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( 14 mai, 2020 )

La rencontre historique et émouvante de Laffrey (7 mars 1815).

LaffreyLe trésorier Guillaume Peyrusse témoigne:   »6 mars [7 mars 1815] . Le général Cambronne, avec sa troupe, après avoir assuré le passage de Sisteron, se porta sur La Mure. A la première nouvelle de notre débarquement, le général Marchand [1], commandant à Grenoble, avait lancé une avant-garde sur nous ; elle était venue prendre position dans un défilé entre des lacs et près le village de La Mure. Instruite de cette circonstance, Sa Majesté fait faire halte, rallia la Garde et la mit en ordre de bataille. Mes habitudes ne m’avaient pas familiarisé avec ces dispositions hostiles. Je devenais embarrassant. Je me mis sur un des côtés de la route et j’attendis l’issue de cette rencontre avec anxiété ; je ne crains pas d’en faire l’aveu. L’Empereur envoya son officier d’ordonnance, le capitaine Raoul [2], pour parlementer avec cette troupe et lui faire connaître la nouvelle de son arrivée ; mais cet officier ne put ni communiquer ni se faire entendre. Il fallait faire bonne contenance ; l’Empereur mit pied à terre et alla droit au bataillon, suivi de quelques grenadiers portant l’arme sous le bras, et s’approchant à la distance de la voix : – « Me voilà, soldats du 5e, reconnaissez-moi… S’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur (déboutonnant sa capote grise), il peut le faire. Une étincelle électrique frappa toute la troupe ; le cri unanime de vive l’Empereur ! fut sa réponse. Sa Majesté fut à l’instant même entourée, pressée ; la Garde et le bataillon s’embrassèrent, se communiquèrent et burent à la santé de l’Empereur. La cocarde tricolore parut bientôt sur tous les schakos ; les soldats s’étaient aperçus que leur ancienne cocarde n’avait été couverte que d’une couche de blanc, qu’un peu d’eau eut bientôt enlevée. Je sortis triomphant de mon champ de bataille et pris part à l’ivresse commune. La figure de Sa Majesté était rayonnante de joie. Soldats et officiers, tous écoutèrent avec un empressement silencieux toutes les circonstances de notre départ, de notre débarquement, de notre marche ; ils connurent tout l’enthousiasme que la marche et la présence de Sa Majesté avaient excité parmi les populations que nous avions traversées. Cette scène eut lieu en avant du village de l’Offraye [Laffrey][3]. Les braves du bataillon du 5e demandèrent à marcher les premiers sur la division qui couvrait Grenoble ; mais, avant de se mettre en route, on battit un ban et Sa Majesté fit lire la proclamation de la Garde à l’armée, proclamation ainsi conçue :

Les généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale aux généraux, officiers et soldats de l’armée.

« Soldats, camarades !

Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues ; nous vous le ramenons au travers des mers, au milieu de mille dangers ; nous avons abordé sur la terre sacrée de la patrie avec la cocarde blanche ; elle est le signe de la honte et du joug imposé par l’étranger et la trahison. Nous aurions inutilement versé notre sang, si nous souffrions que les vaincus nous donnassent la loi !!!

Depuis le peu de mois que les Bourbons règnent, ils vous ont convaincus qu’ils n’ont rien oublié ni rien appris. Ils sont toujours gouvernés par des préjugés ennemis de nos droits et de ceux du peuple. Ceux qui ont porté les armes contre leur pays, contre nous, sont des héros ; vous, vous êtes des rebelles à qui on veut bien pardonner jusqu’à ce qu’on soit assez consolidé pour la formation d’un corps d’armée d’émigrés, par l’introduction à Paris d’une garde Suisse, et par le remplacement successif de nouveau officiers dans vos rangs. Alors, il faudra avoir porté les armes contre sa patrie pour pouvoir prétendre aux honneurs et aux récompenses ; il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat devra toujours rester soldats ; le peuple aura les charges et eux les honneurs. En attendant le moment où ils oseraient détruire la Légion d’honneur, ils l’ont donnée à tous les traîtres et l’ont prodiguée pour l’avilir ; ils lui ont ôté toutes les prérogatives politiques que nous avions gagnées au prix de notre sang.

Les 400 millions du Domaine extraordinaire, sur lequel étaient assignées nos dotations, qui étaient le patrimoine de l’armée et le prix des nos sœurs, ils se les sont appropriés.

Soldats de la grande Nation, soldats du grand Napoléon, consentirez-vous à l’être d’un prince qui, [durant] vingt ans, fut l’ennemi de la France, et qui se vante de devoir son trône à un prince régent d’Angleterre ?

Tout ce qui a été fait sans le consentement du peuple et le nôtre, et sans nous avoir consulté, est illégitime.

Soldats, officiers en retraite, vétérans de nos armées, venez avec nous conquérir le Trône, palladium de nos droits, et que la postérité dise un jour : Les étrangers, secondés par des traîtres, avaient imposé un joug honteux à la France ; les braves se sont levés, et les ennemis du peuple, de l’armée, ont disparu et  sont rentrés dans le néant.

Soldats, la générale bat, nous marchons ; courez aux armes ! Venez nous rejoindre, joindre notre Empereur et nos aigles tricolores !

Signé à l’original :

Le général de brigade, baron Cambronne, major du 1er régiment des chasseurs à pied de la Garde ; le lieutenant-colonel, chevalier Mallet. – Artillerie de la Garde : Cornuel, Raoul, capitaines ; Lanoue, Demons, lieutenants. – Infanterie de la Garde : Loubert, Lamourette, Monpez, Combes, capitaines ; Dequeux, Thibault, Chaumet, Franconnin, Mallet, lieutenants ; Laborde, Eméry, Noisot, Arnauld. – Chevau-légers de la Garde : Le baron Jerzmanowski, major ; Balinski, Schultz, capitaines ; Fintoski et Skoronski, lieutenants.

Signé : le général de division aide-de-camp de Sa Majesté l’Empereur, aide-major général de la Garde,

 Comte Drouot.

A peine la lecture de l’adresse eût-elle était terminée, qu’une salve de Vive l’Empereur ! retentit ; des poignées de main furent échangées ; on se mit en marche. Je fus placé sur les derrières ; mon bagage n’était pas brillant. Les Polonais firent l’avant-garde. Sa Majesté marcha au milieu du 5e. Le bourg de Vizille, que nous traversâmes, se distingua par son enthousiasme. « 

—————

[1] Le général Marchand (1765-1851) commandait la 7ème division militaire à Grenoble. Il essaya de s’opposer à Napoléon mais dû évacuer la ville, le 7 mars 1815. Fin 1815, il sera accusé  par le pouvoir royal d’avoir livré cette ville à l’Empereur, puis traduit devant un conseil de guerre (en juin 1816) et acquitté.

[2] Le capitaine Nicolas Raoul (1788-1850), suit Napoléon à l’île d’Elbe. Pons (ibid., p. 332)  précise que « …l’Empereur avait nommé le capitaine Raoul au commandement du génie militaire de l’île d’Elbe, quoique cet officier appartînt à l’artillerie ».  Par la suite, cet officier est nommé capitaine en second de la compagnie d’artillerie de la Garde Impériale elboise. Il est nommé en avril 1815 chef de bataillon de l’artillerie de la Garde. Blessé très grièvement à Waterloo, il est fait prisonnier. « Le capitaine en second Raoul était le fils du général Raoul [1759-1824], débris de cette armée de Sambre et Meuse qui a fourni des généraux à toutes nos armées et dont on ne semple plus se rappeler. » (Pons, ibid., pp.339-340).

[3] « Cependant les troupes venues de Grenoble avaient rétrogradé, et pris position à trois lieues de Gorp [Corps], entre les lacs et près d’un village [celui de Laffrey]. L’Empereur fut les reconnaître ; il trouva sur la ligne opposée un bataillon du cinquième régiment de ligne ; une compagnie de mineurs, en tout sept à huit cent hommes : il leur envoya le chef d’escadron Roul [Ruhl] ; elles refusèrent de l’entendre…Aussitôt mettant pied à terre, il marcha droit au détachement, suivi de sa Garde, l’arme baissée : « Eh : Quoi, mes amis, leur dit-il, vous ne me reconnaissez pas ? Je suis votre Empereur ; s’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son général, son empereur, il le peut : me voilà (en effaçant sa poitrine)… Le cri unanime de «Vive l’Empereur ! », fut leur réponse. » (Fleury de Chaboulon, « Mémoires »., tome I, p.138).

 

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( 8 mai, 2020 )

Le sous-lieutenant Joseph de Naylies.

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Publié en 1817, puis en 1835, le témoignage du sous-lieutenant Joseph de Naylies sur la campagne d’Espagne est méconnu [1]. « Peu de mois avant la campagne d’Austerlitz, j’entrai comme soldat, dans le 19ème régiment de dragons que je rejoignis en Allemagne. Pour conserver le souvenir des principaux événements de la guerre, je recueillis dès lors quelques notes sous la forme d’un journal que j’ai constitué pendant dix ans passés hors de France », écrit Naylies au début de ses « Mémoires ».

Toujours dans les rangs du 19ème dragons, l’auteur entre en Espagne en novembre 1808 et raconte en détail sa progression. Début décembre, près de Guadarrama, il connaît son premier engagement sérieux : « Des feux très vifs de mousqueterie nous tinrent en haleine toute la nuit du 2 au 3 [décembre 1808] ; ils étaient provoqués par l’arrivée de notre infanterie, qui s’emparait des postes qui lui étaient assignés. Nous passâmes la nuit sans dormir, la bride au bras, et n’ayant rien à donner à nos chevaux. Au point du jour, notre artillerie étant arrivée, il s’engagea une forte canonnade, qui dura douze heures sans interruption… »

Le 16 janvier 1809, Naylies participe à la bataille de La Corogne, face aux troupes du général Moore (ce dernier y sera tué) : « Vers trois heures de l’après-midi, la division Mermet attaqua l’ennemi ; elle parvint à lui faire abandonner plusieurs points importants ; le combat fut très opiniâtre jusqu’à la nuit ; nos troupes gagnaient le sommet des hauteurs, lorsqu’elles furent obligées, par des forces supérieures, de rentrer dans leurs premiers postes. La nature du terrain ne permettait pas un grand développement, tous les efforts furent dirigés sur la droite des Anglais. Les 17ème et 27ème dragons, qui formaient notre première brigade, firent une très belle charge. »

Le dragon évoque également les intempéries, le ravitaillement, les bivouacs: « … autour d’une énorme peau de bouc, pleine de vin de Ribadavia, nous nous entretenions de nos guerres passées ; nous chantions de joyeux couplets, et seulement quand l’outre était à sec, nous goûtions un doux sommeil ». Début mars 1809, le voici au Portugal : « Notre brigade, formant l’avant-garde, rencontra 2.000 Portugais dans une belle position, près de Feces d’Abaxos, sur la rive gauche de la Tamega. Nous passâmes cette rivière pour marcher sur eux, et après une charge vigoureuse, ils furent dispersés dans les montagnes ». L’auteur continue son récit avec le même réalisme : « Les obstacles toujours croissants, et les mouvements dans Anglais sur Lamego, rendaient notre situation très alarmante ; nous trouvions encore quelques ressources sur la rive gauche de la Tamega, mais il fallait les disputer aux paysans dans les bois et dans les rochers : on courait après un habitant comme après une bête féroce, et les soldats, dès qu’ils en apercevaient un, s’écriaient en saisissant leurs fusils : « Voilà un homme ! Voilà un homme ! ». On se mettait à sa poursuite, jusqu’à ce qu’il fût tué. J’en ai vu un dont la cuisse fut cassée : il tomba sans abandonner son arme, eut le courage de coucher en joue et de tuer un brigadier de mon régiment. »

L’armée, le régiment de Naylies y compris, regagne l’Espagne en mai 1809. L’auteur poursuit son récit toujours avec les mêmes détails : « … un détachement de cavalerie légère du corps d’armée ayant poussé une reconnaissance en avant de Penausende, avait perdu un maréchal-des-logis à une lieue du village. Ce sous-officier, resté en arrière de sa troupe avait été assassiné par trois paysans, dépouillé entièrement, et son corps mutilé de la manière la plus inhumaine… »

Naylies quittera la Péninsule en janvier 1812, non sans avoir laissé à la postérité un témoignage des plus intéressants.

Nommé ensuite adjudant-major « dans un régiment de cavalerie [légère] », en fait le 28ème dragons , il déclare : «… qu’il me soit permis de payer un juste tribut d’admiration aux braves dragons d’Espagne, qui, à Leipzig, à Hanau, et dans la mémorable campagne de France, firent des prodiges de valeur, et soutinrent en si petit nombre les efforts d’une innombrable cavalerie ».

Par ses états de services qui suivent, nous savons que Joseph de Naylies participe à la campagne de Saxe, en 1813 et qu’il sera blessé lors de la bataille de Dresde le 27 août de cette même année, puis à Leipzig le 18 octobre. Après avoir rejoint les rangs du 2ème régiment d’éclaireurs de la Garde Impériale, avec le grade de capitaine, il est engagé dans la campagne de France.

Le 22 mars 1815, après que Napoléon, échappé de son île d’Elbe, retrouve Paris, Naylies escortera Louis XVIII vers son exil à Gand. Par la suite, l’auteur s’installe en Belgique, ayant suivi le comte d’Artois, futur Charles X…[2]

Cette attitude lui vaudra d’être condamné à mort par contumace par le pouvoir impérial le 30 mai 1815, quinze jours avant la bataille de Mont Saint-Jean… 

Amnistié durant la Seconde Restauration, Joseph de Naylies rentre en France et reprend ses fonctions comme officier supérieur des Gardes du corps du Roi. En août 1817, il fait paraître ses « Mémoires sur la guerre d’Espagne ». Ajoutons, pour l’anecdote, qu’il fut un temps autorisé par Louis XVIII (en janvier 1815) à ajouter à son nom patronymique celui de « St.-Orens » mais ce privilège lui fut suspendu l’année suivante par les membres de la famille qui le portait en encore.

Devenu maire de la ville de Jouarre (dans l’actuelle Seine-et-Marne) Joseph de Naylies s’y éteint le 3 juin 1874 à l’âge de 88 ans, après avoir vu bon nombre des événements importants de son siècle…

C.B.

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3èmeRÉGIMENT DE CHASSEURS

A CHEVAL.

 

État des services, campagnes et blessures de Monsieur de Naylies de St-Orens, capitaine au dit Régiment.

 

Détail des Services

NAYLIES de St.-Orens (Joseph-Jacques)

Né à Toulouse le 16 novembre 1786.

Officier dans l’armée Royale du Midi sous les ordres du maréchal de camp et [des] armées du Roi,

Congé en août 1799

Enrôlé volontaire au 19ème de dragons en 1805

Fourrier 15 septembre 1806

Marchal des logis le 28 octobre 1806

Adjudant sous-officier le 7 mars 1807

Sous-lieutenant le 31 août 1810

Lieutenant au 28ème régiment de dragons en décembre 1812

Adjudant-major au dit régiment le 5 mai 1813

Capitaine au 2ème régiment d’éclaireurs de la Garde le 17 décembre 1813.

Membre de la Légion d’honneur le 1er  octobre 1807.

Passé capitaine au 3ème chasseurs par incorporation le 15 août 1814.

 

Campagnes, actions et blessures.

A fait les campagnes de 1799 dans le Midi.

Celles de 1805, 1806, 1807, 1808, en Prusse et en Pologne.

Celles de 1809, 1810, 1811 et 1812, en Espagne et Portugal, celle de 1813 en Saxe, de 1814 en France.

A été blessé d’un coup de sabre à la main gauche à la bataille de Dresde le 27 août 1813.

D’un coup de mitraille au bras et au flanc droit le 18 octobre 1813 à la bataille de Leipzig.

Certifié véritable par nous membre du Conseil d’administration du dit régiment. Signés : TOUSSAINT, LAROMPART, capitaines, POZAC, chef d’escadron et le Baron de St.-MARX, colonel. A Lille, le 25 avril 1815.

Collationné par envers le sous-inspecteur aux revues de la maison du Roi sur l’original. Le présent état des services de M. de Naylies de St.-Orens ; et nous avons vérifié le certificat dans l’extrait et rapporté par ses mots : a fait la campagne de 1799 dans le midi.

A [nom de ville illisible], le 1er juin 1815.

VAUDRICOURT.

 

 


[1] La première édition été publiée à Paris, en 1817, chez Magimel, Anselin et Pochard (338 pages). En 1835, paraît une seconde édition (Paris, chez Bourayne, Librairie, Rue de Babylone, n°5, près la rue du Bac). La typographie est rigoureusement la même que la précédente et comporte également 338 pages. Sur cette même dernière page, pour l’édition de 1817, le récit s’arrête à : « …et je partis pour ma nouvelle destination » ; sur celle de 1835, il se poursuit de deux paragraphes. La page de garde comporte quelques variantes sur le nom de l’auteur, par rapport à celle de 1817 : « Par le Vicomte de Naylies, Colonel de cavalerie, Chevalier de Saint-Louis, Commandeur de la Légion-d’Honneur ». 

[2] Bien plus tard, Naylies accompagnera également le souverain après sa chute lors de la Révolution de Juillet. Il rédigera un ouvrage sur ce sujet : « Relation du voyage du roi Charles X depuis son départ de Saint-Cloud jusqu’à son embarquement, par un garde du corps », Paris, G.-A. Dentu, 1830. Ouvrage publié anonymement.

 

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( 22 avril, 2020 )

Un témoignage intéressant…

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John HOBHOUSE,  auteur de ce récit.

Paris, 24 avril 1815.

« J’ai vu l’Empereur deux fois: la première, à la revue de la garde nationale qui s’est faite le dimanche 16 de ce mois; la seconde, le vendredi suivant, au Théâtre-Français, où il se rendait pour la première fois depuis son retour : et comme j’ai eu, l’année dernière, occasion de voir les princes de la famille des Bourbons à la tête de la garde nationale et au même théâtre, je puis faire une comparaison entre les deux réceptions, et apprécier ce que l’on appelle la popularité de l’une et de l’autre dynastie. La première cérémonie était un événement que paraissaient redouter les partisans femelles de Napoléon. On avait semé le bruit que le jour de la revue on devait attenter à la vie de l’Empereur ; plusieurs personnes m’avaient confié en secret leurs soupçons, et avaient ajouté que le crime devait être consommé par une femme. Le moment choisi pour l’exécution de cet attentat était celui où toute la garde nationale serait sous les armes, parce que l’on pensa que ce corps, quels que fussent d’ailleurs ses sentiments politiques, aimerait mieux défendre ses propriétés et assurer la tranquillité de la ville, que de tirer vengeance d’un crime commis sur un individu. J’étais aux Tuileries dans les appartements de la reine Hortense, qui était à l’une des croisées avec quelques dames de la Cour. La belle madame était de la compagnie ; elle manifesta la plus grande inquiétude, et me dit qu’elle ne craignait rien de la Garde, mais qu’elle n’était point tranquille en voyant tant de monde se presser autour des marches du vestibule où l’Empereur devait monter à cheval : cependant elle se remit et sembla oublier ses craintes, lorsqu’elle entendit les décharges du canon des Invalides, qui annonçaient la soumission de Marseille et la pacification de l’Empire. A une heure et demie, vingt-quatre bataillons de la garde nationale étaient rangés dans la cour des Tuileries; il n’y avait ce jour-là sous les armes aucune garde impériale ni aucune troupe de ligne; mais on voyait quelques militaires parmi les spectateurs qui étaient autour du vestibule, et qui consistaient principalement en femmes et autres individus de la basse classe. Votre ami, M. et moi, nous étions, je crois, les seuls qui fussent habillés à l’ordinaire : nous attendions en silence aux fenêtres. Linquiétude des dames se faisait remarquer de nouveau; mais elle fut à l’instant dissipée par les cris de « Vive l’Empereur ! qui annoncèrent que Napoléon était à cheval. Il parcourut d’abord la gauche de la ligne, et de nouveaux cris nous apprirent qu’il revenait. Un officier passa au grand’ galop sous les fenêtres, faisant avec son épée signe aux pelotons de reculer, et nous vîmes bientôt après Napoléon lui-même avec toute sa suite. Au milieu de tous ces plumets et de ces brillants uniformes, il n’était distingué que par un simple chapeau sans ornement, et par un habit uni décoré d’un crachat et d’une étoile. Il fit l’inspection de tous les pelotons; et comme il passait près de l’endroit où je m’étais placé pour le voir plus à mon aise, il s’arrêta tout à coup et parla à un militaire dans les rangs. Un invalide qui était près de moi dit tout haut, sans s’adresser à personne : « Voyez comme il s’arrête pour lire la pétition d’un simple soldat ! » et en prononçant ces mots, je vis les larmes rouler dans ses yeux. J’eus occasion de le voir à plusieurs reprises, comme il passait à travers les rangs. Il se reposait quelque temps à la fin de chaque rang; il s’arrêta aussi devant plusieurs soldats rangés en ligne, qui lui présentaient des pétitions. Les acclamations se succédaient à mesure qu’il allait de droite à gauche et de gauche à droite. Les premiers bataillons se rapprochèrent et se serrèrent contre le palais ; on ouvrit les grilles de l’arc de triomphe, et les 24 bataillons restant entrèrent de la place du Carrousel dans la cour, où l’Empereur en fit aussi la revue de la même manière. On laissa ensuite un espace vide au milieu de la cour, entre le palais et l’arc de triomphe ; Napoléon s’y plaça avec tout son état-major. Alors un corps nombreux d’officiers de la garde nationale quitta les rangs et se précipita vers l’Empereur, qui leur adressa ce discours que vous avez lu dans le Moniteur du 17.

