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( 17 octobre, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland » (VI et fin).

Le 15 octobre 1815, le Northumberland mouille devant l’île de Sainte-Hélène. L’Empereur y débarque le 16, en fin de journée.

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Il est plus facile de concevoir que de décrire la sensation excitée par l’arrivée de Napoléon sur l’intéressante petite colonie de Sainte-Hélène. La curiosité, l’étonnement, l’intérêt s’unissaient pour arracher les habitants à leur tranquillité habituelle. Napoléon resta dans sa chambre une heure au moins après que le vaisseau eût jeté l’ancre dans la baie. Quand il n’y eut plus personne sur le pont, il parut et monta sur la poupe, d’où il pouvait examiner à son aise la rangée de canons qui luisaient au soleil sur les coteaux enserrant la vallée au centre de laquelle est la ville de Jamestown, seule ville de l’île. Pendant tout ce temps, j’examinai son visage avec la plus grande attention : ses traits ne trahissaient aucune émotion particulière. Il regardait ce spectacle comme tout autre homme aurait regardé un lieu qu’il eût vu pour la première fois. A celte occasion, je vous dirai que depuis le départ du Northumberland jusqu’à son arrivée à Sainte-Hélène, je n’ai jamais observé le moindre changement dans la physionomie calme et les manières polies de notre distingué passager. Je n’ai jamais ouï dire à bord que quelqu’un ait remarqué chez lui la moindre trace de mécontentement ou de mauvaise humeur. Les dames ont paru péniblement impressionnées à la première vue de leur cage. Toutefois, leur attitude en cette occasion a prouvé un empire sur elles-mêmes auquel on ne s’attendait guère. Le premier soin de l’Amiral fut de prendre les arrangements nécessaires pour loger convenablement Napoléon et sa suite. On disposa à cet effet la maison du lieutenant-gouverneur, en attendant qu’on eût choisi une résidence convenable pour le captif. Les Français ne mirent pied à terre que le 17 , au crépuscule. Les habitants de la ville, las d’attendre le débarquement de Bonaparte, étaient rentrés chez eux, et notre prisonnier, selon le désir qu’il en avait exprimé, entra sans avoir été aperçu dans la maison où il devait passer sa première nuit de Sainte- Hélène. Le lendemain matin, de bonne heure, le général (Bonaparte) monta à cheval, accompagné de sir Georges Cockburn. Ils gravirent la montagne jusqu’à Longwood, qui devait être désormais la demeure monotone, sur un rocher perdu en mer, d’un homme qui avait possédé des palais somptueux dans tant de grandes villes d’Europe. A peu près à un mille de la ville et à mi-côte, est située la maison de campagne de M. Balcombe, respectable négociant de l’île. Elle est appelée «Les Ronces» [Plus communément appelée « Les Briars »] et située sur un terrain si uni que, sur cette montagne escarpée, on pourrait le croire aplani par la main de l’homme. Elle occupe environ deux arpents de terre et est traversée par un ruisseau, dont la fraîcheur produit une fort belle végétation. Ce terrain, couvert de forts beaux arbres fruitiers, forme le plus agréable contraste avec le reste du paysage. Il parait suspendu entre les rochers qui s’élèvent au-dessus et les abîmes qui sont à ses pieds. Napoléon fut invité à s’arrêter aux « Ronces » à sa descente de Longwood, et l’accueil de l’aimable propriétaire de la maison fut tel qu’il refusa de retourner à Jamestown. Il put se dérober de la sorte à la curiosité publique. Sur une éminence, à environ cinquante verges de la maison, est situé un bâtiment gothique, ayant une chambre dans le bas et deux dans le haut. C’est celte maisonnette que Napoléon choisit pour sa résidence, jusqu’à ce que Longwood fut achevé. Il n’y avait pas grand choix à faire vu la distribution du logement. Il occupa donc le rez-de-chaussée tandis que Las  Cases, son fils qui est page de l’Impératrice, et leur valet de chambre, se logeaient au premier étage. Quelques jours après qu’il se fût fixé aux « Ronces », j’allai lui rendre visite. Je le trouvai couché sur un sofa , et paraissant incommodé par la chaleur. Il me dit qu’il avait été se promener au jardin, mais que l’ardeur du soleil l’avait forcé de rentrer. Il semblait être de bonne humeur et me demanda avec la plus grande politesse des nouvelles des officiers du Northumberland. Après quelques questions concernant les restrictions imposées à ceux qui venaient le visiter : « Je sais, me dit-il, qu’il y a dans l’île des forces considérables et peut-être plus qu’elle n’est capable d’en nourrir. Quel intérêt a donc votre gouvernement d’envoyer ici le 53me régiment ? Voilà comment, vous autres Anglais, vous jetez l’argent par les fenêtres. » Je lui répondis sans hésiter : « Mon Dieu, général, vous avouerez bien que lorsqu’une mesure est prise, la meilleure politique est d’employer tous les moyens qui peuvent en assurer le succès. » Vous pouvez croire que ma réponse n’était pas pour lui plaire, mais la façon dont il l’a accueillie m’a convaincu qu’il était plus content de ma franchise que d’un compliment, métier dans lequel, vous le savez, je ne brille pas par mon adresse. Je pris alors congé de lui et redescendis pour diner à Jamestown , en compagnie du comte Bertrand.  Ce n’est qu’au mois de novembre que je revins aux « Ronces », où M. Balcombe m’avait invité à dîner. Etant arrivé quelque temps avant que l’on se mît à table, j’ai voulu m’amuser à examiner les cultures des jardins. Je pris un chemin au hasard. A l’endroit où ce sentier se termine, commence une allée étroite formée de poiriers sauvages. A l’angle des deux chemins, je rencontrai Napoléon descendant les rochers avec ses grosses bottes de soldat. Il m’aborda avec un air mélangé de joie et de surprise et, de la manière la plus aimable, il me reprocha ma longue absence. Un gros billot de bois mal équarri, posé sur deux pierres, nous servit de siège. Après en avoir enlevé la poussière avec sa main, il m’invita à m’asseoir près de lui. Las Cases vint bientôt nous rejoindre, car en grimpant ces sentiers rocailleux, son maître, bien que mauvais piéton, allait cependant plus vite que lui. De tous côtés, autour de l’endroit où nous étions assis, des rochers s’élevaient à plus de mille pieds au-dessus de nos têtes et sous nos pieds se creusait un abîme de la même profondeur. Là nature semble s’être amusée à faire de cet étroit espace une sorte d’habitation aérienne. Pendant que je regardais d’un oeil d’étonnement les beautés sauvages de ce site extraordinaire, Napoléon me demanda, en souriant, ce que j’en pensais : « Croyez-vous, me dit-il, que vos compatriotes aient agi avec beaucoup de douceur à mon égard ? » Je n’avais qu’une réponse à faire, c’était le silence. Il se mit alors à parler de l’aspect et de la nature de l’île et fit observer que tous les livres qu’il avait lus à ce sujet, pendant le voyage, en donnaient un tableau beaucoup trop flatteur, à moins qu’il n’y eût des sites plus agréables que ceux qu’il avait eu occasion de voir en allant à Longwood, qui était le point le plus reculé des limites qu’on lui avait assignées. Sa conversation fut, dans cette circonstance, familière, aimable, facile, comme en toutes les occasions où il me fut donné de lui parler. Elle ne portait pas la moindre empreinte de sa grandeur passée et quand le sujet s’y prêtait, il ne manquait jamais de donner à ses remarques un air d’enjouement. Quand je lui parlai de l’activité que l’amiral mettait à diriger les réparations faites à la maison de Longwood, en ajoutant qu’elle serait probablement prête dans le délai d’un mois : « Votre amiral sait peut-être, répliqua-t-il, quand un vaisseau peut être achevé ; mais, comme architecte, je crois bien que ses calculs sont faux. » J’ai alors soutenu que, sur terre ou sur mer, Sir Georges Cockburn était capable d’assurer la réussite de tout ce qu’il entreprenait. J’ajoutai que les officiers surveillaient les matelots à Longwood et commandaient les transports de matériaux. Il s’informa de ces messieurs, essayant de se rappeler leurs noms. Il exprima le désir de les voir à leur passage ; « si, ajouta-t-il, ils veulent bien venir me voir, comme vous, en pleine campagne, car ma présente habitation, qui me sert de salle à manger et de chambre à coucher, n’est pas propre à recevoir une nombreuse société. » Les « Ronces » ont acquis et conserveront toujours une certaine célébrité, rien que pour avoir été la demeure momentanée de Napoléon ; de même que beaucoup de lieux obscurs, n’ayant jamais tenu la moindre place sur la carte, sont, grâce à des événements fortuits, devenus des points importants dans la géographie historique. Napoléon est souvent l’hôte de M. Balcombe. Il n’est jamais incommode ni importun. Il se conduit toujours en homme bien élevé, et sa vivacité vient ajouter à l’agrément général du cercle domestique. J’ai vu, dans les journaux anglais, qu’il jouait aux cartes pour des dragées, qu’il était emporté comme un enfant, qu’il faisait toutes sortes de singeries. Je déclare qu’il n’y a rien de vrai dans tous ces racontars. Je n’ai pas encore entendu dire que Napoléon se soit plaint, si ce n’est dans la circonstance suivante : depuis qu’il est aux « Ronces », un officier, ayant rang de capitaine, y demeure et est responsable de tout ce qui se passe. Napoléon s’est plaint de cette surveillance auprès de l’amiral, qui n’a pas jugé à propos d’y satisfaire en apportant un relâchement quelconque à ses instructions. Napoléon s’était plaint également de l’importunité des visiteurs durant son séjour aux « Ronces » ; ce qui a donné à l’amiral une occasion favorable d’exécuter les ordres transmis d’Angleterre, avec une délicatesse qui, pour quiconque le connaît, est une preuve de la satisfaction qu’il aurait éprouvée à plaire en tout à l’Empereur. Il a donné de suite des ordres pour que personne ne fût admis à Longwood sans une autorisation de l’amiral ou du gouverneur. Quand Napoléon est allé habiter Longwood, on lui a assigné des limites pour ses excursions. Cette enceinte est gardée par un cordon de sentinelles. Tant qu’il reste dans le cercle assigné, il n’est rien ajouté aux dispositions ordinaires de surveillance; mais veut-il aller plus loin, un officier est chargé de l’accompagner. Cette dernière circonstance, particulièrement pénible, le retient habituellement dans ses limites . L’indisposition du général Gourgaud m’a procuré l’occasion de passer beaucoup de temps à Longwood. Au commencement, la maladie avait fort mauvaise tournure et mon ami, M. O’Meara, que je vous ai déjà présenté comme chirurgien de l’Empereur, désirait que nous puissions conférer ensemble durant le traitement. Lors de ma première visite, j’ai remarqué plusieurs choses que je crois dignes de votre attention. A peu près vers six heures du soir, je suis arrivé à Hutsgate, petite maison sise sur la route de Longwood, à un mile de l’habitation principale. C’est là qu’habite le comte Bertrand. La maison se compose de deux petites chambres en bas et deux en haut. La santé règne dans cette chaumière, les enfants sont charmants, les soucis ne semblent pas pénétrer souvent dans cette demeure. Je pourrais remplir un volume de tout ce que je sais sur cette famille. Durant la traversée, j’employai la plus grande partie de mes loisirs à lire de l’anglais avec le général Bertrand qui, en retour, me racontait ses campagnes. Il me disait souvent : « Quel mauvais maître vous faites ! Vous écoutez tout ce que je vous raconte et, en retour, vous ne me dites rien. » Quand Napoléon avait besoin de moi, il envoyait demander « l’ami de Bertrand ». Quand j’arrivai à Hutsgate, Madame Bertrand me pria de descendre de cheval et de l’accompagner en voiture à Longwood, son mari étant parti avant elle. La nuit commençait à tomber et quand nous arrivâmes près de la maison, nous aperçûmes son « empereur », comme elle disait toujours, en conversation, près de la route, avec Bertrand. « Montrez-vous à la portière quand nous passerons, me dit-elle, ils me croiront en bonne fortune et cela leur rappellera les plaisirs de Paris. » Nous dépassâmes l’Empereur et Bertrand, en marchant d’un bon pas. J’obéis à mes instructions et, ayant donné la main à la comtesse, pour l’aider à sortir de la voiture, elle me quitta de suite pour aller annoncer à son mari quel était l’étranger. Quelques minutes après, je recevais de Napoléon lui-même une invitation à dîner. Comme vous pouvez bien le penser, j’ai accepté de suite et j’en ai été d’autant plus touché que, depuis quelque temps, il ne reçoit plus que les gens de sa suite. Je ne pouvais me présenter qu’en négligé et c’est ainsi que j’ai fait mon entrée. Le général de Montholon, en grand uniforme, m’a reçu dans l’antichambre et m’a introduit dans une pièce voisine, où Bonaparte jouait aux échecs avec le comte Bertrand. Il m’a accueilli avec les compliments ordinaires de civilité et, quand j’eus pris place derrière sa chaise, il continua de jouer. Les gens qui se trouvaient dans la chambre parlaient fort peu entre eux. On n’entendait qu’une sorte de murmure respectueux, interrompu de temps en temps par la « basse » de mes réponses aux questions qui m’étaient adressées. Peu de temps avant qu’on vint annoncer que la table était servie, le général de Montholon vint me dire à l’oreille que ma place était entre l’Empereur et le Grand-Maréchal. Que pensez-vous de ces honneurs ? Que ne puissiez-vous simplement voir votre ami, humble et modeste, dans une situation aussi élevée ! Je ne puis dire que je ressemblai à Sancho Panza, tous les mets étant à ma disposition, mais un morceau de bœuf rôti ou un gigot de mouton à la sauce aux câpres auraient été plus à mon goût que toutes les fricassées et ragoûts de la cuisine française. Napoléon était à ma droite et le grand-maréchal à ma gauche. Il y avait une place vacante, qui avait l’air d’être réservée pour Marie-Louise. A côté de chaque assiette étaient placées une bouteille de Bordeaux et une carafe d’eau. On ne but pas à la santé des convives ; si l’on voulait boire, il fallait se servir soi-même. Le service en porcelaine surpasse tout ce que j’ai vu en ce genre. L’argenterie est massive et décorée d’aigles. Le dessert fut servi dans un service en or. Le repas dura environ une heure. Les questions de Napoléon étaient si nombreuses que j’avais à peine le temps de manger et de boire, tant j’étais embarrassé pour trouver mes réponses. Je vais tout au moins essayer de vous en donner une idée générale. — « Avez-vous vu le général Gourgaud ? — Oui, Général, je suis venu à Longwood tout exprès. — Comment l’avez-vous trouvé ? — Très malade. — De quoi souffre-t-il ? — De la dysenterie. — Où est le siège du mal? — Dans les intestins. — Quelle en est la cause ? — La chaleur du climat, agissant sur une constitution sujette à cette influence, mais enlevez la cause et l’effet disparaîtra. S’il avait été saigné dès le début, il est probable que la maladie aurait été moins violente. — Quel remède vous proposez-vous d’appliquer ? — Les fonctions du foie et des autres viscères sont dérangées. Pour leur rendre leur activité, il sera nécessaire de recourir à l’usage du mercure. — Mauvais remède ! — L’expérience m’a enseigné le contraire. — Hippocrate s’en servait-il ? — Je ne le crois pas. Il avait grande confiance dans les simples. — Cependant, il est considéré comme l’un des plus grands médecins ? — Néanmoins, il aurait su tirer un grand avantage des découvertes modernes. — La nature ne fait-elle pas des efforts pour chasser de notre corps la maladie ? Ne croyez-vous pas que ces douleurs ne soient rien autre chose que ces efforts ? — On m’a enseigné par principe qu’il fallait aider la nature. — Ne pourriez-vous le faire sans avoir recours à ce dangereux métal ? — L’expérience m’a convaincu que le mercure, pourvu qu’il produise la salivation, est un remède infaillible. — Alors continuez l’emploi de votre mercure. » — « Avez-vous perdu beaucoup de monde sur le Northumberland ? — Nous avons eu le malheur de perdre plusieurs hommes de l’équipage. — De quelle maladie ? — De la dysenterie et de l’inflammation du foie. — Les avez-vous examinés après la mort ? — Oui. — Quel était l’aspect des entrailles ? — Dans l’une des maladies, une très forte suppuration ; dans l’autre, la gangrène des intestins. — Gomment définissez- vous la mort ? — Une suspension des fonctions vitales des organes de la respiration et de l’action du cœur. — A quel moment l’âme se sépare-t-elle du corps? — Je ne peux répondre avec précision, car l’homme peut paraître mort alors que, par des moyens artificiels, la résurrection est produite. — Quand croyez-vous que l’âme entre dans le corps ? [...] « Quelques jours après, un vaisseau étant arrivé d’Angleterre, je descendis à Jamestown pour avoir des nouvelles du pays. Le soir, quand je revins, on me dit que Napoléon m’attendait chez le général Gourgaud. Dès que je fus entré, la première question qu’il m’adressa fut relative à l’étal de santé du général ; puis, changeant aussitôt de conversation : « Vous arrivez de la ville, me dit-il ; le vaisseau qui vient d’arriver vient-il d’Angleterre ? Dans ce cas, je suppose qu’il a apporté des lettres et des journaux ? — Certainement, je viens de voir toute une liasse du Courrier. — N’y a-t-il pas le Morning Chronicle ? — Je ne l’ai pas encore vu. J’ai lu le Times et un journal de province. — Quels sont les nouvelles de France ? — J’y ai à peine jeté un coup d’œil. — Vous vous rappelez peut-être quelque chose ; dites-le moi, je vous prie. — J’ai lu des passages qui vous concernent, mais ce que j’ai vu avait trait surtout au jugement et à la condamnation du maréchal Ney. » A ces mots, Napoléon se rapprocha de moi et, sans qu’on remarquât la moindre altération dans sa physionomie, il me dit : « Quoi, le maréchal Ney a été condamné à être fusillé ! — Oui, répondis-je ; il s’est adressé, mais vainement, aux souverains alliés. Il alléguait, pour sa défense, le douzième article de la convention signée après Waterloo. Au cours du procès, il a prétendu que vous l’aviez trompé ; que la proclamation dont on lui faisait un grief avait été composée par le major-général Bertrand et que vous lui aviez caché les desseins de l’Autriche et de l’Angleterre. » Le comte Bertrand, qui assistait à l’entretien, fit remarquer froidement que le maréchal Ney avait le droit de chercher à sauver sa vie par n’importe quel moyen. Si des légendes fabriquées dans ce but pouvaient lui servir, on ne pouvait le blâmer d’y avoir eu recours. « Mais, ajouta-t-il, pour ce qui est de la proclamation, c’est une assertion aussi fausse que ridicule. Le maréchal Ney savait écrire, il n’avait donc pas besoin de moi. » Napoléon n’ajouta aucune remarque ; il dit simplement : « Le maréchal Ney était un brave soldat. »[…] La maladie du général Gourgaud avait pris une très mauvaise tournure. Les symptômes paraissaient annoncer une issue fatale. Le général était tellement abattu qu’il refusait de prendre le seul remède qui pût le sauver et il aurait succombé victime de ses idées noires, si la voix à laquelle il n’osait pas désobéir ne lui eût adressé une sévère remontrance, dont l’effet devait être salutaire. « Quelle conduite ridicule est la vôtre, lui dit Bonaparte ! Quelles sont ces craintes sottes et puériles, auxquelles vous vous abandonnez, en refusant tout moyen de les dissiper? Combien de fois n’avez-vous pas, sur les champs de bataille, affronté la mort sans trembler? Et maintenant, au lieu de lui résister, vous vous livrez sans défense à son pouvoir ! Quelle obstination d’enfant ! Ne faites pas la bête (sic), je vous prie, et prenez de bonne grâce les remèdes qui seuls peuvent vous rendre à la santé. » Cette admonestation triompha de l’opiniâtreté du malade. Il se soumit au régime prescrit et ne tarda pas à se rétablir. Quelque temps après, Napoléon me dit : « Eh bien, vous autres, médecins, vous avez fait des miracles avec Gourgaud. Cependant, s’il y avait eu un prêtre dans l’île, il vous aurait chassé tous deux et n’en aurait fait qu’à sa tête. Mais, heureusement pour le malade, il n’y a pas ici de confesseur. »

