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( 2 septembre, 2021 )

Le point de vue des Alliés sur la bataille de Ligny.

1815

Je n’ai ni la prétention ni le temps de raconter ici, la bataille de Ligny, d’autres, l’ont fait avant moi, et que pourrais-je ajouter, après Houssaye, Charras, Navez, Siborne, Aerts et le regretté commandant Lachouque. C’est d’ailleurs à eux que j’emprunterais les quelques réflexions qui feront l’objet de cette causerie. Le champ de bataille s’étend entre Fleurus et la chaussée de Nivelles à Namur, la route de Gembloux à Charleroi le traverse.

Aux environs de cette ville, sur une région valonnée, sur la rive gauche de la Sambre, un petit village a eu, peut-être, dans l’histoire le privilège unique de voir se livrer sur son sol quatre batailles, cinq, si l’on compte celle livrée par les Légions de César sur les Nerviens de Boduognat, qui, en face de 120.000 Romains se défendirent héroïquement. En 1622, le comte Tserclaes-Tilly, général de Ferdinand, livra bataille aux Protestants de Mansfeld, Saxe et Christian de Brunswick, déjà deux noms que nous reverrons en 1815. Pour nous Français, plus connues sont celles que livra en 1690, le maréchal de Luxembourg, aux troupes Hollando-Allemandes du Prince de Waldeck et surtout celles de 1794 gagnées par les armées de la République. Coïncidence de l’histoire, c’est au mois de juin, entre le 16 et le 26 que furent livrées ces batailles, la première, celle Charleroi ou des Gosselies, qui opposa Jourdan au Prince d’Orange, déjà ! La seconde, le 26 juin gagnée par Jourdan, Soult et Kléber sur les Impériaux, la plus éclatante victoire de la jeune armée républicaine. Si l’on veut continuer le jeu de coïncidences, il est curieux de noter que la victoire du maréchal de Luxembourg fut une victoire sans lendemain, que celle de Charleroi en 1794 ne tourna pas à l’avantage des Français, et que celle de 1815 ne fut pas non plus une victoire définitive, mais une « victoire platonnique » comme l’écrit Barral, le mot est joli !

Les adversaires en présence.

Vingt et un ans après la bataille de Fleurus, une nouvelle fois Français et Allemands vont se trouver face à face. Le soleil est brûlant, la chaleur est suffocante, le sol poudreux. Dans ce décor de fin de printemps, voyons où sont les acteurs du drame qui se prépare Napoléon. Le 14, l’Empereur est à Beaumont, il couche au château, à cette époque, propriété du Prince de Caraman-Chimay. Le 15, il franchit la frontière, le 16 il est à Fleurus. Là, descendu de voiture, il s’installe au Moulin de Naveau. Ce moulin, situé en face de Ligny, appartenait à un émigré français ayant fait partie de la Maison de Marie-Antoinette. Lui-même, ouvrit la porte à l’Empereur, qui, après avoir pris congé de lui, monta sur le toit aménagé en observatoire, accompagné du géomètre Simon. De là, l’Empereur voyait à peu près ce que nous voyons aujourd’hui. À droite Sombreffe, Ligny, dont on distingue le clocher, à gauche Saint-Amand, entre les deux, le clocher de Brye. Ces villages étaient occupés par les Corps Prussiens de Pirch, Thiclman et Zieten. Napoléon, avec sa longue-vue, distingue un moulin au pied duquel se trouvaient deux cavaliers : c’étaient Wellington et Blücher. Les mouvements sont imprécis, et Napoléon, impatienté, s’écrie : « Le vieux renard ne débuche pas ! ».

Blücher. Pouvait-il penser que le vieux renard était en face de lui prenant ses dispositions pour essayer de le vaincre.
Le plateau de Fleurus s’abaisse en pente douce jusqu’à un petit ruisseau, la Ligne, sur sa rive opposée, sur un point culminant un moulin aussi historique que celui de Fleurus, théâtre d’un conseil de guerre célèbre mais resté obscur. Ce moulin c’est celui de Bussy appelé aussi de Winter, démoli en 1895. Là se trouvent Blücher, Gneisenau, Grolman et le colonel Hardinge, attaché militaire anglais, qui, sera d’ailleurs grièvement blessé dans la bataille. Si nous nous mettons face au sud-est, nous voyons le panorama que voyaient les Prussiens ce jour-là. A gauche, Sombreffe, en face le moulin de Fleurus, à droite Saint-Amand, enfin Longpré et Wagnelée, dont on voit le clocher.

De cet observatoire, l’État-Major prussien voyait distinctement déboucher les colonnes françaises, certains officiers, braquant leur lunette sur le moulin de Fleurus, pouvaient distinguer l’Empereur au milieu de son État-Major. Jamais les adversaires n’avaient été aussi près, qu’en ce court moment de l’histoire, peut-être, cherchaient-ils à s’épier avant la bataille. Wellington. Parti de Bruxelles à six heures, le Duc arriva vers 10 heures aux Quatre-Bras ; aux environs de Frasnes il écrit au maréchal Blücher la lettre fameuse qui est, peut-être, la cause de la méprise de ce dernier, qui comptera sur l’arrivée des Anglais, troupes qui lui firent tellement défaut au cours de la bataille.

« Mon cher Prince,
Mon armée est disposée, comme suit :
Le Corps du Prince d’Orange a une division aux Quatre-Bras, l’autre à Nivelle. La réserve est en marche sur Genappe, où elle arrivera à midi. La cavalerie Anglaise sera à la même heure à Nivelle. Le Corps de Lord Hill est à Braine-le-Comte ».
Vous avez bien entendu, tout indique que l’armée anglaise se dirige vers le champ de bataille.
La lettre se poursuit :
« Je ne vois pas beaucoup d’ennemis devant nous et j’attends des nouvelles de votre Altesse pour décider des opérations pour la journée. Du côté de Binche on a rien vu.
Votre très obéissant serviteur : Wellington ».

Cela est daté : des hauteurs de Frasnes : le 16 juin 1815, 10 h 30.

13 heures. – Au lieu d’attendre des nouvelles, Wellington, préfère s’entretenir directement avec le maréchal Blücher ; accompagné de Muffling et Dornberg, il rejoint Blücher au moulin de Bussy. Le lieutenant-colonel Ludwig Von Reich, Chef d’État-Major du 1er Corps Prussien nous relate cette rencontre : Le Duc, écrit-il portait une simple tunique bleue sans distinction et un bicorne, orné de trois cocardes : une noire et deux rouges (espagnole et portugaise) et une plume rouge et blanche. Il était habillé de la plus simple façon. Le Duc quitta le moulin vers 13 h 30. Von Reich remarque que son cheval n’avait qu’un petit porte-manteau fixé à l’arrière de la selle, qui contenait de quoi changer de vêtements, quant aux fontes de pistolets, elles contenaient… tout ce qu’il fallait pour écrire.

Que se passa-t-il au cours de cette entrevue ?

On ne le saura jamais exactement. Clausewitz, Wagner, Damitz, Loben-Sels et Charras pensent que Wellington promit son appui au maréchal prussien, d’autres auteurs pensent que ce dernier ne fut pas si affirmatif. Essayons de reconstituer cette conversation qui se déroula en français :
Wellington, brusquement : « Que voulez-vous que je fasse ? » Gneisenau : « Dirigez vos troupes sans tarder comme réserve de l’armée prussienne, tandis que Muffling, lui conseille de déborder l’aile gauche française. C’est ça, s’écrie le Duc, je culbuterais ce que j’ai devant moi à Frasnes et je monterais sur Gosselies. À cela, Gneisenau répond : que la manoeuvre est imprudente et bien longue, et qu’il vaudrait mieux marcher sur Sombreffe. Ce qui présentait moins d’inconvénient. Il est certain que cette manoeuvre plaçait l’armée anglaise sous les ordres de Blücher, le Duc en fut-il irrité ? Quoiqu’il en soit Wellington quitte brusquement Blücher, en disant : Et bien, je viendrais si je ne suis pas attaqué moi-même ».

Cette promesse était-elle formelle, ou simplement conditionnelle ? De toute façon, Blücher, comme Wellington, se trompaient de bonne foi, sur la répartition des troupes françaises. Blücher pensait avoir en face de lui toute l’armée ennemie et, dans ce cas il avait besoin de l’appui anglais. Wellington, lui, commettait une erreur d’appréciation, certainement involontaire. En effet il avait sous les yeux un tableau de l’emplacement des troupes hollando-belges et anglaises, établi par le Quartier-Maître général Delancey, or, ce tableau était inexact, car ce n’est que dans la soirée que les troupes mentionnées furent réunies en nombre suffisant.

Y avait-il, comme l’écrit Houssaye, un peu de diplomatie dans ces promesses ? Wellington a-t-il trompé volontairement Blücher ? Cette duperie n’est pas dans le caractère du Duc. A-t-il dit à Hardinge en quittant Bussy : « If old Vorvarts fights here, he will get most damnably liked » ou, si l’on préfère : « si le vieux Blücher combat ici, il sera honteusement rossé ! ». D’après Lord de Ross, Wellington avait prévu l’inconvénient de la disposition des troupes prussiennes, et il en avait averti Blücher : « Si j’étais à votre place, avec mes troupes, j’en placerai un plus grand nombre derrière la crête pour les abriter, car si les Français les canonnent, ils peuvent les mettre en pièces avant de franchir les ponts, mais il ajoute, personne ne voulait m’entendre, et je n’avais plus qu’à m’en aller, et tout se passa comme je le craignais ! ».

Tout ceci se passait entre 13 heures et 15 heures. Tous les acteurs du drame sont maintenant en place.

L’armée prussienne.

Puisque nous nous intéressons aux armées alliées, voici en résumé la composition de l’armée prussienne :
Commandant en Chef : Field Maréchal Prince Blücher Von Wahlstatt Chef d’État-Major : Lieutenant-général Comte Von Gneisenau.
Quartier-Maître général : Général-Major Von Grolman.

Ier Corps : Lieutenant-général Von Zieten : 1re, 2e, 3e et 4e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIe Corps : Général Von Pirch : 1er, 5e, 6e, 7e et 8e brigade d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIIe Corps : Lieutenant-général Baron Von Thielmann : 9e, 10e, 11e et 12e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.

La cavalerie était répartie dans les Corps d’armée. En principe chaque brigade d’infanterie avait un régiment de cavalerie à sa suite, chaque Corps d’armée avait une division de cavalerie. La cavalerie prussienne comprenait des dragons, des cuirassiers, des uhlans et des hussards, tous à quatre escadrons. La cavalerie portait en général la « litewka » en Campagne, les hussards le dolman et la pelisse, le casque ou le shako. Les cuirassiers ne combattirent pas à Waterloo. L’infanterie était à trois bataillons : les deux premiers de mousquetaires, le dernier de fusiliers. Tous les régiments étaient à 4 compagnies. Ils avaient deux numéros : celui du rang et celui de la province. Les régiments d’infanterie légère avaient deux bataillons de chasseurs (Jagers) et deux de tirailleurs (Schutzen), également à 4 compagnies. L’artillerie était répartie en brigades : elle avait des batteries à pied de 12, des batteries à pied de 6 et des batteries à cheval de 6, plus une batterie d’obusiers. L’infanterie comme l’artillerie avait l’uniforme bleu, le pantalon gris. Les régiments se distinguaient par la couleur distinctive différente pour chaque province. L’artillerie avait cette couleur noire. L’armée prussienne avait en plus des régiments de landwehr en bataillons et en escadrons, et quelques formations de chasseurs volontaires (Frewillige Jagers).

La retraite prussienne.

Mais revenons au champ de bataille. Environ 150.000 hommes sont en présence. Un silence profond et inquiétant s’abat sur la plaine.Soudain trois coups de canon tirés par une batterie de la Garde Impériale à intervalles réguliers donnent le signal de l’attaque. Il est 15 heures. La tragédie commence, elle ne se terminera qu’à la nuit ; à minuit on se battait encore près du moulin de Bussy. Le récit de la bataille de Ligny n’entre pas dans le cadre de cette causerie, elle a été maintes fois racontée par des historiens combien prestigieux ! Disons seulement qu’elle fut meurtrière, acharnée, que l’on se battit au corps à corps… dans l’église, dans le cimetière on se bat à coups de baïonnettes, à coups de crosse, et quand les armes manquent, à coups de poing ! Les pertes furent très lourdes, bien qu’elles varient selon les auteurs : de 10 à 20.000 hommes pour les Prussiens ; pour les Français de 6 à 7.000 selon Gourgaud, 13.000 selon Mauduit. Où en sont les adversaires, maintenant que les canons se sont tus, et que l’on relève les blessés trop nombreux pour les ambulances. Blücher hors de combat, Gneisenau prend le commandement de l’armée prussienne.

Le voici à cheval, entraîné lui aussi par le flot des fuyards, il arrête son cheval sur un chemin, qui relie la route de Namur, au nord de Brye, nous dit Houssaye. Profitant de la clarté de la lune, il consulte sa carte. C’est dans cette attitude que le représente un très beau portrait, dont j’ignore l’auteur. Gneisenau est en tenue de Campagne, aussi simple que celle de Wellington, col et parements rouges, sans aucune broderie, pantalon gris boutonnés jusqu’au pied, il est coiffé d’une petite casquette à visière, coiffure chère à l’Etat-Major prussien. Son cheval ne porte qu’un tapis de selle de fourrure noire et des sacoches de cuir clair. Il a posé ses brides sur l’encolure de son cheval, lunette à la main, et carte dans l’autre, il réfléchit quelques instants, puis il lance son ordre resté célèbre : « Ruczug nach Tilly und Wavre ». « Retraite sur Tilly et Wavre ». Il est probable, qu’en ce moment même, en ordonnant la retraite, le général vient de sauver l’armée prussienne, et, permis sans le savoir la victoire alliée à Waterloo. Ainsi au lieu de se replier sur ses bases d’opérations, il choisit d’aller vers le nord rejoindre les armées anglaise et tendre ainsi la main à Wellington. Ce dernier écrira, d’ailleurs quelques jours plus tard avec une certaine exagération que la décision de Gneisenau a été le moment décisif du siècle ! Pourquoi les Français stratégiquement vainqueurs n’ont pas exploité leur avantage en poursuivant l’armée ennemie. Cette erreur a permis à l’armée prussienne éparpillée sur les différents champs de bataille de se rassembler sans aucune menace. C’est ainsi que les deux brigades Heinkel et Steinmetz, dispersées, purent tranquillement rejoindre leur Corps d’armée en retraite. Cette armée battue n’avait l’air d’être aucunement désorganisée. Contraste frappant, entre ses deux armées. Alors que les vainqueurs se reposent sur leur victoire, les vaincus, eux, sont continuellement en alerte, profitant de cette passivité et de l’obscurité pour organiser leur retraite. Le Quartier-Général est replié à Mellery, en arrière de Ligny. Thielmann conserve sa position initiale, Jagow, lui, avec des éléments du Corps de Zieten occupe Brye et ses environs. Cette évacuation durera jusqu’à 3 heures du matin.

Et les Anglais ? Eh bien, au matin du 17 ils ignoraient encore le sort de la bataille et l’on pensait même que les Prussiens étaient victorieux, Lord Fitzroy-Somerset, (futur lord Raglan) secrétaire du Duc de Wellington écrivait à sa femme : « Les Prussiens et les Anglais ont refoulé les Français ? ». C’était chanter trop tôt victoire ! Wellington lui-même, ne disait-il pas de Blücher qu’il croyait vainqueur : « He his a fine old fellow ! ».
A l’aube du 17, Wellington se trouvait aux Quatre-Bras, lorsqu’arriva à brides abattues, un aide de camp qui dit quelques mots à l’oreille du Duc, celui-ci se tourna alors vers le capitaine Bowles du 28e Regiment of Foot, et lui dit : « Le vieux Blücher a reçu une sacrée rosée et s’est replié sur Wavre, nous devons reculer aussi, je suppose qu’en Angleterre on dira que nous avons été battus… ». Vous remarquez que Wellington ne dit pas « nous avons été battus, mais on pensera que nous l’avons été, il y a là toute une nuance qui sépare une défaite d’une bataille perdue ! Puis il ajoute : « Je n’y peux rien, nous devons reculer aussi ».

Conclusion.

Victoire stérile ou défaite victorieuse, Ligny aura été la bataille des occasions perdues ou gâchées, des hésitations et des fausses estimations. Il semble que les événements se soient ligués pour déjouer les projets des adversaires ! A Napoléon il manqua d’Erlon, à Blücher il manqua Bülow et  l’armée anglaise pour transformer une défaite, peut-être, en victoire. Si Napoléon avait engagé la bataille à 8 ou 9 heures du matin, si Wellington avait concentré ses forces avec 24 heures d’avance… si, si… Le général Vivian a été sévère pour son chef, il a jugé cette décision, comme une véritable bévue,

« A sad blunder » dira-t-il !Le destin, toujours le destin. J’ai été frappé par ce petit fait – souvent contesté par les historiens – mais que j’aime à croire authentique ! Il est raconté par le capitaine Georges Bowles, du régiment des « Coldstreams guards ». Peut-être le sort de la Campagne fut-il marqué pendant la soirée de la duchesse de Richmond. Après le départ du Prince d’Orange, Wellington qui se trouvait avec Richmond lui demanda une carte de la région. Comme ce dernier lui en présentait une, Wellington, après l’avoir examinée, s’exclama : « Napoléon m’a roulé » – (he has humbegged me), il a 24 heures d’avance sur moi. Que ferez-vous demanda Richmond ? Wellington répondit : « J’ai ordonné de résister aux Quatre-Bras, mais, sauf imprévu nous ne pourrons l’arrêter là, c’est ici que nous livrerons la vraie bataille, et le Duc marqua avec son ongle un point sur le carte que Richmond entoura d’un cercle rouge, ce point c’était Mont-Saint-Jean. Quoiqu’il en soit les faits devaient donner raison à Wellington, déjà Ligny annonçait Waterloo. Dramatique cheminement du destin inexorable : Ligny, magnifique victoire française serait une victoire sans lendemain, ou plutôt elle en aurait un terrible, l’Histoire le connaît sous le nom de Waterloo !

 

Baron Louis de BEAUFORT

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.14-18).

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( 14 août, 2021 )

Marche de l’Empereur vers Paris après son débarquement à Golfe-Juan en mars 1815…

Carte

Voici un passage du témoignage de l’adjudant-major Etienne LABORDE: « Le 3 mars [1815], l’Empereur coucha à Barème [Barrême] , le 4, à Digne . Le 5, le général Cambronne, avec une avant-garde de quarante hommes, s’empara du pont et la forteresse de Sisteron ; le même jour, l’Empereur coucha à Gap , et l’avant-garde à La Mure. Aucun événement remarquable n’eut lieu en traversant ce long espace de pays ; les habitants nous accueillaient fort bien, mais sans se prononcer ni pour ni contre. Durant ce long trajet, nous ne fîmes que deux recrues, un gendarme et un soldat d’infanterie. Nous quittâmes, après quelques jours de marche bien pénible, et à notre grande satisfaction, ce malheureux pays de montagnes, et nous commençâmes à découvrir la belle campagne au-delà de La Mure, qui avoisine celle de Vizille, pour aller à Grenoble.

L’Empereur, informé que des troupes étaient parties de Grenoble avec mission de s’opposer à notre passage du pont de La Mure, prit des dispositions de défense et forma de sa petite armée, forte d’environ onze cents hommes, trois colonnes : la première, composée de trois compagnies de chasseurs, des lanciers polonais montés, ou non montés, de huit à dix marins de la Garde, forma l’avant-garde, commandées par le général Cambronne , ayant sous ses ordres l’intrépide colonel Malet ; la seconde, commandée par le capitaine Loubers, des grenadiers, fut composée de trois compagnies d’artillerie, et d’environ trente officiers sans troupe, conduits par le major corse Pacconi ; avec elle marcha l’Empereur, tout son état-major , et le Trésor porté sur deux ou trois mulets .

La troisième colonne, formée par le bataillon corse , sous les ordres du chef de bataillon Guasco , formait l’arrière-garde. Moi-même, aux approches de La Mure, je reçus l’ordre du général Cambronne de prendre les devants avec soixante chasseurs, commandés par le lieutenant Jeanmaire , et quelques lanciers polonais, pour établir le logement de la première colonne des troupes de l’Empereur, et que je portai à douze cents hommes, quoique en réalité il n’y en eût pas plus de trois cents. Il paraît que nous étions attendus, puisque je trouvai à la mairie tout le conseil municipal réuni. J’en fus parfaitement accueilli, et je m’occupais avec ces messieurs de préparer le logement lorsqu’un adjudant du 5ème d’infanterie de ligne arriva pour faire le logement d’un bataillon de ce corps et d’une compagnie du 3ème régiment de sapeurs du génie. Voyant que cet officier portait la cocarde blanche, je pensai bien qu’il ne venait point dans l’intention de se joindre à nous.

Je l’abordai et lui dis :

« A la cocarde que vous portez, je vois que vous êtes ici dans un autre but que le mien ; cependant répondez-moi avec la franchise qui doit nous caractériser ; sommes-nous amis ou ennemis ? »

Il me répondit en me tendant la main :

« Deux vieux compagnons d’armes seront toujours d’accord.

