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( 23 mai, 2022 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 2

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; ensuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs familles réunies pour s’amuser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

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( 22 mai, 2022 )

22 mai 1809, jour tragique pour le maréchal Lannes…

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Le 22 mai 1809 à 8h00, Lannes avait forcé le centre autrichien lors de la bataille d’Essling. Mais la rupture du pont sur le Danube le contraignait à attendre au milieu de la plaine de Marchfeld. A 9h00 il recevait l’ordre de se replier sur ses positions initiales. En fin d’après-midi il sera grièvement blessé… 

Avant la pointe du jour, les tirs sporadiques de la nuit s’intensifient et la bataille reprend sur tout le front. Aspern est de nouveau l’objet de vives offensives autrichiennes. En plus des divisions Molitor, Legrand et Carra Saint-Cyr, Masséna dispose des tirailleurs-grenadiers et des tirailleurs-chasseurs de la jeune garde, créés le 16 janvier 1809 par décret impérial signé à Valladolid. Ils subissent leur baptême du feu et sans daigner tirer un coup de feu, ils marchent la baïonnette en avant sur l’église et le cimetière d’Aspern où les Autrichiens se sont entassés, les en déloge et en font un affreux carnage.  Essling est dans un premier temps submergé par les Autrichiens aussi les Français de la division Boudet s’enferment dans le grenier et les maisons voisines, jusqu’à ce que Lannes dépêche la division Saint-Hilaire pour chasser l’ennemi.  Vers les sept heures du matin, Lannes prend l’offensive, selon le plan arrêté par l’Empereur. Le maréchal va séparer le centre des Autrichiens de leur gauche et les pousser vers leur droite, en les faisant passer sous le feu de Masséna, auquel il se joindra pour les refouler sur le Danube. Au général Gaulthier, son chef d’état-major, qui le questionne sur les dangers qui peuvent menacer leur droite à Essling, Lannes explique que Davout arrive pour l’appuyer. Laissant Boudet dans Essling, Lannes fait avancer ses troupes, rangées en colonnes par régiment, la droite en tête. En une heure, il avance inexorablement de trois kilomètres.  Avec fougue et intelligence, malgré les pertes, il progresse dans la plaine de Marchfeld, jusqu’au sommet du glacis occupé par les Autrichiens, vers Breitenlee. Le 57e de ligne de la division Saint-Hilaire atteint l’ennemi le premier et rompt la ligne autrichienne.

L’élan français est irrésistible et après avoir reculé en ordre, l’armée ennemie commence à se débander. 

Un maréchal des logis du 9e hussards raconte : « Notre vaillante infanterie se met à courir en avant. On ne voit plus rien, on n’entend plus rien ; on passe à travers les moissons, les haies, les fossés ; ceux qui tombent on n’y fait pas attention ; bientôt on joint l’ennemi ; nos baïonnettes trouent les habits blancs, qui commencent à reculer en désordre . » À la vue de son centre crevé par Lannes, l’archiduc Charles vient en personne exciter la résistance de ses soldats, mais rien n’y fait. Lannes continue sa marche offensive et, voyant l’infanterie autrichienne ébranlée, il lance sur elle Bessières avec les cuirassiers qui enfoncent plusieurs carrés, enlèvent des prisonniers, des canons et des drapeaux. Devant Essling et Aspern, l’ennemi commence à prendre ses dispositions pour la retraite, afin de ne pas être tourné. Masséna et Boudet s’apprêtent à surgir des villages pour soutenir la marche triomphale de Lannes qui, une nouvelle fois, démontre sa vista guerrière et sa capacité à forger les victoires pensées par Napoléon.  Mais au milieu de ce magnifique succès, vers huit heures Napoléon est informé que le grand pont est à nouveau rompu. Les Autrichiens ont jeté à l’eau des barques remplies de matières enflammées et même un moulin. Le pont n’a pas résisté et, rompu, empêche le corps de Davout de traverser le Danube.  Sans perdre un instant, Napoléon dépêche un aide de camp auprès de Lannes pour l’informer de la catastrophe. Il faut suspendre l’offensive et se maintenir sur le terrain conquis en attendant de savoir si le pont peut être réparé.  Au milieu de la plaine, le combat ralentit soudainement et un certain flottement règne dans les deux armées. Personne ne comprend pourquoi la marche victorieuse de Lannes est suspendue. Lorsqu’il est informé à son tour de la rupture du pont et comprenant tout le parti qu’il peut en tirer, l’archiduc Charles rallie ses troupes et fait monter en première ligne ses grenadiers d’élite.  Ensuite, il lance sa cavalerie sur la division Saint-Hilaire, la plus avancée, laissée « en l’air ». Un ouragan s’abat sur les Français qui demeurent inébranlables. Les Autrichiens, qui avaient précipitamment replié leur artillerie devant l’insoutenable poussée de Lannes, ramènent plus de 200 pièces de canon, qui vomissent la mort sur la division Saint-Hilaire.

Ce brave général, auquel Napoléon a promis le bâton de maréchal pour sa conduite à la bataille d’Eckmühl, a le pied gauche emporté par un boulet . Oudinot est blessé d’une balle au bras droit et évacué sur Vienne.  Malgré les travaux des pontonniers français, une rupture considérable du pont a lieu vers neuf heures. Napoléon renonce alors à l’espoir de faire passer le corps de Davout et il ordonne à Lannes de rapprocher peu à peu ses troupes de leur première position. Les munitions, déjà sérieusement entamées, vont faire cruellement défaut. Lannes, qui a accueilli la nouvelle de la rupture du pont sans proférer un seul mot de découragement, et en dissimulant la douloureuse impression qu’il en ressent , Lannes donc, se porte à la tête de la division Saint-Hilaire pour la sauver de la fournaise. « Avec ce calme et ce sang-froid dont il paraît s’embellir au milieu du danger » , il communique sa sérénité aux soldats, et leur rappelle en riant, qu’à Marengo il les avait déjà conduits de la sorte sous le feu des Autrichiens : « Allons, allons, amis ! l’ennemi ne vaut pas plus et nous ne valons pas moins qu’à Marengo  ! » Évoluant tantôt à pied, tantôt à cheval, allant d’une division à une autre, Lannes ramène peu à peu ses troupes sur la ligne qu’elles occupaient à l’aube. Ce faisant il repousse plusieurs charges de cavalerie et sa prestance tient en respect la ligne autrichienne. Parvenus à la hauteur du fossé qui court d’Essling à Aspern, les Français peuvent enfin trouver un léger abri pour se protéger du feu ennemi. Mais le repos est de courte durée, car une formidable offensive est menée par le corps de Hohenzollern, une partie de celui de Bellegarde et par la cavalerie de Liechtenstein. Lannes dispose en première ligne les divisions Saint-Hilaire, Tharreau et Claparède, et en seconde ligne la cavalerie. En troisième ligne, la vieille garde est prête à intervenir. Lorsque les Autrichiens sont à une demi portée de fusil, Lannes ordonne un feu de mousqueterie et de mitraille qui éclaircit les rangs ennemis. Il lance ensuite les cuirassiers qui sabrent les Autrichiens et les repoussent avec l’aide des chasseurs et des hussards de Lasalle et de Marulaz.  Dans ces difficiles circonstances, Lannes étale une fois de plus son courage et sa maîtrise exceptionnelle de l’art de la guerre. Lui qui est si prompt à percer une ligne ennemie ou à combiner une offensive souveraine est peut-être plus grand encore lorsque le combat est désespéré. Alors qu’en 1800, à Marengo, pendant une résistance similaire, quelques troupes de jeunes conscrits se débandaient sous l’assaut autrichien, à Essling, l’ascendant de Lannes est si grand qu’à aucun moment ses soldats n’abandonnent leur formation : à leurs yeux, il est le demi-dieu de la guerre ! 

Ne parvenant pas à percer le centre conduit par Lannes, l’archiduc Charles se déchaîne sur les deux villages. Essling succombe à un nouvel assaut et Boudet se retranche une nouvelle fois dans le grenier. Napoléon est obligé de lancer ses réserves pour assurer la possession des villages, clés du maintien de l’armée face à l’ennemi. Rapp, avec les chasseurs à pied de la garde, doit épauler Masséna dans Aspern, et Mouton, avec quatre bataillons de fusiliers de la jeune garde, doit appuyer Lannes pour libérer Essling. Les deux aides de camp de l’Empereur se dirigent vers leurs objectifs respectifs, lorsqu’un aide de camp de Bessières vient montrer à Rapp une immense colonne autrichienne qui déferle sur Essling.

Rapp hésite un instant entre obéir aux ordres de Napoléon ou soutenir Mouton et Boudet, qui sont dans une situation critique. Il prend sur lui de marcher sur Essling. Avec son appui, l’assaut ennemi est repoussé à la baïonnette et Napoléon, un instant irrité par l’initiative de Rapp, saura récompenser cette décision opportune.  À gauche, Masséna est bloqué dans Aspern et, l’épée à la main, excite ses troupes dans une résistance héroïque.  L’après-midi commence à décliner et, après avoir entrevu la victoire, les Français combattent en attendant la nuit pour se replier sur l’île Lobau. Napoléon dépêche Lejeune auprès de Lannes pour savoir combien de temps il pourra encore tenir. Lorsque l’aide de camp parvient près de Lannes, il trouve le maréchal assis derrière un pli de terrain, avec quelques officiers. Montrant le peu d’hommes valides qui lui restent, Lannes dit à Lejeune : « Je n’ai plus que ce peu d’hommes que vous voyez ; nous tiendrons jusqu’au dernier ; mais ils n’ont plus de cartouches, et je ne sais où m’en procurer . » Partout dans la plaine, les blessés français se traînent vers le Danube afin de regagner l’abri de l’île Lobau. Peu de soldats sont épargnés et dans l’entourage de Lannes, Marbot est blessé à la cuisse, Viry à l’épaule, Watteville a une épaule luxée dans une chute de cheval, Labédoyère est blessé au pied par un biscaïen et le pauvre d’Albuquerque a été tué par un boulet.  Lannes est en conversation avec son ami le général Pouzet, lorsqu’une balle perdue frappe ce dernier à la tête et l’étend raide mort. Les deux hommes étaient profondément liés et, au fur et à mesure de son élévation, le maréchal avait entraîné son ami dans son sillage. Il est bouleversé par la mort de Pouzet. Assailli de sombres pensées, il s’éloigne d’une centaine de pas et s’assied sur le revers d’un fossé. Au bout d’un quart d’heure, quatre soldats portant péniblement dans un manteau un officier mort, s’arrêtent en face du maréchal pour se reposer et le manteau s’entrouvrant dévoile le visage de Pouzet. « Ah ! s’écrie Lannes, cet affreux spectacle me poursuivra donc partout ! » Fortement ému, il se lève et va s’asseoir sur le bord d’un autre fossé, la main sur les yeux et les jambes croisées l’une sur l’autre.

C’est alors, qu’un boulet de trois arrive en ricochant rencontre le genou gauche du maréchal, le traverse dans son épaisseur, et, changeant de direction, sans perdre de sa force, effleure la cuisse droite, dont il coupe les téguments et une portion du muscle vaste interne, au lieu le plus saillant, et très près de l’articulation du genou, laquelle, fort heureusement n’est pas entamée. Lannes est renversé sur le coup, éprouvant une violente commotion cérébrale et un très grand ébranlement de tous les organes. Marbot se précipite vers Lannes qui, fortement commotionné, ne s’est pas aperçu de la gravité de ses blessures. « Je suis blessé, dit le maréchal… c’est peu de choses… donnez-moi la main pour m’aider à me relever. » Mais la chose est impossible et Lannes, à demi évanoui, reste à terre.

Transporté d’abord à bras le corps, Lannes souffre terriblement. On veut alors utiliser le manteau de Pouzet, mais le maréchal s’exclame :

« C’est celui de mon pauvre ami ; il est couvert de son sang ; je ne veux pas m’en servir, faites-moi plutôt traîner comme vous pourrez ! »

Des grenadiers s’élancent, confectionnent un brancard improvisé avec des branches et des fusils, puis ramènent le corps du maréchal vers l’île Lobau.  Ignorant ce tragique événement, Napoléon a convoqué ses maréchaux pour déterminer avec eux la conduite à suivre, suite à cette funeste journée. Autour de lui se trouvent Berthier, Davout, Bessières et Masséna, qui n’a pu quitter Aspern que vers les sept heures du soir. Seul Lannes est absent, et pour cause ! Les maréchaux estiment qu’il faut repasser le Danube, mais devant les arguments avancés par Napoléon, ils décident de résister sur l’île Lobau.  Pendant que se déroule ce conseil de guerre, et tandis que l’intensité des combats faiblit sur tout le front, la nouvelle de la blessure de Lannes se répand et Larrey se précipite au-devant de son ami. Le chirurgien constate la gravité des blessures et l’état dramatique dans lequel se trouve Lannes. Le maréchal a le visage décoloré, les lèvres pâles, les yeux tristes, larmoyants, la voix faible et son pouls est à peine sensible.  Avec l’aide de plusieurs autres médecins, Larrey examine les plaies de Lannes. La cuisse droite est pansée avec un appareil fort simple, car elle ne présente aucune blessure irrémédiable. La blessure du genou gauche est par contre effrayante par le fracas des os, la déchirure des ligaments, la rupture des tendons et de l’artère poplitée.  À côté de Lannes prostré, il semble que les médecins ne soient pas tous d’accord sur l’attitude à adopter, mais finalement Larrey entreprend l’amputation de la jambe gauche, quatre doigts au-dessus du genou.  L’opération est pratiquée en moins de deux minutes et Lannes donne très peu de signes de douleur.  Ensuite, les grenadiers qui ont porté leur maréchal jusqu’à l’ambulance, reprennent leur précieux fardeau pour le porter à l’abri sur l’île Lobau .Napoléon est occupé à faire placer de l’artillerie dans l’île, pour protéger la retraite de l’armée, lorsqu’on vient lui annoncer que Lannes a été touché aux jambes par un boulet. L’Empereur est stupéfait et sa douleur est si vive, qu’il ne peut retenir ses larmes. Pendant qu’on lui raconte les détails de cette tragédie, il aperçoit le brancard sur lequel on ramène le maréchal. Autour des grenadiers qui portent Lannes, d’autres soldats se sont regroupés pour escorter leur maréchal. Ces braves aux visages noircis par le soleil et la poudre qu’ils ont brûlée depuis deux jours, ont le front couvert de sueur et les sourcils contractés par « la plus amère douleur. » Le désordre de leur tenue, le sang dont certains sont couverts, témoignent de leur valeur. Parmi eux, nombreux sont ceux qui pleurent. Le maréchal, presque évanoui, abandonne sa tête dans les mains d’un de ses officiers. 

Napoléon, l’empereur tout-puissant et par nécessité insensible en public, se précipite vers Lannes. Il pleure à chaudes larmes, sans retenue. À la vue de cette douleur si inhabituelle, les cœurs sont déchirés et les gorges se nouent. À l’instant même, les larmes ruissellent des yeux de tous les vieux soldats qui assistent à la scène. Napoléon se jette à genoux près de son ami, l’étreint contre sa poitrine, macule ses vêtements du sang du maréchal et, lui baignant le front de ses larmes, il lui demande avec douleur : « Lannes, mon ami, me reconnais-tu ? C’est Bonaparte, c’est ton ami ! »  En reconnaissant la voix de Napoléon, Lannes entrouvre les yeux. Il a perdu énormément de sang et murmure : « Oui, Sire… mais je crois qu’avant une heure… vous aurez perdu… celui qui fut votre meilleur ami . – Non ! Non ! répond Napoléon, tu vivras. N’est-il pas vrai, Monsieur Larrey, que vous répondez de ses jours ? » Autour du brancard, l’émotion est à son comble. Masséna, Berthier, Davout, Duroc et Caulaincourt, assistent impuissants à l’agonie de leur camarade. Bessières est là, lui aussi. Il est ému et se souvient probablement qu’à une époque, il était l’ami de Lannes et qu’il a assisté à son mariage avec Louise. Discrètement, il s’approche du moribond, lui serre furtivement la main et s’éloigne. Napoléon tente de rassurer Lannes et de se rassurer lui-même. Il assure au maréchal qu’il survivra. Lannes ne semble pas convaincu, mais répond à Napoléon : « Je désire vivre… si je peux encore vous servir… ainsi que notre France . »Il faut toutefois poursuivre la lutte et Napoléon doit se consacrer à son armée. Pendant qu’on emmène Lannes à l’abri, l’Empereur, suffoqué par les sanglots, dit à Masséna : « Il fallait que dans cette journée, mon cœur fût frappé d’un coup aussi terrible, pour m’abandonner à d’autres soins que ceux de l’armée. » C’est au duc de Rivoli que Napoléon confie le commandement en chef de toutes les troupes qui doivent retraiter dans la nuit. À onze heures du soir, après avoir donné l’ordre à Masséna de replier les dernières troupes sur l’île Lobau et de détruire le pont derrière lui, il traverse le Danube en barque pour regagner Ebersdorf. Il est silencieux pendant toute la traversée, toujours ému par la blessure de Lannes. Pour mettre pied à terre, il prend le bras droit de Savary et, s’appuyant très lourdement sur lui, il se dirige par un chemin creux et ombragé vers la maison où son quartier général est établi . 

Ronald ZINS ( « Le maréchal Lannes, favori de Napoléon », Horace Cardon, Éditeur, 2009) .

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( 18 mai, 2022 )

L’île d’Aix, dernière étape de l’Empereur en France (II et fin)…

 Steuben 1810.« 14 juillet 1815,

Toutes les dispositions sont prises pour quitter l’île d’Aix le plus tôt possible et se rendre à l’Angleterre. Napoléon écrit au régent d’Angleterre son billet légendaire que tout le monde connaît : « Altesse royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »

On ne saurait assez déplorer, ajoute Lamartine, pour la majesté et la moralité de l’histoire que l’Angleterre n’ait pas répondu par un magnanime asile à la lettre de Napoléon, cette lettre d’une majesté calme et triste, dit-il, et dans laquelle on retrouve, avecl’accent de Marius à Minturne, l’intonation d’une grande âme aux prises avec les extrémités du sort. Napoléon, toujours maître de lui, restant partout et quand même cet incomparable acteur auquel le pape jetait un jour son apostrophe de souveraine ironie, lut sa lettre à Gourgaud, pour juger de l’effet qu’elle pourrait produire et lui demanda son avis. Il jugea l’effet satisfaisant et ajouta qu’il avait fait choix de lui pour porter ce billet à destination. C’était une mission de confiance et d’honneur. Il dicta ensuite à Gourgaud la lettre que Bertrand devait écrire au commandant anglais. Il appelle Bertrand et lui fait recopier cette missive sous ses yeux. L’Empereur avise le capitaine Maitland que le lendemain, à la marée de 4 ou 5 heures du matin, il se rendra à son bord avec sa suite. Il le prévient en même temps de la mission de Gourgaud auprès du régent. Cette lettre était accompagnée d’instructions dans lesquelles Napoléon répétait qu’il désirait avant tout obtenir des passeports pour les États-Unis, qu’un séjour dans la grande république américaine était ce qui le tentait davantage, mais qu’à défaut des États- Unis, l’Angleterre était le pays de son choix, « qu’il s’y rendrait volontiers comme simple particulier, pour y jouir de la protection des lois du pays ». Ce pli doit être porté au vaisseau anglais par le comte de Las Cases, chargé d’aviser aux derniers préparatifs matériels, car l’Empereur entend être reçu comme l’Empereur. Gourgaud, avant de partir, est désigné pour prévenir les capitaines Poné et Philibert de la décision prise et il leur remet à chacun, de la part de Napoléon, une paire de pistolets. Les deux capitaines expriment leur regret de cette décision. « Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet . » Ils font demander à Napoléon de réfléchir encore et l’avertissent que ce parti lui serait funeste entre tous.

Mais il est trop tard ; et le capitaine Philibert, en sa qualité de commandant de la division de la rade, doit prendre les mesures nécessaires. Il avertit de suite M. Jourdan, lieutenant de vaisseau, commandant le brick l’Épervier : « Monsieur le commandant, d’après la demande de M. le lieutenant général Becker et conformément aux ordres et instructions de S. Ex. le ministre de la marine et de M. le préfet maritime que je vous ai transmis, vous voudrez bien vous tenir prêt à recevoir à votre bord à 2 heures, cette nuit, l’empereur Napoléon avec les personnes de sa suite, pour le conduire à bord de la croisière anglaise, en rade des Basques. Il n’est point nécessaire, Monsieur le commandant, de vous rappeler les égards qui sont dus à cet illustre personnage1.» Gourgaud et Las Cases s’embarquent le 14 juillet, l’un pour avertir le commandant anglais de la mission confiée auprès du régent d’Angleterre et lui demander les moyens de l’accomplir le plus tôt possible, l’autre pour remettre au capitaine Maitland la  lettre du général Bertrand. Ils sont reçus à bord du Bellérophon. Le soir, à la nuit tombante, Gourgaud est conduit à bord du Slaney qui reçoit l’ordre de faire voile immédiatement vers l’Angleterre. Gourgaud pouvait supposer que sa mission lui serait facilitée, ou tout au moins qu’il lui serait donné de l’accomplir. Les événements devaient démentir cette espérance. Dans la soirée du 14, Napoléon fait embarquer sur l’Épervier ses bagages et sa suite. Lui-même prend ses dispositions de départ.

15 juillet 1815.

Napoléon s’habilla à 3 heures du matin, au lever du jour. Il était vêtu du costume légendaire : petit chapeau, uniforme vert de colonel des chasseurs à cheval de la garde, épée au côté, culotte courte et bas de soie. Les officiers anglais  qui l’approchèrent pendant la traversée de l’Océan ont remarqué la coquetterie, la seule coquetterie physique de Napoléon, pour sa jambe et son pied; il se chaussait de manière à en faire valoir la finesse.

Napoléon mit le pied sur le canot qui devait le conduire au brick l’Épervier en présence de tout son entourage, de ses officiers en grand uniforme et des habitants de l’île, venus pour le voir une dernière fois. Il avait ainsi quitté le sol de la France à tout jamais. Lorsque le canot aborda l’Épervier, l’Empereur renvoya le général Becker, qui fondait en larmes, et l’embrassa affectueusement. Celui- ci demandait à le suivre encore : « C’est de mon propre mouvement, répondit Napoléon, que je me rends à la croisière. Si vous y veniez avec moi, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais. Je ne veux pas laisser peser sur la France même le soupçon d’une pareille injure  »

L’embarquement sur l’Épervier se fit à 4  heures du matin dans le plus profond silence, « par respect pour le héros que fixait l’attention de tout l’équipage réuni sur le pont ». Après ce premier instant de stupeur émue et silencieuse, l’enthousiasme devint extraordinaire, et l’émotion fut profonde à bord de l’Épervier, dont l’équipage comprenait surtout des jeunes marins, encore impressionnés de la cérémonie grandiose du Champ de Mai à laquelle ils avaient assisté dans les députations envoyées pour la remise des aigles. Le bateau se dirigea de suite vers la rade des Basques où mouillaient les bâtiments anglais .Pendant cette dernière traversée, l’Empereur se promenait sur le pont, causant avec les officiers et les matelots, de leur métier, de la marine, des ordres qu’il avait donnés pendant son règne, s’informant des travaux qu’il avait ordonnés, demandant où en était l’exécution, étonnant chacun par sa présence d’esprit et sa connaissance des choses. Il ne cessait, paraît-il, de regarder la côte, distinguant avec ses lorgnettes les pavillons blancs qui flottaient partout à Oléron et sur les points différents du rivage, reprenant, parfois malgré lui, dans une obsession du souvenir qui s’explique par la dissemblance môme des situations, les épisodes de sa traversée de l’île d’Elbe en France. Un moment, il monta sur le banc de quart, où se trouvait le lieutenant Jourdan de la Passardière, qu’il interrogea longuement sur l’Angleterre, sur le caractère de ses habitants, car il savait que le lieutenant avait été prisonnier en terre anglaise pendant quatre ans. Il lui demanda même son opinion personnelle sur cette dernière résolution prise de se rendre en Angleterre. Car il est curieux de. voir combien à cette époque Napoléon, qui pendant quinze ans avait tenu l’Europe, la France, son entourage à la merci de ses ordres les plus brefs et les plus indiscutés, se sentait maintenant à la dérive, se laissant influencer par les uns et par les autres, changeant d’avis constamment, renonçant à des résolutions qui peut-être lui auraient donné le salut, parce qu’autour de lui des femmes sensibles et malheureuses ont pleuré et manifesté leur désapprobation. Ce fut peut-être la seule circonstance de sa vie où les femmes eurent une influence sur lui. A cette dernière interrogation, «je répondis à Sa Majesté que sa question me mettait dans un grand embarras, mais que puisqu’Elle me demandait de lui répondre avec franchise, je pensais qu’il eût mieux valu tenter de se rendre aux États-Unis. Sa Majesté me répliqua que l’on croyait ce passage inexécutable, d’après l’avis de personnes compétentes, à cause de la présence de croiseurs anglais. Je convins qu’en effet il y avait des chances à courir, et j’ajoutai qu’en fin de compte mon opinion était qu’il fallait essayer de forcer la croisière anglaise sur la frégate la Méduse ou le brick l’Épervier, qui étaient d’une marche supérieure, que s’il arrivait qu’on fût joint par l’ennemi, Sa Majesté serait considérée comme prisonnière de guerre et que j’étais persuadé qu’Elle serait traitée comme telle en se rendant à bord du Bellérophon : ainsi, que j’eusse préféré adopter le parti qui offrait encore quelques chances. L’Empereur, après avoir réfléchi un instant, me répondit : Il est trop tard, j’ai envoyé l’un de nos officiers généraux à bord de la croisière anglaise; on m’y attend et je m’y rendrai1. » Jusqu’au dernier instant, il flottait donc dans l’incertitude et le doute, comptant peut-être au fond de lui-même sur un de ces hasards imprévus de la destinée qui, souvent déjà, avaient marqué sa vie. Le fond de son Caractère, dans son mélange presque contradictoire de fatalisme et de superstition, se devine toujours chez lui. Il descendit alors du banc de quart et rejoignit les généraux de Montholon et Bertrand. Il leur fit part de son entretien, mais ces deux officiers haussèrent les épaules et traitèrent M. Jourdan de « jeune homme ». Vers 8 heures du matin, l’Empereur prit du café sur le cabestan du brick. La traversée, à cause du vent et de la marée, fut très longue, mais vers 9 heures on se trouvait tout près du Bellérophon. Quand l’Épervier fut environ à une portée de canon du bâtiment ennemi, un canot anglais s’approcha et un officier monta sur le pont. « L’Empereur, ayant le coude appuyé sur le cabestan, fit appeler Mme Bertrand pour lui servir d’interprète et lui dit : Demandez à Monsieur combien de temps il faut pour aller en Angleterre avec ces vents (Nord-Ouest). — Il faut huit jours, répondit l’officier anglais. — Et si nous avions le bon vent ? reprit l’Empereur. — Il faudrait quarante-huit heures. — A cette dernière réponse l’Empereur tressaillit. Il ordonna à toute sa suite de s’embarquer dans le canot anglais . » Il se retourna d’abord vers Mmes Bertrand et Montholon et leur dit : « Mesdames, vous sentez-vous de force à aller à bord du vaisseau anglais ? » Mme Bertrand répondit : « Oui, Sire. » Il leur dit: « Embarquez-vous, Mesdames. » Le capitaine de frégate anglais fut offrir son bras à Mme Bertrand. L’Empereur s’embarqua le dernier et, avant de partir, il invita notre capitaine à déjeuner avec lui, à bord du vaisseau anglais. Il était 10 heures lorsque Sa Majesté nous laissa et, en nous quittant, nous dit qu’il se rappellerait longtemps le brick l’Épervier et ses habitants. » Tout l’équipage de l’Épervier, réuni sur le même côté du pont (bâbord), faisait retentir, à travers des torrents de larmes, les cris de : « Vive l’Empereur ! » A cet instant, la Saale et la Méduse arborèrent le drapeau blanc et firent descendre le pavillon tricolore. L’Empire avait disparu. « L’Empereur répondit aux douloureuses exclamations des marins français par des signes bien expressifs, et son dernier geste fut de lancer de l’eau qu’il prit avec la main comme pour donner sa bénédiction aux Français qui le voyaient pour la dernière fois. » Ce geste, presque rituel, n’étonnera pas chez celui qui, le jour de son sacre, saisissait la couronne de la main du pape, se la fixait lui-même sur la tête et la déposait ensuite sur le front de l’Impératrice. Il émane bien de ce même homme qui, à certains jours et à certaines heures de sa prodigieuse destinée, s’était cru et supposé presque autant le prêtre suprême que le souverain de son peuple. Le capitaine Maitland confirme, dans sa relation, que Napoléon quittant l’Épervier, fut salué par les exclamations répétées des équipages, tant que le canot fut à portée de la voix; il ajoute aussi que la plupart des matelots et des officiers avaient les larmes aux yeux. . Le commandant de l’Épervier faisait porter par ce même canot la lettre suivante au commandant du vaisseau de guerre anglais le Bellérophon : « Monsieur le commandant, chargé de la haute mission de transporte à bord de la croisière anglaise, sur le brick l’Épervier que je commande, l’empereur Napoléon, j’ai l’honneur de vous donner connaissance que Sa Majesté a saisi l’occasion de l’arrivée de l’un de vos canots à bord du brick pour laisser mon bâtiment. Je vous prie de me dire si c’est bien à bord de votre vaisseau qu’Elle s’est rendue. » Quand Napoléon aborda le Bellérophon, il reçut en arrivant les honneurs que l’on réserve aux chefs d’armée : le capitaine Maitland l’attendait avec tout son état-major. L’Empereur, une fois monté, se rendit de suite sur le gaillard d’arrière et, s’adressant au capitaine : « Je viens, dit-il, me mettre sous la protection de votre prince et de vos lois. » Il se rendit dans les appartements qui lui étaient préparés et se reposa. Il dormit un moment et demanda à passer immédiatement l’inspection de l’équipage et à visiter le navire. On cite de lui, lors, de cette visite, un trait qui montre bien un des côtés de son caractère, le besoin de plaire dans les circonstances même les plus imprévues de sa vie. En entrant dans la chambre du capitaine Maitland, il aperçut un portrait accroché sur une des parois delà cabine : « Quelle est donc cette jeune personne ? demanda-t-il. —Ma femme, répond Maitland.— Ah ! Elle est très jeune et très jolie . » Il est certain que chez Napoléon ce grand désir de séduction ne disparut jamais : c’est que ce charme inattendu de ses manières ou de certaines de ses flatteries était pour lui une forme de domination, ce qu’il cherchait avant tout. C’est ce qui faisait dire à l’empereur Alexandre après l’entrevue de Tilsitt : « Je n’ai jamais eu plus de préventions contre quelqu’un que j’en eus contre lui, mais après trois quarts d’heure, elles ont toutes disparu comme un songe. » Les officiers et les amiraux anglais qui se trouvèrent en rapport avec lui pendant la traversée de France en Angleterre s’accordaient à dire que si l’entrevue sollicitée par Napoléon avec le régent d’Angleterre avait eu lieu, les événements eussent été fort différents, car ils ne mettent pas en doute que le prince anglais n’eût subi lui aussi le charme de cette nature étrange et dominatrice. Le capitaine Maitland, celui de tous les officiers anglais qui approcha le plus Napoléon à cette époque, se demanda d’où venait ce don très personnel de produire ainsi une impression favorable sur

ceux qui l’approchaient. La remarque suivante est d’un véritable observateur : « Il me parut qu’il y parvenait en tournant l’entretien sur des matières qu’il supposait que celui à qui il s’adressait connaissait bien et sur lesquelles il pouvait parler avec avantage. Cette conduite avait pour effet de le rendre content de lui-même, après quoi il n’était pas très difficile de faire partager cette sensation â la personne qui l’avait causée. » Le capitaine Maitland explique que lui aussi subit le charme général« Il peut paraître surprenant qu’il y ait possibilité qu’un officier anglais soit prévenu en faveur d’un homme qui a causé tant de calamités à son pays, mais cet homme possédait à un tel point le don de plaire qu’il n’y a guère de gens qui auraient pu s’asseoir à la même table que lui pendant près d’un mois, comme je l’ai fait, sans éprouver un sentiment de compassion, allié peut-être au regret qu’un homme doué de tant de qualités séduisantes et qui avait occupé un rang si élevé se trouvât réduit à l’état dans lequel je le vis. »

Voici dans quels termes, peu de jours après, le Journal des Débats rendait compte à ses lecteurs de la réception de Napoléon à bord du Bellérophon, et de son arrivée prétendue en Angleterre. Or, le 21, date de l’information du journal, Napoléon était en mer et personne encore ne savait où serait interné l’Empereur.

Journal des Débats (21 juillet 1815).

