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( 14 février, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (6 et fin).

Madame de Maltzen nous a conservé 3 numéros du « Publiciste ». Dans celui du vendredi 13 juillet 1810, nous trouvons :

« NOUVELLES OFFICIELLES D’ESPAGNE. »

Extraits du journal du siège de Ciudad-Rodrigo du 23 au 24 juin.

On a ouvert deux nouveaux cheminements, un sur la droite et un sur la gauche. L’artillerie a terminé les revêtements intérieurs dans toutes les batteries et une quinzaine de plates-formes ont été établies. Le couvent de Sainte-Croix inquiétait nos tirailleurs ; à minuit, 300 grenadiers furent réunis et divisés en deux colonnes ; la première de 150 grenadiers et de 20 sapeurs armés de haches, de pioches et munis de 2 sachets de poudre était commandée par le capitaine du génie de Maltzen et devait entrer dans le couvent par les derrières, tandis que l’autre colonne, aux ordres du capitaine François devait y pénétrer de front. Le capitaine de Maltzen, après avoir essuyé une décharge, qui ne blessa personne, la fit sauter er pénétra le premier dans le couvent avec le capitaine François ; ils arrivèrent jusque sur la deuxième porte que le capitaine de Maltzen fit également sauter. Alors les Espagnols au nombre de 200, abandonnèrent le rez-de-chaussée et se retranchèrent dans les étages supérieurs, d’où ils ouvrirent un feu très vif. Le capitaine François fut atteint d’une balle dont il est mort. Dans le même instant, le capitaine de Maltzen reçut deux coups de feu et, malgré ses blessures, il ne quitta pas le combat et fit toutes les dispositions pour mettre le feu au couvent. Ce ne fut qu’après l’avoir incendié presque en totalité et avoir vu périr dans les flammes la plupart des Espagnols qui s’y étaient retranchés, qu’il alla se faire panser. Cette affaire, outre la perte du capitaine François, nous coûte 1 homme tué et 12 blessés.

Le 16 juillet 1810, M. de Maltzen écrivait à sa sœur :

Salamanque.

Je crains, ma chère amie, que la lettre que je t’ai adressée du camp de Ciudad-Rodrigo en date du 24 juin, ne te soit pas parvenue. Un officier partant pour Salamanque s’est bien chargé de la mettre à la poste, mais ne me fiant pas trop à son exactitude, je recommencerai à te donner quelques détails qui me sont relatifs. Le 23 juin, le Maréchal me donna l’ordre de m’emparer à la tête de 150 grenadiers d’un couvent à portée de pistolet de la place, d’où l’ennemi depuis plusieurs jours nous faisait beaucoup de mal. A minuit, je découchai de la 1ère parallèle.

J’arrivai à la porte du couvent sans éprouver de pertes considérables, après l’avoir enfoncée par un sac de poudre, je pénétrai dans l’intérieur, où l’ennemi, prévenu de notre arrivée par l’explosion, s’était retranché au 1er étage. Il avait enlevé les planches en avant des portes d’entrée, en sorte qu’il nous fut impossible de l’atteindre à la baïonnette. Il nous fit au contraire assez de mal par des feux dirigés dans l’intérieur des bâtiments, par les croisées et des créneaux qu’il avait pratiqués. Je pris le parti de me rendre maître de toutes les issues du couvent et d’y mettre le feu ; tout me réussit au comble de mes désirs. Les Espagnols furent en grande partie étouffés et brulés vifs, mais il n’est pas de bonheur sans nuage. Un de mes amis, capitaine à l’état-major du 6ème corps, fut tué à mes côtés et moi je reçus deux blessures, un éclat de grenade au pied droit et dans la cuisse gauche une balle qui s’est établie près de l’os, sans avoir causé de fracture mais qu’on n’a pu tirer malgré les incisions qu’on a faites.

Mon pied se guérit ainsi qu’une brûlure à la main ; je n’ai  pas de fièvre. Je suis ici à l’hôpital où j’ai été forcé de me mettre parce que les chirurgiens sont en très petit nombre et qu’ils se font payer leurs visites au poids de l’or. On est bien, en se nourrissant à ses frais, ce qu’on nous fournit n’est pas mangeable.

Je n’ai pas parlé de tout cela à maman à cause des inquiétudes que cela lui causerait et des plaintes et des lamentations dont elle me ferait part mal à propos. Adieu, chère Henriette. Je te donnerai exactement de mes nouvelles. Mille chose à tout le monde qui y a doit, et Annette est bien de ce nombre.

Au général de division Éblé, commandant l’artillerie du Portugal.

Villette[1], 17 juillet 1810.

Je vous prie, mon cher général, de donner à la personne qui vous remettra ces lignes de la part du capitaine de Maltzen, ou à cet officier lui-même, si ses blessures ou les circonstances lui permettent de vous les porter, la somme de 500 fr. que je vous ai demandé par ma lettre d’hier, de faire compter à cet officier. M. Hua, mon notaire, remboursera de suite madame Éblé de cette avance dont je vous aurai la plus grande obligation. Recevez, mon général, le renouvellement de tous mes sentiments.

Le général de Grouchy.

A sa mère.

3 août 1810.

Vite que je t’écrive, chère maman, je crois que les journaux ont trahi le secret, aussi j’adresserai dorénavant mes bulletins à toi ou à Henriette indifféremment. Depuis le 20 juillet j’ai eu la fièvre, la suppuration était remontée vers la poitrine mais un vésicatoire a tout sauvé. Maintenant, je suis à merveille. Je commence à marcher avec le secours de deux hommes et bientôt je marquerai le pas avec des béquilles. Je suis sorti de l’hôpital, j’en bénis le ciel. J’ai été obligé d’attendre jusqu’à ce moment, parce que la suite du prince d’Essling avait pris tous les logements.

Au commencement d’octobre, je serai à Evêquemont. Fais tes préparatifs d’avance.

Adieu-je t’annonce, chère maman, que je suis membre de la Légion d’honneur depuis le 10 juillet ; ma blessure va de mieux en mieux.

Evêquemont, ce 8 juillet [1810].

Je suis bien à plaine, mon cher enfant, de recevoir si rarement de tes nouvelles.  Notre « Publiciste » ne dit pas sur les opérations de nos armées plus que le « Journal de l’Empire ». Henriette est revenue à Evêquemont le dimanche 1er juillet. Le même jour est arrivé l’affreux malheur de la princesse de Schwartzenberg[2] dont tu as lu un faible détail dans le journal. On ne parle pas de toutes les victimes pour ne pas effrayer. La princesse de la Leyen de Mme Labensky viennent seulement de mourir ; beaucoup d’autres sont blessées dangereusement, surtout des femmes, soit en voulant sauver leur enfant, soit à cause de la légèreté de leur mise qui s’est enflammée plus facilement. Je bénis la Providence qui a épargné ma fille en ce désastre général. Elle y a été invitée, ainsi que moi ; heureusement qu’elle n’y a pas été, ni n’a disposé des billets en faveur d’autres femmes. Elle a préféré revenir chez elle. Excepté le prince Kourakine qui n’a pu se sauver assez vite à cause de sa goutte, peu d’hommes, qu’on sache, ont été grièvement blessés, mais une grande quantité de femmes ont été trouvées nus dans le jardin, et évanouies, excepté le corset qui tenait leur taille, on a arraché leurs vêtements qui brûlaient. Les voleurs et filous se sont introduits à la faveur de la confusion pour voler les diamants et autres objets précieux. La première victime a été la belle-sœur du prince de Schwartzenberg, mère de 8 enfants, grosse du neuvième qui, pour sauver sa fille s’est trouvée consumée en un instant. L’Empereur, après avoir sauvé l’Impératrice est revenu pour donner des consolations à l’Ambassadeur et donner des ordres pour qu’on retrouve les restes de son infortunée sœur.

C. de MALTZEN.

Ciudad-Rodrigo, 3 août 1810.

Je m’empresse, mon cher camarade, de vous annoncer que S.M. par décret du 10 juillet dernier, vous a nommé membre de la Légion d’honneur. Vous recevrez au premier jour une lettre officielle à ce sujet de S.E  le Prince d’Essling ou de S.E. le Grand Chancelier. M. le Prince a promis à M. le général Lagowski de faire son possible pour obtenir de faire son possible pour obtenir du major-général la permission de vous laisser rentrer en France pour le rétablissement de votre santé.

Je vous salue bien cordialement.

Le chef de bataillon du génie.

MENGUE.

A sa sœur.

Salamanque, ce 4 août 1810.

Ouvre ce grand papier ma chère amie et lis. Tu devines ce qu’il y a à faire, mais tu ne devines qu’à moitié. Il faut que cette demande de convalescence soit remise au Ministre par une main puissante. Il faut que ce soit présenté et expédié le même jour, sans cela point de réussite si cela traîne. Je dis une main puissante pour prévenir toute objection du Ministre qui peut alléguer qu’il a défense de ne délivrer aucun congé ni permission sans l’autorisation de Sa Majesté. Comment vas-tu faire ? Je laisse cela à ton génie inventif-et fertile. Songe, chère amie, que tu travailles pour notre prochaine réunion. Je viendrai me rétablir à Evêquemont, où je laisserai couver ma balle. Si tu réussis, adresse tout de suite la permission du Ministre à M. Dubourg, à Bayonne où je la prendrai en passant. Je ne voudrais pas qu’elle entrât en Espagne ; la moitié des courriers de France étant arrêtés. Ma conduite militaire, mes blessures me mettront à l’abri du soupçon de vouloir quitter l’armée sans raison.

 A l’œuvre, chère amie.

A sa sœur.

Le 8 août 1810.

Ma chère amie, ce n’est pas le Ministre qui peut accorder un congé de convalescence, je m’étais trompé dans ma dernière lettre. C’est au Major-général qu’il faut s’adresser. La chose devient, comme tu sais bien, plus difficile. Je ne sais, parmi tes connaissances, que M. de Grouchy en état d’aborder Berthier. Je suis inquiet, maintenant, pour la réussite de cette affaire. Je me vois d’avance condamné à rester ici 8 ou 10 mois sans pouvoir faire aucun service, et le séjour en Espagne est si ennuyeux de toute façon, surtout lorsqu’on n’y a que faire, que je mourrais, je crois, de déplaisir, de ne pouvoir renter en France. Je ne désespère cependant point encore. Je vais écrire au grand-quartier-général de Rodrigo pour qu’on fasse rappeler au Prince la promesse de me faire rentrer ne France. Les promesses du Prince, lorsqu’il n’y a personne pour les appuyer, sont illusoires. Maintenant, j’ai encore la chance de ta réussite, qui est certaine si M. de Grouchy peut présenter un certificat.

J’arriverai à Paris avec de l’or dans la bourse. M. le Maréchal  Ney nous a fait donner des gratifications. J’ai vendu mes chevaux dont je ne me servirai pas de longtemps.

Je fais déjà des pas d’un pied dans ma chambre au moyen du soutien de mon domestique et je crois que dans 10 ou 12 jours je pourrais sortir avec des béquilles. Je suis très épuisé.

Je prends des réconfortants le plus possible et ne bois que du bordeaux; c’est ruineux, mais je ne veux rien épargner.

Adieu, chère Henriette, n’épargne rien pour obtenir mon congé du Major-général. On laisse aller les officiers blessés et malades jusqu’à Vittoria, mais là on arrête tout. C’est de là  que je ferai venir de Bayonne ma permission.

La baronne de Maltzen au colonel Valazé.

J’ai recours à vos bontés, Monsieur, dans l’angoisse mortelle où me jette le long silence de mon fils unique, Maurice de Maltzen.

Daignez me rendre la vie en m’apprenant qu’il existe encore ; depuis le mois d’août je n’ai plus de ses nouvelle ; il avait alors demandé un congé de convalescence.

Il était très malade et blessé. Depuis plus d’un mois j’hésite à vos écrire pour vous parler de mes douloureuses inquiétudes, dans la crainte d’apprendre une cruelle vérité. Je vous bénirai, Monsieur, si jamais vous m’apprenez que j’ai encore un fils ;

Le prince de Neuchâtel à la comtesse de Razoumowski.

Paris, le 17 septembre 1810.

Je vous préviens, Madame la Comtesse, que d’après la demande que vous m’avez adressée le 6 de ce mois, l’Empereur, par décision du 16 a accordé à M. le chef de bataillon du génie Maltzen, votre frère, un congé de trois mois avec appointements pour renter dans ses foyers.

Agréez, etc.…

ALEXANDRE.

—-

A Maurice de Maltzen.

Evêquemont, le 17 juillet 1810.

Ô mon bien aimé enfant, mon cœur est pénétré de douleur, de crainte et d’espérance. Dieu t’a préservé d’un coup mortel, je l’en bénis, qui daigne t’accorder ta guérison et ta conservation et je lui en rendrai grâces toute ma vie. Je ne te peindrai pas l’état de mon cœur ni celui de ta sœur. Nous sommes bien à plaindre d’être si loin de toi et privées de la consolation de te donner nos soins, et sans avoir de tes nouvelles. Quelle cruelle épreuve pour mon cœur, cher enfant ! Le tien le sent sûrement douloureux. Je souffre trop pour sentir la manière honorable dont on a fait mention de toi dans le rapport. Tous nos amis nous en félicitent nous plaignant cependant sincèrement.

 Le général de Grouchy veut bien te faire parvenir 500 fr. par le général Éblé.

Tu aurais pitié de nous si tu savais de quelle affreuse manière nous apprîmes ton malheur : en lisant le rapport et ton nom, Maltzen, mes yeux se troublèrent, je jetai un cri de douleur, je tenais le journal convulsivement. Henriette courut après moi, me couvrit de larmes… Nous te crûmes mort. Ta sœur parvint à m’ôter le journal et à lire à travers ses sanglots que tu n’étais que blessé et non tué.

 M. de Grouchy a écrit au général Dejean, d’une manière pleine de sollicitude et d’amitié pour le prier de te tenir au courant.

Note trouvée dans les papiers de Madame de Maltzen.

Le 6 août, nous apprîmes quez l’Empereur avait créé mon fils chef de bataillon. Je le lui écrivis le même jour, l’infortuné n’eût pas ma lettre.

Le 28 août, nous reçûmes un paquet de lui, et le 5 décembre nous apprîmes notre malheur, et il était mort le 29 août 1810, jour à jamais malheureux.

Que la volonté de Dieu soit faite. Puisse dieu miséricordieux recevoir les affreux déchirements de mon cœur en expiation de mes pêchés et me réunir bientôt à mon fils.

Leonardo Goeteja à Mme de Razoumowski.

Salamanque, le 9 février 1811.

Madame,

Votre lettre du 22 décembre que j’ai reçue par le dernier courrier m’oblige à réveiller le triste souvenir de la mort de votre bien-aimé frère et mon estimable ami Maurice de Maltzen. Cette mort a eu lieu chez moi le 29 août par suite de blessures et le 30 M. Maurice a été enterré dans la paroisse de la cathédrale avec toute la décence possible et tous les honneurs militaires, d’après les ordres du colonel Valazé. Quoique j’aie accompagné le dit colonel Valazé à l’enterrement, je n’ai assisté à rien d’autre. M. le colonel ayant rendu les soins assidus à M. Maurice durant tout le temps de sa maladie et presque jusqu’à son dernier moment. Ce moment arrivé, il en fut donné avis à M. le colonel qui vint avec un commissaire. On leur remit tous les effets et papiers du défunt, aux domestiques duquel ils furent laissés après avoir été scellés. Le lendemain de l’enterrement, les effets furent vendus à l’encan ; du produit, on paya les frais d’enterrement et autres. Le surplus, ils le gardèrent pour le faire parvenir à vous, Madame, ou à la chère mère du défunt. De sorte que M. le colonel ou M. le commissaire doivent vous informer de tout avec la plus grande exactitude.

Je suis affligé, Madame, de devoir à un si triste événement l’honneur que vous m’avez fait de m’écrire, etc.

Le colonel Valazé à la baronne de Maltzen.

Ciudad-Rodrigo, 7 avril 1811.

Madame, en arrivant du Portugal hier, j’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 14 novembre [1810].

 Vous devez avoir maintenant la triste certitude de la mort du malheureux Maltzen. Nous le regrettons tous, Madame, nous l’avons vu au siège de Saragosse, partout, il a montré toujours son brillant courage. J’ai eu le chagrin de le voir à Salamanque souffrir de sa blessure et je le regrette encore lus que ses autres camarades. Votre famille, Madame, est à plaindre d’avoir perdu cet intéressant jeune homme. Son caractère devait le conduire à de grandes choses, malheureusement c’est ce caractère ardent qui l’a emporté. Ses blessures allaient bien : quelques accidents augmentés par le feu de son inquiétude l’ont enlevé en quelques jours. Les habitants de Salamanque qui l’avaient connu se sont empressé de se mêler à nous dans la triste cérémonie que nous devions à sa mémoire, aux souvenirs qu’il laissait et de l’intérêt qu’il avait su nous inspirer à tous. Cet intérêt, Madame, est la cause du triste plaisir que j’ai à vous parler (trop longuement sans doute), de choses qui vous sont douloureuses. Je finis donc et suis avec un profond  respect

Votre très humble serviteur

Le colonel du génie

 VALAZÉ. 

Lettre de M. de Saint-Chamans, auditeur au Conseil d’État, intendant supérieur de la province de Palencia.

Palencia, 24 août 1811.

Ayant été aussi longtemps sans entendre parler de moi, vous avez peut-être cru, ma chère tante, que j’avais oublié votre commission. Mais les circonstances seules m’ont empêché de la remplir plus tôt. Je ne l’ai jamais perdue de vue. Quand nous sommes arrivés dans ce pays-ci, la position de Salamanque était trop incertaine pour qu’on pût y envoyer un auditeur. Pour moi, je fus sur-le-champ placé où je usis encore. Il y a à peu près six semaines que l’on s’est décidé à établie une intendance à Salamanque, et aussitôt que j’ai sur qu’un de mes collègues y était arrivé, je lui ai envoyé la note de Mme de Maltzen en le priant instamment de ne rien négliger pour remplir les vœux qui y étaient exprimés. J’ai reçu hier sa réponse et je m’empresse de vous transmettre tout ce qu’il a recueilli.

Je vous adresse d’abord une copie de sa lettre. Mme de Maltzen y verra avec plaisir et peine l’intérêt que son fils a inspiré à tous ceux qui l’ont approché ; 2° une note qu’ont donnée ses hôtes et qui répond à une grande partie des questions qu’a faites Mme de Maltzen. Cette note est écrite avec beaucoup de simplicité. Je l’ai traduite moi-même et je vous assure que quoique je n’aie pas connu celui qui en est l’objet, elle m’a fortement affecté.

Quand on est sur les lieux, que l’on est plus porté à compatir aux malheurs des autres, et si je faisais une mauvaise fin, j’aurais grande obligation, même après ma mort, à celui qui transmettrait à ma famille quelques détails sur mes derniers moments. Je vous envoie aussi l’épitaphe qui, par les soins de mon collègue, a été gravées sur la tombe de M. de Maltzen. Je garde même la petite boîte qui renferme la poussière qu’a demandée Mme de Maltzen ; j’attendrai une occasion sûre pour vous l’adresser et je crois que je l’aurai bientôt.

Note sur M. Maurice de Maltzen, donnée par ses hôtes.

M. Maltzen, après s’être trouvé au siège de Saragosse et autres occasions mémorables, vint à Salamanque au mois de novembre 1809 et fut logé chez le trésorier à la cathédrale. Il fut d’abord employé aux travaux du fort de cette ville, à la construction  de nouveaux fours pour l’armée et autres ouvrages assez importants ; enfin, il partit avec le 6ème corps pour assiéger Ciudad-Rodrigo. Là dans la nuit du 23 au 24 juin [1810] il fut chargé d’attaquer un fort situé hors la ville. Il y reçut en même temps 3 blessures : une balle le frappa au pied droit, une grenade en passant lui brûla la main et un éclat de bombe lui entra si avant dans la cuisse gauche qu’on n’a pu l’en extraire qu’après sa mort. Au moment où il reçut ces blessures, quelques soldats l’emportèrent sur leurs épaules. Il fut transporté à Salamanque et déposé à l’hôpital dans la salle des officiers, mais comme il désirait avec ardeur reprendre son logement chez le trésorier qui allait souvent le voir, accompagné de son neveu, professeur à l’université de Salamanque, que M. de Maltzen aimait beaucoup, on l’y porta et du moment qu’il y fut, le malade dit qu’il lui semblait que les soins, les secours et les témoignages de tendresse qu’il recevait de ses hôtes et de tous les gens de la maison avaient calmé ses douleurs et guéri ses plaies. Plusieurs fois, voyant le trésorier arranger lui-même les draps de son lit, il s’écria : « A voir les soins que vous me donnez, on croirait que vous êtes mon père et que je suis entre ma mère et mes frères et sœur. » Il fut soigné par un chirurgien-major en qui il avait beaucoup de confiance et d’autres chirurgiens de l’armée française. Ses domestiques ne l’abandonnèrent pas, au contraire, ils lui donnèrent les plus grands soins, sans quitter son oreiller ni jour, ni nuit. Il recevait les visites de ses mais, surtout de M. Valazé, colonel du génie qui le voyait tous les jours. Il allait d’abord de mieux en mieux, toutes ses blessures étaient guéries, hors celle de la cuisse ; déjà il s’habillait, se promenait dans la maison et se repaissait de l’espérance de voir bientôt sa famille. Ce fut alors qu’il reçut la nouvelle qu’il était nommé membre de la Légion d’honneur. Le colonel Valazé lui en attacha le ruban à la boutonnière et ce jour-là même il fut rendre visite à son patron dans sa chambre, transportée de joie de l’honneur qu’il venait de recevoir. Le chirurgien-major avait les meilleurs espérances quand, vers la fin d’août, les chaleurs étant devenues très fortes, la suppuration augmenta, l’humeur rentra, se porta à la tête et il mourut sans savoir qu’il mourait, le 29 août [1810], à 3 heures après-midi. Le colonel Valazé resta près de lui et lui ferma les yeux.

Une compagnie d’infanterie accompagna le corps jusqu’à la cathédrale, où il fut enterrée près de la grande chapelle, le 30 août dans la soirée. Le lendemain, on chanta en son honneur une messe de requiem. La troupe lui rendit les honneurs militaires et on mit sur son cercueil rendu de noir et de blanc son chapeau, son épée et son ruban de la Légion d’honneur.

Pour remplir les intentions de sa mère, on a gravé sur son tombeau l’épitaphe :

« Ci-gît Maurice de Maltzen, chef de bataillon, membre de la Légion d’honneur, qui, des suites d’une blessure reçue au siège de Ciudad-Rodrigo, est mort à Salamanque le 19 août 1810. Il avait 25 ans. Sa mère lui érigea ce tombeau. »

—-

A M. de Saint-Chamans.

Salamanque, 6 août 1811.

 Mon cher Collègue,

L’intérêt qu’a inspiré M. de Maltzen pendant sa vie a été trop grande pour que son souvenir ne se soit pas conservé ici jusqu’à présent ; les médecins et chirurgiens qui l’ont soigné ont suivi l’armée du Portugal, mais j’ai retrouvé ses hôtes, qui tout pleins encore de lui, m’en ont parlé avec effusion. Je les ai priés de m’écrire tous les détails qu’ils pourraient recueillir afin que Mme de Maltzen fut plus convaincu de la vérité de leurs rapports, et je vous l’envoie tel qu’il m’a été donné.

Le colonel Valazé avait ordonné qu’il fut placé une pierre avec une inscription sur sa tombe, mais les troubles survenus avarient arrêté l’exécution. Je m’en suis chargé et hier tout a  été posé. J’en ai profité pour remplir le dernier vœu de Mme de Maltzen et je vous envoie aussi la petite boîte qu’elle avait réclamée. Je connais trop le prix qu’on attache dans ce cas aux moindres circonstances  pour ne pas chercher à satisfaire la douleur d’une mère aussi malheureuse. J’aurais déserté pour cela que ses hôtes fussent entrés dans les détails le plus minutieux, mais vous connaissez la peine qu’ont les Espagnols à écrire et je  crois encore en avoir obtenu beaucoup.

Veuillez, etc.

 Signé : L’auditeur au Conseil d’État

Intendant supérieur,

PATRY.

M. de Saint-Chamans à la comtesse de Razoumowski.

Palencia, 2 décembre 1811.

Je me félicite, Madame, d’avoir rempli les vœux que Madame votre mère et vous aviez formés. Sachant combien tout ce qui a tait aux derniers moments d’un fils et d’un frère a  d’intérêt pour les personnes qui ont eu le malheur de le perdre, j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour vous en procurer l’entière connaissance et je me suis d’autant plus empressé de vous transmettre les moindres détails qu’ils m’ont paru de nature  à porter quelque adoucissement à vos peines. M. de Maltzen n’a seulement pas soupçonné qu’il était si près de sa fin et il est mort sans avoir à repousser l’idée d’une éternelle séparation. Cette certitude peut être bien consolante pour vous, Madame. Je suis heureux de savoir que c’est à moi que vous la devez et le serai encore plus d’apprendre le rétablissement de Madame de Maltzen et le retour de la tranquillité parmi vous.

Croyez, Madame, que j’en fais le vœu bien sincère et veuillez agréer mes hommages respectueux.

FIN.

 

 

 

 


[1] Terre du maréchal de Grouchy qui la vendit plus tard pour se fixer à La Ferrière dans le Calvados. Elle est entrée par le mariage de François-Jacques, marquis de Grouchy avec Mlle Gilberte Freteau de Peny. Elle appartient aujourd’hui [1880] à la marquise de Termes, fille de Fouché, duc d’Otrante. Elle est située près de Meulan, dans la commune de Condécourt (Yvelines]. (Note du Vte de Grouchy).

[2] Incendie de l’ambassade d’Autriche pendant le bal que l’Ambassadeur donnait pour les fêtes du mariage de Napoléon et de Marie-Louise. (Note du Vte de Grouchy).

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( 17 janvier, 2020 )

1815, réalité financière de la reconstruction de l’armée…

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Lorsque Napoléon quitte l’île d’Elbe pour revenir en France et reprendre le pouvoir, de nouveau, il doit faire face à l’Europe en armes. Louis XVIII n’ayant pas été en mesure de reconstituer l’armée, Napoléon doit s’attaquer à cette tâche. Il envisage donc de mobiliser tous les hommes valides. La conscription est de nouveau proclamée. Mais déjà, malgré l’enthousiasme général, Napoléon doit faire face à un problème de taille. L’argent manque pour payer les fournitures. Afin de faire face aux impératifs financiers que nécessite une telle mobilisation, il a prévu un budget de 400 millions de francs. Toutefois, le budget de l’État étant de 618 millions, il se doit d’envisager d’autres sources de financements. L’emprunt, bien qu’il répugne à employer ce genre d’expédient, est la seule solution pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. En ce sens, un règlement d’emprunt forcé de 150 millions est présenté aux Chambres. Tous les contribuables doivent y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Bien sûr, ce projet n’est pas très approprié pour faire augmenter la popularité du régime, mais comme par les années passées, Napoléon espère que la victoire atténuera ces aspects négatifs. En attendant, ayant été obligé d’émettre des reconnaissances de dettes et de payer les fournisseurs avec des bons du Trésor pour mobiliser 449 000 soldats, Napoléon fait passer la dette publique de la France de 123 millions à 639 millions de francs. Comme l’a si bien écrit Pierre Branda, ce sont les Cent-Jours les plus coûteux de l’histoire de la France.

Au moment où Napoléon s’apprête à quitter l’île d’Elbe pour revenir en France, il n’imagine pas que l’Europe va de nouveau se liguer contre lui. En fait, selon les Mémoires de Marchand et les écrits du Mémorial, il croyait que le congrès de Vienne serait dissous lors de son retour à Paris. Ainsi, afin de rééquilibrer les forces en Europe, il espérait reprendre l’alliance avec son beau-père, l’empereur d’Autriche : « Tout ce qui se disait devant moi me laissait croire qu’en quittant l’île d’Elbe, l’Empereur, le congrès dissous, avait la presque certitude de rallier l’empereur d’Autriche à lui. »  Malheureusement pour lui, les événements en décident autrement. Même si l’empereur d’Autriche se fait quelque peu prier pour reprendre la guerre, la coalition, victime d’une réaction presque épidermique, se ressoude à nouveau et repart en guerre contre Napoléon, le « perturbateur » et le « hors-la-loi » de l’Europe.

À nouveau, la France doit faire face. Plus de 800 000 soldats ennemis marchent vers ses frontières et bientôt 500 000 d’entre eux, de la Belgique au Piémont, se tiennent prêts à les franchir. Pour contrer cette menace, Napoléon doit faire accélérer la reconstruction de l’armée entreprise il y a quelques mois déjà par le gouvernement de Louis XVIII. Mais pour l’heure, il ne dispose que de 235 000 soldats dont la plupart sont répartis sur l’ensemble des frontières. L’effort sera gigantesque. D’après ses prévisions, il espère, pour le 1er octobre 1815, incorporer plus de 800 000 hommes, soit une force égale à celle des coalisés. Tous les hommes valides devront donc servir dans l’armée et de ce fait, les vétérans, les militaires à la retraite, les déserteurs et les demi-soldes seront rappelés sous les drapeaux. Dans ces ouvrages sur 1815, Henri Houssaye a écrit que Napoléon n’exagérait pas et que cet objectif aurait été atteint si les circonstances l’avaient permis. Dans ces conditions, à la lumière des estimations d’effectifs proposées par Napoléon, la question est de savoir si elles concordent avec la réalité budgétaire du pays ?

Or, avant d’en arriver à former cette nouvelle « Grande Armée », il doit d’abord se constituer une solide masse de manœuvre avec laquelle il compte prendre l’offensive en Belgique. Ce sera l’armée du Nord. C’est en forgeant cette arme de guerre réduite, mais toutefois redoutable, que Napoléon va prendre conscience des immenses difficultés qu’il devra surmonter pour arriver à son objectif initial. Élément vital pour entreprendre toute guerre, l’argent manque pour mobiliser les forces dont il a besoin. Lors des années passées, il pouvait compter sur le concours des financiers et des fournisseurs. Mais pour l’heure, ne croyant plus à la victoire et par conséquent, ne faisant plus crédit, ces derniers n’ont plus confiance. Louis XVIII ayant déjà annulé leurs créances suite à la Restauration, Napoléon doit maintenant payer comptant. Sans autre choix, il devra se tourner vers l’emprunt, ce qui aura comme conséquence de creuser dramatiquement la dette de l’État. Comme l’a écrit si justement Pierre Branda dans son ouvrage Napoléon et l’argent, ce seront les Cent-Jours les plus chers de France. Ainsi, dans l’ordre naturel des choses, le manque d’argent entrave la mobilisation, car s’il lui est relativement facile de mobiliser des hommes puisque les rappelés rejoignent les dépôts de l’armée dans l’enthousiasme, il n’est guère aisé de payer pour l’ensemble des équipements et des fournitures. Certes, Napoléon retarde la conscription pour des considérations de politique interne, mais il le fait essentiellement pour des raisons financières. La victoire, du moins l’espère-t-il, ramènera la confiance de tous et fera se délier les bourses.

De l’armée royale à l’armée impériale : le rappel des militaires en congé et des déserteurs…

Alors que le congrès de Vienne semble se diviser sur la question de la Pologne et du royaume de Saxe, Louis XVIII, sous les conseils de Talleyrand, entreprend la mobilisation de l’armée. À la veille d’une guerre qui menace d’embraser l’Europe à nouveau, la France n’est pas prête. Si les Russes, les Prussiens, les Anglais et les Autrichiens n’ont pas désarmé, l’armée française n’a que 200 000 hommes sous ses drapeaux. En fait, suite à la première abdication de Napoléon, plus de 180 000 soldats sont tout simplement rentrés chez eux. Lorsque le ministre de la Guerre présente au roi la situation de l’armée à la fin avril 1814, il ne reste que 90 000 hommes présents dans les rangs de l’armée française . Pour le baron Louis, c’est un moindre mal parce que la situation budgétaire ne lui permet pas de maintenir une armée sur pied : « Monsieur le maréchal, dit-il à Marmont, nous manquons d’argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut. ». Mais, moins de 90 000 soldats, et cela en dépit des restrictions budgétaires, c’est trop peu pour assurer le rang de la France dans le concert des nations. Si les soldats présents sur le territoire national sont peu disposés à servir Louis XVIII, il n’en va pas de même pour ceux qui reviennent des pontons anglais et des places fortes d’Allemagne qui souhaitent en découdre. La plupart sont réintégrés dans l’armée.

Afin de maintenir une armée digne de ce nom, le roi rend une ordonnance qui définit les grandes orientations de sa réorganisation pour le pied de paix. L’infanterie est réduite de 206 à 107 régiments ; la cavalerie de 99 à 61 ; l’artillerie de 339 compagnies à 184 ; le train d’artillerie de 32 escadrons à 8 et le génie de 60 compagnies à 30. Ainsi, la classe de 1815 est entièrement licenciée, tandis qu’un grand nombre d’officiers et de sous-officiers sont mis en congé illimité. Ce sont eux qui seront définis sous l’appellation de « demi-soldes ». Quant aux déserteurs, ils sont désignés comme absents sans permission. Enfin, le gouvernement ne retient pas ceux qui expriment le souhait de rentrer chez eux. Au total, l’armée compte 201 140 hommes, soldats et officiers compris. Le ministre de la Guerre, le général Dupont, aurait souhaité réduire l’armée aux trois quarts de cet effectif, mais la situation de l’Europe dont les destinées se décident alors à Vienne ne le permet pas . D’ailleurs, au moment où les négociations commencent à s’envenimer, Louis XVIII, après avoir consulté son ministre des Finances, demande le rappel de 60 000 hommes. En février 1815, compte tenu de l’impopularité du régime, moins de 35 000 ont rejoint leurs régiments. À son retour, Davout annonce à Napoléon que la France n’a que 235 000 soldats sous les armes dont la plupart gardent les frontières. Face à 800 000 coalisés environ, dont 500 000 sur les frontières de l’Est, ses chances de l’emporter sont très minces .

Comme par les années passées, la conscription semble être une bonne façon de combler ce manque, mais en raison des implications politiques qu’une telle mesure pourrait entraîner, il préfère ne pas brusquer les événements. Avant d’en arriver là, il procède d’abord au rappel des militaires en congé de semestre et de ceux qui sont considérés comme déserteurs. Ainsi, la fragilité de la situation politique pousse Napoléon à retarder le recours à la conscription. Cependant, les raisons sont aussi d’ordre financier car, même s’il rappelait les classes antérieures et celles de 1815, il sait qu’il n’a pas l’argent pour appuyer cette mesure. C’est pourquoi il en repousse l’application jusqu’à la fin du mois de mai. Lorsqu’il repart en campagne le 15 juin de cette même année, il y a plus de 46 000 conscrits qui attendent dans les dépôts que la victoire vienne les pourvoir des fournitures nécessaires.