-Alors ; lui dis-je, faisons le logement de concert. »

Il fit semblant d’y souscrire ; mais, profitant d’un instant où j’étais occupé, il s’esquiva pour aller rendre compte à son chef de ce qui se passait, et ne revint plus. Cette troupe prit alors position à une portée de fusil de la ville de La Mure, et envoya une forte avant-garde dans les premières maisons du côté de Grenoble.

Instruit de la disparition de l’adjudant-major du 5ème de ligne, je n’étais pas du tout tranquille dans l’hôtel de la mairie, où je craignais d’être surpris, et je venais d’envoyer l’ordre au lieutenant Jeanmaire de rester sous les armes et de faire bonne garde aves con petit détachement, lorsque le général Cambronne arriva avec la première colonne, monta lui-même à l’hôtel de la Mairie, me demandant si j’aurais bientôt fini.

« De suite, lui répondis-je, mon général. »

En effet, nous sortîmes aussitôt. Lui ayant rendu compte de ce qui se passait, et lui-même apercevant un poste de la troupe opposante placé aux premières maisons d’une rue donnant sur la route de Grenoble, il fit établir un poste des nôtres, commandé par un officier, à portée de pistolet du 5ème de ligne, et envoya tout de suite le capitaine Raoul de l’artillerie, accompagné d’un maréchal-des-logis de mamelucks, auprès de l’officier commandant le poste du 5ème, pour l’engager à pactiser avec nous, mais nous ne pûmes le déterminer à y consentir. Le général y alla lui-même, et on lui répondit qu’il y avait défense de communiquer .

Alors le général Cambronne ordonna que la troupe prendrait position sur l’emplacement où elle se trouvait devant la mairie, et il fit ses dispositions pour éviter toute surprise. Cette opération terminée, nous entrâmes dans une auberge en face de la mairie, où j’avais commandé un dîner pour douze personnes. A peine commencions-nous notre repas qu’un paysan, qui avait été envoyé par le général Cambronne pour connaître les mouvements de la troupe qui nous était composée, entra et vint annoncer que cette colonne s’ébranlait et semblait disposée, en passant derrière La Mure, à se porter sur le pont par lequel nous étions arrivés pour le faire sauter et nous couper par là, tout communication avec l’Empereur . Il n’en fallut pas davantage pour nous faire partir à l’instant même, à l’effet d’aller nous établir sur le pont, que nous gardâmes militairement toute la nuit, durant laquelle la troupe adverse recula de trois lieues en se rapprochant de Grenoble.

Le général Cambronne ayant fait connaître à l’Empereur ce qui se passait, Sa Majesté arriva avec les deux colonnes, le lendemain vers les neuf heures du matin, sur le point où nous avions pris position, se mit à la tête des troupes et ordonna au général Cambronne de marcher en avant. Le brave colonel Malet prit le commandement des trois compagnies de chasseurs formant la tête de la colonne ; les lanciers polonais, commandés par l’intrépide colonel Germanoski [Jerzmanowski], prirent la droite à côté de la route. Les officiers sans troupe, commandés par le major Pacconi, prirent à gauche, et nous marchâmes droit sur le bataillon du 5ème de ligne. La compagnie de voltigeurs était en bataille à la sortie du village. L’Empereur ordonna au colonel Malet de faire mettre l’arme sous le bras gauche, la baïonnette au bout du canon. Cet officier lui ayant observé qu’il pourrait y avoir du danger à faire un pareil mouvement devant une troupe dont les intentions n’étaient pas connues, et dont la première décharge pourrait être funeste, l’Empereur lui dit avec vivacité:

« Malet, faites ce que je vous ordonne. »

Arrivé à la portée de pistolet, l’Empereur dit d’une voix forte et tranquille :

« Soldats ! Voilà votre empereur ; que celui d’entre vous qui voudra le tuer fasse feu. »

Un jeune officier, parent et aide-de-camp du général Marchand, commandant à Grenoble, qui était venu avec mission de son général de s’opposer à notre passage, dit à haute voix : « Le voilà ! Faites feu ! »

Le cri unanime [de] « Vive l’Empereur ! » fut la réponse.

Déjà les lanciers polonais étaient arrivés dans le village et se trouvaient pêle-mêle avec le bataillon du 5ème et la compagnie du 3ème régiment de sapeurs du génie, criant à l’envi : « Vive l’Empereur ! »

Le major Pacconi, à la tête des officiers sans troupe avait pris un sentier détourné, et s’était placé sur les derrières du 5ème pour le recevoir, dit-il à l’Empereur, si le combat s’était engagé. La Garde et les soldats s’embrassèrent, arrachèrent à l’instant la cocarde blanche et prient avec enthousiasme la cocarde tricolore. Cette troupe ayant été formée en bataille, l’Empereur parla ainsi :

« Soldats,

« Je viens avec une poignée de braves, parce que je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, puisqu’il n’a pas été élevé par la nation ; puisqu’il est contraire aux intérêts de notre pays, et qu’il n’existe que dans l’intérêt de quelques familles… Vos pères sont menacés du retour des dîmes, des privilèges, des droits féodaux et de tous les abus dont nos succès les avaient délivrés. N’est-il pas vrai, citoyens ? (Dit-il, à un rassemblement immense qui se trouvait autour de la troupe.)

- Oui, Sire, répondirent-ils d’un cri unanime, on voulait nous attacher à la terre. Vous venez, comme l’ange du Seigneur, pour nous sauver. »
A peine, venions-nous de fraterniser avec le 5ème, que M. Dumoulin arriva à franc-étrier, ayant à son chapeau la cocarde tricolore, et, se précipitant de son cheval à la rencontre de l’Empereur : « Sire, lui dit-il avec la plus grande émotion, je viens vous offrir 100,000 francs et mon bras, et vous assurer de la fidélité de vos bons Grenoblois. » L’Empereur parut satisfait, et lui dit en riant : « Montez à cheval, nous causerons en marchant, j’accepte vos services. »  Le soir même de notre arrivée à Grenoble, ce jeune homme, rempli du plus grand courage, fut nommé capitaine officier d’ordonnance de l’Empereur, qui lui remit lui-même la décoration. Depuis, et pendant toute la route, M. Dumoulin, avec une escorte de quinze hussards du beau et bon régiment, marcha toujours à l’avant-garde et rendit les plus grands services. »

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2 Août 1815…Comment meurt un maréchal d’Empire…

Guillaume-Marie-Anne Brune, qui fut le premier à être fait maréchal par l’Empereur, général en chef en Suisse, en Hollande, dans l’Ouest, par deux fois en Italie, en Poméranie suédoise. Brune, vainqueur des anglo-russes, des autrichiens, des suédois… Lui qui fut ambassadeur en Turquie, Président de la Section de la Guerre au Conseil d’Etat, Gouverneur général des villes hanséatiques, pouvait-il s’imaginer finir aussi tragiquement sa vie ? Il fut lâchement assassiné en Avignon le 2 août 1815, victime, comme d’autres, de la haine royaliste… 

C.B.

2 Août 1815...Comment meurt un maréchal d'Empire... dans JOURS D'EPOPEE bruneNous sommes en pleine Terreur blanche, le sud de la France est le théâtre de nombreux événements en ce mois de juillet 1815. Selon Henry Houssaye, « jusqu’au 13 juillet, Avignon resta domptée par les fédérés et la troupe tandis que partout alentour, à Villeneuve, à Carpentras, à Orange, à Cavaillon, à Beaucaire, à Orgon, flottaient les drapeaux blancs. » Le 14 du même mois, les habitants d’Avignon apprennent le retour de Louis XVIII à Paris. La population se déchaîne et « Mille drapeaux blancs jaillirent en même temps des fenêtres, écrit encore H. Houssaye et ajoute : « Le général Cassan [commandant la place d’Avignon] jugea la résistance impossible. Il réunit les officiers supérieurs de la ligne et des fédérés et leur proposa de reconnaître l’autorité royale. Sur leur refus, il décida que la ville serait évacuée. » Le 15 juillet, le général Cassan et sa petite garnison se dirigea donc vers Pont-Saint-Esprit. Elle était composée d’un bataillon du 13ème de ligne, d’un bataillon du 35ème et d’un bataillon de retraités. Au carrefour des routes d’Orange et de Carpentras, Cassan croisa « une troupe de huit cents paysans armés » [H.Houssaye]. Cette troupe armée, « ces gens en guenille, à faces de bandits, étaient le corps du Royal-Louis, formé à Carpentras par le major Lambot avec d’anciens miquelets, des tâcherons, des vagabonds. »[Idem]. Elle se dirigeait vers Avignon…

« Lambot, chef d’escadron de gendarmerie, avait été envoyé de Marseille par le marquis de Rivière pour prendre le commandement de toute la contrée insurgée (1) », nous apprend Houssaye.

Note. 1) – « Le 15 juillet, Lambot faisait son entrée dans la ville, traînant à sa suite des bandes indisciplinées qui ne rêvaient que de meurtres et pillages. Le désordre s’installa en Avignon et les royalistes du lieu se firent complices des volontaires ». (Duc de Castries). 

Avignon allait connaître des heures sombres…Bénéficiant d’une certaine complicité, Lambot et ses hommes saccagèrent le Café de l’Oulle et celui du Méridien. « Vingt maisons [furent] pillées de la cave au grenier, dix autres entièrement brûlées, dont la grande corderie Fabre-Montagne qui brûla pendant quarante heures. Deux à trois cent personnes, invalides, fédérés, frères, pères et femmes de fédérés, furent traînées dans les prisons avec des outrages et des coups. Le lendemain, les assassinats commencèrent pour ne plus s’arrêter durant de trop longs mois » [Houssaye]. Citoyens fusillés, noyades dans le Rhône. Un boulanger est précipité dans son pétrin brûlant… Les environs d’Avignon ne sont pas épargnés par les exactions d’un sinistre individu au nom évocateur : Pointu. Lui et sa bande rayonnent sur les communes de Saint-Rémy, Entraigues, Sorgues… (2)

Note. 2) – « D’autres meurtres ensanglantèrent le département notamment à Roussillon, à Loriol, à Roquemaure et à Carpentras ; plusieurs assassins furent déférés à la justice qui, par crainte, se refusa à les condamner ». (Duc de Castries). 

Le 2 août 1815, vers dix heures du matin, le Maréchal Brune arrive en Avignon (3), « …dans cette ville qui sentait le sang … », écrit Henry Houssaye qui nous apprend qu’ « au relais de Saint-Andiol, [Saint-Andéol] le maréchal avait dû congédier son escorte du 14ème chasseurs dont les chevaux étaient harassés (4). Vaguement informés des troubles d’Avignon, les aides de camp engagèrent Brune à éviter cette ville. On pouvait gagner Orange par un chemin de traverse. Mais le maître de poste, qui ne voulait point que ses chevaux allassent jusqu’à Orange, déclara qu’il fallait passer par Avignon pour y relayer. » Simplement accompagné à son arrivée par le chef d’escadron Bourgoin et le capitaine Degand,  « …les deux voitures, une calèche et un cabriolet, s’arrêtèrent place de l’Oule [l’Oulle] où se trouvaient la poste » [Houssaye]. Pendant que l’on change les chevaux, Brune reste dans la calèche. Ayant bizarrement conservé son chapeau de maréchal de France, alors qu’il était habillé en bourgeois, Brune est reconnu (5). En un court instant la nouvelle fait le tour de la ville. Il n’en faut pas plus dans un climat aussi tendu, pour électriser la cité… 

Note. 3)- L’Empereur à son retour de l’île d’Elbe avait nommé Brune à la tête du Corps d’observation du Var qui comprenait à sa formation la 17ème division d’infanterie (Verdier), le 14ème chasseurs à cheval, « de l’artillerie et du génie, total : cinq mille cinq cent quarante-quatre hommes» [Vermeil de Conchard]. Selon la même source : « …il [Brune] accepta la tâche ingrate et difficile d’arrêter la guerre civile dansla Provence, dont les passions violentes avaient été déchaînées par les factions, et de défendre ce pays contre l’invasion des anglais et des Autrichiens. Envoyé à Marseille comme gouverneur de la 8ème  division militaire, il fut chargé en même temps de l’organisation et du commandement du Corps d’armée du Var. ». Brune quitta son commandement afin de préserver Toulon menacé par les alliés. (Sur cet épisode voir l’ouvrage du Colonel Vermeil de Conchard ,« Le Maréchal Brune », pp.105-107). 

Note. 4)- Le Colonel Vermeil de Conchard précise que « trois aides-de-camp accompagnaient le Maréchal, MM. Alard, Degand et Bourgoin, un secrétaire M. Guen, ainsi que le général de Loverdo. Une escorte de quarante chasseurs du 14ème régiment avec un officier sous les ordres du comte de Maupas, attaché à l’état-major du commissaire royal, devait protéger sa personne aussi longtemps qu’il le jugerait nécessaire. ». 

Note. 5)- « Le Maréchal Brune portait un costume apparent. Il était vêtu d’un habit de drap gris foncé, d’un gilet de basin blanc et d’un pantalon bleu collant. Sa chemise était de toile fine ; une cravate de taffetas noir entourait son cou. Son chapeau tricorne était garni de plumes blanches, avec ganse et galon d’or, cocarde blanche et bouton de maréchal. Des bottes dites « la russe » à éperons d’argent, des gants de peau de couleur grisâtre complétaient son ajustement. Telle était la tenue bourgeoise qui devait lui permettre de passer inaperçu ! Une ceinture de cuir renfermait une somme assez considérable en or. Il avait, en outre, sur lui de l’argent, des bijoux, enfin des lettres et papiers importants, ainsi que le passeport du Marquis de Rivière ».[Vermeil de Conchard]. Le Duc de Castries avance le chiffre de « 27 500 francs-or (300 000 francs de 1981) ». 

Le major Lambot, le chef d’escadron de gendarmerie dont nous avons parlé plus haut est bientôt prévenu par un jeune officier de la garde nationale, Casimir Verger, et faisant office de capitaine de police. Ce dernier reçoit alors l’ordre du major Lambot de lui rapporter les passeports du maréchal et de sa suite afin de les lire et de les viser ; le départ de Brune est ainsi suspendu le temps de procéder à ces formalités…Place de l’Oulle, une foule bientôt nombreuses entoure les voitures. « On commença d’invectiver contre Brune : « Le brigand ! le coquin ! l’assassin !… Il a porté au bout d’une pique la tête de la princesse de Lamballe » [Il s’agit bien sûr d’une mauvaise légende, Brune ne se trouvait pas à Paris durant les journées de septembre 1793, au cours desquelles fut assassinée cette amie de la Reine]. Houssaye écrit que « Sans s’inquiéter autrement, Brune mangeait des pêches que sur sa demande lui avait apportées dans sa calèche la maîtresse de l’hôtel du Palais-Royal, contigu à la maison de poste, Mme Molin ». Très inquiète par l’attitude menaçante de la foule, elle conseille au maréchal de monter dans la chambre du Baron de Saint-Chamans, nouveau préfet qui se trouvait depuis son arrivée la veille, dans son hôtel. C’est en vain alors que Saint-Chamans, descendu sur la place avec Brune, tente de calmer la foule. Devant cette animosité, il conseille au maréchal de quitter sans délai Avignon lui promettant de lui faire parvenir son passeport par un gendarme. Malgré l’opposition de la populace, et grâce à une nouvelle intervention du préfet, Brune peut enfin se mettre en route.

« A la porte de l’Oulle, le poste de [la] garde nationale laissa passer les fugitifs que pourchassait la foule hurlante ; mais à quelques cent mètres sur la route, resserrée là entre le Rhône et les remparts, une quinzaine d’hommes armés qui étaient sortis de la ville par une autre porte se jetèrent à la tête des chevaux en criant : « A mort ! Au Rhône ! A mort l’assassin ! » [Houssaye]. Intervenant à nouveau, le « préfet accourut avec plusieurs fonctionnaires, quelques gardes nationaux et le capitaine Verger qui rapportait enfin les passeports » [Id.] rien n’y fit ! « Des pierres furent lancées contre les voitures. Un portefaix, la chemise entr’ouverte, les manches retroussées, saisit le fusil d’un garde national en criant : « Donne, donne, que je le tue ! » [Id.].Saint-Chamans et Verger « prirent le parti absurde de ramener Brune en Avignon », précise encore Houssaye en ajoutant que « sur la route où il y avait au plus quarante personnes, quelque incident, quelque hasard, quelque acte énergique pouvait encore sauver le maréchal ; dans la ville au cœur même de l’émeute, il était perdu ».

Revenus place de l’Oulle, Brune et ses aides de camp gagnent l’hôtel du Palais-Royal. Le maréchal est mis dans la chambre n°3, au premier étage, tandis que Degand et Bourgoin entrés dans l’hôtel par une autre porte sont mis dans une « salle basse » sous la garde d’hommes armés. Le préfet Saint-Chamans ordonne au major Lambot de « rassembler tout ce qu’il y a de force armée ». Houssaye écrit que « les gardes nationaux, les chasseurs d’Angoulême, les fantassins du Royal-Louis, partagent les fureurs populaires ; ils sont plus disposés à seconder l’émeute qu’à la réprimer. » La gendarmerie, seul corps sur lequel on peut compter, est accueillie sous les cris et doit finalement se retirer. « Des gardes nationaux viennent cependant se former en bataille, sur six hommes de profondeur, perpendiculairement à l‘hôtel du Palais-Royal. De temps en temps ils font mine de charger la foule, mais si mollement qu’elle recule à peine et regagne aussitôt le terrain perdu. » [Houssaye].

Le Préfet Saint-Chamans a rassemblé devant l’hôtel une trentaine de personnes disposées à défendre pacifiquement le maréchal parmi eux se trouvent des conseillers de préfecture, le maire d’Avignon…Il y a aussi le major Lambot « qui [Selon Houssaye] joue un rôle double. Il harangue la foule qui répond : « Vive le Roi ! Vive le Major ! Mais il nous faut la tête de Brune ! Ce coquin a tué la princesse de Lamballe. Il faut qu’il meure. Le roi lui pardonnerait. L’an dernier si on nous avait laissé nous aurions tué Bonaparte » [Allusion au passage de l’Empereur en 1814 en route vers l’île d’Elbe. Rappelons pour mémoire qu’à Orgon il avait été conspué par la foule].

« Sur la place et aux abord fourmillent quatre mille personnes… » [Houssaye]. Brune se sent prisonnier comme dans une nasse. De sa chambre il entend le grondement de la rue. Puis il y a aussi les volontaires et les chasseurs d’Angoulême chargés de sa surveillance et qui tiennent des propos menaçants. « Sa gorge est sèche, il veut boire. Il sonne et demande à Mme Molin [La tenancière de l’hôtel] du vin de Bordeaux et une carafe d’eau. En même temps il l’a prie de lui apporter ses pistolets qui sont dans sa voiture. »- Je ne veux pas, dit-il, que la plus vile canaille porte la main sur un maréchal de France ! ». Mme Molin n’ose pas aller chercher ces armes ; elle dit au maréchal qu’il ne court point de danger, que les autorités sauront le protéger. Au préfet qui vient le voir un instant, au commandant de [la] Garde nationale Hugues, il réclame aussi ses pistolets. »-Donne-moi ton sabre, dit-il à un sous-lieutenant de la milice, nommé Boudon ; tu verras comment sait mourir un brave ! » [Houssaye].

Plus tard, Brune, déchire des lettres de sa femme Angélique. Puis, la porte de sa chambre étant restée entrouverte, une quinzaine de personnes s ‘introduisent dont un certain Soulier, capitaine de la garde nationale. Ce dernier interpelle agressivement le maréchal en faisant allusion à l’assassinat de la princesse de Lamballe que ce dernier aurait commis. Soulier termine son dialogue en lançant à Brune : « …le moment approche où tu vas recevoir la peine due à tes crimes… ». Le maréchal fait fi de tout cela et écrit une ultime lettre à Angélique (6)…

C’est alors qu’ «un portefaix, Guindon dit Roquefort, le taffetassier Farge, chasseur de la garde nationale, et trois ou quatre individus de [la] même espèce étant passés du toit de la maison mitoyenne sur celui de l’hôtel avaient pénétré par une lucarne dans un grenier ; de là, ils descendirent dans le corridor du premier étage…Sur un signe de Guindon, ses compagnons entrent avec lui dans la chambre de Brune en vociférant : « A mort ! A mort ! ». Le maréchal se lève et fait face. Farge lui tire un coup de pistolet ; la balle érafle le front de Brune et va se loger dans le plafond. »-Maladroit ! dit Brune, de si près ! » Farge appuie son second pistolet sur la poitrine du maréchal et presse la gâchette, mais l’arme fait long feu. »-Moi, je ne le manquerai pas ! » dit Guindon qui s’est glissé derrière Brune. Il épaule vivement la carabine. La balle entre par la nuque et ressort par la partie antérieure du cou. Brune tombe foudroyé ». [Houssaye]. « Il était environ 3 heures de l’après-midi » [Vermeil de Conchard] (7). Note.  6)- Le Duc de Castries écrit que Brune rédigea une première lettre pour sa femme mais il l’a déchira ; une seconde a été écrite au Comte de Nugent, général en chef des armées autrichiennes. Note. 7)- « Le maréchal était étendu la face contre terre, le visage dans une mare de sang. Il était mort mais le corps était encore chaud. On dénombra deux blessures, l’une située à la partie antérieure droite du larynx, l’autre entre les deux épaules à la hauteur de la quatrième vertèbre cervicale. La place des blessures ne laissait aucun doute sur l’assassinat. Mais les meurtriers avaient négligé de fouiller le cadavre sur lequel on retrouva les 27 500 francs-or, un cachet d’argent, une montre et un mouchoir. En revanche, les bagages du maréchal furent consciencieusement pillés et les assassins s’en partagèrent le contenu. » (Duc de Castries). 

