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( 18 août, 2019 )

Les «SOUVENIRS» d’un JEUNE CHIRURGIEN de la GRANDE-ARMEE (1813)…

Blessé

Ce témoignage a été rédigé par le docteur Jacques Duret né à Nuits-Saint-Georges (département de la Côte-d’Or) le 21 mars 1794. Cet érudit, botaniste, archéologue, fut premier magistrat de cette ville, puis conseiller général. En janvier 1813, alors qu’il est concerné par la conscription, le jeune Duret est étudiant en médecine à Paris.« Au tirage [au sort] à Dijon, domicile de mon père, le N°3 m’est échu », écrit l’auteur. Et il poursuit :«N’ayant aucune chance de réforme, et ne voulant pas sacrifier dix mille francs pour acheter un homme, dont quelques mois après j’aurais été obligé de prendre la place, je pris le parti de demander du service, en qualité de chirurgien militaire, il en fallait beaucoup à cette époque, c’était la ressource des étudiants en médecine et on n’était pas très sévère pour l’admission. Avec la recommandation des compatriotes que mon père et moi nous avions l’honneur de connaître, le sénateur Monge, le conseiller d’État Prieur, et le professeur de l’École de Médecine Chaussier, auprès des chefs du service médical de l’armée, Larrey, Percy et Parmentier, j’ai été immédiatement commissionné et attaché en qualité d’aide-chirurgien au 148ème régiment de ligne, 5ème division du 3ème corps d’armée. En février 1813, je suis parti pour rejoindre le régiment qui tenait campagne dans le royaume alors de Westphalie, aux environs de Magdebourg ; j’ai trouvé le régiment dans la petite ville de Celle, près de Hanovre et Brunswick, j’ai fait la dernière campagne d’Allemagne en Silésie, Saxe, Bavière, etc., j’ai assisté aux batailles de La Katzbach près de Lawenberg, de Dresde, de Leipzig, de Hanau, et suis enfin rentré à Mayence, malade du typhus, et évacué d’hôpital en hôpital jusqu’ à Haguenau, d’où mon père m’a ramené à Dijon, où j’ai passé presque toute l’année 1814, pendant la campagne de France » . Il est bon que de préciser que ces lignes, donnant un premier aperçu de la vie du docteur Jacques Duret, ont été, comme les suivantes, rédigées le 5 octobre 1864, à la demande de Guillaume Jacquinot, secrétaire de la mairie de Nuits-Saint-Georges.

Mais laissons de nouveau la parole à l’auteur : « Dégagé en fait du service par la restauration royaliste, je suis revenu à Paris, en novembre 1814, reprendre mes études médicales ; j’ai assisté à la rentrée de Napoléon en mars 1815, lors de son retour de l’île d’Elbe, et enfin en juin, après la bataille de Waterloo, engagé volontaire dans les fédérés des Écoles [celles de Polytechnique et de Saint-Cyr], j’ai terminé ma carrière militaire par la courte et dérisoire campagne des fortifications aux Buttes de Belleville, avec un fusil sans cartouches ! Mes services militaires m’ont rapporté quarante francs, des poux, de la misère, la perte du gros orteil droit, la fièvre typhoïde, et enfin, la médaille de Sainte-Hélène, honorable récompense du peu de services que j’ai pu rendre, qui me dédommage de tout ce que j’ai pu souffrir et qu’aujourd’hui je suis heureux d’avoir souffert. La croix d’honneur m’est venue trouver en 1847, par les soins de M. de Champlouis, préfet de la Côte-d’Or, en témoignage des services civils qu’il m’a jugé avoir rendus dans les diverses fonctions qui, dès 1819, m’ont été confiées comme médecin, maire, conseiller général, etc. Je jure sur elle et sur l’honneur que je n’ai jamais fait la moindre démarche, ni le moindre mot pour l’obtenir. J’étais loin de penser que je puisse y prétendre. Elle m’a frappé comme la foudre. » Le 7 juin 1817, Jacques Duret reçoit le diplôme de docteur en médecine de la Faculté de Paris. Il revient aussitôt dans sa ville natale « pour y répandre le bien et se dévouer au service des malheureux ». « Attaché dès 1818 à l’hospice de Nuits, comme médecin-adjoint, il succède en 1832, à M. Pignot, son beau-père en qualité » de médecin ». Le 1er janvier 1854, Duret quitte ses fonctions médicales « pour se consacrer entièrement à l’administration de la ville et des établissements de bienfaisance ». Duret fut maire de la ville de Nuits-Saint-Georges, de 1833 à 1864, au gré des fluctuations politiques, tantôt comme maire en titre ou maire provisoire. Il représenta le canton de cette même ville au Conseil général de la Côte d’Or de 1838 à 1848. Enfin, Duret est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 30 avril 1847. Il quitte la vie publique pour raison de santé en janvier 1864. Il est à noter que Duret fut également un botaniste éclairé. Il s’éteint en 1874.

Voici le texte intégral de son témoignage qui porte le titre de « Souvenirs Chirurgico-Militaires d’un jeune étudiant de 19 ans, en 1813 ». Il est paru la première fois en 1902 dans le « Bulletin de la Société d’Histoire, d’Archéologie et de Littérature de l’arrondissement de Beaune [Côte d’Or] ».

« Les souvenirs que je recherche à rassembler remontent à une époque déjà bien ancienne, mais ils m’ont laissé une impression si profonde, que je n’ai pu les oublier jusqu’à présent, année 1871. Ces souvenirs n’ont rien d’historique, et si je les confie au papier, c’est pour laisser à mes petits-fils quelques notions sur une des branches de leur famille dont le nom va s’éteindre… [s’en suit un développement généalogique d’un intérêt limité]. De 1815 à 1825, j’ai encore pu recueillir les noms de Duret, médecin en chef de la marine, à Brest ; Mme Duret, célèbre cantatrice aux opéras de Paris ; Duret, inspecteur des finances, à Paris, mon cousin ; le capitaine Duret, mon cousin, mort à la retraite de Moscou, en 1812 ; une tante Duret, auprès de Montbard, etc., etc. Pour revenir à mon but personnel, de développer les circonstances qui m’ont conduit aux études médicales, je dois dire qu’à l’âge d’environ quinze à seize ans, la création à Dijon de cours d’histoire naturelle et de botanique, m’a tellement attiré, que les études médicales ont été la conséquence des études botaniques.-A dix-huit ans, les études médicales m’ont conduit à Paris, et à dix-neuf sans, les levées militaires, conscriptions, tirages au sort, m’ont conduit à l’armée en qualité de chirurgien militaire sous-aide, malgré les instances de ma mère, qui, disait-elle, avait trouvé à me racheter un remplaçant, aux prix de dix mille francs. Ma pauvre mère ne pensait pas que les levées d’hommes enlevaient à cette époque toutes les générations masculines, et que ceux qui se rachetaient étaient tous repris sous une forme ou sous une autre : Garde Impériale, Gardes d’Honneur, employés dans les administrations Militaires, etc. Je suis donc parti gaiement, et fièrement, en qualité des chirurgiens sous-aides, avec les galons, collet et parements de velours rouge, chapeau à corne, et l’épée au côté- c’était le beau côté ! Me voilà donc en route sur le chemin de la gloire, par Besançon, Belfort, Colmar, Strasbourg, et de là à Wesel, par Mayence, Coblentz, Cologne, Düsseldorf, etc., sur le Rhin, c’était charmant !… et en effet c’était un beau voyage. Mais là, ont commencé les déceptions, les fatigues :-Nous n’étions plus dans la vraie France, bien que cette grande partie nord de l’Allemagne, annexée à la France jusqu’à Hambourg, ait été subdivisée en départements français ; les routes étaient mauvaises, le terrain sablonneux, facilement défoncé par les pluies, de vastes bruyères. Enfin, nous arrivâmes dans cette partie nord de l’Allemagne, convertie en royaume de Westphalie jusqu’à l’embouchure de l’Elbe à Hambourg, et là, incorpores enfin dans nos régiments, nous entrâmes en fonctions et eûmes l’occasion de vois les principales villes de cette partie de la Prusse, Hanovre, Brunswick, Celles, Magdebourg, dont le souvenir m’est profondément resté.-Hanovre, ville gothique très remarquable par son caractère architectural du Moyen-Age, m’a fortement impressionné. Je vous encore ses rues étroites et tortueuses, ses pignons aigus, ses portes et fenêtres à moulures ciselées, et son ensemble triste. Ses alentours offrent de jolies promenades, de belles avenues, mais mortes et désertes.-Brunswick, ville moderne, larges rues, maisons à belles façades plates, mais n’éveillant aucun souvenirs artistiques.-Magdebourg, forte place de guerre, ville enterrée dans ses remparts, tours et bastions.-Celles, enfin, jolie petite ville, sans fortifications, ancienne résidence des vice-rois Anglais, alors que cette partiez de l’Allemagne (le grands duché de Hanovre), appartenait à l’Angleterre. Enfin, ce fut à celles, qu’au nombre de quatre ou cinq carabins, nous fûmes incorporés et répartis dans nos régiments, pendant un armistice de deux ou trois mois, qui n’aboutit à rien, et les hostilités recommencèrent, mais nous eûmes d’abord quelques succès, mais, forcés d’abandonner le Hanovre, je fus détaché du régiment avec un convoi de malades et de blessés à conduire en arrière, jusque dans la petite ville de Paderborn. Arrivé à ma destination, l’intendant militaire fit entrer mes malades à l’hôpital, et me mit en logement chez le baron d’Haxthausen. Ici comment, pour moi, l’époque la plus curieuse de ma vie, celle qui me laisse les souvenirs les plus précieux et les plus vivaces.-Mon entrée chez le baron d’Haxthausen fut naturellement aussi froide, aussi insignifiante que pour tout autre. Un français attaché à la maison avec sa femme, en qualité de précepteur des enfants, me conduisit à la chambre destinée aux militaires en logement, me fit servir à manger, et à cette première journée, je ne vis pas même le maître de la maison, qui occupait avec sa nombreuse famille un corps de bâtiments isolés, donnant sur un grand et beau jardin, aboutissant à un ruisseau qui le séparait d’une vaste prairie lui appartenant. Le lendemain, le précepteur me demanda, de la part du Baron, si je voulais bien me réunir à sa famille, et prendre place à sa table.-J’acceptai avec empressement et reconnaissance ; je demandai si M. le Baron voulait bien recevoir ma visite et mes remerciements, et dès cet instant, commensal de la maison, je passai, de la manière la plus agréable et la plus instructive, les quelques jours que je devais rester à Paderborn.-Mais il fallait repartir, rejoindre le régiment, et le Commissaire des Guerres, aujourd’hui Intendant militaire, me fit remettre ma feuille de route.-Je partis donc avec regret, je pris congé de M. et de Mme de Haxthausen-Dedinghausen, et de leur nombreuse famille, (six ou sept enfants) du précepteurs et de sa femme l’institutrice, mais sous promesse que si quelques circonstances me ramenaient à Paderborn, je reviendrais prendre ma chambre et nos adieux furent faits. Un singulier concours de circonstances amena la réalisation de cette prévision : le nord de l’Allemagne était abandonné par nos troupes, et le théâtre de la guerre était porté au centre, sur la ligne de Leipzig, Dresde, Görlitz, Liegnitz, Buntzlau, Goldberg, et jusqu’aux frontières de la Pologne.-Les communications entre le transitoire royaume de Westphalie, l’Allemagne centrale, la Saxe et la Silésie étaient interrompues, il n’était plus possible de rejoindre l’armée française ; les commissaires des guerres ne savaient où diriger les militaires isolés, et, d’étapes en étapes, je me trouvai ramené au Bercail de Paderborn !

C’était pour moi le paradis !-Je courus chez le commissaire des guerres, et selon la recommandation de mon excellent ami Haxthausen, je demandai le logement en sa maison ; mais grande fut ma déception ! –Le Baron s’était plaint d’être surchargé de logements militaires et le billet me fut refusé.-Le commissaire m’envoya chez un perruquier. Installé chez mon perruquier, je me disposais à aller faire au moins ma visite au Baron, lorsqu’un domestique de sa maison vint m’enlever au perruquier, et me ramena, corps et bagages, chez son maître.-Le domestique m’avait vu et reconnu en ville, et s’était hâté d’en aller prévenir le Baron, qui fit changer le billet, ce dont le perruquier ne se trouva pas offensé. Rentré chez le Baron d’Haxthausen, j’y restais fort longtemps, les communications étant totalement interrompues entre le nord de l’Allemagne et le centre, jusqu’à la Saxe et à la Silésie, près des frontières de la Pologne ; puis enfin, vint une trêve qui permettait aux hommes isolés de rejoindre leurs régiments. Je reçus un ordre de départ cette fois, je fis mes tristes adieux à toute la famille de Haxthausen, et j’y laissai en dépôt un excédent de bagage, dont, en soldat inexpérimenté, je m’étais surchargé, et que je croyais pouvoir reprendre plus tard.-Là , s’arrêtent les relations si intimes avec toute la famille de Haxthausen, nos causeries si instructives pour moi, si bienveillantes, et nos promenades aux alentours !-Je dus reprendre la route de Leipzig et de Dresde, mais je lui laissai encore mon pauvre excédent de bagage, consistant en quelques vêtements superflus, des livres de médecine et de chirurgie dont j’avais cru devoir me munir. J’espérais vaguement pouvoir revenir encore à Paderborn, mais je ne devais plus le revoir. Je terminai la campagne de Prusse par la funeste bataille de Leipzig qui nous ramena en déroute inexprimable à Mayence, où nous pûmes trouver asile, et de Mayence, rentrer dans nos familles. Ici, j’arrête ces tristes détails : blessé, malade, et évacué de ville en ville, je finis enfin par rester à l’hôpital de Haguenau, salle des gardes d’honneur, où régnait le typhus des armées. Là, porté sur les épaules d’un infirmier, un employé me dit de repartir bien vite. Je lui répondis que j’aimais mieux crever à l’hôpital que sur une charrette, et je pris possession d’un lit, je n’y suis pas mort. En ce même temps, mon père s’était mis à ma recherche dans les hôpitaux de la ligne du Rhin, et vint même à Haguenau !… Mais il y avait un tel encombrement de malades, que les registres d’entrées ne pouvaient être mis au courant, et qu’il ne put avoir sur moi aucun renseignement, mais il laissa au bureau de l’hôpital de Haguenau ses noms et adresse à tout événement.-Bien fut pour moi !-Trois jours après, en travaillant aux registres d’entrée, le commis auquel mon père s’était adressé, frappé d’un nom, vint immédiatement à mon lit, constata ma présence, et me fit signer une lettre du bureau, sur laquelle il écrivit à mon père l’heureuse découverte de son fils. Quelques jours après, mon père était à Haguenau ; je sortis de l’hôpital, je me restaurai par une alimentation plus substantielle, d’après les conseils du médecin, et huit jours après, je rentrais à Dijon, en la maison paternelle ! Mais, phénomène remarquable, l’affaiblissement cérébral était si grand, qu’en approchant de Dijon, au débouché du Val-Suzon, la vue des clochers de la ville, St.-Bénigne, St.-Philibert, St-.Jean, me causa une telle impression, que, livré à une hallucination singulière, ces clochers se montraient à mes yeux, puis disparaissaient. J’en voyais trois, puis j’en voyais cinq ou six, tantôt bien plantés devant mes yeux, tantôt sautillant, dansant comme une vraie sarabande ! Quelques mois de calme et de soins rétablirent l’état de mes facultés morales et physiques, mais, par la chute d’une pièce de bois près d’un bivouac, j’avais été fortement blessé au gros orteil du pied gauche, et la carie s’en était suivie. Je profitai de mon bon état sanitaire, pour me débarrasser d’une infirmité qui devait s’aggraver et me nuire toute ma vie. Je me fis amputer cet orteil dans l’articulation métatarsienne en 1814, et ne poussai qu’un seul cri au premier coup de bistouri… Mâlin ! Je m’en suis bien trouvé toute ma vie. Médecin pédestre dans les campagnes, j’ai fait des centaines de lieues sans broncher, et quelquefois 12, 15 et 20 lieues par jour. L’eau des fontaines me désaltérait et je n’acceptais rien chez mes clients de la campagne, ou très exceptionnellement.-Si on veut être respecté, il ne faut pas trop de familiariser dans une certaine classe, il ne faut pas dire que le médecin se paie avec les dents.- Avec un morceau de pain dans la poche, je ne craignais pas la faim, et j’allais la nuit comme le jour. Ici se termine ma vie d’étudiant aux Écoles de Paris. »

 DURET.

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( 6 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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( 8 juillet, 2019 )

Français et Britanniques dans la Péninsule,1808-1814…

La spécificité de la guerre ibérique parmi les campagnes napoléoniennes est soulignée par de nombreux acteurs de ce conflit, elle l’a ensuite été par les historiens en raisonFrançais et Britanniques dans la Péninsule,1808-1814… dans HORS-SERIE Lejeune-300x176 de son importance dans la chute de l’Empire. C’est une autre approche de cette guerre qui est tentée ici. Il s’agit de comparer les visions de l’ennemi à partir des récits de combattants et plus particulièrement des mémoires de militaires français et britanniques présents dans la péninsule. Quelles sont les images de « l’autre » développées par les militaires des deux nationalités ? Comment sont perçus les Espagnols et les Portugais par ces combattants ?

Las Cases rapporte dans le Mémorial de Sainte-Hélène, le 14 juin 1816, l’aveu suivant de Napoléon : « Cette malheureuse guerre d’Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France ». La guerre dans la péninsule revêt une importance toute particulière parmi les guerres napoléoniennes non seulement en raison de son rôle dans la défaite finale de l’Empereur mais aussi des violences extrêmes qui y ont été commises.

Il n’est pas ici question d’étudier les affrontements qui se sont déroulés dans la péninsule ; il s’agit de s’intéresser aux perceptions de la guerre par les Français et les Britanniques et plus précisément à la manière dont sont présentés les combattants. Cette réflexion concerne ces hommes qui se sont opposés pendant plus d’une décennie lors des guerres napoléoniennes : quels regards portent-ils les uns sur les autres? Ou plus exactement, quelles images de l’autre construisent-ils au travers de leurs écrits biographiques dans le contexte particulier de la guerre dansla Péninsule ? Quel est cet autre, « ce frère que je reconnais parce qu’il me fait exister »5 , décrit par les mémorialistes des deux nationalités ? Quelles images de l’ennemi sont diffusées par les anciens combattants dans les deux opinions publiques ? Pour tenter de répondre à ces questions, les mémoires publiés des militaires français et britanniques ont été recensés: 72 mémoires britanniques et 53 français concernant partiellement ou entièrement la guerre dans la péninsule ont été comptabilisés. La faiblesse relative du nombre de mémoires français recensés n’est pas due à un désintérêt des auteurs pour cette guerre mais à des conditions de publication différentes. Une majorité des mémoires français concernant la période napoléonienne sont postérieurs à 1850 et plus précisément à 1880. Pour analyser ce corpus, un échantillonnage au 1/10e a été effectué pour le corpus britannique (soit sept), il a été repris pour le corpus français, afin de comparer des échantillons équivalents. Les références des quatorze mémoires sélectionnés sont données en annexe; celle-ci est suivie de notices biographiques des auteurs. Une approche prosopographique et l’étude des conditions d’écriture et de publication fourniraient à eux seuls des sujets d’étude ; pourtant, dans le cadre de cet article, il est nécessaire de connaître les principaux éléments de la vie des auteurs et les contextes de rédaction et de publication afin de pouvoir critiquer ces sources. En effet, qu’ils soient écrits à partir de notes prises au moment des événements relatés ou qu’ils soient entièrement rédigés à partir des souvenirs des auteurs, ils sont le fruit d’un travail de retour sur un passé qui est parfois mythifié, parfois noirci, mais inévitablement déformé par les événements ultérieurs vécus par leurs auteurs et en particulier par le déroulement de leur carrière militaire. Les mémorialistes sont aussi influencés par l’histoire collective, par les événements contemporains de la réécriture voire de la publication de leurs écrits. Il s’agit donc d’analyser la vision de l’autre au travers de la narration de faits passés en étudiant comment sont représentés d’une part les Français et les Britanniques et d’autre part les Ibériques.

Regards croisés des Français et Britanniques.

Les mémoires permettent de lever le voile sur les images des combattants adverses. Les auteurs britanniques étudiés développent globalement une image positive de leurs adversaires. « Les canonniers français, cinq en tout, se tenaient prêts et servaient avec autant de sang froid qu’à l’entraînement, et la lumière diffuse de leur torche montrait à nos hommes le danger qu’ils auraient rencontré s’ils avaient osé attaquer un canon ainsi défendu ». Cet extrait des mémoires de Grattan est un des nombreux exemples de la bravoure française soulignée par les mémorialistes britanniques. Cette impression est telle qu’une blessure reçue par un Français est une preuve de bravoure personnelle pour Costello : « Nous craignions peu la capture et bien que nous les considérions comme nos plus redoutables ennemis, nous rencontrions toujours une opposition des plus vigoureuses ; en effet, il y avait en général un tel esprit chevaleresque entre nous, que nos hommes avaient un certain respect même pour une blessure infligée par un Français ». La bravoure, le courage, l’intrépidité ne sont pas les seules qualités militaires que les Britanniques reconnaissent aux Français ; certains auteurs ont observé qu’ils sont toujours prêts au combat : « Les Français avançaient avec cette impétuosité si connue à ceux qui en ont été témoin. Deux raisons les poussaient à avancer à cette occasion : l’honneur était soutenu par la promesse d’un dollar qu’ils recevraient pour chaque coup de pioche et de pelle sortis des tranchées ; et tel que je connais le caractère français, il est difficile de dire lequel des deux, l’honneur ou l’appât du gain, l’emportait dans une telle situation ». Outre l’honneur Grattan évoque l’appât du gain, ce qui renvoie à une vision beaucoup moins positive des Français. Celle-ci rejoint celles développées par Kincaid et Stewart lorsqu’ils se souviennent des violences commises par les Français à l’encontre des Espagnols et des Portugais. Toutefois, ces auteurs dénoncent des actes identiques commis par les Britanniques, prouvant ainsi que ces condamnations ne sont pas le résultat d’une diabolisation de l’ennemi mais d’une volonté de rapporter tous les faits peu importe leurs auteurs. D’autres actions peu glorieuses sont décrites par les mémorialistes ; et en particulier des scènes de débandade. Grattan se souvient des débordements commis lors de la retraite du Portugal en mars 1811 mais il les justifie ainsi : « Après tant de privations, ayant une longue retraite devant eux, avec des provisions si maigres dans leur besace, on doit plus se lamenter que s’étonner des nombreuses circonstances honteuses qui accompagnaient la marche des troupes françaises ». Gleig et Stewart évoquent enfin des cas de désertion. Le premier a croisé chez le général Sir John Hope un déserteur devenu informateur de l’armée britannique, alors que le second se souvient des « nombreuses désertions de l’armée française », mais il précise qu’il s’agit essentiellement d’Allemands et d’Italiens combattants pour l’Empire Ainsi, de nombreuses références à l’ennemi français ont été trouvées dans les mémoires et elles ont montré une image globalement positive de l’autre : pourquoi les mémorialistes britanniques sont-ils aussi modérés dans leurs jugements ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. Les parcours personnels et professionnels des mémorialistes peuvent expliquer cette absence de véhémence à l’égard de l’ennemi. Certains auteurs ont en effet participé à la victoire finale sur les armées impériales, sont entrés en vainqueurs en France et y ont séjourné. Ces événements biographiques postérieurs à la campagne relatée mais antérieurs à l’écriture des mémoires ont pu modifier la vision des militaires français par les Britanniques. Cette clémence des auteurs britanniques pourrait alors s’interpréter comme celle du vainqueur envers les vaincus. Si cette explication ne peut être rejetée catégoriquement, un des mémorialistes étudiés, Sherer, permet d’en souligner les limites. Il a été fait prisonnier en 1813 par les Français, ceux-ci l’ont même volé alors qu’il était prisonnier ; pourtant, il ne s’exprime pas violemment à leur égard : « Il n’est pas généreux de se réjouir de la défaite des ennemis, mais il est difficile de s’apitoyer quand vos yeux ont vu des scènes de désolation et de ruine causées par ceux dont l’apparence aurait pu nous tromper dans d’autres circonstances ». Le ressentiment de l’auteur est perceptible, mais limité. Aussi, le vécu des auteurs n’est pas déterminant pour expliquer leur sentiment à l’égard de l’ennemi. Sherer fournit dans ses mémoires une autre piste à examiner ; il s’exprime ainsi en découvrant l’armée française : « Se tenaient devant moi les hommes qui avaient pendant presque deux ans, tenu en alerte toute la côte anglaise ; qui avaient conquis l’Italie, renversé l’Autriche, crié leur victoire dans les plaines d’Austerlitz, et rabaissé en un jour la puissance, la fierté et la réputation guerrière dela Prussesur le champ de bataille de Iéna ». La réputation des armées napoléoniennes pourrait expliquer l’image de bravoure française mais la situation militaire française dans la péninsule est trop délicate pour que cette hypothèse soit retenue comme la seule valide.

L’explication ne tient peut-être pas aux Français mais aux Britanniques : ces derniers font-ils preuve d’une estime identique envers tous les combattants ? C’est encore Sherer qui observe que : « Dans l’armée française, comme dans toutes les autres, les hommes bons sont beaucoup plus nombreux que les mauvais ; la plupart des choses que l’on entend sur la férocité des armées et leur cruauté est infondée et très exagérée. Il est vrai que les soldats (je ne parlerai pas des officiers) ont une fâcheuse tendance à dévaster et détruire ; mais il s’agit plus des caprices d’un écolier irresponsable et dissipé que de la méchanceté calculée d’un homme ». Cette hypothèse n’a pas pu être confirmée par d’autres passages des mémoires étudiés et doit être nuancée par les jugements globalement sévères des mêmes auteurs concernant les Espagnols et Portugais. Les tentatives d’explication par des raisons extérieures aux mémorialistes ne peuvent convenir de manière absolue. La recherche des causes des images positives développées par les Britanniques permet de conclure à l’absence de justification mono causale et renvoie aux motivations insoupçonnées des auteurs : ceux-ci gardent peut-être simplement une image positive de leurs ennemis. Au moment de la rédaction de leurs écrits, les mémorialistes britanniques étudiés considèrent les Français comme ceux qu’ils ont combattus plus que comme ceux qu’ils haïssent ; mais la réciproque est-elle vraie ?

Concernant leurs adversaires, les mémorialistes français à l’exception de Guingret sont silencieux ; celui-ci a constaté : « Plusieurs fois les officiers anglais ont donné à la guerre des preuves de légèreté qu’on est tout étonné de rencontrer dans leur caractère ; et surtout dans leurs armées, où il existe tant de méthode ». La critique émise par l’auteur est atténuée par le rappel de la réputation de rigueur des insulaires. Toutefois, cette discrétion des auteurs français exige de s’interroger sur le sens du silence des sources. Est-il la preuve d’un sentiment d’indifférence à l’égard des Britanniques ? Le même auteur évoque à une autre reprise l’armée de Wellington : « Des secours étrangers ont avancé la délivrance de l’Espagne, mais on ne peut disconvenir qu’en s’obstinant à demeurer libres sous le joug même de l’esclavage, les Espagnols seuls, à la longue, nous eussent expulsés de leur presqu’île ». Guingret fait allusion aux Britanniques sans pour autant les nommer ; il évalue l’impact militaire de leur action dans la péninsule et considère qu’il n’est pas déterminant. Ce jugement est moins arbitraire qu’il n’y paraît comme le montrent les derniers travaux historiques sur la question, mais il souligne le fait que, pour les Français présents dans la péninsule, l’ennemi est moins le soldat britannique que les Ibériques. Ainsi, les mémorialistes relatent des anecdotes illustrant une certaine fraternité entre Français et Britanniques : quatre auteurs britanniques et Parquin relatent des échanges, des partages d’alcool ou de nourriture. Ce dernier relate l’anecdote suivante : « Le commandant Vérigny, ayant la direction de la ligne des tirailleurs de la brigade, jaloux de connaître Messieurs les officiers anglais, me dit : – Parquin, voilà une bouteille d’excellente eau-de-vie de France ; portez-vous au galop à quelques pas de la ligne anglaise, agitez votre mouchoir blanc, et quand on viendra à vous pour vous demander ce que vous voulez, vous répondrez que vous venez offrir de trinquer avec les officiers qui sont en ligne devant nous. Si on accepte, je vous rejoins au galop avec les officiers qui sont avec moi. […] L’officier anglais accepta et fit signe à ses camarades ; de mon côté, j’en fis autant au commandant de Vérigny, qui me rejoignit avec une dizaine d’officiers, au moment où un pareil nombre d’officiers anglais arrivaient. La bouteille passa à la ronde et fut vidée à l’instant. On la trouva excellente, surtout les officiers anglais, qui nous remercièrent de notre procédé, auquel ils parurent fort sensibles. La conversation s’engagea ». Cette scène décrite par Parquin n’est pas originale ; elle apparaît même comme un poncif entre officiers respectueux des règles de la guerre du XVIIIe siècle.

À cette proximité entre Français et Britanniques, il faut ajouter l’opposition aux Ibériques. Les mémorialistes britanniques racontent comment ils ont protégé des prisonniers français des violences dont les menaçaient les Espagnols et les Portugais. Sherer se souvient avec une certaine fierté des « soldats ennemis blessés qui implorent la protection britannique contre des Espagnols exaspérés et assoiffés de revanche ». Les prisonniers sont alors pris en charge par les Britanniques. Ces réactions sont-elles le fruit d’un mouvement d’humanité que les mémorialistes britanniques souhaitent mettre en évidence ou sont-elles l’expression de l’existence d’un lien culturel particulier entre Français et Britanniques ? Pour trancher cette question il convient d’analyser les images des combattants autochtones.

Les Ibériques vus par les Français et les Britanniques.

Les Britanniques se montrent-ils aussi indulgents avec les Ibériques qu’avec les Français ? Les mémorialistes français sont-ils aussi discrets sur les combattants autochtones que sur ceux d’Outre-Manche ? Les mémorialistes français et britanniques relatent de nombreuses anecdotes dans lesquelles ils décrivent leurs attitudes envers les Ibériques ; mais, plus que la réalité de leurs comportements, ces récits permettent de définir l’image qu’ils ont de ces deux peuples. Les mémoires étudiés évoquent davantage les Espagnols ; Costello se souvient pourtant du bon accueil fait par les Portugais : « ses habitants qui nous accueillirent en clamant Viva os Inglese valerosos ! Longue vie aux courageux anglais ! ». Les auteurs français sont encore plus silencieux sur les Portugais : Naylies se souvient des retardataires tués par les Portugais, quant à Guingret, il reconnaît leur courage.

Les auteurs britanniques sont plus prolixes concernant les Espagnols. Grattan et Stewart soulignent leur fierté légendaire, Grattan, Costello et Kincaid insistent sur les violences, les vengeances commises par les Espagnols à l’égard des Français. Costello rapporte ainsi : « J’eus l’occasion d’observer ce sentiment de revanche sanguinaire qui était si particulier aux Guérillas pendant la guerre. Je rejoignis mon régiment dans un petit village appelé Getafe situé à trois lieues environ de Madrid. Dans la ferme, […] il y avait une très jolie jeune fille dont le frère appartenait à une Guérilla. […] Alors qu’elle discutait avec son fiancé et ses parents, nous le vîmes sortir ostensiblement une bourse de soie qui semblait lourde et qu’il vida sur les genoux de sa maîtresse. […] Il nous raconta ensuite d’un air de défi qu’il les avait pris sur les corps des Français qu’il avait tués lui-même d’un coup d’épée dans la bataille ; ils portaient à chaque oreille et à chaque doigt un anneau en or ». Costello explique la violence par le type de guerre qui se déroule dans la péninsule. Ces menaces permanentes qui pèsent sur les combattants français les fragilisent. Pourtant, Grattan considère que les interventions des guérillas peuvent mettre en difficulté l’armée britannique : « Si nos troupes rencontraient un problème […], nos alliés […] opéraient un mouvement de repli rapide […]. C’est la véritable tactique d’harcèlement […]. Mais en Angleterre beaucoup pensent que les Portugais et les Espagnols en firent autant si ce n’est plus pour l’emporter pendant le conflit de la péninsule ». Ces critiques à l’égard des combattants ibériques s’expliquent par la position de l’auteur qui appartient à une armée organisée sur le modèle de celle de l’Ancien Régime comme le montre Charles Esdaile.

La cruauté des Espagnols décrite par les Britanniques pourrait permettre de comprendre les récits des pillages commis par l’armée de Wellington. Cinq sur les sept mémorialistes étudiés en font mention. Toutefois, ils concernent des villes prises d’assaut à l’exception de ceux mentionnés par Stewart lors de la retraite à Léon et Astorga. Le climat de violence dans la péninsule, l’âpreté des combats pour prendre d’assaut certaines villes comme Ciudad Rodrigo et Badajoz expliqueraient les violences britanniques exercées à l’égard de ceux qu’ils sont censés être venus libérer. Mais les conditions de vie difficiles et l’appât du gain ne sont pas des mobiles à écarter pour comprendre les pillages. Toutefois, ces derniers ne suffisent plus pour expliquer les atteintes aux personnes ; en effet, Grattan évoque les viols commis par les Britanniques après la prise de Ciudad Rodrigo. Ce seul récit ne peut suffire à conclure à une diabolisation des Espagnols par les Britanniques ; il renvoie davantage aux désordres et déchaînements de violence lors d’une prise d’assaut. Globalement, c’est plutôt une certaine incompréhension qui caractérise les relations entre les Britanniques et les Ibériques : déception des Ibériques face aux retraits stratégiques de l’armée britannique et images dans l’ensemble négatives des guérillas.

