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( 22 juin, 2019 )

A Paris, après Waterloo…

Paris Empire

Écoutons le jeune Emile Labretonnière. Le 22 juin 1815, l’Empereur abdique en faveur de son  fils, Napoléon II.

« A partir du jour de l’abdication de Napoléon, le retour des Bourbons ne fut un problème pour personne, malgré les airs de nationalité et de résistance que prenait la Chambre des représentants. Le coup était porté. Au lieu de prendre un parti vigoureux, de se déclarer pouvoir exécutif, et d’ordonner tous les actes qui pouvaient sauver d’abord l’indépendance du territoire, la Chambre nomma un gouvernement provisoire, et se mit paisiblement à discuter une constitution que devrait jurer le Prince appelé à régner sur la France. Or, il était assez naturel de commencer  par proclamer ce nouveau chef, de le faire avec éclat et retentissement, et d’appeler aux armes la nation au nom de Napoléon II. Ce fut seulement pour la forme qu’eut lieu ce grand acte de souveraineté populaire. La certitude de la prochaine issue des Cent Jours avait rendu à Paris sa physionomie aristocratique; la joie était rentrée au coeur du faubourg Saint-Germain ; c’était un dimanche, et les Tuileries étaient pleines d’une société brillante. Je m’y promenais tristement avec un de mes anciens camarades de lycée, que je venais de rencontrer par hasard; voilà bientôt Hippolyte qui arrive tout essoufflé de la Chambre, et nous annonce qu’elle vient de proclamer Napoléon II. Nous, de nous réjouir ; et Bordet, le camarade dont je viens de parler, de se moquer de nous. En qualité d’ex-garde de la porte, il était fort royaliste et nous apprit en riant que notre Napoléon II ne serait pas un grand obstacle à la rentrée du Roi, que nous verrions avant huit jours. Voilà, du reste, tout l’effet que produisit sur la capitale cet événement; nulle cérémonie, nul apparat pour l’annoncer ; le pauvre petit roi de Rome vit sa royauté passer à la Chambre avec la même solennité qu’un amendement sur les tabacs ou la potasse. Cependant l’armée, désorganisée à Waterloo, s’était peu à peu ralliée; le maréchal Grouchy venait d’accourir au secours de Paris avec un superbe corps d’armée de 31,000 hommes; les corps détachés arrivaient à marches forcées, les gardes-nationales de la Bourgogne et de la Picardie avaient rejoint l’armée de ligne. Tous brûlaient de venger l’échec de Mont-Saint-Jean. Les fortifications élevées sur la rive droite de la Seine furent armées d’une manière imposante ; Montmartre, Belleville, Saint-Chaumont étaient devenus de véritables citadelles. Dans l’intervalle des forts, des batteries détachées et de petites redoutes étaient confiées à des artilleurs volontaires tirés des lycées et des écoles de droit et de médecine; la capitale était donc couverte depuis Vincennes jusqu’à Neuilly. L’armée était campée dans la plaine, attendant l’ennemi de pied ferme. Pauvres laboureurs ! Quel cas on faisait de ce qui vous avait coûté tant de travaux et de sueurs! J’allais un soir visiter les préparatifs de défense; en sortant de la barrière , je vis une longue suite de petites cabanes bâties à la hâte par un régiment de cavalerie qui campait là. Les chevaux broutaient paisiblement au piquet le blé vert, tandis que les soldats, pour se garantir du soleil, avaient moissonné des champs entiers dans le but de couvrir, en guise de chaume, les toits en branchages sous lesquels ils dormaient. Pendant ce temps-là, les armées prussienne et anglaise , avant de connaître l’abdication tâtonnant et incertaines dans leurs mouvements, marchaient plus hardiment sur Paris, depuis qu’elles avaient connaissance de ce grand évènement qui devait avoir jeté le découragement au sein de l’armée. Cette nouvelle avait effectivement consterné tous les patriotes. Mais un vague instinct disait à l’armée, ainsi qu’au peuple, que la nécessité briserait bientôt cette fatale abdication, qui paralysait le seul bras capable de brandir l’épée libératrice. Aussi chaque jour une foule avide, d’ouvriers surtout, rôdait autour de l’Elysée, épiant l’instant où elle pouvait apercevoir dans le jardin, Napoléon se promenant triste et rêveur. Un cri général l’appelait à la tête de l’armée; jamais le peuple, le peuple qui paie et se bat, ne lui avait témoigné plus d’intérêt que -dans son malheur. Je cherchais à le voir une dernière fois, je n’y pus parvenir. Cependant les généraux Blücher et Wellington avaient marché de concert; ils étaient maitres de Saint-Germain et de Versailles, lorsqu’une grande partie de l’armée prussienne se sépara de l’armée anglaise et passa sur la rive gauche de la Seine. Ce fut alors que Napoléon, en apprenant cette énorme faute, jugea l’instant décisif pour sauver la liberté. Il proposa au gouvernement provisoire de redevenir le général Bonaparte, de se remettre en cette qualité à la tête de l’armée, et se fit fort d’écraser l’une après l’autre les deux armées ennemies. C’était encore une fois la manoeuvre de Mantoue. Pour toute réponse, la commission présidée par Fouché, le fit mettre en surveillance à la Malmaison. Oh ! si jamais malédiction générale accueillit un acte de gouvernement, ce fut ce jour-là ! La trahison était si flagrante que l’indignation ne se déguisait plus. Je me rappelle nos protestations, notre colère pendant toute la soirée au café des Pyrénées. Jamais ce paisible théâtre de nos discussions politiques depuis un an n’avait été témoin de scènes si orageuses. Les canonniers volontaires de l’Ecole de Médecine rentraient de l’exercice; quelques tirailleurs de notre onzième bataillon, qui avaient reçu leurs armes et leur équipement, revenaient du village des Vertus, la bouche encore noircie par la cartouche; on y avait tiraillé toute la journée avec tes vedettes étrangères. On conçoit que ces jeunes têtes ne devaient pas prendre patiemment le parti de se soumettre au joug ennemi. En vain la pauvre demoiselle Eugénie , assise à son comptoir, où lui parvenaient sans gaze, tous les b…. et les f…. de l’assemblée , s’efforçait de calmer l’effervescence générale; elle s’adressa à un jeune homme nommé Carrant, étudiant en médecine, demeurant dans la maison. – Eh! f. Mademoiselle, s’écria-t-il, laissez-nous tranquilles ! Et en disant cela, il tire son sabre et en applique sur un bassin de tôle un coup violent, qui fait voler en éclats tous les verres à liqueur y prenant un bain. Cet exploit, dont rit lui-même son auteur, calma l’ardeur juvénile de l’assemblée; elle se borna à une polémique verbale, jusqu’à l’arrivée d’un personnage inconnu qui se mit seul à une table. Il se faisait tard; nous n’étions plus que cinq ou six dans le café. L’un de nous se mit à accuser de royalisme la garde nationale, prétendant qu’elle ferait cause commune avec l’étranger, plutôt que d’exposer Paris aux suites d’une bataille. — Il n’y a, dit tout-à-coup l’inconnu qui nous écoutait depuis un quart d’heure, que de mauvais citoyens capables de tenir de tels propos! Là-dessus notre homme se voit en butte à d’assez vives apostrophes, auxquelles il riposte avec énergie; tant et si bien qu’on le prie de vouloir passer la porte. Mais lui, d’un air triomphant, met la main dans son sein et en tire un gros nœud de rubans tricolores, qui exhala, malheureusement pour lui, une telle odeur de mouchard, que, malgré sa résistance et ses invocations de la loi, il fut saisi au collet et entraîné dans la rue, non sans renverser, dans la lutte, tabourets , verres et bouteilles. Ma foi, comme j’entendais le pauvre diable, pendant qu’on lui fermait la porte au nez, nous menacer de la force armée qu’il allait requérir, me souciant fort peu de la police correctionnelle , je sortis par la petite porte donnant devant mon hôtel et j’allai prudemment me coucher. C’est ce que fit sans doute aussi notre agent de police, car j’appris le lendemain que la scène n’avait pas eu de suites. Deux ou trois jours après, je passais sur le quai Voltaire, quand je vis un détachement de hussards escortant des militaires à pied et désarmés. Je courus vers le pont Royal, devant lequel ils allaient passer; c’était une partie des régiments de hussards de Brandebourg et de Poméranie, qu’on escortait jusqu’à l’Ecole Militaire où étaient casernés les autres prisonniers. Dans l’escorte, je remarquai un jeune brigadier dont le regard plein de feu se portait sur ces hussards étrangers, vêtus de vert comme son régiment, le 7ème  à ce que je crois me rappeler; dans un soubresaut du cheval, son schako était tombé, mais il aima mieux demeurer tête nue que d’abandonner son rang un instant, et il continua de prendre fièrement sa revanche en jetant, du haut de son cheval, un regard superbe sur les piétons captifs. Ces deux régiments qui passaient pour les plus beaux de l’armée prussienne , avaient été laissés à Versailles par Blücher, qui était loin de craindre qu’on n’allât les y attaquer. Mais le coup que voulait porter Napoléon paraissait si infaillible que le général Exelmans ne put résister à l’envie de séparer, par une manœuvre subite l’armée prussienne de l’armée anglaise. En conséquence, le mouvement était combiné de manière, à s’emparer de toute la rive droite de la Seine, tandis que l’armée française, campée dans la plaine de Grenelle, acculerait à la rivière le corps prussien qu’on avait imprudemment jeté sur la rive gauche; les divisions de la plaine Saint-Denis eussent pris en écharpe sur son flanc gauche le reste de l’armée combinée. Jamais, dit-on , victoire ne s’était montrée plus certaine, surtout avec la soif de vengeance qui dévorait nos bataillons. Fouché, le fatal Fouché, fit avorter ce plan de salut; le mouvement fut arrêté au nom du gouvernement provisoire. L’avant-garde seule avait marché avec résolution sur Versailles, avant d’avoir reçu contre-ordre. Honneur aux braves qui, là, portèrent les derniers coups, au terme de cette lutte de vingt-trois ans, de la France contre l’Europe! Les hussards prussiens furent sabrés par les dragons du jeune colonel Bricqueville, devenu depuis l’énergique député de Cherbourg. Puis, reçus au bout des baïonnettes du 14ème de ligne, ils furent entièrement pris ou tués. L’aspect des prisonniers, tous superbes et vieux soldats, rendit un éclair de fierté à des regards abattus, depuis quelques jours, par la douleur. Le bruit se répandit qu’on allait enfin attaquer le corps prussien, campé dans la plaine de Vaugirard. Je me transportai à l’instant derrière les bâtiments de l’École Militaire; là, l’École Polytechnique était en bataille, attendant des ordres qui ne venaient point. Je reconnus dans les rangs mes deux camarades Duclos et Allenet et m’approchai d’eux pour leur parler; ils ne doutaient point que l’ennemi ne fût attaqué dans la soirée, et l’École était toute prête à soutenir sa renommée. Les deux élèves Duclos et Allenet sont aujourd’hui en retraite, le premier comme colonel du génie, à Toulon, le second comme officier supérieur d’artillerie, à La Rochelle. On voyait de loin les masses noires de l’armée prussienne se mouvoir lentement à travers les bouquets d’arbres qui semaient la plaine. Mais en vain espéra-t-on toute la soirée voir commencer l’attaque ; Fouché venait d’écrire à Wellington cette lettre qui, le lendemain, fit saigner tant de cœurs français par sa bassesse et ses lâches adulations; c’en était fait ! l’armée devait livrer Paris sans combattre »