On a reçu aujourd’hui des nouvelles de Londres par voie extraordinaire qui disent ce qui suit : « Buonaparte croyait, au moment où il est monté sur le Bellérophon, qu’il allait encore y recevoir les honneurs dus à son ancien rang. Le capitaine l’a fait entrer seul dans une chambre d’officier et a mis deux sentinelles à la porte. On y est entré un moment après et on l’a trouvé fondant en larmes. Il est passé à Londres incognito. Quand le courrier est parti de Londres, Buonaparte était déjà rendu à sa destination provisoire, le fort Saint-Georges au nord d’Edimbourg. »

La veille, le même journal, également bien informé et dans le but d’égarer l’opinion, laissait entendre que Napoléon serait interné à la Tour de Londres. Lorsque l’Empereur eut inspecté le Bellérophon, il déjeuna : il avait fait inviter les officiers anglais et le commandant français de l’Épervier. Il se promena ensuite sur le pont. Il se trouvait à un moment sur la poupe du navire, quand reparut l’Epervier avant de retourner à l’île d’Aix, chargé de remorquer jusqu’au Bellérophon une embarcation manœuvrant difficilement et qui portait plusieurs personnes de la suite impériale. Il paraît qu’en un instant tout l’équipage du vaisseau français monta dans les vergues pour saluer une dernière fois l’Empereur et lui porter l’adieu définitif des marins de la France. Quant à lui, toujours calme et maître de ses impressions, il se laissa acclamer et fit de la main des signes d’adieu. Dans l’après-midi du 15, l’Empereur reçut à bord du Bellérophon la visite du contre-amiral sir Harry Hotham, qui commandait l’ensemble de la flotte anglaise sur les côtes de France, et de tout l’état- major de l’amiral. Un des officiers anglais présents, sir Humphrey Senhouse, écrivit à ce sujet quelques lettres qui ont été publiées récemment et où nous relevons certains détails intéressants 1. « Nous fûmes reçus par l’ex-Empereur avec toute son ancienne dignité et tout le monde, c’est-à-dire l’Empereur, le maréchal Bertrand, sir Harry Hotham, le capitaine Maitland et moi, resta debout tout le temps. Après une entrevue de près d’une heure, le dîner fut annoncé à Sa Majesté. Il joue en tout à l’Empereur et a pris entièrement possession de la cabine d’arrière ainsi que de la table et de l’installation générale. Sa Majesté entra dans la salle à manger comme dans son palais.  Au dîner, il avait peu parlé, mais mangé de bon appétit. Il ne parla pas davantage ensuite sur le pont. Il s’amusa successivement avec les officiers subalternes, puis se promena avec Bertrand. Il se retira de bonne heure, évidemment très fatigué. »

L’amiral Hotham avait invité l’Empereur à venir le lendemain déjeuner à son bord sur le Superbe. L’Empereur accepta. Le drapeau blanc flottait alors partout dans la rade, excepté à l’île d’Aix, où il devait être arboré le lendemain.

Dès le soir de cette même journée, le gouvernement de la Restauration avait été avisé de tous ces événements par une lettre du préfet maritime. Le Journal des Débats du 19 juillet 1815 publiait la lettre suivante :

Rochefort, le 15 juillet 1815, à 10 heures du soir.

LETTRE DU PRÉFET MARITIME A S. E. LE MINISTRE DE LA MARINE.

« Pour exécuter les ordres de Votre Excellence, je me suis embarqué dans mon canot, accompagné de M. le baron Richard, préfet de la Charente-Inférieure. Les rapports de rade de la journée du 14 ne m’étaient point encore parvenus : il me fut rendu compte par le capitaine de vaisseau Philibert, commandant la frégate l’Amphitrite, que Buonaparte s’était embarqué sur le brick l’Épervier, armé en parlementaire, déterminé à se rendre à la croisière anglaise. En effet, au point du jour nous le vîmes manoeuvrer pour s’approcher du vaisseau anglais le Bellérophon, commandé par le capitaine Maitland, qui voyant que Buonaparte se dirigeait sur lui avait arboré pavillon blanc au mât de misaine. Buonaparte a été reçu à bord du vaisseau anglais ainsi que les personnes de sa suite ; l’officier que j’avais laissé en observation m’avait informé de cette importante nouvelle, quand le général Becker, arrivé peu de moments après, me l’a confirmée. »

16 juillet 1815.

L’Empereur, comme il l’avait promis, se rendit sur le Superbe portant pavillon de l’amiral Hotham. Il vint à l’heure fixée avec les officiers et les dames de sa suite. « Il a été reçu par les marins montés sur les vergues et avec tous les égards dus à un général commandant en chef, sauf le salut. Comme d’habitude, il est immédiatement allé dans la cabine d’arrière et a demandé que les officiers du bord lui fussent présentés. Il a fait beaucoup de remarques pendant cette présentation, et quand elle a été terminée a demandé à visiter le navire. Napoléon posa un millier de questions et fit de nombreuses observations qui montrent à quel point il est au courant de tout ce qui concerne le service naval. Ses manières ressemblent beaucoup à celle du roi. En un mot, il causa de tout avec tous… L’expression de sa physionomie; dit encore le correspondant anglais, reflète au plus haut point les vives et diverses passions de son esprit. Par moments sa figure porte l’empreinte d’une très grande bonne humeur, puis brusquement s’assombrit et un regard pensif et pénétrant dénote le caractère de la pensée qui l’anime. Il parle vite et passe d’un sujet à un autre avec une grande rapidité. Ses connaissances semblent très étendues et très variées et il me surprit beaucoup par sa familiarité avec les hommes de tout ordre en Angleterre .  Après la visite détaillée du navire, on fut appelé pour déjeuner « et l’Empereur fut en tout point l’Empereur, je vous assure. Il est étonnant de voir le respect et les égards que lui témoignent ceux qui l’entourent. »

Pendant ce déjeuner et pendant tout le temps que dura le séjour de Napoléon sur le Superbe, l’amiral Hotham ne cessa de témoigner à l’Empereur le plus grand respect : l’attitude des assistants fut très diverse. Il paraît que la réserve froide et le respect compassé des Anglais contrastaient avec la contenance joyeuse et insouciante de plusieurs des compagnons d’exil. Le lieutenant colonel Planat se faisait remarquer par son air de gravité douloureuse et triste. Il était ému, a-t-il dit lui-même, de la nécessité où se trouvait l’Empereur de courtiser ses ennemis. Le capitaine Maitland, auquel peu de remarques échappaient, ne peut s’empêcher d’en faire l’observation dans son rapport. « Pendant tout le temps que durale déjeuner, j’observai que le colonel Planât, qui était très attaché à Napoléon, avait des larmes qui lui coulaient le long des joues et semblait extrêmement peiné de la situation où se trouvait son maître. »

Après le déjeuner, l’Empereur causa avec différents groupes, affectant une bonne humeur et une gaieté qui frappaient les assistants. Il fit au capitaine Senhouse le récit des travaux dont il avait commandé l’exécution à l’île d’Aix, étonnant son interlocuteur par des connaissances particulières sur la profondeur de l’eau dans toute cette rade spécialement compliquée. Il partit avec sa suite à 1 heure et demie. Le Bellérophon se prépara à faire voile pour l’Angleterre, et le départ s’effectua promptement. Le préfet maritime de Rochefort, le 17 juillet, en avisait par lettre le ministre secrétaire d’État du département de la marine.

« Monseigneur,

 J’ai l’honneur d’informer V. E. que le vaisseau de S. M. Britannique le Bellérophon, à bord duquel Napoléon Buonaparte s’est embarqué le 15 de ce mois, a fait voile pour l’Angleterre hier 16, à 1 heure après midi. Ce vaisseau emporte, outre ce personnage, toutes les personnes qui se sont attachées à son sort : la liste en est ci-jointe. Elles avaient d’abord été réparties sur les frégates la Saale et la Méduse ; passées ensuite le 14 au soir sur le brick l’Épervier et la goélette la Sophie, elles ont été versées à bord des embarcations de la division anglaise commandée par l’amiral sir Harry Hotham. »

Cette lettre peut-elle avoir été écrite par ce même signataire, qui moins de trois semaines avant présidait à Rochefort la cérémonie de la remise des aigles impériales et exaltait en termes pompeux la gloire militaire de l’Empereur ? Beaucoup diront peut-être que la politique et la discipline ont de ces nécessités. Mais ceux qui se trouvent réduits à de telles extrémités sont au moins à plaindre. La traversée fut longue sur le Bellérophon, et les heures passaient lentes sur le pont de ce bateau dont les passagers toutefois ne soupçonnaient pas encore en mer quels coups imprévus le destin leur réservait. La plupart songeaient à leur prochaine existence en Angleterre, et dans leurs projets se l’aménageaient aussi riante et aussi brillante que possible. Napoléon, pour occuper ses journées, lisait beaucoup et ses livres préférés étaient, paraît-il, une vie de Washington et une traduction des poésies d’Ossian. Dans ce choix de lecture à un instant si décisif de sa destinée, comme dans le titre de tous les ouvrages qui composaient sa bibliothèque de chevet, on trouverait aisément matière à des réflexions et à des rapprochements curieux sur la tendance d’esprit, sur l’éducation intellectuelle et morale, à la fois prodigieuse et très incomplète, de cet être d’exception que fut Napoléon. Il se montrait alors très calme, mais nullement abattu. Peut-être éprouvait-il, au lendemain de ces événements qui avaient fondu sur lui comme un tourbillon d’infortune et qui physiquement et moralement avaient dû le lasser, une sorte de détente et de repos dans cette oisiveté forcée d’une traversée. Peut-être enfin se disait-il qu’il avait encore un rôle à jouer et que dans cette intimité de toutes les heures avec ses ennemis il dépendait de lui de leur en imposer toujours par son caractère et son énergie. Dans la presse française du temps on avait insinué que, pendant son séjour sur le Bellérophon, il s’était livré à. toutes les incartades possibles d’humeur et avait laissé à tous l’impression d’un être maussade et de peu d’éducation. Son ennemi, presque déjà son geôlier, le capitaine Maitland, protesta contre cette assertion et insista à plusieurs reprises dans la relation de son voyage sur l’attitude plus que correcte du proscrit. « Je crois donc devoir une fois pour toutes déclarer ici et de la manière la plus positive que, depuis le moment de son arrivée à bord de mon vaisseau jusqu’à celui où il le quitta, sa conduite fut certainement celle d’un gentleman, et je ne me rappelle pas que dans aucune circonstance il ait employé une expression grossière et se soit rendu coupable d’aucune espèce d’incivilité. Bonaparte, dit encore Maitland, paraissait avoir un grand empire sur lui-même, car bien qu’aucun homme n’ait jamais pu être soumis à de plus grandes épreuves que celles qu’il eut à subir pendant son séjour à bord du Bellérophon, jamais en ma présence ou à ma connaissance il ne laissa échapper aucune expression qui décelât de la mauvaise humeur. Il affectait au contraire une bonne grâce et une sorte d’amabilité qui dans son esprit étaient un attribut de la souveraineté à laquelle il entendait ne pas renoncer. Un jour cependant, il fut triste. C’était un dimanche matin, le 23 juillet. Le Bellérophon côtoyait les parages d’Ouessant, le temps était très beau. Napoléon resta sur le pont une grande partie de la matinée jetant sans cesse un regard attendri et grave vers la France. Il se taisait et faisait faire silence autour de lui. Personne ne le lui reprochera. Le 24 juillet, le Bellérophon et le Mirmidon de la croisière anglaise arrivaient dans la baie de Torbay. Nous ne suivrons pas Napoléon pendant tout son séjour sur les côtes d’Angleterre. Nous rappellerons seulement qu’il étonna ceux qui l’approchèrent par son surprenant empire sur lui-même. Il se contenta de protester avec une majesté dont ses ennemis eux-mêmes demeurèrent surpris; on retrouvait en lui, à une heure pareille, cette tendance qu’il avait toujours eue plus ou moins d’envisager l’existence avec le calme fataliste de l’Oriental. L’exil de Sainte- Hélène le faisait entrer tout vivant dans la légende, et allait transformer chez beaucoup d’imaginations populaires son souvenir en une sorte de culte fétichiste. La presse officielle de Paris faisait en partie le silence sur tous ces événements, qui cependant passionnaient l’opinion et les cercles. Le 2 août 1815, le Journal des Débats annonçait à ses lecteurs que les dispositions étaient prises par le gouvernement anglais pour conduire Napoléon à Sainte-Hélène. Le 6 août, le Moniteur appréciait en ces termes la situation de Napoléon :

« Buonaparte est un monument vivant pour tous les ennemis à venir du genre humain dont la passion serait d’être des conquérants. Nous ne pouvons concevoir un spectacle plus sublime, l’histoire ne nous offre pas un plus beau triomphe des principes de justice que la situation actuelle de cet usurpateur déchu, prisonnier sur le rivage qu’il menaçait d’envahir il y a douze ans. » Cette même presse, condamnée longtemps au silence, habituée à l’hyperbole et au dithyrambe, se vengeait, pensant bien que de toutes les louanges adressées au nouveau régime aucune n’était plus adroite et plus cynique d’ailleurs que la condamnation du souverain vaincu. La décision prise par l’Angleterre, au mépris de toute humanité et on pourrait ajouter de toute bonne foi, ne souleva nulle part de protestation officielle ; l’histoire, plus désintéressée et qui ne flotte pas toujours entre la crainte et la servilité, s’est montrée plus sévère pour cet acte de l’Angleterre. Qu’elle retînt son prisonnier, elle se le devait à elle-même et le devait aux puissances alliées, mais qu’elle renouvelât pour lui le supplice de Prométhée, rien ne l’y contraignait. « L’Angleterre, dit Lamartine, en accomplissant ainsi le devoir de ne pas disposer d’un prisonnier collectif, acceptait néanmoins trois rôles odieux dont son histoire restera teinte devant l’avenir : le rôle de livrer à l’Europe le réfugié non pris sur le champ de bataille, mais venu volontairement demander l’hospitalité à son foyer ; le rôle de veiller seule sur ses chaînes ; le rôle enfin d’assigner la prison. L’Angleterre, champion du monde, en devenait le geôlier. Elle assumait sur elle les sévérités, les distances, les malédictions de la captivité. Sa gloire en souffre : l’hospitalité plus généreuse aurait eu moins de probité devant les puissances, moins de sécurité devant le présent, mais plus d’humanité devant le cœur humain et plus de majesté devant l’histoire.» Chateaubriand, qui n’est pas suspect de sympathie ni de faiblesse dans ses jugements sur « Bonaparte », ne put s’empêcher, dans ses Mémoires d’outre-tombe, d’apprécier sévèrement la conduite de l’Angleterre :

« Cette violation du droit des gens et du respect de l’hospitalité était révoltante Les Anglais, se laissant emporter à une politique étroite et rancunière, manquèrent leur dernier triomphe ; au lieu de perdre leur suppliant en l’admettant à leur bastille ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante pour la postérité la couronne qu’ils croyaient lui avoir ravie. Il s’accrut dans sa captivité de l’énorme frayeur des puissances : en vain l’Océan l’enchaînait, l’Europe armée campait au rivage, les yeux attachés sur la mer. » Le 8 août, le Northumberland, ayant Napoléon à son bord, quittait l’Angleterre et partait pour Sainte-Hélène. Avant de quitter la Manche, on put apercevoir la côte française au cap de la Hogue.

Napoléon, debout sur le pont, salua avec émotion la patrie qu’il entrevoyait encore et dont le rivage disparaissait peu à peu dans les brouillards de la mer. Il regarda longuement ce pays qu’il avait bouleversé de fond en comble, mais qu’il avait maîtrisé, qu’il avait aimé, et sur lequel il avait jeté l’auréole d’une gloire militaire impérissable et s’écria d’une voix brisée par l’angoisse ces mots de légende : « Adieu, terre des braves ! Adieu, chère France ! Quelques traîtres de moins et tu serais encore la grande nation, la maîtresse du monde. »

Ce ne fut, nous le pensons, ni à cette heure ni en ce moment que Napoléon fit à son chirurgien O’Meara la confidence que nous rapporte ce dernier : que son cœur lui faisait l’effet de ne pas battre parce qu’il ne l’avait jamais senti. »

 

 (Georges MAZE-SENCIER, « Le dernier séjour de l’Empereur en France. La rade de l’île d’Aix (8-16 juillet 1815) », Librairie militaire Berger-Levrault, 1899, pp.33-49. Ce texte fut publié tout d’abord dans le « Carnet de la Sabretache »).

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( 13 mai, 2022 )

L’île d’Aix, dernière étape de l’Empereur en France… (I)

Napoléon« Napoléon quittait La Malmaison le 29 juin ; la première halte eut lieu à Rambouillet. Le 30 juin, les voitures du cortège, que rien ne signalait spécialement à l’attention, traversèrent Chartres, Châteaudun, Vendôme et arrivèrent à Tours pour la nuit. Personne n’avait reconnu le voyageur, sinon la maîtresse d’hôtel d’un des relais-poste qui, en l’apercevant, s’était tue et avait pleuré devant cette infortune. Le 1er  juillet, après une longue halte à Poitiers, on arrivait le soir à Niort pour y séjourner jusqu’au 3 juillet. A Niort, Napoléon descendit à la préfecture, reçut les autorités et en particulier les officiers du 2° régiment de hussards qui le suppliaient de se remettre une fois encore à la tête de ses armées. Mais il leur répondit : « Je ne suis plus rien. Je ne peux plus rien. » Cette parole de découragement, d’après ceux qui l’avaient accompagné, était, démentie par son attitude au cours du voyage. Au dire de ses compagnons, on pouvait s’apercevoir « que sa pensée planait toujours sur l’avenir et que, dans les illusions qui berçaient son imagination, il ne désespérait pas encore de maîtriser les événements ». Cette attitude de confiance superstitieuse, d’espoir énigmatique et silencieux allait, d’ailleurs, bientôt changer devant les événements qu’il ne pouvait plus dominer. Il entrevit à Niort déjà la perspective de l’impossibilité de son départ pour l’Amérique, car, le 2 juillet 1815, il faisait écrire à Paris, par le général Becker, qu’au cas où la croisière anglaise empêcherait les frégates de sortir il se mettait à la disposition du gouvernement, « comme général, uniquement occupé du désir d’être utile à la Patrie ». Il avait été avisé que, depuis le 29 juin, le pertuis Breton était gardé par l’escadre anglaise. D’après les termes mêmes de la lettre du général Becker, il voulait « épargner à la France la douleur et la honte de voir Sa Majesté enlevée de son dernier asile pour être livrée à ses ennemis ». Le 3 juillet 1815, Napoléon arrivait à Rochefort et descendait à la préfecture maritime qu’il connaissait bien ; peu d’années auparavant, lors d’un voyage, en 1808, il s’y était trouvé réuni avec Joséphine. C’était elle dont le souvenir l’accompagnait doucement partout, et non pas Marie-Louise. Pendant ce voyage qui l’acheminait à l’exil éternel, pas une fois, paraît-il, il ne prononça le nom de l’Impératrice ; il avait eu déjà l’occasion de savoir qu’elle n’était digne ni de sa confiance ni de son respect. Napoléon se trouvait à Rochefort dans une ville et dans un milieu qui lui étaient sympathiques. Peu de jours avant, le 26 juin, une cérémonie militaire napoléonienne avait donné lieu à des manifestations enthousiastes (on ignorait encore les détails de Waterloo et de l’abdication, connus seulement le 27 juin à Rochefort). Les aigles remises par l’Empereur à l’assemblée du Champ de Mars devant les députations de tous les corps des armées de terre et de mer, et dont il avait fait hommage à chaque arrondissement maritime et à chacun des régiments de canonniers de la marine arrivaient à Rochefort. On les salua de 21 coups de canon et on les reçut en grande pompe au jardin public, en présence des troupes assemblées, du préfet maritime et de toutes les autorités. Les troupes présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs et, d’après les documents de l’époque, le préfet maritime prit la parole et « traça en termes aussi énergiques qu’éloquents la solennité de cette cérémonie et l’étendue des devoirs qu’elle impose aux militaires et aux marins de l’arrondissement ». Dès que l’arrivée de Napoléon à Rochefort fut ébruitée, une foule compacte ne cessa de stationner devant la préfecture maritime. Le soir de son arrivée, le 3 juillet, l’Empereur, qui avait longtemps résisté, finit par céder au désir populaire et parut sur la terrasse Au dire d’un historien, il fut accueilli d’abord par un silence profond, mais les troupes éclatèrent en transport et une exclamation continue s’ensuivit. L’enthousiasme n’eût pas été plus grand au temps de ses glorieux triomphes, et pourtant tout était fini. Cette scène se reproduisit quelquefois les jours suivants, pendant le séjour à Rochefort (du 3 au 8 juillet 1815). « Quand, à de rares intervalles, Napoléon se montrait à la foule, tous les bras se tournaient vers lui, comme pour l’engager à se fier aux nombreux amis qui lui restaient encore et à marcher à leur tête à une nouvelle conquête de son empire. » Cette dernière appréciation ne semble pas tout à fait exacte. Certes, le milieu militaire lui était encore absolument dévoué et l’eût suivi partout, mais la masse du pays, respectueuse pour une grande infortune, n’en éprouvait pas moins une sorte de lassitude de la guerre à outrance et n’aurait pas envisagé sans inquiétude la continuation d’une lutte inégale contre l’Europe entière. Pendant son séjour à Rochefort, Napoléon reçut les députations du parti militaire. On faisait miroiter à ses yeux qu’il se trouvait ainsi au milieu du noyau d’une armée. Il y avait dans la ville même un régiment d’artillerie de marine ; à Niort, un régiment de hussards particulièrement dévoué; à l’île d’Aix, un régiment de matelots; à La Rochelle, 1,500 gardes nationaux, 3,000 hommes de gendarmerie répartis dans la région ; en outre, du côté de Bordeaux, plusieurs régiments d’infanterie sous les ordres de Clauzel. Pendant ce temps, le baron de Bonnefoux et le général Becker pressaient Napoléon de profiter de toutes les occasions que lui offraient le vent et la marée. Les deux frégates mises à la disposition de l’Empereur étaient la Saale, commandée par le capitaine de vaisseau Philibert, et la Méduse, commandée par le capitaine de frégate Poné. La croisière anglaise stationnée à l’embouchure de la Charente et les vents contraires mettaient un sérieux obstacle à la sortie de ces bâtiments. Le 4 juillet, MM. de Las Cases, Planat, Résigny, Chiappe, qui accompagnaient l’Empereur depuis la Malmaison, mais n’avaient pas suivi la même route que lui, étant passés par Orléans, Limoges, La Rochefoucauld, Angoulême et Saintes, arrivaient à Rochefort. Ce même jour, le général Lallemand vint à bord du brick l’Épervier, qui mouillait au port de Rochefort. Il transmettait au commandant de ce bâtiment, le lieutenant de vaisseau Jourdan de la Passardière, un ordre de retourner au plus vite au mouillage de l’île d’Aix; mais, par suite des vents contraires, cet ordre ne put êtreexécuté que le 6 juillet et l’Épervier mouilla au port des Barques. Le 5 juillet, on faisait embarquer sur la Saale et la Méduse tous les effets de l’Empereur et de sa suite. Les bagages étaient en nombre considérable et de toute nature, car parmi les compagnons de l’exil qui se préparait et qu’on ne soupçonnait pas aussi odieux, beaucoup comptaient transporter vers cette destination inconnue leurs habitudes et leurs exigences ; beaucoup entendaient reprendre la vie de cour avec tout le cortège de ses vanités. A cette heure tragique, les amours-propres ne désarmaient pas encore. Une sorte de conseil composé des officiers généraux et supérieurs de la marine fut tenu à Rochefort pour aviser aux moyens de salut. On en proposa plusieurs : Recourir à des navires neutres stationnés sur la côte. C’est ainsi que l’on songea à un brick de commerce danois, la Madeleine, mouillé dans la rade de l’île d’Aix. Ce brick, appartenant à l’armateur J. F. Frühl d’Oppendorff, était commandé par le gendre de celui-ci, un jeune lieutenant de vaisseau français, M. Besson, qui se mit aux ordres de l’Empereur; S’embarquer sur de très légers bâtiments afin de défier la surveillance ennemie et de traverser les pertuis malgré le peu de profondeur des passes. Se confier à des aspirants qui promettaient de conduire l’Empereur en lieu sûr, avec de simples chaloupes; Se rendre jusqu’à la rivière de Bordeaux et y retrouver la corvette Bayadère, commandée par le capitaine Baudin et stationnée de telle sorte qu’elle pouvait, sans difficultés insurmontables, gagner la haute mer. Cet avis était celui du vieil amiral Martin, qui se dépensa avec une fougue et une ardeur juvéniles pour faire prévaloir son avis. C’était, suivant lui, le seul moyen pour l’Empereur, de réaliser son désir et de gagner l’Amérique. L’Empereur hésitait toujours : il interrogeait et écoutait beaucoup, il parlait peu et ne concluait jamais ; peut-être s’illusionnait-il devant toutes ces députations de l’armée qui, sans cesse, venaient jusqu’à lui, devant cet accueil presque passionné de la population de Rochefort. Quelques-uns ont prétendu que les hésitations de Napoléon étaient purement apparentes et qu’en réalité, il cachait son secret espoir d’être, jusqu’au dernier moment, rappelé par le gouvernement provisoire, pour prendre la direction des opérations militaires ; ils voient comme une preuve de cette espérance suprême et tenace dans ce fait que, le 8 juillet, quand le départ pour l’île d’Aix fut décidé, l’Empereur n’informa le général Becker et M. de Bonnefoux de ses intentions qu’après le départ de la poste pour Paris. Il gagnait ainsi vingt-quatre heures sur les décisions que prendraient ses ennemis. D’autres ont dit qu’à cette époque Napoléon n’était déjà plus celui dont Henri Heine devait écrire plus tard que mille canons dorment dans son nom aussi bien que dans la colonne de la place Vendôme. Ils ajoutent qu’à cette époque il était malade et le fait est exact, que parfois il semblait affaissé physiquement, que le sommeil venait même le surprendre et l’accabler au milieu des conversations les plus sérieuses, pendant la discussion des projets qui l’intéressaient le plus directement. Ce dernier détail se trouve dans une lettre particulière datée de Rochefort du 19 juin [sic !] 1815 et qui donne certaines appréciations peu sympathiques, et sujettes à contrôle peut-être, sur le départ de Napoléon. Ils ajoutent qu’il avait cessé de croire à sa fortune, au pouvoir magique de son influence personnelle, sans compter que l’Europe, à tout prix, était décidée maintenant à renverser le Titan qui l’avait si longtemps humiliée et domptée. Jusqu’au dernier moment, Napoléon fut sollicité d’agir dans des sens différents. La veille de son embarquement, le 7 juillet, à 10 heures du soir, une députation de la garnison de La Rochelle vint encore le trouver et lui offrir de le conduire à l’armée. On fit miroiter à ses yeux que l’armée réunie derrière la Loire désirait son retour, qu’il avait sous la main tout un noyau de troupes à sa disposition, enfin qu’un parti nombreux le soutenait dans le Midi. « Mais, ajouta l’Empereur, je vis qu’il y avait peu d’espoir d’un succès définitif, bien que j’eusse pu causer beaucoup de trouble et de carnage, ce que je ne voulus pas qui eût lieu pour mon compte personnel. Quand il y allait de l’Empire, c’était une autre affaire1. » Il est certain qu’alors, dans lés départements, beaucoup se demandaient si le moment d’adopter la cause royaliste était bien arrivé et flottaient dans une de ces hésitations cyniques auxquelles tard les événements se chargent de donner un nom : fidélité ou abandon, le sort en aura décidé. Dans les départements mêmes qui paraissaient inféodés à la cause royale, la Bretagne, la Vendée, les derniers événements n’avaient encore excité que d’une manière très peu appréciable l’enthousiasme en faveur du roi. Le fait est attesté par sir Humphrey Senhouse, qui suivait alors les côtes bretonnes et descendait fréquemment à terre pour s’entendre avec la coalition royaliste : il avait ainsi parcouru une grande partie des environs de Nantes. Le 6 juillet 1815, il écrivait à sa femme : « Il est curieux de constater que les dernières grandes victoires (celle de Wellington) n’ont pas encore produit beaucoup d’effet dans les départements. Les royalistes n’augmentent pas en nombre et les douaniers, gendarmes, etc., levés dans le pays sont aussi actifs que jamais et aussi acharnés contre les royalistes. » Il ajoutait dans cette lettre un mot qui prouve en passant le prix que l’on attachait à l’échec des projets d’évasion en Amérique : « S’il s’enfuit en Amérique, l’Europe ne saurait désarmer sans imprudence. » Le 9 juillet, sir Senhouse, au lendemain d’une de ses visites à terre, s’étonnait encore que la cause royaliste n’eût pas progressé davantage… « C’est un feu qui vacille dans un coin de l’âtre et que tons les soufflets du monde n’activeront jamais, je crois, si l’affection ne s’en mêle. »

8 juillet 1815.

Dans la matinée, le général Becker vint informer Napoléon de la récente décision du gouvernement provisoire. Les services qu’offrait Napoléon étaient refusés ; son départ devait être assuré dans le plus bref délai, fût-ce par la force, « en conservant toutefois le respect qu’on lui doit. Le succès des négociations, ajoutait-on, tient principalement à la certitude que les puissances alliées veulent avoir de son embarquement. » L’Empereur, après un nouvel examen de la situation, assuré, comme nous l’avons vu, du départ de la poste pour Paris, finit par dire, sous la pression des événements, devant l’attitude de M. de Bonnefoux et du général Becker : « Eh bien ! Donnez l’ordre d’équiper les embarcations pour l’île d’Aix. » Des ordres furent immédiatement donnés en conséquence. Le canot du préfet maritime, commandé par l’enseigne David Allègre, fut dirigé sur Fouras ; des officiers furent envoyés sur les lieux pour veiller à l’embarquement et au transport sur les embarcations. Des voitures furent préparées et l’escorte des hussards de Niort eut à se tenir prête. La foule, avertie par ces préparatifs, se porta en masse devant la préfecture et le jardin public.