Ce discours fut souvent interrompu par des applaudissements; et lorsque l’Empereur prononça ces mots: Vous jurez enfin de tout sacrifier à l’honneur et à l’indépendance de la France, des milliers de voix s’écrièrent: Nous le jurons ! Après plusieurs évolutions, l’Empereur fit volteface et vint se placer devant la porte du vestibule, à la tête de son état-major, pour passer la revue de tous les corps qui se disposaient à défiler par colonnes devant lui. Deux officiers de la garde eurent la bonté de me pousser en avant à dix pas de lui; plusieurs spectateurs étaient à peu près à la même distance à sa droite et à sa gauche, et beaucoup d’autres se tenaient en face, et ne laissaient justement qu’assez de place pour que les colonnes pussent défiler entre eux et l’Empereur. L’état-major était derrière, et le comte de Lobau, l’épée nue à la main, se tenait à sa gauche. A peine un régiment fut-il passé, qu’il mit soudain pied à terre : un écuyer s’empara aussitôt de la bride de son cheval, mais n’arriva pas assez à temps pour tenir l’étrier. Les maréchaux et l’ état-major mirent aussi pied à terre, à l’exception du comte de Lobau. Un grenadier de la garde sans armes se plaça à la gauche de l’Empereur et un peu en arrière; quelques curieux se pressaient à sa droite. Les gendarmes à cheval prenaient peu de soin de les tenir à une distance respectueuse. Les troupes employèrent deux heures à défiler devant lui, et tout assassin qui n’eût pas été désarmé par le prestige de ce beau spectacle, aurait pu profiter de ce temps-là pour faire feu sur lui ou même pour le poignarder. Sir Neil Campbell, qui n’a vu en lui qu’un être très ordinaire, aurait de la peine à me pardonner des détails si minutieux. Je voyais cet homme pour la première fois : sans examiner si c’était un esprit céleste ou infernal, mes yeux étaient toujours fixés sur lui, et il remplissait seul toute mon imagination. Ce vaste palais, cette confusion majestueuse et imposante, cette multitude d’armes étincelantes dans le lointain, cette foule immense assemblée autour de moi, cet appareil de guerre et de souveraineté, tout disparut à mes yeux, et dans mon admiration je ne vis rien que Napoléon ; je ne vis que l’homme pour la destruction duquel toute l’Europe courait aux armes. J’avoue que je ne l’aurais pas regardé avec le même plaisir dans le temps où il régnait en despote, et que le principal charme de ce spectacle ne prenait sa source que dans les réflexions que je faisais sur le danger où se trouvait ce mortel invincible. La persuasion où j’étais que l’on voulait faire sur sa personne un – essai du droit qu’une nation puissante a de se choisir son souverain, et le souvenir des qualités surprenantes qui faisaient tomber lé choix sur lui, ne contribuèrent pas peu à augmenter mon ravissement. Ceux qui ont été dernièrement à l’île d’Elbe l’ont vu souvent et ont essayé d’en tracer le portrait; mais je puis dire qu’il ne m’a paru semblable à aucun, à l’exception de celui qui est placé dans le salon du palais du Corps législatif. Sa figure est très-pâle, ses mâchoires larges, mais pas autant que je l’avais entendu dire; ses lèvres sont minces et façonnées de manière à donner à sa bouche une douceur admirable. Il paraissait avoir l’habitude de retirer ses lèvres comme quelqu’un qui mâche du tabac, selon l’observation qu’en a faite M. Kean, notre célèbre acteur; mais j’ai appris depuis que ce mouvement n’est occasionné que parce qu’il a presque toujours dans sa bouche un morceau de réglisse ou quelques pastilles, pour se guérir d’une toux habituelle. Ses cheveux sont d’un brun cendré et clairsemés sur les tempes: le dessus de sa tête est chauve, ce qui lui a fait donner dernièrement par ses soldats le sobriquet affectueux de notre petit tondu. Il n’est pas bien gras, mais son ventre est si saillant que l’on voit son linge passer au-dessous de son gilet. Il tenait généralement ses mains jointes par devant ou par derrière, mais quelquefois il les séparait pour se frotter le nez, prendre plusieurs prises de tabac et regarder à sa montre. Poussant souvent des soupirs et avalant sa salive, il paraissait souffrir quelques douleurs dans la poitrine. Il parlait peu, mais lorsqu’il le faisait, il souriait de la manière la plus agréable. Il regardait tout ce qui se passait autour de lui: il fronçait les sourcils et les rapprochait l’un de l’autre comme pour voir les objets plus distinctement. Enfin il passa par toute cette ennuyeuse cérémonie avec un air d’impatience paisible. A mesure que les premières colonnes d’un régiment défilaient devant lui, il portait l’index de sa main gauche à son chapeau pour rendre le salut, mais jamais il ne se découvrait ni ne remuait la tête. Lorsque les régiments avançaient, les cris de « Vive l’Empereur !’ »se faisaient entendre, et plusieurs soldats sortaient de leurs rangs avant à la main des pétitions que prenait le grenadier posté à sa gauche. Une ou deux fois il arriva que le pétitionnaire, craignant de quitter son rang, risquait de perdre l’occasion favorable ; mais Napoléon, s’en apercevant, faisait signe au grenadier de s’approcher et de prendre sa pétition. Un petit enfant, en uniforme à la française, marchait à la tête d’une compagnie; il excita des éclats de rire universels : Napoléon, pour ne pas faire semblant de s’en apercevoir, se tourna comme pour parler à quelqu’un derrière lui. Cependant un second enfant, vêtu en pionnier, et marchant en tête d’un régiment, s’avança directement vers lui, ayant au bout de sa hache d’armes une pétition que l’Empereur prit en souriant et lut avec beaucoup de complaisance. Peu de temps après, un homme de mauvaise mine, en demi-uniforme, avec une épée au côté, sortit du milieu de la foule ou de la garde nationale,, et se, précipita vers l’Empereur; il en était à très peu de distance, lorsque le grenadier de la gauche et un officier firent un pas en avant, et le saisissant au collet, le poussèrent pour le faire reculer: cela ne fit aucune impression sur Napoléon ; on ne remarqua aucune altération dans ses traits. Sans s’émouvoir d’aucune manière, il fit signe aux soldats de lâcher leur prisonnier; et le pauvre diable, s’approchant de si près qu’il pouvait le toucher, lui parla quelque temps avec beaucoup de chaleur et en portant la main sur son cœur. L’Empereur l’écouta sans l’interrompre, et lui donna une réponse qui parut le satisfaire beaucoup. Je vois encore Napoléon dans ce moment la tranquillité imperturbable de sa contenance au premier mouvement du soldat, se changeant par degrés en regards d’attention et de bonté, ne sortira jamais de ma mémoire. Je ne suis ni un tory ni un bloc de marbre, et je n’ai pas honte de dire que je sentis mes yeux humides de larmes lorsque je fus revenu de ma première surprise : c’est une faiblesse qu’éprouvent presque toujours bien des gens sensibles à la lecture d’un trait d’héroïsme frappant, et surtout de cette sérénité d’âme qui constituait le caractère des grands hommes de l’antiquité. Pendant la revue, s’apercevant d’un certain mouvement parmi son état-major, l’Empereur se retourna subitement, et vit qu’il avait lieu à l’occasion à une jolie paysanne anglaise qu’un de ses aides-de-camp avait placée près de lui, et aux remerciements de laquelle il répondait par un profond salut. Le dernier régiment de la garde nationale fut suivi de 90 écoliers du Lycée impérial, qui se précipitèrent hors de leurs rangs avec des pétitions, en courant et jetant des cris  d’allégresse. Napoléon parut alors pour la première fois dans le ravissement; il riait aux éclats, t se tournait à droite et à gauche pour leur témoigner a satisfaction. L’année dernière, ces jeunes gens désiraient combattre pour la défense e Paris, et ils sont encore enrôlés maintenant. En France, les jeunes gens en général sont attachés jusqu’à l’enthousiasme à l’Empereur, qui a perfectionné le système d’éducation militaire, dont ce serait cependant une erreur de le croire l’inventeur; car les écoles ont toujours été destinées à servir de pépinière à l’armée. Elles doivent leurs améliorations et leur destination à ce grand objet, au génie du peuple, plutôt qu’à celui de tel ou tel individu ; elles les doivent aux efforts des républicains qui ont été imités par les partisans de Napoléon. Tous les jeunes gens, à l’exception de quelques descendais pervertis des familles nobles, dont les espérances se sont réveillées pendant la restauration, sont portés pour Napoléon, ou du moins pour le nouvel ordre de choses; ils sont en opposition directe et opiniâtre avec le rétablissement de l’ancien régime. La classe d’hommes qui manquent en France, et que l’on suppose anéantis dans les armées, sont ceux d’environ 40 ans. Une belle génération s’élève , et elle est décidément contre la cause royale . Les cheveux blancs sont suspects à la nouvelle cour. Un courtisan s’entretenant un jour avec moi, vit entrer un vieux seigneur; il changea de suite la conversation, qui roulait sur la politique, et me dit : « Cessons là : vous pouvez  juger de ses opinions par la couleur de- ses cheveux ». Aussitôt que les enfants du Lycée eurent défilé devant lui, l’Empereur se retira dans son palais, monta lestement dans les appartements; et donna audience à toute sa cour. Elle était principalement composée de militaires et de membres de l’Institut; je remarquai parmi les premiers un général de brigade, qui autrefois n’aurait pu être gradé ni même admis à la cour d’aucun souverain légitime de la chrétienté : c’était un nègre, L’accueil fait à Napoléon fut de différents genres. La garde nationale, qui est presque toute composée de marchands, et qui a beaucoup gagné pendant le peu de jours de tranquillité dont la France a joui, regarde le retour de Napoléon comme le signal de la guerre ; ils ne l’applaudirent donc que très-faiblement : quelques régiments (légions) cependant le reçurent avec des applaudissements très-vifs et souvent répétés ; ils élevaient leurs bonnets sur leurs baïonnettes. Cet enthousiasme aurait sans doute été partagé par toutes les classes des citoyens, si l’on eût eu sous l’Empereur les mêmes espérances de paix que sous un autre gouvernement. Ils voient avec admiration les palais, les promenades, les galeries, les colonnes, les arcs de triomphe, les ponts, ; les quais, les fontaines et les autres monuments dont il a embelli la capitale; et s’ils ne regrettent pas, du moins ils déplorent l’imprudence et les erreurs de la famille royale et des conseillers du Roi; erreurs que, pour dire la vérité, on n’a jamais essayé de désavouer ou de justifier. Le dimanche avant cette scène, Napoléon a passé la revue de la garde impériale, et il est aisé de concevoir que la satisfaction a été plus visible et plus pure de part et d’autre. Les soldats donnèrent l’élan à leur enthousiasme, et l’Empereur parut se complaire en voyant l’excès de leur joie; il baisa les aigles de sa garde de l’île d’Elbe. La dame dont j’ai déjà parlé m’a assuré que, comme elle était près de lui, elle a vu ses yeux briller de joie, et que, faisant allusion à la conduite des Bourbons à l’égard de ce superbe corps, elle lui a entendu dire au maréchal Bertrand, en montrant les grenadiers qui étaient à la tête de ce corps: « Et ils ne voulaient pas se servir de telles gens! Quelles bêtes! » pliant à la manière dont Napoléon fut reçu au Théâtre-Français, il est impossible de donner une idée de la joie qui y a éclaté. La salle était tellement remplie, que l’on se foulait même dans l’orchestre. On jouait ce jour-là Hector. Avant le lever de la toile, les airs nationaux de la Victoire et de la Marseillaise furent demandés et exécutés au milieu des plus bruyantes acclamations: les spectateurs accompagnaient l’orchestre en chantant le refrain. Un acteur du théâtre Feydeau (Gavaudan) , qui se trouvait à un des balcons, chanta quelques vers ajoutés à la Marseillaise, et qui furent répétés avec enthousiasme par tous les spectateurs. Cet enthousiasme était réellement à son comble. Lorsque Napoléon entra à la troisième scène, tout le monde se leva en jetant des cris qui retentissent encore à mes oreilles. Les vivat continuèrent jusque ce que l’Empereur, après avoir salué à droite et à gauche, se fût assis: et alors on recommença la pièce. Le public accueillit avec transport tout ce qui avait le moindre rapport au retour du héros. Aux mots: « Enfin il reparaît: c’est lui, c’était Achille ! » tout le parterre se leva et interrompit l’acteur par ses acclamations. Napoléon était très-attentif: tout le temps que j’eus les yeux fixés sur lui y il ne parla à personne de ceux qui étaient derrière lui,-et n’eut point l’air de faire attention aux compliments des spectateurs. Il se retira si précipitamment à la fin de la pièce, que la multitude n’eut presque pas le temps de le saluer. Je vous ai déjà dit que j’avais vu l’année dernière les princes de la famille royale à ce même théâtre ; la réception qu’on leur a faite n’est pas à comparer à celle-ci. J’ai assisté à bien des spectacles dans ma vie, mais jamais je n’en ai vu de semblable. Talma, chargé du rôle d’Hector, le joua selon sa manière accoutumée. Ayant parlé de cet acteur, je ne puis me dispenser de rapporter une anecdote que je lui ai entendu raconter , et qui fait voir que Napoléon savait très-bien tourner un compliment. A la première entrevue qu’ils eurent ensemble depuis le retour de l’île d Elbe, l’Empereur, s’adressant à Talma avec sa familiarité ordinaire, lui dit: « Chateaubriand assure que vous me donnez des leçons pour jouer l’Empereur ; je prends ceci pour un compliment, parce qu’il fait voir du moins que j’ai assez bien rempli mon rôle. »

L’intimité qui existe entre le maître et l’écolier est d’ancienne date: la réputation du premier était établie lorsque le dernier était à peine connu. Le jeune officier recevait quelquefois de son ami des billets de spectacle. Un des principaux amusements des deux amis, et d’un troisième nommé Lenoir, était dans ce temps-là de raconter des histoires d’esprits, de revenants et de vieux châteaux. Pour cela ils éteignaient les lumières. Le conquérant futur de l’Europe entrait avec avidité dans l’esprit de ces contes, et s’offensait sérieusement lorsque ses compagnons l’interrompaient dans ses réflexions par différentes plaisanteries. J’ajouterai que cette intimité n’a jamais été interrompue ; que Napoléon n’a point oublié les billets d’entrée que Talma lui donnait autrefois, et qu’il récompensait de sa propre bourse les efforts que faisait cet acteur pour plaire au public. L’ingratitude ne trouve point de place dans le cœur d’un usurpateur; cette bassesse n’appartient qu’à ceux qui sont nés rois. Il y a quelque chose de magique dans cette espèce d’attachement dont cet homme extraordinaire a donné tant de preuves: car jamais tête couronnée n’a eu tant d’amis, et ne les a gardés si longtemps. »

(John HOBHOUSE  « Histoire des Cent-Jours ou dernier règne de l’empereur Napoléon. Lettres écrites de Paris, depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. Traduites de l’anglais », Paris, Domère, Libraire, 1819, pp.36-51).

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( 18 avril, 2020 )

Un témoignage anglais sur Napoléon à bord de l’ »Undaunted ».

Napoléon

Thomas Hastings (1785-1812), était lieutenant à bord du navire l’Undaunted. C’est ce bâtiment qui conduisit l’Empereur dans son nouveau royaume. L’Undaunted mit les voiles le 29 avril 1814 à 11 heures, de Saint-Raphaël. Et jeta l’ancre le 3 mai suivant devant Portoferraio, dans la soirée. Napoléon débarque à l’île d’Elbe le 4 mai à 14 heures. Ce récit méconnu est extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet et intitulé « L’année 1814 » (Fontemoing et Cie, 1914). Il est à prendre avec précaution car bien écrit dans l’air du temps où il était si facile d’accabler un souverain impuissant à se défendre et condamné à l’exil… J’ai complété ce témoignage par quelques notes et autres extraits ; le tout mis en italiques et entre-crochets.

C.B.

Le 16 avril [1814], lorsque au retour d’une courte croisière nous regagnâmes notre ancien poste devant Marseille, nous fumes reçus par les habitants de cette ville, dont le commerce a pourtant beaucoup souffert de nos efforts pour le détruire, avec des transports d’allégresse qu’aucune plume ne peut dépeindre.

La veille un pêcheur nous avait appris qu’on s’attendait à quelque grand changement. Ce matin-là, nous remarquâmes que le drapeau blanc flottait sur tous les forts à côté du drapeau anglais. Cela nous excitait à nous rapprocher quand une députation, conduite par le maire, vint à bord, nous invita à jeter l’ancre, et nous informa de la bienheureuse nouvelles de la paix et de la chute du perturbateur du monde, Bonaparte. Il serait impossible de décrire les exclamations immodérées de la joie enthousiaste qui éclata ; l’aire retentissait des cris de « Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! Vive l’Anglais ! » A  midi nous saluâmes la terre et jetâmes l’ancre. Il était étrange de voir ces mêmes gens, qui, peu de temps auparavant, chercher à se faire mutuellement tout le mal les uns des autres et s’embrasser avec une chaleur plus que fraternelle.

Nous restâmes à  Marseille jusqu’au 23 avril, où nous reçûmes l’ordre de faire voile vers Fréjus pour transporter le ci-devant Empereur à l’île d’Elbe. Nous arrivâmes le 24 et le 27 tout fut prêt pour son embarquement. Ce puissant ennemi de l’Angleterre préférait se remettre entre les mains de ce même peuple qu’il avait si fréquemment stigmatisé comme étant sans honneur et sans principes, plutôt qu’à ceux sur lesquels il avait régné et qu’il avait si souvent conduits à la victoire et à la gloire. Sur sa toute il n’avait pas été insulté sauf à Avignon où la population avait pendu son effigie sur le bord de la chaussée et demandé à grands cris à voir le tyran.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse : « La plus grande effervescence régnait dans les villes que nous eûmes à traverser pendant la journée du 24 [avril 1814] et la matinée du 25. A Orange, à Avignon, nous fûmes assourdis des cris de Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! À bas Nicolas ! Je faisais, tapi dans ma voiture, des réflexions bien amères sur l’instabilité des grandeurs humaines, me contentant d’envisager tous ces visages frénétiques. A Orgon, petit village où les relais avaient été placés, la rage du peuple était à son comble.  Devant l’auberge même, où l’on avait forcé les relais à établir ; on avait suspendu un mannequin, représentant Sa Majesté, en habit vers de sa Garde, avec un papier ensanglanté sur sa poitrine. La populace des deux sexes se pressait, se cramponnait à la voiture de Sa Majesté et cherchait à la voir pour lui adresser les plus fortes injures. Le danger est imminent ; les Commissaires s’empressèrent de descendre de leurs voitures pour se ranger autour de celle de l’Empereur. Transporté de colère à la vue de ces misérables, je m’élançai de la mienne pour me joindre aux Commissaires ; leur harangue et mes paroles, prononcées très énergiquement en langue patoise, suspendirent les hurlements de la multitude. Les chevaux se trouvant attelés, on les lança au grand galop, et la rage des gens d’Orgon expira dans quelques jets de pierre lancés sur la voiture de Sa Majesté. Le danger auquel l’Empereur venait d’échapper l’avertissait et lui commandait la prudence. A un quart de lieue au-delà d’Orgon, Sa Majesté jugea indispensable de changer de costume ; elle prit l’habit d’un de ses courriers qu’elle fit placer dans sa voiture, et courut elle-même au-devant de nos voitures. On trompa ainsi la multitude à St-Canat, où l’effervescence ne le cédait en rien à celle dont nous venions d’être les tristes témoins ; mais à midi, l’Empereur, harassé de fatigue, et horriblement meurtri, ne put continuer sa route ; il s’arrêta dans l’auberge dite La Calade, à trois lieues en deçà d’Aix. Sa Majesté, s’y présentant comme un courrier de l’Empereur, eût à essuyer avec la maîtresse du logis une conversation bien pénible. Cette mégère ne lui déguisa pas la haine que l’on portait à Napoléon et la résolution où était le peuple de le massacrer lors de son passage à Aix. »]

 Il avait été escorté par un régiment de hussards autrichiens et accompagné par un général russe et par le colonel Campbell des gardes [Cet officier britannique chargé de la surveillance de Napoléon à l’île d’Elbe ne pourra pas empêcher son évasion, ayant été parti compter fleurette (une fois de plus) à une belle comtesse italienne à Livourne !]

Il resta deux jours à Fréjus et dans la nuit du 28 quitta cette ville pour s’embarquer. Les hussards faisaient la haie sur le chemin et un carré était formé sur la plage autour du canot. A 8 heures et demie il quitta la terre au milieu d’un profond silence interrompu seulement par une sonnerie de trompettes. La mer était calme, paisible, et la scène tout à fait solennelle.

Abandonné de tous ses généraux sauf deux, ainsi que du plus grand nombre de ses domestiques, craignant toujours pour sa sécurité [Hastings a une vision simpliste des événements !], il se jeta à bord d’une frégate appartenant à ce pays dont il avait justement mérité la haine mortelle. Il y fut reçu avec tous les honneurs dus à un prince souverain; ce à quoi, pour lui rendre justice, il fut très sensible, et il fit observer que les Anglais étaient vraiment des ennemis nobles et généreux. Il me faut dire toutefois que l’inflexible force d’âme et la noble fermeté avec lesquelles il supporte les revers de la fortune doivent au moins commander le respect, et si nous pouvions nous dépouiller de l’idée que l’assassin de d’Enghien [allusion à l’exécution du duc d’Enghien], de Wright et de tant d’autres est devant nous, nous laisserions bientôt aller à l’admiration.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse, qui assiste à ces événements : « 27 avril 1814. Nous arrivâmes à Fréjus, où nous avait précédé le colonel Campbell, qui était arrivé de Marseille avec la frégate anglaise The Undaunted. Ce bâtiment était commandé par le capitaine Ussher, et était destiné à escorter l’Empereur pour garantir Sa Majesté contre toute espère d’attaque. Le brick l’Inconstant, capitaine Montcabrié, attendait l’Empereur, mais Sa Majesté jugea au-dessous de sa dignité de passer à son bord » ]

[Lettre inédite du général Bertrand à sa femme, Fanny : « « Nous sommes arrivés ici hier et nous partons ce matin sur une frégate anglaise ; le bâtiment français étant arrivé trop tard. Nous avons fait un heureux voyage sauf dans quelques villages de Provence où nous avons été exposés aux injures de la populace mais qui n’ont eu d’ailleurs aucune suite… Lettre datée de « Fréjus, ce 28 avril 1814 »].

La nuit même nous levâmes l’ancre et mîmes à la voile. Pendant une longue traversée de six jours, il  affecta une amabilité qui assurément ne lui paraît pas naturelle. Sa taille est de cinq pieds six pouces ; il tourne à l’embonpoint, ce qui lui donne l’air inactif et pesant ; ses yeux sont gris et extrêmement pénétrants. L’expression de sa physionomie n’a rien d’agréable. Il parle de tout et semble bien renseigné sur tout. On dirait qu’il s’est  beaucoup occupé de choses de la marine, car ses remarques sur ce chapitre sont extrêmement justes et appropriées.

Je fus nommé un des commissaires pour prendre possession de l’île [d’Elbe] et reconnaître le drapeau indépendant ; en conséquence, quand nous approchâmes, je quittai le navire avec le comte Koller [Le général autrichien Koller (1757-1821) fut désigné pour accompagner Napoléon de Fontainebleau à l’île d’Elbe. Il entretint d’assez bon rapport avec l’Empereu ], et le général comte Drouot [Le général Antoine Drouot (1774-1847), courageux et vertueux, il sera nommé par Napoléon Gouverneur de l’île d’Elbe.] Après avoir accompli toutes les formalités nécessaires, nous retournâmes et trouvâmes le vaisseau près du port de Portoferraio. Le lendemain, le bizarre drapeau de Bonaparte, blanc avec des bandes diagonales rouges et trois barres qui, dit-il, indiqueront son désir de cultiver l’industrie, l’harmonie et la paix, fut arboré [il s’agit du drapeau de Napoléon à l’île d’Elbe. Notre Anglais en donne une interprétation fantaisiste !] L’Undaunted le salua de vingt-et-un coups et tous les forts suivirent cet exemple. A 2 heures le cortège était prêt, et lorsque Napoléon descendit dans le canot, les servants gagnèrent leurs pièces, et dès qu’il s’éloigna du navire, on commença un salut royal.

Nous pénétrâmes dans le port en cet appareil. D’abord les canots de l’Empereur avec les marins de la Garde, leurs officiers et les officiers de sa maison, ensuite une grande affluence d’embarcations du pays avec de la musique, des gens qui jetaient des fleurs et acclamaient notre débarquement.

Napoléon fut reçu par la municipalité qui lui présenta les clefs d’or de la ville sur un plat d’argent. Nous nous avançâmes ensuite dans le plus grand ordre ; les rues étaient bordées de troupes et jonchées de fleurs, et l’air retentissait des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon le Grand ! »

Alors eut lieu la plus grande scène d’hypocrisie [Hastings en est-il si certain ?]. A notre entrée dans l’église, et pendant qu’on chantait le Te Deum, le perturbateur du monde, le fléau des nations fléchit le genou devant l’autel de ce Dieu qu’il avait si souvent nié, de ce Dieu en présence duquel il avait abattu tant de victimes non préparées, non attendues. J’avais supporté tout le reste avec patience, et ces honneurs qu’on lui rendait, lui étaient certainement dus comme souverain ; mais la vue du voile sacré qu’il tira sur sa figure, me rappela que le plus grand et le plus compliqué des scélérats était en ce moment devant mes yeux et réveilla dans mon cœur des sentiments qui étaient loin d’être ceux d’un ami. Après la messe, nous nous rendîmes à la maison qui devait servir de palais à Napoléon, et toutes les formes de l’allégeance y furent remplies.

