• Accueil
  • > Recherche : officier autrichien
( 23 juin, 2019 )

Deux lettres sur la campagne d’Autriche…

 

1809A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Du bivouac devant Stockerau, le 10 juillet 1809.

 Ma chère maman, 

Nous venons d’avoir une affaire avec les Autrichiens et je m’empresse de t’écrire d’après la demande que tu m’en as faite et d’après le devoir que je me suis moi-même imposé d’écrire, après chaque bataille ou combat auquel je me serais trouvé, à des parents qui prennent un si vif intérêt à moi. Je t’aurais écrit plus tôt, si je n’eusse voulu attendre l’ordre du jour de l’Empereur, afin de pouvoir t’instruire des résultats. Le 4, à dix heures du soir, les batteries nombreuses que nous avions établies dans l’île de Lobau, surnommée « Ile Napoléon », commencèrent à jouer et à lancer une quantité innombrable de boulets et de bombes qui mirent le feu à une petite ville nommée Enzersdorf, située sur l’autre rive et où l’ennemi avait des magasins de munitions. Vers minuit, notre division commença à effectuer le passage du Danube, sur lequel un pont fut jeté en moins d’un quart d’heure. L’Empereur était à notre tête, à pied et par le temps le plus abominable qu’il soit possible de voir. Il plut depuis le 4 à trois heures de l’après-midi jusqu’à cinq ou six heures du matin. Notre armée avait été renforcée, la veille, de l’armée d’Italie, de celle du prince de Ponte-Corvo (composée de Saxons et de Français) et de celle de Dalmatie. Nous nous emparâmes de toutes les redoutes et batteries que l’ennemi avait faites dans la plaine, ainsi que de tous les villages où il s’était retranché. L’ennemi commença à battre en retraite dès le 5 et nous parvînmes à disperser son armée au point qu’à la fin de la deuxième journée le champ de bataille tenait une étendue de 8 lieues. La bataille a duré quarante-huit heures (jusqu’au 6 à neuf heures et demie du soir) et, grâce à Dieu, je n’ai pas eu la moindre blessure. L’Empereur, dans un ordre du jour où il nous témoigne sa satisfaction, lui donne le nom de bataille d’Enzersdorf et de Wagram.  Il est dit que dans cette bataille décisive, l’ennemi a perdu plusieurs drapeaux, 60 pièces de canon et 25.000 prisonniers. Il effectue sa retraite du côté de la Bohême et de la Moravie et notre cavalerie est à ses trousses. Nous sommes à six lieues de Vienne, sur la route de Bohême, et je t’écrirai dès que nous serons arrivés. Je reçus, le soir de la bataille, une lettre de mon père en réponse à celle que je lui avais écrite de notre île ; tu peux juger du plaisir qu’elle m’a fait, il y avait si longtemps que je n’avais pas reçu de vos nouvelles. Je n’ai pas vu Bayle [sous-lieutenant d’infanterie, camarade de promotion du sous-lieutenant de Marbotin à l’Ecole militaire du Fontainebleau, et dont la famille était domiciliée à Bazas] depuis l’affaire : sa division était au centre et la nôtre occupait l’aile gauche. Le général Boudet n’a pas eu le moindre mal. Vous avez vu, vraisemblablement, dans les journaux qu’il a été nommé Grand-Croix de la Légion d’honneur. Je t’annoncerai aussi, ma bonne maman, persuadé que cela te fera plaisir, que l’Empereur, par décision du 30 juin, m’a nommé lieutenant [l’auteur avait à ce moment-là dix-neuf ans à peine]. Pardon si je ne puis te donner de plus longs détails, mais nous sommes comme l’oiseau sur la branche, attendant l’instant de notre départ et je m’empresse de faire partir ma lettre.

Adieu donc, ma très chère maman, je t’embrasse du plus profond de mon cœur.

 

MARBOTIN.

 ———————-

A Madame de Marbotin-Rubéran pour Sauviac à Bazas (Gironde). Au camp de Butwitz (Moravie), le 22 août 1809.

Ma chère maman,

J’ai reçu avant-hier ta lettre du 1er août dans la quelle tu me félicites de mon nouveau grade. Puis-je recevoir des félicitations plus agréables que celles d’une mère que j’ai toujours présente à ma pensée et qui guide toutes mes actions ? Si j’ai pu te donner un instant de désagrément en embrassant un état dont ta tendresse pour moi aurait voulu m’éloigner, du moins je t’ai toujours promis de ne rien faire d’indigne de toi et j’ai tâché d’effacer par une bonne conduite les torts dont je me suis rendu coupable à ton égard. C’est avec bien de la peine, ma bonne mère, que je vois que plusieurs de mes lettres se sont égarées. Tu me dis qu’il y avait trois mois que tu n’en avais reçu et, cependant, je t’avais écrit de Vienne et je t’avais encore écrit de l’île Lobau quelques jours après la bataille d’Essling, peu avant celle de Wagram. Quelle bataille ma chère maman ! Quel profond génie dans les manœuvres de notre grand général, de celui que l’on peut appeler à juste titre le premier capitaine du monde ! A l’instant où les autrichiens s’y attendaient le  moins, l’armée d’Italie, forte de 50 à 60.000 hommes, aux ordres de prince Vice-Roi, qui s’était emparée de la forteresse de Raab, à 30 lieues au-dessous de Vienne et qui paraissait devoir continuer ses marches en Hongrie, remonte le long du Danube jusqu’à 2 lieues de Vienne ; le corps d’armée du maréchal Davout, dont la moitié était devant Presbourg, revient aussi ; le corps commandés par le maréchal Marmont, qui était dans le fond de la Dalmatie depuis trois ou quatre ans, arrive au moment où nous-mêmes le croyions encore dans cette province. Le prince de Ponte-Corvo arrive aussi avec une division française et 20.000 Saxons ; enfin le maréchal Lefebvre vient avec 30.000 Bavarois. De sorte que, dans la journée du 4, nous fûmes renforcés de plus de 120.000 hommes et, de suite, on passe le Danube dans la nuit. Ce qui acheva encore de tromper l’ennemi, c’est que, trois jours auparavant, une division de notre corps d’armée avait passé sur le même point où nous avions passé lors de la bataille d’Essling, le 21 mai, et qu’il s’attendait à voir passer sur ce point toute notre armée, tandis que nous allâmes effectuer le passage à une lieue au-dessous, sur un pont qui fut jeté en cinq minutes et qui, étant déjà construit d’avance derrière une île, n’eut besoin que de descendre un instant le Danube, d’être retourné et accroché aux bords. Ce pont, le premier qui n’ait jamais paru de cette espèce, est de l’invention de l’Empereur lui-même. De suite, cinq à six ponts furent jetés à une artillerie forte de 400 pièces de canon, au moins, commença à jouer sur eux.  Mais, où vais-je m’étendre ? Les journaux ont dû t’apprendre les détails de cette fameuse journée où les autrichiens croyaient nous jeter tous dans le Danube ; car je tiens d’une comtesse de ce pays-ci que, le général Hiller ayant été dire au prince Charles que les Français passaient et qu’il vaudrait mieux les attaquer en détail, le prince lui répondit :  »Laissez faire, il n’y en a pas encore assez ; plus il y en aura, plus nous en prendrons ; je suis sûr de ce fait comme de mon existence.  »

Nous ne savons encore rien sur notre nouvelle destination. Dès que je le saurai, je m’empresserai de t’en faire part. En attendant, reçois, ô la meilleure des mères, les embrassements d’un fils qui te chérira toute sa vie.

 MARBOTIN.

——————————

Etat de services du Baron Pierre-François-Joseph-Marie MARBOTIN-SAUVIAC : 

Né à Langon (Gironde), le 20 juillet 1790, fils du chevalier de Marbotin-Rubéran, capitaine des vaisseaux du Roi, chevalier de Saint-Louis, et de Madame Larouy de Beaulac. Elève à l’Ecole spéciale militaire de Fontainebleau le 14 mais 1807 ; caporal à la dite Ecole, le 26 juin 1807 ; sous-lieutenant au 3ème  régiment d’infanterie légère le 23 juin 1808 ; lieutenant le 30 juin 1809 ; capitaine le 5 mai 1812 ; capitaine à la Légion de la Gironde le 25 décembre 1816 ; capitaine au 2ème régiment de la Garde Royale en août 1822 ; réformé pour blessures dans le service le 4 octobre 1828.

Campagnes : 1808, Grande-Armée ; 1809, Allemagne ; 1810 à 1814, Espagne ; 1823, Espagne.

Blessure : Coup de feu à la cuisse gauche au combat de Xesta sous Tortose, le 5 août 1813.

Décorations : Chevalier de la Légion d’honneur, le 25 avril 1821 ; Chevalier de Saint-Louis, le 22 octobre 1823.

Se retira au château de Sauviac, près de Bazas, où il mourut en 1873. Marié à sa cousine de Lauzac de Savignac, il laissa deux enfants : le baron Charles de Marbotin-Sauviac, préfet des Landes et la baronne de Verneilh-Puyrazeau.

Le sous-lieutenant de Marbotin était entré à l’Ecole militaire de Fontainebleau en 1807, en se cachant de sa mère et malgré ses ordres réitérés. Celle-ci, femme d’un officier de la marine royale qui avait émigré en 1790, et ayant cruellement souffert à la Révolution, n’entendait pas que son fils prit du service dans les armées impériales. De là une certaine mésintelligence passagère entre la mère et le fils.

Document paru en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ».

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 10 juin, 2019 )

Un inédit du baron FAIN: le voyage d’AUSTERLITZ (Septembre 1805-Janvier 1806).

austerlitz.jpg

Agathon-Jean-François FAIN (1778-1837), attaché aux bureaux de Maret par Napoléon qui l’avait remarqué à ceux de la Convention et du Directoire, devenu en 1806 secrétaire-archiviste de l’Empereur, puis son premier secrétaire à la place de Ménéval de 1813 à l’Abdication comme aux Cent-Jours, entre temps nommé baron et maître des requêtes, mort grand officier de la Légion d’honneur, a publié sous la Restauration des « Manuscrits » qui constituèrent à l’époque les premiers documents historiques émanant de la Chancellerie impériale[citons ceux de « 1812 » , de « 1813 » et de « 1814 », publiés sous la seconde Restauration]. Ses « Mémoires », édités par ses arrières-petits-fils en 1908 [parus chez Plon], sont le témoignage le plus précieux et le plus révélateur des méthodes de travail. Mais à côté du haut fonctionnaire, il est attachant de découvrir l’homme. 

Marcel DUNAN   

Témoignage publié dans la « Revue de l’Institut Napoléon », (janvier-avril 1952)  

Comme on peut le voir, Fain a rédigé ce « Journal » à l’intention d’une femme. Est-ce son épouse ? Une sœur ou une parente ? Rien ne l’indique. Le napoléonien d’aujourd’hui se doit de savoir que les excellents « Mémoires » du baron Fain, publiés chez Plon en 1908, la première fois, ont été réédités en 2001 chez Arléa (Présentation et notes de Christophe Bourachot). 

——————–

Strasbourg, le 7 vendémiaire, an XIVL’Empereur est parti ce matin pour l’armée.

Nous avons de notre côté effectué le passage du Rhin, mais bientôt après, en gens qui savent vivre, nous avons repassé le fleuve pour nous rapprocher  du dîner. 

Strasbourg, le 16 vendémiaire. L’Empereur est déjà à plus de soixante-dix lieues de nous. Nous prenons un avant-goût de l’Allemagne en ne quittant pas le théâtre allemand. 

Strasbourg, le 19 vendémiaire. Je viens de faire visite à Mme de Lavalette qui est ici avec l’Impératrice ; elle m’a dit mille choses aimables pour toi. Le froid et le mauvais temps ont remplacé ici le petit été qu’on nous avait ménagé pour notre arrivée ; adieu les promenades ! La guerre est vivement allumée et l’on se bat ferme.

D’après les premières manœuvres, il y a des connaisseurs qui pronostiquent déjà que l’Empereur sera encore plus étonnant dans cette campagne que dans les précédents. Les chevaux pris sur l’ennemi commencent à arriver : pour trois louis, on peut avoir un bon cheval. 

Strasbourg, le 28 vendémiaire. Au moment où j’y pensais le moins, on m’a reçu maçon dans une loge qui suit la cour. Les banquets et les séances maçonniques nous donneront-ils quelques distractions ? 

Strasbourg, le 30 vendémiaire. Nos loges se succèdent sans interruption : hier nous avons reçu Mme de Lavalette. Vendredi nous aurons la loge présidée par l’Impératrice elle-même.