Il était 4 heures du soir, on allait partir. Au moment de quitter la préfecture maritime, las compagnons de Napoléon se trouvaient réunis avec leur maître dans les salons du bas. Pendant ces quelques minutes d’attente quelquefois solennelle et souvent énervée qui précèdent tout départ, Napoléon jeta les yeux sur les journaux qui arrivaient de Paris. Il y apprit les événements qui s’étaient succédé si rapidement, et en particulier la capitulation du 3 juillet qui livrait la France aux alliés. Les spectateurs de cette scène ajoutent que Napoléon rejeta la feuille et alla précipitamment dans une pièce avoisinante. Chacun fit silence ; au bout de peu d’instants, un de ses proches alla le rejoindre et put voir l’Empereur qui pleurait. Ce fut, ont dit ses compagnons, la seule fois où son courage et sa résignation calme et digne l’abandonnèrent. Mais une capitulation avait révolté son cœur de soldat et, à dater de ce moment, il avait compris que son étoile avait pâli à tout jamais et que le destin avait parlé. Nous croyons que jusqu’à cette heure décisive ses hésitations n’étaient qu’une espérance déguisée. La nouvelle de la capitulation le mettait en présence des réalités les plus sombres. Le cortège quitta la cour de la préfecture maritime et gagna la porte de La Rochelle au milieu d’une foule compacte et respectueuse qui ne cessait de crier : Vive l’Empereur ! Cette foule était émue, attendrie ; mais beaucoup des admirateurs fervents de l’Empereur étaient cependant comme soulagés en pensant que ce départ mettait fin à la guerre et supprimait surtout l’horrible éventualité d’une guerre civile possible. « Cependant, ajoute un historien, on vit des femmes élever leurs enfants au-dessus de leur tête, pour leur faire voir une dernière fois l’Empereur!… » « Comme les stores de plusieurs voitures étaient baissés, l’escorte de chasseurs à cheval précédant le cortège auquel on rendait les honneurs, on ne doutait pas que Napoléon ne s’y trouvât ; quand voitures et cavaliers eurent disparu sous la voûte de la porte de La Rochelle, les uns demeurèrent affaissés sous le coup d’une profonde émotion, tandis qu’un grand nombre d’enthousiastes s’élançaient au pas de course derrière le cortège qu’ils accompagnèrent jusqu’à Fouras. « On se trompait, l’Empereur n’était pas là. « Pendant que les voitures officielles quittaient la préfecture maritime et filaient à travers la foule, une calèche isolée avait été amenée par la porte nord au jardin, jusque devant la terrasse. « Après quelques minutes d’attente, les curieux qui s’étaient approchés virent avec surprise apparaître Napoléon lui-même. L’air triste et sévère, il s’avança d’un pas lapide vers la voiture, suivi de M. de Bonnefoux. Au moment de gravir le marchepied et sans avoir prononcé une parole, incapable sans doute de maîtriser les sentiments qui l’agitaient, il se retourna vers le préfet maritime et lui fit comme un geste d’adieu. La portière se referma et la voiture fila rapidement à travers le jardin vers la porte du Nord : de là, contournant le bâtiment des subsistances de la marine, elle prit la direction de la porte de Charente. Une vive inquiétude s’ajouta alors à la surprise des spectateurs : la porte de Charente menait à la route de Saintes. Où prétendait aller l’Empereur ? A Saintes ? Des événements récents, survenus au passage du roi Joseph et d’une partie de la suite de Napoléon, faisaient craindre les plus grands dangers pour sa personne. Voulait-il donc se rendre à Bordeaux ? Mais Bordeaux avait appelé les Anglais en 1814 et avait accueilli à bras ouverts la duchesse d’Angoulême en 1815; Bordeaux était manifestement royaliste. « Les personnes qui avaient suivi la voiture en courant jusqu’à la porte de Charente la virent alors tourner à gauche, dès la sortie de la ville, et prendre la route qui longe les fossés des remparts. Napoléon, pour éviter l’affluence et les manifestations de la foule, s’était séparé du cortège et ne le rejoignit que sur la route de La Rochelle à peu de distance du faubourg. » L’Empereur se rendit à Fouras et traversa le village au milieu des saluts et des vivats de la population : il y a fort peu de temps, une femme âgée demeurant dans le faubourg du petit port se rappelait fort bien avoir vu passer le cortège. Des soldats et des paysans couvraient toute la côte, au bas de cette falaise de La Coue, près de laquelle les canots de la Saale et de la Méduse et le canot du préfet maritime se trouvaient rangés. On dut procéder de suite à l’embarquement, qui se fit avec ordre ; une partie de la suite de Napoléon s’embarqua en même temps que lui. Quelques autres de ses fidèles, attardés par la marée, durent prendre des barques à l’extrémité de la petite presqu’île de la Fumée, très voisine de l’île d’Aix. Il paraît qu’un vieil officier de marine, ancien capitaine au long cours, M. Villedieu, s’approcha de l’Empereur au moment où il quitta le sol de France et lui dit : « Sire, craignez la trahison… Mon chasse-marée vous conduira plus sûrement en dehors des lignes des croiseurs anglais ! — Nous verrons, répondit le vaincu de Waterloo… Adieu, mes amis ! » « Lorsque les avirons s’abaissèrent, un grand cri s’éleva de Fouras : Vive l’Empereur ! Lui, salua de la main, et peu à peu on le per dit des yeux. « Nous pleurions comme des filles », m’a dit dans mon enfance un vieux douanier témoin de ce triste départ, celui-là même qui a gravé sur la pierre de la jetée de la Coue le mot « Napoléon ». La nuit seule dispersa les curieux 1. » Aujourd’hui, cette pierre rongée par la mer ne conserve plus que quelques lettres du nom de l’Empereur, inhabilement gravé par le modeste douanier. Beaucoup de ceux qui passent sur ces rives,, sans parti pris, sans arrière-pensée, songent seulement que pour une nation comme la France son patrimoine de gloire est indivisible ; ils songent en un mot que tous ceux, sans exception, dont elle a reçu à un titre quelconque un peu plus d’honneur ou un peu plus de gloire qu’elle n’en avait précédemment, méritent peut-être les mêmes égards : ils s’étonnent alors que rien, pas même un mot jeté sur un de ces morceaux de marbre semés à profusion, ne rappelle cet événement. Il était un peu plus de 5 heures quand Napoléon quitta la France. La mer était assez forte et la traversée fut pénible, presque périlleuse. La foule demeura longtemps sur le rivage, suivant des yeux les embarcations qui doublèrent le fort Énet et prirent la direction de l’île d’Aix : on supposait en effet que l’Empereur allait y descendre ; mais, contrairement aux prévisions, il accosta la Saale et y passa la nuit dans la salle du conseil de la frégate transformée en chambre à coucher. Sa suite fut-répartie sur la Saale et la Méduse. Les généraux Bertrand, Rovigo, Gourgaud et Becker s’installèrent avec lui. Et jusqu’aux lueurs dernières de ce jour, tout le peuple amassé sur la rive stationnait, se demandant, avec une curiosité un peu émue, quelles seraient les péripéties de cet exil qui commençait. Ce soleil, que la foule avait pu voir descendre lentement et triomphalement dans la mer, était le brillant soleil de messidor qui disparaissait à jamais. Et à l’heure même où cette foule émue et silencieuse, qui couvrait les quais de Fouras se dispersait ayant au cœur cette sorte d’angoisse que donne toujours la sensation de l’inconnu et de l’inéluctable, une autre foule, plus turbulente, acclamait Louis XVIII qui rentrait aux Tuileries.

Il résulte d’une conversation que Napoléon devait avoir plus tard avec un officier anglais du Northumberland, que ce départ de France avait été ajourné jusqu’aux dernières limites : « Vous auriez été pris, lui dit cet officier, si vous étiez resté à Rochefort une heure de plus, et renvoyé à Paris » Ce fait, s’il est exact, donne la mesure de ce que sont la bonne foi et la loyauté en politique, si l’on songe que très peu de jours avant, le 29 juin 1815, le comte Thibaudeau disait, aux applaudissements de la Chambre des Pairs, sujette de Napoléon II, que « l’abdication de Napoléon le plaçait sous la sauvegarde de l’honneur français ». Les journaux officieux du temps avaient bien oublié les engagements du gouvernement provisoire et, désireux de s’attirer les faveurs du régime nouveau, redevenaient courtisans. Les courtisans de la veille restaient les courtisans du lendemain. Seule, l’idole avait changé. Les renseignements publiés dans ces feuilles prouvent à quel point on était insuffisamment et lentement averti : ils établissent toutefois avec assez de netteté que tout avait été combiné pour rendre impossible le départ libre de Napoléon.

Le 9 juillet 1815, les Débats publiaient l’entrefilet suivant : « Pour donner le change à la croisière anglaise, on s’est hâté d’armer une corvette et un aviso, et c’est à bord d’un de ces bâtiments que Bonaparte essaiera de s’esquiver. La justice divine et la justice humaine le poursuivent. Il faut espérer qu’il n’échappera pas. » D’ailleurs, plus les événements se dessinent, plus le ton de la presse devient méprisant. Dès le 10 juillet, celui que cinq ou six jours avant on appelait l’Empereur, qui devint à tour de rôle Napoléon, Napoléon Bonaparte, Bonaparte, n’était plus que Buonaparte.

10 juillet. — « Buonaparte était à Rochefort le 5 juillet et n’avait pas encore trouvé moyen d’échapper à la surveillance de la croisière anglaise. »

Le 13 juillet. — Quelques lignes savantes, remplies d’inexactitudes laissent prévoir que l’heure de l’« arrestation » n’est pas éloignée. « Buonaparte n’est point encore arrêté. On annonce qu’il est parti dans la nuit du 7 au 8 à bord de la frégate qui doit le transporter aux États-Unis, mais que, dans la matinée du 8, le capitaine de frégate, se trouvant en vue de la croisière anglaise, s’est vu forcé de relâcher à l’île de Ré. On ajoute que Buonaparte est actuellement bloqué dans cette île par des forces anglaises très supérieures. Les personnes qui l’accompagnent sont son frère Joseph, M. Bertrand et sa femme, MM. Savary et Becker et quelques domestiques.» Enfin, le 20 juillet, quand tous les événements se trouvaient accomplis, la même feuille annonçait que « l’arrestation de Buonaparte avait été préparée avec une grande habileté. Il eût été également dangereux, disait-on, et de l’arrêter plus tôt et de l’arrêter autrement qu’on ne l’a fait : il était même nécessaire qu’il se crût libre et qu’il ne s’aperçût pas ou qu’on ne s’aperçût pas de la surveillance dont il était l’objet. Hors d’état, après son abdication, de renouveler la lutte avec quelque espoir de succès, il pouvait néanmoins causer encore de grands malheurs, s’il eût suivi le conseil de quelques furieux. L’intérêt de l’humanité exigeait donc qu’on eût pour lui beaucoup de ménagements et surtout qu’on y mît beaucoup d’adresse. C’est ainsi qu’on est parvenu à le conduire sans bruit à Rochefort. »

Le ton général de ces feuilles avec leurs réticences, leurs réserves sournoises, reflète assez exactement l’état d’esprit de beaucoup d’hommes au lendemain des changements de régime. Les plus courageux attendent, les moins convaincus se livrent de suite, la plupart se font grand honneur de leur courage et de leur indépendance, oubliant qu’ils n’ont eu surtout que le courage et l’indépendance du lendemain.

9 juillet 1815.

Napoléon, de grand matin, se fait conduire à l’île d’Aix. Il y descend : toute la population de l’île l’acclame et l’entoure ; il passe en revue le régiment de marins pour lequel il est toujours l’Empereur et qui l’accueille par des vivats avec ces cris : A la Loire ! A la Loire ! Ne partez pas ! Il avoua qu’il ne soupçonnait pas le grand amour de sa marine. Napoléon, entouré des officiers d’artillerie et du génie, visite les fortifications, inspecte les forts, les batteries et tous ces travaux qu’il avait fait exécuter pendant son règne. Cette question des travaux exécutés ou entrepris en rade de l’île d’Aix lui tenait à cœur, car, peu de jours après cette suprême revue d’inspection, se trouvant sur le bateau anglais qui le conduisait des côtes charentaises en Angleterre, il reprenait ce sujet avec le capitaine Maitland, le commandant du Bellérophon. « J’ai, disait-il, dépensé considérablement d’argent pour élever le fort Boyard afin de protéger le mouillage de l’île d’Aix, mais je crains qu’aujourd’hui ces grands ouvrages et beaucoup d’autres que j’avais entrepris ne soient négligés et qu’on ne les laisse tomber en ruines. » Napoléon distribue pendant cette inspection les encouragements et les éloges pendant quelques heures, les dernières de sa destinée, il aura encore été le Souverain, l’Empereur. Il remonta dans les embarcations et revint sur la Saale. Il est alors avisé par le général Becker de la nouvelle communication du gouvernement provisoire datée du 6 juillet et transmise par M. de Bonnefoux : Le départ de Napoléon doit être immédiatement effectué 8. Si la sortie des frégates ou d’un aviso est impossible, qu’il s’embarque, s’il le veut, sur une croisière anglaise. Alors, sur une demande écrite par lui, on mettra un parlementaire à sa disposition. Napoléon demanda à réfléchir : il ne voulait pas avoir l’air d’agir sous l’influence de la menace ou de l’intimidation. Dans la nuit du 9 au 10, le général Becker, sincèrement désireux d’assurer le départ de Napoléon, envoya une péniche aux abords de l’île de Ré, afin que l’on pût se rendre compte du nombre des bâtiments anglais et de leurs points de station dans le pertuis Breton. La mer aurait été favorable pour prendre le large et peut-être une tentative en ce sens eût-elle été faite, mais le clair de lune était tel qu’il n’aurait pas été possible aux frégates d’échapper à la vigilance de la croisière anglaise. Le léopard britannique guettait l’aigle garrotté et ne lâcherait pas sa proie.

10 et 11 juillet 1815.

Napoléon dépêcha en parlementaire le général Bertrand et le comte de Las Cases sur le Bellérophon, avec la mission de demander des passeports; mais les sauf-conduits furent refusés, le capitaine du Bellérophon prétextant qu’il n’avait pas d’instructions à cet égard. Les questions suivantes furent alors posées au capitaine Maitland : « Que ferez-vous si l’Empereur sort à bord des frégates? — Je les attaquerai et les prendrai, si je peux, et dans ce cas il sera mon prisonnier. — S’il sort sur un bâtiment de commerce français ? — Comme nous sommes en guerre, je m’en emparerai et Napoléon sera prisonnier. — S’il sort à bord d’un neutre, d’un bâtiment américain? — Je le visiterai, je retiendrai le bâtiment jusqu’à ce que mon amiral averti décide sur sa responsabilité… » La conversation s’étant engagée, le capitaine Maitland ajoute : « Quelle répugnance aurait-il à venir en Angleterre?… Notre Gouvernement n’est pas arbitraire : tout y est soumis à la loi et la nation ne souffrirait pas qu’on la violât envers lui… » Bertrand et M. de Las Cases étaient de retour sur la Saale à 2 heures et rendaient compte de leur négociation à Napoléon. Ce dernier, très perplexe, impressionné défavorablement, las de toutes ces luttes peut-être, sentait faiblir son désir de résistance à outrance. Le Corse superstitieux avait cessé de croire à la fortune de l’Empereur ! Il fallut reprendre la discussion fastidieuse de tous les projets d’évasion. On y employa les journées du 10 et du 11. Napoléon assistait à tous ces conciliabules pour ainsi dire impassible. On a dit que personnellement il n’aurait pas craint d’organiser la résistance à l’île d’Aix, que la veille il avait fait manœuvrer le 14ème    équipage et préparé les batteries en cas d’attaque ; mais à la réflexion ce projet ne se défendait pas, et l’Empereur lui-même, acclamé quelques heures avant par ses marins qui le suppliaient de ne pas partir, leur répondait qu’il n’était plus temps. Dans ses jours de pleine confiance en lui-même, où les projets impossibles semblaient surexciter son action, il aurait sans doute suivi l’impulsion de ces fusiliers marins qui lui criaient à sa descente de l’île d’Aix : « A la Loire ! A la Loire ! » Il serait rentré en France et aurait regagné l’armée de la Loire pour lutter encore. Cette idée était venue, d’ailleurs, à l’esprit de tous ses adversaires habitués à ces coups d’audace qui, souvent pour lui, avaient été des coups de fortune. On en eut la preuve dans ces mots répétés au capitaine Maitland, sur le Bellérophon. Pendant que le général Bertrand et M. de Las Cases parlementaient avec lui, un navire anglais, envoyé par l’amiral Hotham, accosta porteur d’ordres divers. Les deux officiers anglais s’entretinrent devant les envoyés français, supposant que ceux-ci ne comprenaient pas la langue anglaise. « Et que dit-on de Napoléon, demanda le capitaine Maitland à son compatriote. — On dit, reprit celui-ci, qu’il est à Nantes et qu’il y fait le diable. » On proposa à Napoléon de tenter la sortie sur des bâtiments très légers, dans des passes défendues et dangereuses, mais la croisière anglaise se rapprochait, fermait toute issue, et on ne pouvait que Miraculeusement échapper à sa surveillance. Le capitaine Maitland, commandant du Bellérophon, rapporte dans sa Relation que le 11 juillet, à midi, deux campagnards, venus de l’île d’Oléron, avaient été reçus par lui. Ils venaient lui dire que de très grand matin on avait envoyé chercher, de l’île d’Aix, un homme qui était envisagé comme le meilleur pilote de l’île, le seul qui eût jamais fait passer une frégate dans le pertuis de Maumusson. Une grosse somme d’argent lui avait été offerte pour piloter un bâtiment par cette passe.

Évidemment, Napoléon devait en profiter. Le capitaine Maitland donna des ordres en conséquence, et le pertuis de Maumusson fut surveillé spécialement. Le capitaine Poué, commandant la Méduse, fit dire à l’Empereur qu’il irait attaquer la nuit suivante le Bellérophon, qu’il résisterait jusqu’à la fin, se cramponnerait à lui et donnerait ainsi à la Saale le temps de gagner la haute mer. Le capitaine Philibert, commandant supérieur des deux frégates, ne ratifia pas cette proposition, alléguant qu’au point de vue militaire, il ne pouvait consentir à la perte certaine d’un des bâtiments confiés à son commandement. Napoléon lui-même approuva la décision du capitaine Philibert et fit remercier Je capitaine Poné de son dévouement héroïque. Plus tard, à Sainte-Hélène, Napoléon, songeant à tous ces épisodes qui avaient précédé sa captivité, voulait voir dans le refus du capitaine Philibert l’influence néfaste du duc d’Otrante. Mais avait-il alors toute sa liberté d’esprit ? Il paraît que Napoléon, une fois à bord de la flotte anglaise, demanda dans la conversation au capitaine les chances qu’auraient eues deux grandes frégates bien montées contre un vaisseau comme le Bellérophon. Les réponses qui lui furent données ne lui firent pas regretter de s’être abstenu. Un combat naval n’aurait eu pour lui que de fâcheux résultats et une surprise était bien difficile. En envoyant le capitaine Maitland à l’embouchure de la Charente, le gouvernement anglais n’avait pas agi au hasard. Cet officier avait été longtemps employé sur les côtes de France pendant la dernière guerre et connaissait les moindres passages qui auraient pu servir à la sortie des frégates. L’évasion avait été rendue impraticable.  « Dans cette circonstance, les vaisseaux de l’escadre ont été placés avec tant de jugement qu’ils pouvaient se communiquer en peu de minutes, et que tous les ports de France qu’ils avaient à observer étaient hermétiquement fermés. »

Le 11 juillet, le général Lallemand était redescendu à terre et avait été envoyé jusqu’à la rivière de Bordeaux, afin de s’assurer si l’embarquement de l’Empereur sur la Bayadère était chose possible.

12 juillet 1815.

De nouvelles instructions du gouvernement sont transmises à l’Empereur par le général Becker. On exige une solution. Napoléon donne l’ordre d’embarquer sa suite sur le brick l’Épervier et sur la goélette Sophie et débarque ensuite avec tout son monde à l’île d’Aix. Il y est acclamé et reçu avec enthousiasme. Napoléon descendit à la maison du génie militaire et s’installa dans la chambre du premier étage, qu’il choisit lui-même « parce qu’elle avait plusieurs issues et qu’il distinguait du balcon la rade des Basques où étaient mouillés les vaisseaux ennemis  ». Napoléon reçut le même jour la visite de son frère, le roi Joseph : le prince séjournait, dans un incognito profond, aux Mathes, près la Tremblade, propriété appartenant à un armateur de Bordeaux, M. Pelletreau, qui avait mis sa maison à la disposition du proscrit. Le roi Joseph, qui s’y trouvait depuis le 5 juillet, y demeura jusqu’au moment de se rendre à Royan, pour s’embarquer à destination des États-Unis. Il venait également proposer à l’Empereur de partir sur un navire américain stationné à Bordeaux : sa voiture était sur l’une des rives de la Charente, l’attendant. En quelques heures il se trouverait sur les bords de la Gironde. Cette proposition fut repoussée : elle était très hasardeuse, car une surveillance active était exercée à terre: M. de Rigny, envoyé par le gouvernement de la Restauration à Rochefort, stimulait sur place le zèle qui aurait pu faiblir et n’aurait pas hésité à arrêter Napoléon s’il avait eu l’imprudence de redescendre sur le rivage. Ce parti aurait pu être pris au lendemain de l’arrivée à Rochefort. On a la preuve matérielle de cette étroite surveillance, et la ville de La Rochelle possède une lettre d’un sieur Goupil, demandant une récompense « pour avoir empêché Bonaparte de s’échapper de l’île d’Aix et de passer aux États-Unis ».

Le roi Joseph apprit à l’Empereur tous les détails des événements qu’il ne connaissait encore qu’imparfaitement : la dissolution des Chambres et l’entrée du roi à Paris. Le rapport officiel du commandant de Rigny prétend que jusqu’à ce dernier moment « Napoléon avait souvent énoncé l’opinion que les Chambres le rappelleraient, soit qu’il voulût ainsi en imposer aux autorités qui l’environnaient, soit qu’il nourrît effectivement cette espérance ».

Le 12, vers le soir, l’Empereur, de sa chambre de l’île d’Aix, put, avec une lorgnette, voir que le drapeau blanc avait été arboré un moment sur une des tours de La Rochelle. Il était alors convenu que dans la nuit suivante l’Empereur profiterait des offres de M. Besson, le commandant du smak danois. Ce bateau était à ce moment mouillé près l’île de Ré, à Saint-Martin; des embarcations devaient, dans la nuit du 12 au 13, prendre l’Empereur à l’île d’Aix et le transporter au bâtiment appareillé pour gagner la haute mer. Toutes les précautions semblaient avoir été prises, le lieutenant Besson avait fait préparer des tonneaux remplis d’eau-de-vie, mais dont quelques-uns, munis d’un double fond, avaient été disposés avec des tubes, de manière que l’on pût s’y cacher et y respirer. Le capitaine Maitland fait allusion à ce projet d’évasion dans une barrique arrimée parmi le lest. Il y avait là un projet que le capitaine anglais remarqua, car il eût été digne, tout au plus, de séduire un duc de Clarence; mais Napoléon ne s’y serait pas prêté. Toutefois, l’idée de profiter de ce bâtiment de commerce lui paraissait sage. Ce navire était alors en rade, muni de toutes les provisions nécessaires; il était destiné, en apparence, pour Kiel, mais une fois en pleine mer on aurait fait voile directement pour les États-Unis. Soit par suite d’un malentendu, soit par suite d’une trahison nouvelle, quand les factionnaires postés à l’île d’Aix virent, dans la nuit du 12 au 13, approcher les embarcations qui venaient prendre l’Empereur, ils tirèrent imprudemment des coups de fusil, ce qui donna l’alarme et rendit tout départ impossible. En outre, plusieurs embarcations de l’escadre anglaise mouillée en rade des Basques s’approchèrent davantage de l’île et leur surveillance devint plus étroite. Il paraît aussi qu’au dernier moment, quand il avait été question de ce départ, des tiraillements fâcheux s’étaient produits dans l’entourage immédiat du proscrit. Tous ces amis de la dernière heure pensaient, sans doute, au maître déchu que l’infortune accablait, mais quelques-uns pensaient beaucoup à eux-mêmes. Cette attitude est due à la confiance qu’ils avaient dans la générosité  d’ennemis auxquels ils ne pouvaient supposer des desseins très dangereux. On savait, on escomptait l’exil, mais on ne pouvait croire qu’il s’agirait d’une captivité singulièrement douloureuse et tragique. Quatre personnes seulement pouvaient accompagner l’Empereur sur le smak danois et chacun voulait être de ces quatre prédestinés ; de plus, les femmes ne voulaient pas laisser partir leurs maris sans elles ; des scènes pénibles se produisirent, auxquelles, assurément, le chef de la Grande-Armée n’était guère habitué. Il en était arrivé à cette phase des événements où le chef ne commande plus, mais où il obéit, parce qu’il est le chef. Il paraît que la comtesse Bertrand , créole nerveuse et indolente, se montrait particulièrement impressionnée de ce départ et supplia l’Empereur de ne pas s’éloigner dans de telles conditions. Il céda.

13 juillet 1815.

Le général Lallemand, revenu de sa mission aux environs de Bordeaux, informe l’Empereur que la corvette la Bayadère l’attend fidèlement dans la Gironde, et que dans ces parages la surveillance paraît s’être relâchée ; il ajoute que plusieurs navires américains stationnaient près de la corvette, qu’elle était fort bien armée et que son commandant, le capitaine Baudin, « se faisait fort de conduire l’Empereur jusqu’au bout du monde ». Il suffisait de courir les risques d’un trajet d’une vingtaine de lieues effectué moitié par mer et moitié sur terre. Le succès ensuite était assuré, car le départ en commun des bateaux américains et de la Bayadère, les uns. et les autres se protégeant mutuellement, était décidé. L’Empereur hésita et finit par refuser les offres du général Lallemand dans lequel, à tort, on ne sait trop pourquoi, il n’avait pas grande confiance. Dans toutes ces circonstances, le général se conduisit comme l’un des partisans les plus dévoués et les plus désintéressés du souverain tombé, acceptant, proposant même dans son abnégation, lors d’un projet d’évasion, de se faire passer pour son domestique et de lui en tenir lieu. Tout l’entourage de l’Empereur agissait alors en vue de lui faire accepter l’idée d’une soumission à l’Angleterre. Seul entre tous, le général Lallemand le dissuadait de se fier à la loyauté anglaise et le suppliait de songer aux moyens de salut, très fragiles cependant, qui pourraient lui rester encore, mais finalement il ne devait pas être écouté. Un nouveau plan d’évasion fut proposé toutefois à Napoléon et accepté par lui en principe. Le lieutenant de vaisseau Genty, les enseignes Doret, Salis, Lepelletier, les aspirants Châteauneuf et Moncousu offrent à l’Empereur de s’habiller en matelot, et de monter deux chasse-marées qui se trouvent en rade et qui avaient été achetés peu avant, 14,000 fr. pour parer aux éventualités possibles, et de l’emmener avec sa suite. Il s’agissait de longer la côte jusqu’à La Rochelle et de gagner la haute mer où l’illustre fugitif,, accompagné de Bertrand, Savary, Gourgaud, retrouvera le bateau danois. La proposition est acceptée et on songe à tous les apprêts nécessaires de ce départ. Napoléon pense déjà à l’existence qu’il mènera en Amérique. Il dit à son entourage qu’il a l’intention d’y vivre en simple particulier, car de ce rivage lointain il ne pourra jamais songer à revenir en France. Un retour analogue à celui de l’île d’Elbe est désormais impossible et, dans son imagination, il se voyait déjà dévorant les espaces dans les provinces peu connues du Nouveau-Monde. Mais ses compagnons d’exil sont unanimes à lui répéter que le seul projet raisonnable est de se rendre à l’Angleterre. Gourgaud insiste tout particulièrement et lui expose « que ce noble parti   était celui qui lui convenait le mieux, qu’il ne pouvait pas jouer le rôle d’un aventurier, que l’Histoire lui reprocherait un jour d’avoir abdiqué par peur, puisqu’il ne faisait pas le sacrifice en entier… » La suite de la conversation que Napoléon tint en cette circonstance avec Gourgaud est curieuse et vaut vraiment d’être reproduite. C’est une véritable scène de tragédie classique entre le héros du drame et le confident. Il y aurait une intéressante étude psychologique à faire sur les dispositions d’âme qu’elles révèlent. On y sentira tour à tour l’homme découragé, las et qui a songé à en finir avec la destinée, puis le grand acteur qui prévoit les éventualités du rôle qu’il va jouer, qui prépare ses effets et qui les répète, enfin l’être sensible et superstitieux chez lequel se retrouvent des ressouvenirs de l’éducation du XVIIIème  siècle, comme la comprenaient Rousseau et Bernardin. A une objection de Gourgaud, l’Empereur reprit en assurant qu’il était le maître de sa destinée et que, s’il tombait aux mains de ses ennemis, il se tuerait. « — Non, lui dis-je, Sa Majesté ne le pourra pas. A Mont-Saint- « Jean, c’était bien, mais aujourd’hui cela ne se peut plus. Un « joueur se tue, un grand homme brave l’adversité. » « L’Empereur m’interrompit en disant que, la veille, il avait eu l’idée de se rendre à la croisière anglaise et de s’écrier en y parvenant : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre part au déchirement de ma patrie, je viens vous demander asile. » Mais qu’il n’avait pas pu s’y résoudre. Au même moment, un petit oiseau entre par la fenêtre et je m’écriai : « C’est signe de bonheur ! » Je pris l’oiseau dans ma main et Napoléon me dit : « Il y a assez de mal- « heureux, rendez-lui la liberté. » J’obéis et l’Empereur continua : « Voyons les augures ? » L’oiseau vola à droite et je m’écriai :« Sire, il se dirige vers la croisière anglaise. » Il y a dans ce dernier trait une pensée charmante et que l’imagier du Napoléon le Grand raconté aux petits enfants aurait pu noter au passage pour une de ses jolies illustrations.

Le 13 juillet, l’Empereur constate de l’île d’Aix que le drapeau blanc a été définitivement arboré sur toutes les tours de La Rochelle et à l’île d’Oléron. Il comprend que l’heure des résolutions définitives est arrivée. Il est convenu que, dans la nuit du 13 au 14, le général Lallemand et le comte de Las Cases seront envoyés sur la Saale en parlementaires auprès des navires anglais. Pendant ce temps, on organisera et on effectuera le départ sur les chasse-marées qui doivent conduire Napoléon à trente ou quarante lieues au large auprès du bâtiment de commerce qui l’attend1. A 11 heures du soir, tout était préparé et le général Becker, s’approchant de l’Empereur, l’invite à partir : — « Sire, tout est prêt. Le capitaine attend V. M. — Je vais descendre », répondit l’Empereur. Il se préparait à partir et parut sur l’escalier de ses appartements, décidé à gagner le rivage. Les scènes déplacées dont on offrait depuis peu le spectacle à l’Empereur se reproduisirent de nouveau : chacun voulait l’accompagner, les uns se plaignant d’être sacrifiés aux autres, et à cette heure suprême qui pouvait décider du salut, les amours propres, les vanités, les dévouements égoïstes se donnèrent libre carrière et mirent obstacle à la réalisation de ce dernier projet. Les femmes en particulier se lamentaient et pleuraient. Un dernier conseil fut tenu cette nuit même. Mais au fond de tous un sentiment unique se faisait jour : L’Angleterre… Pourquoi ne pas aller en Angleterre ? A l’exception de Lallemand, chacun le suppliait de se confier à la générosité britannique et de ne pas courir les dangers d’une traversée aventureuse sur des navires de hasard. Il céda et fit remercier les officiers qui voulaient se sacrifier à lui.

« Vous le voulez ? dit Napoléon, eh bien, nous irons en Angleterre. Un grain de sable le faisait vaciller et changer de résolution… Il céda à une pression évidemment trop conforme à ses propres résolutions. » Depuis sa défaite il envisageait sans répulsion l’idée d’une captivité en Angleterre. Il supposait que ses ennemis lui créeraient dans cette grande île qu’il ne connaissait pas des loisirs analogues à ceux que, pendant son règne triomphant, il avait procurés à tant de rois détrônés. On le traiterait comme un souverain sans territoire, mais il ne pouvait soupçonner, ni personne autour de lui, qu’on fît de lui un prisonnier effectif. Il paraît que lorsque, étant à la Malmaison, il fit demander ses passeports pour l’Amérique, le général Wellington, averti de cette demande, aurait dit : « Mais pourquoi ne vient-il pas en Angleterre? Je suis persuadé qu’il y serait bien reçu et qu’on ne l’y gênerait pas. » Et c’est ainsi qu’à cette même occasion, il répondait à la reine Hortense qui le consultait sur ses projets et lui demandait si, au lieu de fuir, il n’irait pas de lui-même à ses ennemis : « Me donner à l’Autriche, jamais ; elle a retenu ma femme et mon fils. Me donner à la Russie, ce serait me donner à un homme. Me donner à l’Angleterre, ce serait me donner à un peuple. » Il exprimait encore cette même idée, le jour même de sa reddition à l’Angleterre, dans sa première conversation avec l’amiral anglais : « Je me suis rendu à l’Angleterre, mais je ne l’aurais pas fait à toute autre des puissances alliées. En me rendant à l’une d’elles, j’aurais été au caprice ou à la volonté d’un individu; en me rendant à l’Angleterre, je me remets à la générosité d’une nation. » Dès que la résolution de se rendre à la nation anglaise eut été définitivement adoptée, une détente se produisit dans tout cet entourage de l’Empereur : les incertitudes et les hésitations qui, depuis plusieurs jours, lassaient tous les esprits en présence de projets incessamment renouvelés, abandonnés et repris, firent place à une sorte d’apaisement : pour tous, à l’exception de Lallemand, cette décision était la seule raisonnable. »

(Georges MAZE-SENCIER, « Le dernier séjour de l’Empereur en France. La rade de l’île d’Aix (8-16 juillet 1815) », Librairie militaire Berger-Levrault, 1899, pp.11-33. Ce texte fut publié tout d’abord dans le « Carnet de la Sabretache »).

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( 19 avril, 2022 )

Le Quartier impérial au soir d’une bataille…

Le Quartier impérial au soir d’une bataille… dans HORS-SERIE napoleon

Voyons l’installation et l’existence du quartier impérial au soir d’une bataille. Le soleil va bientôt se coucher sur Bautzen lorsque la Jeune Garde atteint la ferme-auberge de Klein-Purschwitz. Les souverains alliés, qui s’y sont tenus pendant la bataille, viennent d’en repartir l’oreille basse… Il n’en reste guère que les murs en face desquels l’Empereur fait dresser sa tente et celles du Quartier impériale, au milieu d’un grand carré long formé par le Vieille Garde à pied. Les musiques jouent, une fois de plus, « La victoire est à nous… ». Pendant qu’aux feux de bivouac les grognards transforment en galettes la farine abandonnée par les russes et que, sur la route de Breslau, les escadrons de Latour-Maubourg poursuivent l’arrière-garde alliée de Miloradovitch, qui fait tout pour les retarder.

Il est maintenant près de neuf heures du soir. Après avoir parcouru une partie du champ de bataille, l’Empereur gagne son quartier-général. Comme toujours, lorsque l’on bivouaque, ce sont cinq grandes tentes de toile à rayures verticales bleues er blanches, bordée d’une frange de laine rouge. L’une, où logent  et mangent les grands officiers : le grand maréchal du Palais Duroc, le grand écuyer Caulaincourt, le général Guyot chargé des escortes, les maréchaux de  passage-actuellement le seul Soult, qui est là sans commandement pour le moment. Une autre tente sert aux officiers de grades inférieurs ; ceux d’entre eux qui n’ont pu y trouver place demeurent autour de l’énorme feu  qui brûle, chaque soir, partout où stationne l’Empereur. La troisième est celle de Berthier, qui y loge et y travaille avec l’état-major général, dont il est le chef. Celle-ci doit être dressée à moins de cent cinquante toises de celle de l’Empereur.

M.D.

Le cabinet topographique.

