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( 11 avril, 2020 )

La Bérézina au printemps de 1813….

Ombre 2

Le chirurgien wurtembergeois Henri de Roos, fait prisonnier à la Bérézina et attaché aux hôpitaux russes, était encore à Borisov en 1813 et dans ses Souvenirs, il raconte ce qu’était devenu Studienka et décrit la contrée quelques mois plus tard.

Arthur CHUQUET.

Un dimanche de printemps j’exécutai le plan que j’avais fait depuis longtemps d’aller à Studienka, à l’endroit où Napoléon avait passéla Bérézina. Nous partîmes de bonne heure à cheval en compagnie d’officiers du génie qui étaient venus dans le pays pour purifier la rivière et bâtir des ponts ainsi qu’une tête de pont, et du professeur de l’école du cercle qui connaissait exactement cette contrée et son histoire. Nous choisîmes le chemin que les restes dela Grande Arméeavaient pris et que j’avais pris moi-même, par Staroï-Borisov. Arrivés dans le village de Studienka, entièrement détruit et rasé, et sur le bord de la rivière, nous trouvâmes à notre grande surprise, et là surtout où était naguère le village, le sol couvert d’une belle et luxuriante verdure. L’orge, l’avoine, etc., que les troupes avaient jetées dans ce village aux jours du passage, avait germé et poussé et à Studienka et aux alentours. L’orge, déjà grandement avancé dans sa croissance, formait un vert agréable d’où émergeait encore ici et là le reste d’un ancien four ou d’une cheminée. Nous apprîmes que les habitants avaient. Dès le départ de l’armée, voulu rebâtir leurs maisons, mais qu’un ordre donné par l’empereur Alexandre les en avait empêchés : Studienka devait être entièrement rasé et, à l’avenir, ne plus exister. A l’est et à l’ouest de ce qui avait été le village, on voyait de grands tumulus. L’un, près de l’endroit où j’avais passé la nuit du 26 au 27 novembre, était depuis longtemps déjà couvert de sapins et il avait la hauteur d’une maison de paysan. A ce que prétendit notre professeur, il devait sa naissance au passage qu’en ce lieu les Russes avaient, cent années auparavant, disputé aux Suédois de Charles XII et il avait survécu jusqu’à aujourd’hui. Le professeur nous dit qu’il en coûterait peu de peine de se convaincre de cette visite, qu’en fouillant quelque peu on trouvait des ossements. L’autre tumulus, à l’ouest, qui contenait tant de  nos compagnons de guerre restés dans le combat, ou morts de faim, de froid ou de misère, était beaucoup plus haut et d’une étendue bien plus grande. On évaluait à plusieurs milliers le nombre des cadavres qu’il renfermait. En arrivant au bord de la rivière — qui, là n’est pas large — et à l’endroit où Napoléon avait fait jeter les deux ponts pour le passage de son armée, nous trouvâmes un major des ponts et chaussées avec un officier et plusieurs soldats. Il avait l’ordre d’enlever dela Bérézina tout ce qu’elle contenait du passage. Il nous raconta le résultat de ses travaux. La rivière (elle a une largeur de seize à dix-huit toises, et de ce côté-ci une rive escarpée et plus ferme, de l’autre côté une rive plate et vaseuse, et l’eau n’y coulait pas avec rapidité) la rivière a été remplie en amont et en aval non seulement d’hommes et de chevaux, mais de beaucoup d’autres objets qu’une armée porte avec elle; déjà, dans l’hiver, on avait retiré de la glace et la neige des cadavres et mainte dépouille; dans les forêts voisines on avait trouvé un nombre incroyable de Français, les uns assis sous les arbres, les autres gisant çà et là, tous gelés, el ils avaient sur eux une foule de choses précieuses, montres, argent, décorations, armes, épaulettes, etc. Les paysans chargés de cette besogne avaient de la sorte trouvé quantité d’objets qu’ils avaient dû, il est vrai, livrer à leur seigneur. Le major lui-même avait, depuis son séjour sur cette rive, extrait de l’eau et mis au jour, dans ses fouilles, beaucoup de malles, de valises, de porte-manteaux, de caisses. Il avait de grands dépôts d’armes, de harnais, de voitures, etc. On avait du reste recueilli dans le pays une multitude de ces objets, et les juifs de Borisov en faisaient un trafic avantageux, bien que la plus grande partie des armes ait dû être remise à la couronne. Le major avait même fait tirer de la rivière des canons et des équipages de diverse sorte, et il savait qu’il y avait encore des pièces d’artillerie dans les marais et sous l’eau. Il nous reçut dans les baraques qu’il avait fait construire sur la rive pour lui et son détachement avec les restes du pont et du village. Son butin aurait pu nous donner le péché d’envie. Il avait trouvé dans les malles et les coffres de l’argent en vaisselle et en lingots d’un poids considérable, de l’or, des diamants, une foule de belles et utiles choses, dont il nous montra plusieurs. Ses soldats y avaient leur part, et ils ne purent s’empêcher de nous exhiber, comme leur propriété, des montres, des bagues, des pièces d’or et d’argent, des habits, etc. Le major nous fit des cadeaux; il me donna une épée, un sabre et une selle anglaise. Nous allâmes courir les environs et nous vîmes encore bien des restes d’armes, des lambeaux de vêtements, et particulièrement beaucoup de casques, de chapeaux, de bonnets, et des papiers, des livres, les cartes, des plans, des brevets d’officiers, des extraits mortuaires des troupes auxquelles j’appartenais et que je remis deux ans plus tard à l’envoyé de Wurtemberg  à Saint-Pétersbourg, le comte de Wintzingerode. L’hiver suivant je fis le même voyage et je trouvai confirmée la légende d’après laquelle beaucoup de loups avaient suivi la marche de l’armée. Je vis lors, en effet, plusieurs troupes de loups sur la neige ,près de la grande route, de même que dans ma patrie on voyait jadis, près du chemin, les cerfs, les chevreuils et les sangliers. La trace des ours rendit quelquefois très inquiets nos quatre chevaux, quatre chevaux rapides, blancs tigrés et attelés côte à côte. Les travaux, poussés avec un grand zèle, pour le rétablissement du pont de la Bérézinaet la construction d’une tête de pont en face de Borisov, occupaient de nombreux prisonniers de toutes les nations et de nombreux paysans des gouvernements voisins. Parmi eux étaient beaucoup de prisonniers de Bautzen, et surtout des Wurtembergeois, conscrits de l’année précédente. Un officier de notre garnison, le lieutenant-colonel de Swischzin, avait, dans l’hiver de 1812, rassemblé et ordonné, selon les diverses langues, tous les papiers des fugitifs qu’il avait trouvés : lettres, livres, cartes et plans. Sur son désir, je lui lus plusieurs de ses textes allemands; c’étaient des ordres aux régiments et aux brigades, des traductions de bulletins, etc. Mais les plus intéressants pour lui étaient les textes français, car il savait parfaitement le français : il y avait des correspondances des maréchaux, leurs journaux, même des lettres de Napoléon à sa femme et à ses ministres. Les lettres de Napoléon à sa femme démontraient qu’il pouvait être tendre, et ses lettres à ses ministres que, malgré sa malheureuse retraite. Il se souciait sérieusement de ce qui se passait en France. Chose extrêmement remarquable : le lecteur du colonel était un sergent français prisonnier, et quand il devait lire des choses qui blessaient en lui l’orgueil national, il essuyait souvent ses larmes. Chez le baron Korsak, intendant du prince Radziwill à Staroi-Borisov, je trouvai pareillement des débris de l’armée française, des armes et des moulins à main, de ces moulins en fer que Napoléon avait fait venir de France pour son armée et que je vis employer ici pour la première fois avec succès. Le baron remarquait depuis longtemps à la boutonnière de ma redingote un petit ruban noir et jaune, et souvent il m’avait demandé quelle était cette décoration, sa grandeur, sa forme, pourquoi je l’avais eue et comment je l’avais perdue. Un jour il me dit : « Est-ce qu’elle a une inscription? » « Oui, répondis-je, bene merentibus ». Il me conduisit dans son cabinet, il ouvrit une commode où il avait une incroyable collection de croix et de plaques de presque toutes es nations belligérantes, et il prononça ces mots : « Trouvez parmi ces décorations celle qui peut réparer votre perte, et je me fais une joie de vous la céder ». Il y avait dans la collection cinq croix de l’ordre du mérite militaire de Wurtemberg, j’en pris une ainsi que le ruban jaune et noir auquel elle était attachée. Il habitait près de l’endroit du passage; la plupart des paysans étaient ses sujets et devaient lui apporter ce qu’ils trouvaient; en outre, il avait acheté aux Cosaques et autres soldats russes qui faisaient argent de leur butin ; de là, sa collection d’ordres et de décorations.

Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.82-86.

 

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( 12 janvier, 2020 )

Napoléon en janvier 1814…

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« 16 janvier. Il dicte une longue note pour Metternich.

17 janvier. Il confie « Je vais porter mon quartier-général à Châlons-sur-Marne. »

18 janvier. Revue du Carrousel.

19 janvier. Revue au Carrousel.

20 janvier. Revue de plusieurs régiments de cavalerie à 11 heures au Carrousel.

21 janvier. Il sort des Tuileries à 14 heures et se rend au Faubourg Saint-Antoine.

22 janvier. Notes pour Clarke et Drouot.

23 janvier. Avant la messe, il reçoit dans le salon des Maréchaux les officiers de la Garde nationale et leur présente son fils. Il signe les lettres patentes qui confèrent la régence à l’Impératrice. Il reçoit les derniers serments de fonctionnaires.

24 janvier. Il nomme le roi Joseph lieutenant général de l’Empire. Dans la nuit, il brûle ses papiers les plus secrets ; il embrasse sa femme et son fils ; il ne les reverra jamais.

25 janvier. Départ de Paris à 6 heures du matin. Déjeuner à Château-Thierry, dîner à Châlons. Il couche à la préfecture… »

(J. TULARD et L. GARROS, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour, 1769-1821 », Tallandier, 1992, pp.435-436).