« Après cet exploit, Guindon accourut triomphant au balcon et dit [En provençal] : « Aco’s fa ! (La chose est faite). » La foule s’arrêta de hurler à la mort pour crier : « Bravo ! ». Le major Lambot redescendit sur la place. »-Brave Avignonnais, dit-il, cet homme-là s’est rendu justice à lui-même. Il est mort ! N’imitez pas les cannibales de la Révolution. Retirez-vous ! » [Houssaye].

Un procès-verbal concluant au…suicide fut établi. 

Le Colonel Vermeil de Conchard écrit que « les auteurs ou complices de l’assassinat s’étaient empressés de faire croire à un suicide, pour couvrir l’odieux de leur attentat et se mettre à l’abri des poursuites de la justice (8) » .Le corps de Brune fut sorti de l’hôtel afin de prouver à la populace qu’il était bien mort. « Des fossoyeurs le mirent dans un pauvre cercueil dont on ne leur laissa même pas le temps de clouer la planche supérieure et s’acheminèrent vers le cimetière. »[Houssaye]. Mais le maréchal ne pouvait même pas reposer en paix…Après que quelqu’un ai déclaré qu’il n’est pas digne d’être enterré, son cadavre est arraché de la bière et il est « traîné par les pieds…au milieu des coups, des huées et des éclats de rire. Au pont de bois on le précipita dans le Rhône. Une main inconnue écrivit à la craie sur le parapet : « C’est ici le cimetière du maréchal Brune ». Le soir, le peuple dansa des farandoles ». [Houssaye]. Le corps du Maréchal Brune fut récupéré par un paysan près d’Arles qui l’inhuma. La maréchale le fit déterrer et transporter le cadavre dans son château de Saint-Just Sauvage (Marne). « Le cercueil resta plusieurs années au milieu d’un salon, car elle avait juré de le conserver là tant qu’elle n’aurait pas obtenu justice. »[Houssaye]. « Enfin en 1821, l’année même de la mort de l’Empereur, et après de multiples démarches, la cour de Riom déclara Farge et Guindon coupable de l’assassinat. Farge était mort, Guindon en fuite, fut condamné par contumace » [Id.]

Le Maréchal repose avec son épouse sous une tombe pyramidale dans le cimetière de Saint-Just-Sauvage (Marne) (9).

Brune fait partie de la sinistre série des massacres opérés durant la Terreur blanche (10). Citons également l’assassinat du Général Ramel à Toulouse, le 15 août, le Colonel Huchet de Labédoyère, fusillé le 19 août à Paris, l’exécution des frères Faucher à La Réole (Gironde), le 27 septembre et également Ney, exécuté le 7 décembre de cette même année.… 

Note.8)- «La Maréchale Brune ne voulut jamais admettre cette version déshonorante pour la mémoire de son époux ». [Vermeil de Conchard]. « Antoine de Carli parle « d’un complot entre gens de haut lignage. C’est pourquoi, après la catastrophe, magistrats, fonctionnaires et officiers royalistes estimèrent opportun une solution prudente, ménageant l’avenir : par raison d’état, tous décidèrent d’accréditer l’infâme version du suicide. On propagea donc, non sans zèle, le fait, on l’estampilla officiellement et les inspirateurs du procès-verbal, la conscience apaisée, se reposèrent pleins de confiance en l’immutabilité de leur triste détermination ». Note. 9)- Nous avons eu l’occasion de voir ce monument en 2003 : il était en parfait état. Note. 10)- « Le Maréchal Brune fut assassiné le 2 août en Avignon parce qu’il avait été l’ami de Danton et pour avoir réalisé la pacification de la Vendée en 1800, voilà pour la politique intérieure, et parce qu’il avait vaincu les Anglais, voilà pour la cause militaire », écrit Edouard Bonnal. Le général Mouton-Duvernet à Lyon, le général Chartrand à Lille furent également passés par les armes…Sans parler des nombreux procès et condamnations à mort prononcés à l’encontre de ceux qui avaient servi l’Empereur (Ameil, Poret de Morvan, Lallemand, Debelle, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Rigau, Barbanègre, Gruyer, Vandamme, Lamarque, Drouet d’Erlon, Cambronne, Bertrand, Drouot…). 

Cette liste est loin d’être complète…

Sources. 

-Edouard Bonnal : « Les royalistes contre l’armée (1815-1820) ». Paris, Librairie militaire R. Chapelot et Cie, 1906, 2 volumes.

-Antoine de Carli : « Quelques documents inédits sur l’assassinat du Maréchal Brune ». Avignon, Imprimerie Barthélémy, 1942.

-Duc de Castries : «La Terreur blanche. L’épuration de 1815. » Paris, Librairie Académique Perrin, 1981.

-Henry Houssaye : « 1815.La Seconde abdication-La Terreur blanche ». Paris, Perrin et Cie, 1905.

-Colonel breveté Vermeil de Conchard : « Le Maréchal Brune. Etudes historiques d’après des documents anciens, nouveaux et inédits ». Paris, Editions Eugène Figuière, 1935

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( 12 juillet, 2021 )

Retour sur les derniers jours de Napoléon à Malmaison (juin 1815)…

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Voici un extrait des « Mémoires » de Marchand, premier valet de chambre de l’Empereur. 

« Après l’abdication, l’Empereur resta encore quelques jours à l’Elysée. Le lendemain et le surlendemain les voitures étaient encore nombreuses dans la cour, le troisième jour elles diminuèrent, mais l’effervescence populaire allait en augmentant autour de résidence. L’Empereur, pensant que de semblables démonstrations pouvaient être calomniée par ses ennemis qui ne voyaient pas sans crainte ses manifestations du peuple pour son élu, se déroba presque furtivement à tant de preuves d’amour et d’affection en se retirant à la Malmaison. Avant de partir, il adressa à ses anciens compagnons d’armes la proclamation suivante qui ne parvint pas à l’armée – les sentiments qu’elle renfermait effrayèrent trop les nouveaux gouvernements :

« Soldats !

« Quand j’ai cédé à la nécessité qui me force à m’éloigner de la brave armée française, j’emporte avec moi l’heureuse certitude qu’elle justifiera par les services éminents que la patrie attend d’elle, les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser. Soldats ! je suivrai vos pas quoique absent, je connais tous les corps, et aucun d’eux ne remportera un avantage signalé que je rende justice au courage qu’il aura déployé. Vous et moi nous avons été calomniés, des hommes indignes d’apprécier vos travaux ont vu dans les marques d’attachement que vous m’avez données, un zèle dont j’étais le seul objet. Que vos services futurs leur apprennent que c’était la patrie par-dessus tout que vous serviez en m’obéissant, eu que si j’ai quelque part à votre affection, je le dois à mon ardent amour pour la France notre mère commune. Soldats ! encore quelques efforts et la coalition est dissoute. Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter. Sauvez l’honneur, l’indépendance des Français, soyez jusqu’à la fin tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez invincibles. »

 Le 25 juin à midi et demi, l’Empereur quitta l’Elysée sans suite ; il monta dans la voiture du grand-maréchal [Bertrand] qui l’attendait à la porte du jardin dans les Champs-Elysées ; le comte Bertrand était avec lui et Noverraz sur le siège. Dans le même moment, les voitures de l’Empereur prenaient la rue du faubourg-Saint-Honoré, emmenant à la Malmaison les généraux Gourgaud et Montholon, aides de camp de l’Empereur, le comte de Las Cases, chambellan. Le baron de Mesgnigny, écuyer de l’Empereur était à cheval à la portière de la première voiture qui suivie de l’escorte, laissait croire que l’Empereur quittant la voiture du grand-maréchal monta dans la sienne pour se rendre à la Malmaison où il fut reçu par sa fille d’adoption la reine Hortense, avec une affection aussi respectueuse que touchante. Vingt-cinq hommes de la Garde impériale à pied, commandés par un officier s’y trouvaient pour veiller à la sûreté de l’Empereur dans cette résidence.

Avant de quitter Paris, l’Empereur avait demandé au gouvernement provisoire deux frégates et des passeports pour passer en Amérique, il avait fait brûler par M. Rathery, son secrétaire, les lettres, les mémoires et les pétitions dont les noms pouvaient compromettre les signataires. Je restai quelques heures plus tard que l’Empereur à l’Elysée-Bourbon pour ramasser tout ce qui était à son usage et attendre aussi des emplettes que j’avais faites et qui n’arrivaient pas. Ma famille était autour de moi, consternée d’un départ qui nous séparait peut-être pour jamais et aussi malheur qui frappait le pays. Le moment de la séparation fut cruel, il devait l’être, je me jetai tour à tour dans les bras de mon père, de mes sœurs, des mes frères et de mon beau-frère, et j’en sortis en les priant de calmer une douleur qui ne me rendait plus maître de la mienne. Nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir le lendemain et les jours suivants à la Malmaison, si l’Empereur y passait quelques jours.

L’Empereur, à la Malmaison, qui lui rappelait ses premières années de gloire et de bonheur, était entouré de soins et d’affection par la reine Hortense et de dévouement par les officiers généraux et autres qui s’offraient à l’accompagner dans sa mauvaise fortune. Le comte Bertrand, le duc de Rovigo, les généraux Lallemand, Montholon, Gourgaud, se partagèrent auprès de sa personne le service d’aides de camp, les chefs d’escadrons de Résigny et Planat, celui d’officiers d’ordonnance, auxquels s’adjoignirent le capitaine Mercher et Schultz. Ce dernier avait accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe ; lui et plusieurs autres sollicitèrent la veille du départ pour la Malmaison, l’honneur d’y suivre l’Empereur. M. le baron de Montaran y remplissait le service d’écuyer, le comte de Las Cases celui de chambellan, son fils et M. de La Pagerie, celui de pages. Le service de Bouche était très nombreux, celui de la Chambre était le même qu’à Paris.

Dans les quelques jours passés à la Malmaison, l’Empereur fut visité par ses amis qui à toute heure de la journée étaient sur la route pour lui apporter des nouvelles ; il les questionnait avec anxiété. Au nombre de ceux qui vinrent, se trouvèrent le comte de La Valette, le duc de Bassano, le général Flahaut, le général de La Bédoyère, le général Caffarelli, M. Poggi ; et les princes Joseph, Lucien et Jérôme, ses frères ; les dames qui avaient conservé un profond attachement pour lui ne lui manquèrent point non plus. Le salon de la reine Hortense se remplissait le soir de Mmes les comtesses Bertrand, Montholon, Caffarelli. Les duchesses de Rovigo, Bassano, les comtesses Regnault de Saint-Jean d’Angély, Walewska et d’autres dont le nom m’échappe, vinrent à la Malamaison et ne manquèrent point au malheur. Mme P*** vint aussi apporter des consolations de cœur qui furent appréciées de l’Empereur ; son souvenir, sur le rocher de Sainte-Hélène, est venu quelquefois chasser les ennuis de la captivité, en se rappelant et son âme et sa beauté.

L’Empereur attendait assez impatiemment l’arrivée des passeports qu’il avait demandés, et l’ordre qui mettait deux frégates à sa disposition pour passer en Amérique. Lorsque le 25 juin, le général Becker vint à la Malmaison pour y prendre le commandement de la Garde de l’Empereur, et veiller autant à la conservation de sa personne, qu’au respect qui lui était dû, la reine Hortense crut qu’on allait arrêter l’Empereur : elle en fut effrayée, elle allait se jeter entre Sa Majesté et celui chargé de cette mission, lorsqu’on lui dit que l’ennemi approchait de Paris. Ce général n’était envoyé que pour veiller à la sûreté personnelle de l’Empereur.

Le général Becker, aussitôt arrivé, demanda à être introduit auprès de l’Empereur et lui présenta la lettre du ministre de la Guerre, le prince d’Eckmühl [Davout], ainsi conçue :

« Paris, 25 juin 1815, à quatre heures de l’après-midi.

« Monsieur le Général,

« J’ai l’honneur de vous prévenir que la commission du gouvernement vous a nommé pour aller commander la Garde de l’empereur Napoléon à la Malmaison.

« L’honneur de la France commande de veiller à la conservation de sa personne et au respect qui lui est dû. L’intérêt de la patrie exige qu’on empêche les malveillants de se servir de son nom pour exciter des troubles.

« Monsieur le général, votre caractère connu est une garantie pour le gouvernement et pour la France que vous remplirez ce double but. Je vous invite à vous rendre de suite à la Malmaison, à vous faire reconnaître par la Garde et à prendre toutes les dispositions pour remplir ce double objet.

« Recevez, etc.

« Le maréchal ministre de la Guerre,

« Prince d’Eckmuhl. »

Cette mesure dictée par le duc d’Otrante [Fouché], à laquelle se soumettait le ministre de la Guerre, sous le masque de l’intérêt, n’était autre qu’un moyen de surveiller les actions de l’Empereur ; le besoin pour eux devenait d’autant plus nécessaire, que l’un et l’autre de ces hommes d’Etat étaient déjà abouchés pour le retour de Louis XVIII avec le baron de Vitrolles, agent du Roi.

L’Empereur ne le laissa pas ignorer au général Becker qui, dans cette circonstance, eut la conduite la plus honorable.

A mon retour de Sainte-Hélène, j’ai eu l’honneur de voir souvent ce général, et voici ce qu’il me disait de cette affaire :

— Lorsque j’acceptai cette mission, ce ne fut qu’en vue de servir l’Empereur et de protéger sa personne ; je ne soupçonnais pas alors ce qui me fut révélé quelques jours plus tard, que le duc d’Otrante et le prince d’Eckmühl traitaient avec les agents royalistes. L’Empereur, me dit-il, fut blessé de la manière dont je lui étais envoyé, il eût désiré que le gouvernement l’informât officiellement d’un acte qu’il regardait comme une affaire de forme et non comme une mesure de surveillance à laquelle il était inutile de l’assujettir. La pensée que l’Empereur put croire que je pourrais me prêter à tout autre rôle que celui d’un brave soldat qui venait pour veiller à son salut, me révolta, et je lui dis que, si ma présence à la Malmaison pouvait éveiller un semblable soupçon, je donnerais immédiatement ma démission au gouvernement, de la mission qui m’était confiée. L’Empereur vit, me dit-il, combien j’étais blessé et me dit : — Rassurez-vous, général, si l’on m’avait laissé le choix d’un officier, je vous eusse désigné de préférence, car depuis longtemps je connais votre loyauté. Il m’entraîna dans le jardin et nous causâmes de Paris. »

Ce général me rappela qu’à bord de la Saale, je lui avais donné une chemise de l’Empereur qu’il conservait précieusement.

L’Empereur ne voyait pas sans frémissement l’armée ennemie s’avancer sur Paris sans qu’on lui opposât de résistance et sans qu’on s’occupât de défendre cette ville. Il en causait avec son entourage ; des troupes légères pouvaient se porter sur la Malmaison, l’armée ennemie disait-on, était près de Paris. Ce qu’il avait prédit se réalisait. Les commissaires français se plaignaient de la mauvaise foi qu’apportaient les Alliés à traiter, l’anxiété des gouvernants redoublait, le retard que mettait l’Empereur à s’éloigner de la Malmaison leur faisait craindre qu’une détermination toute spontanée ne portât l’Empereur à se mettre à la tête de l’armée et ne détruisit tout l’échafaudage de trahison qui livrait Paris à l’ennemi.

Ce fut seulement le 27 que le grand-maréchal, qui était à Paris pour obtenir de la Commission du gouvernement, qu’on mît à la disposition de l’Empereur deux frégates pour le conduire aux Etats-Unis, écrivit à Sa Majesté que le ministre de la Marine mettait à sa disposition les deux frégates du port de Rochefort, et prévint Sa Majesté que tous les ordres relatifs aux relais sur la route étaient donnés ; les frégates ne devaient point quitter la rade de Rochefort avant que les sauf-conduits fussent arrivés.

Le duc d’Otrante autorisait verbalement le comte Bertrand à prendre aux Tuileries, où l’ordre était donné de ne plus rien laisser sortir, un service complet de douze couverts, le service de porcelaine dit des « quartiers généraux », six services de douze couverts en linge damassé, six services en linge d’office, douze paires de draps de premier choix, douze paires de draps de service, six douzaines de serviettes d’appartement, deux voitures de voyage, trois selles et brides d’officier général, trois selles et brides de piqueurs, quatre cents volumes à prendre dans la bibliothèque de Rambouillet, diverses cartes géographiques, et 100 000 francs pour les frais généraux du voyage. C’était ce qu’accordait le gouvernement à celui qui avait gouverné la France avec tant de gloire, et donné des fortunes considérables à ceux qui l’entouraient ; celui même qui permettait d’emporter ce modique mobilier, avait reçu de lui 200 000 livres de rente.

Malgré toutes les invitations faites à l’Empereur soit par lettres, soit par communication verbales, par le gouvernement provisoire de quitter la Malmaison, l’Empereur n’en tenait aucun compte ; le général Becker reçut l’ordre de se rendre à Paris au sein de la Commission qui lui intima de partir le soir même incognito avec l’Empereur pour Rochefort. Il recevait en même temps un passeport qui autorisait ce général à se rendre dans cette ville avec son secrétaire et son domestique. Ce secrétaire devait être l’Empereur !

Cet ordre ridicule ne fut pas plus écouté que les précédents ; il porta l’Empereur à faire déclarer à la Commission du gouvernement provisoire par le général Becker qu’il renonçait à partir pour Rochefort ; attendu que les communications n’étaient pas libres, il ne trouvait pas une garantie suffisante pour sa sûreté personnelle ; que, d’ailleurs, arrivant à cette destination, il devait se considérer comme prisonnier puisque son départ de l’île d’Aix était subordonné à des passeports qui lui seraient sans doute refusés pour se rendre en Amérique ; qu’en conséquence, l’Empereur était déterminé à attendre son arrêt à la Malmaison ; qu’il attendrait qu’il soit statué sur son sort par le duc de Wellington auquel le gouvernement pouvait annoncer cette résignation ; qu’il restait donc à la Malmaison, persuadé qu’on n’entreprendrait rien contre lui qui ne fût digne de la nation et de son gouvernement.

Depuis le 25 juin, les messages étaient fréquents entre le gouvernement et le général Becker à la Malmaison. Les amis de l’Empereur venaient en grand nombre, mais le 28, la fermeture des barrières et la barricade élevée au pont de Neuilly, offraient des difficultés pour arriver jusqu’à lui. Ce même jour cependant, je vis encore mon beau-frère et ma sœur qui m’entretinrent de l’agitation de Paris ; on ne comprenait pas le calme de l’Empereur à l’approche de l’ennemi.

Mme P*** [Pellapra], dans l’après-midi de cette journée, me fit prévenir par son domestique qu’elle m’attendait dans une des rues de Rueil ; je m’y rendis aussitôt. Elle m’assura qu’elle savait, à n’en pouvoir douter, que le duc d’Otrante traitait en ce moment avec M. de Vitrolles, agent de Louis XVIII, et que le prince d’Eckmühl, tout en concentrant des forces sous Paris, en paralysait l’action ; que j’eusse à en prévenir l’Empereur ; que le premier de ces deux ministres était homme à livrer Sa Majesté s’il y trouvait son profit.

Pendant que j’étais avec cette dame, une partie de la Garde qui était à Rueil se mettait sous les armes. Inquiet de ce que ce pouvait être, je la quittai pour rentrer à la Malmaison, où j’appris que l’ennemi approchant, le général Becker venait de recevoir l’ordre de faire détruire les ponts de Chatou et de Bezons avec ordre de se garder militairement sur ces routes.

[Note de Marchand en marge de son manuscrit :] Bien résolu à défendre l’Empereur avec quelques centaines d’hommes qu’il avait sous ses ordres, auxquels s’adjoignaient les généraux et officiers d’ordonnance qui étaient auprès de lui.

