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( 8 mai, 2019 )

1815… Le Père la Violette…

« L’hiver fNapoléon le Grand2uyait ; un soleil plus chaud faisait fermenter à la fois et la nature et les jeunes têtes ; à l’une il rendait les fleurs, aux autres leurs rêves de gloire et leurs espérances guerrières. La conviction que le gouvernement royal ne pouvait longtemps se soutenir avait entraîné, comme conséquence, la certitude du retour de Napoléon. Ses nombreux partisans souriraient de pitié en voyant les organes du pouvoir vanter la force et la stabilité d’un édifice qu’un souffle pouvait renverser ; ils imaginèrent enfin, pour mieux se compter de faire comme dans l’Orient, de rendre un bouquet l’interprète apparent d’une pensée secrète. Ce fut ainsi que la violette qui, jusqu’alors, n’avait annoncé que le retour du printemps, vit sa fleur devenir l’emblème du retour si ardemment attendu de l’Empereur.

Elle, humble symbole de modestie, annoncer la venue d’un Messie de gloire et de destruction ! Malgré le contraste, le bouquet emblématique brillait à une multitude de boutonnières, et en style populaire, Napoléon ne s’appela plus bientôt que le Père la Violette. »

(Émile Labretonnière,  « Macédoine [sic]. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et pendant les Cent-Jours. Correspondance avec Béranger », Lucien Marpon, Libraire- Éditeur, 1863).

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( 25 janvier, 2019 )

« Tours, dépôt général des blessés de la Grande Armée (2 février-14 avril 1814) »

A3

Cette étude, fut publiée la première fois en 1934, dans le « Bulletin trimestrielle de la Société Archéologique de Touraine ». Son auteur Raoul Mercier, était à l’époque, Professeur à l’Ecole Militaire de Tours. Je crois savoir qu’elle a fait l’objet d’un tiré à part en 1935.

C.B.

Le choix de Tours comme dépôt général des blessés de la Grande Armée de la Grande Armée, en 1814, marque une des heures les plus graves de notre histoire nationale : il mérite, à ce titre, d’être exhumé de l’oubli. Le premier ordre d’évacuation date du 26 janvier 1814, mais l’exécution ne commence que quelques jours près. Le 2 février 1814, le général Bonnard, commandant la 22ème division militaire, reçoit une lettre de Son Excellence le ministre de la Guerre [général Clarke], l’informant que des ordres sont donnés pour diriger sur Tours les militaires malades évacués de la Grande Armée. Une autre lettre, datée également du 1er  février, adressée, celle-ci, par le ministre, directeur de l’administration de la guerre [comte Daru] au comte de Kergariou, préfet d’Indre-et-Loire, précise que 2500 malades ou blessés vont être évacués sur les hôpitaux de Tours et d’Amboise. Cette nouvelle aussi sensationnelle qu’alarmante trouve son explication dans les défaites qui marquent le début de la campagne de France, commencée le 25 janvier par les Alliés: elle est la conséquence de l’invasion. Dès le 3 février, le préfet répond : « Je supplie Votre Excellence de renoncer à établir dans mon département aucun dépôt de malades. » Il fait valoir, en effet, que l’Indre-et-Loire abrite déjà près de 6000 prisonniers et que le passage de la division Laval vient d’exiger 543 voitures et 2200 chevaux. Il fait remarquer enfin que, les blessés arrivant par la Loire, le dépôt peut aussi bien être fixé à Orléans et Blois qu’à Saumur, Angers et Nantes. Après avoir reçu l’ordre, il attend le contre-ordre de l’Empereur qui date du 3 février. Mais les événements se précipitent : le 9 février, 1 400 malades sont dirigés par Étampes sur Orléans et Tours. Une seconde évacuation, d’environ 2 000 malades, doit suivre et le trop plein des hôpitaux d’Orléans et de Blois refluera sur Amboise et Tours.

 

Plan d’Évacuation.

La ligne d’évacuation, fixée le 3 mars, dirige les malades de Troyes, par Montargis, sur Orléans: les évacuations sont réglées à Paris par le commissaire ordonnateur des guerres Mazeau, chargé du service des hôpitaux militaires. Les premiers convois, annoncés le 26 janvier, doivent provenir des lère , 2ème  et 18ème  divisions militaires. Les directives portent que les blessés et malades seront évacués par voie fluviale, avec embarquement à Orléans et débarquement à Tours. Les bateaux sont des de l’eau, à la vitesse moyenne de 3 kilomètres à l’heure; ils peuvent ainsi parcourir le trajet en 4 jours de 10 heures de navigation. Chaque bateau réquisitionné est garni de paille et couvert d’une toile, de manière à protéger les blessés contre les intempéries. D’ailleurs de nombreux blessés échappent à ce courantd’évacuation, comme l’établit cette note de la supérieure1 des religieuses de la Présentation à Toury : « Les routes de plusieurs départements étant interdites, tous les blessés nous arrivaient à Toury par différentes voies et jusqu’à 80 à la fois. Nous les pansions, nous leur donnions à manger et, après les avoir bien soignés, on les remettait en voiture. Nous n’avions que deux religieuses ; personne ne voulait nous aider. »

Plan d’Hospitalisation.

L’hôpital de Tours, qui dispose d’environ 500 lits (dont 300 pour les incurables, 40 pour les militaires, 65 pour les malades civils et le reste pour les orphelins), est fort peu préparé à son nouveau rôle, puisqu’un rapport du commissaire des guerres vient d’établir que « l’hospice se trouve dans un dénuement qui compromet éminemment le service ». Son budget annuel s’élève à 125720 francs pour les recettes et à 232400 francs pour les dépenses, d’où un déficit de 106685 francs. Il lui est encore dû 8166 francs pour des journées militaires, accumulées depuis 1808, et les fournisseurs n’acceptent de soumissionner qu’à la condition d’être payés comptant.

Un premier plan d’hospitalisation, établi par ordre

du préfet, prévoit :

1° pour Tours :        hôpital général de Tours 200 places

                                        la grande caserne 480  places

                                     l’ancien Hôtel-Dieu 120 places

                                caserne de Marmoutier 300 places

                                      dépôt de mendicité 200 places

bureau de bienfaisance, attenant au précédent 20 places

ancienne église des Carmélites                        80 places

église des Carmes                                             200 places

maison Mitton (à louer)                                      60 places

 

Total.                                                                 1660 places.

 

2° pour Amboise, au lieu des 14 lits actuels :

                                      hospice d’Amboise 100 places

                       ancien couvent des Minimes 100 places

Total.                                                                  200 places.

 

Dès le 2 février, la commission administrative de l’hôpital, présidée par le baron Deslandes, maire de Tours, décide d’augmenter la capacité hospitalière par l’adjonction de deux succursales installées, lune au Plessis-lès-Tours, et l’autre à la maison de Saint- François. Ayant, à partir du 20 février, constitué un bureau qui siège en permanence, elle déclare en outre que les 800 lits installés dans l’hôpital général de la Charité seront exclusivement réservés aux soldats. L’archevêque de Tours s’empresse de désigner un

aumônier pour chacune des succursales hospitalières qui vont s’ouvrir.

Equipement de l’hôpital général de la Charité.

La transformation de l’hôpital général de la Charité en hôpital militaire nécessite une série d’évacuations préalables qui peuvent se résumer ainsi :

1° Envoi des incurables dans les communes de leur ancien domicile ou dans celles de leur naissance;

2° Transport des enfants trouvés et orphelins pauvres aux environs de Tours, chez des habitants aisés;

3° Transfert des malades civils à l’hospice Saint- Clément, sis 14, rue de l’Hospitalité, dans l’ancienne infirmerie des prisons sous la révolution (23 février- 31 mai 1814).

Le personnel médical est recruté sur place : il est renforcé par 7 aides-majors réquisitionnés dans le département et par l’envoi, le 24 mars, de 12 chirurgiens sous-aides-majors. Les ressources financières sont fournies par une imposition extraordinaire de 270713 francs, payable dans un délai de trois jours. Mais la taxe d’un franc par habitant, prélevée dans le département, n’ayant pu être récupérée sur tous, le déficit est réparti, le 31 mars,

« sur les habitants les plus facultueux » : à ce titre, le pharmacien Chambert se trouve à nouveau imposé pour 70 francs. Dès le 10 février, une première réquisition de linge et d’effets est adressée aux habitants. Le sieur Salmon Champoiseau, « qui a feint d’y satisfaire, » est informé « qu’il logera chez lui et non à l’auberge quatre militaires blessés qui seront nourris, chauffés, éclairés, blanchis, servis et soignés jusqu’au jour de leur exeat,

sauf à lui de fournir :

une couverture bonne ou 15 francs en argent.

4 draps recevables ou 30 francs en argent

6 chemises neuves  ou 27  francs en argent.

6 tabliers d’infirmiers ou 9 francs en argent.

6 torchons neufs  ou 6 francs en argent

8 kilogr. de linges à pansements  »

4 kilogr. de charpie » »

Une seconde réquisition, faite le 10 avril, impose 5 kilogrammes de grands linges à pansements pour chaque habitant du département. Les achats se multiplient, à la même cadence accélérée.

On acquiert, en autres choses :

200 couchettes de 3 pieds, à 9 fr. 50 l’une;

400 couchettes brutes de 4 pieds de largeur;

100 pièces de toile jaune commune aux 4 quarts pour

draps, à raison de 1 fr. 85 l’aune ;

100 pièces de toiles de brins pour chemises, à 1 fr. 95 l’aune; 300 kilogr. de chandelle à 150 francs le cent;

2 pièces d’eau-de-vie, tant pour les besoins de la pharmacie que pour distribuer aux infirmiers le matin et dans le vin aux malades (mesure souvent ordonnée par MM. les officiers de santé).

Le service de santé de l’hôpital est ainsi organisé :

Charles Varin, médecin en chef (décédé en septembre 1814);

J.-B. Duchesne-Duperron, médecin suppléant;

Pierre Lecamus, deuxième médecin suppléant;

Vincent Gouraud, chirurgien en chef;

Pierre Mignot, chirurgien suppléant;

3 aides-majors : Chatelain, d’Azay-le-Rideau ;

Rougé, d’Amboise;

Beaumont, de Luynes;

12 élèves en chirurgie.

Le service de la pharmacie centrale est assuré par le pharmacien en chef, Parmentier. Lorsque ce dernier se trouve débordé, le maire réquisitionne, le 24 avril 1814, « les élèves en pharmacie demeurant ou travaillant de leur profession chez les pharmaciens de la ville de Tours. En cas de maladie ou d’empêchement légitime de la part desdits élèves, ils seront suppléés par les maîtres-pharmaciens eux-mêmes. » Parmentier est aidé dans ses fonctions par:

2 pharmaciens aides-majors : Durand ;Pivet;

6 pharmaciens sous-aides-majors : Riverin;Dehogues;Violette;

Revel; Jamimier.

Il dispose encore de 7 aides pour les diverses annexes; parmi eux figurent Thibaut, de Loches, et Delahayes, de Bléré.

La répartition des malades et des blessés, faite d’accord avec le service de santé, réserve à l’hôpital général « le triage et l’enregistrement sur les états de population ainsi que l’hospitalisation des malades non contagieux ».

 A1

I-Succursale du Plessis (mars-9 mai).

