’Elbe, occupait Sisteron, tandis que Buonaparte couchait à Gap. Le lendemain 6, l’Empereur atteignait Corps, et Cambronne, avec 40 hommes, poussait jusqu’à La Mure. Il y rencontrait l’avant-garde d’un corps de 6000 hommes, venue de Grenoble pour s’opposer à sa marche. Cette avant-garde, après avoir refusé toute communication, s’était repliée de 3 lieues en arrière, vers les lacs de Laffrey. Buonaparte s’y porta. Il y trouva un bataillon du 3ème de ligne, une compagnie de sapeurs et une compagnie de mineurs ; en tout, 7 à 800 hommes. Le chef d’escadron Raoul se présenta à eux pour parlementer. On refusa de l’entendre. » Napoléon, dit « Le Moniteur », mit pied à terre et s’avança, suivi de sa garde portant l’arme sous le bras. Il se fit connaître et dit que « le premier soldat qui voudrait tuer son Empereur le pouvait ». Ce fut le signal de la défection. On cria de part et d’autre : « Vive l’Empereur ! » Des cocardes tricolores furent distribuées. L’un assura, dans le temps, que l’on creva plusieurs tambours de la troupe royale, qui avaient été d’avances remplis des ces cocardes. « Le Moniteur » a fait tenir à Buonaparte un discours à ces soldats où il dit : « Je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, n’ayant pas été élevé par la nation. Demandez à vos pères et au peule ici présent : ils vous diront que vous êtes menacés du retour des dimes, des droits féodaux… Ce n’est-il pas vrai, paysans ? »-« Oui Sire, on voulait nous attacher à la terre. Vous êtes l’Ange du Seigneur…etc. » auraient répond ses auditeurs ; mais on peut douter du récit de la gazette officielle et récuser les témoins. Napoléon continua alors à marcher sur Grenoble. Près de Vizille, l’adjudant-major du 7ème de ligne vint lui annoncer que le colonel Labédoyère venait avec son brave régiment se joindre à l’Empereur. Il le rencontra à une lieue de Grenoble et logea le soir même dans un faubourg de cette ville. Le colonel Labédoyère, né à Paris en 1786, venait d’épouser depuis peu la nièce du comte de Damas, gouverneur de Lyon, et le Roi l’avait nommé, à cette occasion, colonel du 7ème de ligne. Le général Marchand, qui commandait la place de Grenoble, y avait réuni le 3ème du génie, le 4ème d’artillerie, -celui où Buonaparte avait été élevé au grade de capitaine vingt-cinq ans avant, deux bataillons du 5ème et les fidèles hussards du 4ème, dit « Le Moniteur ». Marchand se retira dans le Fort Barraux. Sa femme fut, dit-on, se jeter aux pieds de Napoléon pour l’excuser. Le préfet de l’Isère, M. Fourier, avait quitté Grenoble à l’entrée de Buonaparte, qui lui fit dire qu’il l’attendait à Bourgogne, où, en effet, il alla le rejoindre et entra avec lui à Lyon où il fut nommé préfet. On a cherché à excuser sa conduite en disant qu’associé, à une époque glorieuse, à la destinée de Buonaparte, comme savant, En Egypte, il n’avait eu, pour récompense de ses travaux, que cette préfecture de l’Isère où le Roi l’avait confirmé. Il s’y était, de tout temps, attiré l’estime générale en cherchant à éluder ou modérer les lois rigoureuses de son gouvernement. Il se vit alors sans ressources et crut pouvoir se rattacher à une cause qu’il voyait vigoureusement soutenue. Le 9, Buonaparte coucha à Bourgoin. Les paysans du Dauphiné l’entouraient et l’accompagnaient depuis longtemps en proférant mille injures contre le gouvernement royal, les nobles, etc., et criant : « Vive l’Empereur ! » Buonaparte se montra fort peu pendant les deux jours qu’il resta à Lyon. On dit que, fatigué des cris d’une populace exaltée qui entourait son palais, il dit à ses officiers : « Que l’on fasse retirer cette canaille et qu’on me laisse en repos ! » [Propos douteux venant de l’Empereur. Rappelons que le témoin est royaliste]. Il avait fait afficher les proclamations qu’il nous avait apportées de l’île d’Elbe, datées du Golfe-Juan, le 1er mars 1815. L’unes d’elles, adressée à l’armée, disait : « Soldats, nous n’avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur Prince, leur Bienfaiteur…etc.… Dans mon exil, j’ai entendu votre voix…Arborez cette cocarde tricolore !… vous la portiez dans nos grandes journées… Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants n’ont pas de plus grands ennemis que ces princes qui vous ont été imposés par l’étranger…Les vétérans des armées sont humiliés…Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef… Son existence est la vôtre ! … La victoire marchera au pas de charge, et l’Aigle avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame…etc.… ». Une autre, s’adressant au peuple français, s’exprimait ainsi : « La défection du duc de Castiglione [Le maréchal Augereau] livra Lyon sans défense aux ennemis. L’armée qu’il commandait «était nombreuse et brave et à même de battre le corps d’armée autrichien qui lui était opposé et d’arriver sur le flanc gauche de l’armée qui menaçait Paris. Les victoires de Champagne, l’insurrection des paysans de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, etc.…avaient mis celle-ci dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants…etc.…etc. Dans ces grandes circonstances, mon cœur fut déchiré… Je m’exilai. Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Un gouvernement national et une dynastie née dans votre révolution peuvent seuls garantir vos nouveaux intérêts. J’ai entendu vos plaintes et vos vœux. J’ai traversé les mers au milieu des périls. Je viens reprendre mes droits qui sont les vôtres. La Nation a le droit de se soustraire au joug imposé. C’est à vous seuls et braves de l’armée que je me fais et me ferai toujours gloire de tout devoir. » Une autre, des généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale disait à l’armée : « Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues. Nous vous le ramenons…etc. Foulez aux pieds la cocarde blanche, signe de la honte. Les Bourbons n’ont rien oublié ni rien appris ! Selon eux, vous êtes des rebelles, et l’on vous punira quand ils seront assez forts. Il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat sera toujours soldat ; le peuple n’aura que les charges. On a avili la Légion d’honneur en la distribuant à tous les traîtres et en lui ôtant ses privilèges politiques. Soldats de la grande Nation, du grand Napoléon, venez nous rejoindre…etc.…etc. Enfin, pour ses adieux aux Lyonnais, l’Empereur avait fait afficher cette quatrième proclamation : « Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale, j’éprouve le besoin de vous faire connaître mes sentiments. Vous avez toujours été au premier rang dans mon affection. Le caractère élevé qui vous distingue spécialement vous a mérité toute mon estime… Je reviendrai m’occuper de vos besoins, etc.… Lyonnais, je vous aime ! » Le matin de son départ, il fit une multitude de décrets qui ne parurent qu’après son entrée son entrée à Paris : sur le licenciement de la maison du Roi ; la suppression des ordres royaux ; le renvoi des émigrés, non rayés, hors de France ; le rappel des juges destitués ; la dissolution de la Chambre des pairs et de la Chambre des communes ; enfin la convocation des collèges électoraux des départements à Paris, au mois de mai, pour assister au couronnement de l’Impératrice et de son fils [Confusion de la part de l’auteur ! Il s’agit de la remise des aigles au Champ-de-Mars]. Enfin, Buonaparte, précédé de toutes ses troupes, partit, le 13 mars, à 2 heures après-midi. Il passa successivement à Villefranche, Mâcon, Tournus, Chalon ; coucha, le 15, à Autun ; le 16, à Avallon, et fut rejoint à Auxerre par le 14ème de ligne, le 6ème de lanciers, et le maréchal Ney, qui avait prendre, à tout son gouvernement, la cocarde tricolore avant de partir. Le 13, il y avait eu à Bourg une insurrection avec attroupements et cris de « Vive l’Empereur ! » On avait entouré la préfecture. Le préfet, M. Capelle, menacé, parvint à s’échapper. Il se rendit en toute hâte à Lons-le-Saulnier, où était le maréchal Ney, et lui dit, qu’ « entouré de traîtres, il pensait trouver en lui un fidèle sujet du Roi. » Le maréchal balbutia quelques vagues paroles et finalement déclara à M. Capelle qu’il allait passer ses troupes en revue. A celles-ci, il dit que « Napoléon était rentré en France pour se replacer sur son trône ; qu’il était maître de Grenoble et de Lyon ; mais qu’il pensait qu’ayant juré fidélité au Roi elles s’opposeraient à son entreprise et crieraient : « Vive le Roi ! » On lui répondit -comme il s’y attendait- par : « Vive l’Empereur ! »-« Eh bien oui mes amis, « Vive l’Empereur ! » reprit-il ; puis, se tournant vers le préfet, il ajouta : « Vous voyez, Monsieur, ce qu’il se passe ? »-« Oui, Monsieur, répondit celui-ci, je vois quel est mon devoir ». Et il lui demanda un passeport pour Paris ; mais ayant appris, en route, que le Roi en était parti, il passa sans danger en Suisse. Ney fit aussitôt la proclamation suivante, datée du 13 mars : « La cause des Bourbons est à jamais perdue ! La dynastie légitime que la Nation a adoptée va remonter sur le trône. C’est à l’Empereur Napoléon qu’il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons s’expatrie de nouveau, etc., ou qu’elle consente à vivre avec nous, que nous importe ! La liberté triomphe ! Je vous ai souvent mené à la victoire ; je vais vous mener à cette phalange immortelle que l’Empereur conduit à Paris, etc. » Le Roi, prévoyant que toute résistance de la part des troupes fidèles serait inutile, l’armée étant en pleine défection, fit rapprocher de Paris tout ce qui lui était attaché, et partit lui-même, le 19 mars, à minuit, suivi de quelques gardes du corps, laissant les Parisiens consternés, et emportant les regrets de la plus grande partie de cette immense population. Buonaparte, arrivé à Fontainebleau, le 20, à 4 heures du matin, apprit, à 7 heures, le départ du Roi, mais ne voulut ou n’osa entrer à Paris qu’à 9 heures du soir. Le 21, il passa une revue. « Le Moniteur » dit qu’il fit aux troupes un discours que sa longueur peut faire supposer, en grande partie, l’ouvrage du journaliste. « Je comptais sur l’amour du peuple et des soldats… La gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous… Le trône des bourbons était illégitime, puisqu’il était relevé par les étrangers ; qu’il avait été proscrit par nos Assemblées nationales et qu’il n’offrait pas de garantie… Le trône impérial peut seul garantir les droits du peuple et votre gloire…etc. » Et il leur distribua des Aigles en les pérorant de nouveau sur la trahison… les circonstances malheureuses… etc.… et termina par ces mots : «Enfin, jurez de les défendre…etc. » Carnot fut nommé ministre de l’Intérieur, Caulaincourt, duc de Vicence, ministre de l’Extérieur. Le roi, sous le nom de « comte de Lille » quitta Lille le 23. M. de Bossi ancien préfet de l’Ain, alors préfet de la Manche, fit une proclamation où il annonçait au peuple « l’entrée de Napoléon le Grand à Paris, fier et attendri de revoir son Libérateur, don Héros, son Père… etc.

