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( 12 janvier, 2021 )

Quelques figures d’Empire (II).

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CANLER (Louis), 1797-1865. Très jeune, il suit son père, officier des armées de la République. Enfant de troupe, Canler est nommé tambour  par l’Empereur en personne, en juin 1805. En 1811, il s’engage au 28ème de ligne toujours en tant que tambour. Cinq ans plus tard, comme il l’écrit lui-même dans ses « Mémoires », « je quittai les baguettes pour le fusil. Je venais d’être nommé caporal… » C’est dans les rangs de ce régiment qu’il participera à la campagne de Belgique de 1815. En 1820, il entame une brillante carrière dans la police et deviendra, par ses compétences, chef du Service de Sûreté.

CAULAINCOURT (Général Armand-Augustin, marquis de). Grand-Écuyer de l’Empereur, duc de Vicence, 1773-1827. Entré à l’âge de quatorze ans au Royal-Étranger, sous-lieutenant en 1789, Caulaincourt est nommé capitaine au début de la Révolution. Il grimpe rapidement les échelons. En 1797, il est chef d’escadron. Colonel en 1801, il rencontre la même année Bonaparte ce qui marquera le début d’une nouvelle carrière. En 1802, le Premier Consul le nomme aide-de-camp. Caulaincourt est fait général de brigade en 1803.  Il participe à l’enlèvement du duc d’Enghien en mars 1804, en territoire étranger. Grand-Écuyer de l’Empereur en juin 1804, Caulaincourt est nommé général de division en février 1805. Nommé ambassadeur de France en Russie, en 1807, il s’avère être un diplomate confirmé. Il suit Napoléon en Russie, revient avec lui en France en décembre 1812, au terme d’un voyage mémorable de Smorgoni à Paris. Caulaincourt en profitera pour prendre quotidiennement des notes, à l’insu de l’Empereur. Ces derniers formeront un passage de ces Mémoires qui ne paraîtront qu’en 1933. Il participe aux négociations diplomatiques entourant la campagne de Saxe en 1813. Il est nommé ministre des affaires étrangères en novembre de la même année. En 1814, son rôle est primordial lors de la campagne de France et lors du Congrès de Châtillon. Après Waterloo, Caulaincourt est désigné pour siéger au gouvernement provisoire (du 22 juin 1815 au 9 juillet 1815). Cet homme de qualité, fin diplomate et grand serviteur de l’Empire, s’éteint en 1827.

CHASTENAY (Louise-Marie-Victorine de), 1771-1855. Issue d’une famille royaliste, poursuivie par la Révolution, la jeune Victorine se préoccupe de politique. Elle côtoie Bonaparte, Barras, Fouché et d’autres personnages appelés à prendre une importance. Parfaitement à son aise en fréquentant le monde aristocratique et littéraire, elle rencontre madame de Genlis et madame de Staël. Cultivée, très aux faits des événements, elle laissa des « Mémoires » qui témoignent de son esprit d’observation.

DAUTANCOURT (Général Pierre), 1771-1832. Ayant embrassé la carrière des armes en 1792, comme volontaire dans les rangs du 2ème bataillon de Vervins (Aisne), Dautancourt grimpe rapidement les échelons. En 1800, il est capitaine de cavalerie dans la gendarmerie d’élite, en 1804, chef d’escadron et en 1807 major du 1er régiment de chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale. Nommé général de brigade en 1813, il commande, durant la campagne de France, la 2ème brigade de cavalerie de la Garde. De la campagne de Prusse à celle de France, en passant par la campagne d’Autriche, Dautancourt se bat courageusement. Il est mis en non-activité en septembre 1814, puis reprend du service durant les Cent-Jours en tant que commandant de la Gendarmerie de la Garde Impériale. De nouveau licencié au retour du Roi, en 1815, il sera admis à la retraite comme maréchal-de-camp en 1825 et ne reprendra qu’une brève activité dans les années 1830-1832, occupant les fonctions de commandant de la 1ère subdivision et de la 15ème division militaires.

DURAND (Jean-Baptiste-Alexis), 1794-1853. Originaire de Fontainebleau, d’abord apprenti-menuisier à Paris, il décide d’embrasser la carrière des armes en rejoignant les rangs du 1er régiment des Gardes d’honneur. En 1814, après la première abdication, Durand est à Nantes puis à Bordeaux, cherchant à s’embarquer pour l’Amérique. En mars 1815, avec le retour de Napoléon, il devient sous-lieutenant dans la Garde nationale. Arrêté par les Vendéens insurgés à Saint-Maixent, délivré par la gendarmerie au bout de trois semaines, Durand rejoint l’armée. Au moment de la bataille de Waterloo, il est à Soissons. Après la chute de Napoléon on le retrouve à Bordeaux, puis parcourant le midi de la France, en Suisse et en Italie. Expulsé de Rome à cause de sa pauvreté, Alexis Durand s’installe à Fontainebleau, se marie, et exerce son premier métier de menuisier tout en s’adonnant à sa grande passion de l’écriture.

DURAND (Sophie, née COHONSET).  Épouse du général Durand, elle occupait les fonctions de première dame de l’impératrice. 

FAIN (Agathon-Jean-François, baron), 1778-1837. Lorsque le 27 octobre 1795, le général Bonaparte s’installe à l’hôtel de la première division militaire, rue des Capucines, à Paris, il y trouve un jeune garçon de dix-sept ans, « commis dans les bureaux de la Convention ». C’est Fain. C’est à lui que Bonaparte dicta ses premiers ordres de général en chef.  Par la suite il est chargé de la division des archives à la Secrétairerie d’État aux Tuileries. Par la suite il suivra Maret, secrétaire d’État, tous ses voyages officiels, approchant ainsi le Premier Consul, puis l’Empereur. Début 1806, Fain accède au cabinet de Napoléon en tant que secrétaire-archiviste. Nommé baron en 1809, commandeur de la Légion d’honneur et maître des requêtes au Conseil d’État en 1811, il remplace Méneval en mars 1813, alors secrétaire du Portefeuille. Après la première abdication, Fain se fait plus discret, en se retirant en province, dans sa propriété du Loiret. Après son retour de l’île d’Elbe, Napoléon le réintègre dans ses fonctions. Il suivra l’Empereur à Waterloo.

FÉE (Antoine-Laurent-Apollinaire), 1789-1874.  Nommé pharmacien sous-aide en octobre 1809, il participe à la campagne d’Espagne, à propos de laquelle, il laissera d’intéressants  « Souvenirs ».  En 1815, après avoir été reçu Maître en pharmacie au sein de l’École de pharmacie de Strasbourg, Antoine Fée participe à la campagne de Belgique. En avril de la même année, il est nommé pharmacien aide-major à la 3ème division (général Marcognet) du 1er corps d’armée (général Drouet d’Erlon).

FRANCONIN (Commandant François), 1788-1857. Entré au service en 1807 aux fusiliers-grenadiers, il passe caporal en 1810 au  1er régiment de tirailleurs, puis fourrier au même régiment, en mai 1811. Quelques mois plus tard on le retrouve dans les rangs du 2ème régiment de grenadiers avec ce même grade. En  avril 1813, Franconin est nommé sergent-major au 1er régiment de grenadiers, puis lieutenant en deuxième second en mars 1814.  Passé au fameux Bataillon de l’île d’Elbe (4ème compagnie) en mai de la même année, il est nommé après le retour de Napoléon à Paris lieutenant en premier, sous-adjudant-major.

GIROD DE L’AIN (Général Félix) 1789-1874. En décembre 1805, le jeune Girod de l’Ain entre à l’École militaire de Fontainebleau. A sa sortie, il est nommé sous-lieutenant et affecté à titre provisoire au 9ème régiment d’infanterie légère. Il se bat en Pologne et en Espagne. Il sera nommé en 1810 adjudant-major. Début 1812, il quitte le 9ème léger et devient capitaine aide-de-camp du général Dessaix. L’année suivante nous le retrouvons comme aide-de-camp du général Curial. Il participe à la campagne de 1813 en Allemagne et devient chef de bataillon. Girod de l’Ain est engagé dans la campagne de France avec ce même grade. Durant les Cent-Jours, il suit le général Curial nommé par l’Empereur commandant de la 7ème division militaire. Mis en demi-solde après l’Empire, il est néanmoins réintégré dans l’armée dès 1818.

GOURGAUD (Général Gaspard), 1783-1852. Il entre en 1799 à l’École polytechnique, puis rejoint en 1801 l’école d’artillerie de Châlons comme sous-lieutenant. Affecté comme lieutenant en second en 1802 au 7ème régiment d’artillerie à pied Gourgaud devient au début de l’année suivante adjoint au professeur de fortification de l’École d’artillerie de Metz. Mais quelques mois plus tard, il passe au 6ème régiment d’artillerie à cheval. Gourgaud participera à toutes les campagnes de l’Empire. Il est à Ulm, à Vienne, à Austerlitz. Il combat en Prusse et en Pologne. En 1808 il est nommé capitaine, après avoir reçu l’année suivante la croix de la Légion d’honneur. Il se bat en Autriche dans les rangs de son 6ème régiment d’artillerie à cheval. Après un passage en 1810 à la manufacture d’armes de Versailles où il travaille à l’élaboration d’un nouveau fusil, Gourgaud part en Espagne. Il se distingue au siège de Saragosse, puis est rappelé et expédié en mission à Dantzig. Le 3 juillet 1811, Gourgaud est nommé officier d’ordonnance de l’Empereur.  Présent lors de la campagne de Russie, il sauve (une première fois) la vie de Napoléon en découvrant lors de l’incendie de Moscou, un énorme dépôt de poudre dans le Kremlin, où résidait l’Empereur et son état-major. En récompense il reçoit le titre de baron d’Empire alors qu’il n’est encore qu’un simple capitaine. Lors du passage de la Bérézina, Gourgaud traversa par deux fois à la nage ce cours d’eau glacé, afin de reconnaître les rives et permettent ainsi l’établissement des ponts  qui permirent le passage de l’armée. Cet exploit lui valut le grade de chef d’escadron et le titre de premier officier d’ordonnance de l’Empereur ; un titre crée spécialement pour lui.  En 1813, en Saxe, il est non loin de l’Empereur. Lors de la campagne de France, à Brienne, le 29 janvier 1814, il sauve une seconde fois l’Empereur en tuant d’un coup de pistolet un cosaque qui était sur le point de transpercer le souverain de sa lance. Il est nommé par la suite colonel et commandeur de la Légion d’honneur. Après la première abdication, Gourgaud  est admis dans les gardes du corps de Louis XVIII et reçoit la croix de Saint-Louis, puis nommé chef d’état-major de la 1ère division militaire. Au retour de l’Empereur, il participe à la campagne de 1815. Nommé général de brigade et aide-de-camp de l’Empereur le 21 juin 1815, il le suivra dans son exil à Sainte-Hélène. Toutefois, ce personnage, militaire courageux et tout dévoué, est d’un caractère ombrageux, impulsif et jaloux. Le huit-clos si particulier de Sainte-Hélène lui deviendra rapidement insupportable. Il en part le 14 mars 1818.

GRIOIS (Général Charles), 1772-1839. Après avoir achevé ses études, Griois décide d’embrasser la carrière des armes et passe le concours d’entrée de l’École d’artillerie de Châlons en 1792. Il est reçu 26ème sur 47. Nommé lieutenant au 4ème régiment d’artillerie, il est dans les Pyrénées-Orientales en mars 1793, puis regagne la vie civile. En mai 1800, Griois est nommé capitaine en second au 4ème d’artillerie et rejoint  l’état-major de l’artillerie à l’Armée de réserve. Il participe à la campagne d’Italie, puis est nommé capitaine en premier et tient garnison à Brest, à Grenoble et à l’île d’Elbe. Premier chef d’escadron au 1er régiment d’artillerie à cheval en 1803, il est nommé major quelques mois plus tard. Au début de l’année 1806 Griois est chef d’état-major de l’Armée de Naples, nous le retrouvons trois ans plus tard en Autriche. Il y arrive alors que la campagne est achevée et regagne l’Italie. En juin 1811, il est nommé colonel du 4ème régiment d’artilleur à cheval et prend part à la campagne de Russie. En 1813, Griois accède au grade de major de l’artillerie de la Garde et participe à la  campagne d’Allemagne. L’année suivante, il est attaché à la cavalerie de la Garde, placée sous les ordres de Nansouty, puis de Belliard et enfin de Sébastiani. Nommé directeur de l’artillerie à Mézières, durant la Première Restauration, il est chargé au  retour de l’Empereur en mars 1815, d’organiser la défense des places de l’Ardenne, sous les ordres du général Vandamme. A la fin de 1815 Griois occupe les fonctions de directeur d’artillerie au Havre. Il était commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur (12 août 1813) et chevalier de l’ordre royal de Saint-Louis. Griois était également chevalier de la Couronne de Fer et enfin baron de l’Empire depuis le 16 août 1813.

C.B. 

A suivre.

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( 6 janvier, 2021 )

Quelques figures d’Empire (I)

Napoléon à cheval

ALI (Mameluck), de son vrai nom Louis-Etienne SAINT-DENIS, 1788-1856. En 1806, Saint-Denis entre au service des équipages de la maison de l’Empereur, grâce à l’appui d’une connaissance de son père : le général de Caulaincourt, grand-écuyer de Napoléon. Il suit le souverain en Espagne, en Allemagne et en Hollande. En décembre 1811, il passe au service intérieur comme second mameluck ; le premier étant Roustam. Cette promotion lui vaut de changer de nom. Désormais il s’appellera Ali. Les deux mamelucks suivent Napoléon en tous lieux et veillent sur sa personne. Plus d’une fois, Ali couchera en travers de la porte conduisant aux appartements de Napoléon, allongé tout habillé sur un simple matelas posé sur le sol, son sabre à ses côtés, prêt à bondir au moindre bruit suspect. Il participe à la campagne de Russie et à une grande partie de celle de 1813 Après la fuite de Roustam en avril 1814, Louis-Etienne Saint-Denis devient premier mameluck ; il suit l’Empereur à l’île d’Elbe, sera présent non loin de lui à Waterloo, avant de l’accompagner dans le dernier acte de son existence : Sainte-Hélène…

ABOVILLE  (Général Augustin-Marie, baron d’), 1776-1843. En 1792, il est élève sous-lieutenant à l’école d’artillerie de La Fère. Il en sort avec le grade de lieutenant au 7ème régiment d’artillerie. Durant la période 1792-1794, il rejoint les rangs de l’armée d’Italie (il y obtient le grade de capitaine), de l’armée de Moselle (suspendu pendant près d’un an comme étant noble), de celle de Rhin-et-Moselle et à nouveau de celle d’Italie. En 1807, d’Aboville est nommé colonel et chevalier de la Légion d’honneur, puis l’année suivante il reçoit le grade de major de l’artillerie à cheval de la Garde Impériale. Il se fait remarquer lors de la campagne d’Autriche en 1809 ; a un bras  emporté à la bataille de Wagram. Il est nommé général de brigade peu après, reçoit le titre de baron de l’empire et est nommé à la direction de l’école d’artillerie de La Fère. En 1814, d’Aboville est appelé au commandement de l’artillerie destinée à la défense de Paris. Il combattit vaillamment face à un ennemi nombreux et déterminé.