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( 17 août, 2019 )

Le duc de Feltre à Napoléon…

Clarke 2

Clarke fut nommé maréchal de France en 1816, par Louis LXVIII, oubliant tout ce qu’il devait au grand Napoléon !

L’alarme a été un instant dans Paris. Les Alliés marchaient vers Montereau et leurs avant-garde poussaient jusqu’à Fontainebleau et Nemours. Le duc de Feltre, très inquiet, appelle Napoléon  et il prononce à ce propos, un mot mémorable : l’Empereur est le seul qui puisse rétablir les choses ; les maréchaux croient tout savoir mieux que personne ; il faut celui auquel ils sont habitués à obéir.

Paris, 14 février 1814, 5 heures du soir.

Sire, le général Pajol, après avoir fait sauter le pont de Montereau, s’est retiré sur le Châtelet, où il était ce matin à 6 heures. L’artillerie que nous avions à Montereau, n’a pu être emmenée. Le bateau a accroché, il a coulé, c’est la faute des bateliers dont une partie avait fui. Le Roi, votre frère, voulait aller se mettre à la tête de l’armée. J’ai pensé que cela avait beaucoup d’inconvénient : on aurait dit qu’il avait fui Paris et l’Impératrice eût été alarmée, ainsi que votre capitale.

Le duc de Bellune [Maréchal Victor] ne donne pas signe de vie.

J’attends M. Eugène d’Astorg que j’ai envoyé à Nangis.

M. Gourgaud est arrivé ici.

Il me semble qu’il y a pas un instant à perdre pour que Votre Majesté vienne à sa droite, avec la division Leval, avec la Vieille Garde surtout. Voilà des choses poussées à l’extrême. Le Roi [Joseph] fait ce qu’il peur ; mais il faut celui auquel vos maréchaux sont habitués d’obéir ; sans cela, ils croient savoir tout mieux que personne.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.46).

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( 21 juin, 2019 )

Vers l’abdication (1815)…

Napoléon 1er

Louis Marchand, premier valet de l’Empereur, assiste dans l’intimité, heure par heure, à l’enchaînement des faits qui conduisent à la seconde abdication de Napoléon, le 22 juin 1815.

L’Empereur, voulant faire connaître toute la vérité de la situation aux Chambres et au pays, rédigea le bulletin de la bataille, et l’expédia à Paris par un courrier. S’il eut l’intention, en ralliant son armée sous Laon, d’y rester, ce ne fut sans doute qu’une pensée d’un moment : car il me donna l’ordre de monter en chaise de poste et de me rendre à l’Elysée où il voulait être le lendemain. Je ne fis que le précéder de quelques heures.

Ses amis, craignant pour sa personne, ne virent pas sans danger une détermination qui le plaçait au milieu des factions où s’agitaient les passions et le trouvaient bien plus fort à la tête de l’armée, qu’il ne pouvait l’être à Paris. L’Empereur, uniquement occupé de sauver le pays et non sa personne, pensa qu’un exposé rapide et vrai des événements réveillerait les sentiments patriotiques des représentants, et qu’avec lui les Chambres ne désespéreraient pas du salut de la patrie. Secondé par elles, la nation se levait comme un seul homme et l’Empereur ramenait la fortune sous nos drapeaux. Fort de ce sentiment d’amour pour le pays, il ne craignit ni d’y perdre son trône, ni d’y laisser sa vie. La nation et l’armée ne lui manquèrent point, mais les Chambres manquèrent au pays.

 Le 21 juin, l’Empereur arriva à l’Elysée à 5 h30 du matin ; il y fut reçu au perron par le duc de Vicence [Caulaincourt] dans lequel il put épancher la douleur de son âme et l’énergie de son esprit. Il fit demander M. le comte de La Valette qui arriva aussitôt. L’Empereur ne s’était point débotté depuis la bataille, les officiers qui l’accompagnaient, et lui, succombaient à la fatigue. Je demandai si Sa Majesté voulait qu’on lui préparât son bain, il me dit qu’il en avait besoin pour se rafraîchir. Paris qui s’était endormi dans l’enthousiasme de la victoire de Ligny, ne comprenait rien à cette arrivée inopinée de l’Empereur. Dans toutes les bouches commençait à circuler le mot de « trahison » jusqu’au moment où le bulletin de Waterloo vint lui apprendre et nos malheurs et nos ressources. Le bulletin connu à Paris avait exalté toutes les têtes, et les passions que l’Empereur se promettait d’éteindre par une victoire se déchaînèrent aussitôt contre lui à son retour.

Le bain préparé, l’Empereur put se jeter dedans. Le duc de Vicence [Caulaincourt], le comte de La Valette l’accompagnèrent à la salle de bains. En se mettant au bain, l’Empereur dit au duc de Vicence de faire assembler le Conseil des ministres ; il adressait quelques reproches aux maréchaux Ney et Grouchy sur l’inexécution d’ordres qu’ils avaient dû recevoir, et qui n’eurent point leur exécution.

— Singulière destinée, dit-il, où trois fois j’ai vu s’échapper de mes mains le triomphe assuré de la France : sans la désertion d’un traître, j’anéantissais l’ennemi en entrant en campagne, je les écrasais à Ligny si la gauche eût fait son devoir, et je les écrasais à Waterloo si la droite n’eût pas manqué au sien. Enfin, dit-il, tout n’est pas perdu ; après des prodiges de valeur, une terreur panique s’est emparée de l’armée. Je vais rendre aux Chambres un compte exact de ce qui s’est passé, j’espère que la présence de l’ennemi sur le sol de la France, rendra aux députés le sentiment de leur devoir, que ma démarche pleine de franchise les ralliera autour de moi.

M. le baron de Méneval, au premier bruit de l’arrivée de l’Empereur, était accouru à l’Elysée ; il fut introduit chez l’Empereur au moment où Sa Majesté se disposait à rentrer dans sa chambre à coucher. Je croyais que l’Empereur allait se mettre un instant au lit comme il en avait l’habitude, mais il me dit qu’il allait s’habiller et faire sa barbe ; dans le même moment, on lui annonçait le prince Joseph et le prince Lucien qu’il entretint des événements précédents. Le prince Lucien lui dit que déjà avaient transpiré nos malheurs, que les esprits étaient agités, qu’il y avait tout à craindre de la délibération de la Chambre dans le mauvais vouloir de quelques membres :

— Il faut ranger dans ceux-ci, répondit l’Empereur, La Fayette qui ne manquera pas d’ameuter contre moi : ils s’imaginent que les Alliés n’en veulent qu’à ma personne, et ils ne voient pas qu’en se séparant de moi, ils perdent la France.

On vint prévenir l’Empereur que le Conseil des ministres était assemblé. L’Empereur y passa suivi des princes Joseph et Lucien. Il était facile de voir, m’a-t-on dit, sur le visage de quelques ministres la consternation, la crainte et le découragement dans ce conseil où se débattaient de si grands intérêts. Le mot d’abdication en faveur du roi de Rome se fit entendre. L’Empereur qui voulait avant tout sauver la France et qui apprenait l’état d’insurrection de la Chambre, laissa entrevoir la possibilité qu’il y consentît, mais confiant encore dans le patriotisme de beaucoup de ses membres, il envoya comme commissaire le prince Lucien et les ministres Carnot, Fouché, Caulaincourt et Davout qui quittèrent l’Elysée à 3 heures de l’après-midi :

— Allez, leur dit l’Empereur, parlez de l’intérêt de la France qui doit être cher à tous ses représentants ; à votre retour, je prendrai le parti que me dictera mon devoir.

Le prince Lucien, chargé de rendre compte des événements et des résultats de la bataille, demanda à la Chambre son concours pour les mesures nécessaires à prendre dans ce moment de danger. La Chambre paraissait se rallier à l’éloquence de cet orateur, lorsque La Fayette ramena la discorde au point de ne pouvoir plus compter sur elle. Le prince Lucien, plein d’une noble indignation contre les représentants qui méconnaissaient à ce point tout ce qu’il y avait de grand, de généreux et de dévoué dans la conduite de l’Empereur, qui pouvait aux termes de la loi dissoudre cette Chambre en état d’hostilité contre lui, lui conseilla de la renverser. L’Empereur n’en fit rien, mais il était indigné de la violence qui lui était faite.

Le peuple inquiet s’était porté en foule dans l’allée de Marigny. Je rentrais en voiture par les Champs-Elysées, lorsque, au tournant de cette allée, la foule m’empêcha de pénétrer plus avant, je mis pied à terre et je dis au cocher de se rendre aux écuries. Je me laissai porter par la foule jusque sous la terrasse où se promenait l’Empereur avec le prince Lucien. La foule était immense et chaque fois que l’Empereur apparaissait au bout de la grande allée où il se promenait, c’était des cris de : « Vive l’Empereur ! » qui sortaient de poitrines qui avaient la rage dans le cœur et qui demandaient des armes et un mot pour écraser l’ennemi intérieur et marcher vers celui qui s’avançait sur Paris. Un mot, et certes, les victimes étaient choisies et tombaient sous la vengeance du peuple. Il a, certes, fallu un courage surhumain chez l’Empereur pour ne pas se laisser entraîner à cet enthousiasme populaire. Sa grande âme resta calme, la France lui en sera à jamais reconnaissante : car, c’était la guerre civile ajoutée à la guerre étrangère.

Je me rappelle parfaitement d’un moment où le prince Lucien et l’Empereur, arrivant au bout de l’allée, le prince Lucien semblait lui dire :

— Laisserez-vous tant de cris impuissants sans en profiter pour servir la France.

Ce prince, dans une brochure publiée par lui en 1835, intitulée : La Vérité sur les Cent-Jours, nous apprend ce qui se passait alors dans son âme et dans celle de son frère :

« En face, vingt mille cris de : “Vive l’Empereur ! et la sublime expression qui éclatait dans les traits de Napoléon ; subjugué par la circonstance, j’interrompis un silence de plusieurs minutes en lui disant :

« — Eh bien ! vous entendez ce peuple ? Il en est ainsi par toute la France ! l’abandonnerez-vous aux factions ?