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.273-280)

 

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( 18 mai, 2019 )

Combat dans la Plaine des Vertus [près de Paris] le 2 juillet 1815.

1814c

Monsieur,

Vous m’avez demandé quelques renseignements sur ce que j’ai pu savoir de la garde nationale depuis sa réorganisation décrétée le 8 janvier 1814, jusqu’à la Révolution de 1830, et  notamment sur un combat qui se serait Livré le 2 juillet 1815 dans la plaine des Vertus. Mon père, précisément a cause des fonctions éminentes qu’il emplissait sous l’Empire, avait cru devoir donner l’exemple du dévouement, dans les circonstances critiques où se trouvait le pays, et s’était montré dans le premier moment comme simple soldat dans les rangs de la garde nationale. J’étais encore loin de l’âge où aurais été astreint au service de cette garde, et je n’avais pus même terminé mes études que je faisais comme externe au Lycée Impérial; je me fis incorporer dans la XIème  légion, et j’y remplaçai mon père.

Le 30 mai 1814, j’étais sous les armes a la barrière du Maine, un des postes dont la défense avait été assignée à notre légion.

Dans les Cent-Jours, mon père demeurant alors au Ministère de la Justice, place Vendôme, j’émigrai de la XIe légion dans la première.

Le dimanche 2 juillet 1815, dans l’impatience de voir moi-même ce qui se passait au dehors, je revêtis mon uniforme, et armé de mon fusil, je sortis de Paris. J’entendais une vive fusillade du coté du canal Saint-Denis. Je m’acheminai de ce coté. Je fis rencontre, chemin faisant, de plusieurs camarades appartenant plus particulièrement aux légions de la rive droite, et qui, comme moi, marchaient au feu. Notre nombre grossissait à mesure que nous avancions, et nous étions bien une cinquantaine quand nous franchîmes le canal Saint-Denis, qui était bordé de distance en distance de pièces de canon. La fusillade que nous entendions provenait d’un combat de tirailleurs que livraient aux Anglais dans la plaine qui s’étend de l’autre côté du canal jusqu’au village d’Aubervilliers-Iès-Vertus, des gardes nationaux au nombre d’environ 150, auxquels s’étaient joints des habitants du pays. Il pouvait être midi. Ils étaient alors ramenés par le feu des Anglais presque jusque sur les bords du canal. Nous allâmes à leur secours. Nous entrâmes en ligne avec eux, sans commandement, mais non sans un certain ordre que nous suivions instinctivement. Le ton était très nourri de part et d’autre. C’était la première fois que j’entendais siffler des balles. Je fus d’abord un peu surpris je m’arrêtai involontairement mais bientôt je lis comme les autres, m’étant familiarisé de bonne heure à la chasse avec l’usage du fusil. Nous reprenions l’offensive nous poussâmes les Anglais devant nous et nous gagnâmes ainsi une longue avenue plantée d’ormes, derrière lesquels s’abrita une partie de notre ligne de tirailleurs qui, jusque là, avait marché tout entière en plaine. Cette avenue, qui doit être la route départementale n°21, nous conduisait au village des Vertus. Elle nous en facilita les approches. Nous nous réunîmes un certain nombre à son entrée, et nous y pénétrâmes assez avant. Mais il nous fut impossible de nous y établir, ce qui d’ailleurs n’était pas d’un grand intérêt. L’ennemi abrité dans les maisons, la plupart crénelées, tirait de tous côtés sur nous qui cl ions- à découvert dans la rue. Plusieurs des nôtres, en quelques minutes, furent tués ou blessés. Mon voisin immédiat, marchand de vin, appartenant à ma compagnie, fut atteint d’une balle au talon et tomba, je ne sais pourquoi j’étais de bonne humeur, et je lui dis en riant « Hé bien camarade, vous voilà blessé comme Achille – Je m’en passerais bien », me répondit-il. Il nous supplia, moi et ceux du voisinage, de l’enlever, pour qu’il ne restât pas au pouvoir des Anglais, ce que nous finies bien volontiers. Tandis que nous remportions, il s’avisa de son fusil qu’il avait laissé sur le champ de bataille et me demanda de l’aller chercher. J’avoue que je n’en fis rien, me souciant assez peu que ce nouveau Spartiate rentrât chez lui avec armes et bagages. Sortis du village, nous nous maintînmes pendant plusieurs heures en ligne contre les Anglais. De temps en temps, un coup de canon parti des pièces en batterie sur le bord du canal, venait nous rappeler que nous avions au besoin une base sur laquelle nous pouvions nous appuyer. Je me souviens qu’un des boulets ainsi lancés coupa en deux un Anglais qui venait de substituer le drapeau blanc au drapeau tricolore; lequel avait continue de flotter sur le clocher de l’église des Vertus. Notre nombre restait il peu près le même, ceux qui se retiraient étaient remplacés par de nouveaux venus. Moi-même, vers cinq ou six heures, je songeai à rentrer à Paris. Pour mon premier combat, et pour cette journée, je croyais avoir rempli ma tache. J’avais hâte d’ailleurs de rassurer mes parents, qui pouvaient apprendre mon escapade par d’autres que par moi. Je dois confesser que dans Paris, sur les boulevards, je me surpris un mouvement de vanité, à la vue des passants qui de temps en temps me semblaient contempler mon fusil noir de poudre. Au reste, cette petite alla ire m’avait mis en goût. Il me fallait à tout prix une grande bataille sous les murs de Paris. Ne la fallait-il pas en effet à la gloire et au salut de la France.

