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( 1 octobre, 2019 )

1814-1815, UN OFFICIER BRITANNIQUE FACE A LA GRANDE-ARMEE : LE LIEUTENANT GEORGE WOODBERRY (1)

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou bien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur.        

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Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face à la Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

 

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées.

 En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi de la France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastide de Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour de la Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords de la Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois.

Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

A suivre…

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( 8 mai, 2019 )

Le point de vue des Alliés sur la bataille de Ligny.

Knotel. Prussiens.

Je n’ai ni la prétention ni le temps de raconter ici, la bataille de Ligny, d’autres, l’ont fait avant moi, et que pourrais-je ajouter, après Houssaye, Charras, Navez, Siborne, Aerts et le regretté commandant Lachouque. C’est d’ailleurs à eux que j’emprunterais les quelques réflexions qui feront l’objet de cette causerie. Le champ de bataille s’étend entre Fleurus et la chaussée de Nivelles à Namur, la route de Gembloux à Charleroi le traverse.

Aux environs de cette ville, sur une région valonnée, sur la rive gauche de la Sambre, un petit village a eu, peut-être, dans l’histoire le privilège unique de voir se livrer sur son sol quatre batailles, cinq, si l’on compte celle livrée par les Légions de César sur les Nerviens de Boduognat, qui, en face de 120.000 Romains se défendirent héroïquement. En 1622, le comte Tserclaes-Tilly, général de Ferdinand, livra bataille aux Protestants de Mansfeld, Saxe et Christian de Brunswick, déjà deux noms que nous reverrons en 1815. Pour nous Français, plus connues sont celles que livra en 1690, le maréchal de Luxembourg, aux troupes Hollando-Allemandes du Prince de Waldeck et surtout celles de 1794 gagnées par les armées de la République. Coïncidence de l’histoire, c’est au mois de juin, entre le 16 et le 26 que furent livrées ces batailles, la première, celle Charleroi ou des Gosselies, qui opposa Jourdan au Prince d’Orange, déjà ! La seconde, le 26 juin gagnée par Jourdan, Soult et Kléber sur les Impériaux, la plus éclatante victoire de la jeune armée républicaine. Si l’on veut continuer le jeu de coïncidences, il est curieux de noter que la victoire du maréchal de Luxembourg fut une victoire sans lendemain, que celle de Charleroi en 1794 ne tourna pas à l’avantage des Français, et que celle de 1815 ne fut pas non plus une victoire définitive, mais une « victoire platonnique » comme l’écrit Barral, le mot est joli !

Les adversaires en présence.

Vingt et un ans après la bataille de Fleurus, une nouvelle fois Français et Allemands vont se trouver face à face. Le soleil est brûlant, la chaleur est suffocante, le sol poudreux. Dans ce décor de fin de printemps, voyons où sont les acteurs du drame qui se prépare Napoléon. Le 14, l’Empereur est à Beaumont, il couche au château, à cette époque, propriété du Prince de Caraman-Chimay. Le 15, il franchit la frontière, le 16 il est à Fleurus. Là, descendu de voiture, il s’installe au Moulin de Naveau. Ce moulin, situé en face de Ligny, appartenait à un émigré français ayant fait partie de la Maison de Marie-Antoinette. Lui-même, ouvrit la porte à l’Empereur, qui, après avoir pris congé de lui, monta sur le toit aménagé en observatoire, accompagné du géomètre Simon. De là, l’Empereur voyait à peu près ce que nous voyons aujourd’hui. À droite Sombreffe, Ligny, dont on distingue le clocher, à gauche Saint-Amand, entre les deux, le clocher de Brye. Ces villages étaient occupés par les Corps Prussiens de Pirch, Thiclman et Zieten. Napoléon, avec sa longue-vue, distingue un moulin au pied duquel se trouvaient deux cavaliers : c’étaient Wellington et Blücher. Les mouvements sont imprécis, et Napoléon, impatienté, s’écrie : « Le vieux renard ne débuche pas ! ».

Blücher. Pouvait-il penser que le vieux renard était en face de lui prenant ses dispositions pour essayer de le vaincre.
Le plateau de Fleurus s’abaisse en pente douce jusqu’à un petit ruisseau, la Ligne, sur sa rive opposée, sur un point culminant un moulin aussi historique que celui de Fleurus, théâtre d’un conseil de guerre célèbre mais resté obscur. Ce moulin c’est celui de Bussy appelé aussi de Winter, démoli en 1895. Là se trouvent Blücher, Gneisenau, Grolman et le colonel Hardinge, attaché militaire anglais, qui, sera d’ailleurs grièvement blessé dans la bataille. Si nous nous mettons face au sud-est, nous voyons le panorama que voyaient les Prussiens ce jour-là. A gauche, Sombreffe, en face le moulin de Fleurus, à droite Saint-Amand, enfin Longpré et Wagnelée, dont on voit le clocher.

De cet observatoire, l’État-Major prussien voyait distinctement déboucher les colonnes françaises, certains officiers, braquant leur lunette sur le moulin de Fleurus, pouvaient distinguer l’Empereur au milieu de son État-Major. Jamais les adversaires n’avaient été aussi près, qu’en ce court moment de l’histoire, peut-être, cherchaient-ils à s’épier avant la bataille. Wellington. Parti de Bruxelles à six heures, le Duc arriva vers 10 heures aux Quatre-Bras ; aux environs de Frasnes il écrit au maréchal Blücher la lettre fameuse qui est, peut-être, la cause de la méprise de ce dernier, qui comptera sur l’arrivée des Anglais, troupes qui lui firent tellement défaut au cours de la bataille.

« Mon cher Prince,
Mon armée est disposée, comme suit :
Le Corps du Prince d’Orange a une division aux Quatre-Bras, l’autre à Nivelle. La réserve est en marche sur Genappe, où elle arrivera à midi. La cavalerie Anglaise sera à la même heure à Nivelle. Le Corps de Lord Hill est à Braine-le-Comte ».
Vous avez bien entendu, tout indique que l’armée anglaise se dirige vers le champ de bataille.
La lettre se poursuit :
« Je ne vois pas beaucoup d’ennemis devant nous et j’attends des nouvelles de votre Altesse pour décider des opérations pour la journée. Du côté de Binche on a rien vu.
Votre très obéissant serviteur : Wellington ».