[Extrait des « Mémoires » de G. Peyrusse en date du 4 mai 1814 : « A deux heures, l’Empereur débarqua. Le général Drouot le salua d’une salve de cent coups de canon. La municipalité et les corps de l’État vinrent le recevoir et le haranguer. Sa Majesté était en culottes blanches, souliers à boucles d’or. Elle portait l’uniforme des chasseurs à cheval de sa Garde. L’Empereur, placé sous le dais, fut conduit à la cathédrale, où un Te Deum fut chanté. Les troupes formaient la haie. Après la cérémonie, le cortège se dirigea vers l’Hôtel de ville. Un Trône impérial avait été élevé à la hâte. Sa Majesté ne s’y plaça pas. Elle donna audience et reçut les hommages de toutes les autorités de l’île et leur adressa le discours suivant:

« La douceur de votre climat, le caractère et les mœurs de vos habitants, m’ont décidé à choisir votre île pour mon séjour ; j’espère que vous m’aimerez comme des enfants ; aussi me trouverez-vous toujours disposé à avoir pour vous la sollicitude d’un père. »

La joie la plus vive régnait dans toute la ville. Toutes les fenêtres étaient pavoisées d’étoffes de soie. Les rues étaient jonchées de verdure.

Aussitôt après l’audience, l’Empereur monta à cheval, visita les fortifications et promit, d’un air de contentement, beaucoup d’améliorations. »]

Nous terminâmes ainsi notre très extraordinaire voyage.

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( 31 mars, 2020 )

Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais…

Ce témoignage qui fut publié dans le Carnet de la Sabretache, en 1923, est celui d’un royaliste. Malgré les inexactitudes qu’il recèle, l’atmosphère des jours qui précédèrent et qui suivirent le retour de l’Empereur y est bien retranscrite.

C.B.

Il semble qu’il ne reste plus rien à dire sur le Retour de l’île d’Elbe. Cependant, le récit qui va suivre nous a paru intéressant, non seulement parce qu’il nous donne les impressions d’un témoin de ce prodigieux événement, mais parce qu’il contient des détails inédits. Son auteur, le baron Balthazard Hubert de Saint-Didier, qui se livrait à de fréquentes allées et venues entre son château de La Tour-de-Priay, situé dans le département de l’Ain, et le domicile qu’il possédait à Lyon, était, par sa situation personnelle et par l’étendue de ses relations, mieux placé que bien d’autres pour Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais... dans TEMOIGNAGESconnaître l’état d’esprit des populations au milieu desquelles il vivait et pour tenir ses renseignements des meilleures sources. Il se rendait de Priay à Lyon, lorsqu’il apprit, à Montluel, le débarquement et l’arrivée imminente de l’Empereur. Comme il atteignait le but de son voyage, le comte d’Artois, accouru en toute hâte, venait d’arriver de Paris pour organiser la résistance. Il put donc de rendre compte par lui-même des efforts infructueux et du départ précipité de ce prince, assister à l’entrée de Napoléon et s’instruire en détail de ses moindres faits et gestes. C’est ainsi qu’il sut, bien avant que les « gazettes » aient eu le temps de les relater, tous les incidents survenus depuis le départ de l’île d’Elbe jusqu’à l’arrivée de l’Empereur à Lyon et fut ensuite et fut ensuite parfaitement informé de ceux qui marquèrent la fin de sa marche sur Paris. Le retour de Napoléon entraînait des conséquences trop graves pour ne pas produire une profonde sensation. Le baron de Saint-Didier dut en être d’autant plus ému que ses sentiments personnels et ses traditions de famille le rattachaient étroitement aux Bourbons. En effet, son père, le baron Ennemond Hubert de Saint-Didier, mestre de camp de cavalerie en 1773, et chevalier de Saint-Louis, avait été écuyer servant de Madame, comtesse de Provence. Lui-même, était né à Lyon, le 19 février 1779, mort à Neuville-sur-Ain en 1863.

Comte Louis de COLBERT-TURGIS.

Chaque jour la sollicitude du Roi s’étendait sur tous les points de l’administration. Des règlements justes, sur toutes ses branches, accroissaient le bonheur des Français et leur faisaient espérer un avenir calme. Toutes les plaies se fermaient. Les esprits qui avaient été le plus égarés se rattachaient de bonne foi au seul gouvernement juste et doux que la France eût éprouvé depuis ses affreuses convulsions. Mais l’esprit du mal n’était pas éteint. Quelques députés laissaient voir dans les discussions une habitude de révolution qui se trahissait jusque dans leurs expressions peu mesurées. Les grands mots de « Liberté », d’ « Egalité », de « Droits », dont trop de ses membres avaient fait un si cruel abus, retentissaient trop souvent dans cette Assemblée. Carnot avait fait un « mémoire » qu’il avait eu l’imprudence de dédier au Roi, où, sous prétexte de l’éclairer sur l’état des esprits, il attaquait avec silence les actes de son gouvernement. M. Méhée de La Touche dans une « lettre à l’abbé de Montesquiou » et dans un « mémoire » intitulé « Dénonciation au Roi des actes par lesquels les ministres de Sa majesté ont violé la constitution », se livrait à ses attaques non moins violentes et non moins injustes contre l’autorité royale. Le Roi, dans son système de douceur, de modération, d’était contenté de laisser dans l’oubli d’aussi horribles pamphlets. Les campagnes ne cessaient d’être travaillés par des émissaires. Quelques associations secrètes répondaient avec audace et profusion toutes les calomnies et les faussetés possibles. De nouvelles plus absurdes les unes que les autres, entretenaient un doute dangereux sur la force, la durée du gouvernement. Celle qu’ils se plaisaient le plus à répandre, et dont l’effet devait être si puissant, était le retour prochain de Buonaparte qui, en nourrissant l’espérance coupable de quelques uns, empêchait les autres de se livrer franchement et avec confiance à un gouvernement dont on leur présageait la chute prochain. Les administrations, suivant le plan que leur traçait la conduite du Roi, de qui on éloignait, sans doute, des rapports qui eussent peut-être excité une surveillance plus active, semblaient mépriser de tels bruits et ne prenaient aucune mesure pour comprimer les malveillants, dont l’audace s’accrut au point d’annoncer l’arrivée de Napoléon pour les premiers jours de mars. On ne peut douter, maintenant, que ces bruits ne fussent le résultat d’une conspiration affreuse, dont les rameaux propagateurs s’étendaient au loin et dont les chefs de l’Etat dirigeaient dans l’obscurité les horribles ressorts. Enfin, le 8 mars [1815], comme nous revenons à Lyon, nous apprîmes, à Montluel, une nouvelle qui nos terrassa. On nous dit que Buonaparte avait débarqué, avait pris Grenoble et serait peut-être le soir même à Lyon. Le peuple était dans l’étonnement, encore incertain de la vérité d’événements qu’on lui avait annoncés si souvent. Nous poursuivîmes notre route, et, aux environs de Lyon, nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où l’on s’attendait d’un instant à l’autre à voir une révolution. Monseigneur le comte d’Artois était arrivé dans la nuit du mercredi 8 mars, au soir, à Lyon, avec le maréchal Macdonald. Le lendemain, il passa une revue des troupes qui étaient à Lyon, se composant du 24ème régiment de ligne, du 20ème, venue de Montbrisson, et du 13ème de dragons. Brayer, avait donné pendant tout l’hiver des démonstrations les plus exaltées de son attachement au Roi et à sa famille. Ses dragons étaient, selon lui, « parfaitement dévoués à sa cause et on pouvait compter autant sur eux que sut lui-même ». Le peu de zèle, ou plutôt le froide contenance de ces militaires ne montrèrent que trop au Prince combien peu il devait compter sur de pareils défenseurs. La Garde nationale, en grande partie, avait les meilleures dispositions ; mais n’étant pas exercée au maniement des armes, sans munitions, sans canons, et conduite par des chefs dont la majorité ne connaissait pas la guerre et que des intérêts particuliers éloignaient de ses dangers, elle ne pouvait offrir un bien grande ressource. Les démonstrations que le Prince reçut de sa bonne volonté lui furent extrêmement sensibles ; mais il était trop tard pour accepter des services dans lesquels Son Altesse prévoyait qu’elle serait mal secondée. Depuis plusieurs mois cette garde demandait qu’on lui accordât quelques pièces de canon ; mais, ou les circonstances, ou plus vraisemblablement, le plan des conspirateurs s’opposaient à ce que l’on multipliât les points d’une résistance que l’on redoutait. Une inscription volontaire pour s’armer fut bientôt remplie dans cette même gare ; mais les mesures étaient si bien prises que l’on ne trouva même pas des fusils en état et quelques cartouches à distribuer. La journée du jeudi se passa en reconnaissances dans les environs de la ville, en expéditions d’ordres pour réunir à Lyon des troupes. Le 4ème régiment de hussards, en garnison à vienne, se mit en marche ; mais à Saint-Symphorien d’Ozon, les officiers firent prendre au régiment la route de Bourgoin où ils se réunirent à Buonaparte. On avait proposé de couper le pont de La Guillotière et le pont Morand. On dit que le mécontentement que la populace témoigna, fit que le Prince se borna à faire placer quelques tonneaux pleins de terre ou fascines pour embarrasser et défendre le passage. Les gazettes étaient pleines d’adresse des différents corps qui juraient fidélité au Roi. Celui-ci avait, dès le 6 mars, par une proclamation, convoqué extraordinairement les Chambres qui avaient été ajournées le 31 décembre dernier, et par une ordonnance du même jour, déclaré traître à la patrie Napoléon Buonaparte, ainsi que les militaires et employés de tous grades ou administrateurs qui lui prêteraient aide et tout individu prenant part à la révolte. Une proclamation du comte d’Artois, appelait à Lyon tous les bons Français pour la défense du trône. Une autre, du ministre de la Guerre (Soult, duc de Dalmatie) à l’armée, en date du 8 mars 1815, contenait cette phrase : « Bonaparte…cherchera-t-il des traîtres parmi ces soldats qu’il a trompés ?…Il nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime, pour un homme… qui n’est plus qu’un aventurier !…etc. » Le préfet du Var avait envoyé des coursiers à tous les préfets voisions pour les avertir du débarquement de Buonaparte, et celui de Lyon l’avait annoncé télégraphiquement, le 5 mars 1815, à Paris. Cette annonce parut si extraordinaire que l’on ne put y ajouter foi et qu’une seconde dépêche la confirmât. On ne savait point encore de détails précis sur cet événement. On savait seulement que Buonaparte était entré sans coup férir à Grenoble ; qu’i : s’avançait sur Lyon, et on s’attendait à la voir s’y présenter à tout moment. Le 10, Monseigneur le comte d’Artois, après avoir, vu l’impossibilité de défendre Lyon, fait partir les caisses du gouvernement, mais non celles de la ville, voulut encore tenter un dernier effort sur les troupes. Une revue se fit sur place Bellecour. Le Prince y parut, accompagné du maréchal Macdonald. Il y parla aux soldats avec cette bonté qui lui est si naturelle ; mais la plupart des officiers, déjà gagnés, ou comptant sur un succès certain de Napoléon, se turent et m^me empêchèrent leurs soldats de faire le moindre signe qui put faire paraître l’émotion dont plusieurs ne pouvaient se défendre. On m’a assuré avoir vu et entendu un maréchal des logis passant derrière les rangs des dragons répétant à mi-voix : « Silence dragons ! Silence ! ». Le Prince leur dit (en les voyant muets au cri de « Vive le Roi ! ») : »Enfin, mes amis, dites au moins « Vive la Patrie ! ». Alors, la honte, sans doute, les retint dans le même silence. A 10 heures du matin, je traversais la place. L’on m’avait dit que le Prince était déjà parti. Un groupe d’officiers à cheval était près d’une troupe en bataille. En m’approchant, j’y reconnus le Prince qui parlait encore avec bonté à ces militaires qui le trahissaient déjà dans leur cœur. Sa figure noble était sereine. Il paraissait pourtant fatigué de tout ce qu’il avait fait depuis son départ de Paris. Après avoir étudié quelques minutes cette figure noble et malheureuse, je ne pus continuer et me retirai en versant des larmes sur lui et sur mon pays. Il partit, peu après, avec une seule voiture escortée par quatre gendarmes. Les troupes restèrent en bataille sur la place. Une petite partie des gens se portait sur le quai du Rhône. Nul cri ne se faisait encore entendre. Tout était dans la stupeur. A une heure, le 23ème régiment se mit en marche, en colonne, sur la place de la Charité, la cocarde blanche et le drapeau royal déployé. On disait vaguement qu’il se portait pour défendre le pont de La Guillotière, où Buonaparte était déjà arrivé… Au moment où il tournait sur la place de la Charité, on vit paraître, sur le pont, quelques hussards de son parti. La colonne fit halte. Le maréchal était auprès du poste du pont avec le comte de Damas. Il pérorait des murmures s’élevèrent et un soldat courut, la baïonnette en avant sur lui, en le menaçant. Alors, voyant que tout était perdu, ils partirent au galop. Deux ou trois dragons le poursuivirent, sabre à la main, sur place et les eussent atteints, si le jeune Damas, qui avait été chef de partisans pour Napoléon, n’eût arrêté ces furieux. Ces messieurs partirent aussitôt dans la voiture de Macdonald ; celle auprès de M. de Damas fut ramenée par des dragons. Après une halte d’un quart d’heure, le régiment revint se mettre en bataille sur la place. Alors quelques petits polissons parurent sur la place, criant : « Vive l’Empereur ! ». Leur nombre grossissait peu à peu de plusieurs individus dont les vêtements en lambeaux rendaient ce cri plus affreux. Enfin, sur les 2 heures, un détachement des troupes impériales entra et se mit en bataille, à quatre pas du 23ème, en poussant des cris de « Vive l’Empereur ! ». Alors, de toutes parts, parurent des groupes de la dernière classe du peuple poussant les mêmes cris. Le 23ème était toujours dans un silence parfait avec la cocarde blanche et le drapeau royal, mais ployé. Après environ une demi-heure passée ainsi en regard l’un de l’autre, deux ou trois hussards vinrent au galop. Les officiers du 23ème se formèrent en groupe autour d’eux, reçurent les premières des proclamations imprimées de Buonaparte, qui aussitôt furent distribuées aux soldats et au peuple avec profusion, avec des cocardes tricolores. Celles-ci remplacèrent bientôt toutes les cocardes blanches. Il entra successivement plusieurs petits détachements de troupes, infanterie et cavalerie, et on attendit l’arrivée de leur chef. Buonaparte n’entra dans la ville que sur les 8 heures du soir, accompagné d’une foule de gens de la lie du peuple qui, comme des forcenés, criaient : « Vive l’Empereur ! » en injuriant les personnes que la curiosité faisait mettre aux fenêtres. Peu après, ayant crié d’illuminer, ils jetèrent des pierres contre la plupart des fenêtres des maisons situées au nord de la place, surtout celles où l’on avait remarqué le plus de zèle, soit pour les illuminations des fêtes royales, soit par l’affluence à ces mêmes fêtes. Le Café Berger fut entièrement pillé et le désordre eût été bien grand si Buonaparte lui-même n’eût ordonné au maire de le faire cesser. Des paysans de La Guillotière et des environs étaient accourus dans l’espoir du pillage de la ville, et, le lendemain, plusieurs paysans de villages plus éloignés arrivèrent avec des sacs et des charrettes pour tirer leur part d’un événement qui leur paraissait tout naturel. M. Defargues, maire, avait fait afficher une proclamation assez sage pour la circonstance : »Vous allez, disait-il, revoir dans vos murs cet homme célèbre…etc., qui releva vos murailles, ranima votre commerce éteint, etc.… Recevez-le avec le calme qui convient aux circonstances…, etc., etc., « Le maire, à la tête du conseil municipal, fut le complimenter à l’archevêché. Il les reçut d’abord assez froidement, et, après plusieurs questions sur le commerce, l’état de la ville, il demanda si les dissensions entre les classes de la noblesse et des négociants étaient finies, ajoutant sur les prétentions de la noblesse, sur son orgueil, plusieurs phrases aussi injurieuses que fausses. M. d’Ambérieu, membre du conseil, répondit avec vigueur sur ces fausses imputations, sur l’état de la noblesse de Lyon, presque entièrement sortie du commerce, sur le mépris que lui-même avait commencé à montrer pour la noblesse qui, dans tous les cas, n’avait pu s’attacher à un prince qui l’accablait en toutes occasions…, etc. Buonaparte, peu accoutumé à une discussion aussi vigoureuse, parut touché du zèle que montrait ce Lyonnais et demandant son nom et son état reçut de ce respectable vieillard un exemple de ce peuvent la fermeté et le désintéressement joints à cause juste. On dit que, parlant de la beauté de la place de Bellecour, un membre de ce conseil dit : « Il y manque une statue ! » L’Empereur vit la basse flatterie et regarda cet homme avec mépris. Après les premiers moments de cette audience, Buonaparte se dérida, se mit à causer familièrement, prenant souvent quelques pastilles [sic], et prenant l’air tout à fait « bonhomme ». C’est ainsi que plusieurs présentes l’ont dépeint. Les grands vicaires lui ayant été présentés il leur fit une sortie sur le zèle de quelques prêtres : « Prêchez la morale et rien de plus, leur répéta-t-il, et soyez sage ! »-« Nous le serons toujours, Sire, etc. » L’on apprit alors des détails sur cette expédition singulière et audacieuse que les journaux ne donnèrent que plusieurs jours après. Buonaparte avait eu de fréquentes relations avec la France pendant tout le temps de son exil et surtout avec l’Italie. Sa sœur Caroline, reine de Naples, était venue souvent à l’île d’Elbe. Les soldats croyaient même que Marie-Louise y était venue. Ils disaient qu’à une certaine époque leur souverain s’était retiré dans une maison de campagne dans l’intérieur de l’île, y était demeuré six à huit jours seul, des gardes empêchant toutes personnes d’approcher. Ils en concluaient que c’était alors que cette princesse y était présente. Depuis plusieurs mois, Buonaparte entretenait ses confidents du projet vague de revenir en France, mais sans en désigner l’époque. Il y avait, dans le mois de décembre, renvoyé plusieurs soldats et officiers, sans doute pour sonder les esprits. Enfin, le 26 février, à 5 heures du soir, il s’embarqua à Portoferraio sur un brick de 25 canons avec 400 hommes de sa garde. Trois autres bâtiments portaient 400 hommes d’infanterie et 100 chevau-légers polonais. Il échappa, avec son escadre, à la croisière anglaise. On dit que lord Bentinck, qui la commandait, était alors descendu à Livourne où il était épris d’une dame [Ces faits sont exacts mais il s’agit du colonel Neil Campbell, chargé de la surveillance au large de l’île d’Elbe.]. Quoiqu’il en soit, on ignore comment il a pu se justifier et même s’il a été obligé de le faire, les journaux anglais n’ayant plus reparlé de la motion faite au Parlement d’examiner sa conduite et de le juger. Il en fut de même de la croisière française, composée de deux frégates et d’un brick qu’il rencontra à quelques lieues de Livourne. Le 1er mars 1815, à 3 heures après-midi, il entra au Golfe-Juan près d’Antibes. Un capitaine et 25 hommes se présentèrent dans cette ville, mais le gouverneur les fit prisonniers. Le débarquement effectué, on bivouaqua jusqu’à 11 heures. Napoléon se porta alors sur Cannes, Grasse, Saint-Vallier, et arriva le 2 au soir, au village de Séranon, ayant parcouru 20 lieues. Le 3, il était à Barème ; le 4, il dînait à digne ; le 5, le général Cambronne, venu de l’île d’Elbe, occupait Sisteron, tandis que Buonaparte couchait à Gap. Le lendemain 6, l’Empereur atteignait Corps, et Cambronne, avec 40 hommes, poussait jusqu’à La Mure. Il y rencontrait l’avant-garde d’un corps de 6000 hommes, venue de Grenoble pour s’opposer à sa marche. Cette avant-garde, après avoir refusé toute communication, s’était repliée de 3 lieues en arrière, vers les lacs de Laffrey. Buonaparte s’y porta. Il y trouva un bataillon du 3ème de ligne, une compagnie de sapeurs et une compagnie de mineurs ; en tout, 7 à 800 hommes. Le chef d’escadron Raoul se présenta à eux pour parlementer. On refusa de l’entendre. » Napoléon, dit « Le Moniteur », mit pied à terre et s’avança, suivi de sa garde portant l’arme sous le bras. Il se fit connaître et dit que « le premier soldat qui voudrait tuer son Empereur le pouvait ». Ce fut le signal de la défection. On cria de part et d’autre : « Vive l’Empereur ! » Des cocardes tricolores furent distribuées. L’un assura, dans le temps, que l’on creva plusieurs tambours de la troupe royale, qui avaient été d’avances remplis des ces cocardes. « Le Moniteur » a fait tenir à Buonaparte un discours à ces soldats où il dit : « Je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, n’ayant pas été élevé par la nation. Demandez à vos pères et au peule ici présent : ils vous diront que vous êtes menacés du retour des dimes, des droits féodaux… Ce n’est-il pas vrai, paysans ? »-« Oui Sire, on voulait nous attacher à la terre. Vous êtes l’Ange du Seigneur…etc. » auraient répond ses auditeurs ; mais on peut douter du récit de la gazette officielle et récuser les témoins. Napoléon continua alors à marcher sur Grenoble. Près de Vizille, l’adjudant-major du 7ème de ligne vint lui annoncer que le colonel Labédoyère venait avec son brave régiment se joindre à l’Empereur. Il le rencontra à une lieue de Grenoble et logea le soir même dans un faubourg de cette ville. Le colonel Labédoyère, né à Paris en 1786, venait d’épouser depuis peu la nièce du comte de Damas, gouverneur de Lyon, et le Roi l’avait nommé, à cette occasion, colonel du 7ème de ligne. Le général Marchand, qui commandait la place de Grenoble, y avait réuni le 3ème du génie, le 4ème d’artillerie, -celui où Buonaparte avait été élevé au grade de capitaine vingt-cinq ans avant, deux bataillons du 5ème et les fidèles hussards du 4ème, dit « Le Moniteur ». Marchand se retira dans le Fort Barraux. Sa femme fut, dit-on, se jeter aux pieds de Napoléon pour l’excuser. Le préfet de l’Isère, M. Fourier, avait quitté Grenoble à l’entrée de Buonaparte, qui lui fit dire qu’il l’attendait à Bourgogne, où, en effet, il alla le rejoindre et entra avec lui à Lyon où il fut nommé préfet. On a cherché à excuser sa conduite en disant qu’associé, à une époque glorieuse, à la destinée de Buonaparte, comme savant, En Egypte, il n’avait eu, pour récompense de ses travaux, que cette préfecture de l’Isère où le Roi l’avait confirmé. Il s’y était, de tout temps, attiré l’estime générale en cherchant à éluder ou modérer les lois rigoureuses de son gouvernement. Il se vit alors sans ressources et crut pouvoir se rattacher à une cause qu’il voyait vigoureusement soutenue. Le 9, Buonaparte coucha à Bourgoin. Les paysans du Dauphiné l’entouraient et l’accompagnaient depuis longtemps en proférant mille injures contre le gouvernement royal, les nobles, etc., et criant : « Vive l’Empereur ! » Buonaparte se montra fort peu pendant les deux jours qu’il resta à Lyon. On dit que, fatigué des cris d’une populace exaltée qui entourait son palais, il dit à ses officiers : « Que l’on fasse retirer cette canaille et qu’on me laisse en repos ! » [Propos douteux venant de l’Empereur. Rappelons que le témoin est royaliste]. Il avait fait afficher les proclamations qu’il nous avait apportées de l’île d’Elbe, datées du Golfe-Juan, le 1er mars 1815. L’unes d’elles, adressée à l’armée, disait : « Soldats, nous n’avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur Prince, leur Bienfaiteur…etc.… Dans mon exil, j’ai entendu votre voix…Arborez cette cocarde tricolore !… vous la portiez dans nos grandes journées… Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants n’ont pas de plus grands ennemis que ces princes qui vous ont été imposés par l’étranger…Les vétérans des armées sont humiliés…Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef… Son existence est la vôtre ! … La victoire marchera au pas de charge, et l’Aigle avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame…etc.… ». Une autre, s’adressant au peuple français, s’exprimait ainsi : « La défection du duc de Castiglione [Le maréchal Augereau] livra Lyon sans défense aux ennemis. L’armée qu’il commandait «était nombreuse et brave et à même de battre le corps d’armée autrichien qui lui était opposé et d’arriver sur le flanc gauche de l’armée qui menaçait Paris. Les victoires de Champagne, l’insurrection des paysans de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, etc.…avaient mis celle-ci dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants…etc.…etc. Dans ces grandes circonstances, mon cœur fut déchiré… Je m’exilai. Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Un gouvernement national et une dynastie née dans votre révolution peuvent seuls garantir vos nouveaux intérêts. J’ai entendu vos plaintes et vos vœux. J’ai traversé les mers au milieu des périls. Je viens reprendre mes droits qui sont les vôtres. La Nation a le droit de se soustraire au joug imposé. C’est à vous seuls et braves de l’armée que je me fais et me ferai toujours gloire de tout devoir. » Une autre, des généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale disait à l’armée : « Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues. Nous vous le ramenons…etc. Foulez aux pieds la cocarde blanche, signe de la honte. Les Bourbons n’ont rien oublié ni rien appris ! Selon eux, vous êtes des rebelles, et l’on vous punira quand ils seront assez forts. Il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat sera toujours soldat ; le peuple n’aura que les charges. On a avili la Légion d’honneur en la distribuant à tous les traîtres et en lui ôtant ses privilèges politiques. Soldats de la grande Nation, du grand Napoléon, venez nous rejoindre…etc.…etc. Enfin, pour ses adieux aux Lyonnais, l’Empereur avait fait afficher cette quatrième proclamation : « Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale, j’éprouve le besoin de vous faire connaître mes sentiments. Vous avez toujours été au premier rang dans mon affection. Le caractère élevé qui vous distingue spécialement vous a mérité toute mon estime… Je reviendrai m’occuper de vos besoins, etc.… Lyonnais, je vous aime ! » Le matin de son départ, il fit une multitude de décrets qui ne parurent qu’après son entrée son entrée à Paris : sur le licenciement de la maison du Roi ; la suppression des ordres royaux ; le renvoi des émigrés, non rayés, hors de France ; le rappel des juges destitués ; la dissolution de la Chambre des pairs et de la Chambre des communes ; enfin la convocation des collèges électoraux des départements à Paris, au mois de mai, pour assister au couronnement de l’Impératrice et de son fils [Confusion de la part de l’auteur ! Il s’agit de la remise des aigles au Champ-de-Mars]. Enfin, Buonaparte, précédé de toutes ses troupes, partit, le 13 mars, à 2 heures après-midi. Il passa successivement à Villefranche, Mâcon, Tournus, Chalon ; coucha, le 15, à Autun ; le 16, à Avallon, et fut rejoint à Auxerre par le 14ème de ligne, le 6ème de lanciers, et le maréchal Ney, qui avait prendre, à tout son gouvernement, la cocarde tricolore avant de partir. Le 13, il y avait eu à Bourg une insurrection avec attroupements et cris de « Vive l’Empereur ! » On avait entouré la préfecture. Le préfet, M. Capelle, menacé, parvint à s’échapper. Il se rendit en toute hâte à Lons-le-Saulnier, où était le maréchal Ney, et lui dit, qu’ « entouré de traîtres, il pensait trouver en lui un fidèle sujet du Roi. » Le maréchal balbutia quelques vagues paroles et finalement déclara à M. Capelle qu’il allait passer ses troupes en revue. A celles-ci, il dit que « Napoléon était rentré en France pour se replacer sur son trône ; qu’il était maître de Grenoble et de Lyon ; mais qu’il pensait qu’ayant juré fidélité au Roi elles s’opposeraient à son entreprise et crieraient : « Vive le Roi ! » On lui répondit -comme il s’y attendait- par : « Vive l’Empereur ! »-« Eh bien oui mes amis, « Vive l’Empereur ! » reprit-il ; puis, se tournant vers le préfet, il ajouta : « Vous voyez, Monsieur, ce qu’il se passe ? »-« Oui, Monsieur, répondit celui-ci, je vois quel est mon devoir ». Et il lui demanda un passeport pour Paris ; mais ayant appris, en route, que le Roi en était parti, il passa sans danger en Suisse. Ney fit aussitôt la proclamation suivante, datée du 13 mars : « La cause des Bourbons est à jamais perdue ! La dynastie légitime que la Nation a adoptée va remonter sur le trône. C’est à l’Empereur Napoléon qu’il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons s’expatrie de nouveau, etc., ou qu’elle consente à vivre avec nous, que nous importe ! La liberté triomphe ! Je vous ai souvent mené à la victoire ; je vais vous mener à cette phalange immortelle que l’Empereur conduit à Paris, etc. » Le Roi, prévoyant que toute résistance de la part des troupes fidèles serait inutile, l’armée étant en pleine défection, fit rapprocher de Paris tout ce qui lui était attaché, et partit lui-même, le 19 mars, à minuit, suivi de quelques gardes du corps, laissant les Parisiens consternés, et emportant les regrets de la plus grande partie de cette immense population. Buonaparte, arrivé à Fontainebleau, le 20, à 4 heures du matin, apprit, à 7 heures, le départ du Roi, mais ne voulut ou n’osa entrer à Paris qu’à 9 heures du soir. Le 21, il passa une revue. « Le Moniteur » dit qu’il fit aux troupes un discours que sa longueur peut faire supposer, en grande partie, l’ouvrage du journaliste. « Je comptais sur l’amour du peuple et des soldats… La gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous… Le trône des bourbons était illégitime, puisqu’il était relevé par les étrangers ; qu’il avait été proscrit par nos Assemblées nationales et qu’il n’offrait pas de garantie… Le trône impérial peut seul garantir les droits du peuple et votre gloire…etc. » Et il leur distribua des Aigles en les pérorant de nouveau sur la trahison… les circonstances malheureuses… etc.… et termina par ces mots : «Enfin, jurez de les défendre…etc. » Carnot fut nommé ministre de l’Intérieur, Caulaincourt, duc de Vicence, ministre de l’Extérieur. Le roi, sous le nom de « comte de Lille » quitta Lille le 23. M. de Bossi ancien préfet de l’Ain, alors préfet de la Manche, fit une proclamation où il annonçait au peuple « l’entrée de Napoléon le Grand à Paris, fier et attendri de revoir son Libérateur, don Héros, son Père… etc.