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« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

J’avais pensé terminer avec ma dernière lettre le petit récit que j’ai composé pour contenter votre avide curiosité. Si cette narration vous a fait plaisir, ;je serai charmé de pouvoir la continuer en l’agrémentant ;d’anecdotes inattendues, qui me semblent assez intéressantes. Il y a bien près de six  habitants. Le hasard m’a cependant conduit dans une réunion où se trouvait le comte de Las Cases. Après avoir parlé de l’arrivée du nouveau gouverneur, il m’apprit que son maître avait souvent demandé de mes nouvelles et qu’il s’était enquis des motifs de mon absence prolongée. — « Nous ne vous avons pas vu, me dit-il, depuis la résurrection du général Gourgaud. Votre absence provient-elle de quelque répugnance de votre part ou d’une défense particulière de l’amiral ? « Je lui répondis que ce n’était ni l’un ni l’autre ; mais j’ajoutai que j’avais cru devoir observer les ordres généraux et que je ne pouvais justifier la demande d’un passeport pour Longwood sans avoir quelque raison particulière. — Je désire beaucoup, me dit-il, vous consulter sur la santé de mon fils. — C’est une raison suffisante, répliquai-je ; je m’adresserai à l’amiral. Il est dans une pièce à côté et j’espère qu’il m’accordera de suite l’autorisation nécessaire. La permission accordée, Las Cases m’invita à venir déjeuner avec Napoléon le lendemain, à onze heures. Une violente averse m’en empêcha; mais j’ai saisi la première occasion de tenir ma parole. L’heure du déjeuner était passée, quand je suis arrivé à Longwood. Bonaparte, profitant du beau temps, était allé se promener de meilleure heure que de coutume. Je crois qu’il ne me vit pas quand j’approchai de la maison, car, à ce moment, il était caché derrière une haie. L’heure du déjeuner était passée; il ne m’attendait plus et, à vous dire vrai, si mon but n’avait pas été de recueillir quelque nouveauté pour votre distraction, j’aurais été en quelque sorte soulagé à l’idée que je ne serais pas exposé à subir l’un de ses longs interrogatoires.

