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( 7 octobre, 2018 )

Les blessés de Wagram, d’après une lettre adressée à Maret, duc de Bassano.

Les blessés de Wagram, d'après une lettre adressée à Maret, duc de Bassano. dans TEMOIGNAGES larreyetblesss

Vienne, le 17 juillet 1809.

Au duc de Bassano 

Monseigneur, 

J’ai été assez heureux pour voir les Français combattre dans plusieurs campagnes, et j’ai souvent pensé qu’à l’armée seulement on pouvait juger du noble caractère de notre nation ; qu’il ne peut y avoir d’esprit d’opposition, en France, que chez des gens d aveuglés par la passion ou parmi ceux qui n’ont pas vu nos drapeaux chez l’étranger ; que les Français montrent à le guerre mille qualités qui ne trouvent point leur développement sur le sol natal et que l’on ne connaît encore que la moitié du courage, de la gaîté, de la générosité du soldat français, si l’on ne l’a pas vu blessé, souffrant et prêt à expirer de la mort des braves. Votre Excellence désire connaître quels sont les traits remarquables dont nous avons pu être les témoins pendant nos heureuses journées du 7 au 14 juillet. J’ai déjà vu tant d’actions héroïques dans les armées françaises, que si j’avais été le seul qui dût répondre à cette demande, je n’aurais pas hésité à dire que le trait le plus inconnu à citer était de voir les ministres de S.M. près d’Elle sur le champ de bataille, dépassant la ligne où leur vie pouvait être à l’abri du danger et ajoutant au courage des braves qui recevaient des blessures derrière eux, ce sang-froid désintéressé et cet et cet élan du cœur qui le associaient aux chances de nos armes et leur faisaient un plaisir du bivouac, de la fatigue et des privations. Louis XIV était aussi suivi à l’armée par ses ministres, mais ils ne se livraient pas à lus de dangers et de fatigues que n’en offre une longue partie de chasse. Le génie militaire de l’Empereur a rendu nos batailles en combats de géants, que nos rois les plus guerriers auraient peine à  croire, s’ils pouvaient en entendre le récit. Les relations que MM. Pinot et de Breteuil ont eu l’honneur de remettre à Votre Excellence contiennent ce que nos recherches ont offert de plus intéressant. Ce qui m’a été dit personnellement est ce que chaque officier ou soldat a pu entendre cent fois depuis nos armées couvrent le territoire ennemi. J’en extrais pourtant ce qui peut mériter le plus d’être mis sous les yeux de Votre Excellence. Le 11, au soir, nous ramenâmes plusieurs blessés, qui avaient été pansés à l’ambulance d’Enzersdorf et pour lesquels il n’y avait plus de moyens de transport. L’un d’eux (Français) dit gaiement quand il fut placé dans une voiture : « Infirmier, je laisse ici ma jambe, je te la donne ; aies-en bien soin, entends-tu ? ». Un soldat de la ligne avait tout le bas-ventre emporté par un boulet ; il était le plus souffrant de tous et, cependant, il avait le plus de courage. Il exhortait, encourageait chaque blessé : « J’aimerais mieux être seul au fond d’un bois, disait-il, que d’entendre mes camarades crier ainsi. » Un autre Français, plus sensible à la douleur, couché près de lui, poussait des cris lamentables ; on les met dans la même voiture, le courageux soldat y est placé le premier ; l’autre, ne songeant qu’à ses douleurs, se laisse tomber sur l’affreuse plaie du soldat, qui pousse des cris horribles : « Vilain lâche, lui dit-il, si j’avais mon sabre, je te tuerais, mais je vais te rouer de coups si tu ne te retires pas. » On les plaça l’un vis-à-vis de l’autre, et le soldat, oubliant sur-le-champ sa colère et sa souffrance, s’occupa de son compagnon d’infortune, comme de l’être qu’il eût le plus aimé ; il lui montrait à se tenir, arrangeait le linge qui couvrait ses blessures, lui donnait à boire. Le 14, à minuit, je trouvai à la porte de l’hôpital de Josephplatz, un fiacre contenant deux blessés (l’un Français et l’autre Hongrois). On avait déjà refusé leur admission dans deux hôpitaux et le cocher, voulant emmener sa voiture et ses chevaux, qui étaient attelés depuis le matin, les deux soldats allaient passer la nuit sur le pavé, à la porte de l’hôpital. Je demandai au Français (carabinier du corps d’Oudinot) quelle était sa blessure : »Monsieur, me dit-il avec tranquillité, j’ai eu la cuisse emportée par un boulet ; je suis resté six jours sur le champ de bataille, on m’en a relevé ce matin et on m’a coupé la cuisse ; mais il est trop tard, j’ai des vers jusqu’à la hanche ; je mourrai sûrement demain ; au reste , je m’en moque ; je serais seulement fâché de mourir sur le pavé. » Je lui promis qu’il allait sur-le-champ entrer à l’hôpital : »Monsieur, ajouta-t-il, tâchez je vous en prie, d’y faire mettre aussi ce pauvre kaiserlich. » Je fis lever immédiatement le chirurgien-chef et le forçai à recevoir ces deux soldats. 

Le 7, au soir, nous ramenâmes dans notre voiture un capitaine du 25ème régiment d’infanterie légère, qui avait le bras et l’épaule fracassés par une balle. Il ne sentait pas le besoin de manger, quoiqu’il n’eût rien pris depuis trente-six heures, mais une soif affreuse le dévorait. Son palais était devenu sec et enflammé ; une goutte de vin venait de le faire beaucoup souffrir. J’avais une orange et la lui donnait : « Monsieur, me dit-il  avec attendrissement, il y a 15 ans que je sers ; depuis  ce temps, les deux plus grands plaisirs que j’aie éprouvée sont : d’avoir reçu la croix à Friedland, et de manger cette orange. » Voici une ingénuité qui m’a fait à la fois peine et plaisir. Je fus voir l’hôtel du comte de Rasumowski, lorsque le corps du général Lasalle venait d’y être transporté ; il était encore sur le chariot qui l’avait amené. Un chasseur à cheval, qui l’avait escorté, le gardait ; des larmes roulaient dans ses yeux. J’entrai en conversation avec lui : « Ah Monsieur ! me dit-il, quel brave militaire que le général Lasalle ! Si j’étais l’Empereur, je le ferais maréchal d’Empire. » Le 10, près de Rachsdorf, nous vîmes deux ou trois soldats qui avaient fait halte et semblaient accablés de fatigue ; nous les prîmes d’abord pour des blessés : »Qu’as-tu mon ami ? Dis-je à l’un d’eux.- Monsieur, je n’ai rien ; c’est que je n’ai pas mangé depuis trois jours.- Où vas-tu ? – Rejoindre le corps du général Marmont. » Je terminerai ma narration par un tableau bien noir et bien frappant. A Enzendorf, dans un recoin obscur, sous l’escalier du clocher, deux soldats autrichiens étaient couchés l’un à côté de l’autre.

L’un d’eux venait d’expirer, l’autre avait les deux jambes emportées jusqu’au-dessus du genou. Il n’avait point été pansé et la chaleur extrême des quatre jours précédents avait fait produire à ses plaies une grande quantité de vers qu’on voyait le ronger. Ce malheureux avait conservé sa connaissance ; il avait vécu de la paille qui était sous lui. On lui donna du pain dont il mangea aussitôt. Lorsqu’on lu parlait, il ne pouvait répondre ; mais alors il montrait ses blessures et, soit que le soldat qu’il avait à ses côtés fût son camarade et son ami, soit qu’il redoutât d’avoir près de lui un mort, je l’ai vu étendre sa main sur lui comme pour s’assurer s’il vivait encore.                                                 

Signé : G. de VIENNEY, membre du Conseil d’Etat.

 

Article paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1896. 

 

 

 

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( 31 mars, 2018 )

L’entrée des Alliés à PARIS, le 31 mars 1814…

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Le morceau suivant se passe de commentaires et d’introduction. Il est tiré de l’ouvrage du baron de Helldorf (« Vie du prince Eugène de Wurtemberg, III, pp.113-119) et littéralement traduit. On sait que  Helldorf était aide de camp du prince qui commandait le 2ème corps de l’armée russe.  

 G.FRANCERY 

Le soir de la bataille de Paris si glorieusement gagnée pour nous, le 2ème corps russe, sous son brave chef, le général-lieutenant prince Eugène de Wurtemberg, avait poussé de Belleville et des Buttes-Chaumont jusqu’à la barrière de Pantin pour y bivaquer. Là seulement nous reprenons haleine et nous nous préparons à l’entrée du lendemain, puis nous nous couchons tout autour de notre général. Mais à peine avons-nous un peu sommeillé qu’un bruit terrible nous réveille ; il semble que tout Paris saute par l’explosion d’une mine. Telle est aussi notre première pensée. Autour de nous brille une mer de feu, mais, comme l’éclair, elle disparaît ; nous entendons crier et gémir, nous regardons autour de nous, dix-sept morts et blessés gisent sur le sol. Des uhlans ivres avaient fait sauter à côté de nous quelques caissons français de munitions. Ainsi, jusqu’au bout de cette guerre gigantesque nous poursuivaient de graves dangers ; mais plus merveilleuse encore était la main qui nous protégeait. Et certes, dans la nuit qui suivit, les français n’auraient pas dû avoir l’idée de nous surprendre, car les héros victorieux avaient, dans les environs de Paris, tout rougi, non du sang, mais du vin de l’ennemi. Le régiment d’infanterie de Tobolsk presque entier, enivré dans les caves, dégouttait de Bourgogne. Le prince s’effraya réellement, autant qu’au 31 mars 1814 on pouvait encore s’effrayer, lorsque au matin, de très bonne heure, un cavalier vint, au risque de se rompre le cou, par-dessus les marmites de campagne et les bidons, les têtes des hommes et les pointes des baïonnettes, s’abattre sur le sol juste devant nous. De toutes les bouches partit un même cri : « Eh frère ! Qu’as-tu ? »-« Révolution ! », répondit-il. Nous prîmes les armes. Mais bientôt arrivèrent des nouvelles plus rassurantes, et un cosaque de la garde impériale déclara que notre homme avait mis trop tôt le nez dans la ville, qu’il avait fait des excès, qu’il s’était attaqué corps à corps avec gendarme français et qu’il avait eu le dessous. « Grand bien lui fasse ! », pensai-je et je fus aise de l’erreur : mais le prince envoya le poltron au grand-duc Constantin qui le renvoya à l l’empereur [Alexandre]. Une heure après, nous reçûmes l’ordre d’envoyer 1.000 hommes du 2ème corps à Paris et d’occuper l’Hôtel de Ville. Ainsi, nous devions à un hasard l’honneur bien mérité d’enter les premiers dans Paris, et la prophétie du prince s’accomplissait : « Le 2ème corps, avait-il dit à Troyes, le 4 mars, entrera le premier dans Paris », mais peu importe ; le destin semblait juste. Toutefois l’ordre contenait une clause fatale, et qui aurait pu nous ravir le prix de notre bravoure. On posait, en effet, la condition, que cette élite portrait des bottes entières, ou du moins pas de sabots, et que, si la chose était impossible, on défendait du moins toutes les blouses, robes de femmes, et frocs de capucins ; on prohibait de la façon la plus formelle les uniformes français. Ce dernier point aurait été une question vitale, car tout le 2ème corps portait, à l’exception de quelques costumes de bal masqué, les habits qu’on avait ôtés à Arcis-sur-Aube et à Fère-Champenoise aux voltigeurs de la Garde et à Bar-sur-Aube, à Laubressel et à Troyes aux troupes de ligne. Seule, la haute et immense branche de sapin de nos shakos et l’écharpe blanche que nous avions au bras droit nous distinguaient des Français. Le prince asura que « le 2ème corps n’enverrait dans Paris que des cœurs russes », et ce mot suffit à notre feld-maréchal Barclay de Tolly dont la timide prudence avait dicté la clause. A 9 heures donc, notre forêt mobile, semblable aux ennemis qui marchaient contre MacBeth, s’avançait dans la plus belle attitude à travers les rues de Paris. En avant était notre excellente musique de Volhynie ; puis le prince avec tout son état-major. Mais bientôt il tourna bride, car l’enthousiasme et la joie bruyante qui le saluaient, lui firent supposer qu’on le confondait avec un des monarques qui ne devaient paraître que deux heures plus tard la tête de leurs gardes. Le prince attendit l’Empereur à la barrière de Pantin et reçut à la tête d’une garde de ce même 20ème régiment de chasseurs qui, dans cette guerre, avait tiré le premier coup et le dernier, qui avait assisté à cent cinquante sept combats, qui, de 7.000 hommes entrés depuis le mois d’avril 1812 dans les rangs de ses vingt-deux bataillons, n’en comptait plus que 400 et n’avait plus que 8 officiers sur 567 ! Ce fut là que l’empereur nomma le prince général d’infanterie tout en lui disant les choses les plus flatteuses sur ce qu’il avait fai jusque-là. De la barrière de Pantin, les monarques, entourés d’un nombreux cortège et suivis de leurs gardes et du corps des grenadiers russes, se dirigèrent vers le faubourg Saint-Martin. Nous nous joignîmes à l’escorte de l’empereur Alexandre 1er et du roi Frédéric-Guillaume II. L’empereur François II était resté  en arrière et son généralissime Schwarzenberg le représentait. Derrière ces augustes personnages venaient immédiatement le prince héréditaire de Wurtemberg, Blücher, Barclay de Tolly, notre prince, Radetzky, Gneisenau, Langeron, Sacken, Kleist, Yorck, Palhen, Voronzov et une foule de généraux russes et prussiens, de princes étrangers et de volontaires. Les intrus de l’armée, les aides de camp, les non-combattants ne faisaient pas partie du cortège ; l’ordre était formel. Mais l’attrait était trop grand, et la joie, l’orgueil, la curiosité triomphèrent de la discipline militaire. Moi-même je n’y fis pas d’exception. A ma gauche chevauchait le médecin du prince avec une blouse usée et une casquette trouée ; à ma droite, un dragon prussien qui faisait aux Parisiennes d’inconvenantes grimaces ; devant moi, l’auditeur du corps, coiffé d’un bonnet de paysan ; derrière moi, un chambellan autrichien en son riche uniforme de cour. Au faubourg Saint-Martin, nous attendaient quatre-vingt à cent jeunes freluquets de Paris, en frac noir, gants blancs glacés, l’écharpe blanche au bras droit. Ils se mêlèrent au cortège : ils comblaient de louanges et de flatteries outrées quiconque voulait les entendre ou bien ils se répandaient en invectives contre l’empereur Napoléon. Le grand-prince Constantin, les généraux Miloradovitch, Galitzin et Yermolov étaient à la tête des gardes qui s’avançaient dans leur plus bel éclat et fermaient le cortège des deux monarques. Devant les monarques m^mes marchait le hardi Olov-Denissov avec les cosaques rouges de la garde. La queue du cortège, toutes les gardes russes, prussiennes et badoises, s’étendait, de la sorte, à perte de vue. Mais plus on s’enfonçait dans la ville, plus chaleureux était l’accueil. Les fenêtres, les balcons, mêmes les toits étaient surchargés de spectateurs dont l’exaltation dépassait toutes limites. Pour moi, je frémis tout d’abord à la vue de cette mobilité [versatilité] des Français, de ce manque d’esprit national, et, à leurs dépens, je rendis presque justice aux Alsaciens et aux Lorrains, car ceux-là, quoi Allemands [sic !], nous avaient reçus à Nancy et dans les autres villes avec un sérieux tranquille, silencieux, résignés, sans manquer aux bienséances par des injures contre leur souverain vaincu. Mais bientôt mes considérations philosophiques cédèrent à l’impression toute-puissante du moment. Ce qui m’influença surtout, ce fut la foule de femmes qui toutes, à ce qu’il semblait, n’avaient qu’un même sentiment, qui renchérissaient les unes sur les autres en criant : « Vive les alliés, vive Alexandre ! », qui ne cessaient d’agiter leur mouchoir blanc. Ce ne pouvait être de la dissimulation. Ici, comme partout, l’explosion de la joie était trop générale et bon gré mal gré, il fallait enfin se familiariser avec cette pensée, que Paris, au nom de toute la France, célébrait aujourd’hui sa délivrance et secouait ses chaînes, se jetait avec gratitude dans les bras de son sauveur.  Je n’ai jamais vu dans ma vie de scènes plus burlesques qu’en ce jour, le plus remarquable de mes jours. On était entraîné dans un vrai tourbillon, d’allégresse. Au milieu des acclamations de plus en plus croissantes d’un peuple infini et à travers une affluence sans pareille nous allions lentement vers les Champs-Élysées. Je ne comprends pas encore que le Tsar ait pu garder un lambeau de son uniforme rouge des chevaliers de la garde, tant on le pressait, tant on le baisait. Il acceptait tout. Une quantité de femmes se suspendaient à ses bottes et à ses éperons et s’attachaient même à la queue de son cheval. Et pourtant, dans ce pêle-mêle, un tailleur réussit à lui remettre son adresse. Sa Majesté la prit avec reconnaissance ; mais bientôt tant d’autres adresses arrivèrent dans les mains du Tsar qu’il lui devint impossible de les recueillir et il les donna à l’aide de camp de service. Arrivés enfin aux Champs-Élysées, les monarques s’arrêtèrent. Les gardes défilèrent devant eux à la parade ; puis vint, sous le prince Adam de Wurtemberg, la cavalerie wurtembergeoise qui gagna la route de Fontainebleau pour y former notre avant-garde. On ne peut se faire une idée du tumulte qui régnait pendant cette scène, si on ne l’a pas vu soi-même, et à l’aspect de ce tableau si varié, si bigarré, on aurait cru que nous et les Parisiens nous étions devenus fous. Les groupes les plus curieux étaient les amazones, car presque tous nos cavaliers du cortège avaient ou quitté leur selle pour céder leur place aux dames ou bien les avaient familièrement hissée auprès d’eux. J’étais dans le second cas, et le prince dans le premier. « Mon jeune monsieur, lui dit une jeune fille bien vêtue, de grâce, faites-moi monter, je meurs de curiosité.- Mademoiselle, je suis de service. -Qu’est-ce que c’est que cela ?-C’est que je pourrais me trouver dans le cas de me placer devant la troupe et de tirer l’épée. -Oh ! Je vous la tiendrai. -Bien obligé, Mademoiselle ; oserais-je vous demander votre nom ?-Je m’appelle Louise, mon père est dans les draps [négociant ou fabricant de draps ?], il sera charmé de vous recevoir chez lui.- Ah ! Dans ce cas, votre demande ne se refuse pas. » Le prince héréditaire de Wurtemberg montait le plus beau cheval du cortège, un magnifique arabe, et une jeune fille lui cria si souvent : «Ah, quel beau cheval ! » qu’il finit par lui répondre en souriant : « Mademoiselle, vous prêtez plus d’attention à la rossinante qu’à son cavalier. »-« Monsieur, répliqua la charmante enfant, vous êtes un très joli garçon, mais les beaux hommes sont moins rares à Paris que les belles bêtes. »   

Une Parisienne aborda un général très corpulent et lui demanda modestement : « Monsieur, voudriez-vous bien me fairevoir  le roi de Prusse ?- Veuillez vous tourner vers mon voisin de gauche. -Et le vieux Blücher ?- Il est à ma droite. -Et Bernadotte ?- Il est absent.- Et Wellington ?-Il est encore occupé à se battre.- Et Schwarzenberg ? – Il a l’honneur de vous parler.- Pardieu mon prince ! Je suis bien heureuse de faire la connaissance d’un homme si illustre ; je ne doute plus qu’il porterait l’Europe sur ses épaules. » Mais, malgré toutes ces scènes en partie si plaisantes, aucun de nous ne méconnaissait le grave et solennel événement qui aujourd’hui réunissait ici dans l’orgueilleux Paris tant de guerriers de peuples différents. Ah ce jour ! Le jour que nous avions désiré de voir depuis sept années de honte et que nos pères avaient appelé souvent à chaudes larmes ; il était là enfin, ce beau jour ! Chacun sentait qu’il n’avait pas combattu pour une gloire vaine et passagère. C’était pour sa patrie qu’il avait combattu, et pour la paix.  