AUBRY (Capitaine Thomas-Joseph), 1780-1865. Il entre au 12ème régiment de chasseurs à cheval en 1798. Durant toute sa carrière militaire Aubry ne quittera pas ce régiment et participe à de nombreuses campagnes de l’Épopée. Citons celles d’Italie, de 1805 (présent à Austerlitz), à celles de Prusse (il est à Iéna), de Pologne (Aubry est à Eylau et à Friedland). En 1809, il est de nouveau en Autriche et se bat à Eckmühl et à Wagram. En 1812, le capitaine Aubry il part pour la campagne de Russie. Fait prisonnier fin 1812, il ne recouvre la liberté qu’en 1814 et songe alors à prendre sa retraite. Mais le 1er mars 1815, Napoléon débarque à Golfe-Juan. Aubry ne pose pas son sabre comme prévu et on le retrouve lors de la campagne de Belgique. Pus tard, il combat à Rocquencourt (1er juillet 1815) et sera de cette armée en retraite sur la Loire.

BELLIARD (Général Augustin-Daniel), 1769-1832. Engagé volontaire dans la tourmente révolutionnaire en 1790, il est élu par ses concitoyens de Fontanay-le-Comte (Vendée) capitaine de la 1ère compagnie des volontaires. Engagé en 1791, Belliard participe, dans les rangs de l’armée du nord, aux batailles de Valmy, de Jemmapes et de Neerwinden. Plus tard, on le retrouve dans l’armée d’Italie commandée par le général Bonaparte. En 1796, il se bat notamment  à Castiglione et à Arcole, puis durant la campagne d’Égypte (1798-1800). Nommé général de division à son retour, il dirige la 24ème division militaire à Bruxelles, puis prend part aux fameuses campagnes d’Allemagne et de Prusse, en 1805-1806, comme chef d’état-major de Murat ; il combat à Austerlitz. Belliard est à Eylau et à Friedland en 1807, puis occupe les fonctions de gouverneur de Berlin avant d’être expédié en Espagne, où il sera nommé gouverneur de Madrid en 1808. Le général Belliard s’illustre encore durant la campagne de Russie ; il est grièvement blessé à Mojaïsk, en septembre 1812. Nommé colonel-général des cuirassiers, Belliard participe à la campagne d’Allemagne de 1813. Blessé une nouvelle fois grièvement à Leipzig (octobre 1813), il se bat à Hanau. Nommé major général de l’armée, il réorganisera à Metz les troupes, décimées et affaiblies. En 1814, Belliard reprend du service. Il commande un corps de cavalerie. Il  combat à Montmirail, à Château-Thierry, à Reims, à Fère-Champenoise. C’est lui qui, dans la soirée du  30 mars 1814, à Juvisy, apprendra à Napoléon la chute de Paris. Sous la première Restauration, Belliard est nommé Pair de France, chevalier de Saint-Louis par le Roi. Durant les Cent-Jours, il rejoint Murat à Naples et prend part à la bataille de Tolentino (mai 1815). A son retour à Paris, Napoléon le nomme au commandement des 3ème et 4ème divisions militaires chargées de mettre les places-fortes de l’Est en état de défense.  Comte de l’Empire en 1810, Belliard avait été nommé grand-croix de l’ordre de la Légion d’honneur.

BELLOT DE KERGORRE (Alexandre), 1784-1840. De 1806 à 1810, il est employé au quartier-général de la Grande-Armée, en tant qu’aide-garde-magasin du service des vivres, puis comme garde-magasin et enfin comme contrôleur. Après son licenciement en 1810, il est employé dès l’année suivante comme secrétaire de l’ordonnateur en chef Mazeau pour l’organisation des équipages de l’armée d’Espagne. En 1812, nous le trouvons comme employé au quartier-général de la Grande-Armée en Russie, occupant  les fonctions d’adjoint provisoire aux commissaires des guerres. L’année suivante, Bellot de Kergorre est nommé adjoint titulaire et employé au quartier-général de la Garde, et dans la 4ème division de cette même garde. En 1814, il est nommé dans la Vieille-Garde afin d’être employé au quartier-général de la Garde et dans la 2ème division (Vieille-Garde). Mis en non-activité septembre 1814, Bellot de Kergorre reprend du service en mars 1815 ; il est employé dans les places de Paris et d’Amiens. Une ordonnance en date du 15 novembre 1815 lui confère à part entière le titre de commissaire des guerres, rétroactivement à compter du 7 janvier de la même année. Il avait été nommé chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur en 1823.

BELLY DE BUSSY (Colonel David-Victor) 1768-1848. En 1784, il est aspirant au corps royal d’Artillerie.  Nommé lieutenant en second au régiment de La Fère, le 1er septembre 1785, le même jour que le jeune Bonaparte. Belly de Bussy fut respectivement promu lieutenant le 1er avril 1791 et second capitaine le 6 février 1792.  Démissionnaire le 1er juin 1792, il émigre et sert, de 1793 à 1796, dans un « rassemblement » d’officiers d’artillerie alors réuni à Ostende sous les ordres du colonel de Quiefdeville. Il fit campagne avec ce « rassemblement » en Hollande et dans la baie de Quiberon, puis alla s’établir en Allemagne où, pour vivre, il loua paraît-il, une boutique, et devint un excellent pâtissier dont les affaires prospérèrent vite. Étant parvenu à se faire rayer de la liste des émigrés, Bussy rentra en France en 1802. Pris pour guide, le 7 mars 1814, à la bataille de Craonne, il fut remis en activité, nommé colonel d’artillerie et aide de camp de l’Empereur le 11 mars ; c’est en cette qualité qu’il assista aux batailles de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier. A Fontainebleau, avant de quitter la France pour l’île d’Elbe, Napoléon lui fit don de 50.000 francs. Mis en non-activité le 1er juillet 1814, Belly de Bussy, qui avait sollicité un service actif, fut nommé à la Direction d’artillerie de La Fère, le 12 mars 1815.  Quelques jours après, au retour de l’île d’Elbe, il rejoignit l’Empereur à Paris et reçut, le 11 avril 1815, la Direction du parc d’artillerie de la Garde impériale. Le 10 juin suivant, il quitte Paris pour Laon, en qualité d’aide-de-camp de l’Empereur. Après Waterloo, Bussy s’arrêta à Laon, le 20 juin ; il y tomba malade et se fit transporter à Paris dix jours après. Mis en non-activité le 1er septembre 1815.

BEUGNOT (Comte Jean-Claude), 1761-1835. Député à la Législative, puis emprisonné sous la Terreur, Beugnot entre au Ministère de l’Intérieur au lendemain du 18 Brumaire. Préfet de la Seine-Maritime, il devient conseiller d’État en 1806, chargé de l’organisation du Royaume de Westphalie (gouverné par Jérôme Bonaparte). En 1807, il y devient ministre des Finances, puis administrateur du Grand-duché de Berg et chevalier de l’Empire en 1808. En 1809, ce haut fonctionnaire est nommé officier de la Légion d’honneur et comte de l’Empire. Préfet du Nord en 1813, Louis XVIII le nomme en 1814, Directeur général de la Police, puis ministre de la Marine en décembre de la même année (c’est le comte Anglès qui le remplacera dans cette première fonction). Beugnot suit le Roi à Gand (Belgique) durant les Cent-Jours.

BIOT (Colonel Hubert-François) 1778-1842. Il s’engage au 11ème chasseurs, peu avant sa vingtième année. Nommé sous-lieutenant en mai 1809, lieutenant en août de la même année, il devient aide-de-camp du général de cavalerie Pajol, qu’il suivra jusqu’en 1815. Nommé capitaine en avril 1812, il reçoit la croix de la Légion d’honneur en septembre pour le courage dont il a fait preuve lors des combats autour de Minsk et de Smolensk. Il participe à la campagne d’Allemagne l’année suivante. Lors de celle de France, il se fera remarquer une nouvelle fois à Montereau, aux côtés du général Delort, dévalant, dans une charge furieuse, le plateau de Surville en direction des ponts qui enjambent  l’Yonne et la Seine. En 1815,  Biot sera en Belgique. Il s’est éteint en 1842.

BOURGOING (Baron Paul de), 1791-1864. Ce fils de diplomate embrasse la carrière militaire à l’âge de vingt ans. Après deux années passées à Saint-Cyr, il devient sous-lieutenant, puis est placé dans la Jeune Garde. Il participe à la campagne de Russie, à celle d’Allemagne, avant de combattre en 1814. Le sous-lieutenant de Bourgoing est présent à Fère-Champenoise puis à Paris, lors des combats autour de la capitale. Il était aide-de-camp du maréchal Mortier (duc de Trévise). Démissionnaire en 1815, Paul de Bourgoing entame une carrière diplomatique. Pair de France en 1841, il est ambassadeur en Espagne en 1849, puis est nommé sénateur à la fin de l’année 1862.

BRO (Général Louis), 1781-1844. Après avoir participé très jeune à la campagne de Saint-Domingue dans les rangs du 1er régiment de hussards, il est nommé brigadier en février 1801. En 1804, Bro accède au grade de lieutenant, occupant les fonctions d’aide-de-camp du général Augereau (le frère du maréchal). Il part pour l’Allemagne afin de rejoindre le 7ème corps de la Grande-Armée. Début 1807, il est nommé capitaine au 7ème hussards (commandé alors par le fameux Édouard de Colbert). Il est présent à Eylau, à Heilsberg et à Friedland. En 1809, Bro se distingue à Wagram et passe en septembre 1809 aide-de-camp du général de Colbert.  Affecté début décembre 1811 au 5ème escadron de chasseurs à cheval de la Garde, il est lieutenant en premier. Bro participe à la campagne de Russie, puis à celles d’Allemagne et de France. Au retour de l’Empereur en 1815, il est nommé colonel chef d’état-major de la 3ème division de cavalerie du 2ème corps d’observation, puis, quelques jours après, l’Empereur le met à la tête du 4ème régiment de chevau-légers lanciers. Blessé grièvement à Waterloo, il doit quitter le champ de bataille.

C.B. 

A suivre.

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( 31 décembre, 2020 )

Napoléon surveillé…

Navire île Elbe

Extrait d’une dépêche du colonel Campbell et adressée à Lord Castlereagh.

Lord Castlereagh était le secrétaire d’État aux Affaires étrangères britannique. Dans cette dépêche on peut y voir un Campbell lucide, soulignant l’éventualité du paiement de la rente que devait verser Louis XVIII à Napoléon, selon les clauses du Traité de Fontainebleau. Mais les Bourbons ne respecteront pas leurs engagements.  «Qu’il me soit permis de répéter mon opinion, que si les moyens de subsistance que Napoléon avait le droit d’attendre du Traité de Fontainebleau lui sont accordés, il restera ici parfaitement tranquille, à moins qu’il ne se présente quelque circonstance en Italie ou en France. Il ne dissimule pas son opinion à l’égard de ce dernier pays, soit sur ses dispositions actuelles, soit sur ce qu’il peut attendre de l’avenir.

J’exerce une stricte surveillance sur tous les bâtiments appartenant à cette île [l’île d’Elbe], dont j’ai l’honneur de transmettre la liste à Votre Seigneurie, la même que j’ai transmise à l’amiral Penrose, commandant la flotte de l’île d’Elbe ». Dépêche du 6 décembre 1814 [1].

 


 [1] L’extrait de cette dépêche est reproduite dans l’ouvrage d’Amédée Pichot, « Napoléon à l’île d’Elbe. Chronique des événements de 1814 et de 1815. D’après le Journal du Colonel Sir Neil Campbell, le Journal d’un détenu et autres documents inédits peu connus pour servir à l’histoire du Premier Empire et de la Restauration. Recueilli par Amédée Pichot », E. Dentu, Éditeur-Revue Britannique, 1873, pp. 318-320.

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( 13 décembre, 2020 )

Les Polonais pendant la campagne de France (1814).

Cette allocution fut prononcée en juillet 1935, lors d’un pèlerinage sur les champs de bataille de 1814. Elle fut reproduite la même année dans la « Revue des Études napoléoniennes ». 

Les Polonais pendant la campagne de France (1814). dans HORS-SERIE portetendardpolonaisparloncognietDevant ces grands tombeaux des soldats inconnus que sont les champs de batailles napoléoniennes de 1814, entre l’Oise, la Marne et l’Aube, le souvenir des Polonais s’impose spontanément. On songe, sans le vouloir, au rôle que le soldat polonais a joué dans cet avant-dernier chapitre de l’épopée napoléonienne. Dans l’histoire de la fraternité d’armes des Polonais et des Français, cette page est peut-être la plus belle. C’est elle, en effet, qui exprime toute la valeur de l’alliance et toute la fidélité de l’amitié polonaises. Elle fut écrite non aux jours des victoires, de la gloire et la puissance du grand Empereur, mais au moment où sa fortune chancelle, où sa chance l’abandonne, où les forces épuisées de sa nation trahissent, où ses alliés le quittent l’un après l’autre, et où les armées réunies et hostiles de la coalition pénètrent dans les frontières de l’Empire. A ce moment atroce, les Polonais seuls ne l’ont pas déçu.Loin de leur patrie, envahie à deux reprises par les usurpateurs,-privés de leur chef, le prince Poniatowski, tombé au champ d’honneur à Leipzig,-décimés dans les campagnes précédents, celles de Russie et d’Allemagne, ils sont restés fidèles à leur alliance.

Ils ont seulement accompagné Napoléon jusqu’au Rhin, mais, voyant les troupes russes et prussiennes passer ce fleuve-frontière et avancer sur Paris, ils n’hésitèrent pas un instant à se porter à l’aide de l’Empereur et de leur seconde partie-la France. Les débris des troupes polonaises sortis indemnes de la bataille de Leipzig furent réorganisés en décembre 1813. Ils furent répartis comme suit : cavalerie : deux régiments de lanciers, un régiment d’éclaireurs, un régiment de Krakus; infanterie : deux bataillons du régiment de la Vistule ; artillerie ; enfin le célèbre régiment de chevau-légers de la Garde Impériale. Ces troupes participent, dès le début, à cette foudroyante action de Napoléon qui couvrait Paris, menacé par les armées de Blücher et de Schwarzenberg. L’Empereur écrasait par une suite de rapides opérations, tout à tour les troupes russes, prussiennes et autrichiennes, et remportait vingt succès en dix jours. Il me convient de rappeler, et non sans fierté, que les régiments polonais, si modestes en nombre, ont joué dans ces combats un rôle de premier ordre. Ainsi à Brienne, le 29 janvier 1814, le régiment de chevau-légers polonais, conduit à l’attaque par Krasinski et par le général Lefebvre-Desnouettes, entre le premier dans la ville enlevée à l’ennemi. Le 1er février, dans la plaine de La Rothière, les chevau-légers polonais exécutent une charge de flanc et écrasent la cavalerie, enfonçant les carrés de l’infanterie russe. On se battait ici dans la proportion de un contre cinq. Le 10 février, c’est le succès de Champaubert, la charge menée par Skrzynecki, chef d’escadrons des chevau-légers. Deux jours plus tard, à Montmirail, c’est la défaite de Blücher, -les chevau-légers polonais prennent part à la charge qui écrase la brigade prussienne de Ziethen.