BARON HUBERT DE SAINT-DIDIER

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( 18 mars, 2020 )

La bataille de Waterloo racontée par les témoins…

waterloo

18 juin 1815. Une date mythique pour tous les napoléoniens… « Waterloo, la fin d’un monde… » comme l’a si joliment écrit le commandant Henry Lachouque. On ne compte plus les études en tout genre consacrées à cette bataille. Aussi, plutôt que de réécrire une nouvelle fois les faits de cette journée qui marque à jamais l’Histoire de notre pays mais aussi celle de l’Europe, nous avons préféré glaner çà et là quelques extraits de témoignages représentatifs. Nous avons complété ce choix de textes par une bibliographie d’ouvrages (et non exhaustive) se rapportant à Waterloo. 

Les troupes sont prêtes. La bataille éclate. 

Lieutenant au 26ème régiment d’infanterie légère et devenu aide de camp du général de La Houssaye (resté lui à Paris), le jeune Alexandre de Chéron a laissé une lettre (adressée à son général) et datée du 22 juin 1815. Il y raconte la bataille telle qu’il l’a vu :  »Le lendemain 18 juin, l’Empereur fit ses positions d’attaque. L’ennemi formait le fer à cheval devant nous. Notre corps tint la droite. La fusillade commença sur les neufs heures du matin [Chéron se trompe car tout le monde est d'accord pour dire que c'est à 11h30 que la bataille débuta]. Les colonnes d’attaque furent formées, on se porta en avant de tous côtés. L’attaque fut générale. Les soldats étaient dans un enthousiasme impossible à décrire. Les cris de  » Vive l’Empereur !  » se confondaient avec le bruit du canon. Cependant, l’ennemi, embusqué dans une position extrêmement avantageuse, protégé par une artillerie nombreuse et formidable ne parut point étonné de notre audace. Il fit un feu si terrible que nos têtes de colonne reculèrent en désordre ; alors la cavalerie chargea et dégagea l’infanterie en tuant beaucoup d’anglais ; ils prirent beaucoup de chevaux. L’ordre se rétablit et l’on continua à se battre avec un succès balancé. Enfin l’ennemi put dégager son centre pour se porter aux ailes. L’Empereur suivit ce mouvement. Les ailes tentèrent même à le rejoindre derrière nous et à nous couper la route. Le maréchal Blache [Chéron veut dire Blücher] était arrivé avec ses troupes sur notre droite. L’ennemi recommença le feu sur le centre, feu qu’il n’avait suspendu que pour nous donner plus de confiance et nous nous vîmes entourés pour ainsi dire, n’ayant pour tout point libre que la route. L’Empereur comptait sur les généraux Grouchy et Vandamme qui devaient prendre l’ennemi par derrière. Ils ne vinrent pas et nous fûmes sur les huit heures tellement pressés par des forces supérieures que nos troupes se replièrent successivement et finirent enfin par être dans un désordre impossible à décrire « .(Alexandre de Chéron, lettre du 22 juin 1815 contenue à la fin de ses  » Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil « . Teissèdre, 2001)Victor Dupuy, quant à lui, est chef d’escadron, au 7ème hussards:  »Le 18 à quatre heures du matin, nous étions à cheval et vers huit heures, après avoir fait rafraîchir nos chevaux quelques instants, nous nous rendîmes sur le champ de bataille. Notre régiment fut détaché de la division et, avec trois escadrons de chasseurs, prit position à l’extrême droite, n’ayant pas d’ennemis devant nous ; Le combat s’engagea à notre gauche sur toute la ligne ; dès midi, la panique s’empara de quelques régiments d’infanterie du 1er corps d’armée et le sauve-qui-peut y fut prononcé. Ils fuyaient dans le plus grand désordre, je courus à eux avec un peloton de hussards pour les arrêter ; voyant parmi les fuyards, un porte-drapeau avec son aigle, je lui dis de me la remettre ; il l’avançait déjà pour me la donner, lorsque la réflexion me vint : « Je ne veux pas vous déshonorer, monsieur, lui dis-je, déployez votre drapeau, et portez-vous en avant, en criant avec moi, Vive l’Empereur !« . Il le fit sur-le-champ, le brave homme ! Bientôt les soldats s’arrêtèrent et dans peu d’instants, grâce à ses efforts et aux nôtres, près de trois mille hommes étaient réunis et avaient fait volte-face. Cette fuite était d’autant plus étonnante et extraordinaire que l’ennemi ne poursuivait pas ; mais par qui le malveillant sauve-qui-peut avait-il été prononcé ? On l’ignorait. Jusque vers quatre heures, nous restâmes paisibles spectateurs de la bataille. Dans ce moment le général Domon vint à moi ; le feu des Anglais était à peu près cessé ; il me dit que l’affaire était gagnée, que l’armée ennemie était en retraite, que nous étions là pour faire jonction avec le corps du maréchal Grouchy et que nous serions le soir à Bruxelles ; il partit. Peu de moments après, au lieu de faire jonction avec les troupes du maréchal Grouchy comme nous nous y attendions, nous reçûmes l’attaque d’un régiment de hulans prussiens. Nous le repoussâmes vigoureusement et lui donnâmes la chasse, mais nous fûmes forcés à la retraite par le feu à mitraille de six pièces de canon, derrière lesquelles les hulans se replièrent. Le colonel Marbot avait été blessé d’un coup de lance à la poitrine, dans l’attaque des Prussiens. Attaqués alors par l’infanterie, nous nous reployâmes sur le centre en battant en retraite. Dans notre mouvement rétrograde, nous rencontrâmes le maréchal Soult, major général, qui nous fit placer près d’une batterie de la garde pour la soutenir ; le canon ennemi nous fit quelque mal. »(Victor Dupuy :  » Souvenirs militaires, 1794-1816 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001). Le fameux Capitaine Jean-Roch Coignet assiste au début de la bataille :  »L’Empereur, ne recevant pas de nouvelles du maréchal Grouchy, donna l’ordre de l’attaque sur toute la ligne et la foudre éclata sur tous les points aux cris de : « Vive l’Empereur ! » (Capitaine Coignet :  » Cahiers. Présentés par Jean Mistler, de l’Académie Française. Avant-propos de Christophe Bourachot « . Arléa, 2001.) 

Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali, se trouvait près de Napoléon lors de la bataille :  »L’action commença au parc d’Hougoumont [Le château d'Hougoumont entouré de son parc et de son petit bois (aujourd'hui disparu)]. Cet endroit étant peu éloigné et assez élevé, on put voir assez facilement l’attaque et la défense. Ce fut avec beaucoup de peine que l’on parvint à en déloger l’ennemi. Les autres parties de la ligne de bataille étant éloignées ou cachées par les inégalités du sol, on pouvait bien voir à l’œil nu les divers mouvements qui s’opéraient. Une bonne partie de la journée s’était écoulée, et ce n’était que fort lentement que l’on avait gagné quelque terrain.  Dans l’après-midi, le corps prussien du général Bülow, qu’on avait pris d’abord pour celui du maréchal Grouchy, commença à faire quelques progrès et à donner des chances de succès à l’ennemi. Il était, je crois, trois à quatre heures. Au moment où les premiers boulets prussiens arrivaient sur notre droite, je fus envoyé à la ferme du Caillou pour dire à Pierron, maître d’hôtel, d’apporter une petite cantine, l’Empereur et quelques personnes de sa suite ayant besoin de prendre quelque nourriture. En allant, quelques boulets seulement traversaient la chaussée, mais, en revenant, il en arrivait une assez grande quantité. Peu loin et en arrière de l’endroit où était l’empereur, il y avait un chemin creux dans lequel était un grand nombre d’hommes tués de la garde anglaise (horse-guard) ; on les reconnaissait à leur haute stature et à leur grand casque orné d’une chenille noire.  Bülow repoussé, l’Empereur fit avancer les bataillons de la Vieille Garde sur les Anglais. La cavalerie avait déjà été lancée. Dès que la Garde eut joint l’ennemi, elle y sema la mort., et de toutes parts le fit reculer. Nos blessés, qui étaient en grand nombre, nous firent connaître l’opiniâtreté que mettaient les Anglais dans la résistance. Parmi les blessés, je vis le général Friant qui était encore à cheval ; quelques moments après, le colonel Mallet, qui était porté par ses soldats. Ce dernier me reconnaissant, me fit signe de lui donner une goutte d’eau-de-vie. Je le satisfis immédiatement : je portais le flacon de l’empereur. L’Empereur, qui, une demi-heure avant et peut-être plus, avait laissé la plus grande partie de son état-major et de son piquet d’escorte, pour diriger l’attaque de l’infanterie de la Garde, vint nous rejoindre une demi-heure après. La nuit commençait à couvrir le champ de bataille de ses ombres, lorsque le maréchal Blücher entra en ligne sur notre droite et porta le désordre dans quelques régiments français ; et ce désordre, se communiquant de proche en proche, devint général en peu de temps. Il fallut que la Garde fît un changement de front et ensuite qu’elle se formât en carrés, dans l’un desquels se réfugia l’Empereur avec sa suite pour échapper à la cavalerie prussienne qui inondait le champ de bataille. Le corps de Bülow, qui avait repris l’offensive et qui coupait déjà la chaussée, menaçait de nous envelopper entièrement. (Mameluck Ali :  » Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés et annotés par Christophe Bourachot « . Arléa, 2000).

Octave Levavasseur, officier d’artillerie et aide de camp du Maréchal Ney, se trouve aux premières loges lors de cette journée historique :  »Le 18 juin, reconnaissant que l’ennemi a pris position en avant de la forêt de Soignes et hérissé la crête de Mont-Saint-Jean, l’Empereur juge que c’est là que Wellington veut fixer la bataille ; il fait défiler l’armée en colonnes d’attaque et dispose ses lignes parallèlement à celles des Anglais. Le Prince Jérôme commandait notre aile gauche ; les comtes Reille et d’Erlon marchaient au centre ; Lobau et Duhesme à droite. Le Maréchal Ney avait le commandement de l’infanterie et de la cavalerie. Nous étions séparés de l’armée anglaise par un petit vallon dans lequel se trouvait, sur la grande route, la ferme de La Haye-Sainte, très rapprochée de la ligne ennemie. Pendant que nos troupes prenaient position, des boulets enlevèrent quelques files. Déjà le comte d’Erlon avait commencé son mouvement d’attaque, la bataille était engagée. Le Maréchal fit appeler tous les colonels de cavalerie et leur donna l’ordre de lui envoyer chacun un escadron. Ces escadrons étant venus se former derrière lui, il dit à un de ses plus anciens aides de camp, Crabet, général de brigade en retraite, revenu depuis quelques jours auprès de lui, de prendre le commandement de cette cavalerie, et il ajouta : « Vous allez suivre par la gauche et balayer tout ce qui se trouve entre l’artillerie ennemie et son infanterie en passant sur le terrain occupé par l’ennemi derrière La Haye-Sainte « . Pendant ce temps, le comte d’Erlon s’avançait au milieu de la mitraille sur la pente du plateau, mais il ne réussissait pas à prendre la position. Crabet défile et s’enfonce dans le vallon ; le maréchal se retourne et s’adressant à moi : « Levavasseur, dit-il, marchez avec cette charge« . (Octave Levavasseur :  » Souvenirs militaires, 1800-1815 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Capitaine Robinaux, du 2ème de ligne a les yeux grands ouverts sur la bataille qui commence :  »Le 18 juin, ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les anglais, attaquée par le 2ème corps d’armée commandé par le comte Reille qui s’en empare, ainsi que deLa Haie-Sainte. Planchenois [Plancenoit] et la ferme de La Belle-Alliance sont occupées par les français ; c’est vers ce point que Bülow se dirige… Sur les 10 heures du matin, toute l’armée française se mit en mouvement et s’avança dans la plaine ; l’armée était échelonnée et en colonnes serrées ; elles passèrent toutes, successivement, ces belles colonnes, au pied du mamelon de La Belle-Alliance où était l’Empereur et se dirigèrent chacune sur le point qui lui fut assigné. Le corps dont je faisais partie (le 2ème) se dirigea sur la ferme d’Hougoumont, crénelée et défendue par les Anglais ; elle est située sur une petite hauteur qui domine la plaine sur tous les points, et au pied de cette ferme il y a un grand bois de taillis assez mal plantés, au-dessous duquel nous étions en colonne serrée ; nous formions l’extrême gauche de l’armée. 

Le comte Reille, qui commandait en chef le 2ème corps, vint nous donner l’ordre d’enlever la position occupée par les Anglais et de prendre la ferme pour point d’appui et de nous maintenir dans cette position pendant la bataille, sans perdre ni gagner du terrain. Aussitôt la charge fut ordonnée et nous montâmes en masse, la baïonnette croisée sur l’ennemi, qui fit une ferme résistance. Le combat fut opiniâtre ; de part et d’autre et la fusillade la plus meurtrière se poursuivit avec une égale ardeur une demi-heure suffit aux français pour enlever cette position formidable ; si nous eussions fait un grand nombre de prisonniers, tandis que sur le centre et la droite de l’armée la canonnade la plus vive et la fusillade la mieux soutenue se faisaient entendre ; nous tenions toujours ferme cette position importante.   Sur les 6 heures du soir, le maréchal Ney vint à notre position et nous cria d’une voix forte : « Courage, l’armée française est victorieuse, l’ennemi est battu sur tous les points ! « .

L’Empereur, voyant un corps qui débouchait dans la plaine, annonça aussitôt l’arrivée du Général Grouchy, commandant en chef la cavalerie ; aussitôt il fit attaquer les plateaux dits Mont-Saint-Jean, occupés par les Anglais sous le commandement du général en chef commandant les armées combinées Lord Wellington ; là il trouva une ferme résistance ; une artillerie nombreuse et embusquée vomissait feu et flamme de toutes parts ; la garde impériale s’avança sur-le-champ et enleva la position qui fut reprise à l’instant ; la garde forma aussitôt le carré et se battit ainsi avec acharnement sans exemple ; sommée plusieurs fois de se rendre, elle préféra la mort au déshonneur, et bientôt l’on entendit ces mots si dignes du caractère et du beau nom français : « La Garde meurt, mais elle ne se rend pas !…  »

(Capitaine Robinaux :  » Journal de route (1803-1832). Publié par Gustave Schlumberger « . Plon, 1908). 

Louis Bro, commandant le 4ème régiment de chevau-légers lanciers est également un des témoins de cette bataille : « A une heure du soir [de l'après-midi], la division Donzelot, précédée des batteries, marche sur le château de Goumont [Hougoumont], repousse une division belge et s’éparpille dans un terrain accidenté. Le corps anglais de Picton attaque son flanc gauche. La division Marcognet se précipite, mais ne peut sauver une batterie enlevée par la troupe de Ponsomby qui charge à la tête des dragons gris d’Ecosse. Notre infanterie, coupée en tronçons, se débande ; Drouet d’Erlon fait ordonner à la cavalerie de charger. Un terrain détrempé ne nous permet pas de manœuvrer à l’aise. J’enlève mon 4ème lanciers.  A droite d’un petit bois, nous apercevons la cavalerie anglaise, qui, promptement reformée, menace de tourner le 3ème chasseurs. Je prends la tête des escadrons en criant : « Allons, les enfants, il faut renverser cette canaille ! » Les soldats me répondent : « En avant ! Vive l’Empereur ! » Deux minutes plus tard, le choc a lieu. Trois rangs ennemis sont renversés. Nous frappons terriblement dans les autres ! la mêlée devient affreuse. Nos chevaux écrasent des cadavres et les cris des blessés s’élèvent de toutes parts.  Je me trouve un moment comme perdu dans les fumées de la poudre. L’éclaircie venue, j’aperçois des officiers anglais qui entourent le lieutenant Verrand, porte-aigle. Ralliant quelques cavaliers, je me porte à son secours. Le maréchal des logis Orban tue d’un coup de lance le général Ponsomby. Mon sabre fauche trois de ses capitaines. Deux autres peuvent fuir. Je retourne sur le front pour sauver mon adjudant-major. J’avais vidé mon deuxième pistolet quand je sentis tout à coup mon bras droit paralysé. De la main gauche, j’abattis l’agresseur qui me bravait… Un éblouissement me força à saisir la crinière de mon cheval. J’eus la force de dire au major Perrot : « Prenez le commandement du régiment !« . Le général Jacquinot, survenu, en voyant le sang inonder mes vêtements, me soutint et dit : »Retirez-vous ! » Et il partit pour la charge. Le major Motet coupa mon dolman et appliqua un bandage sur charpie, en prononçant : « Ce n’est pas mortel, mais il ne faut pas rester ici. » La rage de quitter mes escadrons me fit verser des larmes. »(Général Bro :  » Mémoires, 1796-1844 « . A la Librairie des Deux Empires, 2001).  Le Colonel Trefcon, chef d’état-major de la 1ère division d’infanterie du corps d’armée de Reille, nous donne une affirmation bien révélatrice sur l’intensité des combats :  »A trois heures, le champ de bataille ressemblait à une véritable fournaise. Le bruit du canon, celui de la fusillade, les cris des combattants, tout cela joint au soleil ardent le faisait ressembler à l’enfer des damnés « . (Colonel Trefcon :  » Carnet de campagne, 1793-1815. « , A la Librairie des Deux Empires, 2003). Le chirurgien Louis-Vivant Lagneau, du 3ème régiment des grenadiers à pied de la Vieille Garde, a lui aussi sa propre vision de la bataille:  »On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de La Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés ; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tint bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion, qui, avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey.   Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de La Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages que lui avait adressé l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30 000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. » (Louis-Vivant Lagneau :  » Journal d’un chirurgien de la Grande-Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot ». LCV, Editeur, 2000). Dieudonné Rigau, chef d’escadrons au 2ème dragons, apporte dans ses  » Souvenirs des guerres de l’Empire  » un témoignage presque symbolique : »Je me suis retiré le dernier du champ de bataille avec un escadron et toujours au pas, sans que l’ennemi ait osé s’adresser à nous, quoique nous débordant de tous côtés. Arrivé près de la position où se trouvait l’Empereur, je m’arrêtai, et j’entendis distinctement Napoléon dire : « Que l’on déploie l’aigle du bataillon de l’île d’Elbe , qui était couvert de son étui. On cria Vive l’Empereur !. Mais le destin s’était prononcé ; il dut se retirer. «  (Dieudonné Rigau :  » Souvenirs des guerres de l’Empire « . A la Librairie des Deux Empires, 2000). 