Seul Sherer s’efforce de défendre les Espagnols ; il rédige un véritable plaidoyer : « On les accuse d’être indolents et c’est vrai […] mais ils le sont deux fois moins que ce que les voyageurs ignorants le prétendent. On objecte que dans de nombreuses provinces, il y a de grands lopins de terre non cultivés. Si vous demandez, on vous dira qu’il n’y a pas d’eau. […] Les Espagnols sont souvent méprisés pour leur ignorance. Il est vrai que dans le domaine de la recherche métaphysique et philosophique, ils sont bien loin de la plupart des autres nations d’Europe ; mais concernant les principes moraux et éthiques qui devraient régler le comportement humain, ils sont bien au point et leur pratique est équivalente à leur savoir. […] On reproche aux Espagnols d’être superstitieux ; et ils le sont. Mais la superstition n’est pas toujours la parente du crime. […] Les Espagnols sont accueillants et généreux en toute simplicité : ce sont de bons pères, de bons maris, des chefs de famille humains et respectés. Ils sont patriotes, courageux, mesurés et honnêtes ». Cet engagement de Sherer renforce l’idée selon laquelle il est couramment admis parmi les militaires britanniques que les Espagnols ont été cruels. Les mémorialistes britanniques ne se montrent donc nullement complaisants à l’égard de leur allié espagnol prouvant ainsi que leur mansuétude envers les Français n’est pas l’expression d’une sympathie pour tous les combattants. Si les auteurs britanniques ont une image assez négative des Ibériques, celle-ci est encore moins nuancée chez les auteurs français. Coignet qualifie les Espagnols de « sale peuple » à deux reprises, Guingret et Lejeune se souviennent de leur cruauté. Louis Brégeon explique ces ressentiments par la « méconnaissance, incompréhension qui débouchent sur l’arrogance, les spoliations, les brutalités. L’Espagne est autre, exotique, comme l’Égypte, avec des fellahs, des imams, des mamelouks […] ». Pourtant, un des auteurs étudiés, Naylies, fait preuve de compassion pour les Espagnols : « Je considérois les Espagnols comme les héroïques victimes de leur patriotisme et de leur dévouement à la noble cause de leur indépendance ; je les admirois ». Ce jugement très nuancé de Naylies s’explique par son engagement politique. Ce royaliste engagé tient son journal quotidiennement, il le retravaille et publie en 1817 ses mémoires de la guerre dans la péninsule, dans lesquels il s’oppose à Napoléon en soutenant la thèse de l’affirmation du sentiment national espagnol.

Pour les mémorialistes français étudiés, à l’exception de Naylies, ce sont les Espagnols plus que les Britanniques qui sont les ennemis. En raison des formes de la guerre qui se déroule dans la péninsule (guérilla, villes prises d’assaut et retraites), les entorses aux règles de la guerre sont fréquentes. Les auteurs français reviennent sur les pillages, les exécutions de prisonniers, les violences exercées contre les civils et parmi ces dernières, celles envers les femmes : « Les femmes, les filles, trouvées dans ces lieux sauvages, étaient obligées d’assouvir les passions les plus effrénées pour éviter la mort : je le dis à regret, on en a vu même égorgées par les tigres dont elles venaient de rassasier la brutalité ! Ceux qui commettaient ces abominations, étaient quelques misérables qui, du rebut gangrené des grandes villes, avaient été introduits, par le sort, dans les rangs des braves. Ces sont ces êtres vils qui dans leurs courses, se trouvant dégagés de toute espèce de joug, s’abandonnaient aveuglément à leur férocité. Qu’on se garde bien de confondre ces brigands atroces avec nos vrais soldats. Les hommes les plus cruels sont presque toujours les plus lâches ». Guingret évoque ainsi les viols commis lors de l’entrée au Portugal ; comme tous les autres mémorialistes, il les attribue aux soldats même s’il considère que les violeurs sont ceux qui n’ont pas de qualités militaires. Ces récits sont le plus souvent accompagnés des mesures prises par les officiers pour limiter ces violences, mais leur inefficacité est plus ou moins explicitement reconnue par les auteurs.

Au travers des mémoires britanniques et français étudiés il a été possible de découvrir une image globalement négative des Ibériques lors du conflit dans la péninsule. Celle-ci, peu surprenante de la part des auteurs français en raison du déroulement de la guerre, l’est davantage des auteurs britanniques. Si certains poncifs concernant le peuple espagnol ont été trouvés, les mémorialistes d’Outre-Manche critiquent surtout la façon dont les guérillas font la guerre. Bien qu’alliés des Portugais et « défenseurs » des Espagnols, les militaires britanniques semblent, dans leurs souvenirs, plus sévères à l’égard des Ibériques qu’à l’égard de ceux auxquels ils ont été opposés pendant toute la période révolutionnaire : ce sont globalement des sentiments d’estime pour les Français qui dominent dans leurs écrits. Ainsi, l’autre n’est pas forcément celui que l’on croit, c’est celui qui est différent culturellement.

Ces constats permettent de formuler l’hypothèse d’une proximité franco-britannique dans la façon de se représenter l’ennemi et plus largement de faire la guerre. Cette approche « civilisationnelle » fondée sur des référents moraux similaires renvoie à la problématique du « barbare ». En raison de sa complexité, elle mérite d’être étayée et nuancée par d’autres analyses. Il est déjà possible de souligner le paradoxe entre la sévérité britannique à l’égard des guérillas et la relative clémence à l’égard des Français qui pratiquent la contre-guérilla : l’altérité résulte d’une construction de représentations plus que d’une réalité.

Laurence MONTROUSSIER.

Notices biographiques des mémorialistes.

COIGNET, Jean Roch, 1776-1865 : Le plus célèbre des mémorialistes français de l’épopée napoléonienne. Il commence sa carrière comme soldat au 1er bataillon auxiliaire dela Seinele 27 août 1799. Il est caporal lors de son séjour en Espagne (1808-1809). Il achève sa carrière avec le grade de capitaine. Il est placé en demi-solde sousla Restaurationet termine sa vie à Auxerre.

COSTELLO, Edward, 1788-1869 : Engagé volontaire en 1807 au 95ème régiment d’infanterie, la « Rifle brigade », il est présent dans la péninsule entre 1808 et 1814. Il participe à la campagne de France au cours de laquelle il est blessé. Il reste ensuite à Cambrai où il tombe amoureux d’une Française. En 1835, il retourne en Espagne avec les volontaires britanniques qui soutiennent Isabelle II contre Don Carlos. Garde àla Tour de Londres après 1838, il meurt en 1869.

DALRYMPLE, Hew Whiteford, Sir, 1750-1830 : Fils du capitaine John Dalrymple, il entre dans l’armée comme sous-lieutenant en 1763. En mai 1806 il est nommé à Gibraltar comme commandant en second du lieutenant-général Fox auquel il succède en novembre de la même année. Critiqué pour avoir signé la Convention de Cintra, il reçoit pourtant le titre de baron en 1815.

GLEIG, George Robert, 1796-1888 : Il s’engage dans la carrière militaire contre l’avis de son père en 1811. Sous-lieutenant au 85ème régiment d’infanterie, son régiment rejoint l’Espagne en 1813. Après avoir participé à la bataille de Waterloo, il regagne Oxford avec une demi-solde. Il se marie en 1819 et est ordonné archevêque l’année suivante. Il meurt en 1888 après avoir écrit58 livres et au moins 138 articles pour des revues littéraires.

GRATTAN, William, ?-après 1848 : Né à Dublin, il s’engage en 1808. Il est sous-lieutenant pendant la guerre dans la péninsule. Il quitte l’armée en 1817.

GUINGRET, Pierre, 1784-1845 : Soldat au 6e régiment d’artillerie à pied le 25 février 1804, il entre l’année suivante à l’École Polytechnique. Il est présent en Espagne et au Portugal entre 1808 (lieutenant au 6e régiment d’infanterie légère) et 1813 (chef de bataillon au 69e régiment d’infanterie légère le 5 juillet 1813). Placé en non-activité en 1815, il sert toutefois sous la Restauration(présent en Espagne en 1823) et la Monarchiede Juillet. Il achève sa carrière comme commandant de la 3ème brigade d’infanterie à Paris.

HUGO, Joseph Léopold Sigisbert, 1773-1828 : Père de Victor. Soldat avant le début dela Révolution(1788). Il est colonel au service de l’Espagne en 1808. Il est présent dans la péninsule jusqu’en 1813. Il est alors aide de camp de Joseph Bonaparte avant de rentrer en France. Pour son dernier emploi, il est maréchal de camp commandant supérieur de Thionville pendant les Cent-Jours.

KINCAID, sir John, 1787-1867 : Un des plus célèbres mémorialistes britanniques de la période. Il sert d’abord comme lieutenant dans la milice avant de s’engager en 1809. Promu lieutenant en 1811, il est présent dans la péninsule entre 1810 et 1814. Promu capitaine dans la « Rifle brigade » en 1826, il quitte l’armée d’active en juin 1831. Membre dela Gardeen 1844, il est chargé en 1847 d’inspecter les prisons écossaises.

LEJEUNE, Louis François, baron, 1775-1845 : Soldat puis sergent et sous-lieutenant en 1792. Il est colonel du génie en Espagne entre 1809 et 1811. En dépit de périodes d’inactivité, il sert sousla Restaurationetla Monarchiede Juillet. Il termine sa carrière d’active comme général commandant du département dela Haute-Garonne.

NAYLIES, Joseph de, vicomte de, 1786- 1874 : Incorporé en 1805 au 19e régiment de dragons, il est présent en Espagne entre 1809 et 1811, il est alors maréchal des logis. Il est capitaine en 1815, il mène une brillante carrière sousla Restauration. Colonelen 1826, il est licencié et mis en solde de congé en 1830.

PARQUIN, Denis Charles, 1786-1845 : Engagé volontaire en 1803. Lors de son passage en Espagne (1810-1812), il est sous-lieutenant au 20ème régiment de chasseurs à cheval. Après plusieurs interruptions, il termine sa carrière militaire en 1837 comme chef de bataillon de la garde municipale de Strasbourg. Il participe aux tentatives de prise du pouvoir par Louis Napoléon Bonaparte. Arrêté, condamné, il meurt en prison en 1845.

PETIET, Auguste Louis, baron, 1784-1858 : Fils de Claude Petiet, commissaire des guerres, il est élève commissaire des guerres en 1800. Il participe à la guerre dans la péninsule comme capitaine aide de camp du maréchal Soult (1808-1811). Il sert sousla Restaurationetla Monarchiede Juillet. Il achève sa carrière militaire d’active comme maréchal de camp commandant le département du Loiret. Il est élu député dela Nièvreau corps législatif 1852-1858.

SHERER, Joseph Moyle, 1789-1869 : Nommé sous-lieutenant en janvier 1807, promu lieutenant en juin, il participe à la guerre dans la péninsule avec le 34ème régiment d’infanterie. Promu capitaine en 1811, il est fait prisonnier par les troupes commandées par Drouet d’Erlon en 1813. Libéré en 1815, il est nommé capitaine au 96ème régiment d’infanterie, placé en demi-solde en 1832, il quitte l’armée en 1836. Atteint d’une maladie mentale, il meurt en 1869.

STEWART, Charles William Vane, marquis de Londonderry, 1778-1854 : Il sert en Espagne entre 1809 et 1813 comme lieutenant-général. Il exerce ensuite des fonctions diplomatiques, et est ambassadeur à Vienne en 1819 ; il siège également à la Chambre des Lords.

Source : Laurence Montroussier, « Français et Britanniques dans la Péninsule, 1808-1814 : étude de mémoires français et britanniques », Annales historiques de la Révolution française, Avril-Juin 2007. http://ahrf.revues.org/9263

 

 

 

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( 13 juin, 2019 )

Témoignage de Benjamin Constant sur la période allant de mars à août 1815…

B. Constant

Voici un extrait du « Journal intime »  de Benjamin  Constant. Après le retour de l’Empereur de son île d’Elbe, il participera à la rédaction de l’Acte additionnel aux constitutions de l’Empire; de royaliste il est devenu bonapartiste.

« Grande nouvelle ! Bonaparte revient. La débâcle est affreuse. Ma vie est en danger. Vogue la galère, s’il faut périr, périssons bien Quels lâches que ces royalistes si purs qui pensaient me présenter comme un ennemi de ce gouvernement ! Ils tremblent et je suis le seul qui ose écrire et proposer de se défendre. Nous en saurons plus long demain soir. Les nouvelles grossissent, mais tout est encore obscur, sauf la conviction de tout le monde que tout est perdu. Je persiste à croire qu’on pouvait tout sauver, mais le temps se perd. Mme de Staël est partie. Conférence interminable avec Laîné sans rien conclure. C’est désolant, mais, je le répète, tout est perdu par ce seul fait que chacun le dit. Fouché, Sébastiani et les bonapartistes m’adorent. Dîné avec Montlosier. Je retourne chez Laîné. Les nouvelles sont affreuses. Je fais une proposition. Si elle réussit, je risque volontiers ma vie pour repousser le tyran. On essaie de mille choses pour organiser la résistance, mais- tout faiblit dans la main.

Séance des députés. Quelle faiblesse et quelle misère dîner chez Raynouard. Les bonapartistes continuent à me faire des avances néanmoins ma tête est en danger et j’ai la bêtise de penser à elle. Il y a une séance royale touchante, mais les nouvelles sont mauvaises. On fait des projets qu’on abandonne. Le danger augmente. Dîné chez Mme de Coigny avec Mme de Grammont. On remet tout au lendemain et Il est à Auxerre. Je fais un article pour les Débats qui est ma condamnation. Si l’on me prend, peu importe! C’est le moment de me souvenir que la vie est ennuyeuse. L’ineptie continue à tout diriger. Dans trois jours une bataille ou une déroute finira tout. Mon article a paru bien mal à propos car on ne songe plus où se battre, tant la débâcle est complète. Le roi est parti. Bouleversement et poltronnerie universelle. Je songe aussi à partir, mais on est est sans chevaux et je suis forcé de me borner à me mettre en retraite. Après une journée d’inquiétude, je peux enfin quitter Paris et, voyageant toute la nuit sans m’arrêter, j’arrive à Angers. Mais là je me trouve en face de nouvelles inquiétantes de la Vendée; je me décide à rebrousser chemin et retourne sans arrêt jusqu’à Sèvres pour rentrer le soir à Paris. Le lendemain je vais chez Sébastiani et Fouché. Tous deux me rassurent, bien que je ne m’y fie qu’à moitié. Vu Mme de C. de Vaudemont. Mon retour étonne beaucoup. Les choses sont aussi rétablies que si rien n’avait changé. Sébastiani me garantit la sécurité. Dîné chez Allard. Visite à Joseph. Il me donne de bonnes espérances dans mon sens. Y aurait-il réellement des chances de liberté? Je fais un mémoire pour la paix. On m’assure que les intentions sont libérales. On parle de me nommer au Conseil d’État. Bah! Acceptons. La pratique restera despotique, n’importe! Sébastiani a des doutes maintenant. Singulier sort que le mien !

Dîné chez Mme Gay. Je demande un passeport. C’est plus sur que des promesses vagues. Je commence un nouvel ouvrage politique. Si je peux aller assez vite il fera son effet, mais il faudra être fixé ici. Un article que j’ai remis à Joseph a paru dans le Journal de Paris. Il est excellent et fera de l’effet. Si on me devine. Ce qui est sûr, on en dira de belles. Dîné chez lord Kinnaird, avec Fouché et Bassano, qui me témoignent les meilleures dispositions. Ma position me pèse. Je ferai demain une tentative décisive. Je dîne chez Fouché. Je suis bien attaqué et j’avoue que je le mérite assez. Je partirai et un séjour en Allemagne effacera tout. Vu Sébastiani, Rovigo, Fouché. De nouveaux décrets paraissent. Il n’y a plus rien à espérer, et à Dieu ne plaise que je me mêle parmi de telles choses. Dîné chez Pontécoulant, tout le monde est indigné. Je suis décidé à partir. Je dîne chez Mme Récamier avec beaucoup de calme. Et c’est elle cependant qui a a mis durant sept mois toutes les douleurs et toutes les folies dans ma vie! J’ai beaucoup travaillé, mais je sens que mon ouvrage est un nouvel exil. Lettre de désapprobation de Lafayette et de Mme de Staël. Ils ont raison, imprimons et partons. J’ai bien avancé, le sujet est hardi. Dîné chez Sébastiani. L’Empereur me fixe une entrevue. Que sera-ce ?  Je l’ai vu, il m’a fort bien accueilli et chargé après une longue conversation de rédiger un projet de constitution. C’est un homme étonnant, je dois en convenir. Tout sera fait demain, mais cela me fera-t-il arriver enfin, et dois-je le désirer ? L’avenir est bien sombre. La volonté de Dieu soit faite. Mon projet de constitution n’a pas eu de succès, car ce n’est pas précisément de la liberté qu’on veut. Je ferai encore demain une démarche définitive en modifiant mon travail, mais pas dans le sens qu’il me demande, car il me déplaît. J’ai bien travaillé. C’est assez bien arrangé. Je le porterai demain. On parle de ma nomination J’ai eu une entrevue de deux heures. Mon projet modifié a mieux réussi. Je le représenterai demain. Mes conférences sont dans la Gazette. L’opinion me blâme assez, mais je crois faire du bien, et je veux sortir enfin de ma position. L’empereur m’accorde une longue entrevue, beaucoup de mes idées constitutionnelles sont adoptées. L’empereur m’entretient sur d’autres sujets. Il paraît que ma conversation lui plaît. On m’annonce ma nomination au conseil d’État. Entrevue avec Maret et Regnault. Ma nomination est signée. Le saut est fait, j’y suis tout entier.

Première séance au conseil d’État avec les présidents de section. Les affaires m’amusent beaucoup, je les discute bien. Séance avec Maret. Deuxième séance au conseil d’État. Si on ne change rien à la constitution elle sera bonne. A une séance chez l’empereur pour la rédaction définitive, on y a bien changé quelque chose, et le public y trouvera à redire. Mais le sort en est jeté et le mien aussi. Dîné chez Fouché. La constitution est déjà très attaquée je l’ai vigoureusement défendue. En général je suis content de moi, je suis comme je dois être. Je fais un article que j’envoie à l’empereur. Dîné chez M. de Rumfort. Soirée chez Rovigo et de Coigny. On est mal pour la constitution et pour moi. Comment cela finira-t-il? J’ai prêté serment et tenu séance après. Dîné chez Joseph. L’avenir s’obscurcit, mais au moins je suis nettement dans un parti. L’opinion n’est pas bonne, on ne fait pas ce qu’il faudrait. Soirée chez le duc d’Otrante. Je ne sais quel découragement saisit aussi ces gens-là. Je crois que je porte malheur au parti que j’embrasse. Rien ne se fait et l’opinion est toujours mauvaise. Je reçois tous les jours des lettres anonymes qui m’attristent. Dîné chez Caulaincourt; soirée Souza. Le sort en est jeté, l’opinion se remettra peut-être. J’ai une assez longue causerie avec l’empereur au conseil d’État. Dîné chez Allard; soirée chez Mme Récamier. Son mari s’est encore ruiné. Pauvre femme Je fais un article pour les Débats. On redit chaque mot que je prononce sur l’empereur. Il faudra devenir muet. On veut réimprimer un article que j’ai publié contre l’empereur. Gare. Cela est fait et a été envoyé partout. Je me décide à écrire une lettre directement à l’empereur. Heureusement, le résultat de cette œuvre méchante est fort petit. C’est une grande montagne passée. Les décrets de convocation sont publiés. Il y aura donc des Chambres ! Dieu veuille qu’elles soient sages L’opinion s’améliore. Serai-je député? Je le désire beaucoup, mais, surtout, je voudrais que tout ceci durât. Dîné chez Fouché. Soirée chez le duc de Vicence.

Séance du conseil d’État. Je crois que ma lettre était une sottise. Il faut réparer tout cela par un travail distingué, fait dans un bref délai, et qui constate mes principes et fixe ma réputation. La guerre est sûre. La nation se défendra-t-elle ? J’en doute. Mon travail sera fini demain. Il s’imprime déjà Cela plaira-t-il? Dîné chez Rovigo avec Fouché. Achevé l’impression en y ajoutant deux excellents chapitres. Diné avec Tronchin, Montlosier et autres Je n’entends plus parler de l’empereur. Je vois Réal, Lucien et m’occupe d’une tentative d’élection. Lafayette est nommé député. Dîné chez Sébastiani.

Soirée chez l’empereur. Causé longuement avec lui. S’il n’a pas pratiqué la liberté il l’entend très bien. Il se fait une fédération des faubourgs. Cela fera-t-il du mal ? Mon ouvrage est prêt; il formera un bon volume. Cela vaut mieux qu’une justification. Ces quatre cents pages en huit jours sont un tour de force. Soirée chez la reine de Hollande.

Arrêté de Moreau. En voilà bien d’un autre!

Comment ose-t-il dire que la liberté existe. Dîné chez Lucien. Causé avec l’empereur. J’ai recommencé à travailler. Séance du conseil. Dîné chez Fouché. Spectacle chez l’empereur. Séance du conseil. Je traite trop légèrement les affaires particulières. Il faut les étudier si on veut pouvoir en rendre compte. Dîné chez Joseph. Il y a de la gaucherie dans tout ce qu’ils font.

Projets de Regnault pour réunir les députés. Dîné chez la reine de Hollande. Montlosier me donne un démenti. Je ne saurais qu’y faire, mais il faut que l’un de nous deux tue l’autre. Le duel a eu lieu, et Montlosier déclarant qu’il était trop blessé pour tenir son épée, il a fallu finir. J’aurais voulu quelque chose de plus sérieux. Dîné chez Bertrand. Lafayette, je le crois, se dépopularisera bien vite. Dîné chez Mollien. Mon nouveau parti me fête assez J’ai une lettre furieuse de Mme de Staël. Je l’attends et je l’écrase. J’ai ce qu’il faut pour cela. Dîné chez Souza avec Carnot. Les affaires s’embrouillent. Lanjuinais est nommé et donne des inquiétudes. J’ai avec lui une conversation qui me rassure, J’écris à Joseph. Il en résulte une entrevue avec l’empereur. J’en espère du bien. Le serment est une difficulté à résoudre. Mon ouvrage a du succès, mais les journaux se sont donné le mot pour r e pas en parler. Dîné chez de Gérando. Le serment est décrété. La séance impériale a eu lieu aujourd’hui. L’empereur a fait un discours où il y a de bonnes choses, mais pas tout ce que j’y aurais voulu. Il part bientôt. Quel sera l’avenir? On est inquiet de la Vendée. Dîné chez la duchesse de Vicence. Le soir à l’Elysée. On a grand besoin d’une victoire. J’ai un manifeste à faire. Il faut que ce soit un morceau superbe  qui fasse sensation en Europe. On veut créer une commission de constitution. J’en suis charmé. Ce soir je vais à l’Élysée. La conversation est générale. L’empereur y prend une part active.

J’ai commencé le manifeste, mais je ne suis pas en train, car je ne vois clair dans rien. Je sens que tout autour de nous il se fait des transactions sans qu’on s’en doute. L’empereur part et emporte avec lui toutes ses destinées; personne au fond n’est sûr du succès. On a renoncé à la commission de constitution parce qu’on craint un comité de salut public. Et il y a encore bien d’autres  craintes à avoir. J’ai achevé le manifeste que je montre à Caulaincourt qui le trouve bon. J’ai fait un article sur les discours écrits. Je dîne chez le duc de Vicence, avec Rovigo et Regnault. Découragement et ennui de transiger partout. Je crois qu’il n’y a que moi qui soit fidèle. C’est bizarre. Lu les gazettes anglaises, quelle fureur contre nous On parle d’une grande victoire si c’est vrai, ce n’est pas tout, si ce n’est pas vrai, c’est pis que tout dans l’autre sens. La victoire ne se confirme pas, la fin approche car la débâcle est complète. Plus d’armée, plus de moyens de résistance. Waterloo a tout détruit. La chambre est froide, elle ne sauvera ses amis ni par son assentiment, ni par son indépendance ce sera le pendant du 20 mars. L’empereur est de retour, il m’a fait appeler. Il est toujours calme et spirituel. Il abdiquera demain. Les misérables! Us l’ont servi avec enthousiasme quand il écrasait la liberté et ils l’abandonnent quand il veut l’établir La chambre est divisée et orageuse. L’empereur abdique. On veut, une régence avec les d’Orléans, mais Louis XVIII se glissera entre deux. Dîné chez le duc de Vicence. Le gouvernement provisoire est nommé. Ils ont écarté Lafayette. Je rédige une proclamation, et l’on m’envoie au camp des alliés. ,Je fais encore visite à l’empereur. Il parle de sa situation avec un calme étonnant, et de la position générale avec une liberté d’esprit parfaite.

Je suis parti ce matin. Arrivé à Laon j’envoie un parlementaire à Blücher. Celui qu’il m’envoie est Joseph de Wesphalen, que j’ai vu en Allemagne, il y a dix-huit mois, dans de bien autres circonstances. Il porte nos missives; l’insolence des étrangers est grande Je fais une course à cheval aux avant-postes. Après un refus de passage, j’envoie un message à Blücher qui m’envoie trois commissaires. Ils font des propositions de cession absurde pour un armistice que je regrette. Beaucoup de phrases sur l’indépendance qu’on prétend nous laisser, avec protestation contre toute idée de nous laisser un gouvernement. Mais il y a une haine sans bornes contre Napoléon. Je repars de Laon avec le prince de Schoenbourg. Il ne parle que du duc d’Orléans. Notre route est pleine d’incidents. On a des velléités de nous arrêter. Enfin nous arrivons à avoir une conférence avec lord Stuart, Capo d’Istria et Valmoden. A mes déclarations lord Stuart fait des réponses captieuses il est d’une grande insolence avec les alliés. J’ai la visite des trois commissaires sans lord Stuart. Capo d’Istria me fait des confidences d’où il résulterait que l’empereur de Russie est bien disposé. Je repars d’Haguenau. J’ai des difficultés en route avec un général russe. Je rencontre de Saugy (où ne se trouve-t-on pas ?). Châlons est pillé. Vexations de tous côtés. J’arrive à Paris et fais tout de suite mon rapport écrit au gouvernement provisoire qui est misérable de faiblesse. Tout est à vau-l’eau. Les étrangers ont prévenu Alexandre. Le gouvernement provisoire est dissous. La chambre proteste, mais il n’y a plus de barrière. Y aura-t- il des exils? Fouché reste ministre, cela me donne de la sécurité personnelle. Le Journal général fait un article favorable sur moi. J’en suis étonné. Dîné chez Caulaincourt avec Fouché. Il sent que lui-même est perdu. Partons! On annonce des persécutions. Alexandre est comme les autres. Fouché me fait passer un passeport avec une petite note inquiétante. Il y a un ordre, dit-il, contre moi. Ils voudraient faire constitutionnellement de l’arbitraire, je ne leur en donnerai pas le plaisir. Je compose un mémoire apologétique que je crois admirable de modération et de noblesse. Je le leur enverrai. Je ne puis croire qu’ils persistent à m’exiler. S’il le faut, je rédige mon apologie plus serrée, je l’imprime et je quitte la France pour longtemps. Je suis épuisé et abîmé par les hommes. Je vais chez Mme Récamier qui se montre pour moi bonne amie. Le déchaînement de la société contre moi l’a émue. En revanche, j’y trouve Nadaillac qui est d’une insolence qu’il me payera, et ce ne sera pas fini avec une égratignure. Mon mémoire a un grand succès. Le préfet de police m’assure que l’exil sera révoqué. Je reçois un message direct du roi. Faut-il en profiter, ou, à présent que mon repos est assuré, en profiter en restant indépendant ? On me montre la liste d’exil. Il n’y avait pas de temps à perdre pour n’en pas être. J’ai une bonne lettre de ma femme qui m’encourage. Je me réjouis de la retrouver. Je fais un article pour l’Indépendant. Decazes me conseille de faire imprimer mon mémoire. Essayons d’être député. Le journal me propose un arrangement pour rédaction ordinaire. S’il dure c’est six mille francs de rente que j’y gagne. Je commence un article sur les étrangers. Il faut y mettre du soin et de la prudence. Le duel avec Nadaillac est ajourné à huit jours; Mon article est fini, il est beau et hardi. L’Indépendant le publie. Il a du succès partout, mais l’Indépendant est supprimé. Je porte malheur aux journaux et aux gouvernements. J’ai dû céder à des sollicitations; le duel Nadaillac n’aura pas lieu. J’ai obtenu un permis pour voir Labédoyère. Il est calme et courageux, il n’échappera pas. Je rédige un petit morceau en sa faveur, c’est peine perdue. Mais sa pauvre femme! J’écris à Decazes pour Labedoyère et me décide à partir. Il n’y a rien à faire au milieu d’une réaction inévitable de cannibales. Je veux encore publier une apologie adressée à l’Europe. J’ai visité Tracy, Rumfort, Coigny. J’esquisse une comparaison assez piquante du jacobinisme ancien et moderne. Je la publierai sans me nommer.

19 Août. – Le pauvre Labédoyère a été fusillé. »

( « Journal intime de Benjamin Constant… », Paul Ollendorff, Editeur, 1898, pp.149-159).

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( 4 juin, 2019 )

Une lettre de Guillaume PEYRUSSE (Neumarkt, 4 juin 1813).

Guillaume Peyrusse

En 1813, Guillaume Peyrusse  participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur. Le 29 juillet de la même année, il sera nommé Payeur de l’Empereur. Cette lettre est adressée à son frère André.

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Au quartier-général de Neumarkt, 4 juin 1813.

Je n’ai pas des tes lettres depuis longtemps, mon cher André. Je ne sais pas même si je ne suis pas un peu en retard avec toi. Mais j’ai plusieurs excuses à te donner et qui le justifieront. D’abord, j’ai été malade à Mayence quand Sa Majesté y est arrivée. Je me suis traîné comme çà jusqu’à Bichofferda à neuf lieues en avant de Dresde, d’où j’ai été envoyé à Fuld pour y chercher de l’argent qui nous a manqué. J’ai fait grande diligence. Elle naissait des vives inquiétudes que me donnait la route sur laquelle des partis de Cosaques et des partisans se montraient, mail fallait arriver. J’ai fait mes deux cent trente lieues dans sept jours et j’ai même éprouvé des retards, faute de chevaux. J’arrive et j’apprends la cruelle catastrophe qui me prive d’un grand protecteur [le général Duroc, blessé très grièvement le 21 mai 1813, lors de la bataille de Bautzen]. Je suis désolé de ne l’avoir pas assisté dans ses derniers moments. Quoiqu’il souffrit le martyre, il a survécu vingt-sept heures à sa blessure. Il a eu le ventre traversé par un boulet qui lui a fait huit trous aux entrailles. Il a conservé toute sa connaissance et il est mort comme un héros. Sa Majesté l’a honoré de sa visite.-« Eh bien mon pauvre Duroc », en lui prenant la main, « vous devez bien souffrir. N’avez-vous rien à me dire , »-« Non, Sire, j’ai toujours été un honnête homme et fidèle sujet de Votre Majesté. Je n’ai qu’un regret de ne pouvoir plus la servir. Les comtes sont en règle… »- « vous laissez une fille… »- « Oui, Sire, mais je lui laisse assez de fortune pour être heureuse… » Les sanglots étouffaient la voix de sa Majesté qui fut entrainée par le duc de Dalmatie [maréchal Soult]. Sa Majesté a fait une perte irréparable. Son corps a été embaumé et transporté militairement à Mayence. Je fis une grande perte : il m’avait beaucoup promis cette campagne, et il avait assuré M. l’’écuyer [de] Saluces qui lui avait parlé de moi qu’il demanderait la croix bleue [l’ordre de la Réunion ?]  pour moi [pour] cette campagne. A propos de M. de Saluces, il est, je crois , major du régiment des gardes d’honneur qui s’organise à Tours. Tu l’auras sans doute vu. Pries-le de me recommander au grand écuyer [Général de Caulaincourt] avec le même intérêt qu’il avait parlé de moi au [grand-] maréchal, et qu’il ajoute  la promesse de M. le [grand-] lui avait faite pour moi d’obtenir de Sa Majesté la croix bleue, fondée sur tous les titres que m’a donnés la conservation du trésor de Sa Majesté aux dépens de tous mes effets et de ma vie . Pour que la lettre arrive sûrement, tu l’enverras ou [la] feras envoyer à Mélan qui me l’adressera par l’estafette et je la remettrais moi-même. Soigne cette affaire. Mais comme un malheur n’arrive jamais sans l’autre, tu sauras que le 30 mai [1813] tous les équipages de Sa Majesté avaient été parqués dans une grande grange, [en] crainte des Cosaques, qui, la veille, avaient entamé un convoi. J’étais dans une des écuries de ce bâtiment à travailler. A une heure, on a crié « Au feu ! », j’ai ramassé mon portefeuille ; je n’étais pas hors de l’écurie, que le feu y pénétrait ; tout était ne paille. J’ai donné mes papiers à garder à un grenadier et me suis jeté sur mon caisson pour le faire sortir, mais l’action du feu a été si prompte et si active que j’y étais à peine arrivé que j’étais étouffé par la fumée et entouré par les flammes. Dans un clin d’œil, tous les bâtiments de ferme ont été enflammés. Par une cruelle position j’avais mis mes deux portemanteaux dans le fourgon, où je les croyais plus en sûreté que dans mon écurie. Tout  a été brûlé, et je suis sans chemise, moi et bien d’autres. Sa Majesté a perdu toute sa garde-robe, mais elle a été peu sensible à cet événement. Elle a dit : « Eh bien ! C’est une cosaquade. » Ce n’est pas tout ; tu vas dire : «L’or qui est dans le fourgon ne brûlera pas… » mais tu sauras que j’étais de moitié dans mon fourgon avec la pharmacie. Il y avait seize caisses de drogues, qui ont entretenu un feu tel que j’ai un bon sixième de mon or fondu comme du mâchefer mêlé avec du fer, des cristaux et du charbon. J’ai fait de suite au prince major-général [maréchal Berthier] ma déclaration de ce qu’il y avait dans mon fourgon, et, comme Sa Majesté  allait partir, je lui ai demandé un bataillon pour me protéger dans les recherches que j’allais faire ; à 5 heures j’ai pu parvenir à faire faire par les sapeurs del a Garde un chemin dans ce foyer pour aller sur le lieu où stationnait mon fourgon. La place n’était pas encore tenable ; cependant nous nous y sommes maintenus. J’avais avec moi six hommes, nos recherches ont été très actives et très laborieuses. Tous mes napoléons qui ne se sont pas fondus sont noirs comme le… [charbon ?]. Lorsqu’il fut devenu constant qu’on ne pouvait plus rien trouver, j’ai tout renfermé et fait à l’instant le procès-verbal que j’ai mis très en règle et que j’ai fait certifier par le grand prévôt de l’armée, viser par M. le grand écuyer, et envoyé à M. [de] La Bouillerie [le trésorier général de la Couronne, supérieur de Peyrusse] le lendemain avec ma situation, de laquelle il constate que j’avais en caisse la somme déclarée au prince major-général. Je m’occupe à laver à l’eau forte mes napoléons pour les besoins du service, et à compter ceux qui peuvent l’être pour pouvoir constater le déficit que je ne vois pas devoir être bien considérable. Tu vois, mon ami, que chacun a ses traverses [travers].