Le 3 ou le 4 juillet, je sortis de nouveau de Paris, cette fois sur la rive gauche. Ce jour-là, on s’attendait que cette rive soit le théâtre de la bataille que j’appelais de tous mes vœux. Après avoir parcouru la ligne de nos troupes, j’arrivai à un régiment de chasseurs à pieds de la vieille Garde qui était en réserve sur les boulevards extérieurs. L’uniforme que portait à cette époque la garde nationale, avait quelque analogie avec celui de ces braves. Cette circonstance m’inspira la pensée de les solliciter de me recevoir dans leurs rangs. Ils m’accueillirent avec bonté, et je passai au milieu d’eux une journée presque entière dont le souvenir vient quelquefois me loucher jusqu’aux larmes. Pour en revenir au combat des Vertus, nul que je sache, n’en a jamais rendu compte; à cette époque, la réclame n’était pas encore inventée. L’on se dévouait à la chose publique, et l’on ne parlait pas de son dévouement. C’est à peine si mes parents ont su que leur fils avait combattu avant l’âge sous les murs de Paris. Mon père l’apprit cependant; il ne me dit rien, mais je vois encore l’éclair de satisfaction qui brilla dans ses yeux. Un de mes camarades de classe vint aussi le savoir; c’était Charles Bresson, dont le père, célèbre avocat à Nancy, était alors le collègue de mon père à la Chambre des Représentants. Doué d’une âme élevée et patriotique. Charles Bresson, encore élève interne à Sainte-Barbe, s’était bien promis de se battre aussi pour la défense de Paris el de la France, et il avait déposé chez moi. à cet effet un uniforme et un fusil. Il garda depuis ses nobles sentiments que la grandeur n’altéra point ambassadeur à Naples, il y est mort de dégoût et de chagrin. J’ai cru me rappeler que l’Indépendant qui a été depuis le Constitutionnel, avait mentionné le combat des Vertus. J’ai fait faire h ce sujet des recherches et j’ai trouvé en effet, dans ce journal, numéro du 3 juillet 1815, l’article suivant:

« N° 64 de l’Indépendant, lundi 3 juillet 1815

Le village des Vertus était occupé en totalité par les Anglais hier il fut attaqué par un détachement de tirailleurs de la garde nationale, auxquels s’étaient réunis plusieurs gardes nationaux. Ils se sont emparés de quelques maisons, et sont parvenus à se rendre maîtres d’une portion du village. Il est maintenant occupé partie par les Français, partie par les Anglais. Chacun, de son côté, a crénelé les maisons, ce qui n’empêche pas que divers soldats des deux nations ne se soient réunis aujourd’hui pour boire ensemble. »

Cet article diffère de mon récit, mais il confirme cependant le fait matériel du combat. J’ai raconté ce que j’ai vu. Il se peut d’ailleurs que les circonstances relatées par l’ Indépendant se soient réalisées après mon départ ou le lendemain. Après la seconde Restauration, je continuai de servir dans les rangs de la garde nationale, quoique la loi ne m’en fit pas encore une obligation et quoique mon père fut déjà exilé. Le 4 avril, je fus désarmé par la police et rayé des contrôles de cette garde, à la suite d’une perquisition qui fut faite chez moi, dans l’espoir d’y trouver quelque indice à l’aide duquel on m’eût impliqué dans l’une ou l’autre des conspirations vraies ou fausses qui abondaient dans ce temps.

Au retour de l’exil de mon père où j’étais allé le rejoindre, je fus, en 1820, réintégré dans la garde nationale. Les temps étaient alors bien changés. On m’offrit des grades que je refusai, répondant que je n’en accepterais jamais que de l’élection de mes concitoyens. J’aurais pu comme bien d’autres me faire rayer des contrôles de me dispenser de monter la garde je ne l’ai pas voulu. J’ai toujours aime la garde nationale, et tenu à honneur d’en faire partie. J’y suis reste jusqu’à sou licenciement en 1825. J’assistais à la fameuse revue où l’on cria «  A bas les Ministres ! » cause ou prétexte de l’ordonnance qui décréta le licenciement. Je ne voulais, Monsieur, vous parler, dans cette trop longue lettre, que du combat des Vertus je me suis laissé aller à mes souvenirs et je vous ai donné beaucoup trop de détails. »

Henry BOULAY DE LA MEURTHE.

(« Carnet de la Sabretache », 1913).

 

 

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( 28 juin, 2015 )

Illusions, désillusions…

Le jeune étudiant parisien Labretonnière, est de ceux qui ont placé tous leurs espoirs dans le retour de l’Empereur. Lui aussi attend des nouvelles du front. 

La confiance dans les armes françaises était extrême ; il nous semblait que cette superbe armée que Paris venait de voir partir, si pleine d’ardeur, devait être invincible ; aussi ce fut avec moins de surprise que de joie, que nous reçûmes la nouvelle du premier avantage remporté sur la coalition, sous les murs de Charleroi, le 15 juin. La lutte était enfin engagée !

Un dimanche matin, de très bonne heure, il me semblait, tout en sommeillant, entendre de sourdes détonations ; je me réveillai et écoutait attentivement.

— Hippolyte ! m’écriai-je, transporté, à l’ami qui dormait près de moi, entends-tu ?

— Quoi ! me dit-il en s’éveillant.

— Le canon tire aux Invalides : C’est une grande victoire !

Nous nous levons à l’instant et courons nous informer. Le canon célébrait effectivement la victoire remportée le 16, par l’Empereur, sur les Prussiens à Ligny. Transportés de joie, nous nous rendons au café des Pyrénées pour y lire le bulletin ; là, l’orgueil brillait dans tous les regards ; le canon des Invalides avait réveillé dans nos jeunes cœurs ces souvenirs de triomphe qui avaient bercé notre enfance ; nous étions ivres de fierté ; et c’était le 18 ! et le canon de Waterloo tonnait pendant ce temps-là ! Pour atténuer l’effet de la victoire, les royalistes répandaient les bruits les plus exagérés ; je me souviens de l’enthousiasme avec lequel un étudiant de Grenoble, nommé Rousseau, vint m’annoncer que Wellington était pris, Blücher tué, etc.

Enfin, un petit bulletin parut dans le Moniteur, annonçant très succinctement la bataille de Ligny. Cependant, deux jours s’étaient écoulés et pas une nouvelle de l’armée de Flandre n’avait été publiée dans cet intervalle. On se disait bien tout bas que nous avions essuyé une défaite, mais cela nous paraissait impossible.

Enfin, le 21 juin, en descendant dans la cour de l’hôtel, je vis presque tous les étudiants qui y demeuraient, dans une grande agitation et s’entretenant avec chaleur. Savez-vous la nouvelle ? me dit-on. On assure que l’armée a été anéantie et que l’Empereur est arrivé ce matin à Paris. En pareille circonstance, c’était toujours au café que nous allions nous mettre au courant ; la consternation y était sur tous les visages. Cependant, quelques personnes cherchaient à remonter le moral abattu des autres ; elles faisaient observer que ce n’était peut-être encore qu’une manœuvre des royalistes et qu’il était impossible que les affaires fussent assez désespérées pour que l’Empereur eût ainsi abandonné son armée. Elles oubliaient sans doute l’Egypte ; Moscou et Leipzig.