A Soissons, le bataillon de la légion de la Vistule s’oppose désespérément, jusqu’à la dernière minute, à la capitulation de la ville. Le colonel Kosinski demande à lutter jusqu’au dernier soupir : « Mes soldats sont des braves, s’écrie-t-il, je garantis qu’un seul aura raison de quatre ennemis ». En quittant la ville, rendue, ses soldats mordaient leurs fusils de fureur ; ils ont gagné dans la suite trente croix de mérite. A Berry-au-Bac, sur l’Aisne, le 5 mars 1814, Blücher fit face à Napoléon et fut battu. Le pont qu’il devait défendre fut enlevé par une charge foudroyante des chevau-légers polonais. C’était, pour la seconde fois, le jour d’Ambroise Skarzynski, chef de l’escadron, qui, s’emparant d’une lance cosaque, fit des ravages dans les rangs ennemis. Il gagna le titre de baron de l’Empire.  Deux jours plus tard, les chevau-légers polonais sont dans le feu de la sanglante bataille de Craonne ; le 9 et le 10, le général Pac avec ses lanciers prend part à la bataille de Laon où il est blessé.

Trois jours après, le 13 mars 1814, Napoléon anéantissait le corps commandé par Saint-Priest et prenait Reims. Krasinski entrait le premier dans les rues de la ville ; les chevau-légers polonais surprenaient l’ennemi battant en retraite et, protégés par la nuit, enlevaient leurs trains, leurs canons et faisaient prisonniers 1.600  fantassins prussiens.  Le 20 mars, Napoléon livre la bataille d’Arcis-sur-Aube aux troupes de Schwarzenberg. Elle fut fatale. La Jeune Garde dispersée par le feu violent de l’ennemi, se mêla aux cavaliers prussiens et, dans une panique épouvantable, tomba au milieu de la suite de l’Empereur. Celui-ci, couvert par un peloton de chevau-légers polonais, réussit à joindre le carré de l’infanterie de la Vistule, le bataillon de Jean Skrzynecki.

Après deux jours de lutte, Napoléon battit en retraite.  Le combat de Fère-Champenoise fut désastreux pour ses maréchaux. Parmi les renforts venus, trop tard, de Paris, se trouvaient trois escadrons de lanciers polonais qui, le 28 mars, prirent part à la charge victorieuse sur l’infanterie prussienne à Claye, à l’est de Paris. Sur ces entrefaites, Napoléon remportait à Saint-Dizier sa dernière victoire. Les lanciers polonais, avec Kurmatowski à leur tête, y ont prix des canons ennemis pour la dernière fois. Mais la catastrophe approchait, et ce fut la journée fatale du 30 mars 1814, la bataille de Paris. L’artillerie polonaise y prit une part active, le général Sokolnicki se jette, comme volontaire, à la défense des Buttes-Chaumont. Dwernicki, avec son régiment de Krakus, participe à la belle défense de la barrière de Clichy sous le maréchal Moncey. Le 31 mars a lieu l’évacuation de la capitale et quelques jours plus tard, la trahison du duc  de Raguse et l’abdication de Napoléon, déterminée par la défection de certains de ses maréchaux.  Pendant la marche du maréchal Marmont à Versailles, au camp des Coalisés, un escadron des lanciers polonais de l’arrière-garde se révolta, se détacha et alla à Fontainebleau auprès de Napoléon, où s’étaient réunis les régiments de chevau-légers et des éclaireurs polonais.

Le 7 avril 1814, ils reçurent la nouvelle de l’abdication de l’Empereur, qui avait eu lieu la veille. Ils la reçurent avec regret, indignation et douleurs. Leur effort, le sacrifice de leur vie et de leur sang étaient vains, ils n’ont pas pu préserver l’Empereur de la trahison et de la défaite. Tout un escadron de chevau-légers sous Jerzmanowski accompagna Napoléon à l’île d’Elbe et le suivit sur tout le parcours des Cent-Jours, jusqu’au jour fatal de Waterloo…  Le pélerinage d’aujourd’hui nous fournit l’occasion de voir deux champs de bataille qui ont bu le sang des chevau-légers polonais en février 1814 : Champaubert et Montmirail. 

Czeslaw CHOWANIEC 

Conservateur de la Bibliothèque Polonaise, à Paris. 

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( 12 décembre, 2020 )

Après Waterloo…

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Le capitaine Aubry, né en 1790, s’engage au 12ème chasseurs à cheval en 1798. Durant toute sa carrière, il ne quittera pas ce régiment. Après avoir été présent, notamment, à Austerlitz, à Iéna et à Friedland, Aubry participa à la campagne d’Autriche en 1809, puis à celle de Russie au cours de laquelle il est fait prisonnier.  Le capitaine Aubry ne retrouve la France qu’en 1814 et songe à prendre sa retraite lorsque survient, l’année suivante,  le retour de Napoléon de l’île Elbe. En Belgique, en 1815, il combat à Fleurus, où son cheval est tué par un boulet ; lui-même est blessé au pied. Mis au repos dans une maison de Fleurus. Subitement tiré de son petit confort ,par le mouvement de retraite de l’armée française après Waterloo, Il est obligé de fuir. Son périple ne prendra fin qu’à Villejuif, près de Paris.

« Il y eut un sauve-qui-peut et une panique générale ; personne n’a mieux été à même que moi de voir cette terrible échauffourée. Je fus réveillé en sursaut par le domestique de la maison où j’étais logé, qui m’annonça que l’armée française était en retraite et que la division qui occupait Fleurus venait de partir subitement.

Accablé d’une telle nouvelle, je m’habille à la hâte avec l’aide de ce brave garçon et conduit par lui, j’arrive à l’écurie où étaient mes chevaux et mes domestiques. Je fais seller mon cheval andalou, ayant soin de cacher à mes hommes le motif de cette précipitation, une fois en selle sur un des premiers chevaux de l’armée, toute mon inquiétude a disparu ; jusque-là j’avais la chair de poule et j’étais tout tremblant d’être de nouveau fait prisonnier : – je sortais d’en prendre. – Je cours en avant de la ville voir ce qui se passait après avoir envoyé mes gens prendre mes effets à mon logement. Puis, voyant que l’ennemi n’était pas à notre poursuite, je quitte Fleurus fort tranquillement et viens repasser la Sambre à environ une lieue de là.

Imagine-toi, tout le long de la route, des troupes par groupes, marchant isolément, sans ordre, sans autre idée que la fuite. Jamais je n’ai vu pareille déroute. Et c’était précisément la Garde impériale qui, morne, silencieuse, suivait cette route. Je me suis avisé d’adresser la parole à quelques généraux et officiers supérieurs, et je n’ai reçu aucune réponse ; la démoralisation était telle qu’une méchante patrouille de quatre hussards prussiens ou anglais aurait pu enlever par milliers les meilleurs soldats français, la Garde impériale en un mot.

A ce moment, je reconnus un officier porte-drapeau, nommé Aubry de Bain, qui sortait en même temps que moi des prisons de la Russie.

- Comment, lui dis-je, on te laisse seul avec ton aigle ?

- Que veux-tu ! me répondit-il, c’est une terreur panique inconcevable !

Nous avons passé la Sambre ensemble et, une fois de l’autre côté, je suis parvenu à faire comprendre que nous n’étions pas poursuivis. Le calme est alors un peu rentré dans les têtes et poursuivant la route nous avons déjeuné au premier village avec quantité de généraux et d’officiers de la Garde ; puis j’ai continué ma route sur Laon. Dans ce trajet l’Empereur est passé plusieurs fois devant moi, notamment à Philippeville où il s’est arrêté deux heures.

Sur toute la route que je parcourais, c’était une confusion inexprimable ; toutes les armes étaient confusément mêlées : cavalerie, artillerie, infanterie, voitures de cantiniers, tout le train d’une armée marchait pêle-mêle, se croyant poursuivi, tandis que l’ennemi était resté sur le champ de bataille de Waterloo, ignorant notre déroute et appréhendant la continuation de cette terrible lutte pour le lendemain.

En arrivant à Laon, j’y trouvai l’Empereur à l’entrée de la ville ; il était là, seul avec Berthier, sans escorte et il me dit que les blessés prenaient la route de Soissons. Je suis descendu de cheval dans le premier village, comptant y passer la nuit, car j’avais fait déjà près de 40 lieues ; mais, après avoir fait rafraîchir mes hommes et mes chevaux, il y avait tant d’encombrement et de confusion dans l’auberge où je m’étais arrêté que je me vis obligé de remonter à cheval et de gagner Soissons, où, après avoir bien déjeuné, je me décidais à me remettre en route pour Compiègne où était notre dépôt.

J’ai laissé mes chevaux au dernier relais et j’ai pris la poste. J’avais fait mes 50 lieues tout d’une traite et je me suis trouvé avec bonheur dans ma famille, c’est-à-dire au milieu d’une partie de mon cher régiment. Il y avait à Compiègne un beau détachement d’environ 200 hommes qui étaient prêts à partir rejoindre le régiment. J’ai reçu là le meilleur accueil ; bientôt j’ai eu tous les officiers dans les bras qui m’ont fait la plus chaleureuse réception. Arrivé dans mon logement, des dames se sont empressées de venir panser ma blessure, et de toutes parts j’ai été accablé de questions.

Sur ces entrefaites l’ordre de nous rendre à Versailles est arrivé et nous sommes partis nombreux. Tout le long de la route, j’étais soigné et pansé par des dames charmantes. Il a été blessé ? Oui voir mon intro. Cheval tué, étrier brisé le blessant au pied. Nous sommes restés quelques jours à Versailles. J’en ai profité pour me soigner et prendre médecine, parce que c’est l’usage après les fortes blessures.

J’ai rejoint à Villejuif le régiment, qui, au moyen de ce beau détachement venu de Compiègne, s’est trouvé même plus fort qu’au moment de son entrée en campagne. En résumé, nous n’avions pas perdu beaucoup de monde après d’aussi chaudes affaires que Fleurus et Waterloo. »

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( 19 novembre, 2020 )

Partir un jour ou quitter l’île d’Elbe…

Napoléon 1er

La décision du retour fut mûrement réfléchie ; l’Empereur prenant en ligne de compte tous les éléments dont il disposait. Mais il fallait agir sans tarder comme le souligne Guy Godlewski : « A l’automne de 1814, Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins certaine il serait contraint d’opter entre la faillite certaine et une aventure dont les chances de succès se précisaient de mois en mois » . A la date du 7 décembre 1814, le trésorier Peyrusse mentionne dans ses mémoires la visite d’un étranger « mystérieusement introduit dans le cabinet de Sa Majesté » . A la suite de cette entrevue, Peyrusse reçoit l’ordre de faire préparer [i]L’Inconstant [/i]« pour un voyage » et « de mettre à son bord 100,000 fr. ». De plus, sans doute vers la fin de l’année 1814 ou au tout début de 1815, une nouvelle importante parvient jusqu’à l’Empereur. Elle est relevée par Pons : « …nous apprîmes par deux Anglais, venus exprès dans l’île pour donner cet avis qu’il avait été question au congrès de Vienne d’envoyer l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène » . L’administrateur des mines en bon observateur écrit dans ses « Anecdotes » que « A dater de cette époque, la conduite de l’Empereur prit une autre direction, et en l’observant il était permis de penser que Sa Majesté ne se croyait plus liée par le traité de Paris qui la reconnaissait souverain de l’île d’Elbe ».

Dès lors, Napoléon va demander à Pons « un rapport sur les moyens d’organiser une flottille expéditionnaire » . On note durant toute cette période une augmentation de préparatifs pouvant laisser penser que l’Empereur prépare son départ, même si aucune nouvelle officielle ne transpire : « …Sa Majesté préparait de grands moyens de défense pour l’île et les moyens nécessaires à une expédition militaire », ajoute Pons dans son « Mémoire aux puissances alliées » . G. Godlewski souligne à juste titre que « la facilité du débarquement reposa sur le secret absolu de sa préparation. Aucune parole, aucun ordre imprudent ne donnèrent l’éveil. Rien ne transpira pendant deux mois » . Le mameluck Ali, indique que « peu de personnes du dehors étaient dans la confidence ».

Peyrusse, lié à bien des confidences impériales, note encore que [i]l’Inconstant[/i] qui revient à Portoferraio avec « quatre mille sacs de blés » est envoyé à Gênes avec à son bord deux officiers de la Garde chargés d’acheter des draps et de la toile .

Selon le récit de Pons, c’est vers cette période que le capitaine Taillade tentera de mettre ce navire hors d’usage. Il est très probable que cela ne soit pas le fait du hasard… « Le 20 [février 1815], je reçus les premiers ordres pour les préparatifs », écrit Pons . Le 21 février, des caisses de munitions sont embarquées à bord de L’Inconstant, réparé de son avarie ; de l’artillerie est installée à bord du chébec [i]L’Etoile [/i]. Deux jours plus tard, ces bâtiments reçoivent un stock de vivres et d’eau douce. Précisons que Campbell, ne se doutant de rien, s’était embarqué pour Livourne le 16 février comme on le verra plus bas. « Quelques jours avant le 26 février, l’Empereur avait fait donner l’ordre à la Garde de faire un jardin d’un terrain inoccupé attenant à la caserne dans la partie ouest », précise encore Ali ; histoire de tromper les apparences. Il est fort à parier qu’à cet instant les soldats ne se doutent pas de ce que leur prépare le Petit Caporal.

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( 28 octobre, 2020 )

Retour sur le 18 juin 1815…

Waterloo

« Mais revenons à notre journée du 18 juin. Croyant quitter pour toujours le colonel Marion, je rejoignis mon général à Wavres, où le combat, commenté depuis quatre heures, continua, avec une violence égale départ et d’autre, jusque fort avant dans la nuit. Le 19 juin, à une heure du matin, Napoléon expédia plusieurs officiers à Grouchy, pour lui annoncer la perte de la bataille de Waterloo, et lui ordonner de faire sa retraite, sur Namur. Le soir, le corps d’armée bivouaqua près de Gembloux; et, le lendemain, nous nous dirigeâmes sur Namur, suivi par l’ennemi, qui avait tenté en vain de nous dépasser, pour nous couper la retraite.