Depuis trois jours, nous sommes ici dans un trou à huit lieues de Breslau, où le prince dela Moskowa [maréchal Ney] est depuis trois jours fort tranquille. M. le grand écuyer est à trois lieues et demie d’ici, et je crois que dans quelques jours nous apprendrons du bien bon. Les avant-postes se regardent sans se rien faire. Je voudrais cependant, avant que cela ne finisse, qu’on fit une belle peur aux Berlinois pour celle qu’ils m’ont faite…

 « Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894, pp.133-137.

 

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( 2 juin, 2019 )

Un autre témoignage sur la cérémonie du 1er juin 1815…

Hobhouse1

Dans une lettre en date du 2 juin 1815, le britannique J. Hobhouse (portrait ci-contre), plutôt favorable à Napoléon, raconte ce qu’il a vu de la cérémonie du Champ de Mai.

« Nous avons été présents, M. B… et moi, à l’assemblée du Champ-de-Mai. Vous en verrez sans doute bientôt un rapport dans les journaux anglais; mais je ne puis m’empêcher de vous donner un détail de ce que nous avons vu. Le 31, une décharge de cent coups de canons, placés près du pont d’Iéna, annonça la veille de la cérémonie, et une semblable décharge eut lieu le lendemain au point du jour. Un programme de la fête et une ordonnance du ministre de la police furent affichés et colportés dans Paris pour prévenir les accidents, qui cependant sont très rares en ces sortes d’occasions; car il faut avouer que ces choses-là s’exécutent parfaitement en France. Nous avions déjà visité l’édifice préparé pour cette réunion. C’est un vaste amphithéâtre de bois peint et de canevas; il forme un pentagone demi-circulaire, et est situé au bout du Champ-de-Mars en face de l’Ecole militaire. Il est ouvert de tous les côtés et est séparé dans le milieu par un vide, où l’on a élevé une autre charpente couverte d’un dais, et renfermant un autel, et des sièges pour les prêtres, les musiciens et autres célébrants qui doivent assister à la messe. Les divisions nominales sont marquées par les piliers du bâtiment sur lesquels sont placées de grandes aigles de bois; au-dessous sont écrits les noms des départements dont l’énumération présentait à ma pensée une idée véritable de l’étendue et de la force de l’Empire. Un édifice des mêmes matériaux était élevé contre le fronton de l’Ecole militaire; il était surmonté au milieu d’un dais carré , et se projetait en ailes oblongues des deux côtés. Sous le dais était une suite de gradins tapissés partant de la croisée principale du premier étage du bâtiment; et à moitié chemin à-peu-près entre la croisée et la terre, était une plateforme pour le trône. Cette structure formait, pour ainsi dire, une corde dont l’amphithéâtre était l’arc. Outre ces édifices il y avait encore à la distance de cent verges, en tête, ou plutôt sur le derrière de l’amphithéâtre, une simple plate-forme en pyramide, avec un escalier, de quinze pieds de haut de chaque côté, sur laquelle était un fauteuil uni et découvert : le tout formant un bloc, que, comme ledit Napoléon, le travail du charpentier ne fait pas appeler  un trône, mais bien la personne qui s’y assied. Tous ces édifices du moment avaient plus d’appareil que de magnificence ; ils étaient assez mal imaginés, puisque l’assemblée devait être assise le dos tourné contre la multitude du Champ-de- Mars, et même contre l’Empereur lorsqu’il serait monté sur le trône découvert. Nous partîmes à neuf heures; et après avoir passé par les Tuileries, les Champs-Elysées, le pont d’Iéna, nous arrivâmes au Champ-de-Mars que nous traversâmes au milieu des pelotons de gardes impériales et nationales qui se formaient dans la plaine. Arrivés à l’amphithéâtre, nous montrâmes nos billets, et un grenadier de la garde, après une ou deux méprises, nous conduisit dans l’intérieur, que nous trouvâmes presque plein, et nous prîmes place sur les banquettes destinées pour le département de la Sarthe. Cependant les électeurs n’avaient observé aucun ordre en se plaçant; les députations de l’armée occupaient les deux ailes de l’amphithéâtre. Sur 1500 électeurs qui devaient être rassemblés, je suppose qu’il y en avait beaucoup qui ne l’étaient pas plus que nous; car la cour avait distribué une quantité si prodigieuse de billets, que l’on en avait envoyé cinq à six à mon compagnon. Il n’y avait pas beaucoup de recherche dans le choix, car une partie des assistants buvait de l’eau-de-vie et se livrait à d’autres amusements populaires qui n’en faisaient pas beaucoup rechercher le voisinage. La quantité des têtes que l’on voyait rendait le spectacle imposant, et la réunion des électeurs formait un coup d’œil magnifique au dernier point. Les croisées et le haut de l’Ecole militaire étaient garnis de femmes; le plain-pied du théâtre était occupé par les électeurs et les porte-étendards, dont les aigles luisantes et les drapeaux tricolores offraient un spectacle éblouissant. En premier. les aigles étaient groupées à chacune des ailes; mais lorsque la cérémonie commença, elles furent rangées en ligne autour du terre-plein qui faisait face au pavillon du trône. C’était un fauteuil de pourpre doré au pied duquel était un coussin de la même couleur; à droite étaient deux chaises ordinaires, et à gauche une seule chaise; de chaque côté, derrière le trône et sous le dais , étaient deux tribunes carrées, et au-dessous un rang d’autres tribunes. Les enfants de la reine de Hollande parurent bientôt et se placèrent dans celle qui était à gauche du trône; bientôt après arrivèrent les membres de la Cour de cassation, de la Cour des comptes, du Conseil de l’Université , de la Cour impériale et des autres Tribunaux de Paris ; tous en robes dont quelques-unes me parurent singulières : ceux-ci prirent place dans les tribunes sous les côtés du trône. De temps à autre les officiers de la cour, en costume espagnol, parurent sur les marches au-dessus du trône. L’attente était ennuyeuse; on entendait des cris continuels à chaque mouvement des aigles et surtout de celles des gardes nationales ; il n’y eut point de tumulte ; mais on criait asseyez-vous! à bas les chapeaux ! Le premier signal qui indiqua que la cérémonie allait commencer fut de voir allumer les cierges de l’autel, et à midi un quart j on entendit le canon qui annonçait que l’Empereur sortait des Tuileries. Mon ami et moi nous étions à la sixième banquette au-dessous de la plus haute rangée, de sorte qu’en nous retournant et nous pressant un peu sur le derrière, nous avions vue sur tout le Champ-de-Mars, qui présentait en vérité un superbe coup-d’oeil. La troupe était rangée des deux côtés dans toute la longueur de la plaine; toutes les troupes de ligne et la gendarmerie étaient sous les armes soit dans le champ, soit dans la ville. Une demi-heure après, le canon du pont d’Iéna nous avertit que le cortège impérial entrait dans la plaine ; nous avions vu auparavant les lanciers rouges défiler sur le pont, et la cavalerie de la garde avec une longue suite de voitures avancer le long du palais du roi de Rome, de l’autre côté de la rivière. A mesure que cette cavalerie avança vers l’amphithéâtre, elle se rangea en haie des deux côtés devant l’infanterie, de manière à laisser un passage entre-deux tout le long de la plaine depuis la rivière jusqu’au trône. Une ligne de la garde impériale à pied forma aussi un passage du côté gauche de l’amphithéâtre, pour pratiquer une entrée dans l’intérieur aux voitures de la cour. Peu après, le comte Hulin, commandant de Paris, son état-major et les hérauts d’armes, tournèrent par ce passage à gauche; venaient ensuite quatorze voitures de là cour tirées chacune par six chevaux bais. Dans l’avant-dernière était le prince Cambacérès, archichancelier de l’Empire, et dans la dernière les trois princes impériaux. Ils s’avancèrent lentement et firent le tour de l’amphithéâtre. Après un court intervalle nous vîmes un escadron de lanciers suivi des officiers de service, des aides-de-camp et des-pages, qui précédaient immédiatement la voiture de l’Empereur. C’était un char doré, dont les panneaux étaient de glaces, et surmonté d’une immense couronne aussi dorée et qui couvrait toute l’impériale. Quatre laquais ou pages étaient montés sur le devant, six sur le derrière, et deux maréchaux de l’Empire allaient à cheval aux deux côtés de la voiture qui était traînée par huit chevaux blancs richement harnachés, coiffés de grandes plumes blanches et conduits par autant de palefreniers qui avaient de la peine à en tenir les brides. On voyait distinctement Napoléon à travers les glaces; il avait une toque ornée de plumes et le manteau impérial; il salua de tous côtés lorsqu’il fit le tour de l’amphithéâtre aux acclamations des soldats et du peuple, auxquelles se joignaient des décharges répétées d’artillerie des batteries de l’Ecole militaire. Un escadron des chasseurs de la garde fermait la marche. Nous nous remîmes à nos places, et sur-le-champ nous vîmes descendre précipitamment de l’escalier pratiqué à la croisée un corps de pages en uniforme vert galonné en or. Ils se rangèrent de chaque côté des marches depuis la plate-forme du trône jusqu’en bas. On plaça un grenadier de la garde au pied de l’escalier à droite et à gauche, Les tribunes sous le dais commencèrent alors à se remplie. Les grands-officiers de la Légion d’Honneur et les maréchaux de l’Empire occupaient celle de la gauche, et dans celle de la droite se placèrent les conseillers d’état. Plusieurs grands-officiers de la couronne se rangèrent sur les-marches à la droite du trône; ils portaient des manteaux à l’espagnole et des toques ornées de plumes. Le duc de Vicence et le comte Ségur, grand -maître des cérémonies, se tenaient sur la plus haute de ces marches. L’archichancelier Cambacérès, en manteau bleu parsemé d’abeilles d’or descendit alors sur la plate-forme et s’assit sur une chaise qui lui était destinée y un peu au-dessous de celles qui étaient placées adroite du trône,. Il y eut de grands éclats de rire auprès de nous; lorsqu’on vit paraître cet homme dont les talents et le goût sont également connus dans tout l’Empire. L’archevêque de Tours, le cardinal Cambacérès et quatre autres évêques et assistants, se placèrent dans la tribune de l’autel. Il était une heure et le bruit de l’artillerie se faisait encore entendre, lorsque Napoléon parut entouré des nobles et des princes. Il descendit de la croisée sur la plate-forme, et l’assemblée se leva au milieu des acclamations. Tout le monde était découvert, excepté l’Empereur, qui avait sur la tête une toque noire, ombragée de plumes et attachée sur le devant par un gros diamant ; son manteau était de velours pourpre doublé d’hermine blanche, brodé en or, descendant à peine jusqu’aux talons; attaché autour du cou; et sans manches. Il avança précipitamment, salua ou plutôt inclina deux ou trois fois la tête, et s’élança vers son trône, où il s’assit et s’entoura de son manteau. Il avait assez mauvaise grâce et paraissait soucieux. Ses frères se placèrent a ses côtés, Lucien à sa gauche, Joseph et Jérôme à sa droite, ils étaient tous les trois vêtus de taffetas blanc depuis les pieds jusqu’à la tête, et avaient aussi mauvaise mine qu’aucun des princes des dynasties légitimes de la chrétienté. A peine l’Empereur fut-il assis, qu’un officier qui était sur les marches à la gauche du trône fit avec son épée un signe auquel les tambours répondirent pour faire cesser le feu. On établit devant l’Empereur un prie-Dieu couvert de velours; et la messe fut chantée par les prêtres et les musiciens de .l’Opéra  dans une tribune en face du pavillon. On a discuté pendant longtemps devant l’Empereur s’il y aurait une messe ou non il prit lui-même part à la discussion : plusieurs pensaient qu’elle jetterait du ridicule sur la cérémonie, mais il décida qu’elle serait chantée, afin, disait-il y de mettre un terme aux cris de « A bas la calotte! A bas les prêtres ! » et de faire voir à la Nation qu’il n’approuvait pas cet esprit antireligieux. Pendant la messe, Napoléon s’occupa moins de ses prières que de regarder l’assemblée avec sa lorgnette. La musique cessa, le prie-Dieu fut enlevé e et sur-le-champ une foule de monde s’avança sur le terre-plein et monta les escaliers du trône. C’étaient les députations centrales des électeurs de l’Empire, choisies dans tous les collèges quelques jours auparavant. Ces députés remplissaient toutes les marches, et ils furent-admis en masse auprès de l’Empereur. L’un d’eux, l’avocat Duboys, député d’Angers, s’avança à la droite du trône y et lut avec beaucoup d’action, et même plus qu’il n’en fallait pour un orateur, un discours qu’il tenait à la main. Quoiqu’il parlât très-haut, nous n’entendîmes pas un mot, de l’endroit où nous étions assis. L’Empereur donna des signes d’approbation à quelques passages de cette adresse  que vous trouverez très-ordinaire lorsque vous l’aurez lue, car elle abonde en éloges et comme elle a été rédigée par une commission de la députation centrale, elle a été pour cette raison critiquée très-sévèrement. Vous y trouverez cependant quelques vérités, et vous applaudirez à l’indignation que l’on y témoigne contre la conspiration des têtes couronnées. – On doit attribuer à ce sentiment la phrase où l’orateur disait que la nation était prête à dégager l’Empereur des conditions modérées qu’il avait proposées aux souverains alliés, et l’orateur posa adroitement la question sur le rejet personnel de – Napoléon, lorsqu’il donna à entendre que si le peuple français préférait la paix à la guerre., il préférait aussi la guerre au déshonneur. Ce discours fut suivi des plus grands applaudissements de l’assemblée. Alors l’archichancelier se leva, s’avança vers l’Empereur avec une liasse de papiers dans les mains, et lui présenta l’acceptation de la constitution; le maître des cérémonies reçut l’ordre d’en porter le résultat au héraut d’armes, Un officier brandit son épée; les tambours battirent lorsque le héraut proclama, d’une voix que nous ne pûmes distinguer, l’acceptation de la constitution. Une nouvelle salve d’artillerie se fit entendre. La députation descendit quelques degrés, mais remplissait encore la principale partie des marches du trône. Les assistants du grand chambellan placèrent alors devant l’Empereur une petite table dorée, sur laquelle était une écritoire en or. L’archichancelier posa la constitution sur la table, et présenta une plume au prince Joseph qui la donna à Napoléon. L’Empereur signa promptement et négligemment cet acte fameux, à deux heures. On enleva la table , et alors l’Empereur s’adressa à la multitude, d’une voix haute et perçante qui se faisait entendre jusqu’aux bancs où nous étions placés. Nous distinguâmes très-bien son exorde : Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple, ainsi que la phrase suivante : j’ai convoqué le Champ-de-Mai. La fin de son discours fut suivie des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Marie- Louise ! » mais je n’entendis pas celui de « Vive la Nation ! » que le Moniteur assure avoir été souvent répété. Des partisans un peu adroits auraient pu ne pas faire entendre le second cri qui faisait sentir à Napoléon l’absence de celle qui devait, selon la promesse qu’il avait faite à son peuple, être la reine die la fête. Après que les acclamations eurent cessé, l’archevêque de Bourges, premier aumônier de l’Empire , étant à genoux, présenta à Napoléon la Bible sur laquelle il jura d’observer. et de faire observer la constitution. Le Te Deum fut chanté dans la tribune de l’autel. Il y eut en ce moment beaucoup de foule et de confusion près du trône, et je vois par les papiers que Cambacérès prêta le serment d’obéissance aux constitutions et à l’Empereur. L’assemblée ne cria point « Nous le jurons ! », comme le dit le Moniteur Les tambours battirent: les marches furent débarrassées, et les aigles. qui étaient aux deux côtés s’avancèrent au centre du terre-plein, et formèrent une longue masse d’or depuis la tribune de l’autel jusqu’en face du trône. Les ministres de l’intérieur, de la guerre et de la marine descendirent de leurs places, et revinrent bientôt après, suivis de beaucoup de porte-drapeaux et d’un corps d’officiers qui se pressèrent vers le trône. Le républicain Carnot portait l’aigle de la garde nationale du département de la Seine; Davout, celle du premier régiment de ligne; et Decrès, celle du premier corps de la marine. Ce fut alors que Napoléon, avec une vivacité qui, plus que toute autre chose, donna de l’intérêt à cette cérémonie, se dépouilla du manteau impérial, sauta promptement au bas de son trône vers ses aigles. Le signal donné, les tambours commandèrent le silence ; et l’Empereur prenant les aigles dans ses mains, les rendit aux trois ministres en prononçant d’une voix forte et animée une courte harangue qui finissait par ces mots: « Vous le jurez ! ». Ces dernières paroles furent entendues de toute l’assemblée, et ceux qui étaient autour du trône y répondirent par le cri: « Nous le jurons ! » Voici son discours : « Soldats de la garde nationale de l’Empire, soldats des troupes de terre et de mer, je vous confie l’aigle impériale aux couleurs nationales: vous jurez de la défendre au prix de votre sang contre les ennemis de la patrie et de ce trône; vous jurez qu’elle sera toujours voire signe de ralliement ;-  « Vous le jurez ! » Peu de temps après, l’Empereur, vêtu d’une tunique cramoisie, et accompagné des grands dignitaires, se perdit à nos regards au milieu de l’éclat des uniformes, des aigles et des drapeaux : il descendit les marches, traversa le terre-plein, passa par l’ouverture pratiquée en face de l’autel, et marchant dans les rangs des soldats, monta sur la plate-forme érigée au milieu du Champ-de-Mars. Il s’assit ensuite sur ce trône découvert, entouré des maréchaux et de la cour, qui occupaient les marches des quatre côtés de cette construction. Nous perçâmes, mon ami et moi, jusqu’au cercle extérieur de l’amphithéâtre, et nous vîmes un spectacle impossible à décrire pour sa magnificence. Le monarque sur son trône, qui formait comme une pyramide éclatante d’aigles, d’armes et d’habits militaires, et couronné de ses plumes blanches; une plaine immense de soldats, flanquée d’une multitude si nombreuse que les talus des deux côtés ne présentaient qu’un tapis de têtes.; l’homme, la conjoncture, tout conspirait à exciter en nous une admiration indéfinissable du spectacle que nous avions sous les yeux; elle fut encore augmentée lorsque les baïonnettes , les casques, les cuirasses brillant aussi loin que la vue pouvait porter, les drapeaux des lanciers voltigeant, et la musique se faisant entendre dans la plaine , annoncèrent que tout, de près comme de loin , allait se mettre en marche. Nous ne pûmes d’abord distinguer ce qui se passait sur la plate-forme; mais nous vîmes les aigles parader à gauche devant le trône, et défiler alors dans la plaine, où celles destinées pour les troupes furent remises à leurs régiments respectifs, et le reste fut reporté à l’Ecole militaire. Il paraît que l’Empereur, en sa qualité de colonel de la garde nationale de Paris et de la garde impériale, remit les aigles au président du département, aux six arrondissements et aux chefs de sa garde. Ensuite un corps de soldats des deux gardes et une foule d’officiers s’étant rassemblés devant le trône, il leur adressa un second discours qui fut interrompu par le son des tambours et par les acclamations répétées : « Nous le jurons ! « La garde nationale jura de ne jamais souffrir que la capitale fût souillée par la présence des étrangers ; la garde impériale jura de surpasser ses anciens exploits. Toute l’armée, montant, dit-on, à 50,000 hommes, dont 27,000 de gardes nationales, avec leurs aigles, défila alors devant le trône dans le plus grand ordre; la garde impériale marchait de droite à gauche, et les autres de gauche à droite. Vers la fin de la revue, la foule se précipita des talus vers le trône, mais il n’arriva aucun accident : une simple corde et une seule ligne de factionnaires placés à de grandes distances les uns des autres suffirent pour protéger l’amphithéâtre et le trône. Il était trois heures et demie lorsque Je dernier bataillon passa devant l’Empereur. Il se leva alors du trône, descendit de la plate-forme, retourna, accompagné de sa suite, dans l’intérieur de l’assemblée, et remonta à sa première place. Il se tourna de tous les côtés ; et après avoir salué plusieurs fois d’une manière très affable et qui montrait de la satisfaction, il monta promptement les marches et disparut avec sa cour. Le cortège quitta bientôt l’amphithéâtre dans le même ordre dans lequel il était arrivé; mais les dragons et les lanciers n’accompagnèrent point comme auparavant la voiture de l’Empereur; elle traversa tout le Champ-de-Mars au milieu d’une foule nombreuse de spectateurs. Les troupes avaient presque entièrement évacué la plaine. Le départ fut annoncé par les batteries de l’Ecole militaire et du pont d’Iéna, ainsi que cela avait eu lieu à l’arrivée de l’Empereur.

Tel a été ce Champ-de-Mai si longtemps attendu: on le désigne maintenant sous son vrai nom, et on l’appelle la distribution des aigles : en effet ce n’était rien de plus, et il a été mal nommé lorsqu’on l’a annoncé comme une fête nationale. Personne n’a jugé à propos de discuter s’il avait quelque ressemblance avec les Champs-de-Mars ou de Mai où les seigneurs suzerains s’assemblaient en armes sous les règnes de Charlemagne et de ses successeurs, ou si c’était une imitation des Cour-Iltés  tartares, qui ont été le modèle des parlements des Francs. Mais le Censeur fait une comparaison maligne entre cette cérémonie et la fédération mémorable de 1790, où cette même plaine était remplie des députations de toutes les gardes nationales du Royaume, qui étaient venues y célébrer et y cimenter le triomphe du peuple et l’abaissement du trône. Le même ouvrage reproche à l’Empereur d’être resté constamment couvert en présence des représentants de la France qui étaient découverts, et il ridiculise les costumes bizarres de la cour. Certainement M. Carnot ne figurait pas bien sous sa tunique de taffetas et sa toque ornée de plumes, ce costume ne convenait pas à celui qui, lorsqu’il refusa opiniâtrement de signer le comte Carnot, après en avoir accepté le titre, aurait pu s’abstenir de s’affubler d’un costume aussi bizarre. Le Censeur dit que les acclamations furent peu nombreuses et partielles, et qu’il n’y eut pas pendant toute la cérémonie deux mille personnes qui crièrent à la fois. Hier soir, je me trouvais chez la princesse : un gentilhomme entra dans le salon; il commença à rire de tout ce qui venait de se passer. Jamais, dit-il, on n’a rien vu de plus ridicule, de plus pitoyable, de plus mélancolique. Personne n’a applaudi que les militaires, encore ne le firent-ils que rarement et comme par grâce. Il avait à peine fini, qu’un autre gentilhomme entra et témoigna le ravissement qu’il éprouvait du succès dont la fête du jour avait été couronnée. Ce qui m’étonne particulièrement, disait-il, c’est que le militaire n’a pas été bien enthousiaste dans ses acclamations, mais les électeurs et les spectateurs n’ont jamais cessé d’applaudir. Tout le monde souriait. Lequel croire ? Tous deux avaient été présents ; ni l’un ni l’autre n’était Français; ils n’étaient donc pas intéressés à en imposer ; l’événement en question venait de se passer, il y avait quatre heures, en présence de deux cent mille personnes qui pouvaient donner le démenti à toute fausse représentation et voilà comme on écrit l’Histoire ! Comment y croire? Comme ceci n’est point un mémoire pour servir, etc., je vais maintenant vous dire mon sentiment. Les plus fortes et les plus longues acclamations eurent lieu quand l’Empereur parut pour la première fois et quand il distribua les aigles; mais les cris ne furent guère animés ni dans l’une ni dans l’autre circonstance. En général, ils commencèrent et finirent avec ceux des députations militaires qui étaient aux ailes de l’amphithéâtre et il y eut particulièrement un soldat dont l’acharnement à crier excita plus d’une fois le rire de toute l’assemblée. Le cri le plus ordinaire était « Vive l’Empereur ! » de temps en temps, « Vive Marie-Louise ! » mais je n’entendis point celui de « Vive la Nation ! » Si les applaudissements ne furent ni vifs ni fréquents, c’est qu’il n’y avait point de gens payés : est une classe d’hommes qui était attachée au département de la police pendant le premier règne de Napoléon, et qui, si les mécontents disent vrai, était employé dans quelques occasions, à exprimer la joie publique… »

 (J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.316-332).

 

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( 21 mai, 2019 )

Une lettre du général van de Dedem de Gelder.

Lutzen

Elle  fut publiée dans l’ouvrage que l’historien Arthur Chuquet  intitulé « L’année 1814 ». Comme l’écrit cet éminent auteur, « Van Dedem, ce général-diplomate passa du service de la Hollande à celui de la France ». Ce officier supérieur a laissé des « Mémoires », publiés chez Plon en 1900.  

Paris, 20 mai 1814. 

Depuis quatre ans, je sers la France comme général de brigade. J’ai fait les quatre dernières campagnes. J’ai combattu dans quatorze batailles, sans compter les derniers faits d’armes en Italie d’où j’ai ramené la belle division que je commandais depuis trois mois, vu l’indisposition et ensuite la mort du général Gratien. Les troupes sous mes ordres sont celles qui ont tiré les derniers coups de fusil contre les Autrichiens et les Napolitains. Elles ont été ensuite les premières en Italie à arborer la cocarde blanche lorsque j’ai été informé du changement heureux survenu en France. Il y a plus d’un an que le Prince de La Moskowa a demandé pour moi le grade de général de division et le major général a également écrit au Ministre de la Guerre pour l’engager à me proposer ; je suis parti pour l’Italie avec la promesse que cela allait être fait. 

 

 

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( 19 mai, 2019 )

« MÉMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (2)

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Après bien des péripéties, Michel Guerre est enfin parvenu aux avant-postes de la colonne qu’il devait rejoindre. Il est reçu par toutes sortes de démonstrations sympathiques, tout le monde lui demande des nouvelles de l’Empereur, on le mène aussitôt auprès du général en chef. C’était le général Roguet. Michel Guerre lui tendit le pli dont il était chargé. Lecture faite, le général lui dit : « N’avez-vous pas fait de rencontre en chemin ? Vous êtes le quatrième exprès que l’on m’envoie. Que sont devenus les trois autres ? » Au même moment un coup de théâtre se produisit. Un jeune paysan russe se présente devant le général et lui parla ainsi : «  A la prière de mes parents je suis parti de chez moi pour m’enquérir d’un jeune soldat que nous avons hébergé hier soir. J’ai eu le grand chagrin de le trouver mort de froid ainsi que son cheval. Mon père m’avait bien recommandé, en cas de malheur, de le fouiller, de prendre ses papiers et de vous les apporter. Les voici. » La victime était justement une des trois estafettes qui avaient précédé Michel Guerre. Naturellement, le général fut ravi de récupérer des pièces qui étaient pour lui d’une réelle importance. Mais il ne discernait pas quel mobile avait poussé le soi-disant paysan à cette démarche. Et comme celui-ci se désolait à la pensée de la peine qu’éprouverait sa mère en apprenant la mort du malheureux courrier, il ne pût s’empêcher de lui dire : « Comment pourrait-elle si douloureusement s’affecter de la perte d’un inconnu qu’elle a à peine entrevu ? » – « Oh ! répondit le russe, c’est qu’il était le sauveur de mon frère ». On le pria de s’expliquer.

Il s’exécuta en ces termes. Il peut y avoir quelques mois, mon frère fut envoyé par notre baron celui de Varsovie pour lui remettre certains papiers. Sa mission remplie, il voulut assister à une revue des troupes françaises. Comme il était à se promener sur les bords de la Vistule, la fantaisie le prit de se baigner. A peine fut-il à l’eau qu’il fut pris dans un remous et disparut. Des cris, des appels au secours s’élevèrent de toute part sur les deux rives, mais personne ne bougeait. Alors, un soldat français se jeta dans le fleuve tout habillé. On le vit plonger, saisir le noyé, le ramener à la surface et bientôt après le déposer sur la berge. Puis, tout de suite, il se déroba aux ovations… Rentré en Russie, mon frère Héry, prit part à la campagne comme officier d’ordonnance de l’empereur Alexandre. Il y fut grièvement blessé et on le renvoya dans ses foyers. Pour lui procurer un asile plus sûr, le baron Brof, mon père et ma mère la baronne, abandonnant leur château aux horreurs de la guerre, le transportèrent dans une chaumière perdue au sommet d’une montagne presque inaccessible. C’est là que, hier soir, nous avons recueilli à demi-mort un soldat français égaré. Pendant qu’il soupait avec nous, de son lit, par la porte entrouverte de sa chambre, mon frère le vit et reconnut aussitôt son sauveur de Varsovie. Il n’osa rien dire sur le moment, mais le soldat parti, il raconta tout à mes parents. Ceux-ci, dans l’élan de leur reconnaissance, m’envoyèrent sur les traces de leur plus grand bienfaiteur. Vous savez le reste ». Écoutant ce récit, Michel Guerre, s’il eût été tant soit peu lettré, se serait écrié : Me, me adsum qui feci [« C’est moi, moi qui l’ai fait ! », Virgile, Énéide]. Il se contenta, dans sa simplicité, de murmurer à l’oreille d’un des aides de camp : « C’est de moi que veut parler ce jeune homme. J’ai bonne souvenance, en effet, d’avoir opéré le sauvetage qu’il raconte ». Le propos fut rapporté au général qui s’empressa de dire au Russe, tout en lui désignant Michel Guerre : « Mais le voilà celui dont vous déplorez la mort ». Nouveau coup de théâtre. Le pseudo-paysan reconnaît son hôte de la veille. Transporté de joie, il lui prend la main, la baise et d’une voix brisée par l’émotion, il lui dit : « Étranger de notre empire, va où le destin t’appelle, mes parents et moi nous ne cesserons de prier Dieu pour toi, pour qu’il te conserve au milieu des dangers de la guerre ». Cette belle scène de mélodrame se termine par des adieux touchants.

La noblesse du langage, la distinction des manières avaient trahi le gentilhomme sous son déguisement grossier. En partant, le jeune Russe avait laissé tomber un billet à l’adresse du général. C’était une supplique pour obtenir que le sauveur de son frère fût autorisé, en s’en revenant, de repasser dans la chaumière qui servait de refuge à l’officier blessé. Il eût été plus naturel, semble-t-il, qu’l fit sa demande de vive voix et attendit la réponse, qui, si elle avait été favorable, lui eût permis de ramener lui-même dans sa famille, le plus modeste, mais aussi le plus grand des bienfaiteurs. Mais que l’on veuille bien considérer que les rêves ont aussi leur logique parfois déconcertante. Le général lut donc le billet, et, n’ayant, sans doute rien de mieux à faire il prit son temps pour réfléchir. Enfin, il dicta l’ordre suivant : « Le brigadier Guerre va repartir. Il suivra, pour rejoindre son corps d’armée, la même direction que pour venir ». Ainsi congédié, notre canonnier se remit en route. Par bonheur il n’avait pas neigé dans la journée. Le cheval reconnut parfaitement son chemin et se guida tout seul. D’abord tout alla assez bien. Le cavalier tournait le dos auvent du nord et n’en sentait pas trop la morsure. Pas de mauvaises rencontres sur le parcours, pas d’ennemis, pas de rôdeurs, aucun bruit suspect. Michel Guerre parvint donc, sans beaucoup de peine, au pied de la montagne. Là, il sentit son cœur se serrer. La nuit était venue. Dans ces ténèbres, dans ce silence, seul avec la pensée des mortels dangers qu’il avait courus la veille dans ces mêmes parages, il éprouva une inexprimable angoisse. Il pria, il se raidit et commença l’escalade. Que de chutes, que de glissades ! A chaque instant des fondrières s’ouvraient sous ses pas et menaçaient de l’engloutir ainsi que sa monture. A un moment il croit que tout est perdu. Un fracas épouvantable retentit sui ébranle la montagne jusque dans ses bases. C’est une avalanche qui s’est détachée des cimes et qui vient mourir à ses pieds en déferlant. Tout ne poursuivant son ascension, il évoque le souvenir des êtres chers qu’il a laissés là-bas dans la patrie lointaine ; l’image de son père, de sa mère surtout. Il les voit qui pendent à lui, qui parlent de lui, qui le regrettent, qui le pleurent peut-être. Comme ils sont loin de se figurer les périls dans lesquels il se trouve engagé ! Leurs noms si doux à son cœur il les lance à tous les échos, comme pour un appel suprême. Le silence seul répond à sa voix, c’est un abandon total, absolu.

Cependant, le froid devenait de plus en plus intense. A ce signe, Michel Guerre comprit qu’il approchait du sommet. Tout à coup, des aboiements redoublés se firent entendre. Des chiens avaient perçu le crissement de ses pas sur la neige. Nul doute, le lieu était habité. Bientôt une lumière brilla dans le lointain comme pour lui indiquer la direction. On sonna du cor comme pour un appel. Deux hommes enfin parurent devant lui. Il était temps, ses dernières forces étant épuisées. On le transporta dans une chaumière. C’était justement celle où il avait été hospitalisé la nuit précédente. Des moujiks s’empressent autour de lui. L’un le débarrasse de son manteau raide comme une chape de glace ; l’autre avec d’infinies précautions, lui arrache ses bottes durcies par le gel ; celui-ci, par d’habiles frictions, ramène le sang et la vie dans ses membres engourdis ; celui-là offre un breuvage brûlant, fortement alcoolisé qui le réchauffe et le ranime. En même temps on s’est occupé de son cheval. Un bon pansement, du foin à profusion doivent faire croire à cet animal qu’il vient d’être admis dans le paradis des bêtes.