Cependant, je rencontrai bientôt le comte de Las Cases qui, pensant que le grand homme s’était retiré pour le reste de la journée, me proposa de l’accompagner chez lui, où, me dit-il, « après avoir vu mon fils, nous nous remettrons à notre histoire; ce qui vous intéressera, comme l’ouvrage intéressera le monde entier, si nous avons le courage de le terminer. » Je ne me souviens pas de vous avoir dit, dans mes lettres précédentes, que Las-Cases, qui est secrétaire intime de Napoléon, m’avait confié que son maître avait commencé d’écrire les Mémoires de sa vie.

Il m’avait déjà raconté que les campagnes d’Egypte et d’Italie et ce qu’il nomme je crois, « mon règne des Cent-Jours » , étaient achevés, et que les périodes suivantes étaient très avancées. Je me proposais donc de passer une très agréable matinée et me réjouissais déjà du plaisir que j’aurais à parcourir les manuscrits qui me seraient confiés. Malheureusement, Napoléon me fit dire de l’aller trouver dans sa chambre. Comme je savais d’avance que ma visite ne serait pas une visite de pure cérémonie, je priai le comte de Las Cases de m’accompagner, car c’est un interprète aussi fidèle qu’intelligent. En outre, cette méthode me donne le temps de préparer mes réponses. Il y avait un peu de diplomatie de ma part dans cet arrangement, car l’étiquette est rigoureusement observée à la cour de Longwood. En entrant dans la chambre, je n’aperçus que le dos d’un sofa, et pénétrant plus avant, je vis Napoléon couché tout du long, son bras gauche pendant par dessus le meuble. La lumière était interceptée par une jalousie. Devant lui, était une table couverte de livres, parmi lesquels j’aperçus de jolis volumes bien reliés, traitant de la Révolution française. La chaleur l’avait forcé à quitter son habit et son gilet. Dès qu’il m’aperçut, il s’écria en anglais et d’un ton de bonne humeur : « Ah! Warden, comment allez-vous ? » Je m’inclinai, et il me dit : « J’ai attrapé la fièvre. » Ayant immédiatement tâté son pouls et voyant, par sa régularité autant que par la gaîté peinte sur le visage de Bonaparte, qu’il avait envie de plaisanter, je lui souhaitai d’avoir toujours la même santé. Il me frappa alors la joue du revers de la main et me pria d’avancer au milieu de la chambre, parce qu’il avait quelque chose à me communiquer. Je lui fis mes compliments sur son bon état de santé et sur les progrès qu’il paraissait avoir faits en anglais . — « C’est vrai, me dit-il, grâce au bon régime que je suis, je jouis d’une bonne santé. J’ai toujours faim, mais je suis réglé dans mes repas et quitte toujours la table avec appétit. De plus, vous savez que je ne bois jamais de vins capiteux . Pour ce qui est de la langue anglaise, j’ai beaucoup travaillé. Je puis maintenant lire vos journaux avec facilité  et je dois vous avouer que cela m’amuse beaucoup. Cependant, ils ne sont pas toujours très polis envers moi. L’un m’appelle « menteur », l’autre  » tyran », un troisième « monstre » et un quatrième « poltron », qualificatif auquel je ne m’attendais guère. Il parait néanmoins que l’auteur de l’article ne m’accuse pas d’éviter le danger sur un champ de bataille, de fuir à la vue de l’ennemi ou de n’oser affronter les coups du destin. Il ne me reproche pas non plus de manquer de présence d’esprit dans le tumulte des combats ou dans les hasards de la guerre. Non, ce n’est pas cela ; il paraît que je manque de courage — parce que je ne me suis pas brûlé la cervelle ou jeté à la mer. Le rédacteur du journal ne comprend pas que j’ai trop de courage pour me tuer . Vos journaux sont écrits sous l’influence de l’esprit de parti. Ce que l’un loue, l’autre le dénigre, et vice-versa. Ceux qui vivent à Londres peuvent juger par eux-mêmes des événements passés et des affaires en général ; mais, par la lecture de vos journaux, ceux qui demeurent loin de la capitale, et surtout les étrangers, ne peuvent jamais connaître le véritable état des affaires, ni le caractère des hommes d’Etat. » Ce jour-là, Napoléon paraissait plutôt d’humeur à émettre ses opinions qu’à faire des questions. Moi-même étais disposé à parler et je ne doutais pas de parvenir soit à l’entraîner dans une conversation intéressante, soit à le pousser à me renvoyer. Je répondis aussitôt : « Je pense que vous devez avoir plus de patience que mes compatriotes ne vous en supposent, si vous avez lu tout ce qu’on écrit sur vous. Vous n’avez pas dû vous attendre, général, à ce que les événements extraordinaires qui viennent d’avoir lieu et dans lesquels vous avez joué un si grand rôle, fussent considérés et jugés ailleurs avec plus de franchise qu’en Angleterre; car, en Angleterre, on a le droit, — puisse-t-on le posséder toujours ! — de dire et d’écrire tout ce qu’on pense. » Je continuai ainsi à tenir un langage plein de fierté, quand il m’interrompit de la sorte : « Tout cela, me dit-il, ne fait que m’amuser, mais il y a dans vos journaux des observations qui produisent sur moi des sensations très différentes… » […]

Il se plaignit tout à coup d’une douleur dans l’orteil du pied droit, et m’ayant décrit la sensation qu’il éprouvait, il voulut savoir de moi si c’était la goutte. Je lui demandai s’il avait lieu de croire que cette maladie fut héréditaire dans sa famille. — Non, répondit-il ; seul, mon oncle, le cardinal Fesch, en a beaucoup souffert. Je répliquai que, même si cette maladie était héréditaire dans une famille, de l’exercice et un bon régime, dès les premières atteintes, retardaient souvent les accès et adoucissaient le mal quand on ne pouvait pas le prévenir. Je lui fis remarquer, en outre, qu’étant donnée la vie active qu’il avait menée jusqu’alors, j’étais d’avis que, depuis quelque temps, il ne prenait pas assez d’exercice pour avoir une bonne santé. Il me répondit : « Mes promenades à cheval ne sont pas assez prolongées: il m’est si désagréable d’être accompagné d’un officier, que je préfère courir le risque de toutes sortes de maladies en les abrégeant. Je ne ressens pas, du reste, d’inconvénients de ce manque d’exercice. L’homme s’habitue aux privations. Pendant six ans, je ne suis pas resté un seul jour sans monter plusieurs heures à cheval. A une autre époque, pendant dix-huit mois consécutifs, je n’ai pas quitté la maison. » Il se plaignit de nouveau d’être surveillé par un officier : « Vous connaissez, dit-il, la topographie de Sainte-Hélène et vous devez convenir qu’une sentinelle placée sur l’une de ces montagnes peut me suivre des yeux, depuis l’instant où je quitte cette maison jusqu’à celui où j’y rentre. Si un officier ou un soldat placé sur cette hauteur ne paraît pas suffisant à votre gouverneur, pourquoi ne pas en mettre dix, vingt, ou une compagnie de dragons ? Qu’ils ne me perdent pas de vue, mais qu’on me délivre de cet officier collé à mes côtés. » Croyez, mon cher ami, que je ne regretterai pas le travail que cette lettre m’a coûté, si j’ai été fidèle dans mes souvenirs et exact dans mes récits. Je sais d’avance le plaisir qu’elle vous procurera, et cette pensée me dédommage de mes peines. Les circonstances futures pourront seules décider si vous recevrez une autre lettre de Sainte-Hélène de votre fidèle ami.