Maintenant nous sommes tous maçons jusqu’au petit Joanne. 

Strasbourg, le 3 brumaire. Nous sortons d’une fête charmante que la Loge vient de donner à l’Impératrice. Le banquet était très bon et pour les maçons, c’est tout.

L’esprit est bien aussi quelque chose, aussi Etienne a-t-il su égayer la fête par des couplets très jolis. Nous nous faisons désirer : nous étions invités hier au bal chez l’Impératrice, mais nous n’avons pas pu y aller. 

Strasbourg, le 4 brumaire. L’ordre est enfin venu de nous rendre à Munich en Bavière. Le courrier est arrivé ce soir et nous partons cette nuit. Je t’écris à la hâte au milieu des embarras d’un déménagement si précipité. Au surplus l’armée va si vite que quand nous serons à  Munich, nous nous trouverons encore sur les derrières, comme nous étions à Strasbourg. 

Munich, le 8 brumaire. En quittant Strasbourg nous avons d’abord traversé toute la Souabe ; nous avons vu successivement les jolies villes de Rastatt et de Stuttgart et après avoir tourné la fameuse Forêt Noire, nous sommes arrivés à Ulm où  huit jours auparavant, trente mille autrichiens avaient mis bas les armés.

Les routes autour de cette ville étaient encore jonchées de fusils autrichiens et de casquettes. Enfin, après trois jours et trois nuits de route, nous sommes entrés dans cette belle capitale de la Bavière : mais l’Empereur n’y était déjà plus.

Il courait après les Russes qui venaient de se présenter pour dégager les Autrichiens. M. Maret dans son ardeur s’était lancé tout seul à la suite du quartier-général ; nous autres, qui restons ici sans trop savoir ce que nous allons devenir, nous sommes provisoirement recueillis chez M. de Talleyrand… 

Munich, le 11 brumaire. Il faut partir. Nous étions pourtant dans un bien bel hôtel à Munich, mais nous le quittons avec bien de l’empressement pour nous rendre à Braunau en Autriche où M. Maret est déjà. Nous allons y coucher sur la paille et nous y portons notre pain : belle perspective ! 

Braunau, le 16 brumaire. Nous allons marcher aujourd’hui et demain sur la route de Vienne. Nous devons être après-demain à Lintz. Nous venons de traverser la Bavière ; nous sommes en Autriche au milieu de l’armée. Ta dernière lettre m’a été remise au moment où nous étions embourbés et où je poussais à la roue pour gravir une haute montagne.

Nous n’avons pu arriver jusqu’ici qu’en forçant de pauvres paysans à nous fournir onze chevaux par voiture et nous leur avons fait faire vingt-deux lieues sans dételer. La poste n’a plus de chevaux, à la guerre comme à la guerre ! Tout cela est un peu différent de nos manières de Paris. 

Lintz, 18 brumaire an XIV. Comme nous arrivions dans cette ville, l’armée en partait pour aller en avant. L’Empereur est déjà au couvent de Moelk et l’on prétend que notre avant-garde est à Saint-Hippolyte, à seize lieues de Vienne. Nous allons nous dépêcher d’expédier la besogne que l’on nous a laissée ici et nous partirons aussitôt après pour aller rejoindre le quartier-général. Depuis que nous avons quitté Munich notre marche est tout à fait militaire.

On va au pas ; deux chasseurs d’escorte protègent nos voitures, ils ont la carabine au poing ; viennent ensuite les deux berlines tirées par des chevaux de paysans mis en réquisition ; à la portière du Ministre est le maréchal-des-logis qui commande l’escorte, et derrière les voitures sont nos chevaux de selle bien équipés, avec les pistolets chargés dans les fontes et tout prêts pour être montés par nous si nous avions quelque sujet de quitter nos voitures.

La marche est fermée par une charrette de paysans qui porte nos plus gros bagages, nos vivres et le fourrage des chevaux. C’est ainsi que nous cheminons à travers des villages pillés et presque déserts ; à la couchée nous jetons des matelas sur le carreau et nous par-dessus. Voilà quatre jours que je n’ai quitté ni bottes ni éperons sans être trop fatigué ; tout cela est très supportable et je me porte à merveille ; pour achever le tableau au risque d’être grondé, je te dirai que je fume la pipe comme un caporal et que j’ai laissé pousser mes moustaches.

Aujourd’hui, nous logeons chez l’Evêque de Lintz ; il y aura plus de cérémonies et je coucherai entre deux draps. 

Enns, près Moelk, 20 brumaire an XIV. Nous cheminons toujours sur la route de Vienne. Un courrier passe et je lui glisse ce billet. 

Du Palais de Schönbrunn, près Vienne, 24 brumaire. Depuis quatre jours, nous n’avons pas couché dans une maison habitée. Tous les villages de la route sont déserts, ni fourrage, ni pain. Le soir à défaut de logement on bivouaque dans la voiture.

Voilà la vie que nous menons depuis huit jours. Hier, nous n’aurions pas soupé si les chasseurs de l’escorte n’avaient pas été enlever un moutons à deux lieues de la route. Le cuisinier eut à tirer pour nous des côtelettes et un gigot, le reste a fait faire bombance à la caravane. Mais enfin dieu soit loué ! Le désert est passé ! Et nous voici dans la terre promise, nous sommes à Vienne.

C’est-à-dire l’armée y est, mais nous on nous retient à la porte. L’Empereur s’est arrêté dans le palais d’où j’écris, qui est loin de Vienne comme l’Ecole Militaire l’est loin de Paris [cette institution se trouvait à l’époque hors des murs de la capitale], et nous y voilà casernés à notre grand regret.

Si je parviens à m’échapper, je ne manquerai pas d’y aller fourrer le nez comme les autres. 

Vienne, mardi 28 brumaire an XIV. L’Empereur ayant quitté Schönbrunn pour aller battre les Russes, rien ne nous retient plus dans ce [illisible], et nous avons fait aussitôt notre grande entrée à Vienne. On nous attendait dans le Palais impérial, on nous a logés dans les petits appartements de l’empereur et c’est moi qui a l’honneur de coucher dans son lit.

Vienne est une ville superbe, cinq grands théâtres y sont ouverts tous les soirs. 

Vienne, 2 frimaire an XIV. L’Empereur a repoussé les Russes jusque sur l’extrême frontière de  la Moravie. On parle de son retour et alors il nous faudra quitter Vienne pour aller monter la garde au triste château de Schönbrunn, nous sommes pourtant fort bien ici. L’empereur d’Autriche nous fait servir une table qui est commune aux deux ministres, MM. de Talleyrand et Maret, et à leurs secrétaires. Nous vivons donc ainsi tous ensemble et les soirs nous allons au spectacle ; les loges de l’empereur d’Autriche nous y sont toujours réservées.

Une chose à remarquer, c’est que les viennois en signe de tristesse s’abstiennent de fréquenter les lieux publics ; il n’y a que des Français au parterre. 

Vienne, le 8 frimaire. On parle beaucoup de négociation. Il faut espérer qu’on finira par s’entendre, et que cette campagne la plus brillante sera en même temps la plus courte. En attendant nous tuons le temps, le matin à voir les établissements de la ville et le soir à courir les spectacles. La troupe la plus savante est bien certainement la troupe italienne. Nous avons rencontré ici trois talents plus forts que ce que nous avons pu entendre en Italie : Crescentini, Mme Botta et Mme Canepi.

Tout cela est fort beau, mais le théâtre du Boulevard qui ne représente que des mélodrames [illisible] la pantomime est de tous les pays et j’entends au moins quelque chose à cette langue-là. T’ai-je marqué que j’avais trouvé ici le marin Grivel qui vient manœuvrer sur le Danube ? Ma patience commence à se lasser cette bureaucratie vagabonde. Voilà trois ans que je vis sur les grandes routes ; c’est assez pour ma part, et je commence à devenir trop vieux pour n’être que l’aide de camp d’un Ministre. 

Vienne, le 11 frimaire. Nous sommes toujours ici dans la même manière de vivre. Cependant les négociateurs qui arrivent vont faire prendre à nos dîners un apparat plus imposant ; ils viendront tous les jours manger à la table de nos ministres. 

Vienne, le 15 frimaire. L’Empereur vient de remporter une victoire signalée sur les Russes à trente-six lieues d’ici. Il paraît que les ennemis sont dans une déconfiture complète. Les deux empereurs d’Autriche et de Russie étaient en personne à la bataille. 

Vienne, le 15 frimaire. La grande victoire est déjà suivie d’un grand avantage. L’empereur d’Autriche est venu voir le nôtre aux avant-postes. Il a obtenu qu’on ne se battrait plus et qu’on laisserait les Russes retourner chez eux.

Ainsi il y a déjà armistice et M. de Talleyrand vient de partir à l’instant pour aller achever le traité.

T’ai-je dit qu’à vienne l’on ne connaissait plus l’argent ? Le commerce ne s’y fait plus qu’avec du papier et nous autres Français nous sommes tout étonnés de nous retrouver au temps des assignats. 

Brünn, le 19 frimaire. J’ai été hier sur le champ de bataille. Quel triste, quel horrible spectacle ! Voilà huit jours que l’on enterre [les morts] et la plaine est encore couverte de cadavres. Cette plaine a plus de quatre lieues de gauche à  droite. Nous l’avons parcourue à cheval et nous avons été ensuite dîné à Austerlitz, petite ville qui donne son nom à la bataille.

J’ai ramassé sur le champ de bataille un plumet noir des chevaliers-gardes et un livre de prière tartare. Je les rapporterai comme trophées et souvenirs du premier champ de bataille que j’ai eu sous les yeux. Puisse-t-il être le dernier ! On assure que l’Empereur retourne demain à Vienne. 

Schönbrunn, le 26 frimaire. Nous ne savons pas encore si la paix se fera. Les allemands sont si longs à tout qu’il faudra peut-être attendre quinze jours pour en tirer un oui ou un non… 

Münich, le 3 janvier 1806.  Je pouvais partir l’un des premiers ; je ne l’ai pas fait, pour montrer du courage jusqu’au bout et faire bien les choses jusqu’à la fin ; mais c’est mon dernier effort et la Secrétairerie d’Etat ira désormais se promener sans moi. 

Münich, le 7 janvier 1806.  Sais-tu qui nous accroche ici ? C’est le mariage du Prince Eugène avec la demoiselle de Bavière [la princesse Catherine de Würtemberg]. On nous fait faire ici les fonctions de notaire et de greffier de l’état-civil, çà me vaudra une petite tabatière sur laquelle il y aura de la poussière de diamant que tu gratteras ; voilà tout ce que je peux te dire sur la cause de notre ennuyeux retard. 

Münich, le 13 janvier 1806.  A quoi bon t’écrire ? Si je pars, j’irai plus vite que ma lettre, oui, mais il faut faire de la contrebande et sous ce respectable cachet, tu trouveras trois robes anglaises. Stuttgart, capitale du royaume de Würtemberg de nouvelle fabrique, le 19 janvier 1806. 

Encore trente-cinq lieues et nous serons en France. Quand le nouveau roi nous aura fait tous ses remerciements, nous ne nous arrêterons plus, et le 25 ou le 26 janvier, au plus tard, nous serons à Paris. 

Baron FAIN. 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 28 mai, 2019 )

Un méconnu de l’Épopée:le colonel Calosso…

Ombre 3

« Je viens de jeter sur le papier, sans prétention et sans art, le récit des événements d’une vie passablement agitée. » Tels sont les mots écrits par le colonel Jean-Timothée Calosso, au début de ses « Mémoires d’un vieux soldat ». Publié la première fois en 1857, à Nice, ce témoignage retrace parfaitement ce que pouvait être l’existence d’un  officier du Premier Empire.