Quand Michel Guerre fut enfin présentable, le jeune fils de la maison, qui ne s’était pas encore montré, vint le prendre pour l’introduire dans une sorte de salon d’honneur. Cette pièce, dont on ne pouvait de l’extérieur soupçonner l’existence, était creusée dans le roc. Par son luxe, qui sautait tout de suite aux yeux, elle contrastait singulièrement avec le reste de la chaumière. Les meubles du goût le plus exquis étonnaient par leur richesse. Le long des parois s’ouvraient des alcôves que dissimulaient des tapis de haute lisse. Un grand lustre de cristal, descendant de la voûte, répandait sur toutes ces merveilles une douce lumière. Le baron et la baronne étaient là entourés de hauts personnages, la poitrine constellée d’ordres russes. On remarquait, au premier rang, un vénérable ecclésiastique. C’était le curé de la paroisse. A cette seule particularité, on pouvait juger que la famille était catholique, car dans ce pays les popes ne sont pas admis dans la haute société. Notre garonnant, comme dit Ronsard, ne fut ébloui ni par ce féérique décor ni par cette brillante aristocratie. Là-bas, au fond de la salle, du lit où il est étendu, un homme lui tend les bras. Il n’a des yeux que pour lui, malgré tant d’apparences contraires, il le reconnaît. Plus de doute. C’est bien là l’étranger qu’il avait sauvé des eaux de la Vistule. Il s’approche, il se penche sur ce corps criblé de blessures et le petit soldat de France et le noble officier russe, oubliant en ce moment la distance des rangs et la différence des drapeaux, se pressent l’un contre l’autre dans une fraternelle étreinte.

Aux témoins émus de cette scène touchante, l’officier reconnaissant raconte alors, sans omettre un détail, le drame dont il avait failli  être la victime à Varsovie. Il exalte surtout le courage, la générosité, le dévouement, le désintéressement  de son héroïque sauveur. Puis, cédant à la curiosité bien naturelle de mieux connaître celui qui, par sa secourable intervention, avait pris une si large place dans son cœur, il pria l’ami mystérieux que la providence, coup sur coup, contre toute prévision humaine, lui avait amené comme par la main, de parler lui-même, de sa famille, de son pays, de dire par quelles circonstances et à travers quelles aventures il était venu de si loin. La compagnie appuya la proposition du malade, un cercle se forma autour de l’étranger. Michel Guerre ne savait pas le russe, mais tous, dans ce milieu d’élite, entendaient le français. Ne pouvant résister à de si pressantes et flatteuses instances, il se décida à parler. Il parla avec abondance et en même temps avec aisance et ingénuité. Ses adieux à sa famille, tel fut le thème qu’il choisit, et, pour le développer, il sut trouver les accents les plus pathétiques. Là où il fut surtout sublime c’est lorsqu’il raconta les recommandations suprêmes de sa mère, la promesse sacrée qu’elle exigea de lui d’une prière tous les jours, son inexprimable douleur quand le roulement du tambour qui battait le rappel, vint l’arracher à ses bras. Au tournant de la rue, avant de disparaître, il s’était retourné pour jeter un dernier regard sur la maison qui avait été son berceau. Debout, sur le seuil, de la main, comme pour lui assigner un rendez-vous, cette mère douloureuse lui montrait le ciel. « C’était, dit-il, la Vierge Marie sur le Calvaire ». A ces mots, un frisson parcourut l’assistance. Dominant son émotion, le prêtre se leva et s’appuyant sur le dossier de son siège, il crut être de son devoir d’adresser à un jeune homme si bien pensant une allocution pleine d’onction. Il le loua de ses sentiments si élevés et si noble, l’engagea à la persévérance et félicita enfin ses parents de lui avoir donné dans une si large mesure, de tous les biens  les plus précieux, une éducation chrétienne.

A la pensée qu’il ne verra plus ses parents, Michel Guerre ne peut retenir ses larmes. Dans un élan de vive sympathie, oubliant ses propres souffrances, l’aide de camp du Tsar se jette à son cou. « Restez avec nous, lui dit-il, vous serez ici à l’abri des dangers et du besoin, vous y trouverez une autre famille, le baron er la baronne vous serviront de père et de mère et leurs fils ne cesseront jamais de vous entourer de la plus fraternelle tendresse. Une telle offre aurait peut-être tenté un cœur vulgaire. Un soldat de la Garde n’abandonne pas son drapeau, il n’accepte pas de vivre dans les délices pendant que ses frères d’armes restent exposés à toutes les cruautés du sort. Michel Guerre répondit donc pas un refus et tout le monde comprit qu’il serait vain d’insister. Mais chacun voulut lui venir en aide dans toute la mesure possible. Son vestiaire fut renouvelé. « On me fit changer de chemise, raconte-t-il, celle que j’avais sur le corps était entièrement pourrie ». Il dut accepter toutes sortes de provisions pour lui et pour sa bête. Il partit enfin après avoir reçu les adieux de tous et la bénédiction du prêtre.

Lorsqu’il parvint au cantonnement, il eut la douloureuse surprise d’apprendre que l’Escadron sacré était parti la veille. Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais on lui fit observer qu’à s’en aller ainsi seul, il deviendrait fatalement la proie des cosaques, de la « cosaquaille », comme on disait autour de lui. Au reste, il se faisait tard et il se mourait de fatigue. Il prit donc le parti de se joindre, pour passer la nuit, à l’unité qui avait remplacé la sienne. C’était un ramassis de cavaliers de toutes armes : dragons, chasseurs, lanciers, cuirassiers. Ils étaient censés obéir à un colonel de dragons. Le gros de la colonne, formé de fantassins, était à quelques distances en arrière. A la nuit, les hommes s’étendirent  autour des feux, roulés dans leurs manteaux et cherchèrent le sommeil. Des grognements, des murmures, des gémissements et des plaintes se firent entendre pendant longtemps ; les bruits cessèrent enfin et ce fut un silence absolu.   Tout à coup, un cri strident réveilla brusquement les dormeurs : « Aux Aigles, aux Aigles ! Voici l’ennemi ! ». Arrivait en même temps, à fond de train, sur une bêta apocalyptique, une sorte de spectre en manteau blanc, qui, après avoir donné l’alarme, tomba raide mort. Tous furent sur pied en un clin d’œil, sautèrent sur leurs armes, coururent aux chevaux. Il était temps. Déjà les cosaques s’annonçaient par des hourras furieux. Ce fut d’abord dans la petite troupe française une confusion, inexprimable. Tout le monde parlait à la fois donnant son avis. « Ne perdez pas de temps à brider, disaient les uns, qu’ils nous voient seulement à cheval, ils n’oseront pas nous attaquer. Reculez loin des feux, criaient les chefs, qu’ils ne s’aperçoivent pas de notre petit nombre ! » Un peu d’ordre cependant finit par s’établir et l’on put prendre quelques dispositions. L’effectif fut divisé en deux sections : l’une, qui attaquerait en se lançant à corps perdu ; l’autre, qui suivrait au trot pour protéger la première quand elle serait ramenée.

Devant les bivouacs abandonnés, les russes s’étaient arrêtés net. Ils s’aperçurent tout de suite que le bénéfice de la surprise leur avait échappé. Cette masse indistincte qui, devant eux, se profilait dans l’ombre, dont ils ne pouvaient évaluer l’importance, simple grand’ garde ou division, leur donnait à penser. D’autant que de son sein s’élevaient des commandements habilement espacés qui pouvaient faire croire à des réserves. Profitant de ce moment d’hésitation, les Français déchargèrent leurs pistolets et sabre en main foncèrent dans un irrésistible élan sur l’ennemi. Il y eut une effroyable mêlée. Les nôtre firent des prodiges de valeur, mais accablés par le nombre, ils allaient infailliblement succomber. Soudain, des roulements de tambour retentirent dans le lointain. L’infanterie alertée par les coups de feu, croyant à une bataille, accourait à la rescousse. C’était le salut. Les Russes, craignant d’être pris entre deux feux, firent volte-face et s’enfuirent. Les nôtres subitement galvanisés les reconduisirent fort loin aux cris de Vive l’Empereur ! Michel Guerre, de tous le mieux monté, se tenant toujours en tête, se fit le plus grand honneur dans cette affaire. De retour au cantonnement, on trouva gisant sur la neige, le corps de l’homme héroïque qui, par son dévouement, avait préservé la troupe d’une destruction totale. C’était un vieux sous-officier, comme l’indiquait une épaulette fixée à son habit de soldat. On l’avait vu partir la veille avec deux hommes pour un service d’éclaireurs. La patrouille avait dû tomber dans une embuscade. Comment, au prix de quels efforts, avait-il pu s’échapper pour venir jeter l’alarme ? Son manteau était couvert de sang, sa cuirasse toute faussée, son visage tailladé de coups de lance. Un cri part de toutes les bouches : « Ils l’ont assassiné ». Un prisonnier qui était là, faillit servir de victime expiatoire. Il recevait une balle dans la tête, si Michel Guerre n’eût détourné le coup. L’acte de sauvagerie fut  réprouvé, on permit aux malheureux de détaler. Comme bien l’on pense il n’y fit faute.

Au lever du jour, Michel Guerre voulut partit pour rejoindre son corps. Le colonel lui ayant refusé l’autorisation, il protesta, mais dans son for intérieur, sans plus, comme tout soldat discipliné. Outre qu’il se déclassait à rester dans un tel milieu, il y régnait une misère encore plus noire que sur le radeau de la Méduse. Sans doute, il n’était pas lui-même sans quelques ressources personnelles. C’étaient les provisions qu’il tenait de ses amis les russes et qu’il énumérait avec complaisance dans sa pensée ; environ quatre livres de pain, une bouteille de rhum et une botte de foin si bien cordée qu’elle ne paraissait pas plus grosse que le bras ; le tout dissimulé sous sa chabraque de manière à tromper jusqu’aux curiosités les plus indiscrètes. Mis comment toucher ce riche butin sans l’exposer au pillage ? Là, on ne se trouvait pas entre soldats de la Garde. Il fallait donc se résigner ou à périr d’inanition même dans l’abondance, ou s’éloigner de cette horde de faméliques. Guerre prit le second parti et un avis qu’il reçut à propos le confirma dans sa résolution. La troupe  s’était tristement remise en marche. En cours de route, un maréchal des logis chef de hussards accosta notre brigadier et lui révéla que l’intention du colonel fort mal monté comme tout le monde, était de lui prendre son cheval et de lui passer le sien. Michel Guerre, touché du procédé, communiqua au hussard son projet d’évasion. Celui-ci s’offrit pour partager sa fortune. Trois autres militaires de la Garde, dont deux officiers, égarés aux aussi dans cette troupe hétéroclite, voulurent se joindre à eux. Il n’y avait plus à attendre que l’occasion. Dans la soirée, des détachements furent commandés pour ouiller le pays et tâcher de rapporter quelques vivres. Nos conjurés furent répartis dans les diverses sections. Mais avant de se séparer, ils s’étaient donnés la consigne que ceux qui iraient à droite appuieraient ensuite à gauche et réciproquement que ceux qui prendraient à gauche, inclineraient à droite. C’était le moyen infaillible de se rencontrer. De fait, ils ne tardèrent pas à se trouver tous les cinq réunis comme à un point de ralliement. Aussitôt, à bride abattue, ils gagnèrent le large pour se mettre à l’abri de toute poursuite. Jamais le froid n’avait été aussi vif. « Il faisait, dit notre mémorialiste,  un vent du nord qui nous calcinait comme des plantes grasses ». Souvent les cavaliers étaient obligés de mettre pied à terre et de courir au galop pour se réchauffer. Ils cheminèrent ainsi de longues heures, tantôt en selle, tantôt en selle, tantôt sur leurs jambes, ne pouvant s’arrêter seulement dix minutes sans signer leur arrêt de mort. Mais les forces de l’homme ont leurs limites et aussi celles de l’animal. Ils se voyaient déjà réduits à toute extrémité lorsqu’ils tombèrent sur un bivouac que les Russes venaient juste d’abandonner.  Les deux brûlaient encore. Leur joie n’aurait pas été aussi grande s’ils avaient découvert le Pérou. Là, ils trouvèrent de la paille pour leurs chevaux, pour eux des restes de victuaille dont ils firent aussitôt leur profit. Près des brasiers, bêtes et gens prirent un repos réparateur.

Le lendemain, au réveil le moral de la petite troupe était un peu remonté. Michel Guerre, au moment du départ, prit sa bouteille de rhum et offrit à ses camarades le coup de l’étrier. Ce fut la monotonie de la route, sauf quelques cadavres de soldats français rencontrés de loin en loin et indiquant qu’une colonne de la Grande-Armée était passée par là. A la vue de ces malheureux restes, on était affligé et encouragé à la fois. Au vent glacial qui avait soufflé jusque-là succéda, vers le soir, un brouillard épais. Le ciel s’assombrit, le soleil s’éclipsa. Sous la carapace de leurs manteaux couverts de givre, nos cavaliers n’eurent bientôt plus la liberté de leurs mouvements. Ne pouvant se servir de leurs armes, à la moindre attaque, ils étaient sans défense. Pour le moment ils n’avaient à combattre que les forces de la nature. La nuit les surprit lorsqu’ils arrivaient sur le bord d’une rivière qui leur barrait le passage. Ils tinrent conseil. De toute évidence on ne pouvait rester là, mais quelle direction prendre ? Aller à gauche ou tourner à droite, c’était également se lancer dans l’inconnu. A l’unanimité ils optèrent, d’ailleurs sans motif déterminant, pour ce dernier parti. Le fait seul d’avoir pris une décision, même au hasard, leur fut un vrai soulagement. « Cela, note le mémorialiste, nous donna un grand espoir sans pouvoir dire pourquoi ». Tant il est vrai que rien ne répugne plus à l’esprit humain que de demeurer en suspens. La Providence, qui leur avait été si bonne la veille, ne les abandonna pas en cet instant critique. A peine avaient-ils fait quelques pas dans leur nouvelle direction, que Michel Guerre ; qui avait les meilleurs yeux de la bande, aperçut au loin une lumière. Aussitôt, ils se portèrent au galop vers ce point. Ils s’en croyaient très éloignés, mais c’était une erreur d’optique causée par le brouillard. Ils furent vite arrivés. Cinq minutes après, en effet, ils tombaient dans une maison isolée où régnait un silence de mort. Elle était cependant occupée par quinze fantassins russes. Mais tous dormaient, même la sentinelle, d’un sommeil si profond que ni le piétinement des chevaux, i le cliquetis des sabres ne les avaient réveillés. En un tournemain, ils furent happés, ficelés, garrottés et entassés dans un coin. Dès qu’il les vit hors d’état de nuire, le maître de céans leur reprocha de l’avoir dévalisé. On les fouilla et le spolié rentra dans ses fonds. Celui-ci reconnaissant mit à la disposition des Français le peu de vivres qui lui restaient encore : de pommes de terre, du fromage, de l’eau-de-vie. Il y eut aussi pour les chevaux de l’avoine et du foin dans une bonne écurie.

Le repas, près d’un feu pétillant, fut d’assez longue durée et ne se termina que vers une heure du matin. Il y avait encore huit heures de nuit. On décida d’en consacrer une partie au repos. Chacun devait faire faction à son tour soit pour surveiller les prisonniers, soit pour prévenir toute surprise fâcheuse. Cependant on avait fait parler le paysan, sans qu’on sache par quel truchement. Cet homme avait expliqué que ce serait une folie de vouloir plus longtemps côtoyer la rivière, qu’on se trouverait vite engagé dans des marécages à demi-gelés, en grand danger de s’y enliser à chaque pas, qu’on se heurterait finalement à une montagne abrupte et couverte de vingt pieds de neige. Le seul parti à prendre pour rallier le gros de l’armée était de gagner l’autre rive. Il y avait dans le voisinage un bac suffisant pour transporter tout le monde. Il se portait garant du succès à condition que l’exécution eût lieu pendant la nuit. Les cinq hommes se rendirent à ces suggestions. Au moment du départ, la question des prisonniers fut abordée. Le moyen le plus simple de les rendre à tout jamais inoffensifs était de les égorger. Des sentiments plus humains prévalurent. Il parut suffisant de resserrer leurs liens, de s’esquiver à leur insu et de les laisser dans l’ignorance de ce qui allait se passer. Quant au paysan russe, on comprend qu’il ne pouvait pas rester en cette compagnie. De lui-même, il prit le parti de suivre les Français jusqu’à ce qu’il eût trouvé un asile plus sûr.

En quittant la maison, la petite caravane s’avança vers l’endroit de la rive, où selon toute présomption, était amarrée l’embarcation que nos cavaliers avaient déjà baptisée « la nef du salut ». Michel Guerre, de toute la troupe y compris le paysan, était le seul qui eût quelque connaissance de l’art nautique. Sans doute, dans on enfance, il avait beaucoup fréquenté le port de Marmande sur la Garonne. Ce port avait alors une réelle importance. Peut-être même y avait-il été employé dans quelques services de batellerie. Quoi qu’il en soit, il fit preuve dans la circonstance, comme on le verra, de qualités qui eussent honoré un marinier de profession. Après bien des recherches, on finit par dénicher le bateau, enfoui sous une couche de neige, à demi engagé dans un bloc de glace du côté de la terre. Il était heureusement  muni de ses agrès. Une pelle qui s’y trouva servit à le déblayer. Quand il put l’inspecter en détail, Michel Guerre constata qu’il était loin d’offrir de sérieuses garanties de solidité. Mais on n’avait pas le choix. La découverte d’un câble bien roulé au fond de la barque corrigea un peu cette première impression. L’œil exercé du marin vit tout de suite le partit que l’on pourrait en tirer pour la manœuvre. La rive opposée était-elle abordable ? Voilà ce dont avant tout il fallait s’assurer. La rivière n’avait que deux cents mètres de large. Mais les ténèbres étaient si profondes qu’il était impossible de discerner quelque chose sur l’ordre bord. Michel Guerre se dévoua. Il eut le cœur de faire, lui tout seul, une première traversée pour reconnaître les lieux. Quel courage ne devait pas être le sien ! S’en aller ainsi dans la nuit, sans aide que ses propres forces, dans une barque peu sûr, sur une rivière qu’il ne connaissait pas, n’ayant que son aviron pour résister à la violence  du courant au choc des glaces ! « Le corps me suait, dit-il dans son langage, et mes membres étaient gelés ». Enfin, le bateau toucha terre sans secousse ». A cet endroit s’étendait une petite plage très favorable à un débarquement.

Michel Guerre cria à ses compagnons de l’autre côté de l’eau d’allumer une torche d’étoupe qui lui servit de point de repère. Par ce moyen, il s’aperçut qu’il était descendu assez bas en aval. Il devait tenir compte de cette indication. Prenant par un bout la corde qui était dans la barque, il alla l’attacher à la première souche qu’il trouva sur la rive. Puis sur cette corde il remonta la rivière jusqu’à la hauteur de son point de départ. Là, il attacha de nouveau l’autre bout du câble et traversa de nouveau le cours d’eau. L’embarquement se fit aussitôt. Michel Guerre prit la barre, le paysan et l’un des soldats s’offrirent pour tirer sur la corde. Il fallait sa hâter, car la méchante barque faisait eau de toute part. Le trajet ne demanda que deux minutes heureusement. Le bateau sombra en accostant mais il n’y eut pas d’accident. Le paysan russe accompagna encore quelque temps nos cavaliers. Puis il les quitta pour se retirer dans un bourg voisin où des parents l’attendaient. Avant de s’éloigner, il crut devoir leur recommander de se tenir toujours sur l’ouest. « Fort heureusement, remarque l’auteur des Mémoires, nous avions une bonne boussole, que nous portions comme une montre ». Enfin le jour parut et il fut salué avec d’autant plus d’enthousiasme que la nuit avait semblé être éternelle. Quand le soleil se leva radieux derrière une haute montagne, les cœurs se remplirent d’espoir ; on pensa à la Patrie lointaine qu’on espérait bien revoir un jour. Mais cet enthousiasme ne dura point. Chacun fut vite repris par ses sombres pensées. On allait la tête basse ans échanger un mot. Michel Guerre fut le premier à rompre le silence. Il dit à ses compagnons : « Je crois bien deviner la cause de cette tristesse qui nous accable. C’est que depuis qu’il fait jour nous n’avons pas aperçu, sur la neige, la moindre trace d’un être vivant ». C’est vrai, répondirent-ils unanimement. Et comme le malheur a trop souvent pour effet de nous rendre défiants et soupçonneux, « qui sait, ajoutaient-ils, si ce paysan russe n’était pas un traître, s’il n’a pas voulu, de propos délibéré, nous perdre en nous menant dans ce désert de neige ? A supposer qu’il fût loyal, il nous aurait servi de guide. En tout état de cause, quel tort nous avons eu de le relâcher ! » Et ils parlaient de rétrograder pour courir après lui et le rattraper. Michel Guerre leur fit sagement observer que l’homme, comme il l’avait dit en partant, avait dû se terrer dans un creux de rocher, en quelque coin perdu de montagne, et que toute recherche pour le retrouver resterait vaine. Il n’en fut plus question.

Le temps se maintint au beau fixe toute la journée. Une demi-heure avant le coucher du soleil, Michel Guerre, qui, décidément, faisait fonction de chef, proposa une halte pour donner l’avoine aux chevaux. Il fallait, disait-il, profiter du moment où l’on y voyait encore, où le froid était moins intense que plus tard dans la nuit. Tous mirent pied à terre. On rangea les chevaux la croupe au vent, on leur mit leurs couvertes, on leur passa au cou leurs musettes, le tout sans mot dire, les langues demeuraient paralysées. « Camarades, dit tout à coup Michel Guerre, ne ferions-nous pas bien nous-mêmes de casser la croûte ? » On crut à une plaisanterie et il n’y fut répondu que par un haussement d’épaule et un sourire amer. Lui  cependant, soulevant sa schabraque, prit le pain dont nous connaissons la provenance, en fit cinq parts qu’il distribua, gardant pour lui la plus petite. Hélas ! Il n’y en eut que pour une bouchée. Notre héros était bon, il était aussi prévoyant et sagement économe.  Désireux de donner un peu de rhum à ses entours sans épuiser cependant sa provision, il se glissa entre son cheval et un autre, prit doucement sa bouteille encore aux rois quarts pleine, transvasa une partie  de la précieuse liqueur dans un flacon qu’il remplit et remit la bouteille en cachette. Puis étant retourné devant les chevaux : « mes amis, dit-il, à ses compagnons, voici quelques gouttes de rhum, je serais bien aise de les boire avec vous à la santé de l’Empereur ». Il y eut assaut de politesse. Michel Guerre voulait à tout prix boire le dernier. On l’obligea à commencer et il ne put récuser cet honneur.

Après cet intermède qui les divertit un instant, les cavaliers reprirent leur marche dans leur ordre habituel. Chacun, à tour de rôle, prenait la tête, les autres suivaient précautionneusement. Le chef de file éclairait la route, à chaque instant il pouvait tomber dans une fondrière, et pour y voir il était obligé d’aller le visage découvert. Ses camarades, en sécurité derrière lui, la tête toute enveloppée, s’avançaient au pas de leur monture dans une sorte de torpeur et de somnolence.

A suivre…

 

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( 15 mai, 2019 )

« MEMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (1)

CesMG mémoires furent publiés la première fois en 1928 (Agen, Saint-Lanne, Libraire), sous les auspices d’un érudit local le Chanoine Durengues (1860-1948), du diocèse d’Agen. Ce texte figure dans la « Nouvelle bibliographie critique des mémoires sur l’époque napoléonienne » de Jean Tulard (Droz, 1991, épuisé), sous le n°662.   

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Quelques Marmandais se rappellent encore d’ un bon et digne vieillard, qui, malgré le peu de lustre de sa condition et de ses fonctions, était l’objet, en son temps de la sympathie universelle. Il était né à La Couronne, commune de Marmande, le 6 prairial an II (25 mai 1794). Par ses nom et prénom, Michel Guerre, il semblait doublement prédestiné à la carrière des armes. De fait, à dix-huit ans, par un bonheur inespéré, il entrait de plain-pied dans la Jeune Garde. En Russie, en Allemagne, dans l’immortelle campagne de France, la Grande-Armée le compta parmi ses meilleurs soldats. Il ne fallut rien moins que Waterloo pour l’arracher lui aussi à la gloire et le ramener à jamais dans ses foyers. Quelle tristesse pour lui d’être venu si tard en ce moment où les lauriers étaient coupés ! Il exerça la modeste profession de filasseur lorsqu’il se maria, le 14 novembre 1815. Il détint, dans la suite, une parcelle de l’autorité publique, soit comme agent de police, soit comme gardien-chef de la maison d’arrêt dans sa ville natale. Le 9 juillet 1881, il s’éteignait doucement, emportant dans la tombe l’estime et les regrets de ses concitoyens. Michel Guerre avait eu l’idée d’écrire ses Mémoires non pour le public mais pour l’édification des siens. Ces Mémoires, rédigés par un illettré, sans aucun souci de la grammaire et même de l’orthographe, ne laissent pas de présenter une certaine valeur documentaire. Sans doute, il s’y trouve des récits de bataille qui ne supportent pas le contrôle de la critique. Mais, outre qu’on y saisit sur le vif, la formation des légendes dans les milieux populaires, que de menus détails et de scènes vécues on y peut relever, que dédaigne forcément la grande Histoire, qui offrent cependant un réel intérêt ! On y a surtout comme la vision directe de l’âme d’un simple troupier de l’Empire, de cette âme qui entre, non moins que le génie de l’incomparable chef, dans l’édifice de l’épopée napoléonienne.

 Chanoine DURENGUES.

 

On était aux premiers jours de l’année mil-huit-cent-douze. La guerre avec la Russie paraissait imminente. Pour renforcer ses armées affaiblies par ses victoires, l’empereur Napoléon ordonna coup sur coup trois levées en masse. Michel Guerre fut du second ban ainsi que 67 autres Marmandais. Quatre mille conscrits prient en même temps la cocarde dans le Lot-et-Garonne. Ils s’assemblèrent à Agen, le 4 avril, et le lendemain ils étaient passés en revue sur le Gravier par le général baron Soyez, qui, à cette époque commandait le département. Il ne paraît pas que la fameuse esplanade qui servait de Champ-de-Mars, non plus que « son splendide quinconce planté d’ormeaux », ait frappé l’imagination de notre conscrit. Un sel fait, semple-t-il, retint son attention et l’absorba. Les rangs étaient à peine formés qu’on procéda parmi ces hommes à une sélection au profit de la Garde. Savoir lire et écrire, mesurer au moins cinq pieds cinq pouces (1m75), telles étaient les conditions pour être admis. Faute de trois pouces, Bonaparte eut été rebuté. Avec ses cinq pieds six pouces (1m78) et son rudiment d’instruction, Michel Guerre fut agréé sur l’heure. Il n’y eut d’ailleurs dans toute cette jeunesse que 108 élus, dont un seul Marmandais, l’auteur des Mémoires, qui n’a pas manqué de consigner et de souligner cette particularité. Le jour suivant, 6 avril [1812], ce minuscule escadron était dirigé sur le Dépôt général de la Garde à Courbevoie. Le trajet se fit en vingt-quatre jours sans incident notable. A la dernière étape, il fallut traverser Paris. C’était alors la capitale du monde. On courait le risque, comme chacun sait, d’y être arrêté par un embarras de rois. Vous n’auriez pas de peine à croire que le petit provincial, Michel Guerre, fut ébloui, sidéré. Erreur, profonde erreur. Pense-t-on qu’il soit si facile à l’homme de s’abstraire de ses idées fixes, de se déprendre de son rêve intérieur ? Un curé ne voit partout que des clochers. Notre recrue n’eut des yeux que pour les soldats de la Garde qu’il aperçut çà et là au hasard de la rencontre. Il est vrai que ce fut de l’extase. « Je les prenais, dit-il, pour des officiers. Tout mon désir était de voir le régiment qui m’était destiné ».

 Son vœu, enfin, allait être rempli. A Courbevoie, on ne le laissa pas moisir dans les sombres casernes bâties par Louis XV. Arrivé le 1er mai, il reçoit aussi aussitôt son affectation et le quatre du même mois il rejoint à La Fère, en Picardie, son régiment d’artillerie légère dite volante. Là, le cœur lui bat quand il se présente au quartier. Ce ne sont pas des hommes qu’il y trouve, mais des Titans. Il est médusé, il n’ose lever les yeux, il a perdu la parole, ce qui chez un garçon est le comble de la stupeur. Il doit cependant se prêter à une foule de formalités préliminaires. On lui attribue un numéro matricule, on lui donner son livret, il touche ses premiers effets, on lui assigne son camarade de lit. C’était un vieux briscard, tout chargé de chevrons, au visage balafré, portant sur sa poitrine l’étoile des braves. A son aspect, Michel Guerre, si près encore de son enfance, se crut être magiquement métamorphosé en petit Chaperon rouge. Quoiqu’il en soit, il était enfin enrégimenté. Chez les simples le boire et le manger ont toujours été des questions majeures. Il n’y a donc pas à s’étonner si notre mémorialiste nous entretient longuement et avec complaisance, comme d’un fait mémorable, de son premier repas à la caserne. D’abord, en garçon avisé et civil, il s’était préoccupé de payer sa bienvenue. Il s’agissait de bien faire les choses. Il se glissa donc, en temps utile et avec discrétion, auprès du brigadier d’ordinaire, voulant lui remettre deux pièces de six francs pour graisser la marmite. L’usage était courant dans les troupes de ligne et il était téméraire d’y manquer. Mais la Garde n’eût pas été la Garde si elle n’avait eu d’autres mœurs. Le présent fut refusé non avec brutalité, mais avec une fermeté pleine de douceur. Le gradé, plein d’indulgence pour un péché d’ignorance, et d’ailleurs disert comme un héros d’Homère, morigéna ainsi, sur un ton grave mais amical, le délinquant tout confus :

 « Jeune homme, le plus grand des hasards vous a placé parmi nous, tous vieux soldats au visage bruni par la fumée du canon, aux membres endurcis à toutes les souffrances, à toutes les privations, dans les fatigues de la guerre. Très sensibles à votre offre si gracieuse, nous sommes heureux de vous donner en retour notre amitié. A une condition, toutefois, c’est que vous suivrez toujours les bons avis de vos chefs et de vos anciens ? Vous apprendrez que dans la Garde la solde suffit largement à tous les besoins, surtout dans notre corps d’artillerie, qui a l’honneur d’être le premier de la Garde. Notre prêt est de 1 fr.25, par jour, pain et viande en sus. Sachez aussi que les 4,000 hommes qui forment l’effectif du régiment, ne font tous qu’un cœur et qu’une âme et qu’ils ont cette devise : La Garde sait mourir, mais elle a rejeté le mot de se rendre. »

 Plus tard, Cambronne, ne devait pas si bien dire.

 Tout pénétré de cette homélie, Michel Guerre se rend à table. Il trouve le couvert mis « comme dans un hôtel ». Chaque convive a sa cuillère, se fourchette et deux assiettes : l’une pour la soupe, l’autre pour le fricot. Le menu comprenait : pain blanc, bouilli, rôti et salade. Manque la liste des vins qui devait être en rapport. Pour un peu on se serait crut chez Lucullus. Ainsi, déjà pouvait filtrer dans la cervelle du nouveau canonnier, cette vérité que rien n’était trop bon pour les soldats de la Garde, non pas même le nectar et l’ambroisie, cette nourriture des dieux. Le souper fini, tous se levèrent pour aller au café. Les cafés, à cette époque, étaient un peu comme l’antique Corinthe : n’y entrait pas qui voulait. Marmande possédait bien deux ou trois Eldorados de ce genre, mais comme maintes fous, Michel Guerre l’avait constaté du dehors, seuls y pénétraient de rares privilégiés de la fortune et de la naissance. Le titre de soldat de la Garde valait tous les parchemins, tous les blasons. Et voilà pourquoi ce petit cadet de Gascogne s’asseyait ce soir-là, pour la première fois de sa vie, à une table de café. Il rayonnait de plaisir ? Qui donc l’en eût blâmé ?

 Pendant que chacun déguste l’aimable liqueur, des parties s’organisent. Noblesse oblige. Pour ces braves il n’y a qu’un jeu : celui des armes. Des maîtres de bâton s’alignent et s’affrontent. A cette vue, il s’agite, il ne se contient plus. Triomphant de sa timidité, il confie à son mentor, à celui dont il doit partager la couche, qu’il sait lui aussi pousser une botte. Son secret est aussitôt divulgué. Tous le mettent en demeure des donner un échantillon de son savoir-faire. Il résiste d’abord. Il cède enfin. « Je me mis en garde, nous dit-il, avec toute la grâce possible ». Aux premières passes, il s’aperçoit qu’il n’a pas précisément à faire à forte partie. « Je m’en tirais assez bien », ajoute-t-il modestement. Ses pareils à deux fois ne se font pas connaître. Du coup il avait conquis l’estime générale et une certaine considération. Il savourait encore à part lui son triomphe qu’on entendit sonner la demie de neuf heures. Comme mus par un ressort tous se lèvent dans la salle avec un ensemble parfait, bouclent leur sabre, ajustent leur tenue comme pour une parade. Ce n’était que la retraite. Au moment du départ, Michel Guerre, plus que jamais en veine de politesse, veut à tout prix solder la dépense. Il cherche partout le patron de l’établissement qui se dérobe, le rejoint avec peine, lui fait ses offres, lui tend sa bourse. Peine inutile, tout était déjà payé et la note réglée. Ce manège n’avait pas échappé aux vieux grognards. Le léger frisson d’un sourire, courut sous leur moustache. C’était là, d’ailleurs, la seule infraction permise à leur impassibilité.