W. WARDEN. »

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« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Une flotte venant des Indes vient d’arriver à Sainte Hélène. Cet événement, tout en me permettant de vous faire parvenir ma lettre précédente, m’a donné l’idée d’en commencer une autre. Jamestown a été envahie par les passagers, tous curieux comme d’habitude de voir Napoléon. Parmi eux se trouvait la comtesse de London. Durant son séjour à Sainte- Hélène, elle est descendue à Plantation-House, résidence du gouverneur. Le lendemain, sir Hudson Lowe a donné un grand dîner en l’honneur de cette dame. Il adressa au général Bertrand, pour le général Bonaparte, une invitation conçue avec une politesse si parfaite qu’il avait tout bleu de croire qu’elle serait acceptée. C’était la première fois que Napoléon était invité chez le gouverneur. On fit observer que la démarche provenait plutôt du désir de satisfaire la comtesse, que de l’intention de faire une civilité particulière à la personne à qui elle était adressée. C’est ainsi que l’on comprit la chose à Longwood. Le comte Bertrand remit la carte du gouverneur à son maître, qui la lut et la lui rendit sans la moindre observation : « Sire, dit le Maréchal, quelle réponse dois-je faire de la part de Votre Majesté? » — Dites que l’Empereur n’en a pas donné. J’ai passé la plus grande partie de l’après-midi de ce jour dans la chambre de Napoléon. Comme d’ordinaire, le temps s’est passé à répondre de mon mieux aux différentes questions que l’Empereur a jugé à propos de m’adresser. Ce jour-là, elles portèrent surtout sur l’état et la force des navires qui venaient d’arriver, sur notre commerce avec les Indes, sur le nombre des Anglais qui passent aux Indes ou en reviennent. Au cours de cette conversation, j’arrivai à parler de l’espérance des étrangers de l’apercevoir quand il irait à Plantation-House dîner chez le gouverneur. Cette petite observation tomba fort mal à propos, car je remarquai aussitôt le seul symptôme d’emportement que j’aie observé dans mes différentes visites à l’ex-Empereur. Ce symptôme se manifesta dans son ton, son regard et son geste, comme dans la précipitation de sa réponse : « Comment voulez-vous que j’aille dîner avec un peloton de soldats pour m’escorter? » Quelques instants après, il reprit son sang-froid accoutumé et me dit : « Après tout, on ne devait pas s’attendre à ce que j’accepte l’invitation. La distance est considérable, l’heure fort avancée et j’ai presque abandonné l’idée de dépasser les bornes qui me sont assignées, accompagné comme je dois l’être par un officier. » La comtesse de London quitta donc l’île sans avoir vu l’ex-Empereur. Elle manifesta, paraît-il, son mécontentement à ce sujet et si je puis hasarder une opinion (veuillez vous rappeler que c’est la mienne seule), je crois que le désappointement fut mutuel. Quelques jours après, Napoléon me demanda si j’avais vu la comtesse. Je répondis affirmativement et j’ajoutai qu’elle avait honoré le Northumberland d’une visite. — On lui a montré la cabine que vous occupiez durant le voyage et la chaise où les étrangers ne manquent pas de s’asseoir un instant. — Et la comtesse, répliqua-t-il, a-t-elle fait honneur à la chaise? Ne m’étant pas trouvé à cet instant dans la cabine, je ne puis lui répondre positivement. Il paraissait se complaire dans l’idée du prix que l’on semblait mettre à s’asseoir un moment sur sa chaise. » […] Je me suis trouvé à Longwood avec M. Raffles, l’ancien gouverneur de Java. Ce personnage brûlait d’envie de voir Napoléon. Sa curiosité devenait une véritable rage et on a tout fait pour la satisfaire. On lui dit que Napoléon était indisposé, rien n’y fit ; une heure fut désignée par l’ex-Empereur pour la réception de l’ex-gouverneur. Ce dernier ne savait comment exprimer la satisfaction que lui causait la façon dont il avait été reçu. Peu de temps après que M. Raffles eût pris congé, Napoléon m’envoya dire d’aller le joindre au jardin. Quand j’arrivai, il était entouré de toute sa suite, hommes et femmes. La voiture était prête, les chevaux sellés, tout était prêt pour le départ. Mon apparition dérangea leur projet. Au lieu de monter en voiture, Napoléon tourna la tête vers moi comme s’il voulait me parler. Je saluai en ôtant mon chapeau que je remis aussitôt sur la tête, tandis que les maréchaux, comtes et généraux restaient découverts. Cela ne me troubla pas trop. Mais ma galanterie se trouva un peu gênée par la présence des dames, dont un zéphyr bien indiscret souleva brusquement les jupes […] Nous avions causé au moins pendant vingt minutes, toute la suite demeurant dans son attitude respectueuse, quand je crus devoir me retirer. Mais il fit mine de ne pas s’en apercevoir. Au bout d’un moment cependant, il me salua légèrement et conduisit Mme Bertrand à la voiture. Il monta auprès d’elle. Je restai près de la voiture, lorsque, remarquant qu’il y avait une place inoccupée, il me demanda si je voulais aller me promener avec lui. J’acceptai de suite et je déclare que chez des villageois irlandais se rendant sur une charrette à la foire, il n’aurait pas régné plus de gaîté, d’aisance et affabilité. les chevaux allaient grand train, autant que les plaisanteries de Napoléon. Il commença à parler anglais. Ayant passé son bras autour du cou de Mme Bertrand il s’écria : « This is my mistress ! », voulant dire : « c’est ma maîtresse ! », pendant que la dame essayait de se dégager et que le comte, son mari, éclatait de rire. Napoléon me demanda s’il avait fait une faute. Quand je lui appris quelle était en anglais la signification du mot « mistress », il s’écria : « Oh ! Non non, je voulais dire : mon amour, mon amie ; non, pas mon amour, mon amie, mon amie. » Mme Bertrand ayant été indisposée pendant plusieurs jours, Napoléon désirait la faire rire et rendre la conversation familière. Pour me servir d’une locution dont on a abusé : il était l’âme de la société. Les détours de la route, rendus nécessaires par la nature du terrain, peuvent avoir une longueur de cinq à six miles. […] Ce fut la dernière visite que je fis à Napoléon. Quand j’ai pris congé de lui, il s’est levé et m’a dit : « Je vous souhaite santé, bonheur et bon voyage. J’espère qu’à votre arrivée vous trouverez vos amis bien portants et joyeux de vous revoir. » M. de Las Cases, le général Bertrand et toutes les personnes de la suite de Napoléon m’avaient témoigné tant d’égards, de sympathie et d’affection que je n’ai pu les quitter sans une vive émotion. Je n’ai jamais vu de famille plus aimable et plus unie que celle du général Bertrand. Sa tendresse conjugale et paternelle n’est pas moins digne d’éloges que sa fidélité envers son maître. Je termine ici mon récit. S’il me revenait en mémoire quelque autre particularité, je les mentionnerais dans un post-scriptum. Quant à la description que vous tiendriez à avoir de Sainte-Hélène, nous en reparlerons plus tard, au coin d’un bon feu, comme on sait les faire en Angleterre, et surtout chez vous.

En attendant et à jamais, je suis, etc., etc.

W. WARDEN. »

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.96-154).

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( 23 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W.Warden, chirurgien du « Northumberland ».(III).

Sainte Hélène.

« En mer.

Mon cher Ami,

Je reprends mon travail décousu : « la tâche journalière telle que vous la voulez ». Le premier jour de son arrivée à bord, notre illustre passager montra un appétit extraordinaire. J’ai observé qu’il avait fort bien dîné et bu beaucoup de vin de Bordeaux. Il passa toute la soirée sur le pont, où il prit plaisir à entendre la musique du 53ème  régiment. Il demanda qu’on exécutât le God save the king et le Rule Britannia.  De temps en temps il plaisantait les officiers qu’il jugeait capables d’engager avec lui une conversation en français. Je remarquai que, dans ces occasions, il conservait invariablement la même attitude. Il se donnait un air d’importance, probablement tel qu’il était accoutumé à le prendre au Palais des Tuileries quand il donnait audience à ses Maréchaux ou à ses Ministres. Il a toujours ses mains derrière le dos et ne les enlève de leur place habituelle que pour prendre la tabatière. Une chose qui m’a frappé tout particulièrement, c’est qu’il n’offrait jamais une prise à celui avec lequel il causait : c’est sans doute un reste de sa dignité de jadis. Le lendemain il déjeuna à onze heures. Son repas consiste en viande arrosée de bordeaux et se termine par du café. Au dîner, je l’ai vu choisir une côtelette de mouton qu’il trouva moyen de manger sans l’aide d’un couteau ni d’une fourchette. Il passa la plus grande partie de la troisième journée sur le pont et parut avoir apporté une attention toute particulière à sa toilette. Il ne reçoit d’autres marques de respect des officiers du bord que celles que l’on témoignerait à un simple particulier. Du reste, il ne paraît pas en solliciter, ni en attendre plus qu’il n’en reçoit. Il se contente sans doute des hommages de sa suite, qui paraît toujours tête nue devant lui, de sorte que si une ligne était tirée autour d’eux, on pourrait se croire au Palais de Saint-Cloud. Il joua aux cartes dans la soirée ; on fit une partie de whist et il perdit. On ne joua pas de la même façon qu’à nos tables de jeu anglaises ; mais je n’ai pas la compétence nécessaire pour expliquer les diverses  variétés de ce jeu. Le jour suivant, Napoléon le passa tout entier dans sa cabine. Sa suite ne tarda pas à s’apercevoir qu’il avait le mal de mer. Il était si peu accoutumé à la mer, qu’il ne connaissait même pas les effets ordinaires du mouvement d’un vaisseau sur les personnes qui n’y sont point habituées et qu’il croyait devoir attribuer sa migraine à quelque autre cause. Il ne paraissait pas vouloir croire que l’eau salée en fût l’origine. Je présume qu’aucune personne de sa suite n’osa, à cette occasion, lui répéter la leçon pratique de son frère, Canut, à ses courtisans, sur les procédés grossiers de l’Océan. Parmi les bagages étaient deux lits de camp, qui l’avaient accompagné dans plusieurs de ses campagnes. L’un d’eux avait reçu une destination bien différente de celle que l’on avait eu en vue quand il fut construit et était devenu un meuble bien nécessaire dans sa cabine. L’autre n’était plus propre à donner du repos à un héros militaire, dans l’agitation de quelque campagne ; il était destiné à être pressé par quelque héroïne, telle qu’était Madame Bertrand, à travers les vagues en furie. L’habileté du tapissier et du mécanicien les ont cependant rendus aussi confortables que possible, Ils ont à peu près six pieds de long sur trois de large, avec une épaisse garniture de soie verte. La charpente est en acier et travaillée si artistement que l’on est surpris de leur légèreté et de la facilité avec laquelle on les déplace. Quand, par hasard, je viens à m’asseoir sur l’un d’eux, je ne peux m’empêcher de penser aux batailles de Wagram, Austerlitz, Friedland, etc. Dans une telle situation, le politique et le sage peuvent réfléchir aux vicissitudes et aux hasards du monde. Mais je ne crois pas posséder suffisamment aucun de ces deux caractères, ni séparément, ni collectivement, pour être autorisé à m’engager dans une suite de réflexions sur des sujets pourtant intéressants ; je laisserai cette occupation à votre esprit, plus actif et plus prompt à s’enthousiasmer.