Né en 1789, « à Chivasso, province de Turin », il s’engage à 17 ans au 24ème régiment de chasseurs à  cheval. Désigné pour faire partie des escadrons de guerre qui devaient rejoindre la Grande Armée en Prusse, il quitte l’Italie fin 1806. « Une partie du régiment était monté, l’autre à pied. » Il connaîtra  son baptême du feu en juin 1807 : « Nous passâmes la rivière [la Vistule] au gué sous le feu de l’ennemi et nous déployâmes dans la plaine ». Son récit contient de nombreux détails et anecdotes; ainsi écrit-il : « C’était mon début dans ce terrible jeu des batailles et j’eus le bonheur d‘en sortir sain et sauf. Je ne crains pas d’avouer que les premiers boulets qui sifflèrent à mes oreilles me causèrent une vive émotion. Je baissais la tête croyant les éviter ; alors mon camarade de lit, le vieux Cibois me dit : « Il est inutile de vous baisser, Calosso, lorsque vous les entendez souffler, ils ne sont plus à craindre car ils ont déjà touché le but ». Plus tard, le jeune chasseur participe à la bataille de Friedland. Il revient souvent à la vie du soldat en campagne (l’anecdote sur son rôle de cuisinier improvisé est mémorable !). Nous le retrouvons plus tard à Tilsitt, côtoyant « les hussards noirs prussiens ». Après la rencontre légendaire des deux empereurs sur le Niémen, Calosso est désigné en octobre 1807 « pour passer à la compagnie d’élite ». Au printemps de 1809, il est en Autriche et participe à la prise de Ratisbonne, puis à la bataille d’Essling. C’est au cours de cette dernière qu’il sera blessé une première fois, par « un vigoureux coup de sabre ». Puis il est fortement contusionné à la cuisse par un boulet.

Bloqué sous son cheval tué, il manquera d’être dépouillé par deux hussards autrichiens. Mais notre homme s’en sortira, tout en étant de nouveau blessé quelques heures plus tard… Il sera nommé brigadier durant cette campagne.

 En 1810, Calosso est nommé maréchal-des-logis dans la 7ème compagnie, puis maréchal-des-logis chef de la compagnie d’élite. Puis il participe à la campagne de Russie. « Les ponts militaires étant jetés sur le fleuve, au point du jour du 24 [juin1812], les colonnes de cavalerie d’avant-garde s’ébranlèrent et le passage commença sous les yeux de l’Empereur placé sur un mamelon qui dominait les ponts ». Les événements auxquels il participe son toujours très bien décrits. Il n’y a pas de temps mort dans le récit du chasseur à cheval Calosso. On notera une très bonne description de la bataille de Polotsk, le 18 août 1812. Il manqua d’ailleurs y être coupé en deux par un boulet…

Plus loin, l’auteur évoque la retraite, le fameux passage de la Bérézina… Il faut affronter le froid intense, la faim et continuer à se battre !  « Je regrette de n’avoir pas conservé dans ma mémoire le nom de l’intrépide commandant de la batterie du quatrième d’artillerie à cheval, qui, malgré sa jambe de bois, sabrait avec nous… », précise-t’il.  Ce passage de ses « Mémoires » est chargé d’un réalisme très fort. Le lecteur souffre avec lui et ressent le même découragement face à la montée de Ponari, cet obstacle de glace infranchissable…

En 1813, Calosso participe à la campagne d’Allemagne. Présent à Bautzen, il est nommé sous-lieutenant, quelques jours après, le 13 juillet. Blessé à la bataille de Wachau (le 16 octobre 1813) « d’un coup de pistolet par un hussard hongrois et de deux coups de lance par les hulans », Calosso est présent malgré tout à Leipzig, cette bataille mémorable par la violence des combats…

L’année suivante, le sous-lieutenant Calosso sera présent « dans cette admirable campagne de France qui suffirait à elle seule pour immortaliser l’Empereur et son armée. » Il se trouve à Fontainebleau lors de l’abdication de l’Empereur. « Pour la dernière fois je vis Napoléon au moment où les rois, qui lui avaient donné le titre de frère, allaient l’exiler à l’île d’Elbe, en attendant qu’ils le déportassent sur un autre rocher bien autrement meurtrier ».

Après la chute de l’Empire, Jean-Timothée Calosso retournera en Piémont et rejoindra les rangs de l’armée sarde.

 La conclusion lui appartient avec ces quelques mots : « …la vie des camps et des bivouacs que j’ai menée pendant huit ans d’une époque héroïque, intéressera peut-être les survivants de cette grande armée [à l’époque il y avait encore de ces combattants…] à laquelle j’ai eu l’honneur d’appartenir. »

C.B.

—–

Complément…

Il convient de savoir qu’après 1815, l’auteur, qui n’avait que 25 ans, se battra dans les rangs de l’armée italienne face à la domination autrichienne sur l’Italie. Après un passage en Espagne, il entre au service de la Grèce puis vers 1823, à celui du sultan de Turquie Mahmoud. Ayant dû prendre le nom de Rustem-bey, « sans renier ni sa religion, ni ses deux patries, le Piémont et la France », il est nommé colonel.

Jean-Timothée Calosso, ne prendra sa retraite qu’en 1843 et s’éteindra à  Nice le 27 mars 1865, cinq ans après le rattachement de ce comté à la France. On consultera avec intérêt l’article qui a été consacré en 1925 à cet intéressant militaire dans le n°64 de la revue « Nice-Historique ». Il est en ligne sur internet par ce lien : http://www.nicehistorique.org/vwr/?nav=Index&document=517

 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 27 mai, 2019 )

Une lettre sur Austerlitz…

06513391.jpg

Voici quelques mots à propos de son auteur : « Né le 28 octobre 1771 à Létenville (Calvados), VIEL Antoine, l’auteur de cette missive, a donc à la date qu’elle porte, trente-quatre ans. Entré au service, comme volontaire dans la cavalerie de Bayeux, le 16 brumaire an II [6 novembre 1793], et passé peu après au 19ème régiment de cavalerie, il a guerroyé partout : en Vendée, en l’an II ; aux armées de Sambre-et-Meuse et du nord, en l’an III ; à l’armée du Rhin les deux années suivantes. En l’an VI, devenu fourrier, il est avec son régiment à l’armée d’Allemagne ; en l’an VII, à celle du Danube, où il se fait nommer, à quelques jours d’intervalle, maréchal des logis chef et adjudant. Revenu à l’armée du Rhin, il s’y couvre de gloire et se fait citer plusieurs fois à l’ordre, aux cours des années VIII et IX. C’est le 5 pluviôse an XI (25 janvier 1803), qu’il est passé avec son grade au 9ème régiment, devenu le 9ème de cuirassiers. Le 10 prairial [30 mai 1803] suivant, le premier Consul lui a décerné un sabre d’honneur, et, de l’an XI à l’an XII, il est resté employé dans les 25ème et 26ème divisions militaires. Sa nomination de sous-lieutenant date de quelques mois à peine : elle est du 16 pluviôse an XIII [5 février 1805] : il a été, à sa grande joie, maintenu à son cher régiment, désigné pour faire partie de la 1ère division de grosse cavalerie de la Grande Armée. C’est ici le moment de lui laisser la parole. Voici sa lettre, in extenso  : 

A monsieur Guérould Pierre, commune de Létenville (Calvados), par Isigny. 

 [Nom de lieu illisible], le 6 nivôse an 14 [27 décembre 1805

Convaincu comme je le suis, mon cher M. Guéroult, de l’intérêt que vous prenez à moi, je profite d’un moment de repos pour vous écrire et vous faire connaître que malgré les efforts de nos ennemis je vis encore. Vous saurez aussi que depuis le 26 messidor [15 juillet 1805], époque où nous sommes partis de Mayence pour aller à Lille, où nous arrivâmes le 25 thermidor [13 août 1805] et fûmes de suite sous les ordres du général Nansouty, qui réunit là sa division composée ainsi qu’il suit : les 2ème, 3ème, 9ème, 12ème de cuirassiers et les 2 régiments de carabiniers (convenez que c’est un joli commandement, mais il en est digne). Huit jours se sont passés dans des revues et manœuvres. Mais pas plus surpris de voir arriver l’ordre de partir sur le champ pour nous diriger sur le Rhin et notamment sur la ville de Mannheim où nous le passâmes le 8 vendémiaire [30 septembre 1805]. Voilà donc 300 lieues faites pour les Capucins, puisque nous sommes revenus à onze lieues d’où nous étions partis) et cela à grandes journées, ce qui nous a ruiné nos chevaux. Il faut vous dire, cher ami, que dans mon retour la fièvre me prit et j’ai fait cent lieues passées avec ce maudit fardeau : elle m’a mis dans un état déplorable ; vous ne aurez une faible idée dans ce petit détail. Jugez d’un homme qui a la fièvre des plus violentes pendant sept ou huit heures, qui à peine passée, se met dans une voiture et fait des 7, 8 et 9 lieues, qui, les jours qu’elle lui donne congé, part d’un grand matin, arrive à dix ou onze heures, se met au lit et au bout de deux heures prend médecine ; le lendemain, part croyant arriver avant lui. Jugez quelle jouissance d’avoir de grands maux de tête et d’avoir à supporter les cahots d’une mauvaise voiture. Dix-sept jours de jeûne, d’émétique, de médecine et de limonade m’en ont débarrassé ; huit jours de repos dans un très mauvais village m’a mis à même de pouvoir passer le Rhin et de partager avec mes camarades les maux de cette glorieuse campagne. Je dis « les maux » car je crois que jamais on en a fait une pareille. Jamais un jour de repos. Tous les jours monter à cheval avant le jour, n’en descendre qu’à 9 et 10 heures du soir, enfin nous sommes restés jusqu’à 22 heures à cheval, mais très souvent dix-huit mais quand on remporte une victoire complète, on doit oublier tous ces maux. Que pourrai-je vous dire, cher ami, quand les papiers publics vous ont instruits mieux que je ne pouvais le faire, attendu qu’ils vous ont appris tout ce qui s’est passé dans l’armée, et moi, je ne pourrais vous dire que ce que j’ai vu en grand et cela dans la position qu’a occupé la division. Je me permettrai seulement une réflexion : c’est qu’il n’appartient qu’à notre empereur de faire la guerre quand on considère qu’en dix jours il a détruit à l’Autriche une armée de 80 à 90 mille hommes ; cela paraît incroyable et cependant c’est vrai. J’en fus témoin et notre division ne les battit que par sa présence, nous ne mîmes pas même le sabre à la main pour les faire rentrer dans Ulm au nombre de 20 mille hommes.La Garde Impériale et nous, fûmes la seule cavalerie qui y parut et ils n’eurent pas le front de se mesurer avec nous. Cependant, nous désirions avoir cet honneur-là. Seulement une brigade de notre division fut détachée à la poursuite du prince Ferdinand qui le rejoignit à quelques lieues où conjointement avec d’autres, lui prit 17 à 18 mille hommes de 25 mille qu’il avait sauvés et dont le reste fut pris en détail. Nous continuâmes notre route sur Vienne où nous arrivâmes sans de grands combats : presque toute la cavalerie se rassembla sous ses murs le 20 brumaire [11 novembre 1805] ; le 22 [13 novembre 1805] ce fut notre division qui traversa la ville capitale de ce grand empire, passa le Danube, traversa les troupes autrichiennes, et fut s’établir à deux lieues au-delà, où un régiment de cuirassiers d’Autriche lui céda la place. Après notre passage, toutes ces troupes furent désarmées, nous nous crûmes en paix, on nous dit même que nous allions prendre des cantonnements. Nous marchâmes pendant deux jours dans cette douce espérance, quant on nous dit que les russes ne voulaient pas s’en retourner chez eux sans un ordre de leur souverain : il nous fallut donc encore battre ces messieurs pour les mettre à la raison, mais une fois ni deux n’ont pas suffit. Il en fallut venir aux gros mots.

Aussi, j’ose croire qu’ils se rappelleront de la bataille d’Austerlitz. Celle-là, je l’ai vue de tout mon saoul, et je peux dire que jamais champ de bataille de fut aussi sanglant. Jugez que cent cinquante mille mousquetaires tirèrent depuis sept heures du matin jusqu’à une heure de l’après-midi et que plus de deux cents pièces d’artillerie tirèrent également. Jugez, dis-je, du carnage que cela a pu faire. Je n’ai pu encore deviner ce que c’est que le caractère russe, mais je n’ai pas vu sans une surprise étrange, des russes sans nombre, mutilé par le boulet, par la mitraille et autres armés, les uns des bras, les autres des jambes emportées, et bien, ils ne poussent pas un soupir, pas une plainte.  Je suis repassé au bout de six jours sur le champ de bataille : on travaillait à enterrer les morts, j’en ai vu qui ne l’étaient pas, par des temps semblables, et blessés : quel courage ! 