Les deux dernières tentes, jumelées, sont celles de Napoléon. De chaque côté de la porte, deux chasseurs à pied de la Vieille Garde , en tenue de parade, lui présentent les armes. Il entre. La première est son cabinet de travail. Au centre, sur une grande table, est déployée, déjà orientée, la carte de la Saxe par Pétri. Il s’en est servi en 1806 et l’apprécie beaucoup ; c’est le même exemplaire qu’il avait à Iéna… Plus de vingt chandelles sont allumées autour de cette carte, sur laquelle le colonel Bacler d’Albe, chef du Bureau Topographique, a posé un compas et piqué de nombreuses épingles à têtes multicolores, représentant les emplacements de nos troupes et ceux des corps ennemis d’après les dernières nouvelles parvenues. Aux angles, des tables plus petites avec des tabourets. Celles du premier secrétaire, le baron Fain, et de ses deux adjoints : comme du secrétaire-interprète Lelorgne d’Ideville ; celle id premier officier d’ordonnance, le chef d’escadron Gourgaud. Celui-ci, polytechnicien et artilleur, a la charge des dépêches et de certaines missions importantes, notamment dans le domaine de l’artillerie. Tous ces hommes, debout à l’entrée de l’Empereur, constituent en quelque sorte son Cabinet de guerre : ils reçoivent leur travail directement de lui et dépendent de lui seul. Tous lui demeureront fidèles après la catastrophe finale, comme ils resteront attachés à sa mémoire. Car, en dehors de la fascination du génie, ils auront aimé l’homme, dont ils disent à ceux qu’une manifestation de colère (toujours toute extérieure) aura terrifiés : « Croyez-moi. Il n’est pas méchant. ».

Maintenant, allant et venant dans la pièce, le chapeau sur la tête, il dicte, très vite, pour son Frère et très cher Beau-Père d’Autriche… « La providence m’a accordé la victoire… » Puis, sur un coin de table, il griffonne lui-même à Marie-Louise quelques mots où il avoue : « Je suis un peu fatigué, j’ai été mouillé deux ou trois fois dans la journée… » Comme toujours, son écriture est aussi illisible, son orthographe effroyable.

La chambre de Napoléon.

Il va maintenant se coucher. Il entre dans la seconde tente qui est sa chambre. Elle a , en plus, de la toile extérieure, une toile intérieure. L’intervalle entre les deux était « une espèce de corridor de service et de magasin où l’on serrait, pendant le jour, les porte-manteaux et les matelas ». La nuit, y couchent l’officier d’ordonnance de service ainsi que les deux domestiques les plus proches de sa personne : le valet de chambre Constant et le mameluck Roustam. La chambre, su sol couvert de tapis, est coupée en deux par un rideau blanc masquant le célèbre lit de campagne. Ce petit lit de fer à fond sanglé, est entouré de rideaux de soie verte. Le tapis de pied de la calèche sert de descente de lit. Le nécessaire de voyage et un fauteuil pliant complètement l’ameublement que les valets de pied ont installé en moins d’une demi-heure, avec une incroyable dextérité. Contant et Roustam s’empressent, ramassent le petit chapeau, le Grand Cordon qu’il a jetés dans un coin, lui retirent ses bottes et le déshabillent. Bientôt l’Empereur dort profondément… Il n’est guère plus de neuf heures.

Généralement en campagne, ayant dîné très sobrement avant six heures, il est couché dès huit ou neuf heures dans ce lit pliant, transporté dans un étui de cuir, à dos de mulet, qui le suit partout. Mais il se lève toujours vers onze heures, minuit au plus tard, car c’est le moment où arrivent les rapports  des corps d’armée. Il travaille alors deux ou trois heures, souvent même davantage, étudiant les renseignements et compte-rendus, y répondant par des ordres basés sur la carte que Bacler d’Albe vient de mettre à jour avec ses épingles de couleur. Ensuite il prend quelque repos ou tout au moins demeure seul, livré à ses calculs, méditant. S’il dort à ce moment-là, de même que pendant son premier sommeil après le dîner, et que surviennent des événements importants, l’aide-de-camp de service (ou Berthier ou Caulaincourt dans les cas exceptionnels) le réveillent. Il est arrivé ainsi qu’on le réveillât jusqu‘ à dix fois dans la même nuit ; et on le trouvait toujours rendormi parce qu’il n’avait pas encore eu son « compte de sommeil ».

Des nuits hachées.

A la guerre, on le réveillait pour  tout. Le prince de Neuchâtel (Berthier), qui recevait les rapports et connaissait ses intentions, ne le ménageait pas. Il dictait ses ordres au Major-Général ou à un secrétaire, et Berthier les transmettait. Quelquefois, il écrivait aussi lui-même aux commandants de corps d’armée, afin de fixer davantage leur attention, s’il s’agissait de choses importantes : ce qui n’empêchait pas la partie officielle de passer par l’État-major général.  Lorsque la besogne était surabondante-et cela arrivait souvent- après le premier sommeil du soir, il restait au travail jusqu’à  l’aube. Roustam lui apportait alors du café. Pendant des heures, il ne cessait de dicter et de parler aux officiers de liaison que l’on introduisait. Il allait et venait dans le Cabinet très éclairé, en robe de chambre de piqué blanc, les bras croisées derrière le dos, la tête enveloppée d’un madras noué sur le front, puisant de temps en temps, dans une des tabatières placées sur un coin de table une prise de tabac dont à la vérité les trois quarts se répandaient à terre. Le tabac était pour lui plutôt une manie, une sorte de distraction qu’un besoin réel. «Ses tabatières, dit le Préfet du Palais Bausset, étaient forts simples, ovales, en écailles noire, doublées d’or, toutes parfaitement semblables, et ne diffèrent entre elles que par les belles médailles antiques et en argent qui étaient encastrée sur le couvercle. »

Écoutait-il un rapport ? Il s’arrêtait par moment pour fixer dans les yeux celui qui parlait, comme s’il eût voulu pénétrer jusqu’au fond de ses pensées. Le lieutenant de lanciers Grabowski, arrivant de nuit d’une mission lointaine auprès du corps polonais de Poniatowski, est introduit aussitôt dans la chambre même de l’Empereur que l’on a réveillé. Il raconter la scène. « L’Empereur m’écoutait et paraissait content ; il se promenait dans sa chambre les bras croisées derrière le dos… me laissait parler ; quelquefois il me fixait de son regard pénétrant mais bienveillant… Il avait une habitude assez désagréable pour ceux qui parlaient : quand il écoutait un rapport ou un récit il disait bien haut, de temps, « Hein ! » Il arrivait à l’interlocuteur de penser que l’Empereur n’avait pas compris ; mais s’il recommençait, l’Empereur, l’interrompait avec impatience en disant : « Ah ! Je comprends bien… Continuez ! » Il était avare de compliments ; lorsqu’il avait dit « c’est bien » ou « je suis content de vous », c’était beaucoup » ?

Déconcertant et imprévisible.

Parlait-il ? Non seulement il était bref, rapide, mais il tronquait certains mots qui devenaient peu intelligibles, surtout pour un auditeur inaccoutumé. Quant aux noms propres, il les estropiait littéralement, au point que parfois on devinait seulement les noms de lieux d’après les circonstances et les régions dont il était question ! Ainsi, dans sa bouche, Zeitz devenait Seiss, Hochkirch était Ogirch. De même qu’en Russie il transformait inévitablement Kalouga en Caligula. Si l’on y ajoute l’accent, les u parfois changées en ou (il disait Peyrousse pour Peyrusse) ; l’expression par moment insoutenable du regard qui s’intensifiait alors du bleu foncé au noir ; l’impression toujours profonde qui saisissait chacun en présence de tant de génie allié à tant de puissance, on conçoit qu’il fût, par instant difficile à comprendre et à suivre, sauf par ses habitués…

Ce qui rendait souvent très dure la tâche de ceux-ci, c’était surtout que son activité était inconciliable avec tout horaire régulier pour le travail. L’arrivée des estafettes, la succession des événements, les possibilités sans cesse changeantes, étaient les seuls guides de la besogne et de la vie, aussi bien au Cabinet qu’au Quartier-Impérial. Et ceci, vrai pour le travail, l’était tout autant pour les stationnements, les départs, les déplacements. « Tout ce qui se faisait au quartier-général se faisait à l’improviste » nous dit le major saxon Odeleben, qui en a vécu l’existence en 1813 ? « Cependant chacun devait être sur-le-champ prêt à remplir sa tâche. Des moments de repos inattendus, des départs inopinés, les changements des heures fixées, et souvent aussi celui des itinéraires et des séjours se succédaient continuellement. Même si on avait quelques indices, tout le monde se cassait la tête pour deviner ce qui arriverait. Celui qui se serait adressé à un autre pour obtenir quelques éclaircissements n’en aurait titré, pour toute réponse qu’un haussement d’épaules, suivi tout simplement d’un « je ne sais pas »… Très souvent la marche étant retardée de quelques heures, et même d’une demi-journée. Puis, ajoute Odeleben, au dernier  mot que Napoléon dictait dans son Cabinet se rattachait l’ordre tout sec : « La voiture !… A cheval !… » Alors tous ceux qui devaient le suivre se mettaient en mouvement comme s’ils eussent été frappés d’une décharge électrique ! Ce n’est qu’à ce moment-là qu’on apprenait le chemin qu’on devait suivre… »)

Chemin qui mena pourtant la Grande Armée à planter ses Aigles à travers l’Europe entière, à vienne, Berlin, Madrid et Moscou…                                         

Marcel DOHER

(Article paru dans la revue du Souvenir Napoléonien en 1974).

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( 12 février, 2022 )

Un récit méconnu.Témoignage du commandant Duuring sur les journées des 16,17 et 18 juin1815…

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Le témoignage qui suit est extrait d’un article paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1910, sous le titre de « L’infanterie de la Garde à Waterloo ». L’auteur était alors chef de bataillon au 1er régiment des chasseurs de la Garde. 

Juin 1815, le 16.- Le 1er régiment a traversé Fleurus dans l’après-midi, je ne me rappelle plus à quelle heure. Toute la division, ainsi que celle des grenadiers, prirent position à droite et un peu en arrière. Les régiments reçurent l’ordre de partir  alternativement, excepté le 1er régiment de chasseurs, le 1er et le 2ème de grenadiers, qui restèrent auprès de l’Empereur. Ces trois régiments reçurent l’ordre de suivre l’Empereur, qui se porta vers la droite, une heure avant la brune. Nous marchâmes en colonne par division sous les boulets, qui nous blessèrent deux hommes. Ensuite, les trois régiments traversèrent le village après la grosse cavalerie ; en débouchant, nous nous mîmes en bataille à droite du village, et ensuite nous formâmes les carrés par bataillon. Les grenadiers prirent plus à gauche et en avant ; notre cavalerie fut ramenée, et les grenadiers soutinrent plusieurs charges contre la cavalerie de l’ennemi, qui ont éprouvé une perte assez considérable, car ils ont cru qu’ils étaient de la Garde nationale avec leurs chapeaux [Une partie des soldats de la Vieille Garde n’avaient pas reçu de bonnet à poil]. Les boulets de nos batteries qui étaient sur la hauteur de l’autre côté du village, passèrent à chaque instant le long du 1er bataillon sans nous faire aucun mal, mais à notre grosse cavalerie ; quelques tirailleurs de l’ennemi nous tirèrent également, sans qu’on perdît un homme. Nous bivouaquâmes dans cette position la nuit, en carrés, sans feu ; nous entendîmes une attaque après minuit, nous prîmes les armes, mais rien n’est venu à nous.  

Le 17.- Le régiment se mit en route après midi. La Vieille etla Jeune Garde se rassemblèrent successivement ; on fit une halte à droite de la route, où je fus détaché avec mon bataillon pour rejoindre l’Empereur, qui fut en avant. Le général Friant me trouva en chemin, et me donna contrordre de rentrer dans la colonne. Toute la colonne se met en mouvement. On entendait au loin la canonnade. Le soir, je fus de nouveau détaché pour rejoindre l’Empereur, à la ferme [celle du Caillou], à peu près à un bon quart de lieue de la ligne de bataille du lendemain. Le bataillon bivouaqua dans le jardin, sans feu ; il fit un temps affreux. 

Le  18.- L’Empereur me donna l’ordre environ à sept heures du matin, de rester avec mon bataillon à la ferme pour garder son quartier-général, trésor, etc. Plusieurs régiments d’infanterie, cavalerie, passèrent successivement du côté de la ligne de bataille, ainsi que  la Vieille Garde ; au passage du 2ème  bataillon, j’ai remis l’aigle au général Cambronne. La canonnade s’engagea de part et d’autre. Le bataillon que je commandais resta à la ferme.  A peu près deux ou trois heures dans l’après-midi, je fus instruit que plusieurs soldats se débandaient, même sans armes ; cette fuite venait principalement de notre droite. Je fis prendre les armes au bataillon, détachai une compagnie à droite et une à gauche, en gardant deux au centre. Je montai à cheval avec la gendarmerie au quartier-général, fis arrêter les fuyards, les rassembler et conduire au centre de l’armée. Cette fuite cessa une heure après, et tout fut très tranquille ; nous vîmes arriver plusieurs officiers de la cavalerie anglaise comme prisonniers. Une heure plus tard, plusieurs caissons et des pièces arrivèrent du champ de bataille, disant qu’il n’y avait plus de munitions ; à la vérité, j’en ai trouvé de vides, mais d’autres en avaient encore. Je fis parquer tout cela à droite et à gauche de la route derrière la ferme, et priai l’écuyer de l’Empereur de faire atteler le Trésor. 

Environ à cinq ou six heures du soir, je fus instruit par un poste de ma droite, qu’on voyait deux colonnes qui débouchant du bois, que je suis allé reconnaître. Aussitôt de mon arrivée, je fus à même de me convaincre qu’elles étaient de l’ennemi ; chacune peut avoir eu huit cents hommes ; mais la queue étant dans le bois, il était très difficile d’évaluer leurs forces. J’ai pris mes dispositions pour recevoir cette attaque, fis mettre deux pièces en batterie chargées à mitraille et couvrir par un  détachement d’un officier et cinquante hommes, de manière qu’on pouvait difficilement les apercevoir, je donnai l’ordre de ne point tirer avant que j’y fusse. Mon adjudant-major vient m’instruire que beaucoup de soldats arrivent de nouveau, qui se débandèrent ; j’ai fait mettre mes deux compagnies que j’avais conservées au centre, les baïonnettes croisées, sur la route et à côté, avec ordre de ne laisser passer qui que ce soit, hormis les blessés. J’ai trouvé parmi ce nombre, plusieurs officiers, entre autres un chef de bataillon, que j’ai forcé de prendre le commandement d’un bataillon que j’avais rassemblé, avec menaces de faire feu sur lui s’il n’obéissait pas à l’instant même ; j’ai trouvé un maréchal de camp dont j’ignore le nom ou ce qu’il voulait, que j’ai prié de conduire une autre colonne. L’officier que j’avais détaché pour couvrir les deux pièces, me fit rendre compte que l’officier d’artillerie avait jugé à propos de s’en aller avec ses pièces, en disant qu’il n’avait point d’ordre à recevoir de moi, et que l’ennemi s’approchait. J’ai prié alors même des officiers supérieurs de l’artillerie, de faire mettre d’autres pièces en batterie, mais rien ne s’effectua. 

Me voyant sur le point d’être attaqué sans le soutien de personne et d’une façon bien supérieure à la mienne, je me décidai à former un bataillon d’environ deux cents hommes des différents régiments que j’avais fait rassembler, auquel je fis prendre position à ma droite en potence et un peu en arrière pour qu’on ne me dépassât pas, fis filer le Trésor et les équipages, et ensuite les pièces sans donner un homme d’escorte, pour repousser une attaque qui pouvait être très nuisible à l’armée, si la route derrière elle se trouvait coupée. Je fis rassembler mon bataillon adossé à la ferme, détacher cent hommes en tirailleurs dans le bois et cent autres en réserve, au même moment que le général (le prévôt général de l’armée) fit attaquer le bataillon d’infanterie au pas de charge, qui se déployait à demi-portée, et entrât également dans le bois. Cette combinaison eut un heureux résultat ; nous éprouvâmes peu de pertes, et les Prussiens furent repoussés.  J’avais en même temps envoyé mon adjudant-major pour en donner connaissance à l’Empereur, qui m’a fait dire d’avoir bien fait et de tenir la position. Peu de temps après, nous vîmes arriver une déroute complète qu’on ne pouvait pas arrêter, infanterie, cavalerie, artillerie, toutes étant mêlées. Alors, crainte d’être chargé par la cavalerie ennemie, et pour pouvoir faire un mouvement en cas de besoin, je fis rassembler le bataillon en colonne par division à distance de pelotons : officiers et soldats de tous les régiments voulaient se mettre dans nos rangs, mais je ne recevais personne, car il eût été impossible de conserver l’ordre.

Par la suite, j’ai donné l’ordre de placer dans les rangs les hommes de  la Vieille Garde, de manière à ce que à la fin mes divisions furent d’environ 300 hommes chacune.  Dans ce triste désordre, et au moment où l’on tiraillait sur notre arrière (ce qui fut fait à la brune), nous vîmes arriver l’Empereur accompagné de quelques chasseurs à cheval et de quelques généraux, en outre les comtes Drouot et Lobau. Sa Majesté vint à moi, me demanda ce que j’avais fait, ma force et ma position. Je répondis d’après le détail que j’en ai fait. Elle me donna en personne l’ordre de serrer en masse et de le suivre en disant : « Je compte sur vous. ». Je mis le bataillon en route, il marcha dans le blé qui était d’une hauteur au-dessus de la tête des hommes. Au bout d’une heure de chemin, nous rencontrâmes plusieurs généraux de la Garde qui faisaient le rassemblement de  la Garde. Me trouvant alors parmi les autres corps, plusieurs ravins très difficiles à passer occasionnèrent la perte de beaucoup de mes hommes. 

La nuit s’avança, je continuai à marcher suivant la direction dans laquelle je crus que l’Empereur s’était dirigé. A la fin, n’ayant point de guides, je m’apercevais que ma direction d’éloignait trop de la grande route ; je fis appuyer de ce côté, rencontrai quelques détachements de la Garde, en outre l’aigle des grenadiers que je fis rester avec moi ; mais bientôt, je fus de nouveau forcé de m’éloigner de la route, car l’endroit où je voulais l’approcher se trouva derrière l’avant-garde de l’ennemi. Dans la direction que j’avais indiquée, nous fîmes la découverte d’une maison où il y avait du monde ; j’engageai moi-même et avec beaucoup de douceur les gens de nous conduire par un chemin sûr dans la direction de Fleurus, que nous découvrîmes à la pointe du jour, que je fis tourner avec les précautions nécessaires.  Nous vîmes  à gauche de la route, près de la ville, les pièces de prises sur l’ennemi dans la journée du 16. Entre cinq et six heures du matin, nous approchâmes de Charleroi où les paysans nous conseillèrent de ne pas approcher la ville disant qu’elle était déjà occupée par l’ennemi. Ils m’indiquèrent de passer la rivière plus à gauche dans la direction de Philippeville. Je continuai la route de Charleroi que j’ai traversée avec environ 300 hommes dont quelques grenadiers ainsi que l’aigle. Nous trouvâmes toutes  les rues encombrées, et à notre gauche, sur une petite place, nous vîmes plusieurs pièces de l’ennemi prises dans la journée du 16. 

Signé : DUURING.  

  

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( 15 janvier, 2022 )

«Mon séjour à l’île d’Elbe», par le commandant Bernard Poli.

Bernard Poli

 Le récit du commandant Bernard (ou Bernardin) Poli (1767-1851) fut publié la première fois dans la revue « Études Corses » en 1954-1955, sous les auspices de Simon Vinciguerra. Le manuscrit original de ces souvenirs se trouve aux Archives départementales de la Corse-du-Sud (cote : FR AD 20A, 1 J2/1)

Voici quelques mots à propos du commandant Bernard Poli, né le 15 avril 1767, à Solaro (Corse).

Les renseignements qui suivent sont extraits de la base Léonore de la Légion d’honneur (dossier LH/2191/52). Le 23 septembre 1805, il est nommé capitaine au Bataillon des Chasseurs Corses du Liamone. Confirmé par décret du 19 juin 1806. Nommé provisoirement chef de bataillon à la suite, le 25 novembre 1807. Nommé chef de bataillon commandant, celui de cinq cents hommes organisé pour le Grand Duché de Toscane le 14 août 1809. Confirmé dans ce grade par décret du 29 juin 1810. Nommé commandant d’armes de quatrième classe au fort de Gavi le 23 décembre 1810. A noter que Poli indique dans ses « Mémoires » que c’est en juin 1812 qu’il prend ce commandement. S’agit-il d’une mauvaise transcription ? Il passe avec le même grade à l’état-major de la 23ème division militaire le 21 juin 1815. Admis au traitement de réforme par décision royale du 8 septembre 1819 à raison de neuf cents francs (jouissance du 1er janvier 1819), le 2 octobre 1819.

Admis à la retraite et inscris sous le n° 19462 pour une somme annuelle de 1440 frs (jouissance du 1er janvier 1825), le 13 avril 1825. Concernant ses blessures, son dossier mentionne les faits suivants : Blessé d’un coup de poignard qui lui traverse le corps le 18 janvier 1808, dans une expédition à Savone, ordonnée par le général Morand, contre des bandits. Blessé le 6 mai 1814, d’un coup de feu au bras droit à Gavi, à l’occasion d’une conspiration organisée par le Maire en faveur des Anglais pour massacrer les Français. Ces états de services sont arrêtés à la date du 22 septembre 1830. Le commandant Poli s’éteint le 12 août 1851. Il était chevalier de la Légion d’honneur par décret du 26 février 1815 ; officier du même ordre depuis le 2 juin 1815 ; hormis les deux dates précédentes, il est à noter que dans son dossier de la Légion d’honneur, Poli, est nommé chevalier pour prendre rang à compter du 30 août 1832.

Ses mémoires relatent les faits suivants : comme il l’indique au début de sa relation, Poli prend le commandement de la place de Gavi (en Corse). Il devra mettre la ville en état de siège face aux menaces anglaises ; il y reste jusqu’à la fin avril  1814. C’est à cette époque qu’il séjourne à l’île d’Elbe. Alors que l’Empereur débarque à Golfe-Juan, Poli arrive à Sari. Il en prend possession au nom de Napoléon. Il va s’en suivre un long soulèvement des Corses vis-à-vis du pouvoir royal. Plus tard, à l’automne 1815, le commandant Poli rencontre le maréchal Murat, de passage en Corse. Il aurait le dépositaire d’un trésor appartenant au roi de Naples. La fin de son récit est consacré aux combats menés en Corse (notamment dans le Fiumorbo (ou Fium’orbu)) face au pouvoir royal incarné par le Marquis de Rivière. Ce dernier sera tenu en échec face à la détermination des troupes de Poli. Le successeur du marquis de Rivière, le général comte Willot conclut une paix honorable et décrète une amnistie générale. Le chef de bataillon Poli quitte la Corse en mai 1816.

Quelques notes, se trouvant entre-crochets ont été ajoutées à ce témoignage.

C.B.

————–

Je débarquai à Porto-Ferrajo [Portoferraio] le 17 mai 1814. L’Empereur ayant quitté sa capitale, je m’empressai de me rendre à la Villa Marciana, sa résidence d’été.

L’Empereur avait fait dresser une tente au-dessous d’un escarpement, au sommet duquel s’élève une chapelle consacrée à la vierge. Cette partie de l’île est connue sous le nom de Madonna del Monte. A peine m’eut-on annoncé, qu’il sortit de sa tente, et nous nous entretînmes pendant plus de quatre heures, allant et venant devant l’entrée.

L’Empereur était agité et impatient. Son désir de savoir ce qui se passait en France d’une bouche non-suspecte, éclatait dans sa personne et dans ses gestes. Sans me donner le temps de terminer mes réponses, il me coupait sans cesse par de nouvelles questions. Enfin, s’apercevant combien cela m’embarrassait et avançait peu les instructions qu’il attendait, il essaya de se  contenir, et s’il m’interrompit quelques fois encore, il me disait aussitôt d’une voix brève et émue : « Continuez, continuez ».

Nous étions dans un moment où ses partisans de France et d’Italie n’étaient pas encore revenus de ce premier coup qui, dans tous les changements de règne, étourdit le parti vaincu. Je n’avais donc rien de bien satisfaisant à lui apprendre, et je n’eus à lui citer que peu d’exemples de dévouement, isolés au milieu du silence presque universel de ses amis.

Néanmoins, cette conversation le laissa plus calme, soit qu’il fut sorti de ces certitudes, soit que, rapportant tel renseignement qu’il venait de recevoir à des faits que je ne connaissais pas, il entrevit des espérances qui devaient demeurer inconnues pour moi.

Celui qui aurait alors jugé des vues secrètes de Napoléon sur sa vie extérieure, l’aurait cru fort satisfait de sa nouvelle situation.

Qu’il eut déjà combiné dans sa tête des projets sur la France au moment où j’arrivai, cela n’est pas douteux ; mais ce qui est encore plus certain, c’est que rien ne trahissait sa pensée, et que pour ses amis et ses confidents les plus intimes, elle ne se révélait par aucun signe. On aurait dit, au contraire, que charmé de sa résidence, il n’avait d’autre souci que d’en jouir paisiblement.

Il semblait s’être parfaitement accommodé de son petit royaume : il en prenait les affaires au sérieux ; il formait des projets d’embellissement pour sa capitale; il perçait des routes; il publiait des décrets. [Sur l’œuvre accomplie par Napoléon durant son exil elbois, lire « Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et Ordres de Napoléon 1er. Publiés par L.-G. Pélissier », A. Fontemoing, Éditeur, 1897]

Les espions de la Sainte-Alliance se laissèrent prendre à cette simplicité d’existence; ils ne virent plus dans Napoléon qu’un homme content de s’être débarrassé d’immenses soucis et d’un fardeau trop lourd pour ses épaules. Sans doute, ils écrivaient à leurs cours dans ce sens; et il fit si bien qu’il parvint à endormir tout le monde dans une complète sécurité.

En attendant, les négociations se nouaient avec la France. Les corsaires de l’île d’Elbe, sous pavillon au champ blanc semé d’abeilles, abordaient les côtes de la Provence et de la Corse, ne manquant jamais de rapporter des renseignements utiles et des dépêches secrètes.

Parmi cette foule d’officiers de tous grades qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et qui y touchaient leur solde sur sa cassette particulière, le capitaine de marine Pontier avait été choisi pour ces sortes d’expéditions.

C’était lui que regardait l’exécution des services de ce genre. Il est vrai que l’Empereur, pour déconcerter ses ennemis, feignit de s’être épris tout à coup d’une passion immodérée pour les huîtres : à Porto-Ferrajo [Portoferraio] on manquait d’huîtres : c’était là une grande privation pour lui. Il était bien extraordinaire que l’île d’Elbe, qui produit tant d’excellentes choses n’eût pas seulement des huîtres à fournir à la table de son souverain. Napoléon était un maître absolu : au Louvre [l’auteur veut dire au palais des Tuileries] comme à Porto-Ferrajo [Portoferraio], huîtres ou autres choses, quand il exprimait un désir, il fallait obéir et le satisfaire ; mais quel parti prendre ? Alors, comme par hasard, quelqu’un avança qu’il existait en Corse une grève où les huîtres abondaient miraculeusement.

Cet indice fut comme un trait de lumière; l’Empereur se montra disposé à attendre un peu, et il fut décidé que le capitaine Pontier irait deux fois par semaine charger des huîtres près d’Aléria, à l’étang de Diana, lieu où gisent encore les ruines d’une ville romaine.

Le corsaire revenait chargé d’huîtres et de poissons excellents ; il en jetait à pleines  cales sur les quais; on en faisait des réserves autour de la citadelle; on affectait de combler de ces bivalves le port et les fossés; ce que  nous ne mangions était effarant à voir.

Mais comme on pense bien, ce  n’était là qu’un moyen de cacher la mission secrète de Pontier, lequel après avoir pris terre à Aléria, se rendait à Cioti, dans le canton de Moriani, auprès de Madame Cervoni qui recevait les dépêches de France sous son couvert, et les transmettait à l’Empereur par l’entremise du hardi capitaine.[« Une dame Cervoni, patriote corse, se prévaudra plus tard d’avoir eu vent d’une expédition que Bruslart [gouverneur royaliste de la Corse] projetait en janvier [1815], et de l’avoir fait échouer avec un groupe de partisans en s’opposant de vive force à l’embarquement », écrit Guy Godlewski dans fameux ouvrage sur le séjour elbois de l’Empereur]

Aux premiers jours de février 1815, la tentative sur la France était encore un secret pour tout le monde; des quatre personnes que l’Empereur avait admis à confidences, sans caractère officiel, étaient Antonio Sisco, négociant, chef d’escadron de cavalerie ; le juge Poggi, espèce de ministre occulte [Pons de l’Hérault dans ses « Souvenirs », écrit à propos de ce dernier : « …il était juge et il avait été nommé par l’influence de Lucien Bonaparte », avant d’ajouter que ce personnage fut d’abord suspect à l’Empereur avant de gagner peu à peu sa confiance. Napoléon le « chargea de la police d’intimité »]; M. Proux, chef d’escadron de cavalerie, et moi ; nous étions les deux seuls avec Poggi, qui en connaissions quelque chose ; encore faut-il dire que nous ne savions qu’une faible partie de ce qu’il méditait.

Je ne crois pas me tromper en avançant que ni sa mère, ni sa sœur, ni MM. Bertrand et Drouot, ne furent instruits avant nous. Je commençais à être tout à fait initié que le général Drouot me disait encore, sur quelques propos vagues que je lui avais tenus, que la France qui commençait à respirer après tant de désastres, n’avait besoin que de repos. Drouot tenait sans doute le même langage à l’Empereur avec la noble franchises qu’on lui connaît, ce qui faisait que craignant peut-être cette opposition toute française, il n’avait pas jugé à propos de leur en parler. Cette réserve de l’Empereur, si tant est que les indices sur lesquels je m’appuie ne me trompent pas, ne saurait diminuer en rien l’idée qu’on s’est formée de l’amitié qui unissait ces grands personnages à Napoléon. Admirateur passionné de leur beau dévouement, je n’irais pas faire mentir l’Histoire au profit de mes observations. Seulement, je constate cette réserve de l’Empereur pour montrer à quel point il était maître de lui-même, ne révélant de ses projets à ses plus dévoués amis que ce qu’il fallait en dire pour réussir.

Le premier plan arrêté par l’Empereur consistait à opérer un débarquement entre Gênes et Savone, de traverser le mont Ferrat, en passant sur la droite d’Alexandrie, de se rendre à Milan, puis de surgir sur les Alpes, et du haut du Simplon, ayant à sa droite la France et à  sa gauche l’Italie, de faire un appel à l’armée française et à tous les cœurs dévoués à sa cause. C’était là une idée digne de lui: peut-être ce projet eut-il été préférable à l’autre. [Poli est le seul à évoquer ce projet inédit. Quant au trésorier Peyrusse, il écrit à la même période : « Le Roi de Naples était en Italie en armes ; certains préparatifs pouvaient nous faire croire que Sa Majesté irait se joindre à lui … »]

Murat n’aurait pas attaqué l’Autriche au moment où l’Empereur aurait essayé une négociation avec elle. Et le rôle moins hostile de l’Autriche aurait incontestablement changé la face des affaires. L’Empereur m’avait chargé de la prévenir à Gênes. Je devais préparer les esprits et y nouer des intelligences avec des hommes puissants ; les relations que je m’étais créées dans le pays pendant mon commandement de Gavi, la connaissance que j’avais acquise des ressources de la localité, l’engagèrent à me confier cette mission.

L’expédition que je devais conduire était prête; les vaisseaux armés. Je n’attendais plus que l’ordre du départ, lorsque l’arrivée de quelques personnages mystérieux à l’île d’Elbe vint renverser tout à coup ce projet et tourna les idées de l’Empereur d’un autre côté. [Encore une précision inédite]

Il n’était sorte de précautions que nous ne prissions à l’île d’Elbe, autant pour dérouter les surveillants que pour déjouer la trahison.  Je ne pense pas, pour ce qui est de la sûreté de sa personne, qu’elle put courir aucun danger. Allait-il se promener à la campagne, des hommes sûrs veillaient sur lui incessamment. Des promeneurs, en apparence indifférents, le suivaient de loin en loin sans jamais le perdre de vue. Nous étions surtout d’une intolérance excessive envers toutes les personnes qui débarquaient dans l’île.

Sur ce point, cependant, notre vigilance à moi et à quelques autres fut complètement déjouée par les soins mêmes de l’Empereur. C’était M. Sisco qui, de longue main avait l’entière possession de ces sortes de confidences. Ce digne homme, à qui l’Empereur confiait une foule d’affaires d’intérêt privé, méritait bien sa confiance.

J’ai dit que l’Empereur se posant comme le centre d’une vaste ramification d’intrigues, ne livrait tout juste un secret que ce qui était proportionné à l’utilité et au genre de service qu’on pouvait rendre. Ainsi, je connaissais des secrets que Sisco ignorait, mais il en savait qui m’étaient inconnus. De ce nombre était l’arrivée de certaines personnes venant de France et d’Italie et communiquant secrètement avec l’Empereur.

Le moyen employé à cette occasion était encore assez singulier. J’avis observé que, si nous étions alertes à courir au bureau de la santé, à l’arrivée, je ne dis pas seulement des navires, mais des moindres barques, M. Sisco n’était pas moins prompt que nous à remplir ce devoir que je croyais purement officieux de sa part comme de la nôtre. Je m’étonnais toujours de la sévérité inouïe de l’administration. Pas un navire qui ne fut mis ne quarantaine comme si la fièvre jaune ou la peste eussent régné sur le continent. Pis une chose qui ne m’étonnait pas moins, c’était le grand nombre de relations de M. Sisco avec tous les ports de l‘extérieur.