Ce témoignage fut publié en 1911 dans la revue « Feuillets d’Histoire ». 

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( 11 mars, 2018 )

En Allemagne, en septembre et octobre 1813…

En Allemagne, en septembre et octobre 1813... dans TEMOIGNAGES cramer-portrait

Frédéric-Auguste Cramer (1795-1865) est un genevois qui participe à la campagne de 1813 dans les rangs du 4ème régiment des Gardes d’honneur. 

14 septembre [1813]. Beresdorf.- Nous avons passé six jours à une dizaine de lieues de Dresde, à l’entrée des défilés, et nous avons souffert de la pluie et de la faim. Beaucoup de villages sont déserts ; on est réduit, pour la viande, à quelques vaches maraudées, et les distributions de pain diminuent. Le déluge ne nous a pas quitté et nous étions comme dans des marais parsemés de grands bois. La compagnie a eu, depuis trois ou quatre jours, vingt-cinq malades que l’on s’occupe à envoyer au petit dépôt de Torgau. L’Empereur nous a passés encore une fois en revue avec d’autres corps près de Pirna, et depuis lors nos escadrons sont incorporés à la cavalerie de la Vieille Garde, c’est-à-dire que ceux du 1er  régiment marchent avec les grenadiers, ceux du 2ème avec les dragons, ceux du 3ème avec les chasseurs, ceux du 4ème avec les lanciers polonais. Nous voyons souvent l’Empereur. L’autre soir, par un magnifique soleil couchant, après toute une journée de pluie, il était debout au pied d’une colline ; sa présence semblait ramener le beau temps, et devant lui défilaient des troupes en marche pour ces vilaines montagnes de Bohême qui bordent l’horizon ; les armes étincelaient ; il arrêtait en souriant des officiers, des soldats ; c’était un père au milieu de ses enfants. Mais les bivouacs commencent à être durs…

Oschatz, 8 octobre.- ne vous effrayez pas tant, ma bonne mère ; vous parlez de la bataille de Dresde comme si nous y avions assisté. Et cependant je vous écris que l’on ménage beaucoup la Garde Impériale. Nous n’avons figuré que dans une ou deux petites affaires de tirailleurs, avec les lanciers polonais, nous avons fait quelques prisonniers. Notre compagnie est très réduite en nombre par les maladies des hommes et des chevaux, car elle ne compte plus que cinquante-trois gardes présents et dis instructeurs ; il y a beaucoup de dysenteries, mais les gens du Léman tiennent bien, et je me suis toujours bien porté. Je voudrais qu’il en fût de même de mon cheval, et je me donne beaucoup de peine pour le nourrir ; j’achète souvent des rations pour lui faire plaisir, mais il est blessé sur le dos et il faut le laisser sans pansage. B. a été blessé à la joue dans un fourrage soi-disant d’un coup de pointe ; mais le major a dit que c’était quelque coup de force d’un paysan et l’a sermonné devant toute la compagnie. Le traître Moreau est mort de la blessure qu’il a reçue le 27 août. Bernadotte a passé l’Elbe et cherche à nous couper ; espérons qu’il aura bientôt le sort de Moreau. Je vois quelquefois le colonel Pictet, parce que le corps de la Garde sont rapprochés les uns des autres ; il a beaucoup de bonté pour Saladin, De Sonnaz et moi, et toujours un verre de rhum et un morceau de pain quand on va le voir.

Adieu, bons parents, buvez à ma santé ; je ne me doutais pas, l’année dernière, que je célébrerai ici mon anniversaire.

(« Souvenirs d’un Garde d’honneur », dans « Soldats Suisses au Service Étranger », Genève, A. Jullien, Éditeur, 1908, pp.224-225).

 

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( 5 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (2).

Espagne

Après avoir fait à Vitoria un séjour de plus d’un mois et ne voyant aucun espoir de rejoindre mon régiment par la route de Valladolid, je consultais le général en chef sur le parti que j’avais à prendre et il me conseilla de retourner à Bayonne pour prendre la route de Saragosse et de Valence et de profiter de l’occasion d’un convoi qui devait ramener en France le maréchal duc de Raguse, blessé à la bataille d’Alba de Tormès ; en effet ce convoi arriva le 22 septembre à Vitoria, il y séjourna le 23 et j’obtins de M. le duc la permission de partir avec lui, nous repassâmes dans les mêmes gîtes que pour venir à Vitoria. L’escorte de M. le duc était nombreuse et bien choisie. Il y avait en cavalerie 5 compagnies d’élite, 2000 hommes de cadres de troisième et quatrième bataillons, 2 pièces de canon et un nombre prodigieux d’officiers isolés, elle marchait avec beaucoup d’ordre, avec trop d’ordre peut-être, car cette marche ressemblait à un triomphe. Le maréchal sur son brancard était au milieu du convoi avec une compagnie d’élite devant et une derrière, dix grenadiers de ces compagnies avaient les mains appuyées sur le brancard, des laquais le précédaient et le suivaient, nul sous aucun prétexte ne pouvait dépasser la litière. Le général Bonnet blessé à la même affaire suivait dans une litière ainsi que le major Ducheyron, du 66e d’infanterie mort en arrivant à Bayonne. Avant d’arriver à Emany, nous rencontrons une colonne française de 2.000 hommes environ et 150 chevaux ; le général qui la commandait et dont je ne me rappelle pas le nom, nous dit que les Anglais avaient opéré un fort débarquement à Guetaria, éloigné de 4 ou 5 lieues de là et qu’il avait été forcé à la retraite ; cependant cette retraite nous parut un peu précipitée, puisqu’il n’était pas suivi et qu’il avait à peine échangé quelques coups de fusil. Le maréchal lui dit des choses assez dures et nous continuons notre chemin croyant d’après ce rapport rencontrer l’ennemi. Nous ne vîmes aucun parti et nous arrivâmes fort paisiblement à Yrun. Là les bruits de débarquement paraîssaient certains, et un convoi très considérable d’habillement qui venait enfin de sortir de Bayonne, reçut ordre de rentrer en France. Je restai un jour à Yrun pour voir ce que cela allait devenir et ne voyant rien de nouveau, je partis le lendemain pour Bayonne. En mettant pied à terre, j’allai avec le colonel Duchastel du 21e régiment de chasseurs voir le général L’Huillier qui nous reçut fort mal, c’est-à-dire comme des gens qui se sauvent de l’Espagne. Nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire comprendre que nous n’en étions sortis que pour y rentrer le lendemain par une autre route; il ne nous mit néanmoins en réquisition pour aller commander la cavalerie qui allait marcher contre les Anglais; un régiment d’infanterie qui arrivait de l’intérieur à Bayonne ne s’y arrêta pas et poussa le même jour jusques (sic) à Saint-Jean de Luz, cependant lorsqu’on eut vérifié les faits, ce fameux débarquement se réduisit à rien ou à fort peu de chose et on nous laissa tranquille.

Je trouvai à cette époque à Bayonne, le général Souham qui allait y prendre le commandement de l’armée de Portugal, j’aurais bien désiré repartir avec lui, mais je craignais de perdre un tems (sic) parce que l’on parlait de la prochaine jonction des armées du Midi et d’Arragon (sic) à Valence, et je me mis en route pour Pau où j’arrivai le 1er octobre. 

Je n’avais jamais entendu parler de Pau comme d’une ville agréable, cependant on vante beaucoup de villes en France qui, selon moi, sont loin de la valoir, d’abord cette ville est située dans un pays agréable et fertile, il y a des promenades de la plus grande beauté et où l’on jouit d’une vue admirable, un fleuve qui arrose ses murs et des accidents de terrain très répétés font une espèce de jardin de tout le pays qui entoure la ville, la vie y est à très bon compte, les habitans (sic) en paraissent bons et affables, et certes, pendant le peu de jours que j’ai passé à Pau, mon tems (sic) n’a pas été à regretter et je m’y suis fort amusé.

Je pars à Pau le 5 octobre pour aller coucher à Oloron, ville autrefois très commerçante à cause de son voisinage de l’Espagne et de la contrebande que facilitent les montagnes qui l’avoisinent. Le chemin de Pau jusques (sic) là traverse des pays fort agréables, on ne peut sortir de France par une route qui laisse de plus aimables souvenirs, le 6 je vais à Bedous. C’est un triste et malheureux village, dans un triste et malheureux pays ; j’arrivai le 7 à Urdos, dernier village français. Il est comme tous ceux des montagnes fort resserré et surtout très pauvre. A deux lieues avant d’y arriver, le chemin devient impraticable pour les voitures et même souvent très mauvais pour les chevaux et les bêtes de somme. On nous fait remarquer un rocher immense taillé à pic par la main des hommes, et l’on nous dit que c’est par les Carthaginois, commandés par Annibal lorsqu’il quitta les Espagnes pour marcher contre Rome. C’est une chose curieuse que les garnisons de ces villages frontières, autant -vaudrait n’en point avoir; car quelle résistance pourraient opposer 15 ou 20 soldats, mal armés, mal vêtus et malheureusement souvent mal commandés ? Les paysans des montagnes que j’ai parcouru dans ces cantons, parlent comme ceux des Alpes un français assez pur. Je ne pense pas cependant que la même cause opère les mêmes résultats, on voit beaucoup plus de Savoyards à Paris que d’habitans (sic) des Pyrennées (sic). Ceux-ci m’ont dit qu’ils ne quittaient gueres (sic) leur retraite que pour aller dans les environs, soit en Espagne, soit en France ; ils ont aussi une réputation d’intégrité et de bonne foi comme les autres et je crois qu’ils la méritent. 

L’entrée en Espagne par cette route est fort dangereuse dans le rapport des chemins, car on ne parle pas encore de brigands. Nous partons le 8 à la pointe du jour avec dix soldats d’infanterie qui escortaient jusques (sic) à Jacca un convoi d’habillement pour l’armée d’Arragon (sic), le chemin devient de plus en plus difficile, on monte toujours, les montagnes n’offrent aucuns (sic) de ces beaux sites que l’on voit dans les Alpes; tout présente ici l’image du chaos et de la désolation ; arrivé enfin au col que l’on appelle ici Port (3), les chemins deviennent presqu’impraticables et surtout très dangereux parce qu’ils sont tellement rapides qu’on a été obligé d’y pratiquer des marches que les chevaux escaladent avec peine. On trouve au Port une auberge assez vaste où nous avons le bonheur de pouvoir manger une omelette, du pain et du vin assez bons. Il faisait un tems (sic) affreux, la pluie, le vent, la grêle et la neige fondue rendait les chemins beaucoup plus dangereux encore. A quelques cent toises de l’auberge on entre sur le territoire espagnol ; rien ne l’annonce qu’un mauvais bâtiment où se trouvait autrefois la douane et qui a été détruit. On redescend presqu’aussitôt, et la difficulté des passages fait qu’il y a plusieurs sentiers, chacun cherchant les endroits qu’il croit les moins dangereux, de sorte qu’il serait très facile de se perdre sans guides particulièrement lorsqu’il y a de la neige, attendu qu’on pourrait aller se jetter (sic) dans des vallées qui n’aboutissent qu’à des précipices où les pâtres vont mener leurs chèvres. Le chemin continue à descendre jusques (sic) à Campfranc (4), premier gîte en Espagne, il est impossible de dépeindre la misère des habitans (sic) de ce village. Cependant, malgré la malheureuse position dans laquelle ils sont, nous y avons eu de l’orge pour nos chevaux, on parle à Campfranc tout à fait la langue espagnole, on ne peut plus se faire entendre avec le français. 
 
Nous quittons le lendemain 9 ce malheureux village et nous marchons avec un peu plus de précautions parce que quelquefois des partis de la bande de Mina viennent de tems en tems (sic) dans les vallées de Campfranc à Jacca et qu’en outre il y a des bandes de voleurs qui arrêtent sur les chemins les voyageurs de quelque nation qu’ils soient; nous arrivons heureusement à Jacca, située sur une haute plaine, le pays commence à redevenir riant et cultivé, et on retrouve le beau soleil de l’Espagne. Jacca est une ville assez considérable bien bâtie, et où il y a de bonnes maisons, il paraît qu’elle a peu souffert en comparaison du reste de l’Espagne pendant la guerre actuelle, les Français en sont toujours restés les maîtres, elle est déffendue (sic) par une citadelle régulière et assez forte, et surtout bien armée et approvisionnée. Le chef de bataillon Deshonties, gouverneur de la place, reçoit tous les officiers français avec une aimable cordialité, on obtient des magazins (sic) qu’il a formés tout ce que l’on peut désirer; il paraît administrer sagement le pays puisqu’il est content des habitans (sic) et que les habitans (sic) paraissent aussi l’être de lui. C’est dans cette ville que pour la première fois j’ai mangé dans une auberge; c’était chez une vieille française, bonne cuisinière, fesant (sic) toutefois beaucoup d’étalage de son savoir-faire, se plaignant amèrement de la cherté du pain et des denrées ; nous nous attendions après cela à déjeuner fort mal et à payer beaucoup  ; au contraire, elle nous fit une cuisine fort recherchée, elle nous donna de bons vins et de différentes sortes, un dessert tout à fait galant, du carié (sic), des liqueurs. Enfin tout ce qu’on peut désirer, et tout cela pour 40 francs. Nous étions huit, en France, on en aurait demandé 200 et on aurait été moins bien servi ; je cite ce fait plutôt comme une chose extraordinaire que comme un objet de comparaison sur ce qu’il en coûte en France et en Espagne, parce que -tout est généralement plus cher – dans la péninsule. 

Jusques (sic) alors je n’avais vu d’autres convois que ceux avec les quels (sic) j’avais voyagé ; tout y était purement militaire ; je n’avais par conséquent aucune idée des caravanes qui ont lieu dans ce pays à la suitte (sic) de grands événemens (sic), soit que l’on se porte en avant soit que l’on rétrograde. Ne pouvant quitter Jacca faute de troupes nécessaires pour traverser le pays jusques (sic) à Saragosse, le gouverneur m’engagea ainsi que mes compagnons, à attendre l’arrivée d’un convoi considérable composé de personnes de la Cour ou attachées au nouveau gouvernement, de blessés, de malades, et de gens enfin qui refluaient de l’Espagne sur la France. En effet, le lendemain 10 à onze heures du matin arriva un bataillon du 81e formant l’avant-garde et j’allai hors de la ville voir arriver ce fameux convoi. Les chemins pour venir de Ayerbé à Jacca étant absolument impraticables pour les voitures, tous ces grands seigneurs, toutes ces grandes dames avaient été obligés de les abandonner. 
 
Je vis ce jour-là un des plus curieux spectacles que l’on puisse s’imaginer. Des dames dans des litières dorées portées par 20 paysans qui se relayaient de tems en tems (sic), d’autres en amazones et montant de superbes chevaux, d’autres sur des mules, celles-ci à califourchon sur des ânes, celles-là portées sur des chaises ajustées en forme de litière, quelques-unes n’ayant pu se procurer une monture marchand à pied dans la boue, quelques autres préférant se faire tenir sur des chevaux énormes de routiers français qui avaient aussi abandonné leurs chariots, des enfants sur des ânes et dans des paniers, d’autres portés par des paysans et suspendus sur un bâton dans une espèce de hamac, d’autres enfin tout bonnement portés à bras par les nourrices, des valets galonnés à cheval, des maîtres à pied, une suitte (sic) nombreuse de chevaux de main, un nombre prodigieux de mulets chargés de malles, de matelas, d’orge, de paille et de vivres de toute espèce. Ajoutés à cela des généraux français et espagnols ayant tous un cortège plus ou moins nombreux, des officiers, des soldats, les uns blessés ou malades et les autres bien portants, des dames et des seigneurs escortés au milieu de cette bagarre par des pages ou des gardes, tout cela marchant pêle mêle, au milieu des cris des blessés, des cantinières et des chansons grivoises des soldats bien portants et défilant dans le plus grand désordre après avoir bivouaqué la nuit précédente par un tems (sic) affreux. Cette marche a duré depuis onze heures du matin jusqu’à six heures du soir et il n’y avait pas 4 000 personnes dans le convoi. Chacun trouva à se caser tant bien que mal à Jacca et le lendemain désordre plus grand encore au départ parce que le danger avait cessé et que chacun s’en allait pour son compte.