Laissons là ce champ de tristesse et de carnage et revenons au 11 frimaire [2 décembre 1805], où Napoléon les écrasa tous, quand je dis « tous », je pourrais ajouter que nous lui avons aidé un peu… Voici comment nous avons travaillé. Vous savez, ou vous ne savez pas, la grosse cavalerie ne doit pas donner à propos de rien et on doit la regarder comme emporte-pièce à qui rien ne doit résister, en voici une preuve : à midi, les affaires n’allaient pas des mieux pour nous. L’ennemi nous chagrinait fortement, quand le prince Murat envoya l’ordre à notre général de se porter en avant pour charger la cavalerie. Cette cavalerie (la tête de l’armée russe) était placée sur un plateau assez élevé, flanquée de 8 pièces d’artillerie qui faisant un feu croisé sur nous. Ils comptaient par cette manœuvre, sans doute, nous arrêter. Point du tout ! Nous avons manœuvré avec sécurité et avec autant de sang-froid que si ce fût pour notre instruction. L’ennemi fit si tellement effrayé de cela qu’il n’osa pas faire un pas sur nous. Nous montâmes sur le plateau, nos têtes hérissées de nos sabres, que nous leur avons enfoncés dans le ventre et partout, car ils sont restés là comme des murs, on en a tué tant qu’on a pu, forcé le reste à la retraite ; mais la majeure partie ont emporté des blessures mortelles. Nous avons pris les 8 pièces qui nous avaient fait tant de mal, donné l’exemple à toute la ligne, une charge générale s’opère, l’ennemi partout est mis en fuite et là se termine la journée du 11 frimaire, dite « Bataille des trois empereurs ou d’Austerlitz ».  Mon cher Monsieur Guéroult, ce qu’il y a de flatteur pour nous c’est que nous avons perdu très peu de monde et que ce fut notre régiment qui perça le premier l’ennemi, ce qui fut remarqué par le prince Murat, qui, sur le champ de bataille passa devant. « Braves cuirassiers, dit-il, vous avez chargé l’ennemi avec intrépidité et sang-froid, cela est digne de vous ! » Tous criaient :  » Vive le prince Murat !  »  Le prince Murat dit : « Vive les cuirassiers qui savent vaincre nos ennemis, etc. ».  Il fit son rapport à l’Empereur qui dit qu’il portrait les régiments de cuirassiers à 1.000 hommes, ce qui fait une augmentation de 400. J’écris beaucoup sur une grande feuille de papier et je vous dis peu, mais vous excuserez le petit génie de votre ami et vous direz mille choses honnêtes de ma part à Mme Guéroult ainsi qu’à tous ses enfants.

Mes compliments à ma sœur et à son mari, je vous prie de leur donner de mes nouvelles le plus tôt possible. Je ne leur écrirai pas par la raison que ici on ne peut affranchit les lettres pour la France, étant trop éloignés de la poste. Nous sommes cantonnés à douze lieues de Vienne du côté de la France.

Nous avons repassé dans cette capitale le 23 frimaire [14 décembre 1805] après avoir parcouru les belles plaines de la Moravie. Milles choses à tous nos amis. Je suis, en attendant votre réponse, votre bien sincère, 

VIEL. 

J’ai oublié de vous dire que l’on vient de nous payer trois mois de solde en billets de banque de Vienne lesquels perdent seulement 45 %. Il est vrai que l’on nous a donné un tiers en sus. Convenez que si cela n’est pas gratifiant ce n’est pas galant de la part de notre Empereur. Mon adresse est : VIEL, sous-lieutenant au 9ème régiment de cuirassiers, membre de la Légion d’honneur, 1ère division de cavalerie commandée par le général Nansouty, à la Grande armée.  Bonsoir, je vais faire un lit avec deux bottes de paille. Le papier me manque comme vous voyez. Je ne peux vous en dire davantage. Portez-vous aussi bien que moi. C’est tout ce que je désire ; il est dix heures, je veux cacheter ma lettre pour l’envoyer demain matin à la poste, car si je manque cette occasion je serait 8 jours sans la retrouver.

L’année suivante, Viel gagne ses galons de lieutenant à la bataille d’Iéna ; en 1807, il se bat à Eylau comme lieutenant adjudant-major ; en 1809, capitaine commandant, il est blessé à Wagram d’un éclat d’obus au pied. Il fait en 1812 la campagne de Russie et, en 1813, celle de Saxe, au cours de laquelle, pour sa belle conduite à la bataille de Dresde, il est fait officier del a Légion d’honneur, ce qui l’incite à se distinguer de plus belle à celle de Leipzig, où il reçoit trois coups de sabre. Nommé chef d’escadron au début de la campagne de France, le 19 février 1814, il passe le 6 août suivant au 10ème cuirassiers. Il fait enfin la campagne des Cent-Jours avec la 14ème division de cavalerie, assiste à la bataille de Ligny et couronne sa glorieuse carrière en prenant part, le 18 juin 1815, à l’immortelle chevauchée de Mont-Saint-Jean. Le 25 décembre 1815, après le licenciement de l’armée, il se retire dans ses foyers à Létanville ; il est dans toute la force de l’âge, n’ayant que quarante-quatre ans. Il en vivra quarante encore, entouré de l’estime et de la considération de tous et mourra maire de sa commune, le 16 février 1855. 

Valère FANET. 

Cette lettre fut publiée en 1905 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 21 mai, 2019 )

Une lettre du général van de Dedem de Gelder.

Lutzen

Elle  fut publiée dans l’ouvrage que l’historien Arthur Chuquet  intitulé « L’année 1814 ». Comme l’écrit cet éminent auteur, « Van Dedem, ce général-diplomate passa du service de la Hollande à celui de la France ». Ce officier supérieur a laissé des « Mémoires », publiés chez Plon en 1900.  

Paris, 20 mai 1814. 

Depuis quatre ans, je sers la France comme général de brigade. J’ai fait les quatre dernières campagnes. J’ai combattu dans quatorze batailles, sans compter les derniers faits d’armes en Italie d’où j’ai ramené la belle division que je commandais depuis trois mois, vu l’indisposition et ensuite la mort du général Gratien. Les troupes sous mes ordres sont celles qui ont tiré les derniers coups de fusil contre les Autrichiens et les Napolitains. Elles ont été ensuite les premières en Italie à arborer la cocarde blanche lorsque j’ai été informé du changement heureux survenu en France. Il y a plus d’un an que le Prince de La Moskowa a demandé pour moi le grade de général de division et le major général a également écrit au Ministre de la Guerre pour l’engager à me proposer ; je suis parti pour l’Italie avec la promesse que cela allait être fait. 

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 8 avril, 2019 )

A propos de quelques figures féminines de l’île d’Elbe…

Jeune femme Empire

J’emprunte au cher André Pons de l’Hérault un extrait de son témoignage sur l’île d’Elbe (Les Editeurs Libres, 2005) : « Les visiteurs n’étonnaient plus, l’on en voyait de tous les sexes, de tous les rangs, de tous les âges. Il y eut une époque où l’on craignit le trop d’encombrement. L’autorité voulut prendre des précautions de sûreté que l’Empereur n’approuva pas. On continua à laisser aller et venir librement. Une dame française débarqua à Portoferraio, suivie de son fils, enfant d’environ douze ans; cette dame venait de Malte. Elle demanda immédiatement un appartement meublé, elle fit débarquer son bagage, qui consistait en un landau et trois malles. La population de Portoferraio, ancienne et nouvelle, fut aussitôt sens dessus dessous pour savoir ce que c’était que la voyageuse qui venait en équipage visiter l’Empereur; on alla à la maison sanitaire, afin de satisfaire à l’opinion générale. Qu’on s’imagine le caquetage de la place publique ! La dame qui nous arrivait était une dame de Rohan, prenant le titre de comtesse, et ajoutait le nom de Mignac au nom de Rohan. J’ai dit la voyageuse: je n’ai pas dit la jeune, ni la jolie voyageuse. Mme la comtesse de Rohan-Mignac avouait la quarantaine; elle avait un embonpoint remarquable, plus remarquable que sa figure, et le nom qu’elle portait faisait penser qu’elle aurait dû être mise avec plus de goût dans la parure recherchée dont elle faisait parade. Ce n’était pas madame Angot en habit de fête; c’était Mme l’Épicière en costume de duchesse. Elle faisait beaucoup d’embarras. Dès que Mme la comtesse de Rohan-Mignac fut installée dans l’appartement meublé qu’elle avait loué, elle étala fastueusement son argenterie de voyage sur un meuble de la chambre qui lui servait de salon, la fit regarder à tout le monde, et elle commença ainsi à montrer le bout de l’oreille. Elle loua des chevaux pour sa voiture, prit une femme pour la servir, et un cocher pour la conduire. Tout cela ne faisait pas une maison montée, ni même un appartement complet. Mais le nom de Rohan couvrait cette mesquinerie fastueuse, jetait de la poudre aux yeux, selon une expression vulgaire, et Mme la comtesse reçut beaucoup de visites. Tous les officiers de la garde allèrent avec empressement lui présenter leurs hommages. Le général Bertrand et le général Drouot ne dédaignèrent pas de se rendre chez elle: c’est dire que presque tout le monde officiel s’y rendit. Je crus pourtant devoir m’abstenir; c’était une idée comme une autre, Mme la comtesse de Rohan-Mignac ne me paraissait pas de bon aloi. Mme la comtesse se fit présenter à l’Empereur, à Madame Mère et à la princesse Pauline: elle fut reçue. Puis elle fit visite à Mme la comtesse Bertrand, ensuite à ma femme: Mme la comtesse Bertrand et ma femme mirent des cartes chez elle. L’Empereur paraissait s’amuser des entourages de Mme la comtesse, dont la demeure était vite devenue le rendez-vous des oisivetés civiles et militaires. Un jour l’Empereur me demanda, presque en goguenardant, «si je n’avais pas fait ma cour à la fameuse comtesse», et lui ayant répondu que je ne l’avais vue que de loin, il ajouta: «Vous avez eu raison, car tout fait croire qu’il n’y a là que du « gnic » et du « gnac ». Cependant, si elle va aux mines, vous lui en ferez les honneurs et vous l’inviterez à déjeuner.» Le déjeuner était toujours le commencement ou la fin de l’histoire, lorsque l’Empereur me disait d’accueillir quelqu’un à Rio, car il ne me donnait jamais des ordres à cet égard, et quelquefois même il semblait me le demander comme un service, en s’inquiétant toujours des embarras que cela causait à mon épouse.

Quoiqu’il en soit de Mme la comtesse de Rohan avec le « gnic » et le « gnac », comme disait l’Empereur, il n’en est pas moins vrai qu’elle fut invitée à la grande fête que l’Empereur donna pour le second retour tant désiré de la princesse Pauline, et que, de préférence à beaucoup de dames notables du pays, elle eut l’honneur, inconnue qu’elle était, d’être désignée pour la table impériale. La table impériale se trouvait placée dans un petit salon qui tenait au grand salon où était la grande table de tous les invités, et, de sa place, les portes ouvertes, l’Empereur assis aurait pu voir tout le monde. Mais l’Empereur ne s’assit pas: il se promena sans cesse autour des tables suivi de sa cour, et son fauteuil, mis entre ceux de Madame Mère et de la princesse Pauline, resta constamment vide. Au moment où l’on avait servi, l’Empereur fit sa tournée générale pour s’assurer par lui-même si les dames étaient à leur aise, et, en rentrant au petit salon de la table impériale, il trouva que Mme la comtesse de Rohan-Mignac, par une inconvenance inconcevable, avait, malgré la présence de Madame Mère et de la princesse Pauline, fait asseoir son fils à côté d’elle. Tout le monde était étonné: on se regardait réciproquement pour se demander comment l’Empereur prendrait la hardiesse de ce sans-façon. Madame Mère et la princesse Pauline étaient vraiment interdites. L’Empereur parut: tous les yeux se portèrent sur lui avec une curiosité inquiète; il s’arrêta sur le seuil de la porte, fronça les sourcils, demanda ce qu’était ce garçon, et ordonna froidement qu’on le conduisît ailleurs. Je regardai attentivement Mme la comtesse de Rohan-Mignac: l’ordre de l’Empereur ne lui fit aucune impression, elle laissa faire sans même tourner la tête. Le dîner fut suivi d’une soirée dansante. À cette soirée dansante, on s’aperçut que la sobriété n’était pas la vertu invulnérable de Mme la comtesse, et il devint impossible de ne pas reconnaître que, par mégarde sans doute, son pied avait glissé jusque dans la vigne du Seigneur, où il avait visiblement laissé des traces. Alors le charme fut détruit, le nom de Rohan n’eut pas le pouvoir de faire jeter un voile épais sur le double événement du dîner et de la soirée. L’Empereur ne reçut plus la comtesse: le charme était détruit! La comtesse de Rohan-Mignac comprit que son règne était passé. Elle s’occupa rapidement de ses préparatifs de départ; je répète ses paroles d’adieu aux quelques officiers qui l’accompagnèrent: «J’aime mieux l’Angleterre que la France: en Angleterre, les femmes à l’âge de quarante ans sont considérées comme étant encore jeunes, et en France à l’âge de trente ans elles passent pour être vieilles.» On voulut pourtant savoir ce qu’était véritablement cette comtesse de Rohan-Mignac; il paraît même que l’Empereur désira savoir à quoi s’en tenir positivement sur son compte. Quelques jours après le départ de la dame, on fit circuler la nouvelle suivante: «La comtesse de Rohan-Mignac n’usurpe pas le titre qu’elle porte; mais sa naissance n’est pas à la hauteur du nom qu’elle a acquis. Elle louait des appartements garnis près de la place des Victoires. L’ouragan révolutionnaire menaçait la tête de M. le comte de Rohan-Mignac. Il se cacha dans ces appartements garnis: son hôtesse se dévoua à son service, elle le sauva de plusieurs périls imminents. Ils émigrèrent ensemble. Dans l’émigration, le comte épousa sa bienfaitrice.»