Sitôt les premières informations prises par les officiers de la santé, M. Sisco ne manquait pas jamais d’adresser cette question  au patron du navire : « N’avez-vous rien pour M. Sisco le Banquier ? »

Assez souvent, le Capitaine répondait : « Oui, j’ai quelque chose ; una scatola (un coffre), deux, trois, à l’adresse de M. Sisco ».

Je ne comprenais rien à ces envois. Mais lorsque la marche des événements eut rendu notre intervention indispensable, nous apprîmes, M. Proux et moi, tout le mystère de la scatola. La scatola n’était autre que l‘annonce d’un passager de marque et dont l’arrivée devait rester inconnue. M. Sisco faisant son profit de l’avertissement en allait rendre compte à l’Empereur.

C’est alors que nous nous trouvâmes à même de juger des précautions apportées au débarquement de ces personnages. Ils descendaient à terre au milieu de la nuit quand les portes de la ville étaient fermées. On les faisait longer en silence les remparts extérieurs et l’entrée au Palais avait lieu par la petite porte des écuries, qui donnait sur la campagne.

La première personne que j’introduisis de la sorte, un mois environ avant le départ de l’île d’Elbe, se promenait sur le rivage quand nous arrivâmes. Elle était affublée d’un grossier cabau de matelot dont le capuchon lui couvrait tout le visage. Sans mots dire, durant tout le trajet, nous parvînmes avec   le visiteur silencieux dans le corridor du Palais. L’Empereur, qui attendait dans un salon du rez-de-chaussée, s’avança d’un air empressé, prit son hôte par la main, et en nous souhaitant le bonsoir, ferma sa porte à double tour.

Le lendemain, à la même heure, nous reconduisîmes le personnage par les mêmes chemins ; nous montâmes un navire du gouvernement qui prit le large vers un point où nous devions rencontrer un brick qui croisait dans le détroit de Piombino. Sitôt que les deux navires furent en vue l’un de l’autre, le brick mit ne travers ; nous tînmes la proue sur lui et en peu de temps nous nous trouvâmes bord à bord.

Ce ne fit qu’au moment de la séparation, en serrant dans nos mains une petite main délicate, quand nous nous entendîmes enfin prononcer quelques mots de remerciements et, qu’à la lueur d’un fanal, le dérangement du capuchon nous eut montré un visage tel qu’on n’en trouve pas d’ordinaire sous la lourde peluche des cabaus, que nous reconnûmes dans notre compagnon une jeune femme.

Je n’ai jamais su le nom de cette dame. Le déguisement qu’elle affectait prouvait qu’elle tenait beaucoup à n’être pas reconnue. Sous le premier vêtement, dont j’ai parlé, elle portait encore un costume de poissonnière marseillaise ; j’en jugeai par cette ample coiffe de mousseline que les femmes de ce pays appellent si improprement une coquette, et dont elle avait ajusté les bandes autour de sa tête. Nous ne revenions pas de notre surpris, ce qui n’empêcha pas M. Proux de s’écrier tout de suite : « Je m’en étais douté ! » [Qui peut être cette femme qui arrive donc vers la fin janvier 1815 à l’île d’Elbe ?]

Ce qui n’est pas douteux, c’est l’adhésion de nos mais de France que cette dame vint décidément porter à l’Empereur. A dater de cette entrevue, il n’hésita plus à se confier à sa fortune. Pour ce qui est du message qui le détourna de son projet sur gênes, il avait été confié à deux jeunes gens, prétendus matelots, que nous introduisîmes avec le cérémonial ordinaire. Ils arrivèrent douze jours après la dame étrangère et au moment où j’attendais d’heure en heure l’ordre de mettre à la voile.

Ils séjournèrent quarante huit heures au Palais. Mais, en nous quittant, moins discrets que le dernier personnage, ils nous embrassèrent, et l’un d’eux nous dit avec exaltation : « Adieu mes amis, jusqu’au revoir en France dans moins d’un mois ! » Ce jeune homme, que nous connaissions fort bien cette fois, était le fils d’un Maréchal de France ; on me permettra de ne rien dire de plus.[C’est parmi les fils des maréchaux de France après l’Empire qu’il faut chercher]

Le lendemain, à dix heures du soir, l’Empereur me fit appeler. Sa chambre n’était éclairée que par un seul flambeau placé sous le manteau de la cheminée. Je vis par cet indice qu’il s’agissait d’une communication grave; c’était du moins son usage, avec moi, d’éclairer ainsi l’appartement qu’il destinait à quelques secrète entrevue. Il m’annonça l’abandon de l’expédition d’Italie, et alors il me développa son nouveau plan sans réserve. Il me détailla avec son extrême sagacité les chances de succès ou de revers qu’il pouvait rencontrer dans sa marche sur Paris. Il fit la part des hommes et des choses ; des adhésions ou des résistances avec une sûreté de coup d’œil prophétique. Mais les revers pouvaient arriver ; en cas de désastre il faillait se ménager un retraite en lieu sûr. Il avait songé à la Corse. C’était dans nos montagnes qu’il devait se retirer et si son étoile le trahissait : « Seize mille hommes », me dit-il, « se jetteront avec moi en Corse ; et avec seize mille hommes, on peut tenir en Corse une éternité. » [Aucun mémorialiste de l’île d’Elbe n’a évoqué ce projet. Peyrusse rencontre l’Empereur vers la même heure. Ecoutons-le : «Vers dix heures du soir, je fus mandé dans le cabinet de Sa Majesté; il ne me fut pas difficile de m’apercevoir de ses projets futurs. – « Etes-vous prêt ? Peyrousse. » Ma réponse ne se fit pas attendre. – « La frégate me gêne ; mais tout annonce qu’elle lèvera l’ancre demain ; laissez un peu d’argent pour les troupes que je laisse à Lapi (qui devait commander l’île). Donnez-lui votre caissier et soyez prêt à faire embarquer toutes mes affaires. » Sa Majesté me congédia ; je fus toute la nuit dans une vive agitation ; il fallait tout abandonner pour ne songer à prendre avec moi que ma comptabilité, mes registres et le Trésor de Sa Majesté.] 

Que n’a-t-il suivi cette première inspiration ? Et pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas détourné de se mettre à la merci de l’Aristocratie britannique ?

Ma mission était d’aller révolutionner la Corse, d’y soulever le peuple et d’y proclamer son gouvernement. A cet effet, l’Empereur avait nommé un comité composé des corses qui l’avarient suivi à Porto-Ferrajo [Portoferraio] et dont il connaissait le dévouement et l’influence[1]. Après m’avoir détaillé minutieusement les devoirs de ma commission, il me demanda si ce parti me convenait.

« Sire, lui dis-je, j’avoue que j’aimerais mieux vous suivre en France, et y partager vos dangers ; mais la nécessité parle, et il ne me reste qu’à vous exprimer ma reconnaissance pour la confiance que vous mettez en moi. »

Dès ce moment, je n’attendis plus que le moment de partir. Enfin, l’heure arriva pour l’Empereur de quitter l’île d’Elbe. Dans la matinée de ce jour-là, il fut sombre et triste. Je l’avais rarement vu aussi soucieux. Attribuant sa mauvaise humeur à la présence d’une frégate anglaise arrivée inopinément dans le port, je me hasardai à lui dire : « Sire il ne faut pas que cette frégate vous chagrine; donnez-m’en l’ordre, et dans une demi-heure elle est à nous. » [Le trésorier Guillaume Peyrusse mentionne à la date du 7 décembre 1814 un changement du caractère de Napoléon suite à la visite d’un étranger dans l’île. Quelques heures après, ce dernier revient dormir à bord du navire qu’il l’a emmené. Le valet de chambre Louis Marchand remarque (après le 8 janvier 1815) que l’Empereur était silencieux et réfléchi. Enfin, c’est de nouveau Peyrusse qui décrit Napoléon « fortement préoccupée », à la date du 22 février 1815]

Il se mit à rire : « Et comment ferais-tu pour la prendre ? » me dit-il. Je lui expliquai ce que j’aurais fait ; il me dit alors de me rassurer ; cette frégate, ajouta-t-il, ne l’inquiétait pas, et j’allais la voir partir à onze heures. En effet, la frégate anglaise quitta le port comme il l’avait dit.

Depuis le matin, l’expédition n’étant plus un mystère pour personne, une foule immense de peuple encombrait la plage et remplissait l’air de ses acclamations. Chacun montait à bord du brick l’Inconstant pour féliciter l’illustre passager. Le pont était couvert de monde.

Le 26 février, à six heures du soir, l’Empereur donna l’ordre de tirer les ancres ; le navire s’ébranla et, tandis que les visiteurs descendaient à terre, m’ayant pris à part, il me serra la main et me dit ces paroles, les dernières, hélas ! que j’ai entendues sortir de sa bouche : « Va e fa bene ; e ritorna a trovarmi in Parigi » (« Va et fais bien, et reviens me trouver à Paris »).  

Nos ordres étaient de ne mettre à la voile que lorsque sa flottille aurait disparu. Le lendemain matin, les voiles se dessinaient encore à  l’horizon ; nous ne bougeâmes pas ; mais, à onze heures, tous les vaisseaux ayant doublé l’île de Capraia, tout étant prêt, nous dîmes adieu à l’île d’Elbe.

——–

Quelques sources sérieuses sur l’île d’Elbe.

Guy Godlewski, « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe. Préface de Marcel Dunan », Hachette, 1961, 284 p. (Réédité en 2003 aux éditions Nouveau Monde).

Baron Guillaume Peyrusse, «  Mémoires, 1809-1815. Edition présentée, complétée et annotée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018.

Louis Laflandre-Linden, « Napoléon et l’île d’Elbe », La Cadière d’Azur, Editions Castel, 1989, 350 p.

« Napoléon, empereur de l’île d’Elbe. Souvenirs & Anecdotes de Pons de l’Hérault. Présenté et annoté par Christophe Bourachot », Les Éditeurs Libres, 2005, 416 p. (A compléter par l’ouvrage du même auteur :  « Mémoire aux puissances alliées… », Alphonse Picard et Fils, 1899,374 p.)

On consultera également les témoignages de Louis Marchand, le fidèle valet de chambre de l’Empereur, et celui de Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali.


[1]  Note insérée dans la version parue dans la revue « Etudes Corses » : Cette phrase est écrite dans la marge. Elle remplace un passage légèrement barré dans le texte, et ainsi rédigé : « J’avais sous mes ordres trois navires chargés d’armes et de munitions. Une junte, composée de membres choisis parmi les plus fidèles à Porto-Ferraio [Portoferraio], montait sur la flotte avec moi; de plus, j’étais muni de pleins pouvoirs pour la réunion des notables de l’Ile qu’il m’avait désignés comme devant faire partie du gouvernement provisoire. Le capitaine Pontier était l’amiral de notre flottille » 

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( 15 janvier, 2022 )

Napoléon à l’île d’Elbe. I. La vie ostensible.

Napoleon Ile Elbe

Cet article rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

L’épisode elbois marque dans les fastes napoléoniens une pause forcée de dix mois, entre le règne de quinze ans et celui des Cent-Jours. Sans les fautes des Bourbons et de leurs alliés, l’Empereur eût peut-être achevé là son destin, comme successeur d’un sous-préfet administrant douze mille illettrés. Le retour de l’Aigle et le drame de Sainte-Hélène rejettent à l’arrière-plan cet Etat d’opérette, sa cour de fantoches galonnés, ses dépenses somptuaires excédant quatre fois ses ressources.
Napoléon avait un sentiment trop vif de son génie pour ne pas ressentir l’énormité de la farce qu’il y joua jusqu’au dernier jour pour masquer ses intentions. Deux exemples entre mille éclairent sa véritable pensée sur le rôle qu’il s’imposait.  Adressant à Drouot un ordre concernant les soldats qui désirent regagner la France, cette phrase révélatrice lui échappe :  « Vous effacerez cette formule de « souverain de l’île d’Elbe », qui est ridicule… ». 

Et quarante jours avant de s’embarquer pour la France, le 17 janvier 1815, en pleine fièvre des préparatifs secrets, il dicte à l’intention du Grand maréchal Bertrand un ordre de vingt lignes qui commence ainsi :  « Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse : il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence… Cela sera payé sur les dépenses de chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois ». 

L’île d’Elbe est toute proche du petit port toscan de Piombino, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de six kilomètres. coupé par l’îlot de Palmaiola. Masse imposante et sombre émergeant du bleu profond de la mer Thyrrhénienne, elle apparaît sauvage, hérissée de caps aigus et de baies inhospitalières. Une quinzaine de villages aux noms chantants, cinq ou six ports de pêche, quelques fermes isolées ; des collines arides, tapissées d’une maigre végétation ; à l’arrière-plan, un relief montagneux : de loin en loin une vigne sur les versants bien exposés.  Cet aspect de la côte nord, que Napoléon découvre en arrivant de France, on le retrouve tout aussi âpre le long des quatre-vingt-cinq kilomètres du pourtour. L’île, étirée d’est en ouest, affecte vaguement la forme d’une crevette dont la croupe serait orientée vers la Corse, les antennes et les pattes tournées vers l’Italie. Une épine dorsale montagneuse parcourt son grand axe, d’où se détachent de nombreuses arêtes qui tombent à pie dans la mer.  L’arrivée à Porto Ferrajo, capitale et port principal, est d’une saisissante beauté. La côte septentrionale s’échancre soudain en un vaste golfe dont la courbe harmonieuse est soulignée par le sable clair d’une longue plage. Les rochers escarpés qui en défendent l’accès oriental s’abaissent peu à peu vers le fond de cette rade naturelle que borde une plaine étroite. A son extrémité occidentale se dresse une falaise abrupte, curieusement évidée en croissant ouvert sur le fond du golfe. Le port se blottit dans sa concavité, dos à la mer, bien abrité des vents du large. 

La cité s’élève en amphithéâtre autour du port, jusqu’au sommet de l’isthme défendu par deux forts. le Stella et le Falcone. Entre eux, quelques moulins en ruine se dressaient sur un terre-plein, appelé pour cette raison les Mulini, qui surplombe d’un côté la mer. et de l’autre la ville. 

L’arrivée de Napoléon.

Dans la soirée du 3 mai 1814, la frégate anglaise Undaunted, qui avait quitté Saint-Raphaël quatre jours plus tôt, jette l’ancre dans le port et hisse le drapeau blanc pour ne pas avoir à subir la canonnade des forts. Les rares nouvelles de France reçues au mois d’avril à Porto Ferrajo étaient en effet fort imprécises : on y avait vaguement appris l’abdication de Fontainebleau, le retour de Louis XVIII et, depuis une semaine, l’éventuelle accession de Napoléon à la souveraineté de l’île. Mais sur la cessation des hostilités, rien de certain, et le général Dalesme, gouverneur militaire. s apprête à recevoir le bâtiment britannique à coups de canon. Aucun insulaire ne se doute encore de la présence de l’Empereur à bord : seuls Dalesme et le sous-préfet Balbiani en sont aussitôt avisés. Pendant la nuit ils se rendent plusieurs fois auprès de lui pour régler la passation des pouvoirs et le protocole de sa réception. 

Le matin du 4, les Elbois se pressent autour d’une proclamation qui vient d’être placardée sur leurs murs : 
« Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l’histoire de l’île d’Elbe s’est réalisé en ce jour ! Notre auguste souverain l’Empereur Napoléon est arrivé parmi nous. Nos voeux sont accomplis : la félicité de l’île d’Elbe est assurée… 
… Unissons-nous autour de sa personne sacrée, rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir… ». 
A cette lecture, une intense curiosité, des sentiments contradictoires de fierté, d’inquiétude et d’espoir agitent ce peuple un peu primitif, qui a toujours imaginé Napoléon comme une sorte de divinité guerrière, lointaine et inaccessible. Or, par un miracle qui échappe à l’entendement, il est descendu de l’Olympe, il se promène sur le pont d’un navire ennemi à quelques encablures ; d’un moment à l’autre on pourra le contempler, l’entendre, le toucher peut-être… Quelle extraordinaire y, journée pour les Elbois ! 
Il se fait attendre. Depuis midi la garde nationale est alignée sur le parcours qu’il doit suivre. La municipalité au grand complet entoure le maire Traditi, une foule énorme se presse le long des quais sous un soleil de plomb. 

A trois heures enfin le canon des forts tonne, ceux de la frégate lui font écho. Les marins saluent au sabre d’abordage l’Empereur qui descend l’échelle de coupée et prend place dans la chaloupe. A la poupe on a hissé les couleurs du nouvel Etat, à fond blanc, barré en diagonale d’une bande cramoisie piquée d’abeilles d’or. 
Dans le fracas assourdissant des salves, des roulements de tambour, des acclamations, le canot traverse le bassin au rythme lent des avirons. Napoléon debout, impassible, découvre sa nouvelle capitale, si semblable aux villages du Cap Corse qu’il n’a pas revus depuis son enfance, avec des maisons grises, blanches ou roses à volets verts, accrochées en gradins aux flancs du rocher.  Il débarque devant la Porte de Mer, sorte d’arc de triomphe élevé au XVI » siècle à la gloire de Cosme de Médicis, fondateur de la cité. Le maire Traditi lui présente les clefs de la ville sur un plateau d’argent et ne sait comment extraire de sa poche la harangue de bienvenue qu’il a préparée. Le vicaire général Arrighi, un lointain cousin de Bonaparte, vient à son secours et bredouille quelques paroles auxquelles l’Empereur met fin en baisant la croix pastorale. On l’invite alors à prendre place sous un dais de papier doré surmonté d’abeilles en carton, que portent quatre jeunes gens endimanchés. Napoléon en uniforme vert et redingote grise. coiffé du chapeau de la légende, marche entre Bertrand et Drouot. Impénétrable et plutôt renfrogné, il semble témoigner quelque impatience de cet étrange cortège,mi-procession, mi-défilé de carnaval, au passage duquel la foule, frappée de stupeur, se tait. On n’entend que le roulement des tambours qui ouvrent lentement la marche. 

Napoléon franchit ainsi la Porte de Mer et débouche sur la place d’armes où se dresse à droite l’église paroissiale, élevée pour la circonstance au rang de cathédrale. Mgr Arrighi le conduit à l’autel et entonne un Te Deum solennel. A la sortie de l’office la foule se déchaîne. L’Empereur, pressé, bousculé, acclamé, traverse à grandpeine la place pour gagner l’Hôtel-de-Ville où. faute de mieux, un logement sommaire lui a été préparé. Il y passera les premières nuits, incommodé par la puanteur des ruisseaux, fatigué des marques d’enthousiasme de ses sujets massés à toute heure sous ses fenêtres, et quittera sans regret ce séjour inhospitalier où viendra résider le ménage Bertrand.  Le lendemain de son arrivée, au petit jour, Napoléon monte à cheval pour visiter les mines de fer de Rio Marina. C’est une promenade d’une vingtaine de kilomètres, par de mauvais chemins. Ayant contourné le golfe de Porto Ferrajo et ses marais salants. il s’arrête un instant au village de Capoliveri qui, un mois plus tard, se révoltera contre les collecteurs d’impôts. Sur la côte orientale, il inspecte les défenses de Porto Longone, délicieux village de pêcheurs dont il fera une de ses résidences éphémères. Le « palais » était, à la mesure de son gouverneur-concierge, une maisonnette de six pièces.Poursuivant sa route, Napoléon atteint Rio Marina où l’administrateur des mines, l’honnête Pons de l’Hérault, entouré des plus jolies filles du pays couronnées de fleurs, lui fait, avec un grand concours de peuple, les honneurs de sa maison. Toute la nuit on a préparé le repas et orné la demeure. Par malchance le jardinier a planté un parterre de lys, ce que l’Empereur ne manque pas de faire observer à son hôte consterné. Plus tard Napoléon élira parfois domicile dans cette maison pour de brefs séjours. Il en expulsait courtoisement le propriétaire, l’autorisant toutefois à y vivre en son absence, ce qui le comblait d’aise. 

Les Mulini.

En approchant de l’île, Napoléon avait remarqué la situation exceptionnelle des Mulini. D’emblée il avait été séduit par l’immense panorama et l’isolement de cette crête. D’autre part, protégée d’une agression maritime par un à-pic vertigineux, et d’un assaut terrestre par les feux croisés des deux forts qui la dominent, une telle position serait facile à défendre. Aussitôt débarqué, il décide d’y aménager sa résidence principale.  L’accès en était malaisé, un rocher barrant le dernier lacet de la grande rue de Porto Ferrajo à proximité de la terrasse des Mulini. Il fera donc percer ce rocher d’un long tunnel, pour se frayer une issue vers la campagne sans être obligé de traverser la ville, et pour se dérober à l’exubérante familiarité de ses nouveaux sujets. 
Le tunnel débouche sur une petite esplanade, d’où l’on découvre la ville et le fond du golfe. A l’arrivée de Napoléon ce n’était qu’un champ mal tenu, envahi de bicoques et de moulins abandonnés qu’il fit raser. Seuls furent conservés deux pavillons bas, entre lesquels on édifia à la hâte un corps de bâtiment central plus élevé, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, percés chacun de quatre fenêtres. Cette maison sera le « palais » des Mulini, et les pavillons attenants serviront de communs. 
A la lin de mai l’Empereur, qui vient chaque jour surveiller les travaux, s’y installe malgré la désagréable odeur de peinture et de plâtre frais. Au rez-de-chaussée quatre petites pièces contiguës deviennent sa chambre, sa bibliothèque, son petit salon et son cabinet. De part et d’autre, un grand salon et deux plus petits pour les officiers de service, une antichambre et la salle des valets. Un escalier fort raide accède à la vaste pièce qui correspond, au premier étage, à l’emplacement des appartements privés du rez-de-chaussée. Ses huit fenêtres dominent d’un côté la ville, de l’autre la mer. Ce salon d’apparat tient lieu de salle du trône pour les audiences collectives, parfois de salle de bal lorsque le petit théâtre, construit obliquement à l’extrémité du pavillon de gauche, n’est pas utilisé.

Pauline disposera de l’appartement contigu, primitivement destiné à Marie-Louise ; une penderie et un cabinet précèdent sa chambre, ainsi qu’une salle de bains, d’où un escalier dérobé permet de gagner le jardin sans avoir à traverser, au-delà du grand salon, les petits appartements de ses dames de compagnie.  Cette maison est péniblement impersonnelle, comme à la veille d’être vendue par des héritiers qui en auraient dispersé le mobilier. Napoléon l’avait cependant meublée avec abondance, sinon avec choix, grâce à deux razzias qui méritent d’être contées, tant elles sont évocatrices des moeurs corses. Une première fois il fait saisir à Piombino, dans l’ancien palais de sa soeur Elisa restitué au domaine autrichien, meubles, tentures, jalousies, jusqu’aux lames des parquets. Au commissaire d’Autriche qui se plaint de cette spoliation, il fait remettre l’état circonstancié de cet « emprunt », et l’affaire en reste là. Un peu plus tard, la tempête ayant forcé un bâtiment à faire relâche dans le port, Napoléon s’enquiert de son chargement : c’est le mobilier de son beau-frère Borghèse, acheminé de Turin à Rome. Il se l’approprie aussitôt, disant : « cela ne sort pas de la famille », et il en informe l’intéressé.

Après 1815 l’archiduc Ferdinand de Toscane vida complètement la maison, bibliothèque comprise, ce qui lui valut d’interminables protestations de la municipalité à qui l’Empereur l’avait léguée. Pendant cinquante ans les Mulini furent abandonnés jusqu’au jour oit le gouvernement italien les transforma en école, puis en bureaux administratifs. Devenue musée au début de ce siècle, la maison n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution sérieuse. Le mobilier du musée actuel provient du garde-meuble national italien et n’a qu’un lointain rapport avec celui du souverain de l’île d’Elbe. 

Ce n’est donc pas à l’intérieur des murs qu’il faut s’efforcer d’imaginer Napoléon, mais dans le minuscule jardin qui sépare la maison de la mer et domine un immense horizon marin où s’inscrivent, au nord-ouest l’île Capraia, au nord-est la Toscane qui s’estompe à l’infini, à l’est la côte septentrionale de l’île. barrée par le fort Stella tout proche. Jardinet exquis, planté de myrtes, de cyprès, de palmiers, clos sur le précipice par un petit mur où, tôt levé, il allait s’asseoir pour contempler la mer et, comme plus tard à Sainte-Hélène, observer le mouvement des navires. A droite, l’ancien potager s’élève en pente douce vers le fort Stella. On y voit encore, au centre d’un petit bassin, une copie de la statue de Pauline par Canova. Certes, un monde sépare les Mulini de la splendeur des palais impériaux, mais l’azur méditerranéen, la lumière qui transfigure la médiocrité de cette maison, sa vue incomparable, forment un tel cadre que l’on parvient à oublier les murs, dignes au plus d’un notable cossu. Porto-Ferrajo conserve encore une demeure banale, qu’une plaque de marbre distingue des maisons voisines : dans une ruelle fort raide, en contrebas des Mulini, s’installa Madame Mère, au loyer de deux cents francs par mois. Elle montait chaque soir dîner chez son fils, et jouait avec lui au whist. Il aimait la faire perdre en trichant et s’en excusait: « Madame vous pouvez perdre ; moi qui suis pauvre, je dois gagner ». 

San Martino.

Disposant en ville d’un « palais », Napoléon se met en quête d’une maison de campagne pour la saison chaude. Bien entendu l’île n’en possède pas. Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il découvre au lieudit San Martino un vallon planté de vignes, d’où la vue s’étend agréablement jusqu’à Porto Ferrajo. Séduit par ce site calme et ombragé, il s’enquiert du propriétaire. Celui-ci fait valoir l’étendue de son domaine et, bien qu’il ne comporte qu’une grange et quelques cabanes, en demande le prix exorbitant de cent quatrevingt mille francs-or. Dans l’état des finances de Napoléon ce serait une folie. Aussi n’hésite-t-il pas à prier sa soeur Pauline d’en faire l’acquisition. En quelques semaines les masures sont rasées ; vingt maçons édifient une coquette maison blanche adossée à la colline, un peloton de grenadiers de la Garde construit une bonne route pour y accéder. L’été venu l’Empereur passera souvent la nuit à San Martino, distant d’une lieue des Mulini. 

Cette maisonnette a conservé le charme rustique et la décoration auxquels il apporta ses soins. Au premier étage on visite la salle à manger peinte à l’antique par un artiste local qui a naïvement évoqué en trompe-l’oeil des paysages égyptiens, des hiéroglyphes, une charge de mamelucks. Dans un angle est dessinée l’inscription optimiste : Ubicumque felix Napoleo. De part et d’autre de cette pièce, les chambres de Bertrand et de Drouot, la chambre et le petit bureau de Napoléon, meublés avec simplicité ; seul paraît authentique son lit d’acajou. Le centre de la façade est occupé par un salon dont le plafond allégorique représente, sur fond de ciel, deux pigeons liés par un ruban dont le noeud se resserre à mesure qu’ils s’éloignent : allusion à la venue de MarieLouise que les Elbois attendront en vain. Au rez-dechaussée subsistent dans la salle de bains une baignoire de pierre et une fresque pompéienne; l’Empereur y descendait de sa chambre par une échelle de moulin. 

Au milieu du siecle dernier, San Martino fut acheté par le prince Demidoff, divorcé de la princesse Mathilde. fille de Jérôme, qui conçut le projet d’y établir un musée consacré à son oncle par alliance. Malheureusement la réalisation, d’un mauvais goût offensant. allait porter un grave préjudice au site. Une allée de palmiers conduit à une grille surmontée d’aigles dorés qui donne accès à une galerie monumentale soutenue par une colonnade dorique. Demidoff y entreposa des collections napoléoniennes de grande valeur qui furent dispersées à sa mort par son neveu. La municipalité de Porto Ferrajo en a fait un affreux musée où s’entassent des copies de maîtres italiens voisinant avec des portraits et des bustes de notables locaux ! Le toit de cet étrange édifice, situé en contrebas de la maison de campagne, lui sert de terrasse, ce qui présente au moins l’avantage de le dissimuler lorsqu’on se promène dans le charmant jardin qui la précède. L’Empereur y planta un magnifique micocoulier qui ombrage encore la façade.  San Martino, bien entretenu, partiellement décoré. décemment meublé, constitue la relique napoléonienne la mieux conservée de l’île : les touristes y affluent et se montrent ébahis, prêtant à Napoléon les folies de Demidoff. Le gardien les entretient volontiers dans cette erreur, si bien qu’ils demeurent confondus de la somptuosité d’un règne qui avait trouvé en dix mois le moyen d’édifier le seul bâtiment imposant de l’île ! 

L’Ermitage de la Madonne.

Des trois résidences napoléoniennes, la plus touchante et la plus poétique, la moins connue aussi est sans doute l’Ermitage de la Madone au Monte Giove. Ce fut encore au hasard d’une promenade que l’Empereur le découvrit et s’abandonna à son enchantement.  Il avait, par une piste muletière, longé les méandres souvent vertigineux de la côte nord jusqu’au port de Marciana Marina. Là, l’horizon s’élargit : un cirque de montagnes enserre une étroite plaine côtière tapissée de vignobles. Deux sommets dominent ce massif, le Monte Capane et le Monte Giove, aux flancs desquels sont suspendus les villages jumeaux de Poggio et de Marciana Alta, où venaient se réfugier. depuis des temps immémoriaux. les pêcheurs fuyant l’attaque des Barbaresques.  A Marciana Alta la piste s’achève. Le village, pressé autour de son clocher, domine un admirable paysage de pentes escarpées allant se perdre au loin sur le dédale des falaises. Au-dessus, la masse énorme et nue du Monte Giove. Napoléon s’engage sur le sentier pierreux qui le gravit en marches d’escalier taillées dans le roc. C’est un pèlerinage fréquenté, marqué de loin en loin par de petites niches de plâtre rappelant les stations du Calvaire. Graduellement l’horizon s’élargit pour former sur la mer immobile une fantastique dentelle de côtes déchiquetées. Le site évoque les mille détours de la baie de Rio de Janeiro, telle qu’on la découvre du haut du Corcovado. Mais ici pas de ville immense : une solitude absolue, sans une maison, sans un arbre. La montagne aride ne nourrit que buissons odorants. bruyères, mousses, fougères. Longtemps il faut peiner sous le soleil implacable pour découvrir près du sommet un petit bois de châtaigniers d’où émerge un clocher blanc. Là vécut un ermite, dans l’étroite et basse masure qui se blottit le long de la chapelle. Aux alentours un éboulis de rochers dont le plus élevé, l’Affaciatoio, évoque un aigle aux ailes déployées. Si l’on escalade sa plate-forme. comme le fera souvent Napoléon, on découvre le plu, beau panorama du monde, la Corse au couchant. Capraia au nord, la côte elboise au levant, se découpant sur la mer Tyrrhénienne. 
Napoleon est seduit par la souveraine grandeur du site. Il décide d’y passer les journées les plus chaudes de l’été dans une des cellules de l’ermite. Drouot en occupera une autre. Une piquet de grenadiers campera en contrebas. Madame Mère, elle, s’installera dans une maison de Marciana Alta, et chaque soir il descendra à cheval pour aller la saluer. Ici, comme ailleurs. il veille au moindre détail d’installation : 

« Monsieur le comte Bertrand, écrit-il de sa main, il me manque trois volets pour les fenêtres de ma chambre… Envoyez trois rideaux pour la chambre de Madame, les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux. pincettes. pelles… ». 

Il s’y attardera une quinzaine de jours. du 23 août au 5 septembre 1814. De ces premières heures de détente depuis tant d’années, il goûte profondément la paix. rêvant à la Corse du haut de son rocher. escaladant les pentes du Monte Giove, ou sillonnant la côte occidentale, abrupte et déserte. Cependant il ne néglige pas son administration. Chaque jour des officiers d’ordonnance apportent les nouvelles et repartent avec les ordres les plus minutieux, ayant trait aussi bien à la grosseur des poutres et au nombre de clous nécessaires pour édifier la salle de spectacle des Mulini, qu’au marché à conclure pour l’exportation du minerai, et jusqu’à ce billet adressé à Bertrand : 

« Un de mes mulets s’est noyé dernièrement, ce qui est une perte ; elle vient de ce qu’il n’y a pas une petite pompe à l’écurie ; faites-en arranger une, de celles qui sont en magasin… » 

Une visite inopinée va troubler cette quiétude. exceptionnelle dans l’existence de Napoléon. Au cours de la nuit du 1er septembre, un navire entre en rade de Porto Ferrajo mais, au lieu de gagner le port, mouille dans une crique au fond du golfe. Bertrand prévenu accourt, salue profondément la jeune femme et l’enfant qui débarquent, fait atteler une calèche et seller les chevaux. Les voyageurs disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont venus. En ville le bruit se répand de l’arrivée de l’Impératrice et du Roi de Rome. 
Quelques heures plus tot, au crépuscule, Napoléon avait suivi à la lunette l’approche du bâtiment. Dès qu’une estafette de Bertrand lui apprend l’accostage, il la renvoie avec ses ordres et saute lui-même à cheval. Précédé de quatre porteurs de torches, il descend de son nid d’aigle. La rencontre des deux groupes se fera au milieu de la nuit, le long de la mer, près de Marciana Marina. Napoléon prend la place de Bertrand dans la calèche et, tout en jouant avec les boucles blondes de l’enfant, s’enquiert affectueusement du voyage. Avant l’aube, tout le monde atteint enfin l’Ermitage, Napoléon a cédé sa chambre et fait dresser une tente devant la maison. Mais Ali, son valet de chambre, le voit furtivement la quitter aussitôt : Marie Walewska passe avec lui une dernière nuit… Certes, les temps de l »idylle polonaise sont révolus. L’amour de l’Empereur est mort, celui de Marie subsiste-t-il ? Pendant les quatre années du règne de MarieLouise il l’a rarement revue. A Fontainebleau, après l’abdication, elle a vainement attendu une nuit devant sa porte, il ne l’a pas reçue. A l’île d’Elbe, elle lui a écrit plusieurs fois, gagnant par petites étapes la côte toscane, sollicitant la permission de venir. Il la lui accorde enfin et elle accourt, peut-être avec l’espoir de rester auprès de lui. 