L’ouverture d’une succursale hospitalière au Plessis-lez-Tours, pour employer le langage de l’époque, est envisagée dans le plan d’hospitalisation esquissé le 2 février. A cet effet, le château du Plessis-lez-Tours est loué au sieur Cormery : il est réservé aux prisonniers malades, aux galeux et aux vénériens. Il est agrandi par la construction d’un hangar de 8200 francs et par le montage de deux tentes dans le parc. Dans une maison voisine, louée 45 francs par trimestre, s’installent le sous-directeur, l’aide-major et les élèves.

Le service médical en est confié à :

Félix Herpin, docteur en médecine;

Pimparé, aide-major;

3 chirurgiens allemands, prisonniers à Restigné;

1 officier de santé russe;

4 élèves en chirurgie.

Mais, lorsque Herpin est atteint par l’épidémie, il est remplacé, à dater du 27 mars, pendant 43 jours, par Jean-Baptiste Pipelet, docteur en chirurgie. Celui-ci, ancien chirurgien herniaire de la famille royale, ancien chirurgien du Roy au Châtelet de Paris, a, du fait de la Révolution, perdu toutes ses charges : en 1811, il est venu se fixer à Tours, où il assure les modestes fonctions de suppléant du médecin préposé aux inhumations. Se voyant obligé de réclamer ses

honoraires pour son remplacement a, il déclare « qu’il en aurait fait don si des circonstances malheureuses ne l’avaient réduit à une très modique fortune qui lui est insuffisante pour soutenir une famille de douze personnes ». Dans le rapport de Fournier, la gestion de cette succursale de Plessis-lez-Tours est ainsi appréciée : « La commission administrative, vu la nature même de cet établissement, l’espèce de malades qui y ont été reçus, l’incommodité du local et la difficulté d’y exercer une surveillance exacte et convenable, arrête : Les comptes de gestion du sieur Taillandier, sous-directeur, sont arrêtés et le dit Taillandier en demeure définitivement chargé. » Bien que les archives de l’hospice général n’en fassent pas mention, les annexes établies :

1° à la Rabaterie, dans l’ancien manoir d’Olivier-le-Daim;

2° dans l’ancien prieuré de Saint-Éloi;

3° dans l’église prieurale de Sainte-Anne;

40 dans la manufacture de M. Roze et dans quelques granges avoisinantes, paraissent avoir été gérées par la succursale du Plessis.

 A2

II. -Succursale de Saint-François (9 mars-16 avril).

La succursale hospitalière de Saint-François est installée dans un domaine appartenant au directeur du petit séminaire ; elle est réservée aux blessés légers et aux fiévreux convalescents. Elle compte jusqu’à 170 hospitalisés.

Le service de santé est assuré par :

Louis René Leclerc, docteur en médecine ;

4 aides-majors : Sourzac, de Tours;

l’Ecuyer, de Joué;

A. Orye, de Bourgueil;

Delanoue, de Bourgueil;

4 élèves en chirurgie.

En dépit de la pénurie d’infirmiers, le fonctionnement ne donne lieu à aucune observation; aussi, le rapport de gestion conclut-il favorablement : « Le sieur Delbourg, sous-directeur, a géré avec économie et fait preuve des meilleures intentions, en raison des circonstances dans lesquelles la gestion lui a été confiée. En conséquence, le compte de cette succursale est déclaré clos. » L’aide-major Sourzac, dans une lettre adressée au sous-préfet, auditeur à Tours, fournit des détails curieux sur le rendement de cette annexe : soignant surtout des blessés et des fiévreux convalescents, il s’attribue, sans modestie, un succès thérapeutique dû plutôt à la spécialisation de son service (18 mars 1814) : « Je me suis présenté plusieurs fois chez vous sans avoir eu l’avantage de vous voir, pour vous entretenir de l’hôpital de Saint-François, au soin duquel vous m’avez commis: avec beaucoup de peine, je suis parvenu à y établir de l’ordre et la plus grande propreté, sans laquelle tous mes soins pour les malades eussent été nuls. 80 individus ont été atteints d’une fièvre continue à mauvais caractères et qui s’est montrée avec tous les symptômes de malignité. Je fais usage d’une poudre tempérante, laxative et fébrifuge et très économique, je l’ai toujours employée avec un succès étonnant dans les divers hôpitaux militaires dont j’ai été chargé. Je n’ai perdu que 4 hommes sur 200 que j’ai reçus dans la dite : un poitrinaire, un autre d’épanchement au cerveau, un de mort subite et l’autre d’une fièvre lente. J’ai envoyé ce matin 29 hommes à l’hôpital des récolais presque guéris de leur blessure; j’ai donné 8 exeat et sous peu de jours j’aurai 60 hommes en état de sortir. Je ne suis point dissipateur : une demie livre de charpie suffit actuellement pour le pansement de 120 blessés; je suis à proportion aussi économe dans toutes mes prescriptions, tant pour le régime de vie que dans mes formules et médicaments; ce qui épargnera à l’administration une somme très conséquente sur la totalité. Mes visites sont un peu longues, je brave le danger; mais il est essentiel d’examiner chaque malade avec l’attention nécessaire, pour saisir toutes les indications et circonstances, prescrire ce qui convient à chaque cas particulier. « J’ai cru devoir vous soumettre cet aperçu pour vous assurer le zèle que je ne cessais d’employer pour répondre à la confiance dont vous m’avez honoré, et je vous prie de me croire avec tout le respect que je vous dois. J’ai

l’honneur. « Votre très humble serviteur

« Sourzac. »

Ce monument, que Sourzac élève à sa gloire, lui vaut d’être nommé ultérieurement médecin du dépôt de mendicité.

 

III. — Succursale des Récollets (11 mars-14 avril).

La succursale des Récollets s’installe, le 11 mars 1814, dans le dépôt de mendicité qui vient d’être ouvert,  pour 250 individus, dans l’ancien couvent des Récollets. L’administration en est laissée au directeur du dépôt, Godefroy d’Hosbert.

Le service médical est confié à :

Antheaume, chirurgien major;

Norbert, d’Amboise, médecin ;

Rouillé, de Tours, aide-major;

4 élèves en chirurgie;

2 élèves en pharmacie.

Dans ce service réservé aux blessés, le nombre moyen des hospitalisés est de 147, avec un total de 6782 journées. La vérification des dépenses, faite le 10 juin 1814, donne lieu à de regrettables constatations. Le déficit constaté s’élève, en effet, à 2425 livres pour la viande, à 81 douzaines pour les œufs, à 471 litres pour le vin; il n’est pas moindre pour le linge, les pansements et les effets mobiliers. Aussi, la commission administrative transmet-elle ce rapport au préfet, en le priant « de vouloir prendre en considération les intérêts de l’hospice évidemment lésés dans cette gestion ».

 

IV. -Autres succursales.

Les registres de délibération de la commission administrative de l’hôpital général de la Charité mentionnent encore, comme autres succursales, la maison de l’Orangerie, à Saint-Symphorien, où 5 prisonniers décèdent les 15 et 16 mars 1814. Ils restent muets sur l’occupation de l’ancien couvent de Marmoutier, où 32 prisonniers succombent du 17 au 29 mars, et sur celle de l’ancien couvent de Beaumont-lès-Tours.

L’épidémie de typhus.

L’opinion publique tourangelle est déjà inquiétée par les mauvaises nouvelles de la guerre, telles que le pillage de Lons-le-Saulnier le 22 janvier, par les Cosaques, « qui violent les femmes dans la rue, en plein midi; » l’apparition de 1500 ennemis à deux lieues d’Orléans,

le 18 février; la découverte de déserteurs dans les bois de Limeray, le 28 février; la bataille sous Paris, le 30 mars. Elle est encore plus douloureusement émue par la nouvelle d’un mal mystérieux qui emporte civils et soldats de la garnison. La mortalité militaire, enregistrée

pour l’hôpital général et ses succursales, atteint en :

             SOLDATS FRANÇAIS                                    PRISONNIERS DE GUERRE

Mars                  106                                                                       83

+ quelques inconnus

Avril                  285                                                                        102

Mai                     94                                                                           9

Juin                   58                                                                            6

En réalité, la mortalité générale militaire s’élève à 860, sur un total d’environ 7000 soldats évacués sur Tours au cours de l’année 1814. La journée la plus critique de l’épidémie est le 4 avril, où 31 soldats français et 64 prisonniers succombent; le 12 avril on enregistre encore 45 décès de soldats français et 8 de prisonniers. Il est vrai que, le lendemain, le Journal d’Indre-et- Loire annonce, comme nouvelle réconfortante, « le Te Deum, chanté dimanche dernier pour célébrer l’heureuse révolution qui rend aux Français, avec leur souverain légitime, la paix et le bonheur si durement acquis par 25 années de souffrances. » En dépit du peu de précision des statistiques mortuaires, on constate chez les Français 278 morts de fièvre, pour 103 morts de blessure et 3 morts de gale; chez les prisonniers, au contraire, la mortalité par blessure est intime. Parmi les victimes françaises, toutes les armes participent au sacrifice : on y voit même figurer quelques conscrits, dont les blessures mortelles n’ont pas suffi à faire de vrais combattants, et aussi trois réfractaires. Dans les décès de prisonniers, les plus nombreux sont ceux des Autrichiens, puis des Anglais, des Bavarois et des Prussiens. On enregistre même la mort d’un prisonnier anglais de marque, le contre-amiral Thomas Rogers, décédé chez l’habitant. Le personnel médical et infirmier, durement frappé par l’épidémie, compte 18 décès. Deux médecins affectés au Plessis (dont l’aide-major Beaumont, de Luynes), un pharmacien, 2 élèves en médecine, une religieuse, 11 infirmiers, 2 infirmières et un sacristain meurent. Un grand nombre d’autres, parmi lesquels le docteur Herpin et l’étudiant en médecine Urson, sont atteints, mais guérissent lentement. Parmi les victimes indirectes de l’épidémie, figure encore le médecin-chef Varin, qui, épuisé par le surmenage, ne tarde pas à succomber à une « phthisie pulmonaire», les mesures d’ hygiène, réclamées par le chirurgien en chef, sont les suivantes : « Tenir toujours le plancher des salles couvert d’une couche de sable et la renouveler chaque jour. Enlèvement immédiat, dans les salles, des substances animales et gangrénées, c’est-à-dire linges et pansements. Substitution de la balle d’avoine à la paille. Remplacement des couvertures et capotes de laine par des toiles, car il est reconnu comme vérité physique que la laine est plus susceptible que  toile de s’imprégner des gaz dangereux qui peuvent régner dans les salles. Réunion des infirmiers ans une salle particulière la nuit. Enlèvement chaque jour des cadavres dans l’ensevelissoir. Exposition des dépouilles des malades et des morts aux fumigations de l’acide muriatique oxygéné, préalablement à tout lavage. Lavage à l’eau de chaux des baquets, pots de nuit et autres ustensiles à l’usage des malades. Fumigation des salles ou d’y suppléer en y tenant habituellement des vases remplis d’acide muriatique oxygéné. Usage de lits simples pour les contagieux. Usage de lotions vinaigrées et camphrées pour les prisonniers malades. » Le 26 mars 1814 est promulgué un Règlement pour les bandes et linges pansement: « Le linge sale sera jeté dans des baquets pour y tremper 24 heures dans l’eau mêlée d’une quantité légère de chaux que se charge de déterminer M. le pharmacien en chef. Le détrempage du linge par l’eau de chaux, et celle du guéage à la suite, auront lieu sur le bord du Cher, à l’effet de quoi y seront placés lesdits baquets avec couverts fermant à cadenas. Il n’appartient qu’au chirurgien en chef de décider que tel linge ou tel vêtement devra être enfoui ou brûlé, la quantité en sera mentionnée au registre de la lingerie. » Toutes ces prescriptions sont rationnelles, si on admet la contagion directe du typhus; elles restent cependant inopérantes, parce qu’elles ne s’adressent pas au pou qu’alors on ne sait pas être le seul agent contaminant. Le service des inhumations est bientôt embouteillé à son tour. « L’achat d’un cheval pour le transport des cadavres au cimetière » et « le versement à l’aumônier d’une indemnité de 3 francs par jour pour le prêtre qui vient l’aider dans ses pénibles fonctions », ne suffisent pas à rétablir l’ordre. On organise un convoi bi-quotidien de tombereaux pour conduire les morts au Menneton, choisi comme cimetière. C’est là que, collégien, j’ai pu ramasser quelques uns des ossements de ces morts, insuffisamment ensevelis. En dépit des précautions prises « pour ne placer des militaires chez des particuliers en ville, sans avoir vérifié s’ils ne portent en eux-mêmes le germe de maladies contagieuses », l’épidémie gagne la population civile et y cause environ 812 décès, dont 160 hospitaliers. L’autorité militaire s’émeut d’un pareil désastre et envoie le baron Dominique Larrey, chirurgien de la Grande Armée, faire une enquête sur place : c’est vraisemblablement à la demande de ce dernier que le Dépôt général des blessés des armées est transféré de Tours à Saumur, le 14 avril 1814. Le refus des troupes de Tours de prêter serment au roi et de prendre la cocarde blanche explique peut-être aussi la hâte que met le ministre de la Guerre à « licencier les officiers de santé militaires employés dans les hospices civils de cette place, à compter du 16 juin 1814». Le silence médical s’est fait sur celte épidémie qui a triplé le nombre annuel des morts à Tours: c’est, sans doute, à la demande de l’autorité que la Société médicale d’Indre-et-Loire n’a point discuté un aussi copieux recueil de faits cliniques. Bien qu’un de mes prédécesseurs dans la chaire de clinique médicale, le docteur Charcellay , en ait fait le thème de son discours à la séance de rentrée de l’École de Médecine, le 18 novembre 1852, des documents nouveaux m’ont permis de compléter et de rectifier ses notes et aussi d’expliquer la marche de la maladie. Les deux plus récentes épidémies régionales de typhus sont celles de la prison de Loches, en 1804, décrite par Laferrière et Girardin, sous le nom de fièvre carcéraire, et de la prison d’Argenton-sur- Creuse, mentionnée par Rochoux (1811). L’épidémie de Tours de 1814 est contemporaine de celle qui sévit à Paris dans les salles de Dupuytren à l’Hôtel-Dieu : comme cette dernière, elle paraît avoir été apportée d’Allemagne où, en 1813, le typhus règne aussi bien à Berlin qu’à Dantzig. Une Instruction sur le typhus (fièvre des camps, fièvre des hôpitaux, fièvre des prisons), publiée le 27 janvier 1814, par le ministère de l’Intérieur, résume les notions recueillies tant à Coblentz que dans les départements du Nord-Est. « Le typhus, qui peut naître spontanément, donne un exanthème le quatrième jour; dans sa seconde période, qui commence le huitième jour, se manifestent des signes ataxiques et dans sa troisième période, après le quatorzième jour, se montrent des signes adynamiques. » Le meilleur moyen de détruire les miasmes délétères et contagieux consiste en fumigations d’acide muriatique oxygéné (formule de Guyton-Morveau) :