Cela est daté : des hauteurs de Frasnes : le 16 juin 1815, 10 h 30.

13 heures. – Au lieu d’attendre des nouvelles, Wellington, préfère s’entretenir directement avec le maréchal Blücher ; accompagné de Muffling et Dornberg, il rejoint Blücher au moulin de Bussy. Le lieutenant-colonel Ludwig Von Reich, Chef d’État-Major du 1er Corps Prussien nous relate cette rencontre : Le Duc, écrit-il portait une simple tunique bleue sans distinction et un bicorne, orné de trois cocardes : une noire et deux rouges (espagnole et portugaise) et une plume rouge et blanche. Il était habillé de la plus simple façon. Le Duc quitta le moulin vers 13 h 30. Von Reich remarque que son cheval n’avait qu’un petit porte-manteau fixé à l’arrière de la selle, qui contenait de quoi changer de vêtements, quant aux fontes de pistolets, elles contenaient… tout ce qu’il fallait pour écrire.

Que se passa-t-il au cours de cette entrevue ?

On ne le saura jamais exactement. Clausewitz, Wagner, Damitz, Loben-Sels et Charras pensent que Wellington promit son appui au maréchal prussien, d’autres auteurs pensent que ce dernier ne fut pas si affirmatif. Essayons de reconstituer cette conversation qui se déroula en français :
Wellington, brusquement : « Que voulez-vous que je fasse ? » Gneisenau : « Dirigez vos troupes sans tarder comme réserve de l’armée prussienne, tandis que Muffling, lui conseille de déborder l’aile gauche française. C’est ça, s’écrie le Duc, je culbuterais ce que j’ai devant moi à Frasnes et je monterais sur Gosselies. À cela, Gneisenau répond : que la manoeuvre est imprudente et bien longue, et qu’il vaudrait mieux marcher sur Sombreffe. Ce qui présentait moins d’inconvénient. Il est certain que cette manoeuvre plaçait l’armée anglaise sous les ordres de Blücher, le Duc en fut-il irrité ? Quoiqu’il en soit Wellington quitte brusquement Blücher, en disant : Et bien, je viendrais si je ne suis pas attaqué moi-même ».

Cette promesse était-elle formelle, ou simplement conditionnelle ? De toute façon, Blücher, comme Wellington, se trompaient de bonne foi, sur la répartition des troupes françaises. Blücher pensait avoir en face de lui toute l’armée ennemie et, dans ce cas il avait besoin de l’appui anglais. Wellington, lui, commettait une erreur d’appréciation, certainement involontaire. En effet il avait sous les yeux un tableau de l’emplacement des troupes hollando-belges et anglaises, établi par le Quartier-Maître général Delancey, or, ce tableau était inexact, car ce n’est que dans la soirée que les troupes mentionnées furent réunies en nombre suffisant.

Y avait-il, comme l’écrit Houssaye, un peu de diplomatie dans ces promesses ? Wellington a-t-il trompé volontairement Blücher ? Cette duperie n’est pas dans le caractère du Duc. A-t-il dit à Hardinge en quittant Bussy : « If old Vorvarts fights here, he will get most damnably liked » ou, si l’on préfère : « si le vieux Blücher combat ici, il sera honteusement rossé ! ». D’après Lord de Ross, Wellington avait prévu l’inconvénient de la disposition des troupes prussiennes, et il en avait averti Blücher : « Si j’étais à votre place, avec mes troupes, j’en placerai un plus grand nombre derrière la crête pour les abriter, car si les Français les canonnent, ils peuvent les mettre en pièces avant de franchir les ponts, mais il ajoute, personne ne voulait m’entendre, et je n’avais plus qu’à m’en aller, et tout se passa comme je le craignais ! ».

Tout ceci se passait entre 13 heures et 15 heures. Tous les acteurs du drame sont maintenant en place.

L’armée prussienne.

Puisque nous nous intéressons aux armées alliées, voici en résumé la composition de l’armée prussienne :
Commandant en Chef : Field Maréchal Prince Blücher Von Wahlstatt Chef d’État-Major : Lieutenant-général Comte Von Gneisenau.
Quartier-Maître général : Général-Major Von Grolman.

Ier Corps : Lieutenant-général Von Zieten : 1re, 2e, 3e et 4e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIe Corps : Général Von Pirch : 1er, 5e, 6e, 7e et 8e brigade d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIIe Corps : Lieutenant-général Baron Von Thielmann : 9e, 10e, 11e et 12e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.

La cavalerie était répartie dans les Corps d’armée. En principe chaque brigade d’infanterie avait un régiment de cavalerie à sa suite, chaque Corps d’armée avait une division de cavalerie. La cavalerie prussienne comprenait des dragons, des cuirassiers, des uhlans et des hussards, tous à quatre escadrons. La cavalerie portait en général la « litewka » en Campagne, les hussards le dolman et la pelisse, le casque ou le shako. Les cuirassiers ne combattirent pas à Waterloo. L’infanterie était à trois bataillons : les deux premiers de mousquetaires, le dernier de fusiliers. Tous les régiments étaient à 4 compagnies. Ils avaient deux numéros : celui du rang et celui de la province. Les régiments d’infanterie légère avaient deux bataillons de chasseurs (Jagers) et deux de tirailleurs (Schutzen), également à 4 compagnies. L’artillerie était répartie en brigades : elle avait des batteries à pied de 12, des batteries à pied de 6 et des batteries à cheval de 6, plus une batterie d’obusiers. L’infanterie comme l’artillerie avait l’uniforme bleu, le pantalon gris. Les régiments se distinguaient par la couleur distinctive différente pour chaque province. L’artillerie avait cette couleur noire. L’armée prussienne avait en plus des régiments de landwehr en bataillons et en escadrons, et quelques formations de chasseurs volontaires (Frewillige Jagers).

La retraite prussienne.