A trois-quarts de lieue de Namur près d’un village nommé Fallise, le général se doutant que nous allions être chargés par une forte colonne de cavalerie ennemie qui nous suivait de près, fit aussitôt former le carré à un régiment, au milieu duquel nous nous réfugiâmes; mais ce carré était à peine créé, que la cavalerie ennemie l’avait déjà attaqué avec un certain avantage, car sans un petit bois voisin où nos troupes se précipitèrent en désordre, ce qui empêcha les Prussiens de poursuivre leur succès, nous-étions sabrés impitoyablement. En nous ralliant de l’autre côté de ce bois, le général s’aperçut qu’il lui manquait deux canons que, dans notre fuite, l’on avait laissés embourbés au milieu d’un taillis; il donna l’ordre aussitôt qu’on allât les retirer, et je fus désigné, pour accompagner les hommes appelés à cette expédition. Après des efforts inouïs, inquiétés en même temps par ,des coups de pistolet que nous envoyaient les cavaliers prussiens, nous pûmes ramener ces deux pièces aux cris de joie de nos braves soldats. On se battait toujours, et la résistance fut opiniâtre; nous fûmes poursuivis à la baïonnette jusqu’à Namur, où l’engagement fut très acharné, et où nous perdîmes beaucoup de monde. Obligés de nous défendre jusque dans les faubourgs , nous fûmes poussés avec une telle vigueur jusqu’à la dernière porte de la ville, que cette retraite ressemblait à une fuite. On avait entouré cette porte d’énormes morceaux de bois garnis de paille et enduits de poix, auxquels on mit le feu à l’arrivée des Prussiens, ce qui les empêcha de nous poursuivre, heureusement pour nous, car l’ennemi eût eu beau jeu pour nous inquiéter dans notre retraite, attendu que nous étions resserrés sur une seule route, entre la Meuse et d’énormes rochers.

Bref, notre retraite s’effectua heureusement jusqu’à Paris, où notre corps d’armée arriva presque intact et sans avoir perdu une seule pièce de canon. » 

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.35-36)

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( 22 septembre, 2020 )

Un départ historique !

Départ île Elbe

« C’était un dimanche, le 26 février. Le soleil s’était levé pur; l’horizon était étendu, le ciel était sans nuage; la brise, prématurément printanière, portait dans la cité le parfum suave des plantes odoriférantes dont le sol de l’île d’Elbe abonde: tout annonçait un beau jour. On avait quitté le foyer avant l’heure ordinaire, on se rapprochait plus facilement, on s’affectionnait davantage. C’était ce certain je ne sais quoi qu’il est impossible de définir. Toutes les personnes qui avaient le droit d’assister au lever de l’Empereur s’y étaient rendues, et il y en avait même de celles que rien n’autorisait à s’y trouver. L’étiquette subissait aussi l’influence du moment. L’Empereur parut: on aurait cru qu’on le voyait pour la première fois. Sa Majesté avait beaucoup veillé; ses traits se ressentaient de la fatigue. Son air était grave, mais calme, et sa parole, émue, allait à l’âme. D’abord, l’Empereur, suivant son usage dans ces sortes de cérémonies, commença par des questions oiseuses, et tout à coup, se laissant aller à l’émotion qui le maîtrisait, il annonça son départ. Ce n’était pas la foudre qui venait de tomber; mais on avait cru l’entendre, et la stupeur était profonde. L’Empereur rentra dans son cabinet; l’assemblée se sépara; aussitôt le cri général fut: «L’Empereur s’en va !» Mais où allait-il, cet Empereur ? C’est ce que Sa Majesté avait laissé couvert d’un voile mystérieux. Et chacun de faire son plan: l’extravagance avait un air de raison, la raison ressemblait à de l’extravagance. Une armée de 673 hommes marchant à la rencontre de toutes les armées de l’Europe! Toutefois, l’opinion n’était pas inquiète. La garde impériale faisait éclater sa joie. Une foule d’Elbois se décidaient à suivre l’homme du destin.

Portoferraio offrait alors un coup d’œil dont l’imagination la plus ardente ne pourrait pas même se faire une idée.

L’Empereur nomma un gouverneur général de l’île d’Elbe. L’élu était Portoferraiais, étranger à l’art militaire, et peu au niveau de la tâche qui lui était imposée. Précédemment il n’avait pas pu parvenir à se faire confirmer dans la sous-préfecture de l’île qu’il avait administrée par intérim. Mais c’était le plus influent des Elbois, et il commandait la garde nationale. C’est ce qui avait déterminé la décision de Sa Majesté. Sa Majesté nomma aussi une junte gouvernementale pour l’île de Corse. Cette junte dut partir en même temps que l’expédition impériale. Les membres qui la composaient étaient tous Corses.Les adieux commencèrent. Tous les compagnons de l’Empereur allèrent prendre congé de Madame Mère et de la princesse Pauline. Madame Mère était parfaite de noble résignation. Les plus rudes moustaches ne pouvaient point retenir leurs larmes en entendant les touchantes recommandations que la princesse Pauline leur adressait en faveur de son auguste frère. Il n’y a qu’une sœur bien aimante et bien-aimée qui puisse parler ainsi: nous aurons à citer une foule de paroles remarquables. Le mouvement était général.

L’embarquement des troupes, des armes, des chevaux, des munitions, des approvisionnements, tout se faisait en même temps avec rapidité, et l’obéissance prévenait le commandement. Mais à mesure que les heures avançaient, Portoferraio prenait une teinte douloureuse, et c’est facile à concevoir. L’Empereur allait partir, les jeunes gens des meilleures familles s’embarquaient avec lui…. Les pères, les mères, les parents, les amis ! Il y avait une part pour chacun dans la séparation qui allait s’opérer. Toutes les émotions du cœur et tous les sentiments de l’âme étaient en présence; on lisait sur toutes les figures, dans tous les yeux; le stoïcisme était impossible, les natures les plus froides se laissaient aller à une sensibilité d’imitation. On ne pleurait pas; on ne riait pas…. Ce n’était ni de la peine ni du plaisir, ni de la joie ni de la douleur, ni de la crainte ni de l’espérance; c’était cette disposition inexplicable de l’esprit qui fait aller au-devant de toutes les impressions, qui donne un empire absolu à chaque impression.

Les rues étaient encombrées. Chaque voyageur partant qui fendait la foule pour se rendre à son poste était moralement brisé par les embrassements, par les adieux, et ces scènes étaient incessantes. C’est en cet état de choses que l’empereur Napoléon quitta la demeure impériale pour se rendre à bord du brick  « l’Inconstant ».

Il était sept heures du soir: toutes les maisons étaient éclairées; on ne se doutait pas qu’il faisait nuit. L’Empereur monta en calèche découverte; le grand maréchal était à côté de lui. Sa Majesté se dirigea vers le port où le canot impérial des marins de la Garde l’attendait. À l’approche de l’Empereur, tout le monde se découvrit, et comme si l’on s’était entendu à cet égard, la population resta un moment silencieuse. Il semblait qu’elle venait d’être frappée de stupéfaction. Mais bientôt une voix fit entendre le mot d’«adieu», et toutes les voix répétèrent: «Adieu»; mais une mère pleura et toutes les mères pleurèrent; et le charme qui avait enchaîné la parole fut rompu, et tout le monde parla à Napoléon. «Sire, mon fils vous accompagne.–Sire, les Elbois sont vos enfants.–Ne nous oubliez pas.–Ici, tout le monde vous aime.–Sire, nous serons toujours prêts à verser notre sang pour vous.–Sire, que le ciel vous accompagne!» Alors l’Empereur était peuple; il comprenait le peuple, et son langage faisait vibrer son cœur. Personne n’était plus touché que lui.

La voiture atteignit lentement à l’embarcadère. Les autorités y étaient réunies depuis longtemps; le maire de Portoferraio voulut haranguer l’Empereur; les sanglots l’empêchèrent de prononcer un seul mot; alors les sanglots furent universels. Sa Majesté était troublée; cependant elle dit: «Bons Elbois, adieu! je vous confie ma mère et ma sœur… Adieu, mes amis, vous êtes les braves de la Toscane!» Et faisant un effort sur elle-même, elle se jeta presque machinalement dans le canot.

Toutes les embarcations du pays suivirent jusqu’au brick. Le brick appareilla immédiatement; la flottille était déjà sous voile. C’est ainsi que finit le règne impérial de l’île d’Elbe. »

(André Pons de l’Hérault, « Souvenirs et Anecdotes de l’île d’Elbe », Plon, 1897. Nouvelle éditions : Les Editeurs Libres, 2005. Préface et notes par Christophe Bourachot).

 

 

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( 20 septembre, 2020 )

Un étudiant parisien témoin de la cérémonie du Champ-de-Mai (1er juin 1815, à Paris).

Champ de Mai 2« La première explosion libérale contre l’Acte additionnel était passée; toutes les nuances du patriotisme sentaient qu’il était indispensable de se fondre dans un sentiment commun, l’horreur du joug étranger. On remettait donc à des jours plus calmes, les comptes à demander; il fallait d’abord sauver le territoire menacé. Nous étions à la veille du Champ-de-Mai  ; c’était dans cette solennité que l’Empereur devait déposer la dictature, recevoir le serment des représentants, et distribuer les aigles à l’armée et aux gardes nationales. Chaque soir, la place Vendôme offrait le coup d’œil le plus animé et le plus pittoresque. Des députations de tous les régiments et d’une partie des gardes nationales y mêlaient leurs uniformes, tous divers de forme et de couleurs; la musique de la garnison de Paris exécutait des symphonies devant l’état-major de la place; les éperons et les sabres résonnaient de toute part sur le pavé; tout respirait un air fier et belliqueux sur cette noble enceinte, où la colonne, dressant son fût tronqué sur tant de braves, leur criait du haut de son chapiteau vide, qu’il leur restait encore une page d’histoire à ajouter à celle d’Austerlitz. Enfin, vint le jour du Champ-de-Mai; un peu tard pour répondre à son nom, car ce fut le 1er  juin. Il est de ces spectacles, de ces impressions de jeunesse qui scindent toute une existence d’homme; qui en font deux parts, l’une placée avant le grand jour qui va servir d’époque aux souvenirs de la vie entière, l’autre après. Tel sera le Champ-de-Mai, pour tous les jeunes gens de mon âge qui ont assisté à ses pompes; certes jamais rien d’aussi admirable n’était passé par leur regard pour se graver dans leur âme; jamais cette journée ne fuira de la mienne. Dès le matin, Hyppolite et moi nous étions en route pour le Champ-de-Mars; le canon venait de nous éveiller. Mais plus heureux que moi, mon camarade n’allait pas être réduit à ne voir que de loin et à travers la poussière, ce qui allait se passer dans le pavillon impérial. Un député de notre pays (de la Vendée), lui avait procuré une carte d’électeur, et lui, blanc-bec comme moi, se présenta bravement en cette qualité au vétéran qui le laissa entrer, sur le vu de sa carte et d’une culotte courte de satin noir qui le pouvait certainement faire passer pour un député de Saint-Malo, dont il portait le cachet dans ses bas de soie, empaquetant des mollets brillant par leur absence. La culotte était alors de rigueur. Devant l’École Militaire s’élevait un immense pavillon , formant un demi décagone, ayant pour diamètre le palais. Il était couronné par un fronton élevé régnant dans toute son étendue, et portant quatre-vingt-six écussons au nom des départements, séparés par autant d’aigles. Une légère colonnade laissait apercevoir l’intérieur tendu de draperies, et disposé sur chaque face en amphithéâtre, pouvant contenir vingt mille spectateurs assis et à couvert. Au pavillon du milieu de l’École Militaire, était adossé le trône de l’Empereur, à la hauteur du premier étage, et une longue rampe descendait de là jusque dans l’enceinte découverte qui séparait le péristyle des gradins. Au milieu du Champs-de-Mars s’élevait une estrade à laquelle on montait par les quatre faces garnies de degrés sans rampe d’appui. Les talus étaient couverts d’une foule innombrable, et les arbres chargés d’une troupe d’enfants. L’intérieur était garni par l’armée et les légions de gardes  nationales. Comme c’était du haut de l’estrade que l’Empereur devait voir défiler les régiments, je mis toute la persévérance et la résignation nécessaires pour parvenir jusqu’au pied; à forcé de bourrades données et reçues, enfin j’y parvins. A midi et demie, le canon gronda aux Invalides; à l’instant trois cent mille têtes se tournent vers l’École Militaire. J’aperçois, de ma place, comme saisi d’une sorte d’hallucination, des couleurs rouges, bleues, vertes, blanches, se heurtant sur les degrés du trône; des étincelles semblaient de temps en temps jaillir de ce chaos de satin et de velours, rapides éclairs, lancés par l’or et les pierreries ; je ne distinguais, de si loin., qu’un tourbillon de panaches, d’épaulettes et de cordons; la cour venait de prendre place aux côtés de l’Empereur; la cérémonie était commencée. Le Dieu des armées fut invoqué en chants harmonieux par des chœurs du Conservatoire qui étaient venus mêler leurs voix à la liturgie du clergé, qu’on avait prié d’apporter à la cérémonie son indispensable Te Deum, accoutumé à retentir pour toutes les causes et tous les pouvoirs, e sempre bene. Un instant après, Monsieur Dubois d’Angers, le même que la présidence des assises de Paris a rendu célèbre dans la mémorable affaire du coup de pistolet, Monsieur Dubois prononça devant l’Empereur un discours au nom des électeurs et des représentants. On proclama ensuite, au bruit du canon, le résultat des votes acceptant l’Acte additionnel, parmi lesquels figurait honorablement le mien, que j’ai déjà dit avoir donné avant de savoir ce que j’approuvais : puis Napoléon prononça à son tour un discours qui, ce jour-là, respirait une fierté qu’il eût fallu déployer, dès le 21 mars, vis-à-vis de l’étranger. C’est sous les fourches caudines, s’ écria- t-il, qu’on voudrait nous faire passer! le souffrirons-nous! Et le canon des Invalides répondit que non; à ce signal, la foudre se répondit de batterie en batterie, jusque sur les hauteurs fortifiées. Là, les canonniers attendaient, à leurs pièces, qu’il leur fût permis, en faisant parler l’airain pour eux, de joindre ses détonations à celles des cent mille voix qui acclamaient sur le Champs-de-Mars. Mémorable moment que celui où nous entendîmes successivement le signal partir de l’École Militaire et se prolonger, ‘une voix de plus en plus sourde, jusqu’aux buttes Saint- Chaumont ! La France venait de recevoir le serment de l’armée et de la garde nationale, de conserver intact l’honneur des aigles que Napoléon leur avait confiées. « — Soldats de la ligne, avait-il dit, vous jurez de rivaliser de courage et d’efforts avec vos frères de la Garde impériale; et vous, soldats de la Garde, vous jurez de vous surpasser vous-mêmes dans la nouvelle lutte qui s’apprête ! «  Le serment fut fait. Ligny et Mont-Saint-Jean peuvent dire s’il fut tenu. J’attendais avec une grande impatience le moment où l’Empereur viendrait sur l’estrade auprès de laquelle je m’étais placé. J’avais souvent vu les rois et les princes marcher dans les cérémonies publiques entre deux files de soldats formant ce qu’on appelle la haie. Mais savez-vous ce qui composait cette haie, depuis le pavillon jusqu’au milieu du Champ-de-Mars? Deux rangs d’officiers, portant chacun l’aigle de leur régiment. Ce fut soûls ce berceau diapré des trois couleurs, étincelant d’or et d’argent, que Napoléon marcha jusque vers l’estrade. Là encore, même cortège. Sur chaque marche des quatre faces se tenait un porte-aigle, appuyé immobile sur son drapeau, comme ces statues de chevaliers debout sur leur piédestal. On ne peut rien imaginer de plus magnifique que ces quatre rayons tricolores qui, partant du sol, arrivaient en s’élevant tous aboutir au même foyer de splendeur, à la plate-forme où venait de monter l’Empereur, accompagné de tous les grands de l’Empire. Je me suis ri, dans un précédent article, des relations du Moniteur qui a toujours soin de mettre le beau temps de moitié dans l’enthousiasme officiel, et de faire arriver le soleil, juste à l’heure du rendez-vous que lui avait donné le programme. Eh bien! C’est pourtant ce que je suis forcé de relater, moi, si peu courtisan de mon naturel. Sans vouloir classer malgré lui ce pauvre dieu du jour dans les partisans de Napoléon, le fait est que le temps, qui avait été incertain toute la matinée, devint serein tout-à-coup, et qu’à peine les porte-drapeaux étaient à leur poste, que le soleil vint miroiter sur l’or poli des aigles. Il dardait ses rayons à ces nobles enseignes; les aigles les lui renvoyaient en nombreux éclairs; admirable échange entre les gloires du ciel et les gloires de la terre ! L’Empereur, la face tournée vers le pont d’Iéna, était debout sur l’estrade, entouré de ses frères, Lucien, Louis et Jérôme, tous revêtus de costumes de taffetas blancs, pantalon de tricot de soie, la toque en tête; superbe tenue de danseurs de corde. Hélas! Et lui aussi, par-dessus tous ces oripeaux de cour, il portait une tunique de satin cramoisie, et était coiffé d’une toque de velours à l’Henri IV ! Mesquine magnificence qui, dans une cérémonie toute pop dû disparaître devant le frac vert de la garde et devant l’immortel petit chapeau. J’étais à quinze pas de l’Empereur ; mes yeux ne le quittèrent pas une minute pendant tout le défilé; il me parut sombre et préoccupé. Les bataillons marchaient sur la droite, tournaient à gauche devant le pont d’Iéna, et revenaient ensuite tourner encore à gauche pour défiler au pied de l’estrade. Chaque compagnie, en passant devant l’Empereur, le saluait du cri connu de l’Europe entière; mais la foule innombrable qui couvrait le Champ-de-Mars, ne fit entendre que de rares acclamations. Napoléon, qui espérait peut-être un plus vif enthousiasme, regardait tristement défiler sous ses pieds d’admirables régiments, sans adresser la parole à ses voisins. Un petit incident vint lui rendre un éclair de gaîté. Des factionnaires veillaient sévèrement à ce que la place restât libre devant l’amphithéâtre pour le défilé des troupes: Sept ou huit élèves de l’École Polytechnique étaient pourchassés de toute part et ne pouvaient réussir à se placer; alors que font-ils ? Ils se faufilent entre deux compagnies d’infanterie, se forment en peloton, et défilent gravement, en criant plus fort que toute une compagnie: Vive l’Empereur ! Je reconnus dans ce groupe l’élève Beudin, du Lycée Impérial, comme moi; je présume que ce fut lui qui plus tard devint député de Paris et représentait le quartier Saint- Antoine, dont le député se nommait aussi M. Beudin. Napoléon se mit à rire, et je le vis adresser quelques mots   aux généraux qui l’entouraient. Après le défilé, il se rendit de nouveau à pied à l’École Militaire, et de là regagna les Tuileries, salué pour la dernière fois par le canon des Invalides. Dans la journée, il y eut divertissement aux Champs-Élysées et distribution de comestibles; ignoble et dégradante cérémonie où l’on jetait, comme à des pourceaux, la glandée à la tête d’un peuple qu’on avait proclamé souverain le matin même, en se faisant gloire de ne tenir la couronne que de ses mains. Le soir, concert aux Tuileries et feu d’artifice sur la place de la Concorde. De chaque côté du pavillon de l’Horloge, sur le jardin, on avait construit une vaste tribune pour les musiciens qui devaient exécuter le concert. Le balcon était tendu de draperies, c’était de là que la famille impériale devait y assister. Un concours immense se pressait sur la terrasse ; il était plus de neuf heures et demie, et personne ne paraissait au balcon. Je voulus, en attendant, donner le signal d’impatience, en criant: Vive l’Empereur ! Pas une malheureuse voix ne répondit à la mienne, je ne fis pas mes frais. Enfin les croisées s’ouvrirent ; l’Impératrice mère, Madame Laetitia, parut, escortée de ses quatre fils; Joseph n’était pas à Paris. Je vis là, pour la première fois, sous un long manteau de cour, cette femme à la destinée si singulière , cette mère d’une reine et de quatre rois, qui, de tant de grandeurs, ne devait même pas obtenir des représentants de la France, couverte de gloire par son fils, un petit coin de la terre natale pour y laisser ses restes nonagénaires ! Oh !oui, on a bien eu raison de la nommer une autre Hécube; elle a survécu à la chute d’une maison aussi nombreuse et plus illustre que celle de Priam! Et ce fut la France de Juillet qui repoussa par ses députés, la vieillesse exilée par la peur ! Une cantate fut chantée par deux chœurs, l’un d’hommes, l’autre de femmes. Qu’on ne s’imagine pas que les ordonnateurs de la fête eussent commandé aux poètes lauréats des Tuileries, quelques strophes énergiques qui pussent vibrer dans les cœurs, un de ces chants taillés sur le patron de la Marseillaise ou du Chant du Départ: Fi donc! Cela eût senti la Révolution et contrarié peut-être la Sainte-Alliance qu’on allait combattre ; non, non; toujours même système, jamais un souvenir de Jemmapes ou de Marengo. On se contenta d’une vieillerie, composée à Lyon en 1814, au moment de l’agonie impériale. Je me rappelle le premier couplet de ce chant, intitulé « La Lyonnaise » :