 Un quart d’heure plus tard, tous étaient au quartier, pas un ne manquait à l’appel. « Quel ordre, quelle discipline ! » se disait Michel Guerre, avant de céder au sommeil. Et repassant dans son esprit les divers incidents de la journée, il ne pouvait assez admirer la tenue parfaite, l’exacte régularité, la sévère correction des hommes d’élite qui lui avaient  apparu comme fils lointains du chevalier Bayard ou comme les frères puînés de La Tour d’Auvergne, le premier grenadier de France. A les voir si prompts au devoir, si empressés à se prévenir mutuellement, dans une attitude toujours digne avec leurs gestes mesurés, sans jamais hausser le ton, ne jurant pas, évitant les querelles, on les eût pris pour de sages et timides pensionnaires. Et cependant c’étaient là les soldats héroïques qui faisaient trembler le monde, qui allaient à la bataille comme à une fête, qui ne daignaient rire qu’au bruit du canon et dans le fracas de la mitraille.

Oh ! Comme il se sentait petit auprès de tels géants ! Voilà donc, songeait-il, les êtres surhumains avec lesquels je suis appelé à vivre désormais. Comment pourrai-je jamais leur ressembler avec la folle gaieté de mes dix-huit ans, avec mon caractère volcanique, avec mon esprit volontaire et mes idées d’indépendance ? Il faut que j’y arrive cependant, j’y emploierai tous mes efforts ; toute mon énergie, j’en prends dès ce soir l’engagement. Rien n’en coûtera pour mériter le beau nom de soldat de la Garde. Sur ce bon propos il s’endormit. Quand il se réveilla, la diane au matin fredonnait sa fanfare. Grand brouhaha dans les chambrées. Une prise d’armes était recommandée pour la présentation des recrues. Avec l’exactitude militaire, le régiment était rangé en bataille à l’heure fixée. Les bleus, en appareil forcément sommaire : pantalon de treillis, veste d’écurie, bonnet de police, tenaient le front de bandière. Les trompettes ouvrent le ban, un général s’écrie : « Soldats, voici les jeunes camarades que la Patrie vous envoie. Accueillez-les comme vos enfants. L’Empereur vous les confie, l’Empereur vous les recommande. Qu’ils trouvent  en vous aide et protection. Soyez pour eux des guides sûrs et de dignes initiateurs en tout ce qui concerne le service et les traditions de la Garde. Et vous, jeunes gens, qui, par une fortune doublement heureuse, avez été choisis, parmi tant d’autres pour faire partie de la Garde et dans la Garde, de ce régiment d’élite, comprenez votre bonheur. Conscients de l’honneur qui vous est fait et des obligations qu’il comporte, vous marcherez d’un pas ferme sur les traces de vos aînés vers tous les héroïsmes, pour la plus grande gloire de l’Empereur er de la France ». Après, une nouvelle sonnerie ferma le ban. Michel Guerre était définitivement incorporé.

Soldat de la Garde, il l’était déjà corps et âme, jusqu’aux plus extrêmes replis de son être. Il se sentait exalté, électrisé, fanatisé comme si ses lèvres eussent absorbé tout le haschisch des pays du Levant. Il se dressait, pour les défier, contre tous les ennemis de l’Empire. Et renchérissant, sans le savoir, sur le Cid Campréador : « Paraissez ! clamait-il, Prussiens, Russes, Autrichiens, Suédois, Hollandais, anglais, Espagnols, Portugais, Émigrés, Vendéens, la Garde est invincible ! ». En de telles dispositions, la vie de garnison lui eût été bien vite intolérable. Dieu lui épargna cette épreuve. Dès le lendemain, le régiment est alerté. Il s’agit encore d’une revue, mais d’une revue de départ. C’est la campagne de Russie qui commence est nos canonniers étaient des mieux conviés à la fête. Michel Guerre a suivi des compagnons sur le Champ-de-Mars, mais hors-rang, il est là dans la foule des curieux, les bras ballants et en simple spectateur. Avec ceux de classe il doit rester au dépôt pour l’instruction. Cette pensée le glace, lui fend le cœur, une indicible tristesse s’empare de lui ; la violence en est si grande qu’il se sent défaillir. Il comprend que seul un beau désespoir peut le secourir. Il n’a pour tout uniforme que son seul bonnet de police. N’importe, il s’élance, il se précipite vers le général commandant qu’entourait un brillant état-major ; il le supplie de le faire partir avec ses camarades. La Garde était une grande famille, l’autorité y était toute paternelle et l’on n’y avait pas le fétichisme de la voie hiérarchique. Toujours est-il que le général accueillit avec un sourire le jeune audacieux

 - « Combien de temps de service au dépôt ? », lui demanda-t-il.

- « Trois jours », telle fut la réponse.

Nouveau sourire du général qui cependant accorda son consentement et donna, séance tenante, des ordres pour que le soldat improvisé fut de suite équipé de pied en cap.

 A cet effet, Michel Guerre se rend aux magasins militaires. Là, il trouve le capitaine d’habillement qui lui délivre tous les effets auxquels il a droit. Notre jeune soldat les énumère avec complaisance : « Un colback, avec cordon et plumet, un dolman, une pelisse, un habit de petite tenue, avec aiguillettes rouges, un chapeau à cornes, à la Bonaparte, garni d’un galon rouge, une culotte dite hongroise garnie d’un galon rouge chamarré, une paire de bottes à la Russe, le haut taillé en cœur, garnies d’un cordon rouge avec un gland pendant au cœur de la botte, une deuxième paire pour la petite tenue, un pantalon basané, garni d’un rang de boutons le long du canon et d’une bande rouge ; deux pantalons de treillis, six cravates noires et six blanches, une ceinture rouge avec coulant jaune. Ajoutez à cela un sabre, une giberne et deux pistolets, une musette garnie, enfin un sac à distribution et un autre de campagne. Avec tout ce fourniment, Michel Guerre se trouva fort embarrassé. Comment le transporta-t-il à sa chambrée ? Peut-être fit-il plusieurs voyages. La grande difficulté était de revêtir un costume si nouveau pour lui et si compliqué. Il voyait bien que tout seul il n’y parviendrait jamais. Heureusement ses camarades plus au courant eurent pitié de lui et l’habillèrent. Quand il se vit dans son bel uniforme, il se sentit inondé de joie. Il a noté cette impression comme un de ses meilleurs souvenirs.

 Le lendemain, au point du jour, le régiment quittait La Fère. On n’emportait que les sacs. Les chevaux et les canons devaient suivre plus tard. Deux cents voitures étaient rangées aux portes de la ville. Les hommes s’y entassent avec leur paquetage et l’on part au grand trot. On marche à cette allure sans s’arrêter ni jour ou nuit. A chaque étape, d’autres voitures attendaient toutes attelées. Le temps de mettre pied à terre, d’attraper à la volée un peu de pain, d’avaler un verre de bière, de s’entasser de nouveau et l’on repartait. Le cahotement continu, le manque de sommeil, une gêne excessive brisent les plus robustes, quelques-uns succombent en cours de route. On arrive enfin à Mayence, lieu de concentration pour les armées du Nord. Il ne peut être question de repos. L’Empereur est là, il passe en revue le régiment. Mais la fatigue, semble-t-il, a glacé l’enthousiasme. Michel Guerre, qui, pour la première fois, voit le Héros, n’a pas le coup de foudre. Du moins il n’en parle pas dans ses Mémoires. Le défilé terminé, la troupe est conduite sur les bords du Main. De grandes barges y sont amarrées, qui reçoivent chacune de 1000 à 1200 hommes. De Mayence à Francfort, où l’on se rend, le trajet est délicieux. « Ce jour-là, dit notre auteur, fut le plus heureux de notre voyage. » Malheureusement il fut unique. Après une nuit passée chez l’habitant, il fallut reprendre, pour ne  plus les quitter, les chars inconfortables. Personne ne savait où l’on allait, personne ne se le demandait, car c’étai déjà un des dogmes fondamentaux de la discipline militaire que le soldat ne doit pas chercher à comprendre.

 A Hambourg, changement de direction. Tandis que le gros de la Grande Armée continuait de se porter, à marche forcée, vers le Niémen, nos canonniers recevaient l’ordre de gagner la ville de Prague en une seule traite. Qui sait ? C’était peut-être un moyen pour Napoléon de faire sentir à des alliés plus ou moins fidèles son omniprésence. Le séjour dans la capitale de la Bohême ne fut que d’une nuit. C’était peu, après une pareille randonnée. Marche, marche, tel était le mot d’ordre. La course se poursuit donc dans les mêmes conditions jusqu’à Ratibor, en Silésie, jusqu’à Cracovie, dans la Pologne autrichienne. Là, nos soldats sentent tout de suite, à l’accueil des habitants, qu’ils sont en pays ami. « Arrivés dans cette belle ville, écrit Michel Guerre, nous y fûmes reçus avec bonté. Nous y restâmes quatre ou cinq jours. » On fut encore porté jusqu’à Othurs [Olkusz ?], puis il fallut aller à pied jusqu’à Piotrksno [Piortkow ?]. Cette ville, située sur la Strava, chef-lieu de gouvernement, avait une certaine importance. Le régiment devait y séjourner quelque temps. Il y trouva ses cheveux, un mois après il y reçut ses canons. On ne l’y laissa pas inactif. « Nous y faisions la montre, note notre troupier, quatre fois par jour, trois fois aux pièces et une fois à cheval ».

 Un mois se passa dans ces exercices. Après quoi le régiment parut être assez en forme pour entrer dans Varsovie. La distance de 175 kilomètres fut vite franchie. Cette ville, où la Diète venait de proclamer le rétablissement du Royaume de Pologne, était encore dans toutes les effervescences de la liberté reconquise. Nos Français y furent accueillis avec un enthousiasme délirant. « Là, nous dit, Michel Guerre, nous crûmes être enlevés par les habitants de cette capitale. Chacun voulait nous voir et nous loger. Tous se disputaient l’honneur, disaient-ils de nous avoir. Le soir de notre arrivée, la ville fut illuminée, il y eut de beaux feux d’artifice. » On eut encore d’autres prévenances d’un ordre plus positif, auxquelles le soldat est particulièrement sensible. « Le lendemain, continue notre narrateur, chaque canonnier fut fêté dans son logement. Puis tous les cafés étaient gratis pour la troupe. Dieu sait combien le militaire est heureux d’être traité avec tant de pompe et d’amitié ! »

 Hélas ! De telles apothéoses allaient prendre fin. La Grande Armée, après avoir volé de victoire en victoire jusqu’à Moscou, se voyait obligée, par l’incendie de cette ville, de battre en retraite.  Pour lui envoyer des renforts, ou plutôt, sans doute, pour maintenir la voie libre, on rallia les régiments de la Jeune Garde restés jusque-là à l’arrière et on les jeta à leur tour en Russie. Ils n’y apportèrent, par le force des choses, qu’un faible secours et n’y servirent guère qu’à multiplier le nombre des victimes et à augmenter le désastre.

 

II

Notre régiment d’artillerie volante qui, depuis un mois, se morfondait à Varsovie où il manœuvrait du matin au soir, reçut, avec un soupir de soulagement, l’ordre du départ. Il se rendit, par Vilna, à Smolensk où il fit sa jonction avec l’armée. Pendant cette longue marche il ne fut pas tiré un seul coup de canon. « Nous étions tous émerveillés, écrit Michel Guerre, de pénétrer si avant dans la Russie, sans avoir à combattre ». Mais ce drame impressionnant n’allait pas toujours durer. A la sortie de Smolensk, l’armée en retraite, déjà fortement éprouvée, fut assaillie par des nuées d’ennemis. Il y eut de terribles combats auxquels la Jeune Garde prit une part héroïque. « J’étais là, la lutte fut acharnée, finalement nous fûmes vainqueurs », c’est bien là tout ce que pouvait dire un simple canonnier. Il est curieux de voir comment Michel Guerre a su dramatiser son récit.

 Bientôt, écrit-il, une armée formidable de Russes fondait sur nous. L’empereur de Russie avait été instruit qu’un corps d’armée de la Jeune Garde, formé de conscrits, devait protéger le passage de la Bérézina et puis former l’arrière-garde. Escomptant la faiblesse de cette troupe non encore aguerrie, « Profitons, dit-il à ses généraux, de cette heureuse chance. Ils sont soixante mille hommes, il n’y a qu’a leur en opposer cent mille. Ils seront tous tués ou blessés et prisonniers et l’armée française sera à notre merci. Tel est mon plan ». En effet, peu de jours après, deux corps d’armée russes, faisant ensemble cent vingt mille hommes, vinrent nous attaquer. Nous fûmes alors divisés également en deux corps placés sous les ordres ; l’un du maréchal Ney, l’autre d’Eugène [de] Beauharnais, vice-roi d’Italie. L’attaque commença vers les sept heures du matin, La Jeune Garde de battit avec une adresse et un courage incroyables. Vers le soir, l’armée russe était en déroute, laissant derrière elle des morts, des blessés et un très grand nombre de prisonniers. L’empereur de Russie attendait à son quartier-général la nouvelle de la défaite du 3ème corps d’armée de la Jeune Garde. Un de ses aides de camp le prévient de l’arrivée d’une ordonnance. « Ah ! dit-il, il vient m’annoncer la destruction du corps de réserve de l’armée française. Faite-le entrer «  L’émissaire s’étant présenté. « Eh bien, dit le monarque, comment ma Garde a-t-elle trait les conscrits de la Garde Impériale française ?- Hélas ! Sire, lui fut-il répondu, votre Garde est en pleine déroute, elle a été saccagée ». Et le dialogue se poursuivit ainsi : « Il y avait donc du côté des Français plus d’un corps d’armée ?- Oui, Sire, le Maréchal, commandant votre Garde, en a reconnu deux d’environ trente mille hommes chacun. -Comment, ils n’étaient que soixante mille, vous étiez cent vingt mille et vous avez été battus ? Je vois que la Jeune Garde impériale de France vaut la Vieille Garde. Cette défaite me déchire le cœur ». Et pour qu’on ne doute pas de la véracité de cette scène, le narrateur ajoute : « C’est en présence d’un colonel français prisonnier que l’empereur de Russie a tenu ce langage. »

Toujours admirablement renseigné, Michel Guerre nous apprend qu’après cette défaite des Russes, le maréchal Ney et le prince Eugène écrivirent à l’Empereur Napoléon qu’au moment de l’attaque, ils se croyaient battus et prisonniers, attendu que le 3ème corps de la Jeune Garde n’était absolument composé que de conscrits peu exercés. « Le premier coup de feu, disait l’un d’eux, me fit trembler pour la première fois pour le salut de cette jeune troupe. Mais quel fut mon étonnement, Sire, quand je m’aperçus de l’intrépidité de nos petits soldats. Rien ne pouvait arrêter leur ardeur. L’artillerie vomissait la mort sur tous les rangs ennemis ; la cavalerie, par ses charges répétées, enfonçait les carrés ; l’infanterie, par ses assauts multipliés, rompait et renversait les colonnes les  plus serrées et les plus profondes. Le feu ne dura que huit heures. Après quoi, les Russes en pleine de déroute, laissaient en notre pouvoir dix mille morts, quinze mille prisonniers, trente pièces de canons et trois drapeaux. Les héros d’un si glorieux fait d’armes, vous pouvez, Sire, les surnommer les Lions du Nord. J’aime à le proclamer, je n’ai jamais commandé soldats plus braves ; ils ne le cèdent en rien à la Vieille Garde. Sire, je crierai avec vous : « Vive la Jeune Garde ! Avec elle je crains aucun corps d’armée ». Il y a grande apparence que cette lettre n’a jamais été envoyée. Mais pour n’avoir pas été envoyée. Mais pour n’avoir pas été prononcées, les harangues de Tite-Live en sont-elles moins belles ?

 Chaque époque a ses dogmes intangibles. Les contemporains de Michel Guerre croyaient dur comme fer que la Garde n’avait aucun ennemi à redouter sur terre. De fait, elle ne devait être vaincue que par la force aveugle des éléments naturels. La victoire que nous venons de rapporter, victoire anonyme, mais que l’on peut, semble-t-il, situer dans le voisinage de la petite ville d’Orcha, fut la dernière qu’elle remporta sur le sol russe. Dès le lendemain, la température tomba tout à coup, dit notre témoin, à quarante-quatre degrés au-dessous de zéro[1]. Et il ajoute : « Le froid qui depuis dix siècles n’avait pas été aussi fort, fut notre seul vainqueur, mais non les baïonnettes du Nord. » L’armée eut tout de suite cruellement à souffrir. Le pays systématiquement dévasté par les Russes, lors de leur retraite, n’offrait aucune ressource. Pas d’abris, pas de vivres, pas même du bois pour le feu de bivouac. Dans ces conditions, le froid faisait des victimes sans nombre. Cependant quand on, parvint sur les bords de la Bérézina, le moral de l’armée, du moins en général, était encore bon. A la vue du gouffre qu’il fallait à tout prix franchir, sous peine de tomber sous le joug d’un peuple barbare, il y eut chez tous un sursaut d’énergie.

 La rivière, large de 40 toises, charriait d’énormes glaçons. Des marais la bordaient sur une profondeur de 500 toises et en rendaient l’accès encore plus difficile. Le passage commença le 26 novembre. Michel Guerre ne le raconte pas, mais il cite un trait qui montre bien dans quel déplorable état se trouvait alors la Grande Armée.

« Le 27, dans la nuit, nous fûmes rejoints par un de nos canonniers. Il était couvert de haillons, des guenilles de toile entouraient ses pieds, son colback enfoncé lui couvrait le visage. « Quand soupe-t-on ici ? » nous dit-il.  Puis il partit par un éclat de rire, nous regarda fixement sans parler, nous tendit la main, et mourut. Nous nous précipitâmes, mais déjà il baignait dans son sang. Simplement pour s’être approché du feu avec ses membres gelés, il était tombé foudroyé. Le matin, au jour, au moment de nous mettre en route, nous vîmes avec effroi, tout autour de nous, 4.000 hommes et 5.000 chevaux ensevelis à jamais dans un linceul de neige. Oh qu’on était loin encore du salut ! Après un dégel de quelques jours, le froid reprend plus vif que jamais. L’armée, sans cesse harcelée par des nuées de Cosaques bien équipés, bien nourris, chemine péniblement vers Wilna. A chaque instant ce sont des attaques qu’il faut repousser à la baïonnette. Les chevaux, exténués de fatigue et de faim succombent en masse. Les plus résistants s’abattent sur le verglas et se brisent les jambes. La cavalerie est démontée. Morts de froid, manquant de tout, les hommes s’avancent, d’un pas automatique, comme sans âme, dans une sorte de somnambulisme. Beaucoup frappés de congestion tombent pour ne plus se relever. Leurs corps, aussitôt couverts de neige, jalonnent la route. La colonne continue. Souvent des bandes entières que la faim tenaille, quittent les rangs pour trouver, contre toute espérance, quelque reste de nourriture dans un pays désert et trois fois ravagé. Les malheureux, même quand ils échappent aux Cosaques, ne reviennent pas et s’en vont plutôt grossir la cohue des traînards. Seule la Garde, parce qu’elle a pour mission spéciale de protéger et de défendre l’Empereur, observait une certaine discipline et montrait quelque cohésion. Aussi était-elle particulièrement éprouvée ». Dans une si affreuse calamité comment ne pas s’abandonner ? Michel Guerre eut un moment de défaillance où tout lui sembla perdu. Il voulut donner sa dernière pensée à ce qu’il avait de plus cher au monde, au meilleur des pères, à la plus tendre des mères, à la Patrie bien aimée qu’il ne reverrait plus. Il lui fallait dire à tout cela un adieu éternel et il n’avait que dix-huit ans. Ce fut pour lui comme la plus douloureuse des agonies. Soudain du fond de sa détresse un souvenir lui revint en mémoire, c’était sa promesse qu’il avait faite à sa mère de réciter chaque jour sept Pater et sept Ave en l’honneur-quod abundat non vitiat- des sept plaies de Notre Seigneur Jésus-Christ. La promesse, comme il arrive trop souvent, avait été oubliée. Rappelé par le malheur à son devoir, notre désespéré s’agenouille, fait sa prière. Quad il se relève, il n’est plus, dit-il, le même homme, il se sent mystérieusement réconforté au point de ne craindre plus rien ni le froid ni la faim, ni les balles. Sa belle confiance recouvrée il la fait partager à ses camarades et tout autour de lui, il relève les courages abattus. Le « vœu de sa mère », lui fut comme un palladium qui le protégea dans les mille dangers qu’il eut encore à courir et le ramena enfin sain et sauf dans ses foyers.

 En attendant, les jours succédaient aux jours dans l’affreuse monotonie des mêmes fatigues, des mêmes souffrances, des mêmes dangers. On comprend qu’en ces conditions les âmes les mieux trempées finissent par se dissoudre plus ou moins.

On connaît l’attachement du cavalier pour sa monture. Le cheval de Michel Guerre était bien « le fier et fougueux animal » qu’a décrit Buffon. Longtemps il avait donné bien du mal à son maître. La faim, la fatigue, le climat l’avaient enfin assagi et dompté. De même la communauté des malheurs avait fait perdre, au peu solide écuyer, jusqu’au souvenir des anciens griefs. La pensée que son compagnon allait, faute de nourriture, périr sous ses yeux, lui fendait le cœur. Heureusement le besoin rend ingénieux. Un jour que l’on traversait un marais planté d’aulnes, notre canonnier eut l’idée de détacher de ces arbres quelques pousses les plus tendres, de les couper en menus morceaux, de les broyer de son mieux. Il en présenta ensuite à son cheval une jointée. Quelle ne fut pas sa joie de voir la bête s’en repaître avec voracité ! La dose fut bien des fois renouvelée. Un bon seau d’eau presque bouillante compléta le repas. Michel Guerre ne pouvait assez se féliciter d’avoir ainsi rassasié son cher coursier. « Cela lui valut, note-t-il, une ration militaire. » Comme on pense bien, la découverte était trop bonne pour ne pas continuer d’en profiter. Guerre s’arrangeait toujours de manière à voir sur sa selle un sac plein de cette provende extraordinaire. A l’étape, lorsqu’il retirait ce sac et le détachait pour l’ouvrir, son cheval suivait tous ses mouvements et se mettait à trépigner comme s’il allait recevoir une bonne ration d’avoine. Avec ce régime, bon tout au plus, semble-t-il, à tromper un moment sa faim, ce noble animal, chose admirable à dire, non seulement reprit ses forces, mais même avec son humeur fringante et vive. Il offrait d’ailleurs avec ses congénères efflanqués, sans haleine, un tel contraste qu’on ne pouvait s’empêcher de le remarquer et de l’admirer. C’est ainsi notamment qu’il attira sur lui l’attention d’un pauvre diable d’une bien triste mine. Ce misérable, qui paraissait souffrir atrocement, s’approchant de notre jeune soldat, lui dit : « De grâce, camarade, laissez-moi monter sur votre cheval, je vous devrais la vie. » Il s’adressait à un trop bon cœur pour être refusé. Il fut donc aussitôt hissé sur la bête. C’était un colonel de la Garde qui avait eu les pieds gelés et qui portait une blessure au bras. Il fut traité avec une piété toute filiale par celui qu’il appelait son sauveur. Le matin, Michel Guerre le mettait en selle, le soir, l’aidait à descendre, partageait avec lui sa maigre ration, soignait ses plaies avec de l’urine, faute de médicaments, veillait sur lui nuit et jour. Mais cela ne devait pas durer deux semaines.

En effet, le bruit courait de plus en plus que le brigadier Guerre-qui a cru devoir taire quand et comment il avait reçu ses premiers galons- était l’homme le mieux monté de la colonne. Il parvint jusqu’au prince de Neuchâtel (Berthier), qui manda le cavalier privilégié et l’envoya porter un ordre à un autre corps d’armée. Michel Guerre confie à son camarade son malade désolé et part. Sa mission est périlleuse. Déjà, comme il l’apprendra plus tard, trois autres messagers envolés avant lui ont misérablement péri avant d’avoir pu accomplir leur tâche. Le temps trop rude ne lui permet pas de rester longtemps en selle. Il doit souvent mettre pied à terre, prendre les jambes à son coup pour se réchauffer. Sa bête fidèle se tient à ses trousses et le suit pas à pas. A un moment donné, une aubaine se présente. Le corps d’un cheval russe est là qui barre le chemin ? Il avait encore sur lui sa provision d’avoine, quatre picotins environ. Mais quel tait le moyen d’en profiter quand s’arrêter c’était la mort certaine ? On continue donc de marcher le ventre vide. A la tombée du jour se dresse une montagne qu’il faut escalader. Il fait nuit noire quand le sommet est atteint. Quelques lueurs percent les ténèbres dans le lointain. Ce sont les feux de bivouac de notre malheureuse armée. Le froid a redoublé, un vent glacial soulève des tourbillons de neige. Transi, grelottant, épuisé, Michel Guerre sent ses esprits l’abandonner, il tombe évanoui. Son cheval s’arrête, flaire son pauvre maître sans vie et reste là, immobile comme pour veiller sur lui.

Quand il reprit ses sens, le malheureux garçon se trouva dans une chaumière où, avec une bonté toute maternelle, une femme âgée lui prodiguait ses soins.

 « Mon cheval ! » tel fut son premier cri. On lui montra, dans une écurie voisine, l’animal en train de manger devant une crèche bien garnie. Il dit alors sans plus : « Je suis content. » Tant il est vrai que les grandes joies comme les grandes douleurs sont plutôt muettes. Il ne lui restait plus que le souci de donner à  boire à la bête. Un sceau d’eau chaude, où l’on avait jeté une poignée de farine d’orge, était là tout prêt pour la faire « barboter ». Volontiers, Michel Guerre eût fait lui-même ses délices de ce méchant brouet. On lui fit savoir qu’un meilleur régal lui était réservé, mais que par prudence, il valait mieux attendre encore un peu. Mais le temps pressait. Notre affamé fut donc assez vite introduit dans une salle à manger bien chauffée où tout de suite le fumet d’une bonne soupe lui fit sauter le cœur. Un vénérable vieillard, mari de son hôtesse et un jeune homme de vingt-quatre ans, leur fils, l’y attendaient. Ils se mirent à table tous les quatre. Avant de manger, Michel Guerre, en bon chrétien, propter metum Judeorum. Il pouvait craindre d’être tombé chez des juifs, car cette engeance, il savait bien, pullulait dans le pays. Son geste furtif ne passa pas inaperçu. La maîtresse de maison prit dans un vieux bahut un beau crist d’argent qu’elle lui présenta. Il y apposa pieusement ses lèvres. Toute gêne, dès lors, disparut, ce n’étaient plus des ennemis, des étrangers que le hasard avait rassemblés mais des frères que Dieu avait réunis. Les mets furent moins copieux que délicats pour ménager un estomac délabré par les privations. Vers minuit, on se sépara après des dieux touchants. Le fils de cette famille si bienfaisante voulut à tout prix accompagner notre cavalier et ne le quitta qu’après l’avoir aidé à franchir un pas très dangereux.

Chacun sait que le vrai n’est pas toujours vraisemblable. Comment un soldat égaré a-t-il pu être l’objet chez des ennemis, d’un pareil accueil ? Voilà une question que le mémorialiste ne se pose même pas mais qui tout naturellement se présente  à l’esprit du lecteur. Il y a bien une réponse à la rigueur. Le fait se passait en Lituanie, dans une ancienne province du royaume de Pologne, dont les habitants pouvaient plus ou moins secrètement considérer les Français comme des libérateurs et des amis. Mais il fait avouer que, dans la suite du récit, le narrateur se révèle de plus en plus comme atteint au plus haut degré de mythomanie.

A SUIVRE.


[1] Il ne semble pas que pendant toute la campagne de Russie, la température soit descendue au-dessous de 28 degrés. (Note du Chanoine Durengues).

 

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( 8 mai, 2019 )

Le point de vue des Alliés sur la bataille de Ligny.

Knotel. Prussiens.

Je n’ai ni la prétention ni le temps de raconter ici, la bataille de Ligny, d’autres, l’ont fait avant moi, et que pourrais-je ajouter, après Houssaye, Charras, Navez, Siborne, Aerts et le regretté commandant Lachouque. C’est d’ailleurs à eux que j’emprunterais les quelques réflexions qui feront l’objet de cette causerie. Le champ de bataille s’étend entre Fleurus et la chaussée de Nivelles à Namur, la route de Gembloux à Charleroi le traverse.

Aux environs de cette ville, sur une région valonnée, sur la rive gauche de la Sambre, un petit village a eu, peut-être, dans l’histoire le privilège unique de voir se livrer sur son sol quatre batailles, cinq, si l’on compte celle livrée par les Légions de César sur les Nerviens de Boduognat, qui, en face de 120.000 Romains se défendirent héroïquement. En 1622, le comte Tserclaes-Tilly, général de Ferdinand, livra bataille aux Protestants de Mansfeld, Saxe et Christian de Brunswick, déjà deux noms que nous reverrons en 1815. Pour nous Français, plus connues sont celles que livra en 1690, le maréchal de Luxembourg, aux troupes Hollando-Allemandes du Prince de Waldeck et surtout celles de 1794 gagnées par les armées de la République. Coïncidence de l’histoire, c’est au mois de juin, entre le 16 et le 26 que furent livrées ces batailles, la première, celle Charleroi ou des Gosselies, qui opposa Jourdan au Prince d’Orange, déjà ! La seconde, le 26 juin gagnée par Jourdan, Soult et Kléber sur les Impériaux, la plus éclatante victoire de la jeune armée républicaine. Si l’on veut continuer le jeu de coïncidences, il est curieux de noter que la victoire du maréchal de Luxembourg fut une victoire sans lendemain, que celle de Charleroi en 1794 ne tourna pas à l’avantage des Français, et que celle de 1815 ne fut pas non plus une victoire définitive, mais une « victoire platonnique » comme l’écrit Barral, le mot est joli !

Les adversaires en présence.

Vingt et un ans après la bataille de Fleurus, une nouvelle fois Français et Allemands vont se trouver face à face. Le soleil est brûlant, la chaleur est suffocante, le sol poudreux. Dans ce décor de fin de printemps, voyons où sont les acteurs du drame qui se prépare Napoléon. Le 14, l’Empereur est à Beaumont, il couche au château, à cette époque, propriété du Prince de Caraman-Chimay. Le 15, il franchit la frontière, le 16 il est à Fleurus. Là, descendu de voiture, il s’installe au Moulin de Naveau. Ce moulin, situé en face de Ligny, appartenait à un émigré français ayant fait partie de la Maison de Marie-Antoinette. Lui-même, ouvrit la porte à l’Empereur, qui, après avoir pris congé de lui, monta sur le toit aménagé en observatoire, accompagné du géomètre Simon. De là, l’Empereur voyait à peu près ce que nous voyons aujourd’hui. À droite Sombreffe, Ligny, dont on distingue le clocher, à gauche Saint-Amand, entre les deux, le clocher de Brye. Ces villages étaient occupés par les Corps Prussiens de Pirch, Thiclman et Zieten. Napoléon, avec sa longue-vue, distingue un moulin au pied duquel se trouvaient deux cavaliers : c’étaient Wellington et Blücher. Les mouvements sont imprécis, et Napoléon, impatienté, s’écrie : « Le vieux renard ne débuche pas ! ».

Blücher. Pouvait-il penser que le vieux renard était en face de lui prenant ses dispositions pour essayer de le vaincre.
Le plateau de Fleurus s’abaisse en pente douce jusqu’à un petit ruisseau, la Ligne, sur sa rive opposée, sur un point culminant un moulin aussi historique que celui de Fleurus, théâtre d’un conseil de guerre célèbre mais resté obscur. Ce moulin c’est celui de Bussy appelé aussi de Winter, démoli en 1895. Là se trouvent Blücher, Gneisenau, Grolman et le colonel Hardinge, attaché militaire anglais, qui, sera d’ailleurs grièvement blessé dans la bataille. Si nous nous mettons face au sud-est, nous voyons le panorama que voyaient les Prussiens ce jour-là. A gauche, Sombreffe, en face le moulin de Fleurus, à droite Saint-Amand, enfin Longpré et Wagnelée, dont on voit le clocher.

De cet observatoire, l’État-Major prussien voyait distinctement déboucher les colonnes françaises, certains officiers, braquant leur lunette sur le moulin de Fleurus, pouvaient distinguer l’Empereur au milieu de son État-Major. Jamais les adversaires n’avaient été aussi près, qu’en ce court moment de l’histoire, peut-être, cherchaient-ils à s’épier avant la bataille. Wellington. Parti de Bruxelles à six heures, le Duc arriva vers 10 heures aux Quatre-Bras ; aux environs de Frasnes il écrit au maréchal Blücher la lettre fameuse qui est, peut-être, la cause de la méprise de ce dernier, qui comptera sur l’arrivée des Anglais, troupes qui lui firent tellement défaut au cours de la bataille.

« Mon cher Prince,
Mon armée est disposée, comme suit :
Le Corps du Prince d’Orange a une division aux Quatre-Bras, l’autre à Nivelle. La réserve est en marche sur Genappe, où elle arrivera à midi. La cavalerie Anglaise sera à la même heure à Nivelle. Le Corps de Lord Hill est à Braine-le-Comte ».
Vous avez bien entendu, tout indique que l’armée anglaise se dirige vers le champ de bataille.
La lettre se poursuit :
« Je ne vois pas beaucoup d’ennemis devant nous et j’attends des nouvelles de votre Altesse pour décider des opérations pour la journée. Du côté de Binche on a rien vu.
Votre très obéissant serviteur : Wellington ».

Cela est daté : des hauteurs de Frasnes : le 16 juin 1815, 10 h 30.

13 heures. – Au lieu d’attendre des nouvelles, Wellington, préfère s’entretenir directement avec le maréchal Blücher ; accompagné de Muffling et Dornberg, il rejoint Blücher au moulin de Bussy. Le lieutenant-colonel Ludwig Von Reich, Chef d’État-Major du 1er Corps Prussien nous relate cette rencontre : Le Duc, écrit-il portait une simple tunique bleue sans distinction et un bicorne, orné de trois cocardes : une noire et deux rouges (espagnole et portugaise) et une plume rouge et blanche. Il était habillé de la plus simple façon. Le Duc quitta le moulin vers 13 h 30. Von Reich remarque que son cheval n’avait qu’un petit porte-manteau fixé à l’arrière de la selle, qui contenait de quoi changer de vêtements, quant aux fontes de pistolets, elles contenaient… tout ce qu’il fallait pour écrire.