Mais revenons au champ de bataille. Environ 150.000 hommes sont en présence. Un silence profond et inquiétant s’abat sur la plaine.Soudain trois coups de canon tirés par une batterie de la Garde Impériale à intervalles réguliers donnent le signal de l’attaque. Il est 15 heures. La tragédie commence, elle ne se terminera qu’à la nuit ; à minuit on se battait encore près du moulin de Bussy. Le récit de la bataille de Ligny n’entre pas dans le cadre de cette causerie, elle a été maintes fois racontée par des historiens combien prestigieux ! Disons seulement qu’elle fut meurtrière, acharnée, que l’on se battit au corps à corps… dans l’église, dans le cimetière on se bat à coups de baïonnettes, à coups de crosse, et quand les armes manquent, à coups de poing ! Les pertes furent très lourdes, bien qu’elles varient selon les auteurs : de 10 à 20.000 hommes pour les Prussiens ; pour les Français de 6 à 7.000 selon Gourgaud, 13.000 selon Mauduit. Où en sont les adversaires, maintenant que les canons se sont tus, et que l’on relève les blessés trop nombreux pour les ambulances. Blücher hors de combat, Gneisenau prend le commandement de l’armée prussienne.

Le voici à cheval, entraîné lui aussi par le flot des fuyards, il arrête son cheval sur un chemin, qui relie la route de Namur, au nord de Brye, nous dit Houssaye. Profitant de la clarté de la lune, il consulte sa carte. C’est dans cette attitude que le représente un très beau portrait, dont j’ignore l’auteur. Gneisenau est en tenue de Campagne, aussi simple que celle de Wellington, col et parements rouges, sans aucune broderie, pantalon gris boutonnés jusqu’au pied, il est coiffé d’une petite casquette à visière, coiffure chère à l’Etat-Major prussien. Son cheval ne porte qu’un tapis de selle de fourrure noire et des sacoches de cuir clair. Il a posé ses brides sur l’encolure de son cheval, lunette à la main, et carte dans l’autre, il réfléchit quelques instants, puis il lance son ordre resté célèbre : « Ruczug nach Tilly und Wavre ». « Retraite sur Tilly et Wavre ». Il est probable, qu’en ce moment même, en ordonnant la retraite, le général vient de sauver l’armée prussienne, et, permis sans le savoir la victoire alliée à Waterloo. Ainsi au lieu de se replier sur ses bases d’opérations, il choisit d’aller vers le nord rejoindre les armées anglaise et tendre ainsi la main à Wellington. Ce dernier écrira, d’ailleurs quelques jours plus tard avec une certaine exagération que la décision de Gneisenau a été le moment décisif du siècle ! Pourquoi les Français stratégiquement vainqueurs n’ont pas exploité leur avantage en poursuivant l’armée ennemie. Cette erreur a permis à l’armée prussienne éparpillée sur les différents champs de bataille de se rassembler sans aucune menace. C’est ainsi que les deux brigades Heinkel et Steinmetz, dispersées, purent tranquillement rejoindre leur Corps d’armée en retraite. Cette armée battue n’avait l’air d’être aucunement désorganisée. Contraste frappant, entre ses deux armées. Alors que les vainqueurs se reposent sur leur victoire, les vaincus, eux, sont continuellement en alerte, profitant de cette passivité et de l’obscurité pour organiser leur retraite. Le Quartier-Général est replié à Mellery, en arrière de Ligny. Thielmann conserve sa position initiale, Jagow, lui, avec des éléments du Corps de Zieten occupe Brye et ses environs. Cette évacuation durera jusqu’à 3 heures du matin.

Et les Anglais ? Eh bien, au matin du 17 ils ignoraient encore le sort de la bataille et l’on pensait même que les Prussiens étaient victorieux, Lord Fitzroy-Somerset, (futur lord Raglan) secrétaire du Duc de Wellington écrivait à sa femme : « Les Prussiens et les Anglais ont refoulé les Français ? ». C’était chanter trop tôt victoire ! Wellington lui-même, ne disait-il pas de Blücher qu’il croyait vainqueur : « He his a fine old fellow ! ».
A l’aube du 17, Wellington se trouvait aux Quatre-Bras, lorsqu’arriva à brides abattues, un aide de camp qui dit quelques mots à l’oreille du Duc, celui-ci se tourna alors vers le capitaine Bowles du 28e Regiment of Foot, et lui dit : « Le vieux Blücher a reçu une sacrée rosée et s’est replié sur Wavre, nous devons reculer aussi, je suppose qu’en Angleterre on dira que nous avons été battus… ». Vous remarquez que Wellington ne dit pas « nous avons été battus, mais on pensera que nous l’avons été, il y a là toute une nuance qui sépare une défaite d’une bataille perdue ! Puis il ajoute : « Je n’y peux rien, nous devons reculer aussi ».

Conclusion.

Victoire stérile ou défaite victorieuse, Ligny aura été la bataille des occasions perdues ou gâchées, des hésitations et des fausses estimations. Il semble que les événements se soient ligués pour déjouer les projets des adversaires ! A Napoléon il manqua d’Erlon, à Blücher il manqua Bülow et  l’armée anglaise pour transformer une défaite, peut-être, en victoire. Si Napoléon avait engagé la bataille à 8 ou 9 heures du matin, si Wellington avait concentré ses forces avec 24 heures d’avance… si, si… Le général Vivian a été sévère pour son chef, il a jugé cette décision, comme une véritable bévue,

« A sad blunder » dira-t-il !Le destin, toujours le destin. J’ai été frappé par ce petit fait – souvent contesté par les historiens – mais que j’aime à croire authentique ! Il est raconté par le capitaine Georges Bowles, du régiment des « Coldstreams guards ». Peut-être le sort de la Campagne fut-il marqué pendant la soirée de la duchesse de Richmond. Après le départ du Prince d’Orange, Wellington qui se trouvait avec Richmond lui demanda une carte de la région. Comme ce dernier lui en présentait une, Wellington, après l’avoir examinée, s’exclama : « Napoléon m’a roulé » – (he has humbegged me), il a 24 heures d’avance sur moi. Que ferez-vous demanda Richmond ? Wellington répondit : « J’ai ordonné de résister aux Quatre-Bras, mais, sauf imprévu nous ne pourrons l’arrêter là, c’est ici que nous livrerons la vraie bataille, et le Duc marqua avec son ongle un point sur le carte que Richmond entoura d’un cercle rouge, ce point c’était Mont-Saint-Jean. Quoiqu’il en soit les faits devaient donner raison à Wellington, déjà Ligny annonçait Waterloo. Dramatique cheminement du destin inexorable : Ligny, magnifique victoire française serait une victoire sans lendemain, ou plutôt elle en aurait un terrible, l’Histoire le connaît sous le nom de Waterloo !