« — Suis-je plus qu’un homme, me dit-il en s’arrêtant, et répondant par un salut de la main aux cris d’enthousiasme de la foule, suis-je plus qu’un homme pour ramener mille députés égarés à l’Union qui peut seule nous sauver ? ou suis-je un misérable chef de parti pour allumer inutilement la guerre civile ? Non, jamais. En Brumaire, nous devions tirer l’épée pour le bien de la France, pour le bien de la France nous devons aujourd’hui jeter cette épée loin de nous. Allez essayer de ramener les Chambres, je puis tout avec elles, je pourrais beaucoup sans elles pour mon intérêt, mais je ne pourrais pas sauver la Patrie. Allez, je vous défends surtout de haranguer en sortant ce peuple qui me demande des armes, je tenterai tout pour la France, je ne veux rien tenter pour moi.

« Telles sont les paroles, dit ce prince, qui sortirent de la bouche de Napoléon. Mes yeux se remplirent de larmes, et pour la première fois de ma vie, je tombai à ses genoux, admirant du fond du cœur ce Père de la Patrie, trahi, méconnu par des représentants égarés. »

Ajoutons que cette sublime abnégation valut à ce grand homme le rocher de Sainte-Hélène pour prison.

Puisque j’ai cité les paroles de l’Empereur que ce prince nous a conservées, disons aussi que, dans la même brochure, il repousse avec indignation une accusation assez répandue alors, qu’il poussait à l’abdication de l’Empereur en faveur du roi de Rome pour en avoir la régence :

« Ai-je jamais fait une lâcheté pour acquérir un trône ? dit ce prince. Si Napoléon II eût succédé à son père, quelle prétention pouvais-je avoir à la régence ? Notre famille n’avait-elle pas pour son chef mon aîné, le prince Joseph, l’un des esprits les plus éclairés, ce frère qui m’a servi de père dans mon enfance ? Nous ne sommes pas d’un sang à répondre à la tendresse par l’ingratitude, à supplanter lâchement par de sourdes menées notre chef de famille et à sacrifier souvenirs et conscience à la triste rage du pouvoir.

« Personne n’ignore que pendant ma retraite en Italie, je reçus plusieurs fois l’offre d’être rappelé au pouvoir, ou en France ou sur un trône étranger, les lettres de ma famille, celles de Talleyrand et de Fouché qui furent tour à tour chargés de me faire accepter les offres de Napoléon, il n’est pas que je pense très commun de faire de pareils refus, et c’est du moins une présomption assez probable qu’on n’est pas dévoré d’ambition. »

Après avoir rapporté cet article qui réfute le bruit répandu alors, et par lequel il se disculpe de cette calomnie, je reviens à la Chambre des Députés où il avait été envoyé par l’Empereur. Qui trouva-t-il ? La permanence établie en violation de la Charte : la crainte d’une dissolution lui avait fait prendre cette détermination à l’instigation du général La Fayette dont le patriotisme égaré lui faisait servir la cause de l’ennemi au lieu de celle de son pays. La Chambre des pairs dans laquelle le maréchal Ney avait porté le trouble par un récit exagéré de nos malheurs à Waterloo ne se montra pas plus sage. Fort de nos divisions et d’assurances données, l’ennemi s’avança à tire-d’aile sur Paris.

A 11 heures du soir, il y eut conseil sous la présidence du prince Lucien ; la résolution qu’on y prit fut portée à la Chambre et fut combattue par M. de La Fayette, il dit qu’elle ne répondait point à l’attente générale et qu’une abdication seule pouvait faire cesser la crise où se trouvait la France. C’était ainsi que, tandis que Carnot voyait la perte du pays dans l’abdication de l’Empereur, d’autres la pressaient de tous leurs pouvoirs.

L’Empereur, n’usant pas de son droit de dissoudre les Chambres, ne recula que devant la guerre civile. Comme magistrat suprême du peuple français, dans ses pensées d’ordre et de bonheur pour la France, il ne pouvait marcher qu’avec le concours que les Chambres lui refusaient. Il abdiqua, rien n’était plus constitutionnel, et prouve mieux que le but de sa politique était une monarchie appuyée sur ces principes. S’il eût agi autrement, et que la guerre civile s’en fût suivie, on eût appelé l’anathème sur sa tête, et on l’avait rendu responsable de tout le sang versé dans cette occasion.

Lorsque l’Empereur eut connaissance de la résolution prise par la Chambre, et qu’on méconnaissait son offre de dévouement au pays, il dit au prince Joseph :

— Ce sont des fous, et La Fayette et ses amis des niais politiques : ils veulent mon abdication et tremblent que je ne la leur donne pas. Je la leur donnerai en les rendant responsables des maux qui vont fondre sur la France. On veut que j’abdique en faveur de mon fils, c’est une dérision quand les ennemis sont aux portes de Paris et les Bourbons derrière eux. Unis, nous pouvions nous sauver ; divisés, nous sommes sans ressources.

Il était près d’une heure lorsque la déclaration ci-jointe, « Déclaration au peuple français » fut portée aux deux Chambres, à celle des Pairs par le comte Carnot, à celle des Représentants par le duc d’Otrante [Fouché] :

Le 22 juin.

« Français ! en commençant la guerre pour soutenir l’indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés et sur le concours de toutes les autorités nationales, j’étais fondé à en espérer le succès, et j’avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances me paraissent changées. Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations, et n’en avoir voulu réellement qu’à ma personne. Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres formeront provisoirement le Conseil du gouvernement, l’intérêt que je porte à mon fils, m’engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. »

Napoléon.

Pendant qu’on mettait au net l’acte d’abdication, l’Empereur se promenait dans le jardin de l’Elysée, avec ses frères ; l’allée de Marigny comme la veille était pleine de peuple faisant entendre les cris mille fois répétés de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté saluait cette multitude empressée de le voir, lorsqu’on vint le prévenir qu’il n’avait plus qu’à signer, il y fut avec empressement et revint dans le jardin trouver ses frères et continuer sa promenade. Quelques cris : « A bas les prêtres ! » se faisaient aussi entendre. Les Chambres reçurent donc cette abdication tant désirée, elles délibérèrent sur cette communication, et dans l’après-midi, une députation de chacune d’elles vint lui exprimer la reconnaissance avec laquelle elles acceptaient son noble sacrifice.

L’Empereur répondit à l’une et à l’autre de ces députations :

« Je vous remercie des sentiments que vous m’exprimez, je désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la France, mais je ne l’espère point, elle, l’Etat sans chef, sans existence politique ; le temps perdu à renverser la monarchie, aurait pu être employé à mettre la France en état d’écraser l’ennemi, je recommande à la France de renforcer promptement les armées. Qui veut la paix doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette grande nation à la merci des étrangers, craignez d’être déçus dans vos espérances. C’est là qu’est le danger. Dans quelque position que je me trouve, je serai toujours bien si la France est heureuse ; je recommande mon fils à la France, j’espère qu’elle n’oubliera pas que je n’ai abdiqué que pour lui. Je l’ai fait aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation. Ce n’est qu’avec ma dynastie qu’elle peut espérer être libre, heureuse et indépendante. »

Le soir à son coucher, l’Empereur me demanda quel effet produisait dans Paris, son abdication :

— Sire, lui dis-je, avec la plus profonde tristesse et la plus vive émotion, on ne la comprend pas, on est étonné que Votre Majesté ne renverse pas la Chambre et qu’Elle ne prenne pas la dictature dans un moment aussi grave. Paris est effrayé de l’approche de l’ennemi, il est sans confiance dans les hommes qui sont à la tête des affaires et toutes les personnes que j’ai vues aujourd’hui disent que c’est les livrer poings et mains liés. On accuse le ministère de trahison, les esprits sont tellement irrités qu’ils semblent vouloir des victimes, et il ne faut qu’un mot de Votre Majesté pour qu’ils en trouvent dans le ministère et dans la Chambre. Chacun, Sire, est bien convaincu de n’avoir point le roi de Rome, et qu’il va falloir en passer par la vengeance des Bourbons.

— L’abdication, m’explique l’Empereur peut seule sauver la France, en présence de l’abandon des Chambres ; agir autrement que je ne le fais serait amener une guerre civile dont j’aurais le sang versé à me reprocher : je ne le veux pas.

 

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( 2 juin, 2019 )

Un autre témoignage sur la cérémonie du 1er juin 1815…

Hobhouse1

Dans une lettre en date du 2 juin 1815, le britannique J. Hobhouse (portrait ci-contre), plutôt favorable à Napoléon, raconte ce qu’il a vu de la cérémonie du Champ de Mai.