BARON HUBERT DE SAINT-DIDIER

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( 20 février, 2021 )

La bataille de Waterloo racontée par les témoins…

waterloo

18 juin 1815. Une date mythique pour tous les napoléoniens… « Waterloo, la fin d’un monde… » comme l’a si joliment écrit le commandant Henry Lachouque. On ne compte plus les études en tout genre consacrées à cette bataille. Aussi, plutôt que de réécrire une nouvelle fois les faits de cette journée qui marque à jamais l’Histoire de notre pays mais aussi celle de l’Europe, nous avons préféré glaner çà et là quelques extraits de témoignages représentatifs. Nous avons complété ce choix de textes par une bibliographie d’ouvrages (et non exhaustive) se rapportant à Waterloo. 

Les troupes sont prêtes. La bataille éclate. 

Lieutenant au 26ème régiment d’infanterie légère et devenu aide de camp du général de La Houssaye (resté lui à Paris), le jeune Alexandre de Chéron a laissé une lettre (adressée à son général) et datée du 22 juin 1815. Il y raconte la bataille telle qu’il l’a vu :  »Le lendemain 18 juin, l’Empereur fit ses positions d’attaque. L’ennemi formait le fer à cheval devant nous. Notre corps tint la droite. La fusillade commença sur les neufs heures du matin [Chéron se trompe car tout le monde est d'accord pour dire que c'est à 11h30 que la bataille débuta]. Les colonnes d’attaque furent formées, on se porta en avant de tous côtés. L’attaque fut générale. Les soldats étaient dans un enthousiasme impossible à décrire. Les cris de  » Vive l’Empereur !  » se confondaient avec le bruit du canon. Cependant, l’ennemi, embusqué dans une position extrêmement avantageuse, protégé par une artillerie nombreuse et formidable ne parut point étonné de notre audace. Il fit un feu si terrible que nos têtes de colonne reculèrent en désordre ; alors la cavalerie chargea et dégagea l’infanterie en tuant beaucoup d’anglais ; ils prirent beaucoup de chevaux. L’ordre se rétablit et l’on continua à se battre avec un succès balancé. Enfin l’ennemi put dégager son centre pour se porter aux ailes. L’Empereur suivit ce mouvement. Les ailes tentèrent même à le rejoindre derrière nous et à nous couper la route. Le maréchal Blache [Chéron veut dire Blücher] était arrivé avec ses troupes sur notre droite. L’ennemi recommença le feu sur le centre, feu qu’il n’avait suspendu que pour nous donner plus de confiance et nous nous vîmes entourés pour ainsi dire, n’ayant pour tout point libre que la route. L’Empereur comptait sur les généraux Grouchy et Vandamme qui devaient prendre l’ennemi par derrière. Ils ne vinrent pas et nous fûmes sur les huit heures tellement pressés par des forces supérieures que nos troupes se replièrent successivement et finirent enfin par être dans un désordre impossible à décrire « .(Alexandre de Chéron, lettre du 22 juin 1815 contenue à la fin de ses  » Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil « . Teissèdre, 2001)Victor Dupuy, quant à lui, est chef d’escadron, au 7ème hussards:  »Le 18 à quatre heures du matin, nous étions à cheval et vers huit heures, après avoir fait rafraîchir nos chevaux quelques instants, nous nous rendîmes sur le champ de bataille. Notre régiment fut détaché de la division et, avec trois escadrons de chasseurs, prit position à l’extrême droite, n’ayant pas d’ennemis devant nous ; Le combat s’engagea à notre gauche sur toute la ligne ; dès midi, la panique s’empara de quelques régiments d’infanterie du 1er corps d’armée et le sauve-qui-peut y fut prononcé. Ils fuyaient dans le plus grand désordre, je courus à eux avec un peloton de hussards pour les arrêter ; voyant parmi les fuyards, un porte-drapeau avec son aigle, je lui dis de me la remettre ; il l’avançait déjà pour me la donner, lorsque la réflexion me vint : « Je ne veux pas vous déshonorer, monsieur, lui dis-je, déployez votre drapeau, et portez-vous en avant, en criant avec moi, Vive l’Empereur !« . Il le fit sur-le-champ, le brave homme ! Bientôt les soldats s’arrêtèrent et dans peu d’instants, grâce à ses efforts et aux nôtres, près de trois mille hommes étaient réunis et avaient fait volte-face. Cette fuite était d’autant plus étonnante et extraordinaire que l’ennemi ne poursuivait pas ; mais par qui le malveillant sauve-qui-peut avait-il été prononcé ? On l’ignorait. Jusque vers quatre heures, nous restâmes paisibles spectateurs de la bataille. Dans ce moment le général Domon vint à moi ; le feu des Anglais était à peu près cessé ; il me dit que l’affaire était gagnée, que l’armée ennemie était en retraite, que nous étions là pour faire jonction avec le corps du maréchal Grouchy et que nous serions le soir à Bruxelles ; il partit. Peu de moments après, au lieu de faire jonction avec les troupes du maréchal Grouchy comme nous nous y attendions, nous reçûmes l’attaque d’un régiment de hulans prussiens. Nous le repoussâmes vigoureusement et lui donnâmes la chasse, mais nous fûmes forcés à la retraite par le feu à mitraille de six pièces de canon, derrière lesquelles les hulans se replièrent. Le colonel Marbot avait été blessé d’un coup de lance à la poitrine, dans l’attaque des Prussiens. Attaqués alors par l’infanterie, nous nous reployâmes sur le centre en battant en retraite. Dans notre mouvement rétrograde, nous rencontrâmes le maréchal Soult, major général, qui nous fit placer près d’une batterie de la garde pour la soutenir ; le canon ennemi nous fit quelque mal. »(Victor Dupuy :  » Souvenirs militaires, 1794-1816 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001). Le fameux Capitaine Jean-Roch Coignet assiste au début de la bataille :  »L’Empereur, ne recevant pas de nouvelles du maréchal Grouchy, donna l’ordre de l’attaque sur toute la ligne et la foudre éclata sur tous les points aux cris de : « Vive l’Empereur ! » (Capitaine Coignet :  » Cahiers. Présentés par Jean Mistler, de l’Académie Française. Avant-propos de Christophe Bourachot « . Arléa, 2001.) 

Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali, se trouvait près de Napoléon lors de la bataille :  »L’action commença au parc d’Hougoumont [Le château d'Hougoumont entouré de son parc et de son petit bois (aujourd'hui disparu)]. Cet endroit étant peu éloigné et assez élevé, on put voir assez facilement l’attaque et la défense. Ce fut avec beaucoup de peine que l’on parvint à en déloger l’ennemi. Les autres parties de la ligne de bataille étant éloignées ou cachées par les inégalités du sol, on pouvait bien voir à l’œil nu les divers mouvements qui s’opéraient. Une bonne partie de la journée s’était écoulée, et ce n’était que fort lentement que l’on avait gagné quelque terrain.  Dans l’après-midi, le corps prussien du général Bülow, qu’on avait pris d’abord pour celui du maréchal Grouchy, commença à faire quelques progrès et à donner des chances de succès à l’ennemi. Il était, je crois, trois à quatre heures. Au moment où les premiers boulets prussiens arrivaient sur notre droite, je fus envoyé à la ferme du Caillou pour dire à Pierron, maître d’hôtel, d’apporter une petite cantine, l’Empereur et quelques personnes de sa suite ayant besoin de prendre quelque nourriture. En allant, quelques boulets seulement traversaient la chaussée, mais, en revenant, il en arrivait une assez grande quantité. Peu loin et en arrière de l’endroit où était l’empereur, il y avait un chemin creux dans lequel était un grand nombre d’hommes tués de la garde anglaise (horse-guard) ; on les reconnaissait à leur haute stature et à leur grand casque orné d’une chenille noire.  Bülow repoussé, l’Empereur fit avancer les bataillons de la Vieille Garde sur les Anglais. La cavalerie avait déjà été lancée. Dès que la Garde eut joint l’ennemi, elle y sema la mort., et de toutes parts le fit reculer. Nos blessés, qui étaient en grand nombre, nous firent connaître l’opiniâtreté que mettaient les Anglais dans la résistance. Parmi les blessés, je vis le général Friant qui était encore à cheval ; quelques moments après, le colonel Mallet, qui était porté par ses soldats. Ce dernier me reconnaissant, me fit signe de lui donner une goutte d’eau-de-vie. Je le satisfis immédiatement : je portais le flacon de l’empereur. L’Empereur, qui, une demi-heure avant et peut-être plus, avait laissé la plus grande partie de son état-major et de son piquet d’escorte, pour diriger l’attaque de l’infanterie de la Garde, vint nous rejoindre une demi-heure après. La nuit commençait à couvrir le champ de bataille de ses ombres, lorsque le maréchal Blücher entra en ligne sur notre droite et porta le désordre dans quelques régiments français ; et ce désordre, se communiquant de proche en proche, devint général en peu de temps. Il fallut que la Garde fît un changement de front et ensuite qu’elle se formât en carrés, dans l’un desquels se réfugia l’Empereur avec sa suite pour échapper à la cavalerie prussienne qui inondait le champ de bataille. Le corps de Bülow, qui avait repris l’offensive et qui coupait déjà la chaussée, menaçait de nous envelopper entièrement. (Mameluck Ali :  » Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés et annotés par Christophe Bourachot « . Arléa, 2000).

Octave Levavasseur, officier d’artillerie et aide de camp du Maréchal Ney, se trouve aux premières loges lors de cette journée historique :  »Le 18 juin, reconnaissant que l’ennemi a pris position en avant de la forêt de Soignes et hérissé la crête de Mont-Saint-Jean, l’Empereur juge que c’est là que Wellington veut fixer la bataille ; il fait défiler l’armée en colonnes d’attaque et dispose ses lignes parallèlement à celles des Anglais. Le Prince Jérôme commandait notre aile gauche ; les comtes Reille et d’Erlon marchaient au centre ; Lobau et Duhesme à droite. Le Maréchal Ney avait le commandement de l’infanterie et de la cavalerie. Nous étions séparés de l’armée anglaise par un petit vallon dans lequel se trouvait, sur la grande route, la ferme de La Haye-Sainte, très rapprochée de la ligne ennemie. Pendant que nos troupes prenaient position, des boulets enlevèrent quelques files. Déjà le comte d’Erlon avait commencé son mouvement d’attaque, la bataille était engagée. Le Maréchal fit appeler tous les colonels de cavalerie et leur donna l’ordre de lui envoyer chacun un escadron. Ces escadrons étant venus se former derrière lui, il dit à un de ses plus anciens aides de camp, Crabet, général de brigade en retraite, revenu depuis quelques jours auprès de lui, de prendre le commandement de cette cavalerie, et il ajouta : « Vous allez suivre par la gauche et balayer tout ce qui se trouve entre l’artillerie ennemie et son infanterie en passant sur le terrain occupé par l’ennemi derrière La Haye-Sainte « . Pendant ce temps, le comte d’Erlon s’avançait au milieu de la mitraille sur la pente du plateau, mais il ne réussissait pas à prendre la position. Crabet défile et s’enfonce dans le vallon ; le maréchal se retourne et s’adressant à moi : « Levavasseur, dit-il, marchez avec cette charge« . (Octave Levavasseur :  » Souvenirs militaires, 1800-1815 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Capitaine Robinaux, du 2ème de ligne a les yeux grands ouverts sur la bataille qui commence :  »Le 18 juin, ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les anglais, attaquée par le 2ème corps d’armée commandé par le comte Reille qui s’en empare, ainsi que deLa Haie-Sainte. Planchenois [Plancenoit] et la ferme de La Belle-Alliance sont occupées par les français ; c’est vers ce point que Bülow se dirige… Sur les 10 heures du matin, toute l’armée française se mit en mouvement et s’avança dans la plaine ; l’armée était échelonnée et en colonnes serrées ; elles passèrent toutes, successivement, ces belles colonnes, au pied du mamelon de La Belle-Alliance où était l’Empereur et se dirigèrent chacune sur le point qui lui fut assigné. Le corps dont je faisais partie (le 2ème) se dirigea sur la ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les Anglais ; elle est située sur une petite hauteur qui domine la plaine sur tous les points, et au pied de cette ferme il y a un grand bois de taillis assez mal plantés, au-dessous duquel nous étions en colonne serrée ; nous formions l’extrême gauche de l’armée. 