Que se passa-t-il au cours de cette entrevue ?

On ne le saura jamais exactement. Clausewitz, Wagner, Damitz, Loben-Sels et Charras pensent que Wellington promit son appui au maréchal prussien, d’autres auteurs pensent que ce dernier ne fut pas si affirmatif. Essayons de reconstituer cette conversation qui se déroula en français :
Wellington, brusquement : « Que voulez-vous que je fasse ? » Gneisenau : « Dirigez vos troupes sans tarder comme réserve de l’armée prussienne, tandis que Muffling, lui conseille de déborder l’aile gauche française. C’est ça, s’écrie le Duc, je culbuterais ce que j’ai devant moi à Frasnes et je monterais sur Gosselies. À cela, Gneisenau répond : que la manoeuvre est imprudente et bien longue, et qu’il vaudrait mieux marcher sur Sombreffe. Ce qui présentait moins d’inconvénient. Il est certain que cette manoeuvre plaçait l’armée anglaise sous les ordres de Blücher, le Duc en fut-il irrité ? Quoiqu’il en soit Wellington quitte brusquement Blücher, en disant : Et bien, je viendrais si je ne suis pas attaqué moi-même ».

Cette promesse était-elle formelle, ou simplement conditionnelle ? De toute façon, Blücher, comme Wellington, se trompaient de bonne foi, sur la répartition des troupes françaises. Blücher pensait avoir en face de lui toute l’armée ennemie et, dans ce cas il avait besoin de l’appui anglais. Wellington, lui, commettait une erreur d’appréciation, certainement involontaire. En effet il avait sous les yeux un tableau de l’emplacement des troupes hollando-belges et anglaises, établi par le Quartier-Maître général Delancey, or, ce tableau était inexact, car ce n’est que dans la soirée que les troupes mentionnées furent réunies en nombre suffisant.

Y avait-il, comme l’écrit Houssaye, un peu de diplomatie dans ces promesses ? Wellington a-t-il trompé volontairement Blücher ? Cette duperie n’est pas dans le caractère du Duc. A-t-il dit à Hardinge en quittant Bussy : « If old Vorvarts fights here, he will get most damnably liked » ou, si l’on préfère : « si le vieux Blücher combat ici, il sera honteusement rossé ! ». D’après Lord de Ross, Wellington avait prévu l’inconvénient de la disposition des troupes prussiennes, et il en avait averti Blücher : « Si j’étais à votre place, avec mes troupes, j’en placerai un plus grand nombre derrière la crête pour les abriter, car si les Français les canonnent, ils peuvent les mettre en pièces avant de franchir les ponts, mais il ajoute, personne ne voulait m’entendre, et je n’avais plus qu’à m’en aller, et tout se passa comme je le craignais ! ».

Tout ceci se passait entre 13 heures et 15 heures. Tous les acteurs du drame sont maintenant en place.

L’armée prussienne.

Puisque nous nous intéressons aux armées alliées, voici en résumé la composition de l’armée prussienne :
Commandant en Chef : Field Maréchal Prince Blücher Von Wahlstatt Chef d’État-Major : Lieutenant-général Comte Von Gneisenau.
Quartier-Maître général : Général-Major Von Grolman.

Ier Corps : Lieutenant-général Von Zieten : 1re, 2e, 3e et 4e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIe Corps : Général Von Pirch : 1er, 5e, 6e, 7e et 8e brigade d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIIe Corps : Lieutenant-général Baron Von Thielmann : 9e, 10e, 11e et 12e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.

La cavalerie était répartie dans les Corps d’armée. En principe chaque brigade d’infanterie avait un régiment de cavalerie à sa suite, chaque Corps d’armée avait une division de cavalerie. La cavalerie prussienne comprenait des dragons, des cuirassiers, des uhlans et des hussards, tous à quatre escadrons. La cavalerie portait en général la « litewka » en Campagne, les hussards le dolman et la pelisse, le casque ou le shako. Les cuirassiers ne combattirent pas à Waterloo. L’infanterie était à trois bataillons : les deux premiers de mousquetaires, le dernier de fusiliers. Tous les régiments étaient à 4 compagnies. Ils avaient deux numéros : celui du rang et celui de la province. Les régiments d’infanterie légère avaient deux bataillons de chasseurs (Jagers) et deux de tirailleurs (Schutzen), également à 4 compagnies. L’artillerie était répartie en brigades : elle avait des batteries à pied de 12, des batteries à pied de 6 et des batteries à cheval de 6, plus une batterie d’obusiers. L’infanterie comme l’artillerie avait l’uniforme bleu, le pantalon gris. Les régiments se distinguaient par la couleur distinctive différente pour chaque province. L’artillerie avait cette couleur noire. L’armée prussienne avait en plus des régiments de landwehr en bataillons et en escadrons, et quelques formations de chasseurs volontaires (Frewillige Jagers).

La retraite prussienne.

Mais revenons au champ de bataille. Environ 150.000 hommes sont en présence. Un silence profond et inquiétant s’abat sur la plaine.Soudain trois coups de canon tirés par une batterie de la Garde Impériale à intervalles réguliers donnent le signal de l’attaque. Il est 15 heures. La tragédie commence, elle ne se terminera qu’à la nuit ; à minuit on se battait encore près du moulin de Bussy. Le récit de la bataille de Ligny n’entre pas dans le cadre de cette causerie, elle a été maintes fois racontée par des historiens combien prestigieux ! Disons seulement qu’elle fut meurtrière, acharnée, que l’on se battit au corps à corps… dans l’église, dans le cimetière on se bat à coups de baïonnettes, à coups de crosse, et quand les armes manquent, à coups de poing ! Les pertes furent très lourdes, bien qu’elles varient selon les auteurs : de 10 à 20.000 hommes pour les Prussiens ; pour les Français de 6 à 7.000 selon Gourgaud, 13.000 selon Mauduit. Où en sont les adversaires, maintenant que les canons se sont tus, et que l’on relève les blessés trop nombreux pour les ambulances. Blücher hors de combat, Gneisenau prend le commandement de l’armée prussienne.

Le voici à cheval, entraîné lui aussi par le flot des fuyards, il arrête son cheval sur un chemin, qui relie la route de Namur, au nord de Brye, nous dit Houssaye. Profitant de la clarté de la lune, il consulte sa carte. C’est dans cette attitude que le représente un très beau portrait, dont j’ignore l’auteur. Gneisenau est en tenue de Campagne, aussi simple que celle de Wellington, col et parements rouges, sans aucune broderie, pantalon gris boutonnés jusqu’au pied, il est coiffé d’une petite casquette à visière, coiffure chère à l’Etat-Major prussien. Son cheval ne porte qu’un tapis de selle de fourrure noire et des sacoches de cuir clair. Il a posé ses brides sur l’encolure de son cheval, lunette à la main, et carte dans l’autre, il réfléchit quelques instants, puis il lance son ordre resté célèbre : « Ruczug nach Tilly und Wavre ». « Retraite sur Tilly et Wavre ». Il est probable, qu’en ce moment même, en ordonnant la retraite, le général vient de sauver l’armée prussienne, et, permis sans le savoir la victoire alliée à Waterloo. Ainsi au lieu de se replier sur ses bases d’opérations, il choisit d’aller vers le nord rejoindre les armées anglaise et tendre ainsi la main à Wellington. Ce dernier écrira, d’ailleurs quelques jours plus tard avec une certaine exagération que la décision de Gneisenau a été le moment décisif du siècle ! Pourquoi les Français stratégiquement vainqueurs n’ont pas exploité leur avantage en poursuivant l’armée ennemie. Cette erreur a permis à l’armée prussienne éparpillée sur les différents champs de bataille de se rassembler sans aucune menace. C’est ainsi que les deux brigades Heinkel et Steinmetz, dispersées, purent tranquillement rejoindre leur Corps d’armée en retraite. Cette armée battue n’avait l’air d’être aucunement désorganisée. Contraste frappant, entre ses deux armées. Alors que les vainqueurs se reposent sur leur victoire, les vaincus, eux, sont continuellement en alerte, profitant de cette passivité et de l’obscurité pour organiser leur retraite. Le Quartier-Général est replié à Mellery, en arrière de Ligny. Thielmann conserve sa position initiale, Jagow, lui, avec des éléments du Corps de Zieten occupe Brye et ses environs. Cette évacuation durera jusqu’à 3 heures du matin.

Et les Anglais ? Eh bien, au matin du 17 ils ignoraient encore le sort de la bataille et l’on pensait même que les Prussiens étaient victorieux, Lord Fitzroy-Somerset, (futur lord Raglan) secrétaire du Duc de Wellington écrivait à sa femme : « Les Prussiens et les Anglais ont refoulé les Français ? ». C’était chanter trop tôt victoire ! Wellington lui-même, ne disait-il pas de Blücher qu’il croyait vainqueur : « He his a fine old fellow ! ».
A l’aube du 17, Wellington se trouvait aux Quatre-Bras, lorsqu’arriva à brides abattues, un aide de camp qui dit quelques mots à l’oreille du Duc, celui-ci se tourna alors vers le capitaine Bowles du 28e Regiment of Foot, et lui dit : « Le vieux Blücher a reçu une sacrée rosée et s’est replié sur Wavre, nous devons reculer aussi, je suppose qu’en Angleterre on dira que nous avons été battus… ». Vous remarquez que Wellington ne dit pas « nous avons été battus, mais on pensera que nous l’avons été, il y a là toute une nuance qui sépare une défaite d’une bataille perdue ! Puis il ajoute : « Je n’y peux rien, nous devons reculer aussi ».

Conclusion.

Victoire stérile ou défaite victorieuse, Ligny aura été la bataille des occasions perdues ou gâchées, des hésitations et des fausses estimations. Il semble que les événements se soient ligués pour déjouer les projets des adversaires ! A Napoléon il manqua d’Erlon, à Blücher il manqua Bülow et  l’armée anglaise pour transformer une défaite, peut-être, en victoire. Si Napoléon avait engagé la bataille à 8 ou 9 heures du matin, si Wellington avait concentré ses forces avec 24 heures d’avance… si, si… Le général Vivian a été sévère pour son chef, il a jugé cette décision, comme une véritable bévue,

« A sad blunder » dira-t-il !Le destin, toujours le destin. J’ai été frappé par ce petit fait – souvent contesté par les historiens – mais que j’aime à croire authentique ! Il est raconté par le capitaine Georges Bowles, du régiment des « Coldstreams guards ». Peut-être le sort de la Campagne fut-il marqué pendant la soirée de la duchesse de Richmond. Après le départ du Prince d’Orange, Wellington qui se trouvait avec Richmond lui demanda une carte de la région. Comme ce dernier lui en présentait une, Wellington, après l’avoir examinée, s’exclama : « Napoléon m’a roulé » – (he has humbegged me), il a 24 heures d’avance sur moi. Que ferez-vous demanda Richmond ? Wellington répondit : « J’ai ordonné de résister aux Quatre-Bras, mais, sauf imprévu nous ne pourrons l’arrêter là, c’est ici que nous livrerons la vraie bataille, et le Duc marqua avec son ongle un point sur le carte que Richmond entoura d’un cercle rouge, ce point c’était Mont-Saint-Jean. Quoiqu’il en soit les faits devaient donner raison à Wellington, déjà Ligny annonçait Waterloo. Dramatique cheminement du destin inexorable : Ligny, magnifique victoire française serait une victoire sans lendemain, ou plutôt elle en aurait un terrible, l’Histoire le connaît sous le nom de Waterloo !

 

Baron Louis de BEAUFORT

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.14-18).

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( 24 avril, 2019 )

Marie Walewska, comtesse et maîtresse de Napoléon.

MW

Il y a cent cinquante ans [cet article a été rédigé en 1967] mourait, discrètement comme elle avait vécu, une jeune femme de trente ans, la générale Philippe Antoine d’Ornano, plus connue sous le nom de Marie Walewska. Peu de femmes célèbres ont laissé une trace aussi imprécise, un abord aussi impénétrable. Les sources authentiques relatives à sa brève existence sont des plus ténues. Frédéric Masson les a exhumées et un demi siècle plus tard, il y a fort peu de temps, le comte d’Ornano en a livré d’autres passages inédits. Malheureusement les documents familiaux, auxquels ils ont eu recours l’un après l’autre, imposent des réserves car il ne s’agit pas de notes autobiographiques, mais de propos recueillis qui ne concordent pas toujours avec les rares allusions des mémorialistes, ni certaines affirmations de Napoléon à Sainte-Hélène. À défaut des lettres qu’elle lui écrivit, sans doute à jamais perdues, il est toutefois possible de suivre l’évolution des sentiments de l’Empereur grâce à quatorze de ses lettres qu’elle avait conservées et qui constituent l’irréfutable témoignage de leur liaison. Telle est la maigre manne où le critique épris de vérité peut tout au plus puiser la substance d’un article, certes pas d’un volume. Et l’on éprouve quelque scrupule à forcer l’intimité de cette femme exquise et modeste qui n’eut d’autre ambition que de vivre dans l’ombre de celui à qui elle avait tout sacrifié. Cette pudeur, ce désir d’échapper aux indiscrets, furent exaucés jusqu’au jour où Frédéric Masson, après quatre-vingts ans d’oubli, la fit revivre. Alors s’est créée autour d’elle une légende auréolée de mystère et de poésie que les spécialistes d’une certaine littérature ont romancée pour mieux la commercialiser. Octave Aubry lui-même n’a pas échappé à cette facilité et ses émules ont depuis exploité cette mine dans la presse, sur les ondes et par l’image, à un point tel que la Polonaise est devenue aujourd’hui une sorte de vedette, aussi popularisée que Marie-Antoinette ou que Joséphine, ce qui n’eût pas manqué de l’épouvanter si elle avait pu le prévoir.

Un instrument docile.

Quelles étaient les dispositions morales de Napoléon et de Marie, au moment où leurs destins vont se croiser, en janvier 1807 ? Napoléon a trente-sept ans. Sa puissance et son génie ont presque atteint le sommet de leur courbe. En trois années inouïes il s’est couronné empereur des Français et roi d’Italie, a vaincu l’Autriche à Austerlitz et la Prusse à Iéna. Maintenant il s’apprête à affronter la Russie sur le territoire de l’infortunée Pologne, démembrée entre ses voisins. Un immense espoir de résurrection nationale soulève l’enthousiasme des Polonais qui l’accueillent en libérateur ; mais lui, bien informé de leurs divisions intestines et de leur exaltation naturelle ne croit guère à leur capacité de s’administrer. Ce surhomme qui mène de front, au prix d’un labeur forcené, des guerres lointaines et l’administration d’un empire démesuré, n’accorde à l’amour que de brefs répits. Au même titre que n’importe lequel de ses sujets, il considère la femme comme un instrument docile de sa volonté omnipotente, spécialement chargé d’assouvir ses instincts élémentaires qui sont grands, à condition d’être diversifiés. Cette conception dénuée d’idéalisme, il l’exprimera plus tard à Bertrand au cours de deux veillées de Sainte-Hélène :
« L’amour n’existe pas réellement. C’est un sentiment factice né de la société. Je suis peut-être peu propre à en juger : je suis trop raisonnable… On a beau dire, l’amour ne résiste pas à l’absence. En général je ne crois pas dans les hommes à la persistance d’un sentiment quelconque, si ce n’est la raison…

… La nature rapproche les hommes des femmes en général, non d’une en particulier… ».

Bien avant le retour d’Egypte il n’éprouve plus pour Joséphine la passion dévorante des premières années de leur mariage qu’elle a si stupidement déçue. Certes il lui demeure fort attaché par les liens du souvenir et d’un conservatisme bourgeois que son ascension n’a pas détruits. Mais l’affection qu’il lui conserve n’aliène en rien sa liberté. En huit ans il a peuplé ses rares loisirs d’une quinzaine de maîtresses, sans compter les inconnues d’un soir. Aucune d’elles n’est parvenue à le fixer plus de quelques semaines ou de quelques mois. Aucune ne lui a inspiré d’autre sentiment qu’un désir violent et passager. Qu’elles soient actrices, petites bourgeoises, célibataires ou mariées, le processus a été le même, à quelques variantes près. Napoléon les distingue au spectacle ou à la Cour. Très souvent son entourage s’ingénie à susciter la candidate, dûment chapitrée sur ce qui l’attend. Pauline et Caroline excellent à ce jeu. Elles connaissent les goûts de leur frère et rivalisent d’ardeur à les satisfaire, mais il y a aussi Talleyrand et à l’occasion Joséphine. A la manière des forestiers, elle sait allumer un contre-feu pour limiter l’incendie qui menace de s’étendre…

Un certain nombre de qualités sont requises à la postulante : elle doit être jeune, expérimentée, soumise, ravissante, de préférence sans cervelle, en tout cas sans la moindre velléité politique. Il est souhaitable qu’elle se comporte en femme du monde, piquante et spirituelle, mais ce n’est pas indispensable si elle possède d’autres talents. Elle est prévenue d’avoir à porter des robes de couleurs vives, car on déteste le blanc et le noir. Détail essentiel : ni odeur ni parfum car on a l’odorat sensible. En revanche pas de prévention : brune ou blonde, grande ou petite, forte ou mince, elle sera la bienvenue pourvu qu’elle sache attiser son désir. Sa Majesté ayant désigné l’élue se la fait amener le soir même ou le lendemain par le préfet du Palais Bausset, surnommé « l’archi-complaisant », ou par son seul ami intime, Duroc. Un des valets de chambre, Constant, Ali ou Roustan, l’introduit au palais par un escalier dérobé, de nuit, dans le plus grand secret. Parfois elle doit attendre longtemps. Parfois Napoléon est là, galant, empressé, direct. Peu de conversation, pas de prémices. En une heure l’affaire est conclue, la belle congédiée. Il n’est pas question d’éluder ou de résister. Elles s’ingénient à durer, certaines par vanité d’avoir été choisies, d’autres avec l’espoir chimérique de devenir favorites à la mode de l’Ancien Régime ou de tirer profit. Sur ce point elles ne sont pas déçues : l’Empereur sait se montrer généreux : bijoux, cadeaux, dons en espèces, avancement flatteur pour le mari s’il existe… Commence alors pour la privilégiée le supplice des lendemains. Elle se morfond dans l’attente des appels nocturnes. Selon le plaisir qu’elle a su lui donner, ce sera souvent, rarement ou jamais. Un soir, elle ne sera plus conviée et comprendra que son temps est révolu, sans orage, sans rupture, simplement parce que le regard du maître s’est posé sur une autre, ce dont la rumeur publique ne manquera pas de l’informer. L’une d’elles vient justement de lui donner un fils, le futur comte Léon, et cette naissance, qu’il apprend la veille du jour où il fera la connaissance de Marie, revêt à ses yeux une importance capitale : pour la première fois, après tant d’expériences infructueuses, il se sait capable de procréer. Il importait d’évoquer ce côté « oriental » de la psychologie de Napoléon pour éclairer son comportement à l’égard de la petite Polonaise. Il va l’affronter avec la mâle assurance que toute femme est prête à s’offrir s’il daigne l’honorer de sa faveur et qu’elle ne l’importunera plus dès qu’il en sera lassé.

Réservée, pieuse, secrète.

Marie a vingt ans. Ses parents, les Laczynski, de petite noblesse rurale, vivent chichement de l’exploitation du domaine de Kiernozia qu’une centaine de paysans cultivent pour eux, ce qui n’est rien dans un pays où les grandes fortunes terriennes s’évaluent par milliers de serfs. La mort prématurée de Mathieu Laczynski a laissé sa femme, Ève Zobrovska, seule pour élever six enfants en bas âge. Marie est l’aînée. La famille végète dans une misère digne, telle que Tchékhov la décrira dans la Cérisaie, où le salut repose sur les riches mariages que pourront contracter les filles.
Or Marie possède les dons propres à assurer ce sauvetage : physiquement et moralement elle promet, à défaut de qualités brillantes, de combler le mari le plus exigeant. À peine sortie de pension elle témoigne d’une maturité peu commune : réservée, pieuse, secrète, elle brûle d’un feu intérieur pour sa patrie malheureuse. L’obsession de l’indépendance la hante. Elle nourrit une haine virile du Russe qui occupe la Mozavie, ce lambeau de Pologne où elle est née, à quelques lieues de Varsovie, mais aussi du Prussien et de l’Autrichien qui se sont partagés le reste du pays. La terre des Laczynski jouxte celle d’un riche seigneur de vieille souche, le comte Anastase Colonna Walewski qui, deux fois veuf, plusieurs fois père et grand-père, habite avec sa soeur et ses nièces le château de Walewice, voisin de Kiernozia. C’est plutôt un manoir bourgeois, construit au xviie siècle, dont l’ordonnance trapue a été anoblie par deux ailes basses et au centre par un péristyle à colonnes surmonté d’un fronton triangulaire qu’un Polonais d’Amérique a dû emprunter au style colonial néo-classique. Qu’importe d’ailleurs : Walewice entouré d’un parc aux belles essences, a grande allure si on le compare au délabrement de Kiernozia. Toutefois le châtelain a cinquante ans de plus que la jeune fille et, lorsqu’il la demande en mariage, elle refuse avec énergie. Une maladie opportune lui procure un sursis. A peine convalescente, il revient à la charge et devant les supplications maternelles, elle cède, malgré sa répugnance. Voyage de noces à Rome. Visite au palais Colonna d’où est issu le rameau polonais de cette illustre famille qui compte parmi ses ancêtres le pape Martin V. Marie écrit à une amie cette lettre édifiante qui prouve que son sacrifice n’a pas été vain et qu’elle est résignée à cette union avec un vieillard chevaleresque:  »… Mon mari a des délicatesses qui touchent. Un autre que lui m’aurait tenue au courant de ce qu’il a fait après notre mariage, et c’est par Mamusia que j’ai appris les dettes qu’il avait payées et ses envois à mes frères. Il m’a demandé pardon de me l’avoir caché… … Y a-t-il beaucoup de jeunes filles qui rencontrent leur idéal ?… Serments échangés à l’autel, respect de soi-même, force que donne la prière. Nous ne sommes pas sur terre pour satisfaire nos caprices et nous pouvons faire le sacrifice d’un bonheur fugitif pour l’offrir à Dieu en pardon de nos fautes et pour le salut de notre pays ».

Trois années vont s’écouler à Walewice dans le plus morne ennui. Marie vit dans la société de sa belle-soeur, la chanoinesse Edwige Walewska, et de ses nièces par alliance, la princesse Jablonowska et la comtesse Birgenska, qui pourraient être ses grand-mères. Lorsqu’elle donne naissance à un fils, ces duègnes s’en emparent, sous le prétexte qu’une jeune femme de dix-huit ans est incapable de l’élever. Son mari leur donne raison. Marie écrit alors : « Je renonce à m’occuper de mon fils… Elles ne me le rendront jamais ». Et se retranchant dans la solitude, elle s’isole dans une étroite piété. A l’automne 1806 Napoléon envahit la Pologne. Les Walewski s’installent à Varsovie pour mieux s’intégrer à la fièvre patriotique. Marie est introduite dans la haute société, mais elle y fait une entrée discrète et d’ailleurs la vie mondaine lui importe peu. Ce qui compte pour elle, c’est préparer l’opinion à la venue du libérateur, tirer le peuple de sa torpeur, l’obliger à secouer le joug. Avec ses nièces elle parcourt les faubourgs et les campagnes, distribuant des tracts, collant des affiches, prêchant le soulèvement contre l’oppresseur. Pendant ces semaines exaltantes elle milite avec passion pour le parti français. Elle imagine Napoléon comme un mythe vengeur, désincarné, un envoyé de la Providence dont il importe de seconder les desseins qu’elle lui prête avec innocence. Telle est la toute jeune femme, pure, mystique, victime d’un premier sacrifice, qui va être offerte au caprice du demi-Dieu. Elle est plus ravissante que belle, avec sa petite taille bien prise, ses cheveux châtain clair et ses yeux bleus candides.

« Elle était gracieuse autant qu’une femme peut l’être, dit la comtesse de Kielmannsegge, modeste et sans aucune prétention : très réservée dans ses gestes et toujours très simple dans sa toilette, elle avait comme femme tout ce qu’il faut pour être aimée… ».Et la comtesse Potocka qui la détestera cordialement, sans doute parce qu’elle lui a été préférée, lui rend cet hommage empoisonné : « Délicieusement jolie, elle réalisait les figures de Greuze : ses yeux, sa bouche, ses dents étaient admirables. Son rire était si frais, son regard si doux, l’ensemble de sa figure si séduisant, qu’on ne pensait jamais à ce qui pouvait manquer à la régularité de ses traits ».

La rencontre.

La version officielle des premières rencontres de Napoléon et de Marie, telle qu’elle a été accréditée par Frédéric Masson, est si connue qu’il est à peine besoin de la retracer. Marie avait une amie d’origine juive et de moeurs légères, Mme Abramowicz, que ses intimes appelaient Elzunia. Toutes deux avaient conçu le projet un peu fou d’entrevoir Napoléon à son passage au relais de Blonie, le dernier avant Varsovie. Le matin du 1er janvier 1807 elles s’y font conduire et, mêlées à la foule, attendent, chaudement emmitouflées, l’arrivée de la berline impériale à la maison de poste. La voici enfin. Pendant que l’on change les chevaux au milieu des vivats, Marie se fraie un passage, bouscule les soldats et parvient à Duroc qu’elle a vu descendre de voiture. Elle le supplie de la laisser parler à son maître et devant l’insistance de cette jolie fille distinguée qui parle un français chantant, il se laisse fléchir : par la portière entr’ouverte un bref dialogue s’engage. Marie haletante balbutie un compliment éperdu d’admiration, de gratitude et de voeux pour l’émancipation de la Pologne. Napoléon surpris, ramasse un des bouquets que les paysans ont jetés à ses pieds, le lui offre et la remercie en formulant l’espoir de la revoir à Varsovie. La scène n’a duré qu’un instant et déjà la berline s’éloigne. Marie, interdite, serre les fleurs dans un mouchoir de baptiste et regagne sa demeure, bien décidée à ne révéler à quiconque, même pas à son mari, cette escapade sans conséquence. Pas un instant elle ne songe à revoir le grand homme aperçu dans la pénombre. Elle croit avoir accompli un geste patriotique, elle a exprimé le sentiment profond de son peuple et cela lui suffit. Une quinzaine de jours s’écoulent et la vision s’estompe déjà dans son esprit lorsqu’un matin le prince Poniatowski s’annonce chez les Walewski. C’est un personnage considérable, d’une bravoure légendaire, neveu du dernier roi de Pologne. Napoléon l’a nommé ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, constitué dès son arrivée pour expédier les affaires courantes. Il vient en personne les convier au bal qu’il doit donner le lendemain à son palais de Pod Blacha en l’honneur de l’Empereur. Au regard équivoque, à l’allusion pleine de sous-entendus que ce grand seigneur dépravé lui a lancée, Marie réalise qu’une visite aussi insolite n’a d’autre objet que de l’attirer dans un piège. Poniatowski a beau insister et Walewski joindre ses exhortations aux siennes, elle refuse. Le soir même, Mme Abramowicz vient avec une amie, Mme de Vauban, maîtresse du prince de longue date. Elles sont mandatées par lui pour vaincre son entêtement et lui révèlent qu’elle est l’enjeu d’une petite conspiration. Napoléon s’est enquis de l’inconnue rencontrée à Blonie. Il a fait donner l’ordre à la police de la retrouver à tout prix. Le gouvernement polonais s’en est vainement mêlé jusqu’au jour où Mme Abramowicz a raconté leur fugue à Mme de Vauban. Voilà pourquoi Poniatowski témoigne tant d’intérêt aux Walewski. Marie se défend pied à pied, mais les solliciteuses font valoir le seul argument susceptible de la fléchir : elle n’a pas le droit de refuser l’occasion inespérée de plaider elle-même la cause sacrée de la Pologne. Napoléon est inaccessible aux hommes d’État polonais. Elle, avec sa foi persuasive, peut l’intéresser – qui sait ? – le convaincre. On ne lui en demande pas plus, cette entrevue ne l’engage pas… Propos hypocrites certes : les rouées savent bien que l’enjeu est tout autre. Mais il importe aujourd’hui de ne pas effaroucher l’innocente. Après de longs débats elle consent, à une condition : arriver assez tard à ce bal pour échapper au supplice de la présentation.

Esther et Assuerus.

Marie a revêtu sa robe la plus simple : de satin blanc sans broderies, tunique de gaze, diadème de feuillage, pas de bijoux. Dans la salle de bal elle va se tapir dans un coin entre deux inconnues. Poniatowski se glisse derrière elle et lui dit à voix basse : « L’Empereur désire ouvrir le bal avec vous. – Je ne danse pas ». Il supplie, elle se bute. Le maréchal Malachowski intervient, elle l’éconduit. Duroc est chargé d’en prévenir l’Empereur. Les Polonais sont terrifiés. L’air absent, Napoléon prend maintenant congé. Il parcourt les salons, gratifie quelques dames de banalités qui sonnent faux. Le voici devant Marie. Elle manque gauchement sa révérence et, pâle comme une morte, les yeux baissés, attend que la foudre tombe sur sa tête. Ce qu’il trouve à lui dire est d’une plate méchanceté : « Le blanc sur le blanc ne vas pas, Madame ». Et plus bas : « Ce n’est pas l’accueil auquel j’avais le droit de m’attendre après… ». Il la fixe un instant et s’éloigne.

Le lendemain matin, Elzunia entre dans la chambre de Marie et lui tend une lettre cachetée qu’elle déchire à grand-peine :

« Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l’impatience de

N. »
A la lettre est joint un gros bouquet de roses pâles entourant une seule rose rouge à laquelle est épinglée une carte d’invitation à dîner le soir même au palais Zamek avec ces mots griffonnés : « Pas de bijoux pour ce dîner. Mais cette rose ».
Une telle désinvolture la blesse, la révolte. Elle s’insurge, elle pleure, elle se refuse à l’évidence. Non elle n’ira pas à ce dîner, la Pologne dût-elle en périr. Il faudra, pour l’obliger à céder, l’ingéniosité d’Elzunia, l’astuce de Mme de Vauban et surtout l’ordre formel, incompréhensible, de son mari. Mais elle ira sans la rose, tout aussi simplement vêtue et se fera attendre.

À table elle est placée à côté de Duroc, en face de Napoléon. Pendant le repas celui-ci, sans lui adresser la parole, ébauche à l’intention de Duroc des gestes expressifs que le fidèle ami traduit en langage clair à sa voisine : Pourquoi n’a-t-elle pas piqué la rose à son corsage ? A-t-elle reçu la lettre ? Pourquoi n’y avoir pas répondu ? Elle élude, se dérobe. Ce soir encore elle ne concédera pas le moindre encouragement. Visiblement Napoléon enrage, stupéfait d’une telle résistance. Elle rentre brisée, mais satisfaite d’elle-même. A son réveil elle trouve une seconde lettre:

« Vous ai-je déplu, Madame? J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je trompé ? Votre empressement s’est ralenti tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le repos. Oh! Donnez un peu de joie, de bonheur, à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Est-il si difficile d’envoyer une réponse ? Vous m’en devez deux ». Dans la matinée une troisième missive est apportée par Constant. Encore plus pressante et chargeant Duroc de convenir d’un rendez-vous, elle s’achève par une sorte de chantage : « Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur ».