Napoléon, roi d’un peuple fidèle,

Tu veux borner la course de ton char;

Tu nous montras Alexandre et César,

Nous reverrons Trajan et Marc-Aurèle.

CHŒUR.

Que les cités s’unissent aux soldats;

Rallions-nous pour ces derniers combats!

Français, la paix est aux champs de la gloire,

La douce paix fille de la Victoire. 

Il est vraiment fâcheux que la nation n’ait pas senti tout le bonheur de revoir MM. Trajan et Marc-Aurèle; elle ne fit rien pour cela; aussi, pour dédommagement, elle revit MM. les Cosaques. Après le concert, l’Empereur mit le feu à un dragon qui vola le communiquer au feu d’artifice dressé au milieu de la place. Il représentait le brick l Inconstant, qui avait apporté César et sa fortune, des rochers de l’île d’Elbe aux rives du Var. Il devint un double emblème de cette fortune ; il apparut un moment tout resplendissant de feux et de lumière; c’était le glorieux débarquement dans le golfe Juan; puis la nuit descendit plus noire sur son squelette fumant et calciné; c’était le lendemain de Waterloo. Ainsi s’éclipse la gloire de ce monde, comme un feu d’artifice! Mais de celui des Cent-Jours il resta un peu de cendre; le peuple la recueillit dans les trois journées de Juillet, il la lança dans les airs, d’une main patriotiqu , puis soudain les trois couleurs en naquirent; les trois couleurs, gage de sa souveraineté !

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.254-263)

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( 12 septembre, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (3).

A sa mère.

Saragosse, le 13 juin 1809. 

J’ai à peine le temps, chère maman, de te dire que la brigade de siège part demain pour Burgos et de là se rendra devant Rodrigo, Vieille-Castille, pour faire le siège de cette place. Je passerai avec ma compagnie par Pampelune pour y prendre des approvisionnements de siège. Je t’écrirai de cette dernière ville, où nous resterons quelques jours. D’ici à un mois, je ne recevrai pas de vos nouvelles puisque mes lettres me seront adressées à Saragosse, d’où elles se rendront à Madrid et de là seulement à Burgos, parce qu’il n’y a pas de communication directe établie d’ici à Burgos ou devant Rodrigo, brigade de siège.

Adieu chère maman.

A sa mère.

Saragosse, 14 juin 1809.

Notre départ est différé jusqu’à nouvel ordre. Nous attribuons cela au renfort que l’ennemi a reçu hier au soir à 3 lieues d’ici. C’était une simple affaire d’avant-poste. Ne m’écris pas, chère maman, avant que je t’apprenne ce que je deviendrai. Le courrier va partie, adieu.

A sa mère.

Saragosse, 27 juin 1809.

Les journaux parleront probablement des exploits de notre général Suchet aux batailles de Saragosse et de Belchite qui est à 6 lieues d’ici.-3000 Espagnols étaient venus nous cerner à 3 lieues de nos murs. Le général a été très content qu’ils fissent ce mouvement parce que par là ils ont quitté une position que nous avions attaquée en vain et avec de vives pertes. Le petit échec que nous avons éprouvé à Alcaniz avait enflé leur orgueil au point que le jour de la bataille, ils avaient commandé leur dîner à Saragosse.

La brigade de siège part demain décidément pour Burgos et de là nous nous rendons à Ciudad-Rodrigo dont nous ferons le siège. La place  est assez forte, bâtie sur un roc et bien approvisionnée. C’est une route fort pénible à faire : nous traverserons un pays où il n’y a plus un habitant. Depuis 4 jours, je m’occupe des approvisionnements de siège et des moyens de transport ; je suis redu de fatigue.

Je crois qu’après le siège que nous allons faire, on ne nous laissera pas impunément sur les frontières du Portugal. On nous enverra probablement prendre Almeida, et d’autres places. Je crois qu’au mois de juillet toute ma promotion quittera les compagnies pour entrer dans l’état-major du génie. Je m’attends à être capitaine au mois de janvier prochain.

A sa mère.

Burgos, 12 juillet 1809.

 Nous sommes arrivés avant-hier, chère maman, et depuis ce temps, je ne suis pas encore parvenu à me faire loger un peu passablement. Les gens à leur aise paient la municipalité pour ne pas fournir le logement en sorte qu’on envoie la plupart des officiers dans les greniers. Il paraît que le siège de Ciudad-Rodrigo est différé à cause de la retraite du maréchal Soult qui a évacué le Portugal en perdant tous ses bagages et son artillerie. Le Roi est parti de Madrid avec quelques régiments, pour se mettre à la tête du corps du général Sébastiani et aussitôt son arrivée, on s’est retiré de la Sierra-Morena. Nos affaires vont mal en Espagne : on bat les Espagnols, mais on ne les détruit pas. Leurs armées sont toujours nombreuses, et sans l’Empereur et cent mille hommes de renfort, on ne fera jamais la conquête de cet immense pays.

A sa mère.

Burgos, 15 juillet 1809.

A force de courir, je suis enfin parvenu à me loger et très convenablement : je suis à la fois à la ville et à la campagne. Burgos commence à devenir agréable et nous attendons avec patience que les corps d’armée se mettent en mouvement pour nous permettre de commencer un siège. Le besoin de secours étranger à mes appointements se fait sentir. Le séjour de Saragosse m’a complètement épuisé. Tout y est d’une cherté excessive. Voici un échantillon : un pantalon de nankin revient à 30 fr., les souliers 10 f., les bottes 50 fr. Tout le reste en proportion.

A sa mère.

 Burgos, 8 août 1809.

Les préliminaires de paix qu’on dit signées  entre la France et l’Autriche, les préparatifs qu’on fiat pour recevoir l’Empereur, les cent bataillons qu’on vient de former et qui ont reçu l’ordre de se tenir prêts, tout cela annonce que l’armée d’Espagne va reprendre ses mouvements offensifs et que cette guerre depuis si longtemps commencée se terminera enfin avec la fin de l’année. J’ai été dégoûté de cette malheureuse Espagne principalement à cause de l’inactivité dans laquelle nous sommes restés depuis le siège de Saragosse et qui aurait duré un siècle sans les succès extraordinaires de l’armée d’Allemagne. Maintenant que  nous avons l’espoir de voir l’armée en état de bloquer quelques places pour nous ne laisser faire le siège, toute répugnance est dissipée et quelles que soient les privations qui nous sont imposées nous les supporteront avec une sorte de plaisir. Tel est le sentiment qui m’anime. Je désire que M. de Grouchy n’ait fait aucune démarche pour me tirer d’ici comme je l’en avais prié dans une lettre que je lui ai écrite de Saragosse en date du 4 juin. Il l’aura reçue au moment où les opérations d’Allemagne étaient sur leur fin, en sorte qu’il n’aura pas eu égard à ma demande à la quelle je ne l’ai prié de satisfaire que s’il croyait que la Hongrie résisterait.

…La moitié du temps, les envois de fourrages, vivres et vin particulièrement sont interceptés par des bandes de 3 à 400 hommes, et nous devons nourrir nos chevaux  à nos frais. Les deux repas que nous faisons nous coûtent 50 sols par jour en vivant avec la plus stricte économie et en employant ce qu’on nous donne des rations qui nous sont dûes.

Les officiers isolés qui reviennent du corps du maréchal Soult sont cousus d’or, on a distribué au moment de la retraite le trésor de l’armée aux soldats et officiers ; nous, nous sommes pauvres comme Job.

Adieu maman.

Altembourg, le 15 août 1809.

J’ai reçu, il y a quelques jours, mon cher Maurice, votre lettre du 11 juin par laquelle vous me témoignez votre désir de passer à l’armée d’Allemagne. Déjà, j’eusse fait des démarches pour la faire réussir si l’armistice et les négociations pour la paix ne m’avaient fait juger le moment tout à fait impropre à l’expression d’un désir ayant pour objet de sortir d’Espagne. Si la guerre recommence en Allemagne, ce qui sera décidé d’ici très eu de jours, je ferai alors ce qui dépendra de moi pour vous y faire parvenir, et au moyen d’un ordre d’urgence afin que votre voyage vous soit payé. Voici quelques lignes pour Suchet qui est, je crois, votre général en chef. Je souhaite qu’elles puissent vous êtes utiles.Vous apprendrez avec plaisir que l’Empereur a récompensé d’une façon éclatante les services que j’ai cherché à rendre depuis l’ouverture de la campagne. Il m’a nomme commandeur de l’ordre de la Couronne de fer, grand officier de l’Empire  et colonel-général des chasseurs. Votre amitié m’est un sûr garant de la vive part que vous prenez à ces événements si heureux pour moi.Donnez-moi de vos nouvelles, mon cher Maurice, je les recevrai toujours avec plaisir et vous assure que mon attachement pour vous vivra éternellement dans mon cœur.

 Emmanuel de GROUCHY.

Altembourg, 15 août 1809.

Je réclame de toi, mon cher Suchet, une preuve d’attachement à laquelle je mets le plus haut prix. C’est de faire tout ce qui sera en ton pouvoir pour l’avancement et les récompenses à accorder, quand il les méritera, à un jeune officier du génie attaché à ton armée. Il se nomme Maltzen et est lieutenant de sapeurs. Je l’aime comme mon fils et suis sûr de son zèle ; de son envie de faire, enfin de me rends garant qu’il méritera ta bienveillance, s’il est à même de se faire connaître de toi. Jusque-là crois-moi sur parole et fournis-lui des occasions de se distinguer. Tu verras s’il les laisse échapper. Il est rempli d’honneur et d’une noble ambition.

Je te félicite, mon ami, de tes brillants succès ; personne plus que moi ne prend part à ce qui t’arrive d’heureux. Je l’ai été fort de voir la fortune militaire sourire à tes travaux et couronner tes talents.