Voilà Grouchy ! Non, ce sont les Prussiens !… 

Quelques pages plus loin, Levavasseur, aide de camp de Ney poursuit :  »Sur les 6 heures du soir arrive auprès du Maréchal Ney le général Dejean. « Monsieur le maréchal, lui dit-il, Vive l’Empereur ! Voilà Grouchy !  » Le maréchal m’ordonne aussitôt de passer sur toute la ligne et d’annoncer l’arrivée de Grouchy. Prenant le galop, élevant le chapeau au bout de mon sabre et passant devant la ligne : « Vive l’Empereur ! m’écrié-je, soldats, voilà Grouchy ! « . Ce cri soudain est répété par mille voix ; l’exaltation des soldats est à son comble ; ils s’écrient tous : « En avant ! En avant ! Vive l’Empereur ! » A peine arrivé à l’extrémité de notre ligne, des coups de canon se font entendre sur nos derrières. Le plus grand silence, l’étonnement, l’inquiétude succèdent à cet enthousiasme. La plaine se couvre de nos équipages et de cette multitude de non-combattants qui suivent toujours l’armée ; la canonnade continue et s’approche. Officiers et soldats se mêlent, se confondent avec les non-combattants. Je viens, atterré, auprès du maréchal, qui me prescrit d’aller reconnaître la cause de cette panique. J’arrive auprès du général [nom laissé en blanc par l'auteur] qui me dit :  » Voyez ! Ce sont les Prussiens !« . Je retourne cherchez le maréchal, que je ne retrouve pas. Notre armée ne formait plus alors qu’une masse informe, où tous les régiments étaient confondus. Dans cet instant fatal, il n’y a plus de commandement, chacun reste interdit en présence d’un danger qu’on ne peut définir. Vient Drouot qui s’écrie :  » Où est la Garde ? Où est la Garde ?  » Je la lui montre ; il s’en approche en criant :  » Formez le carré !  » Je vois alors l’Empereur passer près de moi, suivi de ses officiers. Arrivé près de sa Garde, placée en face de lui, de l’autre côté de la route :  » Qu’on me suive !  » dit-il, et il marche en avant sur le chemin que cent pièces de canon balayent « .  Le capitaine Coignet assiste lui aussi à l’arrivée des Prussiens :  » Arrive de notre aile droite un officier près de l’Empereur, disant que nos soldats battaient en retraite :  » Vous vous trompez, lui dit l’Empereur, c’est Grouchy qui arrive.  » Il ne croyait pas à un pareil contretemps. Il fit partir de suite dans cette direction pour s’assurer de la vérité. L’officier, de retour, confirma la nouvelle qu’il avait vu une colonne prussienne s’avancer rapidement sur nous et que nos soldats battaient en retraite. «  Robinaux, capitaine au 2ème de ligne écrit :  » Le prétendu corps du Général Grouchy n’était autre qu’un corps prussien fort de quinze mille hommes commandés par Blücher qui vint couper notre armée et la prendre en flanc ; l’épouvante devint générale; les bruits les plus sinistres se répandirent dans toute l’armée… «  

La bataille s’achève. La déroute commence. 

Robinaux, encore lui, poursuit :  »Nous avançâmes de 200 ou 300 pas dans la plaine pour voir les mouvements de notre armée, car nous ne recevions point d’ordres. Qu’y vîmes-nous ? Nos troupes en pleine retraite sur tous les points ; nous en avertîmes aussitôt le général qui commanda :  » Colonnes en retraites « , dès qu’il s’en fut assuré par lui-même, et nous recommanda de garder le plus grand ordre ; le tout ne fut pas de longue durée ; nous recevions quelques boulets par derrière, et des soldats effrayés, regardant derrière eux, aperçurent nos lanciers polonais ; ils les prirent pour de la cavalerie anglaise, et s’écrièrent : « Nous sommes perdus !  » Le bruit s’en répandit dans toute la colonne, et bientôt nous fûmes dans un désordre complet ; chacun ne pensa plus qu’à son propre salut ; impossible de rallier les soldats égarés ; la cavalerie suivit l’impulsion de l’infanterie ; j’ai vu des dragons en retraite, au galop, renverser des malheureux fantassins et monter sur leur corps avec leurs chevaux ; cela m’est arrivé une fois ; ennuyé d’un pareil désordre, et exténué de fatigue à force de courir, car il y avait une demi-heure que nous courions dans la plaine sans être poursuivis, je m’en étais aperçu plusieurs fois et je ne cessai de le répéter à haute voix, en criant :  » Halte, rallions donc, rien ne nous poursuit. «  Le chef d’escadron Victor Dupuy, poursuit son récit :  » Peu après, nous reçûmes l’ordre de nous porter en arrière, pour nous opposer à des tirailleurs prussiens. Jusque-là, nous pensions que la bataille était gagnée sur les autres points de la ligne ; mais lorsque, arrivés sur la grande route, nous la vîmes encombrée de fuyards, nous fumes détrompés. Nous cherchâmes d’abord à les rallier, mais cela fut impossible, il fallut faire aussi retraite, mais du moins, nous la fîmes en ordre, marchant à quelques centaines de pas sur le côté de la route, jusqu’à ce que la nuit et les difficultés du chemin nous eussent forcé à y rentrer et à marcher pêle-mêle, avec les fuyards de toutes armes. Notre défaite était calculée à l’avance : des caissons dételés, dont les timons étaient enchâssés les uns dans les autres, avaient été placés de distance en distance en travers de la grande route, pour entraver notre marche et arrêter notre matériel et nos bagages. De larges fossés la bordaient ; il fallut souvent faire mettre pied à terre à quelques-uns de nos hommes, pour en abattre les talus et pratiquer ainsi des passages. «  Ali, le mameluck de l’Empereur, après la prise par l’ennemi de la voiture de Napoléon et des équipages impériaux restés au Caillou, suit son souverain dans la déroute :  » Dans la longue colonne de soldats de toutes les armes, de tous les corps, de tous les régiments qui battaient en retraite, marchant pêle-mêle, chacun allant pour son compte, le très petit groupe dont l’empereur était le noyau marchait avec tout le monde, se dirigeant sur Philippeville. La nuit était une nuit d’été sans lune ; on voyait, mais on ne pouvait distinguer ; sur la route, çà et là, étaient des feux de bivouac où se reposaient des hommes fatigués et mourant de faim. Tranquillement et silencieusement, on cheminait au pas des chevaux « . Sur l’issue de la bataille, le chirurgien Lagneau a sa propre version des faits:  » La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroi, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est le fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi, où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires « . 

L’aide de camp Levavasseur découvre Génappe en plein désordre :  » Quel fut mon étonnement, à mon arrivée à Génappe, de voir cette ville encombrée de voitures, au point qu’il était impossible de passer debout dans les rues ; les fantassins étaient obligés de ramper sous les équipages pour se frayer un passage ; la cavalerie tournait la ville. Parvenu sur la route, au-delà de la place, indigné de ne voir aucun ralliement, je me plaçai en travers, et, tirant mon sabre, je m’écriai :  » De par l’Empereur, on ne passe pas !  » Un officier de hussards, croyant que j’avais reçu l’ordre d’agir ainsi, se mit à côté de moi, et l’un et l’autre nous barrâmes le passage. Alors nous entendîmes tous les officiers et soldats s’écrier :  » Par ici le 25ème, le 12ème, le 8ème ! etc., etc. Tous cherchaient à se rallier, et toute la nuit se passa au milieu de ces cris « Bro, cité plus haut, alors qu’il est blessé et qu’il se dirige dans une calèche en route d’abord pour Charleroi écrit encore :  » A cinq heures du soir, quand la canonnade faisait rage, nous étions arrivés devant Génappe. Un long charroi d’artillerie encombrait la voie. J’appris en ce lieu que l’armée française exécutait sa retraite. Deux cavaliers nous jetèrent en passant la nouvelle que Napoléon avait été tué dans un carré de la Garde. Cela me causa un malaise inexprimable. «  

Jean-Baptiste Jolyet, chef de bataillon au 1er régiment d’infanterie légère fait également partie des nombreux blessés.  » J’arrivai ainsi à Génappe. Là, les voitures, les caissons, les canons étaient tellement les uns sur les autres que ceux qui se hasardaient dans cette bagarre risquaient fort d’être écrasés… Tout à coup, au moment où nous nous y attendions le moins, nous entendîmes les trompettes de la cavalerie prussienne qui galopait dans les rues. Je me rappellerai toujours la tentation que j’éprouvai en entendant ces sonneries triomphantes ; nous nous disions les uns aux autres à voix presque basse :  » Pauvre France ! Pauvre armée !  » et nous songions avec rage et avec honte, que rien ne pouvait nous empêcher d’être prisonniers  » . (Jean-Baptiste Jolyet :  » Souvenirs de 1815 « , in  » Souvenirs et correspondance sur la bataille de Waterloo « . Teissèdre, 2000). Le Capitaine Aubry (du 12ème chasseurs) a été blessé au pied lors de la bataille de Fleurus. Il est emmené par le général Vinot (blessé lui aussi) dans une maison (à Fleurus). Les deux hommes se reposent. Nous sommes le soir du 18 juin 1815 :  » Nous étions couchés quand, dans la nuit le domestique de la maison est venu me dire que l’armée battait en retraite. Je me suis fait porter vers mes chevaux et, après être monté à cheval, j’ai été me poster en vedette à l’entrée de la ville…Il s’est trouvé que l’ennemi ne s’est pas mis à la poursuite des français, car il aurait pris toute l’armée qui, saisie de panique, s’était mise dans une déroute épouvantable, abandonnant tout son matériel, son artillerie, ses bagages, ses blessés sur le champ de bataille. Si il y avait eu une réserve pour soutenir la retraite, elle ne se serait pas changée en une déroute que l’ennemi devait ignorer : il était nuit, et lui-même se croyant battu et s’apprêtait pour continuer le lendemain… Le fait est que le soir de Waterloo il fallait cesser le feu et bivouaquer sur le champ de bataille. Les Anglais et les Prussiens étaient sur les dents et plus maltraités que nous ; c’est eux qui auraient battu en retraite pendant la nuit… Il y eut un sauve-qui-peut et une panique générale ; personne n’a été mieux à même que moi de voir cette terrible échauffourée… Et Aubry poursuit plus loin son témoignage :  » Sur toute la route que je parcourais, c’était une confusion inexprimable ; toutes les armes étaient confusément mêlées : cavalerie, artillerie, infanterie, voitures de cantinières, tout le train d’une armée marchait pêle-mêle, se croyant poursuivi, tandis que l’ennemi était resté sur le champ de bataille de Waterloo, ignorant notre déroute et appréhendant la continuation de cette terrible lutte pour le lendemain. « (Capitaine Aubry :  » Souvenirs du 12ème chasseurs « . A la Librairie des Deux Empires, 2002). 

Jean-Baptiste d’Héralde, était chirurgien-major au 12ème régiment d’infanterie légère. Présent lors de la campagne de Belgique, blessé le 16 juin à Fleurus, il ne participa pas à Waterloo. Néanmoins, se trouvant dans la ville même de Fleurus, il assiste lui aussi à la débâcle :  » A onze heures du soir [le 18 juin 1815], on entendait bien distinctement des coups de fusils sur le terrain où nous avions combattu le 16 [lors de la bataille de Fleurus]. Enfin, à minuit, plusieurs coureurs arrivèrent et tous nous assurèrent que notre armée était en retraite. Sur ces dires, on prit les armes et les quatre colonels arrêtèrent que la division quitterait Fleurus à une heure après minuit pour rétrograder sur Charleroi. Nous y arrivâmes le 19 à six heures du matin. A 300 pas de la ville, on trouve à sa droite la route de Bruxelles et c’est là, sur cette route, que nous pûmes nous convaincre des désastres de Waterloo. On voyait arriver en masse et dans le plus grand désordre notre cavalerie : lanciers, cuirassiers, hussards, dragons, chasseurs, tous marchaient pêle-mêle, les rangs et les armes étaient confondus. Presque toutes les lances étaient encore dégoûtantes de sang, ce qui attestait par écrit qu’on n’avait pas fait demi-tour sans combattre.  » (Jean-Baptiste d’Héralde :  » Mémoires d’un chirurgien de la Grande-Armée. Transcrits et présentés par Jean Chambenois « . Teissèdre, 2002). 

Le mot de la fin… 

Enfin, laissons la parole au célèbre Marbot, qui, à Waterloo, était colonel du 7ème hussards :  « Laon, 26 juin 1815. Je ne reviens pas de notre défaite !… On nous a fait manœuvrer comme des citrouilles. J’ai été, avec mon régiment, flanqueur de droite de l’armée pendant presque toute la bataille. On m’assurait que le maréchal Grouchy allait arriver sur ce point, qui n’était gardé que par mon régiment, trois pièces de canon et un bataillon d’infanterie légère, ce qui était trop faible. Au lieu du maréchal Grouchy, c’est le corps de Blücher qui a débouché !… Jugez de la manière dont nous avons été enfoncés, et l’ennemi a été sur-le-champ sur nos derrières !… On aurait pu remédier au mal, mais personne n’a donné d’ordres. Les gros généraux ont été à Paris faire de mauvais discours. Les petits perdent la tête, et cela va mal… j’ai reçu un coup de lance dans le côté ; ma blessure est assez forte, moi j’ai voulu rester pour donner le bon exemple. Si chacun eût fait de même, cela irait encore, mais les soldats désertent à l’intérieur ; personne ne les arrête, et il y a dans ce pays-ci, quoi qu’on dise, 50.000 hommes qu’on pouvait réunir ; mais alors il faudrait peine de mort contre tout homme qui quitte son poste et contre ceux qui donnent permission de le quitter. Tout le monde donne des congés, et les diligences sont pleines d’officiers qui s’en vont. Jugez si les soldats sont en reste ! Il n’y en aura pas un dans huit jours, si la peine de mort ne les retient… Si les chambres veulent, elles peuvent nous sauver ; mais il faut des moyens prompts et des lois sévères… On n’envoie pas un bœuf, pas de vivres, rien… ; de sorte que les soldats pillent la pauvre France comme ils faisaient en Russie… Je suis aux avant-postes, sous Laon ; on nous a fait promettre de ne pas tirer, et tout est tranquille… «  (Général Baron de Marbot :  » Mémoires « . Plon, 1891, 3 volumes.) 

Waterloo : quelques chiffres… 

Début de la bataille : 11h35.
Fin de la bataille : vers 21 heures. 

Forces françaises : Garde 1er, 2ème, 6ème corps, 3ème et 4ème corps de réserve de cavalerie. 

Forces anglo-hollando-belges : 85 000 hommes.
Forces prussiennes : 127 000 hommes (Les 4 corps prussiens) 

Pertes françaises : environ 20 000 tués et blessés.
Pertes alliées : environ 20 000 tués et blessés (dont 7000 prussiens)

 (D’après : Alain Pigeard :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002, page 790).   

Pour en savoir plus sur le sujet : 

 Capitaine Jean-Baptiste Lemonnier-Delafosse:  » Souvenirs militaires. Présentés par Christophe Bourachot « . LCV, Editeur, 2002. (L’auteur, capitaine au 37ème de ligne, a consacré un excellent chapitre de ses souvenirs à la journée du 18 juin 1815).

 » Waterloo. Récits de combattants « Teissèdre, 1999 (Un recueil de plusieurs témoignages : Citons notamment ceux du colonel Heymès, aide de camp de Ney et du Général de Brack (« Récit inédit d’un combattant  » dont deux versions sont proposées ici) ; 

Jean Thiry :  » Waterloo « . Berger-Levrault, 1943. 

Henry Houssaye:  » 1815. Waterloo ». Perrin et Cie, 1898 (Réédité souvent, cet ouvrage reste de loin un des meilleurs qui soit). 

Commandant Henry Lachouque :  » Waterloo, la fin d’un monde « . Lavauzelle, 1985 (Bien illustré). 

Jacques De Vos :  » Les 4 jours de Waterloo, 15-16-17-18 juin 1815 « . Editions Jean Collet, 1997. 

 A.Brett-James :  » Waterloo raconté par les combattants « . La Palatine, 1969. 

Robert Margerit :  » Waterloo, 18 juin 1815 « . Gallimard, 1974. 

Jacques Logie:  » Waterloo, la dernière bataille ». Ed. Racine, 1998. 

C.B.

 

                                                                                               

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( 12 mars, 2020 )

«VIVE la FRANCE, VIVE l’EMPEREUR !»

«VIVE la FRANCE, VIVE l’EMPEREUR !» dans TEMOIGNAGES elbeL’adjudant sous-officier Vincent Bertrand est en mars 1815 au sein de son régiment, le 7ème régiment d’infanterie légère, cantonné à Huningue (Haut-Rhin). C’est avec une certaine ferveur qu’il apprend le débarquement de Napoléon sur les côtes de France.

C.B.

 « Un des premiers jours de mars les trois bataillons du régiment venaient à peine d’arriver sur le terrain d’exercice, en dehors de la porte de France, lorsque le bruit du débarquement de l’Empereur à Fréjus circula dans les rangs. Officiers et soldats se regardèrent en face, les uns craignant une fausse nouvelle, les autres avec la joie de la certitude. Les deux heures passées sur le champ de manœuvres parurent bien longues et ne s’écoulèrent pas sans de nombreux commentaires. Rentrés à la caserne, sous-officiers et soldats allaient d’une chambre à l’autre cherchant à se persuader mutuellement que les journaux allaient confirmer cette grande et heureuse nouvelle. Le lendemain, le régiment ayant été consigné, chaque chambre devint un club et le nom de l’Empereur vint sur toutes les bouches. Le commandant de place invita, par affiches, les habitants et la garnison à ne pas propager un bruit mensonger, le colonel prescrivit, par la voie de l’ordre, aux officiers et soldats de rester calmes et fidèles au Gouvernement du Roi. Habitants et soldats obéirent, rien de plus. Nous restions toujours consignés, alors que l’Empereur, après sa marche triomphale dans le Var et l’Isère était déjà entré à Grenoble, mais, malgré l’ignorance officielle absolue dans laquelle on nous laissait, des nouvelles officieuses venaient chaque jour, nous rassurer et grandir notre espoir. Enfin, un dimanche, alors que le colonel passait la revue du régiment sur la place d’armes, un bourdonnement se fit entendre au loin, hors de la place, du côté de la porte de France. Peu après, les habitants des villages voisins entraient en ville, en foule, annonçant l’arrivée du courrier. Le commandant de place, effrayé de ce tumulte commença à prendre ses dispositions de défense, mais il était trop tard, le courrier franchissait les pont-levis et pénétrait dans la ville aux cris de « Vive l’Empereur ! ». Autour du chapeau du postillon flottaient des rubans tricolores, les chevaux en étaient littéralement couverts. Le courrier annonce l’entrée de l’Empereur à Lyon. Alors cette masse d’habitants et de paysans, ayant tous à leur chapeau ou à leur boutonnière les rois couleurs, pousse avec un enthousiasme difficile à décrire les cris de « Vive Napoléon, vive l’Empereur ! ». Nos officiers ne peuvent alors nous maintenir, nous rompons les rangs et fraternisons avec les habitants. Le malheureux courrier, abasourdi de questions, est escorté jusqu’à la porte  par un cortège composé de militaires, d’habitants avec femmes et enfants, tous criant « Vive la France, vive l’Empereur ! ». Le Directeur de la poste, voyant la foule réclamer, bien qu’avec calme et modération, la lecture de la dépêche, sort avec le colonel et confirme l’entrée de l’Empereur à Lyon. A cette nouvelle officielle l’enthousiasme n’a plus de bornes, on court dans les rues, on s’embrasse, tous les visages sont rayonnants de joie. Cependant, à la voix de nos chefs, nous reprîmes nos rangs pour rentrer à la caserne. Quelques instants après tous en sortaient, et, comme par enchantement, tous, officiers et soldats, avaient remplacé la cocarde blanche par la tricolore. Ce fut ensuite une journée de fête, puis vint la nuit qui fut aussi calme dans les rues qu’à la caserne. Le lendemain, nous étions déconsignés. Comme la veille, les chevaux du courrier, arrivant l’après-midi étaient couverts de rubans tricolores, de plus des drapeaux aux trois couleurs flottaient aux angles de la malle-poste. Soldats et bourgeois détellent les chevaux et roulent la voiture à bras jusqu’à la poste, les dépêches font connaître la réception faite à l’Empereur par les Lyonnais. Les jours suivants habitants et militaires allaient au-devant de la malle–poste pour l’escorter jusqu’au bureau, toujours avec le même enthousiasme. C’était un spectacle vraiment extraordinaire et touchant de voir cette foule marchant à côté de la voiture, accablant de questions le courrier qui n’en pouvait mais les interrogations se croisaient : « Avez-vous vu l’Empereur ? » « A-t-il toujours son petit chapeau et sa redingote grise ? ». « C’est lui qui m’a donné la croix dela Légiond’honneur, voyez, l’aigle est toujours à son poste ».Lorsque nous apprîmes enfin l’entrée de l’Empereur à Fontainebleau, puis à Paris, ce fut du délire. Schakos et chapeau volent en l’air et tout le monde entonne le fameux chant « Où peut-on être mieux… » Le soir toutes les maisons furent illuminées. A la caserne chaque soldat voulut avoir sa chandelle sur la croisée de sa chambre et l’on dut courir jusqu’à Bâle pour s’en procurer, le stock ayant été rapidement épuisé. La retraite fut retardée, et après ce jour d’allégresse chacun rentra paisiblement au quartier, heureux d’avoir vu disparaître le Drapeau blanc ». 

(Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillis et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux Empires, 1998,  pp.273-277).

 

 

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( 1 mars, 2020 )

Le 1er mars 1815 à Antibes (1ère partie)…

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Les détails du débarquement de Napoléon au Golfe Juan et la maladroite tentative, d’ailleurs infructueuse, qu’il fit dans l’après-midi du 1er mars 1815 pour s’emparer de la place d’Antibes, sont bien connus, tant par les récits des compagnons de l’empereur (Peyrusse, Laborde), et ses complices involontaires (le capitaine de la polacre, « Le Saint-Esprit »), que par les rapports officiels des commandants royalistes de la place (le commandant d’armes Cunéo d’Ornano, le général Corsin). Mais on n’a pas encore, sauf erreur, recueilli un récit de cette aventure par un bourgeois d’Antibes, et la description des sentiments qu’elle  put éveiller dans cette paisible population. Le hasard nous fournit un document de ce genre : on le lira ci-après .

C’est une lettre écrite par un habitant d’Antibes, nommé Ardisson, à son compatriote et ami le docteur en médecine Michel Provençal, professeur à la Faculté des Sciences de Montpellier. Provençal resta toute sa vie en relations étroites et suivies avec Cagnes, son village natal, et les villes voisines, Cannes, Grasse, Antibes , Fréjus, Nice ; il s’intéressait  fort à la chronique politique, médicale, voire même scandaleuse, de son pays d’origine. Connaissant ses goûts et sa curiosité historique, Ardisson a rédigé pour lui une véritable relation, très circonstanciée, de la surprise manquée d’Antibes par les grenadiers elbois et des autres incidents du débarquement. Sur bien des points, sa version diffère de celle des témoins bonapartistes, non oculaires, et aussi des rapports officiels. Sans garantir absolument que la version d’Ardisson soit la bonne., il faut remarquer qu’il est un témoin désintéressé et que sa lettre est écrite le 4 mars 1815, le surlendemain même de l’incident, ses souvenirs étant encore très présents et très nets. Il semble donc que son récit mérite [une certaine] confiance. Il est au mois fort intéressant. 