Nous profitons du retour du bataillon du 81e et nous allons le lendemain à Ancenigo où avait bivouaqué le convoi la veille, nous nous jetons pêle mêle dans trois ou quatre maisons qui composent ce misérable hameau et le lendemain nous partons en bon ordre pour Ayerbé, où nous arrivons sans accident par un tems (sic) fort mauvais, il y avait une brigade de troupes italiennes de sorte que les logemens (sic) y étaient rares. Le capitaine de gendarmerie Mouchet, qui commande la place s’est fort bien retranché dans un ancien château maure, les brigands sont venus l’attaquer très souvent avec des forces supérieures, ils ont toujours été contraints de se retirer après des pertes inutiles ; nous apprenons le lendemain au moment de quitter Ayerbé, qu’un convoi et des couriers (sic) qui marchaient deriere (sic) nous venaient d’être vigoureusement attaqués à la tour des Maures distante de deux lieues et où nous avions fait halte la veille. Un détachement de 60 dragons Napoléon italien (sic), a chargé les brigands, leur a tué une trentaine d’hommes et a dégagé le convoi. Nous laissons à Ayerbé le bataillon du 81e et nous partons avec un détachement de 40 chevaux du 18e et du 22e dragons d’un escadron du 9e régiment de hussards et d’un bataillon, devant nous accompagner seulement jusqu’au village de Gurrea à 4 lieues d’Ayerbé. Nous faisons halte à une demi-lieue pour réunir le convoi, parce qu’on nous donne l’avis que quelques partis ennemis rôdent dans les environs; c’est là où je m’apperçois (sic) que mon chien, le fidèle Mylord, me manquait ; j’envoie un petit détachement pour le chercher, parce que nous étions encore en vue de la ville, mais on vient me dire, qu’on l’a vu parcourant la ville en poussant des cris affreux, qu’il est entré et ressorti vingt fois du logement que j’avais occupé, et qu’enfin il avait disparu. Je fus, je l’avoue, vivement affligé de cette perte. Nous marchons dans un pays découvert et stérile, laissant à droite le fleuve Gallego qui nous sépare d’un pays rempli d’insurgés, nous n’en voyons pourtant que fort peu dans un grand éloignement et après avoir fait halte dans un ravin fort agréable au village de Gurrea, nous nous remettons en marche et arrivons à la nuit à Zuera, petite ville ruinée en partie et dont la plupart des habitans (sic) se sont enfuis ; elle est située sur le bord du Gallego que l’on passe sur un pont en bois et adossée à des collines qui terminent l’immense plaine que nous venions de parcourir. Comme dans les gîtes précédens (sic) la troupe de la garnison est renfermée dans un castillo (petit château fort) pour éviter toute surprise de la part des bandes fort nombreuses dans ce pays, comme dans tout le Nord de l’Espagne. Les rapports que l’on nous fait là nous apprenent (sic) que la route jusqu’à Saragosse est infestée ; l’escadron du 9e de hussards, n’avait pas ordre de dépasser Zuera de sorte qu’il ne nous restait que les 40 dragons venus de France et qui pour la plupart étaient des enfants ; nous sollicitons en vain le commandant de la place pour avoir quelques gendarmes à cheval connaissant le pays pour éclairer la route dans les endroits les plus dangereux, il s’y refuse, en nous assurant que nous avions assez de monde pour voyager en toute sûreté, qu’il n’y avait aucun danger; et cependant la veille dix hommes avaient été enlevés à une lieue de là avec un trésor qu’ils escortaient ; nous partons donc le lendemain, nous rencontrons quelques brigands qui s’éloignent à notre approche et après avoir fait deux lieues, arrivés sur une haute plaine d’où on découvre parfaitement Saragosse, nous faisons halte pour envoyer d’avance un détachement au logement, il y avait devant nous un ravin assez profond et une venta à quelques pas sur la gauche ; nous étions bien loin de nous douter que ce même endroit, d’où l’on paraît toucher Saragosse, et où nous goûtions tant de sécurité, devait être le lendemain à la même heure le théâtre d’une sanglante tragédie ; en effet ce même convoi déjà attaqué près de Ayerbé et qui était à un jour derrière nous ayant détaché avant d’arriver sur la hauteur 10 hommes pour aller au logement, ils furent assaillis à ce même ravin où nous étions arrêtés la veille, et accablés par le nombre, ils furent tous égorgés à l’exception de deux à qui les brigands eurent la cruauté de couper les mains et les pieds, on les rapporta dans cet état à Saragosse où ils moururent le lendemain.

A suivre…

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( 9 mai, 2015 )

9 mai 1815…

« 6747. — Paris, 9 mai 1815.

Notre cousin, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, est nommé notre major général.

NAPOLEON. »

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« 6748. — Paris, 9 mai 1815.

Il sera formé un quatrième  régiment de chasseurs à pied de vieille garde et un quatrième régiment de grenadiers à pied de vieille garde. Chacun des régiments d’infanterie de vieille garde sera composé de deux bataillons, chaque bataillon sera composé de quatre compagnies, et chaque compagnie sera forte de 150 hommes, officiers compris. La composition de l’état-major et des compagnies des quatrièmes régiments de grenadiers et de chasseurs sera conforme à celle qui a été fixée pour les trois premiers régiments de grenadiers et chasseurs, par notre décret du 8 avril dernier. Les quatre régiments de grenadiers et de chasseurs auront les  mêmes solde et traitement que les troisièmes régiments de vieille garde.

NAPOLEON. »

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« 6749. — Paris, 9 mai 1815.

I. Il sera fourni par les différents maîtres de poste du nord et de l’est de l’Empire, sept cents chevaux de trait conduits par trois cent cinquante postillons. Ces hommes et ces chevaux seront mis à la disposition de l’artillerie pour le service des armées du Nord, du Rhin et de la Moselle, et ne seront employés qu’à conduire des munitions des places de guerre aux parcs d’artillerie du corps d’armée, sans jamais entrer en ligne. Nombre de postillons et de chevaux que chaque relais devra fournir, d’après sa force et son utilité, et donnera les ordres nécessaires pour que ces postillons et ces chevaux soient réunis ainsi qu’il suit, et aux époques ci-après désignées savoir :

Armée du Nord, 200 postillons et 400 chevaux réunis à La Fère, au 20 mai.

Armée de la Moselle, 75 postillons et 150 chevaux réunis à Metz, au 25 mai.

Armée du Rhin. 75 postillons et 150 chevaux réunis à Strasbourg, le 25 mai.

III. Les postillons recevront une solde journalière de 1 franc 50 centimes, sur les fonds affectés au service du matériel de l’artillerie; ils auront, en outre, les vivres de campagne.

IV. Les chevaux recevront les rations de fourrage des magasins de l’état, comme elles sont fixées pour le train d’artillerie; le loyer des chevaux sera payé aux maîtres de postes à raison de 1 franc 50 centimes par cheval et par jour: leur ferrage est à la charge de l’artillerie.

V. Les chevaux devront être propres au service du train de l’artillerie et remplir les conditions suivantes :

1° être âgés de 5 ans au moins et de 9 ans au plus; 2° avoir la taille de 4 pieds  6 pouces au moins et de 4 pieds  10 pouces . au plus, et être bien conformés.

VI. Les harnais et les selles seront fournis par l’artillerie.

VII. Les postillons et les chevaux seront formés en brigades de 25 postillons et de 50 chevaux, et seront sous les ordres des officiers et sous-officiers du train d’artillerie qui seront désignés à cet effet.

VIII. Tout cheval qui viendrait à périr par suite des fatigues de la guerre, ou par tout autre événement militaire, sera remboursé à raison de cinq cents francs.

IX. Les postillons qui seront fournis compteront sur le contingent des gardes nationales mobiles à fournir par leurs arrondissements.

NAPOLEON. »

 

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, pp.577-578)

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( 3 mai, 2015 )

1815…

Lagneau

Louis-Vivant Lagneau, né en 1781 à Chalon-sur-Saône, reçu docteur en médecine en 1803, pris la même année par la conscription, fut nommé chirurgien de 3ème classe ; sous-aide-major en 1804 ; chirurgien aide-major en 1806. Il fut promu chirurgien-major en 1809. Lagneau fit campagne en Italie, en Pologne, en Espagne, en Russie, en Allemagne et en France où il fut blessé à Fère-Champenoise, et en Belgique. A la suite du licenciement de 1815, Lagneau se fixa à Paris, où il sut se faire un nom comme médecin par ses recherches, ses travaux et ses publications. Aussi fut-il élu membre de l’Académie de Médecine en 1823 ; il mourut à Paris en 1867. Lagneau, membre de la Légion, d’honneur en 1868, avait été promu officier du même ordre en 1858 ; il était aussi titulaire de l’ordre de la Réunion depuis 1813.

Emmanuel MARTIN. 

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Louis-Vivant Lagneau laissa un « Journal » qui fut publié la première fois en 1913, aux Editions Emile-Paul, par Eugène Tattet (et préfacé par le célèbre Frédéric Masson). En 2000, il a été réédité par mes soins au Livre chez Vous, avec de nouvelles notes. Cette même année vit le lancement d’une souscription publique afin que sa sépulture, qui se trouve au cimetière du Père-Lachaise, à Paris et menacée de destruction ne disparaisse pas. Avec l’aide de l’association « », de la Libraire des Deux Empires et du magazine « Tradition » (publication appartenant à l’éditeur de cette nouvelle édition), des fonds purent être réunis ; le caveau fut restauré. Lagneau et les siens y reposent en paix.

C.B.

 « Le 9 février 1815, j’adresse au général Christiani, mon ancien général de brigade, mes états de pertes de chevaux  et d’effets pour être transmis à qui de droit, au nouveau ministre de la guerre (je n’ai jamais pu rien obtenir de ce qui m’était dû). J’avais travaillé depuis décembre jusqu’en mars 1815 à une nouvelle édition de mon traité, tout en faisant un peu la clientèle. Je me trouvais fort heureux de cette vie paisible, lorsque je craignis un moment qu’on ne m’appliquât une mesure qu’on avait prise contre tous les militaires sortant de la Garde impériale, auxquels il était enjoint de ne pas résider à Paris, à moins qu’ils n’y fussent nés. Ils devaient se rendre dans leur pays natal. J’obtins une exception en ma faveur, en motivant ma demande , sur ce que j’étais déjà à Paris, où j’exerçais la médecine, avant d’entrer au service. On me laissa donc tranquille, et comme c’était dans ce moment-là que je faisais quelques démarches pour réclamer contre l’exiguïté de mon traitement de réforme, je m’abstins d’en faire de nouvelles, dans la crainte de fixer sur moi l’attention du ministre, qui aurait pu me forcer à retourner résider en Bourgogne. Je préférais de beaucoup continuer la vie tranquille, et déjà quelque peu productive comme médecin, que je menais à Paris. J’en étais là, lorsque le 15 ou 16 avril 1815, je reçus du major général, le général Drouot, avis que par décret du 13 de ce mois, l’empereur Napoléon, qui était revenu de l’île d’Elbe et arrivé à Paris le 20 mars, m’avait nommé chirurgien-major du 3e régiment de grenadiers de la Vieille Garde, qu’il réorganisait ainsi que toute l’armée. Je fus un peu surpris de cette nomination, non que je ne fusse très partisan de l’ordre de choses qui allait renaître, mais parce que je me trouvais fort satisfait de ma position, depuis que j’avais quitté le service et que j’avais toute raison de croire qu’elle s’améliorerait de jour en jour. Je repris donc mon service, mon régiment étant à Courbevoie, comme l’année précédente, tout en restant à Paris, me contentant d’y aller chaque matin .

Le 6 juin, l’organisation de mon régiment est terminée, il part pour Soissons; je reste avec permission. Après avoir acheté un bon cheval et pourvu à mon équipement, je pars le 9 juin pour Soissons, en diligence. 10 juin. Nous partons pour Laon, à 3 heures après-midi.,Nous arrivons à minuit (8 lieues). Logé chez M. Duchange, maître de pension.

11 juin. Thierme.

12 juin. Clairefontaine

13 juin. Cartigny

Le 14 juin, bivouac en avant de Beaumont, dernière ville de France (7 lieues).

Le 15 juin. Charleroi, première ville de Flandre, première affaire avec les Prussiens, qui évacuent.

16 juin 1815. Bataille de Ligny, contre les Prussiens. Elle se termine à notre avantage. Elle a lieu de l’autre côté de Fleurus, à peu près à une lieue.

17 juin. Combat sur notre gauche, dans la direction de Nivelles, où sont les Anglais, route de Bruxelles. On a encore l’avantage. (C’est là où, pour la première fois, je vis des Ecossais sur le champ de bataille.) C’est le maréchal Ney qui commande.

Le 18 juin 1815. Bataille de Waterloo, ou de Mont- Saint-Jean, à 40 lieues de Bruxelles. On se bat avec quelques avantages toute la journée, mais à dater de 3 ou 4 heures du soir, l’ennemi, après nous avoir pris en flanc, sur notre droite, vient (ce sont les Prussiens qu’on croyait bien loin, au pont de Wavre) sur nos derrières et menace notre ligne de retraite. On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas, lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de la Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tînt bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde et de l’armée, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion , qui avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey. Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de la Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages, que lui avait adressés l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30.000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. Les hommes de guerre les plus autorisés, le général Gérard, entre autres, qui faisait partie des troupes de Grouchy, avaient tous pressé le maréchal, quand ils avaient entendu l’épouvantable canonnade qui s’exécutait de notre côté, de faire un mouvement vers nous, en laissant une division seule devant le pont de Wavre, disant que c’était de règle de se porter là où l’engagement est le plus vif, quels que soient les ordres qu’on ait pu recevoir de contraires. Le maréchal Grouchy résista, croyant qu’il était obligé de rester là, suivant les ordres qu’il avait reçus. Cette obstination nous a perdus. J’ai entendu, pendant la Restauration, le maréchal Gérard expliquer toute cette affaire, en témoignant combien il regrettait que ses avis et ses instances n’eussent pas eu de succès auprès du maréchal Grouchy. Je voyais souvent le maréchal Gérard (car il avait été fait maréchal depuis) chez le comte de Pontécoulant, sénateur, où j’ai souvent entendu ce brave général revenir sur cette triste circonstance. Le général Pajol qui commandait la belle cavalerie du corps de Grouchy, s’était aussi fortement prononcé auprès du maréchal Grouchy. Plus tard et dans le même salon j’ai plusieurs fois entendu le fils du maréchal Grouchy (colonel d’un régiment de cavalerie et plus tard passé général) cherchera excuser la conduite de son père, mais il ne convainquait personne, et il y avait là des gens du métier, entre autres le général Exelmans, depuis devenu maréchal lui-même. Cette conduite ou cette abstention de Grouchy nous fit perdre cette bataille, qui avait commencé d’une manière fort brillante, au point qu’on avait entendu l’Empereur dire, vers deux heures, qu’elle était gagnée.

La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il  commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroy, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi , où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires. Le 19 juin 1815, ne voyant pas de dispositions faites pour arrêter le mouvement de retraite à Charleroi, comme nous le supposions, je continue et arrive coucher à Vervins, après avoir traversé Beaumont et passé autour d’Avesnes, où l’on n’a voulu laisser entrer personne. J’ai fait dans cette journée plus de 25 lieues de poste. Le 20 juin 1815. Arrivée à Laon. Pendant que nous déjeunons, on nous dit que l’Empereur est à la poste, au bas de la montagne. Nous y descendons, espérant que des mesures seraient prises pour rallier notre armée. Il était au milieu de la cour, entouré de son état-major et de gendarmes. Rien ne fut ordonné dans le sens de nos prévisions. Nous partons de Laon à minuit, pour Soissons.

Le 21 juin. Soissons, je pars à six heures du soir, pour Villers-Cotterets.

Le 22 juin. Le Ménil-Amelot.

Le 23 juin. Arrivée à Paris, il est une heure de l’après-midi. J’espérais y trouver mon régiment, où il était à croire qu’il se reformerait ; mais ayant appris qu’il était resté à Soissons, je repars pour le rejoindre.

Le 28 juin, je me mets en route pour Soissons où j’apprends que mon régiment revient sur Paris. Mon colonel, le général Poret de Morvan , revient blessé d’un coup de feu à la poitrine. Heureusement que la plaie n’est pas pénétrante, elle n’aura pas de suite grave.

Le 29 juin. C’est à 4 heures du matin que le régiment arrive à Paris. Je vois mon général dans la matinée et lui donne des soins.

Le 6 juillet, il m’annonce que son corps a l’ordre de partir pour Orléans, mais qu’il reste à Paris; il me propose de rester pour lui continuer mes soins, mais croit devoir me laisser libre de suivre le régiment. Je lui réponds que je ne rejoindrai le corps que lorsqu’il sera lui-même bien guéri. Nous étions là de nos conversations lorsque dans la nuit du 6 au 7 juillet, le général qui s’était ravisé et qui bien probablement avait appris qu’il pourrait peut-être être inquiété par le gouvernement des Bourbons, pour la part qu’il avait prise comme chef des chasseurs de la Garde quand ils furent abandonnés par le général comte Curial, qui voulait les empêcher, en quittant Nancy, d’aller au-devant de l’Empereur, lorsqu’en revenant de l’île d’Elbe, il avait dépassé Auxerre et arrivait rapidement sur Paris. Le général se décida donc à partir dans la nuit, d’autant mieux que le lendemain 7 juillet, les Prussiens devaient, dès le matin, occuper Paris et ses faubourgs.