A la même heure le gouvernement polonais délibère gravement sur la manière de forcer sa réserve. On admet qu’elle seule, dans les circonstances présentes, peut exercer une influence sur le sort de la Pologne. Elle doit sacrifier son honneur à la raison d’État. Il est décidé que le vice-chancelier Kollontaj, vénéré pour sa droiture et la rigueur de ses principes, tentera une démarche pressante auprès d’elle et que Poniatowski l’appuiera.
Elle les reçoit, muette et crispée. Elle entend leur plaidoyer. Quand il passe les bornes, elle s’insurge, le ton s’élève. On la traite de mauvaise patriote, puis on se radoucit : elle sera leur ambassadrice extraordinaire, l’épouse polonaise de Napoléon… Dans un élan lyrique, Poniatowski va jusqu’à s’écrier : « Voilà notre future impératrice !… » Elle se tait. Alors Kollontaj tire de sa poche une lettre signée de tous ses collègues du gouvernement. Il en escompte un grand effet. Le passage essentiel qui s’appuie sur la Bible et sur la religion devrait porter sur cette âme pieuse :
« … Croyez-vous qu’un sentiment d’amour ait poussé Esther à se donner à Assuérus ? L’effroi qu’il lui inspirait, au point de défaillir sous son regard, n’était-il pas la preuve que la tendresse n’avait aucune part à cette union ? Elle s’est sacrifiée pour sauver son peuple, et elle a eu la gloire de le sauver. Puissions-nous en dire autant de vous, pour votre gloire et pour notre bonheur. Sachez, Madame, ce qu’a dit un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon : « Les hommes, qui ont toute autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations aucun bien effectif si les femmes ne les aident à l’exécuter ». Ecoutez cette voix réunie à la nôtre afin de jouir du bonheur de vingt millions d’êtres ». Marie ne refuse ni ne promet. Ces singuliers ambassadeurs sentent que sa volonté vacille, qu’elle est profondément ébranlée. Ils l’abandonnent à sa méditation. Heures dramatiques où, livrée à elle-même, elle se débat entre des solutions contradictoires. Opposer un refus catégorique aux avances de Napoléon, apaiserait sa conscience, mais quels remords si la Pologne doit en souffrir des représailles ? Se livrer ? Quelle humiliation, quelle honte ! Elle n’oserait jamais revoir son mari ni ses amis, et comment Dieu la jugerait-elle ?… Fuir ? Peut-être, mais on l’arrêtera et elle subira le même sort… Un léger bruit la fait sursauter. Duroc a soudoyé les domestiques, il a forcé sa porte et l’invite à le suivre. Elle ne proteste pas. Napoléon a voulu que leur premier tête-à-tête ait lieu dans son cabinet de travail pour ne pas l’effrayer. Des rafraîchissements sont préparés, il les lui présente avec grâce. D’entrée de jeu, Marie se lance à corps perdu dans une tirade politique. Elle est venue lui parler au nom du gouvernement provisoire : elle le supplie de l’écouter puisqu’elle est la seule voix qu’il daigne entendre. Tandis qu’elle esquisse cette pauvre parade, il sourit et s’approche, veut la prendre dans ses bras, la tutoie, la submerge de propos brûlants. Elle se dégage et s’enfuit. Il la rappelle à l’ordre, sèchement. Et redevenu correct, distant, amical, il s’efforce de l’attendrir en évoquant son ménage sans enfants, sa famille qui ne le comprend pas, sa solitude morale. Il la questionne sur les siens, lui laisse entendre que son mari ne s’oppose pas à l’adultère qu’elle va commettre, qu’elle sera la femme de sa vie. Il parle longuement, avec une douceur, une force de persuasion infiniment redoutables. Et lorsqu’il la congédie après l’avoir embrassée sur le front et lui avoir fait promettre de venir dîner le lendemain, elle a le sentiment de remporter une victoire et de le dominer. Comme elle le connaît mal !… Sa lettre habituelle du matin, aussi tendre que les précédentes, est assortie cette fois d’une magnifique broche en diamants. Elle la rejette avec colère. Ainsi pense-t-elle, il veut m’acheter ? Suprême affront que cette femme fière et désintéressée ne saurait supporter. Sa résolution est prise, elle se sauvera. Une lettre d’adieu à son mari et le soir venu, une valise à la main, elle s’enfonce dans la ville, vers le ghetto où elle espère trouver, à prix d’or, le moyen de gagner un port de la Baltique. On lui oppose un refus poli mais formel, le risque à courir serait trop grand. Alors, désemparée, elle se dirige vers le palais Zamek et par l’escalier dérobé de la veille se fait conduire au cabinet de l’Empereur.
Il est furieux. Duroc ne l’a pas trouvée chez elle, on a battu la ville à sa recherche et maintenant elle se permet d’arriver avec deux heures de retard !…
Elle tente de s’expliquer. L’envoi de la broche l’a ulcérée, elle ne voulait plus le revoir… Ces propos malheureux ont le don d’exaspérer Napoléon. Il l’insulte, brise une montre et se répand en invectives contre les Polonais. Saisissant un dossier il invoque le témoignage de Talleyrand : « Pas une goutte de sang français en échange de toute la Pologne ! » Et celui de Lannes : « Les Polonais sont tremblants sous le joug de leurs maîtres, ils sont toujours légers, divisés, anarchiques, vouloir les reconstituer en corps de nation serait épuiser inutilement le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée ». Sous cette avalanche d’outrages, Marie défaille. Quand elle reprend connaissance, elle réalise que Napoléon a profité de son évanouissement pour abuser d’elle. Telle est la thèse dont les papiers de Marie Walewska ont assuré la consécration. Aux sceptiques on pourrait répondre qu’elle était mieux placée que quiconque pour donner sa version des faits. Mais certains témoignages et certaines invraisemblances laissent penser que la réalité fut sans doute moins romanesque. Selon ses Mémoires, la comtesse Potocka était présente au fameux bal où Marie refusa de danser avec Napoléon (cela est confirmé par une note de l’intéressée, citée par le comte d’Ornano). L’Empereur vint s’asseoir entre Marie et Mme Potoçka, causa quelques minutes avec cette dernière et lui demanda qui était sa voisine. Se tournant alors vers Marie, il l’invita à une contredanse, après quoi il lui serra la main, « ce qui, disait-on, équivalait à un rendez-vous ».

Poniatowski donnera à la comtesse de Kielmannsegge une version identique :

« Au bal donné par la ville en son honneur, l’Empereur la remarque et, sans lui dire un mot, danse avec elle. Le lendemain et les jours suivants Duroc l’invite chez l’Empereur ».
Qui donnait ce bal ? Mme Potocka répond : Talleyrand, et précise pourquoi il avait ménagé cette première entrevue :

« Napoléon ayant manifesté le désir de compter une Polonaise au nombre de ses conquêtes, elle fut choisie telle qu’il la fallait, délicieuse de figurer et nulle d’esprit ».
A Sainte-Hélène Napoléon confirmera ce patronage à Gourgaud :

« C’est M. de Talleyrand qui m’a procuré Mme Walewska, elle ne s’est pas défendue. »

On remarquera qu’aucun de ces témoignages concordants ne fait allusion au relais de poste ni à la recherche de l’inconnue. Napoléon aurait connu Marie chez Talleyrand, à l’initiative de ce dernier, et aurait dansé avec elle. Les rencontres suivantes, mentionnées par Poniatowski, concordent en revanche avec le récit prêté à Marie.

Reste à discuter la phrase énigmatique de Napoléon : « Elle ne s’est pas défendue ».

En effet le viol paraît peu plausible. Marie savait à quoi s’en tenir lorsqu’elle est venue la seconde fois au palais Zamek. Puisqu’elle était prête au sacrifice, pourquoi eût-il été nécessaire de l’y contraindre ?… Ce procédé constituerait d’ailleurs un exemple unique dans la carrière de Napoléon et psychologiquement on imagine mal une femme aimant par la suite l’homme qui l’a ainsi traitée.

Elle s’est défendue, certes, mais avant de se rendre. L’impatience déçue des lettres de Napoléon témoigne d’une certaine résistance. Plus encore le message rusé du gouvernement provisoire. On objectera que cette résistance fut brève. Selon Garros, le bal eut lieu le 18 janvier et Napoléon a quitté Varsovie le 29 : onze jours pour conquérir et ébaucher une vie commune que personne ne conteste, c’est peu il est vrai, mais quelle honnête femme eût échappé à l’implacable conjuration d’une volonté toute-puissante et de la raison d’Etat… ?

Une collaboration intellectuelle.

La nuit même où Marie s’est donnée à lui – volontairement ou non – Napoléon l’a installée dans un appartement discret du palais Zamek. Rien n’est changé à son intense activité : audiences, plans de campagne, travail de cabinet avec Maret. Il ne la rejoint que le soir pour dîner, ou à l’une de ces soirées brillantes dont les Polonais raffolent. Marie, « semblable à une jeune veuve » dira la comtesse Potoçka, ne s’affiche pas. Timide, effacée, insensible aux hommages, elle semble ignorer la curiosité dont elle est l’objet, sa nouvelle position suscitant, bien entendu, des commentaires plus ou moins favorables. Dans l’intimité retrouvée elle amène, avec son doux entêtement, la conversation sur son idée fixe. Il ne l’éconduit pas. Pour la première fois de sa vie il tolère qu’une femme lui parle de politique. Patiemment il discute avec elle sans toutefois s’engager. Ses arguments ne varient pas : que les Polonais fassent preuve de cohésion, de maturité, qu’ils soutiennent militairement sa lutte contre la Russie, et ils seront récompensés selon leurs mérites. Bien sûr Marie ne trahit pas de secret en divulguant ces propos à Poniatowski, en l’exhortant à imposer la trêve aux factions, en le pressant de lever des régiments. Il est même certain que Napoléon se sert de son truchement pour inspirer la ligne de conduite des dirigeants polonais. Car elle n’est pas prisonnière d’une cage dorée, elle reçoit librement ses compatriotes et, tout en communiant avec eux dans l’idéal commun, elle se fait l’interprète et l’avocate loyale des desseins de l’Empereur. Cette collaboration intellectuelle qui marque la première phase de leur liaison est si réelle qu’à son départ, le 29 janvier. Napoléon lui confie une sorte de mission officieuse : elle se rendra à Vienne avec sa mère et prodiguera dans les salons l’assurance que la France ne détachera jamais la Galicie polonaise de la couronne d’Autriche, ceci afin de rassurer Metternich dont la neutralité demeure incertaine. C’est à Vienne qu’elle reçoit, au lendemain de la tuerie indécise d’Eylau, ce bref billet de Napoléon daté du 9 février :

« … La bataille a duré deux jours et nous sommes restés maîtres du terrain. Mon coeur est avec toi ; s’il dépendait de lui, tu serais citoyenne d’un pays libre. Souffres-tu comme moi de notre éloignement ? J’ai le droit de le croire ; c’est si vrai que je désire que tu retournes à Varsovie ou à ton château, tu es trop loin de moi. Aime-moi, ma douce Marie, et aie foi en ton N. ». Docile, elle retourne à Kiernozia, refuse avec dignité le séjour de Walewice qui lui est pourtant offert. Il ne semble pas que Napoléon lui écrive, mais il lui fait donner de ses nouvelles par Duroc.Trois mois s’écoulent ainsi, dans la solitude et la méditation de l’incroyable événement qui a bouleversé son existence. Au début de mai elle reçoit la visite du général Zayonczek et de son frère Teodor Laczynski qui la supplient de les conduire auprès de Napoléon. Zayonczek vient de recruter une division de six mille hommes et il voudrait l’offrir à l’Empereur en gage de la bonne volonté polonaise. Marie saisit ce prétexte et sollicite une autorisation qu’elle obtient. Le quartier impérial est établi depuis un mois au château de Finkenstein, en Prusse-Orientale. Il faut, pour s’y rendre de Varsovie, traverser sur plus de cinquante lieues un rude pays de forêts, de lacs et de marécages, par des routes épouvantables, au milieu de troupes en mouvement. Peu de femmes prendraient le risque d’un tel voyage. Marie n’hésite pas. Dans le climat spartiate de Finkenstein son arrivée passe relativement inaperçue. Elle vie en recluse, sans quitter la chambre contiguë au cabinet de travail de Napoléon où leurs repas sont servis. Son unique distraction est d’observer, derrière sa fenêtre, les allées et venues de cette ruche. Il lui consacre si peu de temps, du matin au soir absorbé par ses revues, des inspections, des conférences… Un jour l’ambassade de Perse vient en audience, apportant d’admirables châles destinés à Joséphine. Napoléon veut les offrir à Marie, elle les refuse. À force de prières elle finit par accepter le moins beau… à condition de le donner à une amie.

Sentiment nouveau.

Malgré la précarité du séjour, les quelques semaines passées à Finkenstein comptent parmi les plus heureuses de leur union éphémère. L’admiration mêlée de crainte dont elle ne s’est jamais défendue à l’égard de son génie évolue maintenant vers un amour profond, mystique, sans espoir. Quant à lui, passé le temps de la frénésie sensuelle, il se laisse envahir par un sentiment nouveau de tendresse protectrice et d’estime qu’aucune femme ne lui a encore inspiré. La capitulation de Dantzig et la reprise imminente des opérations contraignent Napoléon à la renvoyer en Pologne. On peut mesurer le déchirement qu’elle dut éprouver aux allusions des deux billets qu’il lui adresse le 26 mai et le 12 juin :

« … Sois calme et heureuse, car l’horizon s’éclaire et nous nous reverrons bientôt. C’est mon voeu le plus cher…

… Tout marche comme je l’avais prévu, nous sommes sur les talons de l’ennemi et la division polonaise est remplie d’enthousiasme et de courage. Le jour approche d’une réunion que j’appelle de tout mon coeur, où nous pourrons vivre l’un pour l’autre… ».
Les événements ne le permettront pas de sitôt. Après l’éclatante victoire de Friedland et les pourparlers de Tilsitt avec le tsar Alexandre, il s’arrête à Dresde et regagne la France au plus vite, après dix mois d’absence. Le 27 juillet il est à Saint-Cloud d’où il lui écrit :
« … Ma joie serait entière si tu étais ici, mais je t’ai dans mon coeur. L’Assomption est ta fête et mon anniversaire de naissance : c’est une double raison pour que nos âmes soient à l’unisson ce jour-là. Tu m’as certainement écrit, comme je le fais en t’envoyant mes souhaits : ce sont les premiers, faisons des voeux pour que bien d’autres les suivent, pendant beaucoup d’années. Au revoir, ma douce amie, tu viendras me rejoindre. Ce sera bientôt, quand les affaires me laisseront la liberté de t’appeler.
Crois à mon inaltérable affection ». Un crochet par Varsovie n’eût pourtant guère allongé son voyage de Tilsitt à Dresde – un coup d’oeil sur la carte le démontre – mais peut-être craignait-il d’affronter l’enthousiasme populaire après le geste qu’il vient d’accomplir en faveur des Polonais : la création du grand-duché de Varsovie, placé sous la souveraineté nominale du roi de Saxe (en fait un simple protectorat français jouissant d’une autonomie relative) qui les délivre du joug de la Russie. Peut-être a-t-il pris cette demi-mesure, qui compromettra l’avenir de ses relations avec le Tsar, sous l’influence de Marie et pour lui plaire. Dans l’isolement de Kiernozia, cette nouvelle apporte en tout cas une lueur d’espoir. Pas de lettre, pas un signe de lui. Elle ignore que, depuis son retour à Paris, il s’est lancé dans une nouvelle aventure avec une jolie Génoise, Carlotta Gazzani, aimablement suscitée par Joséphine qui, bien informée, redoute l’épouse polonaise. Carlotta, grâce à sa fonction de lectrice de l’Impératrice, loge aux palais impériaux, ce qui facilite les choses. Toutefois Napoléon n’attache guère d’importance à ce passe-temps. A Mantoue le 13 décembre, au cours de sa tentative de réconciliation avec Lucien, il lui confiera, parlant évidemment de Marie :

« C’est une femme charmante, un ange. Ah ! C’est bien d’elle qu’on peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! …

… Vous riez de me voir amoureux ; oui je le suis en effet, mais toujours subordonnément à ma politique qui veut que j’épouse une princesse, quoique je préférerais bien couronner ma maîtresse ».
Ainsi il rêve de l’épouser bien que sachant ce rêve irréalisable. Tout ce qu’il peut lui concéder c’est de l’aimer, entre deux voyages, deux guerres, deux passades… 

Le 1er janvier 1808 Teodor Laczynski surgit à Kiernozia comme un messager du ciel, chargé d’amener Marie à Paris. Sans perdre de temps, avec la princesse Jablonowska pour chaperon, sa servante Mania et son frère, elle se met en route et fin janvier s’installe quai Voltaire chez Teodor. Elle n’a pas revu l’Empereur depuis Finkenstein, huit mois plus tôt, et il n’est pas question à Paris de vie commune, ni même de paraître à la Cour. C’est dans le plus grand secret que Napoléon vient le soir de temps à autre. Il semble pris pour elle d’un regain de passion, comme l’atteste cet aveu griffonné au dos d’un calendrier : « Tu es pour moi une nouvelle sensation, une révélation perpétuelle. C’est que je t’étudie avec impartialité. C’est qu’aussi je connais ta vie jusqu’à ce jour. D’elle vient, chez toi, ce singulier mélange d’indépendance, de soumission, de sagesse et de légèreté, qui te fait si différente de toutes ». Marie n’est pas exigeante, elle l’a prouvé en répondant à son premier appel, après avoir été si longtemps délaissée. Ce bonheur relatif, ces instants trop rares qu’il lui accorde, elle s’en contenterait s’il n’était sans cesse entraîné loin d’elle. Dès le Ier avril il part à Bayonne régler les affaires d’Espagne avec Joséphine, sa Cour… et Carlotta. Marie désenchantée regagne la Pologne.

Le chant du cygne.

Plus seule que jamais. Des voeux au 15 août. D’Erfurt, le 2 octobre, cet encouragement qui sonne faux :

« Ne t’excuse pas de ne pas écrire plus, c’est même plus sage d’agir ainsi, car je me déplace sans cesse. Qu’importe les mots, nos corps seuls sont séparés. J’en souffre mais je sais que la matière compte peu pour toi, tu m’as donné ton âme et tu possèdes la mienne…
Crois à mon éternelle affection… » Et le 14 janvier 1809, de Valladolid, cette dure semonce car elle doit sans cesse l’entretenir du problème polonais et il en est las :

« Ma petite Marie
Tu es une raisonneuse et c’est très laid ; tu écoutes aussi des gens qui feraient mieux de danser la polonaise que de se mêler des affaires du pays. J’ai perdu un quart d’heure à t’expliquer que ce qui paraît être des mesures incompatibles apportera de grands avantages. Relis-moi et tu comprendras, le Code Civil a fait ses preuves, et ailleurs qu’en France…

… Je serai prochainement à Paris ; si j’y demeure assez longtemps, tu pourras peut-être y revenir.
Mes pensées sont pour toi ».

Comme le ton de ces lettres diffère de celui des premières, il y a deux ans à peine. C’est un époux de longue date qui semble récriminer, ce n’est plus un amant… De fait il va passer près de trois mois à Paris sans se soucier d’elle. La campagne d’Autriche s’ouvre en avril par une écrasante défaite des Polonais. Varsovie est prise et Marie suit le quartier général à Thorn où elle a une orageuse entrevue avec Poniatowski à qui elle reproche son incapacité. L’entrée des Français en Autriche sauve l’armée polonaise du désastre, l’envahisseur est reconduit aux frontières. Marie, passionnée par ces événements, doit adresser à Napoléon de véritables rapports auxquels il répond de Vienne à deux reprises par des conseils politiques. Enfin le 6 juillet la victoire de Wagram va lui permettre de prendre un long répit et Marie, après seize mois d’absence, est mandée à Schönbrunn. De la mi-juillet à la mi-octobre ils vont vivre la plénitude et le chant du cygne de leur liaison. Napoléon veut recréer, pour elle, l’intimité de Finkenstein. Elle dispose d’un appartement au château, il vient l’y rejoindre chaque nuit et souvent il s’évade pour l’entraîner dans de longues promenades à travers la campagne viennoise. Cet enchantement de sa présence, aussi souvent que cela lui est possible, va bientôt se magnifier pour elle d’une autre présence: elle attend un enfant et Napoléon semble s’en réjouir. Mais la politique lui interdit de faiblir. Sa décision de divorcer est irrévocable et la venue de Marie à Paris, dans l’état où elle se trouve, pourrait compromettre les négociations du divorce et de son remariage. Elle rentrera donc en Pologne, enceinte de trois mois, tandis qu’il s’apprête à affronter Joséphine. Marie paraît d’abord se soumettre à cet abandon si peu honorable. Mais en décembre elle reprend la route de Paris, cette fois avec une domesticité complète et de nombreux bagages, comme s’il s’agissait d’une installation définitive. Il semble bien qu’elle agisse de sa propre initiative car Napoléon mène à ce moment une existence compliquée où elle ne peut que l’embarrasser. De front il prépare Joséphine à l’idée du divorce, il est en quête d’une alliance souveraine et il s’intéresse fort à une jeune personne de la suite de Pauline, Christine de Mathis, qui le tient en haleine avec une coquetterie consommée. Il existe trente-quatre billets de Napoléon à sa soeur, écrits de novembre 1809 à février 1810, où toutes les nuances de l’inquiétude, de la fièvre ou du ressentiment s’expriment au jour le jour, Pauline étant chargée de convoquer, de tancer, de transmettre ses messages à la rebelle. Et cela jusqu’à la veille de l’arrivée de Marie-Louise à Compiègne !…

Les mobiles de Marie demeurent hypothétiques. Cherche-t-elle un ultime rapprochement par l’intermédiaire de l’enfant qui va naître ? Veut-elle éviter le scandale dont sa grossesse va éclabousser les Walewski ? Est-elle sollicitée par le gouvernement polonais que la perspective d’un mariage russe de Napoléon préoccupe, et qui voudrait obtenir des assurances par son truchement ? On ne sait, mais les deux dernières hypothèses sont plus plausibles, sa réserve et son désintéressement étant bien connus. Quoi qu’il en soit, dès son arrivée, elle loue un hôtel particulier, 2 rue La Houssaye, nom que portait alors la portion de la rue Taitbout comprise entre la rue de Provence et la rue de la Victoire. Napoléon lui rend de rares visites. Il semble plus soucieux du confort de son installation et des préparatifs de la naissance que de sa solitude morale. Il ne lui témoigne qu’une affection lointaine. Leur liaison prend fin alors que cette maternité devrait la vivifier. Elle a duré trois ans au cours desquels ils n’ont été réunis que six mois en quatre fois : à Varsovie, à Finkenstein, à Paris et à Vienne. Entre temps de longues éclipses : quatre, huit et seize 

Alexandre Walewski.

Au début de mars Marie reçoit d’Anastase Walewski une lettre pleine de dignité. Il cède son domaine à son fils aîné et l’invite à s’entendre avec lui afin d’accoucher à Walewice. On ne saurait imaginer plus noble mansuétude. Elle en est bouleversée, elle part, il était temps : cette offre généreuse lui épargne l’humiliation et le chagrin de se trouver à Paris lorsque les noces de Napoléon et de Marie-Louise seront célébrées en grande pompe le 2 avril. Alexandre Walewski naît le 4 mai 1810 et son père légitime pousse la délicatesse jusqu’à le déclarer lui-même au curé de Walewice. Sa signature, qui figure au registre de la paroisse, en fait foi. Ainsi les apparences sont sauves. L’enfant portera un nom dont il se prévaudra toute sa vie avec une juste fierté. Napoléon apprend la naissance de son fils au cours d’un voyage triomphal en Belgique avec sa jeune épouse. Il fait parvenir des dentelles de Bruxelles et 20 000 francs en or pour Alexandre ; pour Marie une somptueuse édition de Corneille. Elle doit tellement s’ennuyer à Walewice qu’elle revient rue La Houssaye. La comtesse de Kielmannsegge dira que sa maison était aussi mal meublée qu’un hôtel garni, à l’exception de quelques bibelots de grande valeur. Elle y mène une existence retirée en compagnie de son frère, ne recevant à sa table que les Polonais de passage. Elle s’habille toujours aussi simplement, le plus souvent d’une robe de satin gris, comme si elle portait le deuil. Napoléon veut l’ignorer : elle s’en plaint à Savary, à Duroc, à Corvisart. Pas d’écho. En février 1811 cependant, quelques semaines après la naissance du roi de Rome, il viendra la voir à deux reprises, mais ne s’intéresse guère qu’à Alexandre. Elle a repris ses distances, l’appelle Votre Majesté. Il proteste et tente de la prendre dans ses bras : elle le repousse doucement. Il n’insiste pas. Tout est bien fini. Elle souhaite néanmoins maintenir le contact, ne serait-ce que pour son fils et pour la Pologne. Et sans doute dans cet espoir, elle va louer à Boulogne, le 15 avril, une maison de campagne proche du palais de Saint-Cloud. Cette maison subsiste, 7 rue de Montmorency. Elle est aujourd’hui affectée à une école municipale pour enfants attardés. Aucune trace de décoration intérieure, si ce n’est une charmante cheminée d’époque. Mais les murs sont intacts et cette demeure oubliée, dont le grand jardin est envahi de baraquements scolaires, a conservé l’apparence bourgeoise qu’elle devait avoir au début du siècle dernier. Elle faillit disparaître en 1964, sa démolition ayant été décidée. Sur l’intervention du comte Roger Walewski et de Paul Fleuriot de Langle, M. Malraux l’a fait classer à l’Inventaire des demeures historiques. Elle est sauvée. Il reste à espérer qu’elle puisse être transformée un jour en musée.
 
Rien ne prouve que Napoléon vint voir Marie dans cette maison. Le seul fait de sa proximité de Saint-Cloud où il résida si souvent en 1811 est une coïncidence troublante, sans plus. Le 5 mai 1812 apparaît comme un jour faste dans cette grisaille. Elle a formulé une demande d’audience et il la reçoit aux Tuileries. Comme jadis la conversation prend vite un tour politique. Napoléon pense tout haut, familièrement. Elle l’interroge sur la possibilité d’une guerre avec la Russie que l’opinion croit imminente. Il s’en défend. Au cas où elle éclaterait, accorderait-il l’indépendance à la Pologne ? Il élude. Peut-elle le servir là-bas ? Oui, en aidant Poniatowski à constituer une armée forte… Il a tiré de son bureau un parchemin roulé et le lui tend. Par décret impérial Alexandre Walewski est doté de 69 fermes et parcelles appartenant à la Couronne de France dans le royaume de Naples. Jusqu’à sa majorité elle en percevra le montant s’élevant à 170 000 francs par an. Ensuite son fils lui versera une pension viagère de 50 000 francs. Si l’on multiplie ces sommes par quatre pour les évaluer en francs actuels, c’est une fortune considérable dont il comble la mère et l’enfant, sans doute pour libérer sa conscience. Marie le précède en Pologne. L’ambassadeur de France, Mgr de Pradt, la traite « en fac-similé d’Impératrice », dit la comtesse Potoçka qui lui trouve « un aplomb modeste », acquis pendant son séjour en France. Mais les honneurs dont on l’entoure, le pas qu’on lui donne sur les autres femmes, ne sont pas de son goût. Elle se hâte vers Vilna d’où Napoléon s’apprête à envahir la Russie. Une dernière fois elle le presse de proclamer l’indépendance de la Pologne dès qu’il aura vaincu ; pas plus que jadis, elle ne parvient à lui arracher de promesse. C’est tout juste si elle obtient qu’il reçoive la délégation de la Diète polonaise qu’elle a accompagnée. Tant que Napoléon triomphe en Russie, elle demeure à Varsovie où l’espoir est à son comble. Mais dès la nouvelle de l’incendie de Moscou elle se retire à Walewice. Des échos assourdis de la retraite parviennent et sèment la panique dans le pays. Le 10 décembre, l’ambassade de France lui fait savoir que l’Empereur est secrètement arrivé à Varsovie et qu’elle se tienne prête à le rencontrer. Quelques heures plus tard, second message : il arrive. En hâte elle fait improviser un souper, meubler la plus belle chambre du château avec ce qu’elle a de plus précieux. Et soudain dans la nuit les clochettes d’un traîneau. Napoléon, vieilli, épaissi, accablé, gravit lourdement le perron seul avec Duroc. Il embrasse tendrement son fils, fait le tour du château et se met à table. Morne souper. Il semble chercher à s’étourdir, lève des armées fantômes, échafaude mille projets… Duroc congédié, Marie le conduit à sa chambre. Il s’étend tout habillé, elle s’assied près de lui et il s’endort, la main dans la sienne. Elle demeure immobile, de longues heures, à le contempler. Avant l’aube, Duroc vient le réveiller. Rapides adieux, Napoléon engage Marie à ne pas s’exposer aux exactions des Cosaques, à regagner la France au plus vite.

Le temps des revers.

Le temps des revers est venu, le déclin de l’Empire se précipite. Marie ne manquera pas les rares occasions dont l’Empereur dispose pour lui manifester sa sollicitude. Certes il n’est pas question de rencontres clandestines : les derniers entretiens ont lieu au grand jour, dans l’apparat des palais impériaux, entre deux audiences. De ce fait ils n’ont pas échappé aux mémorialistes qui rendent unanimement hommage à sa fidélité dans le malheur. En novembre 1813, entre la désastreuse campagne d’Allemagne et celle de France, Marie est reçue aux Tuileries. Un témoin imprévu s’est glissé entre eux : le roi de Rome, alors âgé de deux ans et demi, à peine dix mois de moins que son propre fils. La présence de cet adorable enfant turbulent, son médaillon par Isabey que Napoléon lui remet maladroitement, lui arrachent des larmes… Cinq mois plus tard, après la première abdication, elle accourt à Fontainebleau, rencontre Caulaincourt et le prie de l’annoncer. Une partie de la nuit elle attend dans un salon du palais déserté qu’on veuille bien l’introduire. En vain. Elle a été oubliée. Cinq mois encore, l’Empereur est à l’île d’Elbe. Elle sollicite la permission de venir le saluer avec son fils qu’elle emmène à Naples pour tenter de récupérer ses biens confisqués par Murat. Le Ier septembre elle débarque de nuit à Porto Ferrajo. Bertrand est venu l’accueillir et la conduit discrètement dans la montagne, à l’ermitage de la Madone où Napoléon goûte les premières vacances de sa vie, dans un site enchanteur. Il descend à sa rencontre, lui cède la cellule de moine qu’il habite et feint de se retirer sous la tente qui a été dressée près de là. C’est du moins ce qu’insinue le mameluck Ali. Elle va passer deux jours, romantiques à souhait, dans ce paradis perdu. Elle s’attarderait volontiers, mais Napoléon craint que Marie-Louise, dont il ignore l’inconduite, ne tire prétexte de cette escapade pour se dérober. Une fois de plus Marie sera donc sacrifiée. A l’heure du départ, ayant appris par le trésorier Peyrusse les difficultés financières de l’Empereur, elle veut lui restituer un beau collier de perles qu’il lui offrit jadis. Bien sûr, il ne l’accepte pas et la congédie avec émotion. Sous les rafales de pluie, dans la nuit noire, Marie traverse l’île et s’embarque en pleine tempête. Leurs ultimes rencontres auront pour cadre l’Elysée, avant et après Waterloo, puis Malmaison la veille du départ à Sainte-Hélène. Chaque fois elle est venue avec le petit Alexandre, le seul lien qui l’unisse encore au grand vaincu. Napoléon n’est pas sans savoir en effet qu’elle a décidé de refaire sa vie, mais il serait mal fondé à le lui reprocher. Nul doute que leur dernier adieu à Malmaison se soit situé dans un climat de mutuelle affection et d’infinie tristesse, dépouillé de reproches autant que d’illusions.

Un jeune colonel.

Il faut revenir en arrière dans le passé de Marie pour la laver de la trahison dont certains l’accusent de s’être rendue coupable envers Napoléon.

A Varsovie, en janvier 1807, elle a rencontré, parmi les brillants officiers français qui papillonnaient autour d’elle, un jeune colonel de dragons, Philippe d’Ornano, superbe cavalier, petit-cousin de l’Empereur, et qui compte par surcroît deux maréchaux de France parmi ses ancêtres. Pendant cinq ans elle ne l’a pas revu. Entre temps il a guerroyé en Espagne et au Portugal où sa bravoure lui vaut d’être nommé général de brigade sur le champ de bataille de Fuentes de Onoro ; il fait ensuite la campagne de Russie et se couvre de gloire à la Moskowa. A vingt-huit ans il est général de division, en passe de prendre la relève des grands cavaliers de l’Empire tués à l’ennemi. C’est alors que se produit dans sa vie un événement extraordinaire : le 18 novembre 1812 à la bataille de Krasnoë, il est renversé par un boulet et tenu pour mort. Son aide de camp, M. de Laberge, l’ensevelit sommairement dans la neige puis, pris de remords, le déterre, le charge en croupe et ramène au quartier général ce qu’il croît être un cadavre. Ornano ouvre alors les yeux et se lève. Cinquante ans plus tard, ce ressuscité qui a la vie dure sera fait maréchal de France par Napoléon III. En attendant, quelques jours après sa fausse mort, il est grièvement blessé et évacué en France. Tel est le héros que Teodor Laczynski amène dîner chez sa soeur à la Noël 1812. Il lui fait une cour assidue, l’emmène au spectacle, l’entraîne dans le tourbillon du monde. Un jour il la demande en mariage. Elle refuse, prenant prétexte qu’elle n’est pas libre car Anastase Walewski vit encore et que pour rien au monde elle ne romprait les liens religieux du mariage. Ornano repart à la tête des dragons de la Garde pendant la campagne d’Allemagne. Ils s’écrivent et deux extraits de leur correspondance prouvent, s’il en était besoin, la pureté de leurs relations. Le 2 mai 1813 il lui écrit :« Ma profonde gratitude ne vous est pas seulement due pour m’avoir reçu avec tant de grâce charmante, pour m’avoir consacré votre temps : le sentiment que vous m’inspirez me fait votre obligé plus encore. Ne le partageriez-vous jamais qu’il m’aurait donné des heures d’une ineffable douceur, auxquelles il semble interdit de demander davantage… J’attendrai… ».

Elle lui répond le 20 juin :

« … J’ai aussi le meilleur souvenir de ces semaines. Elles scellent notre amitié. A elles je dois votre bonne lettre et le plaisir que me donne celle que je vous écris ». Dans les derniers jours de 1813 il rentre d’Allemagne et ne fera pas la campagne de France, car il commande les réserves de la Garde chargées de la défense de Paris. Il peut ainsi rencontrer Marie chaque jour et son influence s’affirme. C’est lui qui la décide à se rendre acquéreur d’un hôtel particulier 48, rue de la Victoire, qui jouxte celui où Napoléon connut Joséphine et qu’elle habitera désormais. C’est lui qui la ramènera de Fontainebleau après sa tentative infructueuse auprès de l’Empereur. A la première Restauration, Ornano s’est rallié aux Bourbons, ce qui n’a guère plu à Marie. Leurs occupations les éloignent d’ailleurs l’un de l’autre : il a pris un commandement à Tours, elle est à l’île d’Elbe et à Naples. Mais à son retour il insiste à nouveau pour l’épouser et cette fois elle ne peut plus opposer l’existence de son mari puisqu’il vient de mourir presque octogénaire. D’autant plus qu’elle conserve un assez amer souvenir de sa réception écourtée à l’île d’Elbe. Ils se fiancent donc en février 1815. Avant de s’engager elle a tenu loyalement à lui communiquer ses notes intimes afin qu’il ne puisse ignorer la ferveur de sa passion déçue. Cette franchise ne fait que la grandir à ses yeux, il est si décidé à l’épouser qu’il demande à cet effet un congé d’un mois au ministre de la Guerre. Sur ces entrefaites Napoléon débarque à Golfe-Juan et le projet est ajourné. Mais son retour à Paris ne le modifie pas. Nous avons vu Marie à l’Elysée, à Malmaison, toujours accompagnée de son fils pour éviter les colloques singuliers. Seule l’imminence d’une nouvelle guerre les fait reculer. Or, la veille de la campagne de Belgique, Ornano se bat en duel avec un certain général Bonet qui l’a provoqué. Marie tente en vain de l’en empêcher. Il reçoit une balle en pleine poitrine, ce qui ne lui permettra pas de charger à Waterloo, où il eût peut-être tenu un rôle glorieux.