Muriate de soude (sel commun) 90 grammes (3 onces);

Oxyde noir de manganèse 7 grammes (2 gros).

Placer sur un réchaud allumé et verser dessus :

Acide sulfurique 60 grammes (3 onces).

Les précautions à prendre pour les officiers de Santé sont les suivantes : « Faire une fumigation avant de commencer leur visite; ensuite : 1° ils couvriront leurs habits d’un tablier ou d’une casaque de toile; ils relèveront un peu les manches de leurs habits; ils auront l’attention de ne point toucher les malades avec des mains froides et encore moins avec des mains en sueur; ils frotteront leurs mains avec de la poudre de stéatite (craie de Briançon) ou de lycopodium; ils auront soin de n’entrer à l’hôpital qu’après avoir pris un bouillon, une tasse de thé ou de café; après la visite, ils se laveront les mains et la bouche avec de l’eau légèrement acidulée. » Les conclusions ultérieures de Charcellay déclarant le typhus « maladie zymotique, reconnaissant pour cause essentielle un miasme particulier, un ferment sui generis, produit par l’encombrement et la viciation de l’air , demeurent elles aussi controuvées ; car, d’après les recherches récentes de Ch. Nicolle, le pou joue un rôle exclusif dans la transmission du typhus. La biologie du pou explique aussi l’apparition saisonnière de la maladie parce que « la pullulation de ce dernier s’effectue pendant les  mois froids de l’année et s’atténue au moment des chaleurs».

Nous devons, à ce propos, conserver pieusement les noms de ceux qui, à des titres divers, ont combattu l’épidémie. Ce sont, sous la présidence du baron Deslandes, maire, les administrateurs de l’hôpital : Viot- Olivier et Fournier, vice-présidents, Suzeau, Cartier- Rose, Briant et Proust. Quant à Bernard-François Balzac , le père d’Honoré, il est démissionnaire dès le 2 février, « attendu son séjour à Paris, dont il ignore le terme. » Ce sont encore: les médecins sus-nommés, les 40 élèves en médecine et en pharmacie, les 30 religieuses de la Présentation et les 115 infirmiers, qui ont fourni un chiffre notable de victimes. C’est enfin le commissaire de police Miquel, improvisé « directeur intérieur et temporel de l’hôpital », en remplacement de Gory, démissionnaire à la suite du refus d’un congé pour se rendre à Paris (13 avril). L’année 1814, commencée dans l’angoisse de la défaite, poursuivie dans la terreur de l’épidémie, s’achève encore dans le deuil pour les Tourangeaux. « Le 11 décembre, 21 personnes sont, en effet, mordues à Gravant, Panzoult et Villaines par une jeune louve enragée, si bien que 16 d’entre elles n’avaient presque plus figure humaine. Toutes ont terminé dans les convulsions et les tourments de la rage leur déplorable existence. » Le chirurgien Desmé, de Chinon, qui les a visitées dans leurs derniers moments, a remarqué qu’aucune ne cherchait à mordre ni à déchirer: « Un de ces infortunés, nommé Soudée, déjà dans les accès d’hydrophobie, le voyant entrer dans sa chambre avec précaution et défiance, assura qu’il ne lui ferait aucun mal et qu’il pouvait l’approcher sans crainte; en effet, ce malheureux, dans les convulsions et au milieu des accès de la rage, embrassait sa femme et la pressait dans ses bras avec la plus tendre affection. » L’impression qui se dégage de cette étude médico-militaire est que bien des inventions sanitaires de la récente guerre [Celle de 1914-1918] ne sont que des réminiscences du Service de Santé des armées napoléoniennes. Péniches sanitaires improvisées, grand centre hospitalier installé à 200 kilomètres du front, service de répartition, carnet de passage, antiseptiques chlorés, distribution d’une notice sur la maladie régnante, voilà tout ce que nos grands ancêtres ont créé.

R.M.

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( 29 décembre, 2018 )

A propos des chevaux de bataille de Napoléon 1er (2ème et dernière partie).

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Suite et fin de cet excellent article dû à l’éminent Jean BRUNON et publié en 1932 dans la « Revue des Etudes napoléoniennes ».

Le fils de celui qui lui déchargea un coup d’escopette vit encore [1892] et, dans son parc, on peut lire sur une petite colonne l’épitaphe suivante : « Sous cette pierre repose « Jaffa », fameux cheval de bataille  de Napoléon, âgé de 37 ans ». C’est de lors Wolseley, qui connaît à fond tout ce qui a trait au grand capitaine, que l’auteur tient cette anecdote. Un autre admirateur anglais de Napoléon a remis à M. Lawley un portrait d’ « Ali » avec cette légende : «Ali », cheval de bataille de Napoléon 1erCe cheval fut pris en Egypte sous Ali-Bey, monté par un soldat du 18ème dragons, capturé par les Mamelucks et repris par les Français.Ceci le fit remarquer du général Menou qui l’emmena en Europe et en fit cadeau au Premier Consul. Depuis lors, Bonaparte le monta dans toutes les batailles ; à celle de Wagram, par exemple, où il resta en selle de quatre heures du matin à six heures du soir. Il faut faire la part de la confusion et de l’exagération en ce qui concerne les noms des chevaux montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il ne serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo »  aient été montés le même jour, puisque, dans ses « Mémoires », Mme de Rémusat nous dit que son protecteur éreintait souvent quatre ou cinq chevaux en un jour. Il semble y avoir contradiction entre la légende qui attribue à « Marengo » l’honneur d’avoir porté Napoléon à Austerlitz et les « Mémoires » du général Vandamme [Il s’agit ici d’une confusion car cet officier n’a pas laissé de « Mémoires ». Note de C.B.], où il est fait mention d’un cheval gris de fer, 1 mètre 60, qui fut baptisé « Austerlitz » après la victoire. Il est certain de Napoléon avait un cheval de ce nom correspondant bien à la description donnée par Vandamme, puisqu’il y a un portrait de lui à Londres chez Lors Rosebery, un des hommes les plus compétents sur tout ce qui se rattache à l’épopée napoléonienne. Passons à la jument « Maria ». M. Lawley a eu la bonne fortune de rencontrer un vieux Mecklembourgeois, nommé Schallen, âgé de plus de 95 ans, qui se souvenait d’avoir vu les régiments de cavalerie française traverser la petite ville d’Ivenack, dans le Mecklembourg, en marche sur Moscou. Le général Lefebvre-Desnouettes y admira beaucoup les chevaux de race du baron de Plessen, et, en particulier, une jument grise qui descendait de « King–Herald » un des plus fameux étalons du Stud-Book britannique. Le général l’acquit et l’envoya à l’Empereur, qui lui donna le nom de « Maria »-celui de sa femme- et la monta pendant une grande partie de la campagne de 1813. Plus tard, la jument tomba on ne sait comment, aux mains des Prussiens, qui la restituèrent au baron de Plessen. Elle mourut à Ivenack, et Schallen raconte qu’on y voit encore son squelette religieusement conservé par les héritiers du baron dans leur vieux château d’Ivenack. Naturellement l’équipement des chevaux de Napoléon était de « primo cartello ». La sellerie ne laissait rien à désirer : siège, troussequins, genouillères, tout était parfait de matériaux et de confection. Le Musée de Lausanne en possède des spécimens probants, c’est-à-dire : trois excellentes selles à l’anglaise, revêtues de velours cramoisi, avec housses et fontes à l’avenant et étriers en argent suspendus à de fortes et fines courroies ; trois brides et trois martingales à garnitures d’argent. 