« Nous avons été présents, M. B… et moi, à l’assemblée du Champ-de-Mai. Vous en verrez sans doute bientôt un rapport dans les journaux anglais; mais je ne puis m’empêcher de vous donner un détail de ce que nous avons vu. Le 31, une décharge de cent coups de canons, placés près du pont d’Iéna, annonça la veille de la cérémonie, et une semblable décharge eut lieu le lendemain au point du jour. Un programme de la fête et une ordonnance du ministre de la police furent affichés et colportés dans Paris pour prévenir les accidents, qui cependant sont très rares en ces sortes d’occasions; car il faut avouer que ces choses-là s’exécutent parfaitement en France. Nous avions déjà visité l’édifice préparé pour cette réunion. C’est un vaste amphithéâtre de bois peint et de canevas; il forme un pentagone demi-circulaire, et est situé au bout du Champ-de-Mars en face de l’Ecole militaire. Il est ouvert de tous les côtés et est séparé dans le milieu par un vide, où l’on a élevé une autre charpente couverte d’un dais, et renfermant un autel, et des sièges pour les prêtres, les musiciens et autres célébrants qui doivent assister à la messe. Les divisions nominales sont marquées par les piliers du bâtiment sur lesquels sont placées de grandes aigles de bois; au-dessous sont écrits les noms des départements dont l’énumération présentait à ma pensée une idée véritable de l’étendue et de la force de l’Empire. Un édifice des mêmes matériaux était élevé contre le fronton de l’Ecole militaire; il était surmonté au milieu d’un dais carré , et se projetait en ailes oblongues des deux côtés. Sous le dais était une suite de gradins tapissés partant de la croisée principale du premier étage du bâtiment; et à moitié chemin à-peu-près entre la croisée et la terre, était une plateforme pour le trône. Cette structure formait, pour ainsi dire, une corde dont l’amphithéâtre était l’arc. Outre ces édifices il y avait encore à la distance de cent verges, en tête, ou plutôt sur le derrière de l’amphithéâtre, une simple plate-forme en pyramide, avec un escalier, de quinze pieds de haut de chaque côté, sur laquelle était un fauteuil uni et découvert : le tout formant un bloc, que, comme ledit Napoléon, le travail du charpentier ne fait pas appeler  un trône, mais bien la personne qui s’y assied. Tous ces édifices du moment avaient plus d’appareil que de magnificence ; ils étaient assez mal imaginés, puisque l’assemblée devait être assise le dos tourné contre la multitude du Champ-de- Mars, et même contre l’Empereur lorsqu’il serait monté sur le trône découvert. Nous partîmes à neuf heures; et après avoir passé par les Tuileries, les Champs-Elysées, le pont d’Iéna, nous arrivâmes au Champ-de-Mars que nous traversâmes au milieu des pelotons de gardes impériales et nationales qui se formaient dans la plaine. Arrivés à l’amphithéâtre, nous montrâmes nos billets, et un grenadier de la garde, après une ou deux méprises, nous conduisit dans l’intérieur, que nous trouvâmes presque plein, et nous prîmes place sur les banquettes destinées pour le département de la Sarthe. Cependant les électeurs n’avaient observé aucun ordre en se plaçant; les députations de l’armée occupaient les deux ailes de l’amphithéâtre. Sur 1500 électeurs qui devaient être rassemblés, je suppose qu’il y en avait beaucoup qui ne l’étaient pas plus que nous; car la cour avait distribué une quantité si prodigieuse de billets, que l’on en avait envoyé cinq à six à mon compagnon. Il n’y avait pas beaucoup de recherche dans le choix, car une partie des assistants buvait de l’eau-de-vie et se livrait à d’autres amusements populaires qui n’en faisaient pas beaucoup rechercher le voisinage. La quantité des têtes que l’on voyait rendait le spectacle imposant, et la réunion des électeurs formait un coup d’œil magnifique au dernier point. Les croisées et le haut de l’Ecole militaire étaient garnis de femmes; le plain-pied du théâtre était occupé par les électeurs et les porte-étendards, dont les aigles luisantes et les drapeaux tricolores offraient un spectacle éblouissant. En premier. les aigles étaient groupées à chacune des ailes; mais lorsque la cérémonie commença, elles furent rangées en ligne autour du terre-plein qui faisait face au pavillon du trône. C’était un fauteuil de pourpre doré au pied duquel était un coussin de la même couleur; à droite étaient deux chaises ordinaires, et à gauche une seule chaise; de chaque côté, derrière le trône et sous le dais , étaient deux tribunes carrées, et au-dessous un rang d’autres tribunes. Les enfants de la reine de Hollande parurent bientôt et se placèrent dans celle qui était à gauche du trône; bientôt après arrivèrent les membres de la Cour de cassation, de la Cour des comptes, du Conseil de l’Université , de la Cour impériale et des autres Tribunaux de Paris ; tous en robes dont quelques-unes me parurent singulières : ceux-ci prirent place dans les tribunes sous les côtés du trône. De temps à autre les officiers de la cour, en costume espagnol, parurent sur les marches au-dessus du trône. L’attente était ennuyeuse; on entendait des cris continuels à chaque mouvement des aigles et surtout de celles des gardes nationales ; il n’y eut point de tumulte ; mais on criait asseyez-vous! à bas les chapeaux ! Le premier signal qui indiqua que la cérémonie allait commencer fut de voir allumer les cierges de l’autel, et à midi un quart j on entendit le canon qui annonçait que l’Empereur sortait des Tuileries. Mon ami et moi nous étions à la sixième banquette au-dessous de la plus haute rangée, de sorte qu’en nous retournant et nous pressant un peu sur le derrière, nous avions vue sur tout le Champ-de-Mars, qui présentait en vérité un superbe coup-d’oeil. La troupe était rangée des deux côtés dans toute la longueur de la plaine; toutes les troupes de ligne et la gendarmerie étaient sous les armes soit dans le champ, soit dans la ville. Une demi-heure après, le canon du pont d’Iéna nous avertit que le cortège impérial entrait dans la plaine ; nous avions vu auparavant les lanciers rouges défiler sur le pont, et la cavalerie de la garde avec une longue suite de voitures avancer le long du palais du roi de Rome, de l’autre côté de la rivière. A mesure que cette cavalerie avança vers l’amphithéâtre, elle se rangea en haie des deux côtés devant l’infanterie, de manière à laisser un passage entre-deux tout le long de la plaine depuis la rivière jusqu’au trône. Une ligne de la garde impériale à pied forma aussi un passage du côté gauche de l’amphithéâtre, pour pratiquer une entrée dans l’intérieur aux voitures de la cour. Peu après, le comte Hulin, commandant de Paris, son état-major et les hérauts d’armes, tournèrent par ce passage à gauche; venaient ensuite quatorze voitures de là cour tirées chacune par six chevaux bais. Dans l’avant-dernière était le prince Cambacérès, archichancelier de l’Empire, et dans la dernière les trois princes impériaux. Ils s’avancèrent lentement et firent le tour de l’amphithéâtre. Après un court intervalle nous vîmes un escadron de lanciers suivi des officiers de service, des aides-de-camp et des-pages, qui précédaient immédiatement la voiture de l’Empereur. C’était un char doré, dont les panneaux étaient de glaces, et surmonté d’une immense couronne aussi dorée et qui couvrait toute l’impériale. Quatre laquais ou pages étaient montés sur le devant, six sur le derrière, et deux maréchaux de l’Empire allaient à cheval aux deux côtés de la voiture qui était traînée par huit chevaux blancs richement harnachés, coiffés de grandes plumes blanches et conduits par autant de palefreniers qui avaient de la peine à en tenir les brides. On voyait distinctement Napoléon à travers les glaces; il avait une toque ornée de plumes et le manteau impérial; il salua de tous côtés lorsqu’il fit le tour de l’amphithéâtre aux acclamations des soldats et du peuple, auxquelles se joignaient des décharges répétées d’artillerie des batteries de l’Ecole militaire. Un escadron des chasseurs de la garde fermait la marche. Nous nous remîmes à nos places, et sur-le-champ nous vîmes descendre précipitamment de l’escalier pratiqué à la croisée un corps de pages en uniforme vert galonné en or. Ils se rangèrent de chaque côté des marches depuis la plate-forme du trône jusqu’en bas. On plaça un grenadier de la garde au pied de l’escalier à droite et à gauche, Les tribunes sous le dais commencèrent alors à se remplie. Les grands-officiers de la Légion d’Honneur et les maréchaux de l’Empire occupaient celle de la gauche, et dans celle de la droite se placèrent les conseillers d’état. Plusieurs grands-officiers de la couronne se rangèrent sur les-marches à la droite du trône; ils portaient des manteaux à l’espagnole et des toques ornées de plumes. Le duc de Vicence et le comte Ségur, grand -maître des cérémonies, se tenaient sur la plus haute de ces marches. L’archichancelier Cambacérès, en manteau bleu parsemé d’abeilles d’or descendit alors sur la plate-forme et s’assit sur une chaise qui lui était destinée y un peu au-dessous de celles qui étaient placées adroite du trône,. Il y eut de grands éclats de rire auprès de nous; lorsqu’on vit paraître cet homme dont les talents et le goût sont également connus dans tout l’Empire. L’archevêque de Tours, le cardinal Cambacérès et quatre autres évêques et assistants, se placèrent dans la tribune de l’autel. Il était une heure et le bruit de l’artillerie se faisait encore entendre, lorsque Napoléon parut entouré des nobles et des princes. Il descendit de la croisée sur la plate-forme, et l’assemblée se leva au milieu des acclamations. Tout le monde était découvert, excepté l’Empereur, qui avait sur la tête une toque noire, ombragée de plumes et attachée sur le devant par un gros diamant ; son manteau était de velours pourpre doublé d’hermine blanche, brodé en or, descendant à peine jusqu’aux talons; attaché autour du cou; et sans manches. Il avança précipitamment, salua ou plutôt inclina deux ou trois fois la tête, et s’élança vers son trône, où il s’assit et s’entoura de son manteau. Il avait assez mauvaise grâce et paraissait soucieux. Ses frères se placèrent a ses côtés, Lucien à sa gauche, Joseph et Jérôme à sa droite, ils étaient tous les trois vêtus de taffetas blanc depuis les pieds jusqu’à la tête, et avaient aussi mauvaise mine qu’aucun des princes des dynasties légitimes de la chrétienté. A peine l’Empereur fut-il assis, qu’un officier qui était sur les marches à la gauche du trône fit avec son épée un signe auquel les tambours répondirent pour faire cesser le feu. On établit devant l’Empereur un prie-Dieu couvert de velours; et la messe fut chantée par les prêtres et les musiciens de .l’Opéra  dans une tribune en face du pavillon. On a discuté pendant longtemps devant l’Empereur s’il y aurait une messe ou non il prit lui-même part à la discussion : plusieurs pensaient qu’elle jetterait du ridicule sur la cérémonie, mais il décida qu’elle serait chantée, afin, disait-il y de mettre un terme aux cris de « A bas la calotte! A bas les prêtres ! » et de faire voir à la Nation qu’il n’approuvait pas cet esprit antireligieux. Pendant la messe, Napoléon s’occupa moins de ses prières que de regarder l’assemblée avec sa lorgnette. La musique cessa, le prie-Dieu fut enlevé e et sur-le-champ une foule de monde s’avança sur le terre-plein et monta les escaliers du trône. C’étaient les députations centrales des électeurs de l’Empire, choisies dans tous les collèges quelques jours auparavant. Ces députés remplissaient toutes les marches, et ils furent-admis en masse auprès de l’Empereur. L’un d’eux, l’avocat Duboys, député d’Angers, s’avança à la droite du trône y et lut avec beaucoup d’action, et même plus qu’il n’en fallait pour un orateur, un discours qu’il tenait à la main. Quoiqu’il parlât très-haut, nous n’entendîmes pas un mot, de l’endroit où nous étions assis. L’Empereur donna des signes d’approbation à quelques passages de cette adresse  que vous trouverez très-ordinaire lorsque vous l’aurez lue, car elle abonde en éloges et comme elle a été rédigée par une commission de la députation centrale, elle a été pour cette raison critiquée très-sévèrement. Vous y trouverez cependant quelques vérités, et vous applaudirez à l’indignation que l’on y témoigne contre la conspiration des têtes couronnées. – On doit attribuer à ce sentiment la phrase où l’orateur disait que la nation était prête à dégager l’Empereur des conditions modérées qu’il avait proposées aux souverains alliés, et l’orateur posa adroitement la question sur le rejet personnel de – Napoléon, lorsqu’il donna à entendre que si le peuple français préférait la paix à la guerre., il préférait aussi la guerre au déshonneur. Ce discours fut suivi des plus grands applaudissements de l’assemblée. Alors l’archichancelier se leva, s’avança vers l’Empereur avec une liasse de papiers dans les mains, et lui présenta l’acceptation de la constitution; le maître des cérémonies reçut l’ordre d’en porter le résultat au héraut d’armes, Un officier brandit son épée; les tambours battirent lorsque le héraut proclama, d’une voix que nous ne pûmes distinguer, l’acceptation de la constitution. Une nouvelle salve d’artillerie se fit entendre. La députation descendit quelques degrés, mais remplissait encore la principale partie des marches du trône. Les assistants du grand chambellan placèrent alors devant l’Empereur une petite table dorée, sur laquelle était une écritoire en or. L’archichancelier posa la constitution sur la table, et présenta une plume au prince Joseph qui la donna à Napoléon. L’Empereur signa promptement et négligemment cet acte fameux, à deux heures. On enleva la table , et alors l’Empereur s’adressa à la multitude, d’une voix haute et perçante qui se faisait entendre jusqu’aux bancs où nous étions placés. Nous distinguâmes très-bien son exorde : Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple, ainsi que la phrase suivante : j’ai convoqué le Champ-de-Mai. La fin de son discours fut suivie des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Marie- Louise ! » mais je n’entendis pas celui de « Vive la Nation ! » que le Moniteur assure avoir été souvent répété. Des partisans un peu adroits auraient pu ne pas faire entendre le second cri qui faisait sentir à Napoléon l’absence de celle qui devait, selon la promesse qu’il avait faite à son peuple, être la reine die la fête. Après que les acclamations eurent cessé, l’archevêque de Bourges, premier aumônier de l’Empire , étant à genoux, présenta à Napoléon la Bible sur laquelle il jura d’observer. et de faire observer la constitution. Le Te Deum fut chanté dans la tribune de l’autel. Il y eut en ce moment beaucoup de foule et de confusion près du trône, et je vois par les papiers que Cambacérès prêta le serment d’obéissance aux constitutions et à l’Empereur. L’assemblée ne cria point « Nous le jurons ! », comme le dit le Moniteur Les tambours battirent: les marches furent débarrassées, et les aigles. qui étaient aux deux côtés s’avancèrent au centre du terre-plein, et formèrent une longue masse d’or depuis la tribune de l’autel jusqu’en face du trône. Les ministres de l’intérieur, de la guerre et de la marine descendirent de leurs places, et revinrent bientôt après, suivis de beaucoup de porte-drapeaux et d’un corps d’officiers qui se pressèrent vers le trône. Le républicain Carnot portait l’aigle de la garde nationale du département de la Seine; Davout, celle du premier régiment de ligne; et Decrès, celle du premier corps de la marine. Ce fut alors que Napoléon, avec une vivacité qui, plus que toute autre chose, donna de l’intérêt à cette cérémonie, se dépouilla du manteau impérial, sauta promptement au bas de son trône vers ses aigles. Le signal donné, les tambours commandèrent le silence ; et l’Empereur prenant les aigles dans ses mains, les rendit aux trois ministres en prononçant d’une voix forte et animée une courte harangue qui finissait par ces mots: « Vous le jurez ! ». Ces dernières paroles furent entendues de toute l’assemblée, et ceux qui étaient autour du trône y répondirent par le cri: « Nous le jurons ! » Voici son discours : « Soldats de la garde nationale de l’Empire, soldats des troupes de terre et de mer, je vous confie l’aigle impériale aux couleurs nationales: vous jurez de la défendre au prix de votre sang contre les ennemis de la patrie et de ce trône; vous jurez qu’elle sera toujours voire signe de ralliement ;-  « Vous le jurez ! » Peu de temps après, l’Empereur, vêtu d’une tunique cramoisie, et accompagné des grands dignitaires, se perdit à nos regards au milieu de l’éclat des uniformes, des aigles et des drapeaux : il descendit les marches, traversa le terre-plein, passa par l’ouverture pratiquée en face de l’autel, et marchant dans les rangs des soldats, monta sur la plate-forme érigée au milieu du Champ-de-Mars. Il s’assit ensuite sur ce trône découvert, entouré des maréchaux et de la cour, qui occupaient les marches des quatre côtés de cette construction. Nous perçâmes, mon ami et moi, jusqu’au cercle extérieur de l’amphithéâtre, et nous vîmes un spectacle impossible à décrire pour sa magnificence. Le monarque sur son trône, qui formait comme une pyramide éclatante d’aigles, d’armes et d’habits militaires, et couronné de ses plumes blanches; une plaine immense de soldats, flanquée d’une multitude si nombreuse que les talus des deux côtés ne présentaient qu’un tapis de têtes.; l’homme, la conjoncture, tout conspirait à exciter en nous une admiration indéfinissable du spectacle que nous avions sous les yeux; elle fut encore augmentée lorsque les baïonnettes , les casques, les cuirasses brillant aussi loin que la vue pouvait porter, les drapeaux des lanciers voltigeant, et la musique se faisant entendre dans la plaine , annoncèrent que tout, de près comme de loin , allait se mettre en marche. Nous ne pûmes d’abord distinguer ce qui se passait sur la plate-forme; mais nous vîmes les aigles parader à gauche devant le trône, et défiler alors dans la plaine, où celles destinées pour les troupes furent remises à leurs régiments respectifs, et le reste fut reporté à l’Ecole militaire. Il paraît que l’Empereur, en sa qualité de colonel de la garde nationale de Paris et de la garde impériale, remit les aigles au président du département, aux six arrondissements et aux chefs de sa garde. Ensuite un corps de soldats des deux gardes et une foule d’officiers s’étant rassemblés devant le trône, il leur adressa un second discours qui fut interrompu par le son des tambours et par les acclamations répétées : « Nous le jurons ! « La garde nationale jura de ne jamais souffrir que la capitale fût souillée par la présence des étrangers ; la garde impériale jura de surpasser ses anciens exploits. Toute l’armée, montant, dit-on, à 50,000 hommes, dont 27,000 de gardes nationales, avec leurs aigles, défila alors devant le trône dans le plus grand ordre; la garde impériale marchait de droite à gauche, et les autres de gauche à droite. Vers la fin de la revue, la foule se précipita des talus vers le trône, mais il n’arriva aucun accident : une simple corde et une seule ligne de factionnaires placés à de grandes distances les uns des autres suffirent pour protéger l’amphithéâtre et le trône. Il était trois heures et demie lorsque Je dernier bataillon passa devant l’Empereur. Il se leva alors du trône, descendit de la plate-forme, retourna, accompagné de sa suite, dans l’intérieur de l’assemblée, et remonta à sa première place. Il se tourna de tous les côtés ; et après avoir salué plusieurs fois d’une manière très affable et qui montrait de la satisfaction, il monta promptement les marches et disparut avec sa cour. Le cortège quitta bientôt l’amphithéâtre dans le même ordre dans lequel il était arrivé; mais les dragons et les lanciers n’accompagnèrent point comme auparavant la voiture de l’Empereur; elle traversa tout le Champ-de-Mars au milieu d’une foule nombreuse de spectateurs. Les troupes avaient presque entièrement évacué la plaine. Le départ fut annoncé par les batteries de l’Ecole militaire et du pont d’Iéna, ainsi que cela avait eu lieu à l’arrivée de l’Empereur.