Saint-Denis [mamelouk Ali] avait été envoyé à Versailles par l’Empereur pour y prendre des fusils de chasse, des pistolets d’arçon et une boîte de deux paires de beaux pistolets ; il avait trouvé la route libre, mais on s’inquiétait que l’Empereur restât si paisiblement à la Malmaison quand des coureurs pouvaient tomber sur lui à l’improviste. MM. de Bassano, La Valette, le duc de Rovigo [Savary], le général Bertrand étaient auprès de lui. Le soir, lorsque l’Empereur rentra dans son intérieur, je lui dis ce que j’avais appris de l’esprit de Paris, de la volonté de se défendre si Sa Majesté paraissait, mais qu’en son absence, il y aurait inertie complète et que les Bourbons seraient reçus, que Mme P***, que j’avais vue à Rueil m’avait chargé de lui dire que le duc d’Otrante traitait avec M. de Vitrolles, et que les commissaires envoyés au camp ennemi n’étaient point écoutés.

— Tout ce que je leur ai dit se vérifie, me répondit l’Empereur, La Fayette est un niais, et ces gens-là, qui ne connaissent pas l’esprit de la France, perdent le pays.

Dans la nuit du 28 au 29, le duc Decrès et le comte Boulay de La Meurthe vinrent à la Malmaison. L’Empereur était couché depuis plusieurs heures lorsque j’entrai doucement chez lui pour le prévenir de l’arrivée de ces messieurs.

Lorsqu’ils furent introduits, ils déclarèrent à l’Empereur que l’armée ennemie autour de Paris donnait des craintes pour sa sûreté personnelle. Le gouvernement s’était décidé à regarder comme non avenu l’article de l’arrêté qui, en mettant les frégates à sa disposition, prescrivait qu’elles ne sortissent pas sans sauf-conduit ; que l’intérêt de l’Etat aussi bien que le sien exigeait impérieusement qu’il partît aussitôt ; des passeports étaient apportés pour toutes les personnes qui se proposaient de partager l’exil de l’Empereur. Sa Majesté les entretint quelque temps des malheurs qu’il voyait fondre sur la patrie et les congédia l’un et l’autre. En recevant ses adieux ils se retirèrent dans un état qui attestait le profond chagrin de leur âme.

Dans la journée, M. Corvisart était venu à la Malmaison avec un de ses élèves, jeune praticien qu’il venait présenter à l’Empereur. M. Foureau de Beauregard, son médecin à l’île d’Elbe, ayant été nommé député dans son département, et devant continuer sa législature, se promettait de rejoindre l’Empereur plus tard, mais ne pouvait pour le moment s’empêcher de remplir le mandat qu’il tenait de ses concitoyens. Ce jeune homme, M. Maingaut, était appelé à le remplacer.

Après sa présentation, l’Empereur lui dit de prendre les ordres du grand-maréchal, et resta une bonne demi-heure à se promener dans le jardin avec M. Corvisart.

En le quittant, l’Empereur rentra chez lui et m’appela comme il était dans l’habitude de le faire. Il me remit un petit flacon de la longueur de quinze lignes sur quatre ou cinq de largeur, renfermant une liqueur rouge, me recommandant de ne point le laisser voir de personne, et ajouta :

— Arrange-toi pour ce que je l’aie sur moi, soit en l’attachant à ma veste ou autre partie de mon vêtement, toujours de manière à ce que je puisse m’en saisir facilement.

Dans le moment même, on vint le prévenir que le duc de Bassano ou le comte de La Valette était au salon. Je restai seul avec ce flacon qui recélait une mort prompte, je ne pouvais en douter ; mes réflexions furent des plus tristes jusqu’au soir où je revis l’Empereur à son coucher.

Après lui avoir raconté ce que m’avait dit Mme P***, j’allais me retirer, lorsqu’il me demanda ce que j’avais fait du flacon qu’il m’avait remis. Je lui montrai le bout de sa bretelle de gauche qu’il pouvait saisir avec la main droite facilement, et sous cette bretelle, je lui montrai un petit sac en peau contenant le flacon qui entrait et sortait librement, maintenu par un œillet dans lequel était passé un cordon. Il examina le tout, sortit et rentra le flacon, puis me regardant il me dit :

— C’est bien !

Et comme il s’aperçut combien mon âme était profondément affligée, il appuya sa main sur ma joue en me disant de tout préparer pour son départ qui très probablement aurait lieu le lendemain.Comptant sur un départ qui pouvait avoir lieu d’un moment à l’autre, je m’entendis avec M. Colin, contrôleur de la Maison de l’Empereur, honnête homme autant que dévoué à l’Empereur, le priant d’avoir soin que les voitures qui devaient transporter l’argenterie et les porcelaines dites des « quartiers généraux » fussent toujours prêtes à recevoir les chevaux de poste, et se mettre en route : il me remit un état de tout ce qu’elles contenaient. Il ne s’était pas arrêté à un service d’argenterie de douze couverts comme le faisait généreusement le duc d’Otrante envers son maître, il joignit toute l’argenterie venue avec le service de l’Empereur à l’Elysée à celle apportée des Tuileries ; ce qui indique comment, après en avoir vendu une grande quantité à Sainte-Hélène, il en restait encore beaucoup après la mort de Sa Majesté.

L’Empereur, le matin de son départ, m’entretint et me dit d’assurer ceux de ses serviteurs qui l’accompagnaient que leur existence était assurée. Je pris la liberté de lui répondre qu’ils s’estimaient tous heureux de pouvoir offrir leur dévouement.

Une indemnité fut donnée à chacun d’eux comme frais de route par le grand-maréchal. J’appris que Ferdinand, cuisinier à l’île d’Elbe, ne suivait pas l’Empereur, et que le roi Joseph s’était empressé de mettre le sien à sa disposition. Il mit aussi autour de son corps le collier de diamants que la reine Hortense l’avait supplié d’accepter comme pouvant lui être nécessaire dans ce moment d’infortune suprême.

L’Empereur ayant déterminé les routes par lesquelles passeraient les voitures pour se rendre à Rochefort, fit donner 1 800 francs au général Montholon et 1 500 au général Gourgaud pour les frais de poste de Paris à cette ville. Quelques sommes de 10 000 francs furent distribuées à des personnes qu’il ne pouvait emmener avec lui, et qui se trouvaient gravement compromises, M. Poggi et autres.

Les généraux Chartran et Piré vinrent demander qu’on leur donnât les moyens de se soustraire à la persécution dont ils allaient être menacés. Il y avait un peu d’exaspération dans leurs paroles, l’Empereur en fut prévenu, le vit et dit qu’il était juste que des gens qui s’étaient sacrifiés pour lui s’adressassent à lui ; il fit donner à chacun d’eux 10 000 francs pour subvenir aux premiers besoins, et se plaignant de ne pouvoir en faire autant pour tous ceux qui allaient souffrir pour sa cause.

Depuis le retour de Waterloo, les personnes qui entouraient l’Empereur lui conseillaient de se rendre en Angleterre. L’Empereur dont l’existence politique était terminée, disait-il, préférait les Etats-Unis, c’était pour cette destination qu’il allait se mettre en route, lorsque dans la matinée des cris de : « Vive l’Empereur ! A bas les Bourbons ! » « A bas les traîtres ! » se firent entendre de la route.

C’était une division revenant de la Vendée qui, sachant l’Empereur encore à la Malmaison, s’était arrêtée devant le parc, et ne voulait pas faire un pas de plus, sans voir ou emmener l’Empereur. Ce cri de : « Vive l’Empereur ! » gage si souvent certain de la victoire, qui arrivait jusqu’à nous, réveilla dans les âmes guerrières qui entouraient l’Empereur, l’amour des combats. L’Empereur lui-même laissa son grand cœur se prendre d’enthousiasme aussi sans doute, puisque après avoir reçu le général commandant de cette division, il fit venir le général Becker et lui dit qu’il différait son départ de quelques heures, le temps qu’il pût soumettre au gouvernement la proposition qu’il lui faisait de reprendre, au nom de Napoléon II, le commandement de l’armée, en lui développant le plan d’opérations qui assurait toutes les chances de succès pour rejeter en peu de jours l’ennemi au-delà de la frontière. Le général Becker témoigna de son dévouement en n’hésitant pas à se charger d’une mission qui pouvait lui attirer le blâme du gouvernement, mais il voyait une chance de salut dans les combinaisons posées par l’Empereur pour le pays, il partit. Ce fut avec beaucoup de peine qu’il parvint au sein de la Commission par les obstacles qu’il rencontra sur sa route.

Le duc de Bassano, qui était venu travailler avec l’Empereur, le quitta, peu après le départ du général, pour travailler au retour de l’Empereur si son offre était acceptée.

Il n’en était pas ainsi. La proposition fut reçue avec effroi ; on croyait l’Empereur loin de Paris et les offres qu’il faisait faire renversaient trop complètement les négociations si péniblement élaborées avec les agents royalistes pour qu’elles fussent acceptées par le président du Conseil, et aussi par les membres de cette Commission qui ne se laissaient plus que guider par lui. Tout d’abord il fut répondu par le duc d’Otrante que ses offres ne pouvaient être acceptées et des reproches furent adressés au général en termes amers de s’être chargé de cette mission quand il avait celle d’être sur la route de Rochefort, et qu’il était urgent qu’il repartît aussitôt, la personne de l’Empereur n’étant plus en sûreté aux environs de Paris. Le général ayant demandé d’être porteur d’une décision du gouvernement sur le résultat de sa mission, le duc d’Otrante écrivit aussitôt au duc de Bassano qu’il supposait être encore à la Malmaison, le billet suivant :

« Le gouvernement provisoire ne pouvant accepter la proposition que le général Becker vient de lui faire de la part de Sa Majesté, par des considérations que vous saurez apprécier vous-même, je vous prie, monsieur le duc, d’user de l’influence que vous avez constamment exercée sur son esprit, pour lui conseiller de partir sans délai, attendu que les Prussiens marchent sur Versailles, etc.

« Le duc d’Otrante. »

Pendant que le général Becker était à Paris, M. le comte de La Valette, ce fidèle ami de l’Empereur, était arrivé à la Malmaison et donnait à Sa Majesté l’état des esprits dans la capitale ; chacun attendait avec anxiété le moment où l’Empereur demanderait ses chevaux pour se mettre à la tête de l’armée, lorsque le général Becker vint mettre un terme à nos illusions de bonheur : le gouvernement provisoire refusait l’offre de l’Empereur.

Sa Majesté prit connaissance du billet adressé au duc de Bassano, puis, sans que rien troublât l’émotion de son visage, donna des ordres pour son départ. Rentré chez lui accompagné du grand-maréchal il dit :

— Ces gens-là perdent la France.

Il quitta son uniforme des chasseurs de la Garde, mit un habit marron, une culotte bleue avec bottes à l’écuyère et sur sa tête un chapeau rond à larges bords. L’Empereur causait tout en s’habillant, avec le calme d’une âme sereine qui, jusqu’au dernier moment, a voulu défendre les intérêts du pays.

Il passa au salon où se trouvait la reine Hortense dont les larmes émurent son cœur, et qui se montra pleine de dévouement et de tendresse. Il l’entraîna avec lui au jardin et ne voulut pas qu’elle allât plus loin. Il reçut les derniers embrassements de cette princesse, dit un dernier adieu à quelques amis qui se trouvaient là, ainsi qu’à Mmes de Vicence, Caffarelli et Walewska, donna son cheval à son écuyer le baron de Montaran et s’éloigna d’amis qui tous éclataient en sanglots, se dirigeant vers la petite porte du parc.

Une calèche attelée de quatre chevaux de poste qui devaient être précédés d’Amodru, piqueur faisant l’office de courrier, l’attendait depuis près d’une heure.

L’Empereur y monta suivi du général Becker, du grand-maréchal et du duc de Rovigo qui l’accompagnaient, tous les trois en bourgeois.

Saint-Denis, qui devait monter sur le siège, avait pourvu la voiture d’amples provisions et d’autant de paires de pistolets que de personnes, s’en étant réservé deux paires pour lui. J’avais mis 20 000 francs en or dans un petit coffre pour y puiser dans les besoins de la route. »

           

 

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( 18 juin, 2021 )

Souvenirs sur la bataille de Waterloo…

Waterloo

« On connaît le retour triomphal et fabuleux de Napoléon de l’île d’Elbe à Paris, et la campagne qui s’en suivit. Il dut quitter la capitale le 12 juin, pour se rendre à l’armée. Il n’avait à opposer à la coalition que 120,000 hommes, dont 60,000 étaient campés en avant de Philippeville, 17,000 à Beaumont, 45,000 sur la rive droite de la Sambre. On connaît la proclamation du 14 juin, pleine de chaleur et d’un patriotique entraînement. Le 15, au moment où il se dispose à manœuvrer contre les armées ennemies, fortes de 240,000 hommes, il apprend la criminelle désertion à l’ennemi de trois officiers supérieurs, exemple inouï d’indélicatesse et de lâcheté dans une armée française, dont le premier sentiment est de savoir se battre, arrivée sur le terrain, pour une bonne ou mauvaise cause. Voici ce que dit l’Empereur dans ses Mémoires (tome  9, p. 162.) : « Le 14 juin au soir, eut lieu la honteuse désertion à l’ennemi du général Bourmont, du colonel Clouet, et de l’officier d’état-major Villoutreys: leurs noms seront en exécration tant que le peuple français formera une nation. M. D*** [du Barail], capitaine aux carabiniers, passa aussi à l’ennemi. Mort à Verdun; ses derniers moments furent, dit-on, troublés de cette mauvaise action, qui faisait le tourment de sa vie. Il dut changer ses plans. Arrivé à Charleroi, il y passa la Sambre, et le 16 attaqua Ligny, où l’ennemi eût été entièrement détruit, si ses ordres eussent été exécutés. Les Prussiens, d’après les rapports de leurs généraux, perdirent, à eux seuls, 25,000 hommes; les Anglais et les Hollandais, aux Quatre-Bras, 5000; trois régiments écossais et la légion noire de Brunswick furent détruits : le prince qui la commandait et plusieurs généraux y furent tués. Notre perte totale fut de 7000 hommes. Nous eûmes à regretter le brave et intrépide général Girard; il finit glorieusement sa vie à Ligny; c’est lui qui, à Lützen, refusa de se laisser enlever du champ de bataille, où il était tombé blessé de deux balles à travers le corps. Aux coups portés à l’ennemi par nos soldats, on reconnaissait leur valeur accoutumée, et la même confiance dans l’Empereur. Mais les généraux, compris les maréchaux, firent faute sur faute, et leur hésitation fit manquer le résultat de ces beaux faits d’armes, qui auraient dû nous rendre maîtres de Bruxelles le 17. La cavalerie de la garde donna, et nous perdîmes le brave général Letort.

Le 18 au matin le temps était couvert; il avait plu pendant la nuit; il pleuvait même encore à la pointe du jour. L’armée anglo-hollandaise comptait 90,000 combattants, avec ses alliés 120,000, et 230 bouches à feu. L’armée française n’avait que 68,000 hommes à opposer; mais notre artillerie était aussi nombreuse que celle de l’ennemi; seulement il pouvait l’utiliser davantage, en ce que l’armée du général anglais était sur le plateau de Mont-Saint-Jean. Les causes de la perte de cette bataille peuvent se réduire à plusieurs principales: la première, c’est que le corps d’armée de droite n’ait pas marché franchement sur Saint-Lambert; il devait sans hésiter marcher au canon, c’est un principe à la guerre; et la seconde, c’est d’avoir fait faire une démonstration par une partie trop faible de la garde en colonnes par division, l’arme au bras. Cette démonstration n’ayant pas réussi, et ne pouvant pas réussir, décida, par l’arrivée des Prussiens, la retraite. Celui qui commandait cette colonne aurait dû, en arrivant à la gauche du 1er régiment de dragons, sur la hauteur de Mont-Saint-Jean, faire croiser la baïonnette et battre la charge; cela ne se fit pas: l’armée anglaise, adossée à la forêt de Soignes, ne se rembarquait pas. On ne peut s’empêcher de faire ici un rapprochement entre les malheurs d’Annibal et ceux de Napoléon : tous deux, après avoir passé les Alpes, cueillirent leurs lauriers en Italie; tous deux négligèrent plusieurs fois, par trop de générosité au moment décisif, d’anéantir entièrement leurs ennemis vaincus; tous deux, après un bonheur inouï et de grandes victoires, au moment de jouir du fruit de leurs exploits, virent la fortune leur devenir contraire; leur grandeur s’écroula contre un homme ordinaire; ils moururent dans l’exil. […]Quant au mouvement prématuré de la cavalerie française sur les hauteurs de Mont-Saint-Jean, dont il est question dans plusieurs ouvrages militaires, il ne fut ordonné par personne; il se fit spontanément par le1er régiment de dragons, commandé par le brave colonel Planzeaux; je faisais partie de cet intrépide régiment, où j’étais alors chef d’escadron. Nous arrivâmes seuls sur le terrain le matin de très-bonne heure; il pleuvait encore un peu. Sans ordres et sans généraux, le régiment se plaça dans la pente de Mont-Saint-Jean, laissant à trente pas sur notre droite la maison isolée qui touche à la chaussée; il était en colonne serrée. Un coup de canon tiré au hasard traversa les escadrons; le régiment se déploya. Vers onze heures la bataille commença; nous étions en première ligne; le général Lhéritier arriva; mais au même moment, en m’adressant la parole, il reçut une balle qui lui traversa les épaules; il dut se retirer; c’est dans cet instant que nous perdîmes nos sapeurs. Arriva ensuite le 7ème régiment, commandé par le colonel Léopold, qui se plaça en arrière à gauche du 1er régiment. Deux pièces de canons de petit calibre, dirigées par un maréchal-des-logis, vinrent se placer à quelques pas de nos escadrons. Elles eurent à peine le temps de faire feu, que la cavalerie anglaise les chargea. C’est alors que sans commandement et sans ordre, les deux escadrons les plus près, que je commandais, se portèrent, en avant des pièces, au-devant de la cavalerie ennemie par le cri général parti des rangs, cri si familier à nos braves soldats : « En avant ! En avant ! »

Ce mouvement fut suivi des autres escadrons, et ensuite  par le régiment de Léopold. Nous restâmes sur les hauteurs de Mont-Saint-Jean, à l’emplacement du Lion, toute la journée, jusqu’au moment où la retraite dut se faire, chargeant continuellement les escadrons ennemis qui se présentaient pour nous en faire descendre. Jamais mêlées de cavalerie ne furent plus longues et plus compactes, puisqu’elles n’ont pas discontinué; nos escadrons y tinrent en respect les carrés anglais appuyés à la chaussée, et adossés au village, qui n’osèrent pas se dégarnir de leur feu de toute la journée; ces troupes étaient tellement fatiguées de la position d’apprêtez armes, qu’à chaque moment on entendait l’avertissement des officiers qui relevaient les hommes de leur affaissement. On a accusé à tort le maréchal Ney d’avoir donné cet ordre; ce mouvement prématuré, ainsi que je l’explique, s’est fait instantanément. Nos malheurs empêchèrent alors de faire connaître les détails glorieux des régiments. Ainsi, dans le 1er  de Dragons ,un officier nommé Graffin vint se faire tuer, après avoir eu deux chevaux tués sous lui, et montant, pour le troisième, un cheval du train d’artillerie; l’adjudant major Laussate, retiré à Pau, n’hésita pas, au milieu de la mêlée, de sauter à bas de cheval pour le donner au colonel, qui venait d’être démonté; Henry, capitaine, qui fut taillé en morceaux; Rivaux, qui en porte des traces sur la figure, et qui sert dans la gendarmerie; Hurtaut, capitaine retraité, aujourd’hui maire de son village dans le département de l’Allier; et Suchet, capitaine, qui était devenu un objet de curiosité pour les habitants où nous passions, tant il avait été écourté de coups de sabre des pieds à la tête. Les éloges mérités par tous ces braves ne finiraient pas; presque tous les officiers et sous-officiers furent blessés: plusieurs restèrent sur le champ de bataille, bien glorieusement pour eux et pour leur famille. J’eus l’honneur de conduire dans cette journée (mes camarades s’en rappellent ) douze fois les escadrons à la charge, qui s’abordaient à fond. Le major Collet, retiré à Saint-Germain, faisait nombre parmi ces braves. J’éprouve le regret de ne pouvoir citer tous ceux que j’ai vus agir en héros, mais je vois leurs dangers, leurs figures, leurs actions, sans pouvoir me rappeler les noms de tous. Ces dangers étaient un troc avec la gloire et l’immortalité : électrisante consolation! Car le guerrier ne va pas au combat à condition de la victoire; il peut recevoir des blessures; tout n’est pas douleur dans ces blessures; il y a aussi quelque douceur à remplir son devoir et à laisser couler son sang pour la patrie. On a exagéré à tort le désordre de cette malheureuse et fatale journée; une retraite ne s’exécute pas comme une parade; mais il est à remarquer que les ennemis étaient si étonnés de leurs succès, qu’ils ne s’attachaient, dans leur poursuite, qu’aux soldats en désordre, à droite, à gauche de la route, dans la plaine. Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron, et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire: « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe » , qui était couvert de son étui. On cria « Vive l’Empereur ! » mais le destin s’était prononcé; il dut se retirer. Le roi Jérôme, chargé, sur notre gauche, d’attaquer la ferme de Hougoumont, s’y couvrit de gloire; le feu, sur ce point, fut constamment des plus vifs et des plus meurtriers. Jamais le général Cambronne ni aucun général français ne prononça la réponse, d’ailleurs toute française, qu’on lui prêter je le tiens de lui-même; il a dû, je crois, le dire également au général Drouot. La retraite de la garde impériale ni d’aucun corps d’élite ne fut telle, qu’elle en fût réduite là; et je n’ai jamais entendu dire qu’un officier anglais se fût vanté d’avoir fait à la Garde la proposition insolente de se rendre; il se serait fait connaître depuis longtemps, si cela avait pu avoir lieu; mais, je le répète, l’ennemi fuyait les corps qui conservaient leur ensemble. Ainsi les régiments qui, comme la Garde, donnèrent partout l’exemple, n’eurent pas à subir une pareille humiliation, qui ne fut faite à aucun des corps de l’armée. Le mien passa la nuit dans une ferme, à côté, pour ainsi dire, du champ de bataille, où l’ennemi se garda bien de venir le troubler; et ce n’est que le lendemain 19, à neuf heures du matin, que nous rejoignîmes, à Charleroi, le corps de cavalerie de Kellermann, auquel nous appartenions. « La Garde impériale, dit l’Empereur dans ses Mémoires (tome  8, p. 204), fit sa retraite en bon ordres, et ne put conséquemment être sommée de se rendre. Napoléon, avec son état-major, resta longtemps au milieu de ses carrés. Ces vieux grenadiers, ces vieux chasseurs, modèles de l’armée dans tant de campagnes, se couvrirent d’une gloire nouvelle sur ce champ de bataille. Le général Friant fut blessé; Poret de Morvan, Devaux et Michel y trouvèrent une mort à envier. Le général Duhesme, fait prisonnier, fut lâchement massacré le lendemain par un hussard de Brunswick, crime qui resta impuni. L’armée y fit des prodiges de valeur; mais plusieurs chefs s’y conduisirent mal. Sans l’arrivée, à l’approche de la nuit, des 1er  et 2ème  corps prussiens, la victoire nous restait; et 120,000 anglo-hollandais et alliés étaient battus par 60,000 Français. »

(Colonel RIGAU, « Souvenirs des guerres de l’Empire… », A. Poilleux, Editeur, 1846, pp.107-116).