M’ayant fait prévenir, par son ordonnance, de cette nouvelle résolution, je partis moi-même, en compagnie de son aide de camp David mon ami, qui lui conduisait ses chevaux et ses bagages, à peu près à huit heures du matin. Mais arrivés à la barrière d’Enfer, on ne voulut pas nous laisser sortir, les officiers prussiens disant que nous aurions dû sortir la veille et que leur consigne était de ne laisser passer personne de notre armée, sans un ordre exprès du commandant de place allié, qui était

le général Blücher, qui avait deux autres généraux adjoints, Sacken et Wellington. Le général français Gründler leur avait en outre été adjoint pour faciliter le service et donner les informations nécessaires, car il était Alsacien et parlait bien l’allemand. Nous fûmes en conséquence obligés de nous transporter au ministère de la Guerre, où les généraux susdits étaient réunis en conseil. Nous attendîmes longtemps, dans une grande salle donnant sur la Seine, et d’où nous vîmes défiler les Prussiens le long du quai de la terrasse du bord de l’eau. Nous avions, David et moi, un bien grand crève-cœur en voyant ces troupes ennemies au coeur de la France et fûmes profondément choqués de voir leurs colonnes précédées par une foule de lâches Français, hommes et femmes, agitant des mouchoirs blancs, en signe d’allégresse.

Nous attendîmes fort longtemps la réponse des généraux commandants de la place, qui firent d’abord des difficultés, mais enfin remirent au général Gründler, auquel nous avions confié notre réclamation, un laissez-passer en allemand, qu’il nous donna, avec toute sorte de bonne grâce, accompagné de voeux pour un bon voyage. Pendant notre corvée auprès des commandants de la place, nous avions laissé nos domestiques, chevaux et bagages près du Luxembourg, rue d’Enfer et les bêtes. étaient attachées aux grilles du jardin. Lorsque nous les avons rejoints, ils étaient aux prises avec des soldats prussiens, qui voulaient tout au moins s’emparer de nos chevaux, qu’ils considéraient comme d’assez bonne prise. Nous arrivâmes tout juste pour les dégager et nous ne tardâmes guère à franchir la barrière, nous dirigeant sur Longjumeau.

7 juillet. Longjumeau. Les Cosaques des avant-postes ennemis y bivouaquent sous mes fenêtres, dans une belle prairie.

8 juillet 1815. Etampes, nous quittons les avant-postes russes.

9 juillet. Arthenay. Nous nous sommes arrêtés à Angerville, à 6 lieues d’Etampes. Tout près d’Angerville, je me trouvais, montant une côte assez peu rude, près d’un convoi d’artillerie qui était en retraite aussi. Tout à coup une explosion eut lieu, avec un grand fracas, enlevant tout le derrière d’un caisson contenant des obus. Je m’éloignai de là, engageant le soldat du train qui conduisait le caisson, à quitter la route où il y avait beaucoup de militaires à pied et à cheval et à dételer ensuite ses chevaux. Ce qu’il fit, mais avant de quitter la chaussée et longtemps après son entrée dans le champ, à droite, il y eut encore de nouveaux obus qui éclatèrent. Quant à moi, je ne fus pas atteint par les éclats de ces obus; mais après cette panique, bien motivée d’ailleurs, mon compagnon de route, le capitaine David, me fit remarquer que mon porte-manteau allait se détacher du derrière de ma selle, et qu’il était tout déchiré du côté droit. Nous nous arrêtâmes un instant et reconnûmes qu’un biscaïen provenant de l’explosion d’un obus avait pénétré dans le porte-manteau, où il avait été amorti par mes vêtements et mon linge, après avoir coupé l’une des courroies qui le fixaient derrière moi; ce peu de bagages a suffi pour me préserver d’une blessure  très grave à la région des lombes. Ces obus avaient pris feu par le fait des frottements et des chocs qu’ils éprouvaient dans le caisson au quart plein. Ils avaient été en partie vidés pendant la bataillede Paris et comme ils étaient entourés d’étoupe, ainsi qu’il est d’usage pour les empêcher de s’entrechoquer dans les manoeuvres d’un point à un autre, ces projectiles étaient trop peu nombreux pour être bien serrés entre eux; ils se heurtaient et il en est résulté des étincelles qui ont mis le feu aux étoupes, lesquelles ont fait éclater successivement tous ceux qui étaient contenus dans le fourgon.

10 juillet. J’arrive à Orléans, ainsi que notre suite. Le général Poret de Morvan, étant déjà parti avec sa troupe, nous le suivons de l’autre côté de la Loire, jusqu’à la Ferté-Saint-Aubin (4 lieues), où nous quittons la grande route pour aller à Yvoi, sur notre droite. Nous logeons dans un beau château.

Le 11 juillet. La Ferté-Saint-Aubin. Très vieux château qui appartenait à Mme de Belmont, dont le mari, colonel d’un régiment de gardes d’honneur, a été tué à Craonne. Logé chez le curé (10 lieues), étant arrivé à minuit.

Le 13 juillet, Solangis, 5 lieues de La Chapelle d’AngilIon. Nous sommes en Sologne où le terrain est mauvais et sablonneux comme en Pologne. Il y a beaucoup de bruyère, abondance de gibier, lièvre, lapin, perdrix rouge comme en Espagne.

Le 14 juillet. Changement de cantonnement, on se fixe à Sainte-Solange, village à 3 lieues de Bourges. Cet endroit est réputé dans la contrée pour la guérison de toutes sortes de maladies, opérées, dit-on, par l’intervention de sa patronne, qui, comme saint Denis, a porté sa  tête sur ses mains et a marché sans se tromper de route. Je loge chez le curé de la paroisse, respectable vieillard qui est bien le père de ses ouailles, pour lesquelles il se donne une peine infinie. Il se nomme M. Tisserat.

Le 25 juillet 1815. Départ de Sainte-Solange pour Bourges. Très belle ville. On disait autrefois qu’elle n’était habitée que par des prêtres et des perruquiers; il y avait bien aussi une grande quantité de nobles, ce qui tenait à ce que Charles VI avait accordé la noblesse à tous les maires et échevins de la ville et qu’on les renouvelait tous les ans. Ecrit le 30 juillet à mon père.

Ecrit le même jour à Simon, mon beau-frère, lui recommandant M. le capitaine David et lui demandant de m’envoyer des vêtements bourgeois.

Le 5 août 1815. Départ pour Châteauroux, nous couchons le premier jour à Issoudun, petite ville où habite le confrère Heurtault , un de mes condisciples, élève particulier d’Antoine Dubois.

Le 6 août. Arrivée à Châteauroux, ville intéressante par ses manufactures de drap.

Le 20 septembre. Je touche la première quinzaine de ce mois, en qualité de chirurgien-major des grenadiers royaux, dont je fais partie comme Vieille Garde impériale. J’avais reçu, huit jours avant, le mois d’août intégralement, mais sur l’ancien pied. Licenciement de mon corps, les fusiliers-grenadiers et de toute la division de la Garde, qui se trouvait sur la rive gauche de la Loire, le 23 septembre 1815

Je reçois enfin les appointements jusqu’au 23 septembre inclus, époque du licenciement. Me voilà libre de mes mouvements à dater de ce jour. »

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( 24 avril, 2015 )

Directives de l’Empereur (1).

07-513187

« 6693. — Paris, 24 avril 1815.

I/ 3,150 hommes seront désignés, sans délai, par noire ministre de la guerre, sur les listes formées conformément à l’article 54 du décret du 8 de ce mois, dans tous les régiments d’infanterie de ligne et d’infanterie légère. Ces 3.150 hommes, destinés à compléter l’infanterie de la vieille garde, seront dirigés de suite sur Paris, et admis comme chasseurs et grenadiers dans les 2e et 3e régiments de notre vieille garde.

II/ Six cents hommes seront désignés par notre ministre de la guerre, sur les listes formées conformément à l’article 53, du décret du 8 de ce mois, pour être incorporés dans les régiments de chasseurs, chevau-légers et dragons de notre garde. Ces hommes seront appelés sur-le-champ à Paris.

III/ Cent hommes seront choisis dans les dépôts des Polonais pour être incorporés dans l’escadron polonais de notre garde. Ces hommes choisis parmi les meilleurs sujets réuniront les qualités prescrites par le décret du 8 de ce mois.

IV/  Indépendamment des sous-officiers et soldats de l’artillerie à pied, de l’artillerie à cheval et du train de notre vieille garde, qui, depuis le 1er  avril 1814, ont été incorporés dans les régiments d’artillerie et du train d’artillerie de la ligne, et qui, d’après l’article 78 du décret du 8 de ce mois, doivent être rappelés à Versailles pour former l’artillerie et le train de notre garde, notre ministre de la guerre désignera de suite, sur les listes formées conformément aux articles 53, 54 et 55 du décret du 8 de ce mois, les hommes nécessaires pour porter au complet l’artillerie à cheval, l’artillerie à pied, et le train d’artillerie de notre garde.

V/ Notre ministre de la guerre fera fournir par les régiments du génie ce qui est nécessaire pour compléter, sans délai, les compagnies de sapeurs de notre garde. Ces hommes seront dirigés de suite sur Paris.

VI/ Notre ministre accordera au bataillon du train des équipages de la garde ceux des anciens sous-officiers, brigadiers, trompettes et maréchaux de ce bataillon, qui, ayant été incorporés, depuis la dissolution du bataillon, dans les bataillons de la ligne, manqueraient pour former son cadre.

VII/ Il sera pourvu, sans délai, à la remonte des chevaux d’escadron du train d’artillerie et des équipages de  notre garde. Notre ministre de la guerre fera en conséquence fournir :

aux grenadiers à cheval, 95 chevaux

aux dragons, 94 chevaux

aux chasseurs, 100 chevaux

aux chevau-légers lanciers, 500 chevaux

à l’artillerie à cheval, 400 chevaux

au train d’artillerie, 1,802 chevaux

au train des équipages, 750 chevaux

Total : 4,041 chevaux

Si notre ministre n’a point de marchés pour la prompte fourniture de ces chevaux, il autorisera chacun des corps à passer des marchés particuliers, mettra à leur disposition les fonds nécessaires dont ,ils justifieront l’emploi, en se conformant pour les clauses des marchés, réceptions et comptabilité à tout ce que prescrivent les règlements et les instructions particulières du ministre.

VIII/ Il sera pourvu, sans délai, au complètement des selles et harnachements nécessaires ,à chaque corps. Si notre ministre n’a pas les approvisionnements nécessaires pour satisfaire de suite aux besoins des corps, il autorisera les Conseils d’administration à acheter et faire confectionner les objets manquant, il mettra à leur disposition les fonds nécessaires et ils justifieront de l’emploi de ces fonds à notre ministre de la guerre.

IX / Notre ministre fera fournir sur-le-champ à tous les corps de la vieille garde les étoffes et tout ce qui est nécessaire pour l’habillement des nouveaux admis et les remplacements. S’il n’a point de marchés pour ces fournitures, il mettra à la disposition des Conseils d’administration des corps les fonds accordés par le décret du 8 de ce mois pour l’habillement et les remplacements. Les corps justifieront au ministre l’emploi des fonds qu’ils auront reçus pour cet article.

X/ Notre ministre de la guerre fera remettre sans délai à l’artillerie de la garde tout son matériel d’artillerie. Ce matériel sera tiré des places et laissera disponible ce qui se trouve à Paris.

XI/ Notre ministre fera fournir du parc de Sampigny toutes les voitures nécessaires au bataillon du train des équipages de la garde. Ces voitures seront mises sans délai à la disposition de l’ordonnateur, qui à cet effet enverra un officier ou commissaire des guerres pour en prendre possession.

NAPOLEON. »

 

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, pp.554-557)

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( 20 avril, 2015 )

Les mouvements royalistes en France en mars-avril 1815 (IV et fin).