En attendant, afin de se constituer rapidement une masse de manœuvre, Napoléon prend les mesures appropriées. Initialement, il souhaite prendre connaissance des ressources disponibles. À l’intérieur du rapport préparé à cet effet, Davout mentionne que 180 000 soldats ont quitté l’armée en 1814. Il croit que 120 000 d’entre eux pourront théoriquement être récupérés. Mais, comme 35 000 soldats ont déjà rejoint leurs régiments, il ne reste que 85 000 hommes disponibles. De ce nombre, Davout soustrait encore les insoumis et ceux qui sont impropres au service militaire pour cause d’infirmités. En somme, il estime que le rappel des militaires en congé donnera à l’armée 59 000 hommes supplémentaires . Le décret de rappel est publié le 9 avril. Tous les militaires en congé devront avoir rejoint leurs régiments . En raison du temps nécessaire pour effectuer la transmission des ordres et surmonter les délais légaux pour afficher les ordonnances, les revues d’appel ne commencent que le 25 avril . Néanmoins, la levée dépasse les premières prévisions. Elle donne 16 894 hommes de plus que Davout ne l’a espéré. Aux premiers jours de juin, 52 446 hommes ont déjà été incorporés dans l’armée alors que 23 448 autres sont en route pour rejoindre les dépôts. Le rapport présenté par Davout ne rapporte que 6 626 déserteurs . En outre, on compte sur les engagements volontaires. Au cours des Cent-Jours, plus de 15 000 hommes se sont enrôlés. Afin de stimuler l’enrôlement, une prime de 50 francs avait été octroyée par l’ancien gouvernement royal. Par souci d’économie et surtout, par répugnance pour ce genre de procédé, Napoléon met fin à cette politique .

Tous les hommes valides doivent servir…

À l’évidence, toutes ces mesures d’incorporation ne sont pas suffisantes pour contrebalancer les forces coalisées. Certes, Napoléon a besoin d’une armée opérationnelle pour entrer en campagne, mais il a aussi besoin d’hommes pour assurer la défense des 90 places fortes qu’il fait ériger sur les frontières et à l’intérieur des terres. Contrairement aux années passées, il se voit dans l’obligation de procéder à une levée massive de la garde nationale. Pour ce faire, il remet en vigueur le décret du 11 juillet 1792 promulgué par la Législative . Cela se traduit par la levée de 326 bataillons, dont chacun comprendra 720 hommes. En conséquence, 234 720 hommes devront être dirigés vers les places fortes et les camps retranchés . Pour les encadrer, Napoléon avait pour habitude de faire appel à des officiers et des sous-officiers de la ligne. Mais cette fois, ayant besoin de tous les hommes disponibles pour sa campagne, il demande le rappel de tous les militaires en retraite, ce qui se traduira par la levée de 55 bataillons.

Disposant chacun de 500 hommes, les effectifs de ces bataillons devraient atteindre plus de 27 500 . Mais, sur le papier, les choses sont souvent très différentes de la réalité car, dans plusieurs départements, la contestation est à son comble. Dans l’Ouest, en raison de l’insurrection qui couve, l’accomplissement de cette ordonnance devient très difficile à faire appliquer. En conséquence, on renonce à appeler la garde nationale en Bretagne et en Vendée. Dans les départements du Nord, la contestation, due en partie à l’arrêt des échanges commerciaux avec l’Angleterre, empêche la mobilisation. Par exemple, l’Orne fourni 107 gardes sur les 2 160 demandés et le Pas-de-Calais 437 sur 7 440. Dans le Midi, surtout à Marseille, l’esprit public est au dernier degré d’exaltation en faveur du roi et, dans la Haute-Vienne, on constate que l’opinion se détériore depuis la publication de l’ordonnance de rappel. Malgré tout, le 15 juin 1815, il y a 132 815 gardes dans les places fortes ou en route pour les rejoindre . Napoléon a atteint 57 % de son objectif. Quant aux 43 % manquants, on l’attribue généralement à l’opposition à la guerre et, aussi, à sa personne.

Cependant, des facteurs plus pratiques ont aussi un impact significatif sur la situation. D’une part, même si Napoléon promet que les gardes nationaux ne serviront que dans les places fortes, une large majorité des mobilisés ne lui font pas confiance . D’autre part, il ne faut pas perdre de vue qu’ils doivent s’armer à leurs frais et à ceux du département d’origine. Cette obligation fait reculer un certain nombre de volontaires et décourage les préfets dont les départements sont sans ressources. En fait, la majorité d’entre eux poussent au maximum la mobilisation des gardes nationaux tandis que d’autres, sans argent ni ressources, ne montrent pas autant de zèle. Dans l’Eure, par exemple, à la date du 31 mai, personne n’a été mobilisé car les autorités n’ont pas fait afficher les avis de mobilisation . Cependant le dénuement n’empêche pas la majorité des appelés à rejoindre les dépôts, ce qui cause des soucis au gouvernement. Comme de nombreux gardes n’ont pas d’uniforme, Carnot estime à 44 millions les dépenses liées à cet effet. De son côté, Mollien conclut que de nombreux départements ont déjà fourni plus que leur capacité tandis que d’autres n’ont rien donné. De toute façon, le gouvernement n’a pas d’argent et, pour le moment, il n’est pas en mesure d’en emprunter. Concernant le rappel des anciens militaires, les résultats sont au-delà de toute espérance puisque 74 136 d’entre eux, sur les 27 500 que Napoléon avait envisagés, sont partis des départements pour rejoindre leur poste . Il semble que la vénération qu’ils portent à leur chef explique en partie cet engouement spontané. Comme le disait Victor Hugo, c’est la chair à canon amoureuse du canonnier. Dans les faits, il y a beaucoup d’anciens militaires qui n’arrivent tout simplement pas à subvenir à leurs besoins. « Je sais que plusieurs de ces officiers n’ayant obtenu qu’une faible pension, et d’ailleurs sans fortune, ont dû se livrer à des travaux pénibles, ou reprendre leur ancienne profession pour améliorer leur existence. Il en est même qui, depuis le retour de Votre Majesté, ont demandé à être remis en activité, et qui n’ont pu l’obtenir, le nombre des officiers disponibles étant pour le moment au-dessus du besoin. » 

Dans beaucoup de cas, surtout après avoir passé de nombreuses années dans l’armée, les vétérans éprouvent de la difficulté à se réinsérer dans la vie civile. Ils ne comprennent pas qu’après avoir sacrifié leur vie sur les champs de bataille, la société dans laquelle ils vivent n’ait pas davantage de reconnaissance à leur endroit. Ayant été des officiers et des sous-officiers, ils n’ont plus le pouvoir ni le prestige qui étaient les leurs dans l’armée. Dans le cas qui nous occupe, la frustration est d’autant plus grande qu’ils sont obligés de se réunir en secret pour parler de leurs exploits. Le gouvernement de Louis XVIII, sans dire ouvertement qu’ils sont des criminels pour avoir servi l’usurpateur, le pense très certainement. Retourner dans l’armée, surtout pour les officiers, c’est retrouver un univers où ils seront appréciés et respectés. Mais beaucoup d’entre eux devront se résigner à l’attente car les budgets militaires, comme nous le verrons plus loin, sont très limités. L’armée française n’est plus celle de 1805 ni celle de 1812. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles Napoléon retarde la conscription.

On sait également que la situation politique ne le permet pas. De fait, en accord avec Davout, il cherche des moyens pour ne pas prononcer le mot de conscription dans les documents officiels. Cela est d’autant plus problématique que Louis XVIII l’a abolie par l’article XII de la Charte royale. Dans son rapport présenté le 5 mai 1815, Davout estime que la classe 1815 représente un potentiel de 280 000 hommes. Mais en soustrayant les gens mariés, les réformés et ceux dont la taille n’est pas réglementaire, on arrive à un nombre de 140 000 hommes mobilisables . Or, comment équiper ces hommes alors qu’on n’arrive pas à faire le nécessaire pour tous ceux qui sont déjà incorporés ? De toute façon, Napoléon sait qu’ils ne seront pas utilisés pour la campagne qu’il prépare en Belgique. Lorsqu’il reviendra, victorieux bien entendu, il aura de facto les ressources nécessaires pour les incorporer. Mais en attendant, la pilule doit passer. Là-dessus, Davout a son idée : « Il n’y aurait qu’à changer la chose de nom et à déclarer que tous les jeunes gens, entrés dans leur vingtième année depuis le 1er janvier dernier, feront partie de la garde nationale et seront dirigés sur les dépôts de l’armée, avec promesse d’être libérés, la guerre finie. » 

Le 23 mai 1815, le projet est présenté en séance du Conseil d’État dont les membres rétorquent d’emblée que la levée d’hommes est une compétence du pouvoir législatif . Cependant Napoléon ne peut attendre la réunion des Chambres, car en plus de grossir les rangs de l’armée, il faut prévoir le remplacement des pertes que causera la prochaine campagne. Afin d’emporter la décision, il propose que les conscrits soient assimilés aux militaires en congé. Dans ces conditions, nul besoin d’un décret pour procéder au rappel. Une mesure administrative suffira . Son idée est adoptée. Le 3 juin, Davout envoie les ordres à cet effet. La conscription de 1815 est en marche . Une semaine plus tard, il rapporte que 46 419 soldats sont rassemblés dans les chefs-lieux des différents départements et prêts à partir pour les dépôts . Avec la correspondance de quelques préfets à l’appui, Henri Houssaye signale avec enthousiasme « l’engouement » des conscrits pour servir la cause. C’est peut-être vrai. Mais il oublie de signaler que les normes d’enrôlement ont été considérablement abaissées. À la veille de présenter son projet de conscription à l’Empereur, soit le 21 mai 1815, Davout lui demande de fixer la taille pour les hommes de toutes les armes . La réponse est alors : « qu’il peut prendre les hommes de toutes les tailles, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces limitations sont bonnes pour les temps ordinaires et ne conviennent pas dans les circonstances actuelles » . Lorsqu’il exclut dans son premier rapport 80 460 hommes pour défaut de taille, il sait qu’ils font déjà partie du bassin mobilisable. En conséquence, contrairement à ce qu’il écrit en marge de ce même rapport, la conscription touche 220 000 hommes et non 140 000. Mais pour parvenir à mobiliser une telle masse, il faut trouver de l’argent.

La réalité budgétaire pousse Napoléon à l’emprunt…

La situation financière que trouve Napoléon à son retour au pouvoir n’est guère encourageante. Il n’a plus les ressources des années précédentes et, de fait, le ministre des Finances, Gaudin, constate que les recettes de l’État ne sont que de 618 millions de francs . Sur cette somme, 200 millions sont assignés aux dépenses militaires, ce qui est loin d’être suffisant pour faire face à la menace extérieure . Dans un rapport qu’il remet à Napoléon, Davout estime les besoins financiers à 298 millions. Pour le moment, la caisse est vide. Avec la dissolution de la Maison militaire du roi, qui devrait rapporter environ 20 millions de francs, Davout pourra payer une partie de la solde due aux troupes. Avec cette première tranche, il gagne environ deux mois car, pour l’année en cours, les nécessités à cet effet s’élèvent à 133 886 405 de francs, ce qui donne 11 157 200 francs par mois . Même si les revenus doivent entrer graduellement dans les coffres de l’État, pour le moment, il manque 198 millions afin de pourvoir aux dépenses de l’armée. En plus des 98 millions supplémentaires proposés par Davout, Napoléon annonce à Gaudin, le ministre des Finances, qu’il faudra 100 millions de plus. Le budget de la guerre passe donc de 200 millions à 400 millions de francs. Afin de trouver l’argent manquant, Napoléon envisage d’abord de couper dans les autres ministères : « Vous ne devez pas vous dissimuler que, dans la circonstance actuelle, l’accroissement que je suis obligé de donner à l’armée exigera un supplément de 100 millions. Calculez donc notre budget pour la guerre sur le pied de 400 millions. Je pense que tous les autres budgets pourront être diminués, vu que les ministres se sont fait accorder beaucoup plus qu’ils n’auraient réellement besoin. » 

Cette mesure ne donnera pas les résultats escomptés. En fait, c’est grâce à l’augmentation des ventes de bois, des droits de douanes et des contributions indirectes sur les produits de luxe, que Napoléon parvient à obtenir 38 262 000 francs de plus. À l’échelon des recettes fiscales, ce sont là les seuls revenus supplémentaires dont il peut disposer . Dans l’état actuel des choses, et cela d’autant plus que la perception est rendue difficile en raison des troubles qui animent les départements de l’Ouest, la fiscalité du pays ne peut pas supporter le poids des dépenses militaires. En conséquence, si Napoléon ne trouve pas de nouvelle source de financement, le réarmement risque de provoquer un déficit de 300 millions de francs . Pendant quelque temps, il analyse la possibilité d’augmenter les impôts et les taxes. Mais, par crainte de s’aliéner le peuple, il renonce rapidement à cette idée. D’ailleurs, afin d’augmenter son niveau de popularité, il supprime le droit de circulation sur les boissons, l’exercice à domicile et les droits d’entrée sur les liquides dans les communes de moins de 4 000 habitants . Pour compenser l’annulation de ces revenus, il compte se tourner vers les entrepreneurs qui exploitent les forêts, dont certains n’ont pas encore payé ce qu’ils doivent à l’État. En outre, comme il le recommande à Gaudin, il souhaite faire augmenter les ventes de bois. De cette opération, Napoléon compte tirer pas moins de 300 millions de francs. Bien sûr, ce sont là des estimations qui s’établissent sur le long terme et, par conséquent, la majorité des sommes envisagées doit lui parvenir après la campagne de Belgique.

En attendant que tous ces projets se concrétisent, la chance lui sourit de nouveau. Après son entrée aux Tuileries, il découvre une encaisse de 40 millions en bons et 30 millions en numéraire que le baron Louis, le ministre des Finances de Louis XVIII, a omis d’emporter avec lui lors de sa fuite. Même si elles arrivent à point nommé, puisque Davout a déjà passé des contrats avec les munitionnaires et les fournisseurs dans les départements, ces sommes s’avèrent insuffisantes pour faire face à l’ensemble des dépenses militaires. En désespoir de cause, Napoléon permet à Gaudin de négocier 3 600 000 francs de rente de la Caisse d’amortissement à l’étranger. Avec le concours du financier Ouvrard, cette opération rapporte 40 millions de francs nets de tout escompte . Les dépenses allant de façon croissante, Napoléon envisage, malgré son aversion manifeste pour cette solution, de recourir à un emprunt de 200 millions de francs . Là aussi, les résultats s’avèrent décevants. Le gouvernement a d’abord pensé emprunter une première tranche de 100 millions dans des banques privées dont les sièges sociaux sont situés en Angleterre. Cependant en raison des coûts financiers et politiques que pourrait entraîner cette affaire, la décision est prise de regarder vers d’autres sources. L’autre tranche serait faite auprès des propriétaires . La chose est cependant risquée, car elle rappelle les politiques économiques du Directoire. Mais même si c’est notamment ce genre de procédé qui a provoqué la chute de ce dernier gouvernement, Napoléon ne rejette pas cette idée pour autant. Dans son esprit, il suffit de la présenter au bon moment et, à cet égard, la date du 19 juin lui semble propice. À ce moment, la campagne contre les Prussiens et les Anglais aura commencé depuis quatre jours et, si tout se passe comme prévu, l’armée française séchera ses bottes dans Bruxelles. Comme après toutes ses victoires, l’émotion fera le reste. Son calcul n’est pas erroné, car le président de la Chambre des députés, Lanjuinais, adversaire déclaré de Napoléon, écrit à Joseph après avoir appris la victoire de Ligny pour lui assurer que, « dans le corps législatif, l’Empereur n’a que des admirateurs et des amis intrépides dont même les plus grands revers n’ébranleront pas le dévouement » . D’ailleurs, le lendemain de la bataille de Waterloo, alors que tout le monde demeure sur l’impression de la victoire de Ligny, le budget présenté aux Chambres comprend un projet d’emprunt forcé de 150 millions. Tous les contribuables devront y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Même si cette mesure risque de provoquer la révolte des libéraux et cela, malgré la victoire acquise récemment sur les Prussiens, Napoléon n’a guère les moyens de procéder autrement. Pour le seul mois de juillet, Davout estime les dépenses à 72 millions de francs, alors qu’en 1805, pour des effectifs de beaucoup supérieurs, la Grande Armée coûtait 21 millions par mois. Cependant le risque est calculé, car ces mêmes libéraux n’oseront pas s’opposer à cette mesure si l’armée et son chef remportent des victoires. Ils pourraient perdre toutes les concessions constitutionnelles qu’ils lui ont arrachées, ce qui lui permettrait de se tourner vers la dictature. Somme toute, cette démarche d’emprunt vient tout simplement confirmer la thèse que la campagne en Belgique fut, dans son essence, engagée pour des motifs politiques et économiques, ce qui donne raison à Madame de Staël lorsqu’elle écrivait : « Si l’Empereur a une première victoire, l’orgueil national fournira à son vengeur toutes les ressources d’hommes et d’argent qui lui seront

Comme par les années passées, la gloire reste le meilleur soutien de Napoléon. Mais, en attendant de faire tonner le canon et de remporter une première victoire, il a recours à la vente de bons du trésor, aux réquisitions contre reconnaissance de dette, à la vente de biens des communes, à la vente des bois de l’État, à la Banque de France ainsi qu’à la Caisse d’amortissement. Par ailleurs, il maintient les centimes de guerre qui doivent rapporter dans les coffres de l’État une somme de 60 millions de francs . Bien qu’ils lui permettent de procéder à la reconstitution de l’armée sans véritablement recourir au déficit, ces moyens ont des effets pervers . En moins de trois mois, la France voit sa dette publique passer de 123 millions à 639 millions de francs, ce qui équivaut à la dette que Napoléon a laissée à la France lors de sa première abdication. Son intérêt à remporter la victoire est donc grand.

Bilan des efforts de Napoléon et de Davout.

Dans ses Mémoires, Napoléon prétend avoir voulu augmenter les effectifs de l’armée à plus de 800 000 hommes et, cela, dès le 1er octobre 1815 . Pour sa part, Henry Houssaye écrit que la chose n’était pas impossible : « Quand Napoléon disait que le 1er octobre l’armée se serait élevée à 800 000 hommes, il ne se faisait pas tant d’illusion. »  Or, cela est conditionnel à la victoire que Napoléon pense être en mesure de remporter en Belgique car, dans les faits, on le sait, la réalité budgétaire de 1815 ne suit pas ce genre d’estimations. En fait, il faut savoir qu’un soldat coûte annuellement 700 francs à l’État. Si on fait le calcul, l’entretien pour une telle armée lui coûtera environ 520 millions de francs et cela uniquement pour l’année 1815. On comprendra que ce chiffre ne tient pas compte des coûts liés au remplacement du matériel ni à son acquisition.

Au début de juin 1815, Napoléon a sous la main 491 425 hommes, dont 268 801 pour la régulière et 222 624 pour les auxiliaires, ce qui comprend la garde nationale, les gardes-côtes, les gendarmes, les fusiliers marins, les fusiliers vétérans, les douaniers, les militaires retraités, les canonniers de la marine, les canonniers vétérans, les canonniers sédentaires et les partisans des corps francs . Sauf pour les corps francs, qui doivent se servir sur l’ennemi, il est impératif d’équiper tous ces hommes. En 1805, afin d’assurer les coûts logistiques d’une armée de 449 000 soldats, Napoléon lui avait réservé la somme de 272 142 200 de francs. À cette époque, la France disposait de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et du Nord de l’Italie. Pour l’année 1815, à peu de chose près, géographiquement limité à l’hexagone d’aujourd’hui, l’Empire n’a plus les ressources fiscales et financières pour payer l’ensemble des équipements qu’il faudrait à une armée de 800 000 soldats. À l’inverse des autres corps qui gardent les frontières, seule l’armée du Nord, alors composée de 124 000 soldats, possède la presque totalité de ses équipements. Dans ces conditions, la situation logistique de l’ensemble de l’armée impériale est d’autant plus préoccupante que les fournisseurs, toujours sous le choc de la mesure prise par Louis XVIII d’effacer les dettes contractées par l’Empire suite à la première Restauration, ne font plus crédit. Pour Napoléon, la victoire est nécessaire afin de ramener la confiance et c’est pourquoi, encore une fois, il doit périr ou  gagner par la fortune des armes. L’offensive est pour lui la seule issue. C’est la campagne de Belgique et le désastre de Waterloo.

Pascal CYR.

Source : Pascal Cyr, « 1815 : réalité financière de la reconstruction de l’armée », Revue historique des armées, 260/2010. http://rha.revues.org/index7057.html

 

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( 11 décembre, 2019 )

Un EPISODE de la CAMPAGNE de RUSSIE…

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Le témoignage réaliste, qui suit a été rédigé par Guillaume Peyrusse, qui termina sa carrière durant les Cent-Jours en tant que Trésorier général de la Couronne. 

9 décembre 1812. 

Le roi [de Naples, Murat] a quitté son quartier ; nous avons ordre de le suivre. Notre marche a été fort embarrassée. Arrivés à dix heures du soir au défilé de Ponari, nous y rencontrâmes de si grands obstacles qu’il fallut se résigner à camper sur place, espérant que, la foule s’écoulant, dans la nuit, notre mouvement serait plus libre le lendemain. Nous cédâmes à la cruelle nécessité de cacher notre position à l’ennemi. Les feux de bivouac ne furent pas allumés. L’inquiétude et un froid de 25 degrés m’anéantirent pendant cette horrible nuit. 

10 décembre 1812. 

Au point du jour j’ai fait atteler. Nos domestiques étaient sans force, sans énergie et totalement démoralisés. Un nombre considérable de voitures de tout espèce, de pièces et caissons d’artillerie, abandonnés au travers de la route, sans conducteurs, des charretiers, des soldats, une infinité de chevaux étendus sans vie, une rampe glacée sur laquelle il n’était pas possible de se tenir debout devinrent un obstacle insurmontable. Plusieurs fois nos chevaux essayèrent de se frayer une route.

Ne pouvant avoir pied, le fourgon [celui contenant le Trésor impérial] allait en arrière, au risque d’être jeté dans un fossé, ne pouvant être ni retenu, ni guidé par les chevaux. Le désordre le plus affreux régnait dans cette réunion d’hommes et d’équipages. Il augmentait de minute en minute par l’agglomération sur ce point de tous les réfugiés de Vilna. La fusillade retentissait dans la ville. Les cosaques s’étaient montrés dans plusieurs quartiers.

Il n’y avait pas d’espoir d’être couverts par une arrière-garde. Notre armée n’existait plus, elle était fondue. Nous prîmes notre parti. Dans l’impossibilité de sauver notre convoi, nous mîmes le feu aux voitures. J’évacuai le trésor, les pièces et les dépôts qui m’étaient confiés. J’en chargeai les chevaux de mon fourgon. Ce qu’ils ne purent prendre fut confié aux grenadiers de mon escorte. Je n’oubliai pas le peu de provisions que je conservais précieusement, et, quelque pénible que fût le sacrifice des objets précieux que je m’étais procuré à Moscou, je mis le feu à mon fourgon.

Je fis parcourir à mon convoi toutes les sinuosités du défilé et je parvins à sa hauteur après les plus grands efforts et de nombreuses chutes. Après avoir fait halte, je continuai ma route pour suivre la direction qu’avait prise le roi de Naples.

(Extrait de l’ouvrage intitulé : « Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André pendant les campagnes de l’Empire, de 1809 à 1814… »,par Léon-G. Pélissier, Paris, Perrin et Cie,Libraires-Editeurs, 1894). 

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( 18 novembre, 2019 )

Les pommes de terre du général Savary, duc de Rovigo…

Savary duc de Rovigo

« Bulletin du 25 octobre 1814. Paris.- J’avais, dès le 19 de ce mois, reçu une dénonciation anonyme portant que M. le duc de Rovigo faisait un accaparement de pommesde terre; que c’était pour affamer le peuple et exciter par là des désordres. Je n’avais vu en cela qu’une de ces invraisemblables accusations qui se multiplient pour tourmenter le gouvernement et le porter à un système de violences que l’esprit de parti provoque avec d’autant plus d’ardeur qu’on y sait le caractère du Roi plus opposé. Fidèle à mon système de ne négliger aucun avis, j’avais de suite fait recueillir des renseignements dont je n’avais pas encore reçu ce matin le résultat, lorsque S. A. R. Mgr le duc de Berry m’a fait répéter les mêmes détails qui lui avaient sans doute été transmis par les mêmes individus : tactique ordinaire des agents de cette nature qui, craignant de n’être pas crus assez aveuglément d’un côté, se retournent d’un autre, et espèrent par là surprendre la confiance des plus augustes personnages pour arriver à leur but. Mon premier mouvement a été d’ordonner une visite chez le duc de Rovigo pour vérifier ce qui s’y trouvait. Mais j’ai craint, je l’avoue, le ridicule d’une pareille démarche et d’une conspiration appuyée sur un achat plus ou moins considérable de pommes de terre ! Le Roi sait qu’une autorité qui en France s’offrirait ainsi aux rieurs, perdrait toute force morale, et s’ôterait à elle-même le moyen de faire le bien. J’ai donc eu recours à d’autres moyens de connaître la vérité et voici ce qui m’est donné pour certain. M. le duc de Rovigo n’est point à Paris. Il y était venu le 15 pour y conduire sa femme qui accoucha le même jour. Il est reparti, dès le 18, pour sa terre de Nainville [Nainville-lès-Roches, Essonnes], d’où il n’est pas sorti depuis. Il n’a pas pu tenir à Paris les conciliabules dont on a parlé pour donner du poids à l’accaparement des pommes de terre. M. de Montalivet, qu’on faisait paraître dans ces réunions, est depuis plusieurs semaines dans une terre près de Valence, comme le Roi l’a vu par mes bulletins.

Mme la duchesse de Rovigo étant seule à Paris, au neuvième ou dixième jour de ses couches, n’a pu recevoir grand monde ni se mêler d’intrigues. Si son mari avait eu dans son hôtel les matériaux d’un complot, il est vraisemblable qu’il ne les eût pas perdus de vue. Il a en effet  fait acheter depuis quelque temps, non au marché de Paris où il les eût payées plus, mais aux environs de Nogent, trois cents setiers de pommes de terre, formant environ trente voitures qui ont été amenées dans son hôtel de Paris, rue d’Artois, n° 11. Elles y attendent le moment où elles pourront être transportées à sa terre de Nainville où il a établi une distillerie qu’on dit être en activité depuis dix jours. On y fait de l’eau-de-vie avec du marc de raisin et des pommes de terre. Le reste se donne aux bestiaux pour les engraisser. Les pommes de terre sont blanches et plus à l’usage des bestiaux qu’à celui des hommes. Pour établir sa distillerie et exploiter sa terre, le duc de Rovigo a récemment fait venir des environs de Strasbourg une famille d’anabaptistes qui sont à ses gages et qui travaillent à son profit. Ces détails, qui me sont garantis par le concierge même du duc, le nommé Vallette, semblant expliquer très simplement l’objet de la dénonciation et la réduire à sa juste valeur. J’aime beaucoup mieux apprendre que le duc s’occupe lui-même de semblables spéculations à douze lieues de Paris, que de le voir y battant le pavé et ne sachant que faire d’une inquiète activité qui est dans son caractère. Pendant qu’on le dénonce à Paris, il dénonce à son tour un complot qu’il prétend avoir été formé pour assaillir sa campagne et l’y assassiner. Il a envoyé ce soir à Paris un de ses gens pour me déclarer qu’il était informé que treize à quatorze individus devaient aller l’attaquer, une de ces nuits, et me désigner, dans ce nombre, les sieurs Douleri, Karégo, Sans-Pitié ou Piogé, Josmette et Colin, qu’on dit avoir été prisonniers d’Etat sous Bonaparte. Je ne connais point ces noms, sur lesquels je fais prendre quelques informations. Il est vraisemblable que ce complot contre lui n’a pas plus de fondement que celui de ses pommes de terre. En attendant, il annonce qu’il s’est mis sur ses gardes et barricadé durant la nuit pour éviter une surprise qu’il parait beaucoup redouter et se défendre en cas d’attaque. Si ce danger n’était pas, comme je le pense, imaginaire de sa part, il serait possible que la dénonciation contre lui fût venue à Mgr le duc de Berry comme à moi de quelques-uns de ceux qui auraient eu à son égard des vues sinistres, et qui auraient songé à couvrir ainsi une irruption dans sa maison.  »

(« Napoléon et la police sous la première Restauration. D’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII. Annotés par Eugène Welvert », R. Roger  et F. Chernoviz, Libraires-Editeurs,  s.d., pp.248-250).

 

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( 23 octobre, 2019 )

Napoléon et sa cour d’après les « Souvenirs » du Comte de Sainte-Aulaire.

Napoléon le GrandLe récit qui suit, dont nous reproduisons les passages les plus intéressants, fut publié une seule fois dans la Revue de Paris du 1er juin 1925, sous le titre  » Souvenirs sur Napoléon Ier « . Il s’agit plus d’une vision d’ensemble sur la Cour impériale et sur quelques figures. Ce témoignage est quelque peu méconnu.

Louis-Claire de Beaupoil de Sainte-Aulaire (ou Saint-Aulaire) (1778-1854) est issu d’une famille aristocratique.  Il devient chambellan de l’Empereur en 1809, puis Préfet de la Meuse en 1813 ; il occupera les mêmes fonctions pour le département de la Haute-Garonne sous la Restauration.  En 1829, il entre à la Chambre des députés. Sainte-Aulaire sera ambassadeur à Rome, à Vienne, en Angleterre, et pair de France. Il est notamment l’auteur d’une « Histoire de la Fronde », parue en 1827. Il est élu à l’Académie française le 7 janvier 1841. 

C.B. 

Napoléon vu par le Comte de Sainte-Aulaire… 

L’Empereur prenait goût au faste de la domination. Ce n’était pas seulement le réel de la puissance qu’il ambitionnait, il se plaisait dans les formes de l’ancienne monarchie. Dans les premières années de son règne, sa cour avait été assez déréglée. Les pompes militaires étaient égayées par les grâces un peu libres de la Malmaison. Je n’ai pas vécu dans l’intérieur de l’impératrice Joséphine. Mais ce que je sais d’elle et de son entourage me fit croire que les plaisirs y avaient plus de bon goût que de dignité.  L’Empereur affectant les manières des anciens rois, s’alliant à une archiduchesse, ne pouvait plus convenablement s’entourer de femmes pour la plupart légères, et d’hommes rappelant des époques que lui-même désirait oublier.  D’ailleurs il voulait surtout terminer la Révolution par une grande transaction entre tous les partis et, pour y parvenir, il croyait devoir faire une part à l’aristocratie.  Je ne sais s’il ne s’en exagérait pas un peu l’importance. Peut-être entrait-il dans cette combinaison un peu de ce petit amour-propre qui n’est pas toujours étouffé sous un orgueil et une gloire éminents.  Quoiqu’il en soit, l’Empereur tenait à attacher à son gouvernement l’ancienne noblesse française ; il voulait qu’elle s’associât à l’aristocratie nouvelle et donnait à la cour un vernis d’antiquité. 

L’Empereur fait appel à des membres de l’ancienne aristocratie… 

On rapporte à cette époque un mot très offensant de l’Empereur contre les gentilshommes :  » Je les ai appelés dans les armées, dans les administrations ; ils ont refusé d’y servir… Mais je leur ai ouvert mon antichambre, ils s’y sont précipités !…  » Ce mot n’est ni vrai, ni vraisemblable. L’Empereur, voulant attacher à son gouvernement l’ancienne noblesse, ne pouvait rien faire de mieux que de lui donner des places à la cour, parce que, dans tout autre carrière, on ne pouvait se dispenser d’un noviciat.  Or, il n’était pas proposable de nommer à des sous-lieutenances des hommes déjà considérables par leur existence.  Dans les administrations, les emplois élevés supposent des connaissances acquises ou une aptitude reconnue. Les carrières militaires et administratives étaient donc fermées par la nature même des choses et par les convenances des hommes.  D’un autre côté l’Empereur avait des motifs pour appeler la noblesse à sa cour ; ce n’était pas sans de grandes difficultés, j’entends celles qui étaient dans la nature des choses à cette époque, l’Empereur n’avait pas à craindre un obstacle positif à sa volonté.  Son ascendant était tel en France qu’une chose voulue par lui devait nécessairement être exécutée.  Les hommes disposés à lui résister ne pouvaient se rencontrer que par exception. Mais il arrivait aussi que l’Empereur introduisait dans son gouvernement un élément étranger. Toute la machine avait été construite sur l’ordre social établi par la Révolution.  Depuis cette époque, en effet, les titres, les honneurs avaient été considérés comme des récompenses décernées aux hommes qu’on jugeait le plus capables de les remplir. La société du souverain se composait de personnages importants par leurs fonctions.  C’était assurément une innovation considérable que de choisir dans la nouvelle Maison du souverain. Cette concession faite au souvenir de l’ancien régime devait en amener d’autres.  Les nouveaux venus étaient tous liés entre eux par d’anciennes relations de famille et d’habitudes. Ils avaient des intérêts communs, des manières en général plus sociables, des formes moins vulgaires, que les hommes qui s’étaient élevés eux-mêmes.  Il était facile de prévoir que les premiers gagneraient bientôt le haut bout à la Cour, qu’ils y donneraient le ton et qu’en peu de temps, la considération qu’ils y acquerraient les élèverait à la hauteur des premiers emplois au préjudice des autres qui y avaient fait un noviciat pénible….  Quoiqu’il en soit de ces considérations générales, la plupart des nouveaux chambellans appartenaient à l’ancienne noblesse. Mais huit ou dix avaient été choisis dans les familles les plus considérables de l’ancien régime, et ces choix avaient été visiblement dirigés dans l’intention de détruire l’influence du faubourg Saint-Germain.  On désignait ainsi la réunion d’une soixantaine de familles qui avaient conservé les anciennes traditions, le souvenir des anciens maîtres et pour le nouveau régime une haine violente. 

Le comte de Sainte-Aulaire devient chambellan de l’Empereur… 

J’étais encore à la campagne lorsque l’on m’annonça que j’étais au nombre des nouveaux chambellans. Je me souviendrai toujours de mon extrême étonnement. Je me hâtai d’arriver à Paris et je trouvai la haute société dans une agitation tout à fait risible.  On ne connaissait pas encore la liste, mais on savait qu’elle comprenait quelques personnes considérables qui n’avaient pas sollicité cet honneur, et chacun exagérant son importance ou celle des siens, multipliait les victimes de l’horrible persécution. En se rencontrant, la politesse était de supposer que vous n’aviez pas été oublié…et sur-le-champ, on vous prodiguait les consolations de l’amitié.  Au bout de deux ou trois jours, la liste fut connue, et bien des gens furent enragés de ne point y trouver leur nom. Pour ma part, j’étais intérieurement flatté de ma nomination. Il n’y avait rien qui pût me rendre pénible le rapprochement avec le régime impérial. Je n’avais aucun lien d’affection avec l’ancienne dynastie.  A la vérité, l’Empereur n’avait fourni que trop de raisons d’éloignement aux hommes les plus impartiaux. J’avais blâmé bien des actes du gouvernement impérial, mais n’ayant eu aucune part aux affaires de mon pays, je les avais jugé comme on juge l’histoire ; à tout prendre, l’éclat de la Cour impériale piquait vivement ma curiosité. 

La Cour impériale et les Tuileries… 

On n’en saurait exagérer la magnificences. Rien de ce que j’ai lu ne me paraît en donner une idée et, lorsqu’en 1815, il m’est arrivé de rentrer aux Tuileries, l’aspect des lieux m’a paru complètement changé. Je ne veux parler que de l’aspect extérieur de cette Cour ; je ne prétends pas qu’elle fût plu vertueuse que celle de nos anciens rois, qu’il fût plus ou moins doux d’y vivre, plus ou moins honorable d’y jouer un rôle….Ce que veux dire seulement, c’est que jamais autant de puissance, de richesse, d’éclat, n’avaient été aussi majestueusement ordonnés autour d’un souverain.  Le palais venait d’être restauré sous la direction de Percier et Fontaine. Les meubles étaient tout neufs et nos rapports habituels avec l’Italie avaient donné à notre industrie artistique une direction qui se faisait remarquer dans les formes de ces meubles, même les plus vulgaires. On croira volontiers que l’homme qui disposait de tant de trésors n’avait rien épargné pour imprimer à tout ce qui l’entourait le cachet de la grandeur. Les chefs-d’œuvre de la peinture et de la sculpture pouvaient à peine être contenus dans nos musées.  Les virtuoses les plus célèbres de l’Europe étaient attachés à nos théâtres et, en outre du charme que les artistes ont toujours trouvé dans l’habitation de Paris, leur émulation était excitée par la grandeur des récompenses qui leur étaient accordées et par la considération dont ils jouissaient. 