Le comte Reille, qui commandait en chef le 2ème corps, vint nous donner l’ordre d’enlever la position occupée par les Anglais et de prendre la ferme pour point d’appui et de nous maintenir dans cette position pendant la bataille, sans perdre ni gagner du terrain. Aussitôt la charge fut ordonnée et nous montâmes en masse, la baïonnette croisée sur l’ennemi, qui fit une ferme résistance. Le combat fut opiniâtre ; de part et d’autre et la fusillade la plus meurtrière se poursuivit avec une égale ardeur une demi-heure suffit aux français pour enlever cette position formidable ; si nous eussions fait un grand nombre de prisonniers, tandis que sur le centre et la droite de l’armée la canonnade la plus vive et la fusillade la mieux soutenue se faisaient entendre ; nous tenions toujours ferme cette position importante.   Sur les 6 heures du soir, le maréchal Ney vint à notre position et nous cria d’une voix forte : « Courage, l’armée française est victorieuse, l’ennemi est battu sur tous les points ! « .

L’Empereur, voyant un corps qui débouchait dans la plaine, annonça aussitôt l’arrivée du Général Grouchy, commandant en chef la cavalerie ; aussitôt il fit attaquer les plateaux dits Mont-Saint-Jean, occupés par les Anglais sous le commandement du général en chef commandant les armées combinées Lord Wellington ; là il trouva une ferme résistance ; une artillerie nombreuse et embusquée vomissait feu et flamme de toutes parts ; la garde impériale s’avança sur-le-champ et enleva la position qui fut reprise à l’instant ; la garde forma aussitôt le carré et se battit ainsi avec acharnement sans exemple ; sommée plusieurs fois de se rendre, elle préféra la mort au déshonneur, et bientôt l’on entendit ces mots si dignes du caractère et du beau nom français : « La Garde meurt, mais elle ne se rend pas !…  »

(Capitaine Robinaux :  » Journal de route (1803-1832). Publié par Gustave Schlumberger « . Plon, 1908). 

Louis Bro, commandant le 4ème régiment de chevau-légers lanciers est également un des témoins de cette bataille : « A une heure du soir [de l'après-midi], la division Donzelot, précédée des batteries, marche sur le château de Goumont [Hougoumont], repousse une division belge et s’éparpille dans un terrain accidenté. Le corps anglais de Picton attaque son flanc gauche. La division Marcognet se précipite, mais ne peut sauver une batterie enlevée par la troupe de Ponsomby qui charge à la tête des dragons gris d’Ecosse. Notre infanterie, coupée en tronçons, se débande ; Drouet d’Erlon fait ordonner à la cavalerie de charger. Un terrain détrempé ne nous permet pas de manœuvrer à l’aise. J’enlève mon 4ème lanciers.  A droite d’un petit bois, nous apercevons la cavalerie anglaise, qui, promptement reformée, menace de tourner le 3ème chasseurs. Je prends la tête des escadrons en criant : « Allons, les enfants, il faut renverser cette canaille ! » Les soldats me répondent : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Deux minutes plus tard, le choc a lieu. Trois rangs ennemis sont renversés. Nous frappons terriblement dans les autres ! la mêlée devient affreuse. Nos chevaux écrasent des cadavres et les cris des blessés s’élèvent de toutes parts.  Je me trouve un moment comme perdu dans les fumées de la poudre. L’éclaircie venue, j’aperçois des officiers anglais qui entourent le lieutenant Verrand, porte-aigle. Ralliant quelques cavaliers, je me porte à son secours. Le maréchal des logis Orban tue d’un coup de lance le général Ponsomby. Mon sabre fauche trois de ses capitaines. Deux autres peuvent fuir. Je retourne sur le front pour sauver mon adjudant-major. J’avais vidé mon deuxième pistolet quand je sentis tout à coup mon bras droit paralysé. De la main gauche, j’abattis l’agresseur qui me bravait… Un éblouissement me força à saisir la crinière de mon cheval. J’eus la force de dire au major Perrot : « Prenez le commandement du régiment !« . Le général Jacquinot, survenu, en voyant le sang inonder mes vêtements, me soutint et dit : »Retirez-vous ! » Et il partit pour la charge. Le major Motet coupa mon dolman et appliqua un bandage sur charpie, en prononçant : « Ce n’est pas mortel, mais il ne faut pas rester ici. » La rage de quitter mes escadrons me fit verser des larmes. »(Général Bro :  » Mémoires, 1796-1844 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Colonel Trefcon, chef d’état-major de la 1ère division d’infanterie du corps d’armée de Reille, nous donne une affirmation bien révélatrice sur l’intensité des combats :  »A trois heures, le champ de bataille ressemblait à une véritable fournaise. Le bruit du canon, celui de la fusillade, les cris des combattants, tout cela joint au soleil ardent le faisait ressembler à l’enfer des damnés « . (Colonel Trefcon :  » Carnet de campagne, 1793-1815. « , A la Librairie des Deux Empires, 2003). Le chirurgien Louis-Vivant Lagneau, du 3ème régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde, a lui aussi sa propre vision de la bataille:  »On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de La Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés ; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tint bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion, qui, avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey.   Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de La Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages que lui avait adressé l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30 000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. » (Louis-Vivant Lagneau :  » Journal d’un chirurgien de la Grande-Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot ». LCV, Editeur, 2000). Dieudonné Rigau, chef d’escadrons au 2ème dragons, apporte dans ses  » Souvenirs des guerres de l’Empire  » un témoignage presque symbolique : »Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire : « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe , qui était couvert de son étui. On cria Vive l’Empereur !. Mais le destin s’était prononcé ; il dut se retirer. «  (Dieudonné Rigau :  » Souvenirs des guerres de l’Empire « . A la Librairie des Deux Empires, 2000). 