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( 30 mars, 2021 )

Paris capitule (1814)…

30 mars 1814

Le 8 février 1814, de Nogent-sur-Seine Napoléon écrivait à son frère Joseph, à qui il avait confié Paris : « Si l’ennemi avançait sur Paris avec des forces telles que toute résistance devint impossible, faites partir, dans la direction de la Loire, la Régente, mon fils, les grands dignitaires…Rappelez-vous que je préférerais savoir mon fils dans la Seine plutôt qu’entre les mains des ennemis de la France ». Le 16 mars 1814, il réitère cet ordre.  A l’approche des Alliés (Prussiens et Russes) Joseph hésite. Le 28 mars 1814 au soir, il convoque le Conseil de régence. L’Impératrice et le Roi de Rome doivent-ils partir avec le gouvernement ? 

Hormis Clarke,  ministre de la Guerre, l’ensemble du conseil répond par la négative, considérant que la présence de Marie-Louise et de l’Aiglon galvaniserait la résistance. Joseph lu alors à haute voix les recommandations de son frère. Le départ fut donc décidé. Le 29 mars 1814, Marie-Louise quitte (pour toujours) les Tuileries ; un départ réprouvé par les parisiens. Joseph, fit afficher sur les murs une proclamation annonçant la venue imminente de l’Empereur, arrivant au secours de sa capitale. Paris doit tenir. Mais une résistance est-elle possible ?  De leur côté, les Alliés, en découvrant la cité dans le lointain, au matin du 30 mars 1814 étaient à la fois euphoriques et inquiets. Ils savent qu’ils ne disposent plus que de deux jours de vivres et qu’une insurrection paysanne, comme ces attaques sporadiques que connurent leurs troupes dans la Brie, peut surgir sur leurs arrières. Ils craignent aussi que Napoléon ne les surprenne  et délivre la capitale.

Il faut agir et vite. Dans Paris la défense s’organise. Les troupes de Marmont, de Mortier, de Compans ; la Garde nationale, commandée par Moncey, la garnison, les élèves de l’École Polytechnique, sans parler des vétérans et des invalides, forment un ensemble de 42 000 hommes. C’est peu face aux 120 000 hommes des Alliées ceinturant la ville.  Mais le peuple de Paris est prêt à se battre, à transformer chaque rue, chaque maison en un bastion imprenable. Pour gagner, il eut fallu que cette résistance soit conduite et galvanisée par des chefs civils et militaires capables et résolus.

Que l’exemple vienne d’eux et qu’elle soit appuyée par une fidélité à toute épreuve à Napoléon. C’est dans de telles conditions que l’Empereur arrivant aux portes de Paris aurait pu victorieusement repousser Russes et Prussiens. 

L’Histoire en décida autrement… Le 28 mars 1814, Napoléon quittant Saint-Dizier pour se diriger sur Troyes, confie une mission particulière à un prisonnier de marque : le comte de Weissemberg, ambassadeur d’Autriche à Londres. 

Le diplomate emporte ainsi avec lui l’ordre d’entamer une négociation avec l’empereur d’Autriche. Dans la soirée, alors qu’il est à Doulevant, l’Empereur reçoit des nouvelles de Paris : « Les partisans encouragés par ce qui se passe à Bordeaux, lèvent la tête. La présence de Napoléon est nécessaire s’il veut empêcher que sa capitale ne soit livrée à l’ennemi ; il n’y a pas un moment à perdre ». Le 29 mars 1814 au petit matin, Napoléon quitte précipitamment Doulevant. En route, il apprend bribe par bribe la progression inquiétante des Alliés. Il dépêche alors auprès de Joseph, le général Dejean son aide de camp et le colonel Gérardin, aide de camp de Berthier, afin de confirmer son arrivée aux Parisiens et de s’assurer de l’état de la défense de la capitale. 

Le 30 mars, à l’aube, Napoléon, laissant le commandement à Berthier, se dirige à bride abattue vers Paris. Ce même matin, à 4 heures, la ville se réveille par une canonnade et des roulements de tambours. La générale est battue. Les faubourgs se soulèvent. Les ouvriers réclament des armes. Dans les demeures cossues du Faubourg Saint-Germain, nombreux sont les royalistes qui souhaitent ardemment la chute de l’Empereur…

La défense s’organise. Les troupes parisiennes tiennent en respect les masses ennemies sur le front est le nord-est, de Vincennes à Clichy. Mais Joseph, représentant de l’Empereur à Paris va commettre l’irréparable.  Vers dix heures et demie du matin, alors qu’il se trouve à Montmartre pour surveiller les opérations, il reçoit la visite de l’architecte Peyre que les circonstances avaient transformé en parlementaire. Ce dernier est accompagné du comte Orlov, aide de camp du tsar Alexandre.

Orlov a été reçu dans la nuit par le tsar qui lui a remis des exemplaires d’une proclamation royaliste du prussien Schwarzenberg adressée au peuple de Paris. Alexandre s’empressa d’ajouter au comte Orlov que si les pourparlers échouaient, la lutte se poursuivrait néanmoins. Il compléta ses propos par une phrase inquiétante : 

« Dans les palais ou les rues, l’Europe couchera ce soir à Paris. » 

Ces mots répétés à Joseph  atterrent ce dernier. Le frère de l’Empereur s’empresse alors de réunir un conseil de défense qui conclut au caractère inévitable de la capitulation de Paris. Par des missives adressées à Marmont et à Mortier, Joseph leur autorise, s’ils ne peuvent plus tenir leurs positions, à entamer des pourparlers avec Schwarzenberg et le tsar, se trouvant en face d’eux. Vers midi trente ce même 30 mars, le peu courageux Joseph quitte Paris pour Rambouillet, oubliant dans sa précipitation de déléguer ses pouvoirs. Les seuls autorités constituées se trouvent dans Paris sont alors les deux préfets Pasquier et Chabrol et le Conseil d’État, ne tenant leurs pouvoirs de l’Empereur. Aux alentours de la cité, la bataille fait rage. On se bat à Romainville, à Pantin et ailleurs. Marmont quoique blessé, tient bon.

Il ne s’arrête pas sur le billet de Joseph qui lui parvient vers 13h30. A 14 heures, les Alliés déclenchent une offensive générale. Marmont se voit alors débordé de toutes parts. Il se replie sur Belleville et envoie trois parlementaires pour solliciter un armistice. Le maréchal Moncey tient bon à la barrière de Clichy, au nord de Paris. 

Le peuple de Paris se bat, les habitants font le coup de feu. IL faut tenir jusqu’à l’arrivée de Napoléon. En quittant Montmartre, Joseph avait donné l’ordre de quitter immédiatement la capitale à toutes les personnalités du régime. Cette mesure ne fut que partiellement exécutée. C’est une des erreurs de Joseph. Talleyrand, prêt à tous les compromis, à toutes les trahisons, voit là l’occasion de jouer un nouveau rôle. Le général Savary, convaincu du départ de Talleyrand, quitte Paris. Désormais le prince de Bénévent a toute latitude pour agir…

Le Tsar qui avait reçu dans l’après-midi l’envoyé de Marmont, désigne son aide de camp le général Orlov afin de poursuivre les négociations. Dans le même temps, le maréchal Mortier voit arriver près de lui le général Dejean, expédié par Napoléon. Cherchant en vain Joseph, il vient lui annoncer que l’Empereur approche et qu’il faut tenir encore. 

Mais les tractations ont commencé. Marmont,  Mortier et les représentants du Tsar se réunissent et entament de laborieuses tractations.  Avec cette capitulation, Marmont se pose en triomphateur. N’a-t-il pas évité aux parisiens une catastrophe ? Talleyrand sort alors de l’ombre. Il rencontre Marmont et se pose en véritable arbitre de la situation en éloignant le maréchal de Napoléon et en favorisant le retour des Bourbons.  Le 31 mars 1814, à deux heures du matin, l’aide de camp de Schwarzenberg débarque à l’hôtel de Marmont, rue de Paradis ; les Alliés acceptent la capitulation. Napoléon, alors à Juvisy, à la « Cour de France »  apprendra la terrible nouvelle par le général Belliard.  -« Quelle lâcheté !…Capituler ! Joseph a tout perdu… Quatre heures trop tard… », déclare t-il à voie haute. 

L’Empereur songea un instant à forcer le destin. Il pouvait en seulement quelques heures soulever à nouveau ses « bons Parisiens »… Les troupes françaises, conformément aux conditions, commencent à évacuer la ville. Au matin de ce 31 mars historique, le canon s’est tut dans Paris.

A neuf heures, les parisiens, surpris par ce calme inhabituel, apprirent la reddition de leur ville, et l’entrée imminente des Alliés dans la cité.

Une certaine inquiétude s’installa alors. Seuls les royalistes exultaient, laissant éclater leur joie d’une façon bruyante. 

Acta est fabula ! La pièce est jouée ! 

Marmont s’illustrera en se ralliant aux Bourbons sous l’influence de Talleyrand… 

Napoléon arrivé à Fontainebleau depuis le 31 mars, est contraint d’abdiquer, mais il hésite encore, calculant les chances qui s’offrent à lui de renverser la situation  Il reçoit Caulaincourt qui lui trace avec exactitude un tableau de Paris : Napoléon n’a rien à attendre de la capitale si ce n’est que la situation se dégrade. Il ne doit plus songer à y entrer. Puis c’est le maréchal Ney qui est reçu à son tour. Le prince de La Moskowa met tout son poids afin d’amener l’Empereur à abdiquer. Il parle d’une armée fatiguée, il évoque l’existence de ces troupes que la défection de Marmont et de son 6ème corps a plongé dans le plus profond découragement. Le maréchal Macdonald, reçu également, et accompagné de Ney, ira dans le même sens.  L’Empereur écoute avec attention les exigences demandées concernant son abdication. Elle sera sans conditions aucunes. De plus, Napoléon se verra attribué la souveraineté de l’île d’Elbe. Le souverain signe son acte d’abdication le 6 avril 1814. Napoléon vit alors une des périodes les plus difficiles de son existence. Il apprend coup sur coup toute une série de mauvaises nouvelles : Joséphine, une de celles qu’il a le plus aimé, s’apprête à recevoir le Tsar en personne à la Malmaison ; Marie-Louise s’attarde curieusement à Blois, alors qu’il lui serait si facile de le rejoindre ici à Fontainebleau…

L’attitude Marmont, de Ney et de Macdonald l’avait ulcéré. Ler dernier coup vint du maréchal Berthier, major général qui se crut être autorisé, par l abdication de Napoléon, à envoyer (le 12 avril) aux Bourbons celle de cette armée toute entière.- « Berthier, dit-il, m’abandonne avant que je ne quitte Fontainebleau. Berthier ! »Deux proches serviteurs allaient s’enfuir également : Constant et le mameluck Roustam.

La suite des événements montrera que Napoléon n’allait pas y perdre au change, en les remplaçant par Marchand et Saint-Denis (le mameluck Ali ), qui le suivront à l’île d’Elbe puis à Sainte-Hélène l’année suivante… 

« A Fontainebleau, écrit Ali, se voyant abandonné non de ses braves soldats, mais de la plupart de ses officier généraux et de beaucoup d’autres, l’Empereur tentera de mettre fin à son existence». Ce geste désespéré (et manqué) aura lieu le 12 avril. Huit jours plus tard,  se déroulait  la fameuse scène des Adieux de Fontainebleau qui fait partie de la légende napoléonienne. Immortalisée par Horace Vernet, on peut y voir quelques uns de ceux qui suivront l’Empereur à l’île d’Elbe : Drouot, Bertrand, Cambronne…Voici ce que raconte le lieutenant de grenadiers Monnier : 

« Enfin, le 20 avril, au moment de quitter son palais de Fontainebleau pour abandonner cette terre sacrée de la patrie, cette terre où tant de grands souvenirs, tant de superbes monuments devaient consacrer son nom à la reconnaissance de la postérité, l’Empereur sortit vers midi de ses appartement, et descendit par le grand escalier dans la cour du Cheval Blanc. Il la traversa à pied, au milieu de douze cents grenadiers de sa Garde, rangés sur deux haies, depuis l’escalier jusqu’à la grille : quelques officiers d’état-major le suivaient, ainsi que les quatre commissaires des alliés, le général russe comte Souvalow [Schouvaloff], le général autrichien baron Kooller [Koller], général prussien [le comte de Waldbourg-Truchsess], et le chevalier Neil Campbell major anglais [le colonel et non « chevalier »] ; le comte Klam, aide de camp du prince de Schwartzemberg [Schwarzenberg] les accompagnait. 

Avant d’arriver à la grille, l’Empereur s’arrêta, fit former le cercle à la troupe, approcher de lui tous les officiers, et prononça d’une voix ferme, quoique émue, un discours dont on a retenu les fragments suivants : « Grenadiers et chasseurs de la Vieille Garde, je vous fais mes adieux : pendant vingt ans je vous ai conduit à la victoire ; pendant vingt ans vous m’avez servi avec honneur et fidélité ; recevez mes remerciements… Officiers, soldats, qui m’êtes restés fidèles jusqu’aux derniers moments, recevez mes remerciements, je suis content de vous. Je ne puis vous embrasser tous, mais j’embrasserai votre général. Adieu, mes enfants, adieu, mes amis.

Conservez-moi votre souvenir ! Je serai heureux lorsque je saurai que vous l’êtes vous-mêmes. Venez général ! » Alors, le général Petit s’est approché, et il l’a embrassé vivement. – « Qu’on m’apporte l’aigle, et que je l’embrasse aussi. » 

Le porte-drapeau s’est avancé, a incliné son aigle, et l’Empereur en a embrassé trois fois l’écharpe avec la plus vive émotion.  

  – « Adieu mes enfants. » Officiers, soldats, tous étaient attendris ; les larmes roulaient dans les yeux de ces vieux guerriers ; les officiers étrangers eux-mêmes témoignaient par des pleurs involontaires combien ils étaient sensibles à de tels adieux. » 

C.B. 

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( 26 mars, 2021 )

Un témoignage anglais sur Napoléon à bord de l’ »Undaunted ».

Napoléon

Thomas Hastings (1785-1812), était lieutenant à bord du navire l’Undaunted. C’est ce bâtiment qui conduisit l’Empereur dans son nouveau royaume. L’Undaunted mit les voiles le 29 avril 1814 à 11 heures, de Saint-Raphaël. Et jeta l’ancre le 3 mai suivant devant Portoferraio, dans la soirée. Napoléon débarque à l’île d’Elbe le 4 mai à 14 heures. Ce récit méconnu est extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet et intitulé « L’année 1814 » (Fontemoing et Cie, 1914). Il est à prendre avec précaution car bien écrit dans l’air du temps où il était si facile d’accabler un souverain impuissant à se défendre et condamné à l’exil… J’ai complété ce témoignage par quelques notes et autres extraits ; le tout mis en italiques et entre-crochets.

C.B.

Le 16 avril [1814], lorsque au retour d’une courte croisière nous regagnâmes notre ancien poste devant Marseille, nous fumes reçus par les habitants de cette ville, dont le commerce a pourtant beaucoup souffert de nos efforts pour le détruire, avec des transports d’allégresse qu’aucune plume ne peut dépeindre.

La veille un pêcheur nous avait appris qu’on s’attendait à quelque grand changement. Ce matin-là, nous remarquâmes que le drapeau blanc flottait sur tous les forts à côté du drapeau anglais. Cela nous excitait à nous rapprocher quand une députation, conduite par le maire, vint à bord, nous invita à jeter l’ancre, et nous informa de la bienheureuse nouvelles de la paix et de la chute du perturbateur du monde, Bonaparte. Il serait impossible de décrire les exclamations immodérées de la joie enthousiaste qui éclata ; l’aire retentissait des cris de « Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! Vive l’Anglais ! » A  midi nous saluâmes la terre et jetâmes l’ancre. Il était étrange de voir ces mêmes gens, qui, peu de temps auparavant, chercher à se faire mutuellement tout le mal les uns des autres et s’embrasser avec une chaleur plus que fraternelle.

Nous restâmes à  Marseille jusqu’au 23 avril, où nous reçûmes l’ordre de faire voile vers Fréjus pour transporter le ci-devant Empereur à l’île d’Elbe. Nous arrivâmes le 24 et le 27 tout fut prêt pour son embarquement. Ce puissant ennemi de l’Angleterre préférait se remettre entre les mains de ce même peuple qu’il avait si fréquemment stigmatisé comme étant sans honneur et sans principes, plutôt qu’à ceux sur lesquels il avait régné et qu’il avait si souvent conduits à la victoire et à la gloire. Sur sa toute il n’avait pas été insulté sauf à Avignon où la population avait pendu son effigie sur le bord de la chaussée et demandé à grands cris à voir le tyran.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse : « La plus grande effervescence régnait dans les villes que nous eûmes à traverser pendant la journée du 24 [avril 1814] et la matinée du 25. A Orange, à Avignon, nous fûmes assourdis des cris de Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! À bas Nicolas ! Je faisais, tapi dans ma voiture, des réflexions bien amères sur l’instabilité des grandeurs humaines, me contentant d’envisager tous ces visages frénétiques. A Orgon, petit village où les relais avaient été placés, la rage du peuple était à son comble.  Devant l’auberge même, où l’on avait forcé les relais à établir ; on avait suspendu un mannequin, représentant Sa Majesté, en habit vers de sa Garde, avec un papier ensanglanté sur sa poitrine. La populace des deux sexes se pressait, se cramponnait à la voiture de Sa Majesté et cherchait à la voir pour lui adresser les plus fortes injures. Le danger est imminent ; les Commissaires s’empressèrent de descendre de leurs voitures pour se ranger autour de celle de l’Empereur. Transporté de colère à la vue de ces misérables, je m’élançai de la mienne pour me joindre aux Commissaires ; leur harangue et mes paroles, prononcées très énergiquement en langue patoise, suspendirent les hurlements de la multitude. Les chevaux se trouvant attelés, on les lança au grand galop, et la rage des gens d’Orgon expira dans quelques jets de pierre lancés sur la voiture de Sa Majesté. Le danger auquel l’Empereur venait d’échapper l’avertissait et lui commandait la prudence. A un quart de lieue au-delà d’Orgon, Sa Majesté jugea indispensable de changer de costume ; elle prit l’habit d’un de ses courriers qu’elle fit placer dans sa voiture, et courut elle-même au-devant de nos voitures. On trompa ainsi la multitude à St-Canat, où l’effervescence ne le cédait en rien à celle dont nous venions d’être les tristes témoins ; mais à midi, l’Empereur, harassé de fatigue, et horriblement meurtri, ne put continuer sa route ; il s’arrêta dans l’auberge dite La Calade, à trois lieues en deçà d’Aix. Sa Majesté, s’y présentant comme un courrier de l’Empereur, eût à essuyer avec la maîtresse du logis une conversation bien pénible. Cette mégère ne lui déguisa pas la haine que l’on portait à Napoléon et la résolution où était le peuple de le massacrer lors de son passage à Aix. »]

 Il avait été escorté par un régiment de hussards autrichiens et accompagné par un général russe et par le colonel Campbell des gardes [Cet officier britannique chargé de la surveillance de Napoléon à l’île d’Elbe ne pourra pas empêcher son évasion, ayant été parti compter fleurette (une fois de plus) à une belle comtesse italienne à Livourne !]