 

Baron Louis de BEAUFORT

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.14-18).

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( 6 mars, 2019 )

Daumesnil, le héros de Vincennes (1ère partie).

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Yriex-Pierre Daumesnil (il abandonnera pour le second son premier prénom trop singulier), né à Périgueux le 27  juillet 1776, engagé au 22ème chasseurs à cheval le 10 novembre 1793, fait campagne dans les Pyrénées, sous les ordres de Bessières, puis en Italie ; il aide à retirer le général Bonaparte des marais du pont d’Arcole où il s’enlisait. Il charge à Rivoli et, au cours de cette campagne, enlève six drapeaux à l’ennemi. Sous le commandement de Lannes est créé un corps monté de « Guides », devenus plus tard les Chasseurs à cheval de la Garde consulaire puis de  la Garde Impériale. En 1797 on y trouve Daumesnil, brigadier, puis maréchal des logis, un beau garçon, cheveux et sourcils châtains, front haut, yeux gris, héroïque, indomptable. Le 19 mai 1798, il s’embarque pour l’Egypte avec le corps expéditionnaire, se bat devant les Pyramides, monte un des premiers à l’assaut de Saint-Jean d’Acre et reçoit un sabre d’honneur. A Aboukir, il sauve une fois de plus la vie de Bonaparte, qui le choisit avec quelques autres chasseurs pour l’accompagner à son retour en France. Il prend part à la seconde campagne d’Italie et charge à Marengo. Mais, six ans près son engagement, il doit à son caractère difficile d’être encore sous-officier, adjudant sous-lieutenant en mai 1800. Il est enfin lieutenant le 18 juillet 1800, puis capitaine le 1er août 1801,Le 15 juillet 1804, au cours de la cérémonie des Invalides, il reçoit l’étoile de la Légion d’honneur de la main de l’Empereur. Et voici le camp de Boulogne, l’Armée des Côtes de l’Océan ; Austerlitz ; la terrible charge des Chasseurs de la Garde contre les Chevaliers-gardes du tsar Alexandre. Daumesnil, quoique blessé, sauve la vie de Rapp. Le 18 décembre 1805, il est nommé chef d’escadron dans la Garde. A l’automne 1806, c’est la campagne de Prusse, l’entrée à Berlin, à Varsovie, les tempêtes de neige sur les plaines glacées qui dégage Bessières cerné par l’ennemi. Daumesnil s’empare de dix-huit pièces de canon. Un détachement de  la Garde Impériales quitte Paris le 25 janvier 1808. Daumesnil en est,  à la tête d’un escadron de Chasseurs et de la compagnie de Mamelucks. Le 23 mars, Murat fait son entrée à Madrid.Quelques jours plus tard, Daumesnil, face à l’émeute, a deux chevaux tués sous lui. La guerre d’Espagne se déroule, atroce, inexpiable. Le 27 novembre 1808, Daumesnil, officier de la Légion d’honneur depuis le 14 mars 1806, est fait chevalier de la Couronne de Fer. Au printemps de 1809, 5ème Coalition : « Les Chasseurs et les Mamelucks de Daumesnil sont à Abensberg, Landshut, Eckmühl, Ratisbonne. Allant de victoire en victoire, l’Empereur, après une campagne-éclair, entre dans Vienne, le 11 mai. Après Essling, les régiments se regroupent. Le 13 juin, Napoléon élève Daumesnil au rang de major, c’est-à-dire de lieutenant-colonel. Mais un major de la Garde, lui, a rang de colonel. Daumesnil commande le 1er régiment de Chasseurs à cheval de la Garde, qui forme avec les chevau-légers polonais la brigade légère de la cavalerie de  la Garde. Il a 32 ans. Le voici au matin de Wagram : « Il arbore la tenue de parade, avec le lourd colback noir, le dolman vert, la pelisse écarlate bordée d’hermine, les culottes jonquille, bottes à la hussarde ; il est splendide, flamboyant. » En fin de journée, ses chasseurs font une brillante charge. Mais Daumesnil n’est plus là pour les enlever : un boulet lui a brisé la jambe gauche. Sa carrière militaire active est finie. Larrey va « scier sa jambe au-dessous du genou ». 

A suivre.

 

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( 8 janvier, 2019 )

Une lettre du baron Bacler d’Albe à sa femme

BaclerRappelons que le méconnu Louis Bacler d’Albe (1761-1824) était alors adjudant commandant chef du cabinet topographique de l’Empereur.

En 1813 il est nommé général de brigade. 

[Au] Kremlin, 15 octobre [1812] 

Tu manges probablement, ma bonne gloutonne, du bon raisin de Fontainebleau, ou plutôt de ton jardin, tu ranges tes pommes, tes poires d’hiver, etc., et nous ici nous calculons combien de temps encore nous aurons des pommes de terre et des choux pour aider à avaler la vache. Il y a aujourd’hui trois pouces de neige sur la terre. Je ne dirai pas sur les toits. Il n’y en a plus. J’ai heureusement trouvé un grenadier qui a bien voulu faire de nouvelles doublures chaudes à mes habits. J’ai fait ajuster une bonne pelisse (quoique vieille) pour monter à cheval, mon chapeau a été aussi dégraissé par un hussard fort adroit, un chasseur raccommode mes bottes et m’a même promis une paire de bottines de peau pour mettre par-dessus ces bottes.

 J’ai fait couvrir de petit-gris ma casquette de Paris ; ainsi, me voilà réhabilité chaudement. Joson [son fils aîné Joseph-Albert, alors capitaine aide de camp du général Philippe de Ségur] est aussi assez bien avec une bonne fourrure de loup, et nous voilà prêt à tout événement. J’ai de nouveaux domestiques français pour remplacer les prisonniers, de bons cognats [petit cheval russe très résistant et utilisé habituellement par les cosaques]. Sappe peut faire du pain pour quinze jours, on ramasse un peu d’avoine, on emballe du rhum et du vin, du sucre, du thé, voire même du café et du chocolat. 