Voilà Grouchy ! Non, ce sont les Prussiens !… 

Quelques pages plus loin, Levavasseur, aide de camp de Ney poursuit :  »Sur les 6 heures du soir arrive auprès du Maréchal Ney le général Dejean. « Monsieur le maréchal, lui dit-il, Vive l’Empereur ! Voilà Grouchy !  » Le maréchal m’ordonne aussitôt de passer sur toute la ligne et d’annoncer l’arrivée de Grouchy. Prenant le galop, élevant le chapeau au bout de mon sabre et passant devant la ligne : « Vive l’Empereur ! m’écrié-je, soldats, voilà Grouchy ! « . Ce cri soudain est répété par mille voix ; l’exaltation des soldats est à son comble ; ils s’écrient tous : « En avant ! En avant ! Vive l’Empereur ! » A peine arrivé à l’extrémité de notre ligne, des coups de canon se font entendre sur nos derrières. Le plus grand silence, l’étonnement, l’inquiétude succèdent à cet enthousiasme. La plaine se couvre de nos équipages et de cette multitude de non-combattants qui suivent toujours l’armée ; la canonnade continue et s’approche. Officiers et soldats se mêlent, se confondent avec les non-combattants. Je viens, atterré, auprès du maréchal, qui me prescrit d’aller reconnaître la cause de cette panique. J’arrive auprès du général [nom laissé en blanc par l'auteur] qui me dit :  » Voyez ! Ce sont les Prussiens !« . Je retourne cherchez le maréchal, que je ne retrouve pas. Notre armée ne formait plus alors qu’une masse informe, où tous les régiments étaient confondus. Dans cet instant fatal, il n’y a plus de commandement, chacun reste interdit en présence d’un danger qu’on ne peut définir. Vient Drouot qui s’écrie :  » Où est la Garde ? Où est la Garde ?  » Je la lui montre ; il s’en approche en criant :  » Formez le carré !  » Je vois alors l’Empereur passer près de moi, suivi de ses officiers. Arrivé près de sa Garde, placée en face de lui, de l’autre côté de la route :  » Qu’on me suive !  » dit-il, et il marche en avant sur le chemin que cent pièces de canon balayent « .  Le capitaine Coignet assiste lui aussi à l’arrivée des Prussiens :  » Arrive de notre aile droite un officier près de l’Empereur, disant que nos soldats battaient en retraite :  » Vous vous trompez, lui dit l’Empereur, c’est Grouchy qui arrive.  » Il ne croyait pas à un pareil contretemps. Il fit partir de suite dans cette direction pour s’assurer de la vérité. L’officier, de retour, confirma la nouvelle qu’il avait vu une colonne prussienne s’avancer rapidement sur nous et que nos soldats battaient en retraite. «  Robinaux, capitaine au 2ème de ligne écrit :  » Le prétendu corps du Général Grouchy n’était autre qu’un corps prussien fort de quinze mille hommes commandés par Blücher qui vint couper notre armée et la prendre en flanc ; l’épouvante devint générale; les bruits les plus sinistres se répandirent dans toute l’armée… «  

La bataille s’achève. La déroute commence. 