Je n’étais pas hommes à rester plus longtemps dans une aussi cruelle incertitude. Je courus, aussitôt après mon déjeuner, à la chambre des représentants. Une foule immense était entassée sur le grand escalier, et attendait que quelque chose transpirât de l’intérieur, où la séance venait de s’ouvrir dès 11 heures. Comme on le pense bien, les versions les plus contradictoires circulaient parmi tous ces politiques en plein vent ; un grand nombre révoquait même en doute l’arrivée de l’Empereur, prétendant qu’on confondait ; c’était sans doute, disaient-ils, le prince Jérôme qui était pris pour Napoléon. Effectivement, Jérôme avait été blessé à l’attaque de la ferme d’Hougoumont, et cette circonstance avait transpiré avant qu’on connût la défaite de Waterloo.

Pour savoir plus vite à quoi m’en tenir, je me rendis devant l’Elysée, que Napoléon avait choisi pour sa résidence d’été. Là, je vis un mouvement qui ne me permettant plus de douter de la présence du maître. La cour du palais était pleine de chevaux couverts de sueur et de poussière ; des aides de camp y arrivaient coup sur coup, paraissant harassés de fatigue ; quelques soldats de la cavalerie de la Garde impériale étaient tristement assis sur un banc, à la porte, pendant que les chevaux attendaient, attachés dans la cour. L’un des cavaliers avait la face bandée d’une cravate noire ; tout respirait dans cette scène la honte et la douleur.

Je retournai sur les degrés de la chambre des députés ; l’Empereur venait d’y envoyer un message pour lui annoncer le fatal résultat de la journée du 18.

Nous attendions avec une anxiété inexprimable que quelqu’un sortît de la salle pour nous apprendre ce qu’on y venait de dire. Enfin, un monsieur apparaît, et le pauvre diable est appréhendé au corps. Je ne sais si c’était lui qui avait mal saisi le sens du message, ou si le gouvernement avait déguisé à ce point la vérité ; mais il résultait seulement des réponses du sortant que l’armée, trompée par l’obscurité sur la fin de la bataille de Mont-Saint-Jean, avait été saisie d’une terreur panique et avait abandonné le champ de bataille dans un grand désordre. Du reste, l’Empereur annonçait qu’elle se ralliait sur la frontière ; il venait seulement demander à la Représentation nationale de vouloir bien lui donner les moyens de rétablir la lutte, commencée sous de malheureux auspices, mais facile encore à rendre formidable.

Le même jour, à 2 heures du soir [de l’après-midi], parut un supplément au Moniteur, qui donnait le bulletin de Mont-Saint-Jean ; car seulement après l’Angleterre, le nom de Waterloo succéda chez nous à celui-ci pour éterniser cette grande journée. Quelque funeste qu’elle fût pour les armes françaises, elle ne devint irréparable que par la faute commise par Napoléon en venant se confier à la chambre des représentants. Je me rappelle l’indignation générale qui se répandit dans tout Paris, quand il apprit que les deux chambres, non seulement refusaient de concourir au nouveau plan de campagne que venait leur proposer l’Empereur, mais qu’elles exigeaient son abdication et déclaraient traître à la patrie quiconque tenterait de les dissoudre.

A partir du jour de l’abdication de Napoléon, le retour des Bourbons ne fut un problème pour personne malgré les airs de nationalité et de résistance que prenait la Chambre des représentants. Le coup était porté.

Au lieu de prendre un parti vigoureux, de se déclarer pouvoir exécutif, et d’ordonner tous les actes qui pouvaient sauver d’abord l’indépendance du territoire, la Chambre nomma un gouvernement provisoire, et se mit paisiblement à discuter une constitution que devrait jurer le Prince appelé à régner sur la France. Or, il était assez naturel de commencer par proclamer ce nouveau chef, de le faire avec éclat et retentissement, et d’appeler aux armes la nation au nom de Napoléon II. Ce fut seulement pour la forme qu’eut lieu ce grand acte de souveraineté populaire.

La certitude de la prochaine issue des Cent-Jours avait rend à Paris sa physionomie aristocratique ; la joie était rentrée au cœur du faubourg Saint-Germain ; c’était un dimanche, et les Tuileries étaient pleines d’un société brillante. Je m’y promenais tristement avec un de mes anciens camarades de lycée, que je venais de rencontrer par hasard ; voilà bientôt Hippolyte qui arrive tout essoufflée de la Chambre, et nous annonce qu’elle vient de proclamer Napoléon II. Nous, de nous réjouir ; et Bordet, le camarade dont je viens de parler, de se moquer de nous. En qualité d’ex-garde de la porte, il était fort royaliste et nous apprit en riant que notre Napoléon II ne serait pas un grand obstacle à la rentrée du Roi, que nous verrions avant huit jours. Voilà, du reste, tout l’effet que produisit sur la capitale cet événement ; nulle cérémonie, nul apparat pour l’annoncer ; le pauvre petit roi de Rome vit sa royauté passer à la Chambre avec la même solennité qu’un amendement sur les tabacs ou la potasse.

Cependant, l’armée, désorganisée à Waterloo, s’était peu à peu ralliée ; le maréchal Grouchy venait d’accourir au secours de Paris avec un superbe corps d’armée de 34 000 hommes ; les corps détachés arrivaient à marches forcées, les Gardes nationales de la Bourgogne et de la Picardie avaient rejoint l’armée de ligne. Tous brûlaient de venger l’échec de Mont-Saint-Jean. Les fortifications élevées sur la rive droite de la Seine furent armées d’une manière imposante ; Montmartre, Belleville, Saint-Chaumont étaient devenus de véritables citadelles. Dans l’intervalle des forts, des batteries détachées et de petites redoutes étaient confiées à des artilleurs volontaires tirés des lycées et des écoles de droits et de médecine ; la capitale était donc couverte depuis Vincennes jusqu’à Neuilly. L’armée était campée dans la plaine, attendant l’ennemi de pied ferme.

Pauvres laboureurs ! quel cas on faisait de ce qui vous avait coûté tant de travaux et de sueurs ! J’allais un soir visiter les préparatifs de défense ; en sortant de la barrière, je vis une longue suite de petites cabanes bâties à la hâte par un régiment de cavalerie qui campait là. Les chevaux broutaient paisiblement au piquet le blé vert, tandis que les soldats, pour se garantir du soleil, avaient moissonné des champs entiers dans le but de couvrir, en guise de chaume, les toits en branchages sous lesquels ils dormaient.

Pendant ce temps-là, les armées prussienne et anglaise, avant de connaître l’abdication, tâtonnant et incertaines dans leurs mouvements, marchaient plus hardiment sur Paris depuis qu’elles avaient connaissance de ce grand événement qui devait avoir jeté le découragement au sein de l’armée. Cette nouvelle avait effectivement consterné tous les patriotes. Mais un vague instinct disait à l’armée, ainsi qu’au peuple, que la nécessité briserait bientôt cette fatale abdication qui paralysait le seul bras capable de brandir l’épée libératrice. Aussi chaque jour une foule avide, d’ouvriers surtout, rôdait autour de l’Elysée, épiant l’instant où elle pouvait apercevoir dans le jardin, Napoléon se promenant triste et rêveur. Un cri général l’appelait à la tête de l’armée ; jamais le peuple, le peuple qui paie et se bat, ne lui avait témoigné plus d’intérêt que dans son malheur. Je cherchais à le voir une dernière fois, je n’y pus parvenir.

Cependant, les généraux Blücher et Wellington avaient marché de concert ; ils étaient maîtres de Saint-Germain et de Versailles, lorsqu’une grande partie de l’armée prussienne se sépara de l’armée anglaise et passa sur la rive gauche de la Seine. Ce fut alors que Napoléon, en apprenant cette énorme faute, jugea l’instant décisif pour sauver la liberté. Il proposa au gouvernement provisoire de redevenir le général Bonaparte, de se remettre en cette qualité à la tête de l’armée, et se fit fort d’écraser l’une après l’autre les deux armées ennemies. C’était encore une fois la manœuvre de Mantoue. Pour toute réponse, la commission présidée par Fouché le fit mettre en surveillance à la Malmaison.

Oh ! si jamais malédiction générale accueillit un acte de gouvernement, ce fut ce jour-là ! La trahison était si flagrante que l’indignation ne se déguisait plus. Je me rappelle nos protestations, notre colère pendant toute la soirée au café des Pyrénées. Jamais ce paisible théâtre de nos discussions politiques depuis un an n’avait été témoin de scènes si orageuses.