L.-G. PELISSIER 

Mon cher ami, 

Vous ayant adressé depuis peu de jours votre malle de linge, lorsque M. Guide arriva et me remit votre lettre du 12 décembre dernier avec les livres pour moi et pour l’ami Risso de Nice, cela fut cause que je différai de vous en accuser la réception, espérant de recevoir une nouvelle lettre de votre part qui m’apprit que votre linge vous était parvenu. Bien que vous ne m’ayez rien dit, je ne pense pas moins que les livres que vous avez eu la complaisance de m’envoyer m’ont fait plaisir. Je vous remercie de la peine, et particulièrement du « Traité des maladies chroniques » de M. Dumas que vous y avez ajouté. Je les ai lus avec bien de satisfaction (sic). Je ne doute pas que vous n’ayez appris depuis quelques jours l’événement dont vous n’ayez appris depuis quelques jours l’événement dont nous avons été les témoins. Mais comme il pourrait se faire que l’on ne vous donnât pas les détails tels qu’ils sont, et présumant qu’il ne vous sera pas indifférent de les connaître, je viens vous les tracer tels qu’ils nous sont parvenus par les divers rapports qui ont été faits à l’autorité locale. 

C’est le 1er du mois [de mars], à trois heures du soir, que l’on vit arriver aux portes de la ville un officier chargé par Bonaparte de diverses missions et porteur de proclamations de sa part et des généraux qui sont auprès de lui. L’officier de garde, ayant fait prévenir M. Cunéo, commandant d’armes, de l’arrivée de cet officier qu’il retenait à la porte, celui-ci se rendit aussitôt près de lui, et eut avec cet officier une longue conférence, à la suite de laquelle ce dernier retourna vers le chemin de Cannes, et arriva peu de temps après à la tête d’un détachement de vingt grenadiers de la Garde.On fit résonner (sic) cette troupe, qui répondit qu’elle venait à Antibes pour y prendre des subsistances et le repos nécessaires pour retourner dans leurs foyers, attendu qu’ils avaient quitté l’île d’Elbe et le service de Bonaparte. Cette troupe étant armée, on prit des soupçons. Le commandant parla à l’officier qui lui dit qu’il arrivait de la part du général… (sic), dont il ne se rappelait pas le nom, pour dire au commandant d’armes et aux autorités civiles de se rendre auprès de lui au Golfe Juan, pour recevoir des communications importantes. Cette fois M. Tourre, maire, était présent et, témoignant de l’étonnement d’une pareille démarche, fit quelques observations. Alors le comandant ordonna à l’officier d’entrer au corps de garde. Cette troupe restait là avec ses armes. Dans ce moment les troupes de notre garnison étaient sur le glacis pour faire l’exercice ? On la fit rentrer aussitôt, et l’on décida que le détachement entrerait dans la place en déposant les armes. Mais par un réavisé (sic) du  commandant, on leur laissa les armes, et on les fit loger dans les casernes. Trois autres officiers et un chirurgien-major pénétrèrent dans la ville pour remplir diverses missions, et pour répandrent des proclamations. L’un d’eux proposa au major du régiment en garnison des avantages énormes s’il favorisait les projets de Bonaparte, qui avait débarqué au Golfe Juan. Mais cet officier, rempli d’honneur, repoussa toute proposition humiliante et consigna dans son appartement cet officier pour s’assurer de lui. On apprit à l’instant que Bonaparte avait débarqué avec huit cent hommes, dont cinq à six cents seulement de sa Garde. Le reste se compose d’étrangers et forme une légion. Le débarquement fut effectué sans obstacle : des troupes furent postées sur la grande route pour arrêter tout ce qui se passait, surtout des chevaux qu’ils achetaient de gré à gré, et tous autres moyens de transport qu’ils requéraient et qu’ils ont même payé à Grasse en les renvoyant. Les personnes étaient respectées et libres de retourner, de voir l’Empereur s’ils le désiraient, de causer avec tout le monde, et de prendre même du service avec eux ; peu les ont suivis. 

Tout fut en mouvement dès ce moment pour repousser cet ennemi s’il se présentait à la porte : la Garde nationale et la garnison, composée de 900 hommes, redoublèrent d’activité tant pour surveiller le détachement, qu’on eut l’imprudence de laisser armé, que pour garder l’enceinte de la place. Malheureusement notre gouverneur était en mission et ne put rentrer qu’à deux heures après minuit. Sa présence rassura tout le monde ; la place ayant été déclarée par le commandant en état de siège, par ses dispositions les officiers furent arrêtés et cette troupe désarmée ; toute la nuit se passa dans le mouvement et la crainte d’une sommation ou d’une trahison. Des parlementaires se présentèrent, mais ils furent renvoyés sans vouloir les entendre. Enfin au jour nous apprîmes que la troupe d’aventuriers avait pris le chemin de Grasse. 

A suivre… 

(Témoignage publié la première fois dans « Feuilles d’Histoire », 1er semestre 1911). 

 

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( 26 février, 2020 )

Napoléon durant les semaines qui suivirent la bataille de Waterloo…

Napoléon le Grand2

Le général Gourgaud est un proche de l’Empereur ; il fera partie du petit groupe qui le suivra à Sainte-Hélène. Son témoignage rend compte des multiples rebondissements qui marquent le départ de Napoléon depuis Paris jusqu’au départ pour Sainte-Hélène.

« Le 19 juin 1815. – L’Empereur arriva à 7 heures du matin à Charleroi, traversa la ville et passa la Sambre ; il s’arrêta quelque temps dans la prairie qui est au débouché du pont, à droite. Là, il chercha à rallier quelques cavaliers, des carabiniers, etc. Vains efforts : les hommes que l’on fait entrer d’un côté s’échappent de l’autre… Sa Majesté mangea un morceau ; mes domestiques me rejoignirent avec ceux de Lariboisière ; mon cheval n’en pouvant plus, je pris un de ceux de ce dernier.

L’Empereur me dit de donner ordre aux quatre compagnies de pontonniers qui se trouvaient près de là avec l’équipage de pont d’abandonner les haquets et les bateaux et de se retirer avec les chevaux et les soldats du train sur Avesnes.

Je presse également le départ d’un parc de chariots de paysans, chargés de vin, de pain, etc. ; il y avait là une quantité considérable de vivres, et, à l’armée, nous mourions de faim. Sa Majesté, toujours très fatiguée, demande une calèche ; on lui fait observer que la route est si encombrée de voitures qu’il lui serait impossible d’échapper ainsi à la cavalerie légère ennemie, qu’on s’attendait à voir apparaître d’un moment à l’autre. Alors Elle remonte à cheval, nous suivons un instant la route d’Avesnes, mais, d’après quelques avis que des partisans ennemis étaient à Beaumont, l’Empereur se décide à marcher sur Philippeville.

Au bout de quelque temps, nous rencontrons de nos fuyards, qui reviennent sur nous en coupant la route. Sa Majesté hésite un instant, s’arrête, et, comme on ne voyait pas d’ennemis et que, d’ailleurs, il fallait bien passer, nous nous remettons en marche. Je formai, avec Saint-Yon, Regnault, Amillet et Montesquiou, un petit peloton, que je précédai. Je rencontrai plus loin une vingtaine de lanciers rouges qui revenaient au galop : je leur dis que leur terreur n’était pas fondée et je les remis en route avec nous. Enfin, harassée de fatigue, Sa Majesté arriva presque seule à Philippeville, n’ayant avec Elle que Soult, Bertrand, Drouot, Flahaut, Gourgaud, La Bédoyère, Amillet et deux ou trois autres officiers d’ordonnance. L’Empereur descendit à une auberge sur la place, où il fit venir le commandant…

Nous mangeâmes un peu et j’appris que Sa Majesté allait partir en poste pour Paris ; on emprunta la voiture du général Dupuy, commandant de la place, et deux autres carrioles furent préparées ; le duc de Bassano [Maret] nous rejoignit à ce moment-là. Je demandai à Bertrand si je partais en carriole, il me répondit de suivre à cheval ; je lui répondis que ma monture était fourbue et offris de monter sur le siège d’une carriole ; il m’assura que c’était impossible… Nous nous disputâmes à ce sujet. Cependant Sa Majesté ayant dressé la liste de ceux qui devaient l’accompagner, je fus désigné par Elle.

Nous partîmes avec des chevaux de poste en passant par Rocroy ; un peu plus loin, au village de***, nous rattrapâmes la voiture de l’Empereur ; nous y soupâmes et on nous fit payer le souper 300 francs. Nous tînmes conseil sur la route à suivre et il fut décidé que, dans la crainte de manquer de chevaux, nous reprendrions la grande route à Mézières, où nous passâmes incognito ainsi qu’à Reims.

Le 20 juin. – De là à Berry-au-Bac, le 20, où nous déjeunons. Nous y tînmes conseil, Drouot, Flahaut, La Bédoyère, Dejean, etc. (Soult était resté à Philippeville.) Nous étions tous d’accord que Sa Majesté devait, aussitôt arrivée à Paris, courir toute bottée et crottée à la Chambre des députés rendre compte du désastre, demander du secours et retourner se mettre à la tête de l’armée de Grouchy et des débris qu’on aurait pu réunir ; enfin, de proposer de déposer la couronne, si c’était un moyen d’obtenir la paix. Nous nous arrêtâmes ensuite à Laon, où nous fûmes reçus aux cris de : « Vive l’Empereur ! » Tous les paysans des environs s’offrirent pour défendre cette position. Sa Majesté changea de voiture et envoya Flahaut à Avesnes et Dejean à Guise. Bussy resta à Laon et nous partîmes enfin pour Paris, où Sa Majesté arriva vers 10 heures, incognito, et n’ayant pas voulu se servir des voitures de la Cour que Caulaincourt, instruit par un courrier de son arrivée, avait envoyées à sa rencontre au-delà de la barrière. L’Empereur aussitôt arrivé, manda les ministres et se mit au bain.

Pour moi, je fus vite voir ma mère et ma sœur : M. Dumas me conduisit dans son cabriolet. On ne savait rien de nos désastres, et, pour éviter les questions, je fis rigoureusement défendre ma porte.

Le 22 juin. – L’Empereur, tourmenté par tous ceux qui avaient peur et se berçaient de l’idée que, sans Napoléon, ils feraient la paix, obsédé, dis-je, par tous ces gens-là et abattu par de si grands malheurs, se décida à abdiquer et à se retirer aux Etats-Unis d’Amérique. Sa Majesté me fit proposer de l’accompagner, ce que je m’empressai d’accepter.

Le 23. – Les officiers d’ordonnance Saint-Yon, Saint-Jacques, Planat, Résigny, Autric, Chiappe me firent la demande d’accompagner Sa Majesté là où Elle se retirerait. Je fis tout mon possible pour les dissuader de prendre ce parti, leur disant que Sa Majesté voulait vivre en simple particulier, n’avait pas besoin d’eux, qu’ils allaient se rendre malheureux, expatriés, et inutilement. Pour moi, c’était bien différent : l’Empereur me connaissait depuis longtemps tandis qu’à peine il savait leurs noms. Tous voulurent venir, j’en parlai à Sa Majesté.

Le 24. – Cela leur fut accordé. L’Elysée présentait alors un spectacle bien différent de ce qu’il était quinze jours auparavant. Pas de visites…, pas de voitures… Des officiers de Fédérés se réunissaient dans les rues voisines et criaient à tue-tête : « Vive l’Empereur !… Ne nous abandonnez pas !… » Mais les ministres représentèrent à Sa Majesté que sa présence à Paris paralysait tous leurs ordres et que, malgré son abdication, Elle régnait toujours. Enfin, l’Empereur se laissa persuader et se décida à partir le lendemain, 25, pour Malmaison afin d’y attendre la réponse à la demande de passeports qui avait été faite pour aller aux Etats-Unis ; je fus faire mes adieux à ma mère, à ma sœur, à Lariboisière, à Dalton ; j’embrassai Fain et mes camarades du cabinet ; Bernard me donna des papiers.

Le 25. – A midi et demi, Sa Majesté est partie du palais de l’Elysée ; un grand nombre d’habitants étaient devant la porte du palais et faisaient retentir l’air des cris de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté, trop émue pour recevoir ces derniers adieux, fit partir par la rue Saint-Honoré son carrosse à six chevaux avec l’escorte, tandis qu’ayant fait évacuer la voiture à deux chevaux du grand-maréchal par le jardin, Elle y était montée avec lui et sortit par les Champs-Elysées. Ce ne fut que hors la barrière de Chaillot que l’Empereur quitta l’équipage du grand-maréchal pour monter dans le sien. J’étais dans la seconde voiture à six chevaux, avec Montholon, Montaran et Las Cases ; Mesgrigny courait à cheval près du carrosse impérial. A 1 heure et demie, nous arrivâmes à Malmaison, où nous attendait la princesse Hortense ; Sa Majesté se promena longtemps avec Becker, qui arrivait de Paris, ayant l’ordre du gouvernement provisoire de prendre le commandement de la Garde, qui était d’environ trois cents hommes de la Vieille Garde, et quarante dragons. Sa Majesté se promena une heure avec ce général qui faisait tout son possible pour que sa mission ne fût pas désagréable à l’Empereur.

En rentrant au château, celui-ci fut étonné de n’y rencontrer que peu de monde et me dit :

-Eh bien, je ne vois pas un de mes aides de camp !

Je lui répondis que bien des gens que l’on voit dans la prospérité nous abandonnent dans l’adversité. Sur le soir, six officiers d’ordonnance vinrent de Paris joindre Sa Majesté qui se coucha à 11 heures. Dans la même soirée, les généraux Piré et Chartran étaient aussi venus, mais c’était pour demander de l’argent.

Le 26. – Je pars pour Paris en coucou avec Montholon pour mettre ordre à mes affaires et faire mes adieux à mes parents. Je fus au ministère demander un duplicatum de ma nomination du 9 juin ; j’y vis l’ordonnateur Marchand, César La Ville, Carion, Vital ; tous me dirent d’engager Sa Majesté à s’en aller. Carion ajouta :

- L’Empereur m’a fait bien du mal, mais assurez-le que je lui suis tout dévoué, ainsi qu’à ma patrie.

Je retournai à Malmaison à 7 heures du soir. J’y trouvai le duc de Bassano et Mme de Vicence [Mme de Caulaincourt] et Duchâtel, qui furent admises chez Sa Majesté. Mme Regnault était aussi venue dire que l’on conspirait contre l’Empereur, que Fouché était à la tête du complot, etc. Mme Walewska était aussi accourue. Les généraux Piré et Chartran étaient revenus à la charge et avaient obtenu un bon pour recevoir quelque argent. Pendant la nuit, le ministre Decrès vint parler à Sa Majesté.

Le 27. – Il y eut assez de visites. Flahaut, La Bédoyère, Bassano, Joseph… vinrent ainsi que Decrès. Tout se passa en conversations, il n’y eut rien de décidé. Piré et Chartran revinrent très colères de Paris, le premier de n’avoir reçu que 12 000 francs et le second que 6 000 francs.

Le 28. – Le bruit de l’approche de l’ennemi me fit faire, avec Montholon, la reconnaissance de Malmaison : nous désignâmes les endroits où nous devions placer notre petite troupe, bien résolus à vendre chèrement la prise de ce château s’il était attaqué par les partisans ennemis. L’Empereur me chargea d’envoyer de petites reconnaissances de trois dragons dans la direction de Gonesse et de Saint-Germain ; Becker reçut l’ordre de Davout de détruire le pont de Chatou ; j’y fus avec lui et nous prîmes les dispositions nécessaires : il brûla toute la nuit. Pendant toute cette journée, nous entendîmes une assez vive canonnade dans la direction de Saint-Denis. Mme Caffarelli était revenue de Paris. Quand tout le monde abandonnait Sa Majesté, elle s’en rapprochait ; c’est une femme de cœur, que j’aime beaucoup.

Le 29. – Bernard me fait son raisonnement : pourquoi il ne part pas. Il me l’applique à moi. Batri, le secrétaire, reçoit une pension de 1 500 francs, mais il dit qu’il ne partira pas. Fain, qui m’avait toujours montré de l’amitié, m’avait conseillé de même, ainsi que Drouot. Je ne sais ce qu’est devenu Fleury ; Lariboisière a été fidèle jusqu’au dernier moment.

L’incertitude est toujours la même ; les passeports pour les Etats-Unis ne viennent point. M. de La Vallette arrive de Paris, il me dit qu’il est content pour l’Empereur que je l’accompagne. L’ennemi approche. Sa Majesté envoie Becker à Paris demander au gouvernement provisoire de se mettre à la tête des troupes réunies sous Paris et d’écraser le corps prussien, qui, connaissant la déchéance, s’avance témérairement.

L’Empereur offre de s’engager sur sa parole d’honneur, qu’aussitôt cette affaire terminée il quittera la France et suivra son premier projet de se rendre en Amérique. Le gouvernement provisoire, qui n’était rien tant que Sa Majesté demeurait à Malmaison, fut bien loin de vouloir qu’Elle se mît à la tête des troupes ; il refusa ses offres, sacrifiant ainsi à ses intérêts particuliers ceux de la patrie, et préférant le pillage de Paris par les ennemis à sa délivrance par Napoléon. Becker étant de retour à 5 heures moins un quart, Sa Majesté se décide à partir pour Rochefort. Le matin, Résigny était allé à la police chercher les passeports : il y en avait un pour La Bédoyère, qui devait venir, mais qui en fut empêché par son ami Flahaut. Le ministre de la Marine avait envoyé à Rochefort l’ordre à deux frégates de se tenir prêtes à faire voile et de se mettre à la disposition de l’Empereur.

Celui-ci part à 5 heures dans une simple calèche jaune avec Bertrand, Becker et Rovigo : il était vêtu d’un frac couleur marron. La calèche sortit par la petite porte du parc : Sa Majesté y monta dans la petite cour, à gauche en sortant du palais.

La route à suivre était celle de Rambouillet, Vendôme, Châteaudun, Poitiers, Tours, Niort, etc. Je m’installai dans la voiture-coupé et on me remit en dépôt 100 000 francs en or. Je retirai les pistolets des équipages de Sa Majesté et partageai les armes dans les voitures ; j’avais seize coups à tirer. Montaran me donna une carabine tournante pour le cheval anglais que j’avais pris à Waterloo ; Bertrand nous avait dit à tous d’avoir des carabines avant de partir. Celui-ci avait eu une discussion avec Ferdinand, le chef de cuisine, qui ne voulut plus partir parce que, disait-il, on ne lui avait pas payé ce qu’on lui avait promis pour aller à l’île d’Elbe. Ma voiture et celle des valets de chambre suivirent la même route que l’Empereur. Les autres passèrent par Orléans, Limoges et Saintes.

Avant mon départ, un nommé Stupinski vint me tourmenter pour que je prenne sa femme dans ma voiture ; je m’y refusai quoiqu’elle fût très jolie, mais je ne trouvais pas cela convenable dans la situation où nous nous trouvions. Cependant, ce Polonais, s’étant adressé au grand-maréchal, parvint à obtenir que non seulement sa femme, mais encore lui monteraient dans mon coupé. C’était au moment où les voitures s’ébranlaient, il me fallut céder. Les personnes qui passèrent par l’autre route étaient Montholon, Résigny, Planat, Autric, Las Cases, Chiappe, et, en seconde ligne, par la même route, Mmes Bertrand et de Montholon : je fis partir François, mon domestique, avec la voiture de cette dernière.

M. Saint-Yon, qui était bouillant d’ardeur lorsque Sa Majesté pouvait encore lui être utile, l’abandonna aussitôt le départ résolu ; il avait été à Paris avec Autric ; le gouvernement provisoire avait fait dire que ceux qui resteraient près de lui conserveraient leurs grades et leurs places ; il quitta Autric à la barrière, lorsqu’ils revenaient, sous le prétexte qu’on ne voulait pas le laisser passer ; je lui avais conseillé de ne pas venir, il ne m’avait pas écouté.

La princesse Hortense retourna à Paris et je dis adieu ce jour-là à Mme Caffarelli ; quand reverrai-je cette femme charmante ? °

Le 30 juin. – L’Empereur, voyageant sous le nom du général Becker, était parvenu à Rambouillet. Lorsque ma voiture y arriva, un domestique la fit arrêter pour me dire que Sa Majesté me demandait, que l’autre voiture devait pousser jusqu’à la maison de poste et que Marchand était aussi appelé au palais. Je me rendis au château où je trouvai Sa Majesté impatiente d’avoir des nouvelles de Paris qu’Elle quittait bien à regret. Je trouvai réunis Becker, Rovigo, Bertrand… ; l’on nous donna à souper avec Sa Majesté qui, étant très fatiguée, se reposa jusqu’au lendemain matin 8 heures. Je racontai mon voyage avec Stupinski et l’inconvenance de mener avec moi une femme, d’autant plus qu’elle était habillée en homme. L’Empereur, consulté à ce sujet, décida qu’il ne fallait pas qu’elle et son mari suivissent plus loin. Bertrand me chargea de leur annoncer cette mauvaise nouvelle, ce à quoi je me refusai. Alors il me remit un billet pour ce Polonais en me disant de lui verser un ou deux napoléons.

Je choisis dans la bibliothèque du palais un grand nombre de livres que je fis porter, aussitôt le départ de Sa Majesté, à ma voiture. Puis je remis à Stupinski le billet qui lui était destiné. Il devint furieux, je le laissai se calmer et lui offris une indemnité pour retourner à Paris. Il me refusa sèchement, je l’envoyai faire f… A peine fus-je sorti, qu’il arrêta ma voiture et me demanda un faible secours. Je lui glissai 100 francs dans la main.

Le 1er juillet. – Sa Majesté traversa Chateaurenault, où Elle fut reconnue de l’aubergiste chez laquelle Elle dîna. A Vendôme, les habitants ne me parurent pas bien disposés ; lors du passage de la voiture qui venait après la mienne, quelques-uns crièrent « Vive le Roi ! » L’Empereur avait été aussi reconnu par la maîtresse de poste, Mme Imbault. Cette bonne femme me témoigna mille amitiés à cause de mon attachement à Sa Majesté. Elle me dit qu’elle avait logé l’Impératrice et elle croyait que ce pauvre homme, ainsi qu’elle appelait l’Empereur, était exilé à Valençay. Je trouvai chez elle une lettre adressée à Montmorency et j’écrivis au dos : « L’ancien camarade Gourgaud fait ses adieux à Raoul de Montmorency. » Je parvins à Tours à 4 heures et demie du matin.

Sa Majesté dîna à Poitiers et envoya de là un courrier à Rochefort. Elle arriva à Niort à 8 heures du soir et y reçut l’avis que Rochefort était bloqué par les Anglais. A mon passage à Saint-Maixent, le soir, on s’attroupa autour de ma voiture ; nous soupons en attendant les chevaux, le maire vient avec des gens armés visiter nos passeports et élève des difficultés à ce sujet. Les chevaux arrivés, je remonte en voiture, disant que, si l’on veut m’arrêter sur la route, je me défendrai comme contre des voleurs. Enfin nous partons.

Le 2 juillet. – J’arrive à Niort à 3 heures du matin. Deux officiers de gendarmerie, le général Saulnier et le colonel Bourgeois viennent à la poste du faubourg, où un gendarme m’avait arrêté ; ils me reconnaissent, me conduisent avec mystère à l’auberge du Grand-Cerf, où j’apprends que Sa Majesté est à l’hôtel de la Boule-d’Or. Je vais voir si Elle est triste. Le préfet, M. Busche, demande une audience : il est reçu. On est incertain sur le parti à prendre. M. Kerkadin, commandant les mouvements du port de Rochefort, arrive. Il est introduit de suite. Il annonce qu’il y a deux frégates françaises en partance, mais que la rade de l’île d’Aix est bloquée. On en écrit à Paris. Sa Majesté va loger chez le préfet ; j’annonce à l’Empereur l’arrivée de son frère Joseph ; les officiers du 2e régiment de hussards lui font une visite de corps. Ils offrent de se réunir à lui, le prient de se remettre à la tête de l’armée, lui offrent de marcher sur Paris. Sa Majesté refuse, ils en sont désolés.