Robinaux, encore lui, poursuit :  »Nous avançâmes de 200 ou 300 pas dans la plaine pour voir les mouvements de notre armée, car nous ne recevions point d’ordres. Qu’y vîmes-nous ? Nos troupes en pleine retraite sur tous les points ; nous en avertîmes aussitôt le général qui commanda :  » Colonnes en retraites « , dès qu’il s’en fut assuré par lui-même, et nous recommanda de garder le plus grand ordre ; le tout ne fut pas de longue durée ; nous recevions quelques boulets par derrière, et des soldats effrayés, regardant derrière eux, aperçurent nos lanciers polonais ; ils les prirent pour de la cavalerie anglaise, et s’écrièrent : « Nous sommes perdus !  » Le bruit s’en répandit dans toute la colonne, et bientôt nous fûmes dans un désordre complet ; chacun ne pensa plus qu’à son propre salut ; impossible de rallier les soldats égarés ; la cavalerie suivit l’impulsion de l’infanterie ; j’ai vu des dragons en retraite, au galop, renverser des malheureux fantassins et monter sur leur corps avec leurs chevaux ; cela m’est arrivé une fois ; ennuyé d’un pareil désordre, et exténué de fatigue à force de courir, car il y avait une demi-heure que nous courions dans la plaine sans être poursuivis, je m’en étais aperçu plusieurs fois et je ne cessai de le répéter à haute voix, en criant :  » Halte, rallions donc, rien ne nous poursuit. «  Le chef d’escadron Victor Dupuy, poursuit son récit :  » Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous porter en arrière, pour nous opposer à des tirailleurs prussiens. Jusque-là, nous pensions que la bataille était gagnée sur les autres points de la ligne ; mais lorsque, arrivés sur la grande route, nous la vîmes encombrée de fuyards, nous fumes détrompés. Nous cherchâmes d’abord à les rallier, mais cela fut impossible, il fallut faire aussi retraite, mais du moins, nous la fîmes en ordre, marchant à quelques centaines de pas sur le côté de la route, jusqu’à ce que la nuit et les difficultés du chemin nous eussent forcé à y rentrer et à marcher pêle-mêle, avec les fuyards de toutes armes. Notre défaite était calculée à l’avance : des caissons dételés, dont les timons étaient enchâssés les uns dans les autres, avaient été placés de distance en distance en travers de la grande route, pour entraver notre marche et arrêter notre matériel et nos bagages. De larges fossés la bordaient ; il fallut souvent faire mettre pied à terre à quelques-uns de nos hommes, pour en abattre les talus et pratiquer ainsi des passages. «  Ali, le mameluck de l’Empereur, après la prise par l’ennemi de la voiture de Napoléon et des équipages impériaux restés au Caillou, suit son souverain dans la déroute :  » Dans la longue colonne de soldats de toutes les armes, de tous les corps, de tous les régiments qui battaient en retraite, marchant pêle-mêle, chacun allant pour son compte, le très petit groupe dont l’empereur était le noyau marchait avec tout le monde, se dirigeant sur Philippeville. La nuit était une nuit d’été sans lune ; on voyait, mais on ne pouvait distinguer ; sur la route, çà et là, étaient des feux de bivouac où se reposaient des hommes fatigués et mourant de faim. Tranquillement et silencieusement, on cheminait au pas des chevaux « . Sur l’issue de la bataille, le chirurgien Lagneau a sa propre version des faits:  » La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroi, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est le fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi, où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires « . 

L’aide de camp Levavasseur découvre Génappe en plein désordre :  » Quel fut mon étonnement, à mon arrivée à Génappe, de voir cette ville encombrée de voitures, au point qu’il était impossible de passer debout dans les rues ; les fantassins étaient obligés de ramper sous les équipages pour se frayer un passage ; la cavalerie tournait la ville. Parvenu sur la route, au-delà de la place, indigné de ne voir aucun ralliement, je me plaçai en travers, et, tirant mon sabre, je m’écriai :  » De par l’Empereur, on ne passe pas !  » Un officier de hussards, croyant que j’avais reçu l’ordre d’agir ainsi, se mit à côté de moi, et l’un et l’autre nous barrâmes le passage. Alors nous entendîmes tous les officiers et soldats s’écrier :  » Par ici le 25ème, le 12ème, le 8ème ! etc., etc. Tous cherchaient à se rallier, et toute la nuit se passa au milieu de ces cris « Bro, cité plus haut, alors qu’il est blessé et qu’il se dirige dans une calèche en route d’abord pour Charleroi écrit encore :  » A cinq heures du soir, quand la canonnade faisait rage, nous étions arrivés devant Génappe. Un long charroi d’artillerie encombrait la voie. J’appris en ce lieu que l’armée française exécutait sa retraite. Deux cavaliers nous jetèrent en passant la nouvelle que Napoléon avait été tué dans un carré de la Garde. Cela me causa un malaise inexprimable. «  

Jean-Baptiste Jolyet, chef de bataillon au 1er régiment d’infanterie légère fait également partie des nombreux blessés.  » J’arrivai ainsi à Génappe. Là, les voitures, les caissons, les canons étaient tellement les uns sur les autres que ceux qui se hasardaient dans cette bagarre risquaient fort d’être écrasés… Tout à coup, au moment où nous nous y attendions le moins, nous entendîmes les trompettes de la cavalerie prussienne qui galopait dans les rues. Je me rappellerai toujours la tentation que j’éprouvai en entendant ces sonneries triomphantes ; nous nous disions les uns aux autres à voix presque basse :  » Pauvre France ! Pauvre armée !  » et nous songions avec rage et avec honte, que rien ne pouvait nous empêcher d’être prisonniers  » . (Jean-Baptiste Jolyet :  » Souvenirs de 1815 « , in  » Souvenirs et correspondance sur la bataille de Waterloo « . Teissèdre, 2000). Le Capitaine Aubry (du 12ème chasseurs) a été blessé au pied lors de la bataille de Fleurus. Il est emmené par le général Vinot (blessé lui aussi) dans une maison (à Fleurus). Les deux hommes se reposent. Nous sommes le soir du 18 juin 1815 :  » Nous étions couchés quand, dans la nuit le domestique de la maison est venu me dire que l’armée battait en retraite. Je me suis fait porter vers mes chevaux et, après être monté à cheval, j’ai été me poster en vedette à l’entrée de la ville…Il s’est trouvé que l’ennemi ne s’est pas mis à la poursuite des français, car il aurait pris toute l’armée qui, saisie de panique, s’était mise dans une déroute épouvantable, abandonnant tout son matériel, son artillerie, ses bagages, ses blessés sur le champ de bataille. Si il y avait eu une réserve pour soutenir la retraite, elle ne se serait pas changée en une déroute que l’ennemi devait ignorer : il était nuit, et lui-même se croyant battu et s’apprêtait pour continuer le lendemain… Le fait est que le soir de Waterloo il fallait cesser le feu et bivouaquer sur le champ de bataille. Les Anglais et les Prussiens étaient sur les dents et plus maltraités que nous ; c’est eux qui auraient battu en retraite pendant la nuit… Il y eut un sauve-qui-peut et une panique générale ; personne n’a été mieux à même que moi de voir cette terrible échauffourée… Et Aubry poursuit plus loin son témoignage :  » Sur toute la route que je parcourais, c’était une confusion inexprimable ; toutes les armes étaient confusément mêlées : cavalerie, artillerie, infanterie, voitures de cantinières, tout le train d’une armée marchait pêle-mêle, se croyant poursuivi, tandis que l’ennemi était resté sur le champ de bataille de Waterloo, ignorant notre déroute et appréhendant la continuation de cette terrible lutte pour le lendemain. « (Capitaine Aubry :  » Souvenirs du 12ème chasseurs « . A la Librairie des Deux Empires, 2002). 