Decaen

« Le 12 mars 1815 le duc d’Angoulême était à Nîmes. Le 17 mars, il arrivait à Marseille, se rendait de là à Toulon pour retourner à Nîmes. Agé de quarante ans, de physionomie disgracieuse, froid, vertueux, très modeste, les manières embarrassées et les mœurs simples, d’intelligence assez médiocre, attentif à remplir avec exactitude tous les devoirs de son rang, plein de déférence envers son père, son oncle et sa femme, assez mélancolique et profondément dévot, le duc d’Angoulême avait reçu quelque éducation militaire et il ne manquait ni de courage ni même d’énergie. Comme il le disait lui-même, il voulait créer une « Vendée méridionale ». Mais, dès le début, sa tentative fut compromise, elle manqua à la fois d’un bon général, de troupes nombreuses et solides, et de l’appui étranger. Le duc pensait réserver à Masséna le commandement en chef: invoquant sa mauvaise santé le maréchal se déroba et se contenta de collaborer aux préparatifs de l’expédition. Le recrutement de l’armée royale donna lieu à des mécomptes. Au Vigan, le maire alléguait sa place pour ne pas s’éloigner, d’autres habitants de la ville, bien qu’ils se fussent d’abord inscrits pour servir, et en dépit des sermons du clergé, faisaient valoir, à la réflexion, « leur âge trop avancé, leurs infirmités et leurs fonctions ». A Nîmes, où une proclamation du duc condamnait les discordes religieuses des habitants, la population protestante, presque entièrement contraire aux Bourbons, fut encore détournée de les soutenir par les injures et les menaces des volontaires catholiques, et elle ne procura que peu de soldats . A la fin de mars, les départements du Gard, des Bouches-du Rhône, de l’Hérault et du Vaucluse n’avaient mis sur pied qu’environ 10.000 miquelets. Ces bandes, qui portaient une fleur de lys rouge « du côté du cœur», étaient composées surtout de gens pauvres, de la lie du peuple », même d’individus extraits des prisons, et une bonne partie vivait «dans l’anarchie la plus complète»  . Tardivement, le duc réclama l’assistance des troupes espagnoles et sardes, tout en méditant de livrer Toulon aux Anglais . Les Alliés ne songeaient guère à l’aider, et le 6 avril Talleyrand lui écrivait de «tenir jusqu’au moment où les opérations générales commenceront ». Lors de son premier séjour à Nîmes, les 13 et 14 mars, le duc d’Angoulême avait repoussé les conseils du général Ambert, qui l’invitait à envoyer en toute hâte des gardes nationales « sur la grande route de Lyon à Paris ». A la fin de mars il entrevit qu’un mouvement vers Lyon serait tardif et peu efficace, et il penchait à replier ses troupes sur Toulouse, Perpignan et les forts du Roussillon, l’Espagne offrant « une dernière ressource ». Son entourage l’amena à reprendre le plan du général Ambert. L’armée du Midi fut divisée en plusieurs corps, sous le commandement en chef du duc d’Angoulême, avec le général d’Aultanne pour chef d’état-major et, pour aides de camp, le duc de Guiche, le vicomte des Cars, le baron de Damas et le vicomte Melchior de Polignac. Le premier corps, dirigé par le général Ernouf, comptait deux régiments de ligne, les 58e et 83e, 3.000 gardes nationaux de Marseille et six bouches à feu : il marcherait de Sisteron sur Gap et Grenoble. Le deuxième corps, sous les ordres du duc d’Angoulême en personne, était formé par le 101ème de ligne, le Royal-Etranger, recruté avec des déserteurs allemands, le 14ème chasseurs à cheval, un détachement de garde nationale à cheval, 2.000 volontaires du Gard, de l’Hérault et du Vaucluse, et une batterie de douze pièces ; il déboucherait de Pont-Saint-Esprit sur Montélimar et Valence. Parvenus sur l’Isère, le premier et le deuxième corps franchiraient la rivière et s’avanceraient sur Lyon. Des gardes nationaux de l’Ardèche et de la Haute-Loire constitueraient une colonne chargée de remonter vers Lyon la rive droite du Rhône. D’autres troupes devaient surveiller l’Auvergne, seconder le mouvement sur Lyon, et « entretenir la communication avec le duc de Bourbon». Le 26 mars le deuxième corps commença son mouvement. Le 29 mars il occupa Montélimar, et le lendemain, après une fusillade de quelques heures, il refoula devant la ville les troupes du général Debelle, commandant le département de la Drôme. Chargé par Debelle de défendre à Loriol le passage de la Drôme, le colonel Noël y posta un bataillon du 39ème de ligne, un bataillon d’élite recruté avec « d’anciens militaires en retraite, en réforme et en demi-solde » , des gardes nationaux, environ vingt-cinq gardes d’honneur à cheval, vingt gendarmes et quelques canonniers avec deux pièces. Venues de Montélimar sous le commandement direct du duc d’Angoulême, les forces royalistes comprenaient le 10ème  de ligne, fort de 900 hommes environ, 200 soldats du Royal étranger, une batterie de six pièces servie par des canonniers du 3e régiment d’artillerie à pied et des volontaires ou gardes nationaux du Midi. A leur vue les soldats de Noël se replièrent sur le pont de la Drôme et sur la rive droite de la rivière. D’une berge à l’autre, par un vent très poussiéreux, la fusillade s’engagea. Profitant du terrain « montueux et coupé », les royalistes avançaient sans cesse, ils s’emparaient d’ « une grosse ferme près du pont», ils débordaient le flanc droit des bonapartistes. A ce moment la fusillade s’interrompit, deux compagnies du 10 ème    abordent le pont, le franchissent au pas de course, et, à cent pas, s’arrêtent devant le bataillon du 89 ème. Plusieurs soldats du 10ème  mettent la crosse en l’air, d’autres arborent « un pavillon tricolore », crient « Vive l’Empereur ! « Soldats du 39ème  et gardes nationaux s’avancent à leur rencontre. Noël voit ce spectacle, arrive à cheval sur le pont, au milieu de soldats qui fraternisent et d’officiers qui s’embrassent. Soudain, aux cris de « Vive le Roi ! » et en agitant un drapeau blanc, les soldats du 10ème, « à bout portant », font une décharge meurtrière, l’un d’eux menace le colonel en hurlant : « A bas la cocarde tricolore ! » Grâce à ce stratagème, vraisemblablement imaginé par le général Monnier, qui commandait l’avant-garde, les royalistes furent facilement victorieux et firent de nombreux prisonniers, parmi lesquels Noël lui-même. Des prisonniers furent massacrés ou mutilés par des volontaires royaux . Le 3 avril 1815 ,à sept heures du matin, le duc d’Angoulême entrait à Valence avec le 10ème de ligne. Il ordonna d’afficher dans la ville une courte proclamation où il réclamait des royalistes tout leur dévouement « pour ramener leurs frères égarés ». Les premiers succès du duc d’Angoulême ne pouvaient exercer une influence durable sur la campagne que si les garnisons du Midi restaient neutres. Or, à peine les troupes royales avaient-elles pénétré dans la Drôme qu’elles étaient menacées d’être prises à revers. Le 2 avril le général Ambert, commandant à Montpellier la 9edivision militaire, avait fait reconnaître l’Empire dans son gouvernement par un ordre du jour très ferme. Le 3 avril, à Nîmes, les officiers en demi-solde arborent la cocarde tricolore aux cris de Vive l’Empereur! et se rendent aux casernes. Le 63e de ligne se soulève. Un courrier envoyé par Ambert au général Briche survient trop tard. Déjà les généraux Briche et Pélissier, qui commandent l’un la subdivision, l’autre le département, ont été saisis par la troupe, celui-là à son domicile, celui-ci au moment où il s’interpose « pour arrêter le désordre ». Détenus d’abord aux casernes, ils sont dirigés le soir sur Montpellier avec une escorte de gendarmes. Puis le colonel du 63ème, Teulet, et le colonel de gendarmerie Rivaud organisent •un conseil de défense pour la ville de Nîmes», composé d’officiers en activité et en demi-solde. Le 5 avril, le général Gilly, qui a reçu les ordres de Davout, survient de Remoulins à Nîmes. Il se concerte avec Ambert pour rassembler des forces destinées à marcher contre l’armée du duc d’Angoulême. Cavaliers du 10ème chasseurs, fantassins du 13ème  de ligne, canonniers avec quatre bouches à feu, tous partis de Montpellier, gardes nationaux venus de la Gardonnenque, font leur jonction à Nîmes avec le 63ème. Gilly intitule ses troupes « premier corps de l’armée impériale du Midi ». Le 7 avril au matin il commence son mouvement, et arrive le soir à Uzès. Il est précédé par le 10ème  chasseurs, que commande le colonel Saint-Laurent. Le 8 avril, à six heures du matin, Saint- Laurent aborde Pont-Saint-Esprit, charge et refoule le millier d’hommes qui s’y trouvaient, traverse le pont et débouche sur la rive gauche du Rhône. Disputer Lyon aux bonapartistes devenait d’autant plus difficile que l’Empereur et ses lieutenants multipliaient les mesures de défense. Nommé au commandement supérieur des 7ème et 19ème  divisions militaires, le général de Grouchy arriva à Lyon dans la nuit du 2 au 3 avril. Les généraux Piré, Radet, Le Sénécal et Letellier lui avaient été subordonnés. Le 3 avril, Pire reçut la lâche de rallier les troupes de Debelle et de disputer «le plus longtemps possible » aux royalistes le passage de l’Isère. La nuit suivante Grouchy l’avisait, s’il ne pouvait défendre l’Isère, de « faire tout au monde » pour ralentir la marche de l’ennemi. « Il me  semble, lui écrivait-il, qu’à Saint-Vallier vous pouvez tenir derrière la Galaure pendant quelque temps ». La seule troupe disponible à Lyon était le 6ème  léger, venu de Lons-le-Saulnier et fort de 840 soldats : le 3 avril Grouchy le munit de quarante cartouches par homme, le harangua, constata son bon esprit et l’envoya par le Rhône à Pire, qui reçut encore trois caissons de cartouches et trois pièces. Le même jour Grouchy ordonnait au général La Salcette de se servir des gardes nationaux pour garnir la rive droite de l’Isère et occuper Romans et Saint-Marcellin, et le lendemain il chargeait le général de mettre Vienne en état de défense, d’y concentrer les gardes nationaux des environs et d’y préparer des vivres . 5.000 gardes nationaux de l’Isère, armés de fusils de chasse, de fourches, de faux, se réunirent à Saint- Marcellin . Secondé par le général Mouton-Duvernet, qui avait été nommé au commandement de la place, Grouchy mettait Lyon en état de siège, appelait les habitants aux armes, prenait des dispositions de combat, en trois heures se présentaient 2.000 volontaires lyonnais, sortis notamment du faubourg de La Guillotière. D’autres volontaires arrivaient des environs, remplissant les places et les quais, quelques-uns « en sabots et en sarraus de toile ». Ce mouvement, essentiellement populaire, étonnait et décourageait les royalistes. Grouchy était regardé par les patriotes lyonnais comme « le sauveur de la ville. » . Au-delà de Lyon, d’autres adversaires s’apprêtaient à combattre le duc d’Angoulème. Sa tentative suscitait parmi les populations de Bourgogne et de Franche-Comté un véritable soulèvement antiroyaliste, qui mit en pleine action des ressentiments et des inimitiés longtemps comprimés sous la première Restauration. Aux passions royalistes des « rebelles », tenants de l’aristocratie féodale, s’opposèrent, au nom de l’Empereur, les intérêts des Bourguignons et des Francs-Comtois, héritiers de la Révolution : dans la révolte méridionale ils virent le signal d’une réaction violente qui, en cas de succès, distribuerait leurs biens et extorquerait leur argent au profit de la caste nobiliaire et sacerdotale. Spontanément se constituèrent de nombreux groupes de volontaires, surtout parmi les jeunes gens des campagnes. Thibaudeau, commissaire extraordinaire dans la 18ème  division militaire, et Dumolard, commissaire extraordinaire dans la 6ème division militaire, après s’être vus à Dijon le 7 avril, répandirent des arrêtés qui stimulèrent ces dispositions. Les gens du Midi, disait Thibaudeau à Dijon, « prétendent à travers des Ilots de sang vous dépouiller de vos biens nationaux, rétablir les dîmes et les droits féodaux, vous remettre sous le joug des émigrés et des Bourbons ». A Besançon Dumolard tenait un langage analogue : «Acquéreurs de biens nationaux, propriétaires de toutes classes, délivrés depuis longtemps du joug des dîmes et de la féodalité, et vous tous dont les services militaires et civils seraient encore convertis en crimes, ne dormez pas sur les spoliations et les vengeances dont on ose vous menacer ». Anciens militaires, hommes de bonne volonté, gardes nationales, furent requis de marcher contre les insurgés, les maires invités à rassembler fusils, sabres, gibernes, tambours . Le 7 avril, à Dijon, 200 hommes s’enrôlèrent, pour la plupart armés de fusils chasse.  Le 10avril environ 800 paysans, venus des cantons voisins de Dijon, pénétrèrent dans celte ville aux cris de « Vive l’Empereur ! ». Dans les arrondissements de Gex, de Nantua et de Belley, l’élan fut « extraordinaire » , deux milliers d’hommes en partirent pour Lyon  . Sur les routes qui menaient à celte ville on entendait les paysans s’écrier : « Ils ne tiennent pas encore la dîme et les droits féodaux ! Vive l’Empereur! «  . Le duc d’Angoulême eût-il débouché de Valence, eut-il même emporté Lyon, que les populations rurales de l’Est se fussent énergiquement mesurées avec les « Marseillais ». Informé les 5 et 6 avril des événements de Montpellier et de Nîmes, sachant de plus que des troupes bonapartistes se préparaient à s’emparer de Pont-Saint-Esprit le duc d’Angoulême était au même moment assailli sur son front par les soldats du général Piré. Après un vif combat sur les bords de l’Isère, Pire, trompant les royalistes, avait franchi la rivière à Romans dans la nuit du 5 au 6 avril et il s’avançait sur Valence. Non seulement le duc était obligé à un mouvement rétrograde, mais toute ligne de retraite risquait de lui être coupée par le général Gilly. De plus les troupes du général Ernouf avaient subi de graves revers. Mal ravitaillés, abandonnés par les 58ème et 83ème  de ligne, qui se débandaient et passaient aux bonapartistes, les volontaires royaux avaient tenté, sous les ordres du général Loverdo, une attaque sur le défilé de La Saulce, près de Gap. Le 7 avril ils avaient été culbutés dans la Durance ou dispersés par les soldats et les gardes nationaux du général Proteau, laissant aux mains de leurs vainqueurs un drapeau blanc avec ces mots brodés en or : Les Bourbons ou  la mort ! Le lendemain des gardes nationaux les chassaient vers Sisteron . Les corps du duc, en même temps, se désagrégeaient. Le 14ème chasseurs  fit défection, les soldats du 10ème de ligne, qui avaient été travaillés à Valence par un affidé de Fouché, décidèrent en majorité, le 8 avril, de ne plus combattre, et leurs camarades de l’artillerie les imitèrent. L’insurrection royaliste était irrémédiablement vaincue. Le duc donna mission à d’Aultanne de traiter avec Gilly d’une convention qui lui permît de se retirer sur la Durance et sur Marseille avec le 1ème  de ligne. Saint-Laurent, à Pont- Saint-Esprit, accepta les conditions de d’Aultanne dans la matinée du 8 avril, mais peu après Gilly arriva d’Uzès. Gilly entama de nouveaux pourparlers avec le duc, qui se trouvait alors à Pierrelatte. Le baron de Damas, sous-chef d’état-major du duc d’Angoulême, et adjudanl-commandant

Charles-Stanislas Lefebvre, chef d’état-major de Gilly négocièrent dans l’après-midi du 8 avril une capitulation en huit articles qui fut approuvée par Gilly à huit heures du soir. Elle stipulait le licenciement de l’armée royale d Midi. Les gardes nationales de toute dénomination étalent désarmées et renvoyées dans leurs foyers, les troupes de ligne rentreraient dans leurs garnisons, les officiers généraux et supérieurs étaient autorisés à se retirer chez eux en attendant les ordres de l’Empereur. Quant au duc d’Angoulême, il irait « en poste » à Sète, où des bâtiments seraient préparés pour lui et sa suite. A chaque relais des détachements impériaux veilleraient sur sa sécurité. Peu  d’heures après la convention, Grouchy, qui avait rejoint ses troupes, expédiait à Gilly, par le Rhône, l’ordre de se porter à Mornas, entre Pont-Saint-Esprit et Avignon, avec le 63ème  de ligne et le 10ème  chasseurs, « afin de couper la route aux insurgés », et de les poursuivre sans tarder, s’ils avaient dépassé Mornas. Lui-même prenait ses dispositions pour les attaquer de front à La Palud- . Le général Corbineau, aide de camp de l’Empereur, l’avait rejoint, avec mission de le «seconder de toutes ses forces » .Tous deux arrivèrent à Pont-Saint-Esprit le 9 avril : malgré « les vives remontrances » de Gilly, et bien que Grouchy eût d’abord répugné à l’arrestation du duc, réclamée par Corbineau, il fut décidé que le duc serait gardé à Pont-Saint-Esprit en attendant les ordres impériaux. Qu’allaient faire Napoléon et ses conseillers ? Davout eût souhaité dans le Midi une répression vigoureuse, des arrestations, des jugements sommaires, il avait même prescrit à Grouchy de «faire impitoyablement fusiller tous les partisans sans du duc d’Angoulême que l’on pourrait saisir ». Aussi n’était-il nullement enclin h épargner le chef de la sédition, et, invoquant l’ordre royal de « courir sus » à Napoléon, il exposa en un rapport « les motifs de ne passe dessaisir d’un otage aussi précieux que l’était le duc d’Angoulême ». Bannir toute modération, faire un exemple solennel, appliquer sans retard vis-à-vis du duc d’Angoulême et de ses lieutenants une politique de sévérité, tel fut le parti vers lequel pencha d’abord Napoléon. Qu’il eût gardé captif le duc d’Angoulême pour l’échanger un jour contre Marie- Louise, qu’il eût même ordonné l’exécution d’un prince qui avait appelé sur le territoire français les armées étrangères, l’opinion d’un très grand nombre de Français n’eût point été douteuse : les anciens jacobins qui avaient autrefois souscrit au « gouvernement robuste de la première République, les patriotes de toute dénomination, bonapartistes, révolutionnaires, républicains, qui voulaient avant tout la ruine définitive des Bourbons et l’écrasement du royalisme,, tous ceux-là eussent approuvé l’Empereur. Mais Napoléon céda alors à un entraînement de clémence qu’il s’imaginait utile à ses relations avec les Etats étrangers, et en traitant le duc d’Angoulême avec égards, en le rendant à la liberté, il pensait en imposer à l’opinion européenne, à celle des souverains eux- mêmes: «…Il m’importe, avait-il dit à Grouchy, d’apprendre à ces brigands couronnés, que je vis si longtemps à mes genoux, et qui me mettent aujourd’hui hors de la loi des nations, que les droits que donne le malheur sont sacrés pour moi, et que je ne me venge d’ennemis tels qu’eux qu’en les vouant, par ma générosité, à l’exécration publique ». En outre, autour de lui, Maret, le général Belliard, d’autres encore, s’employaient pour le duc d’Angoulême, prêchaient l’indulgence, s’abandonnaient à une émotion plaintive et à « la plus chevaleresque courtoisie », comme si le royalisme pouvait être découragé par des oublis, des pardons et des renoncements. Ainsi que Grouchy lui-même, et rapprochant les circonstances de 1804 et celles de 1815, Maret se remémorait le supplice du duc d’Enghien, et «ce souvenir portait l’épouvante dans sa pensée », il connaissait encore l’ardeur des troupes et des gardes nationales employées contre le duc d’Angoulême, et redoutait que celui-ci en fût victime s’il traversait la France pour être emprisonné-. Napoléon ayant parlé à Belliard de l’arrivée du duc d’Angoulême à Paris, le général répliquait : « La route que M. le duc doit parcourir est fort longue, les têtes sont montées; il faut traverser de grandes villes, des pays exaltés; le prince peut courir des risques, quelques ordres que vous donniez pour sa sûreté. Qu’en ferez-vous à Paris, et s’il arrivait malheur, ne craindriez-vous pas qu’il en fût pour M. le duc d’Angoulême comme pour le duc d’Enghien ? » . Fouché, lui, s’était trop engagé avec le comte d’Artois pour qu’il ne conseillât point de relaxer son fils. L’Empereur hésitait, et ne se laissa convaincre par Maret qu’après de longues discussions. Il consentit enfin à respecter la capitulation, et se contenta d’exiger que, par un article additionnel, les diamants de la Couronne seraient restitués  . Le général de gendarmerie Radet arriva le 10 avril à Pont-Saint-Esprit. Il y trouva Grouchy et Corbineau. En l’apercevant Corbineau s’écria : «  Arrive donc !  Voilà le prince et toute sa suite en chartre privée; je te les remets, et t’en rends responsable ». La détention du duc surexcitait les passions adverses : des bonapartistes, vers « Bagnols et les Cévennes», projetaient d’empêcher l’embarquement du duc et même de l’amener à Paris, tandis que les royalistes de Pont-Saint-Esprit parlaient dé le déguiser en femme pour mieux l’enlever. Aussi Radet accumula-l-il les précautions . Il faisait aussi imprimer à Orange un « Ordre général à la gendarmerie du Midi de la France », où il mentionnait la ruine des «projets insensés» du duc et de la duchesse d’Angoulême, et opposait au gouvernement de l’Empereur les méfaits de la première Restauration, entre autres les menaces dirigées contre les acquéreurs de biens nationaux et le zèle fanatique du clergé, jaloux de rétablir « le plus affreux despotisme », la féodalité et la dîme. Retardée par le brouillard, la décision télégraphique de l’Empereur ,ne parvint à Pont-Saint-Esprit que le 14 avril. Corbineau et Damas ajoutèrent à la convention du 8 avril deux articles où le duc promettait de réclamer la restitution des diamants de la Couronne. Le 15 avril, à quatre heures de l’après-midi, le duc et ses compagnons quittèrent le bourg et partirent pour Celte avec une escorte de gendarmerie, Radet occupant dans une voiture « la tète du convoi ». Arrivé à Sète le 16 avril 1815 à huit heures du matin, le duc attendit jusqu’au soir avant de s’embarquer . Muni par les soins de Radet d’essences, de citrons, d’oranges, afin de combattre le mal de mer, il fut accompagné au port par le général, qui lui souhaita « un heureux voyage », et prit place avec sa suite, en tout dix-sept personnes, sur le navire suédois La Scandinavie. Le 18 avril il abordait à Barcelone, d’où il écrivait à sa femme : « Le bon Dieu a permis que je m’en tirasse : j’espère que c’est pour le servir de nouveau, ainsi que le Roi. J’ai fait tout ce que j’ai pu ». Pendant ce temps, à Arpaillargues , à cinq kilomètres d’Uzès, se déroulait un drame affreux. Les miquelets licenciés à La Palud rentraient chez eux. A l’approche d’une cinquantaine d’entre eux, plusieurs habitants du village répandirent les bruits les plus sinistres: à Serviers , non loin d’Uzès, ils avaient pillé les maisons, outragé les femmes, à Valence ils avaient même assassiné «quarante familles de protestants et quarante ministres ». Très animés par ces avis, auxquels la terreur inspirée par les volontaires royaux prêtait quelque véracité, les habitants des deux sexes s’emparent des armes les plus hétéroclites, bâtons munis d’un couteau, fourches, faux, bêches, broches, fusils, sabres, ils ferment l’entrée du village par des charrettes, et bien que les volontaires royaux s’avancent la crosse en l’air et consentent à livrer leurs fusils, ils tirent sur eux et en abattent quatre. On les dépouille de leurs vêtements, et deux d’entre eux, assaillis par des femmes, reçoivent d’elles des coups de fourche dans le ventre. L’une de ces femmes, qu’on surnommait la Coulourgole, s’acharne tant sur un corps qu’elle est obligée de « lui mettre le pied sur le ventre » pour en arracher la fourche. L’un des volontaires royaux expire, l’autre est achevé la nuit, la tête écrasée avec une Pierre. Stimulé, ce semble, par des émissaires de l’Empereur, prévenu par un officier de Grouchy que le duc d’Angoulême avait capitulé, Masséna se décida, le 10 avril, à prendre franchement parti pour Napoléons. A Toulon, où il s’était retiré, il lit d’abord arborer le drapeau tricolore et mettre en liberté Pons (de l’Hérault), puis il reçut la soumission de Marseille, qui lui fut portée par trois membres du Conseil municipal, il destitua le préfet des Bouches-du-Rhône et le maire de Marseille, il adressa enfin aux Marseillais une proclamation, datée du 14 avril, où il leur disait : « Soyez désormais calmes, livrez-vous à vos occupations journalières, suivez l’exemple que vous donne toute la France, partagez son bonheur : le grand Napoléon tient les rênes du gouvernement! Vous serez heureux si vous êtes confiants et dociles ». Mais les Marseillais n’étaient point aussi mobiles que le prince d’Essling. Ils gardèrent leurs sentiments royalistes et accueillirent fort mal les troupes de Grouchy. Le 6ème  de ligne étant arrivé d’Avignon à Marseille dans la soirée du 19 avril, des officiers de ce régiment, qui fêtaient bruyamment l’Empereur dans un café, furent hués et sifflés par des royalistes, ils sortirent du café, sabre en main, en criant « Vive l’Empereur ! », une violente bagarre éclata et ne prit fin que lorsque Grouchy eut fait battre la générale et sonner le boute-selle.