Le grand Empereur destinait à son fils ces effets personnels et, pour cela, il les avait confiés à son fidèle  Noverraz qui les conserva longtemps à sa villa « La Violette » à Lausanne. En juin 1848, Noverraz, las d’attendre un ayant-droit, remis son précieux dépôt au gouvernement vaudois qui en orne le musée cantonal de Lausanne. Avec d’autres objets de même provenance, entres autres quatre fusils de chasse et quelques reliques de Longwood, notre habile préparateur, M. Bastian, en a composé une fort intéressante vitrine qui attire de nombreux visiteurs étrangers. L’auteur de l’article de la « Revue militaire suisse » ne donne que des indications peu précises, ou encore légèrement inexactes, sur les souvenirs de Napoléon, provenant du piqueur Noverraz, conservés au Musée de Lausanne (Don de J.-J. Mercie).  Ces équipages de cheval de l’Empereur, du type de ceux qu’il utilisait en campagne, sont les seuls que nous connaissions ; à ce titre, leur intérêt est donc plus considérable encore que les harnachements de luxe, magnifiquement ornés, plus généralement connus, et nous jugeons qu’il vaut la peine d’en donner la nomenclature détaillée, d’après les notes que nous avons prises sur place, au Musée de Lausanne : - Trois selles à la française en velours cramoisi, avec leurs fontes, couvre fontes, et leur tapis de selle (deux de ces derniers en drap cramoisi, en un drap écarlate). Ces tapis de selle sont ornés d’un double galonnage or : le galon intérieur de 10 centimètres, du modèle dit « à bâtons ».

Ces galons sont bordés d’une double course en soutache or. 

- Deux paires d’étriers (une paire manque) en argent (ou argentés) forme classique des étriers d’officiers généraux. 

- Trois brises complètes, à peu près semblables, très simples, en cuir noir ; boucles, légèrement ouvragées, en argent. Deux de ces brides à mors à grandes bossettes, argentées ; une à mors sans bossettes ; les trois mors du modèle de cavalerie légère. 

Toutes ces pièces sont en parfait état de conservation. 

Revenant aux chevaux de bataille de l’Empereur, il y lieu de signaler que le Musée de Malmaison, possède neuf petites peintures représentant neuf chevaux montées par Napoléon ; leurs noms sont les suivants : « Le Familier », « Le Triomphant », l’Aboukir », « Le Major », « Le Vizir » [Ce cheval a été naturalisé après sa mort ; il est conservé au Musée de l’Armée et porte sur la cuisse gauche l’N couronné], « le Cheick », « Le Sahara » , « Le Distingué »  (le neuvième portrait  ne porte pas de nom). Ces tableaux proviennent dela Manufacture de Sèvres. Ajoutons que l’Empereur a également possédé une jument qui portait le nom de « Nicole » et non « Nickel ». Citons en outre le beau portrait de « Tamerlan » peint par Géricault. Du reste, et comme le laisse comprendre l’auteur de l’article cité, plus haut, l’Empereur utilisa, au cours de sa vie, une quantité considérable de chevaux de selle.  On en jugera par la lecture du document que nous reproduisons ci-après pour terminer ce rapide aperçu sur un sujet peu ou point battu sur lequel  il reste encore à écrire une belle étude ; il se passe de tout commentaire.  Avant la campagne de 1812 et sur son ordre, un projet de règlement réorganisant ses équipages de guerre fut présenté à l’Empereur qui l’adopta le 14 janvier 1812.  Voici le texte de la partie qui concerne l’équipage de selle : 

« CHAPITRE V- Equipage de selle Article 11- L’équipage de selle comprend 10 brigades, chacune de 13 chevaux. Total : 130 chevaux. Article 12.- Cheque brigade se compose ainsi, savoir : 2 chevaux de bataille pour Sa Majesté, 1 cheval d’allure pour Sa Majesté, 1 pour le Grand-Ecuyer, 1 pour l’Ecuyer de service, ou tout autre, 1 pour le page de service, 1 pour le Mamelucks de Sa Majesté, 1 pour le guide (paysan du pays), 3 chevaux de palefreniers montés et un à pied, 1 cheval pour le chirurgien, 1 pour le piqueur de service. 

Total : 13 

Article 13.- Une paire de pistolets fera partie de l’équipement de tous les chevaux de selle destinés pour l’Empereur ; ces pistolets seront chargés tous les jours, et déchargés avec le tire-bourre par le Mameluck de service, sous l’inspection du Grand-Ecuyer ou en son absence, de l’Ecuyer de service au bivouac ou sous la tente ; le déchargement ou le rechargement des pistolets se fera chaque soir. Article 14.- Le Page de service porte en bandoulière la lunette de Sa Majesté, et il a sur le devant de sa selle des sacoches arrangées, qui renferment un mouchoir et une paire de gants pour Sa Majesté  et un petit assortiment de bureau contenant papier, plumes, encre, crayons, compas, cire d’Espagne ; le tout conforme à l’état B ; il porte sur le derrière de sa selle un petit porte-manteau avec des armes à son usage. Le chirurgien porte derrière sa selle un porte-manteau avec un assortiment d’instruments et de tout ce qu’il faut pour panser, conforme à l’état E. Le mameluck porte en bandoulière une fiole pleine d’eau-de-vie, et sur le devant de sa selle, le manteau et le frac de Sa Majesté. Le Piqueur porte, sur le chevet, des petites sacoches pour cantines, approvisionnées conformément à l’état D ; et sur le derrière de sa selle, un porte-manteau d’effets à l’usage de Sa Majesté conformément à l’état T ; il porte aussi en bandoulière un flacon plein d’eau-de-vie. En conséquence, il est attaché un porte-manteau semblable à chacune des brigades des chevaux de selle. Les deux valets de chambre, qui sont à cheval, auront devant eux un petit appareil contenant de la charpie, des sels, de l’éther, de l’eau, une demi-bouteille de vin de Madère et quelques ustensiles de chirurgie, dont le Chirurgien ordinaire donnera le détail. Les trois maîtres d’hôtel, qui sont à cheval, auront chacun devant eux une petite cantine semblable à celle détaillée pour les Piqueurs. » 

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( 3 novembre, 2018 )

Les chevaux de bataille de Napoléon.

2016
« Dans son numéro du mois de mai 1892, la « Revue de Cavalerie » a publié un article anonyme intitulé « Les chevaux de bataille de Napoléon 1er ». Il nous a paru intéressant de reproduire dans la « Revue des Etudes Napoléoniennes » cette très intéressante étude. Jean BRUNON (Extrait de la « Revue des Etudes napoléoniennes », 1932) 
————————————-
L’excellente « Revue militaire suisse », qui paraît à Lausanne, contient dans sa dernière livraison, d’intéressants renseignements, en partie inédits, sur les chevaux de bataille de Napoléon 1er. En effet, le piqueur de l’Empereur, Noverraz, était vaudois. Son témoignage est souvent invoqué par l’auteur de l’article qui s’appuie, pour le reste, sur une longue et consciencieuse étude publiée récemment par le « Daily Magazine », la plus anciennes et la plus importante des revues anglaises consacrées au sport, par Sir Francis Lawley, fils de Lord Wenlock. M. Lawley commence par reproduire une conversation à Sainte-Hélène entre l’Empereur et le célèbre médecin O’Meara. Parlant des occasions où, dans sa carrière, il avait connu les plus grands dangers, l’Empereur racontait qu’à Arcole, son cheval rendu furieux par une blessure, s’était emporté et l’emmenait tout droit dans les lignes autrichiennes, lorsqu’il s’enfonça jusqu’au cou dans un bourbier où il faillit rester sous son cheval mort et tomber aux mains des Autrichiens. En comme, Napoléon disait avoir eu, d’Arcole à Waterloo, dix-huit ou dix-neuf chevaux tués sous lui. M. Lawley fait remarquer que ce chiffre n’a rien d’invraisemblable, puisque le maréchal Blücher en perdit au moins autant que le général Forrest, un des plus brillants officiers de cavalerie du Sud, dans la guerre de Sécession, qui vit tomber sous lui trente chevaux en quatre ans. Sans être ce que l’on appelle un écuyer, Napoléon était mieux que cela pour son métier de conquérant, c’est-à-dire un hardi, solide et infatigable cavalier. Pour lui tout cheval devait remplir, en premier lieu, la condition d’être un bon et docile véhicule, allant dans tous les trains, à toutes allures, au gré de sa pensée. Nous le savons par le témoignage de son piqueur Noverraz, de Lausanne, qui nous a souvent raconté les transes par lesquelles il dut passer pour suivre les intrépides cavalcades de son vénéré maître. On le sait aussi par divers récits de ses officiers d’ordonnance, notamment le comte de Ségur : il raconte qu’après sa nomination comme Général en chef de l’Armée de Paris, Bonaparte circulait jour et nuit à cheval dans les diverses rues de la capitale pour surveiller l’exécution de ses ordres, sans nul souci des précautions à prendre sur de mauvais pavés ou dans des défilés encombrés. Il montait et descendait à grande allure les escaliers du jardin des Tuileries et ceux qui existaient alors sous le péristyle, au grand désespoir de sa suite. Quand on lui faisait remarquer que ces inutiles grimpades et dégringolades n’étaient pas sans danger pour lui, il répondait : « Bah ! J’ai mon étoile ! », et quand on lui opposait le danger pour les montures, il répliquait : « La mère aux chevaux n’est pas morte ! » En résumé, dès sa jeunesse, le grand gagneur de batailles était ce que l’on appelle un brillant et heureux cavalier casse-cou. Il est inutile de dire que nous savons fort peu de choses de la plupart des chevaux de Napoléon. Toutefois ce n’est pas le cas pour tous et M. Lawley a réuni des détails sur « Marengo » que l’Empereur montait à Waterloo, « Austerlitz », « Maria » (une jument grise nommée d’après l’Impératrice), « Ali » et « Jaffa ». Le « Daily Magazine » reproduit les portraits d’ « Ali » et de « Marengo » d’après les originaux existant en Angleterre ; ils sont blancs comme, d’ailleurs, presque tous les chevaux du Petit Caporal. Le plus célèbre des cinq est « Marengo » dont le squelette est conservé à l’Institut militaire de Whitehall à Londres, et dont un sabot, transformé en tabatière, est toujours sur la table des officiers de la garde royale au palais de Saint-James, avec l’inscription suivante sur le couvercle d’argent : Sabot de « Marengo », cheval de bataille barbe, ayant appartenu à Bonaparte, monté par lui à Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram, en Russie et à Waterloo. » Autour du sabot se lisent ces mots : « Marengo » fut blessé à la hanche à Waterloo, pendant que son cavalier l’enfourchait sur le terrain des avant-postes. Aussi dans les batailles précédentes, ce bon destrier avait été blessé. Si nous devons ajouter foi à cette inscription, Napoléon a dû le monter pendant au moins quinze ans, de Marengo à Waterloo ; nous nous permettrons d’en douter. Quoiqu’il en soit « Marengo », dont le portrait aussi bien que le squelette est conservée à l’Institut militaire, est bien le cheval que l’Empereur avait à Waterloo, et probablement celui dont le colonel Charras veut parler dans sa « Campagne de 1815 », lorsqu’il raconte que Napoléon, en montant à cheval le matin de Waterloo, se mit dans une violente colère contre un soldat maladroit qui, en l’aidant à se mettre en selle, faillit le faire tomber par dessus son cheval. C’est encore « Marengo » qui porta l’Empereur jusqu’à Charleroi après la bataille, mais M. Lawley ne nous explique pas comment il se fait que le cheval soit venu finir ses jours à l’Institut militaire et c’est un point qu’il serait intéressant d’élucider. Peut-être devint-il la propriété d’un gentilhomme français établi vers 1815, au château de Glassenburg, dans le comte de Kent, pendant la minorité des propriétaires légitimes. Ce gentilhomme, dont le nom n’a malheureusement pas été conservé, était l’ami de l’Empereur et avait avec lui un autre cheval de bataille , « Jaffa », un arabe que Napoléon avait pris en Egypte. Le vieux coursier fut très bien soigné à Glassenburg ; mais, en 1829-il avait alors 37 ans- il était tellement affaibli qu’on se décida à l’abattre. Le fils de celui qui lui déchargea un coup d’escopette vit encore [1892] et, dans son parc, on peut lire sur une petite colonne l’épitaphe suivante : « Sous cette pierre repose « Jaffa », fameux cheval de bataille de Napoléon, âgé de 37 ans ». C’est de lord Wolseley, qui connaît à fond tout ce qui a trait au grand capitaine, que l’auteur tient cette anecdote. Un autre admirateur anglais de Napoléon a remis à M. Lawley un portrait d’ « Ali » avec cette légende : «Ali », cheval de bataille de Napoléon 1er. Ce cheval fut pris en Egypte sous Ali-Bey, monté par un soldat du 18ème dragons, capturé par les Mamelucks et repris par les Français.Ceci le fit remarquer du général Menou qui l’emmena en Europe et en fit cadeau au Premier Consul. Depuis lors, Bonaparte le monta dans toutes les batailles ; à celle de Wagram, par exemple, où il resta en selle de quatre heures du matin à six heures du soir. Il faut faire la part de la confusion et de l’exagération en ce qui concerne les noms des chevaux montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il ne serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés le même jour, puisque, dans ses « Mémoires », Mme de Rémusat nous dit que son protecteur éreintait souvent quatre ou cinq chevaux en un jour. Il semble y avoir contradiction entre la légende qui attribue à « Marengo » l’honneur d’avoir porté Napoléon à Austerlitz et les « Mémoires » du général Vandamme [Il s’agit ici d’une confusion car cet officier n’a pas laissé de « Mémoires ». Note de C.B.], où il est fait mention d’un cheval gris de fer, 1 mètre 60, qui fut baptisé « Austerlitz » après la victoire. Il est certain de Napoléon avait un cheval de ce nom correspondant bien à la description donnée par Vandamme, puisqu’il y a un portrait de lui à Londres chez Lord Rosebery, un des hommes les plus compétents sur tout ce qui se rattache à l’épopée napoléonienne. Passons à la jument « Maria ». M. Lawley a eu la bonne fortune de rencontrer un vieux Mecklembourgeois, nommé Schallen, âgé de plus de 95 ans, qui se souvenait d’avoir vu les régiments de cavalerie française traverser la petite ville d’Ivenack, dans le Mecklembourg, en marche sur Moscou. Le général Lefebvre-Desnouettes y admira beaucoup les chevaux de race du baron de Plessen, et, en particulier, une jument grise qui descendait de « King–Herald » un des plus fameux étalons du Stud-Book britannique. Le général l’acquit et l’envoya à l’Empereur, qui lui donna le nom de « Maria »-celui de sa femme- et la monta pendant une grande partie de la campagne de 1813. Plus tard, la jument tomba on ne sait comment, aux mains des Prussiens, qui la restituèrent au baron de Plessen. Elle mourut à Ivenack, et Schallen raconte qu’on y voit encore son squelette religieusement conservé par les héritiers du baron dans leur vieux château d’Ivenack. Naturellement l’équipement des chevaux de Napoléon était de « primo cartello ». La sellerie ne laissait rien à désirer : siège, troussequins, genouillères, tout était parfait de matériaux et de confection. Le Musée de Lausanne en possède des spécimens probants, c’est-à-dire : trois excellentes selles à l’anglaise, revêtues de velours cramoisi, avec housses et fontes à l’avenant et étriers en argent suspendus à de fortes et fines courroies ; trois brides et trois martingales à garnitures d’argent. Le grand Empereur destinait à son fils ces effets personnels et, pour cela, il les avait confiés à son fidèle Noverraz qui les conserva longtemps à sa villa « La Violette » à Lausanne. En juin 1848, Noverraz, las d’attendre un ayant-droit, remit son précieux dépôt au gouvernement vaudois qui en orne le musée cantonal de Lausanne. Avec d’autres objets de même provenance, entres autres quatre fusils de chasse et quelques reliques de Longwood, notre habile préparateur, M. Bastian, en a composé une fort intéressante vitrine qui attire de nombreux visiteurs étrangers. L’auteur de l’article de la « Revue militaire suisse » ne donne que des indications peu précises, ou encore légèrement inexactes, sur les souvenirs de Napoléon, provenant du piqueur Noverraz, conservés au Musée de Lausanne (Don de J.-J. Mercie). Ces équipages de cheval de l’Empereur, du type de ceux qu’il utilisait en campagne, sont les seuls que nous connaissions ; à ce titre, leur intérêt est donc plus considérable encore que les harnachements de luxe, magnifiquement ornés, plus généralement connus, et nous jugeons qu’il vaut la peine d’en donner la nomenclature détaillée, d’après les notes que nous avons prises sur place, au Musée de Lausanne : – Trois selles à la française en velours cramoisi, avec leurs fontes, couvre fontes, et leur tapis de selle (deux de ces derniers en drap cramoisi, en un drap écarlate). Ces tapis de selle sont ornés d’un double galonnage or : le galon intérieur de 10 centimètres, du modèle dit « à bâtons ».
Ces galons sont bordés d’une double course en soutache or. - Deux paires d’étriers (une paire manque) en argent (ou argentés) forme classique des étriers d’officiers généraux. 
- Trois brides complètes, à peu près semblables, très simples, en cuir noir ; boucles, légèrement ouvragées, en argent. Deux de ces brides à mors à grandes bossettes, argentées ; une à mors sans bossettes ; les trois mors du modèle de cavalerie légère. 