Presque en même temps arriva une autre dame qui avait aussi avec elle un jeune enfant, dont elle se disait la tante, et qui, de son propre aveu, ne venait à l’île d’Elbe que pour admirer de plus près le héros des héros. Mme Dargy ne paraissait avoir guère plus de vingt-cinq ans. Elle parlait fort bien, sa locution (sic) était facile, et, quoique les apparences fussent contre elle, elle n’avait pas du tout à l’extérieur l’air d’une coureuse de bonnes aventures. Son enthousiasme pour l’Empereur paraissait vrai. Sa figure était agréable. D’ailleurs, point de titres, point de prétentions, point de clinquant, et la tournure plébéienne, ce qui est souvent une fort jolie tournure. Compatriote du général Drouot, Mme Dargy crut pouvoir compter sur lui, et, sans y être autorisée, elle se présenta sous ses auspices, ce qui n’était pas bien. La pauvre femme paya sa petite hardiesse: le général Drouot ne la reconnut pas, ou ne voulut pas la reconnaître. Elle se présenta au général Bertrand, elle n’en fut pas mieux accueillie. Alors elle eut recours au supérieur des supérieurs, à l’homme de sa pensée. Cette fois, elle ne fut pas déçue: l’Empereur la reçut avec bonté, il s’intéressa à elle et il lui donna un modeste emploi à la campagne de Saint-Martin. Cet emploi fit un peu jaser. Mais la pâture manqua à la jaserie; elle tomba bientôt d’inanition. Les adorateurs de Mme Dargy eurent hâte de protester contre une pensée qui pouvait égarer l’opinion. Lorsque nous quittâmes l’île d’Elbe, Mme Dargy resta à la campagne de Saint-Martin, et j’ignore de quelle manière elle rentra dans sa patrie. Tout ce que, par la suite, j’ai appris d’elle, c’est qu’elle a écrit des mémoires sur l’île d’Elbe, et que, dans ces mémoires, elle tonne contre le général Drouot ainsi que contre le général Bertrand, petite vengeance rancunière, qui, très certainement, ne donnera pas plus de mérite à son ouvrage. Il m’est d’ailleurs difficile de comprendre comment Mme Dargy a pu écrire des mémoires sur l’île d’Elbe qu’elle n’a pas été à même d’étudier; elle ne peut avoir conservé que le souvenir confus des ouï-dire qui devaient mille fois se répéter et se défigurer dans son petit cercle. On m’a cependant assuré que ces mémoires ont été rédigés par Mme Dufresnoi: je m’incline profondément devant le nom de Mme Dufresnoi, comme devant toutes les gloires nationales; mais Mme Dufresnoi n’était obligée qu’à bien écrire ce qu’elle écrivait. Ces mémoires ont d’ailleurs maintenant une vilaine tache: leur possesseur actuel a bassement cherché à se les faire acheter par les personnes respectables qui y sont calomniées. Une troisième dame française arriva à Portoferraio pour voir l’Empereur. Je ne connais rien de plus intéressant que le sentiment de vénération que cette dame avait pour celui qu’elle appelait la gloire de la France. Ce n’était pas de l’exaltation, de l’aveuglement: c’était de la raison, du jugement, de l’expérience, de la conviction, du patriotisme. Mme Giroux était de Versailles: elle touchait à la vieillesse, si elle n’y avait pas déjà atteint. Sa figure était une belle figure de soixante ans, surtout bien expressive. On aimait à l’entendre, on aimait encore plus à la lire. Sans doute cette tête devait être un peu volcanisée, car dans un âge avancé, lorsqu’on n’a pas une fortune assez considérable pour pourvoir aux besoins d’un long voyage, qu’on ne peut pas aller et venir vite, même pour une cause très honorable on ne quitte pas son foyer, sa famille, son existence, et l’on ne va pas sous un ciel lointain se mettre à la merci des événements. Quoi qu’il en soit, Mme Giroux, ne pouvant pas supporter le bannissement de l’empereur des Français, se bannit elle-même, quitta la France et prit la route de l’île d’Elbe. L’Empereur fut touché de ce dévouement, il assura momentanément des moyens d’existence à Mme Giroux. Mais le 26 février arriva, et nous partîmes: Mme Giroux ne put pas nous suivre; le général Bertrand avait oublié de prendre des mesures pour que la pension de Mme Giroux n’éprouvât aucun retard; cet oubli mit Mme Giroux dans un état pénible, et cela aurait pu aller loin si l’épouse de l’un des compagnons de l’Empereur ne s’était pas empressée de remplir un devoir de nationalité. Une quatrième dame apparut. C’était une dame lucquoise, mariée à Livourne. Dans ses beaux jours, Mme Filippi avait, à l’armée d’Italie, surtout à la retraite de Gênes, fait la pluie et le beau temps, et dans le corps d’armée dont je faisais partie, son nom était devenu un nom célèbre. C’est qu’alors elle était jolie comme un ange: c’est qu’il était vraiment intéressant de voir une jeune femme, vouée à la liberté de son pays, quitter ses pénates, son foyer, toutes les aisances de la vie, et fuyant la bannière autrichienne, rangée sous le drapeau français, habillée en homme, marchant forcément à pied, affronter toutes les misères de la retraite. Mme Filippi était sans doute venue à Portoferraio avec les souvenirs de sa beauté, mais les souvenirs de la beauté ne sont pas la beauté. On voyait facilement que Mme Filippi n’avait pas toujours été dans le voisinage de la quarantaine, et personne ne refusait de croire à son passé. Toutefois, cela ne la contenta pas: elle nous quitta. L’Empereur l’avait reçue avec une grande bienveillance. »

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 28 mars, 2019 )

Brève histoire de l’organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges, après la dernière campagne napoléonienne (juin 1815) (1ère partie).

W3

Cet article magistral, rédigé par Edgar EVRARD fut publié la première fois dans la revue de l’Histoire des Sciences médicales en 1993 (Tome XXVII, n°1). Les chiffres entre parenthèses renvoient à la numérotation de la bibliographie se trouvant à la fin de cet article.

La dernière campagne de Napoléon se déroula en Belgique en juin 1815. Elle ne dura que quatre jours.

L’armée française franchit la frontière, le 15 juin à l’aube. Le 16 juin, à Ligny, elle infligea une défaite aux Prussiens de Blücher. Le même jour, au carrefour des Quatre- Bras, le maréchal Ney livra une bataille indécise aux troupes britanniques et hollando-belges rassemblées en toute hâte par Wellington. Le 18 juin, près de Waterloo, à l’issue de neuf heures de furieux combats, l’armée française fut défaite par celle de Wellington, secondée par l’intervention progressive de deux Corps prussiens. Le soir du m ê m e jour, à Wavre, Grouchy attaquait le 3ème Corps prussien. Dans sa retraite, les jours suivants, il réussissait à ramener à Givet 1 000 de ses 1 800 blessés.

Sur le plan médical, – le seul qui nous occupe -, la campagne de Belgique est caractérisée par des pertes particulièrement élevées dans les deux camps.

Pour des effectifs globaux, légèrement inférieurs à 300 000 hommes, environ 89 000 hommes (29,7 % ) furent mis hors de combat : 23 700 tués et 65 300 blessés (1).

Pour ce qui concerne la bataille de Waterloo, si l’on se réfère aux sources les plus sérieuses, sur un total de 188 680 combattants, on compte 10 813 tués (5,73 % ) et 35 295 blessés (18,70 % ) (1) (2). Le pourcentage des pertes par rapport à l’ensemble des effectifs réellement engagés, s’élève donc à 24,43 %. Chez les Alliés, il est de 14,71 % et, chez les Français, de 40,57 %.

Pendant six mois au moins, une partie importante du territoire belge actuel fut le siège d’une activité médicale intense. Dans le langage du droit humanitaire d’aujour d’hui, certaines villes, notamment Bruxelles et Louvain, auraient mérité l’appellation de « ville sanitaire ». Dans la rhétorique ampoulée de l’époque, la Belgique fut m ê m e appelée « la sœur de charité de l’Europe guerrière ».

Selon quels principes, fut résolue, en 1815, une situation critique liée à l’afflux massif de blessés ? Pour répondre à cette question, que la plupart des historiens escamotent, je me propose de décrire, d’une manière très brève et très schématique les trois points suivants :

I. les moyens des services médicaux des belligérants, à partir du 19 juin 1815 ;

II. l’activité des hôpitaux de Belgique, durant le semestre consécutif à la bataille de Waterloo ;

III. l’esquisse d’un bilan général des mesures prises.

I. Les moyens des services médicaux des belligérants à partir du 19 juin 1815

a. Service de santé de l’armée de Wellington . Ce service est sous les ordres de l’Inspecteur général des hôpitaux James Robert Grant. Chez les Britanniques, théoriquement, les 224 chirurgiens et aides-chirurgiens attachés aux divisions des deux Corps et à la réserve générale doivent le 19 juin, suivre leurs unités dans leur marche vers la France. Il en est de m ê m e des 93 chirurgiens et aides-chirurgiens attachés aux trois divisions d’infanterie et aux deux brigades de cavalerie du Corps hollando-belge.

Seuls restent disponibles pour les soins des blessés les services de santé attachés à la base britannique et à la base de l’armée des Pays-Bas, en territoire belge.

La base britannique comporte 52 membres du Service médical, dont 16 chirurgiens, 3 médecins, 22 aides-chirurgiens d’hôpitaux, 7 pharmaciens et 4 comptables. Ils sont répartis dans cinq hôpitaux généraux, de 500 à 1 000 lits, que les Britanniques ont créés, à partir d’août 1814, le long des deux lignes de communication vers la Grande- Bretagne. Ils sont situés à Ostende, Bruges, Gand, Bruxelles et Anvers (3) (4).

Le service de santé territorial de l’armée du Royaume des Pays-Bas gère une base hospitalière importante sur ce même théâtre d’opérations. Le service de santé de l’armée hollando-belge est dirigé par l’Inspecteur général S. Brugmans, un médecin hygiéniste hollandais qui a fait ses preuves comme organisateur. Quand Louis Bonaparte était roi de Hollande, Napoléon l’avait nommé Inspecteur général du service de santé de l’armée des Pays-Bas. Le roi Guillaume d’Orange l’a confirmé dans cette fonction en novembre 1814. La zone constituée par la partie méridionale du Royaume des Pays-Bas, c’est-à-dire la Belgique actuelle, est d’une grande importance stratégique. Brugmans s’est attelé à y organiser trois lignes d’hôpitaux, en vue des futures hostilités qui, selon les plans des Alliés, devraient commencer le 1er juillet 1815. Les hôpitaux militaires de Bruxelles et Louvain, et les hôpitaux civils de Charleroi, Nivelles et Termonde qui seraient réquisitionnés en cas d’hostilités, constituent la 1ère ligne. La 2ème et la 3ème ligne sont situées plus au Nord, en Hollande (5) (6) (7) (8).

 

Les hôpitaux militaires de Namur, Liège et Maastricht ne relèvent plus du commandement de Brugmans. Ils sont occupés et dirigés par les Prussiens. Ceux de Gand et d’Anvers le sont par les Britanniques.