Il reste encore un peu de tablettes de bouillon avec quelques jambons ; tu vois qu’avec tout celle on peut faire 150 lieues [environ  600 kilomètres] dans un sens ou dans l’autre. Nous saurons probablement à quoi nous en tenir dans deux jours. Il serait très possible que notre mouvement soit tellement combiné et si singulier que nous soyons pendant quelques jours sans recevoir si sans envoyer d’estafettes.  Connaissant ta bonne tête, je dois te prévenir de cela parce que je ne veux pas qu’elle batte la campagne. Nous serons en bonne et nombreuse compagnie ; ainsi sois sans inquiétude et ne t’étonne pas de notre silence. Aussitôt que je le pourrais j’écrirai, et probablement nous serons plus voisins.

Buvez à notre santé en attendant, sans impatience surtout, cela fait de mauvais sang et il n’ y a  raison d’en avoir. 

Joson ne peut t’écrire, il est à présent à 20 lieues d’ici avec plusieurs autres officiers et un petit service dela Maison. Il a un bon domestique et trois bons chevaux ; il suivra le mouvement du roi de Naples qui le connaît et l’aime. S’il peut m’écrire il le fera, mais j’en doute, je connaîs les difficultés ?

Nous nous rejoindrons dans quinze jours, alors nous pourrons causer librement avec toi et rire surtout. En attendant mon tout je te gronde, ainsi que Marc, de ta paresse. Voilà douze jours que je n’ai de tes nouvelles. Si c’est ta faute, c’est mal, sinon tu vois que tous ces morceaux de papier appelés « lettres » ne courent pas comme on veut. 

Bonsoir tous ; une claque pour toi, des baisers pour tout le monde. 

BACLER. 

Sur ce personnage, n’hésitez pas à consulter l’excellente notice biographique que lui a consacrée Wikipédia. 

C’est ici :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_Albert_Guislain_Bacler_d’Albe 

 

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( 2 septembre, 2018 )

1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry.

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou 1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry. dans TEMOIGNAGES Espagnebien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur. Le témoignage de G. Woodberry a été réédité en 2009 par L.C.V. sous le label « A la Librairie des Deux Empires ».

C.B.

Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face àla Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées. En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi dela France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastidede Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour dela Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords dela Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois. Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

« Le repos du guerrier »…

Une fois que les armes se sont tues, notre officier britannique reprend sa vie insouciante : « J’ai pêché dans l’Auzoue, avec le comte et sa sœur cadette : nous avons pris quelques carpes. » (4 mai 1814). Et plus loin : »Nous donnons demain un bal aux dames de Mézin et de Nérac. On ne parle que de cette fête et on prépare ses plus beaux habits. Le 20 juin, il est à Paris et visite la capitale : « Nous avons été voir les admirables collections du Louvre et la place Vendôme où s’élève la superbe colonne érigée par ordre de Buonaparte en commémoration des victoires remportées sur les armées autrichiennes, russes et prussiennes, et faite avec le métal des canons pris sur elles. » Le 23 juin 1814, il rend visite au Roi nouvellement installé sur son trône : « Nous avons été à onze heures au Palais des Tuileries en grand uniforme, faire notre cour à Louis XVIII ». Puis Woodberry, rentre en Angleterre, en passant par Boulogne. Il va voirla Colonne dela Grande-Armée et peut écrire, le 7 juillet 1814 : « « J’ai vu ce matin, la fameuse colonne élevée en l’honneur de Napoléon par l’armée de Soult : chaque homme fit dont d’un jour de paie ». Dix jours plus tard, le lieutenant George Woodberry quittela France : « Je supporte très bien la mer : je ne suis jamais malade ». Le 18 juillet 1814, il retrouve son Angleterre natale.

1815, Campagne de Belgique.

Woodberry devait revoir la Francequelques mois après. Le 19 avril 1815, il repart en campagne avec le 18ème hussards et débarque à Ostende en Hollande.  Il transcrit rapidement ses premières impressions : « 22 avril 1815, Eccloo, département de l’Escaut, Belgique », l’infortuné roi de France Louis XVIII est à Gand avec une faible suite composée en grande partie de traîtres ».  Le 8 mai, Woodberry se trouve à Bruxelles, prêt à entrer en campagne : « Ordre à tous les officiers séjournant à Bruxelles de regagner immédiatement leurs régiments ; aucun officier n’aura plus le droit d’aller à Bruxelles sans autorisation du général commandant » (12 mai 1815, Op Hasselt, département de l’Escaut, Belgique). L’armée anglaise observe les mouvements de celle de l’Empereur ce qui fait dire à Woodberry (le 17 mai) que « Buonaparte semble vouloir concentrer ses efforts surla Belgique ».

L’orage approche…

« L’ennemi s’est, dit-on, avancé avec Buonaparte à sa tête vers Charleroi. Lord Wellington donne ce soir un grand bal [c’est celui, fameux, de la duchesse de Richmond] à Bruxelles ; j’étais invité par lord Arthur Hill, mais je trouve que c’est trop loin. » (Op Hasselt, 15 juin 1815).

Puis le 18 juin c’est Waterloo…

« Nous restâmes au bivouac jusqu’à dix heures ; nous le quittâmes au signal de la trompette. Nous croyions que l’armée allait avancer de concert avec les prussiens de Blücher, mais jugez de notre surprise quand, arrivés en position (notre place étant à l’extrême-gauche), nous vîmes plusieurs fortes colonnes marchant à l’attaque et que nous trouvâmes nos piquets assaillis par la cavalerie française et repoussée par elle à une certaine distance…. Rien n’égale la grandeur du spectacle qu’offrit l’attaque de notre centre. Plus de deux cent pièces de canons ouvrirent sur nous un feu épouvantable. Sous leu couvert de leur fumée, Buonaparte, fit une attaque générale avec la cavalerie et l’infanterie, en tel nombre qu’il fallut toute l’habileté de Wellington, pour disposer ses troupes et toutes les bonnes qualités de ces troupes elles-mêmes pour y résister…. Les life-guards et les bleus chargèrent alors avec la plus grande vigueur et le 49ème et le 105ème régiment français ; ils perdirent leurs aigles ainsi que deux à trois mille prisonniers…. L’admiration de tous est due à la bravoure déployée par la cavalerie française : les cuirassiers, avec leurs armures à l’épreuve des balles, chargèrent à plusieurs reprises nos carrés, sur lesquels leurs canons faisaient des trouées. »

Le 21 juin, Woodberry arrive en France et note quelques jours plus tard (Du Cateau-Cambrésis, Somme, le 23 juin) que « Buonaparte rassemble son armée à Laon, mais on croit que ce n’est pas là qu’il livrera bataille, bien que ses lignes fortifiées soient imprenables, au dire des français ». Le 2 juillet 1815, il bivouaque au Bourget, non loin de Paris. « Le prince Blücher a promis à son armée que si les français défendent Paris, il autorisera le pillage des deux faubourgs St-Germain et St-Antoine. ». Le lendemain, George Woodberry précise qu’ « une suspension des hostilités a été conclue entre les alliés et les Français ce matin. Nous espérons que tout est arrangé et que nous allons nous mettre immédiatement en marche pour entrer dans Paris. Dieu soit loué ! Puisse la nouvelle être vraie et la guerre finie ! ».