Tel a été ce Champ-de-Mai si longtemps attendu: on le désigne maintenant sous son vrai nom, et on l’appelle la distribution des aigles : en effet ce n’était rien de plus, et il a été mal nommé lorsqu’on l’a annoncé comme une fête nationale. Personne n’a jugé à propos de discuter s’il avait quelque ressemblance avec les Champs-de-Mars ou de Mai où les seigneurs suzerains s’assemblaient en armes sous les règnes de Charlemagne et de ses successeurs, ou si c’était une imitation des Cour-Iltés  tartares, qui ont été le modèle des parlements des Francs. Mais le Censeur fait une comparaison maligne entre cette cérémonie et la fédération mémorable de 1790, où cette même plaine était remplie des députations de toutes les gardes nationales du Royaume, qui étaient venues y célébrer et y cimenter le triomphe du peuple et l’abaissement du trône. Le même ouvrage reproche à l’Empereur d’être resté constamment couvert en présence des représentants de la France qui étaient découverts, et il ridiculise les costumes bizarres de la cour. Certainement M. Carnot ne figurait pas bien sous sa tunique de taffetas et sa toque ornée de plumes, ce costume ne convenait pas à celui qui, lorsqu’il refusa opiniâtrement de signer le comte Carnot, après en avoir accepté le titre, aurait pu s’abstenir de s’affubler d’un costume aussi bizarre. Le Censeur dit que les acclamations furent peu nombreuses et partielles, et qu’il n’y eut pas pendant toute la cérémonie deux mille personnes qui crièrent à la fois. Hier soir, je me trouvais chez la princesse : un gentilhomme entra dans le salon; il commença à rire de tout ce qui venait de se passer. Jamais, dit-il, on n’a rien vu de plus ridicule, de plus pitoyable, de plus mélancolique. Personne n’a applaudi que les militaires, encore ne le firent-ils que rarement et comme par grâce. Il avait à peine fini, qu’un autre gentilhomme entra et témoigna le ravissement qu’il éprouvait du succès dont la fête du jour avait été couronnée. Ce qui m’étonne particulièrement, disait-il, c’est que le militaire n’a pas été bien enthousiaste dans ses acclamations, mais les électeurs et les spectateurs n’ont jamais cessé d’applaudir. Tout le monde souriait. Lequel croire ? Tous deux avaient été présents ; ni l’un ni l’autre n’était Français; ils n’étaient donc pas intéressés à en imposer ; l’événement en question venait de se passer, il y avait quatre heures, en présence de deux cent mille personnes qui pouvaient donner le démenti à toute fausse représentation et voilà comme on écrit l’Histoire ! Comment y croire? Comme ceci n’est point un mémoire pour servir, etc., je vais maintenant vous dire mon sentiment. Les plus fortes et les plus longues acclamations eurent lieu quand l’Empereur parut pour la première fois et quand il distribua les aigles; mais les cris ne furent guère animés ni dans l’une ni dans l’autre circonstance. En général, ils commencèrent et finirent avec ceux des députations militaires qui étaient aux ailes de l’amphithéâtre et il y eut particulièrement un soldat dont l’acharnement à crier excita plus d’une fois le rire de toute l’assemblée. Le cri le plus ordinaire était « Vive l’Empereur ! » de temps en temps, « Vive Marie-Louise ! » mais je n’entendis point celui de « Vive la Nation ! » Si les applaudissements ne furent ni vifs ni fréquents, c’est qu’il n’y avait point de gens payés : est une classe d’hommes qui était attachée au département de la police pendant le premier règne de Napoléon, et qui, si les mécontents disent vrai, était employé dans quelques occasions, à exprimer la joie publique… »