Je t’embrasse de tout cœur.

Emmanuel de GROUCHY.

A sa mère.              

 [Sans date]

Les dernières affaires qui ont lieu à Talavera près du Portugal, d’après les rapports de quelques ordres du jour, nous on fait croire que nous serions bientôt à même de cheminer vers Ciudad-Rodrigo et de commencer nos opérations. Mais, d’après le rapport des officiers qui se sont trouvés à la bataille, nous n’avons pas chassé les Anglais de leurs positions malgré quatre attaques réitérées sur des points où ils paraissaient inexpugnables. Le résultat est que nous avons eu 8 mille tués et blessés et que nous ne sommes  assez forts, ni pour attaquer l’ennemi dans ses positions, ni pour manœuvrer, sans risquer de nous diviser.

Aussi nous resterons ici, chère maman, encore quelque temps, avant que l’Empereur ne revienne ranimer l’armée par sa présence et n’y conduire cent mille hommes, nous serons trop heureux si nous pouvons garder le pays où nous sommes établis à présent. On vient de livrer une seconde bataille, on prétend que le maréchal Soult a passé le Tage pour couper la retraite aux Anglais et Portugais sur Lisbonne, mais n’ont-ils pas l’Andalousie ? Et s’ils voulaient, qui les empêcherait de venir ici dans la Vieille-Castille, pour se porter sur Santander, ou de remonter dans les Asturies par Jaccora  ? Madrid a été révolté pendant quelques jours lorsque l’ennemi était à deux journées de marche de cette capitale. On a chargé le peuple qui s’était rassemblé et tous les Français s’étaient réfugiés au Retiro. Le Roi a été très mécontent de ce tumulte et du mauvais esprit de sa capitale.

Les soldats sont réduits à boire ici de l’eau, ce qui augmente tous les jours le nombre des malades aux hôpitaux. Pour éviter le même sort, nous préférons payer 4 sols la bouteille et endurer un peu la soif. Le vin dans ces pays-ci est aussi nécessaire que le pain. On prétend que la paix n’est pas prête à se faire. Je crois pourtant que l’empereur François II acceptera toutes les conditions qu’on voudra lui imposer, à moins que la Russie ne se fasse médiatrice, ce qui serait singulier, puisqu’elle-même est puissance belligérante. Cependant il est de son intérêt de ne pas voir la chute totale de maison d’Autriche.

Hier, était la fête de Napoléon. Aucun habitant d’ici n’a mis le pied dehors ; on avait ordonné l’illumination, il n’y a eu d’éclairé que l’hôtel de ville et la maison de quelques officiers généraux.

Nous avons voulu prendre d’assaut le fort de Mont Jouy de Girone. Nous avons été repoussés avec mille hommes de perte et 4 officiers du génie blessés.

A sa mère.

Burgos, 28 août 1809.

Je n’ai été bien occupé que pendant quelques jours aux travaux de notre fort. Hors ce temps, j’ai toujours trouvé un moment dans le jour pour monter à cheval et faire une partie de piquet. Les derniers courriers de France, n’étant pas bien escortés, ont été dévalisés. Toute la route d’ici à Vittoria est encombrée de brigands que toutes les colonnes mobiles du monde ne détruiraient pas parce que ces bandes sont composées de gens qui rentrent dans leurs foyers au moindre danger ou qui se sauvent dans les montagnes et espèces de déserts qui se rencontrent fréquemment dans les provinces mêmes les plus fertiles de l’Espagne. Ces gens font leur fortune à ce métier sans courir le risque de se déshonorer aux yeux de la plupart de leurs concitoyens, sous le prétexte de servir leur roi et leur pays en nous inquiétant et ne nous forçant d’être toujours sur nos gardes. Ils lèvent des contributions et sont censés employer leurs fonds à s’armer et à s’équiper tandis que qu’ils ne font qu’amasser. Tous les mécontents dans nos armées vont s’enrôler dans ces bandes-là, dans l’espoir d’y faire fortune et d’aller ensuite en Angleterre. J’ai perdu récemment un des bons sujets de ma compagnie qui a douze ans de service et qui s’est laissé embaucher.

 J’ai reçu des nouvelles de la dernière promotion qui s’est faite dans notre armée et des mouvements qui y ont eu lieu en Espagne. Depuis un an, il a disparu de nos armées ici tant par la mort que par les officiers blessés qui sot rentrés en France et quelques-uns seulement qui ont été appelés en Allemagne… Devine, maman, 85 officiers. J’oublie de compter ceux qui par des maladies ont été aux bains de Barège et de Bagnères. Je me trouve le 17ème lieutenant de l’arme. Ainsi, si en janvier on fait ce nombre de capitaines, j’en suis.

Décidément tout ce qu’on a mis dans les gazettes au sujet de la défaite des Anglais à Talavera est exagéré. Nous nous sommes bien défendus. Nous avons pris de l’artillerie à l’ennemi et quelques milliers de leurs blessés qui ne font que nous embarrasser, mais nous ne les avons pas battus. Tout ce que nous gageons, c’est qu’ils vont nous laisser quelque temps tranquilles, c’est que nous demandons, puisque, dans tout l’Espagne, nous sommes sur la défensive.

—–

A sa mère.

Burgos, le 7 septembre 1809.

Par de nouveaux ordre de S.M.I. nous partons pour Madrid, laissant ici tous nos approvisionnements de siège ; on ne parle plus de Ciudad-Rodrigo. D’ici à ce que les affaires prennent une autre face, nous ne serons occupés que de travaux. Je crois qu’on a l’intention de fortifier de plus ne plus le Retiro. Nous ne serons guère  rendus dans la capitale que le 20 de ce mois. Je ne suis pas fâché de voir cette ville, quoique j’aie contracté mes habitudes ici. A Madrid il faudra vivre mal et chèrement. Quelques bruits de paix courent ici. Paix avec l’Autriche bien entendu. Dieu le veuille, sans elle nous serons bien à plaindre en Espagne ; mais si elle se fait nous marcherons de victoire en victoire.

 La route directe d’ici à Madrid n’est pas praticable ; il n’y a pas de poste française.

Pour te faire juger de la cherté des moindres objets je te dirai que j’ai fait faire quelques mouchoirs de poche : les miens m’ayant été pris à Saragosse. Ils me reviennent à 6 livres 10 sols la pièce et la toile est loin d’être belle. La toile absolument grosse n’est pas hors de prix mais on ne peut rien acheter que des objets qui viennent de l’étranger. Burgos a été pillé (généraux, officiers, soldats, tout pillait) pendant 52 jours. Juge, maman, si les malheureux habitants cherchent à nous écorcher et si on leur a laissé quelque chose ! Si j’avais 100 mille francs maintenant, dans 3 ans j’aurais au moins 100 mille écus. Tous les biens des couvent se vendent à vil prix, tout ce qui a de l’argent comptant achète, hormis les Espagnols qui sont craintifs. Quel malheur d’être pauvre, il n’y a que les riches qui s’enrichissent !

Un commandant de place d’une petite ville entre Burgos et Valladolid  vient d’acheter avec 8 mille livres, qui composaient toute sa fortune un petit bien qui lui rapporte net 500 douros par an. On a parlé ici en l’air de la nomination de M. de Grouchy à la place de colonel-général des chasseurs. Si cette nomination était vraie, j’en sauterais de joie. Cela désolerait bien notre gros alsacien, Hug.

—-

A sa sœur.

Madrid, 1er octobre 1809.

A peine suis-je arrivé ici, ma chère amie, qu’on m’emploie au Retiro, comme je l’avais prévu, en partant de Burgos. Les fortifications qu’on avait déjà commencées l’année dernière prennent un air militaire, plus de 1,000 hommes sont employés à divers ateliers, et avant 6 mois d’ici, le fort sera en état d’occuper pendant plus d’un mois une armée de 30,000 ennemis. Sans les batteries formidables qui y sont placées, la ville se serait entièrement soulevée lorsque Venegas marchait sur la capitale avec 40,000 hommes. En m oins de 48 heures on la réduirait en cendres. Il est impossible d’être plus détesté  que nous le sommes ici : le mot de Français fait horreur à tout habitant, en sorte qu’en venant dans une maison on ne peut d’abord avoir la moindre relation avec ses hôtes, mais à mesure qu’ils vous connaissent, ils deviennent plus traitables et s’habituent à vous. Si vous êtes remplacé dans la maison que vous venez de quitter, votre successeur aura à souffrir des mêmes mauvais procédés et passera successivement par les mêmes veines de faveur.

J’aurais désiré, en arrivant ici trouver quelques personnes de connaissance qui fut à même de me présenter quelque part. Je suis logé après avoir eu seize billets de logement et couru pendant trois jours de suite, dans une maison abandonnée. Je te la souhaiterais chère Henriette, à Paris. Je n’y ai trouvé que quelques meubles, mais comme je n’y couche pas, cela me suffit. Le Retiro nous est assigné pour passer les nuits, on nous a donné l’ancien palais des Rois, en sorte que nous reposons sous des lambris dorés, mais avec les quatre murs. J’ai été obligé de louer un matelas pour ne pas coucher sur le pavé. La ville, sous le rapport des édifices, des maisons particulières, de la largeur et de la propreté des rues est une des plus belles que j’aie vues. Sans qu’elle soit aussi grande que Paris., il suffit de faire quelques courses pour être fatigué. Quelque plaisir que je trouve à me promener sur le Prado, mes jambes ne souffrent pas que j’y reste longtemps, les fatigues de la journée me privent de toute espèce d’amusement le soir. Je n’ai point encore vu les spectacles ; le seul supportable qu’il y ait est celui des italiens, où l’on trouve d’assez bonne musique et des acteurs passables.

 … Si nous sommes obligés par la suite de faire une retraite, nous ne le devrons qu’à la friponnerie, à la rapacité, à l’insatiabilité de la plupart de nos généraux et des commandants de place. Le vol chez eux est à l’ordre du jour. Ils ne cherchent qu’à sucer le peuple, à lever des contributions, qu’à s’enrichir et à s’en aller ensuite. Leur conduite est révoltante. Pourquoi l’Empereur n’est-il pas instruit des désordres qui se commettent ici ? Que sa présence serait nécessaire dans cette contrée ! Il est d’inévitables abus dans une armée aussi nombreuse et disséminée sur une grande étendue de terrain, mais il n’est guère possible d’imaginer les excès qui se commettent. Et voici la conséquence : nous indisposons de plus en plus les habitants contre nous, l’armée des insurgés, malgré ses pertes, grossir de jour ne jour et la nôtre diminue. Enfin, nous nous ôtons toute espèce de ressource pour la subsistance de nos troupes, en éloignant les cultivateurs, les commerçants, etc., de leurs foyers. Les chaleurs que nous avons éprouvés en route et qui se font journellement sentir ici sont insupportables. Nous avons été assez ménagés pendant quelque temps. Il semblait que le soleil voulait nous épargner, mais il n’a fiat que concentrer ses rayons pour nous brûler ensuite.

On parle ici de la réorganisation d’une nouvelle brigade de siège pour se rendre en Aragon ; on fait des préparatifs à Saragosse pour le siège de Lérida. Mais on en parle depuis si longtemps que je n’y croirai que lorsqu’on aura ouvert la première parallèle.

Je compte écrire au général de Grouchy pour le remercier de sa lettre au général Suchet. On m’a donné un billet del logement pour la maison où son fils Alphonse[1] a demeuré, mais actuellement le maître de la maison a une exemption.

Depuis dix mois, on accordait beaucoup de permissions aux officiers sous différents prétextes. L’armée se dépeuplait en généraux et en officiers. L’Empereur vient récemment d’ordonner à tout Français qui aurait quitté l’Espagne, d’être de retour avant le 1er novembre et de faire passer par un conseil de guerre quiconque ne se conformerait pas à cet ordre, de sorte que nous voilà emprisonnés indéfiniment au-delà des Pyrénées.

 —

A sa sœur.

Madrid, le 16 octobre 1809.

Nous venons de recevoir la nouvelle, ma chère Henriette, que toute ma promotion a été placé dans l’état-major du génie, en vertu des nominations du mois d’août dernier, et que, au lieu d’être le 17ème de l’arme, je suis le 13ème lieutenant, mais je n’ai pas encore reçu d’ordre du ministre de quitter ma compagnie. Je l’attends d’un instant à l’autre. Ce changement me rapproche des capitaines et augmente ma paie de 250 francs, en sorte que je touche maintenant 1,500 fr.

Nous ne savons aucune nouvelle d’Allemagne ; quelques personnes parlent de paix, mais cette heureuse nouvelle ne se confirme pas. Quand donc l’Empereur s’occupera-t-il un peu de nous ?

J’ai reçu, il y a quelques jours, une lettre de maman adressée directement à  Madrid, où elle me mande que tu as écrit au général de Grouchy pour qu’il m’envoyât une lettre de recommandation pour le gouverneur. Je te remercie de cette attention, ma chère Henriette, mais je crains que M. de Grouchy ne se fatigue de m’entendre parler de moi que l’importuner. Je sais qu’il le fait avec plaisir mais j’aurais voulu réserver sa protection pour des choses plus utiles que pour des lettres de recommandation, qui, en général, produisent l’effet de l’eau bénite.

Si la paix se fait, il y aura beaucoup de militaires qui, passant par le France, viendront à l’armée d’Espagne. Je voudrais, ma chère Henriette, que tu profitasses d’une de ces occasions pour m’envoyer deux aunes de drap bleu qu’on ne trouve pas ici à moins de 95 fr ; l’aune.

Dans quel corps est donc ce jeune Saint-Chamans[2] et quel est donc son secret pour envoyer de l’argent en France ? Quel qu’il soit, je ne voudrais pas le posséder, il doit lui faire peu d’honneur ; pour ne pas dépenser ses appointements, il faudrait qu’il fut colonel ou dans la Garde du Roi, ou aide-de-camp, ou voleur. Le reste de l’armée périt de misère. Ceux qui peuvent avoir quelques ressources de France les emploient pour ne pas sacrifier leur santé. Les autres vivent de pain des d’eau, pour ainsi dire. Leur costume fait honte au gouvernement : les rations ne se composent que de mouton. Le mauvais vin coûte ici 5  réaux (1fr.30 c.), la paire de bottes, 60 piécettes (63 fr.), etc. Personne ne reçoit de gratification, qu’on soit à Madrid ou non ; la Garde du Roi exceptée, qui dort sur des matelas tandis que le pauvre soldat français à l’hôpital, couche sur le pavé ou sur un peu de foin que ses camarades peuvent lui procurer.  Il faut être témoin de tout ceci pour le croire. Je ne puis me figurer que mes yeux ne m’ont pas trompé. Quand viendra l’Empereur ? Sa pauvre armée dépérit.

Adieu, chère amie 

A sa mère.

Madrid, ce 23 octobre 1809.