Ainsi, c’est avec un plaisir non dissimulé que l’officier britannique redécouvre la capitale, le 8 juillet. Trois jours plus tard, il s’étonne « de l’état dans lequel sont les musées ». Et précise que « ceux du Jardin des plantes sont déjà honteusement pillés, particulièrement le Muséum et l’amphithéâtre de chirurgie et d’anatomie ». George Woodberry goûte avec bonheur aux plaisirs de la vie parisienne : soirée à l’Opéra-Comique, promenade sous les frondaisons des nombreux jardins de la capitale, bal au fameux Tivoli… L’odeur de la poudre est loin désormais. Les seules explosions auxquelles il assiste, sont celles d’un grand feu d’artifice par lequel se termine son « Journal » : « Le spectacle était magnifique, et toute la compagnie paraissait enchantée des amusements de la soirée ».

 

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( 8 juillet, 2015 )

Louis XVIII entre dans sa capitale !

8 juillet 1815

« Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits-réunis à La Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal; j’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre. Enfin, à près de sept heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière; le royalisme lui. coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries. Oh! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois , n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillants , l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour: les balustrades des parterres avaient été franchies; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées. du château; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries , ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français; c’était l’uniforme de l’Angleterre ! J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie. Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814: j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs- Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée. Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ? Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts ‘furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière. Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50,000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles , je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité dans cette revue; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo. Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance; ils étaient entièrement costumés de noir; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabretaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni. Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience: la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours; sommes-nous donc en carnaval? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie: place aux braves écossais ! Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Écossais. Eh! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter-Scott, nous a rendus si familiers ! Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté! Et leur musique militaire; que croyez-vous qu’elle eût en tête? Oh! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides , gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre: mes oreilles seront charmées; mais c’est mon imagination qui le fut, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération ! Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Écosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Élysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de trois ou quatre cents hommes; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Écosse; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Édouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Édimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités. Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France: Wellington , Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française. »

 

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.285-291). 

 

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( 5 juillet, 2015 )

A Paris, en juillet 1815…

Voici un nouvel extrait du récit de l’étudiant Labretonnière.

« …je passais sur le quai Voltaire quand je vis un détachement de hussards escortant des militaires à pied et désarmés. Je courus vers le pont Royal, devant lequel ils allaient passer ; c’était une partie régiments de hussards de Brandebourg et de Poméranie qu’on escortait jusqu’à l’Ecole militaire où étaient casernés les autres prisonniers. Dans l’escorte, je remarquai un jeune brigadier dont le regard plein de feu se portait sur ces hussards étrangers vêtus de vert comme son régiment, le 7e à ce que je crois me rappeler ; dans un soubresaut du cheval, son schako était tombé, mais il aima mieux demeurer tête nue que d’abandonner son rang un instant, et il continua de prendre fièrement sa revanche en jetant, du haut de son cheval, un regard superbe sur les piétons captifs.

Ces deux régiments qui passaient pour les plus beaux de l’armée prussienne, avaient été laissés à Versailles par Blücher, qui était loin de craindre qu’on n’allât les y attaquer. Mais le coup que voulait porter Napoléon paraissait si infaillible que le général Exelmans ne put résister à l’envie de séparer, par un manœuvre subite, l’armée prussienne de l’armée anglaise. En conséquence, le mouvement était combiné de manière à s’emparer de toute la rive droite de la Seine, tandis que l’armée française, campée dans la plaine de Grenelle, acculerait à la rivière le corps prussien qu’on avait imprudemment jeté sur la rive gauche ; les divisions de la plaine Saint-Denis eussent pris en écharpe sur son flanc gauche le reste de l’armée combinée. Jamais, dit-on, victoire ne s’était montrée plus certaine, surtout avec la soif de vengeance qui dévorait nos bataillons. Fouché, le fatal Fouché, fit avorter ce plan de salut ; le mouvement fut arrêté au nom du gouvernement provisoire. L’avant-garde seule avait marché avec résolution sur Versailles, avant d’avoir reçu contrordre. Honneur aux braves qui, là, portèrent les derniers coups, au terme de cette lutte de vingt-trois ans, de la France contre l’Europe ! Les hussards prussiens furent sabrés par les dragons du jeune colonel Bricqueville, devenu depuis l’énergique député de Cherbourg. Puis, reçus au bout des baïonnettes du 14e de ligne, ils furent entièrement pris ou tués. L’aspect des prisonniers, tous superbes et vieux soldats, rendit un éclair de fierté à des regards abattus, depuis quelques jours, par la douleur. Le bruit se répandit qu’on allait enfin attaquer le corps prussien, campé dans la plaine de Vaugirard.

Je me transportai à l’instant derrière les bâtiments de l’Ecole militaire ; là, l’Ecole polytechnique était en bataille, attendant des ordres qui ne venaient point. Je reconnus dans les rangs mes deux camarades Duclos et Allenet, et m’approchai d’eux pour parler ; ils ne doutaient point que l’ennemi ne fût attaqué dans la soirée, et l’Ecole était toute prête à soutenir sa renommée. Les deux élèves Duclos et Allenet sont aujourd’hui en retraite, le premier comme colonel du génie, à Toulon, le second comme officier supérieur d’artillerie, à la Rochelle.