C’est mal le connaître. Informé quelques heures plus tard de la rumeur publique, il en conçoit un vif mécontentement. Ainsi, malgré les précautions prises, les Elbois sont déjà persuadés que sa femme et son fils l’ont rejoint. Il désire éviter que le Cabinet autrichien ne tire parti de cette visite pour inciter Marie-Louise à ajourner encore sa venue. Il ne veut surtout pas, lui si strict pour les autres, que sa conduite soit un objet de scandale quand la vérité éclatera.

Marie Walewska sera donc une fois de plus sacrifiée au devoir conjugal et aux obligations d’Etat. Il ne le lui dit pas tout de suite. Le matin, il l’emmène jusqu’à son rocher ; au déjeuner, il s’esquive pour sa visite quotidienne à Madame Mère – la famille avant tout. Le soir, il dîne sous la tente avec la jeune femme et les officiers polonais de la Garde. On improvise des danses, les chants slaves s’élèvent de la terre latine. Marie espère, Marie est heureuse. Le lendemain, informée par le trésorier Peyrusse de la détresse financière de l’Empereur, elle veut restituer le collier de perles qu’il lui offrit jadis à la naissance d’Alexandre, mais il refuse avec émotion et la prie doucement de partir le soir même. Puis il disparaît toute la journée et ne la reverra que pour les adieux. 

Rien ne manque à cet épisode, ni le cadre exceptionnel où il se déroula, ni son dénouement romantique. Avec la nuit la tempête s’est levée, la pluie tombe en rafales. Marie, transie, serrant son enfant contre elle, tente de s’embarquer à Marciana. Le risque est trop grand. Son navire ira l’attendre à Porto Longone, à l’autre extrémité de l’île. De longues heures elle peine sur les mauvais chemins transformés en torrents. dans la nuit traversée d’éclairs. Lorsqu’elle atteint son but, on veut encore la dissuader. Trop fière elle s’obstine, saute dans une barque et, courant mille périls. gagne l’échelle de coupée. Le vaisseau s’éloigne, elle ne reverra Napoléon que furtivement à l’Elysée et à Malmaison. quelques mois plus tard. Lui, pendant ce temps, saisi de remords et d’angoisse, dépêche un officier d’ordonnance pour ajourner l’embarquement, puis de plus en plus inquiet, saute à cheval et galope jusqu’à Longone, où il arrivera trop tard. Au matin, accablé, frissonnant, il regagne l’Ermitage, mais le charme est rompu. Deux jours plus tard, il le quittera à son tour pour n’y plus revenir.

Les personnages de l’entracte Elbois.

Tel est le cadre elbois. Le personnage central et les figurines qui gravitent autour de lui composent un tableau coloré, naïf et parfois cocasse, comme une toile du douanier Rousseau.  L’entourage de Napoléon est aussi nombreux que médiocre, Drouot et Bertrand exceptés. A sa tête, à la fois gouverneur militaire de l’île et ministre de la Guerre, le général Drouot, « homme de Plutarque », loyal et dévoué, un des très rares hommes devant qui Napoléon pense tout haut sans crainte de voir ses propos aussitôt déformés ou transcrits pour la postérité. Mais Drouot est si éperdu d’admiration pour son maître qu’il ne se permettrait pas l’ombre d’une critique ou d’un conseil. Ce quadragénaire vertueux et désintéressé, dur dans le service, bon à l’excès dans le privé, croit découvrir l’amour : il voudrait épouser une jeune fille de l’île, mais sa mère s’étant opposée par lettre à ce mariage avec une inconnue, il y renoncera au dernier moment. 

Bertrand, Grand maréchal du palais depuis la mort de Duroc, sera ministre de l’Intérieur. Inséparable de Napoléon depuis la Campagne d’Egypte, il lui fermera les yeux à Sainte-Hélène. La publication de son Journal par Fleuriot de Langle éclaire cette figure de grand honnête homme, plus travailleur qu’intelligent, pointilleux et têtu. Il obtient souvent gain de cause, par lassitude ou indulgence de l’Empereur, dans les conflits qui les opposent sur des vétilles. Il partage sa vie entre son maître et sa femme, demie anglaise de naissance, qui se tient à l’écart de la cour elboise, au milieu d’un petit cercle de compatriotes.  Bertrand, pas plus que Drouot, ne peut prendre la moindre initiative. Les quelques ordres de Napoléon cités plus haut montrent combien son autorité s’étend aux plus infimes détails. Que Drouot veuille casser un caporal ivre qui a donné un coup de pied à son officier, il rédige un rapport que l’Empereur apostille de sa main. Que Bertrand énumère la suite de Pauline, on lui répond : « Qu’elle n’amène pas de maître de piano, mais seulement un bon chanteur et une bonne chanteuse, vu que nous avons ici un bon violon et un bon pianiste…»  Le maître veut tout connaître, tout régenter, ses généraux ne sont que des commis d’ordres. 

Le troisième compagnon d’infortune, c’est Cambronne, le soudard héroïque aux dix-sept blessures. Commandant la place de Porto Ferrajo, il a la nostalgie des champs de bataille. Un jour une frégate napolitaine entre dans le port, et l’amiral qui la commande sollicite l’honneur d’être présenté à l’Empereur. A la vue de l’uniforme de la trahison, Cambronne voit rouge et menace de passer le visiteur par les armes. L’autre ne se le fait pas dire deux fois et prend aussitôt le large. Napoléon en est navré, mais désespère d’initier le bouillant général aux subtilités diplomatiques. 

Peyrusse, trésorier de la couronne [durant les Cent-Jours], devient ministre des Finances. L’inexorable amenuisement des quatre millions apportés de France, et réduits de moitié dix mois plus tard, n’altère pas sa bonne humeur méridionale. Ses Mémoires et ses Archives constituent, avec les Souvenirs de Pons de l’Hérault la plus précieuse source documentaire sur le premier exil.  Une foule de fonctionnaires est rattachée à l’autorité de Bertrand par l’intermédiaire du sous-préfet Balbiani qui devient intendant général et supervise les magistrats du tribunal de commerce, ainsi que le directeur des domaines, le chef de la sûreté, le directeur du port, deux architectes, autant de postes coûteux et superflus qui seront supprimés au départ de Napoléon. 

L’entretien de l’armée à lui seul suffit à provoquer la banqueroute, et cependant cette force est indispensable pour parer à une éventuelle tentative d’enlèvement. Aux 675 grenadiers de la Garde et aux 54 chevau-légers polonais venus le rejoindre, Napoléon adjoint un bataillon franc recruté sur place et un bataillon corse, péniblement enrôlé dans la grande île. Ce seront de mauvaises troupes, insubordonnées, infestées de déserteurs, qu’il abandonnera sans regret au départ. 

Au total près de 1.600 hommes qui, avec l’armement très poussé, les innombrables forts, l’intendance. coûteront un million par an. L’armée s’accroît d’ailleurs sans cesse d’officiers isolés qui, par nostalgie du passé, viennent solliciter un emploi. Tel le général Boinod, parfaitement sourd, que l’on nomme inspecteur général aux revues. Tel le commandant Tavelle, vieillard corse qui se présente un matin à Napoléon : « Colonel, vous irez commander à Rio », lui dit-il, n’osant le renvoyer. Le bonhomme s’empresse d’acheter les insignes de son nouveau grade : « Si je ne portais pas ces épaulettes, disait-il volontiers, je donnerais un démenti à l’Empereur qui m’a traité de colonel ». Il s’en fut donc commander la place de Rio Marina, dont la garnison s’élevait à 5 canonniers et 4 cavaliers. Il se refusait obstinément à quitter ce village, pour ne saluer l’Empereur qu’à son poste. 

Toute aussi comique fut la Cour, inspirée de celle de France, mais avec les seuls concours locaux. Deux fourriers des Tuileries devinrent préfets du palais des Mulini. L’un, Deschamps, était un vieux gendarme en habit d’officier, brutal et grossier ; l’autre, Baillon, s’initiait avec plus de bonheur à la vie de salon. Quatre chambellans pris parmi les notables : le maire et le médecin de Porto Ferrajo, un aristocrate ruiné qui donnait le ton de l’élégance, un borgne, « brigand qui fait maintenant le chien couchant », écrit Pons de l’Hérault avec indignation. Sept officiers d’ordonnance choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles villageoises. L’un d’eux, Paoli, d’origine corse et gendarme de profession, répondit un jour à l’Empereur qui lui demandait l’heure : « L’heure qui plaît le mieux à Votre Majesté… ». L’ancien médecin des écuries impériales, Foureau de Beauregard, devint médecin en chef de l’Empereur. Très infatué de sa science, il voulut une fois l’empêcher de humer un bol de bouillon trop chaud, « parce que Sa Majesté avalait des colonnes d’air, et ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique » Ce à quoi il lui fut répondu qu’on était assez grand pour savoir comment boire. 

Une innombrable domesticité voletait autour de ces parvenus. La livrée ne comprenait pas moins de 24 hommes, parmi lesquels Marchand, premier valet de chambre, et Ali, premier chasseur, deviendront bientôt de nobles figures héléniennes. 13 serviteurs assuraient le service de bouche ; il y avait encore 5 tapissiers ébénistes, 2 jardiniers, 4 musiciens, 3 lingères, 22 piqueurs, cochers et palefreniers pour les 9 chevaux célèbres qu’avait montés l’Empereur aux plus grandes batailles. Les écuries logeaient en outre 90 chevaux de moindre valeur et 27 voitures. Du matin au soir cette centaine de courtisans et d’employés bourdonnait dans l’étroit espace des Mulini. 

La journée de Napoléon commence avant l’aube. Dès son réveil il lit et dicte au secrétaire ou au valet de service en scrutant l’horizon. A sept heures il prend une légère collation et se recouche un moment. Puis à cheval, avec un officier d’ordonnance, il fait une longue course dans la campagne. Au retour il donne audience. Les visiteurs ne sont reçus que sur approbation d’une liste présentée par Drouot ou Bertrand qui les introduisent au milieu d’uniformes chamarrés et de livrées aux armes impériales. A midi il déjeune, seul ou avec Drouot, il se retire pour lire pendant les heures chaudes. Vers le soir, il fait quelque inspection et dîne à six heures avec Madame Mère, et Pauline à partir de novembre. Il y a toujours quelques invités : anglais de passage, officiers de la Garde, Pons de l’Hérault, Campbell, le commissaire anglais avec qui il entretient les rapports les plus courtois, malgré l’espionnage mutuel impitoyable auquel tous deux se livrent. A la veillée, les courtisans et leurs femmes sont souvent priés. L’Empereur joue avec sa mère ou avec les généraux. A neuf heures, il donne le signal du départ en tapotant quelques notes, toujours les mêmes, sur le piano.

Pauline et la vie mondaine.

Cette vie si calme, coupée seulement de brefs séjours dans ses diverses résidences lorsque l’ennui l’accable, s’anime soudain avec l’arrivée de sa soeur Pauline Borghèse. 
Au printemps elle avait fait une première escale à l’île d’Elbe avec la frégate Laetitia, mise à sa disposition par Murat. L’objet de ce voyage était une cure thermale à Ischia ; Pauline, éternelle malade imaginaire, l’avait décidée depuis longtemps. Mais après avoir passé l’hiver au Luc, en Provence, où Napoléon sur le chemin de l’exil s’était lui-même arrêté quelques heures, elle avait tergiversé tout le mois de mai avant de s’embarquer : la première quinzaine à Saint-Raphaël avec son amant en titre, le colonel Duchand ; la seconde à Villefranche où après une courte traversée qui l’avait fort éprouvée, elle attendait une mer moins agitée. 

Le 30 mai, après avoir refusé l’offre de deux frégates anglaises, elle était enfin montée à bord du vaisseau napolitain et le 1er juin, accueillie avec les honneurs souverains par les salves des forts et des navires, elle faisait à Porto Ferrajo une entrée triomphale au côté de son frère. Brève rencontre au cours de laquelle elle détacha quelques diamants de son collier célèbre pour lui permettre d’acquérir San Martino. Elle passa la nuit aux Mulini en pleins travaux d’aménagement, fut présentée en grande pompe à la petite Cour réunie en son honneur, et reprit la mer aussitôt, laissant aux insulaires ébahis l’éblouissante vision de sa beauté alanguie, d’un hamac dressé sur le pont pour son repos, et du carré de velours garni de rouleaux à poignées sur lequel elle se faisait porter. 

Bien accueillie à Naples par les Murat, elle est leur hôte à Portici. D’Ischia il n’est plus question, le docteur Andral la jugeant trop malade pour affronter « les eaux ». Tout l’été, entre Portici et les pentes du Vomero où elle est allée fuir la chaleur, elle se soigne et écrit d’innombrables lettres. Avant tout des billets d’affaires à son homme de confiance parisien, Michelot, avec qui elle correspond par l’intermédiaire du plus actif agent napoléonien, Bartolucci, de Livourne. Elle est ruinée, aucune de ses propriétés ne trouve acquéreur, sauf l’hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’elle vendra huit cent mille francs au gouvernement anglais pour son ambassade. Par surcroît son mari, l’infortuné prince Borghèse, lui réclamant tableaux, meubles, argenterie, elle presse Michelot de les déménager au plus vite et de les mettre en lieu sûr. Elle gémit sur son sort, sa santé, sa solitude, auprès des Bonaparte réfugiés à Rome, Madame Mère, le cardinal Fesch, Lucien, Louis… Sans cesse, elle manifeste le désir de rejoindre au plus tôt Napoléon et de voir la famille réunie autour de lui ; elle a des mots très durs pour Elisa qui trahirait volontiers le clan pour s’installer en France, et pour Joseph qui ne se soucie pas de quitter le confortable exil de Prangins. Mais cette velléitaire ne manifeste aucun empressement à revenir. Napoléon s’impatiente, et, le 25 septembre, lui envoie son brick l’inconstant qui l’attendra vainement tout le mois d’octobre à Civita-Vecchia. à Baïes et à Portici. Le 29 enfin, escortée des Murat, elle consent à s’embarquer. 

Le surlendemain, Porto Ferrajo, la reçoit avec le même cérémonial, et la population pavoise. Pauline s’installe au premier étage des Mulini, aménagé au mieux pour elle. Son étroite intimité avec Napoléon, pendant les quatre mois où ils vont vivre sous le même toit, donnera lieu à de venimeuses insinuations que Beugnot propage à la Cour de France, et Talleyrand à Vienne. Certains historiens hostiles à Napoléon ressuscitent périodiquement cette calomnie, au mépris de la magistrale réfutation donnée par Frédéric Masson. Le rôle de Pauline s’est tout au plus borné à favoriser les passades de son frère.
 
Elle prend pour dames de compagnie Mmes Colombani, Bellini, et Lise Le Bel, femmes ou fille d’officiers échoués à l’île d’Elbe. La Capraiaise, l’Espagnole et la Parisienne font sensation à Porto Ferrajo, où leur beauté et leur élégance éclipsent celles des petites bourgeoises de la ville ; le choix de deux d’entre elles lui a sans doute été suggéré par Napoléon lui-même. Ces complaisances de Pauline ne sont d’ailleurs pas nouvelles : n’a-t-elle pas, en 1809, servi d’intermédiaire entre son frère et sa dame d’honneur Christine de Mathis ?  La brune Belina, dite Bellini, qui pourrait aussi bien se faire appeler Stupieski, du nom de son mari, chef d’escadron polonais, dansait admirablement le fandango. Cette Castillane avait plus de charme que de beauté, et son mari ne brillait pas par l’intelligence. Que Napoléon ait consenti quelques faveurs à Belina ne semble pas douteux : rentrée à Paris avec Mme Bertrand pendant les Cent-Jours, elle écrit à Marchand pour lui signaler son dénuement. Napoléon, prévenu, donne l’ordre de lui porter 4.000 francs sur sa cassette (40.000 frs/1979) et l’invite à dîner à l’Elysée ; elle put ainsi « offrir elle-même ses remerciements à Sa Majesté », ajoute Marchand sans sourire… La Bellini devait une dernière fois faire parler d’elle lors du triste départ de Malmaison pour Rochefort. Flanquée de Stupieski et déguisée en homme, elle supplia tant et si bien Bertrand qu’ils obtinrent de monter dans la voiture de Gourgaud. A Rambouillet, dans la nuit, Napoléon, informé de cette étrange présence, pria qu’on l’en débarrassât avec ménagement. Marchand remit au couple 3.000 francs et Bertrand un billet de congédiement. La Bellini affectait un profond désespoir de ne pouvoir suivre le second exil de son impérial amant. Elle s’en consola en ouvrant à Lima, au Pérou, un pensionnat de demoiselles ! 

Lise Le Bel était une plus ancienne liaison. Le préfet du palais Bausset, qui pourvoyait à l’occasion son maître en jolies filles, avait distingué sa beauté. Elle avait dix-sept ans à la fin de l’Empire. Une nuit, le valet de chambre Constant était venu la quérir à Bourg-la-Reine,avec la complicité de sa mère et de son beau-père, l’adjudant commandant Le Bel. Introduite au palais de Saint-Cloud par la porte secrète de l’Orangerie, elle y passa trois heures et revint quelquefois, mais ces témoignages de la faveur impériale s’espacent vite. Déception familiale. A Fontainebleau, après la première abdication, elle tente en vain, comme Walewska, d’être reçue. Obstinée, elle débarque en famille à l’île d’Elbe. Bien accueillie et placée auprès de Pauline, elle ne peut néanmoins obtenir de sinécure pour son beau-père. Sans doute Napoléon estime-t-il cette complicité paternelle peu compatible avec l’honneur. Lise suivra Pauline en Italie pendant les Cent-Jours et ne reverra plus Napoléon.

Aidée de ces jolies femmes, Pauline improvise soirées musicales et théâtrales où elle-même se produit avec des officiers de la Garde dans des pièces qui semblent faites pour elle : Les Fausses Infidélités et Les Folies amoureuses ; il y aura encore six grands bals, dont trois masqués, en janvier et février à la veille du départ, sans aucun doute pour duper les espions. Napoléon veille lui-même à leurs préparatifs : 
« Les invitations devront s’étendre sur toute l’île sans cependant qu’il y ait plus de deux cents personnes… Il y aura des rafraîchissements sans glace, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coutât plus de mille francs ». 
Or Pons de l’Hérault écrit : 

… « Il n’y avait pas à Porto-Ferrajo six familles dont la fortune fût au niveau du luxe inusité de leurs femmes… N’importe, l’on était notabilité, et pour ne pas déchoir par la mise, on s’exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays ; on n’aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l’on cherchait à s’en procurer une plus belle ; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour : tout cela conduisait à une catastrophe… ». 

Un vent de folie soufflait sur les Elboises. Ces petites bourgeoises se découvraient des vocations de dames du palais. Et leurs maris, par vanité, se ruinaient doucement pour paraître. Cette « promotion sociale » n’allait pas sans quelques maladresses. Un soir au bal, Mme Balbiani ayant appris que l’étiquette prescrivait de ne pas croiser l’Empereur sans le saluer, passa et repassa tant de fois en faisant la grande révérence qu’il finit par lui tourner le dos. Toute l’assistance de rire. Mais Napoléon, qui déteste blesser, fait ostensiblement le tour de la salle et adresse quelques paroles bienveillantes à la pauvre femme. 

 Les travaux et les jours.

Derrière cette façade d’opérette destinée à donner le change autant qu’à stimuler la vanité de très petites gens, Napoléon travaille énormément. Environ trois cents notes ou ordres nous sont parvenus. Dictés à son secrétaire Rathery, parfois à Bertrand ou à Marchand, ces pièces concernent à peu près exclusivement la gestion de l’île, dans ses plus infimes détails. En dix mois Elbe a connu plus de changements qu’en mille ans, et rien de sensible n’a depuis lors été accompli. Il mûrissait d’ailleurs des projets grandioses qui, faute de temps, ne virent pas le jour. Elbe est aujourd’hui le dernier vestige de la civilisation napoléonienne, figé au stade où il l’abandonna. 
Ayant dressé un bilan des ressources locales, il conclut qu’elle sont insuffisantes pour assurer la subsistance de la population. La récolte annuelle de blé est épuisée en trois mois ; les herbages sont maigres et le cheptel insignifiant; les cultures se limitent à des potagers familiaux. Le vignoble donne un excellent vin, léger et capiteux, qui constitue avec le minerai de fer les seules productions exportables. Pêcheries de thon et salines complètent cette activité économique des plus restreinte. 
Napoléon fait établir un plan d’irrigation et de mise en valeur de la seule plaine importante, celle de l’Acona. Aux paysans il conseille la culture de la pomme de terre, qu’il appelle parmentière, et qui est inconnue dans l’île. Il rêve de faire d’Elbe un paradis et ordonne un vaste reboisement : des oliviers et des mûriers dans les vallées et sur les pentes exposées au midi ; des châtaigniers sur le versant nord des montagnes. 
Des pistes a peine carrossables tenaient lieu de routes : un de ses premiers soins est de faire construire un réseau routier qui desservira les communes les plus importantes en partant de la capitale. 

Un jour il va visiter l’îlot abandonné de la Pianosa, à vingt mille au sud. Aussitôt il l’annexe, le fortifie, y laisse une garnison, fait venir vingt ménages de fermiers italiens pour défricher. Cette dernière conquête le préoccupe beaucoup pendant l’été. Il lui consacre des dizaines d’ordres et deux inspections. 
Elbe possède de belles carrières de marbre inexploitées. Marbriers et sculpteurs sont recrutés en Italie. Bargigli, de Carrare, ouvre un atelier dont les Anglais de passage achèteront la production à prix d’or. Et puisque toute distraction ne peut être organisée ici qu’à une échelle minuscule, Napoléon décide de se constituer une réserve de chasse en isolant par un mur le petit cap Stella qui s’enfonce d’une demi-lieue dans la mer. Pour le peupler il ordonne de capturer lièvres et lapins sur tout le territoire. Devant le maigre résultat obtenu, il en fera venir de Corse et de Toscane.

L’hygiène publique, à son arrivée, était inexistante. Les ruelles puantes tenaient lieu de latrines et de poubelles. Il exige que chaque maison en soit pourvue, faute de quoi un impôt de propreté devra être versé, qui sera doublé tous les trois mois. Des sources sont captées, de nouvelles citernes sont creusées pour assurer le ravitaillement de la ville en eau potable. Il crée un hôpital, fort bien tenu qu’il visitera souvent… 
Tant de prodiges accomplis en si peu de temps stupéfiaient les insulaires. Pons de l’Hérault, volontiers emphatique, s’en émerveille : 
« L’ère nouvelle de l’île d’Elbe s’annonçait avec éclat. Porto Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L’industrie levait sa tête radieuse, l’enclume retentissait constamment sous le marteau ; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence. Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l’accroissement de richesse du commerce elbois… ». 
Pauvres gens ! Leur rêve de gloire et de prospérité s’évanouira dès le départ du grand homme. Lui parti, l’île d’Elbe retombera dans l’oubli d’où son génie créateur l’avait un instant tiré. 

Telle fut, sous des dehors bouffons, l’innocente activité dont Napoléon offrit au monde étonné le rassurant spectacle. Comédien consommé, il adaptait son génie à la fièvre besogneuse d’un sous-préfet en mal d’avancement. Pour mieux abuser l’Europe il feignit de prendre au sérieux cet Etat d’opérette et de s’y complaire, d’afficher l’irrésolution et l’oisiveté jusqu’à convaincre les naïfs de sa déchéance prématurée. Le colonel Campbell, seul espion officiel en résidence dans l’île, note dans son Journal le 20 septembre 1814 :  « Napoléon semble avoir perdu toute habitude de travail et d’étude sédentaire. Il a quatre résidences dans diverses localités de l’île, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améliorations. … Je commence à croire qu’il est tout à fait résigné à sa retraite et qu’il se trouve passablement heureux, excepté quand, dans sa solitude, se réveille le souvenir de son ancienne grandeur, souvenir rendu plus amer par le besoin d’argent et la pensée qu’on retient loin de lui l’Impératrice et le Roi de Rome » … 

Rien n’est plus trompeur que le lion qui sommeille ou feint de sommeiller… 

G.G.

Vue Ile Elbe

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( 1 janvier, 2022 )

Paris en 1810. Le témoignage de Karl de Luternan…

 tuileries.jpgLe document qui suit, fut publié en août 1950 dans la « Revue de Paris ». Henry d’Estre, le publicateur d’alors, apporte quelques détails biographiques sur son auteur :

Rudolf-Samuel-Karl de Luternan.   

« Né en 1769, la même année que Napoléon, il avait été avant 1789 officier au régiment d’Ernest, corps d’infanterie au service du Roi de France, qui l’utilisa notamment en corse. Membre du Conseil de Berne en 1803, il était inspecteur général de l’artillerie helvétique à l’époque de la rédaction de son « Journal », commencée le 31 juillet 1810, terminée le 19 octobre. Son Gouvernement l’avait envoyé à Paris dans un double-but : en mission officielle pour féliciter S.A.S. le Prince de Neuchâtel et de Wagram [le maréchal Berthier], vice-connétable, grand-veneur, etc., au titre de sa nomination de colonel-général des troupes suisses au service de la France ; en mission secrète, pour s’enquérir des intentions du tout-puissant empereur sur leur pays, qui craignait d’être annexé par décret, comme venait de l’être la Hollande, comme l’avaient été, l’année précédent, les états pontificaux. Les libres habitants de la libre Helvétie s’alarmant à ce sujet, ses dirigeants expédièrent à Paris un homme sachant voir et dire ce qu’il avait vu ». 

UNE REVUE AUX TUILERIES. 

Le 22 septembre 1810, le colonel de Luternan assiste à la grande revue qui se déroule. « Il avait pu prendre place à une croisée du rez-de-chaussée du château des Tuileries, tout proche de la grande porte ». Mais à présent, laissons parler l’auteur : « En disant que toutes ces troupes, deux bataillons d’infanterie légère française et les quatre faibles bataillons portugais exceptés, appartenaient à la Garde Impériale, il est à peine nécessaire de parler de la beauté des hommes et de leur tenue. Le coup d’œil me parut magnifique ; point de clinquant inutile, hors la chamarrure ordinaire des tambours-majors et des musiques de régiment.  A une heure, un roulement général de tambour que l’écho, ou plutôt l’encaissement du château, rendait semblable à celui du tonnerre, annonça l’Empereur. Son cheval blanc l’attendait sous l’escalier du château.  Il saute dessus assez pesamment et part au petit galop, suivi du prince de Neuchâtel, du maréchal Bessières, du duc de Feltre [Clarke, alors ministre de la Guerre] et d’une dizaine de généraux. Après s’être arrêté un petit quart d’heure à l’aile droite des grenadiers portugais, où il fit des questions que je ne pus comprendre, il parcourut rapidement toutes les lignes et revint ensuite mettre pied à terre où il était monté à cheval. Toute sa suite en fit autant, à l’exception du général Mouton, destiné à répéter les mots de commandement de l’Empereur aux exercices et manœuvres qui allaient commencer.  Ici, je dois faire mention d’une chose peu royale, peu impériale, qui se passa sous nos yeux, même sous les yeux des dames, qui remplissaient les appartements du [grand-] maréchal Duroc. Bonaparte fut pris d’un besoin et, sans se gêner, il vint (en quittant son cheval) le satisfaire au coin de la porte d’entrée. Je n’en dis pas davantage. Après ce galant épisode je vis que S.M. dirigeait ses pas nonchalamment vers nous, le long du mur du château, se grattant le nombril et prenant du tabac, etc.…, etc. J’étais loin de penser, en le voyant approcher ainsi s’asseoir sur une borne sous ma fenêtre, qu’il y fixerait sa station et que, pendant trois heures de suite, il n’en bougerait pas. Néanmoins, c’est ce qui arriva : le destin, favorable à mes yeux, l’avait tout de bon arrêté à quatre pas (quatorze pieds mesurés) de ma fenêtre et me procurait ainsi la plus étrange occasion d’observer à mon aise cet homme extraordinaire, dont aucun geste, aucune parole, aucun mouvement de physionomie, pendant trois heures d’une activité très soutenue, ne pouvaient m’échapper. En pareil cas, les moindres circonstances prennent de l’intérêt ; voici donc la disposition du groupe tel qu’il vint se former sous mes yeux. 

 La borne impériale était obliquement à sa gauche, à huit pieds du mur ; la croisée où je me trouvais était élevée à peu près de sept pieds au-dessus du sol, ce qui me faisait plonger par-dessus la suite de l’Empereur rangée sous moi, le long du mur du château, et me donnait l’avantage de voir Bonaparte isolé et à découvert de la tête aux pieds. Je me trouvais si près des généraux composant sa suite que, de la main, j’aurais pu enlever le chapeau du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] et du duc de Reggio [le maréchal Oudinot] qui étaient devant moi. Le prince de Neuchâtel était à la gauche de l’Empereur, un peu en arrière. Le grand nombre de troupes entassées sur neuf lignes, dans la cour du château, semblait devoir rendre toute manœuvre impossible. Mais l’Empereur n’en éprouva pas le moindre embarras et montra, dans cette occasion, une connaissance parfaite des détails de l’école du bataillon. Donnant à mi-voix les commandements nécessaires, que répétait à haute voix le général Mouton, il amena successivement les neuf lignes d’infanterie vis-à-vis de lui, au bord de la grille. Là, il faisait exécuter quelques feux de bataillon, puis marcher la baïonnette en avant, au pas de charge, jusqu’à dix pas de lui et renouveler les feux.  Rien de plus facile à ce moment à un traître… C’était à faire venir l’eau à la bouche et je me rappelai alors les balles qu’en pareille occasion, j’avais entendu siffler autour de sa tête à Milan  [au cours d’une grande parade, en mai 1805, alors que Napoléon était allé à Milan pour s’y faire couronner roi d’Italie]. 

La première ligne, composée d’un régiment d’infanterie légère, ne brilla pas dans ses manœuvres, mais ses feux allaient bien. Au bout d’un quart d’heure il fut expédié. Les quatre bataillons de Portugais, qui vinrent après, et quoique leur général, homme d’un certain âge et d’une tournure assez commune, reçût les commandements en français et qu’il fût obligé de les rendre dans son idiome, il n’y eut pas de malentendus, pas un instant de confusion. Après avoir travaillé cette troupe pendant une demi-heure, l’Empereur quitta sa place, se rendit devant son front, appela tous les officiers et sous-officiers et, après les avoir formés en carré ouvert devant lui, il les harangua de la manière suivante : « Soldats portugais, je suis content de vous. Votre conduite, votre discipline vous ont distingués en Allemagne. Je vais vous donner une preuve de ma confiance. Les Anglais vous calomnient. Ils osent dire que vous avez tous péri de misère. Vos baïonnettes sauront donner un démenti à ces perfides insulaires. Officiers, sous-officiers, me répondez-vous de vos soldats ? »  Un « hourra ! » général fut la réponse à ce discours prononcé d’un ton très énergique et qui avait été intercepté par le général portugais, à qui l’Empereur adressa ensuite directement des choses obligeantes qui parurent lui faire plaisir. Je n’osais pas espérer que l’Empereur, après cela, revint au poste modeste qu’il avait quitté avec toute sa suite. Mais, comme si un contrepoids l’eût lié à mes pieds, j’eus le plaisir de le voir s’en rapprocher de nouveau. Après avoir renvoyé les Portugais sur la droite, au fond de la cour, l’Empereur, de retour à sa borne, fit avancer les grenadiers de la Garde hollandaise.  Cette troupe magnifique répondit à tout ce que l’on pouvait attendre d’elle. Mais Bonaparte ne tarda pas à monter clairement qu’il lui était défavorable. Il ordonna des manœuvres difficiles pour un terrain aussi resserré. On voyait qu’il cherchait à les égarer, mais il n’y réussit pas ; enfin, voyant que ce régiment se tirait toujours d’affaire, il eut recours à la plus flagrante injustice pour les faire broncher ; il commandait nouvelle manœuvre pendant que la précédente s’exécutait. 