Les canonniers volontaires de l’Ecole de Médecine rentraient de l’exercice ; quelques tirailleurs de notre 11e bataillon, qui avaient reçu leurs armes et leur équipement, revenaient du village des Vertus, la bouche encore noircie par la cartouche ; on y avait tiraillé toute la journée avec les vedettes étrangères. On conçoit que ces jeunes têtes ne devaient pas prendre patiemment le parti de se soumettre au joug ennemi. »

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( 14 juin, 2015 )

La dernière campagne de Desaix…

Le 14 juin 1800, alors que l’armée commandée par le Premier consul bat en retraite devant les Autrichiens, le général Desaix parvient à temps, avec la division Boudet, dans lLa dernière campagne de Desaix… dans FIGURES D'EMPIRE Desaix-221x300a plaine de Marengo pour provoquer un dénouement bien connu quant à son résultat final et ses conséquences, moins pour son déroulement et ses circonstances. Il est l’organisateur du succès de San Giuliano qui sauve Bonaparte de la roche Tarpéienne et le propulse vers le Consulat à vie. Le souvenir de cette cruciale journée, où Desaix perd la vie, a longtemps embarrassé le principal bénéficiaire. Bonaparte, pour payer le tribut d’estime qu’il doit, s’évertue à rendre encore plus dramatique et héroïque la mort de son lieutenant ; mais en même temps, le Premier consul n’hésite pas à spolier Desaix des mérites de la victoire pour se les attribuer, en tentant de donner une version de la bataille plus conforme à son statut de génie militaire infaillible.

Présenter la dernière campagne de Desaix revient à discerner et tenter de comprendre quel fut le rôle de ce général dans la conclusion d’une opération militaire dont les aspects et les conséquences politiques engagent pour longtemps la France et l’Europe. À Marengo, l’arrivée de Desaix, avec la division Boudet, permet à Bonaparte d’éviter la roche Tarpéienne et d’avancer vers le Capitole du Consulat à vie, puis de l’Empire. Le souvenir de cette cruciale journée du 14 juin 1800, où Desaix perd la vie, a longtemps embarrassé le principal bénéficiaire. Trois brèves mais denses étapes chronologiques sont nécessaires pour aborder ce parcours biographique:

- L’arrivée et la place de Desaix à l’armée de Réserve.

- Son action, le 14 juin 1800 en fin d’après-midi, dans la préparation de la victoire finale de San-Giuliano, appellation nécessaire pour qui veut la distinguer de la défaite initiale de Marengo.

- Enfin la mort de ce général, moins dans son aspect événementiel déjà étudié que pour la manière dont elle a été utilisée par le Premier Consul.

Desaix à l’armée de réserve.

Desaix, après un périple de plus de trois mois, rejoint Bonaparte le 11 juin 1800 à Stradella, localité située entre Pavie et Plaisance, entre la rive droite du Pô et les premiers escarpements des Apennins. Les deux hommes se retrouvent après une longue séparation et ont un important entretien en privé qui les rassure sur la force de leurs liens.

Bonaparte replace aussitôt Desaix dans les premiers rangs de ses fidèles et lui accorde le commandement des divisions Monnier, 3 600 hommes environ, et Boudet, quelque 5 300 hommes, pour constituer la réserve de l’armée. La présence du nouvel arrivant à l’armée de Réserve renforce encore, si besoin était, le phénomène de clientèle qui caractérise le haut commandement des troupes qui opèrent avec le Premier consul puisque, sur neuf lieutenants généraux et généraux de division qui vont être présents à Marengo, huit sont entièrement acquis à la cause du nouvel homme fort de la France.

La situation militaire, plutôt bonne, n’est pourtant pas totalement satisfaisante. L’armée du Premier consul a franchi les Alpes par le col du Grand Saint-Bernard. Elle a fondu par surprise sur les arrières des principaux corps autrichiens, que dirige le feld-maréchal baron Von Melas, leur coupant la voie de retraite naturelle ; ce qui a mis un terme au projet, cher aux émigrés, d’invasion de la France par le Var et la Provence.

Maître de la Lombardie, Bonaparte a besoin maintenant d’annihiler rapidement son adversaire pour finir au plus vite sa seconde campagne d’Italie. Celle-ci déborde amplement le seul cadre militaire ou celui de la politique extérieure consulaire, pour constituer un aspect crucial de la situation intérieure en France. Le Premier consul doit consolider par une grande victoire sa mainmise politique ; loin d’être totalement assuré à Paris, son pouvoir est même fragilisé par son absence.

Or le succès militaire envisagé peut s’envoler si Von Melas tente de sortir du piège où la stratégie de Bonaparte veut l’enfermer. Le commandement autrichien peut encore espérer éviter l’affrontement ; soit en franchissant le Pô vers Casale ou Valenza, mais des unités françaises surveillent le secteur sur l’autre rive ; soit surtout en se réfugiant dans Gênes où le général Masséna, qui y fixait de nombreuses forces autrichiennes, a capitulé honorablement le 6 juin – en sauvant la garnison – après une défense héroïque, mais trop tôt pour permettre au Premier consul de fermer hermétiquement la souricière.

Le gros de l’armée française part donc, peu ou prou en aveugle, à la recherche des troupes de Von Melas qui, elles, se rassemblent sur Alexandrie. Dans cette perspective, la présence d’un excellent manœuvrier, capable d’autonomie, comme Desaix constitue un atout supplémentaire non négligeable.

Le 12 juin, le nouveau lieutenant-général à l’armée de Réserve rejoint ses troupes et ses collègues, en marche sur Tortone. Le lendemain, Bonaparte, de plus en plus inquiet des intentions de Von Melas, avance son armée dans la plaine d’Alexandrie. Il assigne une mission à Desaix : s’assurer de la voie de communication vers Gênes, par Novi, pour intercepter l’armée autrichienne si elle se présente par là. Pour cela, Desaix dispose de la seule division Boudet : 9e demi-brigade légère, 30ème  et 59ème  demi-brigades de ligne, avec un peu de cavalerie et huit pièces d’artillerie. Desaix et ses hommes contournent par le sud-ouest la forteresse de Tortone, tenue par une garnison autrichienne. Ils sont ralentis par l’artillerie quand ils franchissent la zone montagneuse de Sarrezano, puis arrêtés dans la soirée sur la rive droite de la Scrivia par une crue d’orage, et ne finissent de franchir la rivière que le lendemain vers 10 heures.

De son côté, Bonaparte, également bloqué par la crue de la Scrivia mais plus au nord et sur l’autre rive, installe son quartier général à Torre Garofoli le 13 juin au soir. Dans l’après-midi, la faible résistance des Autrichiens pour conserver la position clé de Marengo, qui commande l’entrée de la plaine à l’est d’Alexandrie, sur la rive droite de la Bormida, laisse à penser que l’armée de Von Melas s’apprête à fuir. Aussi, au petit matin du 14 juin 1800, le Premier consul refuse-t-il d’accorder foi au rapport d’un aide de camp de Murat lui assurant que l’ennemi fait des dispositions pour combattre. Bien au contraire, Bonaparte confirme à Desaix sa mission d’avancer dans la direction du secteur de Novi et, par conséquent, de s’éloigner encore du reste de l’armée. Il ordonne dans le même esprit à la division Lapoype, 3 000 hommes en mesure de rejoindre les troupes dans la plaine d’Alexandrie, de quitter Ponte Curone pour rebrousser chemin et aller renforcer la surveillance du Pô. Ce faisant, le Premier consul se prive de plus du quart des 31 000 hommes à sa disposition quasi immédiate. Or la bataille tant espérée par lui, mais manifestement pas ce jour là, débute dans les environs de Marengo.

Von Melas, avec également 31 000 hommes, et malgré un plan d’attaque erroné, surprend néanmoins en plein délit de dispersion les 23 000 Français restants : le corps d’armée de Victor se trouve en première ligne, dans le secteur de Spinetta / Marengo ; celui de Lannes et la cavalerie sont à près de deux lieues à l’est, vers San Giuliano Vecchio ; la division Monnier et la garde consulaire bivouaquent encore plus loin en arrière, à Torre Garofoli. Dans un premier temps le corps de Victor résiste seul à l’offensive, encore timide, des Autrichiens. Il est assez rapidement secouru par celui de Lannes, qui se place à sa droite dans le secteur de la Barbotta, et par la cavalerie, qui se porte pour protéger les ailes avec la brigade de Kellermann à gauche et celle de Champeaux à droite. Ces troupes repoussent toute la matinée les assauts autrichiens de plus en plus fougueux.