On voyait de loin les masses noires de l’armée prussienne se mouvoir lentement à travers les bouquets d’arbres qui semaient la plaine. Mais en vain espéra-t-on toute la soirée voir commencer l’attaque ; Fouché venait d’écrire à Wellington cette lettre qui, le lendemain, fit saigner tant de cœurs française par sa bassesse et ses lâches adulations ; c’en était fait ! L’armée devait livrer Paris sans combattre !

C’était le 5 juillet ; il me semblait, dans mon sommeil, entendre un bruit sourd et continu, que des sons harmonieux interrompaient de temps en temps. Je me réveillai et reconnus le bruit de l’artillerie, roulant sur le pavé, ainsi que les sons de la musique militaire. C’était une division de l’armée qui descendait la rue de La Harpe ; la capitulation était conclue ; il fallait, le lendemain, livrer la capitale à un ennemi qu’on eut pu écraser deux jours auparavant. Quelle journée pleine d’angoisses et de terreurs pour Paris, que ce jour du 5 juillet ! Certes, il fallut de la vertu à ces 80 000 hommes qu’on vendait ainsi à l’ennemi pour exécuter des ordres émanés d’un pouvoir sans force et sans sympathie dans la nation. L’armée de la Loire imita la sublime résignation de son Empereur ; la gloire et l’intérêt lui criaient de combattre ; elle n’écouta que la paix et l’humanité qui lui disaient de poser les armes.

Mais ce ne fut pas sans murmures et sans dangers pour la tranquillité parisienne. La Garde nationale sillonnait toutes les rues, remplissant sa mission d’ordre et de concorde, si difficile à exercer ce jour-là. Partout des groupes de soldats de ligne faisaient entendre des imprécations contre les traîtres qui livraient Paris ; ils regardaient de travers les patrouilles nationales, qui les dissipaient avec douceur au nom de la paix publique. On entendait à chaque instant des coups de feu retentir sur les quais et sur les ponts ; c’étaient des soldats qui, dans leur colère, déchargeaient leurs fusils dans la Seine. Le bruit se répandit même que plusieurs régiments se révoltaient et refusaient d’évacuer Paris.

Au milieu de ce désordre et de cette effervescence soldatesque, je fus témoin d’un de ces épisodes comiques qui, rarement, manquent de se mêler aux scènes les plus graves. La rue de La Harpe était pleine de soldats qui descendaient vers le pont Saint-Michel ; un sergent paraissant avoir puisé une partie de son exaltation à une source autre que celle du patriotisme, se faisait remarquer par son désespoir, en criant, d’une voix tremblante de fureur : « A bas les royalistes ! » Voilà qu’une marchande d’oublies, sa boîte sur le dos, sa claquette en main, insoucieuse des affronts du jour, ne voyant dans la chute de l’Empire qu’une occasion de vendre plus de produits de son commerce à des masses d’acheteurs ; voilà que cette industrielle parisienne vient, au milieu des grenadiers exaspérés, jeter son cri joyeux et cadencé :

-Voilà… le plaisir, mesdames, voilà… le plaisir !

-Comment ! s… nom de D… ! lui dit le sergent en la saisissant par le bras, voilà le plaisir ! te f..-tu de nous, avec ton plaisir ? Allons ! crie Vive l’Empereur !

Et la pauvre marchande, interdite et confuse, n’avait plus de voix pour un cri si étranger à ses habitudes. D’autres camarades intervinrent en riant ; elle cria en riant elle-même ce qu’on ne lui ordonnait plus qu’en plaisantant ; et, pour lui tenir compte de son dévouement à la cause impériale, la boîte fut dressée, et les aiguilles tournèrent rapidement sur leur axe.

La capitale ouvrant ses portes aux hordes étrangères ; les drapeaux ennemis détrônant dans nos murs les couleurs françaises ; d’indignes citoyens s’attelant au char de triomphe de nos vainqueurs ; d’autres, forcés de cacher leurs pleurs et leurs cicatrices ; – voilà ce que j’ai raconté dans mes souvenirs de 1814 ; voilà ce que j’ai encore à redire. J’ai malheureusement été, deux fois dans une année, témoin de ce que des siècles ne semblaient pas pouvoir reproduire.

A peine l’armée française eût-elle pris, morne et désespérée, la route d’Orléans, que Paris prit un nouvel aspect : la joie brilla sur toutes les physionomies qui s’étaient cachées pendant l’interrègne. Dès le soir de l’évacuation, on apprit que le Roi et sa famille étaient à Saint-Denis, se disposant à faire leur entrée solennelle, le jour suivant. La belle occasion de faire parade de dévouement, pour les hommes du lendemain, ces intéressantes victimes, arrivant à point nommé pour se faire escompter en places et en rubans les dangers courus et les persécutions essuyées par le courage réel qui se tait ! Aussi Dieu sait avec quel empressement l’élite royaliste se précipita vers Saint-Denis pour saluer, la première, le retour des exilés.

Comme les barrières étaient encore au pouvoir des vétérans et de la gendarmerie, cocarde tricolore en tête, chaque fidèle avait la peine de passer devant ces mécréants, avec sa cocarde blanche en poche ; ce n’était que dans la plaine que ce symbole de la vieille monarchie sortait de l’ombre et brillait aux bonnets des Gardes nationaux, aux chapeaux bourgeois et même à beaucoup de chapeaux féminins. Le beau sexe, il faut en convenir, était terriblement royaliste ; Nîmes, Marseille et Montauban en garderont longtemps la mémoire.

Or, qu’arriva-t-il ? C’est que les officiers de garde aux barrières, vexés de démonstrations semblant insulter à leurs sentiments patriotiques, se permirent une petite vengeance qui fit beaucoup rire aux dépens des chevaliers de la fidélité, qui s’étaient rendus à Saint-Denis. Les grilles furent impitoyablement fermées à l’heure dite, et refusèrent de s’ouvrir à des milliers de traînards qui vinrent s’y heurter. Il fallait passer la nuit à la belle étoile ou retourner à Saint-Denis ; la foule prit son parti en brave : on forma donc des danses rondes dont les refrains n’épargnaient guère les oreilles des bonapartistes ; femmes, enfants, jeunes gens, vieillards, tout s’enlaça par la main aux cris de « Vive le Roi ! » Cette séance nocturne aux barrières, fut appelée Campagne sentimentale de Saint-Denis.