 (J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.316-332).

 

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( 25 mai, 2019 )

Les maréchaux Marmont et Augereau en 1814…

Marmont

Maréchal Marmont.

Marmont et Augereau eurent un comportement plus que contestable en 1814…On peut leur ajouter les maréchaux Murat, Masséna et Soult ; sans parler de Fouché et de Talleyrand…

« Le 20 mars 1814, Augereau, l’ancien bretteur, jacobin fait duc avec un mot de Napoléon, Augereau avait livré Lyon à Bubna et Bianchi, qui firent leur entrée en vainqueurs dans cette ville consternée. Le lendemain 21, Bordeaux, par la trahison de son infâme maire, le comte de Lynch et de quelques misérables conseillers municipaux, ouvrait ses portes aux Anglais ; et, le 25, Raguse [Maréchal Marmont] et Trévise [Maréchal Mortier], des ducs [faits] par la grâce de Napoléon, fuyaient devant l’ennemi, après avoir vu se flétrir leurs blasons napoléoniens dans l’inconcevable déroute de La Ferté-Champenoise [Fère-Champenoise] ».

(J. Chautard, « L’Ile d’Elbe et les Cent-Jours. Livre de la démocratie napoléonienne », Paris, Ledoyen, Éditeur, 1851, p.50).

« Un soldat, devenu maréchal d’Empire [Augereau] avait livré Lyon et son armée ; un autre soldat [Marmont], parvenu au même grade, après avoir abandonné Paris à l’Europe en armes, pour accélérer la paix du monde, pour le bonheur de la France et du monde entier, traversait les lignes des alliés avec sa division, qui ne pouvait le soupçonner de félonie. Abandonnant celui qui l’avait toujours traité come un ami fidèle, laissant un des flancs de l’armée sans défense, il osait encore stipuler pour la vie et la liberté de son général, de son Empereur »

(A.D.B. M*** [Monnier], lieutenant de grenadiers, « Une année de la vie de l’empereur Napoléon… », Paris, chez Alexis Emery, Libraire, 1815, pp.6-7).

Augereau

Maréchal Augereau.

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( 22 mai, 2019 )

Le général Tindal (1773-1834)

Tindal

Ralph-Dundas Tindal, général hollandais au service de la France, expose dans la première de ces deux lettres qu’il veut être le fidèle sujet de Louis XVIII, puis dans la seconde que son roi, le nouveau souverain des Pays-Bas, le rappelle ; il revint, en effet, dans sa patrie, et en 1815, il était inspecteur général de l’infanterie et chargé de l’administration de la guerre dans les départements méridionaux, c’est-à-dire en Belgique; au lendemain de Waterloo, il s’entretint à Bruxelles avec Lobau, Compans, Cambronne prisonniers, ses anciens camarades.

Arthur CHUQUET.

1. Lettre du général Tindal à Louis XVIII.

Paris, 22 avril 1814.

Sire, lorsque la Hollande, ma patrie, a été réunie à la France, je commandais le régiment de grenadiers de la Garde hollandaise ; ce corps est devenu le 3ème régiment de grenadiers de la Garde Impériale. Au commencement de 1812 [le 2 janvier 1812. Note de Chuquet], j’ai été nommé général de brigade , baron de l’Empire, avec une dotation de six mille francs et j’ai conservé le grade de major de la Garde, commandant le même régiment ; j’ai fait en cette double qualité la campagne de Russie [On sait combien son régiment y souffrit, surtout à Krasnoïé ; le 17 novembre 1812 ; a dit Castellane, le 3ème régiment de la Garde, « composé de Hollandais vêtu de blanc, réduit à 300 hommes, attaque un village sur la droite et y perd la moitié de son monde ». Note de Chuquet]

Le régiment royal ayant été dissous, par décret du 15 février 1813, j’ai été nommé adjudant général de l’arme des chasseurs et officier de la Légion d’honneur. J’ai fait la campagne de 1813. Ayant été blessé très grièvement sous les murs de Dresde le 26 août 1813, j’ai été élevé au grade de général de division par décret du 7 septembre 1813 et Sa Majesté m’a autorisé à rentrer en France pour me faire guérir de mes blessures et y jouir du traitement de général de division commandant une division territoriale ; ma guérison est avancée à ce point que je pourrai bientôt reprendre le service actif.

J’ai servi fidèlement et avec dévouement en France comme en Hollande. Délié de mes serments envers l’empereur Napoléon, je me suis empressé à donner mon adhésion aux actes du Sénat qui rappellent Votre Majesté sur le trône de France. J’ai vingt-neuf ans de service; j’ai fait onze campagnes dans lesquelles j’ai été blessé quatre fois très grièvement. Je suis père de neuf enfants, et toute ma fortune consiste dans mon grade et ma dotation.

Désirant rester en France, je prie Votre Majesté de me maintenir en activité de service. Votre majesté trouvera en moi un fidèle sujet, toujours prêt à verser son sang pour sa défense et celle de la patrie.

2. Le général Tindal au  général Dupont, ministre de la Guerre.

Paris, 25 mai 1814.

Monseigneur, j’ai eu l’honneur de vous écrire pour vous dire que je désirais rester en France et vous prier de proposer à Sa Majesté de me maintenir en activité de service comme lieutenant général. L’avancement que j’ai obtenu en France, les témoignages de bienveillance que j’ai reçus de la part de messieurs les maréchaux sous les ordres desquels j’ai servi, l’affection particulière que vous m’avez bien voulu montrer, me faisaient désirer de rester dans un pays où j’ai été si bien traité. Je n’avais écouté que les premiers mouvements de reconnaissance. Mais le nouveau souverain de ma patrie m’ayant fait dire qu’il me donnerait du service, je crois devoir m’empresser de rentrer dans ma patrie. Je prie conséquemment Votre Excellence de proposer à Sa Majesté le Roi d’accepter ma démission du grade de lieutenant général et de me permettre de rentrer en Hollande.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, pp.369-371)

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( 6 mai, 2019 )

« Napoléon aux Cent-Jours… »

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« Le Napoléon qui revenait en mars 1815 était très différent de celui qui était parti en avril 1814. De gros, il était devenu presque obèse ; c’était un autre homme. Nous avons, par bonne fortune, un portrait tracé, on peut le dire, de main d’artiste, par un peintre-poète, qui maniait la plume mieux que le pinceau. Voici comment Théophile Gautier, qui avait vu Napoléon une seule fois, nous a restitué sa physionomie en 1815 : « J’avais 4 ans alors, et pourtant mon souvenir m’est demeuré très précis. Il était monté sur un petit cheval, à qui les pans d’une grande redingote constituaient une sorte de houssine, recouvrant la croupe et la selle. Il se tenait mal et avait l’air effondré d’un maraîcher qui a voyagé toute la nuit; il avait sur la tête une sorte de chapeau… gris, peu élevé. Il passait devant l’éléphant de la Bastille. Je l’ai bien regardé. Le nez était affaissé et était devenu crochu. Le menton se relevait en pointe de sabot… Les traits étaient, ce jour-là, bouffis et gras. La maladie de foie avait badigeonné son masque d’une teinte jaune  ».