Quoique le vent fût fort et le roulis considérable, Bonaparte apparut sur le pont entre trois et quatre heures de l’après-midi. Il s’amusa à faire des questions au lieutenant de quart : « Combien de lieues le vaisseau faisait dans une heure ? S’il était probable que la mer se calmât? Quel était le navire qui courait à bâbord du Northumberland ? ». Au résumé, il tenait à prouver que rien n’échappait à son attention. Mais je ne pouvais m’empêcher de sourire en voyant ce conquérant, qui avait traversé d’un pas si fier tant de pays asservis, chanceler sur le pont d’un navire et s’accrocher à n’importe quel bras pour s’empêcher de tomber, n’ayant pas encore le pied marin. Entre autres objets qui attirèrent son attention, il observa que M. Smith, qui se promenait de long en large avec les autres aspirants, était plus âgé que ses camarades. Il lui demanda depuis combien de temps il était entré dans la marine : « Depuis neuf ans », répondit M. Smith. — C’est beaucoup, répliqua Napoléon. — C’est vrai, répliqua M. Smith, mais j’en ai passé la plus grande partie dans une prison française ; j’étais à Verdun quand vous êtes parti pour la campagne de Russie. » Napoléon haussa les épaules avec un sourire significatif et mit fin à l’entretien. Je dois vous dire une fois pour toutes, si je n’en ai pas encore fait l’observation, que Napoléon laisse rarement échapper l’occasion d’interroger […]

Le nom de Talleyrand fut un jour prononcé, au cours d’une conversation que nous eûmes avec nos voyageurs français, qui avouèrent sans réserve la haute opinion que les Bonapartistes avaient de ses talents. Comme je demandais à quelle époque il avait perdu la confiance de Napoléon et cessé de diriger sa politique, on me répondit que c’était lors de la guerre d’Espagne. Ainsi se trouvèrent vérifiés les bruits répandus en Angleterre, à savoir que Talleyrand avait blâmé sans détours cette entreprise si hasardeuse et si téméraire. On avait pourtant contredit cette nouvelle et l’on avait dit alors que le prince de Bénévent avait, au contraire, approuvé la guerre d’Espagne et même recommandé cette mesure, se basant sur cette opinion inaltérable (sic), qu’il communiqua à l’Empereur, que sa vie ne serait pas en sûreté, tant qu’un Bourbon régnerait en Europe.

Je pénétrai plus avant dans ce sujet avec Madame Bertrand et elle m’assura positivement, et de la façon la moins équivoque, que Talleyrand entretenait une correspondance secrète avec Napoléon, lors de leur dernier séjour à Paris, et qu’il devait les rejoindre dans le délai d’un mois. Son départ de Vienne pour les eaux d’Aix-la-Chapelle fut attribué à une indisposition, mais c’était pour mieux cacher sa duplicité. « Croyez-vous, Madame, lui dis-je, que Talleyrand, même s’il en eût eu l’intention, aurait possédé le pouvoir d’influencer la Cour de Vienne en faveur du gendre de l’Empereur ? — La Cour de Vienne ! s’écria-t-elle. Oh ! Oui, il est capable d’influencer toutes les Cours de l’Europe. S’il avait rejoint l’Empereur, la France n’aurait pas changé de maître et nous serions maintenant à Paris. »

Quant aux vertus de Talleyrand, je n’en ai jamais entendu faire l’éloge, mais vous pouvez juger, d’après ce que je vous en ai dit, en quelle grande estime ses talents politiques étaient tenus dans le cercle français à bord du Northumberland. Je demandai au comte Bertrand lequel des généraux français avait amassé le plus de richesses. Sans la moindre hésitation, il me répondit que c’était Masséna. Il ajouta que tous avaient fait des fortunes considérables. D’après lui, Macdonald, duc de Tarente, s’était moins enrichi que tout autre. A notre grand étonnement, il fit de Davout, prince d’Eckmühl, un panégyrique complet, sur lequel se récrièrent tous les assistants, trouvant la conduite de cet officier à Hambourg sans exemple. Le comte Bertrand n’en convint pas. Au contraire, il représenta Davout comme un officier zélé, correct, fidèle, nullement dépourvu d’humanité. On le connaissait pour interpréter avec une extrême rigueur les ordres reçus et cependant il n’avait pas agi à Hambourg, avec toute la sévérité que lui prescrivaient ses instructions. Le comte Bertrand nous assura aussi que Davout était incapable de s’être laissé acheter. Une somme d’argent considérable lui avait été offerte pour laisser quelques vaisseaux sortir du port de Hambourg pendant la nuit. Il l’avait refusée avec le dédain d’un loyal soldat et d’un homme d’honneur.

Le comte de Las-Cases, prenant part à la conversation sur les maréchaux de France, parla d’eux avec très peu de réserve : « Masséna, nous dit-il, a été, à l’origine, un maître d’armes. Avant ses campagnes en Portugal et en Espagne, il était considéré en France comme égal, sinon supérieur, à Bonaparte pour les capacités militaires. Le comte le représente, depuis cette époque, comme réduit à une insignifiance absolue. « Il est, dit-il, très avare, quoiqu’il n’ait qu’un enfant, une fille, qui doit hériter de son immense fortune. »[…]

Dans l’après-midi, notre « principal passager » demeura plus longtemps sur le pont qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, et ses traits dénotaient l’inquiétude. Il s’enquit de la marche du navire, montrant ainsi son impatience d’arriver au terme du voyage. Il éprouvait sans doute quelque indisposition, par l’effet de l’étroit local dans lequel il se trouvait resserré, ayant contracté dans ses campagnes l’habitude d’exercices violents. Suivant ce que j’ai entendu dire, il avait été fort maigre jusqu’au temps où il devint Premier Consul, et quand même son tempérament eût été autre, ses campagnes en Egypte eussent suffi à fondre son embonpoint. Mais les fatigues de corps et d’esprit qu’il a endurées depuis étaient faites pour détruire tout autre tempérament que le sien. Il a fallu une constitution extraordinairement robuste pour résister. Même sa santé s’est plutôt améliorée qu’affaiblie et pendant ces dix dernières années il a sans cesse engraissé.

Madame Bertrand, causant de la famille Bonaparte, m’a parlé des femmes avec admiration. Elle dit qu’à l’exception de la princesse de Piombino, toutes sont d’une beauté éclatante. C’est donc par ces femmes charmantes que, pour employer l’expression favorite de nos passagers « de grande et grosse tête », je finirai ici ma grande et grosse lettre.

Adieu, etc., etc.

W. WARDEN

 ——-

« En mer.

Mon cher Ami,

Je crois vous avoir déjà dit qu’on avait mis une attention toute particulière à ne pas laisser voir à nos exilés les journaux anglais qui nous furent envoyés avant que nous ne missions à la voile. Le comte Bertrand, un jour que nous parlions ensemble, en profita pour me demander si je les avais lus. Comme vous pouvez bien le supposer, je lui répondis affirmativement et aussitôt il se mit à me questionner sur leur contenu. C’est ainsi que je lui racontai que les journaux parlaient du voyage secret qu’on croyait qu’il avait fait à Paris, avant le retour de Napoléon en France. A peine lui eus-je communiqué ce détail que son visage exprima un vif ressentiment : « Je sais bien, me dit-il, que les journaux anglais m’ont accusé d’avoir été à Paris sous un déguisement, quelques mois avant le départ de l’Empereur de l’île d’Elbe. Mais je déclare solennellement qu’à cette époque, je n’ai jamais mis le pied en France, au moins de la façon qui m’a été attribuée. J’aurais pu aller en Italie si je l’avais voulu, mais je n’ai pas quitté l’île d’Elbe avant que mon Empereur l’ait lui-même quittée. On a aussi prétendu que j’avais prêté serment de fidélité au Roi, c’est une assertion également fausse, car je n’ai jamais vu un seul membre de la famille des Bourbons de France. » Je vais vous donner le récit du retour de Bonaparte en France, tel qu’il m’a été raconté. « Le principal acteur fut le duc de Bassano [Maret]. Plusieurs individus s’étaient rendus à l’île d’Elbe, de différents départements français. L’Empereur avait été conduit à soupçonner que les alliés avaient résolu de l’envoyer dans l’île qui lui est actuellement destinée. Sur quelle base était fondée cette appréhension, aucun indice ne m’a été, à cet égard, communiqué. Toutefois ce qui est certain, c’est qu’il le croyait si sérieusement qu’il se décida à quitter l’île d’Elbe pour déjouer le complot qu’il s’imaginait devoir éclater en France. Au moment de l’embarquement de la petite armée, l’Empereur reçut une dépêche de l’un de ses amis, le priant instamment de retarder son entreprise, ne fût-ce que d’un mois. Si les soldats n’eussent pas été embarqués et toutes choses arrêtées, il n’est pas douteux que cette communication eût suffi à contenir son impatience et à calmer ses craintes : quoi qu’il en soit, il était trop tard, le sort en était jeté.

Aujourd’hui il s’est passé un événement qui, comme vous pouvez l’imaginer, a excité beaucoup d’intérêt parmi nos passagers et appelé des questions multiples : une corvette française, portant le pavillon blanc, a vogué quelque temps de conserve avec nous. Le général Gourgaud nous amusa d’une foule de détails relatifs aux campagnes d’Espagne et de Russie, auxquelles il avait lui-même pris part. J’en choisirai deux ou trois ; car il est tels récits qui égayent la monotonie des journées passées sur le pont d’un vaisseau, et qui peuvent ne pas être dignes d’être communiqués à ceux qui sont entourés des plaisirs variés qu’on trouve à toute heure dans le large cercle de la vie sociale. Il nous parla de la rigueur du froid en Russie, en exprimant un étonnement qui nous procura quelque divertissement. Vous pouvez aisément vous figurer la différence des sensations d’un Français, né sous un climat très doux et qui avait servi en Espagne, quand il se trouva transporté dans une partie du globe, où les larmes coulant sur ses joues devenaient des petits glaçons ; et qu’autour de lui, les soldats stupéfiés par le froid, cherchant à s’agiter pour recouvrer leur sens, tombaient à terre et y expiraient instantanément […]

Pendant la soirée, Napoléon posa des questions au capitaine Beatty, des régiments de marine, qui parle la langue française avec une grande facilité. Ses questions portèrent sur les règlements et la discipline des troupes de la marine, etc., etc. Il ne pouvait choisir un officier qui fût mieux qualifié pour satisfaire sa curiosité militaire sur le sujet qu’il venait  d’aborder. Le capitaine Beatty avait servi sous Sydney Smith en Orient et était au siège de Saint-Jean d’Acre, événement qui ne figure pas parmi les souvenirs les plus agréables de Bonaparte. Cependant, quand il fut informé de cette circonstance, il l’accueillit de très  bonne humeur et, prenant le capitaine par l’oreille, il s’écria d’un ton plaisant : « Ah ! Coquin, coquin, vous étiez là ! » Il demanda alors ce qu’était devenu Sir Sydney Smith. Quand il apprit que ce brave chevalier était en ce moment sur le continent et qu’il avait soumis au Congrès de Vienne une proposition pour détruire les pirates de la côte barbaresque, il répliqua de suite « qu’il était et avait toujours été honteux que les puissances européennes permissent l’existence de ce repaire de scélérats ! » Cette opinion confirme en quelque sorte les avis émis sur une proposition qu’Andréossy  fut, dit-on, chargé de faire à notre gouvernement, durant la courte paix conclue avec la France sous le gouvernement consulaire. Pendant cette trêve des hostilités, on croit que le Premier Consul avait proposé une action combinée entre les deux puissances, qui se faisaient auparavant la guerre, pour détruire et exterminer entièrement les pirates de Barbarie. Dans cette occasion, à ce que dit l’histoire, Bonaparte offrait de fournir les forces militaires de terre, si l’Angleterre voulait faire tous les préparatifs maritimes nécessaires pour assurer le succès d’une entreprise si honorable pour les deux nations. Si de telles propositions ont été réellement faites, il n’est pas douteux qu’il a dû exister des raisons suffisantes pour faire hésiter à les accepter. La prompte reprise de la guerre a mis fin à toutes autres négociations sur ce sujet, si jamais il en a été entamé.[…]