Au premier indice d’hésitation qu’il aperçut chez le colonel [le colonel Tindal qui avait rang de général de brigade], qui n’avait pu comprendre le commandement à cause du bruit et de la distance, il l’apostropha d’un ton aussi grossier que peu généreux : « Eh bien ! F… tre, dit-il, que fait ce colonel ? Je crois qu’il délibère. » Cette apostrophe n’échappa pas à ceux qui purent l’entendre et je peux juger de la sensation générale par celle qu’elle produisit à notre croisée. Heureusement que le colonel hollandais se trouvait alors hors de portée et qu’il ne l’entendit pas. Les gardes nationaux de la Garde, troupe formée depuis un an, parurent à leur avantage, même après les Hollandais. Ils donnèrent néanmoins, aussi, un moment d’humeur à leur maître. C’était dans feux. L’un des chefs de bataillon commanda le feu en courant à son poste, devant le front : « Qu’est-ce que ce chef de bataillon qui reste devant le front ? Aux arrêts ! » 

« Eh bien ! F…, ce tambour-major, ne sait pas son devoir, le coup de baguette donc après le roulement. » Il l’avait, en effet, oublié. 

Les grenadiers et les chasseurs de la Vieille Garde, qui suivirent la Garde nationale, parurent posséder la bienveillance du Maître, car il les traita bien mieux que les autres, quoique, assurément, les Hollandais eussent bien mérité les mêmes égards. Les bataillons, après chaque manœuvre finie, étaient renvoyés et formés en colonne serrée, à droite et à gauche, au fond de la cour. Ils défilèrent ensuite tous ensemble au pas accéléré, à l’exception des bataillons de la Vieille Garde, auxquels le monarque semblait se complaire davantage et qu’il fit défiler au pas ordinaire. On ne voit pas de troupe de plus noble ni de plus guerrière dans leur apparence ; on n’entend pas de musique plus brillante que celle de ces régiments. A mesure que l’infanterie quittait la cour par la porte près de la galerie du Louvre, la cavalerie y entrait en passant sous l’Arc-de-Triomphe [du Carrousel]. Elle ne manoeuvra point, à l’exception des chasseurs hollandais et portugais. Ceux-ci n’eurent pas le bonheur de paraître à leur avantage et l’Empereur, qui les jugea sur leurs premiers mouvements, les renvoya par un geste assez méprisant. Les Hollandais étaient bien et défilèrent en très bon ordre, après quelques conversions par escadron. Ces trente-quatre escadrons, seize pièces d’artillerie à quatre et six chevaux, prirent du temps et quoique l’Empereur parût impatient d’en voir la clôture (car il avait plusieurs fois regardé sa montre), il ne souffrit pas que les chevaux prissent le trot. Malgré cette précaution très sage sur le pavé, il arriva un accident. Deux dragons furent abattus ensemble sur leurs chevaux. L’un d’eux, très maltraité, fut ramené au Palais et deux généraux se détachèrent par ordre du Maître, pour le voir. Il était alors quatre heures. La parade était finie. L’Empereur rentra au château et chacun, comme il put, regagna son logis où à mon retour, je notai toutes les circonstances du rare spectacle qu’y avait tenu l’Empereur, pendant trois heures d’horloge, cloué sous mes yeux, occasion rare pour observer cet homme extraordinaire et terrible. Il portait aujourd’hui, comme presque toujours, l’uniforme de sa Garde, deux petites épaulettes de colonel assez mesquines et la petite croix étaient ses seules marques de distinction. Un petit chapeau noir sans autre accessoire qu’une cocarde de la grandeur d’un écu, une épée fort simple, veste et culotte blanche, bottes fortes, tel était son habillement. 

 Un maintien aisé mais sans noblesse, des manières libres et un oubli marqué de toute bienséance caractérisaient Bonaparte aujourd’hui. Je ne sais s’il prenait à tâche de paraître dur et grossier, parce qu’il commandait à ses soldats et s’il empruntait ainsi à dessein les grâces et l’énergique langage du noble métier. A moitié assis sur sa borne, où négligemment appuyé sur le coude gauche, il avait tantôt la main droite dans ses culottes, tantôt les bras et les jambes croisés. A tout moment, il prenait du tabac portant si vivement et d’un seul coup de la main droite. Sa tabatière est dans la poche gauche de l’habit et je lui en vis vider une et demie pendant la parade. Lorsqu’il eut vidé la première, il continua à l’ouvrir, à en flairer le parfum et à en considérer le médaillon, jusqu’à ce qu’on lui en eût apporté une deuxième. La physionomie de l’Empereur variait selon  l’impression du moment. Je l’ai vue dans les deux extrêmes. Elle annonçait aujourd’hui beaucoup de sévérité et de mépris [« On attribuait sa mauvaise humeur aux nouvelles d’Espagne, qui n’étaient pas favorables », note de Luternan]. Son impatience éclate quelquefois d’une manière peu digne de lui. En voici quelques traits : A l’une des charges à la baïonnette qu’il fit exécuter à sa Garde, mécontent des tambours, qui, selon lui ne battaient pas à la charge avec assez de vigueur, il s’emporta contre eux en criant : « Allons donc, tambours, plus vite : rrum, rrum, rrum ! » et il accompagnait cela comme un polisson de huit ans, et des mains et de la voix. 

L’infanterie légère ne défilait pas avec assez de rapidité. Il s’en fâcha et, précipitant le mouvement d’un signe de main, il cria : « Allons donc, f… tre ! » Plusieurs fois, lorsqu’on ne remédiait pas très promptement à quelque chose qui n’allait pas à son gré, je l’ai vu jeter un regard dur et sévère sur ses maréchaux placés derrière lui, et d’un ton impatient et grossier, accompagné d’un geste de la main très expressif, leur dire, sans désignation de personne : « Allons donc, allez ! » Aussitôt deux pour un se détachaient et couraient. Si pendant la durée de cette très active parade, il donna des preuves multipliées d’injustices, de sévérité, d’impatience, il sut y mêler, par moments, l’expression de sentiments opposés. Il fit par exemple toujours un accueil gracieux aux soldats qui venaient lui présenter des placets. Un seul fut rabroué, parce qu’il était sorti mal à propos de son rang. Même dans les moments qui semblaient devoir faire éclater son humeur, je le vis, à ma très grande surprise, se tourner du côté de ses généraux et leur adresser, d’un air souriant, la parole, faisant semblant de ne pas s’apercevoir d’un peu de désordre. Le bruit des tambours m’empêcha de comprendre ses paroles, mais un sourire sardonique et moqueur était sur ses lèvres… Ce désordre, si tant il est vrai qu’on puisse l’appeler ainsi, n’était autre chose qu’une complication apparente, formée au gré de l’Empereur, qui aimait sans doute, fortifier, en l’exerçant, sa très grande habitude à confondre et à dérouler ses masses entassées les unes sur les autres. Tel est le souvenir que je conserve d’une journée qui fut pour moi du plus grand intérêt.

 LE «PANORAMA DE WAGRAM ». 

Comme je suis logé à l’hôtel Mirabeau, rue Napoléon [actuelle rue de la Paix], très près du « Panorama de Wagram », Fischamm nous y conduit May et moi. On nous dit que cette invention vient d’Angleterre. M. Prévost, anglais d’origine, est l’auteur de celle-ci. Nous entrons (pour 40 sols) dans l’enceinte circulaire, murée par un escalier sombre et tournant, qui descend sous le sol et remonte bientôt. La faible lueur d’une lampe guide nos pas. Au bout d’une vingtaine de marches, on se trouve, ou plutôt on croit arriver au sommet d’un belvédère et l’on se croit, comme par enchantement, transporté au milieu de la plaine du Marchfeld. Un beau soleil d’été éclaire la scène terrible, qui se développe ici tout autour du spectateur étonné. Placé derrière le centre de l’armée française, l’on voit devant et dessous, à cinquante pas de distance, l’Empereur à la tête de son état-major donnant des ordres au général de Wrède. Le moment choisi est celui qui précéda immédiatement la victoire. On devine aux fumées, on croit entendre les progrès du maréchal Davout, qui a tourné la gauche des autrichiens derrière la colline de Margrafen-Neusiedel. L’on voit arriver au galop l’artillerie de la Garde, et cette formidable batterie jouer à mesure qu’elle se forme. Quarante et quelques pièces sont déjà dans le feu. Tous les villages (celui de Rausdorf) où sont les ambulances, excepté, brûlent ou commencent à brûler. Ce spectacle vraiment magique inspire d’autant plus d’intérêt, qu’il surpasse de beaucoup ce que, par ouï-dire, l’on pourrait en attendre. L’on se croit sur les lieux et l’illusion serait complète, si, par quelques arrangements faciles, on cherchait à y réunir le bruit confus du canon, de la mousqueterie et les cris plaintifs de tant de blessés que l’on voit étendus ou passer devant soi.

Les détails de cet immense tableau paraissent tous en grandeur naturelle. Tel est l’effet merveilleux de la perspective. Les tourbillons de flamme et de fumée des villages en plein incendie, le mouvement des corps de troupes et des soldats épars, les scènes pitoyables d’un champ de bataille durant quarante-huit heures, les blessés enflammés par les obus, qui brûlent autour des cadavres et des agonisants, le spectacle des troupes engagées, où l’on croit voir du mouvement et apercevoir des brèches nouvelles chaque fois qu’on y reporte les yeux, leur désordre bien ordonné, les bouffées roulantes des fumées de canons dont on croit voir le recul, la teinte argentine et légère des fumées des feux d’infanterie, la poussière roussâtre dont tous les corps en mouvement sont environnés, tout, même les boulets qui sillonnent ce champ de carnage, et dont on croit entendre le sifflement et suivre des yeux les rapides ricochets, tout, dis-je, donne à ce tableau un caractère de vérité incroyable, dont l’illusion, bien loin de s’affaiblirent le détaillant, croît et se fortifie, au contraire à mesure que l’on s’en occupe davantage. 

Ajoutez à cela une perspective admirable et qui s’étend du côté de la Hongrie à plus de vingt-cinq lieues, une fidélité scrupuleuse, dit-on, dans le dessin du paysage, un coloris naturel, un ciel d’une transparence admirable, une teinte vaporeuse qui règne et plane sur le champ de bataille sans l’obscurcir, un dessin très correct des figures, et l’on aura encore une idée bien faible de ce spectacle.  

PROMENADE SUR LES BOULEVARDS. 

 Mes occupations ont traîné aujourd’hui jusqu’à quatre heures. Mon compagnon, en revanche, a couru la ville dès le matin. Nous nous retrouvons à quatre heures et demie pour dîner chez Frascati, très joli jardin sur les boulevards, forts à la mode il y a peu d’années et totalement délaissé depuis quelque temps. Nous n’y trouvons qu’un groupe d’Anglais, prisonniers sur parole, qui viennent sans doute ici en faveur de la solitude qu’ils sont sûrs d’y trouver. Nous dînons bien et courons ensuite les boulevards, promenade toujours nouvelle et charmante, dont les détails variés ne cessent de nous intéresser. On y reviendrait cent fois, on y verrait toujours des objets nouveaux. Ce n’est qu’aujourd’hui, par exemple, que nous remarquons ces magasins d’oiseaux vivants, où depuis le serin jusqu’au cygne, la gent emplumée compte de nombreux représentants. Des faisans, des pigeons rares, et de fort belles oies d’Amérique font ménage ensemble, c’est ici que nous voyons et examinons avec complaisance les premières perdrix françaises : elles nous donnent l’avant-goût de celles que nous espérons voir bientôt en rase campagne. 

TIVOLI. 

 A huit heures, nous quittons les boulevards pour nous rendre au jardin de Tivoli (rue Saint-Lazare), où pour 6 heures une fête charmante nous attendait. Les premiers pas que l’on fait préparent l’imagination à un « spectacle féérie ». Il fait obscur. On entend, sans la voir, une assez bonne musique. L’entrée est décorée de fleurs et de beaux orangers. Les ombres de la nuit, une faible lumière, rendent cette entrée mystérieuse : on devine à peine les objets, néanmoins, le parfum des fleurs vous indique un jardin. Peu à peu, le théâtre s’agrandit, on a quitté la faible lumière, et on se trouve au milieu d’une société assez choisie et nombreuse, qui se promènent de tous côtés dans les allées du vaste jardin, illuminé avec goût de lampions de couleurs variées. Des guirlandes de feux tiennent les arbres décorent la verdure et la rendent brillante. Sous ces feuillages étoilés, il règne juste assez de clarté pour reconnaître son monde. Mon ami, quoique myope, voit enfin ce que depuis longtemps, disait-il, il avait cherché vainement : des jolies femmes. Mais à son grand déplaisir, il s’aperçoit aussi en même temps, que les hommes sont grands, qu’ils sont beaux et il n’aime pas laisser croître dans son esprit ces Parisiens, dont il avait eu jusqu’ici une si petite opinion. Nous circulons au milieu des préparatifs de tous genres, passant d’un spectacle, d’un bosquet à un autre. Nous nous arrêtons avec la foule devant le célèbre Olivier, escamoteur fameux, dont les tours surprenants, ainsi que ceux de ses automates, nous intriguèrent beaucoup. Nous poussons plus loin : ici, c’est un bal, là un grimacier. Dans le lointain, on entend un concert. Nous approchons, mais avant que d’y arriver, nous rencontrons mille détails nouveaux : une grande optique, un grand microscope, etc., etc. Des couples heureux, mais fugitifs, traversent çà et là. On croit les suivre, mais bientôt les lumières plus rares et leur faible clarté en font perdre la trace ; on se trouve dans les bosquets mystérieux de Cythère et l’œil indiscret n’y doit pas pénétrer. Nous revenons donc sur nos pas, et voyons un rassemblement très nombreux qui s’est formé autour d’un tréteau. Ce sont des danseurs de corde, dont on admire l’agilité successivement éclipsée par ceux qui les suivent. Mademoiselle Pachy et un très joli danseur paraissent et viennent surprendre par leur adresse, leur aplomb et leurs grâces. Jamais je n’avais encore vu dans ce genre quelque chose qui s’en approche. Le saut périlleux est exécuté sur la corde, en avant et en arrière, sur un seul pied. Je n’y conçois rien. Pendant  qu’on les admire, un coup de canon se fait entendre. Un ballon de feu se lève dans les airs avec rapidité ; il plane sur Paris : chacun le suit de yeux et fait ses conjectures sur ce qu’il va devenir. Mais avant qu’on l’ait perdu de vue, la détonation d’un artifice qui éclate près de là, a détourné subitement l’attention. On se trouve tout à coup au milieu des étoiles romaines qui s’élèvent de tous côtés. Les feux augmentent, le spectacle s’agrandit : on voit la Pachy, deux étendards à la main, mesurer des yeux une corde, qui, partant de terre s’élève et conduit au sommet d’un temple de plus de cinquante pieds de hauteur. Elle s’élance sur le rapide sentier ; à l’instant, les feux redoublent ; de tous côtés, ils jaillissent sur elle ; on la croit dans le danger le plus imminent. La courageuse Pachy monte avec intrépidité : ses étendards saluent la foule, la foule lui répond par des fanfares et des cris redoublés. La musique, les trompettes, mille coups de feux qui partent et brûlent autour d’elle rendent cette scène charmante et d’un véritable intérêt. Au milieu des fracas de cette brillante ascension, la Pachy est arrivée au sommet de son temple. Au même instant, l’édifice, embrasé par sa main, présente à l’œil étonné une vaste et superbe illumination. Ce moment, je ne l’oublierai jamais, est du plus grand effet. La Pachy suspendue dans les airs, au milieu des feux pétillants qui semblent devoir la dévorer, les traverse avec calme et redescend en triomphe. Ce moment fait trembler pour elle le spectateur nouveau et non prévenu. Elle arrive enfin à travers les flammes, et pendant que l’air retentit des cris de joie mille fois répétés, et au moment où l’on croit le spectacle fini, une détonation effroyable fait tourner les têtes du côté opposé. C’est un volcan qui s’est ouvert tout à coup au sommet d’une colline, et qui vomit des feux de toutes couleurs. Cette transition subite et d’un à-propos admirable produit le plus grand effet : tout à l’heure, c’étaient des feux brillants et d’une blancheur éblouissante ; ici, c’est au contraire la sombre et menaçante rougeur d’une lave brûlante. On la voit se former au milieu des éclats souterrains, pendant près d’un quart d’heure, et détruire enfin dans ses torrents le simulacre d’Herculanum. Voilà, en abrégé, ce que nous venons de voir dans ces lieux enchanteurs. Le silence qui a succédé à ce beau tintamarre nous permet de sentir que nous avons faim et soif. Nous passons un quart d’heure au café et cherchons enfin la sortie du jardin. Mais avant d’arriver à l’issue, deux voix d’homme, délicieuses, qui partent d’un kiosque de verdure, arrêtent nos pas. Leur chant mélodieux semble être l’adieu de l’entrepreneur de la fête. Nous l’écoutons un bon moment, et quittons enfin ces lieux, bien satisfaits de tout ce que nous venons d’y voir. Nous conserverons longtemps, May et moi, le souvenir de cette agréable, dont les détails, les variations multipliées, et surtout l’à-propos de transition et des grands coups de théâtre, ne laissaient rien, absolument rien à désirer. Et tout çà pour 6 francs. 

SPECTACLE DE M. PIERRE. 

Un bon dîner chez M. d’Hauteville, auquel je ne peux pas faire honneur comme je l’aurais voulu, me fait aller au faubourg du Roule, à cinq heures et je termine cette journée au spectacle de M. Pierre, qu’on nous avait conseillé d’aller voir une fois.  Ce divertissement  nouveau et singulier, du genre des ombres chinoises, représente, dans des tableaux mouvants coloriés, des scènes vivantes, des ports de mer, des villes, des orages, etc., etc. Vous voyez des eaux couvertes de bateaux, de vaisseaux, qui vont à rames et à pleines voiles. Des chasses à courre et au tir- celle du canard, entre autre, est admirable. Des ponts, des chaussées sont animés de voyageurs à pied et en carrosse, de chariots d’artillerie, de troupes de toutes armes. Tout cela va et vient dans tous les sens et sans confusion. Même le bruit du roulage est imité à s’y méprendre. Le tableau du coucher du soleil est frappant. Dans l’orage, on voit les nuages changer peu à peu de nuances et de formes, les éclairs, le tonnerre sont imités au mieux. La foudre éclate sur un vaisseau battu par la tempête et y met le feu ; le navire s’échoue sur un écueil, ajoutant au péril un degré supplémentaire. Une chaloupe vient heureusement en secourir les passagers, etc.etc. Tout cela qui, au récit, ne paraît être qu’un jeu d’enfant, mérite d’être vu et l’on ne quitte pas M. Pierre sans applaudir à son spectacle et à la modestie avec laquelle il le produit. Mais je n’y retournerai plus : car, outre que cela n’est bon que pour une fois, j’en eus les yeux abîmés. 

LES TUILERIES. 

Nous profitons aujourd’hui d’un moment favorable pour voir les appartements du château des Tuileries. J’avais déjà vu plusieurs pièces du Palais avant la revue ; mais le grand mouvement de ce jour-là avait entièrement absorbé mon attention et l’avait détournée des objets purement et simplement matériels. Au 10 août 1792, le sang coulait dans tous ces appartements. Aujourd’hui, ils étonnent par leur richesse et leur magnificence. Nous parcourons successivement ceux de l’Empereur, de l’Impératrice, les salles du lit, du trône, des spectacles, la galerie de Diane, etc., etc. Tout ce que les arts réunis produisent de plus somptueux et de plus galant, se voit au pied de la souveraine dans ses appartements. Dans la salle du lit est la superbe toilette dont Paris lui a fait hommage : rien n’égale le goût et la beauté de cet ouvrage-là. Elle consiste en une psyché d’une élégance parfaite, une table à toilette, avec un miroir tournant, deux vases ou bassins sur des trépieds, un cabriolet et différents accessoires, tels que vases, cassolette, aiguières, etc., etc., en or et vermeil. 2 224 marcs d’argent sont affectés à cette bagatelle, pour laquelle Thomire a fourni un mémoire de 574 000 francs. Le lit, en velours cramoisi, frangé et brodé en or, les meubles de tous les appartements où l’or, le velours, les gobelins, les porcelaines les plus précieuses sont étalés, forment un assemblage de richesse fatigant pour les yeux et difficile à décrire. Il règne néanmoins un caractère différent dans les appartements de l’Empereur que dans ceux de l’Impératrice. Dans les premiers, les emblèmes sont guerriers ; dans le dernier, en revanche, tout y respire le bon goût et la magnificence. La Grande Galerie dite « de Diane » est ornée des plus riches Gobelins. On y voit aussi de grands tableaux militaires, dont les campagnes de Bonaparte ont fourni les sujets. Un des plus frappants, par son effet, est le « Bivouac d’Austerlitz », peint par Lejeune. Dans la Salle des Maréchaux, je considère à mon aise, les bustes, les portraits en pied des maréchaux d’Empire morts et vivants. Autant que je peux en juger, ils sont très ressemblants. La tournée que nous venons de faire en deux heures suffit à peine pour bien visiter l’intérieur d’un palais qui a quatre cent vingt pas de long sur quarante de large. 

LA SAVONNERIE DE PASSY. 

A deux heures, nous allons à la Manufacture de la Savonnerie [Cet établissement, fondé en 1627, fut installé à Chaillot jusqu’en 1826, date à laquelle elle fut réunie à la Manufacture des Gobelins. Elle se trouvait approximativement à l’emplacement de l’actuel palais de Tokyo], où se font les tapis en laine pour l’Empereur. Cette manufacture travaille à l’instar de celle des Gobelins, avec la seule différence que l’ouvrage n’est pas à l’envers et que le modèle n’est pas derrière l’ouvrier, mais droit au-dessus de lui. Tous ces tapis sont veloutés : celui auquel on travaille depuis deux ans et demi est magnifique, tant par la grandeur du dessin que par l’exécution et la vivacité des couleurs. Il coûtera 50 000 francs. Que d’argent pour une natte ! A peu de distance de l’emplacement de cette manufactue  est la Grande pompe à feu qui fournit de l’eau au quartier de Chaillot [fondée en 1781 par les frères Perrier, elle fonctionna jusqu’en 1900. Elle se trouvait tout près de la place de l’Alma. L’actuelle rue des Frères-Périer a été percée sur son emplacement]. La vapeur d’eau fait jouer un immense piston, qui, à chaque coup, aspire douze cents bouteilles d’eau de Seine. Cette eau est élevée et conduite jusque sur une hauteur qui la met de niveau avec le quartier qu’elle doit abreuver, où elle se distribue par plusieurs canaux. Le tube dans lequel le piston joue est un immense cylindre de fer, qui pèse quatre cents quintaux [400 Kg]. Il y en a deux afin de prévenir toute suspension en cas d’accident. On se sert de houille pour chauffer l’eau. La force de la vapeur est incroyable : renfermée hermétiquement dans un grand vase, elle fait monter et descendre un piston, dont l’action prodigieuse augmente en raison de la grandeur de la machine. Il y en a vingt-neuf d’identiques à Paris, mais celle-ci est la plus considérable de toutes. Au surplus, ce procédé, dû aux Anglais, n’est point encore généralisé ici. Le puits de Bicêtre, les bains de la Seine marchent encore à bras d’hommes, ou par le moyen de chevaux, ce qui est plus lent et plus coûteux. Après avoir vu la puissante machine qui donne à Paris des eaux sales et dégoûtantes, nous allons directement à l’établissement formé depuis peu, auprès de Notre-Dame, pour la dépurer et la clarifier. Traversant d’abord une quantité d’entonnoirs horizontalement couchés et dans lesquels sont des éponges, cette eau trouble et jaunâtre passe ensuite par des ouvertures nombreuses, bouchées aussi avec des éponges, et coule dans de grandes caisses où il y a cinq couches de grès et de sable de grosseur et de finesse différentes. Entre la deuxième et la troisième couche, il y en a une de poudre de charbon. C’est en sortant de ces caisses que l’eau distillée, parfaitement pure et claire comme de l’eau de roche, coule dans de grands réservoirs, d’où soixante chevaux, entretenus par les entrepreneurs la distribuent aux abonnés. La voie coûte 2 sols et ½ à ceux qui ne sont pas abonnés, et seulement 2 à ceux qui le sont. Il ne manque que la fraîcheur à cette eau, mais on peut lui donner cette qualité à très peu de frais, vu la grande abondance de glace que l’on trouve en toute saison à Paris.  

« LE PASSAGE DU SAINT-BERNARD ».

Le soir, nous allons aux Jeux Gymniques, boulevard Saint-Martin, spectacle subalterne qu’il est bon de voir une fois. Ce sont des pantomimes, des vaudevilles, etc. dans l’une des pièces qu’on donne ce soir, « La Petite Guerre », on est frappé de l’étonnante vitesse des métamorphoses de Seymour, cela semblait tenir du prodige. « Le Passage du Saint-Bernard », par l’armée de réserve, présentait de jolies décorations. Le déblaiement des neiges, les rondes des chiens et l’aspect du couvent étaient bien. Mais ce qui devait le plus surprendre, dans cette pièce, était la ressemblance frappante de l’acteur, qui jouait le rôle du premier Consul, avec Bonaparte lui-même : taille, grosseur, maintien, coup de physionomie, attitudes, manières, en un mot, tout y était au plus naturel. L’Empereur, en ayant entendu parler, voulut un jour en juger par lui-même. Il se rendit au spectacle (sa loge conserve encore en souvenir la décoration très simple qu’on y fit) et il en fut si satisfait qu’il envoya le lendemain 600 francs à l’acteur pour, dit-il, « se laver les mains qu’il avait assez sales ». 

LE « COSMORAMA ». 

Ce soir nous allons au Palais-Royal, voir d’abord le « Cosmorama », qui, sous ce nom boursouflé, ne présente au spectateur intrigué qu’une grande optique où, pour  30 sols nous faisons une petite promenade dans les ruines de Palmyre, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome et dans quelques autres monuments grecs et romains. Ce voyage dura dix minutes et nous quittâmes bientôt ces ruines fantastiques, pour rejoindre en tout bien tout honneur les ruines ambulantes du jardin, et pour faire ensuite un brin de cour à la beauté du Café des Milles-Colonnes [allusion à l’épouse de M. Romain, propriétaire de ce célèbre établissement se trouvant au n°36 de la Galerie de Montpensier. Walter Scott en personne fit partie des admirateurs de la « Belle Limonadière »], où un punch à la glace délicieux, le spectacle du monde qui se renouvelait sans cesse nous retint, au milieu d’une illumination éblouissante, jusqu’à l’heure où j’aime à me coucher. Nous rentrâmes à pied et même assez difficilement, n’ayant pas trouvé le chemin direct de notre gîte. 

L’ATELIER DE THOMIRE. 

Pour avoir une idée du luxe qui règne dans les grandes maisons de Paris, il faut aller voir quelques magasins de meubles. Quoi que nous eussions vu celui de MM. Jacob et Desmalter, nous voulons encore allez chez Thomire [Pierre-Philippe Thomire, 1751-1843, un des plus extraordinaire bronzier de l’époque], parce que c’est lui qui a fourni la toilette de l’impératrice Marie-Louise. Ce magasin, situé rue Taitbout [peut-être au n°41], l’emporte sur celui de Jacob en magnificence. Il est impossible de décrire ; il faut voir ces meubles, ces pendules, cheminées, candélabres, secrétaires, tables, etc., etc., en malachite, porphyre, marbre et bronzes dorés. On ne peut se faire une idée de la beauté, du fini, de la richesse de des ouvrages. M.Thomire nous fit remarquer la présence d’une grande table ronde, portée par un pied de bronze à l’antique, assortie de deux urnes, de deux candélabres et d’une pendule, le tout en malachite richement décoré en bronze doré. Il avait fourni ces ouvrages à un prince souverain (qu’il ne voulut pas nommer) : ce prince s’en dégoûta d’abord et les laissa pour la valeur intrinsèque de la matière, qui était de 150,000 francs : qu’on juge du prix de la façon. Fabricant de la magnifique toilette que Paris a donnée à Marie-louise, M.Thomire nous dit, qu’ayant été obligé de brusquer cet ouvrage qui proprement eût exigé des années de travail, il avait nuit et jour employé trois cents ouvriers pour arriver à en venir à bout en tris mois. On ne conçoit pas, en voyant tous ces meubles, qu’il soit possible de pousser plus loin le luxe effréné, devenu ruineux, par l’instabilité du goût et l’esprit inquiet de changement qui calcule sans cesses de nouvelles formes. Le suprême bon ton entraîne tout sous le char de la mode : peu que ces princes, ces généraux, ces financiers et leur imitateur en soient écrasés. Qu’ils sont pauvres ces riches dans leur magnificence, pensais-je, en sortant de là, pour chercher chez Hardy un modeste dîner. 

MONTMARTRE. 

Nous remontons en carrosse jusqu’au pied de Montmartre ; nous en gravissons la hauteur à pied. Arrivés au sommet, nous allons tout droit au télégraphe, d’où l’on découvre une vue superbe. C’est ici que l’on prend une idée juste de l’immensité de Paris et de la richesse de ses environs. La plaine se présente ici dans toute son immense étendue. On découvre tout autour de soi une telle quantité d’habitations, et la distance de l’une de l’autre est si petite, que l’on croit voir, non la campagne, mais les faubourgs de la ville se prolonger à l’infini et se perdre à l’horizon. Je n’oublierai jamais ce coup d’œil, dont une indisposition ne me permit pas de jouir au gré de mes désirs. L’air était frais et on le sent au sommet d’un télégraphe. Celui-ci pendant que nous y étions, était en grande activité de correspondance avec la Hollande : chose vraiment bien ingénieuse et bien simple, que nous considérerions avec beaucoup de plaisir. Montmartre étant couvert de moulins à vent, j’allai les examiner parce que je n’en avais jamais vu.  On voit aussi sur cette colline calcaire, d’immenses plâtrières, qui fournissent tout le plâtre qui se consomme à Paris.

De ces moulins à vent, on plonge directement sur les travaux du Faubourg Montmartre, où s’élèvent les nouveaux abattoirs qui délivreront l’intérieur de la ville d’un spectacle odieux [ces abattoirs se trouvaient sur l’actuel boulevard Rochechouart. Ils occupaient la partie nord de l’avenue Trudaine. Achevés en 1818, il fonctionnèrent pendant près d’un demi-siècle]. A droite, dans la rue des Martyrs, et à gauche, le long du canal de l’Ourcq, depuis la barrière de La Villette jusqu’à la Seine, on distingue plusieurs ouvrages entrepris, et une multitude d’ouvriers qui les poussent avec activité. Ici, c’est un nouvel égout voûté de quinze pieds de large sur neuf de haut. Là, c’est la jonction du bassin avec la rivière qui s’opère à grands frais et c’est la même chose dans tous les quartiers de Paris.

Assurément, Bonaparte doit trouver des amis dans la classe ouvrière, car le nombre de ceux auxquels il procure du pain est immense. «  

 KARL DE LUTERNAN. 

                                                                                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

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( 14 novembre, 2021 )

De quelques personnages méconnus…

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Le retour de l’île Elbe est le prétexte d’évoquer ici plusieurs personnages…

Commençons par Jean Dumoulin (1786-1856). « Il suivra l’Empereur jusqu’à Paris, jusqu’à Waterloo où un coup de sabre le rend à demi-sourd. Prisonnier quelque temps des anglais, il réussira à faire fortune à Londres puis à Amsterdam. Revenu en France, il s’établit à Paris où il essuie des revers… » (Sophie et Anthelme Troussier, « La Chevauchée héroïque du Retour de l’île d’Elbe », Grenoble, Imprimerie Allier, 1964, p.148). N’oublions pas son compère, un autre des partisans de l’Empereur : « Apollinaire Emery [1786-1821], alors âge de trente ans, né au Grand-Lemps (Isère), dans l’arrondissement de La Tour du Pin, avait, comme chirurgien de la Garde, suivi Napoléon à l’île d’Elbe. Il accompagnait l’Empereur dans la marche sur Paris. Le 3 mars 1815, il reçut à Castellane un des passeports en blanc que Napoléon avait exigés du maire de cette ville et il partit en avant, comme s’il avait un congé et rentrait dans sa famille. Sur son chemin, il rencontra le général Mouton-Duvernet et lui assura que la garnison d’Antibes et que Masséna même s’étaient déclarés pour l’Empereur .Mouton écrivit au général Marchand qu’Emery allait à Grenoble et qu’il fallait l’arrêter. Mais Emery se cacha et il avait eu le temps d’annoncer l’arrivée de Napoléon et de distribuer ses proclamations », écrit à son propos Arthur Chuquet dans ses « Lettres de 1815 » (Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911). « L’Empereur avait, depuis quelques années, dans sa Garde, une jeune chirurgien de Grenoble (Emery), qui avait offert de suivre à l’île d’Elbe les compagnies accordées à Napoléon par le traité de 1814. Il avait quitté momentanément ces compagnies, à Lyon, pour venir à Grenoble prendre congé de ses parents et de ses amis. M. Emery mit à profit son séjour dans cette ville et y forma des liaisons avec quelques partisans déterminés de l’Empereur, entre autres avec un de ses confrères et un jeune gantier (Jean Dumoulin). On présume qu’ils se concertèrent pour établir entre eux une correspondance secrète et l’on assure que des paquets de gants de Grenoble transportaient périodiquement à Porto-Ferrajo [Portoferraio] des bulletins circonstanciés des bulletins sur l’état des choses et des esprits en France ». (J. Berriat de Saint-Prix, «Napoléon 1er à Grenoble. Histoire du 7 mars 1815 », Grenoble, Maisonville et Fils et Jourdan, Libraire-Editeurs. Paris, Auguste Durand, Libraire de la Bibliothèque des Avocats, p.25). Sur ces deux personnages, il faut lire l’ouvrage d’Albert Espitalier et intitulé : « Deux artisans du Retour de l’île d’Elbe. Le chirurgien Emery et le gantier Dumoulin » (Grenoble, B. Arthaud, 1934).