Au début de juin 1815, Brugmans a confié au 1er officier de santé François Kluyskens (1771-1843) la direction du Service de santé territorial des Provinces méridionales du Royaume des Pays-Bas. Ce service ne comprend que des Belges. Kluyskens, lui aussi est belge. Il est né à Alost. Ce chirurgien militaire chevronné a servi avec distinction successivement dans l’armée autrichienne puis dans l’armée française. En octobre 1814, il s’est rallié à sa nouvelle patrie, créée par le Congrès de Vienne. Il a été le chirurgien en chef de l’hôpital militaire de Gand. Dans l’exercice de ses nouvelles fonctions, il a décidé d’assumer personnellement la direction de l’hôpital militaire de Bruxelles. Celui-ci a une capacité de 500 lits. Le 15 juin 1815, son personnel comprend 5 chirurgiens-majors, 6 chirurgiens aides-majors et 8 sous-aides.

L’hôpital militaire de Louvain possède des effectifs chirurgicaux du même ordre de grandeur.

b. Service de santé de l’armée de Blücher . Dirigé par le chirurgien général Voelzke, il a copié l’organisation française dans ses quatre Corps d’armée. Mais à l’arrière de ceux-ci, il souffre d’une pénurie très grave en personnel chirurgical, le long des lignes de communication vers la Rhénanie. Il en résulte que tous les blessés prussiens, avant de pouvoir atteindre Liège ou Maastricht, seront soignés uniquement par les services de santé britannique et hollando-belge (9), à moins qu’ils ne soient recueillis par des hôpitaux civils. A Anvers, le chirurgien français Claude Louis Sommé, installé dans cette ville depuis qu’il a quitté le Corps de Santé de la Grande Armée en 1806, aura l’occasion d’en soigner beaucoup à l’hôpital civil Sainte- Elisabeth.

c. Service de santé de l’armée française. Il n’intervient évidemment pas dans l’organisation des soins conférés aux blessés hospitalisés en Belgique, à l’issue de la campagne de juin 1815. Une partie de ses membres a accompagné les unités en retraite vers Laon et Reims. Tel est le cas de Percy, chirurgien en chef de l’Armée du Nord. Les autres sont prisonniers à Bruxelles ou à Louvain. Tel est le sort de Dominique Larrey.

d. En conclusion de ces quelques données numériques, il est patent qu’à l’aube du 19 juin 1815, il existe une disproportion énorme entre les moyens des services de santé des vainqueurs et l’étendue des pertes dont les soins leur reviennent.

A suivre…

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 8 mars, 2019 )

A propos de la campagne de 1815…

 

WaterlooEn 1815, le général Teste commandait la 21ème division d’infanterie du 6ème  corps et fut détaché sous les ordres du maréchal de Grouchy. Voici son témoignage sur la campagne de Belgique.

Si la campagne de cette année a été si courte, si malheureuse pour les armes françaises, c’est qu’on a perdu aux préparatifs, aux parades de Mai, le temps le plus précieux, c’est qu’on a cru que l’entrée à Paris et le rétablissement du trône impérial dans la capitale décidaient de tout ; c’est qu’on a compté trop longtemps, malgré l’expérience de 1813, sur les promesses du père de Marie-Louise, c’est qu’on n’a pas su ou plutôt qu’on n’a pas voulu mettre à profit l’élan d’une nation généreuse, élan devant lequel toute coalition serait venue se briser ; c’est qu’on a négligé d’étouffer en son berceau cette coalition en se portant aux frontières naturelles de la France, en arrivant le 29 ou le 30 mars à Bruxelles, en enlevant à 15.000 Anglais ou Prussiens, seule garde de la Belgique, tout le matériel de notre ancienne artillerie, en grossissant l’armée, en vingt-quatre heures, de 1000.000 Belges, anciens compagnons de notre gloire, en reprenant rapidement la Savoie et s’emparant des alpes par quelques corps qu’i s’y trouvaient tout à coup accueillis et renforcés par la division franco-piémontaise. Que faisaient alors les Autrichiens ? Que faisaient alors les russes ? qu’auraient fait les Anglais, les Prussiens et les Espagnols ? La France entière était levée. Elle voulait rester grande et libre (sans autre conquête), entre le Rhin, les alpes et les Pyrénées. Cette attitude digne de nous, cette déclaration franche et ferme, jetée, dès le 30 mars, au milieu de l’Europe tout étonnée de la résurrection du géant, n’aurait-elle pas produit plus d’effets qu’une inaction de trois mois, les discussions dur l’Acte additionnel et le Champ de Mai ?Ces vérités, on les a senties, mais trop tard. Ces fautes, on les a reconnues, mais quand il n’était plus temps de les réparer. Le trône que vous n’aviez pas permis d’étayer, s’est écroulé de nouveau, plus vite et avec plus de fracas qu’en 1814, et a entraîné dans sa chute cette vieille armée dont les débris faisaient encore trembler l’Europe, maîtresse de la capitale. On a beaucoup écrit sur ces graves événements. La France et l’Europe ont été inondées de brochures de toutes couleurs, mais aucun des écrivains contemporains n’est parvenu à analyser les fautes qui ont amené la catastrophe ; Je viens de signaler la principale d’où découlent toutes celles qui l’ont suivie jusqu’au dénouement. On pouvait employer le temps d’inaction à donner à l’armée cette vigueur d’organisation que l’ardeur des officiers et soldats rendait si facile à obtenir. Loin de là, on procéda lentement à la formation des brigades et des divisions. La plupart d’entre elles étaient incomplètes la veille d’entrer en campagne. Elles portaient seulement pour « mémoire », sur leurs situations, des bataillons, des corps entiers détachés dans la Vendée ou s’organisant sur des points assez éloignées. Le 6ème corps, commandé par le comte de Lobau [général Mouton], arrivant sur la frontière, comptait à peine 9.000 combattants dans ses trois divisions d’infanterie. La désignation des généraux se fit aussi avec une précipitation dont elle devait nécessairement se ressentir. Nous semblions tout à fait, en dernier lieu, pris au dépourvu. Des traîtres surgirent, comme à toutes les époques difficiles où la France s’est trouvée. Les uns, agissant sourdement dans l’obscurité, se tenaient sur la réserve ; on les appelait « expectants ». Les autres, se glissant dans nos rangs, tiraient l’épée avec nous et captaient la confiance à l’aide d’un enthousiasme factice, quelque fois outré. Bientôt, sous d’honorables auspices, des commandements leur étaient confiés. MM. de Bourmont, Villoutreys, et quelques autres qui se sont signalés par les écrits de cette époque et qui furent, par la suite de leur défection, amplement récompensés par les vainqueurs. Sous un autre point de vue, les maréchaux et certains commandants de corps d’armée, pour me servir de l’expression consacrée par le soldat, « n’en voulaient plus ». Leur fortune était faite et ils ne visaient qu’à en jouir en repos. La manière dont ils s’étaient posés auprès des « restaurateurs », leurs hésitations à l’apparition de l’Empereur, tout concourait à donner la mesure de leur dévouement. Napoléon le savait, et ce n’était pas là le moindre de ses soucis, mais il n’était plus temps, les événements se pressaient ; il y avait trop compté sur son étoile, sur ses courtisan et sur l’Autriche. Il devait et nous devions en porter la peine. Et cependant, malgré l’infériorité numérique que nous valait notre inaction, la frontière fut franchie avec l’impétuosité française, les premiers obstacles renversés et la bataille de Ligny gagnée sur l’armée prussienne. Si cette sanglante journée n’eut pas de plus grands résultats, il faut l’attribuer d’abord à quelques faux mouvements de notre part, à l’opiniâtreté qu’apportèrent à la lutte les ennemis plus nombreux que nous, à nos hésitations, vers la nuit après l’occupation du champ de bataille, et surtout aux dispositions du corps qui couvrait la retraite des Prussiens, corps dont l’admirable manœuvre parvint à nous tenir en éveil et sous les armes, toute la nuit du 16 au 17, et à masquer habilement sa marche dans un pays où il nous eût été si facile d’être mieux renseignés. Vers la fin du jour, le 16, le gros de l’armée prussienne était en pleine retraite sur Liège, où les parcs d’artillerie et les bagages parvinrent, de nuit, dans la plus grande confusion. On ignorait tout cela dans le quartier-impérial, et dans la matinée du 17, on prit la fatale décision de scinder l’armée et d’employer 35.000 hommes, distraits de notre force principale, à poursuivre les Prussiens dans la direction de Wavre, de là tous les tâtonnements et ce qui s’ensuivit. Je ne me m’arrêterai pas à décrire la bataille ou plutôt le désastre de Waterloo, dont aucune plus amie ou ennemie ne nous a encore donné la relation exacte. Le brillant et habile historien de l’Empire [Adolphe Thiers] dont l’œuvre est si pompeusement annoncée [elle paraîtra en 21 volumes de 1845 à 1869], parviendra-t-il à dévoiler la vérité sur cette dernière et mémorable lutte et surtout sur ses causes ? J’en doute. Il y a tant d’erreurs accréditées parmi les contemporains, tant d’ambitions, tant de jalousies qui se choquent, qui déchirent ou exaltent les personnes en dénaturant les faits !!! Enfin, que dirai-je sur toutes les relations auxquelles cette campagne a donné lieu, sur tous les reproches que se sont adressées mutuellement quelques lieutenants de l’Empereur et même des officiers en sous-ordre ?… On trouve souvent des prophètes après l’événement. Je tiens cependant à faire connaître mon opinion relativement aux graves accusations qu’on a voulu faire peser sur le maréchal Ney et sur le comte de Grouchy. Si le maréchal Ney avait vécu à l’époque où ces accusations furent formulées, il aurait pu appuyer par l’autorité de son nom et avec sa franchise habituelle la défense de sa conduite publiée par M. Gamot, son parent [son beau-frère], ancien préfet, et je pense qu’il aurait été possible à ce maréchal de justifier cette conduite. D’ailleurs, c’est au successeur de son titre comme prince de La Moskowa, qu’incombe le soin de provoquer l’entière réhabilitation du brave des braves. Quand au maréchal comte de Grouchy, il est difficile de porter un jugement sur la lecture des ordres qu’on lui a adressés, en les compulsant avec ceux qu’il assure ne lui être pas parvenus. Dans toutes les publications faites à ce sujet, qui devinrent fort vives et dans lesquelles le nom de plusieurs de nos écrivains militaires et civils, se trouve mêlé pour ou contre les assertions du général Gérard, la vraie vérité n’a pas encore percé les nuages dont les animosités de part et d’autre l’ont couverte. Le maréchal de Grouchy a deux fils qui suivent brillamment la même carrière. Ils ont déjà commencé à réfuter la plus grande partie des assertions qui pouvaient nuire à la réputation de leur père. C’est à eux de continuer cette noble tâche que la vie si honorable du maréchal et ses éminents services de guerres leur rendront plus facile. Napoléon, lui-même, reste, à Sainte-Hélène, indécis sur ce point, et s’il hésite à se prononcer, c’est qu’il n’oublie pas qu’au moment où il prit la fatale résolution de détacher de l’armée impériale et de jeter sur sa droite un corps de 30.000 hommes, il tomba dans les errements qu’il avait si souvent reprochés à l’école de Moreau (école de petits paquets, disait-il, en plusieurs occasions). Si avec tous les moyens d’être bien informé, i lavait connu tous les désordres que les suites de la batailles de Ligny avaient produits sur l’armée prussienne, il aurait détaché seulement à sa suite une ou deux divisions, et en conservant son flanc droit une force plus imposante, et il eût porté en gagnant la bataille le dernier coup de la coalition.

Laissons du reste, à nos neveux éclairés par de nouveaux matériaux que le temps produira nécessairement le soin de jeter une plus vive lumière sur les causes et effets du drame mémorable qui a fixé les destinées du Premier Empire.

Général TESTE.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 20 janvier, 2019 )

Un dragon dans la campagne de France… (3 et fin).

Claye 28mars1814

Dernière partie du témoignage Gougeat, dragon à cheval au 20ème régiment.

« Nous quittons le camp d’Essoyes pour retourner de l’Aube. Après avoir passé dans différents endroits déjà parcourus, nous nous trouvons de nouveau, du 15 au 18 mars, dans les environs de Nogent. Là, nous recevons  l’ordre de rétrograder sur Arcis. En remontant la Seine et l’Aube, nous partons aussitôt pour cette ville où la Garde impériale et plusieurs corps d’armée se réunissent évidemment en prévision d’une grande bataille.

Les armées russes, prussiennes et autrichiennes se concentrent dans la plaine devant Arcis, sur la route de Troyes. Les Russes ont incendié, il y a quelques jours, la petite ville de Méry.

Pendant que l’armée française défile pour aller prendre position dans la plaine, on nous fait rouler nos manteaux et prendre nos dispositions pour charger. Nous traversons la ville à notre tour, et la bataille s’engage.