Une société étincelante… 

Tout se présentait autour de l’Empereur dans la force de la jeunesse. Les costumes, dessinés par les plus grands artistes, brodés sous leur inspiration, sortaient tous à la fois des mains de l’ouvrier. Tous les hommes étaient jeunes, toutes les femmes étaient belles – quelques exceptions ne contrediraient pas cette vérité.  On voyait en même temps briller mesdames de Bassano, de Castiglione, de Canisy, de Chatel, de Montebello, Madame Gazzini, la plus belle de toutes, si la princesse Pauline ne doit pas être comptée… Toutes ces dames, étincelantes de diamants, rivalisaient d’éclat et de beauté. Si j’essayais de décrire cette beauté, ce luxe de parures, la splendeur des fêtes, on croirait que j’achève un conte oriental.  Ajoutez la présence à ces fêtes de tous les rois du monde. Nous y avons vu en effet dans les mêmes salons les rois d’Espagne, de Saxe, de Bavière, de Hollande, de Wurtemberg, de Naples, le vice-roi d’Italie, les archiducs d’Autriche, les princes de Prusse…  Tous ces monarques réunis à Paris venaient à neuf heures du matin attendre le lever de l’Empereur, à côté des simples officiers de sa Maison. Ils entraient avec la foule lorsque la porte s’ouvrait, se rangeaient autour de la chambre et il ne se remarquait guère de différence entre leur attitude et celle des autres courtisans.  Quelle différence y avait-il entre la gloire de l’Empereur et celle d’Alexandre ou de César, entre les pompes de son règne et celles dont l’imagination se plaît à entourer le trône de Louis XIV ? 

Napoléon en ses palais… 

Il y avait aux Tuileries, un lever et un coucher, mais qui n’avaient aucun rapport avec ce qu’étaient autrefois ces cérémonies. On donnait ce nom à deux audiences où étaient admis les ministres, les grands officiers de l’empire, les officiers de la Maison, et un petit nombre de fonctionnaires de l’ordre le plus élevé. L’Empereur paraissait dans une tenue toujours simple mais extrêmement soignée.  Il disait un mot à chacun sur les affaires qui le concernaient. On pouvait à la vérité profiter de ces entrées pour lui adresser des demandes particulières. Mais on ne s’y risquait qu’avec une grande réserve. Toujours fort affable, l’Empereur en imposait non par la crainte, car, quoi qu’on en ai dit, ses bourrasques étaient rares ; mais parce que, dans ces audiences, il ne laissait rien voir de l’homme.  On ne pouvait guère espérer le toucher par aucune des faiblesses de l’humanité. Il était fort raisonnable, mais seulement raisonnable. 

Tout ce qui n’était pas mathématique manquait auprès de lui son but: on sentait qu’il vous écoutait pour prononcer un jugement, qu’il était importuné de tout ce qui touchait soit vous, soit lui. Il ne voyait que votre affaire, la comprenait d’une manière abstraite et voulait que dans la moindre chose on reconnût en lui non pas l’homme, mais l’arbitre des affaires du monde.  Il y avait si peu d’intimité dans son service qu’ayant été chambellan aux Tuileries, à l’Élysée, à Saint-Cloud, je ne pourrais dire où se trouvait dans aucun de ces palais sa chambre à coucher. Je ne l’ai jamais vu à table. Tous les détails de sa vie intime était soigneusement cachés à nos yeux.  Tout ce qui appartenait à l’homme était restreint dans le moindre espace possible pour laisser plus de place au souverain, pour réserver plus d’éclat à la fonction.  L’Empereur voulait que les Français, ses serviteurs, vissent en lui non pas un bon maître, mais un être d’une nature supérieure et impassible, quelque chose comme la fatalité antique. 

La délicate question du divorce impérial… 

Le divorce avec l’impératrice Joséphine était décidé. L’Empereur a toujours redouté le spectacle de la sensibilité, particulièrement chez les femmes. Il était effrayé de son entretien avec la reine Hortense ? Celle-ci le connaissait trop bien pour croire qu’il fût utile de l’attendrir. Elle a d’ailleurs un caractère élevé et une âme forte. Elle arrive chez lui, résolue à témoigner une grande froideur.  L’Empereur, qui ne prévoyait pas cette attitude, commença avec dureté, parlant de son divorce comme d’un événement inévitable, auquel il était inutile d’apporter aucun obstacle.  Il se tut ensuite et parut attendre avec anxiété la réponse de la reine. Celle-ci fut courte et froide :  » Elle et sa famille devaient tout à l’Empereur. Elles en conserveraient toujours une grande reconnaissance… Leur devoir était de se sacrifier tous, puisqu’il croyait qu’il y allait de son bonheur… «   L’Empereur l’interrompit à ce mot en sanglotant…  » Eh ! croyez-vous, Hortense, qu’il s’agisse ici de mon bonheur ? Il s’agit ici de ma destinée, de mes projets politiques, auxquels je sacrifie mon bonheur et le vôtre… et aussi votre affection, car, après ceci, votre mère, Eugène et vous, ne m’aimerez plus…  » Il pleura encore longtemps, revenant sur cette dernière idée, n’écoutant rien de ce que la reine disait pour la combattre…  En me faisant ce récit, la reine ajoutait que depuis ce jour elle n’avait plus retrouvé dans l’Empereur aucune tendresse pour sa mère, ni pour son frère, ni pour elle ; ainsi les larmes qu’il avait versées étaient un adieu aux premières affections de sa vie.  Il ne voulait pas les conserver parce qu’elles n’entraient plus dans son système politique et il les effaçait de son cœur par un acte de sa volonté, comme il proclamait dans un bulletin de la Grande Armée :  » Telle maison a cessé de régner en Europe « . 

Les femmes… 

[L'Empereur] aimait les femmes et avec tout l’emportement d’un tempérament très ardent. Mais il ne leur était guère possible de se méprendre sur la nature de l’hommage qu’il leur offrait. Aussi malgré  » les avantages qu’il tenait de la nature et de la fortune, je serais très étonné qu’il eût jamais inspiré un seul jour de l’amour à une femme ayant quelque élévation dans le cœur.  J’ai été dans l’intimité d’une grande dame très belle et très honnête, pas du tout à la manière de celles de Brantôme. Je la plaisantais un jour sur les attentions dont on assurait qu’elle avait été l’objet de la part de l’Empereur. Elle était révoltée de cette idée.  » Rien, me dit-elle, ne me paraîtrait plus humiliant que d’avoir été la maîtresse de l’empereur ». Il lui fallait des femmes à qui il fit signer, et qui fissent la révérence, après « .  Depuis son mariage avec Marie-Louise, on ne lui a connu aucune maîtresse. De celles qu’il avait connues avant son mariage, il n’en restait que deux à la Cour : Mesdames D. et M.. Ses manières avec elles étaient parfaitement simples et l’observateur le plus attentif n’aurait pu rien y découvrir de particulier. 

La Princesse Pauline Borghèse… 

Il y avait cependant à la Cour un grand scandale dont n’avaient pu triompher ni l’influence personnelle ni les efforts continus de l’Empereur. Ce scandale était donné par un membre de sa famille, la princesse Pauline. L’Empereur en ressentait un réel chagrin. Je sais qu’un jour, causant dans son bain à ce sujet avec Corvisart, il fut ému au point de pleurer avec sanglots. 

La famille impériale… 

D’autres fois, il prenait le chagrin plus gaiement. Il disait un jour à propos des prétentions insatiables de ses sœurs :  » Elles m’accusent de leur avoir fait tort dans le partage de la succession du feu roi notre père ! «   Ses frères avaient en France, même à la Cour, le rang qui leur était légalement attribué. L’opinion n’y ajoutait rien, et l’Empereur n’agissait jamais que dans le sens de l’opinion. Je me souviens que l’ordre nous fut donné de faire placer de simples tabourets aux places destinées aux princes et aux Princesses de la famille ; et cela même dans les petites réunions auxquelles n’était admis qu’un très petit nombre de personnes.  Il y avait une seule exception en faveur de madame Mère ; et cette exception était motivée d’une façon singulière. Le règlement portait qu’on donnerait un fauteuil à Madame Mère  » à cause de son grand âge «   L’Empereur n’avait pas voulu que cette distinction fût accordée à sa mère en cette qualité parce que, encore une fois, sa famille n’était rien. «  

Un portrait sans complaisance de la Princesses Pauline Borghèse… 

[Elle] était véritablement incomparable. Toute sa personne avait la perfection d’une statue antique. Ses bras, ses mains, ont été moulés et se confondent sûrement avec les plus beaux modèles de l’art. Sa santé perdue, par suite, disait-on, de débauches, n’avait altéré ni la fraîcheur de son teint ni la régularité de ses traits. Souvent elle ne pouvait marcher, et alors elle se traînait avec une grâce charmante. Son visage aurait pu rendre les expressions les plus nobles, mais la force de la vérité l’emportait, et malgré la dignité qui appartient naturellement à la beauté parfaite, il était impossible de méconnaître un seul instant ce qu’elle était en réalité… Tous ses gestes, toutes ses paroles étaient des offenses à la pudeur même la plus indifférente, et ne pouvaient être séparés d’une mauvaise pensée, tant elle était abîmée, perdue par le libertinage. Il était évident qu’elle n’avait jamais qu’une même pensée et qu’elle était à ce degré de dépravation où le mal est tellement naturel qu’on ne le distingue plus du bien. J’ai déjà cité quelques-uns de ses amants.  Je serai bien embarrassé d’en donner la liste complète ; elle-même en aurait été incapable. En général, il faut se méfier des anecdotes qui circulent sur le compte des femmes, et plus encore lorsqu’elles sont des princesses, mais ici on peut tout admettre sans scrupule. 

La Reine Hortense … 

Dès mon arrivée à la Cour, je me liai avec la reine Hortense. J’en fus traité avec une bonté particulière. Je passais chez elle une grande partie de mes soirées avant l’hiver. Il m’arrivait souvent de causer plusieurs heures avec elle. Elle est enfin une des femmes que j’ai observées avec le plus de curiosité et d’intérêt… 

COMTE DE SAINTE-AULAIRE. 

Ici s’arrête le récit de l’auteur. La fin de ses  » Souvenirs  » porte la date de 1817. Le Comte de Sainte-Aulaire sera absorbé par une carrière politique à la Chambre des Députés sous la Restauration…

             

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( 3 septembre, 2019 )

Etat d’esprit régnant dans quelques départements français en mai 1815.

France Empire

Un rapport du commissaire extraordinaire Colchen.

« Les lettres et rapports, tous inédits, des commissaires extraordinaires des Cent-Jours forment une collection de textes extrêmement instructifs, véritable esquisse de la France en 1815 aux points de vue administratif, politique et social. Parmi les plus remarquables de ces écrits se trouve un rapport de Colchen à Fouché sur le Centre. Voici ce document in-extenso: c’est un tableau consciencieux, inspiré par une réalité prochaine, et où tes petits faits sont habilement mêlés à des considérations générales.

Emile LE GALLO.

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Bourges, le 20 mai 1815.

Le Commissaire extraordinaire de l’Empereur dans la 21ème division militaire à Son Excellence le Ministre de la Police.

Monseigneur,

J’exerçais les fonctions de commissaire extraordinaire dans la 20ème division militaire lorsque le 29 avril j’ai été prévenu que ma destination était changée et que ma nouvelle mission était pour la 21ème division. Je m’y suis rendu aussitôt. J’ai parcouru les six départements qui la composent, je m’occupe en ce moment du compte que j’ai à rendre de mes opérations aux Ministres de Sa Majesté, chacun en ce qui les concerne. Celui que j’ai à rendre à Votre Excellence est l’objet de cette lettre.

Haute-Vienne. -Le département de la Haute-Vienne est en général animé d’un bon esprit, le peuple y comprend ses intérêts: aussi les nobles et les prêtres n’ont aucune influence sur lui. Au nom de l’Empereur, il obéit. Il, se prête à toutes les mesures qu’exigent les circonstances, non par résignation, mais avec empressement, avec joie. Celte disposition du peuple en impose aux ennemis du gouvernement impérial. Ce n’est plus ouvertement qu’ils manifestent tous leurs coupables vœux; ils ne se présentent plus aux regards du peuple, ils vivent isolés, et si quelques-uns manœuvrent encore, c’est dans le secret et l’ombre. Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Excellence qu’une partie de la magistrature de Limoges s’est livrée avec éclat à la cause des Bourbons. Mais ce qui ne la surprendra pas moins, c’est d’apprendre que les Bourbonistes comptent de nombreux et zélés partisans dans les négociants et marchands de cette ville. Usant des pouvoirs qui m’ont été conférés, j’ai écarté des places civiles et administratives tous ceux dont les opinions ‘étaient pas bien prononcées en faveur du gouvernement.

Creuse. - Le peuple du département de la Creuse est sans doute attaché au nouvel ordre de choses, mais son attachement ne se manifeste pas avec autant d’éclat que dans la Haute- Vienne, soit parce que la population mâle du pays, composée de maçons, de tailleurs de pierres, est presque entièrement absente et disséminée sur toute la surface de la France et qu’il ne reste guère dans le département que des vieillards, des femmes et des enfants, soit parce qu’une foule de prétendus nobles et de fonctionnaires publics, qui font cause commune avec les partisans du gouvernement royal, y ont conservé leur ancien ascendant et le compriment. Dans les six départements de la division il n’en est aucun qui présente autant de réformes à faire parmi les fonctionnaires de toutes classes.

Allier.- .l’ai trouvé toutes les autorités du département de l’Allier dans un très mauvais sens. Des royalistes effrénés occupaient toutes les places, les amis du gouvernement n’osaient professer ni même manifester lents opinions en faveur de l’Empereur sous peine d’être taxés de jacobinisme. Dans les campagnes comme dans les villes, le peuple, sans énergie, se soumettait à l’influence des ennemis de l’ordre de choses actuel. Le seul arrondissement de Montluçon résistait à cette influence, grâce à la bonne direction qu’il avait reçue du sous-préfet qui l’administrait, le sieur Amelot. Aussi le rappel des anciens militaires n’avait-il produit aucun ou presque aucun résultat. La garde nationale était aux ordres des noble et commandée par eux, et l’on ne s’occupait pas de la réorganiser. Enfin, en entrant dans ce département, on pouvait se croire encore sous le gouvernement de Louis XVIII, On voyait au Conseil de préfecture un des membres se qualifiant de Receveur général des domaines et bois du prince de Condé. Ou voyait dans le maire de Moulins un homme qui, autrefois par état, aujourd’hui par sentiment, était attaché aux Bourbons. On entendait chez lui des gens dire : « Quand notre année aura mis une fois e pied sur le territoire de France nous verrons ». Je me suis empressé de réorganiser les autorités le mieux qu’il a clé possible. J’ai ordonné la fermeture à Moulins d’un club dit le Cabinet littéraire, qui était le rendez-vous et le quartier général des ennemis du gouvernement, j’ai défendu en même temps toute réunion qui n’aurait pas été préalablement autorisée par le préfet du département. J’ai destitué le commissaire de police de Moulins et l’ai remplacé par un homme dont l’intelligence, le zèle et le patriotisme sont bien constatés, le sieur Delacroix. J’ai également destitué celui de Montluçon; son successeur est le sieur Finition, qui m’a été désigné d’une manière aussi favorable que le sieur Delacroix.

Nièvre.- J’arrive à un département qui présente un contraste frappant avec celui de l’Allier. Partout ici retentit le nom de l’Empereur, et ce nom ne se prononce pas sans exciter l’enthousiasme, sans produire le désir de le seconder par tous les moyens, par tous les sacrifices nécessaires. La Nièvre n’a que 210.000  âmes de population cl le recensement a déjà produit 1.500 hommes à l’armée. La garde nationale se réorganise avec activité et ses grenadiers s’apprêtent à marcher. Il se prépare des corps de partisans, on s’y occupe d’une Fédération. Enfin  les contributions s’y payent avec la plus grande exactitude. Cependant, ici connue ailleurs, on rencontre encore des ennemis du gouvernement. Ils formaient à Nevers une réunion dite la Société du château, cette réunion inquiétait les patriotes. Je l’ai dissoute et ordonné que les salles de ce château soient fermées. J’ai pris ce parti, je l’avoue, moins excité par le danger que pouvait présenter ce rassemblement pour la chose publique que pour les inconvénients auxquels s’exposaient ceux qui en faisaient partie. Les habitants de Nevers sont très ardents, parmi eux se trouvent quelques hommes dont l’exaltation pourrait conduire le peuple à des excès condamnables. Du nombre de ces hommes est un ancien commissaire de police, habile, audacieux, actif malgré son âge déjà avancé, son nom est M. Guyon. J’avais jugé convenable de l’écarter de Nevers et l’avais, en conséquence, nommé commissaire à Cosne, mais il a refusé de s’y rendre. J’ai nommé pour remplir les fonctions de cette place à Nevers un homme dont le choix a généralement plu aux habitants, c’est le fils de M. Noël Pointe, ex-conventionnel ; il joint au dévouement le plus prononcé pour le gouvernement des moyens et des formes qui supposent une éducation soignée. J’ai placé à Cosne, en remplacement du sieur Guyon, le sieur Barberaud, ancien capitaine de cavalerie, officier de la garde nationale, homme dont la garantie est dans ses services, dans sa moralité et dans le zèle qu’il a constamment montré dans diverses fonctions qu’il a remplies depuis qu’il est retiré du service. Indre. — Je passe au département de l’Indre. Ce département présente peu de nobles, et il est le seul dans la 21ème  division où les piètres marchent dans le sens du gouvernement. Les habitants sont portés pour le nouvel ordre de choses, mais ils ne montrent pas cet élan qui distingue les habitants de la Nièvre, ils ne vont pas d’eux-mêmes, ils se laissent conduire, ils obéissent. Il résulte de celte disposition d’esprit que c’est avec quelque lenteur (pie s’exécutent les lois et les mesures que commandent les circonstances. Ce département est dans une bonne direction, mais il faut que les fonctionnaires publics s’y montrent zélés et actifs. J’en ai remarqué quelques-uns dont l’indolence et l’extrême négligence dans l’exercice de leurs fonctions m’ont forcé de prononcer ou de provoquer la destitution. Un inconvénient préjudiciable à ce qu’on appelle les petits départements, c’est d’être affectés au noviciat (les fonctionnaires appartenant aux différents services publics, ou, ce qui est encore pis, d’être le partage de ces fonctionnaires condamnés, par la faiblesse de leurs moyens, à rester au dernier rang.

Cher.- Le département du Cher était le domaine des prêtres et des nobles. Ils y exerçaient un grand empire. Ils y ont conservé une  partie de leur ancien ascendant. Les autorités leur étaient soumises, et elles font encore aujourd’hui de vains efforts pour se soustraire à leur influence. Ces ennemis du gouvernement, répandus dans toutes les parties du département et appelant de leurs vœux l’ennemi eu France, persuadant au peuple que le gouvernement impérial ne tiendrait pas, que les Bourbons ne tarderont pas à rentrer environnés de toutes les forces des puissances coalisées, il s’alarme, il s’intimide. Par suite de leurs suggestions, les anciens militaires répugnent à rejoindre, et les gardes nationaux se montrent peu disposés à répondre à l’appel qui leur est fait. L’action du gouvernement n’est pas seulement entravée par leurs manœuvres, elle l’est encore par l’inertie de la plupart des maires qui, prévoyant leur changement prochain, laissent à leurs successeurs le soin de proclamer les actes de l’autorité et d’exécuter les ordres qu’ils reçoivent. Le nouveau préfet de ce département emploie tous les moyens qui sont en son pouvoir pour détruire les mauvaises impressions qu’ont reçues les habitants, pour stimuler leur zèle et les amener à l’exécution des mesures ordonnées par le gouvernement. Il y a lieu de croire que ses efforts obtiendront du succès, surtout s’il parvient à exciter le zèle des autorités secondaires qui, lors même qu’elles sont favorablement disposées, marchent avec une lenteur révoltante.

Dans le nombre des fonctionnaires au remplacement desquels il m’a paru nécessaire de pourvoir est le sieur Boyer, commissaire de police à Bourges. Sur la demande du nouveau maire et des autorités locales, je lui ai donné [unir successeur le sieur Bertrand-Gagnave. Après l’exposé que je viens de présenter à Votre Excellence, il ne me reste plus qu’à l’informer que dans aucun des six départements de la  21ème division les nobles ne se sont présentés pour concourir aux opérations des collèges électoraux. Par là, ils ont constaté leur opposition au gouvernement et justifié d’avance les mesures que la prudence pourrait suggérer à leur égard, et toutes celles que pourraient commander les circonstances.

J’avais annoncé à Votre Excellence, lorsque j’exerçais mes fonctions dans la 20ème  division, que je lui adresserais pour chaque département la liste des électeurs à surveiller à Paris. Je me persuade que mou successeur, le baron Marchant, aura donné suite à l’envoi de ces listes, à moins qu’il n’ait eu lieu de s’apercevoir, comme je m’en suis aperçu dans la 21ème division, que les opposants au gouvernement n’étaient nullement dans l’intention de se rendre à Paris pour assister au Champ de Mai.

Agréez, etc.

Le comte COLCHEN. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.493-499)

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( 19 août, 2019 )

19 août 1815. Le général de Labédoyère, un des martyrs de la Terreur blanche…

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Charles-Angélique-François Huchet de La Bédoyère, issu d’une vieille famille bretonne, naît à Paris le 17 avril 1786. Après avoir grandi dans un royalisme ambiant, le jeune Charles, au sortir de la tourmente révolutionnaire n’a qu’un but : « Il est dévoré de la passion de servir à la grandeur française« , comme l’écrit Marcel Doher dans la biographie qu’il lui a consacrée. Après un voyage au cours duquel, en compagnie de son frère Henry, il parcourt la France, la Suisse et l’Allemagne, il rencontre la célèbre Madame de Staël. Il devient d’ailleurs un des habitués de son salon de Coppet. Mais c’est la carrière des armes qui est son objectif ; en 1806, nous retrouvons Charles lieutenant en second à la 2ème compagnie des gendarmes d’ordonnance. Notons au passage que La Bédoyère était un cousin éloigné de Charles de Flahaut, lui même fils naturel de Talleyrand (et de Madame de Souza, une familière de la Reine Hortense). Selon Marcel Doher, c’est grâce à la bienveillance de cette dernière que le jeune Charles obtint son brevet de sous-lieutenant… La compagnie de Charles jusque là cantonné à Mayence, part début 1807 afin de traquer quelques bandes de  » partisans « .Il traverse donc l’Allemagne en direction de la Poméranie. La Bédoyère traverse Berlin, puis le voici en route pour Stettin et Colberg . Il participe à de  » petits engagements avec des groupes de partisans en embuscade « . Après une opération à Degow, devant Colberg,,  » en dehors des jours de combat, ce sont de longues reconnaissances, des bivouacs sur la neige, dans la solitude de forêts monotones et de lacs gelés « , écrit Marcel Doher. Le 14 juin 1807, La Bédoyère et ses camarades assistent à la bataille de Friedland. Après la dissolution des Gendarmes d’ordonnance, La Bédoyère est nommé lieutenant en 1er  au 11ème  chasseurs à cheval. Le 14 janvier 1808, il est nommé aide de camp de Lannes et le suit en Espagne.  On le retrouve ainsi au siège de Saragosse, puis au printemps 1809 il part pour l’Autriche et participe à toute la campagne s’y déroulant. En juin 1809, La Bédoyère passe aide de camp du Prince Eugène et le suit en Italie. Il y séjournera jusqu’en 1812. En cette année douloureuse pour la Grande-Armée, La Bédoyère suit Eugène en Allemagne lorsque celui-ci prend le commandement du IV° corps de la Grande-Armée. Puis c’est lé départ pour la Russie…

Il est présent à la bataille de La Moskowa (7 septembre 1812), à celle de Malojaroslavets (24 octobre 1812), puis lors du passage de la Bérézina (26-28 novembre 1812). n 1813, Charles de La Bédoyère reçoit le commandement du 112ème de ligne, compris dans la 35ème division du Général Gérard (XIème  corps du maréchal Macdonald). Le 1er mai 1813 il est nommé colonel et participe à la bataille de Bautzen (20-21 mai 1813). Blessé à Golberg, il est mis en congé et rentre en France pour se soigner.

Il épousera au cours de son séjour, Georgine de Chastellux, en novembre 1813. Les nouveaux époux profitent en cette fin d’année pleinement de leur bonheur.

1814 ! L’ennemi foule le sol de la France…

La Bédoyère, proposé à deux reprises pour le grade de général de brigade par le général Gérard, est affecté au commandement provisoire de la 2ème brigade de la 1ère division de Paris. Il refuse ce poste  » espérant rejoindre son régiment et désirant en garder le commandement « . Il est présent lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, et  » se dépasse sans compter  » comme l’écrit si bien le Colonel Hippolyte de Marcas dans ses  » Souvenirs « . Après la première abdication, Charles de La Bédoyère remet sa démission afin de ne pas servir le nouveau pouvoir mais c’est sans compter avec sa belle-famille les de Chastellux ! « César de Chastellux, le frère aîné de Georgine, émigré servant aujourd’hui dans la Garde Royale, effectue une démarche, que Charles n’aurait jamais faite, auprès du Ministre de la Guerre « , écrit Marcel Doher. La Bédoyère est nommé le 4 octobre 1814, colonel du 7ème de ligne et doit rejoindre sa garnison à Chambéry.

Le 25 octobre de la même année, Georgine donne naissance à un petit garçon : Georges-César-Raphaël.

En janvier 1815, Charles de La Bédoyère est toujours à Paris ! Il ne semble pas pressé de rejoindre son régiment…Il quitte enfin la capitale le 22 février et arrive à sa destination quatre jours après. Déjà en France, devant le mécontentement général, certains ont le regard tourné vers l’île d’Elbe…

  » Que diriez-vous si vous appreniez que mon régiment a pris la cocarde tricolore et les aigles ?… » demandait Charles à la Reine Hortense avant son départ.

Le 26 février, jour de son arrivée à Chambéry, l’Aigle quitte son rocher ;il est en route vers les côtes de France…

Le général Marchand, commandant la place de Grenoble apprend le débarquement le 4 mars au soir. Le lendemain après une réunion avec tous les officiers de la garnison, Marchand envoie une dépêche à un certain Devilliers, commandant la brigade de Chambéry : il doit faire mouvement sur Grenoble afin de s’opposer à la progression du  » Corse  » ! Le 7ème et le 11ème de ligne se mettent en route. Le 7ème  ayant à sa tête le très bonapartiste La Bédoyère.  Celui-ci au cours d’une halte chez une certaine Madame de Bellegarde aurait déclaré :  » Adieu , Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d’Empire ! « . Puis c’est l’arrivée à Grenoble… On connaît l’épisode inoubliable de Laffrey… La Bédoyère n’y assistera pas: il est à Grenoble dans la ville en état d’alerte. Après avoir déjeuné avec le Général Marchand, ce 7 mars 1815, il rassemble son régiment aux cris de  » Vive l’Empereur !  » et après un conciliabule avec ses officiers et ses soldats, il sort de Grenoble, allant à la rencontre de l’Empereur qu’il retrouve  » avant Vizille, entre Tavernolles et Brié « .  Marcel Doher écrit :  » Celui-ci voit s’approcher le jeune et ardent colonel. L’an passé, aux jours douloureux de Fontainebleau, La Bédoyère s’est mis spontanément à sa disposition, demeurant auprès de lui jusqu’au dernier moment, à l’heure de tous les reniements « .  L’Empereur embrasse La Bédoyère et voyant que ce dernier n’a pas de cocarde tricolore, décroche celle qui orne son chapeau et la lui donne.  Plus tard c’est la prise de Grenoble, après bien des aléas. La Bédoyère suit l’Empereur vers Paris. Ce dernier y arrive le 20 mars vers 21 heures.  Le lendemain, à 3 heures du matin, Le 7ème de ligne commandé par La Bédoyère y fait son entrée. L’Empereur nomme La Bédoyère général de brigade et aide de camp. Il a vingt-neuf ans. Notons, que le « bon » roi Louis XVIII ne reconnaîtra pas cette nomination… 

Le 4 juin, Charles de La Bédoyère est fait comte de l’Empire et nommé membre de la Chambre des pairs. La campagne de Belgique débute alors. Le 12 juin 1815, l’Empereur quitte Paris, accompagné, notamment de son nouveau général de brigade. Ligny, les Quatre-Bras puis Waterloo… Durant cette ultime grande bataille, La Bédoyère parcourt les rangs afin de transmettre les ordres de l’Empereur. L’Empire vit ses derniers jours…C’est la retraite. L’Empereur entre dans Philippeville ; La Bédoyère n’est pas loin, accompagné des autres aides de camp : Flahaut, Dejean, Bussy, Corbineau et Canisy. Le 21 juin, Napoléon est à Paris. Charles de La Bédoyère se démène à la Chambre des députés afin de soutenir la reconnaissance de Napoléon II ; mais en vain …Pendant son vibrant plaidoyer, le maréchal Masséna lui assène cette phrase cinglante: « Jeune homme, vous vous oubliez !« .

Le 29 juin, l’Empereur quitte la Malmaison pour Rochefort. Sensible à la fidélité de La Bédoyère il le veut près de lui dans son exil. Mais Charles, tout occupé à réconforter sa chère Georgine, arrive trop tard. : Napoléon est parti et les prussiens approchent de la Malmaison. La Reine Hortense, amie fidèle , l’engage à quitter Paris sans délai. Il part de la capitale le 12 juillet en direction de Riom afin d’aller saluer son ami Exelmans qui lui a réservé le poste de chef d’état-major du 2ème corps de cavalerie. Mais partout en France, les royalistes crient vengeance…Il faut songer à quitter la patrie. Aussi, après s’être procuré un passeport pour l’Amérique, La Bédoyère remonte à Paris embrasser une dernière fois son épouse et son fils. Le 24 juillet 1815, est publiée l’ordonnance du Roi (dont Fouché et Talleyrand sont les véritables auteurs) poursuivant les anciennes gloires de la Grande-Armée. Ney, Les frères Lallemand, Drouet d’Erlon, Bertrand, Drouot, Cambronne et…La Bédoyère sont cités dans celle-ci. Ils ne sont pas les seuls…

Charles de La Bédoyère prend cette fois la décision d’aller en Amérique mais avant il tient à aller à Paris…

Repéré durant son voyage, il est arrêté le 2 août 1815 et expédié à la Préfecture de police. Interrogé par Decazes, le nouveau ministre de la police,  » il reconnaît et prend à sa charge tous les actes qu’il a accomplis « .Transféré à la Conciergerie puis à la prison de l’Abbaye, La Bédoyère attend sereinement son jugement. Son procès est fixé au lundi 14 août 1815. Entre temps, a lieu une tentative pour le faire évader. Elle n’aboutira pas.

Après un procès mémorable, Charles de La Bédoyère est condamné à la peine de mort. 

Chateaubriand, en bon courtisan, écrira au Roi :  » Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples… Le moment était venu de suspendre le cours de votre inépuisable clémence…votre sévérité paternelle est mise au premier rang de vos bienfaits.  » (Cité par Henry Houssaye (dans son  » 1815. La seconde abdication.-La Terreur blanche « . Paris, Perrin, 1905) 

Acta est fabula ! La pièce est jouée ! 

Malgré une dernière tentative de sa femme afin d’intercéder auprès de Louis XVIII, le destin de La Bédoyère semble devoir s’achever d’une façon irrémédiable…. Jugé par un conseil de guerre 5 jours auparavant, il est fusillé en fin de journée le 19 août 1815, vers 6h20 du soir, à la Barrière de Grenelle (appelée également des Ministres)  par un peloton dont il commanda lui-même le feu…

Le 22 août 1815, son corps est transféré au cimetière du Père-Lachaise où il repose depuis. Son fils Georges le rejoindra en 1867 et Georgine en 1871. 

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Le jugement de l’Empereur à Sainte-Hélène. 

«Le Colonel de La Bédoyère était animé des plus nobles sentiments ; il avait été aide de camp du maréchal duc de Montebello [Lannes] et du vice-roi d’Italie [Eugène de Beauharnais]. Jeune homme de trente ans, il avait été élevé dès sa plus tendre enfance aux cris de «Vive l’Empereur !» et était enivré de la gloire de la France. La conduite des Bourbons, leur asservissement à l’étranger, le déshonneur dont ils couvraient la nation, avaient révolté tous les sentiments de son âme, et, quoique sa famille, une des anciennes familles de Bretagne, fût attachée à la cour des Bourbons, il resta constamment en opposition, frémissant de l’avilissement de la France, et il appelait de tous ses souhaits, à grands cris, celui que la France voulait et que les étrangers redoutaient tant. Napoléon le reçut et le loua de son généreux dévouement, il y avait du courage, car il était le premier qui se ralliait à l’empereur, et il l’avait fait hardiment, au milieu de la place de Grenoble. Il n’y avait dans cet acte aucun sentiment personnel, aucune vue d ‘ambition, même aucun sentiment d’amour-propre.» 

(Comte de Las Cases, « Mémorial de Sainte-Hélène). 

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A Sainte-Hélène c’est par Gourgaud, qui l’avait lu dans les journaux reçus, que Napoléon apprit la mort de Charles de La Bédoyère. Nous étions le 7 décembre 1815, autre date sombre puisque ce fut ce même jour qu’était fusillé le Maréchal Ney, avenue de l’Observatoire… Dans son Testament en date du 15 avril 1815, l’Empereur lègue 100 000 francs aux enfants de La Bédoyère. Dans son Codicille (daté du 24 avril 1821) il ajoute la somme de 50 000 francs aux mêmes. (Source:  » Mémorial de Sainte-Hélène. « . Edition établie par Marcel Dunan (Paris, Garnier, 1983, 2 volumes). 

Sources:

-Marcel DOHER :  » Des rêves de gloire au peloton d’exécution. Charles de la Bédoyère, 1786-1815, aide de camp de l’Empereur. Préface du Commandant Henry Lachouque « . Paris, J. Peyronnet et Cie, 1963. 

-Comte de LA BEDOYERE et André de MARICOURT :  » Idylle et drame (1790-1815).Georgine de Chastellux et Charles de La Bédoyère « . Paris, Émile-Paul frères, 1924. 

 

 

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( 6 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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( 23 juin, 2019 )

Enlever l’Empereur (juin 1815) ?

Napoléon le Grand2Le colonel de Rumigny rejoint Paris dans l’espoir que la lutte va continuer, malgré la défaite de Waterloo.

J’allais donc galopant et pensant tristement, lorsque, dans la forêt de Villers-Cotterêts, je vis venir une voiture à quatre chevaux de poste avec un courrier en avant.

— Arrêtez, arrêtez ! me cria-t-on.

Je m’approchai de la voiture et je vis le général Sébastiani.

— Quelles nouvelles ? me dit-il.

— Mon général, je vais annoncer à l’Empereur que le maréchal Grouchy…

— Mon cher colonel, me répondit-il, l’Empereur a abdiqué. Il n’est plus à Paris. Mais allez au ministère de la Guerre, dites au prince d’Eckmühl [Davout] que vous m’avez rencontré et que je vais faire diligence pour arrêter l’ennemi et parlementer. Vous rencontrerez aujourd’hui, ajoute-t-il, le général La Fayette et Benjamin Constant, qui me suivent dans le même but.