« Je ne puis m’empêcher de croire, consignait de son côté le chancelier Pasquier dans ses Mémoires, que son génie, comme sa force physique, était dans une décadence profonde. » Sa lassitude éclatait manifestement à tous les yeux. « Les incertitudes de la traversée, les risques du débarquement, les palpitantes péripéties de la marche sur Paris, la réorganisation du gouvernement et la réfection de son armée, la préparation de la campagne de Belgique, enfin la reprise de ce travail acharné et écrasant dont il avait depuis un an perdu l’habitude », toutes ces causes réunies suffiraient à expliquer cet épuisement de son système nerveux. On a rapporté que Napoléon avait à cette époque des somnolences fréquentes, qu’on le trouvait sans cesse assoupi sur un livre, et cependant il dormait jusqu’à quinze heures de suite, alors qu’autrefois il avait le sommeil constamment interrompu. On avait remarqué son air préoccupé, triste souvent, indiquant tantôt l’indifférence, tantôt le découragement. C’est un des points qu’a le mieux mis en lumière le brillant historien de 1814 et 1815. « A la fin de mai, écrit Henry Houssaye, il n’était plus l’homme du 20 mars. Il avait gardé intactes les qualités maîtresses de son vaste génie, mais les qualités complémentaires, la volonté, la décision, la confiance avaient décliné en lui. La nature éminemment nerveuse de

Napoléon était soumise aux influences morales… L’esprit influait sur le corps, qui réagissait alors sur l’esprit. « Pendant ces crises, d’une durée assez longue, l’Empereur tombait dans un profond abattement. Il perdait tout espoir et toute énergie. Il avait des heures d’angoisse, où d’horribles visions lui montraient la France vaincue et démembrée. En plein jour, il cherchait dans le sommeil l’oubli momentané de ses souffrances et de ses pensées. Lorsqu’il était seul, il lui arrivait de pleurer. Carnot le surprit en larmes devant le portrait de son fils. L’Empereur n’avait plus en lui le sentiment du succès. Il ne croyait plus à son étoile. »

Le lieutenant-colonel de Baudus, qui fut aide de camp des maréchaux Soult et Bessières, et qui approcha souvent Napoléon en cette qualité, écrit que Napoléon n’était plus, en 1815, l’homme qu’il avait connu auparavant, « si vigilant, si actif, si prompt à profiter de ses  succès, si admirable dans les rapides déterminations de son génie guerrier… On assurait, à cette époque, que Napoléon qui, pendant toute sa vie, avait fait un grand usage du café, en prenait davantage encore en 1815, sans pouvoir parvenir à vaincre totalement l’état de somnolence qui lui était devenu habituel ».

A son retour de l’île d’Elbe, son frère Jérôme lui avait trouvé l’air fatigué; un autre de ses frères, Lucien, déclarait son état plus grave qu’il n’y paraissait ; et, au dire d’un ancien ministre anglais, qui a consacré les loisirs de sa retraite à rédiger le récit « de la dernière phase » de la vie de Napoléon, Lucien aurait consigné par écrit, à ce sujet, certains détails qui n’ont pas été imprimés.

II assura plus tard à M. Thiers, que son frère souffrait alors d’une maladie de vessie. Savary, qui le vit le soir où il quitta Paris pour la Flandre, dit qu’il souffrait cruellement de l’estomac. »

 (Docteur CABANES, « Au chevet de l’Empereur », Albin Michel, Editeur, sans date, pp.258-262).

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N’oublions pas que Th. Gautier n’avait que quatre ans !

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( 3 mai, 2019 )

L’Empereur et sa cour…

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« La cour de Napoléon était dans tout son éclat, sa puissance à son apogée. Tous les dimanches et jours de fête, il y avait aux Tuileries grande réception. On voyait défiler dans de beaux équipages aux chevaux fringants, aux livrées éclatantes, toutes les nouvelles illustrations. Hier soldats ou hommes obscurs au fond d’une province, aujourd’hui maréchaux de France, rois, princes, ducs, plaques, cordons, nombreuses décorations, tous avaient bonne mine et portaient bien leur habit. Cette cour, dans son ensemble, était la plus grande, la plus imposante du monde. Tous ces maréchaux, jeunes encore, avaient un air martial et fier, qui repoussait les quolibets des émigrés et des vieux gentilshommes de l’ancien régime. Murat surtout était beau à voir, et je crois que Napoléon, en l’appelant le roi Franconi, cédait, peut-être à son insu, à un mouvement de jalousie. On a dit de lui que dans un salon il commandait le respect et sur un champ de bataille l’admiration. Murat est resté dans ma mémoire comme un type de noblesse et de grandeur. Le vieux comte de Béthisy, auquel je faisais part de cette impression, me disait : — Où diable voulez-vous qu’il ait pris cela? Vous vous êtes laissé séduire par son uniforme et sa mise de théâtre. Murât avait pour amie très intime Mme Michel, dont il était passionnément aimé. Lorsque M. de Mosbourg lui annonça la mort de son ami, elle éprouva une telle commotion qu’elle fut saisie d’un tremblement nerveux qu’elle conserva jusqu’à sa mort, en 1837. Son salon était devenu le rendez-vous de tout ce que Paris comptait de remarquable. Le maréchal Berthier, prince de Wagram, avait pour maîtresse la belle marquise de Visconti, pour laquelle il a fait des folies que tout le monde connaît. En campagne, il faisait placer son buste dans sa tente, sous un dais. A l’époque où je l’ai connue, elle était paralysée d’un côté; ce qui ne l’empêchait pas d’aller dans le monde, où j’ai fait souvent sa partie de whist. Marie-Louise était enceinte. Elle allait, chaque jour, se promener sur la terrasse du bord de l’eau. La foule était toujours considérable, et bien que la souveraine n’y rencontrât que des figures bienveillantes, cette foule n’en était pas moins gênante. Pour obvier à cet inconvénient, on construisit en trois jours une communication souterraine du château à la terrasse; elle fut comblée sous la Restauration et rétablie par Louis-Philippe. Je vis plusieurs fois l’impératrice. Elle était très blanche de peau, avec quelques taches de rousseur sur le visage; ses cheveux étaient d’un blond un peu doré. C’était une grande et belle femme, ayant des manières timides, l’air peu imposant, la figure bonne mais sans expression. Elle était énorme et portait très bien sa grossesse. Une femme du peuple qui était près de moi lui cria un jour : « Ne craignez rien, ma grosse mère, tout cela se passera bien; j’en sais quelque chose, j’ai huit enfants! » L’impératrice, rouge comme du corail, se retourna et salua la femme qui lui avait adressé la parole. Ce fut surtout cet incident qui motiva la construction du passage. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.93-95)

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( 1 mai, 2019 )

Un garde d’honneur face à Napoléon…

Napoléon portrait.Frédéric-Auguste Cramer (1795-1865) est un genevois qui participe à la campagne de 1813 dans les rangs du 4ème régiment des Gardes d’honneur. Toutefois, son régiment est arrivé trop tard afin pour être engagé dans  la bataille de Dresde. Le 30 août, c’est dans cette ville que le jeune Cramer est passé en revue par Napoléon.

« Depuis Torgau, il s’est passé bien des choses. On nous a fait partir pour Dresde, distant de vingt lieues que nous avons franchies en deux jours, pour venir passer la revue de l’Empereur ; à la dernière étape nous nous sommes harnachés de notre mieux. A midi nous arrivions dans les grandes plaines qui entourent la ville, et nous prenions place dans immense ligne de bataille. L’Empereur est arrivé en petit uniforme, sur un cheval blanc, suivi d’un magnifique état-major. Il est descendu de cheval non loin de notre corps, et il a parcouru les rangs à pied en adressant souvent la parole aux soldats. Serez-vous ravis quand vous saurez qu’il m’a parlé ? Le lieutenant-commandant et tous les sous-officiers et brigadiers nous étions à la tête de notre compagnie, à pied devant nos chevaux. Il a dit un mot au commandant et en passant, son attention s’est portée sur moi, peut-être à cause de la différence de mon âge et de celui des maréchaux des logis ; il m’a demandé :

-D’où êtes-vous ?

-Sire, de Genève, la main au shako.

-Comment vous appelez-vous ?

-Cramer ?

-Comment dites-vous ?

-Cramer.

-Que fait votre père ?

-Sire, un ancien militaire.

Et il a passé. En approchant de notre régiment il avait dit :

-Qui sont ceux-là ?

-Ceux du Midi, Sire, a dit un général.

-Ah ! Je les aime bien ceux-là.

Il a ri en disant cela et a parlé avec beaucoup de bonté au major et à M. d’Arbaud, le chef d’escadron. Après la revue nous avons défilé au grand trot ; les cris de « Vive l’Empereur ! » de toute la brigade couvraient le bruit des chevaux. J’étais en serre-file derrière le peloton de notre compagnie, et c’est elle qui fermait la marche; j’ai donc défilé le dernier de tous ; devant l’Empereur j’ai voulu pousser mon cri ; mais j’étouffais et j’ai salué du sabre… »

(« Souvenirs d’un Garde d’honneur », dans « Soldats Suisses au Service Étranger », Genève, A. Jullien, Éditeur, 1908, pp.221-223).

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( 12 mars, 2019 )

Aux Tuileries, en mars 1815…

Napoléon le Grand

« 23 mars 1815. Sa Majesté me nomma son Trésorier général. Je fus au lever de Sa Majesté pour la remercier. Les salons étaient pleins, les uniformes frais et brillant; le mien se ressentait de la campagne que je venais de faire et la broderie était mince. J’étais un personnage très nouveau pour tous ces courtisans, et je voyais dans leurs regards que je ne leur faisais pas grand effet ; mon habit me valait cela. On annonça l’Empereur. Toute la foule se presse pour se trouver sur ses pas, généraux, préfets, conseillers d’état, chacun, comparant sa broderie à la mienne, croit pouvoir m’effacer et se mettre devant moi. Je savais que je ne perdrais pas pour attendre. Sa Majesté, entrant dans le cercle, le faisait agrandir ; les rangs diminuaient ; Sa Majesté m’aperçut, un sourire gracieux m’accueillit. Elle me poussa dans l’embrasure d’une croisée ; tous les regards étaient fixés sur moi. Sa Majesté me demanda si j’avais rendu à la Banque les fonds pris à Lyon, et en même temps me demanda un état de situation de la caisse des Tuileries. Je m’empressai de faire mes remerciements à Sa Majesté de la haute marque de confiance qu’elle avait bien voulu me donner. – « Venez tous les matins, me dit-elle, j’aurai divers ordres à vous donner. » Sa Majesté rentra dans le cercle et me quitta d’un air bienveillant. Je fus dès lors l’objet de beaucoup de prévenances apparentes ; on chercha les occasions de lier un entretien avec moi. Quand j’annonçai que je venais de l’île d’Elbe, on s’empressa autour de moi. Je poussai jusqu’au salon du trône, où ceux qui m’avaient interrogé n’avaient pas le droit de me suivre. » (Guillaume PEYRUSSE, Mémoires).