Dès que le Premier consul, toujours à Torre Garofoli, reconnaît son erreur, un peu tardivement, entre dix et onze heures du matin, il se porte vers le champ de bataille avec les demi-brigades de Monnier et la garde consulaire. Auparavant, il a commandé le rappel des divisions Lapoype et Boudet. La première, plus éloignée, reçoit bien trop tard le contre-ordre pour revenir à temps. Desaix, lui, est averti entre midi et une heure, du côté de Rivalta, et parvient assez tôt sur le champ de bataille pour provoquer un dénouement bien connu quant à son résultat final et ses conséquences, moins pour son déroulement et ses circonstances.

Desaix et la victoire San-Giuliano.

Dans ses annotations sur les récits napoléoniens de Marengo, Kellermann fils, un des grands acteurs de la bataille, constate : « [Les Autrichiens] ont fui, cela ne se conçoit point : Dieu l’a voulu ! ». Cette vision, pourtant rétrospective, se rapproche de celle, plus contemporaine de l’événement, que donne le prince de Rohan, archevêque insermenté et émigré de Cambrai, dans une lettre à son ancien secrétaire : « …il paraît clair à ceux qui ont de la religion que Dieu protège les Français […] Autrefois les murs de Jéricho tombèrent par la permission céleste. Les obstacles surmontés par les Français et surtout par Buonaparte, favori du ciel, sont bien plus insurmontables… ». La documentation consultée autorise à dépasser ce stade de l’explication pour tenter de comprendre le « miracle » du 14 juin 1800.

Lorsque les soldats de Desaix arrivent du côté de San Giuliano, vers 17 heures, la situation de l’armée française est devenue critique. Déjà, au début de l’après-midi, la tentative de la dernière chance du Premier consul pour déséquilibrer le dispositif adverse a échoué : deux demi-brigades de la division Monnier n’ont pas réussi à occuper durablement le village de Castel Ceriolo, à l’extrême droite de la ligne française. À partir de 14 heures, l’ensemble de l’armée du Premier consul a commencé de se replier vers San-Giuliano Vecchio.

Des hauteurs de Cassina-Grossa, Desaix, qui a précédé ses troupes, peut évaluer la situation. Après une importante pause pour récupérer de la fatigue des durs combats et mal se réorganiser, les unités autrichiennes ont repris la poursuite. La retraite française se déroule en bon ordre à droite, où se trouve l’essentiel de la division Monnier face au corps de Ott. Au centre, les unités de Lannes, quoique longtemps pilonnées par une importante artillerie, font encore bonne contenance. Par contre, le corps de Victor frôle l’anéantissement et la division Boudet est témoin du désordre qui commence à régner dans cette partie de l’armée : «…désordre qu’occasionnaient, d’une part, la marche d’un grand nombre de blessés et de camarades qui les conduisaient en obstruant tout le passage et, de l’autre, l’encombrement des charrettes et la foule des domestiques, des vivandiers et des mauvais soldats qui se joignent communément à ceux-ci ».

Desaix envoie la 9ème  demi-brigade légère, conduite par Boudet, en avant sur la route de Tortone à Alexandrie, pour aider le repli et empêcher la déroute de la gauche française, également pour retarder l’avance des unités autrichiennes les plus proches. Puis le lieutenant-général rejoint Bonaparte et les autres généraux vers San-Giuliano Vecchio, où se tient une sorte de conseil.

Une solution, logique sur le plan militaire à ce stade de la bataille, serait d’utiliser les troupes « fraîches » de la division Boudet pour protéger la retraite du reste de l’armée qui, sinon, risque l’anéantissement ou la débandade lors du passage de la Scrivia. Toutefois, ce serait reconnaître de façon certaine la défaite. Un échec militaire à Marengo compromet immédiatement mais pas irrémédiablement les suites de la campagne. Un général Bonaparte, seulement chef militaire, peut le surmonter mais pas le Premier consul, chef politique. L’homme fort, en apparence, du régime consulaire peut-il s’avouer battu alors qu’un de ses rivaux potentiels, Moreau, était vainqueur des Autrichiens, un an plus tôt, sur ce même champ de bataille et collectionne les succès au même moment sur le Danube ? Le Premier consul n’ignore sans doute pas que certaines personnalités, déçues par le cours du nouveau régime, comme Sieyès ou Carnot, et/ou mues par l’opportunisme, comme Talleyrand et Fouché, sont prêtes à le remplacer en cas d’échec. Pour Bonaparte, consentir à la défaite revient à envisager la perte de son récent pouvoir.

La perspective politique aide à comprendre le sens des propos que les témoignages prêtent à Desaix sur sa volonté de livrer et de remporter un nouvel engagement. Le lieutenant de Bonaparte saisit que l’enjeu dépasse le simple cadre militaire. Il sait bien que la bataille de Marengo est perdue mais estime possible d’engager celle de San-Giuliano. Pour reprendre l’expression qu’utilise Victor : « …c’était satisfaire aux secrets désirs de Bonaparte ». Arrêter les Autrichiens à San Giuliano, tenir sur cette position jusqu’à la nuit, permettrait de cacher partiellement les carences de la matinée et même, pourquoi pas, d’annoncer une victoire de propagande, en espérant faire mieux par la suite avec des renforts. Par contre, personne ne pouvait envisager l’ampleur de la déroute autrichienne. L’ultime phase de la bataille du 25 prairial an VIII est bien une tentative de la dernière chance, sur le plan politique, pour le Premier consul mais ne constitue pas pour autant un essai militaire entièrement hasardeux ou totalement désespéré pour inverser le sort des armes. Bonaparte et ses généraux ont pu constater que le dispositif autrichien comporte des failles.

Effectivement, le général Von Melas, désormais certain de sa victoire, ne modifie en rien son plan originel dont il a pourtant dû voir qu’il n’a jamais correspondu à la situation. Avant de quitter ses troupes pour retourner à Alexandrie se reposer et annoncer sa victoire, il commet à son tour l’erreur de les disperser. Reprenant sa mission initiale, la colonne de droite des Autrichiens, dirigée par O’Reilly, va vers Frugarolo dans la direction de Novi et s’éloigne donc de la zone des combats : elle ne constitue pas une menace immédiate. À l’aile opposée, à Castel-Ceriolo, Ott fait preuve d’un peu plus d’initiative. S’apercevant qu’il n’y a pas de troupes françaises devant lui dans la direction de Sale, il dirige sa colonne à l’est, vers San Giuliano Nuovo – la Ghilina : il évite ainsi de trop s’éloigner du champ de bataille mais se trouve quand même à plus de deux kilomètres de la colonne principale. L’équivalent d’une division française, sous la direction de Monnier, devrait pouvoir contenir l’avancée de Ott. Le point délicat concerne la colonne autrichienne du centre, la plus forte numériquement. Cependant, elle est nettement séparée des autres et, en outre, s’allonge sur trois à quatre kilomètres. Les différentes unités risquent de rencontrer des difficultés pour se secourir rapidement.

Dans le secteur névralgique de la bataille, face à la principale colonne ennemie, Desaix prend la direction des opérations. Il utilise sa maîtrise de la topographie pour dissimuler ses forces dans les replis du terrain et masquer de la sorte ses intentions au commandement autrichien. Desaix n’a encore jamais combattu sur le sol italien, mais c’est la troisième fois qu’il vient dans la péninsule ; aussi connaît-il bien les paysages de la grande plaine du Pô ainsi que la tactique à employer. Lors de son premier voyage, en 1797, il écrivait : « Sur 800 lieues parcourues par moi, je n’ai pas vu un terrain à mettre un escadron en bataille ; partout des fossés, vignes, marais, plantations découpent le pays. Cela explique le genre de guerre faite par le général Bonaparte : toujours des tirailleurs et des colonnes ».