Ces deux noms m’étaient antipathiques, et je dis au général :

— Mon général, il vaut mieux se battre que de négocier ; et on ne vous recevra pas, j’en suis certain.

Je continuai encore plus tristement ma route. A quelques lieues, La Fayette me fit appeler par son domestique, je ne répondis rien et en fis de même à Benjamin Constant, sauf un : « Va te faire f… » que je lui lâchai en passant.

J’arrivai enfin à Paris, où j’appris que l’Empereur était à la Malmaison, et qu’il me serait impossible d’aller le trouver parce qu’on le gardait à vue. Je me rendis donc au ministère de la Guerre et, pendant que je rendais compte au prince d’Eckmühl de ma mission, j’appris que le général Gérard avait réussi à passer à travers les ennemis et que, porté sur son fourgon, défendu par ses braves aides de camp, Perron, Lafontaine, Gérard, etc., et son escorte, il était arrivé à Paris. Cette nouvelle fut pour moi un premier sujet de consolation, car je lui étais fort attaché et je l’avais pleuré du fond de l’âme.

Pendant que j’étais dans le cabinet du ministre, on annonça le maréchal Oudinot. La conversation suivante s’établit. M. Guérier, secrétaire du maréchal, était présent.

— Mon cher maréchal, dit Oudinot, je viens te demander un commandement, car dans l’état des choses tout le monde se doit à son pays.

Le maréchal Davout l’interrompit brusquement en lui disant :

— Ah ! pour cela, c’est impossible. Qui diable veux-tu qui ait confiance en toi aujourd’hui, après ta conduite en 1814 ? La seule chose que je puisse faire est de te donner un commandement entre le village de Meudon et Paris.

— Je te remercie, dit Oudinot.

Et il s’en alla, pendant que le ministre, se tournant vers nous, expliqua :

— Où diable a-t-il la tête ! Personne ne se fierait à lui !

Je me rendis chez le général Gérard, qui était rue de Buffant, chez M. Duroux, son ami. Je le revis en état passable, mais souffrant beaucoup. Il causa de la mission qu’il m’avait donnée, et depuis nous en parlâmes souvent. Je n’ai jamais voulu rien publier pendant la controverse qui s’est établie en 1821 et 1822, au sujet du maréchal Grouchy. Il avait été plein de bonté pour moi en plusieurs occasions. Je pensais que les faits que j’écris ici intéresseraient surtout la postérité, et je ne voulais pas ajouter à l’âcreté des écrivains de l’époque. L’officier au carrick noisette dont parle Dismée, c’était moi.

J’étais, lors de ce débat, aide de camp de Mgr le duc d’Orléans, et, par conséquent, tenu à une neutralité silencieuse. Il m’eût été pénible de dire au maréchal Grouchy (qui était, je le répète, un homme d’honneur et un brave officier, commandant parfaitement, sous les ordres de l’Empereur, un corps de cavalerie) : « Vous êtes incapable de commander en chef, vous avez perdu la France ! » Je me suis donc abstenu. Le général Gérard lui-même m’a approuvé !

Vers la fin des Cent-Jours, les nouvelles les plus absurdes étaient répandues à profusion. Quand l’ennemi s’avança de tous les points de nos frontières de terre, le maréchal Davout et les membres du gouvernement provisoire n’offraient pas à l’armée, dans leur association hybride, une garantie suffisante pour que les troupes sentissent renaître confiance et ardeur guerrière.

Quelques colonels formèrent alors le projet d’enlever l’Empereur à la Malmaison. Il y eut plusieurs réunions auxquelles j’assistai. L’avis des plus énergiques était : 1° d’aller à la Malmaison, de saisir le général Becker qui avait la charge de garder l’Empereur ; 2° de se porter à la hâte, après avoir enlevé l’Empereur, sur la Chambre, de la jeter à la porte ; ensuite, de marcher à l’ennemi et de le battre pendant qu’il était en pleine sécurité.

La question de ce que l’on pouvait faire contre les ennemis nombreux qui s’avançaient inquiétait un peu, mais on pensait, et avec raison, que les absurdes idées de la Chambre et le peu d’énergie des membres du gouvernement provisoire allaient nous livrer pieds et poings liés aux Alliés, sans qu’ils voulussent rien entendre en voyant ce qui se passait chez nous. Il y avait une grande division dans les opinions des officiers qui se trouvaient réunis, et le complot avorta. L’âme du complot était Lalon, officier supérieur, qui me fit ses adieux et se brûla la cervelle quelque temps après.

Le maréchal Davout me donna alors un commandement du côté de La Villette. Parmi les hommes que j’avais à commander, se trouvaient 1 800 fédérés, qui étaient assez ardents, mais point disciplinés. Je fis peu de chose, bien que nous ayons tiraillé pendant quelques jours contre les Prussiens. Ceux-ci avaient commis la faute de se séparer, et un corps de 30 000 hommes s’était mis en marche sur Versailles.

Un conseil de guerre eut lieu à La Villette, où le maréchal Davout avait son quartier général. Il fut convenu que les troupes campées en avant de Montrouge sous les ordres du général Exelmans se porteraient sur Sèvres et attaqueraient les Prussiens. 12 000 hommes de la Garde devaient former la tête de la colonne qui partirait par le vieux Neuilly pour marcher sur Saint-Germain, le reste de l’armée devait suivre et menacer la gauche des ennemis. Le maréchal Davout me donna ordre de me rendre auprès des officiers ayant la direction du corps du général Gérard blessé, hors d’état encore de monter à cheval. J’allai à Montrouge et je suivis les troupes lorsqu’elles furent en marche.

Le général Exelmans faisait l’avant-garde avec la cavalerie. Il rencontra les Prussiens à Sèvres, les culbuta et arriva à Versailles, où un régiment de hussards de Brandebourg fut obligé de mettre bas les armes. La grille de Versailles qui barre la route de Saint-Germain se trouva fermée, de telle sorte que le régiment ennemi ne put se frayer un passage. Le reste de l’armée ne bougea plus. Naturellement, on fit passer les hussards et les prisonniers prussiens par le boulevard, où tous les Parisiens purent les voir. Ce petit succès enflamma l’ardeur de quelques gardes nationaux, mais il était trop tard ; la nation n’avait plus de chef, les discours de quelques députés jetaient le découragement et cela ne conduisait à rien. Les Alliés commençaient alors à entourer Paris et à couvrir de flots de troupes nos provinces les plus guerrières. La Vendée appelait les princes de la famille royale, et beaucoup de gens étaient fatigués des alarmes et des excitations des mois précédents.

Les vociférations des fédérés inquiétaient le grand nombre. Quant au prestige impérial, il restait affaibli : Napoléon, quelque grand qu’il fût, venait d’être vaincu deux fois, en 1814 et 1815. Les idées constitutionnelles avaient fait des progrès, tout concourait à annihiler nos forces combattantes. Nous étions encore plus de 70 000 vigoureux soldats, mais nos chefs n’avaient nullement la volonté de s’ensevelir sous les ruines de l’Empire. Par conséquent, aucun d’entre eux n’avait l’enthousiasme nécessaire pour entraîner les armées.

La capitulation de Paris se traita d’une étrange façon. On envoya, du quartier général situé à Montrouge, une députation qui se rendit à Meudon. Je la rencontrai en revenant des postes établis en avant d’Issy. M. Bourgeois, chef aux Affaires étrangères, me dit :

— Venez avec nous, nous aurons besoin de vous pour rapporter les nouvelles.

Mais au bas de la côte d’Issy, les Prussiens refusèrent de me laisser passer parce que j’étais à cheval, et je revins vers les postes de l’ancienne division Vichery. Des Gardes nationaux se ruèrent sur moi en me voyant revenir des postes prussiens, et peu s’en fallut que je ne fusse fusillé par eux. Heureusement, des grenadiers du 30e de ligne vinrent à mon secours, arrêtant la fureur de ces hommes sans frein ni discipline. A leur tour, ils furent heureux que j’intercédasse pour eux, car un sergent du 30e voulait les tuer sans miséricorde.

Quelques jours après, j’étais près du général Gérard, qui se rendait à Orléans avec l’armée du maréchal Davout. On s’arrêta à Savigny, où un grand nombre de généraux se trouvaient réunis. Il y eut une espèce de conseil, dans lequel on convint qu’il serait utile de faire une démarche en faveur du duc d’Orléans, alors en Angleterre. L’armée craignait Louis XVIII. Elle pensait que jamais ce monarque ne pardonnerait ce qui s’était passé au retour de l’Ile d’Elbe, qu’enfin les troupes seraient très mal traitées sous son règne.

A la suite du conseil, le général Gérard me fit appeler en présence des généraux Fresgnet, Pajol, Exelmans, Vichery et quelques autres. Le maréchal Davout me donna l’ordre de me rendre à Paris et de remettre au duc d’Otrante [Fouché] la lettre collective qu’on me confiait. En outre, j’avais ordre d’aller voir le duc de Vicence [Caulaincourt] et de m’entendre avec lui.

Je pris à la poste de Savigny un bidet – bien fatigué, mais allant un peu – et je m’acheminai sur Paris avec un postillon. A peine hors du village, le postillon effrayé me déclara qu’il n’irait pas plus loin, parce que les cosaques s’avançaient et qu’il serait gardé prisonnier. Je continuai donc mon chemin seul, et effectivement, à deux lieues, je fus arrêté par deux cosaques qui voulurent d’abord me désarmer, mais je tirai mon sabre et j’allais me mettre en défense lorsqu’un officier russe arriva au galop. Après quelques mots d’explication, il me donna un de ses hommes pour m’accompagner jusqu’à la barrière. Je me remis au galop et, soit que le cheval du cosaque fût fatigué, ou qu’il eût peur de s’éloigner de son poste, il me laissa gagner de l’avance et j’arrivai seul à Paris.

J’allai d’abord chez le duc de Vicence. Il était aux Tuileries, dans l’appartement qui donnait sur le quai, au bout de la galerie de Diane. Il lut attentivement la lettre dont j’étais porteur, et, après quelques mots d’entretien, il m’envoya au duc d’Otrante. Je trouvai ce ministre quai Malaquais, à l’ancien hôtel de la Police. Il était fort tard dans la nuit. Le duc me parla de la lettre dont j’étais porteur et me dit que les difficultés seraient énormes, que les Alliés voulaient purement et simplement rétablir Louis XVIII comme il était en 1814, qu’une nouvelle proposition entraverait les choses et qu’il me donnerait une réponse le lendemain.

Je me retirai. Le lendemain, lorsque je revins, il me dit d’attendre. La journée se passa, et lorsque je voulus avoir un ordre pour retourner au quartier général, il me dit que c’était inutile, qu’il fallait que je restasse à Paris, que d’ailleurs il ne me donnerait pas de passeport.

Cette réponse me mit en fureur ; et je le lui témoignais, lorsqu’il me dit tranquillement :

— Mon cher colonel, je partage toutes les pensées des généraux ; mais il y a force majeure, je l’ai fait dire au prince d’Eckmühl [Davout] et aux autres officiers de l’armée.

Je lui représentai que si je restais à Paris pendant que l’armée était à Orléans et sur la rive gauche de la Loire, j’aurais l’air d’être un déserteur. Alors il me dit :

— Revenez dans deux jours, vous aurez un passeport.

J’étais à Paris, lorsque je rencontrai La Bédoyère, avec qui j’étais lié depuis la campagne de 1813. Il était en cabriolet.

Je l’arrêtai et lui parlai de l’imprudence qu’il commettait en ne partant pas ; qu’il n’y avait pour lui qu’un lieu de sûreté et qu’il devait gagner l’Amérique. Il me dit qu’on ne le prendrait pas et que, d’ailleurs, on n’oserait pas le mettre à mort.

J’eus beau l’engager à montrer de la prudence, je n’en pus rien obtenir et je le quittai, bien convaincu qu’il lui arriverait malheur.

Ma conviction n’était, hélas ! que trop fondée. [La Bédoyère sera fusillé le 19 août suivant]

J’ai connu peu d’officiers plus braves, de plus d’entrain à l’armée, d’un plus brillant courage. Je l’accompagnais à la bataille de Bautzen lorsqu’il commandait le 112e de ligne ; je lui apportai l’ordre du général Gérard de reprendre la position que le maréchal Oudinot abandonnait, avec tout son corps d’armée. Cette position, qui était sur le flanc droit de notre division Gérard, était occupée par une division de grenadiers russes. Le maréchal Oudinot l’avait évacuée malgré les plus vives instances du général Gérard, qui bouillonnait de colère, parce que de là pouvait dépendre le non-succès de la bataille. Lorsque j’apportai l’ordre à La Bédoyère, il me dit :

— Diable, ce sera rude !

— Oui, mais le général m’a chargé de vous dire que, dussions-nous y périr, il faut l’enlever.

— Alors, allons ! Par division à droite, à distance de peloton, serrez la colonne ! cria-t-il ; et ensuite : en avant marche !

Jamais mouvement ne fut plus beau, et le 112e aborda les Russes la baïonnette croisée, nous eûmes la gloire d’enlever cette rude position, et je vis le capitaine de grenadiers du 1er bataillon du 112e abattre de son épée l’officier russe qui était devant lui.

Chacun de nous croisa le fer avec les Russes. La Bédoyère fut admirable. Lorsque l’occupation de la position fut assurée, je courus vers le général Gérard, qui était à quelques pas de nous.

Pauvre La Bédoyère ! Que n’est-il tombé là !

 

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( 21 juin, 2019 )

Vers l’abdication (1815)…

Napoléon 1er

Louis Marchand, premier valet de l’Empereur, assiste dans l’intimité, heure par heure, à l’enchaînement des faits qui conduisent à la seconde abdication de Napoléon, le 22 juin 1815.

L’Empereur, voulant faire connaître toute la vérité de la situation aux Chambres et au pays, rédigea le bulletin de la bataille, et l’expédia à Paris par un courrier. S’il eut l’intention, en ralliant son armée sous Laon, d’y rester, ce ne fut sans doute qu’une pensée d’un moment : car il me donna l’ordre de monter en chaise de poste et de me rendre à l’Elysée où il voulait être le lendemain. Je ne fis que le précéder de quelques heures.

Ses amis, craignant pour sa personne, ne virent pas sans danger une détermination qui le plaçait au milieu des factions où s’agitaient les passions et le trouvaient bien plus fort à la tête de l’armée, qu’il ne pouvait l’être à Paris. L’Empereur, uniquement occupé de sauver le pays et non sa personne, pensa qu’un exposé rapide et vrai des événements réveillerait les sentiments patriotiques des représentants, et qu’avec lui les Chambres ne désespéreraient pas du salut de la patrie. Secondé par elles, la nation se levait comme un seul homme et l’Empereur ramenait la fortune sous nos drapeaux. Fort de ce sentiment d’amour pour le pays, il ne craignit ni d’y perdre son trône, ni d’y laisser sa vie. La nation et l’armée ne lui manquèrent point, mais les Chambres manquèrent au pays.

 Le 21 juin, l’Empereur arriva à l’Elysée à 5 h30 du matin ; il y fut reçu au perron par le duc de Vicence [Caulaincourt] dans lequel il put épancher la douleur de son âme et l’énergie de son esprit. Il fit demander M. le comte de La Valette qui arriva aussitôt. L’Empereur ne s’était point débotté depuis la bataille, les officiers qui l’accompagnaient, et lui, succombaient à la fatigue. Je demandai si Sa Majesté voulait qu’on lui préparât son bain, il me dit qu’il en avait besoin pour se rafraîchir. Paris qui s’était endormi dans l’enthousiasme de la victoire de Ligny, ne comprenait rien à cette arrivée inopinée de l’Empereur. Dans toutes les bouches commençait à circuler le mot de « trahison » jusqu’au moment où le bulletin de Waterloo vint lui apprendre et nos malheurs et nos ressources. Le bulletin connu à Paris avait exalté toutes les têtes, et les passions que l’Empereur se promettait d’éteindre par une victoire se déchaînèrent aussitôt contre lui à son retour.

Le bain préparé, l’Empereur put se jeter dedans. Le duc de Vicence [Caulaincourt], le comte de La Valette l’accompagnèrent à la salle de bains. En se mettant au bain, l’Empereur dit au duc de Vicence de faire assembler le Conseil des ministres ; il adressait quelques reproches aux maréchaux Ney et Grouchy sur l’inexécution d’ordres qu’ils avaient dû recevoir, et qui n’eurent point leur exécution.

— Singulière destinée, dit-il, où trois fois j’ai vu s’échapper de mes mains le triomphe assuré de la France : sans la désertion d’un traître, j’anéantissais l’ennemi en entrant en campagne, je les écrasais à Ligny si la gauche eût fait son devoir, et je les écrasais à Waterloo si la droite n’eût pas manqué au sien. Enfin, dit-il, tout n’est pas perdu ; après des prodiges de valeur, une terreur panique s’est emparée de l’armée. Je vais rendre aux Chambres un compte exact de ce qui s’est passé, j’espère que la présence de l’ennemi sur le sol de la France, rendra aux députés le sentiment de leur devoir, que ma démarche pleine de franchise les ralliera autour de moi.

M. le baron de Méneval, au premier bruit de l’arrivée de l’Empereur, était accouru à l’Elysée ; il fut introduit chez l’Empereur au moment où Sa Majesté se disposait à rentrer dans sa chambre à coucher. Je croyais que l’Empereur allait se mettre un instant au lit comme il en avait l’habitude, mais il me dit qu’il allait s’habiller et faire sa barbe ; dans le même moment, on lui annonçait le prince Joseph et le prince Lucien qu’il entretint des événements précédents. Le prince Lucien lui dit que déjà avaient transpiré nos malheurs, que les esprits étaient agités, qu’il y avait tout à craindre de la délibération de la Chambre dans le mauvais vouloir de quelques membres :

— Il faut ranger dans ceux-ci, répondit l’Empereur, La Fayette qui ne manquera pas d’ameuter contre moi : ils s’imaginent que les Alliés n’en veulent qu’à ma personne, et ils ne voient pas qu’en se séparant de moi, ils perdent la France.

On vint prévenir l’Empereur que le Conseil des ministres était assemblé. L’Empereur y passa suivi des princes Joseph et Lucien. Il était facile de voir, m’a-t-on dit, sur le visage de quelques ministres la consternation, la crainte et le découragement dans ce conseil où se débattaient de si grands intérêts. Le mot d’abdication en faveur du roi de Rome se fit entendre. L’Empereur qui voulait avant tout sauver la France et qui apprenait l’état d’insurrection de la Chambre, laissa entrevoir la possibilité qu’il y consentît, mais confiant encore dans le patriotisme de beaucoup de ses membres, il envoya comme commissaire le prince Lucien et les ministres Carnot, Fouché, Caulaincourt et Davout qui quittèrent l’Elysée à 3 heures de l’après-midi :

— Allez, leur dit l’Empereur, parlez de l’intérêt de la France qui doit être cher à tous ses représentants ; à votre retour, je prendrai le parti que me dictera mon devoir.

Le prince Lucien, chargé de rendre compte des événements et des résultats de la bataille, demanda à la Chambre son concours pour les mesures nécessaires à prendre dans ce moment de danger. La Chambre paraissait se rallier à l’éloquence de cet orateur, lorsque La Fayette ramena la discorde au point de ne pouvoir plus compter sur elle. Le prince Lucien, plein d’une noble indignation contre les représentants qui méconnaissaient à ce point tout ce qu’il y avait de grand, de généreux et de dévoué dans la conduite de l’Empereur, qui pouvait aux termes de la loi dissoudre cette Chambre en état d’hostilité contre lui, lui conseilla de la renverser. L’Empereur n’en fit rien, mais il était indigné de la violence qui lui était faite.

Le peuple inquiet s’était porté en foule dans l’allée de Marigny. Je rentrais en voiture par les Champs-Elysées, lorsque, au tournant de cette allée, la foule m’empêcha de pénétrer plus avant, je mis pied à terre et je dis au cocher de se rendre aux écuries. Je me laissai porter par la foule jusque sous la terrasse où se promenait l’Empereur avec le prince Lucien. La foule était immense et chaque fois que l’Empereur apparaissait au bout de la grande allée où il se promenait, c’était des cris de : « Vive l’Empereur ! » qui sortaient de poitrines qui avaient la rage dans le cœur et qui demandaient des armes et un mot pour écraser l’ennemi intérieur et marcher vers celui qui s’avançait sur Paris. Un mot, et certes, les victimes étaient choisies et tombaient sous la vengeance du peuple. Il a, certes, fallu un courage surhumain chez l’Empereur pour ne pas se laisser entraîner à cet enthousiasme populaire. Sa grande âme resta calme, la France lui en sera à jamais reconnaissante : car, c’était la guerre civile ajoutée à la guerre étrangère.

Je me rappelle parfaitement d’un moment où le prince Lucien et l’Empereur, arrivant au bout de l’allée, le prince Lucien semblait lui dire :

— Laisserez-vous tant de cris impuissants sans en profiter pour servir la France.

Ce prince, dans une brochure publiée par lui en 1835, intitulée : La Vérité sur les Cent-Jours, nous apprend ce qui se passait alors dans son âme et dans celle de son frère :

« En face, vingt mille cris de : “Vive l’Empereur ! et la sublime expression qui éclatait dans les traits de Napoléon ; subjugué par la circonstance, j’interrompis un silence de plusieurs minutes en lui disant :

« — Eh bien ! vous entendez ce peuple ? Il en est ainsi par toute la France ! l’abandonnerez-vous aux factions ?

« — Suis-je plus qu’un homme, me dit-il en s’arrêtant, et répondant par un salut de la main aux cris d’enthousiasme de la foule, suis-je plus qu’un homme pour ramener mille députés égarés à l’Union qui peut seule nous sauver ? ou suis-je un misérable chef de parti pour allumer inutilement la guerre civile ? Non, jamais. En Brumaire, nous devions tirer l’épée pour le bien de la France, pour le bien de la France nous devons aujourd’hui jeter cette épée loin de nous. Allez essayer de ramener les Chambres, je puis tout avec elles, je pourrais beaucoup sans elles pour mon intérêt, mais je ne pourrais pas sauver la Patrie. Allez, je vous défends surtout de haranguer en sortant ce peuple qui me demande des armes, je tenterai tout pour la France, je ne veux rien tenter pour moi.

« Telles sont les paroles, dit ce prince, qui sortirent de la bouche de Napoléon. Mes yeux se remplirent de larmes, et pour la première fois de ma vie, je tombai à ses genoux, admirant du fond du cœur ce Père de la Patrie, trahi, méconnu par des représentants égarés. »

Ajoutons que cette sublime abnégation valut à ce grand homme le rocher de Sainte-Hélène pour prison.

Puisque j’ai cité les paroles de l’Empereur que ce prince nous a conservées, disons aussi que, dans la même brochure, il repousse avec indignation une accusation assez répandue alors, qu’il poussait à l’abdication de l’Empereur en faveur du roi de Rome pour en avoir la régence :

« Ai-je jamais fait une lâcheté pour acquérir un trône ? dit ce prince. Si Napoléon II eût succédé à son père, quelle prétention pouvais-je avoir à la régence ? Notre famille n’avait-elle pas pour son chef mon aîné, le prince Joseph, l’un des esprits les plus éclairés, ce frère qui m’a servi de père dans mon enfance ? Nous ne sommes pas d’un sang à répondre à la tendresse par l’ingratitude, à supplanter lâchement par de sourdes menées notre chef de famille et à sacrifier souvenirs et conscience à la triste rage du pouvoir.

« Personne n’ignore que pendant ma retraite en Italie, je reçus plusieurs fois l’offre d’être rappelé au pouvoir, ou en France ou sur un trône étranger, les lettres de ma famille, celles de Talleyrand et de Fouché qui furent tour à tour chargés de me faire accepter les offres de Napoléon, il n’est pas que je pense très commun de faire de pareils refus, et c’est du moins une présomption assez probable qu’on n’est pas dévoré d’ambition. »

Après avoir rapporté cet article qui réfute le bruit répandu alors, et par lequel il se disculpe de cette calomnie, je reviens à la Chambre des Députés où il avait été envoyé par l’Empereur. Qui trouva-t-il ? La permanence établie en violation de la Charte : la crainte d’une dissolution lui avait fait prendre cette détermination à l’instigation du général La Fayette dont le patriotisme égaré lui faisait servir la cause de l’ennemi au lieu de celle de son pays. La Chambre des pairs dans laquelle le maréchal Ney avait porté le trouble par un récit exagéré de nos malheurs à Waterloo ne se montra pas plus sage. Fort de nos divisions et d’assurances données, l’ennemi s’avança à tire-d’aile sur Paris.

A 11 heures du soir, il y eut conseil sous la présidence du prince Lucien ; la résolution qu’on y prit fut portée à la Chambre et fut combattue par M. de La Fayette, il dit qu’elle ne répondait point à l’attente générale et qu’une abdication seule pouvait faire cesser la crise où se trouvait la France. C’était ainsi que, tandis que Carnot voyait la perte du pays dans l’abdication de l’Empereur, d’autres la pressaient de tous leurs pouvoirs.

L’Empereur, n’usant pas de son droit de dissoudre les Chambres, ne recula que devant la guerre civile. Comme magistrat suprême du peuple français, dans ses pensées d’ordre et de bonheur pour la France, il ne pouvait marcher qu’avec le concours que les Chambres lui refusaient. Il abdiqua, rien n’était plus constitutionnel, et prouve mieux que le but de sa politique était une monarchie appuyée sur ces principes. S’il eût agi autrement, et que la guerre civile s’en fût suivie, on eût appelé l’anathème sur sa tête, et on l’avait rendu responsable de tout le sang versé dans cette occasion.

Lorsque l’Empereur eut connaissance de la résolution prise par la Chambre, et qu’on méconnaissait son offre de dévouement au pays, il dit au prince Joseph :

— Ce sont des fous, et La Fayette et ses amis des niais politiques : ils veulent mon abdication et tremblent que je ne la leur donne pas. Je la leur donnerai en les rendant responsables des maux qui vont fondre sur la France. On veut que j’abdique en faveur de mon fils, c’est une dérision quand les ennemis sont aux portes de Paris et les Bourbons derrière eux. Unis, nous pouvions nous sauver ; divisés, nous sommes sans ressources.

Il était près d’une heure lorsque la déclaration ci-jointe, « Déclaration au peuple français » fut portée aux deux Chambres, à celle des Pairs par le comte Carnot, à celle des Représentants par le duc d’Otrante [Fouché] :

Le 22 juin.

« Français ! en commençant la guerre pour soutenir l’indépendance nationale, je comptais sur la réunion de tous les efforts, de toutes les volontés et sur le concours de toutes les autorités nationales, j’étais fondé à en espérer le succès, et j’avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi. Les circonstances me paraissent changées. Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations, et n’en avoir voulu réellement qu’à ma personne. Ma vie politique est terminée, et je proclame mon fils sous le titre de Napoléon II, empereur des Français. Les ministres formeront provisoirement le Conseil du gouvernement, l’intérêt que je porte à mon fils, m’engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une loi. Unissez-vous tous pour le salut public et pour rester une nation indépendante. »

Napoléon.

Pendant qu’on mettait au net l’acte d’abdication, l’Empereur se promenait dans le jardin de l’Elysée, avec ses frères ; l’allée de Marigny comme la veille était pleine de peuple faisant entendre les cris mille fois répétés de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté saluait cette multitude empressée de le voir, lorsqu’on vint le prévenir qu’il n’avait plus qu’à signer, il y fut avec empressement et revint dans le jardin trouver ses frères et continuer sa promenade. Quelques cris : « A bas les prêtres ! » se faisaient aussi entendre. Les Chambres reçurent donc cette abdication tant désirée, elles délibérèrent sur cette communication, et dans l’après-midi, une députation de chacune d’elles vint lui exprimer la reconnaissance avec laquelle elles acceptaient son noble sacrifice.

L’Empereur répondit à l’une et à l’autre de ces députations :

« Je vous remercie des sentiments que vous m’exprimez, je désire que mon abdication puisse faire le bonheur de la France, mais je ne l’espère point, elle, l’Etat sans chef, sans existence politique ; le temps perdu à renverser la monarchie, aurait pu être employé à mettre la France en état d’écraser l’ennemi, je recommande à la France de renforcer promptement les armées. Qui veut la paix doit se préparer à la guerre. Ne mettez pas cette grande nation à la merci des étrangers, craignez d’être déçus dans vos espérances. C’est là qu’est le danger. Dans quelque position que je me trouve, je serai toujours bien si la France est heureuse ; je recommande mon fils à la France, j’espère qu’elle n’oubliera pas que je n’ai abdiqué que pour lui. Je l’ai fait aussi, ce grand sacrifice, pour le bien de la nation. Ce n’est qu’avec ma dynastie qu’elle peut espérer être libre, heureuse et indépendante. »

Le soir à son coucher, l’Empereur me demanda quel effet produisait dans Paris, son abdication :

— Sire, lui dis-je, avec la plus profonde tristesse et la plus vive émotion, on ne la comprend pas, on est étonné que Votre Majesté ne renverse pas la Chambre et qu’Elle ne prenne pas la dictature dans un moment aussi grave. Paris est effrayé de l’approche de l’ennemi, il est sans confiance dans les hommes qui sont à la tête des affaires et toutes les personnes que j’ai vues aujourd’hui disent que c’est les livrer poings et mains liés. On accuse le ministère de trahison, les esprits sont tellement irrités qu’ils semblent vouloir des victimes, et il ne faut qu’un mot de Votre Majesté pour qu’ils en trouvent dans le ministère et dans la Chambre. Chacun, Sire, est bien convaincu de n’avoir point le roi de Rome, et qu’il va falloir en passer par la vengeance des Bourbons.

— L’abdication, m’explique l’Empereur peut seule sauver la France, en présence de l’abandon des Chambres ; agir autrement que je ne le fais serait amener une guerre civile dont j’aurais le sang versé à me reprocher : je ne le veux pas.

 

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( 15 juin, 2019 )

Le garde d’honneur Cramer…

Portrait Garde d'honneur Cramer

Le 31 mars 1813, Napoléon, empereur des  Français, roi d’Italie et médiateur de la Confédération suisse, ordonnait la formation et l’organisation de quatre régiments de gardes d’honneur qui comprendraient dans l’ensemble 10.000  hommes habillés, équipés et montés à leurs  frais. Le décret suscita sur-le-champ, et dans les  départements français, et dans les départements  réunis, les plaintes les plus vives. Qu’était-ce  que ce recrutement extraordinaire ? Napoléon  frappait d’un nouvel impôt les fortunes et les  familles ; il voulait avoir à bon marché des otages autant que des recrues !  Les quatre régiments ne furent donc levés que  parla contrainte. Les préfets désignèrent d’office  les volontaires et, selon les termes du décret :

I/ Les membres de la noblesse impériale, des ordres  de la Légion d’honneur et de la Réunion, des  collèges électoraux et des Conseils généraux et  municipaux, les citoyens les plus imposés, les  chefs et employés supérieurs des administrations  financières, les anciens militaires, durent, bon  gré mal gré, donner leurs fils. Mais le zèle des  justement compté, suivant le mot de Ségur, sur leur éloquence coercitive. Ils enrôlèrent des  hommes maries, des commerçants, des jeunes  gens réformés du service, des enfants de dix-sept  ans. C’était violer le décret qui prescrivait de ne  prendre que des Français âgés de dix-neuf à  trente ans, célibataires et sans profession. Mais les préfets avaient l’ordre de violer le décret. Il  y eut des départements où ceux qui marchaient,  furent des laboureurs et des remplaçants salariés : on les équipa sur une masse commune formée par les souscriptions obligatoires des notables du département, et les journaux de l’époque  répétaient à l’envi que la jeunesse la plus brillante delà France accourait d’un élan spontané pour servir de gardes d’honneur à Sa Majesté !

Des volontaires furent amenés à leur corps par  les gendarmes. Un d’eux, à Nancy, tenta de se  suicider dans l’hôtel du préfet en se tirant un  coup de pistolet sous le menton.  On ne s’étonnera pas que cette garde d’honneur  n’ait rendu que d’insignifiants services. Elle  n’avait pas d’instruction et elle n’eut pas le temps  de s’instruire. On ne la fit même pas séjourner  au dépôt ; on l’envoya presque aussitôt à la  guerre en prétextant qu’elle se formerait en  route. Encore si elle avait eu de bons officiers !  Mais les cadres étaient mauvais : les officiers  avaient été péchés dans tous les coins, dans  toutes les armes : les uns avaient oublié leur métier, les autres ne l’avaient jamais su,  quelques-uns sortaient de la marine !

Un Genevois de dix-sept ans. Frédéric-Auguste Cramer (1795-1865) [« Soldats suisses au service étranger. Souvenirs d'un Garde d'honneur, F.-A. Cramer ». Genève, Jullien. 1908. (Le volume contient, en outre, le Journal de Rilliet et les Mémoires de P.-L. Mayer] , fils d’un ancien militaire devenu  fonctionnaire de l’Empire, fut désigné par le préfet du Léman, le baron Capelle, pour faire partie des gardes d’honneur. Sa mère pleura. Son père éleva des objections. Capelle répondit que les gardes d’honneur serviraient de gardes du corps  au roi de Rome et seraient longtemps à l’abri des  hasards de la guerre, que le jeune Cramer  devançait la conscription pour entrer dans un corps de choix. Cramer, étudiant en droit, n’avait rêvé jusqu’alors que d’une carrière civile. Mais il aimait  Napoléon, il l’avait vu entrer triomphalement à  Lyon à la tête de l’armée d’Italie, et Napoléon  avait besoin de lui, Napoléon faisait appel à sa jeunesse par la bouche du préfet Capelle ; il dit oui sans hésiter et il reçut un« arrêté de désignation ». Le décret du 31 mars, écrivait le préfet, concernait principalement les fils des familles les plus recommandables et les plus distinguées par d’anciens et nouveaux services, par leur crédit, par leur fortune, par leur influence ; mais leurs qualités personnelles, leurs aptitudes, leur éducation, n’étaient pas moins à considérer que le rang de leur famille ; l’Empereur ouvrait cette carrière à l’élite de ses sujets, et, par suite, M. Cramer était désigné pour devenir garde d’honneur. « Il est certes impossible, remarque Cramer, d’être plus aimable et de mieux dorer la pilule ! »

Il eut bientôt un joli cheval bai qu’il monta tous les matins ; il eut un uniforme, shako rouge,  pelisse vert foncé brodée de peau noire, dolman  vert avec collet et parements écarlates, culotte hongroise en drap rouge avec tresses blanches.

Le 2 juin il partit. La pluie tombait quand il  sortit de la maison paternelle et les talons de ses  bottes restèrent imprimés sur le sol devant la  porte ; ses frères enfoncèrent des pierres dans  ces traces qui furent plus d’une fois pour son  père et sa mère une cause d’attendrissement.  Lui-même, quoique animé d’un esprit martial,  raconte que lorsque Genève disparut à ses  yeux, il eut ce serrement de cœur qu’éprouva Joinville, tournant ses regards vers son château  et ne voyant plus les tours du manoir au-dessus de la forêt.

Il appartenait au 4ème  régiment et il fut nomme  fourrier de son escadron. Après quelques se maines passées à Lyon, il prit le chemin de  Mayence. « Ce n’était pas, dit-il, ce qu’on avait  promis à nos parents ; mais ce nom de Mayence  était pour nous la première étape de la Grande  Armée et ne nous laissait pas de doute sur une  destination que chaque soldat appelait alors de  tous ses vœux. » Il était plein d’enthousiasme. Au  départ de Lyon, devant la foule amassée sur les  quais, lorsque le général commanda en avant,  lorsque les trompettes sonnèrent, il cria gaiement « Vive l’Empereur ! ». Quand il foula la rive droite du Rhin, « c’est un beau moment, écrivit- il à son père, que celui où l’on met le pied hors  de France », et il assurait que l’Empereur aurait  au 15 août, jour de sa fête, une armée de 400.000  hommes et que tout présageait les plus grandes  victoires.