Il resta deux jours à Fréjus et dans la nuit du 28 quitta cette ville pour s’embarquer. Les hussards faisaient la haie sur le chemin et un carré était formé sur la plage autour du canot. A 8 heures et demie il quitta la terre au milieu d’un profond silence interrompu seulement par une sonnerie de trompettes. La mer était calme, paisible, et la scène tout à fait solennelle.

Abandonné de tous ses généraux sauf deux, ainsi que du plus grand nombre de ses domestiques, craignant toujours pour sa sécurité [Hastings a une vision simpliste des événements !], il se jeta à bord d’une frégate appartenant à ce pays dont il avait justement mérité la haine mortelle. Il y fut reçu avec tous les honneurs dus à un prince souverain; ce à quoi, pour lui rendre justice, il fut très sensible, et il fit observer que les Anglais étaient vraiment des ennemis nobles et généreux. Il me faut dire toutefois que l’inflexible force d’âme et la noble fermeté avec lesquelles il supporte les revers de la fortune doivent au moins commander le respect, et si nous pouvions nous dépouiller de l’idée que l’assassin de d’Enghien [allusion à l’exécution du duc d’Enghien], de Wright et de tant d’autres est devant nous, nous laisserions bientôt aller à l’admiration.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse, qui assiste à ces événements : « 27 avril 1814. Nous arrivâmes à Fréjus, où nous avait précédé le colonel Campbell, qui était arrivé de Marseille avec la frégate anglaise The Undaunted. Ce bâtiment était commandé par le capitaine Ussher, et était destiné à escorter l’Empereur pour garantir Sa Majesté contre toute espère d’attaque. Le brick l’Inconstant, capitaine Montcabrié, attendait l’Empereur, mais Sa Majesté jugea au-dessous de sa dignité de passer à son bord » ]

[Lettre inédite du général Bertrand à sa femme, Fanny : « « Nous sommes arrivés ici hier et nous partons ce matin sur une frégate anglaise ; le bâtiment français étant arrivé trop tard. Nous avons fait un heureux voyage sauf dans quelques villages de Provence où nous avons été exposés aux injures de la populace mais qui n’ont eu d’ailleurs aucune suite… Lettre datée de « Fréjus, ce 28 avril 1814 »].

La nuit même nous levâmes l’ancre et mîmes à la voile. Pendant une longue traversée de six jours, il  affecta une amabilité qui assurément ne lui paraît pas naturelle. Sa taille est de cinq pieds six pouces ; il tourne à l’embonpoint, ce qui lui donne l’air inactif et pesant ; ses yeux sont gris et extrêmement pénétrants. L’expression de sa physionomie n’a rien d’agréable. Il parle de tout et semble bien renseigné sur tout. On dirait qu’il s’est  beaucoup occupé de choses de la marine, car ses remarques sur ce chapitre sont extrêmement justes et appropriées.

Je fus nommé un des commissaires pour prendre possession de l’île [d’Elbe] et reconnaître le drapeau indépendant ; en conséquence, quand nous approchâmes, je quittai le navire avec le comte Koller [Le général autrichien Koller (1757-1821) fut désigné pour accompagner Napoléon de Fontainebleau à l’île d’Elbe. Il entretint d’assez bon rapport avec l’Empereu ], et le général comte Drouot [Le général Antoine Drouot (1774-1847), courageux et vertueux, il sera nommé par Napoléon Gouverneur de l’île d’Elbe.] Après avoir accompli toutes les formalités nécessaires, nous retournâmes et trouvâmes le vaisseau près du port de Portoferraio. Le lendemain, le bizarre drapeau de Bonaparte, blanc avec des bandes diagonales rouges et trois barres qui, dit-il, indiqueront son désir de cultiver l’industrie, l’harmonie et la paix, fut arboré [il s’agit du drapeau de Napoléon à l’île d’Elbe. Notre Anglais en donne une interprétation fantaisiste !] L’Undaunted le salua de vingt-et-un coups et tous les forts suivirent cet exemple. A 2 heures le cortège était prêt, et lorsque Napoléon descendit dans le canot, les servants gagnèrent leurs pièces, et dès qu’il s’éloigna du navire, on commença un salut royal.

Nous pénétrâmes dans le port en cet appareil. D’abord les canots de l’Empereur avec les marins de la Garde, leurs officiers et les officiers de sa maison, ensuite une grande affluence d’embarcations du pays avec de la musique, des gens qui jetaient des fleurs et acclamaient notre débarquement.

Napoléon fut reçu par la municipalité qui lui présenta les clefs d’or de la ville sur un plat d’argent. Nous nous avançâmes ensuite dans le plus grand ordre ; les rues étaient bordées de troupes et jonchées de fleurs, et l’air retentissait des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon le Grand ! »

Alors eut lieu la plus grande scène d’hypocrisie [Hastings en est-il si certain ?]. A notre entrée dans l’église, et pendant qu’on chantait le Te Deum, le perturbateur du monde, le fléau des nations fléchit le genou devant l’autel de ce Dieu qu’il avait si souvent nié, de ce Dieu en présence duquel il avait abattu tant de victimes non préparées, non attendues. J’avais supporté tout le reste avec patience, et ces honneurs qu’on lui rendait, lui étaient certainement dus comme souverain ; mais la vue du voile sacré qu’il tira sur sa figure, me rappela que le plus grand et le plus compliqué des scélérats était en ce moment devant mes yeux et réveilla dans mon cœur des sentiments qui étaient loin d’être ceux d’un ami. Après la messe, nous nous rendîmes à la maison qui devait servir de palais à Napoléon, et toutes les formes de l’allégeance y furent remplies.

[Extrait des « Mémoires » de G. Peyrusse en date du 4 mai 1814 : « A deux heures, l’Empereur débarqua. Le général Drouot le salua d’une salve de cent coups de canon. La municipalité et les corps de l’État vinrent le recevoir et le haranguer. Sa Majesté était en culottes blanches, souliers à boucles d’or. Elle portait l’uniforme des chasseurs à cheval de sa Garde. L’Empereur, placé sous le dais, fut conduit à la cathédrale, où un Te Deum fut chanté. Les troupes formaient la haie. Après la cérémonie, le cortège se dirigea vers l’Hôtel de ville. Un Trône impérial avait été élevé à la hâte. Sa Majesté ne s’y plaça pas. Elle donna audience et reçut les hommages de toutes les autorités de l’île et leur adressa le discours suivant:

« La douceur de votre climat, le caractère et les mœurs de vos habitants, m’ont décidé à choisir votre île pour mon séjour ; j’espère que vous m’aimerez comme des enfants ; aussi me trouverez-vous toujours disposé à avoir pour vous la sollicitude d’un père. »

La joie la plus vive régnait dans toute la ville. Toutes les fenêtres étaient pavoisées d’étoffes de soie. Les rues étaient jonchées de verdure.

Aussitôt après l’audience, l’Empereur monta à cheval, visita les fortifications et promit, d’un air de contentement, beaucoup d’améliorations. »]

Nous terminâmes ainsi notre très extraordinaire voyage.

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( 6 mars, 2021 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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( 3 mars, 2021 )

Un malheureux colonel…

Ombre 1

François-Joseph Tavernier, né à Colmar en 1769, chasseur à cheval en 1788, maréchal des logis en 1792, sous-lieutenant en 1793, lieutenant en 1796, capitaine en 1796, capitaine en 1797, chef d’escadron en 1807, fut promu le 16 mai 1809 adjudant commandant chef d’état-major de cavalerie et le 15 août 1809 de la même année baron de l’Empire. Mais la campagne de Russie marqua la fin de sa fortune. Il y reçut, le 25 juillet, à Ostrowno, un coup de feu, et, comme il dit, il y perdit tout. Depuis lors, il fut malheureux et, à son avis, le plus malheureux de tous les officiers. Il n’obtint pas le grade de maréchal de camp ou, s’il l’obtint, ce fut à titre purement honorifique, le 23 octobre 1822, lorsqu’il prit sa retraite. Dans la lettre que nous publions et qu’il adresse à un ami,-elle ne porte pas de date, mais elle doit être de 1830- il retrace ses déboires qui commencent en 1812, lorsqu’il servait dans cette « malheureuse armée » qui fit la campagne de Russie. 

Arthur CHUQUET. 

Je suis, mon ami, l’officier supérieur le plus maltraité de l’ancienne armée et peut-être le plus malheureux. J’ai fait toutes les campagnes de la Révolution ; j’ai reçu sept blessures et j’ai obtenu tous mes grades sur le champ de bataille jusqu’à celui de maréchal de camp honoraire que j’occupe et dont on a bien voulu me gratifier après dix années de grade de colonel. A la campagne de Russie, j’ai perdu vingt-deux chevaux, fourgon, équipages, effets, argent, enfin tout. Je n’en ai reçu aucune indemnité, pas même les 1.500 francs qui avaient été accordés comme gratification à tous les officiers supérieurs de cette malheureuse armée. Arrivé à Brunswick, le général Belliard me donna l’ordre d’y rester pour réunir tous les cavaliers qui revenaient de cette campagne, ce qui, sans doute, a été cause, ce qui, sans doute, a été cause que je n’ai point obtenu le grade de maréchal de camp, à l’instar de tous mes collègues.  Je fus donc obligé de me remonter en tout, et le malheureux sort me poursuivit tellement que je fus fait prisonnier de guerre à la capitulation de Dresde, où j’étais encore obligé de laisser chevaux et fourgon et de me défaire à vil prix de mes autres chevaux de selle, ayant été conduit en Hongrie où je restai six mois.  Rentrant en France, j’y trouvai l’ennemi qui m’avait tout pillé, au point que, pour la sustentation de ma famille, je fus dans le cas de vendre ma maison et de me mettre en loyer. Pendant les Cent-Jours, en 1815, je reçus l’ordre d’aller à Toulouse, de là à Bordeaux. J’y achetai des chevaux pour faire cette nouvelle campagne. A peine les avais-je depuis quinze jours que je reçus l’ordre de me rendre en poste à Strasbourg sous les ordres du général Rapp qui ‘avait demandé pour sous-chef de son état-major. Encore, d’après cela, obligé de me défaire de mes chevaux à Bordeaux et d’en acheter d’autres à Strasbourg ! Eh bien, je n’ai reçu encore une fois aucune indemnité de toutes ces pertes !

Pas une obole ! 

Enfin, mon ami, pour en finir, je vous dirai qu’il me reste pour toute fortune ma seule pension de retraite de colonel et que j’ai femme et trois enfants, dont un garçon de quinze ans pour lequel je paie déjà 1.000 francs de pension. 

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Ce personnage figure dans le « Dictionnaire des colonels de Napoléon » de Bernard et Danielle Quintin (SPM, 1996, pp.820-821).

 

  

 

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( 20 février, 2021 )

La bataille de Waterloo racontée par les témoins…

waterloo

18 juin 1815. Une date mythique pour tous les napoléoniens… « Waterloo, la fin d’un monde… » comme l’a si joliment écrit le commandant Henry Lachouque. On ne compte plus les études en tout genre consacrées à cette bataille. Aussi, plutôt que de réécrire une nouvelle fois les faits de cette journée qui marque à jamais l’Histoire de notre pays mais aussi celle de l’Europe, nous avons préféré glaner çà et là quelques extraits de témoignages représentatifs. Nous avons complété ce choix de textes par une bibliographie d’ouvrages (et non exhaustive) se rapportant à Waterloo. 

Les troupes sont prêtes. La bataille éclate. 

Lieutenant au 26ème régiment d’infanterie légère et devenu aide de camp du général de La Houssaye (resté lui à Paris), le jeune Alexandre de Chéron a laissé une lettre (adressée à son général) et datée du 22 juin 1815. Il y raconte la bataille telle qu’il l’a vu :  »Le lendemain 18 juin, l’Empereur fit ses positions d’attaque. L’ennemi formait le fer à cheval devant nous. Notre corps tint la droite. La fusillade commença sur les neufs heures du matin [Chéron se trompe car tout le monde est d'accord pour dire que c'est à 11h30 que la bataille débuta]. Les colonnes d’attaque furent formées, on se porta en avant de tous côtés. L’attaque fut générale. Les soldats étaient dans un enthousiasme impossible à décrire. Les cris de  » Vive l’Empereur !  » se confondaient avec le bruit du canon. Cependant, l’ennemi, embusqué dans une position extrêmement avantageuse, protégé par une artillerie nombreuse et formidable ne parut point étonné de notre audace. Il fit un feu si terrible que nos têtes de colonne reculèrent en désordre ; alors la cavalerie chargea et dégagea l’infanterie en tuant beaucoup d’anglais ; ils prirent beaucoup de chevaux. L’ordre se rétablit et l’on continua à se battre avec un succès balancé. Enfin l’ennemi put dégager son centre pour se porter aux ailes. L’Empereur suivit ce mouvement. Les ailes tentèrent même à le rejoindre derrière nous et à nous couper la route. Le maréchal Blache [Chéron veut dire Blücher] était arrivé avec ses troupes sur notre droite. L’ennemi recommença le feu sur le centre, feu qu’il n’avait suspendu que pour nous donner plus de confiance et nous nous vîmes entourés pour ainsi dire, n’ayant pour tout point libre que la route. L’Empereur comptait sur les généraux Grouchy et Vandamme qui devaient prendre l’ennemi par derrière. Ils ne vinrent pas et nous fûmes sur les huit heures tellement pressés par des forces supérieures que nos troupes se replièrent successivement et finirent enfin par être dans un désordre impossible à décrire « .(Alexandre de Chéron, lettre du 22 juin 1815 contenue à la fin de ses  » Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil « . Teissèdre, 2001)Victor Dupuy, quant à lui, est chef d’escadron, au 7ème hussards:  »Le 18 à quatre heures du matin, nous étions à cheval et vers huit heures, après avoir fait rafraîchir nos chevaux quelques instants, nous nous rendîmes sur le champ de bataille. Notre régiment fut détaché de la division et, avec trois escadrons de chasseurs, prit position à l’extrême droite, n’ayant pas d’ennemis devant nous ; Le combat s’engagea à notre gauche sur toute la ligne ; dès midi, la panique s’empara de quelques régiments d’infanterie du 1er corps d’armée et le sauve-qui-peut y fut prononcé. Ils fuyaient dans le plus grand désordre, je courus à eux avec un peloton de hussards pour les arrêter ; voyant parmi les fuyards, un porte-drapeau avec son aigle, je lui dis de me la remettre ; il l’avançait déjà pour me la donner, lorsque la réflexion me vint : « Je ne veux pas vous déshonorer, monsieur, lui dis-je, déployez votre drapeau, et portez-vous en avant, en criant avec moi, Vive l’Empereur !« . Il le fit sur-le-champ, le brave homme ! Bientôt les soldats s’arrêtèrent et dans peu d’instants, grâce à ses efforts et aux nôtres, près de trois mille hommes étaient réunis et avaient fait volte-face. Cette fuite était d’autant plus étonnante et extraordinaire que l’ennemi ne poursuivait pas ; mais par qui le malveillant sauve-qui-peut avait-il été prononcé ? On l’ignorait. Jusque vers quatre heures, nous restâmes paisibles spectateurs de la bataille. Dans ce moment le général Domon vint à moi ; le feu des Anglais était à peu près cessé ; il me dit que l’affaire était gagnée, que l’armée ennemie était en retraite, que nous étions là pour faire jonction avec le corps du maréchal Grouchy et que nous serions le soir à Bruxelles ; il partit. Peu de moments après, au lieu de faire jonction avec les troupes du maréchal Grouchy comme nous nous y attendions, nous reçûmes l’attaque d’un régiment de hulans prussiens. Nous le repoussâmes vigoureusement et lui donnâmes la chasse, mais nous fûmes forcés à la retraite par le feu à mitraille de six pièces de canon, derrière lesquelles les hulans se replièrent. Le colonel Marbot avait été blessé d’un coup de lance à la poitrine, dans l’attaque des Prussiens. Attaqués alors par l’infanterie, nous nous reployâmes sur le centre en battant en retraite. Dans notre mouvement rétrograde, nous rencontrâmes le maréchal Soult, major général, qui nous fit placer près d’une batterie de la garde pour la soutenir ; le canon ennemi nous fit quelque mal. »(Victor Dupuy :  » Souvenirs militaires, 1794-1816 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001). Le fameux Capitaine Jean-Roch Coignet assiste au début de la bataille :  »L’Empereur, ne recevant pas de nouvelles du maréchal Grouchy, donna l’ordre de l’attaque sur toute la ligne et la foudre éclata sur tous les points aux cris de : « Vive l’Empereur ! » (Capitaine Coignet :  » Cahiers. Présentés par Jean Mistler, de l’Académie Française. Avant-propos de Christophe Bourachot « . Arléa, 2001.) 

Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali, se trouvait près de Napoléon lors de la bataille :  »L’action commença au parc d’Hougoumont [Le château d'Hougoumont entouré de son parc et de son petit bois (aujourd'hui disparu)]. Cet endroit étant peu éloigné et assez élevé, on put voir assez facilement l’attaque et la défense. Ce fut avec beaucoup de peine que l’on parvint à en déloger l’ennemi. Les autres parties de la ligne de bataille étant éloignées ou cachées par les inégalités du sol, on pouvait bien voir à l’œil nu les divers mouvements qui s’opéraient. Une bonne partie de la journée s’était écoulée, et ce n’était que fort lentement que l’on avait gagné quelque terrain.  Dans l’après-midi, le corps prussien du général Bülow, qu’on avait pris d’abord pour celui du maréchal Grouchy, commença à faire quelques progrès et à donner des chances de succès à l’ennemi. Il était, je crois, trois à quatre heures. Au moment où les premiers boulets prussiens arrivaient sur notre droite, je fus envoyé à la ferme du Caillou pour dire à Pierron, maître d’hôtel, d’apporter une petite cantine, l’Empereur et quelques personnes de sa suite ayant besoin de prendre quelque nourriture. En allant, quelques boulets seulement traversaient la chaussée, mais, en revenant, il en arrivait une assez grande quantité. Peu loin et en arrière de l’endroit où était l’empereur, il y avait un chemin creux dans lequel était un grand nombre d’hommes tués de la garde anglaise (horse-guard) ; on les reconnaissait à leur haute stature et à leur grand casque orné d’une chenille noire.  Bülow repoussé, l’Empereur fit avancer les bataillons de la Vieille Garde sur les Anglais. La cavalerie avait déjà été lancée. Dès que la Garde eut joint l’ennemi, elle y sema la mort., et de toutes parts le fit reculer. Nos blessés, qui étaient en grand nombre, nous firent connaître l’opiniâtreté que mettaient les Anglais dans la résistance. Parmi les blessés, je vis le général Friant qui était encore à cheval ; quelques moments après, le colonel Mallet, qui était porté par ses soldats. Ce dernier me reconnaissant, me fit signe de lui donner une goutte d’eau-de-vie. Je le satisfis immédiatement : je portais le flacon de l’empereur. L’Empereur, qui, une demi-heure avant et peut-être plus, avait laissé la plus grande partie de son état-major et de son piquet d’escorte, pour diriger l’attaque de l’infanterie de la Garde, vint nous rejoindre une demi-heure après. La nuit commençait à couvrir le champ de bataille de ses ombres, lorsque le maréchal Blücher entra en ligne sur notre droite et porta le désordre dans quelques régiments français ; et ce désordre, se communiquant de proche en proche, devint général en peu de temps. Il fallut que la Garde fît un changement de front et ensuite qu’elle se formât en carrés, dans l’un desquels se réfugia l’Empereur avec sa suite pour échapper à la cavalerie prussienne qui inondait le champ de bataille. Le corps de Bülow, qui avait repris l’offensive et qui coupait déjà la chaussée, menaçait de nous envelopper entièrement. (Mameluck Ali :  » Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés et annotés par Christophe Bourachot « . Arléa, 2000).