Nos escadrons, trop eu nombreux, se heurtent, mais sans succès, contre la masse énorme de la cavalerie ennemie; ils sont ramenés jusqu’à Arcis. Nous allons nous reformer dans l’avenue du château, sur les bords de la rivière; d’autres corps débandés nous rejoignent. On repart; on se bat toute la journée. Finalement, nous couchons sur nos positions.

Le lendemain, nous quittons Arcis avec l’Empereur et la Garde et nous marchons sur la route de Vitry. Nous passons la nuit à Dampierre d’où nous entendons encore le canon d’Arcis. Nous allons franchir la Marne à Frignicourt, petit village situé à une demi-lieue de Vitry. Là, toute l’armée défile devant l’Empereur et le salue de ses acclamations ; assis à une petite table devant l’église, il est penché sur une carte étalée devant lui et ne fait pas un mouvement.

Le régiment est envoyé devant Vitry. Il va ensuite en reconnaissance dans les villages situés entre Vitry et Saint-Dizier. Plusieurs fois, nous passons et repassons à Larzicourt, mon pays natal, dont l’aspect est des plus mornes. Les rares habitants que nous rencontrons, et dont je me garde bien de me faire connaître, sont tristes et abattus; on voit qu’ils sont encore sous l’impression de la terrible scène du bombardement dont j’ai parlé. Jetant les yeux du côté de la maison de ma mère, je suis navré à la vue des meubles entassés pêle-mêle dans la rue…

Nous partons, le lendemain, par la route de Montiérender et nous arrivons au pied du village de Moelain, au-dessous et non loin de Saint-Dizier. Ce village est situé au sommet d’une petite côte de vignes au bas de laquelle coule la Marne. De l’autre côté de la rivière est le bourg d’Hoëricourt, avec une vaste plaine.

Il est 10 heures du matin, le temps est splendide, le soleil brille d’un vif éclat. L’armée russe évolue dans la plaine.

A la vue de l’ennemi, notre armée, guidée par des habitants du pays, traverse la Marne au gué d’Hoëricourt, en masse et dans un ordre parfait. Parvenue sur l’autre rive, elle est accueillie par la cavalerie russe dont elle reçoit le choc sans broncher, notre cavalerie la charge à son tour; une terrible mêlée s’engage pendant laquelle les escadrons ennemis sont ramenés plusieurs fois. Enfin, après deux heures de ce rude combat, l’Empereur lance sur les Ruses la cavalerie de sa Garde qui les sabre et les met dans une déroute complète. Ils se débandent et fuient au galop: une partie dans la direction de Vitry et le reste par la route de Bar-le-Duc.

Je ne pris pas part à l’action, mais je la vs se dérouler à mes pieds, du haut del a petite colline de Moelain, où je me trouvais avec l’officier-payeur de mon régiment. La traversée de la Marne par notre cavalerie, dont les chevaux ne nous paraissaient pas plus gros que des moutons au milieu de la rivière, et le choc des escadrons dans la plaine aux rayons d’un beau soleil qui faisait jaillir des milliers d’étincelles des armes et des casques, constituaient l’une des plus beaux spectacles qu’il m’ait été donné de contempler.

Passant, le soir, sur le champ de bataille, je reconnais, parmi les morts, plusieurs dragons de mon régiment et un officier du 19ème dragons. Je rencontre M. Lallemant, officier dans ma compagnie, blessé à l’épaule, et qui me prie de panser ma blessure. Tout près de la grande route se tiennent des cavaliers qui offrent, mais sans succès, de vendre à leurs officiers des chevaux qu’ils ont pris à l’ennemi.

Je rejoins ma compagnie au village de Longchamp où elle s’est arrêtée après avoir coopéré à la poursuite des Russes; nous y passons la nuit.

Nous restons plusieurs jours entre Vitry et Saint-Dizier, profondément attristés à la vue des ravages exercés par les armées étrangères dans cette contrée, jadis si florissante et maintenant si dévastée. Dans les villages peu de maisons sont intactes. Parmi celle qui sont encore debout, les unes ne sont plus soutenues que par leurs piliers ; d’autres n’ont plus de toitures; des murs son ou renversés ou ébréchés; les portes et les fenêtres sont béantes. A l’intérieur, il n’y a plus rien. Un silence de mort plane sur ces ruines ; les habitants se sont enfuis, avec leurs bestiaux, au fond des forêts voisines, afin d’échapper aux vexations et aux brutalités de l’ennemi.

Nous repassons la Marne, sous l’impression de ce triste spectacle, et nous nous dirigeons sur Vandoeuvre. De là, nous allons à Troyes, à Sens, puis à Fontainebleau.

En arrivant à Fontainebleau, un jour qu’il tombait un léger brouillard, mon régiment se range en bataille sur la grande route, tout près d’un château. Longtemps, nous restons là immobiles et silencieux. De temps en temps, de vagues rumeurs nous arrivent de la ville; des officiers passent et repassent au galop; les visages sont tristes. On sent, on devine de graves événements. Bientôt, nous apprenons la capitulation de Paris et l’abdication de l’Empereur. Soudain un bruit de cavalerie en marche se fait entendre du côté de Fontainebleau et nous voyons venir plusieurs voitures, escortées par un escadron de lanciers de la Garde. Au moment où elles passent devant nous, un bras sort de l’une d’elles et s’agite en signe d’adieu; on nous dit que c’est l’Empereur qui part et nous adresse ses adieux. L’émotion est grande, les cœurs sont oppressés, les yeux se mouillent… »

Fin.

(Témoignage publié la première fois en 1901 dans le « Carnet de la Sabretache »; réimprimé en 1997 par Teissèdre).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 16 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTÉE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (VII et fin).

Ombre 2

On a pu remarquer par le détail que j’en ai donné que cette marche de Dresde à Leipzig fut une continuité de changements de direction, contremarches, etc., qui marquent bien le peu de fixité des plans et l’incertitude des projets du Chef. Un jour nous marchions sur Pegau, le lendemain sur Leipzig, le jour suivant vers Wittenberg, puis dans la direction de la Bohême. Les soldats se fatiguaient sans avancer et sans résultats connus, l’inquiétude prenait la place de la confiance. L’armée était à moitié détruite avant d’avoir combattu.

Telle était notre situation le 16 octobre au matin. Tout paraissait calme et rien n’annonçait une bataille. Nous nous mîmes en marche à 8 heures du matin sur Lieberwolwitz. Près de ce village nous vîmes l’armée réunie et disposée pour le combat. Un instant après on entendit trois coups de canons tirés à intervalles égaux, c’était le signal de l’ennemi ;

Le combat commença par un feu d’artillerie pour approcher d’une hauteur bien défendue par l’artillerie et qui semblait un des points les plus importants de la ligne. Elle fut vite emportée à la baïonnette. La gauche de l’ennemi fut violemment attaquée par nos tirailleurs, qui y semèrent le désordre. A ce moment l’ordre fut donné de former les colonnes d’attaque et de marcher droit à l’ennemi. La victoire n’était pas douteuse et la destruction totale des alliés semblait certaine.

Le corps d’armée saxon fit un mouvement que l’on crut être le commencement de la charge générale. Il marcha à l’ennemi en ordre de bataille avec beaucoup d’ordre er de célérité, mais bientôt nous vîmes les généraux alliés recevoir les Saxons et l’artillerie qui quelques minutes auparavant était placée à côté de nous, nous tira dessus.

Cette défection causa un grand vide dans notre armée. Pour le combler en toute hâte on prit d’abord la cavalerie de la Garde et la 2ème division de Jeune Garde que l’on plaça près des batteries de 12. Au lieu d’attaquer il fallut se borner à garder les positions acquises vers le début de la bataille.

Vers le soir le corps d’armée commandé par M. le comte de Lauriston qui s’était battu tout le jour et avait beaucoup souffert, battit en retraite et fut bientôt en pleine déroute. La brigade que je commandais fut envoyée pour le rallier et arrêter la marche de l’ennemi. Elle se porta en avant au pas de charge et obligea bien vite l’ennemi à se retirer en abandonnant sa position. Ce fut en marchant à l’ennemi que je reçus un coup de feu au coude du bras droit. Je restai très avant dans la nuit sans être pansé, la balle s’était logée dans l’os et on eut toutes les peines du monde à la retirer.

La brigade prit position à l’entrée du village et bivouaqua en carré à une portée de pistolet des vedettes ennemies.

On ne conçoit pas l’espèce d’aveuglement dont l’Empereur était frappé. Rien ne pouvait dessiller ses yeux, une fatalité extraordinaire le poursuivait ans que les leçons de l’expérience pussent le préserver des moindres fautes.

Il avait vu successivement les Autrichiens, les Bavarois, les Wurtembergeois abandonner son armée et il n’avait pris aucune précaution pour se garantir de la trahison des Saxons. S’il les avait laissés à Dresde et à Pirna au lieu des deux corps d’armée français qui s’y trouvaient, il aurait remporté une victoire complète qui eut changé la face des choses. Voulant tout conserver, il perdit tout. Terrible leçon pour les conquérants qui seraient tentés de l’imiter !

Le 17, la brigade reste dans la même position. Les Prussiens attaquèrent Leipzig, mais furent repoussés. La retraite était inévitable, toutefois aucune précaution pour éviter les pertes ne fut prise.

Il y avait en arrière de Leipzig un défilé long de deux lieues avec trente-deux ou trente-trois ponts. Il était aisé de présumer que les équipages s’y embarrasseraient et que ni l’armée, ni l’artillerie ne pourraient passer.

Le prince de Wagram [maréchal Berthier] avait proposé de faire des ponts de bois afin de faciliter la marche des voitures en conservant la route pour l’armée. L’Empereur rejeta cette pensée si sage, parce qu’il voulait que personne n’eut la pensée de battre en retraite.

A 11 heures, je reçus l’ordre de mettre du bois sur les feux et d’abandonner le camp. A ce moment le feu prit dans une maison ou étaient mes chevaux et mes équipages et en un instant tout fut brûlé. Je perdis chevaux, effets, argent et restai blessé sans un sou ni une chemise.

La nuit fut employée à traverser la ville et nous couchâmes dans une prairie, près de la route de Naumbourg. Il y avait déjà grand embarras de voitures dans les rues et sur la route.

Le 18, après un court repos, la division reçut l’ordre de se porter en avant de la ville. Le général de division Barrois marchait en tête, mai l’encombrement était tel qu’il fût séparé de nous et que nous étions dans l’impossibilité d’avancer ni de reculer.

A cet instant, l’ennemi se présenta à l’entrée de la ville. Je fus fort embarrassé, d’autant plus que les balles qui pleuvaient sur nous augmentaient encore le désordre. Je craignais qu’en ne suivant pas le général de division je fusse blâmé comme ayant manqué à mon devoir… Je pris mon parti sur-le-champ. Je fis évacuer la rue et placer deux pièces de canon sur le pont et les autres dehors, pour prendre l’ennemi de flanc et l’empêcher d’occuper notre retraite. Je fis placer les deux régiments de tirailleurs en colonne serrée à la gauche de la rivière et chasser l’ennemi du Rosenthal par le colonel Dariule avec cinq cents tirailleurs. En un instant l’ennemi fut chassé de l’île, y laissant beaucoup de morts. Les obus mirent le feu à l’hôpital où se trouvaient quatre ou cinq cents blessés de toutes les nations, qui périrent.

Je fis prévenir le général et l’Empereur de la situation où je m’étais trouvé. Sa Majesté me fit dire par un  de ses aides-de-camp de garder cette position et ne la quitter que sur mon ordre. Nous nous battîmes toute la journée pour empêcher l’ennemi d’entrer dans la ville.

Le régiment perdit 18 tués et 114 blessés dont 7 officiers. Les 93 tirailleurs envoyés sur l’hôpital furent perdus sans que l’on put savoir s’ils étaient blessés ou prisonniers.

L’embarras allait en augmentant, je vis le moment où l’on ne pourrait plus passer. Pour parer à cet inconvénient,j’envoyai mon lieutenant-colonel Guillemin, avec un adjudant-major pour établir un pont sur l’Elster dans un endroit éloigné de la route et hors de la vue. Ces deux officiers s’acquittèrent de cette mission avec une merveilleuse dextérité. Le pont fut établi en quelques heures ; j’y fis placer une compagnie pour le garder. Cette précaution fut notre salut le lendemain, sinon nous eussions tous été tués ou pris.

Le 19 octobre, on se battait toujours.

(Fin de l’extrait).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 15 janvier, 2019 )

Un dragon dans la campagne de France…(2)

Montereau

Suite du témoignage Gougeat, dragon à cheval au 20ème régiment.