Masséna fut remplacé dans la 8ème division militaire par le maréchal Brune, mais, loin de le disgracier, Napoléon, en juin, le nomma membre de la Chambre des Pairs et lui offrit le commandement des 3ème  et 4ème divisions militaires. Grouchy, déjà illustré à Friedland, à Wagram et à Vauçhamps, fut fait maréchal.  Sur l’ordre de l’Empereur des salves d’artillerie célébrèrent à Paris et dans les places des frontières et des côtes la victoire bonapartiste en Provence ».

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.164-178).

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( 9 avril, 2015 )

Les mouvements royalistes en France en mars-avril 1815 (I).

La Rochejaquelein

« Depuis le 14 mars 1815 le duc de Bourbon était à Angers, chargé d’organiser el de commander en chef les forces royalistes de Bretagne, de Vendée et des pays voisins. Sexagénaire, grand chasseur, doux, poli, très affable, sans volonté et de talents médiocres, le duc convenait peu à une pareille tâche. Dans la mésintelligence, l’indécision, l’incohérence, les projets s’entassèrent. Le comte d’Autichamp engagea le duc à quitter Angers pour « le cœur de la Vendée ». Le duc entendait avoir largement recours aux volontaires royaux pour assurer une levée de 18.000 hommes, formés, en plus des volontaires, par des soldats en congé et des recrues .Très hostile au système des volontaires et souhaitant une immédiate rébellion en masse, le comte d’Andigné conseillait de rassembler sur les deux rives de la Loire les anciens combattants des armées royales. De Paris Clarke transmit les ordres suivants : le Roi voulait la formation de douze bataillons qui porteraient le nom de bataillons nationaux de Maine-et-Loire; ces corps renfermeraient pour une moitié des hommes ayant jadis appartenu aux troupes vendéennes, pour l’autre moitié des militaires et des enrôles qui n’auraient jamais combattu dans les rangs royalistes; le commandement serait exercé de préférence par des officiers sortis des troupes de ligne, « pourvu qu’ils offrissent une garantie de leur, fidélité au Roi ». A Nantes, où il séjournait en qualité d’inspecteur général d’infanterie dans la 12ème  division militaire, le général Foy développa divers moyens d’action : au lieu de ravir à la région de l’Ouest « le nerf de la population », il fallait y garder les volontaires royaux ; les soldats seraient éparpillés ça et là et sans peine neutralisés par les habitants ; on éloignera les officiers douteux ; Angers, « l’avant-poste et la clef de la Bretagne méridionale », sera tenu par des troupes éprouvées ; Nantes deviendra « le quartier-général de l’insurrection », mais, à cause de l’esprit trop peu bienveillant de cette populeuse cité, un autre lieu de passage, fortifié en aval de Nantes, permettra de régulariser avec tranquillité les opérations militaires sur les deux rives de la Loire; la fonderie d’Indret et la poudrerie de Saint-Jean-d’Angély seront occupées; enfin Lorient et La Rochelle, avec des garnisons sûres, joueraient le rôle de places de dépôt, et par elles on recevrait « les secours de l’étranger », c’est-à-dire de l’Angleterre, dont l’alliance n’inspirait aucune aversion aux sentiments alors royalistes du général-. Dans le même temps arrivait à Nantes le prince Louis de la Trémoïlle, qui, pensait-on dans la ville, avait mission de « mettre en mouvement la chouannerie ». Le général Travot lui offrit ses services.

Aidés par le préfet et les conseillers généraux de Maine-et- Loire, le duc de Bourbon et les autres chefs entreprenaient quelques levées, lorsqu’ils apprirent la fuite du Roi. Très inquiet pour le duc de Bourbon, d’Autichamp le pressa de passer en Vendée : là le duc, « au milieu d’une population fidèle », échapperait momentanément aux autorités bonapartistes, tout en réchauffant la haine de Napoléon. Le 23 mars, à trois heures du matin, le duc de Bourbon quitta Angers à cheval et arriva à Beaupréau « par des chemins détournés ». Il y fut rejoint par d’Andigné et par le comte Auguste de La Rochejaquelein, lieutenant aux grenadiers à cheval de la Maison du Roi, que Louis XVIII, à Saint-Denis, avait envoyé en Vendée. De l’Ouest, de Paris ou d’autres parties de la France étaient accourus à Beaupréau nombre d’anciens officiers vendéens. Entouré de ces hommes impatients d’action, et  « instruit par leurs observations et leurs rapports », le duc de Bourbon, le 24 mars 1815, décida que « tous les hommes de dix-huit à cinquante ans en ‘état de porter les armes » se constitueraient en compagnies et obéiraient aux ordres de chefs désignés par lui-même. Au quartier- général du duc la date du 25 mars avait été fixée pour le début des hostilités. En conséquence de nombreux ordres furent expédiés. D’Andigné se rendrait dans les départements de Maine-et-Loire, Loire-Inférieure, Sarthe et Mayenne, s’y concerterait avec les autorités civiles et militaires « afin d’opérer la réunion des fidèles sujets du Roi le plus promptement possible », organiserait ces troupes, en nommerait provisoirement les officiers, déléguerait même ses pouvoirs aux plus influents des anciens chefs royalistes. A Auguste de La Rochejaquelein, en qualité de colonel, était assignée la mission de se rendre dans le département des Deux-Sèvres, d’y soulever « tous les fidèles sujets du Roi », d’enrôler sous ses ordres directs les habitants des arrondissements de Bressuire et de Parthenay, avec droit de suspendre les autorités récalcitrantes; de plus il marchera sur Saumur avec un détachement, y vérifiera « l’étal des munitions de guerre », et s’en approvisionnera; il laissera enfin dans le château de Saumur une garnison, avec un commandant de place. Le général Canuel, alors à Loudun, ferait de son côté une expédition sur Chàtellerault, et y assurerait la garde des poudres et autres munitions. Le duc de Bourbon reconnaissait aussi la nécessité de ménager le général Foy, et il lui envoyait Donatien de Sesmaisons avec une lettre flatteuse. « Votre habileté et votre honneur, lui disait-il, me sont connus », et il entendait se fier entièrement a l’une et à l’autre, quelle que fui l’issue des événements dans l’Ouest. Combinaisons de recrutement et décisions militaires demeurèrent également vaines. Une insurrection dans l’Ouest était alors impraticable, pour des raisons nombreuses et irréductibles. La révolution bonapartiste se déroulait dans l’Ouest, à Nantes, à Rennes, à Angers, à Saumur, jetant parmi les populations royalistes de la stupeur, une émotion douloureuse, la démoralisation et même « de l’effroi ». Dans les campagnes les plus audacieux royalistes, considéraient que, si Napoléon avait pu « impunément » s’avancer à travers la France, il leur était impossible de tenter une résistance efficace. L’on regrettait aussi que le Roi ne fût pas venu se réfugier eu Vendée. Les désarmements successifs, depuis le Directoire jusqu’au récent ministère de Soult, avaient singulièrement amoindri le nombre des fusils, et sous ce rapport jamais « un dénuement plus complet » n’avait été constaté. Les quelques contingents royalistes péniblement équipés disparurent. A Ancenis, le 23 mars, les volontaires royaux partis la veille de Nantes se dispersèrent .A Angers le bataillon du comte de La Potherie fut dissous, et d’Autichamp ordonna le licenciement des bataillons royaux, destinés à Orléans, mais encore inaptes à faire campagne, et parmi lesquels les bonapartistes dominaient les royalistes et entretenaient un esprit fort peu rassurant.  A Savenay une bande conduite par le marquis de Coislin veut s’emparer d’un dépôt d’armes, mais son chef, averti des événements de Paris, renonce avec ses hommes à tout dessein belliqueux et expose que désormais il n’a d’autre but que de « cultiver ses terres en Anjou et d’y vivre tranquille ». Le 24 mars 1815 une députation de quatre habitants de Cholet eut mission d’insister vigoureusement auprès du duc de Bourbon pour qu’il sortit de la contrée, elle exposa (pie « les habitants de la ville et de la campagne étaient prononcés pour la paix et ta soumission au gouvernement de l’Empereur ». Les paysans vendéens restaient en général inertes, malgré la pétulance de la noblesse du Poitou, et en dépit de plusieurs rassemblements, tels que ceux de Beaupréau et de Clisson, et d’une troupe de cavaliers commandés par Ludovic de Charette . Les femmes s’alarmaient, et, dit un observateur de Fontenay-le-Comte, « elles se sont révoltées contre les agitateurs»’. Les prêtres eux-mêmes étaient calmes. D’Autichamp, qui songeait moins au présent qu’à l’avenir, se réclamerait bientôt de cette situation, avec l’autorité de son nom, de son expérience et de ses services. A Angers le bruit courait que le colonel de gendarmerie Noireau avait ordre de procéder à l’arrestation du duc de Bourbon. Hardiment, d’Autichamp s’avisa de se rendre auprès de Noireau. Singulière entrevue de ces deux hommes qui, le 11 mars, avaient signé tous deux une adresse au Roi où il était dit que tous les Français se rallieraient, contre Napoléon, « au panache des descendants de Henri ! » Revenu, comme les généraux Foy et Travot, à Napoléon, le colonel Noireau désirait étendre au plus tôt sur la rive gauche de la Loire l’autorité impériale, et la visite de d’Autichamp survenait à point pour seconder l’exécution de ce plan. Acquiesçant au projet de départ formulé par d’Autichamp, Noireau prétendit que ses instructions lui enjoignaient de faire arrêter le duc de Bourbon, il exhiba même à ce propos un ordre positif. Tout porte à croire, d’ailleurs, que Noireau n’avait encore reçu de personne aucune mission de ce genre, d’autant mieux que, suivant d’Autichamp, il protestait de son « extrême répugnance » à la remplir. Noireau offrit à d’Autichamp d’emporter une lettre pour le duc de Bourbon. Datée du 23 mars, cette lettre s’adressait fort respectueusement à la « magnanimité » du duc, et le conjurait d’apaiser sans délai « une effervescence » qui pourrait devenir meurtrière; en résidant plus longuement dans l’arrondissement de Beaupréau, le duc compromettrait à la fois et la tranquillité nationale et sa « sûreté particulière » ; le duc aurait la facilité de choisir son itinéraire et des mesures de protection à sa convenance. Arrivé à Beaupréau, d’Autichamp vit le duc de Bourbon, qui s’était installé dans le château de la maréchale d’Aubeterre. Il plaida les motifs qui imposaient l’abandon de l’entreprise vendéenne : nul secours à escompter de l’armée, qui partout avait repris « ses sinistres couleurs »; il importait de ne point devancer l’heure où la coalition étrangère obligerait Napoléon à « une guerre colossale », et d’ajouter alors, par une insurrection auxiliaire, les efforts de la Vendée à la formidable pression des armées extérieures;  d’ici là le duc s’embarquerait, resterait en mer quelques semaines, près des côtes, pour revenir dans l’Ouest quand les royalistes, plus confiants, plus irrités, encouragés par leurs chefs, seraient décidés à agir avec énergie. On tint conseil. Il y avait là le duc de Bourbon, d’Autichamp, Auguste de La Rochejaquelein, d’Andligné et plusieurs autres chefs vendéens, tels que Saint-Hubert et Turpeau. La discussion fut orageuse. D’Autichamp fut injurié, mais tint ferme. Il invoqua à l’appui de sa cause la démarche des députés de Cholet, il nia que le pays fût disposé à s’armer, il s’efforça de prouver que le duc était trompé par les fausses allégations d’un entourage ignorant ou abusé. Après quelques heures d’Autichamp repartit avec humeur à Angers et y rejoignit sa famille, qu’il conduisit à son château de La Rochefaton, près de Parthenay-. Son départ frappa les esprits et plongea le duc de Bourbon dans ses hésitations coutumières : négocierait-il avec le colonel Noireau pour quitter l’Ouest, partirait-il mystérieusement sans communiquer avec les autorités impériales, ou même resterait-il caché dans la contrée? D’Andigné lui conseilla d’adopter ce dernier parti, non sans lui dépeindre le genre de vie qui lui serait réservé : avec une soixantaine de compagnons éprouvés, au milieu d’un pays « fourré », parmi les haies, les enclos d’arbres, les sentiers étroits, « il faudrait très souvent changer de gîte, faire des marches de jour et de nuit, quelquefois à cheval, mais plus fréquemment à pied, peut-être même parler et agir secrètement sur la rive gauche de la Loire » ; pareille détermination était assez périlleuse, sans doute, mais la configuration du pays et le zèle discret des habitants serviraient avantageusement le duc, et tandis que sa présence et ses dangers ranimeraient l’ardeur abattue des Vendéens, il préparerait avec fruit la lutte de l’Ouest contre Napoléon. Peut-être séduit d’abord par les aventures hasardeuses auxquelles les pittoresques discours de d’Andigné essayaient de l’entraîner, le duc objecta qu’à s’y résoudre il exposerait la Vendée à de nouveaux dommages, et finalement décida que « la vie errante et vagabonde » proposée par d’Andigné « ne pouvait convenir à un « prince du sang ». Revenu à Beaupréau, Donatien de Sesmaisons, qui voyait le duc enclin à s’embarquer, demanda à Foy de l’aider dans l’exécution de ce projet. Foy s’empressa : plusieurs gentilshommes de Nantes reçurent de lui des sauf-conduits afin de procurer au duc toutes facilités de trajet et d’embarquement, d’autres purent se rendre librement à Beaupréau. Foy expliquait à Davout qu’il n’avait point à Nantes « assez de troupes pour aller chercher le duc de Bourbon à Beaupréau », et que dans l’intérêt de la pacification de l’Ouest il avait préféré engager le duc à quitter par mer la Vendée, en pleine conformité avec le décret impérial du 13 mars 1815 sur les émigrés revenus illégalement en France .

Survenus à leur tour à Beaupréau, le comte de Suzannet et de La Roche-Saint-André affirmèrent au duc de Bourbon qu’il convenait d’abandonner tout espoir de soulèvement dans les départements de la Vendée et de la Loire-Inférieure. Leur témoignage, en justifiant les observations de d’Autichamp, acheva de persuader le duc de Bourbon qu’il était temps de suspendre son entreprise. Il ne lui resta rien de ses premières illusions, et il vit clairement que parmi les pays de l’Ouest l’entrée de Napoléon à Paris, comme il l’écrirait le mois suivant, avait « tout paralysé, découragé, terrifié ». Il se résigna à profiter des ouvertures du colonel Noireau, et dans la nuit du 25 au 26 mars il lui envoya le chevalier d’Auteuil avec ce simple billet : « J’autorise M. le chevalier d’Auteuil, mon aide de camp, à expliquer mes intentions à M. Noireau, au sujet de la lettre qu’il m’a écrite. » L’important était d’obtenir de Noireau des passeports pour le duc et sa suite, afin de permettre au duc de gagner Bordeaux, et à ses compagnons de passer à l’étranger ou de revenir dans leurs foyers. En attendant le retour du chevalier d’Auteuil, on s’entretenait à Beaupréau du départ et l’on s’y livrait à des préparatifs, de manière à escorter le duc jusqu’à la frontière espagnole. Mais sur le conseil de d’Andigné et de Suzannet, le duc de Bourbon résolut de s’embarquer au plus tôt. Il repoussa l’offre de plusieurs gentilshommes qui voulaient l’accompagner et lui ouvrir, au besoin, l’accès de la mer par la force : avec le seul comte de Rully et un guide il se séparerait « à la première halle » de son escorte, et se hâterait secrètement vers la côte, « en voyageant à cheval la nuit ». Suzannet lui donna des indications sur la roule à suivre, et s’inquiéta d’un bâtiment. Le duc disait qu’il reviendrait dans l’Ouest dès que les forces royalistes y seraient suffisantes. Tout à coup, dans la nuit, le duc est prévenu faussement qu’un parti de dragons a quitté Ancenis et s’avance sur Beaupréau, et, le 26 mars 1815, à deux heures du matin, il s’enfuit avec le comte de Rully et un domestique, sous la conduite du marquis de Civrac. Pendant ce temps les négociations entre d’Auteuil et Noireau aboutissaient à un accommodement aux termes duquel le duc de Bourbon irait à Nantes et s’y embarquerait pour l’Angleterre ou l’Espagne, tandis que les gens de son entourage gagneraient avec une extrême célérité leurs domiciles ou les frontières. Le duc et ses deux compagnons parcoururent le pays nuitamment, «dans des chemins horribles ». Pour plus de sûreté le duc avait fait donner à Foy sa parole qu’il prendrait la mer. Le marquis de Civrac le mena d’abord au château de La Forêt, près de La Chaussaire, sur les confins des départements de Maine-et-Loire et de la Loire-Inférieure; puis plusieurs royalistes l’abritèrent d’abord à La Setière, près de Saint-Crespin, au sud de Beaupréau, puis au château de La Maillardière, au sud-est de Nantes, près de Vertou, où il séjourna trente-six heures; il passa enfin guidé par le marquis de Liniers, au château de la Hibaudière, près de la fonderie d’Indret. Pendant ces rudes marches le duc charma ses compagnons par ses façons bienveillantes, ses attentions, ses paroles de reconnaissance. Plusieurs autres royalistes, secondés par le consul de Prusse a Nantes, veillaient aux préparatifs de transport. On songea à Saint-Malo, aux Sables-d’Olonne et à Paimboeuf comme lieux d’embarquement. Paimboeuf fut choisi. Suzannet n’avait point trouvé de navire, mais à Nantes les royalistes retinrent un bâtiment hollandais de cent tonneaux, qui vint mouiller à l’embouchure de la Loire, en aval de Paimboeuf. Une barque y amena le duc de Bourbon, son domestique et le comte de Rully, avec un mince bagage et quelque argent. Le départ s’effectua le 31 mars. Inconnus au capitaine hollandais et à ses six matelots, dont un petit nègre fort officieux, les passagers voguèrent six jours par gros temps, très malades, et abordèrent le 6 avril à Santander. Le 8 avril le duc écrivit au prince de Condé le récit de ses aventures, tout en exprimant sa stupeur devant « une défection si générale des troupes », et en se confiant dans la Providence. Quelques jours après il apprit que ses équipages, arrivés de France, avaient été pillés, entre Tolosa et Vittoria, par sept brigands : la cassette du duc, plusieurs sacs de monnaie, de l’argenterie, des armes, furent volés, et le chevalier Jacques et autres gens du duc dépouillés de leurs bourses et de leurs montres ».