Desaix peut adopter, et adapter, ces dispositions car ses troupes évoluent sur un coteau viticole entre Cassina-Grossa et San Giuliano. La division Boudet, renforcée par deux bataillons de la 72ème de ligne, est disposée de part et d’autre de la route, avec la 9ème  demi-brigade légère à gauche. Les restes, beaucoup plus éprouvés, des corps de Lannes et Victor constituent la seconde ligne, plus en arrière vers San Giuliano. Malgré la protection qu’offrent les vignes, la présence de nombreux escadrons autrichiens représente une menace pour les fantassins. Desaix demande au Premier consul de disposer la cavalerie de façon à soutenir l’attaque de l’infanterie et la protéger des cavaliers ennemis : Champeaux mortellement blessé, Duvignau absent du champ de bataille, la brigade Rivaud éloignée vers Sale, Kellerman rassemble les débris des unités montées pour satisfaire à cette mission.

Desaix réclame également la formation d’une « grande » batterie et Marmont, qui commande l’artillerie de l’armée de Réserve nous rapporte le propos : « … c’est ainsi que l’on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de canons… ». Marmont rassemble les 18 pièces disponibles et les installe à droite de la route, devant la brigade Guénand. La leçon s’avère quelque peu cruelle pour Bonaparte, artilleur de formation, qui a dû faire combattre ses troupes dans la matinée avec des canons en nombre insuffisant et, de plus, mal approvisionnés. L’Empereur saura s’en souvenir pour la suite de ses campagnes.

Dans les campagnes d’Allemagne et que salue un de ses anciens adversaires, l’archiduc Charles, avec un éloge pour le combat de Geisenfeld en 1796 qui convient également à l’attitude du général français ce 14 juin 1800 : « Desaix prouva dans cette circonstance une grande énergie, un coup d’œil juste, une connaissance parfaite de l’emploi de chaque arme »3. En comparaison, le Premier consul, dont l’action se limite à haranguer les soldats, fait piètre figure. Après la bataille, un rapport de Berthier tente d’y remédier et place Bonaparte parmi les troupes qui s’élancent vers la victoire mais la flatterie, trop grossière, est vite abandonnée.

Vers 17 heures 30, ou peut-être 18 heures, Desaix, à la tête de la 9e demi-brigade légère, lance son infanterie à l’attaque. La division Boudet bouscule la première ligne des régiments autrichiens, ceux de Wallis et de François Kinsky, mais chancelle face au choc de la colonne des grenadiers hongrois. Deux demi-brigades françaises, la 9e légère et la 30e de bataille, commencent à céder mais la formation autrichienne de tête, canonnée à mitraille par Marmont, finit par se disloquer la première sous la charge décisive de la cavalerie de Kellermann et met bas les armes.

Le triple choc (infanterie + artillerie + cavalerie) des Français, totalement improvisé mais parfaitement combiné grâce à l’esprit d’initiative des généraux, a décapité le dispositif autrichien et son commandement : le quartier-maître général de l’armée autrichienne et chef d’état-major, le général baron Von Zach qui remplace Von Melas, est fait prisonnier avec quelque 2 000 grenadiers. Les premiers escadrons ennemis refluent sur les autres troupes de la colonne centrale en y propageant une onde de panique. Tout se passe si rapidement que le fuyard ne sait pas pourquoi il court et que certaines unités ne comprennent pas pourquoi d’autres reculent.

À la nuit tombée, et malgré quelques vaines tentatives de résistance, la quasi-totalité des colonnes autrichiennes – à l’exception de la partie attaquée par Desaix – a pu retraverser la Bormida et se ranger sous la protection d’Alexandrie, signe de la mollesse de la poursuite française. De son côté, l’armée du Premier consul reprend ses positions initiales dans le secteur de Marengo. Le lendemain, Von Melas et son état-major, peu motivés pour reprendre la lutte, ouvrent les négociations qui conduisent à la convention d’Alexandrie du 17 juin 1800. La France réoccupe la Ligurie, le Piémont et le Milanais ; et le Premier consul, victorieux, peut rentrer en France consolider son régime.

Desaix, l’organisateur de la victoire, n’a pu savoir combien le succès était important puisqu’il est mort dès le début de la contre-attaque. Sans pour autant sortir de l’Histoire.

La mort de Desaix…

L’aspect événementiel de la mort de Desaix, ses circonstances, les hypothèses que ce décès a pu susciter bénéficient déjà d’une étude fort complète. Il suffit de retenir que Desaix mène l’attaque à cheval et tombe dès les premières décharges de mousqueterie, probablement dans le secteur de la Vigna-Santa, près de la Cassina Il Cantone. Une balle l’a frappé au cœur. Le général, selon toute vraisemblance, a été tué net ; sans pouvoir proférer de paroles, si ce n’est éventuellement pour s’écrier : « Mort ! ». Dans le feu de l’action – expression appropriée – quasiment personne n’a prêté attention à cette disparition. La dépouille dénudée du général est retrouvée par son aide de camp Savary et, par ordre du Premier consul, elle sera embaumée à Milan deux jours plus tard.

Comme pour n’importe quel autre combattant, la mort de Desaix n’est vraiment ressentie que par ses proches, ses amis. Dans ses Mémoires, Bourrienne rapporte le chagrin de Bonaparte que confirme plus sobrement Marmont. Auguste de Colbert, un aide de camp de Murat à Marengo, écrit à sa mère : « Le succès est brillant, mais nous avons à regretter le général Desaix avec lequel j’étais arrivé d’Égypte et avec lequel je vivais depuis cinq mois. Il est mort au champ d’honneur ; je l’ai pleuré amèrement ; j’ai heureusement échappé à tous les dangers… ».

Cependant, la perte de Desaix provoque peu d’émoi dans l’armée, en dehors du cercle des intimes. Elle reste encore mal connue au lendemain de la bataille. Le 15 juin, le général de brigade Bonnamy écrit au général de division Lorge : « … la victoire a été indécise jusqu’à la nuit. Elle a été fixée par la division du général Desaix qui a fait 5 000 prisonniers. Ce général, blessé dans le combat, est mort ce matin… ». Dans les rangs subalternes, préoccupés de trouver de l’eau, du repos et de la nourriture, car l’intendance ne suit pas, la disparition de ce chef passe, dans un premier temps et comme sur le champ de bataille, presque inaperçue au sein d’une troupe qui le connaît peu. Ni la correspondance du dragon Piffard, ni celle de Maurice Dupin ne l’évoquent. Pourtant, nul à l’armée n’ignore longtemps le rôle décisif de Desaix. L’adjudant général Dampierre, fait prisonnier par les Autrichiens dans l’après-midi du 14 juin et qui n’a pu assister à la fin de la bataille, se renseigne : « Mais d’après tout ce que j’entends dire, il me paraît qu’il était bien temps que le brave Desaix se dévouât pour le salut de l’armée ; il ne pouvait pas mieux finir sa glorieuse carrière qu’en ramenant la victoire un moment infidèle aux Français ».

De fait, le Premier consul, qui souhaite payer le tribut d’estime qu’il doit à son compagnon, corrige les rapports officiels un peu trop secs sur cet aspect, notamment ceux de Berthier. Il ne peut pas non plus se contenter de la version du général Dupont, chef d’état-major, qui écrit à Carnot, ministre de la Guerre, le 17 juin : « L’armée de la République a fait la perte irréparable du général Desaix ; ses campagnes sur le Rhin et en Égypte rendent son éloge superflu ». Le Premier consul demande, au contraire et quitte à falsifier la réalité, que l’on clame les mérites de son lieutenant, du moins ceux qui ne lui portent pas ombrage. Dès lors de nombreuses pièces de la correspondance officielle évoquent la douleur ressentie par l’armée à la perte de Desaix.

Les résultats de cette propagande auprès de l’armée de Réserve donnent naissance à des scènes historiques insolites que répandent certaines lettres. Le chef de bataillon Gruyer écrit le 18 juin à un de ses anciens supérieurs désormais à la retraite : « Le Tout-puissant Bonaparte arrive sur le champ de bataille avec son ami Desaix ; il parcourt tous les rangs sous le feu de l’ennemi. Là, le brave général Desaix tombe mort d’un boulet à côté du Premier consul qui s’écrie : “Von Melas sera vaincu !” ». La mort de Desaix, trop sobre et lisse à l’image du personnage, mérite davantage de grandiloquence ; d’ailleurs la postérité ne saurait se contenter d’un héros muet. Rué des Sagets, qui sert dans la division Gardanne, envoie le 3 juillet une longue missive à son père : « Comme il [Desaix] était porté par quatre grenadiers qui le plaignaient tout haut : “Parlez bas, mes amis, disait-il, prenez garde à décourager les soldats. Dites au Premier Consul (en s’adressant à son aide de camp qui l’accompagnait) que tout mon regret est de n’avoir pas assez fait pour passer à la postérité”. Et il expira ! ».