Toutes ces pièces sont en parfait état de conservation. 

Revenant aux chevaux de bataille de l’Empereur, il y lieu de signaler que le Musée de Malmaison, possède neuf petites peintures représentant neuf chevaux montées par Napoléon ; leurs noms sont les suivants : « Le Familier », « Le Triomphant », l’Aboukir », « Le Major », « Le Vizir » [Ce cheval a été naturalisé après sa mort ; il est conservé au Musée de l’Armée et porte sur la cuisse gauche l’N couronné], « le Cheick », « Le Sahara » , « Le Distingué » (le neuvième portrait ne porte pas de nom). Ces tableaux proviennent de la Manufacture de Sèvres. Ajoutons que l’Empereur a également possédé une jument qui portait le nom de « Nicole » et non « Nickel ». Citons en outre le beau portrait de « Tamerlan » peint par Géricault. Du reste, et comme le laisse comprendre l’auteur de l’article cité, plus haut, l’Empereur utilisa, au cours de sa vie, une quantité considérable de chevaux de selle. On en jugera par la lecture du document que nous reproduisons ci-après pour terminer ce rapide aperçu sur un sujet peu ou point battu sur lequel il reste encore à écrire une belle étude ; il se passe de tout commentaire. Avant la campagne de 1812 et sur son ordre, un projet de règlement réorganisant ses équipages de guerre fut présenté à l’Empereur qui l’adopta le 14 janvier 1812. Voici le texte de la partie qui concerne l’équipage de selle : 

« CHAPITRE V- Equipage de selle Article 11- L’équipage de selle comprend 10 brigades, chacune de 13 chevaux. Total : 130 chevaux. Article 12.- Chaque brigade se compose ainsi, savoir : 2 chevaux de bataille pour Sa Majesté, 1 cheval d’allure pour Sa Majesté, 1 pour le Grand-Ecuyer, 1 pour l’Ecuyer de service, ou tout autre, 1 pour le page de service, 1 pour le Mameluck de Sa Majesté, 1 pour le guide (paysan du pays), 3 chevaux de palefreniers montés et un à pied, 1 cheval pour le chirurgien, 1 pour le piqueur de service. 
Total : 13 Article 13.- Une paire de pistolets fera partie de l’équipement de tous les chevaux de selle destinés pour l’Empereur ; ces pistolets seront chargés tous les jours, et déchargés avec le tire-bourre par le Mameluck de service, sous l’inspection du Grand-Ecuyer ou en son absence, de l’Ecuyer de service au bivouac ou sous la tente ; le déchargement ou le rechargement des pistolets se fera chaque soir. Article 14.- Le Page de service porte en bandoulière la lunette de Sa Majesté, et il a sur le devant de sa selle des sacoches arrangées, qui renferment un mouchoir et une paire de gants pour Sa Majesté et un petit assortiment de bureau contenant papier, plumes, encre, crayons, compas, cire d’Espagne ; le tout conforme à l’état B ; il porte sur le derrière de sa selle un petit porte-manteau avec des armes à son usage. Le chirurgien porte derrière sa selle un porte-manteau avec un assortiment d’instruments et de tout ce qu’il faut pour panser, conforme à l’état E. Le mameluck porte en bandoulière une fiole pleine d’eau-de-vie, et sur le devant de sa selle, le manteau et le frac de Sa Majesté. Le Piqueur porte, sur le chevet, des petites sacoches pour cantines, approvisionnées conformément à l’état D ; et sur le derrière de sa selle, un porte-manteau d’effets à l’usage de Sa Majesté conformément à l’état T ; il porte aussi en bandoulière un flacon plein d’eau-de-vie. En conséquence, il est attaché un porte-manteau semblable à chacune des brigades des chevaux de selle. Les deux valets de chambre, qui sont à cheval, auront devant eux un petit appareil contenant de la charpie, des sels, de l’éther, de l’eau, une demi-bouteille de vin de Madère et quelques ustensiles de chirurgie, dont le Chirurgien ordinaire donnera le détail. Les trois maîtres d’hôtel, qui sont à cheval, auront chacun devant eux une petite cantine semblable à celle détaillée pour les Piqueurs. » 

 


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( 9 juillet, 2015 )

La seconde Restauration à Paris (juillet 1815).