Bientôt viennent les fatigues et les privations  de la guerre, viennent les marches forcées par  un temps affreux sur des routes que la pluie défonce. Il faut, au milieu d’alertes continuelles,  aller à Leipzig, puis à Torgau, puis à Dresde.  Mais, dans la plaine de Dresde, le 30 août, à  midi, Cramer vit face à face Napoléon qui passait la revue de ses troupes. L’Empereur montait un cheval blanc et portait le petit uniforme. Il  mit pied à terre et parcourut les rangs. « Qui sont  ceux-là ? » dit-il en approchant du 4ème  régiment  des gardes d’honneur. — « Ceux du midi », répondit un général. — « Ah ! je les aime bien, ceux-là ! » 11 interrogea Cramer dont il remarqua la jeune et belle figure : « D’où êtes-vous ? — Sire, de Genève. — Comment vous appelez-vous ? — Cramer. —Comment dites-vous ? — Cramer. — Que fait votre père? — Sire, un ancien militaire. » Après la revue, les gardes d’honneur défilèrent au grand trot devant Napoléon et leurs cris de « Vive l’Empereur ! » couvraient le bruit des chevaux. Cramer était en serre-file derrière le dernier peloton de sa compagnie qui fermait la marche: il voulut, lui aussi, acclamer l’Empereur ; l’émotion l’étouffait, et il salua du sabre.

 Il arrivait après la bataille de Dresde. La ville fourmillait de prisonniers. Il y dîna et il paya seize francs un plat de viande avec des légumes. Du moins il eut la volupté de dormir dans un lit: depuis deux semaines il ne s’était pas déshabillé.

Au bout de quatre jours, il dut rejoindre l’armée à l’entrée des défilés de Bohème, et il souffrit de la faim et surtout de la pluie : il vivait dans un déluge et dans de grands bois semés de marais. Mais il voyait souvent Napoléon. Un soir, par un magnifique coucher de soleil, comme si sa présence eût ramené le beau temps, et tandis que les armes étincelaient de tous côtés, Napoléon passa devant ses troupes ; il arrêtait en souriant des officiers, des soldats ; c’était, dit Cramer, un père au milieu de ses enfants. L’ardeur de notre Genevois ne s’était donc pas  refroidie. Il se félicite que les gardes d’honneur soient incorporés à la cavalerie de la vieille Garde et que son régiment marche avec les lanciers polonais ; il applaudit à la mort du « traître » Moreau ; il souhaite que Bernadotte ait le même sort. Pourtant, il commence à trouver que les bivouacs sont durs ; la dysenterie sévit parmi ses camarades ; sa compagnie ne compte plus au 8 octobre que cinquante-trois gardes et dix instructeurs. Il ne prit aucune part à la bataille de Leipzig; il dut rester dans la ville ; mais le 18 octobre il vit les blessés qu’on apportait ou qui se traînaient le long des maisons pendant que les troupes et les caissons encombraient la rue, et jamais la guerre ne se présenta plus horrible à ses yeux.

Dans la retraite, entre Naumbourg et Erfurt, il faillit succomber. 11 avait perdu son cheval bai et il montait une rosse qu’il avait achetée douze francs à un soldat du train des équipages ; il était à bout de forces et il ne pouvait plus avancer. Un hasard incroyable lui fit rencontrer dans cette foule de cent mille hommes qui se pressaient sur des routes différentes, un grand ami de son oncle, le colonel Montjardet. « Etes-vous, lui dit le colonel, du régiment de Lyon, et con- naissez-vous le garde Cramer ?» — « C’est moi. » — « Pas possible ; eh bien ! mon garçon, cheminez à côté de moi ! ». Il fit donner un bon cheval à Cramer qui, le lendemain, entra dans Erfurt avec Montjardet, et comme secrétaire de  Montjardet. Mais le colonel, blessé d’un coup de lance à la cuisse, dut rester un jour à Erfurt. Lorsqu’il voulut partir, la ville était investie.

Voilà donc Cramer enfermé dans Erfurt et comme il dit, pris dans une souricière. La ville fut bombardée. Mais le blocus succéda bientôt au bombardement et la fièvre nerveuse fit plus de victimes que le feu des ennemis. A la fin de décembre, le général d’Alton, qui commandait  la place, conclut avec l’assiégeant une convention ; il évacua la ville pour se retirer dans la citadelle du Petersberg; les malades devaient rester dans les hôpitaux sous une administration française jusqu’à leur entière guérison. Cramer, nommé secrétaire de la commission des hospices, demeura dans Erfurt jusqu’au 15 mars 1814. Ce  jour-là, tous les malades étant morts ou remontés à la citadelle, il gagna le Petersberg. Ce changement dévie offrait peu d’agrément, 3.000 hommes, dont 500 malades, étaient amassés dans la citadelle. On n’avait pour nourriture que de la viande de cheval et de mauvaises salaisons. Les casernes qui servaient de logement, tombaient en ruines. L’hiver était très froid. Mais la gaieté française, dit Cramer, surnageait encore. Les sous-officiers jouaient la comédie deux fois la semaine dans une église transformée en théâtre. Le général d’Alton recevait tous les soirs dans son salon et il savait par sa bonté, par la confiance qu’il inspirait, charmer ses invités. Souvent il sortait sans rien dire et, appuyé sur sa canne, car il marchait difficile- ment, il visitait les remparts et distribuait aux sentinelles, outre des paroles encourageantes, de petits paquets de tabac qu’il avait préparés d’avance. « J’entends encore, rapporte Cramer, le cri : Sentinelles, prenez garde à vous ! faisant de guérite en guérite le tour de la citadelle, mêlé pendant la nuit aux gémissements du vent; qu’il était mélancolique, ce cri sortant de la bouche de jeunes soldats basques et bretons sur un rempart neigeux au fond de la Thuringe ! »

Le 24 avril, la garnison apprit l’abdication de l’Empereur et le retour des Bourbons. L’agitation fut extrême. Personne ne voulait croire à cette nouvelle. Un petit colonel hollandais jurait ses grands dieux que rien n’était plus faux. De toutes parts éclataient la douleur et la surprise. La France avait donc succombé ! Le héros était à jamais vaincu ! Et qui étaient ces Bourbons ? Qui les connaissait? Qu’allaient-ils faire ? Que de- viendrait l’armée? Les officiers conserveraient- ils leurs grades si laborieusement acquis ?

Le 10 mai, un colonel français, envoyé par le gouvernement, entrait à Erfurt pour régler la remise de la place et le départ de la garnison. Nombre de soldats et d’officiers ne cachèrent pas leur colère et leur désespoir à la vue du drapeau blanc. Ils durent se résigner, ils durent renoncer en frémissant à cette cocarde tricolore qu’ils avaient depuis si longtemps portée. Ce changement ne fut pas le seul. De tant de braves gens  réunis sous le même étendard, les uns restaient  Français, les autres redevenaient Belges, Hollandais, Suisses. Le jeune Cramer se retrouvait, comme il s’exprime, étranger, républicain et bourgeois. Il reçut néanmoins sa solde de deux mois et une gratification de cent cinquante francs pour les services qu’il avait rendus à la commission des hospices. « Les bons procédés, écrit-il, ont tous été du côté de l’Empereur dans ses rap- ports avec moi, même après son abdication. »

Un an après son départ, il rentrait à Genève. Il a bien fait de retracer brièvement, en une trentaine de pages, ses impressions de 1813 et de 1814. Elles ont quelque chose de naïf et de vivant. « Jeté, dit-il, par les circonstances du temps dans cette grande bagarre, je n’ai point la prétention d’avoir fait la guerre en héros ; j’étais trop jeune, je possédais mal l’art du cavalier; mais enfin, je l’ai faite, je t’ai vue, et je m’en suis tiré, grâce à la protection et à la miséricorde de Dieu, sans la permission de qui un passereau ne tombe pas en terre. » .

Arthur CHUQUET (« Episodes et Portraits. Deuxième série », Librairie Ancienne Honoré Champion, 1910)

 

 

 

 

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( 11 juin, 2019 )

«Mon séjour à l’île d’Elbe», par le commandant Bernard Poli.

Bernard Poli

 Le récit du commandant Bernard (ou Bernardin) Poli (1767-1851) fut publié la première fois dans la revue « Études Corses » en 1954-1955, sous les auspices de Simon Vinciguerra. Le manuscrit original de ces souvenirs se trouve aux Archives départementales de la Corse-du-Sud (cote : FR AD 20A, 1 J2/1)

Voici quelques mots à propos du commandant Bernard Poli, né le 15 avril 1767, à Solaro (Corse).

Les renseignements qui suivent sont extraits de la base Léonore de la Légion d’honneur (dossier LH/2191/52). Le 23 septembre 1805, il est nommé capitaine au Bataillon des Chasseurs Corses du Liamone. Confirmé par décret du 19 juin 1806. Nommé provisoirement chef de bataillon à la suite, le 25 novembre 1807. Nommé chef de bataillon commandant, celui de cinq cents hommes organisé pour le Grand Duché de Toscane le 14 août 1809. Confirmé dans ce grade par décret du 29 juin 1810. Nommé commandant d’armes de quatrième classe au fort de Gavi le 23 décembre 1810. A noter que Poli indique dans ses « Mémoires » que c’est en juin 1812 qu’il prend ce commandement. S’agit-il d’une mauvaise transcription ? Il passe avec le même grade à l’état-major de la 23ème division militaire le 21 juin 1815. Admis au traitement de réforme par décision royale du 8 septembre 1819 à raison de neuf cents francs (jouissance du 1er janvier 1819), le 2 octobre 1819.

Admis à la retraite et inscris sous le n° 19462 pour une somme annuelle de 1440 frs (jouissance du 1er janvier 1825), le 13 avril 1825. Concernant ses blessures, son dossier mentionne les faits suivants : Blessé d’un coup de poignard qui lui traverse le corps le 18 janvier 1808, dans une expédition à Savone, ordonnée par le général Morand, contre des bandits. Blessé le 6 mai 1814, d’un coup de feu au bras droit à Gavi, à l’occasion d’une conspiration organisée par le Maire en faveur des Anglais pour massacrer les Français. Ces états de services sont arrêtés à la date du 22 septembre 1830. Le commandant Poli s’éteint le 12 août 1851. Il était chevalier de la Légion d’honneur par décret du 26 février 1815 ; officier du même ordre depuis le 2 juin 1815 ; hormis les deux dates précédentes, il est à noter que dans son dossier de la Légion d’honneur, Poli, est nommé chevalier pour prendre rang à compter du 30 août 1832.

Ses mémoires relatent les faits suivants : comme il l’indique au début de sa relation, Poli prend le commandement de la place de Gavi (en Corse). Il devra mettre la ville en état de siège face aux menaces anglaises ; il y reste jusqu’à la fin avril  1814. C’est à cette époque qu’il séjourne à l’île d’Elbe. Alors que l’Empereur débarque à Golfe-Juan, Poli arrive à Sari. Il en prend possession au nom de Napoléon. Il va s’en suivre un long soulèvement des Corses vis-à-vis du pouvoir royal. Plus tard, à l’automne 1815, le commandant Poli rencontre le maréchal Murat, de passage en Corse. Il aurait le dépositaire d’un trésor appartenant au roi de Naples. La fin de son récit est consacré aux combats menés en Corse (notamment dans le Fiumorbo (ou Fium’orbu)) face au pouvoir royal incarné par le Marquis de Rivière. Ce dernier sera tenu en échec face à la détermination des troupes de Poli. Le successeur du marquis de Rivière, le général comte Willot conclut une paix honorable et décrète une amnistie générale. Le chef de bataillon Poli quitte la Corse en mai 1816.

Quelques notes, se trouvant entre-crochets ont été ajoutées à ce témoignage.

C.B.

————–

Je débarquai à Porto-Ferrajo [Portoferraio] le 17 mai 1814. L’Empereur ayant quitté sa capitale, je m’empressai de me rendre à la Villa Marciana, sa résidence d’été.

L’Empereur avait fait dresser une tente au-dessous d’un escarpement, au sommet duquel s’élève une chapelle consacrée à la vierge. Cette partie de l’île est connue sous le nom de Madonna del Monte. A peine m’eut-on annoncé, qu’il sortit de sa tente, et nous nous entretînmes pendant plus de quatre heures, allant et venant devant l’entrée.

L’Empereur était agité et impatient. Son désir de savoir ce qui se passait en France d’une bouche non-suspecte, éclatait dans sa personne et dans ses gestes. Sans me donner le temps de terminer mes réponses, il me coupait sans cesse par de nouvelles questions. Enfin, s’apercevant combien cela m’embarrassait et avançait peu les instructions qu’il attendait, il essaya de se  contenir, et s’il m’interrompit quelques fois encore, il me disait aussitôt d’une voix brève et émue : « Continuez, continuez ».

Nous étions dans un moment où ses partisans de France et d’Italie n’étaient pas encore revenus de ce premier coup qui, dans tous les changements de règne, étourdit le parti vaincu. Je n’avais donc rien de bien satisfaisant à lui apprendre, et je n’eus à lui citer que peu d’exemples de dévouement, isolés au milieu du silence presque universel de ses amis.

Néanmoins, cette conversation le laissa plus calme, soit qu’il fut sorti de ces certitudes, soit que, rapportant tel renseignement qu’il venait de recevoir à des faits que je ne connaissais pas, il entrevit des espérances qui devaient demeurer inconnues pour moi.

Celui qui aurait alors jugé des vues secrètes de Napoléon sur sa vie extérieure, l’aurait cru fort satisfait de sa nouvelle situation.

Qu’il eut déjà combiné dans sa tête des projets sur la France au moment où j’arrivai, cela n’est pas douteux ; mais ce qui est encore plus certain, c’est que rien ne trahissait sa pensée, et que pour ses amis et ses confidents les plus intimes, elle ne se révélait par aucun signe. On aurait dit, au contraire, que charmé de sa résidence, il n’avait d’autre souci que d’en jouir paisiblement.

Il semblait s’être parfaitement accommodé de son petit royaume : il en prenait les affaires au sérieux ; il formait des projets d’embellissement pour sa capitale; il perçait des routes; il publiait des décrets. [Sur l’œuvre accomplie par Napoléon durant son exil elbois, lire « Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et Ordres de Napoléon 1er. Publiés par L.-G. Pélissier », A. Fontemoing, Éditeur, 1897]

Les espions de la Sainte-Alliance se laissèrent prendre à cette simplicité d’existence; ils ne virent plus dans Napoléon qu’un homme content de s’être débarrassé d’immenses soucis et d’un fardeau trop lourd pour ses épaules. Sans doute, ils écrivaient à leurs cours dans ce sens; et il fit si bien qu’il parvint à endormir tout le monde dans une complète sécurité.

En attendant, les négociations se nouaient avec la France. Les corsaires de l’île d’Elbe, sous pavillon au champ blanc semé d’abeilles, abordaient les côtes de la Provence et de la Corse, ne manquant jamais de rapporter des renseignements utiles et des dépêches secrètes.

Parmi cette foule d’officiers de tous grades qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et qui y touchaient leur solde sur sa cassette particulière, le capitaine de marine Pontier avait été choisi pour ces sortes d’expéditions.

C’était lui que regardait l’exécution des services de ce genre. Il est vrai que l’Empereur, pour déconcerter ses ennemis, feignit de s’être épris tout à coup d’une passion immodérée pour les huîtres : à Porto-Ferrajo [Portoferraio] on manquait d’huîtres : c’était là une grande privation pour lui. Il était bien extraordinaire que l’île d’Elbe, qui produit tant d’excellentes choses n’eût pas seulement des huîtres à fournir à la table de son souverain. Napoléon était un maître absolu : au Louvre [l’auteur veut dire au palais des Tuileries] comme à Porto-Ferrajo [Portoferraio], huîtres ou autres choses, quand il exprimait un désir, il fallait obéir et le satisfaire ; mais quel parti prendre ? Alors, comme par hasard, quelqu’un avança qu’il existait en Corse une grève où les huîtres abondaient miraculeusement.

Cet indice fut comme un trait de lumière; l’Empereur se montra disposé à attendre un peu, et il fut décidé que le capitaine Pontier irait deux fois par semaine charger des huîtres près d’Aléria, à l’étang de Diana, lieu où gisent encore les ruines d’une ville romaine.

Le corsaire revenait chargé d’huîtres et de poissons excellents ; il en jetait à pleines  cales sur les quais; on en faisait des réserves autour de la citadelle; on affectait de combler de ces bivalves le port et les fossés; ce que  nous ne mangions était effarant à voir.

Mais comme on pense bien, ce  n’était là qu’un moyen de cacher la mission secrète de Pontier, lequel après avoir pris terre à Aléria, se rendait à Cioti, dans le canton de Moriani, auprès de Madame Cervoni qui recevait les dépêches de France sous son couvert, et les transmettait à l’Empereur par l’entremise du hardi capitaine.[« Une dame Cervoni, patriote corse, se prévaudra plus tard d’avoir eu vent d’une expédition que Bruslart [gouverneur royaliste de la Corse] projetait en janvier [1815], et de l’avoir fait échouer avec un groupe de partisans en s’opposant de vive force à l’embarquement », écrit Guy Godlewski dans fameux ouvrage sur le séjour elbois de l’Empereur]

Aux premiers jours de février 1815, la tentative sur la France était encore un secret pour tout le monde; des quatre personnes que l’Empereur avait admis à confidences, sans caractère officiel, étaient Antonio Sisco, négociant, chef d’escadron de cavalerie ; le juge Poggi, espèce de ministre occulte [Pons de l’Hérault dans ses « Souvenirs », écrit à propos de ce dernier : « …il était juge et il avait été nommé par l’influence de Lucien Bonaparte », avant d’ajouter que ce personnage fut d’abord suspect à l’Empereur avant de gagner peu à peu sa confiance. Napoléon le « chargea de la police d’intimité »]; M. Proux, chef d’escadron de cavalerie, et moi ; nous étions les deux seuls avec Poggi, qui en connaissions quelque chose ; encore faut-il dire que nous ne savions qu’une faible partie de ce qu’il méditait.

Je ne crois pas me tromper en avançant que ni sa mère, ni sa sœur, ni MM. Bertrand et Drouot, ne furent instruits avant nous. Je commençais à être tout à fait initié que le général Drouot me disait encore, sur quelques propos vagues que je lui avais tenus, que la France qui commençait à respirer après tant de désastres, n’avait besoin que de repos. Drouot tenait sans doute le même langage à l’Empereur avec la noble franchises qu’on lui connaît, ce qui faisait que craignant peut-être cette opposition toute française, il n’avait pas jugé à propos de leur en parler. Cette réserve de l’Empereur, si tant est que les indices sur lesquels je m’appuie ne me trompent pas, ne saurait diminuer en rien l’idée qu’on s’est formée de l’amitié qui unissait ces grands personnages à Napoléon. Admirateur passionné de leur beau dévouement, je n’irais pas faire mentir l’Histoire au profit de mes observations. Seulement, je constate cette réserve de l’Empereur pour montrer à quel point il était maître de lui-même, ne révélant de ses projets à ses plus dévoués amis que ce qu’il fallait en dire pour réussir.

Le premier plan arrêté par l’Empereur consistait à opérer un débarquement entre Gênes et Savone, de traverser le mont Ferrat, en passant sur la droite d’Alexandrie, de se rendre à Milan, puis de surgir sur les Alpes, et du haut du Simplon, ayant à sa droite la France et à  sa gauche l’Italie, de faire un appel à l’armée française et à tous les cœurs dévoués à sa cause. C’était là une idée digne de lui: peut-être ce projet eut-il été préférable à l’autre. [Poli est le seul à évoquer ce projet inédit. Quant au trésorier Peyrusse, il écrit à la même période : « Le Roi de Naples était en Italie en armes ; certains préparatifs pouvaient nous faire croire que Sa Majesté irait se joindre à lui … »]

Murat n’aurait pas attaqué l’Autriche au moment où l’Empereur aurait essayé une négociation avec elle. Et le rôle moins hostile de l’Autriche aurait incontestablement changé la face des affaires. L’Empereur m’avait chargé de la prévenir à Gênes. Je devais préparer les esprits et y nouer des intelligences avec des hommes puissants ; les relations que je m’étais créées dans le pays pendant mon commandement de Gavi, la connaissance que j’avais acquise des ressources de la localité, l’engagèrent à me confier cette mission.

L’expédition que je devais conduire était prête; les vaisseaux armés. Je n’attendais plus que l’ordre du départ, lorsque l’arrivée de quelques personnages mystérieux à l’île d’Elbe vint renverser tout à coup ce projet et tourna les idées de l’Empereur d’un autre côté. [Encore une précision inédite]

Il n’était sorte de précautions que nous ne prissions à l’île d’Elbe, autant pour dérouter les surveillants que pour déjouer la trahison.  Je ne pense pas, pour ce qui est de la sûreté de sa personne, qu’elle put courir aucun danger. Allait-il se promener à la campagne, des hommes sûrs veillaient sur lui incessamment. Des promeneurs, en apparence indifférents, le suivaient de loin en loin sans jamais le perdre de vue. Nous étions surtout d’une intolérance excessive envers toutes les personnes qui débarquaient dans l’île.

Sur ce point, cependant, notre vigilance à moi et à quelques autres fut complètement déjouée par les soins mêmes de l’Empereur. C’était M. Sisco qui, de longue main avait l’entière possession de ces sortes de confidences. Ce digne homme, à qui l’Empereur confiait une foule d’affaires d’intérêt privé, méritait bien sa confiance.

J’ai dit que l’Empereur se posant comme le centre d’une vaste ramification d’intrigues, ne livrait tout juste un secret que ce qui était proportionné à l’utilité et au genre de service qu’on pouvait rendre. Ainsi, je connaissais des secrets que Sisco ignorait, mais il en savait qui m’étaient inconnus. De ce nombre était l’arrivée de certaines personnes venant de France et d’Italie et communiquant secrètement avec l’Empereur.

Le moyen employé à cette occasion était encore assez singulier. J’avis observé que, si nous étions alertes à courir au bureau de la santé, à l’arrivée, je ne dis pas seulement des navires, mais des moindres barques, M. Sisco n’était pas moins prompt que nous à remplir ce devoir que je croyais purement officieux de sa part comme de la nôtre. Je m’étonnais toujours de la sévérité inouïe de l’administration. Pas un navire qui ne fut mis ne quarantaine comme si la fièvre jaune ou la peste eussent régné sur le continent. Pis une chose qui ne m’étonnait pas moins, c’était le grand nombre de relations de M. Sisco avec tous les ports de l‘extérieur.

Sitôt les premières informations prises par les officiers de la santé, M. Sisco ne manquait pas jamais d’adresser cette question  au patron du navire : « N’avez-vous rien pour M. Sisco le Banquier ? »

Assez souvent, le Capitaine répondait : « Oui, j’ai quelque chose ; una scatola (un coffre), deux, trois, à l’adresse de M. Sisco ».

Je ne comprenais rien à ces envois. Mais lorsque la marche des événements eut rendu notre intervention indispensable, nous apprîmes, M. Proux et moi, tout le mystère de la scatola. La scatola n’était autre que l‘annonce d’un passager de marque et dont l’arrivée devait rester inconnue. M. Sisco faisant son profit de l’avertissement en allait rendre compte à l’Empereur.

C’est alors que nous nous trouvâmes à même de juger des précautions apportées au débarquement de ces personnages. Ils descendaient à terre au milieu de la nuit quand les portes de la ville étaient fermées. On les faisait longer en silence les remparts extérieurs et l’entrée au Palais avait lieu par la petite porte des écuries, qui donnait sur la campagne.

La première personne que j’introduisis de la sorte, un mois environ avant le départ de l’île d’Elbe, se promenait sur le rivage quand nous arrivâmes. Elle était affublée d’un grossier cabau de matelot dont le capuchon lui couvrait tout le visage. Sans mots dire, durant tout le trajet, nous parvînmes avec   le visiteur silencieux dans le corridor du Palais. L’Empereur, qui attendait dans un salon du rez-de-chaussée, s’avança d’un air empressé, prit son hôte par la main, et en nous souhaitant le bonsoir, ferma sa porte à double tour.

Le lendemain, à la même heure, nous reconduisîmes le personnage par les mêmes chemins ; nous montâmes un navire du gouvernement qui prit le large vers un point où nous devions rencontrer un brick qui croisait dans le détroit de Piombino. Sitôt que les deux navires furent en vue l’un de l’autre, le brick mit ne travers ; nous tînmes la proue sur lui et en peu de temps nous nous trouvâmes bord à bord.

Ce ne fit qu’au moment de la séparation, en serrant dans nos mains une petite main délicate, quand nous nous entendîmes enfin prononcer quelques mots de remerciements et, qu’à la lueur d’un fanal, le dérangement du capuchon nous eut montré un visage tel qu’on n’en trouve pas d’ordinaire sous la lourde peluche des cabaus, que nous reconnûmes dans notre compagnon une jeune femme.

Je n’ai jamais su le nom de cette dame. Le déguisement qu’elle affectait prouvait qu’elle tenait beaucoup à n’être pas reconnue. Sous le premier vêtement, dont j’ai parlé, elle portait encore un costume de poissonnière marseillaise ; j’en jugeai par cette ample coiffe de mousseline que les femmes de ce pays appellent si improprement une coquette, et dont elle avait ajusté les bandes autour de sa tête. Nous ne revenions pas de notre surpris, ce qui n’empêcha pas M. Proux de s’écrier tout de suite : « Je m’en étais douté ! » [Qui peut être cette femme qui arrive donc vers la fin janvier 1815 à l’île d’Elbe ?]

Ce qui n’est pas douteux, c’est l’adhésion de nos mais de France que cette dame vint décidément porter à l’Empereur. A dater de cette entrevue, il n’hésita plus à se confier à sa fortune. Pour ce qui est du message qui le détourna de son projet sur gênes, il avait été confié à deux jeunes gens, prétendus matelots, que nous introduisîmes avec le cérémonial ordinaire. Ils arrivèrent douze jours après la dame étrangère et au moment où j’attendais d’heure en heure l’ordre de mettre à la voile.

Ils séjournèrent quarante huit heures au Palais. Mais, en nous quittant, moins discrets que le dernier personnage, ils nous embrassèrent, et l’un d’eux nous dit avec exaltation : « Adieu mes amis, jusqu’au revoir en France dans moins d’un mois ! » Ce jeune homme, que nous connaissions fort bien cette fois, était le fils d’un Maréchal de France ; on me permettra de ne rien dire de plus.[C’est parmi les fils des maréchaux de France après l’Empire qu’il faut chercher]

Le lendemain, à dix heures du soir, l’Empereur me fit appeler. Sa chambre n’était éclairée que par un seul flambeau placé sous le manteau de la cheminée. Je vis par cet indice qu’il s’agissait d’une communication grave; c’était du moins son usage, avec moi, d’éclairer ainsi l’appartement qu’il destinait à quelques secrète entrevue. Il m’annonça l’abandon de l’expédition d’Italie, et alors il me développa son nouveau plan sans réserve. Il me détailla avec son extrême sagacité les chances de succès ou de revers qu’il pouvait rencontrer dans sa marche sur Paris. Il fit la part des hommes et des choses ; des adhésions ou des résistances avec une sûreté de coup d’œil prophétique. Mais les revers pouvaient arriver ; en cas de désastre il faillait se ménager un retraite en lieu sûr. Il avait songé à la Corse. C’était dans nos montagnes qu’il devait se retirer et si son étoile le trahissait : « Seize mille hommes », me dit-il, « se jetteront avec moi en Corse ; et avec seize mille hommes, on peut tenir en Corse une éternité. » [Aucun mémorialiste de l’île d’Elbe n’a évoqué ce projet. Peyrusse rencontre l’Empereur vers la même heure. Ecoutons-le : «Vers dix heures du soir, je fus mandé dans le cabinet de Sa Majesté; il ne me fut pas difficile de m’apercevoir de ses projets futurs. – « Etes-vous prêt ? Peyrousse. » Ma réponse ne se fit pas attendre. – « La frégate me gêne ; mais tout annonce qu’elle lèvera l’ancre demain ; laissez un peu d’argent pour les troupes que je laisse à Lapi (qui devait commander l’île). Donnez-lui votre caissier et soyez prêt à faire embarquer toutes mes affaires. » Sa Majesté me congédia ; je fus toute la nuit dans une vive agitation ; il fallait tout abandonner pour ne songer à prendre avec moi que ma comptabilité, mes registres et le Trésor de Sa Majesté.] 

Que n’a-t-il suivi cette première inspiration ? Et pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas détourné de se mettre à la merci de l’Aristocratie britannique ?

Ma mission était d’aller révolutionner la Corse, d’y soulever le peuple et d’y proclamer son gouvernement. A cet effet, l’Empereur avait nommé un comité composé des corses qui l’avarient suivi à Porto-Ferrajo [Portoferraio] et dont il connaissait le dévouement et l’influence[1]. Après m’avoir détaillé minutieusement les devoirs de ma commission, il me demanda si ce parti me convenait.

« Sire, lui dis-je, j’avoue que j’aimerais mieux vous suivre en France, et y partager vos dangers ; mais la nécessité parle, et il ne me reste qu’à vous exprimer ma reconnaissance pour la confiance que vous mettez en moi. »

Dès ce moment, je n’attendis plus que le moment de partir. Enfin, l’heure arriva pour l’Empereur de quitter l’île d’Elbe. Dans la matinée de ce jour-là, il fut sombre et triste. Je l’avais rarement vu aussi soucieux. Attribuant sa mauvaise humeur à la présence d’une frégate anglaise arrivée inopinément dans le port, je me hasardai à lui dire : « Sire il ne faut pas que cette frégate vous chagrine; donnez-m’en l’ordre, et dans une demi-heure elle est à nous. » [Le trésorier Guillaume Peyrusse mentionne à la date du 7 décembre 1814 un changement du caractère de Napoléon suite à la visite d’un étranger dans l’île. Quelques heures après, ce dernier revient dormir à bord du navire qu’il l’a emmené. Le valet de chambre Louis Marchand remarque (après le 8 janvier 1815) que l’Empereur était silencieux et réfléchi. Enfin, c’est de nouveau Peyrusse qui décrit Napoléon « fortement préoccupée », à la date du 22 février 1815]

Il se mit à rire : « Et comment ferais-tu pour la prendre ? » me dit-il. Je lui expliquai ce que j’aurais fait ; il me dit alors de me rassurer ; cette frégate, ajouta-t-il, ne l’inquiétait pas, et j’allais la voir partir à onze heures. En effet, la frégate anglaise quitta le port comme il l’avait dit.

Depuis le matin, l’expédition n’étant plus un mystère pour personne, une foule immense de peuple encombrait la plage et remplissait l’air de ses acclamations. Chacun montait à bord du brick l’Inconstant pour féliciter l’illustre passager. Le pont était couvert de monde.

Le 26 février, à six heures du soir, l’Empereur donna l’ordre de tirer les ancres ; le navire s’ébranla et, tandis que les visiteurs descendaient à terre, m’ayant pris à part, il me serra la main et me dit ces paroles, les dernières, hélas ! que j’ai entendues sortir de sa bouche : « Va e fa bene ; e ritorna a trovarmi in Parigi » (« Va et fais bien, et reviens me trouver à Paris »).  

Nos ordres étaient de ne mettre à la voile que lorsque sa flottille aurait disparu. Le lendemain matin, les voiles se dessinaient encore à  l’horizon ; nous ne bougeâmes pas ; mais, à onze heures, tous les vaisseaux ayant doublé l’île de Capraia, tout étant prêt, nous dîmes adieu à l’île d’Elbe.

——–

Quelques sources sérieuses sur l’île d’Elbe.

Guy Godlewski, « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe. Préface de Marcel Dunan », Hachette, 1961, 284 p. (Réédité en 2003 aux éditions Nouveau Monde).

Baron Guillaume Peyrusse, «  Mémoires, 1809-1815. Edition présentée, complétée et annotée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018.

Louis Laflandre-Linden, « Napoléon et l’île d’Elbe », La Cadière d’Azur, Editions Castel, 1989, 350 p.

« Napoléon, empereur de l’île d’Elbe. Souvenirs & Anecdotes de Pons de l’Hérault. Présenté et annoté par Christophe Bourachot », Les Éditeurs Libres, 2005, 416 p. (A compléter par l’ouvrage du même auteur :  « Mémoire aux puissances alliées… », Alphonse Picard et Fils, 1899,374 p.)

On consultera également les témoignages de Louis Marchand, le fidèle valet de chambre de l’Empereur, et celui de Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali.


[1]  Note insérée dans la version parue dans la revue « Etudes Corses » : Cette phrase est écrite dans la marge. Elle remplace un passage légèrement barré dans le texte, et ainsi rédigé : « J’avais sous mes ordres trois navires chargés d’armes et de munitions. Une junte, composée de membres choisis parmi les plus fidèles à Porto-Ferraio [Portoferraio], montait sur la flotte avec moi; de plus, j’étais muni de pleins pouvoirs pour la réunion des notables de l’Ile qu’il m’avait désignés comme devant faire partie du gouvernement provisoire. Le capitaine Pontier était l’amiral de notre flottille » 

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( 4 juin, 2019 )

Une lettre de Guillaume PEYRUSSE (Neumarkt, 4 juin 1813).

Guillaume Peyrusse

En 1813, Guillaume Peyrusse  participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur. Le 29 juillet de la même année, il sera nommé Payeur de l’Empereur. Cette lettre est adressée à son frère André.

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Au quartier-général de Neumarkt, 4 juin 1813.