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.140-149).

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( 2 novembre, 2013 )

2 novembre 1813…

2 novembre 1813... dans TEMOIGNAGES 1813-20131

[Pièce n°2561]. A Carra Saint-Cyr.

Mayence, 2 novembre 1813.

Ordre de ne point compromettre les troupes confiées à son commandement et de se retirer sur Wesel aussitôt qu’il y sera forcé par un nombre supérieur de troupes ennemies.

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[Pièce n°2562]. Berthier à Dombrowski.

Mayence, 2 novembre 1813.

L’intention de l’Empereur est que vous partiez de Mayence avec le 8ème corps d’infanterie polonais pour vous rendre à Deux-Ponts où vous réunirez ce corps et où vous resterez jusqu’à nouvel ordre.

—-

[Pièce n°2563]. Berthier au duc de Feltre [général Clarke, ministre de la Guerre].

Mayence, 2 novembre 1813.

D’après les intentions de l’Empereur, je donne ordre au général Fontanelli de réunir à Kaiserlautern tous les Italiens qui sont à  l’armée, infanterie, cavalerie et artillerie, et de partir avec eux pour se rendre à Milan en passant par le Simplon ; l’intention de Sa Majesté est qu’il fasse partir en poste les généraux et officiers dont il jugera la prompte arrivée plus utile en Italie et qu’il s’y rendre lui-même en poste.

——

[Pièce n°2564]. Berthier au duc de Feltre.

Mayence, 2 novembre 1813.

Conformément aux intentions de l’Empereur, j’ai autorisé M. le baron de Vence, colonel du 4ème régiment de chasseurs à cheval, à se rendre au dépôt de son régiment pour se guérir de la blessure qu’il a reçue le 30 du mois dernier.

———

[Pièce n°2565]. Berthier au duc de Feltre.

Mayence, 2 novembre 1813.

Conformément aux ordres de l’Empereur, j’ai donné des congés de convalescence aux officiers ci-après désignés pour se rendre à Paris et s’y faire traiter de leurs blessures.

M. le général de division comte Gérard, employé au 11ème corps : 3 mois.

M. le colonel Vincent, commandant le 19ème régiment de chasseurs : 2 mois.

M. l’adjudant commandant Tancarville, chef d’état-major du 4ème corps de cavalerie : 3 mois.

M. le capitaine Sainte-Marie, aide-de-camp du général penne : 3 mois.

(Arthur Chuquet, « Inédits napoléoniens », Ancienne  Librairie Fontemoing et Cie.-E. de Boccard Éditeur, 1914-1919, tome II, pp.239-240).

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( 11 octobre, 2013 )

Automne 1813…

Automne 1813... dans TEMOIGNAGES 1813-20131

Un nouvel extrait du témoignage de G. Peyrusse. Il participa à la campagne de Saxe en tant que Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

7 octobre A six heures du matin, l’Empereur quitte Dresde. Sa Majesté le Roi de Saxe veut le suivre. Sa voiture, dans laquelle ce prince monte avec la reine et la princesse Augusta, est placée sous l’escorte du grand quartier-général. Les 1er et 14ème corps, commandés par le général comte de Lobau, et M. le maréchal Saint-Cyr, furent chargés de garder Dresde. Le départ du Roi replongea la capitale dans les plus vives angoisses. Le soir, on arrive à Seerhausen.

8 octobre.  A Wurschen.

9 octobre. A Eilenbourg. Sa Majesté passe en revue les troupes saxonnes et les somme, au nom de l’honneur, de combattre en bons compagnons.

10 octobre Après avoir traversé une plaine immense, nous arrivons à Duben sur la Mulde. Les Russes et les Prussiens venaient d’en sortir si précipitamment qu’ils n’avaient pu brûler le pont.

11 octobre.  Séjour. Le général comte Bertrand a une belle affaire avec les Prussiens, devant Wartenbourg, et reste maître des ponts que l’ennemi a laissés derrière lui. Par suite du déblocus de Wittemberg, nous communiquons avec cette place. Sa Majesté reste immobile à Duben. On se perd en conjectures sur les nouveaux projets de Sa Majesté. Cette inaction fait fermenter les têtes. On se demande où l’on va ? Ce que tout cela va devenir ? La fatigue et le découragement gagnent certains commandants très dévoués lorsqu’on marche de succès en succès, mais manquant de cette énergie qui se montre supérieure aux vicissitudes trop longtemps variées de la fortune… Les mouvements militaires des corps aux ordres des généraux Reynier et Bertrand, sont dans la direction de Berlin. Dans l’après-midi, ces corps sont rappelés ; ils traversent Duben et manœuvrent vers Eilenbourg.

15 octobre.  L’ordre de départ est donné ; on marche vers Leipzig. Cette ville est déjà occupée par les ducs de Raguse et de Castiglione, menant le 9e corps, organisé à Wurtzbourg, et le 5e corps de cavalerie aux ordres du général Milhaud. Arrivé à la barrière de Grima, le service longea les boulevards et vint s’établir au petit hameau de Reudnitz. On annonce le Roi de Saxe. Sa Majesté l’Empereur se porte à sa rencontre. Le canon se fait entendre. La famille de Saxe se dirige sur Leipzig. L’Empereur reçoit la visite du Roi de Naples. Ces deux souverains parcourent la plaine et visitent les positions où stationnent les divers corps de notre armée. Le grand mouvement qui s’opère dans le quartier-général, aux ambulances ; l’activité des bureaux du major général, les dispositions dela Garde, annoncent pour demain un choc épouvantable. Sa Majesté est rentrée tard à son quartier-général. Nous occupons une ligne immense. Toute la plaine étincelle des feux des bivouacs. Toutes nos troupes vont être engagées.

16 octobre.  Sa Majesté a quitté son quartier, de très bonne heure ; à neuf heures un quart, une vive décharge d’artillerie annonce le combat. Notre droite, commandée par le Roi de Naples, fut attaquée avec impétuosité. Les efforts de l’ennemi, après avoir échoué sur notre droite, semble s’obstiner sur Liebertvolkwitz. A midi, l’engagement est général. L’artillerie tonne de tous côtés. J’étais parti à dix heures, avec le Trésor, sous la garde du bataillon de service. Nous avions pris un guide pour aller rejoindrela Garde à Probstheida. Étourdi par le feu et mourant de frayeur, il se trompa de route. Quelques coups de canon, tirés sur notre convoi, et partant d’une éminence connue sous le nom de redoute suédoise, nous avertirent que nous faisions fausse route. On s’arrêta ; une reconnaissance eut lieu ; nous nous portâmes à travers champs sur la route à Strassenhauser, et recevant l’ordre de m’arrêter, je me joignis à la réserve de l’artillerie dela Garde, établie sur un plateau en arrière du quartier impérial. De grands mouvements avaient lieu sous mes yeux ; autant l’attaque était audacieuse, autant la résistance était vive ; plusieurs villages étaient en feu. Jusqu’à présent, l’Empereur, resté sur la défensive, avait résisté, à toutes les attaques de l’ennemi. A son tour, il prit l’offensive. 150 pièces de canons dela Garde, réunies sur le centre de notre ligne, à Wachau, arrêtent l’ennemi, qui, pour ne pas être écrasé, est sur le point de chercher son salut dans la fuite, lorsque l’attention de Sa Majesté est portée vers notre extrême droite. L’attaque y est furieuse ; elle est accompagnée de cris terribles. La cavalerie ennemie veut forcer notre extrême droite, du côté de Dolitz. Nos troupes ne peuvent résister à ce choc violent ; elles abandonnent le village. Les Polonais, chargés de la défense de ce point, sont forcés de céder. L’attention de Sa Majesté est toute entière à l’attaque qui se développe devant lui, à Mark-Keeberg. Les Autrichiens attaquent vivement le duc de Castiglione [maréchal Augereau] ; mais ce maréchal résiste vaillamment. A peine le combat est ralenti, que l’Empereur ayant pénétré le secret de l’ennemi, se porte avant tout ce qu’il trouve de troupes disponibles, au secours du prince Poniatowski. Les chasseurs dela Vieille Garde entourent Sa Majesté ; Dolitz est repris. La vivacité de cette attaque déconcerta les Autrichiens ; leur cavalerie fut sabrée. Le général [de] Merfeld qui la commandait fut fait prisonnier avec tout ce qui avait passéla rivière. Depuis le commencement de la bataille, ce n’est qu’un feu roulant d’artillerie et de mousqueterie. Immobile à mon poste, rien ne pouvait me distraire de cette épouvantable détonation et je hâtais de tous mes vœux l’approche de la nuit pour mettre fin à cette effroyable boucherie. Il est quatre heures, nos troupes occupent les positions qu’elles avaient prises avant la bataille : aucun résultat n’est connu. Les Cosaques nous ont repris vingt-quatre pièces d’artillerie ; nous avons fait des pertes immenses sur toute la ligne ; les feux se ralentissent. A six heures, on n’entend plus rien. Sa Majesté veut bivouaquer sur le champ de bataille. Elle fait dresser ses tentes dans un terrain creux, non loin de la bergerie où son quartier avait été établi toutela journée. La Garde Impériale bivouaque autour des tentes. Je fus souper avec les officiers de la maison pour savoir des nouvelles ; et je retournai m’établir dans mon fourgon. Je vis le général [de] Merfeld ; on lui avait rendu son épée et il avait partagé avec les généraux de la maison le souper du bivouac. A onze heures du soir, une vive canonnade se fit entendre ; l’ennemi, profitant de l’obscurité de la nuit, s’était glissé dans un village qu’il fut forcé d’évacuer. Au moment de quitter le quartier de l’Empereur, je vis approcher des chevaux le quartier de l’Empereur, je vis approcher des chevaux de selle de Sa Majesté et je vis M. de Merfeld s’éloigner, conduit par deux officiers. J’en conçus bon augure. Il allait au quartier de l’Empereur d’Autriche.

17 octobre.  La pluie avait commencé dansla nuit. Au point du jour, tout était calme dans les deux camps. Les convois de blessés sont dirigés sur Leipzig. L’Empereur ne sort pas de sa tente ; il reçoit les divers rapports. Le duc de Raguse a été fort mal traité ; les Suédois sont entrés en ligne ; ils sont aux portes de Leipzig. Sans trop perdre de vue le parc dela Garde, je parcourus à cheval le champ de bataille. Je poussai jusqu’à Liebertvolkwitz. Ce village avait été foudroyé ; une partie avait été réduite en cendres. Les avenues étaient couvertes de débris, de cadavres d’hommes et de chevaux. J’avais sous mes yeux le tableau d’un vaste carnage. Sur ces ruines encore fumantes nos soldats faisait bouillir leurs gamelles et nettoyaient leurs armes. Ils étaient heureux : le présent était pour eux.

18 octobre. A deux heures et demie du matin, les feux des bivouacs, quoique pâles, éclairaient encore les deux lignes. On a levé camp sans bruit ; nous avons eu ordre de nous porter sur Stotterits. La pluie et l’obscurité augmentaient les embarras de notre marche. Des détonations qui se font entendre devant moi, des équipages ayant fait volte-face, des soldats effrayés qui refluent vers nous en annonçant l’ennemi, l’explosion qui continue, tout semble justifier nos craintes. Le commandant du parc fait mettre ses pièces en batterie et se porte sur la route pour la faire déblayer. J’étais en position de ne rien compromettre ; je fis tourner bride et j’allais me mettre en marche pour rejoindre le quartier impérial, lorsque mon domestique, que j’avais laissé au parc, et qui avait suivi le commandant dans sa reconnaissance, vint m’annoncer que nos craintes n’étaient pas fondées, qu’on avait rassemblé des caissons vides pour y mettre le feu, et que parmi ces caissons il s’en était trouvé de pleins. Cette opération était imprudente dans un moment où il convenait de ne pas éveiller l’ennemi. J’arrivai à neuf heures à Stotterits. Sa Majesté était passée devant nous, et après s’être portée sur Reudnitz et Lindenau, elle vint s’établir à Stotterits. A peine l’Empereur eût-il mis pied à terre, que les avant-postes commencèrent à escarmoucher. Il est à présumer que l’ennemi, ayant eu connaissance de notre mouvement concentrique, courut aux armes et se porta sur nous par toutes les directions. Presque au même instant, toute la ligne fut en feu, d’Olehausen, occupé par le duc de Tarente, à Dolitz, que gardaient les Polonais. Le feu n’était pas moins vif devant nous à Robstheida. L’Empereur vient de remonter à cheval pour marcher à l’ennemi. Déjà les boulets sillonnent la plaine. Je reçois l’ordre de traverser Leipzig et de me rendre à Lindenau. Notre marche fut très embarrassée par les nombreux convois de caissons d’artillerie allant à tous les corps d’armée, et par les caissons d’ambulance se dirigeant sur les divers champs de bataille. Les avenues de Leipzig étaient tellement encombrées, qu’il me fut impossible d’y pénétrer. Déjà l’avant-garde suédoise pénétrait dans Reudnitz ; une batterie de douze de la Garde se préparait à lui disputer le passage de la rivière. L’Empereur venait de s’élancer au grand galop et de diriger sur ce point les réserves de la Garde. Déjà les Suédois étaient en vue, dirigeant leurs feux sur la route par laquelle nous débouchions. Pour éviter ce danger pressant, je tentai de nouveaux efforts pour pénétrer dans la ville ; mais, m’étant convaincu que je ne pourrais percer la foule qui obstruait la porte, je me mis avec la batterie de la Garde pour suivre son mouvement. Les décharges d’artillerie se succédaient ; des flots de soldats, de blessés, tous les hommes inutiles se précipitaient vers Leipzig, portant partout l’épouvante. On se battait avec fureur à Reudnitz. A quatre heures, la batterie eut ordre de traverser la ville pour se mettre sur la route de Lindenau et protéger la porte de Hale qui était vivement attaquée. Le commandant donna tête baissée dans cette masse, fit écarter et renverser tous les obstacles, s’empara de la porte, traversa Leipzig au galop, et, malgré le désordre occasionné par les obus, qui déjà éclataient sur la ville, nous atteignîmes la chaussée de Lindenau. C’est la seule avenue qui mène à Leipzig ; elle suffisait à peine à y resserrer les divers corps qui débouchaient vers ce point ; chacun des nombreux ponts qu’il fallait traverser était un obstacle, et on s’étonnait qu’on n’eût pas fait jeter quelques ponts auxiliaires sur la Pleisse ; enfin, engagé à travers la foule, j’arrivai à Lindenau. Le général comte Bertrand était déjà en avant, chargé d’ouvrir la route. La nuit mit fin au carnage. Le canon ne grondait plus. On avait tiré dans la journée quatre-vingt-quinze mille coups de canon. On avait besoin de repos. Vers onze heures du soir, le service de l’Empereur vient s’établir à Lindenau. Les nouvelles qu’on nous donne sont cruelles ; nous avons fait des pertes considérables, mais nos troupes n’ont pas perdu un pouce de terrain, malgré le renfort de cent mille hommes dont les armées alliées avaient grossi leur masse depuis la journée du 16, et malgré la défection de l’armée Saxonne et de la cavalerie Wurtembergeoise, qui passèrent dans les rangs suédois, au moment où le général Reynier, qui la commandait, était fortement engagé avec le général [maréchal] Bernadotte dans Reudnitz. D’après les rapports des commandants de l’artillerie de l’armée, Sa Majesté a ordonné la retraite et son quartier a été marqué à l’hôtel des Armes de Prusse, à Leipzig.

19 octobre. Trop préoccupé pour pouvoir prendre un logement à Lindenau, je m’établis dans mon fourgon. Toute la nuit le passage fut continuel. Au point du jour, les divers corps d’armée occupaient les faubourgs et les barrières de Leipzig ; tout se disposait pour une résistance rigoureuse ; on garnissait de palissades les murs des jardins extérieurs. En même temps, les magistrats de la ville allaient au quartier-général des alliés demander, au nom du Roi de Saxe, que les troupes françaises pussent se retirer sans être molestées. A neuf heures, la ville fut vivement attaquée. La fusillade éclatait de toutes parts ; bientôt elle redouble et semble plus rapprochée. Les Autrichiens pénètrent par les faubourgs du Midi. Les autres faubourgs sont attaqués avec fureur ; la résistance est vive et opiniâtre ; on se défend de maison en maison. L’Empereur était auprès du Roi de Saxe ; mais Sa Majesté, voyant que sa présence ne fait que redoubler les alarmes de toute la famille Royale, n’insiste plus et lui fait ses adieux. Toutes les attaques de l’ennemi avaient échoué ; partout on le retenait. Sa Majesté arrive à travers la foule au dernier pont du moulin de Lindenau. En traversant le grand pont sur l’Elster, elle ordonne qu’on le fasse sauter lorsque le dernier peloton de nos troupes l’aura traversé. Elle s’enferme au 1er étage du moulin pour dicter des ordres.

« Tandis qu’on les expédie, l’Empereur, fatigué, se laisse surprendre au sommeil ; il dort profondément au bruit des soldats et des voitures qui défilent sur la route, et des coups de canon qui retentissent de tous les faubourgs de Leipzig.»(Baron FAIN. Manuscrit de 1813).