Me voici de nouveau en campagne, ma chère maman… Je viens de recevoir l’ordre de me rendre au 6ème corps comme lieutenant d’état-major du génie. Le corps qui a été commandé jusqu’à présent par le maréchal Ney le sera maintenant, nous le croyons, par le général Dessoles[3], et se trouve près de Salamanque, mais il va remonter vers Valladolid ou au-dessus ou probablement vers Rio Secco, où les anglais viennent de prendre position. Voici un siècle que je n’ai reçu de vos nouvelles, un nombre prodigieux de courtiers a été pris par les brigands, en sorte que je n’ai pas l’espoir de recevoir les lettres adressées à Burgos.

Valladolid, 3 novembre [1809]

Je n’ai pas envoyé ma lettre, parce que les courriers n’ont pas pu passer pendants plusieurs jours et j’ai préféré la porter de Madrid à ici. Le 25 octobre, le général Levy me donna contre-ordre, et me dit que les besoins du service exigeaient que j’aille à Saragosse. Juge, chère maman, combien ce changement me contrariait puisqu’il faut six semaines pour faire ce voyage et que l’armée d’Aragon n’agit pas. J’aurais été commandant en 2ème de la place, ce qui eût été trop pacifique pour moi, mais on est revenu enfin à me faire suivre ma première destination. Mon corps d’armée vient de perdre une bataille près de Salamanque où il a laissé 2,000 hommes. Il a fait sa retraite et se trouve à dix lieues d’ici. Je partirai demain pour le joindre. La moitié des courriers est enlevée à 50 pas de l’escorte avec laquelle on marche, ou est souvent fusillée.

J’ai écrit au général de Grouchy, pour le remercier de sa lettre au général Suchet, et le féliciter du succès de ses travaux[4]. Je serais fâché que ma lettre fut prise et il me taxerait à tort d’inexactitude.

A sa mère.

Salamanque, 15 novembre 1809.

Les derniers mouvements qu’a faits l’armée de la haute Espagne pour reprendre les positions qu’elle avait abandonnées, par suite de la bataille de Tamamès, ont interrompu les communications entre Valladolid et Salamanque. M. Conchès, commandant le génie au 6ème corps, me garde ici : je n’ai qu’à me louer de l’affabilité et du charmant caractère du chef sous les ordres duquel je sers.

Nous resterons dans nos positions jusqu’à ce que notre corps soit renforcé par les troupes qu’on dit venir de France et par la présence de l’Empereur. Le moment est attendu avec une vive impatience. C’est alors seulement qu’on recommencera à manœuvrer. Depuis son absence, les batailles qu’on a livrées n’on été à quelques exceptions près que des boucheries om les généraux, abusant de la bravoure du soldat français, ne connaissaient pour toute manœuvre que le mot « En avant ! »

Le général Marchand[5], qui commande notre corps en l’absence du maréchal Ney, reçoit environ moitié de ses courriers.

A sa mère.

Toro, le 20 novembre 1809.

Nous voilà à travers monts et vallons, abandonnant de nouveau nos positions par une retraite précipitée. Quelques mouvements que l’ennemi a faits sur notre droite et l’incertitude sur les véritables forces des Espagnols, ont forcé le général Marchand à se couvrir par le Douro. Demain, nous marcherons sur Tordesillas où le quartier-général sera transféré et là nous attendrons que notre corps d’armée soit renforcé pour marcher en avant. Tous les jours depuis que la paix est faite, on nous annonce des renforts ; ils ne viennent pas. Nous avons marché toute la nuit pour mettre notre arrière-garde à l’abri des poursuites de l’ennemi qui paraît s’aguerrir tous les jours. Demain, je finirai ma lettre.

Bonsoir.

—-

Tordesillas, 22 novembre [1809].

On nous annonce, pas officiellement, mais par quelques lettres particulières que le maréchal Marmont viendra prendre le commandement de notre corps d’armée[6]. Tout le monde regrette le maréchal Ney qui avait la confiance du soldat. Son successeur sera reçu froidement ; il paraît généralement peu aimé de ceux qui le connaissent. Je crois qu’il est assez lié avec le général de Grouchy. Cela ma paraît étrange d’après le peu de conformité qui existe entre les caractères des deux généraux[7].

Le général Marchand a contre lui la faiblesse d’écouter tout le monde ; il avait fait les meilleurs dispositions à la bataille de Tamamès qu’il n’eut le malheur de perdre que parce qu’il se laisser donner de mauvais conseils.

A sa sœur.

Salamanque, le 30 novembre 1809.

Depuis bien longtemps je n’ai pas causé avec toi ma chère Henriette. Tu sais pourquoi sentant ce besoin, je ne l’ai pas satisfait plus tôt. Souvent je commençais une lettre, persuadé que c’était à toi que j’écrivais mais le mot « chère maman » m’échappant par habitude ou par distraction, il fallait mettre une autre adresse que la tienne. Nous voici enfin revenus ici après une petite campagne de 12 jours bien fatigante et pénible. J’ai parlé à maman des motifs de notre retraite ; nous ne comptions pas prendre l’offensive avec l’ennemi avant qu’il ne nous fût arrivé des renforts d’Allemagne ou de France, mais la bataille d’Aranjuez a changé les résolutions du général Kellermann, commandant les troupes du 6ème corps et de Valladolid réunies[8]. Le 25, il ordonna de marcher en avant pour suivre l’ennemi qui battait en retraite à marches forcées, et était fort de 40,000 hommes.

Le 28, nous l’atteignîmes à 4 lieues d’ici, près d’Alva, où 10,000 hommes se formèrent sur un plateau avec de la cavalerie et 12 pièces de canon afin de protéger la retraite du reste de l’armée dans les montagnes. Nous, dragons, chasseurs et hussards au nombre de 2,000 et commandés par le général Kellermann en personne attaquèrent les bataillons carrés de l’ennemi, après avoir essuyé tout leur feu. Un seul fût enfoncé et haché en pièces, un autre, témoin de ce spectacle, épouvanté du sort de ses malheureux compagnons, jeta les armes et s’enfuit. Mais la moitié des fuyards furent atteints, on en fit un carnage horrible. Après cette première attaque, il fallut rallier notre cavalerie. Cette manœuvre donna le temps aux Espagnols de passer le pont d’Alva et de battre en retraite. Cependant, notre artillerie balayait leur chemin et notre première brigade d’infanterie atteignit leur arrière-garde dans la ville. Avant d’arriver sur le champ de bataille nous avions fait 12 lieues, nos chevaux tombaient de fatigue ; malgré cette forte fatigue et un chemin pierreux, nos troupes montrèrent un courage héroïque. Le 3ème, le 10ème et le 25ème de dragons se sont particulièrement distingués. Nous avons perdu peu de monde et j’ai vu plus de 1,000 ennemis étendus sur le plateau. Le duc del Parque nous laissera, j’espère, un peu reposer ici ; nous en avons tous besoin. Le pain nous a manqué 3 jours, la guerre que nous faisons ici est à mort, le soldat n’entend plus raison, il tue tout. Le peu de prisonniers qui sont en notre pouvoir, c’est nous, officiers qui les avons faits. Nos collègues ennemis ne sont pas si généreux. Ils sont les premiers à s’enfuir dans le combat et les premiers à nous tuer quand nous sommes sans défense.

L’animosité qui règne entre les deux nations est impossible à décrire. Il est vrai qu’on ne peut pas faire la guerre à un plus vilain peuple que celui-ci. Voici un trait de sa délicatesse : je sauvai dernièrement une riche maison d’un village, près de Toro, du pillage. J’étais au milieu de soldats armés qui me voyant seul hésitaient s’ils devaient m’obéir ou me tuer. Par ma fermeté je parviens à les chasser, brisant mon sabre sur eux. Je venais de faire 6 lieues, mourant de faim et de soif. Ceux auxquels je venais de sauver leur fortune le savaient et firent force difficultés pour me donner un morceau de pain et me préparer une tasse de chocolat.

Le maréchal Marmont ne viendra décidément pas prendre le commandement de ce corps, nous voudrions tous que ce fut le maréchal Ney, qui s’est fait regretter de tous.

Voici deux mois que je n’ai de nouvelles de personne. Que toi ou maman me donnent des nouvelles du général de Grouchy, je désirerais vivement qu’il prit un commandement en Espagne. Je me ferais attacher par le général Levy au corps qu’il commanderait.

A suivre…


[1] Le maréchal de Grouchy eut de sa première femme, Mlle de Pontécoulant, deux fils. L’aîné, Alphonse-Frédéric-Emmanuel, né en 1789, entra au service en 1806 ; il était colonel en 1813. Le 17 juin 1809, il était capitaine au 1er chasseurs à cheval. Il est mort à Paris en 1864, général de division, sénateur et grand-croix de la Légion d’honneur. Le second fils du maréchal, Victor, né en 1796, est mort à Paris en 1864, général de division, grand officier de la Légion d’honneur. (Note du Vte de Grouchy).

[2]  Alfred de Saint-Chamans (1781-1848), alors chef d’escadrons et aide-de-camp du maréchal Soult. Ce futur général a laissé des  Mémoires qui furent publiés la première fois chez Plon, en 1896.

[3]  Le général Jean Dessole (1767-1828).

[4] Le général de Grouchy avait été nommé à l’armée d’Italie le 9 novembre 1808 et autorisé à se rendre à Paris, le 20 octobre 1809. (Archives du Ministère de la Guerre). Note figurant dans l’édition de 1880.

[5]  Le général Jean Marchand (1765-1851). Cet officier commandait provisoirement le 6ème corps depuis le 27 septembre 1809. C’est ce même personnage, à Grenoble, en mars 1815,  qui essaiera de s’opposer à Napoléon de retour de l’île d’Elbe.

[6] Il faudra attendre le 9 avril 1811 afin que ce maréchal soit nommé au commandement du 6ème corps  à la place de Ney. 

[7] Dans ses « Mémoires », le duc de Raguse s’est montré plus que dur pour le maréchal de Grouchy. (Note du Vte de Grouchy).

[8]  Le général François Kellermann (1770-1835), fils du maréchal.

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( 7 septembre, 2020 )

La campagne d’Allemagne vécue par le chef d’escadron Mathieu.

La campagne d’Allemagne vécue par le chef d’escadron Mathieu. dans TEMOIGNAGES 06-509437

L’auteur était chef d’escadron d’artillerie à cheval. Voici un extrait de son témoignage sur la campagne de 1813.

Un ordre du Ministre de la Guerre prescrivait de créer avec les 78 hommes [débris des sept compagnies restant à l’issue de la campagne de Russie, comprenant sous-officiers, brigadiers et canonniers] quatre compagnies. Je ne pus garder les 36 miens On mit le tout en quatre paries et nous reçûmes des canonniers des régiments d’artillerie à pied er des cohortes. Ma compagnie fut portée tout de suite à 104 hommes et 100 chevaux. C’était dans les quinze premiers jours de mars. Le 1er avril 1813, nous passâmes l’Elbe à Magdebourg et, le 5, nous nous battîmes bravement et, de ce jour, j’eus bonne opinion de mes nouveaux canonniers. Nous repassâmes la rivière sur le même pont de bateaux et nous vînmes cantonner près de la ville. Là, j’achevai l’organisation de ma compagnie ; je fis donner manteaux, portemanteaux, bottes, etc., de manière qu’au 20 avril je pus me mettre en ligne tout aussi franchement qu’avec mes bons et braves canonniers que j’avais laissés dans les différentes affaires de 1812. Le 2 mai eut lieu cette fameuse bataille de Lützen contre les russes et Prussiens réunis. Nous tirions encore le canon à 10 heures du soir et nous y étions forcés par l’ennemi qui ne cessait pas son feu. Enfin, malgré les boulets ennemis, on donna l’ordre de faire manger les chevaux, mais seulement la moitié à la fois.

Nous restâmes debout de cette manière toute la nuit, et, à 2 heures du matin, l’ennemi fit un mouvement en avant comme pour nous attaquer ; mais, quoique étant prêts, nous les laissâmes s’avancer sur nous jusqu’à petite portée de canon. Voyant que nous ne bougions pas, ils s’arrêtèrent, et on vit, une heure après, leur arrière-garde se replier.

On se mit à leur poursuite, mais nous n’avions pas assez de cavalerie pour profiter de nos avantages. Nous les poussâmes de cette manière jusqu’à Dresde, où nous passâmes l’Elbe le 8, et on resta au repos jusqu’au 21, où eut lieu la bataille de Bautzen.

Vainqueurs, nous poursuivîmes l’ennemi jusqu’au Bober, et là eut lieu cet armistice qui dura du 30 mai au 17 août [les Alliés demandent un armistice le 25 mai 1813. Napoléon l’accorde. L’armistice de Pleiswitz est signé le 4 juin. Les hostilités doivent être suspendues jusqu’au 20 juillet 1813 ; il sera prolongé (le 30 juin) jusqu’au 10 août] pour notre meilleur malheur, car si on avait poursuivi l’ennemi, nous l’aurions rejeté au moins sur la Vistule et les autrichiens ne se seraient pas mêlés de la partie. Nous apprîmes, le 20 août, que les Autrichiens nous avaient déclaré la guerre et qu’ils marchaient sur Dresde pour s’en emparer. Nous nous mîmes en marche et nous marchions à grandes journées, le 1er corps de cavalerie dont je faisais partie et la Garde. Nous arrivâmes le 26 août et nous fûmes obligés de défiler sous un feu de canon bien nourri, pour nous porter sur les bords de la rivière que nous passâmes le plus vite possible, et, après avoir pris un peu de repos, on nous fit attaquer l’ennemi qui était tout auprès des faubourgs. Nous rentrâmes dans l’endroit où nous avions reposé ; il était près de 10 heures. Sur les 11 heures, la pluie survint et était très forte, ce qui ne nous arrangeait guère, et, à la pointe du jour, nous attaquâmes l’ennemi par une forte pluie qui dura toute la journée du 27 août 1813. Sur les 3 heures, on fit charger notre cavalerie sue les carrés autrichiens ; le premier qu’on attaqua était à l’embranchement des deux roues qui sont au-dessus de la ville de Dresde du côté sud ; ce bataillon croisait la baïonnette ; il se laissa écraser sans tirer un coup de fusil. Enfin, il se rendit. C’était la division Doumerc qui était là, composée de dragons. Les autres carrés se rendirent presque sans résistance. La bataille ne finit qu’à la nuit. Nous couchâmes à une lieue de Dresde, sur la route d’Auessburg [Auerberg ?]. Le lendemain 28, nous nous portâmes sur  la route de Pirna, qui va en Bohême, où nous apprîmes, pour le malheur de l’armée, que le corps de Vandamme, de 30.000 hommes, avait été écrasé ; que le maréchal Macdonald était battu sure le Bober; que les maréchaux Ney et Oudinot étaient battus marchant sur Berlin.

Nous fûmes obligés de passer la rivière à Dresde et d’aller porter secours au maréchal Macdonald. Nous rejetâmes l’ennemi au-delà du Bober et nous revînmes encore une fois pour nous porter sur la rive droite, où nous restâmes jusqu’au 26 septembre. Nous repassâmes sur la rive gauche à Meissen et nous vînmes près de Torgau. Nous repassâmes sur la rive droite le 12 octobre à Wittemberg, pour aller attaquer les Suédois que nous refoulâmes près de Magdebourg. De là, nous vînmes à marches forcées sans nous rendre à la bataille de Leipzig, le 16 octobre 1813.