Qui connaît Jean Sari (1792-1863) ? Aspirant de marine en 1814, Sari refuse de se rallier à la Première Restauration et gagne l’île d’Elbe. Napoléon le reçoit avec empressement. Il est nommé enseigne en second de l’Inconstant le 9 juillet 1814. Ayant fait preuve d’audace au cours du premier voyage que fit l’Empereur à l’île de la Pianosa, c’est lui qui tient la barre de l’Inconstant dans la nuit 26 février 1815. Sari devient commandant de ce même navire le 27 mai 1815. Rayé des cadres de la marine en juillet 1815, il est obligé de quitter la France. En 1818, Sari est envoyé par Madame Mère au service de Joseph Bonaparte, au États-Unis. Il sera à son service durant quinze ans. Il devient son intendant et effectue pour son compte plusieurs missions en Europe. Sari sera en relation avec le prince Louis Napoléon, futur Napoléon III, dans ses menées bonapartistes.

Honoré de Grimaldi (1778-1841), qui règnera en 1819 à Monaco, après la mort de son père, sous le nom d’Honoré V. Entre 1798 et 1809, il fut aide camp de Grouchy, puis de Murat. « Dans la soirée, le poste avancée du côté de Cannes arrêta un courrier qui fut amené au bivouac de l’Empereur. Cet homme fit connaître qu’il était au service du Prince de Monaco, dont il précédait la voiture et qu’antérieurement il avait postillon de l’impératrice Joséphine. Quelques gens des écuries le reconnurent pour tel. L’Empereur le questionna sur l’esprit public de la capitale, sur ce que l’on disait de lui, Napoléon, sur les Bourbons, etc. Sa Majesté parut assez satisfaite de ce lui répondit ce courrier ; elle congédia en lui disant de continuer sa route. Il allait à Monaco » (Mameluck Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon 1er. Présentés et annotés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000, pp.91-92). « 2 mars [1815]. A minuit, le départ eut lieu. Cette première marche fut silencieuse. Nous nous trouvions lancés dans une entreprise très périlleuse. L’Empereur vit à la poste le prince de Monaco, lui fit beaucoup de questions et lui dit en partant : – « Venez-vous avec nous, Monaco ?… » (G. Peyrusse, « En suivant Napoléon. Mémoires… », Editions AKFG, 2018). « Vraisemblablement, le seul encouragement que Napoléon reçut à Cannes lui fut donné par le courrier du duc de Valentinois. Cet homme assura que la Provence une fois traversée, tout le monde serait pour l’Empereur. Le prince fut aussi amené au bivouac. « -Venez-vous avec nous, Monaco ? » demanda l’Empereur en riant. « -Mais, Sire, je vais chez moi. » « -Et moi aussi, « répondit Napoléon. » (Henry Houssaye, « 1815. La première Restauration…», p.214). Chuquet a publié en 1913 dans sa revue « Feuilles d’Histoire » deux lettres inédites sur cet épisode.

André Pons de l’Hérault (1772-1853) prend la direction des mines de fer de l’île d’Elbe, dès son arrivée sur place le 16 octobre 1809. Républicain de la première heure, ayant croisé Bonaparte en 1793 à Toulon, il apprend à connaître l’Empereur durant son séjour elbois. Il en deviendra un des plus actifs partisans. Pons de l’Hérault suit le souverain lors de son retour en France et il est envoyé en mission par Napoléon auprès de Masséna (à Marseille), afin de le rallier à sa cause. Durant les Cent-Jours, Il est nommé préfet du Rhône. André Pons de l’Hérault a laissé un très précieux témoignage qui parut pour la première fois en 1897sous les auspices de Léon-G. Pélissier. Pons est également l’auteur d’un autre témoignage intitulé « Mémoire aux puissances alliées », qui sera publié en 1899.

Le docteur Foureau de Beauregard (1774-1848), élève du célèbre Corvisart, avait été médecin par quartier de l’Infirmerie impériale. Il avait fait comme tel la campagne de France. « Le docteur Foureau de Beauregard, dont la science médicale n’avait pas révélé le mérite, était à Paris, médecin des écuries impériales, et, à l’île d’Elbe, médecin en chef de l’Empereur. Il était ce qu’on appelle vulgairement « une commère » et, pour plaire à l’Empereur, il lui colportait exactement tous les caquetages bons ou mauvais, ce qui avait fini par le rendre suspect. » (A. Pons de l’Hérault, « Souvenirs… », p.93). Présomptueux et suffisant, phraseur sans idées, Foureau de Beauregard se croit un aigle, alors qu’il n’est qu’un homme très ordinaire. Médisant et de mauvaise foi, il se crée des ennemis partout ; il est la risée de la cour où on l’appelle Purgon, allusion à l’un des médecins de la pièce du grand Molière, « Le Malade imaginaire ».

François Gatte (ou Gatti) (1789-1832) était pharmacien de l’hôpital militaire de Portoferraio. Reçu docteur en pharmacie à Paris, Gatte participe a partir de 1808 aux campagnes de l’Empire. A l’île d’Elbe il est en charge du personnel de la maison de l’Empereur. « C’est un homme sans instruction qui ne cherche même pas à se perfectionner. Il se contente de préparer le plus consciencieusement possible les ordonnances qu’on lui remet. Avec cela modeste et doué d’une nature aimable, complaisante. Il a le désir de plaire et est aimé de tout le monde, surtout de sa femme, la belle et vertueuse Bianchina Ninci qu’il a épousé le 28 octobre 1814 à l’île d’Elbe. Malgré son caractère facile, il se dispute violemment avec le médecin-chef [Foureau de Beauregard] et de nombreuses querelles s’élèvent entre eux. Napoléon est souvent obligé d’intervenir. »

Jules Loubers (1785-après 1840) commandait à l’île d’Elbe la 4ème compagnie de la Garde Impériale. Après un début dans les troupes italiennes, Loubers entre comme capitaine au 1er grenadiers à pied de la Garde Impériale. « Le capitaine Jules Loubert [Loubers] affectait les allures de ce qu’on appellerait une personne bien née ; ce qui n’est pas toujours la preuve d’une haute naissance. Cependant le capitaine Loubert [Loubers] était « fils de famille », comme on disait jadis. Ses prétentions aristocratiques le rendaient impopulaire ; il n’était pas aimé. L’Empereur le chargea d’aller à Gênes acheter des draps. Puis il le choisit pour être le danseur de la princesse Pauline, ce qui était un bon choix, car le capitaine Loubert [Loubers] dansait parfaitement. » (A. Pons de l’Hérault, « Souvenirs… », pp.326-327).

Le commandant Anselme Malet (1779-1815) était chef d’état-major de la Garde à l’île d’Elbe. Il sera tué à Waterloo… André Pons de l’Hérault qui l’a côtoyé sur place, écrit dans ses « Souvenirs » qu’il « avait peu d’instruction, mais c’était une belle nature de soldat, de bon soldat, franc, loyal, dévoué, pouvant honorablement remplir sa tâche et la remplissant à la complète satisfaction de l’Empereur… ». Cet officier, blessé plusieurs fois, participa aux campagnes d’Italie, d’Égypte, de 1805/1807. On retrouve Malet en Espagne, puis plus tard en Autriche. Il est en Russie, en Allemagne et participe à la campagne de France. « Après avoir commandé le bataillon de la Garde Impériale ayant accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe, il est promu major dans la Garde Impériale le 27 février 1815 à l’âge de 37 ans et 22 ans de service. Major du 3ème régiment de chasseurs à pied de la Garde Impériale le 13 avril 1815, il participe avec l’Armée du Nord à la campagne de Belgique et est blessé d’un coup de boulet à l’épaule gauche à la bataille de Waterloo, 18 juin 1815. Décédé aux ambulances de Charleroi des suites de ses blessures le 9 août 1815. » (B. Quintin, « Dictionnaire des colonels de Napoléon », SPM, 1996, pp.563-564).

Nicolas Raoul (1788-1850) que l’on ne confondra pas avec un autre officier, Jacques Roul (1775-1840). Raoul, enfant de troupe au 5ème régiment d’artillerie à pied le 21 mai 1802, entre le 1er octobre 1806 à l’École polytechnique et passe comme élève sous-lieutenant au 5ème régiment d’artillerie à pied le 27 juin 1809 pour prendre part aux campagnes d’Allemagne de 1809 à 1811. Il sert au siège de Riga pour être promu capitaine le 22 juillet 1812. Nicolas Raoul participe à la campagne de Russie et entre dans l’artillerie de la Garde Impériale, comme lieutenant le 1er octobre 1812. Il est à Bautzen, Dresde et à Leipzig, en 1813. Il a un cheval tué sous lui à Hanau. En 1814, Raoul se bat à Brienne, Montereau, et à Arcis-sur-Aube. Lors de la première abdication de l’Empereur, il suit le général Drouot, avec le grade de capitaine de la Vieille Garde, à l’île d’Elbe. Il sera notamment chargé de fortifier la petite île de la Pianosa et d’aménager la résidence impériale de San Martino. Au retour de Napoléon, qu’il a suivi jusqu’à Paris, Raoul est nommé chef de bataillon dans l’artillerie de la Garde, avec rang de major dans ligne. Il participe à la campagne de Belgique. Grièvement blessé à Waterloo, il reste sur le champ de bataille, la cuisse brisée. Il est fait prisonnier. Soigné probablement à Bruxelles, Raoul est libéré sur parole et rentre des foyers à Neufchâteau (Vosges) en septembre 1815. Plus tard, il devra fuir la France pour les États-Unis d’Amérique, puis le Guatemala ou il œuvra, afin que ce pays reste indépendant, tout en exploitant une importante propriété agricole. Début 1833, Nicolas Raoul rentre en France. Sur les recommandations des généraux Drouot et Bertrand, Raoul avait été nommé par Louis-Philippe lieutenant-colonel et réintégré sur les contrôles de l’artillerie française. Il occupe donc des postes à Douai, à Lyon, Perpignan et Besançon. Le 19 juillet 1845, il est nommé maréchal de camp, puis le 24 octobre 1848, commandeur de la Légion d’honneur. Enfin, le 7 janvier 1849, Raoul est nommé commandant de l’artillerie de la 1ère division militaire à Vincennes. Il s’éteint le 20 mars 1850, date-anniversaire du retour de Napoléon à Paris. Concernant Jacques Roul, dont le nom est parfois orthographié Ruhl, cet « officier casseur d’assiettes et tapageur » Napoléon transmet une note à son sujet au grand maréchal Bertrand : « Longone, le 11 septembre 1814. Fonctions du chef d’escadron Roul. Le sieur Roul aura le commandement de toute ma cavalerie : en conséquence, les Polonais, chasseurs, Mamelucks, tant à pied qu’à cheval, seront sous ses ordres ; il m’accompagnera constamment à cheval, et il lui sera donné un cheval de mon écurie avec deux pistolets ; il commandera mes escortes et prendra les mesures de sûreté convenables ; il se concertera avec le commandant de gendarmerie pour le placement des gendarmes dans les lieux de passage, mais jamais les gendarmes ne devront me suivre… » (Léon-G. Pélissier, « Le Registre de l’île d’Elbe… », pp.113-114). A noter que Roul était « arrivé à l’île d’Elbe après le débarquement de Napoléon, il se disait chef d’escadron d’artillerie et manifestait une exaltation débordante pour l’Empereur à qui il avait offert ses services. Les soldats de la Garde l’accueillirent avec empressement et Napoléon le nomma premier officier d’ordonnance. On sut rapidement qu’il n’était que capitaine d’où des explications violentes avec des officiers de la Garde. Bien qu’aucun document officiel ne parle de ce premier officier d’ordonnance il est pourtant repris comme tel dans des lettres de l’Empereur ».

C.B.

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( 5 septembre, 2021 )

« Dans notre métier, on manque souvent de pain, et plus souvent encore de papier et d’encre ! »

Au bivouac, près Vienne, 9 juin 1809.

A l’instant, mon cher ami, je reçois ta lettre du 27 du mois passé. Tu as tellement tort de t’imaginer qu’on peut toujours écrire quand on le veut ; dans notre métier, on manque souvent de pain, et plus souvent encore de papier et d’encre ! Nous sommes toujours campés près de Vienne ; depuis plusieurs jours, nous avons été placés à la droite de la ville, entre le faubourg Landstrasse et le fameux Ebersdorf. Nous nous attendons à passer le Danube d’un moment à l’autre, ou du moins à nous mettre en mouvement contre l’ennemi d’une manière quelconque. Avant-hier, à 6 heures, du soir, toute la division Friant s’est rendue à Schoenbrunn. Sa Majesté a passé en revue les cinq régiments qui la composent ; tous les grades vacants vont être remplacés par son ordre. Il y a eu un avancement considérable. je me trouve déjà avoir dix capitaines après moi. L’armée française se concentre de plus en plus ; si je ne me trompe, nous touchons au moment d’une grande affaire.

Adieu, mon ami. Je vous embrasse tous de grand coeur.

P.S. C’est justement la belle Coquette que j’ai perdue à l’affaire de Ratisbonne. C’est un vrai deuil pour moi ; cette bête-là valait son pesant d’or ! Je te disais par ma dernière que j’avais acheté un autre cheval, qui est beau, mais qui ne vaut pas grand’chose ; je viens encore d’en acheter un autre qui provient du colonel Brunet, du 24ème chasseurs à cheval, qui a perdu un bras à l’affaire devant Ebersdorf et qui s’en retourne en France. Notre métier d’adjudant-major est très pénible en campagne ; je suis tout à fait bien dans l’opinion de mon colonel, et par conséquent toujours sur pied. Puisqu’il faut te le dire encore une fois, mon régiment fait partie de la 3ème division du 3ème corps d’armée. M. le maréchal Davout commande en chef. M. le comte Friant commande la division ; et enfin M. le général baron Gilly commande la 1ère brigade, c’est-à-dire les 15ème régiment d’infanterie légère et 33ème d’infanterie de ligne. Les autres régiments de la division sont les 48ème, 108ème, et 11ème de ligne.

Nous occupons la droite de la division en notre qualité de tirailleurs, ce qui signifie en bon français que les premiers coups de fusil et les premiers boulets sont pour nous. Nous avons perdu jusqu’à ce moment :

1 officier de grenadiers … tué
1 officier de grenadiers … blessé
2 adjudants-majors … blessés
10 officiers des compagnies du centre… blessés
70 soldats … tués
580 soldats … blessés

 Actuellement, mon cher ami, j’espère que tu ne me diras plus que je ne te donne pas de détails.

COUDREUX.

(« Lettres du commandant Coudreux à son frère, 1804-1815. Publiées par Gustave Schlumberger », Plon, 1908).

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( 2 septembre, 2021 )

Le point de vue des Alliés sur la bataille de Ligny.

1815

Je n’ai ni la prétention ni le temps de raconter ici, la bataille de Ligny, d’autres, l’ont fait avant moi, et que pourrais-je ajouter, après Houssaye, Charras, Navez, Siborne, Aerts et le regretté commandant Lachouque. C’est d’ailleurs à eux que j’emprunterais les quelques réflexions qui feront l’objet de cette causerie. Le champ de bataille s’étend entre Fleurus et la chaussée de Nivelles à Namur, la route de Gembloux à Charleroi le traverse.

Aux environs de cette ville, sur une région valonnée, sur la rive gauche de la Sambre, un petit village a eu, peut-être, dans l’histoire le privilège unique de voir se livrer sur son sol quatre batailles, cinq, si l’on compte celle livrée par les Légions de César sur les Nerviens de Boduognat, qui, en face de 120.000 Romains se défendirent héroïquement. En 1622, le comte Tserclaes-Tilly, général de Ferdinand, livra bataille aux Protestants de Mansfeld, Saxe et Christian de Brunswick, déjà deux noms que nous reverrons en 1815. Pour nous Français, plus connues sont celles que livra en 1690, le maréchal de Luxembourg, aux troupes Hollando-Allemandes du Prince de Waldeck et surtout celles de 1794 gagnées par les armées de la République. Coïncidence de l’histoire, c’est au mois de juin, entre le 16 et le 26 que furent livrées ces batailles, la première, celle Charleroi ou des Gosselies, qui opposa Jourdan au Prince d’Orange, déjà ! La seconde, le 26 juin gagnée par Jourdan, Soult et Kléber sur les Impériaux, la plus éclatante victoire de la jeune armée républicaine. Si l’on veut continuer le jeu de coïncidences, il est curieux de noter que la victoire du maréchal de Luxembourg fut une victoire sans lendemain, que celle de Charleroi en 1794 ne tourna pas à l’avantage des Français, et que celle de 1815 ne fut pas non plus une victoire définitive, mais une « victoire platonnique » comme l’écrit Barral, le mot est joli !

Les adversaires en présence.

Vingt et un ans après la bataille de Fleurus, une nouvelle fois Français et Allemands vont se trouver face à face. Le soleil est brûlant, la chaleur est suffocante, le sol poudreux. Dans ce décor de fin de printemps, voyons où sont les acteurs du drame qui se prépare Napoléon. Le 14, l’Empereur est à Beaumont, il couche au château, à cette époque, propriété du Prince de Caraman-Chimay. Le 15, il franchit la frontière, le 16 il est à Fleurus. Là, descendu de voiture, il s’installe au Moulin de Naveau. Ce moulin, situé en face de Ligny, appartenait à un émigré français ayant fait partie de la Maison de Marie-Antoinette. Lui-même, ouvrit la porte à l’Empereur, qui, après avoir pris congé de lui, monta sur le toit aménagé en observatoire, accompagné du géomètre Simon. De là, l’Empereur voyait à peu près ce que nous voyons aujourd’hui. À droite Sombreffe, Ligny, dont on distingue le clocher, à gauche Saint-Amand, entre les deux, le clocher de Brye. Ces villages étaient occupés par les Corps Prussiens de Pirch, Thiclman et Zieten. Napoléon, avec sa longue-vue, distingue un moulin au pied duquel se trouvaient deux cavaliers : c’étaient Wellington et Blücher. Les mouvements sont imprécis, et Napoléon, impatienté, s’écrie : « Le vieux renard ne débuche pas ! ».

Blücher. Pouvait-il penser que le vieux renard était en face de lui prenant ses dispositions pour essayer de le vaincre.
Le plateau de Fleurus s’abaisse en pente douce jusqu’à un petit ruisseau, la Ligne, sur sa rive opposée, sur un point culminant un moulin aussi historique que celui de Fleurus, théâtre d’un conseil de guerre célèbre mais resté obscur. Ce moulin c’est celui de Bussy appelé aussi de Winter, démoli en 1895. Là se trouvent Blücher, Gneisenau, Grolman et le colonel Hardinge, attaché militaire anglais, qui, sera d’ailleurs grièvement blessé dans la bataille. Si nous nous mettons face au sud-est, nous voyons le panorama que voyaient les Prussiens ce jour-là. A gauche, Sombreffe, en face le moulin de Fleurus, à droite Saint-Amand, enfin Longpré et Wagnelée, dont on voit le clocher.

De cet observatoire, l’État-Major prussien voyait distinctement déboucher les colonnes françaises, certains officiers, braquant leur lunette sur le moulin de Fleurus, pouvaient distinguer l’Empereur au milieu de son État-Major. Jamais les adversaires n’avaient été aussi près, qu’en ce court moment de l’histoire, peut-être, cherchaient-ils à s’épier avant la bataille. Wellington. Parti de Bruxelles à six heures, le Duc arriva vers 10 heures aux Quatre-Bras ; aux environs de Frasnes il écrit au maréchal Blücher la lettre fameuse qui est, peut-être, la cause de la méprise de ce dernier, qui comptera sur l’arrivée des Anglais, troupes qui lui firent tellement défaut au cours de la bataille.

« Mon cher Prince,
Mon armée est disposée, comme suit :
Le Corps du Prince d’Orange a une division aux Quatre-Bras, l’autre à Nivelle. La réserve est en marche sur Genappe, où elle arrivera à midi. La cavalerie Anglaise sera à la même heure à Nivelle. Le Corps de Lord Hill est à Braine-le-Comte ».
Vous avez bien entendu, tout indique que l’armée anglaise se dirige vers le champ de bataille.
La lettre se poursuit :
« Je ne vois pas beaucoup d’ennemis devant nous et j’attends des nouvelles de votre Altesse pour décider des opérations pour la journée. Du côté de Binche on a rien vu.
Votre très obéissant serviteur : Wellington ».

Cela est daté : des hauteurs de Frasnes : le 16 juin 1815, 10 h 30.

13 heures. – Au lieu d’attendre des nouvelles, Wellington, préfère s’entretenir directement avec le maréchal Blücher ; accompagné de Muffling et Dornberg, il rejoint Blücher au moulin de Bussy. Le lieutenant-colonel Ludwig Von Reich, Chef d’État-Major du 1er Corps Prussien nous relate cette rencontre : Le Duc, écrit-il portait une simple tunique bleue sans distinction et un bicorne, orné de trois cocardes : une noire et deux rouges (espagnole et portugaise) et une plume rouge et blanche. Il était habillé de la plus simple façon. Le Duc quitta le moulin vers 13 h 30. Von Reich remarque que son cheval n’avait qu’un petit porte-manteau fixé à l’arrière de la selle, qui contenait de quoi changer de vêtements, quant aux fontes de pistolets, elles contenaient… tout ce qu’il fallait pour écrire.

Que se passa-t-il au cours de cette entrevue ?

On ne le saura jamais exactement. Clausewitz, Wagner, Damitz, Loben-Sels et Charras pensent que Wellington promit son appui au maréchal prussien, d’autres auteurs pensent que ce dernier ne fut pas si affirmatif. Essayons de reconstituer cette conversation qui se déroula en français :
Wellington, brusquement : « Que voulez-vous que je fasse ? » Gneisenau : « Dirigez vos troupes sans tarder comme réserve de l’armée prussienne, tandis que Muffling, lui conseille de déborder l’aile gauche française. C’est ça, s’écrie le Duc, je culbuterais ce que j’ai devant moi à Frasnes et je monterais sur Gosselies. À cela, Gneisenau répond : que la manoeuvre est imprudente et bien longue, et qu’il vaudrait mieux marcher sur Sombreffe. Ce qui présentait moins d’inconvénient. Il est certain que cette manoeuvre plaçait l’armée anglaise sous les ordres de Blücher, le Duc en fut-il irrité ? Quoiqu’il en soit Wellington quitte brusquement Blücher, en disant : Et bien, je viendrais si je ne suis pas attaqué moi-même ».

Cette promesse était-elle formelle, ou simplement conditionnelle ? De toute façon, Blücher, comme Wellington, se trompaient de bonne foi, sur la répartition des troupes françaises. Blücher pensait avoir en face de lui toute l’armée ennemie et, dans ce cas il avait besoin de l’appui anglais. Wellington, lui, commettait une erreur d’appréciation, certainement involontaire. En effet il avait sous les yeux un tableau de l’emplacement des troupes hollando-belges et anglaises, établi par le Quartier-Maître général Delancey, or, ce tableau était inexact, car ce n’est que dans la soirée que les troupes mentionnées furent réunies en nombre suffisant.

Y avait-il, comme l’écrit Houssaye, un peu de diplomatie dans ces promesses ? Wellington a-t-il trompé volontairement Blücher ? Cette duperie n’est pas dans le caractère du Duc. A-t-il dit à Hardinge en quittant Bussy : « If old Vorvarts fights here, he will get most damnably liked » ou, si l’on préfère : « si le vieux Blücher combat ici, il sera honteusement rossé ! ». D’après Lord de Ross, Wellington avait prévu l’inconvénient de la disposition des troupes prussiennes, et il en avait averti Blücher : « Si j’étais à votre place, avec mes troupes, j’en placerai un plus grand nombre derrière la crête pour les abriter, car si les Français les canonnent, ils peuvent les mettre en pièces avant de franchir les ponts, mais il ajoute, personne ne voulait m’entendre, et je n’avais plus qu’à m’en aller, et tout se passa comme je le craignais ! ».

Tout ceci se passait entre 13 heures et 15 heures. Tous les acteurs du drame sont maintenant en place.

L’armée prussienne.

Puisque nous nous intéressons aux armées alliées, voici en résumé la composition de l’armée prussienne :
Commandant en Chef : Field Maréchal Prince Blücher Von Wahlstatt Chef d’État-Major : Lieutenant-général Comte Von Gneisenau.
Quartier-Maître général : Général-Major Von Grolman.

Ier Corps : Lieutenant-général Von Zieten : 1re, 2e, 3e et 4e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIe Corps : Général Von Pirch : 1er, 5e, 6e, 7e et 8e brigade d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIIe Corps : Lieutenant-général Baron Von Thielmann : 9e, 10e, 11e et 12e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.

La cavalerie était répartie dans les Corps d’armée. En principe chaque brigade d’infanterie avait un régiment de cavalerie à sa suite, chaque Corps d’armée avait une division de cavalerie. La cavalerie prussienne comprenait des dragons, des cuirassiers, des uhlans et des hussards, tous à quatre escadrons. La cavalerie portait en général la « litewka » en Campagne, les hussards le dolman et la pelisse, le casque ou le shako. Les cuirassiers ne combattirent pas à Waterloo. L’infanterie était à trois bataillons : les deux premiers de mousquetaires, le dernier de fusiliers. Tous les régiments étaient à 4 compagnies. Ils avaient deux numéros : celui du rang et celui de la province. Les régiments d’infanterie légère avaient deux bataillons de chasseurs (Jagers) et deux de tirailleurs (Schutzen), également à 4 compagnies. L’artillerie était répartie en brigades : elle avait des batteries à pied de 12, des batteries à pied de 6 et des batteries à cheval de 6, plus une batterie d’obusiers. L’infanterie comme l’artillerie avait l’uniforme bleu, le pantalon gris. Les régiments se distinguaient par la couleur distinctive différente pour chaque province. L’artillerie avait cette couleur noire. L’armée prussienne avait en plus des régiments de landwehr en bataillons et en escadrons, et quelques formations de chasseurs volontaires (Frewillige Jagers).

La retraite prussienne.

Mais revenons au champ de bataille. Environ 150.000 hommes sont en présence. Un silence profond et inquiétant s’abat sur la plaine.Soudain trois coups de canon tirés par une batterie de la Garde Impériale à intervalles réguliers donnent le signal de l’attaque. Il est 15 heures. La tragédie commence, elle ne se terminera qu’à la nuit ; à minuit on se battait encore près du moulin de Bussy. Le récit de la bataille de Ligny n’entre pas dans le cadre de cette causerie, elle a été maintes fois racontée par des historiens combien prestigieux ! Disons seulement qu’elle fut meurtrière, acharnée, que l’on se battit au corps à corps… dans l’église, dans le cimetière on se bat à coups de baïonnettes, à coups de crosse, et quand les armes manquent, à coups de poing ! Les pertes furent très lourdes, bien qu’elles varient selon les auteurs : de 10 à 20.000 hommes pour les Prussiens ; pour les Français de 6 à 7.000 selon Gourgaud, 13.000 selon Mauduit. Où en sont les adversaires, maintenant que les canons se sont tus, et que l’on relève les blessés trop nombreux pour les ambulances. Blücher hors de combat, Gneisenau prend le commandement de l’armée prussienne.

Le voici à cheval, entraîné lui aussi par le flot des fuyards, il arrête son cheval sur un chemin, qui relie la route de Namur, au nord de Brye, nous dit Houssaye. Profitant de la clarté de la lune, il consulte sa carte. C’est dans cette attitude que le représente un très beau portrait, dont j’ignore l’auteur. Gneisenau est en tenue de Campagne, aussi simple que celle de Wellington, col et parements rouges, sans aucune broderie, pantalon gris boutonnés jusqu’au pied, il est coiffé d’une petite casquette à visière, coiffure chère à l’Etat-Major prussien. Son cheval ne porte qu’un tapis de selle de fourrure noire et des sacoches de cuir clair. Il a posé ses brides sur l’encolure de son cheval, lunette à la main, et carte dans l’autre, il réfléchit quelques instants, puis il lance son ordre resté célèbre : « Ruczug nach Tilly und Wavre ». « Retraite sur Tilly et Wavre ». Il est probable, qu’en ce moment même, en ordonnant la retraite, le général vient de sauver l’armée prussienne, et, permis sans le savoir la victoire alliée à Waterloo. Ainsi au lieu de se replier sur ses bases d’opérations, il choisit d’aller vers le nord rejoindre les armées anglaise et tendre ainsi la main à Wellington. Ce dernier écrira, d’ailleurs quelques jours plus tard avec une certaine exagération que la décision de Gneisenau a été le moment décisif du siècle ! Pourquoi les Français stratégiquement vainqueurs n’ont pas exploité leur avantage en poursuivant l’armée ennemie. Cette erreur a permis à l’armée prussienne éparpillée sur les différents champs de bataille de se rassembler sans aucune menace. C’est ainsi que les deux brigades Heinkel et Steinmetz, dispersées, purent tranquillement rejoindre leur Corps d’armée en retraite. Cette armée battue n’avait l’air d’être aucunement désorganisée. Contraste frappant, entre ses deux armées. Alors que les vainqueurs se reposent sur leur victoire, les vaincus, eux, sont continuellement en alerte, profitant de cette passivité et de l’obscurité pour organiser leur retraite. Le Quartier-Général est replié à Mellery, en arrière de Ligny. Thielmann conserve sa position initiale, Jagow, lui, avec des éléments du Corps de Zieten occupe Brye et ses environs. Cette évacuation durera jusqu’à 3 heures du matin.

Et les Anglais ? Eh bien, au matin du 17 ils ignoraient encore le sort de la bataille et l’on pensait même que les Prussiens étaient victorieux, Lord Fitzroy-Somerset, (futur lord Raglan) secrétaire du Duc de Wellington écrivait à sa femme : « Les Prussiens et les Anglais ont refoulé les Français ? ». C’était chanter trop tôt victoire ! Wellington lui-même, ne disait-il pas de Blücher qu’il croyait vainqueur : « He his a fine old fellow ! ».
A l’aube du 17, Wellington se trouvait aux Quatre-Bras, lorsqu’arriva à brides abattues, un aide de camp qui dit quelques mots à l’oreille du Duc, celui-ci se tourna alors vers le capitaine Bowles du 28e Regiment of Foot, et lui dit : « Le vieux Blücher a reçu une sacrée rosée et s’est replié sur Wavre, nous devons reculer aussi, je suppose qu’en Angleterre on dira que nous avons été battus… ». Vous remarquez que Wellington ne dit pas « nous avons été battus, mais on pensera que nous l’avons été, il y a là toute une nuance qui sépare une défaite d’une bataille perdue ! Puis il ajoute : « Je n’y peux rien, nous devons reculer aussi ».

Conclusion.

Victoire stérile ou défaite victorieuse, Ligny aura été la bataille des occasions perdues ou gâchées, des hésitations et des fausses estimations. Il semble que les événements se soient ligués pour déjouer les projets des adversaires ! A Napoléon il manqua d’Erlon, à Blücher il manqua Bülow et  l’armée anglaise pour transformer une défaite, peut-être, en victoire. Si Napoléon avait engagé la bataille à 8 ou 9 heures du matin, si Wellington avait concentré ses forces avec 24 heures d’avance… si, si… Le général Vivian a été sévère pour son chef, il a jugé cette décision, comme une véritable bévue,

« A sad blunder » dira-t-il !Le destin, toujours le destin. J’ai été frappé par ce petit fait – souvent contesté par les historiens – mais que j’aime à croire authentique ! Il est raconté par le capitaine Georges Bowles, du régiment des « Coldstreams guards ». Peut-être le sort de la Campagne fut-il marqué pendant la soirée de la duchesse de Richmond. Après le départ du Prince d’Orange, Wellington qui se trouvait avec Richmond lui demanda une carte de la région. Comme ce dernier lui en présentait une, Wellington, après l’avoir examinée, s’exclama : « Napoléon m’a roulé » – (he has humbegged me), il a 24 heures d’avance sur moi. Que ferez-vous demanda Richmond ? Wellington répondit : « J’ai ordonné de résister aux Quatre-Bras, mais, sauf imprévu nous ne pourrons l’arrêter là, c’est ici que nous livrerons la vraie bataille, et le Duc marqua avec son ongle un point sur le carte que Richmond entoura d’un cercle rouge, ce point c’était Mont-Saint-Jean. Quoiqu’il en soit les faits devaient donner raison à Wellington, déjà Ligny annonçait Waterloo. Dramatique cheminement du destin inexorable : Ligny, magnifique victoire française serait une victoire sans lendemain, ou plutôt elle en aurait un terrible, l’Histoire le connaît sous le nom de Waterloo !

 

Baron Louis de BEAUFORT

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.14-18).

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