Placé au débouché de la route qui conduit à Markranstädt, je voyais avec une vive impression le désordre de notre sortie de Leipzig et l’air effaré de tous ceux qui traversaient Lindenau ; il n’était plus possible de les arrêter ni de réunir les diverses compagnies ; l’encombrement, un désordre affreux dans les équipages, les cris des blessés, des feux successifs de pelotons et de bataillons, l’incendie qui éclatait dans quelques maisons du faubourg ; les cris des fuyards annonçant que les portes avaient été forcées, cet affreux tableau de notre armée me mettait dans une agitation difficile à exprimer ; ce hideux et triste résultat d’efforts qui n’étaient pas sans gloire, m’affecta profondément.

La maison qu’occupait le quartier-général de Sa Majesté étant trop à découvert, nous nous portâmes à une lieue en arrière sur une hauteur. On avait miné le grand pont sur l’Elster pour le faire sauter et ralentir la poursuite de l’ennemi. Cette opération avait été confiée à un caporal qui fit jouer la mine dès qu’il entendit siffler les balles de quelques tirailleurs prussiens qui avaient tourné notre arrière-garde. Tout ce qui se trouvait en deçà du pont fut foudroyé par l’artillerie ennemie. Les corps des maréchaux ducs de Tarente et Poniatowski, des généraux Lauriston et Reynier, traversaient Leipzig en défendant le terrain pied à pied : plus de deux cents pièces de canon étaient encore sur le boulevard, arrêtées par ce refluement de troupes ; enveloppés de toutes parts par l’ennemi, nos soldats se mitraillaient avant de s’être entendus ; les plus braves ne songeaient désormais qu’à vendre chèrement leur vie ; d’autres tentèrent de traverser des marais presque impraticables, mais tous ceux qui n’ont pu nager ont été engloutis. Des flots de fuyards, échappés au désastre de Leipzig, nous eurent bientôt appris cette épouvantable catastrophe. Sa Majesté se porta sur Mark-Randstadt où elle coucha.

20 octobre Nous quittâmes notre position ; nous poussâmes jusqu’à Lützen, que nous trouvâmes en flammes ; la position n’était pas tenable ; nous continuâmes notre marche vers Weissenfels ; nous traversâmesla Saale sur un pont couvert et sous la protection des troupes du général Bertrand. Sa Majesté s’établit dans un pavillon isolé dans une grande vigne. C’est de ce quartier que l’Empereur fit congédier tout ce qui restait d’officiers saxons auprès de sa personne ; ils partirent comblés des marques de sa munificence. Une alerte de Cosaques vint un moment troubler notre établissement à Weissenfels. Des officiers, échappés à la nage, nous confirmèrent tous les malheurs de l’armée. L’Empereur en fut consterné, et apprit avec douleur la perte du maréchal Poniatowski, qui se noya en cherchant à traverser avec son cheval les marais de l’Elster.

21 octobre. Nous arrivâmes au défilé qui mène à Freiburg. Il n’existait qu’un seul pont sur l’Unstrutt, ce qui rendait la marche lente, et Sa Majesté jugeait important de mettre encore ce nouvel obstacle sous les pas de l’ennemi ; aussi, après s’être arrêtée un moment à Freiburg, elle se porta sur les bords de la rivière pour y faire construire un deuxième pont. Je pris la route d’Echartzberg. Je franchis le pont après des efforts extraordinaires. Je commençais à m’établir dans un pré pour faire rafraîchir mes chevaux, lorsque des tirailleurs prussiens se faisant voir derrière nous, sur les collines qui dominent le village, troublèrent notre halte par une vive fusillade. Je levai le pied et continuai ma route. L’approche de l’ennemi donna à tous nos mouvements une précipitation qui multipliait pour moi les embarras dela marche. Sa Majesté, après avoir donné l’ordre de repousser les tirailleurs, ne quitta pas les ponts ; sa présence seule put arrêter le désordre du passage. Pendant tout l’après-dîner, le canon gronda sur notre gauche. Le général Bertrand contenait les Autrichiens et les empêchait d’arriver sur nous. J’arrivai tard à Echartzberg. Les chemins furent difficiles et encombrés.

22 octobre. On tint toute la nuit à Freiburg ; en quittant cette position, à la pointe du jour, le duc de Reggio brûla les ponts ; nous arrivâmes à Erfurt.

23 et 24 octobre.  Séjour. J’avais besoin de repos et j’en profitai pour mettre mes écritures à jour. Un nouvel ennemi se présente ;la Bavière tourne ses armes contre nous. Cette fâcheuse nouvelle me fit prévoir tous les embarras que nous éprouverions avant d’arriver à Mayence. Sa Majesté travailla beaucoup à Erfurt.

25 octobre.  Les Cosaques sont sur nos flancs ; quelquefois ils nous précèdent. On s’arrête à Gotha.

26 octobre. A Vach. Les Cosaques avaient été vus rôdant autour d’Eisenach que nous venions de traverser.

27 octobre.  On ne s’arrêta pas à Fuld. L’arrivée de Sa Majesté calma les vives craintes que la présence des Cosaques avaient données dansla matinée. Leur présence avait été signalée par des réquisitions et l’enlèvement du Préfet. Sa Majesté coucha à Hunefeld.

28 octobre.  A Schlutern. Tous les princes dela Confédération du Rhin, dont les troupes servaient dans nos rangs, sont entraînés dans le tourbillon général qui soulève contre nous toute l’Allemagne. Sa Majesté congédie ce qui reste encore de Badois et de Bavarois. La fortune épuisait sur Sa Majesté ses derniers traits.

29 octobre. Notre avant-garde rencontra l’ennemi près de Gelnhausen et l’en chassa. Sa Majesté mit pied à terre pour faire réparer le pont que l’ennemi avait brûlé. Nos avant-postes occupèrent Langen-Selbod ; le quartier de l’Empereur fut placé dans le château du prince d’Isembourg. Le maréchal duc de Tarente poussa une reconnaissance et vit l’ennemi.

30 octobre.  On fut en présence à neuf heures du matin. Les ducs de Tarente et de Bellune marchent les premiers à l’ennemi ; la forêt dite de Lamboy, ainsi nommée depuis que les affaires qu’y soutint un général de ce nom dans la guerre de trente ans, cachait l’ennemi dont les forces principales couvrent Hanau. Il ne fut pas facile à la cavalerie du général Sébastiani de trouver des clairières pour charger les tirailleurs qui faisaient dans le bois un feu roulant. Placé avec tout le service de la maison à l’entrée de la forêt, j’attendis le résultat d’un engagement que l’éloignement de nos troupes ne permettait pas à Sa Majesté de rendre général. Nos soldats arrivaient au pas de course.La Garde Impériale avait mis en batterie ses premières pièces. Le général Curial, sous la protection de ce feu, débouche à la baïonnette à la tête des chasseurs de la Garde. Nos cuirassiers et nos dragons enfoncent les carrés bavarois et dispersent tout à coups de sabre. La fusillade et une vive canonnade retentissent dansla forêt. Les boulets et les obus sifflaient dans les branchages. Vers trois heures, un feu plus vif éclate sur notre gauche ; je vis un mouvement rétrograde dans notre ligne ; nous le suivîmes. Sa Majesté était arrêtée sur la route ; une foule inquiète l’entourait.La Vieille Garde fut lancée sur l’ennemi. 50 pièces d’artillerie, commandées par le général Drouot, soutinrent ce mouvement. Tout céda à l’impétuosité de cette attaque, et la route de Hanau fut libre. Sa Majesté bivouaqua dansla forêt. Tout son service s’y établit.

31 octobre.  Dans la nuit on prit possession d’Hanau. Les Bavarois, qui avaient passé la rivière, jetèrent sur nous quelques boulets perdus ont un passa sur nos têtes pendant que nous déjeunions. Sa Majesté partit. Devant Hanau, nous saluâmes de quelques décharges d’artillerie une colonne de Bavarois qui remontait le Main. A notre arrivée à Francfort, nous trouvâmes la ville évacuée et le pont brûlé. Sa Majesté prit son logement hors la ville, dans le pavillon du banquier Bethman. J’entrai dans Francfort pour parcourir la ville et voir le désastre du pont.

gp. 1813 dans TEMOIGNAGES

Guillaume PEYRUSSE  (1776-1860)

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( 8 mars, 2012 )

Une VOITURE du SERVICE de CAMPAGNE de l’EMPEREUR, prise à WATERLOO, entre au MUSEE de MALMAISON…

Depuis hier, se tient à Paris, une exposition sur la voiture de l’Empereur prise le soir de Waterloo; voir « L’Estafette » à la date du 7 mars 2012 . J’ai pensé qu’il serait utile de reproduire ici cet article paru dans le Bulletin de la Société Belge d’Etudes Napoléoniennes (SBEN) en avril 1974 (dans son n°86). Il vous éclairera sur la provenance et le devenir de cette fameuse voiture. Les photos (celles en noir et blanc) qui viennent compléter cet article sont celles diffusées à l’époque dans ce bulletin.

C.B.

Une précision: la berline qui a donc fait l’objet d’un dépôt en 1973 a été donnée par les descendants de Blücher à l’Etat français en 1975; ce que j’ignorai.

Grâce à l’heureuse initiative de M. Gérard Souhami, membre du conseil d’administration de la Société des amis de Malmaison, et à  l’exceptionnelle générosité du comte Blücher von Wahlstatt, descendant du feld-maréchal Blücher, qui en a consenti le dépôt, le « landau en berline » du Service de Campagne de l’Empereur durant la malheureuse campagne de Belgique vient d’entrer au Pavillon des voitures du Château de Malmaison. Il y voisinera désormais avec l’OUne VOITURE du SERVICE de CAMPAGNE de l’EMPEREUR, prise à WATERLOO, entre au MUSEE de MALMAISON… dans A LA UNE ! Landau-300x200pale, berline de cérémonie, qui emmena l’Impératrice répudiée à Malmaison le 16 décembre 1809 et avec la voiture moins élégante offert au Musée par le Prince Murat, toutes deux signées de Devaux, carrossier habituel de Napoléon, comme Cauyette et Getting.S.A.I. le Prince Napoléon et plusieurs des hautes personnalités, qui ont daigné accorder leur patronage àla Société des Amis du Musée, ont honoré de leur présence la cérémonie intime de mis en dépôt du « landau », le 31 octobre 1973. Le Directeur des Musées de France souligna la portée de cet acte, le comte Blücher, dans sa réponse, exprima de façon éLandau-092011-300x202 Blücher dans INFOmouvante la satisfaction que lui procurait le retour en France de ce souvenir d’un passé glorieux. Photos au-dessus et à droite: la berline photographiée au moment de son entrée en 1973 dans le Pavillon des Voitures du château de Malmaison. Puis la même berline mais capotée cette fois. Etat actuel. ( sept.2011).

Cette voiture, exposée pour la dernière fois à la fin de 1933 dans une cour de l’Arsenal de Berlin avec une partie du butin fait après Waterloo, n’avait pas attiré l’attention des historiens, autant que celle offerte au Prince-Régent par le major von Keller, puis cédée à Bullock qui l’exposa dès 1818 à l’Egyptian Hall de Londres. Cette dernière voiture brûla le 18 mars 1925 au Musée Tussaud, où elle se trouvait depuis longtemps. Il n’en reste que des fragments dépourvus d’un réel intérêt. En revanche, le « landau » conservé dans la famille des princes Blücher est pratiquement intact, sauf la garniture moderne de drap bleu. Il porte encore, avec la marque du carrossier répétée six fois, les deux numéros qui lui furent attribués en 1812 puis en 1815 par le service du Grand-Ecuyer. On doit regretter que nul historien n’ait songé  à relever les numéros de la voiture londonienne, qui les portait nécessairement aux mêmes emplacements. Grâce aux indications que porte le « landau » les documents des Archives de France permettent en effet de préciser que le mémoire pour un « landeau (sic) en berline », mis en service le 12 juin 1812 sous le numéro 429, montant à11.560 F., somme fort élevée si on la compare avec le prix des autres voitures fournie par le même fabricant, est transmis par Caulaincourt à l’Intendant général le 21 août 1812. Or, le landau porte la marque de Getting, lequel dirigea longtemps les ateliers de Cauyette, rue des Martyrs, avant de créer en 1815 sa propre firme. Les noms de Cauyette et de Getting sont associés ou cités indifféremment dans les pièces d’archives avant 1815. Le numéro 429 apparaît toujours sur les moyeux de roues. A l’inventaire de 1815 le numéro 301 fut donné à ce landau ; il est spécifié qu’il a été « pris à l’armée ». Il convient de rappeler l’organisation minutieuse des déplacements de l’Empereur qui relevaient du Grand-Ecuyer. Elle ne variait guère. Il y avait toujours trois « services » de plusieurs voitures. L’un précédait Napoléon de quelques heures. Lui-même prenait place dans une voiture du deuxième [service]. Le troisième [service] partait ensuite. Le baron Fain, confirmé par tous les documents officiels, a pris soin de détailler la manière dont l’Empereur effectuait ses « voyages de guerre », empruntant d’abord un « coupé » à l’usage de « dormeuse » pour les « traites de longue haleine ». Quand l’Empereur quittait cette voiture pour marcher avec ses troupes, on la laissait à l’arrière-garde avec les fourgons dela Maison : c’était ce qu’on appelait « les gros équipages »… « La calèche, attelée par des relais dela Maison, servait à l’Empereur pour se transporter d’un corps d’armée à un autre ».

L’« Ordre de marche » dicté par Napoléon le 10 juin 1815 et mis au net par le Grand-Ecuyer, qui ne devait pas accompagner cette fois l’Empereur, est d’une précision absolue. Le premier Service, scindé en deux groupes de voitures, l’un partant le 10 à 11 heures du soir, l’autre partant le 11 à 4 heures du matin, comprend d’abord le « landau 301 » dans lequel prendront place le général comte de Fouler de Relingue, Ecuyer-Commandant (troisième personnage dela Grande-Ecurie, après le duc de Vicence, Grand-Ecuyer, tous deux indisponibles), et M. Gy, Quartier-Maître des Ecuries, responsable de toutes la marche des équipages, plus un ouvrier et un domestique. Les autres voitures sont celles de la chambre et six « chariots » ou « pourvoyeuses ». L’heure du départ du « Service de l’Empereur » n’est évidemment pas précisée : il comprend la «berline 51» pour les quatre aides-de-camp : Drouot, Flahaut, Corbineau et Labédoyère ; la « battardelle [sic] 399 », avec Marchand, premier valet de chambre [de l’Empereur], un chirurgien, le garde du Portefeuille et une autre personne, le « dormeuse 389 » qui « restera à l’armée », emportant Napoléon et le Grand-Dormeuse-300x236 GenappeMaréchal ,plus Saint-Denis [le mameluk Ali] et des chasseurs, escorté d’un écuyer, d’un page, de deux officiers d’ordonnance, de courrier et de piqueurs. Vient enfin le troisième service, « partant après l’Empereur », comprenant le « voiture du Cabinet 379 » avec le baron Fain, le général Bernard, un garde du Portefeuille et un garçon de bureau, la « gondolle  [sic] 262 », pour les gens des officiers, et la « chaise 22 » pour un secrétaire du Grand-Maréchal et un maître d’hôtel de l’Empereur. Soit au total quatorze voitures. Il est précisé qu’un « un lit de fer complet » sera placé « sur la dormeuse de Sa Majesté» et un « lit de fer sans bidet ni chaise sur le landeau (sic) ». La « dormeuse » et le « landau », que Napoléon devait emprunter de préférence sur le terrain des opérations, constituaient donc les voitures essentielles de cet équipage de guerre, l’une plus lourde, au rayon de braquage moins large, pour la route, l’autre plus légère, décapotable, pouvant presque tourner sur elle-même, destinée à affronter tous les terrains. Photo en haut: « Voiture des équipages de Napoléon prise par les Prussiens le soir de Waterloo. Exposé à Londres, elle fut détruite dans l’incendie du Musée Tussaud en 1925. »

On sait la suite : les rapports allemands, anglais, français sont formels et ne contredisent pas les souvenirs des témoins privilégiés, Marchand, Saint-Denis. Au soir du 18 juin 1815, à Genappe, le major von Keller, du 15ème fusiliers prussiens s’empara sur la route encombrée de toutes les voitures arrêtée. Il conserva la « dormeuse » vendue en Angleterre par ses soins, dont les anciennes photographies, les dessins détaillés et les descriptions correspondent bien à ce type de voiture spécialement aménagée pour Napoléon. Seul manque le relevé du numéro pour emporter notre conviction absolue. C’est dans cette voiture, plus personnelle encore que le  landau, que furent trouvés les objets les plus intimes, les plus prestigieux, répartis ensuite entre les vainqueurs.

Mais Blücher se réserva le landau armorié, jugé sans doute plus pratique, qu’il envoya à sa femme. La lettre qu’il dicta pour elle le 25 juin 1815, de Gosselies, est trop décousue pour que l’on puisse affirmer que Napoléon a quitté brusquement ce landau pour fuir à cheval. Il est plus probable que l’Empereur a abandonné la « dormeuse » aujourd’hui détruite dans laquelle il devait normalement monter. Si les termes employés pour désigner les différentes voitures de voyage utilisées par Napoléon lui-même, berline, coupé, dormeuse, calèche, landau,… varient  suivant les documents contemporains, leurs numéros, leur prix d’achat suffit à les distinguer des simples « chaises, gondoles, batardelles, pourvoyeuses ou chariots… Si nombreux dans les équipages impériaux qui comptaient encore au 12 juillet 1815, 179 voitures auxquelles il faudrait ajouter les 43 voitures « sorties depuis le 20 mars [1815] », c’est-à-dire « prises à l’armée » ou « prises par les Prussiens à Versailles et à Saint-Cloud ». Le « landau en berline » pouvait d’ailleurs servir de « dormeuse » pour le voyageur placé à droite, grâce à un ingénieux dispositif. De par sa qualité et sa provenance, il mérite à coup sûr qu’un spécialiste lui consacre une étude technique détaillée. 

Gérard HUBERT,

Conservateur des Musées Nationaux, chargé du Musée de Malmaison.

  

 

 

 

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