C’était une campagne comme une autre à porter sur ses états de services. La colonne des actions d’éclat et blessures pouvait s’enrichir de l’ardeur déployée, sous les yeux de l’ennemi, par certains coryphées entonnant la ronde célèbre alors : 

Rendez-nous notre père

De Gand,

Rendez-nous notre père.

ainsi que des rhumes de cerveau attrapés,

par d’autres, en dansant à la belle étoile.

 Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits réunis à la Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal. J’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries ; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre.

Enfin, à près de 7 heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue ; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière ; le royalisme lui coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire ; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries.

Oh ! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois, n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillans, l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour : les balustrades des parterres avaient été franchies ; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales ; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées du château ; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries, ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français ; c’était l’uniforme de l’Angleterre !

J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie, Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814 : j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable ; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs-Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée.

Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ?

Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors ; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes ; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière.

Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50 000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles, je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. »

Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité, dans cette revue ; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées ; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo.

Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance ; ils étaient entièrement costumés de noir ; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre ; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabredaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir ; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort ; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils ; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni.

Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience : la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes ; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges ; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours ; sommes-nous donc en carnaval ? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie : place aux braves Ecossais !

Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant ; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la Garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette ; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Ecossais.

Eh ! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter Scott, nous a rendus si familiers ? Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté ! Et leur musique militaire ; que croyez-vous qu’elle eût en tête ? Oh ! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides, gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre : mes oreilles seront charmées ; mais c’est mon imagination qui le fût, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération !

Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce ; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Ecosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Elysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de 300 ou 400 hommes ; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Ecosse ; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Edouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Edimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités.

Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations ; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France : Wellington, Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire ; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française.

Ici, se termine l’histoire des Cent-Jours et commence celle de la seconde Restauration, cette longue lutte entre le droit divin et le droit du peuple. Pour préluder à cette série de manques de foi, devant aboutir aux Ordonnances de Juillet, le pouvoir commença par violer la capitulation de Paris, qui jetait un voile sur la conduite politique des Français dans les Cent-Jours ; il décréta d’accusation La Bédoyère et l’illustre et malheureux Ney. L’étranger suivit ce noble exemple en spoliant nos Musées ainsi que l’arc de Triomphe du Carrousel, au mépris des traités qui les protégeaient. Le pont d’Iéna avait alors pour ornement les aigles que lui a rendues la Révolution de 48 ; elles posaient leurs serres sur le cordon de chaque pile, étendaient gracieusement leurs ailes à droite et à gauche et embrassaient ainsi chaque arcade.

Pauvre pont ! son nom pensa lui coûter cher ; sans la maladresse des canonniers prussiens, c’en était fait de lui.

Après la rentrée de Louis XVIII, le bruit se répandit un matin que les Prussiens avaient fait sauter le pont d’Iéna, la nuit précédente. Je sortis à l’instant avec d’autres étudiants qui se trouvaient alors comme moi au café des Pyrénées ; nous nous rendîmes au Champ-de-Mars et vîmes en effet un groupe nombreux près du pont. La seconde pile du côté du Champ-de-Mars était écornée à la hauteur du chapiteau, quelques pierres du cintre étaient fendillées ; les artificiers prussiens avaient si mal disposé leur fougasse, trop faible, du reste, que tout l’effet s’en était manifesté en dehors du pont et n’avait réussi qu’à le marquer d’une auréole noire qui était loin d’être glorieuse pour eux. L’indignation et le mépris jaillissaient de tous nos regards, à l’aspect de ce guet-apens nocturne ; on annonçait que les Prussiens devaient, dans la journée, procéder définitivement à la destruction du pont d’Iéna ; la plus vive agitation se répandit alors dans Paris. Le roi Louis XVIII, informé du projet de l’armée prussienne, déclara, dit-on, qu’il ne souffrirait point une telle violation des traités et qu’il irait se placer sur le pont qu’on voulait faire sauter. Malheur inévitable de la situation ! personne ne crut un mot de cette résistance à l’étranger de la part d’un prince dont le retour se signalait déjà dans le Midi par le meurtre et la terreur ; quoi qu’il en fût, les Prussiens respectèrent le pont d’Iéna, et le Roi, qui s’était peut-être prononcé avec fermeté, ne réussit qu’à s’attirer l’épigramme suivante, qui, dès le même jour, circulait en cachette. Louis XVIII était, on le sait, d’une corpulence énorme ; quelle bonne fortune pour l’opposition ! Voici l’épigramme en question, demeurée intacte en ma mémoire, ainsi que tout ce qui tient à cette mémorable époque des Cent-Jours : 

Venez, fiers Prussiens, sur le pont d’Iéna

Assouvissant votre orgueil misérable,

Vous venger du nom mémorable

Que la victoire lui donna.

Essayez ! Louis vous défie

De pouvoir le faire sauter ; 

Car pour nous, exposant sa vie,

Il a juré de s’y faire porter !

Tu resteras debout sur ta base imposante,

Noble pont ; ne crains rien pour tes fiers piédestaux,

Sur ton pavé que Louis se présente…

Et l’on verra la mine avorter, impuissante,

Sous un tel héroïsme… et sous tant de quintaux.

Je vis hélas ! plus tard, le pillage du musée ; j’ai vu les grenadiers hongrois porter sur de grossiers brancards les divines toiles des Raphaël, des Titien et des Dominiquin ; la main sauvage d’un pandour arrachait de leur piédestal les marbres sacrés qu’avaient fait respirer les Phidias et les Praxitèle, sous les formes d’Apollon, de Vénus et de Laocoon. Pour l’honneur de Paris, l’Autriche n’avait pu y trouver d’emballeur pour consommer son vol ; ses soldats seuls lui servirent dans cet ignoble emploi.

Pendant ce temps-là, l’arc de triomphe perdait ses trophées, ses reliefs lui étaient arrachés ; des câbles grossiers garrottaient les chevaux de Venise, que de victoire en victoire la gloire avait menés de Corinthe à Paris. Là, un officier anglais, monté sur le monument, prenait en riant des poses dans le char où Napoléon ne s’était pas trouvé digne de figurer ! Voilà ce que je voyais douloureusement, d’une croisée du musée, tandis que la cavalerie autrichienne gardait toutes les avenues du Carrousel. »

 

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