Je n’ai pas des tes lettres depuis longtemps, mon cher André. Je ne sais pas même si je ne suis pas un peu en retard avec toi. Mais j’ai plusieurs excuses à te donner et qui le justifieront. D’abord, j’ai été malade à Mayence quand Sa Majesté y est arrivée. Je me suis traîné comme çà jusqu’à Bichofferda à neuf lieues en avant de Dresde, d’où j’ai été envoyé à Fuld pour y chercher de l’argent qui nous a manqué. J’ai fait grande diligence. Elle naissait des vives inquiétudes que me donnait la route sur laquelle des partis de Cosaques et des partisans se montraient, mail fallait arriver. J’ai fait mes deux cent trente lieues dans sept jours et j’ai même éprouvé des retards, faute de chevaux. J’arrive et j’apprends la cruelle catastrophe qui me prive d’un grand protecteur [le général Duroc, blessé très grièvement le 21 mai 1813, lors de la bataille de Bautzen]. Je suis désolé de ne l’avoir pas assisté dans ses derniers moments. Quoiqu’il souffrit le martyre, il a survécu vingt-sept heures à sa blessure. Il a eu le ventre traversé par un boulet qui lui a fait huit trous aux entrailles. Il a conservé toute sa connaissance et il est mort comme un héros. Sa Majesté l’a honoré de sa visite.-« Eh bien mon pauvre Duroc », en lui prenant la main, « vous devez bien souffrir. N’avez-vous rien à me dire , »-« Non, Sire, j’ai toujours été un honnête homme et fidèle sujet de Votre Majesté. Je n’ai qu’un regret de ne pouvoir plus la servir. Les comtes sont en règle… »- « vous laissez une fille… »- « Oui, Sire, mais je lui laisse assez de fortune pour être heureuse… » Les sanglots étouffaient la voix de sa Majesté qui fut entrainée par le duc de Dalmatie [maréchal Soult]. Sa Majesté a fait une perte irréparable. Son corps a été embaumé et transporté militairement à Mayence. Je fis une grande perte : il m’avait beaucoup promis cette campagne, et il avait assuré M. l’’écuyer [de] Saluces qui lui avait parlé de moi qu’il demanderait la croix bleue [l’ordre de la Réunion ?]  pour moi [pour] cette campagne. A propos de M. de Saluces, il est, je crois , major du régiment des gardes d’honneur qui s’organise à Tours. Tu l’auras sans doute vu. Pries-le de me recommander au grand écuyer [Général de Caulaincourt] avec le même intérêt qu’il avait parlé de moi au [grand-] maréchal, et qu’il ajoute  la promesse de M. le [grand-] lui avait faite pour moi d’obtenir de Sa Majesté la croix bleue, fondée sur tous les titres que m’a donnés la conservation du trésor de Sa Majesté aux dépens de tous mes effets et de ma vie . Pour que la lettre arrive sûrement, tu l’enverras ou [la] feras envoyer à Mélan qui me l’adressera par l’estafette et je la remettrais moi-même. Soigne cette affaire. Mais comme un malheur n’arrive jamais sans l’autre, tu sauras que le 30 mai [1813] tous les équipages de Sa Majesté avaient été parqués dans une grande grange, [en] crainte des Cosaques, qui, la veille, avaient entamé un convoi. J’étais dans une des écuries de ce bâtiment à travailler. A une heure, on a crié « Au feu ! », j’ai ramassé mon portefeuille ; je n’étais pas hors de l’écurie, que le feu y pénétrait ; tout était ne paille. J’ai donné mes papiers à garder à un grenadier et me suis jeté sur mon caisson pour le faire sortir, mais l’action du feu a été si prompte et si active que j’y étais à peine arrivé que j’étais étouffé par la fumée et entouré par les flammes. Dans un clin d’œil, tous les bâtiments de ferme ont été enflammés. Par une cruelle position j’avais mis mes deux portemanteaux dans le fourgon, où je les croyais plus en sûreté que dans mon écurie. Tout  a été brûlé, et je suis sans chemise, moi et bien d’autres. Sa Majesté a perdu toute sa garde-robe, mais elle a été peu sensible à cet événement. Elle a dit : « Eh bien ! C’est une cosaquade. » Ce n’est pas tout ; tu vas dire : «L’or qui est dans le fourgon ne brûlera pas… » mais tu sauras que j’étais de moitié dans mon fourgon avec la pharmacie. Il y avait seize caisses de drogues, qui ont entretenu un feu tel que j’ai un bon sixième de mon or fondu comme du mâchefer mêlé avec du fer, des cristaux et du charbon. J’ai fait de suite au prince major-général [maréchal Berthier] ma déclaration de ce qu’il y avait dans mon fourgon, et, comme Sa Majesté  allait partir, je lui ai demandé un bataillon pour me protéger dans les recherches que j’allais faire ; à 5 heures j’ai pu parvenir à faire faire par les sapeurs del a Garde un chemin dans ce foyer pour aller sur le lieu où stationnait mon fourgon. La place n’était pas encore tenable ; cependant nous nous y sommes maintenus. J’avais avec moi six hommes, nos recherches ont été très actives et très laborieuses. Tous mes napoléons qui ne se sont pas fondus sont noirs comme le… [charbon ?]. Lorsqu’il fut devenu constant qu’on ne pouvait plus rien trouver, j’ai tout renfermé et fait à l’instant le procès-verbal que j’ai mis très en règle et que j’ai fait certifier par le grand prévôt de l’armée, viser par M. le grand écuyer, et envoyé à M. [de] La Bouillerie [le trésorier général de la Couronne, supérieur de Peyrusse] le lendemain avec ma situation, de laquelle il constate que j’avais en caisse la somme déclarée au prince major-général. Je m’occupe à laver à l’eau forte mes napoléons pour les besoins du service, et à compter ceux qui peuvent l’être pour pouvoir constater le déficit que je ne vois pas devoir être bien considérable. Tu vois, mon ami, que chacun a ses traverses [travers].

Depuis trois jours, nous sommes ici dans un trou à huit lieues de Breslau, où le prince dela Moskowa [maréchal Ney] est depuis trois jours fort tranquille. M. le grand écuyer est à trois lieues et demie d’ici, et je crois que dans quelques jours nous apprendrons du bien bon. Les avant-postes se regardent sans se rien faire. Je voudrais cependant, avant que cela ne finisse, qu’on fit une belle peur aux Berlinois pour celle qu’ils m’ont faite…

 « Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894, pp.133-137.

 

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( 2 juin, 2019 )

Un autre témoignage sur la cérémonie du 1er juin 1815…

Hobhouse1

Dans une lettre en date du 2 juin 1815, le britannique J. Hobhouse (portrait ci-contre), plutôt favorable à Napoléon, raconte ce qu’il a vu de la cérémonie du Champ de Mai.

« Nous avons été présents, M. B… et moi, à l’assemblée du Champ-de-Mai. Vous en verrez sans doute bientôt un rapport dans les journaux anglais; mais je ne puis m’empêcher de vous donner un détail de ce que nous avons vu. Le 31, une décharge de cent coups de canons, placés près du pont d’Iéna, annonça la veille de la cérémonie, et une semblable décharge eut lieu le lendemain au point du jour. Un programme de la fête et une ordonnance du ministre de la police furent affichés et colportés dans Paris pour prévenir les accidents, qui cependant sont très rares en ces sortes d’occasions; car il faut avouer que ces choses-là s’exécutent parfaitement en France. Nous avions déjà visité l’édifice préparé pour cette réunion. C’est un vaste amphithéâtre de bois peint et de canevas; il forme un pentagone demi-circulaire, et est situé au bout du Champ-de-Mars en face de l’Ecole militaire. Il est ouvert de tous les côtés et est séparé dans le milieu par un vide, où l’on a élevé une autre charpente couverte d’un dais, et renfermant un autel, et des sièges pour les prêtres, les musiciens et autres célébrants qui doivent assister à la messe. Les divisions nominales sont marquées par les piliers du bâtiment sur lesquels sont placées de grandes aigles de bois; au-dessous sont écrits les noms des départements dont l’énumération présentait à ma pensée une idée véritable de l’étendue et de la force de l’Empire. Un édifice des mêmes matériaux était élevé contre le fronton de l’Ecole militaire; il était surmonté au milieu d’un dais carré , et se projetait en ailes oblongues des deux côtés. Sous le dais était une suite de gradins tapissés partant de la croisée principale du premier étage du bâtiment; et à moitié chemin à-peu-près entre la croisée et la terre, était une plateforme pour le trône. Cette structure formait, pour ainsi dire, une corde dont l’amphithéâtre était l’arc. Outre ces édifices il y avait encore à la distance de cent verges, en tête, ou plutôt sur le derrière de l’amphithéâtre, une simple plate-forme en pyramide, avec un escalier, de quinze pieds de haut de chaque côté, sur laquelle était un fauteuil uni et découvert : le tout formant un bloc, que, comme ledit Napoléon, le travail du charpentier ne fait pas appeler  un trône, mais bien la personne qui s’y assied. Tous ces édifices du moment avaient plus d’appareil que de magnificence ; ils étaient assez mal imaginés, puisque l’assemblée devait être assise le dos tourné contre la multitude du Champ-de- Mars, et même contre l’Empereur lorsqu’il serait monté sur le trône découvert. Nous partîmes à neuf heures; et après avoir passé par les Tuileries, les Champs-Elysées, le pont d’Iéna, nous arrivâmes au Champ-de-Mars que nous traversâmes au milieu des pelotons de gardes impériales et nationales qui se formaient dans la plaine. Arrivés à l’amphithéâtre, nous montrâmes nos billets, et un grenadier de la garde, après une ou deux méprises, nous conduisit dans l’intérieur, que nous trouvâmes presque plein, et nous prîmes place sur les banquettes destinées pour le département de la Sarthe. Cependant les électeurs n’avaient observé aucun ordre en se plaçant; les députations de l’armée occupaient les deux ailes de l’amphithéâtre. Sur 1500 électeurs qui devaient être rassemblés, je suppose qu’il y en avait beaucoup qui ne l’étaient pas plus que nous; car la cour avait distribué une quantité si prodigieuse de billets, que l’on en avait envoyé cinq à six à mon compagnon. Il n’y avait pas beaucoup de recherche dans le choix, car une partie des assistants buvait de l’eau-de-vie et se livrait à d’autres amusements populaires qui n’en faisaient pas beaucoup rechercher le voisinage. La quantité des têtes que l’on voyait rendait le spectacle imposant, et la réunion des électeurs formait un coup d’œil magnifique au dernier point. Les croisées et le haut de l’Ecole militaire étaient garnis de femmes; le plain-pied du théâtre était occupé par les électeurs et les porte-étendards, dont les aigles luisantes et les drapeaux tricolores offraient un spectacle éblouissant. En premier. les aigles étaient groupées à chacune des ailes; mais lorsque la cérémonie commença, elles furent rangées en ligne autour du terre-plein qui faisait face au pavillon du trône. C’était un fauteuil de pourpre doré au pied duquel était un coussin de la même couleur; à droite étaient deux chaises ordinaires, et à gauche une seule chaise; de chaque côté, derrière le trône et sous le dais , étaient deux tribunes carrées, et au-dessous un rang d’autres tribunes. Les enfants de la reine de Hollande parurent bientôt et se placèrent dans celle qui était à gauche du trône; bientôt après arrivèrent les membres de la Cour de cassation, de la Cour des comptes, du Conseil de l’Université , de la Cour impériale et des autres Tribunaux de Paris ; tous en robes dont quelques-unes me parurent singulières : ceux-ci prirent place dans les tribunes sous les côtés du trône. De temps à autre les officiers de la cour, en costume espagnol, parurent sur les marches au-dessus du trône. L’attente était ennuyeuse; on entendait des cris continuels à chaque mouvement des aigles et surtout de celles des gardes nationales ; il n’y eut point de tumulte ; mais on criait asseyez-vous! à bas les chapeaux ! Le premier signal qui indiqua que la cérémonie allait commencer fut de voir allumer les cierges de l’autel, et à midi un quart j on entendit le canon qui annonçait que l’Empereur sortait des Tuileries. Mon ami et moi nous étions à la sixième banquette au-dessous de la plus haute rangée, de sorte qu’en nous retournant et nous pressant un peu sur le derrière, nous avions vue sur tout le Champ-de-Mars, qui présentait en vérité un superbe coup-d’oeil. La troupe était rangée des deux côtés dans toute la longueur de la plaine; toutes les troupes de ligne et la gendarmerie étaient sous les armes soit dans le champ, soit dans la ville. Une demi-heure après, le canon du pont d’Iéna nous avertit que le cortège impérial entrait dans la plaine ; nous avions vu auparavant les lanciers rouges défiler sur le pont, et la cavalerie de la garde avec une longue suite de voitures avancer le long du palais du roi de Rome, de l’autre côté de la rivière. A mesure que cette cavalerie avança vers l’amphithéâtre, elle se rangea en haie des deux côtés devant l’infanterie, de manière à laisser un passage entre-deux tout le long de la plaine depuis la rivière jusqu’au trône. Une ligne de la garde impériale à pied forma aussi un passage du côté gauche de l’amphithéâtre, pour pratiquer une entrée dans l’intérieur aux voitures de la cour. Peu après, le comte Hulin, commandant de Paris, son état-major et les hérauts d’armes, tournèrent par ce passage à gauche; venaient ensuite quatorze voitures de là cour tirées chacune par six chevaux bais. Dans l’avant-dernière était le prince Cambacérès, archichancelier de l’Empire, et dans la dernière les trois princes impériaux. Ils s’avancèrent lentement et firent le tour de l’amphithéâtre. Après un court intervalle nous vîmes un escadron de lanciers suivi des officiers de service, des aides-de-camp et des-pages, qui précédaient immédiatement la voiture de l’Empereur. C’était un char doré, dont les panneaux étaient de glaces, et surmonté d’une immense couronne aussi dorée et qui couvrait toute l’impériale. Quatre laquais ou pages étaient montés sur le devant, six sur le derrière, et deux maréchaux de l’Empire allaient à cheval aux deux côtés de la voiture qui était traînée par huit chevaux blancs richement harnachés, coiffés de grandes plumes blanches et conduits par autant de palefreniers qui avaient de la peine à en tenir les brides. On voyait distinctement Napoléon à travers les glaces; il avait une toque ornée de plumes et le manteau impérial; il salua de tous côtés lorsqu’il fit le tour de l’amphithéâtre aux acclamations des soldats et du peuple, auxquelles se joignaient des décharges répétées d’artillerie des batteries de l’Ecole militaire. Un escadron des chasseurs de la garde fermait la marche. Nous nous remîmes à nos places, et sur-le-champ nous vîmes descendre précipitamment de l’escalier pratiqué à la croisée un corps de pages en uniforme vert galonné en or. Ils se rangèrent de chaque côté des marches depuis la plate-forme du trône jusqu’en bas. On plaça un grenadier de la garde au pied de l’escalier à droite et à gauche, Les tribunes sous le dais commencèrent alors à se remplie. Les grands-officiers de la Légion d’Honneur et les maréchaux de l’Empire occupaient celle de la gauche, et dans celle de la droite se placèrent les conseillers d’état. Plusieurs grands-officiers de la couronne se rangèrent sur les-marches à la droite du trône; ils portaient des manteaux à l’espagnole et des toques ornées de plumes. Le duc de Vicence et le comte Ségur, grand -maître des cérémonies, se tenaient sur la plus haute de ces marches. L’archichancelier Cambacérès, en manteau bleu parsemé d’abeilles d’or descendit alors sur la plate-forme et s’assit sur une chaise qui lui était destinée y un peu au-dessous de celles qui étaient placées adroite du trône,. Il y eut de grands éclats de rire auprès de nous; lorsqu’on vit paraître cet homme dont les talents et le goût sont également connus dans tout l’Empire. L’archevêque de Tours, le cardinal Cambacérès et quatre autres évêques et assistants, se placèrent dans la tribune de l’autel. Il était une heure et le bruit de l’artillerie se faisait encore entendre, lorsque Napoléon parut entouré des nobles et des princes. Il descendit de la croisée sur la plate-forme, et l’assemblée se leva au milieu des acclamations. Tout le monde était découvert, excepté l’Empereur, qui avait sur la tête une toque noire, ombragée de plumes et attachée sur le devant par un gros diamant ; son manteau était de velours pourpre doublé d’hermine blanche, brodé en or, descendant à peine jusqu’aux talons; attaché autour du cou; et sans manches. Il avança précipitamment, salua ou plutôt inclina deux ou trois fois la tête, et s’élança vers son trône, où il s’assit et s’entoura de son manteau. Il avait assez mauvaise grâce et paraissait soucieux. Ses frères se placèrent a ses côtés, Lucien à sa gauche, Joseph et Jérôme à sa droite, ils étaient tous les trois vêtus de taffetas blanc depuis les pieds jusqu’à la tête, et avaient aussi mauvaise mine qu’aucun des princes des dynasties légitimes de la chrétienté. A peine l’Empereur fut-il assis, qu’un officier qui était sur les marches à la gauche du trône fit avec son épée un signe auquel les tambours répondirent pour faire cesser le feu. On établit devant l’Empereur un prie-Dieu couvert de velours; et la messe fut chantée par les prêtres et les musiciens de .l’Opéra  dans une tribune en face du pavillon. On a discuté pendant longtemps devant l’Empereur s’il y aurait une messe ou non il prit lui-même part à la discussion : plusieurs pensaient qu’elle jetterait du ridicule sur la cérémonie, mais il décida qu’elle serait chantée, afin, disait-il y de mettre un terme aux cris de « A bas la calotte! A bas les prêtres ! » et de faire voir à la Nation qu’il n’approuvait pas cet esprit antireligieux. Pendant la messe, Napoléon s’occupa moins de ses prières que de regarder l’assemblée avec sa lorgnette. La musique cessa, le prie-Dieu fut enlevé e et sur-le-champ une foule de monde s’avança sur le terre-plein et monta les escaliers du trône. C’étaient les députations centrales des électeurs de l’Empire, choisies dans tous les collèges quelques jours auparavant. Ces députés remplissaient toutes les marches, et ils furent-admis en masse auprès de l’Empereur. L’un d’eux, l’avocat Duboys, député d’Angers, s’avança à la droite du trône y et lut avec beaucoup d’action, et même plus qu’il n’en fallait pour un orateur, un discours qu’il tenait à la main. Quoiqu’il parlât très-haut, nous n’entendîmes pas un mot, de l’endroit où nous étions assis. L’Empereur donna des signes d’approbation à quelques passages de cette adresse  que vous trouverez très-ordinaire lorsque vous l’aurez lue, car elle abonde en éloges et comme elle a été rédigée par une commission de la députation centrale, elle a été pour cette raison critiquée très-sévèrement. Vous y trouverez cependant quelques vérités, et vous applaudirez à l’indignation que l’on y témoigne contre la conspiration des têtes couronnées. – On doit attribuer à ce sentiment la phrase où l’orateur disait que la nation était prête à dégager l’Empereur des conditions modérées qu’il avait proposées aux souverains alliés, et l’orateur posa adroitement la question sur le rejet personnel de – Napoléon, lorsqu’il donna à entendre que si le peuple français préférait la paix à la guerre., il préférait aussi la guerre au déshonneur. Ce discours fut suivi des plus grands applaudissements de l’assemblée. Alors l’archichancelier se leva, s’avança vers l’Empereur avec une liasse de papiers dans les mains, et lui présenta l’acceptation de la constitution; le maître des cérémonies reçut l’ordre d’en porter le résultat au héraut d’armes, Un officier brandit son épée; les tambours battirent lorsque le héraut proclama, d’une voix que nous ne pûmes distinguer, l’acceptation de la constitution. Une nouvelle salve d’artillerie se fit entendre. La députation descendit quelques degrés, mais remplissait encore la principale partie des marches du trône. Les assistants du grand chambellan placèrent alors devant l’Empereur une petite table dorée, sur laquelle était une écritoire en or. L’archichancelier posa la constitution sur la table, et présenta une plume au prince Joseph qui la donna à Napoléon. L’Empereur signa promptement et négligemment cet acte fameux, à deux heures. On enleva la table , et alors l’Empereur s’adressa à la multitude, d’une voix haute et perçante qui se faisait entendre jusqu’aux bancs où nous étions placés. Nous distinguâmes très-bien son exorde : Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple, ainsi que la phrase suivante : j’ai convoqué le Champ-de-Mai. La fin de son discours fut suivie des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Marie- Louise ! » mais je n’entendis pas celui de « Vive la Nation ! » que le Moniteur assure avoir été souvent répété. Des partisans un peu adroits auraient pu ne pas faire entendre le second cri qui faisait sentir à Napoléon l’absence de celle qui devait, selon la promesse qu’il avait faite à son peuple, être la reine die la fête. Après que les acclamations eurent cessé, l’archevêque de Bourges, premier aumônier de l’Empire , étant à genoux, présenta à Napoléon la Bible sur laquelle il jura d’observer. et de faire observer la constitution. Le Te Deum fut chanté dans la tribune de l’autel. Il y eut en ce moment beaucoup de foule et de confusion près du trône, et je vois par les papiers que Cambacérès prêta le serment d’obéissance aux constitutions et à l’Empereur. L’assemblée ne cria point « Nous le jurons ! », comme le dit le Moniteur Les tambours battirent: les marches furent débarrassées, et les aigles. qui étaient aux deux côtés s’avancèrent au centre du terre-plein, et formèrent une longue masse d’or depuis la tribune de l’autel jusqu’en face du trône. Les ministres de l’intérieur, de la guerre et de la marine descendirent de leurs places, et revinrent bientôt après, suivis de beaucoup de porte-drapeaux et d’un corps d’officiers qui se pressèrent vers le trône. Le républicain Carnot portait l’aigle de la garde nationale du département de la Seine; Davout, celle du premier régiment de ligne; et Decrès, celle du premier corps de la marine. Ce fut alors que Napoléon, avec une vivacité qui, plus que toute autre chose, donna de l’intérêt à cette cérémonie, se dépouilla du manteau impérial, sauta promptement au bas de son trône vers ses aigles. Le signal donné, les tambours commandèrent le silence ; et l’Empereur prenant les aigles dans ses mains, les rendit aux trois ministres en prononçant d’une voix forte et animée une courte harangue qui finissait par ces mots: « Vous le jurez ! ». Ces dernières paroles furent entendues de toute l’assemblée, et ceux qui étaient autour du trône y répondirent par le cri: « Nous le jurons ! » Voici son discours : « Soldats de la garde nationale de l’Empire, soldats des troupes de terre et de mer, je vous confie l’aigle impériale aux couleurs nationales: vous jurez de la défendre au prix de votre sang contre les ennemis de la patrie et de ce trône; vous jurez qu’elle sera toujours voire signe de ralliement ;-  « Vous le jurez ! » Peu de temps après, l’Empereur, vêtu d’une tunique cramoisie, et accompagné des grands dignitaires, se perdit à nos regards au milieu de l’éclat des uniformes, des aigles et des drapeaux : il descendit les marches, traversa le terre-plein, passa par l’ouverture pratiquée en face de l’autel, et marchant dans les rangs des soldats, monta sur la plate-forme érigée au milieu du Champ-de-Mars. Il s’assit ensuite sur ce trône découvert, entouré des maréchaux et de la cour, qui occupaient les marches des quatre côtés de cette construction. Nous perçâmes, mon ami et moi, jusqu’au cercle extérieur de l’amphithéâtre, et nous vîmes un spectacle impossible à décrire pour sa magnificence. Le monarque sur son trône, qui formait comme une pyramide éclatante d’aigles, d’armes et d’habits militaires, et couronné de ses plumes blanches; une plaine immense de soldats, flanquée d’une multitude si nombreuse que les talus des deux côtés ne présentaient qu’un tapis de têtes.; l’homme, la conjoncture, tout conspirait à exciter en nous une admiration indéfinissable du spectacle que nous avions sous les yeux; elle fut encore augmentée lorsque les baïonnettes , les casques, les cuirasses brillant aussi loin que la vue pouvait porter, les drapeaux des lanciers voltigeant, et la musique se faisant entendre dans la plaine , annoncèrent que tout, de près comme de loin , allait se mettre en marche. Nous ne pûmes d’abord distinguer ce qui se passait sur la plate-forme; mais nous vîmes les aigles parader à gauche devant le trône, et défiler alors dans la plaine, où celles destinées pour les troupes furent remises à leurs régiments respectifs, et le reste fut reporté à l’Ecole militaire. Il paraît que l’Empereur, en sa qualité de colonel de la garde nationale de Paris et de la garde impériale, remit les aigles au président du département, aux six arrondissements et aux chefs de sa garde. Ensuite un corps de soldats des deux gardes et une foule d’officiers s’étant rassemblés devant le trône, il leur adressa un second discours qui fut interrompu par le son des tambours et par les acclamations répétées : « Nous le jurons ! « La garde nationale jura de ne jamais souffrir que la capitale fût souillée par la présence des étrangers ; la garde impériale jura de surpasser ses anciens exploits. Toute l’armée, montant, dit-on, à 50,000 hommes, dont 27,000 de gardes nationales, avec leurs aigles, défila alors devant le trône dans le plus grand ordre; la garde impériale marchait de droite à gauche, et les autres de gauche à droite. Vers la fin de la revue, la foule se précipita des talus vers le trône, mais il n’arriva aucun accident : une simple corde et une seule ligne de factionnaires placés à de grandes distances les uns des autres suffirent pour protéger l’amphithéâtre et le trône. Il était trois heures et demie lorsque Je dernier bataillon passa devant l’Empereur. Il se leva alors du trône, descendit de la plate-forme, retourna, accompagné de sa suite, dans l’intérieur de l’assemblée, et remonta à sa première place. Il se tourna de tous les côtés ; et après avoir salué plusieurs fois d’une manière très affable et qui montrait de la satisfaction, il monta promptement les marches et disparut avec sa cour. Le cortège quitta bientôt l’amphithéâtre dans le même ordre dans lequel il était arrivé; mais les dragons et les lanciers n’accompagnèrent point comme auparavant la voiture de l’Empereur; elle traversa tout le Champ-de-Mars au milieu d’une foule nombreuse de spectateurs. Les troupes avaient presque entièrement évacué la plaine. Le départ fut annoncé par les batteries de l’Ecole militaire et du pont d’Iéna, ainsi que cela avait eu lieu à l’arrivée de l’Empereur.

Tel a été ce Champ-de-Mai si longtemps attendu: on le désigne maintenant sous son vrai nom, et on l’appelle la distribution des aigles : en effet ce n’était rien de plus, et il a été mal nommé lorsqu’on l’a annoncé comme une fête nationale. Personne n’a jugé à propos de discuter s’il avait quelque ressemblance avec les Champs-de-Mars ou de Mai où les seigneurs suzerains s’assemblaient en armes sous les règnes de Charlemagne et de ses successeurs, ou si c’était une imitation des Cour-Iltés  tartares, qui ont été le modèle des parlements des Francs. Mais le Censeur fait une comparaison maligne entre cette cérémonie et la fédération mémorable de 1790, où cette même plaine était remplie des députations de toutes les gardes nationales du Royaume, qui étaient venues y célébrer et y cimenter le triomphe du peuple et l’abaissement du trône. Le même ouvrage reproche à l’Empereur d’être resté constamment couvert en présence des représentants de la France qui étaient découverts, et il ridiculise les costumes bizarres de la cour. Certainement M. Carnot ne figurait pas bien sous sa tunique de taffetas et sa toque ornée de plumes, ce costume ne convenait pas à celui qui, lorsqu’il refusa opiniâtrement de signer le comte Carnot, après en avoir accepté le titre, aurait pu s’abstenir de s’affubler d’un costume aussi bizarre. Le Censeur dit que les acclamations furent peu nombreuses et partielles, et qu’il n’y eut pas pendant toute la cérémonie deux mille personnes qui crièrent à la fois. Hier soir, je me trouvais chez la princesse : un gentilhomme entra dans le salon; il commença à rire de tout ce qui venait de se passer. Jamais, dit-il, on n’a rien vu de plus ridicule, de plus pitoyable, de plus mélancolique. Personne n’a applaudi que les militaires, encore ne le firent-ils que rarement et comme par grâce. Il avait à peine fini, qu’un autre gentilhomme entra et témoigna le ravissement qu’il éprouvait du succès dont la fête du jour avait été couronnée. Ce qui m’étonne particulièrement, disait-il, c’est que le militaire n’a pas été bien enthousiaste dans ses acclamations, mais les électeurs et les spectateurs n’ont jamais cessé d’applaudir. Tout le monde souriait. Lequel croire ? Tous deux avaient été présents ; ni l’un ni l’autre n’était Français; ils n’étaient donc pas intéressés à en imposer ; l’événement en question venait de se passer, il y avait quatre heures, en présence de deux cent mille personnes qui pouvaient donner le démenti à toute fausse représentation et voilà comme on écrit l’Histoire ! Comment y croire? Comme ceci n’est point un mémoire pour servir, etc., je vais maintenant vous dire mon sentiment. Les plus fortes et les plus longues acclamations eurent lieu quand l’Empereur parut pour la première fois et quand il distribua les aigles; mais les cris ne furent guère animés ni dans l’une ni dans l’autre circonstance. En général, ils commencèrent et finirent avec ceux des députations militaires qui étaient aux ailes de l’amphithéâtre et il y eut particulièrement un soldat dont l’acharnement à crier excita plus d’une fois le rire de toute l’assemblée. Le cri le plus ordinaire était « Vive l’Empereur ! » de temps en temps, « Vive Marie-Louise ! » mais je n’entendis point celui de « Vive la Nation ! » Si les applaudissements ne furent ni vifs ni fréquents, c’est qu’il n’y avait point de gens payés : est une classe d’hommes qui était attachée au département de la police pendant le premier règne de Napoléon, et qui, si les mécontents disent vrai, était employé dans quelques occasions, à exprimer la joie publique… »

 (J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.316-332).

 

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( 7 mai, 2019 )

L’Ordre Impérial de la Réunion…

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Après l’annexion de la Hollande, Napoléon supprima l’ordre de l’Union créé en 1807 par le roi Louis comme il avait supprimé tous les ordres qu’il avait trouvés en Piémont, en Toscane, dans les Etats romains et dans les différents pays successivement réunis à l’Empire.  Mais pour dédommager les Hollandais, l’Empereur crut devoir fonder une nouvelle décoration qui, tout en leur étant particulièrement destinée, pourrait également être accordée aux sujets des pays annexé.  La création de cet ordre semblait d’ailleurs devenue nécessaire. 

« L’extension de notre Empire, lit-on dans le préambule du décret du 18 octobre 1811, a fait croître le nombre de nos sujets qui se distinguent dans l’exercice des fonctions judiciaires, dans l’administration et dans les armes ; les services de tout genre que nous nous plaisons à récompenser se sont ainsi multiplié au point que les limites de la Légion d’honneur ont été déjà dépassées et que notre institution de l’Ordre des Trois Toisons d’Or ne peut y suppléer que d’une manière partielle, attendu qu’elle est spécialement destinée à récompenser les services militaires. » 

Le décret d’institution de l’Ordre Impérial de la Réunion est daté du palais d’Amsterdam. Le duc de Cadore  fut nommé archichancelier de l’ordre, M. Van der Goes van Dirland, trésorier.  La nouvelle décoration était destiné (article 2) à récompenser les services rendus par tous les sujets de l’Empire dans l’exercice des fonctions judiciaires ou administratives et dans la carrière des armes : services rendus à l’Empereur ou aux anciens souverains, « ce qui donnera lieu à des chefs de vieilles familles de se croire des droits à cet ordre, chose qui est politique et convenable ». 

L’ordre comprenait (article 4) : 200 grands-croix ; 1,000 commandeurs; 10,000 chevaliers. La croix, dont l’article 11 indiquait le modèle, n’avait pas été trouvée sans quelque difficulté. Il avait fallu, en effet, modifier entièrement la décoration hollandaise dont la devise ne plait pas à l’Empereur : « Fais ce que dois, advienne que pourra  ». 

« C’est la devise d’un preux, écrit Napoléon. Un grand état ne peut pas la prendre. Il faudrait chercher une devise qui fit sentir les avantages de l’union de la Baltique, de la Méditerranée, de l’Adriatique et de l’Océan, ce grand événement qui caractérise vraiment l’Empire…, il faudrait quelque chose qui fit comprendre les limites actuelles de l’Empire. » 

Plusieurs projets furent soumis à l’Empereur. On lui proposa diverses légendes : « Indissolubiliter », « Unita fortior » ; les devises auxquelles Napoléon s’arrêta furent : Sur l’exergue : Tout pour l’Empire. Sur le revers : A jamais.  La formule du serment (article 9) était inspirée par ces légendes : « Je jure d’être fidèle à l’Empereur et à sa dynastie ; je promets sur mon honneur de me dévouer à Sa Majesté, à la défense de sa personne, et à la conservation du territoire de l’Empire dans son intégrité ; de n’assiste à aucun conseil ou réunion contraire à la tranquillité de l’Etat, de prévenir Sa Majesté de tout ce qui se tramerait à ma connaissance contre son honneur, sa sûreté ou de tout ce qui se tramerait à ma connaissance contre son honneur, sa sûreté ou de tout ce qui tendrait à troubler l’union et le bien de l’Empire. » 

Quant à l’insigne même, les projets dessinés par Denon et par le peintre d’histoire attaché à la Monnaie, M. Lafitte, furent plusieurs fois modifiés avant d’arriver à satisfaire l’Empereur. Le modèle adopté répond bien à l’idée qui avait présidé à la création de l’ordre :  « Les flèches, au nombre de quarante-deux, réunies en six faisceaux, avec un bandeau sur lequel on lit la devise, sont l’emblème des départements formés par les Etats qui ont été réunis à l’Empire.

Le bas-relief de l’écusson présente le trône impérial, dont le dossier est parsemé d’abeilles. Sur le siège un coussin surmonté d’une couronne de laurier. Les bras du trône sont supportés par deux lions, l’un est l’emblème de la Hollande, l’autre est l’emblème de Florence. Le premier a des flèches sous ses pattes, le second a la fleur symbole célèbre de la capitale de l’Etrurie.  Les deux tridents groupés derrière le trône désignent les villes maritimes de Gênes et de Hambourg.  La louve romaine repose tranquillement au pied du trône et la draperie qui tombe de la foulée du siège est ornées des armes du Piémont » (Extrait d’une note au Conseil d’Etat. Voir aux Archives nationales (AF IV 4682) les rapports de Cambacérès, observations de l’Empereur, projets de dessins, etc.)  Les premières promotions qui eurent lieu les 22 févier, 29 février et 7 mars 1812, ne comprirent guère que des étrangers.  Ainsi, sur 65 grands-croix, il n’y eut que 8 Français, les autres étant Piémontais (4), Romains (8), Toscans (2), Belges ou Allemands (9), Hollandais (33, tous anciens grands-croix de l’Union).  Dès 1813, l’Empereur donna la nouvelle décoration aux Français de tout rang et de tout grade dans l’armée ; il ne s’en montra cependant pas très prodigue, car il n’y eut que 125 grands-croix nommés sur 200 ; 127 commandants sur 1,000 et environ 1,300 chevaliers sur 10,000. Ces chevaliers se répartissaient à peu  près de la manière suivante :  506 Hollandais, précédemment chevaliers de l’Union. 61 Italiens. 91 étrangers. 642 Français. Parmi les commandeurs et les grands-croix, il n’y eut que 2 » commandeurs et 64 grand-croix Français. 

En voici la liste : 

Grands-Croix. 

Fonctions civiles.- Duc de plaisance, comte d’Arjuzon, comte de Beauharnais, comte Bigot de Préameneu, duc de Cadore, comte de Croix, duc de Dalberg ; comtes Daru, Mollien, de Montalivet, de Montesquiou ; archevêque de Malines ; comte de Sussy, Roederer, Régnauld, de Fermon, Boulaye, Muraire, Caffarelly [Caffarellli], Orro, de la Forest ; cardinal Maury ; archevêque de Tours ; comtes de Pélusse, de Saint-Vallier, Garnier, de la Place, Chaptal, Clément de ris, Berthollet, Abrial, Sieyès, de Nicolaï, Roger-Ducos. Services militaires.- Comtes Gassendi, Hullin, Belliard, Ornano ; baron de Latout-Maubourg ; comtes Lefebvre des Nouettes, Gazan de La Ferière, Compans, Molitor, Bonnet ; baron Pernety ; comtes Dulauloy, Souham, Decan ; baron Roguet ; comtes Reille, de Lobau ; Rapp ; duc de Padoue ; comtes Maurice Mathieu, Harispe ; barons Clause, Gérard, ; duc Charles de Plaisance ; comte Chasseloup-Laubat, Morand, Le Marrois, Emeriau, de Missiessy, Beurnonville, Maison, de La Borde, Charpentier ; baron Clausel ; Dupont-Chaumont. 

Commandeurs. 

Baron Corvisart, comte de Villeneuve, l’évêque de Nancy (faisaient tous trois partie de la maison du roi de Hollande et étaient commandeurs de l’ordre de l’Union) ; Bernard , major du 24ème dragons ; de Marçay, général de brigade ; l’évêque de Versailles ; comtes Duchâtel, Français (de Nantes), Béranger, Pelet, Réal ; baron Pasquier ; comtes de la Vallette, Merllin, Martet, Molé, Jaubert ; général Vichery, comte Veiser, général Frésia, barons Fain, Mounier, Habert. 