« La substitution du drapeau blanc au drapeau tricolore rencontra beaucoup plus de difficultés qu’en 1814. Les paysans, les ouvriers, les jeunes gens des villes essayèrent, dans plus d’un endroit, de l’empêcher. Un capitaine de gendarmerie de mes amis fut chargé de prêter main-forte à l’autorité municipale dans une petite commune où la population opposait la plus vive résistance. Le maire, tout effaré, s’en vint trouver le capitaine : « C’est qu’ils ne veulent pas absolument du drapeau blanc. Comment faire? Si nous laissions le tricolore et mettions le blanc à côté, je suis sûr que tout le monde serait content. » Le bon homme l’aurait fait comme il le disait. Au lis dont la cour se para, on opposa la violette, dont la fleur devint une protestation contre l’accueil fait à nos ennemis. Mlle Mars parut sur la scène avec un énorme bouquet de violettes; elle fut couverte d’applaudissements; deux ou trois sifflets s’étant fait entendre, les applaudissements redoublèrent. Les femmes se parèrent toutes de violettes, devenues l’emblème du deuil national. Encore une fois, nos hôpitaux furent envahis et nos pauvres malades expulsés. Nous dûmes nous retirer devant des gens qui ne nous valaient pas Au bout de quelque temps cependant, lorsqu’on se connut mieux, les rapports qui s’établirent entre nous et les médecins étrangers furent convenables. Ils nous répétaient souvent que Dupuytren et Boyer étaient les princes de la chirurgie civile, et Larrey, le prince de la chirurgie militaire. Ce dernier surtout les remplissait d’admiration par son courage, son sang-froid, sa probité à laquelle Napoléon lui-même a rendu justice dans son testament. Les médecins prussiens avaient de l’instruction et un ton parfait. Les médecins russes parlaient notre langue comme nous-mêmes : ils avaient de bonnes manières, peu d’instruction. Les chirurgiens anglais étaient des hommes instruits ; les médecins, des ignorants. Les médecins belges se montrèrent à notre égard les plus fiers, les plus impertinents, les plus intraitables, de même que dans la coalition les troupes belges étaient les plus animées contre nos soldats. En général, les Anglais, à quelque rang qu’ils appartinssent, se montraient ce qu’ils sont toujours et partout : rogues et hautains. Wellington leur donnait en cela l’exemple. Il ne parlait de la France, de notre armée, de Napoléon, qu’avec mépris. Cependant, comme il faut être juste avec tout le monde, même avec ses ennemis, on ne peut s’empêcher de reconnaître en lui de grandes qualités militaires. Pendant la guerre d’Espagne, nos officiers étaient les premiers à reconnaître sa grande habileté. Il n’acceptait le combat que lorsque toutes les chances étaient pour lui ; lorsqu’elles lui paraissaient contraires, il ne craignait pas de se retirer devant l’ennemi. Avant tout, avare du sang de ses soldats, il ne les exposait jamais inutilement, bien différent en cela de mauvais généraux qui attaquent toujours. Dans sa retraite de Miranda, il ne laissa sur la route qu’une charrette dont l’essieu était cassé. Ses soldats étaient toujours parfaitement nourris, habillés, entretenus de tout, tandis que ses adversaires n’avaient pas même le strict nécessaire. Est-ce une raison pour comparer Wellington à Napoléon, pour le mettre au-dessus comme le font les Anglais? Il ne lui va pas à la cheville. Paris était rempli d’empereurs, de rois, de princes de généraux, de diplomates de toutes les parties de l’Europe. L’empereur d’Autriche, François II, que j’avais eu occasion de voir plusieurs fois en 1814, avait une tournure bourgeoise, une mise plutôt commune que simple, une figure sans expression, mais bonne et bienveillante. Il en était autrement d’Alexandre, le puissant autocrate de Russie. J’assistai un jour à l’office grec célébré au Garde-meuble, dont il avait fait une chapelle. C’était un très bel homme, à la figure grande, noble et mélancolique; ses manières étaient simples, sa tenue pleine de dignité. J’ai vu à peu près tous les rois de l’Europe : aucun n’a fait sur moi l’impression que produisit la vue d’Alexandre; aucun ne m’a donné, comme lui, l’idée d’un puissant monarque. Il était entouré de ses trois frères. Nicolas, l’empereur actuel, et Michel étaient deux beaux jeunes hommes, ayant encore toutes les grâces de l’adolescence; ils avaient les cheveux blonds, le visage frais et une taille élégante. Constantin n’avait rien de tout cela : c’était un vrai Tartare au physique comme au moral ; il avait quelque chose de gêné, de guindé, de gauche dans sa tournure. Comme je le regardais, un peu plus peut-être que les convenances ne le permettaient, il fixa sur moi des yeux farouches : je n’osai plus le regarder. Alexandre fut le premier à l’offrande, car l’office grec a beaucoup de ressemblance avec la messe romaine; ses frères vinrent ensuite, par rang d’âge. Chacun, en passant devant lui, s’inclinait presque jusqu’à terre, autant qu’il est possible de le faire et, arrivé ensuite à l’autel, s’inclinait moins bas devant Dieu. Alexandre avait l’air très recueilli : il tenait un livre de prières dans lequel il lisait attentivement, sans grimace et sans affectation. On a dit de ce prince qu’il commandait le respect et l’affection ; je le compris en le voyant. Malgré les sentiments douloureux, un peu haineux peut-être, dont mon cœur était rempli pour tous ces étrangers qui pressaient notre pauvre France du talon de leur botte, je ne pouvais voir sans intérêt cette noble et belle figure. Sa douce mélancolie contrastait avec la joie orgueilleuse qui rayonnait sur le visage de son entourage. Parmi ces officiers il y avait bon nombre de cosaques échappés aux steppes de la Tartarie. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.170-173)

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( 17 mai, 2015 )

Paris en avril et mai 1815…

« Dans la France agitée, Paris reste calme. « On est aussi tranquille que si ce singulier changement de scène ne s’était pas produit, » écrit le comte de Montlosier. On est tranquille mais on est triste. L’argent devient rare. La rente, qui avait atteint le cours de 78 au commencement de mars, tombe à 68, à 57, à 54. Les recettes des théâtres baissent de plus d’un désachalandées, on maudit tout bas le retour de Napoléon. Les dames de la Halle, qui se piquent de royalisme, chantent : « Dieu ! Rends-nous notre père de Gand… » La bourgeoisie est soucieuse, plutôt hésitante et défiante que franchement hostile. L’Empereur y compte même des partisans. « Il faudrait changer d’opinion selon chaque personne à qui l’on parle, » dit Barry. Il faudrait d’autant plus changer d’opinion selon chaque personne à qui l’on parle que bien des gens ont deux opinions, témoin l’austère Royer- Collard qui dans la même semaine entraîne par une chaude allocution les professeurs de l’École normale à prêter à l’Empereur le serment de fidélité et envoie Guizot comme émissaire à Gand. L’impression dominante est le sentiment du provisoire. On se réserve, on attend les événements pour se déclarer. Aura-t-on ou n’aura-t-on pas la guerre? Voilà la question. Et, si puissant est le désir de la paix, que jusqu’au 15 mai des gens raisonnables en conservent encore l’espérance. Les partisans des Bourbons se bornent à annoncer que le gouvernement va réquisitionner  l’argenterie chez les particuliers, à pronostiquer la victoire des Alliés, à parier dix louis contre un que Wellington sera à Paris avant un mois, à faire ces jeux de mots: « Les soldats de l’île d’Elbe sont revenus avec leur cartouche. Bonaparte finira avec un boulet ! » Et à afficher des placards comme celui-ci : « Aujourd’hui, grande représentation au théâtre de l’Ambition, place du Carrousel, au bénéfice d’une famille indigente de Corse. On donnera L’Empereur malgré tout le monde, farce tragi-comique ; Les princes et princesses sans le savoir, folie burlesque ; et le ballet des Esclaves. On terminera par une Entrée de Cosaques. » Les royalistes font une guerre d’épigrammes et de fausses nouvelles. Ils ne cherchent pas, comme à Marseille, à Bordeaux, en Vendée, à fomenter des troubles, car il leur manque l’appui de l’élément populaire. Le peuple de Paris, ils le savent bien, est tout à Napoléon. Les travaux se ralentissent et menacent de s’arrêter; les ouvriers n’en exaltent pas moins celui qu’ils appellent leur père. Ils fraternisent avec les soldats, chantent la Marseillaise, encouragent les camelots qui crient dans les rues: « Achetez des cocardes tricolores. Elles sont moins salissantes que les blanches. Elles dureront plus longtemps. » Les ouvriers disent: « L’Empereur ne nous laissera toujours pas mourir de faim. Nous comptons sur lui et il peut compter sur nous. L’an dernier, on n’a pas voulu nous donner des armes. Mais si l’ennemi revient devant Paris, il faudra bien nous en donner et on verra comme nous nous en servirons. » Et ce n’étaient pas là des paroles après boire. Les faubourgs présentèrent une Adresse à l’Empereur pour demander des armes, et on forma avec cette population vingt-quatre bataillons de tirailleurs. Au reste, malgré ses embarras financiers, Napoléon s’était préoccupé de la détresse de la classe ouvrière. On reprit les travaux du Louvre, de la fontaine de l’Éléphant, du nouveau marché Saint-Germain. Dès le 28 mars, quinze cents terrassiers, maçons, menuisiers et peintres y étaient employés; à la fin d’avril, leur nombre s’élevait à trois mille. A la même époque, deux mille armuriers, forgerons, serruriers, taillandiers, dinandiers, ébénistes étaient organisés en ateliers pour la réparation des fusils. Dans le courant de mai, quatre mille ouvriers travaillèrent aux ouvrages de défense de Montmartre, de Belleville et du Mont-Louis. A Paris, si l’ordre est quelquefois troublé, c’est par les manifestations bonapartistes : promenades triomphales à travers les Tuileries et le Palais-Royal du buste de Napoléon couronné de violettes et de lauriers, pèlerinages diurnes et nocturnes à la colonne de la Grande-Armée, feux de joie à la barrière d’Italie et à la barrière du Trône où les faubouriens chantent la Marseillaise, brûlent des drapeaux blancs et des proclamations de Louis XVIII. Le 2 avril, la garde impériale donne un immense banquet aux garnisons de Grenoble et de Lyon et aux gardes nationaux qui ont été de service le 20 mars. Quinze mille soldats et miliciens s’attablent dans le Champ de Mars; mille officiers dînent ensuite sous les galeries de l’École militaire. Les toasts se succèdent : « A l’Empereur ! A  l’Impératrice ! Au Prince impérial ! Puis tous les officiers tirent soudain leurs épées, les croisent au-dessus des tables et jurent de mourir, pour la patrie. Une voix crie: « A la colonne ! « On prend un buste de l’Empereur. Les tambours battent, la musique joue la Marseillaise, un long et tumultueux cortège se met en route vers la place Vendôme. Quelques officiers montent le buste au faîte du monument tandis que les habitants s’empressent d’allumer lampions et chandelles. Ceux qui tardent un peu à faire cette illumination spontanée reçoivent comme premier avertissement une volée de cailloux dans leurs fenêtres. Le 18 avril, la milice parisienne rend à la garde impériale, dans la grande salle du Conservatoire des Arts et Métiers, le banquet du Champ de Mars. Ce sont encore des « Vive l’Empereur !  des « Vive la liberté ! » des chants patriotiques. Chaque soir à l’Opéra, aux Français, à Feydeau, le parterre réclame la Marseillaise et Veillons au salut de l’Empire; le public des loges subit ces auditions le plus souvent à contrecœur, quelquefois en murmurant et en protestant1. Les royalistes et les modérés s’indignent des motions faites à la Société libre des Amis de la patrie et de L’humanité, nouvellement fondée sous la présidence honoraire de Carnot, et dénoncent les soirées du théâtre Montansier, transformé en café-concert, comme des saturnales odieuses. C’est un véritable club, à la différence qu’on y chante au lieu d’y parler. Des sous-officiers de la garde font le service d’ordre, le programme se compose non seulement de la Marseillaise, du Ça ira, du Chant du Départ, de saynètes contre les émigrés, d’hymnes napoléonistes, mais aussi de chants qui appellent tous les peuples de l’Europe à la liberté et à la révolution. Il ne se passait guère de jour que des gens du peuple ne vinssent crier: « Vive l’Empereur ! »Sous les fenêtres des Tuileries. Les royalistes prétendirent que ces rassemblements étaient payés par la police, qui enrôlait à cent sous la séance tous les commissionnaires et tous les décrotteurs de Paris. On a si beau jeu dans notre pays à mettre la police en cause! Il semble certain, au contraire, que l’Empereur, heureux tout d’abord de ces acclamations, en fut vite importuné. Dans les premiers jours, il s’était montré à la foule dans un dessein de popularité. Il se créa ainsi une sorte de servitude envers les enthousiastes et même envers les simples curieux. On conte que des individus  se firent une industrie de cette exhibition. Pour quelques pièces de monnaie, ils criaient : Vive l’Empereur! jusqu’à ce que le souverain eût paru au balcon. Une des causes qui engagèrent Napoléon, au milieu d’avril, à quitter les Tuileries pour l’Élysée fut vraisemblablement le désir de se dérober à ces ovations tyranniques. Le charme, en cette saison, du beau jardin de l’Elysée, où il pouvait se promener et converser à l’abri des regards, le détermina aussi à changer de résidence. Les malveillants ne manquèrent pas d’attribuer l’abandon des Tuileries à certains scrupules et à la peur des assassins. Comme si Napoléon s’était fait jadis un cas de conscience de « souiller la demeure des rois» et comme s’il s’enfermait à l’Elysée pour n’en jamais bouger ! Presque chaque jour, il passe en revue, au Carrousel ou aux Champs-Élysées, des