Jean-Baptiste d’Héralde, était chirurgien-major au 12ème régiment d’infanterie légère. Présent lors de la campagne de Belgique, blessé le 16 juin à Fleurus, il ne participa pas à Waterloo. Néanmoins, se trouvant dans la ville même de Fleurus, il assiste lui aussi à la débâcle :  » A onze heures du soir [le 18 juin 1815], on entendait bien distinctement des coups de fusils sur le terrain où nous avions combattu le 16 [lors de la bataille de Fleurus]. Enfin, à minuit, plusieurs coureurs arrivèrent et tous nous assurèrent que notre armée était en retraite. Sur ces dires, on prit les armes et les quatre colonels arrêtèrent que la division quitterait Fleurus à une heure après minuit pour rétrograder sur Charleroi. Nous y arrivâmes le 19 à six heures du matin. A 300 pas de la ville, on trouve à sa droite la route de Bruxelles et c’est là, sur cette route, que nous pûmes nous convaincre des désastres de Waterloo. On voyait arriver en masse et dans le plus grand désordre notre cavalerie : lanciers, cuirassiers, hussards, dragons, chasseurs, tous marchaient pêle-mêle, les rangs et les armes étaient confondus. Presque toutes les lances étaient encore dégoûtantes de sang, ce qui attestait par écrit qu’on n’avait pas fait demi-tour sans combattre.  » (Jean-Baptiste d’Héralde :  » Mémoires d’un chirurgien de la Grande-Armée. Transcrits et présentés par Jean Chambenois « . Teissèdre, 2002). 

Le mot de la fin… 

Enfin, laissons la parole au célèbre Marbot, qui, à Waterloo, était colonel du 7ème hussards :  « Laon, 26 juin 1815. Je ne reviens pas de notre défaite !… On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles. J’ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l’armée pendant presque toute la bataille. On m’assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n’était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d’infanterie légère, ce qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c’est le corps de Blücher qui a débouché !… Jugez de la manière dont nous avons été enfoncés, et l’ennemi a été sur-le-champ sur nos derrières !… On aurait pu remédier au mal, mais personne n’a donné d’ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la tête, et cela va mal… j’ai reçu un coup de lance dans le côté ; ma blessure est assez forte, moi j’ai voulu rester pour donner le bon exemple. Si chacun eût fait de même, cela irait encore, mais les soldats désertent à l’intérieur ; personne ne les arrête, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu’on dise, 50.000 hommes qu’on pouvait réunir ; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines d’officiers qui s’en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n’y en aura pas un dans huit jours, si la peine de mort ne les retient… Si les chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens prompts et des lois sévères… On n’envoie pas un bœuf, pas de vivres, rien… ; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme ils faisaient en Russie… Je suis aux avant-postes, sous Laon ; on nous a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille… «  (Général Baron de Marbot :  » Mémoires « . Plon, 1891, 3 volumes.) 

Waterloo : quelques chiffres… 

Début de la bataille : 11h35.
Fin de la bataille : vers 21 heures. 

Forces françaises : Garde 1er, 2ème, 6ème corps, 3ème et 4ème corps de réserve de cavalerie. 

Forces anglo-hollando-belges : 85 000 hommes.
Forces prussiennes : 127 000 hommes (Les 4 corps prussiens) 

Pertes françaises : environ 20 000 tués et blessés.
Pertes alliées : environ 20 000 tués et blessés (dont 7000 prussiens)

 (D’après : Alain Pigeard :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002, page 790).   

Pour en savoir plus sur le sujet : 

 Capitaine Jean-Baptiste Lemonnier-Delafosse:  » Souvenirs militaires. Présentés par Christophe Bourachot « . LCV, Editeur, 2002. (L’auteur, capitaine au 37ème de ligne, a consacré un excellent chapitre de ses souvenirs à la journée du 18 juin 1815).

 » Waterloo. Récits de combattants « Teissèdre, 1999 (Un recueil de plusieurs témoignages : Citons notamment ceux du colonel Heymès, aide de camp de Ney et du Général de Brack (« Récit inédit d’un combattant  » dont deux versions sont proposées ici) ; 

Jean Thiry :  » Waterloo « . Berger-Levrault, 1943. 

Henry Houssaye:  » 1815. Waterloo ». Perrin et Cie, 1898 (Réédité souvent, cet ouvrage reste de loin un des meilleurs qui soit). 

Commandant Henry Lachouque :  » Waterloo, la fin d’un monde « . Lavauzelle, 1985 (Bien illustré). 

Jacques De Vos :  » Les 4 jours de Waterloo, 15-16-17-18 juin 1815 « . Editions Jean Collet, 1997. 

 A.Brett-James :  » Waterloo raconté par les combattants « . La Palatine, 1969. 

Robert Margerit :  » Waterloo, 18 juin 1815 « . Gallimard, 1974. 

Jacques Logie:  » Waterloo, la dernière bataille ». Ed. Racine, 1998. 

C.B.

 

                                                                                               

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