A la chute de l’Empire, le sort de l’Ordre de la Réunion ne pouvait qu’être douteux. Il était impossible au Gouvernement de la Restauration de conserver une décoration dont l’insigne rappelait trop le régime précédent et dont le ruban était le même que celui d’un des ordres royaux. On chercha cependant une solution qui permît, tout en supprimant la décoration, de donner satisfaction à ceux qui l’avaient reçue, et, dans un projet d’ordonnance rédigé en 1814, on proposa au Roi de les autoriser à se pourvoir auprès du grand chancelier de la Légion d’honneur « a l’effet d’obtenir des brevets de nomination pour être qualifiés dans cette légion et dans les grades correspondants à ceux qu’ils avaient obtenus dans l’Ordre de la Réunion ». 

Les événements de 1815 empêchèrent sans doute cette proposition d’aboutir, car le 28 juillet 1815, une ordonnance du Roi abolit l’Ordre de la Réunion et fit défense à tout Français d’en prendre les titres et d’en porter la décoration. 

Etude publiée en 1900 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

———-

J.-L. STALINS, avait fait paraître, aux Editions Bloud et Gay, dans les années 1950 une étude sur cette décoration. Cet ouvrage avait été préfacé par le commandant Henry LACHOUQUE.

 

 

 

 

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( 27 avril, 2019 )

Scènes incroyables ! (Campagne de Russie, 1812).

Scènes incroyables ! (Campagne de Russie, 1812). dans TEMOIGNAGES la-retraite-de-russie

« Le 8 [décembre 1812], le quartier-général entre dans Vilna, rien ne peut donner l’idée de la confusion qui y règne. Les boutiques sont ouvertes ; mais déjà elles sont encombrées, les cafés, les magasins de comestibles sont envahis, quoi qu’on ait fait pour les faire protéger par une garde… Tout est bouleversé, tout est désordre ; et sincèrement il ne pouvait en être autrement : Vilna était la première ville hospitalière que nous rencontrions, et chacun y arrivait affamé et dépourvu de toute espèce de ressource. En vain cherche-t-on à rallier les hommes isolés, en vain leur assigne-t-on des couvents pour point de réunion. Les uns entrent dans les logements qu’ils ont occupés au premier passage dans Vilna ; les autres implorent la commisération des habitants qui leur accordent un asile. La fatigue abat les uns, les souffrances découragent les autres ; c’est une masse inerte que le bien-être du moment aveugle sur le péril qui la menace. » (Témoignage de Denniée, pp.169-170).

Labaume, dans ses mémoires (p.289) raconte : « Le chemin que nous suivions offrait à chaque pas de braves officiers couverts de haillons, appuyés sur des bâtons de pin, les cheveux et la barbe hérissés de glaçons ; ces mêmes guerriers, naguère la terreur de nos ennemis, et vainqueurs des deux tiers de l’Europe, ayant perdu leur noble contenance, se traînaient à pas lents, et ne pouvaient obtenir un regard de pitié des soldats dont ils étaient jadis obéis ! Situation d’autant plus déplorable, que quiconque n’avait pas la force de marcher était abandonné, et tout homme abandonné, une heure après était un homme mort. »

« La faim et la misère étaient à leur comble. On voyait des troupes d’hommes que nous appelions « les hébétés » qui étaient à la vérité absolument insensés. Ils ouvraient le ventre des chevaux, arrachaient ce qu’ils pouvaient pour le manger avec une voracité inexprimable. D’autres qui n’avaient plus ni sabre ni couteau, déchiraient la chair avec leurs dents et suçaient le sang des chevaux encore vivants mais tombés par terre. J’ai vu de mes propres yeux des forcenés se déchirer les membres et sucer leur propre sang, tant la faim et la misère avaient altéré leur raison et réduit ces malheureux à une condition au-dessous de celles des plus vils animaux. », selon le Général Vionnet de Maringoné, p.58, qui situe ce passage à la date du 6 décembre 1812.

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( 24 avril, 2019 )

Marie Walewska, comtesse et maîtresse de Napoléon.

MW

Il y a cent cinquante ans [cet article a été rédigé en 1967] mourait, discrètement comme elle avait vécu, une jeune femme de trente ans, la générale Philippe Antoine d’Ornano, plus connue sous le nom de Marie Walewska. Peu de femmes célèbres ont laissé une trace aussi imprécise, un abord aussi impénétrable. Les sources authentiques relatives à sa brève existence sont des plus ténues. Frédéric Masson les a exhumées et un demi siècle plus tard, il y a fort peu de temps, le comte d’Ornano en a livré d’autres passages inédits. Malheureusement les documents familiaux, auxquels ils ont eu recours l’un après l’autre, imposent des réserves car il ne s’agit pas de notes autobiographiques, mais de propos recueillis qui ne concordent pas toujours avec les rares allusions des mémorialistes, ni certaines affirmations de Napoléon à Sainte-Hélène. À défaut des lettres qu’elle lui écrivit, sans doute à jamais perdues, il est toutefois possible de suivre l’évolution des sentiments de l’Empereur grâce à quatorze de ses lettres qu’elle avait conservées et qui constituent l’irréfutable témoignage de leur liaison. Telle est la maigre manne où le critique épris de vérité peut tout au plus puiser la substance d’un article, certes pas d’un volume. Et l’on éprouve quelque scrupule à forcer l’intimité de cette femme exquise et modeste qui n’eut d’autre ambition que de vivre dans l’ombre de celui à qui elle avait tout sacrifié. Cette pudeur, ce désir d’échapper aux indiscrets, furent exaucés jusqu’au jour où Frédéric Masson, après quatre-vingts ans d’oubli, la fit revivre. Alors s’est créée autour d’elle une légende auréolée de mystère et de poésie que les spécialistes d’une certaine littérature ont romancée pour mieux la commercialiser. Octave Aubry lui-même n’a pas échappé à cette facilité et ses émules ont depuis exploité cette mine dans la presse, sur les ondes et par l’image, à un point tel que la Polonaise est devenue aujourd’hui une sorte de vedette, aussi popularisée que Marie-Antoinette ou que Joséphine, ce qui n’eût pas manqué de l’épouvanter si elle avait pu le prévoir.

Un instrument docile.

Quelles étaient les dispositions morales de Napoléon et de Marie, au moment où leurs destins vont se croiser, en janvier 1807 ? Napoléon a trente-sept ans. Sa puissance et son génie ont presque atteint le sommet de leur courbe. En trois années inouïes il s’est couronné empereur des Français et roi d’Italie, a vaincu l’Autriche à Austerlitz et la Prusse à Iéna. Maintenant il s’apprête à affronter la Russie sur le territoire de l’infortunée Pologne, démembrée entre ses voisins. Un immense espoir de résurrection nationale soulève l’enthousiasme des Polonais qui l’accueillent en libérateur ; mais lui, bien informé de leurs divisions intestines et de leur exaltation naturelle ne croit guère à leur capacité de s’administrer. Ce surhomme qui mène de front, au prix d’un labeur forcené, des guerres lointaines et l’administration d’un empire démesuré, n’accorde à l’amour que de brefs répits. Au même titre que n’importe lequel de ses sujets, il considère la femme comme un instrument docile de sa volonté omnipotente, spécialement chargé d’assouvir ses instincts élémentaires qui sont grands, à condition d’être diversifiés. Cette conception dénuée d’idéalisme, il l’exprimera plus tard à Bertrand au cours de deux veillées de Sainte-Hélène :
« L’amour n’existe pas réellement. C’est un sentiment factice né de la société. Je suis peut-être peu propre à en juger : je suis trop raisonnable… On a beau dire, l’amour ne résiste pas à l’absence. En général je ne crois pas dans les hommes à la persistance d’un sentiment quelconque, si ce n’est la raison…

… La nature rapproche les hommes des femmes en général, non d’une en particulier… ».

Bien avant le retour d’Egypte il n’éprouve plus pour Joséphine la passion dévorante des premières années de leur mariage qu’elle a si stupidement déçue. Certes il lui demeure fort attaché par les liens du souvenir et d’un conservatisme bourgeois que son ascension n’a pas détruits. Mais l’affection qu’il lui conserve n’aliène en rien sa liberté. En huit ans il a peuplé ses rares loisirs d’une quinzaine de maîtresses, sans compter les inconnues d’un soir. Aucune d’elles n’est parvenue à le fixer plus de quelques semaines ou de quelques mois. Aucune ne lui a inspiré d’autre sentiment qu’un désir violent et passager. Qu’elles soient actrices, petites bourgeoises, célibataires ou mariées, le processus a été le même, à quelques variantes près. Napoléon les distingue au spectacle ou à la Cour. Très souvent son entourage s’ingénie à susciter la candidate, dûment chapitrée sur ce qui l’attend. Pauline et Caroline excellent à ce jeu. Elles connaissent les goûts de leur frère et rivalisent d’ardeur à les satisfaire, mais il y a aussi Talleyrand et à l’occasion Joséphine. A la manière des forestiers, elle sait allumer un contre-feu pour limiter l’incendie qui menace de s’étendre…

Un certain nombre de qualités sont requises à la postulante : elle doit être jeune, expérimentée, soumise, ravissante, de préférence sans cervelle, en tout cas sans la moindre velléité politique. Il est souhaitable qu’elle se comporte en femme du monde, piquante et spirituelle, mais ce n’est pas indispensable si elle possède d’autres talents. Elle est prévenue d’avoir à porter des robes de couleurs vives, car on déteste le blanc et le noir. Détail essentiel : ni odeur ni parfum car on a l’odorat sensible. En revanche pas de prévention : brune ou blonde, grande ou petite, forte ou mince, elle sera la bienvenue pourvu qu’elle sache attiser son désir. Sa Majesté ayant désigné l’élue se la fait amener le soir même ou le lendemain par le préfet du Palais Bausset, surnommé « l’archi-complaisant », ou par son seul ami intime, Duroc. Un des valets de chambre, Constant, Ali ou Roustan, l’introduit au palais par un escalier dérobé, de nuit, dans le plus grand secret. Parfois elle doit attendre longtemps. Parfois Napoléon est là, galant, empressé, direct. Peu de conversation, pas de prémices. En une heure l’affaire est conclue, la belle congédiée. Il n’est pas question d’éluder ou de résister. Elles s’ingénient à durer, certaines par vanité d’avoir été choisies, d’autres avec l’espoir chimérique de devenir favorites à la mode de l’Ancien Régime ou de tirer profit. Sur ce point elles ne sont pas déçues : l’Empereur sait se montrer généreux : bijoux, cadeaux, dons en espèces, avancement flatteur pour le mari s’il existe… Commence alors pour la privilégiée le supplice des lendemains. Elle se morfond dans l’attente des appels nocturnes. Selon le plaisir qu’elle a su lui donner, ce sera souvent, rarement ou jamais. Un soir, elle ne sera plus conviée et comprendra que son temps est révolu, sans orage, sans rupture, simplement parce que le regard du maître s’est posé sur une autre, ce dont la rumeur publique ne manquera pas de l’informer. L’une d’elles vient justement de lui donner un fils, le futur comte Léon, et cette naissance, qu’il apprend la veille du jour où il fera la connaissance de Marie, revêt à ses yeux une importance capitale : pour la première fois, après tant d’expériences infructueuses, il se sait capable de procréer. Il importait d’évoquer ce côté « oriental » de la psychologie de Napoléon pour éclairer son comportement à l’égard de la petite Polonaise. Il va l’affronter avec la mâle assurance que toute femme est prête à s’offrir s’il daigne l’honorer de sa faveur et qu’elle ne l’importunera plus dès qu’il en sera lassé.

Réservée, pieuse, secrète.

Marie a vingt ans. Ses parents, les Laczynski, de petite noblesse rurale, vivent chichement de l’exploitation du domaine de Kiernozia qu’une centaine de paysans cultivent pour eux, ce qui n’est rien dans un pays où les grandes fortunes terriennes s’évaluent par milliers de serfs. La mort prématurée de Mathieu Laczynski a laissé sa femme, Ève Zobrovska, seule pour élever six enfants en bas âge. Marie est l’aînée. La famille végète dans une misère digne, telle que Tchékhov la décrira dans la Cérisaie, où le salut repose sur les riches mariages que pourront contracter les filles.
Or Marie possède les dons propres à assurer ce sauvetage : physiquement et moralement elle promet, à défaut de qualités brillantes, de combler le mari le plus exigeant. À peine sortie de pension elle témoigne d’une maturité peu commune : réservée, pieuse, secrète, elle brûle d’un feu intérieur pour sa patrie malheureuse. L’obsession de l’indépendance la hante. Elle nourrit une haine virile du Russe qui occupe la Mozavie, ce lambeau de Pologne où elle est née, à quelques lieues de Varsovie, mais aussi du Prussien et de l’Autrichien qui se sont partagés le reste du pays. La terre des Laczynski jouxte celle d’un riche seigneur de vieille souche, le comte Anastase Colonna Walewski qui, deux fois veuf, plusieurs fois père et grand-père, habite avec sa soeur et ses nièces le château de Walewice, voisin de Kiernozia. C’est plutôt un manoir bourgeois, construit au xviie siècle, dont l’ordonnance trapue a été anoblie par deux ailes basses et au centre par un péristyle à colonnes surmonté d’un fronton triangulaire qu’un Polonais d’Amérique a dû emprunter au style colonial néo-classique. Qu’importe d’ailleurs : Walewice entouré d’un parc aux belles essences, a grande allure si on le compare au délabrement de Kiernozia. Toutefois le châtelain a cinquante ans de plus que la jeune fille et, lorsqu’il la demande en mariage, elle refuse avec énergie. Une maladie opportune lui procure un sursis. A peine convalescente, il revient à la charge et devant les supplications maternelles, elle cède, malgré sa répugnance. Voyage de noces à Rome. Visite au palais Colonna d’où est issu le rameau polonais de cette illustre famille qui compte parmi ses ancêtres le pape Martin V. Marie écrit à une amie cette lettre édifiante qui prouve que son sacrifice n’a pas été vain et qu’elle est résignée à cette union avec un vieillard chevaleresque:  »… Mon mari a des délicatesses qui touchent. Un autre que lui m’aurait tenue au courant de ce qu’il a fait après notre mariage, et c’est par Mamusia que j’ai appris les dettes qu’il avait payées et ses envois à mes frères. Il m’a demandé pardon de me l’avoir caché… … Y a-t-il beaucoup de jeunes filles qui rencontrent leur idéal ?… Serments échangés à l’autel, respect de soi-même, force que donne la prière. Nous ne sommes pas sur terre pour satisfaire nos caprices et nous pouvons faire le sacrifice d’un bonheur fugitif pour l’offrir à Dieu en pardon de nos fautes et pour le salut de notre pays ».

Trois années vont s’écouler à Walewice dans le plus morne ennui. Marie vit dans la société de sa belle-soeur, la chanoinesse Edwige Walewska, et de ses nièces par alliance, la princesse Jablonowska et la comtesse Birgenska, qui pourraient être ses grand-mères. Lorsqu’elle donne naissance à un fils, ces duègnes s’en emparent, sous le prétexte qu’une jeune femme de dix-huit ans est incapable de l’élever. Son mari leur donne raison. Marie écrit alors : « Je renonce à m’occuper de mon fils… Elles ne me le rendront jamais ». Et se retranchant dans la solitude, elle s’isole dans une étroite piété. A l’automne 1806 Napoléon envahit la Pologne. Les Walewski s’installent à Varsovie pour mieux s’intégrer à la fièvre patriotique. Marie est introduite dans la haute société, mais elle y fait une entrée discrète et d’ailleurs la vie mondaine lui importe peu. Ce qui compte pour elle, c’est préparer l’opinion à la venue du libérateur, tirer le peuple de sa torpeur, l’obliger à secouer le joug. Avec ses nièces elle parcourt les faubourgs et les campagnes, distribuant des tracts, collant des affiches, prêchant le soulèvement contre l’oppresseur. Pendant ces semaines exaltantes elle milite avec passion pour le parti français. Elle imagine Napoléon comme un mythe vengeur, désincarné, un envoyé de la Providence dont il importe de seconder les desseins qu’elle lui prête avec innocence. Telle est la toute jeune femme, pure, mystique, victime d’un premier sacrifice, qui va être offerte au caprice du demi-Dieu. Elle est plus ravissante que belle, avec sa petite taille bien prise, ses cheveux châtain clair et ses yeux bleus candides.

« Elle était gracieuse autant qu’une femme peut l’être, dit la comtesse de Kielmannsegge, modeste et sans aucune prétention : très réservée dans ses gestes et toujours très simple dans sa toilette, elle avait comme femme tout ce qu’il faut pour être aimée… ».Et la comtesse Potocka qui la détestera cordialement, sans doute parce qu’elle lui a été préférée, lui rend cet hommage empoisonné : « Délicieusement jolie, elle réalisait les figures de Greuze : ses yeux, sa bouche, ses dents étaient admirables. Son rire était si frais, son regard si doux, l’ensemble de sa figure si séduisant, qu’on ne pensait jamais à ce qui pouvait manquer à la régularité de ses traits ».

La rencontre.

La version officielle des premières rencontres de Napoléon et de Marie, telle qu’elle a été accréditée par Frédéric Masson, est si connue qu’il est à peine besoin de la retracer. Marie avait une amie d’origine juive et de moeurs légères, Mme Abramowicz, que ses intimes appelaient Elzunia. Toutes deux avaient conçu le projet un peu fou d’entrevoir Napoléon à son passage au relais de Blonie, le dernier avant Varsovie. Le matin du 1er janvier 1807 elles s’y font conduire et, mêlées à la foule, attendent, chaudement emmitouflées, l’arrivée de la berline impériale à la maison de poste. La voici enfin. Pendant que l’on change les chevaux au milieu des vivats, Marie se fraie un passage, bouscule les soldats et parvient à Duroc qu’elle a vu descendre de voiture. Elle le supplie de la laisser parler à son maître et devant l’insistance de cette jolie fille distinguée qui parle un français chantant, il se laisse fléchir : par la portière entr’ouverte un bref dialogue s’engage. Marie haletante balbutie un compliment éperdu d’admiration, de gratitude et de voeux pour l’émancipation de la Pologne. Napoléon surpris, ramasse un des bouquets que les paysans ont jetés à ses pieds, le lui offre et la remercie en formulant l’espoir de la revoir à Varsovie. La scène n’a duré qu’un instant et déjà la berline s’éloigne. Marie, interdite, serre les fleurs dans un mouchoir de baptiste et regagne sa demeure, bien décidée à ne révéler à quiconque, même pas à son mari, cette escapade sans conséquence. Pas un instant elle ne songe à revoir le grand homme aperçu dans la pénombre. Elle croit avoir accompli un geste patriotique, elle a exprimé le sentiment profond de son peuple et cela lui suffit. Une quinzaine de jours s’écoulent et la vision s’estompe déjà dans son esprit lorsqu’un matin le prince Poniatowski s’annonce chez les Walewski. C’est un personnage considérable, d’une bravoure légendaire, neveu du dernier roi de Pologne. Napoléon l’a nommé ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, constitué dès son arrivée pour expédier les affaires courantes. Il vient en personne les convier au bal qu’il doit donner le lendemain à son palais de Pod Blacha en l’honneur de l’Empereur. Au regard équivoque, à l’allusion pleine de sous-entendus que ce grand seigneur dépravé lui a lancée, Marie réalise qu’une visite aussi insolite n’a d’autre objet que de l’attirer dans un piège. Poniatowski a beau insister et Walewski joindre ses exhortations aux siennes, elle refuse. Le soir même, Mme Abramowicz vient avec une amie, Mme de Vauban, maîtresse du prince de longue date. Elles sont mandatées par lui pour vaincre son entêtement et lui révèlent qu’elle est l’enjeu d’une petite conspiration. Napoléon s’est enquis de l’inconnue rencontrée à Blonie. Il a fait donner l’ordre à la police de la retrouver à tout prix. Le gouvernement polonais s’en est vainement mêlé jusqu’au jour où Mme Abramowicz a raconté leur fugue à Mme de Vauban. Voilà pourquoi Poniatowski témoigne tant d’intérêt aux Walewski. Marie se défend pied à pied, mais les solliciteuses font valoir le seul argument susceptible de la fléchir : elle n’a pas le droit de refuser l’occasion inespérée de plaider elle-même la cause sacrée de la Pologne. Napoléon est inaccessible aux hommes d’État polonais. Elle, avec sa foi persuasive, peut l’intéresser – qui sait ? – le convaincre. On ne lui en demande pas plus, cette entrevue ne l’engage pas… Propos hypocrites certes : les rouées savent bien que l’enjeu est tout autre. Mais il importe aujourd’hui de ne pas effaroucher l’innocente. Après de longs débats elle consent, à une condition : arriver assez tard à ce bal pour échapper au supplice de la présentation.

Esther et Assuerus.

Marie a revêtu sa robe la plus simple : de satin blanc sans broderies, tunique de gaze, diadème de feuillage, pas de bijoux. Dans la salle de bal elle va se tapir dans un coin entre deux inconnues. Poniatowski se glisse derrière elle et lui dit à voix basse : « L’Empereur désire ouvrir le bal avec vous. – Je ne danse pas ». Il supplie, elle se bute. Le maréchal Malachowski intervient, elle l’éconduit. Duroc est chargé d’en prévenir l’Empereur. Les Polonais sont terrifiés. L’air absent, Napoléon prend maintenant congé. Il parcourt les salons, gratifie quelques dames de banalités qui sonnent faux. Le voici devant Marie. Elle manque gauchement sa révérence et, pâle comme une morte, les yeux baissés, attend que la foudre tombe sur sa tête. Ce qu’il trouve à lui dire est d’une plate méchanceté : « Le blanc sur le blanc ne vas pas, Madame ». Et plus bas : « Ce n’est pas l’accueil auquel j’avais le droit de m’attendre après… ». Il la fixe un instant et s’éloigne.

Le lendemain matin, Elzunia entre dans la chambre de Marie et lui tend une lettre cachetée qu’elle déchire à grand-peine :

« Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l’impatience de

N. »
A la lettre est joint un gros bouquet de roses pâles entourant une seule rose rouge à laquelle est épinglée une carte d’invitation à dîner le soir même au palais Zamek avec ces mots griffonnés : « Pas de bijoux pour ce dîner. Mais cette rose ».
Une telle désinvolture la blesse, la révolte. Elle s’insurge, elle pleure, elle se refuse à l’évidence. Non elle n’ira pas à ce dîner, la Pologne dût-elle en périr. Il faudra, pour l’obliger à céder, l’ingéniosité d’Elzunia, l’astuce de Mme de Vauban et surtout l’ordre formel, incompréhensible, de son mari. Mais elle ira sans la rose, tout aussi simplement vêtue et se fera attendre.

À table elle est placée à côté de Duroc, en face de Napoléon. Pendant le repas celui-ci, sans lui adresser la parole, ébauche à l’intention de Duroc des gestes expressifs que le fidèle ami traduit en langage clair à sa voisine : Pourquoi n’a-t-elle pas piqué la rose à son corsage ? A-t-elle reçu la lettre ? Pourquoi n’y avoir pas répondu ? Elle élude, se dérobe. Ce soir encore elle ne concédera pas le moindre encouragement. Visiblement Napoléon enrage, stupéfait d’une telle résistance. Elle rentre brisée, mais satisfaite d’elle-même. A son réveil elle trouve une seconde lettre:

« Vous ai-je déplu, Madame? J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je trompé ? Votre empressement s’est ralenti tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le repos. Oh! Donnez un peu de joie, de bonheur, à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Est-il si difficile d’envoyer une réponse ? Vous m’en devez deux ». Dans la matinée une troisième missive est apportée par Constant. Encore plus pressante et chargeant Duroc de convenir d’un rendez-vous, elle s’achève par une sorte de chantage : « Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur ».

A la même heure le gouvernement polonais délibère gravement sur la manière de forcer sa réserve. On admet qu’elle seule, dans les circonstances présentes, peut exercer une influence sur le sort de la Pologne. Elle doit sacrifier son honneur à la raison d’État. Il est décidé que le vice-chancelier Kollontaj, vénéré pour sa droiture et la rigueur de ses principes, tentera une démarche pressante auprès d’elle et que Poniatowski l’appuiera.
Elle les reçoit, muette et crispée. Elle entend leur plaidoyer. Quand il passe les bornes, elle s’insurge, le ton s’élève. On la traite de mauvaise patriote, puis on se radoucit : elle sera leur ambassadrice extraordinaire, l’épouse polonaise de Napoléon… Dans un élan lyrique, Poniatowski va jusqu’à s’écrier : « Voilà notre future impératrice !… » Elle se tait. Alors Kollontaj tire de sa poche une lettre signée de tous ses collègues du gouvernement. Il en escompte un grand effet. Le passage essentiel qui s’appuie sur la Bible et sur la religion devrait porter sur cette âme pieuse :
« … Croyez-vous qu’un sentiment d’amour ait poussé Esther à se donner à Assuérus ? L’effroi qu’il lui inspirait, au point de défaillir sous son regard, n’était-il pas la preuve que la tendresse n’avait aucune part à cette union ? Elle s’est sacrifiée pour sauver son peuple, et elle a eu la gloire de le sauver. Puissions-nous en dire autant de vous, pour votre gloire et pour notre bonheur. Sachez, Madame, ce qu’a dit un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon : « Les hommes, qui ont toute autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations aucun bien effectif si les femmes ne les aident à l’exécuter ». Ecoutez cette voix réunie à la nôtre afin de jouir du bonheur de vingt millions d’êtres ». Marie ne refuse ni ne promet. Ces singuliers ambassadeurs sentent que sa volonté vacille, qu’elle est profondément ébranlée. Ils l’abandonnent à sa méditation. Heures dramatiques où, livrée à elle-même, elle se débat entre des solutions contradictoires. Opposer un refus catégorique aux avances de Napoléon, apaiserait sa conscience, mais quels remords si la Pologne doit en souffrir des représailles ? Se livrer ? Quelle humiliation, quelle honte ! Elle n’oserait jamais revoir son mari ni ses amis, et comment Dieu la jugerait-elle ?… Fuir ? Peut-être, mais on l’arrêtera et elle subira le même sort… Un léger bruit la fait sursauter. Duroc a soudoyé les domestiques, il a forcé sa porte et l’invite à le suivre. Elle ne proteste pas. Napoléon a voulu que leur premier tête-à-tête ait lieu dans son cabinet de travail pour ne pas l’effrayer. Des rafraîchissements sont préparés, il les lui présente avec grâce. D’entrée de jeu, Marie se lance à corps perdu dans une tirade politique. Elle est venue lui parler au nom du gouvernement provisoire : elle le supplie de l’écouter puisqu’elle est la seule voix qu’il daigne entendre. Tandis qu’elle esquisse cette pauvre parade, il sourit et s’approche, veut la prendre dans ses bras, la tutoie, la submerge de propos brûlants. Elle se dégage et s’enfuit. Il la rappelle à l’ordre, sèchement. Et redevenu correct, distant, amical, il s’efforce de l’attendrir en évoquant son ménage sans enfants, sa famille qui ne le comprend pas, sa solitude morale. Il la questionne sur les siens, lui laisse entendre que son mari ne s’oppose pas à l’adultère qu’elle va commettre, qu’elle sera la femme de sa vie. Il parle longuement, avec une douceur, une force de persuasion infiniment redoutables. Et lorsqu’il la congédie après l’avoir embrassée sur le front et lui avoir fait promettre de venir dîner le lendemain, elle a le sentiment de remporter une victoire et de le dominer. Comme elle le connaît mal !… Sa lettre habituelle du matin, aussi tendre que les précédentes, est assortie cette fois d’une magnifique broche en diamants. Elle la rejette avec colère. Ainsi pense-t-elle, il veut m’acheter ? Suprême affront que cette femme fière et désintéressée ne saurait supporter. Sa résolution est prise, elle se sauvera. Une lettre d’adieu à son mari et le soir venu, une valise à la main, elle s’enfonce dans la ville, vers le ghetto où elle espère trouver, à prix d’or, le moyen de gagner un port de la Baltique. On lui oppose un refus poli mais formel, le risque à courir serait trop grand. Alors, désemparée, elle se dirige vers le palais Zamek et par l’escalier dérobé de la veille se fait conduire au cabinet de l’Empereur.
Il est furieux. Duroc ne l’a pas trouvée chez elle, on a battu la ville à sa recherche et maintenant elle se permet d’arriver avec deux heures de retard !…
Elle tente de s’expliquer. L’envoi de la broche l’a ulcérée, elle ne voulait plus le revoir… Ces propos malheureux ont le don d’exaspérer Napoléon. Il l’insulte, brise une montre et se répand en invectives contre les Polonais. Saisissant un dossier il invoque le témoignage de Talleyrand : « Pas une goutte de sang français en échange de toute la Pologne ! » Et celui de Lannes : « Les Polonais sont tremblants sous le joug de leurs maîtres, ils sont toujours légers, divisés, anarchiques, vouloir les reconstituer en corps de nation serait épuiser inutilement le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée ». Sous cette avalanche d’outrages, Marie défaille. Quand elle reprend connaissance, elle réalise que Napoléon a profité de son évanouissement pour abuser d’elle. Telle est la thèse dont les papiers de Marie Walewska ont assuré la consécration. Aux sceptiques on pourrait répondre qu’elle était mieux placée que quiconque pour donner sa version des faits. Mais certains témoignages et certaines invraisemblances laissent penser que la réalité fut sans doute moins romanesque. Selon ses Mémoires, la comtesse Potocka était présente au fameux bal où Marie refusa de danser avec Napoléon (cela est confirmé par une note de l’intéressée, citée par le comte d’Ornano). L’Empereur vint s’asseoir entre Marie et Mme Potoçka, causa quelques minutes avec cette dernière et lui demanda qui était sa voisine. Se tournant alors vers Marie, il l’invita à une contredanse, après quoi il lui serra la main, « ce qui, disait-on, équivalait à un rendez-vous ».

Poniatowski donnera à la comtesse de Kielmannsegge une version identique :

« Au bal donné par la ville en son honneur, l’Empereur la remarque et, sans lui dire un mot, danse avec elle. Le lendemain et les jours suivants Duroc l’invite chez l’Empereur ».
Qui donnait ce bal ? Mme Potocka répond : Talleyrand, et précise pourquoi il avait ménagé cette première entrevue :

« Napoléon ayant manifesté le désir de compter une Polonaise au nombre de ses conquêtes, elle fut choisie telle qu’il la fallait, délicieuse de figurer et nulle d’esprit ».
A Sainte-Hélène Napoléon confirmera ce patronage à Gourgaud :

« C’est M. de Talleyrand qui m’a procuré Mme Walewska, elle ne s’est pas défendue. »

On remarquera qu’aucun de ces témoignages concordants ne fait allusion au relais de poste ni à la recherche de l’inconnue. Napoléon aurait connu Marie chez Talleyrand, à l’initiative de ce dernier, et aurait dansé avec elle. Les rencontres suivantes, mentionnées par Poniatowski, concordent en revanche avec le récit prêté à Marie.

Reste à discuter la phrase énigmatique de Napoléon : « Elle ne s’est pas défendue ».

En effet le viol paraît peu plausible. Marie savait à quoi s’en tenir lorsqu’elle est venue la seconde fois au palais Zamek. Puisqu’elle était prête au sacrifice, pourquoi eût-il été nécessaire de l’y contraindre ?… Ce procédé constituerait d’ailleurs un exemple unique dans la carrière de Napoléon et psychologiquement on imagine mal une femme aimant par la suite l’homme qui l’a ainsi traitée.

Elle s’est défendue, certes, mais avant de se rendre. L’impatience déçue des lettres de Napoléon témoigne d’une certaine résistance. Plus encore le message rusé du gouvernement provisoire. On objectera que cette résistance fut brève. Selon Garros, le bal eut lieu le 18 janvier et Napoléon a quitté Varsovie le 29 : onze jours pour conquérir et ébaucher une vie commune que personne ne conteste, c’est peu il est vrai, mais quelle honnête femme eût échappé à l’implacable conjuration d’une volonté toute-puissante et de la raison d’Etat… ?

Une collaboration intellectuelle.

La nuit même où Marie s’est donnée à lui – volontairement ou non – Napoléon l’a installée dans un appartement discret du palais Zamek. Rien n’est changé à son intense activité : audiences, plans de campagne, travail de cabinet avec Maret. Il ne la rejoint que le soir pour dîner, ou à l’une de ces soirées brillantes dont les Polonais raffolent. Marie, « semblable à une jeune veuve » dira la comtesse Potoçka, ne s’affiche pas. Timide, effacée, insensible aux hommages, elle semble ignorer la curiosité dont elle est l’objet, sa nouvelle position suscitant, bien entendu, des commentaires plus ou moins favorables. Dans l’intimité retrouvée elle amène, avec son doux entêtement, la conversation sur son idée fixe. Il ne l’éconduit pas. Pour la première fois de sa vie il tolère qu’une femme lui parle de politique. Patiemment il discute avec elle sans toutefois s’engager. Ses arguments ne varient pas : que les Polonais fassent preuve de cohésion, de maturité, qu’ils soutiennent militairement sa lutte contre la Russie, et ils seront récompensés selon leurs mérites. Bien sûr Marie ne trahit pas de secret en divulguant ces propos à Poniatowski, en l’exhortant à imposer la trêve aux factions, en le pressant de lever des régiments. Il est même certain que Napoléon se sert de son truchement pour inspirer la ligne de conduite des dirigeants polonais. Car elle n’est pas prisonnière d’une cage dorée, elle reçoit librement ses compatriotes et, tout en communiant avec eux dans l’idéal commun, elle se fait l’interprète et l’avocate loyale des desseins de l’Empereur. Cette collaboration intellectuelle qui marque la première phase de leur liaison est si réelle qu’à son départ, le 29 janvier. Napoléon lui confie une sorte de mission officieuse : elle se rendra à Vienne avec sa mère et prodiguera dans les salons l’assurance que la France ne détachera jamais la Galicie polonaise de la couronne d’Autriche, ceci afin de rassurer Metternich dont la neutralité demeure incertaine. C’est à Vienne qu’elle reçoit, au lendemain de la tuerie indécise d’Eylau, ce bref billet de Napoléon daté du 9 février :

« … La bataille a duré deux jours et nous sommes restés maîtres du terrain. Mon coeur est avec toi ; s’il dépendait de lui, tu serais citoyenne d’un pays libre. Souffres-tu comme moi de notre éloignement ? J’ai le droit de le croire ; c’est si vrai que je désire que tu retournes à Varsovie ou à ton château, tu es trop loin de moi. Aime-moi, ma douce Marie, et aie foi en ton N. ». Docile, elle retourne à Kiernozia, refuse avec dignité le séjour de Walewice qui lui est pourtant offert. Il ne semble pas que Napoléon lui écrive, mais il lui fait donner de ses nouvelles par Duroc.Trois mois s’écoulent ainsi, dans la solitude et la méditation de l’incroyable événement qui a bouleversé son existence. Au début de mai elle reçoit la visite du général Zayonczek et de son frère Teodor Laczynski qui la supplient de les conduire auprès de Napoléon. Zayonczek vient de recruter une division de six mille hommes et il voudrait l’offrir à l’Empereur en gage de la bonne volonté polonaise. Marie saisit ce prétexte et sollicite une autorisation qu’elle obtient. Le quartier impérial est établi depuis un mois au château de Finkenstein, en Prusse-Orientale. Il faut, pour s’y rendre de Varsovie, traverser sur plus de cinquante lieues un rude pays de forêts, de lacs et de marécages, par des routes épouvantables, au milieu de troupes en mouvement. Peu de femmes prendraient le risque d’un tel voyage. Marie n’hésite pas. Dans le climat spartiate de Finkenstein son arrivée passe relativement inaperçue. Elle vie en recluse, sans quitter la chambre contiguë au cabinet de travail de Napoléon où leurs repas sont servis. Son unique distraction est d’observer, derrière sa fenêtre, les allées et venues de cette ruche. Il lui consacre si peu de temps, du matin au soir absorbé par ses revues, des inspections, des conférences… Un jour l’ambassade de Perse vient en audience, apportant d’admirables châles destinés à Joséphine. Napoléon veut les offrir à Marie, elle les refuse. À force de prières elle finit par accepter le moins beau… à condition de le donner à une amie.