régiments qui partent pour les frontières. Le dimanche, il va entendre la messe dans la chapelle des Tuileries; à l’issue du service, il y a audience publique. Puis c’est un déjeuner à la Malmaison avec la princesse Hortense, Molé, Denon et La Bédoyère, ou une excursion à la maison de la Légion d’honneur de Saint- Denis. Ce sont des visites aux Invalides, à l’École polytechnique, au Muséum d’histoire naturelle, aux galeries du Louvre, chez le peintre David, à qui l’Empereur remet la croix de commandeur devant le tableau des Thermopyles, aux travaux du Champ de Mars, aux ouvrages de Montmartre et de Charonne, aux ateliers d’armes, à la filature de Richard Lenoir. Napoléon fait ces promenades sans escorte, accompagné seulement d’un ou deux aides de camp : Drouot, Flahaut, Corbineau, La Bédoyère. Dans les quartiers populeux, il descend de voiture, marche au milieu de la foule, s’arrête pour causer avec les ouvriers et les femmes du peuple. L’Empereur voulut se montrer une fois à l’Opéra et une fois à la Comédie-Française. A l’Opéra, il arriva à l’improviste, au commencement du ballet de Psyché. Mais aux Français, sa présence était en quelque sorte annoncée par le choix du spectacle. L’affiche portait : La Mort d’Hector, et l’on savait que l’Empereur aimait particulièrement cette tragédie de Luce de Lancival. La salle était comble: 4953 francs de recettes ! Avant le lever du rideau, on demanda la Marseillaise et le Chant du Départ. « On était au milieu de la troisième scène, raconte Hobhouse, quand Napoléon entra; tout le monde se leva en jetant des cris qui retentissent encore à mes oreilles. Les vivats continuèrent jusqu’à ce que l’Empereur, après avoir salué à droite et à gauche, se fut assis ; alors on recommença la pièce. » Tous les vers qui pouvaient paraître faire quelque allusion à la situation présente — ils étaient très nombreux2— furent applaudis avec enthousiasme. A ces mots :

C’était Achille !

Il reparaît enfin!

Le parterre se leva et interrompit Talma par une immense acclamation. « L’Empereur, dit Hobhouse, était très attentif. Il ne parlait à personne de ceux qui étaient derrière lui et paraissait insensible aux vivats. Il se retira si précipitamment à la fin de la pièce que la multitude n’eut pas le temps de le saluer. » On avait dissuadé à Napoléon de passer en revue la garde nationale. Composée en majorité de commerçants, presque tous hostiles à l’empire par besoin de la paix, la milice parisienne pouvait, disait-on, faire quelque manifestation qui produirait une impression funeste en France et à l’étranger. D’autres personnes redoutaient, non sans raison, une tentative d’assassinat. Napoléon goûta peu ces conseils. La revue eut lieu le dimanche 16 avril. Les quarante-huit bataillons de grenadiers et de chasseurs des douze légions parisiennes (les fusiliers n’étaient pas habillés) se massèrent dans la cour des Tuileries et sur la place du Carrousel. Napoléon, suivi de ses seuls aides de camp, « pour témoigner à la garde nationale son entière confiance en elle », passa devant le front de chaque compagnie. Les 1re ,2ème , 3ème , 10ème  et 11ème  légions (arrondissements du centre) gardèrent un froid silence, mais d’assez nombreux « Vive l’Empereur ! »  se firent entendre chez les autres miliciens qui mirent leurs chapeaux au bout des baïonnettes, et, après la revue, la harangue de Napoléon aux officiers fut chaudement accueillie. Pour le défilé, l’Empereur se plaça devant le pavillon Médicis, très en avant de son état-major, et ayant à sa droite le général Lobau et à sa gauche un grenadier sans armes, chargé de prendre les pétitions. C’était sa seule protection contre un flot de peuple que l’on avait laissé pénétrer dans la cour des Tuileries et qui s’agitait à dix pas de lui. « Il aurait été bien facile, dit un Anglais témoin de la scène, de faire feu sur Napoléon et même de le poignarder. J’admirais sa sérénité. Son visage est très pâle, ses mâchoires pendantes, mais pas autant que je l’avais entendu dire. Il n’est pas bien gros, mais son ventre est si saillant que l’on voit son linge passer au-dessous de son gilet. Il tenait ses mains jointes par devant ou par derrière, mais quelquefois il les séparait pour se frotter le nez, prendre plusieurs prises de tabac et regarder à sa montre. Il poussait souvent des soupirs, avalant sa salive et paraissant souffrir quelque douleur dans la poitrine. Il regardait tout ce qui se passait autour de lui en fronçant les sourcils et en les rapprochant l’un de l’autre, comme pourvoir plus distinctement. Le défilé dura deux heures. Il passa par toute cette ennuyeuse cérémonie avec une impatience paisible. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893,pp.518-527).

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( 9 avril, 2015 )

Et à Paris et en Europe…

« A Paris, le café Montansier, auprès du Palais-Royal, était devenu depuis le 20 mars « le rendez-vous de tous les amis de la gloire nationale », parmi lesquels se voyaient de nombreux officiers . Le 23 mars on y chantait des vers improvisés, qui révèlent avec une simplicité pittoresque les sentiments des bonapartistes parisiens :

L’île d’Elbe à noire espérance

A rendu l’objet de nos vœux:

Il reparaît, et de la France

Tous les habitants sont heureux.

Pour les Français ah! Quelle fête!

Ils ont, dans la même saison,

Vu revenir la violette,

Le printemps et Napoléon.

Les Bourbons voulaient à la France

Rendre leurs anciens préjugés.

C’était un acte de démence :

Ils sont partis, ils sont jugés.

O Providence ! Ainsi lu règles

Le sort de notre nation.

La France est faite pour les Aigles,

Les Français pour Napoléon !

Les partisans de Napoléon, dans la capitale, étaient si émus devant « le prodige » du retour qu’ils croyaient de bonne foi à une France unanime dans le culte impérial . L’Empire était rétabli. Cet événement entrainerait-il nécessairement la guerre avec l’Europe, n’impliquait-il point, au contraire, la certitude d’une ère pacifique? C’est sur ce problème que s’exerçaient, au lendemain du 20 mars, les imaginations des Français. Dans la masse de la population parisienne la confiance dans l’Autriche et même dans l’Angleterre se manifestait avec force. Certains bonapartistes s’abusaient complaisamment. Le 22 mars en effet Soulanges-Rodin écrivait de Paris au prince Eugène : « … Déjà même nous ne regardons plus ici l’Autriche comme une puissance étrangère, puisque c’est d’elle que nous nous attendons à recevoir bientôt et l’épouse de l’Empereur et l’héritier de l’Empire» . On parlait d’un sérieux accord entre Napoléon, l’Autriche et l’Angleterre, ou d’une trêve de vingt ans en Europe, et le silence de plusieurs personnages officiels, qui n’osaient sans doute se prononcer, affermissait ces erreurs. On produisait encore des raisonnements presque aussi rassurants : ni l’Autriche, résolument acquise à Napoléon, ni l’Angleterre, malgré ses tenaces jalousies envers la France, ni la Russie, sans argent et absorbée par ses embarras intérieurs, ne songeaient à entrer en lutte avec la France : restait la Prusse, et une guerre avec la Prusse « offrait peu de dangers ». Marie-Louise et le roi de Rome étaient attendus avec obstination. Une brochure, Du Retour de S. M. l’Impératrice Marie-Louise et le roi de Rome, publiée le 3 avril, enregistrait débonnairement le vœu public : Marie-Louise et son fils «ont déjà, sans doute, franchi la barrière qui les sépare du plus cher des époux, du plus tendre des pères… Illustres voyageurs…, votre retour dans la capitale va donner le signal d’une concorde universelle ». Diverses conversations, il est vrai, s’alimentaient de renseignements opposés : on disait que Marie-Louise était «gardée à vue à Presbourg », et que l’empereur d’Autriche avait « livré en otages, comme garants de sa conduite envers les Alliés, le roi de Home et le prince Eugène». De plus on raconte à la fin de mars, parmi le monde de la finance et dans les cafés, que l’armée prussienne entoure Metz, que l’avant-garde du général Zieten a dépassé Liège qu’enfin l’Empereur veut incorporer 300.000 conscrits. Dans la haute société parisienne Napoléon sentit tout de suite de la froideur et du découragement, beaucoup de Parisiens notables, en effet, nourrissaient les plus démoralisantes conjectures sur les événements prochains, et la Déclaration du 13 mars les frappait d’une commune angoisse-.. Il s’y mêlait contre Napoléon une colère faite d’humiliation patriotique : reconnaître le traité de Paris, le réclamer «à genoux », c’était là une altitude non seulement indigne de la France, mais qui ne procurait même pas le moyen d’arrêter la ruée des troupes alliées. Loin de satisfaire à l’orgueil national, Napoléon n’étalait qu’un misérable égoïsme, auquel il sacrifiait criminellement la patrie.

Et certains regrettaient qu’il n’eût point adopté le seul parti qui put sauver la France, en occupant à la fin de mars la Belgique pour organiser à l’abri du Rhin un solide rempart défensif. A Davout qui, pour le rallier, se servait des dires de Napoléon sur l’Autriche, Macdonald répliquait en tendant la Déclaration du 13 mars, dont il avait rapporté du Nord plusieurs exemplaires. Avec Rapp, Napoléon eut deux entrevues à la fin de mars. Dans la première, comme le général laissait entrevoir quelque souci de l’avenir, Napoléon parla vaguement de ses alliances, mit en relief ses intentions pacifiques, se frappa sur le ventre en s’écriant : « Est-on gros comme moi quand on a de l’ambition ? », puis, au milieu d’éloges et d’embrassades, sans proscrire absolument l’éventualité d’une guerre, il donna à Rapp le commandement de l’armée du Rhin, disant qu’il traiterait avec la Prusse et la Russie, et ajoutant : « J’espère que, d’ici un mois, lu recevras ma femme et mon fils à Strasbourg. »   Le 29 mars 1815, l’Empereur revit Rapp, qui lui objecta la faiblesse numérique de son corps d’armée, alors que la Déclaration du 13 mars « nous menaçait d’un déluge de soldats ». Napoléon repartit avec humeur que cette Déclaration était ,fausse, qu’elle avait été « fabriquée à Paris », mais son langage indiquait, cette fois, la vraisemblance d’une guerre et l’extrême difficulté de négocier 1.Le général Foy appelait  un problème » la révolution du 20 mars, et ne se dissimulait pas que l’Europe « allait se conjurer » contre Napoléon .Le colonel d’artillerie Noël, apprenant l’entrée de Napoléon à Paris et le départ du Roi, concluait de ces deux faits à « une guerre d’invasion ». Les illusions sur l’Autriche persistaient dans les départements. A la fin de mars les habitants de Mulhouse « paraissent persuadés que l’empereur d’Autriche est d’accord avec l’empereur de France, et que, dans tous les cas, il ne nous fera pas la guerre ». A Metz, à Sarrebruck, le retour de Marie-Louise est considéré comme très prochain, bien que son voyage, dit-on, ait été interrompu. Malgré ces espérances se répandait la persuasion que les puissances étrangères et la France entreraient encore une fois en lutte. A Recey-sur-Ource, en Côte-d’Or, le maire, devant ses administrés, interprète la Déclaration du 13 mars comme le signal d’une guerre prochaine. A Lille la présence du maréchal Ney, le 26 mars, donne à penser qu’il « précède un corps d’armée qui se portera sans doute sur le Brabant». Des alarmistes publient à Calais que « tous les vaisseaux anglais sont sortis des ports pour fondre sur notre marine marchande, comme après le traité d’Amiens ». La proximité et l’accroissement des troupes alliées jettent de l’anxiété dans les départements du Nord et du Mont- Blanc. A Metz,  la haine contre Prussiens et Russes est portée « au plus haut degré », et, autour de Metz, « le peuple des campagnes est disposé à se battre jusqu’à la mort si la guerre recommence. Les résolutions du gouvernement impérial attestaient elles-mêmes que la paix ne durerait pas. Le 28 mars Napoléon ordonnait que tous les sous-officiers et soldats absents de leurs corps « par quelque raison que ce soit » les rejoindraient sans délai pour t courir à la défense de la patrie ». Simultanément il créait de nouveaux régiments, augmentait le personnel des manufactures d’armes, prohibait l’exportation des armes à feu. Carnot, en outre, était chargé de l’organisation des gardes nationales, qui, commencée dès la fin de mars, fut réglée par deux décrets du 10 avril. Activité militaire d’autant plus significative que l’Europe, unie contre la France par le traité du 25 mars, refusait de recevoir courriers diplomatiques et émissaires, et que déjà les royalistes, préludant à l’entrée en campagne des Alliés, s’insurgeaient «contre l’Empereur. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.134-139).