Octave Levavasseur, officier d’artillerie et aide de camp du Maréchal Ney, se trouve aux premières loges lors de cette journée historique :  »Le 18 juin, reconnaissant que l’ennemi a pris position en avant de la forêt de Soignes et hérissé la crête de Mont-Saint-Jean, l’Empereur juge que c’est là que Wellington veut fixer la bataille ; il fait défiler l’armée en colonnes d’attaque et dispose ses lignes parallèlement à celles des Anglais. Le Prince Jérôme commandait notre aile gauche ; les comtes Reille et d’Erlon marchaient au centre ; Lobau et Duhesme à droite. Le Maréchal Ney avait le commandement de l’infanterie et de la cavalerie. Nous étions séparés de l’armée anglaise par un petit vallon dans lequel se trouvait, sur la grande route, la ferme de La Haye-Sainte, très rapprochée de la ligne ennemie. Pendant que nos troupes prenaient position, des boulets enlevèrent quelques files. Déjà le comte d’Erlon avait commencé son mouvement d’attaque, la bataille était engagée. Le Maréchal fit appeler tous les colonels de cavalerie et leur donna l’ordre de lui envoyer chacun un escadron. Ces escadrons étant venus se former derrière lui, il dit à un de ses plus anciens aides de camp, Crabet, général de brigade en retraite, revenu depuis quelques jours auprès de lui, de prendre le commandement de cette cavalerie, et il ajouta : « Vous allez suivre par la gauche et balayer tout ce qui se trouve entre l’artillerie ennemie et son infanterie en passant sur le terrain occupé par l’ennemi derrière La Haye-Sainte « . Pendant ce temps, le comte d’Erlon s’avançait au milieu de la mitraille sur la pente du plateau, mais il ne réussissait pas à prendre la position. Crabet défile et s’enfonce dans le vallon ; le maréchal se retourne et s’adressant à moi : « Levavasseur, dit-il, marchez avec cette charge« . (Octave Levavasseur :  » Souvenirs militaires, 1800-1815 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Capitaine Robinaux, du 2ème de ligne a les yeux grands ouverts sur la bataille qui commence :  »Le 18 juin, ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les anglais, attaquée par le 2ème corps d’armée commandé par le comte Reille qui s’en empare, ainsi que deLa Haie-Sainte. Planchenois [Plancenoit] et la ferme de La Belle-Alliance sont occupées par les français ; c’est vers ce point que Bülow se dirige… Sur les 10 heures du matin, toute l’armée française se mit en mouvement et s’avança dans la plaine ; l’armée était échelonnée et en colonnes serrées ; elles passèrent toutes, successivement, ces belles colonnes, au pied du mamelon de La Belle-Alliance où était l’Empereur et se dirigèrent chacune sur le point qui lui fut assigné. Le corps dont je faisais partie (le 2ème) se dirigea sur la ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les Anglais ; elle est située sur une petite hauteur qui domine la plaine sur tous les points, et au pied de cette ferme il y a un grand bois de taillis assez mal plantés, au-dessous duquel nous étions en colonne serrée ; nous formions l’extrême gauche de l’armée. 

Le comte Reille, qui commandait en chef le 2ème corps, vint nous donner l’ordre d’enlever la position occupée par les Anglais et de prendre la ferme pour point d’appui et de nous maintenir dans cette position pendant la bataille, sans perdre ni gagner du terrain. Aussitôt la charge fut ordonnée et nous montâmes en masse, la baïonnette croisée sur l’ennemi, qui fit une ferme résistance. Le combat fut opiniâtre ; de part et d’autre et la fusillade la plus meurtrière se poursuivit avec une égale ardeur une demi-heure suffit aux français pour enlever cette position formidable ; si nous eussions fait un grand nombre de prisonniers, tandis que sur le centre et la droite de l’armée la canonnade la plus vive et la fusillade la mieux soutenue se faisaient entendre ; nous tenions toujours ferme cette position importante.   Sur les 6 heures du soir, le maréchal Ney vint à notre position et nous cria d’une voix forte : « Courage, l’armée française est victorieuse, l’ennemi est battu sur tous les points ! « .

L’Empereur, voyant un corps qui débouchait dans la plaine, annonça aussitôt l’arrivée du Général Grouchy, commandant en chef la cavalerie ; aussitôt il fit attaquer les plateaux dits Mont-Saint-Jean, occupés par les Anglais sous le commandement du général en chef commandant les armées combinées Lord Wellington ; là il trouva une ferme résistance ; une artillerie nombreuse et embusquée vomissait feu et flamme de toutes parts ; la garde impériale s’avança sur-le-champ et enleva la position qui fut reprise à l’instant ; la garde forma aussitôt le carré et se battit ainsi avec acharnement sans exemple ; sommée plusieurs fois de se rendre, elle préféra la mort au déshonneur, et bientôt l’on entendit ces mots si dignes du caractère et du beau nom français : « La Garde meurt, mais elle ne se rend pas !…  »

(Capitaine Robinaux :  » Journal de route (1803-1832). Publié par Gustave Schlumberger « . Plon, 1908). 

Louis Bro, commandant le 4ème régiment de chevau-légers lanciers est également un des témoins de cette bataille : « A une heure du soir [de l'après-midi], la division Donzelot, précédée des batteries, marche sur le château de Goumont [Hougoumont], repousse une division belge et s’éparpille dans un terrain accidenté. Le corps anglais de Picton attaque son flanc gauche. La division Marcognet se précipite, mais ne peut sauver une batterie enlevée par la troupe de Ponsomby qui charge à la tête des dragons gris d’Ecosse. Notre infanterie, coupée en tronçons, se débande ; Drouet d’Erlon fait ordonner à la cavalerie de charger. Un terrain détrempé ne nous permet pas de manœuvrer à l’aise. J’enlève mon 4ème lanciers.  A droite d’un petit bois, nous apercevons la cavalerie anglaise, qui, promptement reformée, menace de tourner le 3ème chasseurs. Je prends la tête des escadrons en criant : « Allons, les enfants, il faut renverser cette canaille ! » Les soldats me répondent : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Deux minutes plus tard, le choc a lieu. Trois rangs ennemis sont renversés. Nous frappons terriblement dans les autres ! la mêlée devient affreuse. Nos chevaux écrasent des cadavres et les cris des blessés s’élèvent de toutes parts.  Je me trouve un moment comme perdu dans les fumées de la poudre. L’éclaircie venue, j’aperçois des officiers anglais qui entourent le lieutenant Verrand, porte-aigle. Ralliant quelques cavaliers, je me porte à son secours. Le maréchal des logis Orban tue d’un coup de lance le général Ponsomby. Mon sabre fauche trois de ses capitaines. Deux autres peuvent fuir. Je retourne sur le front pour sauver mon adjudant-major. J’avais vidé mon deuxième pistolet quand je sentis tout à coup mon bras droit paralysé. De la main gauche, j’abattis l’agresseur qui me bravait… Un éblouissement me força à saisir la crinière de mon cheval. J’eus la force de dire au major Perrot : « Prenez le commandement du régiment !« . Le général Jacquinot, survenu, en voyant le sang inonder mes vêtements, me soutint et dit : »Retirez-vous ! » Et il partit pour la charge. Le major Motet coupa mon dolman et appliqua un bandage sur charpie, en prononçant : « Ce n’est pas mortel, mais il ne faut pas rester ici. » La rage de quitter mes escadrons me fit verser des larmes. »(Général Bro :  » Mémoires, 1796-1844 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Colonel Trefcon, chef d’état-major de la 1ère division d’infanterie du corps d’armée de Reille, nous donne une affirmation bien révélatrice sur l’intensité des combats :  »A trois heures, le champ de bataille ressemblait à une véritable fournaise. Le bruit du canon, celui de la fusillade, les cris des combattants, tout cela joint au soleil ardent le faisait ressembler à l’enfer des damnés « . (Colonel Trefcon :  » Carnet de campagne, 1793-1815. « , A la Librairie des Deux Empires, 2003). Le chirurgien Louis-Vivant Lagneau, du 3ème régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde, a lui aussi sa propre vision de la bataille:  »On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de La Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés ; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tint bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion, qui, avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey.   Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de La Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages que lui avait adressé l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30 000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. » (Louis-Vivant Lagneau :  » Journal d’un chirurgien de la Grande-Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot ». LCV, Editeur, 2000). Dieudonné Rigau, chef d’escadrons au 2ème dragons, apporte dans ses  » Souvenirs des guerres de l’Empire  » un témoignage presque symbolique : »Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire : « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe , qui était couvert de son étui. On cria Vive l’Empereur !. Mais le destin s’était prononcé ; il dut se retirer. «  (Dieudonné Rigau :  » Souvenirs des guerres de l’Empire « . A la Librairie des Deux Empires, 2000). 

Voilà Grouchy ! Non, ce sont les Prussiens !… 

Quelques pages plus loin, Levavasseur, aide de camp de Ney poursuit :  »Sur les 6 heures du soir arrive auprès du Maréchal Ney le général Dejean. « Monsieur le maréchal, lui dit-il, Vive l’Empereur ! Voilà Grouchy !  » Le maréchal m’ordonne aussitôt de passer sur toute la ligne et d’annoncer l’arrivée de Grouchy. Prenant le galop, élevant le chapeau au bout de mon sabre et passant devant la ligne : « Vive l’Empereur ! m’écrié-je, soldats, voilà Grouchy ! « . Ce cri soudain est répété par mille voix ; l’exaltation des soldats est à son comble ; ils s’écrient tous : « En avant ! En avant ! Vive l’Empereur ! » A peine arrivé à l’extrémité de notre ligne, des coups de canon se font entendre sur nos derrières. Le plus grand silence, l’étonnement, l’inquiétude succèdent à cet enthousiasme. La plaine se couvre de nos équipages et de cette multitude de non-combattants qui suivent toujours l’armée ; la canonnade continue et s’approche. Officiers et soldats se mêlent, se confondent avec les non-combattants. Je viens, atterré, auprès du maréchal, qui me prescrit d’aller reconnaître la cause de cette panique. J’arrive auprès du général [nom laissé en blanc par l'auteur] qui me dit :  » Voyez ! Ce sont les Prussiens !« . Je retourne cherchez le maréchal, que je ne retrouve pas. Notre armée ne formait plus alors qu’une masse informe, où tous les régiments étaient confondus. Dans cet instant fatal, il n’y a plus de commandement, chacun reste interdit en présence d’un danger qu’on ne peut définir. Vient Drouot qui s’écrie :  » Où est la Garde ? Où est la Garde ?  » Je la lui montre ; il s’en approche en criant :  » Formez le carré !  » Je vois alors l’Empereur passer près de moi, suivi de ses officiers. Arrivé près de sa Garde, placée en face de lui, de l’autre côté de la route :  » Qu’on me suive !  » dit-il, et il marche en avant sur le chemin que cent pièces de canon balayent « .  Le capitaine Coignet assiste lui aussi à l’arrivée des Prussiens :  » Arrive de notre aile droite un officier près de l’Empereur, disant que nos soldats battaient en retraite :  » Vous vous trompez, lui dit l’Empereur, c’est Grouchy qui arrive.  » Il ne croyait pas à un pareil contretemps. Il fit partir de suite dans cette direction pour s’assurer de la vérité. L’officier, de retour, confirma la nouvelle qu’il avait vu une colonne prussienne s’avancer rapidement sur nous et que nos soldats battaient en retraite. «  Robinaux, capitaine au 2ème de ligne écrit :  » Le prétendu corps du Général Grouchy n’était autre qu’un corps prussien fort de quinze mille hommes commandés par Blücher qui vint couper notre armée et la prendre en flanc ; l’épouvante devint générale; les bruits les plus sinistres se répandirent dans toute l’armée… «  

La bataille s’achève. La déroute commence. 

Robinaux, encore lui, poursuit :  »Nous avançâmes de 200 ou 300 pas dans la plaine pour voir les mouvements de notre armée, car nous ne recevions point d’ordres. Qu’y vîmes-nous ? Nos troupes en pleine retraite sur tous les points ; nous en avertîmes aussitôt le général qui commanda :  » Colonnes en retraites « , dès qu’il s’en fut assuré par lui-même, et nous recommanda de garder le plus grand ordre ; le tout ne fut pas de longue durée ; nous recevions quelques boulets par derrière, et des soldats effrayés, regardant derrière eux, aperçurent nos lanciers polonais ; ils les prirent pour de la cavalerie anglaise, et s’écrièrent : « Nous sommes perdus !  » Le bruit s’en répandit dans toute la colonne, et bientôt nous fûmes dans un désordre complet ; chacun ne pensa plus qu’à son propre salut ; impossible de rallier les soldats égarés ; la cavalerie suivit l’impulsion de l’infanterie ; j’ai vu des dragons en retraite, au galop, renverser des malheureux fantassins et monter sur leur corps avec leurs chevaux ; cela m’est arrivé une fois ; ennuyé d’un pareil désordre, et exténué de fatigue à force de courir, car il y avait une demi-heure que nous courions dans la plaine sans être poursuivis, je m’en étais aperçu plusieurs fois et je ne cessai de le répéter à haute voix, en criant :  » Halte, rallions donc, rien ne nous poursuit. «  Le chef d’escadron Victor Dupuy, poursuit son récit :  » Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous porter en arrière, pour nous opposer à des tirailleurs prussiens. Jusque-là, nous pensions que la bataille était gagnée sur les autres points de la ligne ; mais lorsque, arrivés sur la grande route, nous la vîmes encombrée de fuyards, nous fumes détrompés. Nous cherchâmes d’abord à les rallier, mais cela fut impossible, il fallut faire aussi retraite, mais du moins, nous la fîmes en ordre, marchant à quelques centaines de pas sur le côté de la route, jusqu’à ce que la nuit et les difficultés du chemin nous eussent forcé à y rentrer et à marcher pêle-mêle, avec les fuyards de toutes armes. Notre défaite était calculée à l’avance : des caissons dételés, dont les timons étaient enchâssés les uns dans les autres, avaient été placés de distance en distance en travers de la grande route, pour entraver notre marche et arrêter notre matériel et nos bagages. De larges fossés la bordaient ; il fallut souvent faire mettre pied à terre à quelques-uns de nos hommes, pour en abattre les talus et pratiquer ainsi des passages. «  Ali, le mameluck de l’Empereur, après la prise par l’ennemi de la voiture de Napoléon et des équipages impériaux restés au Caillou, suit son souverain dans la déroute :  » Dans la longue colonne de soldats de toutes les armes, de tous les corps, de tous les régiments qui battaient en retraite, marchant pêle-mêle, chacun allant pour son compte, le très petit groupe dont l’empereur était le noyau marchait avec tout le monde, se dirigeant sur Philippeville. La nuit était une nuit d’été sans lune ; on voyait, mais on ne pouvait distinguer ; sur la route, çà et là, étaient des feux de bivouac où se reposaient des hommes fatigués et mourant de faim. Tranquillement et silencieusement, on cheminait au pas des chevaux « . Sur l’issue de la bataille, le chirurgien Lagneau a sa propre version des faits:  » La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroi, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est le fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi, où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires « . 

L’aide de camp Levavasseur découvre Génappe en plein désordre :  » Quel fut mon étonnement, à mon arrivée à Génappe, de voir cette ville encombrée de voitures, au point qu’il était impossible de passer debout dans les rues ; les fantassins étaient obligés de ramper sous les équipages pour se frayer un passage ; la cavalerie tournait la ville. Parvenu sur la route, au-delà de la place, indigné de ne voir aucun ralliement, je me plaçai en travers, et, tirant mon sabre, je m’écriai :  » De par l’Empereur, on ne passe pas !  » Un officier de hussards, croyant que j’avais reçu l’ordre d’agir ainsi, se mit à côté de moi, et l’un et l’autre nous barrâmes le passage. Alors nous entendîmes tous les officiers et soldats s’écrier :  » Par ici le 25ème, le 12ème, le 8ème ! etc., etc. Tous cherchaient à se rallier, et toute la nuit se passa au milieu de ces cris « Bro, cité plus haut, alors qu’il est blessé et qu’il se dirige dans une calèche en route d’abord pour Charleroi écrit encore :  » A cinq heures du soir, quand la canonnade faisait rage, nous étions arrivés devant Génappe. Un long charroi d’artillerie encombrait la voie. J’appris en ce lieu que l’armée française exécutait sa retraite. Deux cavaliers nous jetèrent en passant la nouvelle que Napoléon avait été tué dans un carré de la Garde. Cela me causa un malaise inexprimable. «  

Jean-Baptiste Jolyet, chef de bataillon au 1er régiment d’infanterie légère fait également partie des nombreux blessés.  » J’arrivai ainsi à Génappe. Là, les voitures, les caissons, les canons étaient tellement les uns sur les autres que ceux qui se hasardaient dans cette bagarre risquaient fort d’être écrasés… Tout à coup, au moment où nous nous y attendions le moins, nous entendîmes les trompettes de la cavalerie prussienne qui galopait dans les rues. Je me rappellerai toujours la tentation que j’éprouvai en entendant ces sonneries triomphantes ; nous nous disions les uns aux autres à voix presque basse :  » Pauvre France ! Pauvre armée !  » et nous songions avec rage et avec honte, que rien ne pouvait nous empêcher d’être prisonniers  » . (Jean-Baptiste Jolyet :  » Souvenirs de 1815 « , in  » Souvenirs et correspondance sur la bataille de Waterloo « . Teissèdre, 2000). Le Capitaine Aubry (du 12ème chasseurs) a été blessé au pied lors de la bataille de Fleurus. Il est emmené par le général Vinot (blessé lui aussi) dans une maison (à Fleurus). Les deux hommes se reposent. Nous sommes le soir du 18 juin 1815 :  » Nous étions couchés quand, dans la nuit le domestique de la maison est venu me dire que l’armée battait en retraite. Je me suis fait porter vers mes chevaux et, après être monté à cheval, j’ai été me poster en vedette à l’entrée de la ville…Il s’est trouvé que l’ennemi ne s’est pas mis à la poursuite des français, car il aurait pris toute l’armée qui, saisie de panique, s’était mise dans une déroute épouvantable, abandonnant tout son matériel, son artillerie, ses bagages, ses blessés sur le champ de bataille. Si il y avait eu une réserve pour soutenir la retraite, elle ne se serait pas changée en une déroute que l’ennemi devait ignorer : il était nuit, et lui-même se croyant battu et s’apprêtait pour continuer le lendemain… Le fait est que le soir de Waterloo il fallait cesser le feu et bivouaquer sur le champ de bataille. Les Anglais et les Prussiens étaient sur les dents et plus maltraités que nous ; c’est eux qui auraient battu en retraite pendant la nuit… Il y eut un sauve-qui-peut et une panique générale ; personne n’a été mieux à même que moi de voir cette terrible échauffourée… Et Aubry poursuit plus loin son témoignage :  » Sur toute la route que je parcourais, c’était une confusion inexprimable ; toutes les armes étaient confusément mêlées : cavalerie, artillerie, infanterie, voitures de cantinières, tout le train d’une armée marchait pêle-mêle, se croyant poursuivi, tandis que l’ennemi était resté sur le champ de bataille de Waterloo, ignorant notre déroute et appréhendant la continuation de cette terrible lutte pour le lendemain. « (Capitaine Aubry :  » Souvenirs du 12ème chasseurs « . A la Librairie des Deux Empires, 2002). 

Jean-Baptiste d’Héralde, était chirurgien-major au 12ème régiment d’infanterie légère. Présent lors de la campagne de Belgique, blessé le 16 juin à Fleurus, il ne participa pas à Waterloo. Néanmoins, se trouvant dans la ville même de Fleurus, il assiste lui aussi à la débâcle :  » A onze heures du soir [le 18 juin 1815], on entendait bien distinctement des coups de fusils sur le terrain où nous avions combattu le 16 [lors de la bataille de Fleurus]. Enfin, à minuit, plusieurs coureurs arrivèrent et tous nous assurèrent que notre armée était en retraite. Sur ces dires, on prit les armes et les quatre colonels arrêtèrent que la division quitterait Fleurus à une heure après minuit pour rétrograder sur Charleroi. Nous y arrivâmes le 19 à six heures du matin. A 300 pas de la ville, on trouve à sa droite la route de Bruxelles et c’est là, sur cette route, que nous pûmes nous convaincre des désastres de Waterloo. On voyait arriver en masse et dans le plus grand désordre notre cavalerie : lanciers, cuirassiers, hussards, dragons, chasseurs, tous marchaient pêle-mêle, les rangs et les armes étaient confondus. Presque toutes les lances étaient encore dégoûtantes de sang, ce qui attestait par écrit qu’on n’avait pas fait demi-tour sans combattre.  » (Jean-Baptiste d’Héralde :  » Mémoires d’un chirurgien de la Grande-Armée. Transcrits et présentés par Jean Chambenois « . Teissèdre, 2002). 

Le mot de la fin… 

Enfin, laissons la parole au célèbre Marbot, qui, à Waterloo, était colonel du 7ème hussards :  « Laon, 26 juin 1815. Je ne reviens pas de notre défaite !… On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles. J’ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l’armée pendant presque toute la bataille. On m’assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n’était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d’infanterie légère, ce qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c’est le corps de Blücher qui a débouché !… Jugez de la manière dont nous avons été enfoncés, et l’ennemi a été sur-le-champ sur nos derrières !… On aurait pu remédier au mal, mais personne n’a donné d’ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la tête, et cela va mal… j’ai reçu un coup de lance dans le côté ; ma blessure est assez forte, moi j’ai voulu rester pour donner le bon exemple. Si chacun eût fait de même, cela irait encore, mais les soldats désertent à l’intérieur ; personne ne les arrête, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu’on dise, 50.000 hommes qu’on pouvait réunir ; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines d’officiers qui s’en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n’y en aura pas un dans huit jours, si la peine de mort ne les retient… Si les chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens prompts et des lois sévères… On n’envoie pas un bœuf, pas de vivres, rien… ; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme ils faisaient en Russie… Je suis aux avant-postes, sous Laon ; on nous a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille… «  (Général Baron de Marbot :  » Mémoires « . Plon, 1891, 3 volumes.) 