A 6 heures et demie, Sa Majesté dîne avec le préfet, Mme Bertrand, qui vient d’arriver, Rovigo, Becker, Joseph, Bertrand. Le peuple entoure la préfecture, en criant : « Vive l’Empereur ! » Après dîner, il se tient une espèce de conseil : on est d’avis de retourner sur Orléans, où se trouve l’armée. Lallemand, l’aîné, nous rejoint de Paris ; à 9 heures du soir, Sa Majesté me dicte ses instructions et m’envoie à Rochefort afin de savoir quelles sont nos ressources pour passer, si la route par Maumusson est libre, si on ne pourrait pas se servir d’un bâtiment américain que l’on irait rejoindre en mer, à cinq ou six lieues, avec une bonne double péniche. Sa Majesté me dit de partir toujours dans sa voiture. Pendant la route, où des piquets de vingt cavaliers sont disposés de distance en distance, on me prend pour Elle et on crie : « Vive l’Empereur ! »

J’arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du matin ; je descendis à l’Hôtel du Pacha et me rendis de suite chez le préfet maritime, M. de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions.

L’Empereur arriva à 8 heures et descendit à lapPréfecture, où j’étais encore avec le préfet. On emballe tous les effets avec la plus grande précipitation ; je suis de service d’aide de camp auprès de l’Empereur. A une heure arrivent Las Cases et Mme de Montholon, qui avaient été arrêtés à Saintes et y avaient couru des dangers. Mon domestique François me rejoint.

4 juillet 1815. – J’annonce à Sa Majesté, à 4 heures du matin, l’arrivée des voitures et déjeune avec Elle. Planat, Autric, Sainte-Catherine, qui étaient restés en arrière, nous rejoignent. Il y a toujours en vue deux ou trois frégates et un ou deux vaisseaux.

5 juillet. – Arrivée du prince Joseph. On embarque tous les effets sur la Saale et la Méduse… Amours de Mme de Montholon et de Résigny. Sa Majesté me consulte sur l’organisation de sa maison, me dit que Montholon et moi serons ses aides de camp. Il me fait rédiger de suite cette organisation, me demande si je connais M. de Las Cases, à quoi il pourrait être utile ; Sa Majesté veut en faire un caissier ; je dis qu’il serait bon à la tête du cabinet, que c’est un homme instruit qui remplacerait M. de Bassano.

6 juillet. – Toujours la même croisière ; je visite le port avec Mme Bertrand. On veut m’envoyer visiter la Bayadère, corvette en rade dans la rivière de Gironde.

 7 juillet. – On reçoit les gazettes de Paris annonçant la prochaine entrée des Anglais dans la capitale. Craintes à ce sujet. Je renforce la garde. Je couche au palais. M. de Las Cases nous soutient que Napoléon va régner de nouveau et que les Bourbons ne seront pas reçus en France.

8 juillet. – A 6 heures du matin, Sa Majesté m’envoie en rade, aux frégates. Je consulte les capitaines Philibert et Ponée. Ils m’assurent, de nouveau, que le jour la brise vient du large et la nuit de la terre ; mais qu’elle ne se fait pas sentir à trois lieues en mer ; que les Anglais sont échelonnés dans le golfe et ont établi une croisière depuis les Sables jusqu’à la Gironde, qu’il y a bien peu d’espoir de pouvoir sortir. Je retourne à Rochefort, où j’arrive à 3 heures après midi. Je trouve toutes les figures renversées. Tout le monde, excepté l’Empereur, est dans les plus vives alarmes. Rovigo [Savary] me dit que Sa Majesté va s’embarquer à Fouras, malgré le vent et la marée, que je ne dois pas La dissuader de ce projet. Je dis cependant la vérité à l’Empereur. A 4 heures, on part. Sa Majesté est dans la voiture du préfet. Nous nous embarquons près de Fouras, dans un canot du port : l’Empereur, Becker, Lallemand, Bertrand, Rovigo et moi, plus dix rameurs. A 5 heures 10 minutes, Napoléon quitte la France au milieu des acclamations et des regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est très forte. Nous courons quelques dangers. A 7 heures et quelques minutes, Sa Majesté aborde la Saale et reçoit les honneurs dus à son rang, excepté les coups de canon, car j’avais prévenu qu’ils ne devaient pas être tirés. Sa Majesté voit les officiers, s’entretient avec le capitaine Philibert. Nous soupons. Elle me fait entrer dans sa chambre après souper et me demande mon opinion, puis Elle se couche et me fait encore rester quelque temps.

9 juillet. – A une heure du matin, le vent passe au nord et souffle jusqu’à 3 heures. Ensuite, calme. L’Empereur m’appelle à 4 heures. Je lui dis le vent. Le brick l’Epervier vient mouiller en rade à 6 heures. Sa Majesté va visiter l’île d’Aix, parle des batteries et des fortifications. Les habitants La suivent partout en criant « Vive l’Empereur ! » Puis Elle retourne à bord. A 9 heures, arrive le préfet maritime avec des papiers : il confère avec Bertrand et Becker. On apprend bientôt que le gouvernement provisoire exige que l’Empereur parte dans les vingt-quatre heures, soit avec un aviso, soit avec les deux frégates, soit avec un parlementaire. A 11 heures, on déjeune. Tout le monde est triste et abattu. Sa Majesté se renferme. Les avis sont partagés : les uns veulent qu’Elle se rende à bord de la Bayadère, en rade de Bordeaux, ou sur un navire américain, à l’ancre dans la rivière, tandis que les deux frégates sortiront pour attirer d’un autre côté l’attention de la croisière anglaise. D’autres conseillent de s’en aller sur un petit bâtiment de l’espèce de ceux appelés mouches, qui est là. D’autres de se maintenir à l’île d’Aix ou d’aller rejoindre Clauzel à Bordeaux. Enfin le soir, on convient d’envoyer aux Anglais Las Cases et Rovigo pour sonder l’opinion, demander si les passeports sont arrivés, si l’on peut partir. Las Cases, qui parle l’anglais, dira qu’il ne le sait pas pour mieux entendre l’opinion des gens qui seront autour de lui.

10 juillet. – Retour de Las Cases. Le Bellerophon le suit à pleines voiles. On croit qu’il vient attaquer. Mais non : il mouille seulement au plus près. Il est sûr que l’Empereur est là.

11 juillet. – Arrivée des gazettes annonçant l’entrée du roi à Paris. L’Empereur envoie le général Lallemand à bord de la Bayadère, dans la Gironde.

12 juillet. – Pendant la nuit on embarque des effets pour l’île d’Aix. Tout le monde est dans une tristesse extrême à bord. A dix heures un quart, Sa Majesté part dans un canot pour l’île d’Aix, accompagnée du général Becker, de Bertrand, de Planat et de moi. Les cris de « Vive l’Empereur ! » prononcés avec l’enthousiasme du désespoir, tant de la Saale que de la Méduse, rompent seuls ce triste silence. Sa Majesté est reçue par les mêmes acclamations à son arrivée dans l’île ; Elle va se loger à la maison du général commandant, qui est absent. Le vaisseau anglais le Bellerophon s’avance à pleines voiles ; il tire une salve ; on pense que c’est en réjouissance de l’entrée des ennemis dans Paris. Sa Majesté me demande quel est mon avis : ou de partir sur un petit chasse-marée ou sur le bâtiment danois qui est à l’ancre près de l’île, ou d’aller se livrer aux Anglais. Je lui réponds que je n’ose lui faire connaître mon opinion, attendu que, dans tous les cas, il y a de grandes chances à courir. Sa Majesté me presse. Je lui réplique qu’à mon avis il est préférable de se rendre à la nation anglaise où Elle trouvera des admirateurs, plutôt que de partir sur le chasse-marée. Il est probable que ce bateau serait pris et, alors, la position serait bien différente, car alors on jetterait l’Empereur à la Tour de Londres. Peut-être vaudrait-il mieux essayer de forcer le passage avec les deux frégates ou gagner la Bayadère. Rovigo penche pour le chasse-marée. On prend toutes les dispositions pour partir à la nuit. Rovigo se rend à bord de la Saale.

13 juillet. – Pendant la nuit, il y a alerte à bord des frégates. Les péniches anglaises tirent des coups de fusil. Sa Majesté m’envoie savoir des nouvelles à la vigie. On m’y dit qu’il y a deux frégates anglaises mouillées dans la rivière de Bordeaux, une à Maumusson, un vaisseau et une frégate dans la rade des Basques. A 8 heures, le duc de Rovigo revient ; il rapporte que les officiers qui devaient former l’équipage du chasse-marée commencent à battre de l’aile ; ils disent qu’il est bien difficile de passer si les Anglais ont mis leurs embarcations à la mer.

Sa Majesté me demande mon avis ; j’essaye de La dissuader de se sauver dans cette embarcation. A 9 heures, le général Lallemand arrive de retour de la rivière de Bordeaux, de la corvette, etc. Il se fait beaucoup de parlementages mystérieux. Le grand-maréchal me dit que Sa Majesté est décidée à partir sur un bateau danois, dont le capitaine est un ancien officier des marins de la Garde ; qu’on vient d’acheter à La Rochelle une cargaison d’eau-de-vie pour ce bateau où il y a une cachette et dont le commandant a les papiers en règle, un passeport, etc. Il n’y a à bord que quatre matelots. Quatre personnes seulement pourront suivre Sa Majesté. Je lui réponds que je ne quitterai la France que pour suivre l’Empereur et que je ne partirai qu’avec lui. Je monte chez Sa Majesté, qui me dit avec chagrin qu’Elle ne peut emmener sur le bâtiment danois que Bertrand, Lallemand, Rovigo et un valet (Ali), qu’il préférerait bien m’avoir plutôt que Lallemand, mais que celui-ci connaît le pays et est l’ami du capitaine du Danois. Il trouve raisonnable que je ne veuille pas partir sans être avec lui ; il me dit qu’il m’est fort attaché, qu’il est habitué à moi, mais que son rôle est fini ; qu’une fois en Amérique, il y vivra en simple particulier, qu’il ne pourra jamais revenir en France, qu’il faut un mois ou deux pour avoir des nouvelles d’Europe, autant pour faire le trajet, que tout retour comme celui de l’île d’Elbe est donc devenu désormais impossible.

Je lui réponds que je ne crains rien des Bourbons, n’ayant rien à me reprocher, que je ne suis pas Sa Majesté par intérêt ou par ambition, mais parce qu’Elle était tout à fait dans le malheur et qu’on ne pouvait me supposer d’autres vues que celles d’un dévouement sans bornes à un grand homme vaincu et abandonné. Je lui répète qu’il aurait mieux fait de se rendre en Angleterre, que ce noble parti était celui qui lui convenait le mieux, qu’il ne pouvait pas jouer le rôle d’un aventurier, que l’Histoire lui reprocherait un jour d’avoir abdiqué par peur puisqu’il ne faisait pas le sacrifice en entier.

Il me répondit que mes raisons étaient justes, que c’était le parti le plus sage, qu’il était sûr d’être bien traité en Angleterre, que c’était aussi l’opinion de La Vallette, mais que ces bons traitements auraient quelque chose d’humiliant pour lui, qu’il était homme et ne supportait pas l’idée de vivre au milieu de ses ennemis les plus acharnés, qu’il ne pouvait vaincre cette répugnance et que, d’ailleurs, l’Histoire ne saurait lui faire un reproche d’avoir cherché à conserver sa liberté en se rendant aux Etats-Unis.

Je lui objectai que, s’il était pris, il serait mal traité. Il m’assura qu’il serait alors le maître de sa destinée, qu’il se tuerait.

-Non, lui dis-je, Sa Majesté ne le pourra pas. A Mont-Saint-Jean, c’était bien, mais aujourd’hui cela ne se peut plus. Un joueur se tue. Un grand homme brave l’adversité.

L’Empereur m’interrompt en disant que, la veille, il avait eu l’idée de se rendre à la croisière anglaise et de s’écrier en y parvenant : « Comme Thémistocle, ne voulant pas prendre part au déchirement de ma patrie, je viens vous demander asile », mais qu’il n’avait pas pu s’y résoudre.

Au même moment, un petit oiseau entra par la fenêtre et je m’écriai :

-C’est signe de bonheur !

Je pris l’oiseau dans ma main et Napoléon me dit :

-ll y a assez de malheureux, rendez-lui la liberté.

J’obéis et l’Empereur continua :

- Voyons les augures !

L’oiseau vola à droite et je m’écriai :

-Sire, il se dirige vers la croisière anglaise ! »

L’Empereur reprit sa conversation et m’assura qu’aux Etats-Unis, quand il s’ennuierait, il se jetterait dans une voiture et parcourrait mille lieues de route, et qu’il ne croyait pas que personne pût penser qu’il reviendrait jamais en Europe. Puis il me parla du bateau danois.

-Bah ! nous pourrons bien y tenir cinq. Ainsi, vous viendrez avec moi.

Je répliquai que Mme Bertrand tourmenterait son mari en l’assurant qu’elle mourrait s’il partait sans elle. Sa Majesté objecta qu’à Rochefort et à l’île d’Aix il avait proposé à Bertrand de ne pas l’accompagner, mais que celui-ci voulait absolument venir, puis il me dit de le faire entrer. Le dîner fut des plus tristes.

Après le repas, Bertrand me remit deux paires de pistolets pour les donner de la part de Sa Majesté aux capitaines Ponée et Philibert. Ils me remercièrent en s’écriant :

-Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet !

Je reviens. On emporte tous nos effets à bord du Danois, à la nuit bien close. Je vais jusqu’au coin de l’île où il est mouillé. On envoie Las Cases et Lallemand à la frégate, pour de là se rendre en parlementaires aux navires anglais. Vers minuit, nos préparatifs de départ sont suspendus.

14 juillet. – Nous voyons le parlementaire, avec le pavillon tricolore, près du vaisseau anglais. Las Cases et Lallemand reviennent. Sa Majesté nous fait entrer chez Elle et nous demande notre opinion. Tout le monde, sans exception, est d’avis de se rendre à bord des navires anglais. Je reste seul avec Sa Majesté, qui me montre un brouillon qu’Elle vient d’écrire et me dit que notre conseil est aussi celui de La Vallette. « Comme Thémistocle… » Il me demande comment je trouve cette lettre pour le Prince régent. Je lui dis qu’elle me fait venir les larmes aux yeux ; Sa Majesté ajoute que c’est moi qu’Elle a choisi pour la porter, me dicte ses instructions à ce sujet : louer une maison de campagne, ne pas entrer de jour à Londres, ne pas accepter d’aller aux colonies. Puis Elle me dicte une lettre que Bertrand doit écrire au commandant anglais, en m’envoyant avec Las Cases sur le vaisseau où ce dernier, comme maréchal des logis, doit faire le logement. Elle me dicte, en outre, une copie de la lettre que je porte, puis

Elle fait entrer Bertrand, lui fait écrire les lettres et Elle me donne pour moi le brouillon, de sa main, de celle qu’Elle adresse au Prince régent. Comme je sors, je rencontre Becker ; mais je ne lui dis pas que je vais en Angleterre ; je le prie, dès son retour à Paris, de voir ma mère et de lui donner de mes nouvelles. Mme de Montholon me demande de faire en sorte qu’elle soit sur le vaisseau où montera Sa Majesté. Je prends avec moi Las Cases ; je m’embarque dans un canot, emmenant un huissier, un page et un valet de pied. Nous sommes bien reçus à bord du Bellerophon : le capitaine Maitland nous fait entrer, Las Cases et moi, dans sa cabine où se trouvent MM. Gambier et Sartorious, capitaines de corvette. Las Cases fait toujours semblant de ne pas entendre l’anglais.

Le capitaine Maitland et ses deux officiers n’ont point l’air de mettre en doute que je ne sois envoyé tout de suite à Londres. Las Cases est dans l’enchantement ; il entend ce que les officiers anglais disent : la lettre au Prince régent a fait une grande impression sur eux. Il me conseille d’écrire à l’Empereur qu’il sera bien accueilli. Je lui objecte que je n’entends rien à ce qui se dit autour de moi ; que lui, au contraire, peut écrire tout cela à Bertrand par le retour du canot ; que, quant à moi, je m’embarque sur la corvette que l’on met à ma disposition. A la nuit tombante, le capitaine Sartorious m’emmène, ainsi que François, à bord du Slaney, corvette de quatre canons et huit caronades.

Le 15. – A 8 heures du matin, nous rencontrons le Superb, où est l’amiral Hotham ; mon capitaine va à son bord et en revient bientôt. A 9 heures, le thé ; à 4 heures, le dîner ; à 6, on signale une frégate anglaise qui visite un Danois. Les vents étant N. O., nous louvoyons. On punit un matelot par les verges.

Le 16, dimanche. – On aperçoit la goélette le Télégraphe. Je dîne avec les officiers du bord, qui sont d’une excessive politesse pour moi. On ne joue pas, même aux échecs, le dimanche.

Le 17. – Le vent change un peu. Pendant la nuit, une frégate communique avec nous. Le matin, une autre nous demande où est Napoléon.

Le 18. – Pendant la nuit, le pilote se trompe.

Le 19. – Au moment où nous nous croyions près d’Ouessant et où nous nous disposions à le doubler, nous reconnaissons que nous sommes au sud de l’île de Sein. Nous passons le bec du Raz et les Roches noires. Le soir, la mer est forte ; nous avons un orage.

Le 20. – Nous voyons Ouessant. Le vent est N. N., contraire. A 10 heures, nous apercevons le vaisseau le Chatham et une corvette. Nous leur faisons des signaux ; à 2 heures et demie, nous passons à Ouessant entre les roches.

Le 21. – Calme parfait.

Le 22. – A 6 heures du matin, on distingue l’Angleterre. Nous arrivons à Plymouth le soir. A 9 heures, le capitaine Sartorious, qui jusque-là m’avait fait croire qu’il me conduisait à Londres, fait mettre son canot à la mer, mais refuse de m’emmener parler à l’amiral Keith. Je lui rappelle que ce n’est pas cela que m’avait dit M. Maitland. Je proteste contre cette supercherie ; je demande la permission d’aller à Londres porter au Prince régent la lettre de l’Empereur. Refus… J’ai été dupé : je croyais M. Maitland un autre homme Me serais-je trompé sur la générosité anglaise ? M. Sartorious s’attend si bien à ne plus revenir à son bord et à se rendre à Londres, qu’il a emporté avec lui sa malle et son portemanteau.

Le 23. – Le canot revient à minuit. Il porte un billet de M. Sartorious pour le premier lieutenant renfermant l’ordre de lever l’ancre et de se rendre sur-le-champ à Torbay. Je proteste de nouveau. On part à midi. Nous mouillons à Torbay. Je demande de nouveau à aller à terre : refus. Je demande ce refus par écrit, ce qui ne m’est pas accordé. On hisse le signal quarantaine pour défendre de communiquer avec nous. On place quatre factionnaires pour empêcher les canots d’approcher. On en reçoit cependant un qui apporte une gazette.

Le 24. – Le Bellerophon mouille à Torbay ; je vais à son bord peu après, vers 8 heures. L’Empereur me fait entrer ; je lui raconte ce qui m’est arrivé. Il me dit que l’amiral Hotham a envoyé un officier qui fera changer l’état actuel des choses et me demande si j’ai conservé la lettre. « Oui, Sire. » On apporte des gazettes. Un grand nombre de curieux s’approchent du Bellerophon ; on met des canots à la mer pour les éloigner. Je remarque que Las Cases porte la croix de la Légion d’honneur, qu’il n’avait pas en partant.

Le 25. – Il arrive des gazettes d’Exeter. Mme Bertrand, qui était bien avec M. Gambier, se brouille avec lui parce qu’il ne veut pas montrer ses journaux ; il se conduit quelque peu grossièrement.

Le 26. – A 1 heure et demie du matin, Sartorious revient de Londres ; à 3 heures, on met à la voile. Rien n’a transpiré sur son voyage. On arrive à Plymouth à 4 heures ; Maitland descend aussitôt à terre. Pendant son absence, la frégate la Liffey vient mouiller à bâbord du Bellerophon. Des embarcations, avec des officiers, font éloigner les chaloupes des curieux. On tire même des coups de fusil. Maitland fait savoir qu’il dînera à terre, chez l’amiral.

A 9 heures, il revient à bord, paraît embarrassé et ne dit rien positivement. Notre position ne semble pas s’améliorer. Nous commençons à éprouver tous des inquiétudes au sujet de savoir si Sa Majesté sera reçue. Las Cases ne le met pas en doute, non plus que le règne de Napoléon II. Il fait un grand éloge de la liberté anglaise. Il se dispute vivement avec Lallemand, qui l’envoie positivement promener. Pendant la nuit, une autre frégate, l’Eurotas vient mouiller à tribord. L’Empereur me dit de donner la lettre dont j’étais porteur à Maitland, qui la demande pour la porter à Londres. J’apprends alors que Las Cases, étant dans le canot de l’Empereur pour se rendre au Bellerophon, lui a demandé à être nommé par lui chevalier de la Légion d’honneur afin de mieux paraître lors de son entrée en Angleterre. Il avait aussi pris un uniforme de capitaine de vaisseau, ayant été aspirant avant la Révolution. Vanité des vanités !

Le 27. – Je demande à Maitland pourquoi les frégates sont mouillées si près de nous ; il ne me donne que de mauvaises raisons et finit par s’écrier que c’est par ordre de l’Amirauté. J’en parle à l’Empereur, qui me répond qu’il faut attendre la réponse de l’officier du Superb. Maitland fait un autre voyage à terre et, à son retour, paraît moins embarrassé. Il annonce, pour le lendemain, l’arrivée à bord de l’amiral Keith ; on ne tirera pas le canon parce qu’on ne l’a pas tiré pour Sa Majesté. Beaucoup de canots de curieux entourent le vaisseau ; un d’entre eux est chargé de musiciens. On est moins sévère que la veille sur la consigne.

Le 28. – A 5 heures, le capitaine Maitland se rend à terre. On me dit que je dois, avec Planat et Maingault, être transbordé sur la Liffey. Sa Majesté me fait appeler ; Elle ignorait cette mesure et m’assure qu’il est bien loin de son intention que je ne reste pas près d’Elle. Bertrand lui objecte que le lieutenant, en l’absence de Maitland, a l’ordre de me conduire à la Liffey. On attend le retour de Maitland. Beaucoup d’embarcations se dirigent avec des dames vers l’Eurotas, où un escalier est préparé, ce qui cause de grandes inquiétudes parmi nous ; nous craignons toujours d’être envoyés sur ces frégates. Maitland rentre et annonce que l’amiral Keith va arriver, que Planat et les autres sont sur la Liffey. Il pénètre chez l’Empereur et en ressort peu après. L’amiral arrive à 11 heures 3/4, entre chez Sa Majesté, y reste vingt à vingt-cinq minutes, sort, s’approche de Mmes Bertrand et Montholon, leur fait mille politesses et leur dit que tout le monde peut rester à bord, que l’on n’avait proposé d’autres bâtiments que pour que tout le monde y fût plus à son aise. Nous en ressentons un peu d’espérance. Maitland retourne à terre à 2 heures ; je le charge d’une lettre pour ma mère. Las Cases paraît avoir une croix d’or de la Légion, que lui aurait vendue Marchand. Nous éprouvons de nouvelles inquiétudes à cause des bruits qui courent. Le soir, Maitland revient, sombre.