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« J’allai aux Tuileries, et je trouvai l’appartement intérieur de l’Empereur rempli de monde. Déjà les anciens grands officiers de l’Empire avaient repris leurs fonctions […]. Les sénateurs qui n’avaient pas été nommés pairs par le Roi reparaissaient avec leurs habits sénatoriaux ; les conseillers d’État avaient également endossé leur ancien costume. Des ministres, des maréchaux, des généraux et un grand nombre d’officiers de tout grade étaient accourus, et la cocarde tricolore parait de nouveau sur les chapeaux des militaires. La métamorphose était aussi subite que complète. Au milieu de cette foule empressée, Napoléon se montra calme, et l’on ne remarquait dans ses yeux aucun signe d’étonnement ou d’exaltation. Il semblait que rien d’extraordinaire ne fût arrivé et qu’il se trouvât là, comme s’il n’avait jamais cessé d’y être. » (MIOT DE MELITO, Mémoires., tome III, pp.378-379).

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( 8 mars, 2019 )

A propos de la campagne de 1815…

 

WaterlooEn 1815, le général Teste commandait la 21ème division d’infanterie du 6ème  corps et fut détaché sous les ordres du maréchal de Grouchy. Voici son témoignage sur la campagne de Belgique.

Si la campagne de cette année a été si courte, si malheureuse pour les armes françaises, c’est qu’on a perdu aux préparatifs, aux parades de Mai, le temps le plus précieux, c’est qu’on a cru que l’entrée à Paris et le rétablissement du trône impérial dans la capitale décidaient de tout ; c’est qu’on a compté trop longtemps, malgré l’expérience de 1813, sur les promesses du père de Marie-Louise, c’est qu’on n’a pas su ou plutôt qu’on n’a pas voulu mettre à profit l’élan d’une nation généreuse, élan devant lequel toute coalition serait venue se briser ; c’est qu’on a négligé d’étouffer en son berceau cette coalition en se portant aux frontières naturelles de la France, en arrivant le 29 ou le 30 mars à Bruxelles, en enlevant à 15.000 Anglais ou Prussiens, seule garde de la Belgique, tout le matériel de notre ancienne artillerie, en grossissant l’armée, en vingt-quatre heures, de 1000.000 Belges, anciens compagnons de notre gloire, en reprenant rapidement la Savoie et s’emparant des alpes par quelques corps qu’i s’y trouvaient tout à coup accueillis et renforcés par la division franco-piémontaise. Que faisaient alors les Autrichiens ? Que faisaient alors les russes ? qu’auraient fait les Anglais, les Prussiens et les Espagnols ? La France entière était levée. Elle voulait rester grande et libre (sans autre conquête), entre le Rhin, les alpes et les Pyrénées. Cette attitude digne de nous, cette déclaration franche et ferme, jetée, dès le 30 mars, au milieu de l’Europe tout étonnée de la résurrection du géant, n’aurait-elle pas produit plus d’effets qu’une inaction de trois mois, les discussions dur l’Acte additionnel et le Champ de Mai ?Ces vérités, on les a senties, mais trop tard. Ces fautes, on les a reconnues, mais quand il n’était plus temps de les réparer. Le trône que vous n’aviez pas permis d’étayer, s’est écroulé de nouveau, plus vite et avec plus de fracas qu’en 1814, et a entraîné dans sa chute cette vieille armée dont les débris faisaient encore trembler l’Europe, maîtresse de la capitale. On a beaucoup écrit sur ces graves événements. La France et l’Europe ont été inondées de brochures de toutes couleurs, mais aucun des écrivains contemporains n’est parvenu à analyser les fautes qui ont amené la catastrophe ; Je viens de signaler la principale d’où découlent toutes celles qui l’ont suivie jusqu’au dénouement. On pouvait employer le temps d’inaction à donner à l’armée cette vigueur d’organisation que l’ardeur des officiers et soldats rendait si facile à obtenir. Loin de là, on procéda lentement à la formation des brigades et des divisions. La plupart d’entre elles étaient incomplètes la veille d’entrer en campagne. Elles portaient seulement pour « mémoire », sur leurs situations, des bataillons, des corps entiers détachés dans la Vendée ou s’organisant sur des points assez éloignées. Le 6ème corps, commandé par le comte de Lobau [général Mouton], arrivant sur la frontière, comptait à peine 9.000 combattants dans ses trois divisions d’infanterie. La désignation des généraux se fit aussi avec une précipitation dont elle devait nécessairement se ressentir. Nous semblions tout à fait, en dernier lieu, pris au dépourvu. Des traîtres surgirent, comme à toutes les époques difficiles où la France s’est trouvée. Les uns, agissant sourdement dans l’obscurité, se tenaient sur la réserve ; on les appelait « expectants ». Les autres, se glissant dans nos rangs, tiraient l’épée avec nous et captaient la confiance à l’aide d’un enthousiasme factice, quelque fois outré. Bientôt, sous d’honorables auspices, des commandements leur étaient confiés. MM. de Bourmont, Villoutreys, et quelques autres qui se sont signalés par les écrits de cette époque et qui furent, par la suite de leur défection, amplement récompensés par les vainqueurs. Sous un autre point de vue, les maréchaux et certains commandants de corps d’armée, pour me servir de l’expression consacrée par le soldat, « n’en voulaient plus ». Leur fortune était faite et ils ne visaient qu’à en jouir en repos. La manière dont ils s’étaient posés auprès des « restaurateurs », leurs hésitations à l’apparition de l’Empereur, tout concourait à donner la mesure de leur dévouement. Napoléon le savait, et ce n’était pas là le moindre de ses soucis, mais il n’était plus temps, les événements se pressaient ; il y avait trop compté sur son étoile, sur ses courtisan et sur l’Autriche. Il devait et nous devions en porter la peine. Et cependant, malgré l’infériorité numérique que nous valait notre inaction, la frontière fut franchie avec l’impétuosité française, les premiers obstacles renversés et la bataille de Ligny gagnée sur l’armée prussienne. Si cette sanglante journée n’eut pas de plus grands résultats, il faut l’attribuer d’abord à quelques faux mouvements de notre part, à l’opiniâtreté qu’apportèrent à la lutte les ennemis plus nombreux que nous, à nos hésitations, vers la nuit après l’occupation du champ de bataille, et surtout aux dispositions du corps qui couvrait la retraite des Prussiens, corps dont l’admirable manœuvre parvint à nous tenir en éveil et sous les armes, toute la nuit du 16 au 17, et à masquer habilement sa marche dans un pays où il nous eût été si facile d’être mieux renseignés. Vers la fin du jour, le 16, le gros de l’armée prussienne était en pleine retraite sur Liège, où les parcs d’artillerie et les bagages parvinrent, de nuit, dans la plus grande confusion. On ignorait tout cela dans le quartier-impérial, et dans la matinée du 17, on prit la fatale décision de scinder l’armée et d’employer 35.000 hommes, distraits de notre force principale, à poursuivre les Prussiens dans la direction de Wavre, de là tous les tâtonnements et ce qui s’ensuivit. Je ne me m’arrêterai pas à décrire la bataille ou plutôt le désastre de Waterloo, dont aucune plus amie ou ennemie ne nous a encore donné la relation exacte. Le brillant et habile historien de l’Empire [Adolphe Thiers] dont l’œuvre est si pompeusement annoncée [elle paraîtra en 21 volumes de 1845 à 1869], parviendra-t-il à dévoiler la vérité sur cette dernière et mémorable lutte et surtout sur ses causes ? J’en doute. Il y a tant d’erreurs accréditées parmi les contemporains, tant d’ambitions, tant de jalousies qui se choquent, qui déchirent ou exaltent les personnes en dénaturant les faits !!! Enfin, que dirai-je sur toutes les relations auxquelles cette campagne a donné lieu, sur tous les reproches que se sont adressées mutuellement quelques lieutenants de l’Empereur et même des officiers en sous-ordre ?… On trouve souvent des prophètes après l’événement. Je tiens cependant à faire connaître mon opinion relativement aux graves accusations qu’on a voulu faire peser sur le maréchal Ney et sur le comte de Grouchy. Si le maréchal Ney avait vécu à l’époque où ces accusations furent formulées, il aurait pu appuyer par l’autorité de son nom et avec sa franchise habituelle la défense de sa conduite publiée par M. Gamot, son parent [son beau-frère], ancien préfet, et je pense qu’il aurait été possible à ce maréchal de justifier cette conduite. D’ailleurs, c’est au successeur de son titre comme prince de La Moskowa, qu’incombe le soin de provoquer l’entière réhabilitation du brave des braves. Quand au maréchal comte de Grouchy, il est difficile de porter un jugement sur la lecture des ordres qu’on lui a adressés, en les compulsant avec ceux qu’il assure ne lui être pas parvenus. Dans toutes les publications faites à ce sujet, qui devinrent fort vives et dans lesquelles le nom de plusieurs de nos écrivains militaires et civils, se trouve mêlé pour ou contre les assertions du général Gérard, la vraie vérité n’a pas encore percé les nuages dont les animosités de part et d’autre l’ont couverte. Le maréchal de Grouchy a deux fils qui suivent brillamment la même carrière. Ils ont déjà commencé à réfuter la plus grande partie des assertions qui pouvaient nuire à la réputation de leur père. C’est à eux de continuer cette noble tâche que la vie si honorable du maréchal et ses éminents services de guerres leur rendront plus facile. Napoléon, lui-même, reste, à Sainte-Hélène, indécis sur ce point, et s’il hésite à se prononcer, c’est qu’il n’oublie pas qu’au moment où il prit la fatale résolution de détacher de l’armée impériale et de jeter sur sa droite un corps de 30.000 hommes, il tomba dans les errements qu’il avait si souvent reprochés à l’école de Moreau (école de petits paquets, disait-il, en plusieurs occasions). Si avec tous les moyens d’être bien informé, i lavait connu tous les désordres que les suites de la batailles de Ligny avaient produits sur l’armée prussienne, il aurait détaché seulement à sa suite une ou deux divisions, et en conservant son flanc droit une force plus imposante, et il eût porté en gagnant la bataille le dernier coup de la coalition.

Laissons du reste, à nos neveux éclairés par de nouveaux matériaux que le temps produira nécessairement le soin de jeter une plus vive lumière sur les causes et effets du drame mémorable qui a fixé les destinées du Premier Empire.

Général TESTE.

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