Vous avez probablement remarqué que notre principal passager ne fait pas ses questions au hasard ; il s’adresse, en effet, toujours aux personnes qui, d’après leur caractère officiel, sont particulièrement qualifiées pour lui fournir des explications satisfaisantes ; ou, ce qui paraît plus probable, c’est plutôt l’apparence extérieure officielle des personnes, que le hasard amène devant lui, qui lui suggère le sujet de ses questions ; car sa curiosité se dirige vers ce qui paraît être relatif aux attributions apparentes de ceux avec qui il converse. Ainsi, il devait être porté à me parler de mon métier quand je venais à attirer son attention. La médecine  ne semble pas être un sujet sans attraits pour lui. Il regarde l’équitation comme un exercice plus propre que tout autre à conserver une bonne santé . On m’a dit que, pendant sa traversée à bord du Bellérophon, il s’était flatté d’obtenir de notre gouvernement la permission de rester en Angleterre et qu’il se faisait à l’avance une fête d’y goûter les plaisirs de la chasse.

Après vous avoir donné un tel spécimen de l’activité de Napoléon, je vais vous causer sans doute de la surprise en vous apprenant que cet homme qui, dans le cours de sa carrière, semble s’être à peine accordé la permission de se reposer et qui, pendant tant d’années, a tenu en éveil le monde entier, est maintenant le dormeur le plus décidé à bord du Northumberland . Pendant la plus grande partie de la journée, il demeure couché sur un sofa, quitte le soir la table de jeu de très bonne heure. Le matin, il ne paraît guère avant onze heures et souvent déjeune au lit. Mais il n’a rien à faire et un roman suffit parfois à le distraire. […]

Le général Montholon est d’un caractère gai ; il a de charmantes manières, mais Madame « sa très chère femme »  a continuellement besoin de l’assistance du médecin. Son Empereur, en s’informant auprès de M. O’Meara de l’état de sa santé, répéta la question de Macbeth de la manière suivante : « Un médecin peut-il guérir un esprit malade ; « Ou ôter de la mémoire un mal profondément enraciné? « 

« Madame de Montholon, continua-t-il, est très alarmée à l’idée d’aller à Sainte-Hélène. Elle manque de ce courage si nécessaire dans sa situation et le défaut de résolution est une faiblesse impardonnable, même chez une femme. » Il est, en effet, très manifeste que nous devons la société des dames dans notre voyage au dévouement romanesque de messieurs leurs époux au personnage qui en est l’objet. Madame Bertrand ne put même persuader à sa femme de chambre de quitter Paris tant qu’elle n’eût pas obtenu la permission, pour le mari et le fils de cette femme, de faire partie de la suite de Napoléon. […]

A notre approche de Madère , le mauvais état de l’atmosphère ne nous permit de distinguer cette île que lorsque nous fûmes entre Porto-Santo et les déserts. Cette dernière île est un rocher escarpé et offre quelque ressemblance avec Sainte-Hélène. Je communiquai cette idée à Las Cases, qui aussitôt en avertit l’Empereur. Celui-ci ayant quitté la table plus tôt qu’à l’ordinaire, vint nous joindre sur la poupe Mais la comparaison de ce qu’il voyait en ce moment avec l’image qu’il avait lieu de se former du triste séjour qu’il allait bientôt habiter, ne lui arracha pas une parole : il haussa les épaules et sourit avec dédain. Ce fut tout. La côte riante et l’aspect fertile de Madère ne pouvait exciter en lui qu’une sensation désagréable, par le contraste qu’ils présentaient avec l’idée qu’il s’était faite du noir et sourcilleux rocher de Sainte-Hélène. […]

Quarante-huit heures avant notre arrivée à Madère, les vignes de l’île avaient été fortement dévastées et avaient éprouvé un dommage considérable par suite d’un violent sirocco. Cet événement sera indubitablement attribué par les habitants superstitieux à l’apparition néfaste de Bonaparte sur leurs côtes et tous les Saints du Paradis seront sans doute invoqués pour qu’ils hâtent notre départ. Je finirai cette lettre en vous disant que nous avons sous les yeux un riche et fertile paysage. Ma prochaine lettre vous donnera peut-être la nouvelle de notre arrivée au rocher stérile de Sainte-Hélène. Mais en quelque endroit que je me trouve, vous savez avec quelle sincérité je suis, etc., etc., etc.

W. WARDEN. »

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.22-58).

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( 10 juin, 2015 )

Une visite au Corps législatif…

Corps Législatif

« Paris, 10 juin 1815.

Mercredi à deux heures, un autre Anglais et moi nous nous rendîmes au palais du Corps-législatif; avec beaucoup de peine, nous parvînmes à nous placer dans les tribunes de la chambre des représentants, qui furent bientôt remplies de dames en grande toilette. Une tribune avait été préparée pour les dames de la cour; un trône était dressé sur une estrade dans la corniche circulaire, où se trouve le fauteuil du président, et sur les marches au-dessous étaient des bancs, ceux de la droite pour les ministres, et ceux de la gauche pour les maréchaux de l’Empire, Il y avait un fauteuil à la droite du trône, deux à la gauche et un tabouret derrière chacun. Les quatre rangées inférieures de sièges étaient réservées pour la Chambre des pairs, à l’exception d’un demi-cercle sur la gauche, réservé pour les conseillers d’état. Les députés remplissaient les places supérieures de l’estrade. Au bout d’une heure les pairs commencèrent à arriver, presque tous en uniforme et ayant le grand-cordon; les conseillers d’état se placèrent : et peu de temps après  la mère de Napoléon (désignée ordinairement sous le nom de Madame Mère, femme très-belle, ayant les traits réguliers et nobles, et paraissant jeune pour son âge) entra dans la galerie avec la princesse Hortense, et les duchesses de Bassano, de Rovigo et de Vicence. A quatre heures nous entendîmes le canon des Tuileries, et vingt minutes après celui qui était placé près du palais; en ce moment la porte à deux battants de l’estrade vis-à-vis du trône fut ouverte, et -vingt membres avec le président qui avaient été recevoir la cour, descendirent les marches, suivis des ministres d’état et des maréchaux, qui se placèrent près du trône ; après eux vinrent les chambellans et les pages, et enfin un huissier annonça, d’une voix forte : «  L’Empereur ! », et Napoléon parut. Il avait une toque et le manteau impérial. Il était accompagné des princes ses frères, des aides-de-camp et des maréchaux de service, avec les autres grands-officiers, au nombre desquels était le cardinal Cambacérès, grands  aumônier actuel, et le prince archichancelier son frère, ayant un manteau parsemé d’abeilles.

Toute l’assemblée se leva. Napoléon descendit jusqu’à l’estrade, et monta les marches de son trône au bruit des acclamations répétées ; il salua de tous les côtés et s’assit. Lucien se plaça à sa gauche; Joseph, roi d’Espagne, à sa droite le fauteuil de Jérôme, roi de Westphalie, était vacant, de même que les tabourets. Les princes avaient des robes blanches comme au Champ-de-Mai ; les aides-de-camp et les maréchaux étaient debout derrière le trône; toute rassemblée était encore debout, lorsque le grand-maître des cérémonies comte de Ségur prit les ordres de l’Empereur, puis s’écria : « L’Empereur vous invite à vous asseoir. » Chacun prit sa place; le président  Lanjuinais était assis en face du trône, ayant deux hérauts d’armes derrière lui. L’archichancelier s’étant avancé vers l’Empereur, l’informa que les membres des deux Chambres allaient prêter le serment d’obéissance à la constitution et de fidélité à l’Empereur. En conséquence les pairs furent appelés par leurs noms en commençant par le prince Joseph, qui, se levant, se tourna vers son frère, et étendant la main vers lui, prononça : « Je jure ! » ce qui fut répété par Lucien et par tous les pairs. Ce serment et celui des représentants qui suivit, durèrent longtemps. Plusieurs noms devaient réveiller certains souvenirs; mais la curiosité du public ne fut excitée que quand on appela La Fayette ; tous les yeux se levèrent, et Napoléon lui-même fixa le général. Pendant tout ce temps, Napoléon prenait des pastilles d’une petite boîte qu’il avait en main; il paraissait souffrir considérablement de la poitrine; il était réellement malade: à l’exception de quelques paroles qu’il adressa deux fois au prince Joseph, il ne dit pas un mot à ceux qui l’entouraient. Quand le serment fut prêté, il ajusta ses vêtements se tourna a gauche, ôta sa toque, salua l’assemblée, se recouvrit, et déroulant un papier, il commença son discours; son manteau l’embarrassant, il le rejeta en partie sur l’épaule gauche; sa voix était distincte et claire, mais un peu faible vers la fin de son discours; je n’en perdis pas un mot, et j’avoue que je rougis lorsque je lui entendis dire : « La frégate la Melpomène a été attaquée et prise dans la Méditerranée après un combat sanglant contre un vaisseau anglais de 74. Le sang a coulé pendant la paix. » La mention de ce seul fait me frappa, parce qu’elle indiquait quel était le chef et le principal moteur de la coalition, .et paraissait être le premier pas vers le système politique qui, lorsque la guerre sera commencée, doit nécessairement exaspérer la Nation contre nous. Je vous envoie ce discours, qui me paraît préférable à celui du Champ-de-Mai. Lorsqu’il prononça la dernière phrase : « La sainte cause de la patrie triomphera », il éleva la voix, et fit un geste de la main droite qui parut involontaire. Il se leva ensuite, salua l’assemblée, et sortit au bruit retentissant des acclamations qui durèrent depuis sa descente du trône jusqu’à ce qu’il fût à la porte, et l’obligèrent plusieurs fois de se tourner pour saluer l’assemblée; en montant précipitamment les marches de l’estrade, il paraissait très satisfait. »

(J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de Paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.350-353).

 

 

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( 8 mai, 2015 )

Instructions de Davout…

Davout.

«  6746. — Paris, 8 mai 1815.