La seconde Restauration le prive de toute activité. Il est même emprisonné à l’Abbaye pour propos séditieux. À peine libéré, il s’exile à Londres. Elle-même connaît de graves soucis financiers, les rentes de son fils étant naturellement suspendues. Mais elle hésite encore à se marier, bien qu’un avenir heureux lui soit enfin ouvert. Scrupuleuse et désintéressée, elle craint de nuire par son passé à la carrière de son beau général qui rentrera plus facilement en grâce si sa présence ne le compromet pas. Ornano a enfin raison de ces réticences : le 7 septembre 1816, il l’épouse à la collégiale Saint-Michel-et-Gudule de Bruxelles.

La nouvelle de leur mariage parvint à Sainte-Hélène le 18 janvier 1817. Ce jour-là Gourgaud note dans son journal :« Mme de Montholon apporte les gazettes venues de France. La comtesse Walewska épouse M. d’Ornano. Sa Majesté l’approuve : « Elle est riche et doit avoir mis de côté ; ensuite j’ai beaucoup donné pour ses deux enfants ». Je réponds : « Votre Majesté a longtemps payé à Mme de Walewska dix mille francs de pension par mois ». A ces mots l’Empereur rougit : « Comment savez-vous cela ? Il n’y avait que de Duroc que cela fût connu ». On eût souhaité d’autres commentaires. Peut-être ce cynisme masquait-il une secrète amertume. Qu’importe ! Les Ornano vivent heureux à Liège, où ils se sont établis sur un grand pied. Neuf mois après leur mariage elle met au monde un troisième fils, Rodolphe-Auguste, né le 9 juin 1817. Elle ne se relèvera pas. Une fièvre puerpérale compliquée de néphrite la consume lentement. C’est sans doute au cours de ces mois d’inaction, où elle sentait sa fin approcher qu’elle inspira à une main inconnue les Mémoires où est puisé le peu que nous connaissons de sa vie. Elle formula le désir de mourir en terre française, d’y laisser son coeur et de reposer en Pologne. Ce triple voeu sera exaucé. Elle expira le 11 décembre en son hôtel rue de la Victoire, son coeur fut déposé au Père-Lachaise, dans le caveau d’Ornano, et bien plus tard on transféra son corps au cimetière de Kiernozia.

Le chagrin du général d’Ornano fut immense. Il se mesure au fait que cet homme jeune, riche, comblé d’honneurs, qui allait lui survivre quarante-six ans, ne se remaria pas. En revanche on est surpris de constater que la mort de Marie n’a soulevé aucun écho parmi les mémorialistes de Sainte-Hélène. En 1818 ils étaient encore trois, à noter au jour le jour la moindre réaction de l’Empereur : Bertrand, Marchand, O’Meara. Un tel silence ne peut s’expliquer que par l’absence des journaux relatant son décès. On sait en effet que les collections parvenaient souvent à Longwood dépareillées et incomplètes. Il est certain que Napoléon l’ignora jusqu’à sa propre fin. La preuve en est apportée par une phrase de la conversation du 22 avril 1821 avec Bertrand : passant en revue ses legs de conscience et se préoccupant de l’avenir d’Alexandre Walewski il a ce mot révélateur : « Comme Madame Walewska a un autre fils et qu’elle voudra probablement l’avantager… ». Mais, bien que la croyant toujours en vie, il ne formule aucun vœu pour elle. Ainsi mourut dans le plein éclat de sa beauté la seule femme valable que Napoléon ait aimée, à sa manière, inconstante, égoïste et prodigue. Marie, elle, l’aima à la sienne, qui était toute d’abnégation, de désintéressement et de fidélité. Elle attendit longtemps un bonheur qu’elle était pleinement libre de saisir, après six ans d’abandon et de solitude. Et ce bonheur allait lui coûter la vie presque aussitôt.

Leur histoire fait penser à ce mot de Sainte-Beuve :

« On peut juger un homme public, mort ou vivant, avec quelque rudesse ; mais il me semble qu’une femme même morte, quand elle est restée femme par les qualités essentielles, est un peu notre contemporaine, toujours. »

Dr. Guy GODLEWSKI (1913-1983)

Cet article fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°358, d’avril 1988. Il a été rédigé en 1967.

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( 23 avril, 2019 )

Une lettre du général Curial au général Clarke,duc de Feltre (1815).

Le général Curial était, en 1815, colonel des chasseurs royaux de France, naguère les chasseurs à pied de la Vieille Garde.Il voulait rester fidèle à Louis XVIII qui l’avait nommé pair. Son régiment l’abandonna pour courir au-devant de Napoléon et les officiers lui disaient alors qu’ils le reconnaissaient toujours comme leur colonel et qu’ils lui obéiraient… à condition qu’il les mènerait à la rencontre de l’Empereur. Aussi ne devait-il pas rester colonel des chasseurs à pied. Napoléon ne le tenait pas pour un homme « sûr et chaud « ; il lui donna d’abord le commandement de Lyon, puis le lui ôta pour l’employer du côté de Montpellier et de Marseille, puis lui donna une division à l’armée des Alpes. Dans la lettre suivante, datée de Paris et du 16 octobre 1815, Curial retrace sa conduite au duc de Feltre, Ministre de la guerre, et lui expose, trop brièvement, à notre gré, « les faits tels qu’ils se sont passés ». Commandant, lors du funeste débarquement de Bonaparte, les chasseurs royaux de France, je n’ai rien négligé pour les contenir dans le devoir et le sentier de l’honneur. Harangues, promesses, menaces, châtiments, j’ai tout employé infructueusement. Quelques officiers, et surtout une députation des grenadiers à pied royaux, les avaient exaltés au point que le corps d’officiers réuni dans mon logement, à Chaumont, me déclara malgré mes nouvelles remontrances, mes reproches et même mes prières, que le régiment allait partir pour se rendre auprès de Napoléon. Je les prévins alors que je cessais de les commander; j’écrivis de suite à Votre Excellence pour lui rendre compte de cette défection ; je lui expédiai un aide-de-camp en courrier et je me rendis en poste à Troyes où je vous priai, Monseigneur, de me faire passer vos ordres ; mais Votre Excellence n’a pas reçu ma lettre ; elle avait déjà quitté Paris lorsque mon officier y est arrivé. Pendant ce laps de temps, j’avais été dénoncé à Bonaparte par deux officiers partis en poste de Chaumont, non seulement pour avoir dit ce que je pensais sur son compte, mais encore pour avoir cherché par tous les moyens possibles à arrêter la marche du régiment. De là mon renvoi dela Garde, mon remplacement à Lyon où j’avais reçu l’ordre d’aller, quoique j’eusse demandé ma retraite, et enfin un exil de vingt-six jours à Chambéry.

Voulant éviter ensuite dans cette ville les vexations populaires, je pris le commandement d’une division de l’armée des Alpes, lorsque les hostilités furent commencées: commandement que je n’ai conservé que dix ou douze jours.

Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion,  Éditeur, 1911, pp.273-274).

Une lettre du général Curial au général Clarke,duc de Feltre (1815). dans FIGURES D'EMPIRE Curial

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( 13 avril, 2019 )

Fouché en 1815…

Fouché.

Quel homme  »intègre » que le duc d’Otrante ! Dommage, que Napoléon ne l’ait pas fait fusiller dans la plaine de Grenelle avec… Talleyrand ! 

« Le 20 mars 1815, il n’avait pas demandé un ministère à l’empereur dans l’unique dessein de le trahir. Après tout, le portefeuille qu’il tenait était une réalité, et celui qu’il espérait obtenir de Louis XVIII, du duc d’Orléans ou de Marie-Louise régente n’était qu’une espérance. Sacrifier la proie pour l’ombre est une ligne de conduite que moins qu’aucun autre pouvait se proposer le duc d’Otrante. Le malheur pour Napoléon, c’est que Fouché avait peu de confiance dans la durée du nouvel empire et conséquemment dans celle de son portefeuille. Or, selon le mot de Barère, il était atteint de gouvernomanie. Que l’empereur triomphât ou tombât, lui voulait rester au pouvoir. Il avait fallu une révolution pour l’y ramener. Fouché en appréhendait une seconde; il ne fallait pas que, celle-ci pût le renverser. Il ne fallait pas non plus que Napoléon régnât avec l’omnipotence de naguère. Le duc d’Otrante savait que l’empereur avait des raisons pour ne point l’aimer. Il craignait une destitution le jour où ce maître redoutable aurait recouvré la plénitude de son pouvoir. Dès le commencement d’avril, il écrivit même à Wellington pour lui exposer les dangers qu’il courait de la part de Napoléon et lui demander un asile en Angleterre dans le cas où il serait proscrit. Dominé par la crainte de la chute de l’empire et par l’appréhension du despotisme de l’empereur, Fouché se prémunit contre la première alternative en faisant des ouvertures à l’étranger, contre la seconde en créant à Napoléon toutes sortes de difficultés intérieures. Mais pour cela, il n’a garde de se dévouer au roi ni d’abandonner l’Empereur. Il sert, trompe et trahit l’un et l’autre au grand profit et au plus grand dommage de tous les deux. Dans ses messages à Gand, il proteste de son zèle pour le roi légitime; dans son cabinet, il dit aux oyalistes : «— Cet homme est revenu de l’île d’Elbe plus fou qu’il n’était parti. Son affaire est réglée, il n’en a pas pour trois mois ! » Mais il fait rééditer à des milliers d’exemplaires et avec des adjonctions perfides le Mémoire de Carnot, ce réquisitoire contre les Bourbons, et il inonde Paris et les départements de caricatures où Louis XVIII est représenté emportant les sacs d’or de la Banque et les diamants de la couronne, commandant l’exercice dans une chaise à porteurs à une armée d’invalides, ou indiquant du doigt la frontière française à un peloton de Cosaques. Maître de la police et d’une partie de la presse, il en use à la fois pour soutenir l’empereur et pour lui susciter une opposition très forte. Il fait proclamer que Napoléon est le seul souverain qui convienne à la France, mais il fait dire tantôt que l’empereur abdiquera au Champ de Mai, tantôt que toutes ses promesses pacifiques et libérales sont mensongères, que la guerre est proche et la tyrannie certaine. Aux familiers de l’empereur, à ses frères eux-mêmes, Lucien et Joseph, il persuade que l’Europe concéderait la régence, mais que dans son féroce égoïsme Napoléon préfère à une abdication au profit de son fils les chances douteuses d’une campagne et la menace du démembrement de la France. Pour obtenir des lois répressives, il lit à la Chambre un rapport effrayant sur la situation du pays, mais ce rapport est conçu en même temps pour donner espoir à l’émigration et pour jeter l’alarme chez tous les Français. Il conseille à Davout de faire poursuivre par le ministère public les individus qui s’opposent à l’enrôlement, mais il ne les fait pas arrêter par ses propres agents. Il encourage les fédérations pour imposer aux royalistes et pour exalter l’esprit républicain, mais il modère ce mouvement national pour ne pas rendre l’empereur trop fort. Il dénonce comme une honte et un danger l’organisation de « la canaille de Paris » en bataillons de tirailleurs, il dissuade Napoléon de toute mesure énergique, il arrête son bras prêt à frapper, il élude ses ordres, il calme le zèle des lieutenants de police et des agents subalternes . C’est surtout dans cette campagne contre le despotisme éventuel de Napoléon que Fouché nuisit à la cause impériale, en donnant l’exemple de la défiance, de la tiédeur et du laisser-faire. Vis-à-vis de Louis XVIII et des Alliés, ses intrigues se bornèrent à de bons offices rendus aux royalistes, au don de passeports et de permis de séjour, à une intercession en faveur de Vitrolles, à des pourparlers, à des correspondances secrètes, à des ouvertures, à des promesses. Si Fouché s’offrait cyniquement, il n’avait garde de se livrer avant que, le sort des armes ayant prononcé, il pût le faire sans risquer de rien perdre. Un agent des Bourbons mandait à Gand: « Tout fait, penser que le plus grand coup de politique que pourrait faire le roi serait de traiter avec Fouché. » Mais Pozzo, qui pénétrait mieux le personnage, écrivait à Nesselrode : « On n’obtiendra de Fouché que des intrigues et des communications stériles qu’il rappellera plus tard comme des services réels. » Sans doute, le duc d’Otrante facilita aux émissaires du roi et aux espions de Wellington le passage des frontières et le séjour à Paris; il les reçut même dans son cabinet et leur révéla l’état des armements en France et la date probable de l’ouverture des hostilités. Mais en même temps, il tira d’eux des renseignements sur les forces et les positions des armées coalisées et les révéla à l’empereur. S’il promit à Wellington de lui faire parvenir des indications sur le plan de campagne de Napoléon, voici comme il tint sa promesse : le jour du départ de l’empereur, il remit avec tous les sauf-conduits du monde une longue note chiffrée à une dame D., mais la veille il avait envoyé à la frontière le signalement de cet émissaire en juponné et l’ordre secret de le retenir, sous différents prétextes, jusqu’après la première bataille. Dans toutes ces manoeuvres, Fouché n’était pas guidé par le seul intérêt personnel. Il aimait l’intrigue pour l’intrigue en artiste. « Il faut toujours, disait Napoléon, qu’il ait son vilain pied sali dans les souliers de tout le monde» Dès le 19 mars, Fouché, qui visait alors au portefeuille des affaires étrangères, avait eu une entrevue avec Marschall et, devançant les intentions de l’empereur, il avait assuré le confident du prince régent que le nouveau gouvernement impérial serait tout à fait pacifique. Le surlendemain, Marschall étant retourné en Angleterre après avoir promis de s’employer au maintien de la paix, Fouché lui fit passer cette lettre à Londres: « Les Bourbons ne peuvent convenir à la France. Napoléon peut seul garantir les grandes masses d’intérêts de la nation et toutes les existences, toutes les situations nées de la Révolution. Je suis autorisé à vous dire que l’empereur est disposé à recevoir du gouvernement anglais toute proposition propre à assurer une paix durable entre les deux pays. Vous pouvez donc agir avec confiance dans cette direction. » Un peu plus tard, quand toutes les lettres de l’empereur étaient interceptées, quand aucun de ses courriers ne pouvait passer les avant-postes prussiens et bavarois, quand Flahaut était arrêté à Stuttgard et le baron de Stassart emprisonné à Linz, ce fut le duc d’Otrante qui conseilla d’envoyer à Vienne des créatures à lui et à Talleyrand : Montrond, Saint-Léon, Bresson de Valensoles. Les frontières rigoureusement fermées aux serviteurs de Napoléon s’ouvrirent comme par enchantement devant les émissaires de Fouché. Fouché imagina encore de détacher le czar de la coalition par l’influence de Laharpe, son ancien précepteur. Alexandre le traitait toujours amicalement et orientait quelquefois sa politique d’après ses conseils. Laharpe se trouvait à Zurich. On lui envoya son ami Ginguéné qui, devenu bonapartiste par haine des Bourbons, plaida ardemment la cause de l’empereur. Laharpe l’écouta sans trop le décourager et l’invita même à exposer la question dans un Mémoire qu’il promit de communiquer au tzar. Toutes ces négociations échouèrent, mais Napoléon n’en était pas moins redevable à Fouché d’avoir suggéré les unes et facilité les autres en perçant la Grande-Muraille que l’Europe avait élevée autour de la France.

Fouché s’employait avec d’autant plus de zèle à procurer à son souverain les meilleurs émissaires qu’il s’en servait pour ses propres intrigues. Si Bresson et Montrond portèrent à Vienne les paroles de Napoléon, ils y portèrent du même coup les paroles du duc d’Otrante, et celles-ci n’auraient sans doute pas eu l’approbation de l’empereur. Saint-Léon remit à Metternich cette lettre de Fouché : « On vous trompe. Non seulement l’armée mais le peuple ont rappelé Napoléon. De quel droit nous empêcher d’avoir le souverain qui nous convient ? Le peuple français veut la paix, mais il sera terrible dans la guerre. Avant peu, il y aura sous les armes un million d’hommes exaltés. Tous les trônes s’écrouleront au cri de: Liberté ! Poussé par les armées françaises. Donc détournez la guerre de nous et de vous. » Mais très vraisemblablement, en même temps que cette lettre, qui avait été soumise à l’empereur, Saint-Léon donna à Metternich une autre lettre de Fouché, conçue en termes fort différents. Depuis le commencement d’avril, les deux ministres étaient en correspondance secrète. Tandis que Fouché chargeait les émissaires de Napoléon de messages occultes pour Metternich, celui-ci fit passer au duc d’Otrante, par un prétendu commis d’une banque de Vienne, un billet à l’encre sympathique, l’invitant à envoyer à Bâle une personne de confiance « qui y trouverait à qui parlera » Fouché s’occupait sans doute à chercher « cette personne de confiance » lorsque la présence de l’agent de Metternich fut signalée à l’empereur par un grand banquier de Paris chez qui il avait présenté une lettre de crédit. Arrêté et conduit à l’Elysée, cet homme avoua la missionqu’il avait remplie auprès de Fouché et indiqua même le signe de reconnaissance qui devait servir aux deux agents pour leur rencontre à Bâle. L’empereur, qui gardait encore des illusions sur son ministre de la police, le manda incontinent, espérant qu’il allait de lui-même donner le billet de Metternich. Le duc d’Otrante ne fit aucune confidence. Napoléon songea alors à faire arrêter Fouché et à faire saisir ses papiers, mais il réfléchit que le personnage était trop habile et trop prudent pour avoir rien conservé de compromettant. Le meilleur moyen de connaître la vérité serait d’envoyer au rendez-vous un homme sûr qui se présenterait comme mandataire du duc d’Otrante.  Napoléon confia cette mission à Fleury de Chaboulon, dont le voyage à l’île d’Elbe lui avait fait apprécier la valeur et le dévouement et qui était devenu un de ses secrétaires.  Le 3 mai, Fleury descendit à l’hôtel des Trois-Rois, à Bâle. Il y trouva l’agent de Metternich, le baron d’Ottenfels, secrétaire aulique, qui avait pris pour la circonstance le nom d’Henri Werner. Au début de l’entretien, ils restèrent l’un et l’autre sur la réserve, car Ottenfels attendait les ouvertures de l’affidé de Fouché, et Fleury, qui ignorait le texte du billet de Metternich, appréhendait de se trahir en parlant sans être un peu renseigné. Ottenfels finit par s’expliquer. « L’Autriche et ses alliées, dit-il en substance, sont déterminées à faire une guerre à outrance à Napoléon, mais elles désireraient ne pas la faire à la France pour éviter l’effusion du sang. M. de Metternich a pensé que le duc d’Otrante pourrait seconder  puissamment les vues de l’Europe. Les Alliés sont très partisans du rétablissement des Bourbons; toutefois, ils donneront des garanties que Louis XVIII ne rentrera en France qu’en vertu d’un pacte nouveau ; que les émigrés n’auront aucune influence dans son gouvernement et qu’il prendra un ministère libéral dont pourraient faire partie le duc d’Otrante et Carnot. Si la France voulait le duc d’Orléans, au lieu de Louis XVIII, les puissances s’emploieraient pour obtenir l’abdication du roi; si même la France voulait la régence, on ne s’y refuserait pas. Mais l’Autriche, la première, est loin de désirer la régence, pour des raisons de politique et de famille. » C’étaient là d’ailleurs, insinua Ottenfels, des questions subsidiaires. Le point important était que la France et l’Europe fussent délivrées de Napoléon. Très curieux d’apprendre de quelle façon Metternich entendait qu’on le délivrât de Napoléon, Fleury dit  tout crûment: «— Pour cela, il n’y a que deux moyens. Le premier est l’assassinat. » Ottenfels l’ayant interrompu avec une indignation feinte ou réelle, il reprit: « —Le second est un complot. » L’Autrichien ne dissimula pas que complot ou révolution était ce que l’on attendait de Fouché. Fleury dit alors, et avec raison, que M. de Metternich s’exagérait singulièrement la puissance du duc d’Otrante s’il s’imaginait que tout ministre de la police qu’il était, il pourrait arrêter l’empereur comme un simple roi fainéant ou soulever contre lui le peuple de Paris. « — D’ailleurs, ajouta-t il, M. Fouché n’en aurait pas le désir. Il ne pense plus comme l’an dernier. Il est sincèrement rallié à l’empereur qui a pour lui les suffrages unanimes de= la nation, qui n’est plus l’ambitieux et le conquérant d’autrefois et qui est le seul chef qui nous convienne. » Cette déclaration avait d’autant plus de force qu’elle semblait faite parle mandataire de Fouché, c’est-àdire par un confident de l’homme qui passait à Vienne pour un ennemi irréconciliable de Napoléon. Très déconcerté, Ottenfels manifesta sa surprise et laissa même voir son trouble. Fleury en profita pour insinuer que le prince de Metternich ferait œuvre de grand politique en amenant une pacification générale par un accord avec le gouvernement actuel de la France. Ottenfels se contenta de répondre qu’il informerait M. de Metternich de la nouvelle disposition d’esprit où était le duc d’Otrante ; puis les deux émissaires se séparèrent en convenant de se retrouver à Bâle sous huit jours. Le soir même du départ de Fleury pour la Suisse. Une scène violente avait eu lieu entre Napoléon et Fouché. Averti par les soins de Réal, qui, tout en le détestant, cherchait à s’assurer son appui, que l’empereur savait tout, le duc d’Otrante se rendit à l’Elysée avec le billet de Metternich. Au milieu de la conversation, il dit du ton d’un homme à qui quelque fait revient soudain à la mémoire: « — Ah! Sire, j’avais oublié de vous dire que j’ai reçu un billet de M. de Metternich. J’ai tant de choses plus importantes qui me préoccupent ! Puis son envoyé ne m’avait pas remis la poudre pour faire reparaître l’écriture, et je croyais à une mystification. Enfin, je vous l’apporte. » L’empereur éclata. « — Vous êtes un traître, Fouché, je devrais vous faire pendre! »« — Sire, répliqua le ministre, je ne suis pas de l’avis de Votre Majesté. » Puis aussi tranquille que si Napoléon venait de lui adresser quelque complimenta il continua ses explications. L’empereur se calma. Peut-être, d’ailleurs, sa colère était-elle feinte et n’avait-il fait ces menaces que pour voir s’il pourrait troubler son imperturbable ministre. « L’intérêt de Fouché n’est pas de me trahir, dit-il à Fleury de Chaboulon à son retour de Bâle. Il a toujours aimé à intriguer. Il faut le laisser faire. Contez-lui tout ce qui s’est passé avec M. Werner.» Fouché se prêta de bonne grâce à collaborer à la comédie de Bâle. Il remit à Fleury deux lettres pour Metternich, l’une destinée à être rendue publique, l’autre confidentielle. Toutes deux étaient rédigées de façon à convaincre le ministre autrichien que Napoléon était le seul souverain qui convînt à la France. Quand Fleury revint à Bâle, il pouvait, cette fois, se donner sans imposture comme l’envoyé de Fouché. Ottenfels déclara que les résolutions des Alliés de ne jamais reconnaître Napoléon étaient irrévocables, mais qu’ils consentiraient à laisser régner son fils. « — Mais que fera-t-on de l’empereur ? demanda Fleury. — Commencez par le déposer. Les Alliés, qui sont généreux et humains, prendront ensuite et selon les événements la détermination — Mais, enfin ? —Je n’en sais pas davantage». Ottenfels en disait assez. A supposer que la question de la régence eût été sérieusement discutée par les Alliés, ils l’avaient résolue négativement. Mais Metternich pensait que cette forme de gouvernement était celle dont les Français en général et Fouché en particulier s’accommoderaient le plus volontiers. Il en faisait la proposition dans l’espoir que Fouché s’emploierait activement, par la persuasion, la ruse ou la force, à obtenir l’abdication de l’empereur. La France désarmée de l’épée napoléonienne, les Alliés, qui ne voulaient donner aucune garantie, agiraient en maîtres. Selon les paroles d’Ottenfels, « ils prendraient alors la détermination convenable » non seulement sur le sort de Napoléon mais sur le gouvernement même de la France. Napoléon ne s’était pas déterminé à sa grande aventure pour obéir, redevenu empereur, aux sommations de l’étranger avant de faire parler la poudre. Il n’était pas l’homme du sacrifice. Il n’avait nulle intention d’abdiquer. « —Pas si bête! » dit-il à Lucien . Et les propositions de Metternich n’étaient ni assez précises ni assez sûres pour l’y déterminer. Les conférences de Bâle n’eurent pas de suite. Fleury n’y perdit pourtant point toute sa peine, car il en rapporta la certitude que les négociations entre Metternich et Fouché se bornaient à de vagues pourparlers et qu’il n’y avait pas complot contre la vie de l’empereur, comme celui-ci l’avait d’abord soupçonné. Napoléon resta néanmoins en défiance: le duc d’Otrante avait trop tardé à lui parler du billet de Metternich. Ayant appris par une indiscrétion d’Ottenfels que Montrond et Bresson de Valensolles avaient été chargés, à Vienne, de messages secrets pour Fouché, l’empereur ordonna de mettre en surveillance ces deux agents. Mais déjà Bresson, que Fouché jugeait le plus compromis ou le moins discret, était parti pour Londres. Le ministre de la police lui avait fait confier par son collègue de la guerre la mission d’aller acheter 40,000 fusils que proposait un armateur anglais. L’empereur gronda très fort Davout, croyant qu’il était le complice de Fouché. Bien vraisemblablement, il était plutôt sa dupe. A Sainte-Hélène, Napoléon dit plusieurs fois qu’il aurait dû faire fusiller Fouché. A Paris, il avait pensé du moins à le destituer. S’il ne le fit pas, c’est qu’il avait ses raisons, et ces raisons-là il les avait oubliées dans son exil ou il ne voulait pas les dire. Au retour de l’île d’Elbe, il lui fallait compter avec le duc d’Otrante. C’était le chef du parti jacobin, et son opposition à toutes les mesures autoritaires de l’empereur lui avait gagné les libéraux. Sa disgrâce eût été regardée comme l’indice du retour à l’absolutisme. Carnot lui-même, qui haïssait et méprisait Fouché et qui, n’étant pas homme à se donner à demi, montra pendant les Cent Jours un entier dévouement à l’empereur, le déconseilla de destituer le duc d’Otrante. «— Il y a un mois, dit-il, j’aurais approuvé le renvoi de Fouché. Mais aujourd’hui cela augmenterait les irrésolutions et les défiances déjà si grandes de l’opinion. » Napoléon temporisa, attendant qu’une victoire lui donnât l’autorité nécessaire pour cette espèce de coup d’Etat. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.580-592).

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( 10 avril, 2019 )

Lettres d’Espagne…(2 et fin).

Lettres d'Espagne...(2 et fin). dans TEMOIGNAGES 82-000842

Suite et fin de la correspondance du caporal Franconin, en Espagne…

Logroño, 30 décembre 1810.

Votre lettre datée du 30 octobre, en réponse à la mienne de Los Arcos, et sans doute la dernière que vous m’avez écrite, est venue calmer la crainte que m’occasionnait votre long silence. J’ai cru y voir quelques reproches sur la distance qui existe entre la réception de mes lettres et mêmes de leurs dates. Si je voulais me justifier, je répéterais une deuxième dois ce que vous avez lu dans ma dernière ; mais je me contenterai de vous persuader qu’il m’a été absolument impossible de vous écrire plus souvent que je ne l’ai fait jusqu’à présent, à cause du peu d’occasions qui se présentent de faire passer les lettres à Vittoria. Vous n’ignorez pas combien je suis sensible à vois moindres peines ; comment voulez-vous que mon cœur, qui est toujours où vous êtes, ne cherche pas tous les moyens d’adoucir les cuisantes inquiétudes que vous donnez mon absence et les dangers apparents auxquels vous croyez que je suis exposé journellement ? Soyez plus tranquille, je vous prie ; quoique j’éprouve quelques fatigues, elles sont loin d’être aussi considérables que votre tendresse paternelle, qui seule m’en console, vous les fait voir. Il en est de même des dangers ; ils n’existent que pour les personnes imprudentes. Les brigands sont trop peu redoutables, quoique nombreux ; leur perfidie seule est à craindre. Calmez donc vos appréhensions. Je suis presque aussi en sûreté que si j’étais au milieu dela France.il paraît que nous sommes encore ici pour quelque temps. Je le souhaite de tout mon cœur. Les vivres sont bons, les femmes belles et les hommes sont affables. Le régiment de fusiliers-grenadiers d’où je sors et dont je désirerais encore faire partie est en ce moment à Vittoria, à 15 ou 16 lieues de Logroño. S’il était possible d’engager le général à écrire une deuxième fois à MM. Bodelin et Hennequin, peut-être serais-je bientôt au comble de mes vœux.

Si j’avais le bonheur, tandis qu’ils y sont, d’aller à  Vittoria, je m’empresserais d’aller les remercier des promesses qu’ils ont faites à notre brave parent, de me rappeler à la première occasion dans leur régiment.

 Mille souvenirs agréables et reconnaissants pour madame D… . Je rends mille remerciements à l’aimable dame italienne  qui, à votre considération, veut bien s’occuper pour mon avancement.

Logroño, 7 février 1811.

J’ignore depuis bien longtemps ce qui se passe là où vous êtes et comment vous vous portez. Certes, vous conviendrez qu’il est désolant pour un cœur aimant de se voir négligé autant que je le suis. Vous me faites des reproches sur ma paresse, vous le devez, mais n’aurais-je pas bien aussi lieu de vous en faire ? Vous qui n’ignorez pas que c’est la seule consolation que je puisse recevoir au milieu des fatigues militaires. Je vous en prie, soyons plus exacts l’un et l’autre, puisque c’est l’unique jouissance que ne peut plus nous ravir l’espace immense qui nous séparer ; usons-en le plus possible, nous nous apercevrons moins que nous sommes éloignés.

On parle beaucoup d’un prochain départ, nous ne sommes tous fâchés. Que nous parcourrions tous l’Espagne qu’il nous serait difficile de trouver une meilleure garnison. Nous faisons beaucoup de service, mais aussi nous sommes bien. La Jeune Garde a reçu depuis peu une nouvelle dénomination. Les chasseurs se nomment maintenant voltigeurs de la Garde ; ils sont quatre régiments. Les grenadiers se nomment tirailleurs et forment autant de régiments que les voltigeurs. Ainsi, dorénavant, dans vos adresses, n’écrivez plus tirailleurs-grenadiers, mais 1er régiment de tirailleurs de la Garde. Ca ne change en rien le cadre des sous-officiers des premiers régiments des tirailleurs et voltigeurs. Ils comptent toujours et reçoivent la paye de la Vieille Garde. Écrivez-moi promptement. Je duis impatient d’apprendre si vous jouissez tous d’une bonne santé, si ma précédente [lettre] a trouvé ma tendre et chère mère un peu remise de la longue et terrible maladie qu’elle a éprouvée et si celle-ci la trouvera entièrement rétablie. Je fais des vœux pour que cela soit et pour apprendre bientôt qu’ils ont été exaucés. Veuillez persuader à la charmante dame italienne que je n’oublierai jamais ses offres obligeantes.

Burgos, 12 mai 1811.

J’ai reçu vos deux lettres datées du 9 et 23 avril, qui m’ont causées un sensible plaisir. J’ai trouvé dans la première une douce plaisanterie mêlée de sages conseils dictés par l’intérêt et l prévoyance paternelle, capables de me faire revenir sur mes égarements si les passions passagères avaient plus d’empire sur moi.  Ils seraient venus un peu tard s’ils eussent été nécessaires. Les femmes espagnoles, quoique belles et aimables, ne me causeront jamais un sensation trop vive, avec leur air dédaigneux et imposant quoique dans le fond elles en soient très éloignées. Elles céderont toujours dans mon cœur à la gaieté et aux grâces naturelles de nos charmantes Françaises. Pour les coups de pied de Vénus que vous paraissez appréhender, soyez tranquille, j’y veille. Les sens ne m’aveugleront pas assez pour m’entraîner dans les repaires où se vendent de détestables plaisirs. Le régiment, il est vrai, a beaucoup souffert depuis qu’il est en Espagne ; il s’est éprouvé plusieurs fois avec des bandes de brigands six fois plus nombreuses et s’en est toujours tiré avec honneur et avantage. Nos soldats sont des hommes faits, tous de mon âge ou un peu plus vieux, d’une complexion robuste, capables de supporter mes plus grandes fatigues et de voir sans crainte le péril ou la mort. On vous a donc grossi les objets ; nous avons fait quelques pertes qui ont très peu diminué le régiment, et certes, c’est un de ceux qui ont obtenu le plus de succès et qui ont été les moins maltraités. N’ayez plus d’inquiétude ; je jouis d’une santé parfaite et serai peut-être bientôt plus à même de vous en donner la certitude de plus près, si on ne ment pas. Votre esprit travaille, j’en suis sûr ; très bien, que pensez-vous que cela soit ? Comme vous chercheriez trop longtemps, je vais vous le dire. Apprenez donc que l’Empereur, par un décret, reprend tout le cadre des officiers, sous-officiers, caporaux et tambours sortant de la Vieille Gardepour le 2ème régiment de grenadiers ; que nous ne sommes ici que jusqu’à ce que nous soyons relevés ; qu’aussitôt après, nous prendrons la routez de la capitale pour rejoindre cet ancien régiment; que je suis compris dans le nombre ; que, sans cette nouvelle, je serais fourrier dans la même compagnie, puisque j’ai été présenté il y  a plus de trois semaines et que je le serai peut-être en arrivant à Paris.

Respirez maintenant, vous devez en avoir besoin. Que l’espérance de me savoir bientôt caporal ou fourrier des vieux grenadiers chasse tout à fait ces idées noires et douloureuses que vous causaient les périls auxquels vous pensiez que j’étais sans cesse exposé. Il est possible que nous partions bientôt ; je vous prierais donc de vouloir bien me donner dans votre prochaine [lettre] les adresses de vos amis et de ceux qui vous aiment. J’éprouverai une bien douce jouissance d’y voir le général avec sa jeune er charmante épouse. J’en ai reçu une lettre renfermant l’adresse de son hôtel à Paris. Il me dit avoir écrit par le même courrier au général Dorsenne. Je le crois, mais je n’ai encore rien su de son effet.

 Je me propose de lui écrire un de ces jours, à son adresse, à Paris.

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