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( 8 avril, 2015 )

En France, après le retour de Napoléon…

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« L’Empire était rétabli. Cet événement entrainerait-il nécessairement la guerre avec l’Europe, n’impliquait-il point, au contraire, la certitude d’une ère pacifique ? C’est sur ce problème que s’exerçaient, au lendemain du 20 mars, les imaginations des Français. Dans la masse de la population parisienne la confiance dans l’Autriche et même dans l’Angleterre se manifestait chanter à l’office Domine, salvum fac Regem, 300 manifestants bonapartistes, excités par la nouvelle du 20 mars, abîment les fenêtres du curé aux cris de « A bas la calotte ! » A Moulins, aigles et drapeaux tricolores ont reparu aux cris « réitérés » de « Vive l’Empereur ! » « le peuple a forcé le préfet de lire lui-même les proclamations de l’Empereur on lui a placé une grande cocarde à son chapeau et on l’a promené dans la ville, avec le drapeau national ». Le 23 mars 1815, à Bar-le-Duc et dans les localités environnantes, la population, « malgré des torrents de pluie », se répand dans les rues et sur les places, elle crie « Vive l’Empereur ! », allume des feux de joie, tire des coups de canon, brûle des pétards. A Rennes le peuple illumine pendant plusieurs jours. A Strasbourg retentissent les cris de « Vive Napoléon ! Vive le Père La Violette ! A bas la calotte ! » A Metz, le peuple et les soldats s’ameutent contre le maréchal Oudinot, et le 24 mars, tandis que le drapeau tricolore, salué avec allégresse, brille sur la cathédrale, le maréchal, renonçant à défendre la cause du Roi, s’apprête à quitter la ville avec sa femme. A Orléans le général Dupont, qui commandait un corps d’environ 12.000 hommes, laisse ses soldats, le 21 mars, arborer la cocarde tricolore, mais le soir même le maréchal de Gouvion Saint-Cyr, nommé à sa place, blâme Dupont avec virulence, fait garder à vue le général Pajol et reprendre aux troupes la cocarde blanche. Peine perdue : le 23 mars les soldats se mutinent, portent à nouveau la cocarde tricolore, réclament qu’on les conduise à Paris, et même un régiment de dragons se met en route pour la capitale. Menacé d’être arrêté, Gouvion Saint-Cyr se déguise et s’échappe en barque sur la Loire. A Valenciennes, les 23 et 24 mars, soldats et officiers fêtèrent Napoléon par des libations répétées, brisèrent les enseignes décorées d’emblèmes monarchiques, brûlèrent des drapeaux blancs, crièrent « Vive l’Empereur ! A bas les royalistes ! », forcèrent même des passants à crier « Vive l’Empereur ! » A peine le 20 mars est-il connu qu’au Puy deux officiers sont assaillis par « une multitude de misérables en haillons », qui, en criant « Vive l’Empereur ! A bas la cocarde blanche ! », s’emparent de leurs shakos pour les dépouiller de la cocarde détestée. A Cahors, le 28 mars, soldats et gendarmes, aux cris de « Vive l’Empereur ! » , arborent les premiers le drapeau tricolore. Les populations rurales du Puy-de-Dôme « se réjouissent de n’être plus sous la dépendance des nobles qui commençaient déjà à les regarder comme leurs vassaux ». De Clermont- Ferrand à Brioude des feux de joie sont allumés « sur les hauteurs ». Les paysans de la Creuse illuminent, font des feux de joie.

Dans le Cantal « cette révolution terminée sans désordres et sans violence contente le plus grand nombre et tend à obtenir successivement l’assentiment du reste »! Dans le Doubs, dans la Haute-Marne, dans la Meurtrie, le dévouement à l’Empereur, l’enthousiasme, l’ivresse même éclatent avec force. Partout dans l’Est ce sont feux de joie et coups de fusil en l’honneur de Napoléon’. Autour de Nancy, dès que les laboureurs aperçoivent « une voiture sur la route », ils crient « Vive l’Empereur ! » Mêmes témoignages naïfs de contentement dans l’Yonne. Le 26 mars 1815, jour de Pâques, les habitants de Villevallier, près Joigny, demandent au curé de chanter après vêpres un Te Deum solennel, et la cérémonie se déroule « avec le recueillement religieux et l’enthousiasme de tous les assistants ». Le maire de Villeneuve-la-Guyard, près de Pont-sur-Yonne, écrit à Napoléon, le 31 mars:«Napoléon est à nous, nous sommes à Napoléon, il fera notre bonheur, et nous travaillerons à assurer le sien ». Aux cultivateurs du Tarn le triomphe de Napoléon parait être « un bienfait du Ciel qui les a sauvés de l’oppression dont ils étaient menacés » Empereur des soldats, des paysans, des ouvriers, Napoléon est exalté par le clergé constitutionnel, qui voyait dans le 20 mars une pleine revanche sur la Restauration. L’archevêque de Besançon Le Coz salue le nouveau souverain en termes dithyrambiques. « Vous êtes vraiment un homme prodigieux… Certes, un ange du Seigneur vous couvre de son immortelle égide », lui écrivait-il le 25 mars, et il lui promettait en même temps qu’un jour viendrait où tous les Français, répétant les louanges décernées à César par Cicéron, le jugeraient « semblable à la Divinité même… simillimum Deo » Et  aussitôt, par une circulaire adressée aux curés de son diocèse, Le Coz donna libre carrière à sa ferveur adulatrice : comme toutes les puissances, celle de Napoléon venait de Dieu ; la respecter était un devoir de la religion; aux grand’messes des dimanches et fêtes, et lors des bénédictions habituelles du Saint-Sacrement, les prêtres prieront solennellement pour l’Empereur . A Cosne le curé Leblanc célébra « Napoléon le Grand » le 26 mars, jour de Pâques, et fit imprimer sa harangue : selon cet ex-deuxième vicaire de l’évêque constitutionnel de la Nièvre, Louis XVIII n’avait dû sa courte restauration qu’aux armées étrangères et à la trahison; il était « repoussé par l’opinion publique »; Napoléon avait été donné, puis ramené à la France par le Très-Haut; il avait «rétabli la religion, rappelé ses ministres », doté la France d’une gloire immense, de lois excellentes, de « monuments » et d’ «établissements admirables ». Les prêtres constitutionnels des cantons de Thann, Saint-Amarin et Massevaux disaient dans une adresse à l’Empereur : « Vos ennemis sont les nôtres; les prêtres constitutionnels furent de tout temps un objet de haine à la caste nobiliaire. Mettez en vigueur les libertés de l’Eglise gallicane, ce boulevard contre l’ultramontanisme et ce palladium du trône. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.130-134).

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( 14 février, 2015 )

Tout le monde attend son retour !

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« Le 19 janvier 1815, on raconte dans les rues [à Paris] qu’il [Napoléon] arrivera sous deux jours avec une armée de 150.000 hommes. Au mois de février, les troupes de la garnison assurent qu’elles reverront bientôt leur papa. Un curieux propos fait alors la joie des bonapartistes de la capitale. Dans un bouchon de la barrière, trois soldats demandent une bouteille. La cabaretière apporte trois verres. « Madame, un autre verre. — Messieurs, vous n’êtes que trois. — C’est égal, apportez toujours ; le quatrième va venir ; à sa santé, camarades ! » Et là-dessus les trois hommes choquent leurs verres en l’honneur du quatrième personnage dont il est facile de deviner le nom. Un autre mot eut grand succès dans les salons de l’opposition. L’armée doit être contente, disait un émigré à un soldat, elle touche exactement le prêt; au temps de Bonaparte, tout était arriéré, même la solde.

— Eh répond l’autre, si nous aimions à lui faire crédit !»

On citait aussi ce mot d’un officier entrant dans un bureau de loterie : « Quel numéro voulez-vous ? — Donnez-moi le 18 ; il sortira bientôt et je mets un napoléon dessus ».

 D’un bout à l’autre du territoire les régiments à très peu d’exceptions près, sont bonapartistes. Au mois de juin, Pozzo di Borgo avoue que l’armée n’est pas dans le même état de quiétude d’obéissance que les armées des autres états, qu’elle reste agitée, turbulente. Au mois de septembre, un royaliste gémit de l’aspect des soldats : « Partout, écrit-il, ils montrent un front hargneux et rechigné ; des mouvements d’humeur et des signes d’infidélité leur échappent ; on lit sur leur visage la contrainte qu’ils éprouvent, et leur désir de revenir au culte de Bonaparte » .Lorsqu’on force les troupes à crier Vive le roi ! » elles ajoutent à voix basse, le roi de Rome. Elles avaient déjà surnommé Napoléon le petit caporal ; elles l’appellent aujourd’hui le père la Violette, parce qu’elles s’attendent à le voir, comme la violette, refleurir au printemps Les officiers portent la violette à leur boutonnière, donnent à leur ruban de la légion d’honneur la forme d’un N et, pour se reconnaître, croisent pareillement en forme de N deux doigts de la main droite sur le front. Les soldats conservent la cocarde tricolore, vieille et usée, cousue sous la coiffe des shakos ou cachée soit sous la cocarde blanche soit au fond des sacs. Il y a des chambrées qui ne nomment jamais Louis XVIII, et aux appels on saute le nombre 18. Dans les lettres qu’elles envoie de ses garnisons à ses maîtresses du Gros-Caillou, la vieille garde annonce le prochain retour de Bonaparte;  les grenadiers qui stationnent à Metz, ont une sagesse inquiétante ; ils ne fréquentent pas les salles de danse et de jeu ; ils se promènent silencieusement ; pas un n’est puni et un officier supérieur disait au préfet : « J’aimerais mieux qu’ils fissent des fautes et qu’il y eut entre eux des dissentiments d’opinion ; mais ils ne forment qu’une âme et n’ont qu’un même esprit, entretenu par une mystérieuse et puissante influence ». Lorsqu’un régiment d’infanterie brûle secrètement ses aigles, chaque soldat avale une pincée des cendres en vidant un verre de vin à la santé de l’Empereur. »

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1920, pp.4-7)

 

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