Davout à MM. les lieutenants généraux et maréchaux-de-camp commandant les divisions militaires et les départements, les préfets et sous-préfets, les inspecteurs aux revues, les commissaires ordonnateurs et ordinaires des guerres, les chefs de corps de toute arme.

« Messieurs, j’ai mis sous les yeux de l’Empereur l’ordonnance du 30 décembre 1814, qui accordait une prime de 50 francs à chaque enrôlé volontaire. Sa Majesté a pensé que ce moyen, utile peut-être pour le recomplètement des corps clans des temps ordinaires, ne peut s’allier avec les sentiments qui portent les Français à la défense de leurs droits et de leur indépendance; que l’élan qui se manifeste, repousse l’idée de joindre un encouragement pécuniaire aux nobles motifs qui le déterminent : en conséquence, Sa Majesté a décidé, le 2 de ce mois, que la prime cesserait d’être payée. »

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, p.576).

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( 24 avril, 2015 )

Directives de l’Empereur (1).

07-513187

« 6693. — Paris, 24 avril 1815.

I/ 3,150 hommes seront désignés, sans délai, par noire ministre de la guerre, sur les listes formées conformément à l’article 54 du décret du 8 de ce mois, dans tous les régiments d’infanterie de ligne et d’infanterie légère. Ces 3.150 hommes, destinés à compléter l’infanterie de la vieille garde, seront dirigés de suite sur Paris, et admis comme chasseurs et grenadiers dans les 2e et 3e régiments de notre vieille garde.

II/ Six cents hommes seront désignés par notre ministre de la guerre, sur les listes formées conformément à l’article 53, du décret du 8 de ce mois, pour être incorporés dans les régiments de chasseurs, chevau-légers et dragons de notre garde. Ces hommes seront appelés sur-le-champ à Paris.

III/ Cent hommes seront choisis dans les dépôts des Polonais pour être incorporés dans l’escadron polonais de notre garde. Ces hommes choisis parmi les meilleurs sujets réuniront les qualités prescrites par le décret du 8 de ce mois.

IV/  Indépendamment des sous-officiers et soldats de l’artillerie à pied, de l’artillerie à cheval et du train de notre vieille garde, qui, depuis le 1er  avril 1814, ont été incorporés dans les régiments d’artillerie et du train d’artillerie de la ligne, et qui, d’après l’article 78 du décret du 8 de ce mois, doivent être rappelés à Versailles pour former l’artillerie et le train de notre garde, notre ministre de la guerre désignera de suite, sur les listes formées conformément aux articles 53, 54 et 55 du décret du 8 de ce mois, les hommes nécessaires pour porter au complet l’artillerie à cheval, l’artillerie à pied, et le train d’artillerie de notre garde.

V/ Notre ministre de la guerre fera fournir par les régiments du génie ce qui est nécessaire pour compléter, sans délai, les compagnies de sapeurs de notre garde. Ces hommes seront dirigés de suite sur Paris.

VI/ Notre ministre accordera au bataillon du train des équipages de la garde ceux des anciens sous-officiers, brigadiers, trompettes et maréchaux de ce bataillon, qui, ayant été incorporés, depuis la dissolution du bataillon, dans les bataillons de la ligne, manqueraient pour former son cadre.

VII/ Il sera pourvu, sans délai, à la remonte des chevaux d’escadron du train d’artillerie et des équipages de  notre garde. Notre ministre de la guerre fera en conséquence fournir :

aux grenadiers à cheval, 95 chevaux

aux dragons, 94 chevaux

aux chasseurs, 100 chevaux

aux chevau-légers lanciers, 500 chevaux

à l’artillerie à cheval, 400 chevaux

au train d’artillerie, 1,802 chevaux

au train des équipages, 750 chevaux

Total : 4,041 chevaux

Si notre ministre n’a point de marchés pour la prompte fourniture de ces chevaux, il autorisera chacun des corps à passer des marchés particuliers, mettra à leur disposition les fonds nécessaires dont ,ils justifieront l’emploi, en se conformant pour les clauses des marchés, réceptions et comptabilité à tout ce que prescrivent les règlements et les instructions particulières du ministre.

VIII/ Il sera pourvu, sans délai, au complètement des selles et harnachements nécessaires ,à chaque corps. Si notre ministre n’a pas les approvisionnements nécessaires pour satisfaire de suite aux besoins des corps, il autorisera les Conseils d’administration à acheter et faire confectionner les objets manquant, il mettra à leur disposition les fonds nécessaires et ils justifieront de l’emploi de ces fonds à notre ministre de la guerre.

IX / Notre ministre fera fournir sur-le-champ à tous les corps de la vieille garde les étoffes et tout ce qui est nécessaire pour l’habillement des nouveaux admis et les remplacements. S’il n’a point de marchés pour ces fournitures, il mettra à la disposition des Conseils d’administration des corps les fonds accordés par le décret du 8 de ce mois pour l’habillement et les remplacements. Les corps justifieront au ministre l’emploi des fonds qu’ils auront reçus pour cet article.

X/ Notre ministre de la guerre fera remettre sans délai à l’artillerie de la garde tout son matériel d’artillerie. Ce matériel sera tiré des places et laissera disponible ce qui se trouve à Paris.

XI/ Notre ministre fera fournir du parc de Sampigny toutes les voitures nécessaires au bataillon du train des équipages de la garde. Ces voitures seront mises sans délai à la disposition de l’ordonnateur, qui à cet effet enverra un officier ou commissaire des guerres pour en prendre possession.

NAPOLEON. »

 

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, pp.554-557)

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( 15 avril, 2015 )

Les mouvements royalistes en France en mars-avril 1815 (III).

guerre--vendee---Charles-Marie-de-Beaumont-d-Autichamp

« Ayant quitté Bordeaux, Vitrolles était arrivé à Toulouse le 24 mars. Sa qualité de secrétaire des Conseils du Roi s’était enrichie : il s’intitulait présomptueusement commissaire extraordinaire du Roi dans le Midi. Plus pétulant que vraiment actif, ingénieux, mais insuffisamment clairvoyant, Vitrolles s’imaginait volontiers qu’il allait ressusciter à Toulouse le gouvernement royal. Le comte d’Artois lui ayant parlé de revenir de Flandre à Bordeaux et à Toulouse, Monsieur ou le Roi, disait-il, avaient l’intention de séjourner dans le Midi et d’y convoquer les Chambres et même les Etats généraux . Tout de suite ses déconvenues s’accumulèrent, réduisant sa tentative à une courte aventure. Consultés par Vitrolles sur la valeur des gardes nationaux du Toulouse, les chefs de cette troupe ne l’abusèrent point : leurs hommes pourraient combattre « si on leur donnait l’appui d’autres forces -, mais à eux seuls « ils n’iraient pas au-delà de la répression de tout désordre ». De ces réponses Vitrolles conclut qu’il ne fallait pas plus compter sur la garde nationale de Toulouse que sur celle de Paris ou de Bordeaux. Il songea à utiliser le vieux maréchal Pérignon, qui vivait dans sa terre à une vingtaine d’heures de Toulouse, et, au nom du duc d’Angoulême, le nomma au commandement supérieur de la 10ème  division militaire. Pérignon s’empressa de se rendre à Toulouse. Vitrolles se rendit compte que le maréchal, par une sorte d’inintelligence sénile, ne comprenait guère la gravité de la crise, et il reconnut bientôt que son influence sur les généraux de la 11ème  division militaire était nulle : quelques-uns de ces généraux, « les plus rusés », vinrent, il est vrai, à Toulouse, mais simplement « pour flairer la situation et juger le parti à prendre ». Vitrolles ne put qu’intercepter les dépêches venues de Paris, donner des audiences et imprimer un Moniteur, où il insérait des exemples de dévouement royaliste. Autour ici commissaire royal s’agitaient des conseillers bénévoles : l’un d’eux, sensible à l’ancienne puissance des clubs révolutionnaires, lui proposa la fondation de clubs royalistes dans les villes et les villages du Midi. Restaient l’Angleterre et l’Espagne. Vitrolles songeait à introduire en France 3.000 hommes de bonnes troupes anglaises, en vue de garnir solidement la ligne de la Loire, cette ligne « qui sépare tout de suite de Paris la moitié de la France, qui appuie sur Nantes, Lyon, Genève, Marseilleet Bordeaux l’existence d’une grande population indépendante de Paris » : isolé par une telle barrière, le Midi pourrait fournir 100.000 soldats royalistes . Quant à  l’Espagne, Vitrolles expédia un officierait prince de Laval et des courriers aux capitaines-généraux de Navarre et de Catalogne pur que les effectifs royaux, « en cas de besoin urgent , fussent renforcés par des contingents espagnols. Il attachait de suite un grand prix à une sûre possession de Perpignan t de Bayonne, et afin d’empêcher es garnisons de ces laces de résister aux Espagnols il voulait les disséminer. Il essaya de mander à Toulouse le général Darricau, fort soupçonné de préparer à Perpignan la reconnaissance du gouvernement impérial, mais Darricau refusa de conférer, avec Pérignon. D’autre part un officier venu de Bordeaux enta d’entraîner la garnison de. Bayonne, disant qu’il « fallait recevoir les Espagnols comme des frères, marcher et combattre sous les mêmes bannières » : il fut repoussé avec indignation. Le courrier envoyé en Catalogne fut arrêté par Darricau à Perpignan. Il n’entrait d’ailleurs point dans les intentions de la cour d’Espagne d’envoyer pour le moment des troupes au-delà des Pyrénées-. Le 31 mars 1815, Vitrolles sut que les autorités bonapartistes tenaient Tulle, Périgueux, Mende, Le Puy, Clermont-Ferrand et Rodez. Dès lors il considéra que l’insuccès de son voyage dans le Midi était tout à fait probable. * Nous sommes bien entamés », écrivait-il à la duchesse d’Angoulême. Cependant il projetait d’envoyer des troupes sur Rodez, sur Tulle, sur Cahors, et d’occuper, au moins quelque temps, la ligne de la Dordogne. Mais les mauvaises nouvelles se succédaient sans relâche : la garnison de Blaye avait fait défection, le Roi et le duc d’Orléans avaient fui en Belgique , la duchesse d’Angoulême enfin quittait Bordeaux. Invité par elle à «faire tout au inonde» pour ne point perdre Toulouse et les départements méridionaux» désormais « la seule sauvegarde » du duc d’Angoulême, Vitrolles était fort embarrassé. Sachant que partout les troupes de ligne passaient à l’Empire, les royalistes de Toulouse abandonnaient leurs premiers espoirs, Pérignon, informé par Vitrolles des événements de Bordeaux, n’avait pas l’air d’en apercevoir les conséquences-. Le général Delaborde, qui commandait sous Pérignon, attendait une occasion propice pour détruire le gouvernement de Vitrolles. Il n’avait avec lui que fort peu de monde, et il ne voulait rien précipiter. Quatre compagnies d’artillerie, qui refusaient de servir les Bourbons, s’étant mises en marche de Nîmes vers Toulouse, Vitrolles, par l’intermédiaire de Pérignon, donna l’ordre à Delaborde de les détacher à Narbonne. Loin d’obéir, Delaborde expédie des officiers aux artilleurs pour les amener très rapidement à Toulouse. Sur avec eux de triompher, Delaborde, le 4 avril 1815, mit dès l’aube Vitrolles en état d’arrestation à la préfecture. Delaborde eût voulu associer Pérignon au mouvement bonapartiste, mais le maréchal « ayant tergiversé et montré de la faiblesse », le général en prit lui-même la direction. A cinq heures du matin le drapeau tricolore flottait sur les églises et les monuments publics de Toulouse, la garnison prit la ce carde tricolore, les principales rues furent occupées par les soldats, qui multipliaient les cris de « Vive l’Empereur ! », des canons furent braqués sur les places. Au milieu des royalistes très surpris et des bonapartistes enthousiastes les proclamations de l’Empereur produisirent « les plus vives sensations» . Après l’arrestation de Vitrolles, le préfet de la Haule-Garonne, Saint-Aulaire, donna sa démission, et crut bon, en même temps, de publier une proclamation où, reprenant le langage du maréchal Ney à Lons-le-Saulnier, il affirmait que la cause des Bourbons était « perdue sans ressources », flétrissait l’espoir du parti royaliste dans l’intervention étrangère, et engageait les Toulousains à se rallier à l’Empereur, au nom de Dieu lui-même, qui leur ordonnait de « se soumettre aux puissances ». Le 5 avril, ignorant encore les événements de Toulouse, Napoléon présumait que l’occupation de Bordeaux allait  influer » sur celle de Toulouse. Renseigné bientôt par un apport de Delaborde, Napoléon, après avoir rangé Vitrolles parmi les treize personnages soustraits à toute amnistie, joignit à Davout, le 8 avril, de l’envoyer « sous bonne escorte » à Vincennes. Vitrolles a accusé Davout d’avoir donné l’ordre de le «  faire fusiller en route », mais Napoléon, surs représentations de Caulaincourt, se serait contenté d’une incarcération. Après quelques jours de détention Vitrolles partit pour Vincennes sous la surveillance du général Chartrand, non sans appréhender qu’il serait livré sommairement, comme naguère le duc d’Enghien,  un peloton d’exécution. A la suite de l’échec de Vitrolles les royalistes de Toulouse « se cachaient tous ».Pérignon fut rayé de la liste des maréchaux et regagna sa terre ».