Waterloo : quelques chiffres… 

Début de la bataille : 11h35.
Fin de la bataille : vers 21 heures. 

Forces françaises : Garde 1er, 2ème, 6ème corps, 3ème et 4ème corps de réserve de cavalerie. 

Forces anglo-hollando-belges : 85 000 hommes.
Forces prussiennes : 127 000 hommes (Les 4 corps prussiens) 

Pertes françaises : environ 20 000 tués et blessés.
Pertes alliées : environ 20 000 tués et blessés (dont 7000 prussiens)

 (D’après : Alain Pigeard :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002, page 790).   

Pour en savoir plus sur le sujet : 

 Capitaine Jean-Baptiste Lemonnier-Delafosse:  » Souvenirs militaires. Présentés par Christophe Bourachot « . LCV, Editeur, 2002. (L’auteur, capitaine au 37ème de ligne, a consacré un excellent chapitre de ses souvenirs à la journée du 18 juin 1815).

 » Waterloo. Récits de combattants « Teissèdre, 1999 (Un recueil de plusieurs témoignages : Citons notamment ceux du colonel Heymès, aide de camp de Ney et du Général de Brack (« Récit inédit d’un combattant  » dont deux versions sont proposées ici) ; 

Jean Thiry :  » Waterloo « . Berger-Levrault, 1943. 

Henry Houssaye:  » 1815. Waterloo ». Perrin et Cie, 1898 (Réédité souvent, cet ouvrage reste de loin un des meilleurs qui soit). 

Commandant Henry Lachouque :  » Waterloo, la fin d’un monde « . Lavauzelle, 1985 (Bien illustré). 

Jacques De Vos :  » Les 4 jours de Waterloo, 15-16-17-18 juin 1815 « . Editions Jean Collet, 1997. 

 A.Brett-James :  » Waterloo raconté par les combattants « . La Palatine, 1969. 

Robert Margerit :  » Waterloo, 18 juin 1815 « . Gallimard, 1974. 

Jacques Logie:  » Waterloo, la dernière bataille ». Ed. Racine, 1998. 

C.B.

 

                                                                                               

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( 17 février, 2021 )

Lettre du général Christiani au général Pelet à propos des journées de Ligny et de Waterloo.

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J’ai déjà reproduis ici précédemment une lettre du général Petit au général Pelet sur Waterloo. En voici une adressée au même par le général Christiani. Elle fut publiée également en 1905 dans le « Carnet de la Sabretache », en annexe à un article consacré à l’infanterie de la  Garde à Waterloo. Cette lettre porte en suscription : « Lettre du général Christiani, commandant en 1815 le 2ème grenadiers de la Garde à M. le lieutenant-général baron Pelet». 

C.B. 

Paris, le 24 avril 1835. 

Mon général, 

Je ne puis répondre qu’imparfaitement aux renseignements que vous me demandez par votre lettre du 21 courant. Ma mémoire trop ingrate, le temps écoulé depuis 1815, sont des auxiliaires sur lesquels je ne puis guère compter. Cependant je vais tâcher de répondre de mon mieux à vos questions. Ces réponses vous prouveront du moins ma bonne volonté à me rendre à vos désirs. Demande. Quelle était la force du 2ème régiment de grenadiers à pied de la Garde au moment de l’entrée en campagne ? Réponse. Je crois qu’elle ne dépassait pas 1.000  à 1.100 hommes. D. Quelle perte  ce corps a-t-il éprouvée le 16 juin ? R. Aucune.- Pendant la bataille du 16, tout le corps des grenadiers à pied resta en réserve, et ne changea de position que deux fois. La seconde fois, il traversa Fleurus, fut prendre position à gauche de ce village, et à distance peut-être d’un demi-quart de lieue de Ligny, que l’ennemi occupait  encore en partie. Les quatre régiments de grenadiers reçurent l’ordre de l’en débusquer. Ce mouvement se fit sans aucune résistance de l’ennemi, mais pendant que l’on se formait en carré par bataillons en débouchant de l’autre côté du village, nous fûmes surpris par une charge de lanciers prussiens qui passèrent dans les intervalles des carrés, sans que nous puissions faire usage de notre mousqueterie, les carrés n’ayant pas eu le temps de se placer par échelons. L’ennemi eût été mieux reçu s’il eut tenté une seconde charge, mais il n’y revint plus. Nous passâmes la nuit  du 16 au 17 sur le champ de bataille, c’est-à-dire sur la hauteur qui couronne le village de Ligny. D. Où avez-vous passé la nuit du 17 au 18 ? R. Le lendemain 17, nous quittâmes notre position vers onze heures ou midi. Nous marchâmes toute la journée. Je suivais le mouvement des régiments qui me précédaient. Il faisait un temps affreux, et la nuit était déjà avancée, lorsque j’aperçus un bivouac ; c’était celui du 4ème ou 3ème régiment de grenadiers. Je n’y trouvai personne pour m’indiquer la position que je devais occuper. La nuit était obscure. Dans cet état de choses, les grenadiers fatigués et mouillés se mirent avec leurs camarades du régiment déjà installé au bivouac. Ce bivouac était à cheval sur la grand’route, en arrière du quartier impérial, et près d’un hameau ou un village font je ne me rappelle le nom. 

D. Quelles sont les diverses positions que vous avez occupées dans la journée du 18, et particulièrement de cinq à six heures de l’après-midi, de six à sept, de sept à huit ? R. Le lendemain 18 juin, un rayon de soleil parut vers neuf heures du matin. On reçut l’ordre de mettre les armes en état, et qu’on allait attaquer. Plus tard, nous prîmes position en arrière de l’Empereur qui était sur une hauteur à droite de la route de Bruxelles. Ici, je ne me rappelle pas les mouvements que firent les autres régiments de grenadiers à pied, mais je me souviens d’avoir reçu l’ordre de me porter en avant avec le 2ème régiment et de prendre position  à la droite de la route de Bruxelles. J’avais à ma droite un ravin très profond. Je suis resté dans cette position toute la journée. J’ai vu revenir les débris de quatre régiments de la Garde à pied qui avaient été envoyés sous les ordres du général Friant prendre la position qu’occupaient les Anglais, position qui était défendue par un ravin très profond et par une nombreuse artillerie qui était retranchée. Vous connaissez comme moi le triste résultat de cette attaque. Entre cinq et six heures, peut-être plus tard ; je reçus l’ordre d’envoyer un bataillon du régiment dans un village situé à droite et en arrière de la position que j’occupais, pour chasser les Prussiens, disait-on, qui venaient de s’en emparer [c’est Plancenoit où se trouvaient déjà la Jeune Garde et le 1er bataillon du 2ème chasseurs avec Pelet]. Ce fut M. Golzio, chef du 2ème bataillon du régiment, que j’ai chargé de cette mission ; je ne l’ai revu que le soir dans notre retraite. Je ne me rappelle pas s’il a perdu beaucoup de monde, mais seulement qu’il m’a dit : avoir fait beaucoup de mal à l’ennemi.

Enfin, vers sept à huit heures du soir, je crois, je partis avec le 1er bataillon qui me restait, pour aller joindre l’Empereur qui était à gauche de la route, à peu de distance de la position que je venais de quitter. Il était seul, à pied, et avec lui le général Drouot. Je fis former le carré à mon bataillon. L’Empereur resta quelque temps à observer, je le pense, le mouvement rétrograde que l’artillerie de l’armée faisait dans la plaine à gauche de la route, et monta ensuite à cheval pour se retirer. Dans ce moment ou à peu près, l’ennemi fit une charge de cavalerie sur la grande route, et se trouva mêlé avec notre cavalerie et infanterie qui se retiraient en désordre. Les tirailleurs anglais débouchèrent aussi, et commencèrent la fusillade ; alors je fis mon mouvement de retraite avec mon bataillon en carré ; quelques balles y arrivèrent qui occasionnèrent de la confusion dans les rangs. La voix des officiers fut méconnue, et arrivés à la hauteur que le 1er régiment de grenadiers occupait, mes soldats de débandèrent et, alors, impossible de les rallier. Je rejoignis la route en avant de Génappe ; le général Roguet y vint aussi. Là, nous tachâmes de rallier le plus de monde possible pour attendre la nuit, mais nous fûmes abandonnés.

Néanmoins, le général Roguet et moi, nous n’avons fait notre retraite qu’au moment où nous entendîmes l’ennemi s’avancer sur la route au son du fifre. Contraints alors de nous retirer, je perdis de vue le général Roguet dans le tumulte, et je pris un chemin à gauche de Génappe dans l’intention de gagner Charleroi, lorsque je fis votre rencontre et celle du général Petit. 

Agréez, mon général, l’assurance du plus sincère attachement de votre 

Tout dévoué serviteur. 

Signé : CHRISTIANI, maréchal de camp.   

 

 

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( 16 février, 2021 )

Un TÉMOIGNAGE ANGLAIS sur NAPOLÉON à bord de l’ »UNDAUNTED ».

Napoléon

Thomas Hastings (1785-1812), était lieutenant à bord du navire l’Untaunted. C’est ce bâtiment qui conduisit l’Empereur dans son nouveau royaume. L’Undaunted mit les voiles le 29 avril 1814 à 11 heures, de Saint-Raphaël. Et jeta l’ancre le 3 mai suivant devant Portoferraio, dans la soirée. Napoléon débarque à l’île d’Elbe le 4 mai à 14 heures. Ce récit méconnu est extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet et intitulé « L’année 1814 » (Fontemoing et Cie, 1914). Il est à prendre avec précaution car bien écrit dans l’air du temps où il était si facile d’accabler un souverain impuissant à se défendre et condamné à l’exil… J’ai complété ce témoignage par quelques notes et autres extraits ; le tout mis en gras et entre-crochets.

C.B.

———–

Le 16 avril [1814], lorsque au retour d’une courte croisière nous regagnâmes notre ancien poste devant Marseille, nous fumes reçus par les habitants de cette ville, dont le commerce a pourtant beaucoup souffert de nos efforts pour le détruire, avec des transports d’allégresse qu’aucune plume ne peut dépeindre.

La veille un pêcheur nous avait appris qu’on s’attendait à quelque grand changement. Ce matin-là, nous remarquâmes que le drapeau blanc flottait sur tous les forts à côté du drapeau anglais. Cela nous excitait à nous rapprocher quand une députation, conduite par le maire, vint à bord, nous invita à jeter l’ancre, et nous informa de la bienheureuse nouvelles de la paix et de la chute du perturbateur du monde, Bonaparte. Il serait impossible de décrire les exclamations immodérées de la joie enthousiaste qui éclata ; l’aire retentissait des cris de « Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! Vive l’Anglais ! » A  midi nous saluâmes la terre et jetâmes l’ancre. Il était étrange de voir ces mêmes gens, qui, peu de temps auparavant, chercher à se faire mutuellement tout le mal les uns des autres et s’embrasser avec une chaleur plus que fraternelle.

Nous restâmes à  Marseille jusqu’au 23 avril, où nous reçûmes l’ordre de faire voile vers Fréjus pour transporter le ci-devant Empereur à l’île d’Elbe. Nous arrivâmes le 24 et le 27 tout fut prêt pour son embarquement. Ce puissant ennemi de l’Angleterre préférait se remettre entre les mains de ce même peuple qu’il avait si fréquemment stigmatisé comme étant sans honneur et sans principes, plutôt qu’à ceux sur lesquels il avait régné et qu’il avait si souvent conduits à la victoire et à la gloire. Sur sa toute il n’avait pas été insulté sauf à Avignon où la population avait pendu son effigie sur le bord de la chaussée et demandé à grands cris à voir le tyran.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse : « La plus grande effervescence régnait dans les villes que nous eûmes à traverser pendant la journée du 24 [avril 1814] et la matinée du 25. A Orange, à Avignon, nous fûmes assourdis des cris de Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! À bas Nicolas ! Je faisais, tapi dans ma voiture, des réflexions bien amères sur l’instabilité des grandeurs humaines, me contentant d’envisager tous ces visages frénétiques. A Orgon, petit village où les relais avaient été placés, la rage du peuple était à son comble.  Devant l’auberge même, où l’on avait forcé les relais à établir ; on avait suspendu un mannequin, représentant Sa Majesté, en habit vers de sa Garde, avec un papier ensanglanté sur sa poitrine. La populace des deux sexes se pressait, se cramponnait à la voiture de Sa Majesté et cherchait à la voir pour lui adresser les plus fortes injures. Le danger est imminent ; les Commissaires s’empressèrent de descendre de leurs voitures pour se ranger autour de celle de l’Empereur. Transporté de colère à la vue de ces misérables, je m’élançai de la mienne pour me joindre aux Commissaires ; leur harangue et mes paroles, prononcées très énergiquement en langue patoise, suspendirent les hurlements de la multitude. Les chevaux se trouvant attelés, on les lança au grand galop, et la rage des gens d’Orgon expira dans quelques jets de pierre lancés sur la voiture de Sa Majesté. Le danger auquel l’Empereur venait d’échapper l’avertissait et lui commandait la prudence. A un quart de lieue au-delà d’Orgon, Sa Majesté jugea indispensable de changer de costume ; elle prit l’habit d’un de ses courriers qu’elle fit placer dans sa voiture, et courut elle-même au-devant de nos voitures. On trompa ainsi la multitude à St-Canat, où l’effervescence ne le cédait en rien à celle dont nous venions d’être les tristes témoins ; mais à midi, l’Empereur, harassé de fatigue, et horriblement meurtri, ne put continuer sa route ; il s’arrêta dans l’auberge dite La Calade, à trois lieues en deçà d’Aix. Sa Majesté, s’y présentant comme un courrier de l’Empereur, eût à essuyer avec la maîtresse du logis une conversation bien pénible. Cette mégère ne lui déguisa pas la haine que l’on portait à Napoléon et la résolution où était le peuple de le massacrer lors de son passage à Aix. »]

 Il avait été escorté par un régiment de hussards autrichiens et accompagné par un général russe et par le colonel Campbell des gardes [Cet officier britannique chargé de la surveillance de Napoléon à l’île d’Elbe ne pourra pas empêcher son évasion, ayant été parti compter fleurette (une fois de plus) à une belle comtesse italienne à Livourne !]

Il resta deux jours à Fréjus et dans la nuit du 28 quitta cette ville pour s’embarquer. Les hussards faisaient la haie sur le chemin et un carré était formé sur la plage autour du canot. A 8 heures et demie il quitta la terre au milieu d’un profond silence interrompu seulement par une sonnerie de trompettes. La mer était calme, paisible, et la scène tout à fait solennelle.

Abandonné de tous ses généraux sauf deux, ainsi que du plus grand nombre de ses domestiques, craignant toujours pour sa sécurité [Hastings a une vision simpliste des événements !], il se jeta à bord d’une frégate appartenant à ce pays dont il avait justement mérité la haine mortelle. Il y fut reçu avec tous les honneurs dus à un prince souverain; ce à quoi, pour lui rendre justice, il fut très sensible, et il fit observer que les Anglais étaient vraiment des ennemis nobles et généreux. Il me faut dire toutefois que l’inflexible force d’âme et la noble fermeté avec lesquelles il supporte les revers de la fortune doivent au moins commander le respect, et si nous pouvions nous dépouiller de l’idée que l’assassin de d’Enghien [allusion à l’exécution du duc d’Enghien], de Wright et de tant d’autres est devant nous, nous laisserions bientôt aller à l’admiration.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse, qui assiste à ces événements : « 27 avril 1814. Nous arrivâmes à Fréjus, où nous avait précédé le colonel Campbell, qui était arrivé de Marseille avec la frégate anglaise The Undaunted. Ce bâtiment était commandé par le capitaine Ussher, et était destiné à escorter l’Empereur pour garantir Sa Majesté contre toute espère d’attaque. Le brick l’Inconstant, capitaine Montcabrié, attendait l’Empereur, mais Sa Majesté jugea au-dessous de sa dignité de passer à son bord » ]

[Lettre inédite du général Bertrand à sa femme, Fanny : « « Nous sommes arrivés ici hier et nous partons ce matin sur une frégate anglaise ; le bâtiment français étant arrivé trop tard. Nous avons fait un heureux voyage sauf dans quelques villages de Provence où nous avons été exposés aux injures de la populace mais qui n’ont eu d’ailleurs aucune suite… Lettre datée de « Fréjus, ce 28 avril 1814 »].

La nuit même nous levâmes l’ancre et mîmes à la voile. Pendant une longue traversée de six jours, il  affecta une amabilité qui assurément ne lui paraît pas naturelle. Sa taille est de cinq pieds six pouces ; il tourne à l’embonpoint, ce qui lui donne l’air inactif et pesant ; ses yeux sont gris et extrêmement pénétrants. L’expression de sa physionomie n’a rien d’agréable. Il parle de tout et semble bien renseigné sur tout. On dirait qu’il s’est  beaucoup occupé de choses de la marine, car ses remarques sur ce chapitre sont extrêmement justes et appropriées.

Je fus nommé un des commissaires pour prendre possession de l’île [d’Elbe] et reconnaître le drapeau indépendant ; en conséquence, quand nous approchâmes, je quittai le navire avec le comte Koller [Le général autrichien Koller (1757-1821) fut désigné pour accompagner Napoléon de Fontainebleau à l’île d’Elbe. Il entretint d’assez bon rapport avec l’Empereu ], et le général comte Drouot [Le général Antoine Drouot (1774-1847), courageux et vertueux, il sera nommé par Napoléon Gouverneur de l’île d’Elbe.] Après avoir accompli toutes les formalités nécessaires, nous retournâmes et trouvâmes le vaisseau près du port de Portoferraio. Le lendemain, le bizarre drapeau de Bonaparte, blanc avec des bandes diagonales rouges et trois barres qui, dit-il, indiqueront son désir de cultiver l’industrie, l’harmonie et la paix, fut arboré [il s’agit du drapeau de Napoléon à l’île d’Elbe. Notre Anglais en donne une interprétation fantaisiste !] L’Undaunted le salua de vingt-et-un coups et tous les forts suivirent cet exemple. A 2 heures le cortège était prêt, et lorsque Napoléon descendit dans le canot, les servants gagnèrent leurs pièces, et dès qu’il s’éloigna du navire, on commença un salut royal.

Nous pénétrâmes dans le port en cet appareil. D’abord les canots de l’Empereur avec les marins de la Garde, leurs officiers et les officiers de sa maison, ensuite une grande affluence d’embarcations du pays avec de la musique, des gens qui jetaient des fleurs et acclamaient notre débarquement.

Napoléon fut reçu par la municipalité qui lui présenta les clefs d’or de la ville sur un plat d’argent. Nous nous avançâmes ensuite dans le plus grand ordre ; les rues étaient bordées de troupes et jonchées de fleurs, et l’air retentissait des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon le Grand ! »

Alors eut lieu la plus grande scène d’hypocrisie [Hastings en est-il si certain ?]. A notre entrée dans l’église, et pendant qu’on chantait le Te Deum, le perturbateur du monde, le fléau des nations fléchit le genou devant l’autel de ce Dieu qu’il avait si souvent nié, de ce Dieu en présence duquel il avait abattu tant de victimes non préparées, non attendues. J’avais supporté tout le reste avec patience, et ces honneurs qu’on lui rendait, lui étaient certainement dus comme souverain ; mais la vue du voile sacré qu’il tira sur sa figure, me rappela que le plus grand et le plus compliqué des scélérats était en ce moment devant mes yeux et réveilla dans mon cœur des sentiments qui étaient loin d’être ceux d’un ami. Après la messe, nous nous rendîmes à la maison qui devait servir de palais à Napoléon, et toutes les formes de l’allégeance y furent remplies.

[Extrait des « Mémoires » de G. Peyrusse en date du 4 mai 1814 : « A deux heures, l’Empereur débarqua. Le général Drouot le salua d’une salve de cent coups de canon. La municipalité et les corps de l’État vinrent le recevoir et le haranguer. Sa Majesté était en culottes blanches, souliers à boucles d’or. Elle portait l’uniforme des chasseurs à cheval de sa Garde. L’Empereur, placé sous le dais, fut conduit à la cathédrale, où un Te Deum fut chanté. Les troupes formaient la haie. Après la cérémonie, le cortège se dirigea vers l’Hôtel de ville. Un Trône impérial avait été élevé à la hâte. Sa Majesté ne s’y plaça pas. Elle donna audience et reçut les hommages de toutes les autorités de l’île et leur adressa le discours suivant:

« La douceur de votre climat, le caractère et les mœurs de vos habitants, m’ont décidé à choisir votre île pour mon séjour ; j’espère que vous m’aimerez comme des enfants ; aussi me trouverez-vous toujours disposé à avoir pour vous la sollicitude d’un père. »

La joie la plus vive régnait dans toute la ville. Toutes les fenêtres étaient pavoisées d’étoffes de soie. Les rues étaient jonchées de verdure.

Aussitôt après l’audience, l’Empereur monta à cheval, visita les fortifications et promit, d’un air de contentement, beaucoup d’améliorations. »]

Nous terminâmes ainsi notre très extraordinaire voyage.

 

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