« Un jour que ma compagnie état de grand’garde, dans une prairie, devant le village de Saint-Aubin, un général nous envoie l’ordre de nous renseigner sur la nationalité d’un grand poste établie à quelque distance de nous. La compagnie s’avance de ce côté, mais elle est arrêtée par un ruisseau large et profond qu’aucun de nos dragons ne peut franchir ; seul le capitaine de Marcy, monté sur son magnifique cheval isabelle, le saute avec la plus grande aisance, et s’approchant du poste suspect, il crie d’une voix forte : « Qui vive ? » C’étaient des cuirassiers autrichiens. A l’audacieuse provocation de l’officier français, ils répondent par une décharge générale de leurs mousquetons, dont les balles passent en sifflant aux oreilles de celui-ci, mais sans l’atteindre ; puis ils foncent sur lui. Sans se presser beaucoup et avec le plus grand sang-froid, mon capitaine revient au ruisseau qu’il franchit avec la même facilité que la première fois et, lorsque les Autrichiens sont arrivés, à leur tour, au petit cours d’eau qu’ils ne peuvent passer, il fait tirer dessus par ses dragons qui en tuent deux.

Nous descendons au-dessous de Nogent, toujours en côtoyant la Seine. Nous passons le fleuve à Montereau et nous allons occuper un petit village appelé Chennevières, qu’on dit être à 4 lieues seulement de Paris ; nous n’y restons que quelques jours.

En revenant sur la Seine, notre armée poursuit et refoule jusque dans Montereau un corps de troupes alliées. Nous sommes remplis d’ardeur et d’enthousiasme; nous nous croyons déjà sur le Rhin.

La ville de Montereau et ses coteaux sont garnis de troupes ; un combat acharné s’engage dans a la ville même et sur les hauteurs. Après une résistance longue et opiniâtre, les armées ennemies essuient une défaite complète ; elles fuient de toutes parts, poursuivies par notre cavalerie qui passe le pont à leur suite, ma compagnie une des premières.

Au moment où notre artillerie  va s’engager à son tout sur pont long et étroit, on jette dans la rivière de nombreux cadavres d’hommes et de chevaux qui obstruent ou gênent le passage. Resté en arrière de ma compagnie, je profite, pour traverser, d’un petit intervalle laissé libre pendant le défilé de l’artillerie et je me trouve avec un de nos officiers nommé M. Robin, qui, comme moi, a été séparé du régiment dans un de ces moments de confusion si fréquents dans les engagements de cavalerie.

M. Robin et moi, nous nous efforçons, mais vainement, de rejoindre le 20ème dragons dont nous ne connaissons que très imparfaitement l’itinéraire. Enfin, après 17 jours de marche et de recherches, nous le trouvons campé  dans les vignes d’Essoyes, gros bourg situé près de Bar-sur-Seine. »

 

A suivre.

(Témoignage publié la première fois en 1901 dans le « Carnet de la Sabretache » ; réimprimé en 1997 par Teissèdre).

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 1 janvier, 2019 )

La défense et la capitulation de Ratisbonne en avril 1809.

ratisbonne.jpg

A l’appui de cette lettre de Geoffroy Eissen, lieutenant adjudant-major au 65ème de ligne, que l’on va lire, il est peut-être utile de rappeler qu’à l’ouverture de la campagne de 1809, Napoléon dans son mouvement de concentration, ordonna à Davout d’évacuer Ratisbonne, où ses 50.000 hommes étaient cantonnés, pour venir le rejoindre dans la direction d’Abensberg, et lui prescrivit de ne laisser dans cette place qu’un seul régiment. « C’est, dit Thiers, au 65ème de ligne, excellent régiment commandé par le colonel Coutard, que le maréchal Davout avait réservé le rôle périlleux de garder Ratisbonne contre les armées nombreuses qui allaient l’attaquer par la rive droite et par la rive gauche du Danube. Il lui avait prescrit de fermer les portes, de barricader les rues et se défendre à outrance jusqu’à ce qu’on le dégageât, ce qui ne pouvait manquer d’arriver bientôt, car Ratisbonne, relié par un pont au faubourg de Stadt am Hof, à l’embouchure de la Pregel, n’avait qu’une simple chemise pour toute fortification.  Le colonel Coutard avait eu affaire le 19, à l’armée de Bohême et lui avait résisté à coups de fusil avec une extrême vigueur, si bien qu’il avait abattu plus de 800 hommes à l’ennemi. Mais le lendemain 20, il avait vu paraître sur la rive droite, l’armée de l’archiduc Charles, venant de Landshut, et il ‘était trouvé sans cartouches, ayant usé toutes les siennes dans le combat de la veille. Le maréchal Davout, averti, lui avait envoyé par la route d’Asbach, deux caissons de munitions, conduits par son brave aide de camp Trobriant, lesquels avaient été pris sans qu’il pût entrer un seul paquet de cartouches dans Ratisbonne. Le colonel Coutard pressé entre deux armées, n’ayant plus un seul coup de fusil à tirer, ne pouvant du haut des murs et des rues barricadées, se défendre avec des baïonnettes, avait été contraint de se rendre. La captivité du 65ème ne fut donc pas de longue durée puisque, dès le 23 avril, le lendemain d’Eckmühl, Ratisbonne était reconquis ; et le 65ème délivré, reprit sa place dans l’armée d’Allemagne et fut à Essling ainsi qu’à Wagram.       

 Paul SCHMID.

                                                                                                                                                                                                                    Ratisbonne, ce 26 avril 1809.

Depuis ma dernière [lettre] de Magdebourg, j’ai à vous rendre compte de bien d’événements. Après être venu à marches forcées de Magdebourg à Nuremberg ; on nous y laissa quelques jours pour nous reposer. Le 9 du courant nous en partîmes avec notre corps d’armée et manoeuvrâmes en suivant les mouvements des ennemis, tantôt en nous portant sur Ingolstadt et Ratisbonne jusqu’au 16 où nous arrivâmes sur l’Altmühl où nous prîmes position ; dans la nuit, nous eûmes quelques escarmouches. Le 17 au matin, notre régiment reçut l’ordre de se rendre à Ratisbonne pour la garde du maréchal et les 4 divisions prirent position sur la rive gauche du Danube en face de l’ennemi ; dans l’après-midi, l’ennemi fit une attaque sur nos avant-postes, mais fut constamment repoussé. Le 18, le corps d’armée reçut l’ordre de se porter sur Neustadt. Le maréchal fit venir le colonel et lui fit : « Colonel, je vous confie un poste bien délicat et bien glorieux en même temps ; l’Empereur comte sur vous, vous devez tenir à Ratisbonne, empêcher l’ennemi de passer le pont et protéger ainsi notre marche sur Neustadt. » En même temps, notre 1er bataillon reçut l’ordre de se porter en avant en tirailleurs pour remplacer les troupes qui devaient passer le Danube. Nous perdîmes, ce jour, une centaine d’hommes, tant tués que blessés ; à minuit, nous brûlâmes le pont de Ratisbonne et la petite ville de Hof am Stadt. Maintenant nous étions notre régiment seul sans une pièce de canon ni un cavalier. Le 19 à midi, l’ennemi fit une attaque générale sur nous avec 10.000 hommes et 30 pièces de canon. Nous nous repliâmes alors dans Hof am Stadt où s’engagea le combat le plus terrible dont on ait parlé depuis longtemps : nous nous battions dans les rues à dix pas de distance, ensuite corps à corps à la baïonnette ; les boulets, les obus, les balles pleuvaient sur nous cela n’empêchait pas que nous ne cédions pas un pouce de terrain à l’ennemi ; au contraire, à six heures du soir, nous avions fait 700 prisonniers et prix quatre drapeaux et à huit heures, nous étions maîtres de tout le champ de bataille, les rues étaient couvertes de morts et de mourants ; à la fin , nous étions obligés de brûler les cartouches des tués et blessés ; la nuit se passa avez tranquillement ; nous en profitâmes pour barricader toutes les rues et créneler quelques maisons. Malheureusement, il ne nous restait pour le lendemain, que quatre cartouches par homme. On demanda des secours et des munitions. Mais les caissons furent pris en route par l’ennemi et le bataillon ne put jamais se faire jour à venir jusqu’à nous ; enfin le 20, arrivèrent sur nos derrières deux corps d’armée autrichiens chacun de 15.000 hommes, de manière à ce que nous avions 40.000 hommes sur les bras avec 50 pièces de canon ; nous fîmes des efforts inouïs ; après avoir brûlé jusqu’à notre dernière cartouche et perdu une grande partie de notre monde, nous fûmes obligés de capituler ; les officiers prisonniers sur parole conservant leurs épées, les soldats prisonniers de guerre conservant leurs bagages et sortir avec tous les honneurs de la guerre ; par une ruse, nous avons conservé nos aigles et nos drapeaux ennemis. Le 20 dans la nuit et le 21, défila ici toute cette armée que nous avions amusée seuls, pour se porter sur l’Empereur, mais ils arrivèrent trop tard. Le 23, dès le matin, nous vîmes revenir en déroute toute cette armée de fanfarons qui voulaient aller tout droit à Paris. L’Empereur les suivit l’épée dans les reins ; à cinq  heures, nos têtes de colonnes arrivèrent à la ville, la canonnade (sic) s’engagea et à neuf heures, la ville était emportée d’assaut ; une grande partie de la ville a été brûlée. Nous fûmes donc pris et repris dans bien peu de temps. L’Empereur est content de nous. Nous lui avons remis nos aigles enveloppées dans les drapeaux autrichiens, aujourd’hui nous allons recevoir notre destination ; nos braves soldats désertent par bandes et viennent nous rejoindre. Je me rappellerai toute ma vie le moment où ces braves furent obligés de nous quitter, jamais des soldats n’ont montré autant d’attachement à leurs officiers que les nôtres et autant de mépris pour l’ennemi : étant obligés de déposer leurs armes, ils les brisèrent en criant : « Vive notre empereur ; nos camarades nous vengerons  (sic) ! » Je finis en vous embrassant ainsi que toute la famille.

Votre tendre fils.

G. EISSEN.

Monsieur Eissen père, rue du Dôme, 13, à Strasbourg (Bas-Rhin). 

—————

Etat de services de Georges-Geoffroy EISSEN 

Né à Strasbourg  (Bas-Rhin) le 31 janvier 1777, canonnier au 2ème bataillon du Bas-Rhin le 13 mai 1793 ; caporal le 24 mai et fourrier le 1er juin de la même année ; envoyé en congé comme surnuméraire le 2 thermidor an IV ; sergent-major au 1er bataillon du Bas-Rhin, le 2 thermidor an VII ; adjudant sous-officier au  2ème bataillon du Bas-Rhin le 1er fructidor an VII ; passé au 65ème régiment de ligne le 8 pluviôse an VIII ; sous-lieutenant le 11 ventôse an XIII ; lieutenant le 29 mars 1807 ; membre de la Légion d’honneur le 1er octobre 1807 ; adjudant-major le 1er juin 1808 ; capitaine le 29 août 1809 ; capitaine de grenadiers le 16 mai 1811 ; chef de bataillon, le 12 avril 1813 ; passé à l’état-major du 6ème corps le 29 avril 1813 ; passé au 139ème de ligne par ordre de S.A.S. le prince major général le 19 juin 1813 ; passé à l’état-major du 3ème corps, par suite de la réduction du 139ème à trois bataillons, le 24 juin 1813 ; passé au 43ème de ligne par ordre du prince de La Moskowa le 4 juillet 1813 ; nommé titulaire au 3ème bataillon du 43ème de ligne le 10 novembre 1813 ; à l’hôpital de Paris le 30 octobre 1813 : mort à l’Hôtel-Dieu, à Paris, le 11 avril 1814, des suites de ses blessures.

Campagnes : 1793, ans II, III et IV, à l’armée de l’Ouest ; ans VII, VIII et IX à l’armée du Rhin ; an XI à Belle-Isle-en-Mer ; ans XII et XII à l’armée sous Brest ; an XIV à l’armée d’Allemagne ; 1810 à 1812, Espagne et Portugal ; 1813, Grande-Armée.

Blessures : Blessé d’un éclat d’obus au bras gauche, à l’affaire de Montaigu, le 14 septembre 1793, et d’un éclat d’obus à la cuisse gauche, à la bataille de Bautzen, le 21 mai 1813.

(Archives administratives du Ministère de la Guerre.) 

Article paru en 1909 dans le « Carnet de la Sabretache ».

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
1...34567
« Page Précédente  Page Suivante »
|