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.159-163).

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( 6 avril, 2015 )

L’Empereur en avril 1815…

N14

« 1er avril. Il passe tout le mois à Paris. Premières sorties dans la capitale. Il se rend à Bagatelle.

2 avril. Il reçoit une députation des Invalides. L’Institut lui envoie une adresse. Le soir, à dîner, Joseph et sa famille, et Hortense.

3 avril. Il reçoit à dîner la maréchale Masséna.

4 avril. Il écrit une lettre aux souverains des États européens.

5 avril. Conseil des ministres.

6 avril. Visite au Jardin des Plantes et au Muséum. Visite à l’atelier de David.

7 avril. Réception de députations des Gardes nationales de Metz, Laon, Château-Thierry.*8 avril. Visite du musée Napoléon au Louvre. 9 avril. Revue de huit régiments.

10 avril. Il raye de la liste des maréchaux Marmont, Augereau (qu’il rétablira), Berthier, Victor et Pérignon.

11 avril. Il se rend au Conseil d’État.

12 avril. Déjeuner à Malmaison, avec Hortense.

13 avril. Spectacle dans les petits appartements. On joue « La Nièce supposée ».

14 avril. Il reçoit Benjamin Constant.

15 avril. Il passe en revue, sur le Carrousel, les fédérés des faubourg Saint-Antoine et Sain-Marceau.

16 avril. Il passe en revue 30 000 hommes de la Garde nationale. Il reçoit le maréchal Soult.

17 avril. Il quitte les Tuileries et s’installe à l’Élysée.

18 avril. A l’Opéra, il assiste à une représentation. Au programme : « La Vestale » et « Psyché ».

19 avril. Conseil des Ministres.

20 avril. Il travaille à l’Élysée.

21 avril. Séance au Conseil d’État. Au Théâtre-Français, il assiste à la représentation d’ « Hector ». Le public lui fait une ovation. Talma et Mlle Duchesnois jouaient.

22 avril. Promulgation de l’Acte additionnel convoquant pour le 26 mai l’assemblée qui doit modifier la Constitution de l’Empire.

23 avril. Revue de la Garde, des gendarmes et des pompiers de paris.

24 avril. Travail à l’Élysée.

25 avril. Il donne audience à Benjamin constant.

26-27 avril. A l’Élysée.

28 avril. A 14 heures, il visite l’École Polytechnique.

29 avril. Il passe en revue aux Tuileries, à 7h30 une vingtaine de bataillons.

30 avril. Conseil des ministres après la messe ;,

(Louis GARROS et Jean TULARD, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour, (1769-1821) », Tallandier, 1992, pp.465-466).

————–

En complément.

« 12 avril. Rapport du duc de Vicence [général de Caulaincourt] sur les armements faits par les puissances étrangères.

13 avril. Marseille arbore les couleurs nationales.

17 avril. Grouchy est fait maréchal d’Empire.

18 avril. Chaptal est nommé ministre d’Etat.

20 avril. Cent coups de canons annoncent que le drapeau tricolore flotte sur toutes les villes de France. 

25 avril. Engagement entre les alliés de ne déposer les armes qu’après avoir abattu Napoléon.

30 avril. L’Angleterre s’engage à fournir aux Alliés pendant trois ans 100 millions de Francs. » .

(A.-M. PERROT, « Itinéraire général de Napoléon. Chronologie du Consulat et de l’Empire », Gennequin aîné, Libraire, s.d. [vers1841] pp.434-435)

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( 29 septembre, 2014 )

Le général Vandamme sous surveillance…

Le général Vandamme sous surveillance… dans TEMOIGNAGES vandamme

Dans ce bulletin, Beugnot, évoque le général Vandamme, officier qui possède une forte personnalité. On le surveille, on l’épie, car le pouvoir royal le sait être favorable à l’Empereur…

Bulletin du 24 septembre 1814. Paris. Le général Vandamme est à Paris depuis dix jours. Comme c’est un des hommes les plus violents de l’armée, j’ai fait suivre ses pas et surveiller ses discours. Il a vu la plupart des maréchaux qui sont à Paris, entre autres les maréchaux Macdonald et Ney, ainsi qu’n certain nombre de généraux. Il paraît s’être borné à exprimer des plaintes sur les circonstances, et des regrets mal dissimulés sur le passé, sans laisser rien percer sur aucun projet ni aucun plan. Il sent qu’avec sa réputation, il ne peut être en faveur à la cour. Aussi a-t-il annoncé qu’il ne demanderait rien au Roi, perce qu’il ne voulait pas éprouver de refus. Sa société la plus habituelle est la famille de Franconi avec qui il est lié, et au manège duquel il ava tous les jours. Il paraît s’occuper d’un mémoire apologétique de ses opérations militaires à l’époque où il a été fait prisonnier sur les frontières de la bohème [après la bataille de Kulm, perdue le 30 août 1813]. Il a chez lui un secrétaire qui y travaille ; son intention semble être de ne pas rester longtemps à paris, et de partir dans quinze à vingt jours pour une terre qu’il possède en Flandre. »

(Source : Comte Beugnot,  « Napoléon et la police sous la première Restauration. D’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII. Annoté par Eugène Welvert », R. Roger et F. Chernoviz, Libraires-Éditeurs, sans date, pp.213-214).

 

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( 20 juin, 2014 )

BRUITS ABSURDES…

 BRUITS ABSURDES… dans TEMOIGNAGES napoleon

Un rapport expédié à Louis XVIII par le comte Beugnot, directeur général de la Police de juin à décembre 1814, avant d’être remplacé par le comte Anglès. Beugnot est nommé par le Roi, ministre de la Marine. On voit, une nouvelle fois, que durant le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe, l’imagination de certains n’a pas de limites.

Il est vrai qu’en France, on a toujours aimé les bruits et les rumeurs. Ceci est toujours valable aujourd’hui. Le développement d’internet et des réseaux sociaux ne fait qu’augmenter cette « exception française » quelque peu déplorable.

C.B.

Hautes-Alpes, 20 juin 1814. Entre autres bruits absurdes répandu dans le département des Hautes-Alpes, on a prétendu que le prince Eugène avait été empoissonné à Paris. Cette fable avait fait une fâcheuse impression, parce qu’il y a dans ce département beaucoup de troupes de l’armée d’Italie qui conservent un grand attachement à ce prince. On a débité aussi que les maréchaux Oudinot et Marmont s’étaient battus en duel, que le dernier avait été tué, et qu’à Lyon, Bordeaux, Nantes et aux principales villes du Royaume, il y avait deux partis fortement opposés qui se trouvaient en présence. Le préfet cherche à remonter à la source des ces fables qui n’ont point altéré la tranquillité publique.

(Source : Comte Beugnot,  « Napoléon et la police sous la première Restauration. D’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII. Annotés par Eugène Welvert », R. Roger et F. Chernoviz, Libraires-Éditeurs, sans date, p.28).

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( 7 mai, 2014 )

Au hasard de mes lectures…

Au hasard de mes lectures...

Un livre très moyen…

Aucune surprise à attendre de cet ouvrage publié il y a fort longtemps « Les maréchaux d’Empire et la première abdication », de MM. Rivollet et Albertini, n’apprendra rien d’inédit au lecteur, sauf, peut-être, le fait que Talleyrand fut hostile à la déportation de Napoléon à l’île d’Elbe, « l’estimant trop près des côtes de France et d’Italie ». Ce livre se contente de retracer des faits historiques connus depuis longtemps et sans tirer aucune analyse, nulle conclusion intéressante. En revanche, on remarquera des erreurs de style et plusieurs fautes quant aux dates et heures de ces premiers mois de l’année 1814 qui virent s’enchaîner tant d’événements.

C.B.

Georges RIVOLLET et Paul-Louis ALBERTINI, « Les maréchaux d’Empire et la première abdication. Avril 1814. Préface d’André Masséna, prince d’Essling », Editions Berger-Levrault, 1957, 174 p.

 

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