Tout allait bien le 16.

Le 17, on resta tranquille. Le matin du 17, il plut. On parlait de paix.  Le 18, nous fûmes attaqués de tous côtés. Nous manquâmes de munitions le soir. L’ennemi nous avait tellement resserrés que des boulets venaient sur le grand parc qui se trouvait près de la ville côté est. On m’avait envoyé là à 5 heures, n’ayant plus de munitions. Je passai la nuit dans cet endroit. Dans la nuit, le grand parc défila et passa la ville. Moi, j »’avais reçu l’ordre d’attendre le corps d’armée. Sur les 8 heures du matin, le 19, je me trouvais seul avec mes douze bouches à feu. Le corps d’armée avait passé la ville dans la nuit et on avait oubliée de m’envoyer des ordres. Je me mis en marche et j’arrivai comme je pus sur les bords de l’Elster que je passai avec quatre bouches à feu. Le reste de mes batteries, mon fourgon, etc., tout demeura au pouvoir de l’ennemi, vu que le pont, ayant sauté par la maladresse de celui qui y mit le feu trop tôt, fut la cause de la perte de l’armée.

De Leipzig jusqu’à Mayence, où nous arrivâmes le 31 octobre 1813, dans un triste état, à peine si on se battit, et, malgré que nous faisions notre retraite sur un pays de ressources, l’armée faisait pitié en repassant ce fameux fleuve qui nous coûta tant de coups de canon pour le passer en 1794, et que nous avons quitté peut-être pour toujours !

Nous restâmes cantonnés près de Kreuznach du 1er novembre 1813 au 28 décembre, jour où le corps d’armée se mit ne marche pour venir prendre des cantonnements près de Landau, en attendant la paix qui, disait-on, allait se faire avec les souverains du Nord.

(« Souvenirs militaires du chef d’escadron Mathieu., de 1787 à 1815. Publié par Camille Lévi », Henri Charles-Lavauzelle, Éditeur militaire, s.d. [1910], pp.29-33).

06-509463 Souvenirs du chef d'escadron Mathieu sur 1813 dans TEMOIGNAGES

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( 5 septembre, 2020 )

Le lieutenant Larabit à l’île d’Elbe…

Ile Elbe 2014 2

« J’ai, autant qu’il était en moi, cherché à faire connaître à la France les braves de la Garde Impériale qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe, et cette tâche, toute de conscience et de cœur, a dans son ensemble été douce pour moi; mais je n’ai parlé que des officiers qui étaient avec leurs corps. Il me reste à parler d’un officier isolé; mes lecteurs me sauront gré de mon attention. La Garde, qui devait suivre l’Empereur dans son exil, allait partir pour sa noble destination, et le génie militaire était la seule arme qui n’y eût point de représentant, car le général Bertrand n’appartenait plus à ce corps. Le chef de bataillon Cournault , l’un des officiers du génie qui connaissaient le mieux l’île d’Elbe, et que sous ce rapport l’on avait désigné à l’Empereur, refusa d’y suivre le héros qui avait été longtemps l’homme de son idolâtrie. Il faut bien l’avouer, une erreur anticivique de l’Empereur avait enfanté beaucoup d’aristocratie dans l’armée. Le génie militaire se faisait surtout remarquer à cet égard.

Accompagner l’empereur Napoléon que le peuple français avait légalement élevé sur le pavois impérial, l’accompagner en s’associant à l’ostracisme dont les ennemis de la France l’avaient frappé, était éminemment un acte de nationalité, et une tache indélébile allait à tout jamais être l’accusatrice du génie militaire qui n’avait pas éprouvé le besoin de lui donner des compagnons d’infortune. Un officier du génie se présenta; il offrit ses services, ils furent acceptés. C’était une jeune gloire plus pure que les vieilles gloires. Cet officier était le lieutenant Larabit. Le lieutenant Larabit sauva le génie militaire du reproche patriotique d’une ingratitude de corps. Il n’avait alors que vingt et un ans.Le jeune Larabit avait quitté l’École d’application de Metz en 1813; il avait fait la campagne de Leipzig, et, après la campagne, il avait été attaché à l’état-major de la grande armée. Il avait fait aussi la campagne de France; après la bataille de Montereau, il avait été attaché à l’état-major de la garde impériale; c’étaient déjà des jours pleins. Tout ce qu’il est possible d’amour et d’admiration, le jeune Larabit l’avait dès sa plus tendre enfance éprouvé pour l’empereur Napoléon, et les trahisons dont il était le témoin soulevaient d’indignation son âme vierge; son dévouement était tout naturel. Il y a des devoirs de famille que l’homme de bien ne franchit jamais; le jeune Larabit demanda à remplir les siens. Il alla sous le toit paternel embrasser ses proches. Le grand maréchal Bertrand lui remit une feuille de route spéciale qui l’autorisait à aller seul; cela explique pourquoi il ne partit pas de Fontainebleau avec la garde impériale. L’Empereur lui avait fait compter l’argent qu’on présumait pouvoir lui être nécessaire pour son voyage. La feuille de route délivrée par le grand maréchal devait être visée par les commissaires des rois coalisés, et ce visa, en France, donné par des étrangers, servait de sauf-conduit à un Français!… Tout cela pour aboutir à des Bourbons! Les peuples ont de tristes moments de démence. Ainsi le jeune Larabit dut se présenter aux commissaires de la coalition; il s’y présenta en frémissant. Le général prussien et le général autrichien l’accueillirent très froidement. Le général russe Schouvaloff, aide de camp de l’empereur Alexandre, fut au contraire on ne peut plus bienveillant, et le traita avec une cordialité exquise; ils s’entretinrent plus d’une heure tête à tête; le général Schouvaloff dit au jeune Larabit les paroles suivantes, paroles remarquables pour un Russe, et que je répète pour qu’elles ne soient pas perdues:

«L’empereur Napoléon a été étonnant de génie et d’audace pendant toute cette campagne. Il ne s’est oublié que dans sa marche sur Saint-Dizier, Vassy et Doulevent.» On sait que cette marche fut le résultat des malheureux renseignements que le maréchal Macdonald avait donnés à l’Empereur. Par un effet de son service militaire, le jeune lieutenant Larabit s’était accidentellement trouvé auprès de l’Empereur lorsque le maréchal Macdonald lui rendait compte du mouvement de l’ennemi, et il put en parler au général russe qui n’en revenait pas d’étonnement.

Le lieutenant Larabit dit adieu à ses pénates. Il traversa la France, le Piémont, la Toscane, et il alla s’embarquer à Livourne pour Portoferraio. Pendant ce long voyage, le lieutenant Larabit ne quitta jamais ni son uniforme ni la cocarde tricolore, et partout il trouva dans les Italiens des regards affectueux. Le 1er  juin, le jeune lieutenant abordait à l’île, et l’Empereur fut la première personne qu’il reconnut sur le rivage. L’Empereur faisait sa promenade matinale. Aussitôt qu’il eut débarqué, le lieutenant Larabit se rendit chez le grand maréchal, et le grand maréchal le présenta immédiatement à l’Empereur. L’Empereur le reçut avec une bienveillance marquée; il ne s’attendait presque plus à le voir arriver.

Selon son usage, il l’accabla de questions précipitées sur son retard sur son voyage, sur ce qu’on disait en France, en Italie, et il finit par lui dire: «Allez vous reposer, mais ne laissez pas finir la journée sans avoir reconnu et étudié les fortifications de la place.» Le lieutenant Larabit avait reçu neuf cents francs pour les frais présumés de son voyage; il n’en avait dépensé que six cents, et il versa dans la caisse impériale les trois cents francs qui lui restaient. De Bologne à Florence, trois Italiens qui voyageaient à petites journées avec le lieutenant Larabit et qui avaient pu, dans plusieurs conversations importantes, apprécier la noblesse de son caractère, le chargèrent d’assurer à l’Empereur qu’ils pouvaient le rendre à l’Italie, et que cela ne dépendait que de lui. L’un d’eux dit au lieutenant Larabit: «Voilà mon nom. L’Empereur le connaît. Écrivez-moi à Naples.» Le lieutenant Larabit informa le grand maréchal, le grand maréchal rendit compte à l’Empereur. L’Empereur répondit «qu’il voulait rester à l’île d’Elbe; surtout qu’il ne voulait pas d’intrigues politiques».

Mais l’Empereur avait nommé le capitaine Raoul au commandement du génie militaire de l’île d’Elbe, quoique cet officier appartînt à l’artillerie. Cela aurait pu blesser le lieutenant Larabit, il n’en fut rien. Le lieutenant Larabit comprit qu’il manquait d’expérience pour une foule de marchés que la multiplicité des constructions militaires nécessitait; il ne réclama pas.L’Empereur fit appeler le lieutenant Larabit; il lui dit: «Je veux occuper militairement.» En effet, l’Empereur fut à Longone presque aussitôt que le lieutenant Larabit; il voulait présider et il présida à l’embarquement pour la Pianosa. Il donna au lieutenant Larabit quatre canons de huit, quatre canons de quatre, un détachement de grenadiers de la Garde, un détachement de canonniers et cent hommes du bataillon franc, commandés par le capitaine Pisani.

Avant de passer outre, je dois saisir l’occasion qui se présente pour acquitter une dette française envers le capitaine Pisani, et je la saisis avec jubilation. Le capitaine Pisani, un des meilleurs officiers du bataillon franc comme l’un des meilleurs citoyens de l’île d’Elbe, rendit beaucoup de services aux Français durant les sanglantes révoltes auxquelles son pays, Campo, prit une si cruelle part, et je remplis un devoir cher à mon cœur en lui adressant au nom de la France des expressions de reconnaissance affectueuse. Quoique le jeune lieutenant Larabit eût un commandement spécial en dehors de l’île d’Elbe, il n’en était pas moins sous les ordres du commandant Raoul, et cela devait être. L’Empereur indiqua au lieutenant Larabit l’endroit où il devait construire la caserne ainsi que le retranchement; puis il lui fit voir sur un plan le rocher élevé qui domine le petit port de la Pianosa: «C’est là qu’il faut établir votre artillerie, lui dit-il; n’oubliez pas les habitudes de la guerre; mettez toutes vos pièces en batterie dans les vingt-quatre heures, et tirez sur tout ce qui voudrait aborder malgré vous.» Ce furent là les seules instructions que l’Empereur donna au lieutenant Larabit; il lui promit d’aller bientôt le voir. C’est ainsi que le lieutenant Larabit partit de Longone pour se rendre à sa nouvelle destination.

La Pianosa n’était pas absolument déserte; le pays de Campo y avait des pâtres pour garder quelques bestiaux. Il y avait aussi des gens pour soigner les chevaux des Polonais de la garde. Mais l’arrivée de cent cinquante hommes de guerre équivalait à l’arrivée de deux mille hommes de paix; la Pianosa fut de suite aussi mouvante qu’une île bien peuplée. Il n’y avait rien de rien pour l’établissement de la colonie militaire qui en prenait possession; aussi les premiers jours qui suivirent le débarquement furent des jours de brouhaha, et, sans qu’il y eût volonté de désobéissance, il n’y avait pas possibilité de commandement, chacun cherchait à se caser le moins mal possible dans des grottes, dans des réduits, dans des ruines, et partout où l’on pouvait trouver un abri. On avait bien apporté des tentes, mais on n’en avait pas apporté assez, et pour le logement, le droit d’être logé était un droit commun; de là des réclamations; enfin, tout le monde se colloqua. Le capitaine

Pisani connaissait parfaitement l’île; aussi son expérience contribua beaucoup au contentement général.

Le lieutenant Larabit avait de suite mis la main à l’œuvre pour exécuter promptement les ordres de l’Empereur; tout le monde travaillait, quoique l’on eût fait venir des ouvriers du continent. J’ai dit les malheurs dont le commandant de la place Gottmann avait été une des principales causes à Longone; cet officier avait cent fois mérité qu’on le renvoyât de l’île d’Elbe; son expulsion aurait été un gage de paix donné aux Elbois. Néanmoins l’Empereur le garda à son service; il fit plus, il lui donna le commandement de la Pianosa. Cet homme, qui n’avait de militaire que l’habit, sans éducation, sans convenances, sans dignité, fit à la Pianosa ce qu’il avait fait à Longone: il mit tout sens dessus dessous, et deux jours après son apparition au milieu de la colonie, la perturbation était complète; c’était un fléau. L’ordre de l’Empereur prescrivait impérativement au lieutenant Larabit de construire immédiatement une caserne, et le lieutenant Larabit construisait immédiatement une caserne, car, sans se compromettre gravement, il ne pouvait pas construire autre chose; mais le commandant Gottmann voulait que le lieutenant Larabit cessât de construire la caserne pour lui construire une maison à lui Gottmann, et il prétendait avoir le droit de révoquer dans l’île les ordres émanés de l’Empereur. Le lieutenant Larabit était jeune, sa figure était encore plus jeune que son âge, et, confiant dans cette jeunesse, le commandant Gottmann s’était imaginé qu’il n’avait qu’à commander pour être obéi. Il s’était trompé, grandement trompé: le lieutenant Larabit avait l’énergie que le devoir inspire et que l’honneur commande; il ne craignait pas d’entrer en lutte contre un chef qui voulait le soumettre à un abus de pouvoir. Le commandant Gottmann ne parvint pas à le faire fléchir; il n’obtint rien de ce qu’il voulait en obtenir; de là des discussions incessantes. Heureusement que les deux positions empêchaient mutuellement d’en venir à la raison de l’épée.

C’est dans cet état de choses que l’Empereur arriva à la Pianosa, ainsi qu’il en avait fait la promesse au lieutenant Larabit. Il y était arrivé monté sur le brick « l’Inconstant », il y était resté à peu près deux jours. L’Empereur avait avec lui le général Drouot, le fourrier du palais Baillon, et le premier officier d’ordonnance Ruhl. Il fut satisfait de l’état des travaux, il manifesta hautement sa satisfaction. Vinrent ensuite les plaintes; l’Empereur écouta les plaignants; il était naturel que la justice penchât en faveur de celui qui n’avait pas voulu s’écarter de la ligne légale. L’Empereur blâma le commandant Gottmann. Cependant la parole de l’Empereur ne termina pas la question. Le premier officier d’ordonnance, Ruhl, prit fait et cause pour le commandant Gottmann: qui se ressemble s’assemble, dit un vieux proverbe. Il y eut une vive altercation entre le lieutenant Larabit et l’officier d’ordonnance Ruhl; la présence de l’Empereur empêcha un duel; l’Empereur dit positivement au lieutenant Larabit: «Je vous défends de vous battre.» La preuve convaincante que l’Empereur approuvait la conduite du lieutenant Larabit, c’est que peu de temps après son retour à Portoferraio, il destitua le commandant Gottmann, et plus tard je parlerai d’une scène qui eut lieu à la suite de cette destitution. »

(André Pons de l’Hérault, « Souvenirs et Anecdotes de l’île d’Elbe », Plon, 1897. Nouvelle éditions : Les Editeurs Libres, 2005. Préface et notes de Christophe Bourachot. Pons était directeur des mines de l’île d’Elbe depuis 1809).

 

 

 

 

 

 

 

 

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