Sentiment nouveau.

Malgré la précarité du séjour, les quelques semaines passées à Finkenstein comptent parmi les plus heureuses de leur union éphémère. L’admiration mêlée de crainte dont elle ne s’est jamais défendue à l’égard de son génie évolue maintenant vers un amour profond, mystique, sans espoir. Quant à lui, passé le temps de la frénésie sensuelle, il se laisse envahir par un sentiment nouveau de tendresse protectrice et d’estime qu’aucune femme ne lui a encore inspiré. La capitulation de Dantzig et la reprise imminente des opérations contraignent Napoléon à la renvoyer en Pologne. On peut mesurer le déchirement qu’elle dut éprouver aux allusions des deux billets qu’il lui adresse le 26 mai et le 12 juin :

« … Sois calme et heureuse, car l’horizon s’éclaire et nous nous reverrons bientôt. C’est mon voeu le plus cher…

… Tout marche comme je l’avais prévu, nous sommes sur les talons de l’ennemi et la division polonaise est remplie d’enthousiasme et de courage. Le jour approche d’une réunion que j’appelle de tout mon coeur, où nous pourrons vivre l’un pour l’autre… ».
Les événements ne le permettront pas de sitôt. Après l’éclatante victoire de Friedland et les pourparlers de Tilsitt avec le tsar Alexandre, il s’arrête à Dresde et regagne la France au plus vite, après dix mois d’absence. Le 27 juillet il est à Saint-Cloud d’où il lui écrit :
« … Ma joie serait entière si tu étais ici, mais je t’ai dans mon coeur. L’Assomption est ta fête et mon anniversaire de naissance : c’est une double raison pour que nos âmes soient à l’unisson ce jour-là. Tu m’as certainement écrit, comme je le fais en t’envoyant mes souhaits : ce sont les premiers, faisons des voeux pour que bien d’autres les suivent, pendant beaucoup d’années. Au revoir, ma douce amie, tu viendras me rejoindre. Ce sera bientôt, quand les affaires me laisseront la liberté de t’appeler.
Crois à mon inaltérable affection ». Un crochet par Varsovie n’eût pourtant guère allongé son voyage de Tilsitt à Dresde – un coup d’oeil sur la carte le démontre – mais peut-être craignait-il d’affronter l’enthousiasme populaire après le geste qu’il vient d’accomplir en faveur des Polonais : la création du grand-duché de Varsovie, placé sous la souveraineté nominale du roi de Saxe (en fait un simple protectorat français jouissant d’une autonomie relative) qui les délivre du joug de la Russie. Peut-être a-t-il pris cette demi-mesure, qui compromettra l’avenir de ses relations avec le Tsar, sous l’influence de Marie et pour lui plaire. Dans l’isolement de Kiernozia, cette nouvelle apporte en tout cas une lueur d’espoir. Pas de lettre, pas un signe de lui. Elle ignore que, depuis son retour à Paris, il s’est lancé dans une nouvelle aventure avec une jolie Génoise, Carlotta Gazzani, aimablement suscitée par Joséphine qui, bien informée, redoute l’épouse polonaise. Carlotta, grâce à sa fonction de lectrice de l’Impératrice, loge aux palais impériaux, ce qui facilite les choses. Toutefois Napoléon n’attache guère d’importance à ce passe-temps. A Mantoue le 13 décembre, au cours de sa tentative de réconciliation avec Lucien, il lui confiera, parlant évidemment de Marie :

« C’est une femme charmante, un ange. Ah ! C’est bien d’elle qu’on peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! …

… Vous riez de me voir amoureux ; oui je le suis en effet, mais toujours subordonnément à ma politique qui veut que j’épouse une princesse, quoique je préférerais bien couronner ma maîtresse ».
Ainsi il rêve de l’épouser bien que sachant ce rêve irréalisable. Tout ce qu’il peut lui concéder c’est de l’aimer, entre deux voyages, deux guerres, deux passades… 

Le 1er janvier 1808 Teodor Laczynski surgit à Kiernozia comme un messager du ciel, chargé d’amener Marie à Paris. Sans perdre de temps, avec la princesse Jablonowska pour chaperon, sa servante Mania et son frère, elle se met en route et fin janvier s’installe quai Voltaire chez Teodor. Elle n’a pas revu l’Empereur depuis Finkenstein, huit mois plus tôt, et il n’est pas question à Paris de vie commune, ni même de paraître à la Cour. C’est dans le plus grand secret que Napoléon vient le soir de temps à autre. Il semble pris pour elle d’un regain de passion, comme l’atteste cet aveu griffonné au dos d’un calendrier : « Tu es pour moi une nouvelle sensation, une révélation perpétuelle. C’est que je t’étudie avec impartialité. C’est qu’aussi je connais ta vie jusqu’à ce jour. D’elle vient, chez toi, ce singulier mélange d’indépendance, de soumission, de sagesse et de légèreté, qui te fait si différente de toutes ». Marie n’est pas exigeante, elle l’a prouvé en répondant à son premier appel, après avoir été si longtemps délaissée. Ce bonheur relatif, ces instants trop rares qu’il lui accorde, elle s’en contenterait s’il n’était sans cesse entraîné loin d’elle. Dès le Ier avril il part à Bayonne régler les affaires d’Espagne avec Joséphine, sa Cour… et Carlotta. Marie désenchantée regagne la Pologne.

Le chant du cygne.

Plus seule que jamais. Des voeux au 15 août. D’Erfurt, le 2 octobre, cet encouragement qui sonne faux :

« Ne t’excuse pas de ne pas écrire plus, c’est même plus sage d’agir ainsi, car je me déplace sans cesse. Qu’importe les mots, nos corps seuls sont séparés. J’en souffre mais je sais que la matière compte peu pour toi, tu m’as donné ton âme et tu possèdes la mienne…
Crois à mon éternelle affection… » Et le 14 janvier 1809, de Valladolid, cette dure semonce car elle doit sans cesse l’entretenir du problème polonais et il en est las :

« Ma petite Marie
Tu es une raisonneuse et c’est très laid ; tu écoutes aussi des gens qui feraient mieux de danser la polonaise que de se mêler des affaires du pays. J’ai perdu un quart d’heure à t’expliquer que ce qui paraît être des mesures incompatibles apportera de grands avantages. Relis-moi et tu comprendras, le Code Civil a fait ses preuves, et ailleurs qu’en France…

… Je serai prochainement à Paris ; si j’y demeure assez longtemps, tu pourras peut-être y revenir.
Mes pensées sont pour toi ».

Comme le ton de ces lettres diffère de celui des premières, il y a deux ans à peine. C’est un époux de longue date qui semble récriminer, ce n’est plus un amant… De fait il va passer près de trois mois à Paris sans se soucier d’elle. La campagne d’Autriche s’ouvre en avril par une écrasante défaite des Polonais. Varsovie est prise et Marie suit le quartier général à Thorn où elle a une orageuse entrevue avec Poniatowski à qui elle reproche son incapacité. L’entrée des Français en Autriche sauve l’armée polonaise du désastre, l’envahisseur est reconduit aux frontières. Marie, passionnée par ces événements, doit adresser à Napoléon de véritables rapports auxquels il répond de Vienne à deux reprises par des conseils politiques. Enfin le 6 juillet la victoire de Wagram va lui permettre de prendre un long répit et Marie, après seize mois d’absence, est mandée à Schönbrunn. De la mi-juillet à la mi-octobre ils vont vivre la plénitude et le chant du cygne de leur liaison. Napoléon veut recréer, pour elle, l’intimité de Finkenstein. Elle dispose d’un appartement au château, il vient l’y rejoindre chaque nuit et souvent il s’évade pour l’entraîner dans de longues promenades à travers la campagne viennoise. Cet enchantement de sa présence, aussi souvent que cela lui est possible, va bientôt se magnifier pour elle d’une autre présence: elle attend un enfant et Napoléon semble s’en réjouir. Mais la politique lui interdit de faiblir. Sa décision de divorcer est irrévocable et la venue de Marie à Paris, dans l’état où elle se trouve, pourrait compromettre les négociations du divorce et de son remariage. Elle rentrera donc en Pologne, enceinte de trois mois, tandis qu’il s’apprête à affronter Joséphine. Marie paraît d’abord se soumettre à cet abandon si peu honorable. Mais en décembre elle reprend la route de Paris, cette fois avec une domesticité complète et de nombreux bagages, comme s’il s’agissait d’une installation définitive. Il semble bien qu’elle agisse de sa propre initiative car Napoléon mène à ce moment une existence compliquée où elle ne peut que l’embarrasser. De front il prépare Joséphine à l’idée du divorce, il est en quête d’une alliance souveraine et il s’intéresse fort à une jeune personne de la suite de Pauline, Christine de Mathis, qui le tient en haleine avec une coquetterie consommée. Il existe trente-quatre billets de Napoléon à sa soeur, écrits de novembre 1809 à février 1810, où toutes les nuances de l’inquiétude, de la fièvre ou du ressentiment s’expriment au jour le jour, Pauline étant chargée de convoquer, de tancer, de transmettre ses messages à la rebelle. Et cela jusqu’à la veille de l’arrivée de Marie-Louise à Compiègne !…

Les mobiles de Marie demeurent hypothétiques. Cherche-t-elle un ultime rapprochement par l’intermédiaire de l’enfant qui va naître ? Veut-elle éviter le scandale dont sa grossesse va éclabousser les Walewski ? Est-elle sollicitée par le gouvernement polonais que la perspective d’un mariage russe de Napoléon préoccupe, et qui voudrait obtenir des assurances par son truchement ? On ne sait, mais les deux dernières hypothèses sont plus plausibles, sa réserve et son désintéressement étant bien connus. Quoi qu’il en soit, dès son arrivée, elle loue un hôtel particulier, 2 rue La Houssaye, nom que portait alors la portion de la rue Taitbout comprise entre la rue de Provence et la rue de la Victoire. Napoléon lui rend de rares visites. Il semble plus soucieux du confort de son installation et des préparatifs de la naissance que de sa solitude morale. Il ne lui témoigne qu’une affection lointaine. Leur liaison prend fin alors que cette maternité devrait la vivifier. Elle a duré trois ans au cours desquels ils n’ont été réunis que six mois en quatre fois : à Varsovie, à Finkenstein, à Paris et à Vienne. Entre temps de longues éclipses : quatre, huit et seize 

Alexandre Walewski.

Au début de mars Marie reçoit d’Anastase Walewski une lettre pleine de dignité. Il cède son domaine à son fils aîné et l’invite à s’entendre avec lui afin d’accoucher à Walewice. On ne saurait imaginer plus noble mansuétude. Elle en est bouleversée, elle part, il était temps : cette offre généreuse lui épargne l’humiliation et le chagrin de se trouver à Paris lorsque les noces de Napoléon et de Marie-Louise seront célébrées en grande pompe le 2 avril. Alexandre Walewski naît le 4 mai 1810 et son père légitime pousse la délicatesse jusqu’à le déclarer lui-même au curé de Walewice. Sa signature, qui figure au registre de la paroisse, en fait foi. Ainsi les apparences sont sauves. L’enfant portera un nom dont il se prévaudra toute sa vie avec une juste fierté. Napoléon apprend la naissance de son fils au cours d’un voyage triomphal en Belgique avec sa jeune épouse. Il fait parvenir des dentelles de Bruxelles et 20 000 francs en or pour Alexandre ; pour Marie une somptueuse édition de Corneille. Elle doit tellement s’ennuyer à Walewice qu’elle revient rue La Houssaye. La comtesse de Kielmannsegge dira que sa maison était aussi mal meublée qu’un hôtel garni, à l’exception de quelques bibelots de grande valeur. Elle y mène une existence retirée en compagnie de son frère, ne recevant à sa table que les Polonais de passage. Elle s’habille toujours aussi simplement, le plus souvent d’une robe de satin gris, comme si elle portait le deuil. Napoléon veut l’ignorer : elle s’en plaint à Savary, à Duroc, à Corvisart. Pas d’écho. En février 1811 cependant, quelques semaines après la naissance du roi de Rome, il viendra la voir à deux reprises, mais ne s’intéresse guère qu’à Alexandre. Elle a repris ses distances, l’appelle Votre Majesté. Il proteste et tente de la prendre dans ses bras : elle le repousse doucement. Il n’insiste pas. Tout est bien fini. Elle souhaite néanmoins maintenir le contact, ne serait-ce que pour son fils et pour la Pologne. Et sans doute dans cet espoir, elle va louer à Boulogne, le 15 avril, une maison de campagne proche du palais de Saint-Cloud. Cette maison subsiste, 7 rue de Montmorency. Elle est aujourd’hui affectée à une école municipale pour enfants attardés. Aucune trace de décoration intérieure, si ce n’est une charmante cheminée d’époque. Mais les murs sont intacts et cette demeure oubliée, dont le grand jardin est envahi de baraquements scolaires, a conservé l’apparence bourgeoise qu’elle devait avoir au début du siècle dernier. Elle faillit disparaître en 1964, sa démolition ayant été décidée. Sur l’intervention du comte Roger Walewski et de Paul Fleuriot de Langle, M. Malraux l’a fait classer à l’Inventaire des demeures historiques. Elle est sauvée. Il reste à espérer qu’elle puisse être transformée un jour en musée.
 
Rien ne prouve que Napoléon vint voir Marie dans cette maison. Le seul fait de sa proximité de Saint-Cloud où il résida si souvent en 1811 est une coïncidence troublante, sans plus. Le 5 mai 1812 apparaît comme un jour faste dans cette grisaille. Elle a formulé une demande d’audience et il la reçoit aux Tuileries. Comme jadis la conversation prend vite un tour politique. Napoléon pense tout haut, familièrement. Elle l’interroge sur la possibilité d’une guerre avec la Russie que l’opinion croit imminente. Il s’en défend. Au cas où elle éclaterait, accorderait-il l’indépendance à la Pologne ? Il élude. Peut-elle le servir là-bas ? Oui, en aidant Poniatowski à constituer une armée forte… Il a tiré de son bureau un parchemin roulé et le lui tend. Par décret impérial Alexandre Walewski est doté de 69 fermes et parcelles appartenant à la Couronne de France dans le royaume de Naples. Jusqu’à sa majorité elle en percevra le montant s’élevant à 170 000 francs par an. Ensuite son fils lui versera une pension viagère de 50 000 francs. Si l’on multiplie ces sommes par quatre pour les évaluer en francs actuels, c’est une fortune considérable dont il comble la mère et l’enfant, sans doute pour libérer sa conscience. Marie le précède en Pologne. L’ambassadeur de France, Mgr de Pradt, la traite « en fac-similé d’Impératrice », dit la comtesse Potoçka qui lui trouve « un aplomb modeste », acquis pendant son séjour en France. Mais les honneurs dont on l’entoure, le pas qu’on lui donne sur les autres femmes, ne sont pas de son goût. Elle se hâte vers Vilna d’où Napoléon s’apprête à envahir la Russie. Une dernière fois elle le presse de proclamer l’indépendance de la Pologne dès qu’il aura vaincu ; pas plus que jadis, elle ne parvient à lui arracher de promesse. C’est tout juste si elle obtient qu’il reçoive la délégation de la Diète polonaise qu’elle a accompagnée. Tant que Napoléon triomphe en Russie, elle demeure à Varsovie où l’espoir est à son comble. Mais dès la nouvelle de l’incendie de Moscou elle se retire à Walewice. Des échos assourdis de la retraite parviennent et sèment la panique dans le pays. Le 10 décembre, l’ambassade de France lui fait savoir que l’Empereur est secrètement arrivé à Varsovie et qu’elle se tienne prête à le rencontrer. Quelques heures plus tard, second message : il arrive. En hâte elle fait improviser un souper, meubler la plus belle chambre du château avec ce qu’elle a de plus précieux. Et soudain dans la nuit les clochettes d’un traîneau. Napoléon, vieilli, épaissi, accablé, gravit lourdement le perron seul avec Duroc. Il embrasse tendrement son fils, fait le tour du château et se met à table. Morne souper. Il semble chercher à s’étourdir, lève des armées fantômes, échafaude mille projets… Duroc congédié, Marie le conduit à sa chambre. Il s’étend tout habillé, elle s’assied près de lui et il s’endort, la main dans la sienne. Elle demeure immobile, de longues heures, à le contempler. Avant l’aube, Duroc vient le réveiller. Rapides adieux, Napoléon engage Marie à ne pas s’exposer aux exactions des Cosaques, à regagner la France au plus vite.

Le temps des revers.

Le temps des revers est venu, le déclin de l’Empire se précipite. Marie ne manquera pas les rares occasions dont l’Empereur dispose pour lui manifester sa sollicitude. Certes il n’est pas question de rencontres clandestines : les derniers entretiens ont lieu au grand jour, dans l’apparat des palais impériaux, entre deux audiences. De ce fait ils n’ont pas échappé aux mémorialistes qui rendent unanimement hommage à sa fidélité dans le malheur. En novembre 1813, entre la désastreuse campagne d’Allemagne et celle de France, Marie est reçue aux Tuileries. Un témoin imprévu s’est glissé entre eux : le roi de Rome, alors âgé de deux ans et demi, à peine dix mois de moins que son propre fils. La présence de cet adorable enfant turbulent, son médaillon par Isabey que Napoléon lui remet maladroitement, lui arrachent des larmes… Cinq mois plus tard, après la première abdication, elle accourt à Fontainebleau, rencontre Caulaincourt et le prie de l’annoncer. Une partie de la nuit elle attend dans un salon du palais déserté qu’on veuille bien l’introduire. En vain. Elle a été oubliée. Cinq mois encore, l’Empereur est à l’île d’Elbe. Elle sollicite la permission de venir le saluer avec son fils qu’elle emmène à Naples pour tenter de récupérer ses biens confisqués par Murat. Le Ier septembre elle débarque de nuit à Porto Ferrajo. Bertrand est venu l’accueillir et la conduit discrètement dans la montagne, à l’ermitage de la Madone où Napoléon goûte les premières vacances de sa vie, dans un site enchanteur. Il descend à sa rencontre, lui cède la cellule de moine qu’il habite et feint de se retirer sous la tente qui a été dressée près de là. C’est du moins ce qu’insinue le mameluck Ali. Elle va passer deux jours, romantiques à souhait, dans ce paradis perdu. Elle s’attarderait volontiers, mais Napoléon craint que Marie-Louise, dont il ignore l’inconduite, ne tire prétexte de cette escapade pour se dérober. Une fois de plus Marie sera donc sacrifiée. A l’heure du départ, ayant appris par le trésorier Peyrusse les difficultés financières de l’Empereur, elle veut lui restituer un beau collier de perles qu’il lui offrit jadis. Bien sûr, il ne l’accepte pas et la congédie avec émotion. Sous les rafales de pluie, dans la nuit noire, Marie traverse l’île et s’embarque en pleine tempête. Leurs ultimes rencontres auront pour cadre l’Elysée, avant et après Waterloo, puis Malmaison la veille du départ à Sainte-Hélène. Chaque fois elle est venue avec le petit Alexandre, le seul lien qui l’unisse encore au grand vaincu. Napoléon n’est pas sans savoir en effet qu’elle a décidé de refaire sa vie, mais il serait mal fondé à le lui reprocher. Nul doute que leur dernier adieu à Malmaison se soit situé dans un climat de mutuelle affection et d’infinie tristesse, dépouillé de reproches autant que d’illusions.

Un jeune colonel.

Il faut revenir en arrière dans le passé de Marie pour la laver de la trahison dont certains l’accusent de s’être rendue coupable envers Napoléon.

A Varsovie, en janvier 1807, elle a rencontré, parmi les brillants officiers français qui papillonnaient autour d’elle, un jeune colonel de dragons, Philippe d’Ornano, superbe cavalier, petit-cousin de l’Empereur, et qui compte par surcroît deux maréchaux de France parmi ses ancêtres. Pendant cinq ans elle ne l’a pas revu. Entre temps il a guerroyé en Espagne et au Portugal où sa bravoure lui vaut d’être nommé général de brigade sur le champ de bataille de Fuentes de Onoro ; il fait ensuite la campagne de Russie et se couvre de gloire à la Moskowa. A vingt-huit ans il est général de division, en passe de prendre la relève des grands cavaliers de l’Empire tués à l’ennemi. C’est alors que se produit dans sa vie un événement extraordinaire : le 18 novembre 1812 à la bataille de Krasnoë, il est renversé par un boulet et tenu pour mort. Son aide de camp, M. de Laberge, l’ensevelit sommairement dans la neige puis, pris de remords, le déterre, le charge en croupe et ramène au quartier général ce qu’il croît être un cadavre. Ornano ouvre alors les yeux et se lève. Cinquante ans plus tard, ce ressuscité qui a la vie dure sera fait maréchal de France par Napoléon III. En attendant, quelques jours après sa fausse mort, il est grièvement blessé et évacué en France. Tel est le héros que Teodor Laczynski amène dîner chez sa soeur à la Noël 1812. Il lui fait une cour assidue, l’emmène au spectacle, l’entraîne dans le tourbillon du monde. Un jour il la demande en mariage. Elle refuse, prenant prétexte qu’elle n’est pas libre car Anastase Walewski vit encore et que pour rien au monde elle ne romprait les liens religieux du mariage. Ornano repart à la tête des dragons de la Garde pendant la campagne d’Allemagne. Ils s’écrivent et deux extraits de leur correspondance prouvent, s’il en était besoin, la pureté de leurs relations. Le 2 mai 1813 il lui écrit :« Ma profonde gratitude ne vous est pas seulement due pour m’avoir reçu avec tant de grâce charmante, pour m’avoir consacré votre temps : le sentiment que vous m’inspirez me fait votre obligé plus encore. Ne le partageriez-vous jamais qu’il m’aurait donné des heures d’une ineffable douceur, auxquelles il semble interdit de demander davantage… J’attendrai… ».

Elle lui répond le 20 juin :

« … J’ai aussi le meilleur souvenir de ces semaines. Elles scellent notre amitié. A elles je dois votre bonne lettre et le plaisir que me donne celle que je vous écris ». Dans les derniers jours de 1813 il rentre d’Allemagne et ne fera pas la campagne de France, car il commande les réserves de la Garde chargées de la défense de Paris. Il peut ainsi rencontrer Marie chaque jour et son influence s’affirme. C’est lui qui la décide à se rendre acquéreur d’un hôtel particulier 48, rue de la Victoire, qui jouxte celui où Napoléon connut Joséphine et qu’elle habitera désormais. C’est lui qui la ramènera de Fontainebleau après sa tentative infructueuse auprès de l’Empereur. A la première Restauration, Ornano s’est rallié aux Bourbons, ce qui n’a guère plu à Marie. Leurs occupations les éloignent d’ailleurs l’un de l’autre : il a pris un commandement à Tours, elle est à l’île d’Elbe et à Naples. Mais à son retour il insiste à nouveau pour l’épouser et cette fois elle ne peut plus opposer l’existence de son mari puisqu’il vient de mourir presque octogénaire. D’autant plus qu’elle conserve un assez amer souvenir de sa réception écourtée à l’île d’Elbe. Ils se fiancent donc en février 1815. Avant de s’engager elle a tenu loyalement à lui communiquer ses notes intimes afin qu’il ne puisse ignorer la ferveur de sa passion déçue. Cette franchise ne fait que la grandir à ses yeux, il est si décidé à l’épouser qu’il demande à cet effet un congé d’un mois au ministre de la Guerre. Sur ces entrefaites Napoléon débarque à Golfe-Juan et le projet est ajourné. Mais son retour à Paris ne le modifie pas. Nous avons vu Marie à l’Elysée, à Malmaison, toujours accompagnée de son fils pour éviter les colloques singuliers. Seule l’imminence d’une nouvelle guerre les fait reculer. Or, la veille de la campagne de Belgique, Ornano se bat en duel avec un certain général Bonet qui l’a provoqué. Marie tente en vain de l’en empêcher. Il reçoit une balle en pleine poitrine, ce qui ne lui permettra pas de charger à Waterloo, où il eût peut-être tenu un rôle glorieux.

La seconde Restauration le prive de toute activité. Il est même emprisonné à l’Abbaye pour propos séditieux. À peine libéré, il s’exile à Londres. Elle-même connaît de graves soucis financiers, les rentes de son fils étant naturellement suspendues. Mais elle hésite encore à se marier, bien qu’un avenir heureux lui soit enfin ouvert. Scrupuleuse et désintéressée, elle craint de nuire par son passé à la carrière de son beau général qui rentrera plus facilement en grâce si sa présence ne le compromet pas. Ornano a enfin raison de ces réticences : le 7 septembre 1816, il l’épouse à la collégiale Saint-Michel-et-Gudule de Bruxelles.

La nouvelle de leur mariage parvint à Sainte-Hélène le 18 janvier 1817. Ce jour-là Gourgaud note dans son journal :« Mme de Montholon apporte les gazettes venues de France. La comtesse Walewska épouse M. d’Ornano. Sa Majesté l’approuve : « Elle est riche et doit avoir mis de côté ; ensuite j’ai beaucoup donné pour ses deux enfants ». Je réponds : « Votre Majesté a longtemps payé à Mme de Walewska dix mille francs de pension par mois ». A ces mots l’Empereur rougit : « Comment savez-vous cela ? Il n’y avait que de Duroc que cela fût connu ». On eût souhaité d’autres commentaires. Peut-être ce cynisme masquait-il une secrète amertume. Qu’importe ! Les Ornano vivent heureux à Liège, où ils se sont établis sur un grand pied. Neuf mois après leur mariage elle met au monde un troisième fils, Rodolphe-Auguste, né le 9 juin 1817. Elle ne se relèvera pas. Une fièvre puerpérale compliquée de néphrite la consume lentement. C’est sans doute au cours de ces mois d’inaction, où elle sentait sa fin approcher qu’elle inspira à une main inconnue les Mémoires où est puisé le peu que nous connaissons de sa vie. Elle formula le désir de mourir en terre française, d’y laisser son coeur et de reposer en Pologne. Ce triple voeu sera exaucé. Elle expira le 11 décembre en son hôtel rue de la Victoire, son coeur fut déposé au Père-Lachaise, dans le caveau d’Ornano, et bien plus tard on transféra son corps au cimetière de Kiernozia.

Le chagrin du général d’Ornano fut immense. Il se mesure au fait que cet homme jeune, riche, comblé d’honneurs, qui allait lui survivre quarante-six ans, ne se remaria pas. En revanche on est surpris de constater que la mort de Marie n’a soulevé aucun écho parmi les mémorialistes de Sainte-Hélène. En 1818 ils étaient encore trois, à noter au jour le jour la moindre réaction de l’Empereur : Bertrand, Marchand, O’Meara. Un tel silence ne peut s’expliquer que par l’absence des journaux relatant son décès. On sait en effet que les collections parvenaient souvent à Longwood dépareillées et incomplètes. Il est certain que Napoléon l’ignora jusqu’à sa propre fin. La preuve en est apportée par une phrase de la conversation du 22 avril 1821 avec Bertrand : passant en revue ses legs de conscience et se préoccupant de l’avenir d’Alexandre Walewski il a ce mot révélateur : « Comme Madame Walewska a un autre fils et qu’elle voudra probablement l’avantager… ». Mais, bien que la croyant toujours en vie, il ne formule aucun vœu pour elle. Ainsi mourut dans le plein éclat de sa beauté la seule femme valable que Napoléon ait aimée, à sa manière, inconstante, égoïste et prodigue. Marie, elle, l’aima à la sienne, qui était toute d’abnégation, de désintéressement et de fidélité. Elle attendit longtemps un bonheur qu’elle était pleinement libre de saisir, après six ans d’abandon et de solitude. Et ce bonheur allait lui coûter la vie presque aussitôt.

Leur histoire fait penser à ce mot de Sainte-Beuve :

« On peut juger un homme public, mort ou vivant, avec quelque rudesse ; mais il me semble qu’une femme même morte, quand elle est restée femme par les qualités essentielles, est un peu notre contemporaine, toujours. »

Dr. Guy GODLEWSKI (1913-1983)

Cet article fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°358, d’avril 1988. Il a été rédigé en 1967.

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( 11 février, 2019 )

Relation du chef de bataillon Lessard sur les événements de mars 1815…

Relation du chef de bataillon Lessard sur les événements de mars 1815… dans TEMOIGNAGES grenoble.

Le chef de bataillon Lessard qui commandait à Laffrey le troisième bataillon du 5ème  régiment, était né à Rennes le 7 septembre 1778. Il prétend avoir été élève-chirurgien à l’armée du Nord et à celle des côtes de l’Ouest. Quoi qu’il en soit, il débute comme sergent, puis comme sous-lieutenant au 1er  bataillon de l’Ouest en 1799; sous-lieutenant le 31 décembre 1801 et lieutenant le 7 août 1804 à la 24ème demi-brigade, capitaine le 3 mars 1807, chef de bataillon au régiment des flanqueurs de la ligne et capitaine aux grenadiers de la Garde le 8 avril 1813, il est nommé le 29 juillet 1814 chef de bataillon au 5ème de ligne. Après et malgré l’affaire de Laffrey, il devient major au 70ème (19 juin 1815). Mais la seconde Restauration replace Lessard chef de bataillon au 5ème  (1er août 1815) et le licencie (26 septembre 1815). Admis à la pension de retraite (6 février 1828), réintégré par la Monarchie de juillet qui lui donna le commandement de la place de Rennes (23 septembre 1830) et le promut lieutenant-colonel (19 novembre 1831), Lessard, après avoir commandé dans ce grade le 49ème de ligne (31 mars 1832), prit sa retraite le 3 juillet 1835 et mourut le 24 mars 1848. Il avait reçu deux coups de feu, l’un aux reins et l’autre à l’épaule à la bataille d’Eylau et un coup de feu à la jambe droite à Crouÿ près Soissons [sans doute durant la campagne de 1814]. A Laffrey, il portait sur la poitrine la croix d’officier de la légion d’honneur qu’il avait obtenue le 28 novembre 1813. Mais venons à sa précieuse relation de l’événement. Nous avons laissé de côté le début du document, car, chose curieuse, ce début n’est, autre que celui de la lettre du colonel Roussille au duc de Tarente. Lessard a eu connaissance de cette lettre, et, sans doute, pour mettre en relief le royalisme de son ancien colonel, il a reproduit textuellement le récit de la réunion des chefs de corps chez le général Marchand et la longue allocution de Roussille qui, parla, croyait évidemment faire sa cour aux Bourbons et obtenir le grade de maréchal de camp.

 Arthur CHUQUET.

 Relation historique de ce qui s’est passé à Grenoble concernant le 5ème régiment d’infanterie de ligne.

Le 6 mars, à midi, M. le colonel reçut l’ordre de M. le comte Marchand de faire partir le 3ème bataillon pour protéger une compagnie de sapeurs chargée de faire sauter le pont de Ponthaut et surtout de ne pas s’engager. Les préparatifs de départ tinrent jusqu’à 3 heures. Le bataillon se mit en roule et M. le colonel l’accompagna jusqu’à une demi-lieue sur la route. Là, il fit former le carré, rappela de nouveau à chacun ses devoirs et recommanda surtout aux soldats d’être dociles à la voix de leurs chefs. Les cris de « Vive le Roi ! » se firent entendre à plusieurs reprises. La colonne se mit en marche.Arrivé à Vizille (quatre lieues de Grenoble), beaucoup d’enfants vinrent au devant du bataillon en criant « Vive l’Empereur ! ». Je fis faire halte, passai sur le front du bataillon et recommandai à mes soldats de marcher en ordre et de se taire. Je traversai la ville. Quelques voix d’hommes se firent entendre, répétant les mêmes cris que les enfants. J’entendis quelques soldats dire : « L’on s’arrangera comme l’on voudra, mais nous ne nous battrons pas entre nous. » (Alors il faisait nuit.) Je rendis compte de suite à M. le général commandant Marchand do ce qui venait de se passer à Vizille. Le gendarme, porteur de ma lettre, arriva à Grenoble à 1 heures du soir. Mon adjudant-major qui avait pris l’avance avec les fourriers, rencontra à La Mûre l’avant-garde de Bonaparte. Il vint au devant de moi et m’en rendit compte. A l’entrée du faubourg, un officier pria mes éclaireurs d’arrêter et me lit demander de la part du général Cambronne. Je refusai de me rendre à cette invitation. Le général vint lui-même, et, malgré les instances qu’il lit, je ne voulus pas communiquer. Le général rentra en ville, et, peu de temps après, j’entendis battre la caisse et sonner à cheval. Je craignis un mouvement de la part des troupes de Bonaparte, j’ordonnai de charger les armes. Mais le tumulte allant toujours croissant dans la ville, l’obscurité favorisant un mouvement qui eût pu donner les moyens d’envelopper les 250 hommes que j’avais, je me décidai à me retirer pour prendre une position militaire. Ce que je fis au village de Laffrey.

Il était 4 heures du matin lorsque j’y arrivai. J’en donnai de suite connaissance à M. le comte Marchand ainsi que de tout ce qui s’était passé à l’entrée de La Mûre; je lui demandai ses ordres. A 7 heures, j’appris d’une manière certaine que Bonaparte était arrivé à La Mûre. J’en instruisis M. le général Marchand. A 11 heures, quelques vedettes parurent sur la  route et voulurent approcher mes avant-postes ; on refusa de les recevoir. A midi, Bonaparte arriva avec quelques officiers et toute son infanterie. Alors je fis mettre sac au dos. Les soldats me regardèrent. J’entendis distinctement dire : « Nous ne nous battrons pas contre nos camarades ». J’envoyai de suite au général Marchand. Quelques instants après, son aide-de-camp (Randon] arriva. Je crus qu’il m’apportait des ordres. Mais il ne venait que pour me voir. Bonaparte envoya un officier à mon avant-poste, qui demanda à me parler. Je fis répondre que j’avais des ordres de ne pas communiquer.

Quelques instants après, il en vint un autre qui me fit des propositions, puis des menaces. Je refusai de me rendre près de Bonaparte, disant à cet officier qu’aussitôt que j’aurais reçu des ordres de Grenoble, je ferais connaître mes intentions. Le tout se passa en présence de cinquante hommes qui formaient mon avant-poste et de M. l’aide-de-camp du comte Marchand qui était présent.

Bonaparte resta sur la route depuis midi jusqu’à 3 heures. Fatigué d’attendre, il m’envoya demander si je ne voulais pas me décider à quelque chose. Je fis la même réponse que ci dessus. Tout aussitôt que l’officier fut de retour près de lui, il fit descendre son infanterie sur la route. Dans le même instant tous prirent leur course, l’arme sous le bras gauche, la baïonnette dans le fourreau, criant : « Nous sommes des Français, nous sommes vos frères ! » Ils se jetèrent dans les rangs en embrassant mes soldats. J’étais à la tête de mon bataillon. Bonaparte vint à moi et s’adressant aux soldats : «Eh bien, si vous voulez tirer, vous en êtes les maîtres ; me voilà au milieu de vous.» Les soldats restèrent comme frappés de terreur. Il pérora la troupe et il ordonna de marcher sur Grenoble. L’on me plaça à la gauche de sa Garde. M. le général Cambronne vint prendre le commandement de troupes sous mes ordres. J’arrivai à Grenoble. Mon bataillon rendu au quartier, je me rendis de suite chez M. le colonel du régiment. Il était chez Bonaparte qui l’avait fait demander. A son retour, il me dit que Bonaparte n’était pas content de notre conduite.

Certifié sincères et véritables les faits énoncés ci-dessus.

Paris, le 29 septembre 1815.

(Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première série [seule parue] », Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911 pp.89-93.)

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