Tout ceci ne saurait encore suffire. L’ensemble de la Nation doit connaître le sacrifice de l’un de ses fils les plus estimés. Durant les derniers jours de juin et la première quinzaine de juillet 1800, un florilège de discours sur Marengo et le général défunt – auquel est parfois associé Kléber, assassiné le même jour en Égypte – est imprimé sous forme de petites brochures, pour une diffusion plus massive et populaire. Au cours des deux années suivantes, c’est-à-dire en l’an IX et en l’an X, la « littérature » à la gloire du Premier consul octroie souvent une place de choix à son lieutenant disparu. Les ouvrages contiennent généralement un passage biographique, même succinct, sur Desaix. Un des plus beaux exemples reste la publication du Récit fait par le grenadier Petit dont la seconde édition, augmentée par l’auteur, paraît dès l’an IX et comporte dans son ajout pas moins d’une quinzaine de pages sur la vie du général disparu.

L’attitude du Premier consul ne prolonge pas, à la différence d’autres domaines, l’action du Directoire qui avait instauré le culte du militaire, et parfois du vivant même du général victorieux, ce dont avait su profiter Bonaparte. Dans le cas présent, le héros est mort et ne saurait donc constituer un concurrent potentiel. Les propagandistes, à travers le souvenir du général disparu, célèbrent les vertus d’une éthique militaire favorable à celui qui détient les rênes du pouvoir politique : amitié certes, mais surtout fidélité et dévouement à son supérieur dans l’accomplissement du devoir patriotique.

Évidemment, Desaix n’est glorifié que pour ses campagnes en Allemagne, son action en Égypte ou, bien sûr, pour sa mort héroïque au service de la cause du Premier consul ; jamais pour son action décisive dans la préparation de la victoire de San Giuliano, dénomination que Bonaparte choisit judicieusement d’éliminer au profit de Marengo. Ce dernier aspect reste soigneusement dans l’ombre au grand désappointement de certains des contemporains auvergnats de Desaix.

Le succès ne pouvait dépendre que du seul talent militaire de Bonaparte. D’ailleurs dans les tentatives de réécriture de la bataille, Desaix devient le parfait mais simple exécutant des dispositions tactiques effectuées par le Premier Consul, et forcément géniales, pour piéger les Autrichiens. Ainsi que le souligne Bourrienne : « Le Premier consul ne voulait pas que l’on pût attribuer un résultat aussi décisif à une autre cause qu’aux combinaisons de son génie ». Kellermann partage ce point de vue : « De toutes les victoires qu’a remporté Bonaparte, Marengo est celle dont il a retiré le plus de profit et le moins de gloire personnelle. Il en était tourmenté, il avait la faiblesse de vouloir se l’approprier d’autant plus qu’elle lui appartenait le moins. De là ces relations contradictoires et mensongères qu’il faisait et refaisait sans cesse ».

Pour un membre de la clientèle de Bonaparte, Desaix possède la particularité de n’avoir pu participer au coup d’État qui donne le pouvoir à un général, et de ne pas avoir su combien il avait contribué à affermir la position politique du Premier consul. Sa mort précoce lui octroie une gloire militaire sans véritable faille, au service d’un régime qui se recommande encore pour un temps de la République et sans avoir eu à passer par l’épreuve de l’Empire. Sainte-Beuve a écrit à son propos : « (Desaix) a pu rester fidèle jusqu’au bout à l’amitié, à la patrie, à la gloire, et si le premier rang lui est refusé, parce qu’il n’a pas donné toute sa mesure ; du moins a-t-il laissé le souvenir d’un mérite pur, incontestable ». Un tel personnage pouvait-il être délaissé par certains courants historiographiques et politiques du XIX° siècle, et notamment par la III° République ? Dans une publication posthume et remaniée, un rescapé de l’épopée impériale se souvient de Desaix comme d’un général mort à la tête de ses troupes qui, avant d’expirer, eut seulement le temps de dire : « Courage, mes enfants ; moi, je meurs pour ma patrie sur le champ de la gloire. Vive la République ! ».

Bruno CIOTTI.

Source: Bruno Ciotti, « La dernière campagne de Desaix », Annales historiques de la Révolution française 324/avril-juin 2001.

http://ahrf.revues.org/381

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( 21 janvier, 2014 )

LA CAMPAGNE DE FRANCE VÉCUE PAR UN CHEF D’ESCADRON…(5)

Bataille Paris

Je fis faire un feu bien nourri avec quatre obusiers, ce qui écrasa leur cavalerie, et elle fut obligée de s’éloigner du passage.

Je profitai de ce moment pour faire marcher quatre bouches à feu sur le passage, j’y plaçai de l’infanterie, cette troupe était dans un taillis de dix ans au moins.

Je fis marcher ensuite quatre autres pièces qui se s’arrêtèrent qu’à la sortie du bois. Ensuite l’ennemi vint encore se montrer et voulut fournir une troisième charge, mais mes bouches à feu lui imposaient silence. Enfin, je finis par tout passer ce que j’avais sous mes ordres et je ne rejoignis le corps d’armée que vers minuit.

Nous arrivâmes à Fismes sur les 5 heures dure soir. Je priai le maréchal de faire venir devant lui M. le colonel untel.

« Saviez-vous, Monseigneur, dis-je devant le colonel, que Monsieur faisait partie des postes que vous mîtes hier sous mes ordres ? pourquoi cela ? J’ai besoin de le savoir, Monseigneur !

-Comment, colonel, vous vous trouviez là ? Pourquoi n’étiez-vous pas à votre régiment ?.

-Eh bien, Monseigneur, si j’avais cru Monsieur, nous serions au pouvoir de l’ennemi, je n’ai pas voulu lui permettre de commander l’infanterie, vu, Monseigneur, que vous l’aviez mis sous mes ordres. »

Le colonel fut puni et le maréchal me loua beaucoup sur ce que j’avais fait. On ne parlait au corps d’armée de que de ce qui venait d’avoir lieu. Le général Hubert dit devant tout le monde :

« Il n’y a plus que dans l’artillerie à cheval où on se bat bien. » [Il s’agit dans tout cela de l’intervention de la cavalerie de Tchernitcheff. Note de Camille Lévi, 1910] .

Le 20, à Château–Thierry.

Le 21 et le 22, à Champaubert.

Le 23, à Vertus.

Le 24, à Soudey (Soudé-Sainte-Croix)

Le 25, l’ennemi nous bouscula sens dessus-dessous, nous vînmes coucher dans un village près de Sézanne ; il était minuit.

Le 26, nous fûmes obligés de faire une trouée à Sézanne pour passer. En retraite par échelon de quatre bouches à eu jusque sur La Ferté-Gaucher. Là, l’ennemi y était. Encore une trouée pour nous jeter dans la plaine pour marcher  toute la nuit du 26 au 27, où nous arrivâmes  Provins sur les 7 heures du matin. Nous nous battîmes là jusqu’à 9 heures du soir où nous nous mîmes en marche pour activer le soir du 28 à Melun.

Le 29 au matin, nous quittâmes Melun ey nous vînmes bivouaquer à Charonne où nous passâmes la nuit.

Le 30 au matin, je marchai sur Belleville et Romainville avec quatre batteries d’artillerie à cheval faisant partie du 1er corps de cavalerie commandé, depuis le 5 mars, par le lieutenant général Bordessoulle, il n’y eut que six bouches à  feu de mises en batteries, encore firent-elles peu de choses.

Sur les 4 heures, on me donne l’ordre de me rendre avec mes vingt-quatre bouches à feu à la barrière d’Enfer, où, en y arrivant, il n’y avait pas une âme. Je poussai jusqu’à Montrouge où je bivouaquai la nuit du 30 mars au 31. 

A SUIVRE…

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