Le 29. – Il pleut toute la journée. Maitland descend à terre à 5 heures. Il rapporte des journaux où il est question de nous envoyer à Sainte-Hélène. Singulier hasard : Montholon, étant aux lieux, entend dans la cabine de Maitland Mme Bertrand lui dire que Napoléon menace de se tuer s’il doit aller à Sainte-Hélène, mais qu’il s’attend bien à y aller, et que, comme c’est un monstre d’égoïsme qui verrait périr femme et enfants sans rien éprouver, elle prie le capitaine Maitland de solliciter pour que l’Amirauté fasse la liste des personnes qui doivent aller avec Sa Majesté à Sainte-Hélène et pour qu’on n’y mette pas son mari !… Montholon, Lallemand et moi, dans la cabine de Mme de Montholon, nous faisons demander Maitland et nous démentons ce qu’a dit Mme Bertrand. Maitland est d’un extrême étonnement que nous ayons appris cela. Il en convient ; nous ne pouvons nous retenir. Mme Bertrand me fait mille compliments. Je lui dis qu’il paraît que Sa Majesté n’est pas éloignée de se laisser conduire à Sainte-Hélène. Après le dîner, Mme Bertrand a une attaque de nerfs. Le soir, elle demande Montholon et tâche de découvrir s’il sait quelque chose de ce qu’elle a dit. Son inquiétude est extrême : les remords.

Le 30, dimanche. – Maitland part comme à l’ordinaire ; il revient à 2 heures rapportant des gazettes épouvantables ; il annonce la prochaine arrivée d’un sous-secrétaire d’Etat, porteur de la décision du gouvernement anglais. Notre abattement est extrême. Nous remarquons les allées et venues de Maitland, qui annonce que Keith ne viendra que le lendemain. Nous sommes de plus en plus tourmentés. Le bruit court que Sa Majesté ne pourra conserver avec elle que moi et quatre officiers. Montholon nous raconte que Mme Bertrand a voulu le violer… Putiphar.

Le 31. – Maitland va à terre à 6 heures ; il en revient à 10, annonçant de mauvaises nouvelles. L’amiral Keith et le sous-secrétaire d’Etat Bunbury arrivent à 11 heures 1/4 et entrent chez Sa Majesté avec qui ils restent enfermés pendant trois quarts d’heure. Ils lui apportent la nouvelle qu’Elle doit aller à Sainte-Hélène avec ses officiers, à l’exception de Rovigo et de Lallemand. L’Empereur déclare qu’il n’ira pas, que son sang rougira plutôt le Bellerophon, qu’en venant chez les Anglais il a fait le plus grand des hommages possibles à une nation dont la conduite actuelle jette un voile de ténèbres sur l’avenir de l’Angleterre. L’amiral le prie de lui adresser une lettre à ce sujet, et Sa Majesté écrit qu’elle préfère la mort à Sainte-Hélène, qu’Elle n’est point prisonnière de guerre. Elle nous dit ensuite qu’Elle ne veut point aller à Sainte-Hélène, que ce serait mourir d’une manière ignoble.

-Oui, Sire, nous écrions-nous, bien ignoble ! Il vaut mieux nous faire tuer en nous défendant ou mettre le feu aux poudres.

Lallemand et Rovigo, présents, écrivent à l’amiral pour se recommander aux lois anglaises. Dîner triste.

Le soir, Mme Bertrand court comme une folle chez l’Empereur, sans être annoncée, fait grand tapage, rentre chez elle et y recommence une scène épouvantable ; elle veut se jeter à la mer. Nous voyons tout. Lallemand fort ému parle aux Anglais et leur reproche leur conduite ; Maitland, de son côté, écrit à lord Melville ; il se dit fâché de ce qui arrive ; ce n’est pas ce qu’il avait pu croire. Lallemand et Rovigo écrivent à lord Bathurst.

Le 1er août. – Maitland, à son ordinaire, va à terre à 8 heures. Sa Majesté me répète que d’aller à Saint-Hélène, ce serait terminer sa carrière d’une manière ignoble, qu’Elle n’ira pas. Il y a une grande affluence de curieux. Nous en remarquons plusieurs ayant des œillets rouges à la boutonnière. Las Cases espère beaucoup de ces porteurs d’œillets.

Le 2. – A 9 heures 1/2, Maitland va à terre. L’Empereur ne déjeune pas avec nous. Mme Bertrand me fait sur le pont une scène de femme de la halle et veut que son mari se batte avec moi. Elle va jusqu’à lui dire qu’on voit bien qu’il n’est pas gentilhomme. Maitland fait le récit de tout cela à Sa Majesté sur sa demande.

Le 3. – Maitland va à terre ; rien d’important. Ennui. Toujours autour de nous des canots avec des hommes et des femmes portant des œillets rouges.

Le 4. – A 2 heures du matin, Maitland reçoit l’ordre de se tenir prêt à mettre à la voile. On lève l’ancre. Bientôt on apprend que le capitaine a ordre de sortir de la rade, que Sa Majesté n’aura même pas le droit de choisir les officiers qui l’accompagneront, mais que l’amiral Keith les désignera. L’Empereur répond à cela qu’il ne veut pas partir. Il ne déjeune pas avec nous et demande à parler à l’amiral qu’on attend, mais qui ne vient pas. Une corvette, le Prométhée, est à l’entrée du port. Nous sortons. Le Tonnant et l’Eurotas nous suivent. Sa Majesté ne sort pas de sa cabine ; on dit qu’Elle s’est empoisonnée.

Le capitaine se rend à la corvette où est Keith ; il revient en disant que Bertrand avait aussi été excepté, mais que l’amiral prendrait sur lui de le laisser partir s’il le désirait. Grandes hésitations de Bertrand et de sa femme. Il paraît toujours décidé à se séparer de Napoléon. Celui-ci ne dîne pas et ne sort pas. Le soir, Montholon va le voir : il paraît mieux et rit sur le désir que l’on aurait de le voir mourir. Il me demande des détails sur ceux qui le suivent. J’écris à ma mère.

Le 5. – Le vaisseau a toujours la même escorte. La journée se passe à rester en panne ou à croiser dans le canal. Sa Majesté toujours indisposée. Mer forte. Beaucoup de mal de mer. On dit que Keith, Cockburn et Hull sont à bord du Tonnant et qu’ils ont déclaré que Sa Majesté ne pourrait emmener que trois officiers.

Le 6. – A 8 heures, on voit au loin un vaisseau. On croit que c’est le Northumberland. A 11 heures, on est près de lui et l’escadre se dirige vers Torbay, où elle mouille hors de la rade. L’Empereur envoie enfin la liste des personnes qui doivent l’accompagner. J’y suis inscrit le quatrième. Bertrand va la porter à l’amiral avec l’ordre de Sa Majesté d’insister pour m’avoir. Quand il revient, il annonce que les Anglais ne veulent pas que je parte, mais l’Empereur insiste. Keith, Cockburn, Bunbury viennent voir Sa Majesté, qui proteste encore contre le traitement qu’on lui fait subir. Elle propose de compter Las Cases comme secrétaire, et alors je serais placé parmi les trois officiers. Les amiraux se consultent et ne décident rien. On nous remet des ceintures contenant 16 000 francs chacune. Montholon, poussé par sa femme, va chez l’Empereur et lui conseille de ne pas emmener Mme Bertrand. C’est, dit-il, une femme exécrable. L’indécision de Sa Majesté augmente. Bertrand partira-t-il ou ne partira-t-il pas ?

Le 7. – Las Cases va à 8 heures chez l’amiral. On lui fait quitter son épée et on nous dit à tous de rendre nos armes. Nous murmurons, car nous sentons augmenter la sévérité. Sa Majesté hésite encore à emmener Bertrand à cause de sa femme, mais ils vont faire auprès d’Elle une démarche, à la suite de laquelle Elle consent à les prendre.

Cockburn vient à midi avec un commissaire ; il annonce que l’on va embarquer : le commissaire dirige le transport des malles et les examine. Personne de nous ne veut être le témoin de cette expédition à laquelle Cockburn assiste. 80 000 francs de Sa Majesté sont séquestrés. Je prie l’amiral de me laisser mon domestique. Il refuse en disant :

-Voilà donc ces fameux officiers français qui ne savent pas supporter la perte d’un domestique !

A 2 heures, Sa Majesté dit adieu à Rovigo et à Lallemand, refuse au premier de reprendre la ceinture qu’il lui a confiée et donne au second la cargaison du Danois, soit 30 000 francs. Elle offre une tabatière à Maitland qui la refuse et donne une paire de pistolets au capitaine des marins et au second. Nous nous embarquons dans une chaloupe : Bertrand, l’amiral, Las Cases, Montholon, moi, Mme Bertrand et de Montholon et enfin l’Empereur. A l’arrivée au Northumberland, les matelots sont sur le pont ; Sa Majesté salue et cause avec quelques officiers. Un canot de curieux est coulé par un cutter ; deux ou trois personnes périssent. Avant dîner, l’Empereur cause avec M. Littleton et lord Lowther, membres du Parlement ; à 7 heures, nous dînons tous ensemble, puis nous jouons au vingt-et-un. Coucher à 11 heures. »

 

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( 17 janvier, 2020 )

1815, réalité financière de la reconstruction de l’armée…

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Lorsque Napoléon quitte l’île d’Elbe pour revenir en France et reprendre le pouvoir, de nouveau, il doit faire face à l’Europe en armes. Louis XVIII n’ayant pas été en mesure de reconstituer l’armée, Napoléon doit s’attaquer à cette tâche. Il envisage donc de mobiliser tous les hommes valides. La conscription est de nouveau proclamée. Mais déjà, malgré l’enthousiasme général, Napoléon doit faire face à un problème de taille. L’argent manque pour payer les fournitures. Afin de faire face aux impératifs financiers que nécessite une telle mobilisation, il a prévu un budget de 400 millions de francs. Toutefois, le budget de l’État étant de 618 millions, il se doit d’envisager d’autres sources de financements. L’emprunt, bien qu’il répugne à employer ce genre d’expédient, est la seule solution pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. En ce sens, un règlement d’emprunt forcé de 150 millions est présenté aux Chambres. Tous les contribuables doivent y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Bien sûr, ce projet n’est pas très approprié pour faire augmenter la popularité du régime, mais comme par les années passées, Napoléon espère que la victoire atténuera ces aspects négatifs. En attendant, ayant été obligé d’émettre des reconnaissances de dettes et de payer les fournisseurs avec des bons du Trésor pour mobiliser 449 000 soldats, Napoléon fait passer la dette publique de la France de 123 millions à 639 millions de francs. Comme l’a si bien écrit Pierre Branda, ce sont les Cent-Jours les plus coûteux de l’histoire de la France.

Au moment où Napoléon s’apprête à quitter l’île d’Elbe pour revenir en France, il n’imagine pas que l’Europe va de nouveau se liguer contre lui. En fait, selon les Mémoires de Marchand et les écrits du Mémorial, il croyait que le congrès de Vienne serait dissous lors de son retour à Paris. Ainsi, afin de rééquilibrer les forces en Europe, il espérait reprendre l’alliance avec son beau-père, l’empereur d’Autriche : « Tout ce qui se disait devant moi me laissait croire qu’en quittant l’île d’Elbe, l’Empereur, le congrès dissous, avait la presque certitude de rallier l’empereur d’Autriche à lui. »  Malheureusement pour lui, les événements en décident autrement. Même si l’empereur d’Autriche se fait quelque peu prier pour reprendre la guerre, la coalition, victime d’une réaction presque épidermique, se ressoude à nouveau et repart en guerre contre Napoléon, le « perturbateur » et le « hors-la-loi » de l’Europe.

À nouveau, la France doit faire face. Plus de 800 000 soldats ennemis marchent vers ses frontières et bientôt 500 000 d’entre eux, de la Belgique au Piémont, se tiennent prêts à les franchir. Pour contrer cette menace, Napoléon doit faire accélérer la reconstruction de l’armée entreprise il y a quelques mois déjà par le gouvernement de Louis XVIII. Mais pour l’heure, il ne dispose que de 235 000 soldats dont la plupart sont répartis sur l’ensemble des frontières. L’effort sera gigantesque. D’après ses prévisions, il espère, pour le 1er octobre 1815, incorporer plus de 800 000 hommes, soit une force égale à celle des coalisés. Tous les hommes valides devront donc servir dans l’armée et de ce fait, les vétérans, les militaires à la retraite, les déserteurs et les demi-soldes seront rappelés sous les drapeaux. Dans ces ouvrages sur 1815, Henri Houssaye a écrit que Napoléon n’exagérait pas et que cet objectif aurait été atteint si les circonstances l’avaient permis. Dans ces conditions, à la lumière des estimations d’effectifs proposées par Napoléon, la question est de savoir si elles concordent avec la réalité budgétaire du pays ?

Or, avant d’en arriver à former cette nouvelle « Grande Armée », il doit d’abord se constituer une solide masse de manœuvre avec laquelle il compte prendre l’offensive en Belgique. Ce sera l’armée du Nord. C’est en forgeant cette arme de guerre réduite, mais toutefois redoutable, que Napoléon va prendre conscience des immenses difficultés qu’il devra surmonter pour arriver à son objectif initial. Élément vital pour entreprendre toute guerre, l’argent manque pour mobiliser les forces dont il a besoin. Lors des années passées, il pouvait compter sur le concours des financiers et des fournisseurs. Mais pour l’heure, ne croyant plus à la victoire et par conséquent, ne faisant plus crédit, ces derniers n’ont plus confiance. Louis XVIII ayant déjà annulé leurs créances suite à la Restauration, Napoléon doit maintenant payer comptant. Sans autre choix, il devra se tourner vers l’emprunt, ce qui aura comme conséquence de creuser dramatiquement la dette de l’État. Comme l’a écrit si justement Pierre Branda dans son ouvrage Napoléon et l’argent, ce seront les Cent-Jours les plus chers de France. Ainsi, dans l’ordre naturel des choses, le manque d’argent entrave la mobilisation, car s’il lui est relativement facile de mobiliser des hommes puisque les rappelés rejoignent les dépôts de l’armée dans l’enthousiasme, il n’est guère aisé de payer pour l’ensemble des équipements et des fournitures. Certes, Napoléon retarde la conscription pour des considérations de politique interne, mais il le fait essentiellement pour des raisons financières. La victoire, du moins l’espère-t-il, ramènera la confiance de tous et fera se délier les bourses.

De l’armée royale à l’armée impériale : le rappel des militaires en congé et des déserteurs…

Alors que le congrès de Vienne semble se diviser sur la question de la Pologne et du royaume de Saxe, Louis XVIII, sous les conseils de Talleyrand, entreprend la mobilisation de l’armée. À la veille d’une guerre qui menace d’embraser l’Europe à nouveau, la France n’est pas prête. Si les Russes, les Prussiens, les Anglais et les Autrichiens n’ont pas désarmé, l’armée française n’a que 200 000 hommes sous ses drapeaux. En fait, suite à la première abdication de Napoléon, plus de 180 000 soldats sont tout simplement rentrés chez eux. Lorsque le ministre de la Guerre présente au roi la situation de l’armée à la fin avril 1814, il ne reste que 90 000 hommes présents dans les rangs de l’armée française . Pour le baron Louis, c’est un moindre mal parce que la situation budgétaire ne lui permet pas de maintenir une armée sur pied : « Monsieur le maréchal, dit-il à Marmont, nous manquons d’argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut. ». Mais, moins de 90 000 soldats, et cela en dépit des restrictions budgétaires, c’est trop peu pour assurer le rang de la France dans le concert des nations. Si les soldats présents sur le territoire national sont peu disposés à servir Louis XVIII, il n’en va pas de même pour ceux qui reviennent des pontons anglais et des places fortes d’Allemagne qui souhaitent en découdre. La plupart sont réintégrés dans l’armée.

Afin de maintenir une armée digne de ce nom, le roi rend une ordonnance qui définit les grandes orientations de sa réorganisation pour le pied de paix. L’infanterie est réduite de 206 à 107 régiments ; la cavalerie de 99 à 61 ; l’artillerie de 339 compagnies à 184 ; le train d’artillerie de 32 escadrons à 8 et le génie de 60 compagnies à 30. Ainsi, la classe de 1815 est entièrement licenciée, tandis qu’un grand nombre d’officiers et de sous-officiers sont mis en congé illimité. Ce sont eux qui seront définis sous l’appellation de « demi-soldes ». Quant aux déserteurs, ils sont désignés comme absents sans permission. Enfin, le gouvernement ne retient pas ceux qui expriment le souhait de rentrer chez eux. Au total, l’armée compte 201 140 hommes, soldats et officiers compris. Le ministre de la Guerre, le général Dupont, aurait souhaité réduire l’armée aux trois quarts de cet effectif, mais la situation de l’Europe dont les destinées se décident alors à Vienne ne le permet pas . D’ailleurs, au moment où les négociations commencent à s’envenimer, Louis XVIII, après avoir consulté son ministre des Finances, demande le rappel de 60 000 hommes. En février 1815, compte tenu de l’impopularité du régime, moins de 35 000 ont rejoint leurs régiments. À son retour, Davout annonce à Napoléon que la France n’a que 235 000 soldats sous les armes dont la plupart gardent les frontières. Face à 800 000 coalisés environ, dont 500 000 sur les frontières de l’Est, ses chances de l’emporter sont très minces .

Comme par les années passées, la conscription semble être une bonne façon de combler ce manque, mais en raison des implications politiques qu’une telle mesure pourrait entraîner, il préfère ne pas brusquer les événements. Avant d’en arriver là, il procède d’abord au rappel des militaires en congé de semestre et de ceux qui sont considérés comme déserteurs. Ainsi, la fragilité de la situation politique pousse Napoléon à retarder le recours à la conscription. Cependant, les raisons sont aussi d’ordre financier car, même s’il rappelait les classes antérieures et celles de 1815, il sait qu’il n’a pas l’argent pour appuyer cette mesure. C’est pourquoi il en repousse l’application jusqu’à la fin du mois de mai. Lorsqu’il repart en campagne le 15 juin de cette même année, il y a plus de 46 000 conscrits qui attendent dans les dépôts que la victoire vienne les pourvoir des fournitures nécessaires.

En attendant, afin de se constituer rapidement une masse de manœuvre, Napoléon prend les mesures appropriées. Initialement, il souhaite prendre connaissance des ressources disponibles. À l’intérieur du rapport préparé à cet effet, Davout mentionne que 180 000 soldats ont quitté l’armée en 1814. Il croit que 120 000 d’entre eux pourront théoriquement être récupérés. Mais, comme 35 000 soldats ont déjà rejoint leurs régiments, il ne reste que 85 000 hommes disponibles. De ce nombre, Davout soustrait encore les insoumis et ceux qui sont impropres au service militaire pour cause d’infirmités. En somme, il estime que le rappel des militaires en congé donnera à l’armée 59 000 hommes supplémentaires . Le décret de rappel est publié le 9 avril. Tous les militaires en congé devront avoir rejoint leurs régiments . En raison du temps nécessaire pour effectuer la transmission des ordres et surmonter les délais légaux pour afficher les ordonnances, les revues d’appel ne commencent que le 25 avril . Néanmoins, la levée dépasse les premières prévisions. Elle donne 16 894 hommes de plus que Davout ne l’a espéré. Aux premiers jours de juin, 52 446 hommes ont déjà été incorporés dans l’armée alors que 23 448 autres sont en route pour rejoindre les dépôts. Le rapport présenté par Davout ne rapporte que 6 626 déserteurs . En outre, on compte sur les engagements volontaires. Au cours des Cent-Jours, plus de 15 000 hommes se sont enrôlés. Afin de stimuler l’enrôlement, une prime de 50 francs avait été octroyée par l’ancien gouvernement royal. Par souci d’économie et surtout, par répugnance pour ce genre de procédé, Napoléon met fin à cette politique .

Tous les hommes valides doivent servir…

À l’évidence, toutes ces mesures d’incorporation ne sont pas suffisantes pour contrebalancer les forces coalisées. Certes, Napoléon a besoin d’une armée opérationnelle pour entrer en campagne, mais il a aussi besoin d’hommes pour assurer la défense des 90 places fortes qu’il fait ériger sur les frontières et à l’intérieur des terres. Contrairement aux années passées, il se voit dans l’obligation de procéder à une levée massive de la garde nationale. Pour ce faire, il remet en vigueur le décret du 11 juillet 1792 promulgué par la Législative . Cela se traduit par la levée de 326 bataillons, dont chacun comprendra 720 hommes. En conséquence, 234 720 hommes devront être dirigés vers les places fortes et les camps retranchés . Pour les encadrer, Napoléon avait pour habitude de faire appel à des officiers et des sous-officiers de la ligne. Mais cette fois, ayant besoin de tous les hommes disponibles pour sa campagne, il demande le rappel de tous les militaires en retraite, ce qui se traduira par la levée de 55 bataillons.

Disposant chacun de 500 hommes, les effectifs de ces bataillons devraient atteindre plus de 27 500 . Mais, sur le papier, les choses sont souvent très différentes de la réalité car, dans plusieurs départements, la contestation est à son comble. Dans l’Ouest, en raison de l’insurrection qui couve, l’accomplissement de cette ordonnance devient très difficile à faire appliquer. En conséquence, on renonce à appeler la garde nationale en Bretagne et en Vendée. Dans les départements du Nord, la contestation, due en partie à l’arrêt des échanges commerciaux avec l’Angleterre, empêche la mobilisation. Par exemple, l’Orne fourni 107 gardes sur les 2 160 demandés et le Pas-de-Calais 437 sur 7 440. Dans le Midi, surtout à Marseille, l’esprit public est au dernier degré d’exaltation en faveur du roi et, dans la Haute-Vienne, on constate que l’opinion se détériore depuis la publication de l’ordonnance de rappel. Malgré tout, le 15 juin 1815, il y a 132 815 gardes dans les places fortes ou en route pour les rejoindre . Napoléon a atteint 57 % de son objectif. Quant aux 43 % manquants, on l’attribue généralement à l’opposition à la guerre et, aussi, à sa personne.

Cependant, des facteurs plus pratiques ont aussi un impact significatif sur la situation. D’une part, même si Napoléon promet que les gardes nationaux ne serviront que dans les places fortes, une large majorité des mobilisés ne lui font pas confiance . D’autre part, il ne faut pas perdre de vue qu’ils doivent s’armer à leurs frais et à ceux du département d’origine. Cette obligation fait reculer un certain nombre de volontaires et décourage les préfets dont les départements sont sans ressources. En fait, la majorité d’entre eux poussent au maximum la mobilisation des gardes nationaux tandis que d’autres, sans argent ni ressources, ne montrent pas autant de zèle. Dans l’Eure, par exemple, à la date du 31 mai, personne n’a été mobilisé car les autorités n’ont pas fait afficher les avis de mobilisation . Cependant le dénuement n’empêche pas la majorité des appelés à rejoindre les dépôts, ce qui cause des soucis au gouvernement. Comme de nombreux gardes n’ont pas d’uniforme, Carnot estime à 44 millions les dépenses liées à cet effet. De son côté, Mollien conclut que de nombreux départements ont déjà fourni plus que leur capacité tandis que d’autres n’ont rien donné. De toute façon, le gouvernement n’a pas d’argent et, pour le moment, il n’est pas en mesure d’en emprunter. Concernant le rappel des anciens militaires, les résultats sont au-delà de toute espérance puisque 74 136 d’entre eux, sur les 27 500 que Napoléon avait envisagés, sont partis des départements pour rejoindre leur poste . Il semble que la vénération qu’ils portent à leur chef explique en partie cet engouement spontané. Comme le disait Victor Hugo, c’est la chair à canon amoureuse du canonnier. Dans les faits, il y a beaucoup d’anciens militaires qui n’arrivent tout simplement pas à subvenir à leurs besoins. « Je sais que plusieurs de ces officiers n’ayant obtenu qu’une faible pension, et d’ailleurs sans fortune, ont dû se livrer à des travaux pénibles, ou reprendre leur ancienne profession pour améliorer leur existence. Il en est même qui, depuis le retour de Votre Majesté, ont demandé à être remis en activité, et qui n’ont pu l’obtenir, le nombre des officiers disponibles étant pour le moment au-dessus du besoin. » 

Dans beaucoup de cas, surtout après avoir passé de nombreuses années dans l’armée, les vétérans éprouvent de la difficulté à se réinsérer dans la vie civile. Ils ne comprennent pas qu’après avoir sacrifié leur vie sur les champs de bataille, la société dans laquelle ils vivent n’ait pas davantage de reconnaissance à leur endroit. Ayant été des officiers et des sous-officiers, ils n’ont plus le pouvoir ni le prestige qui étaient les leurs dans l’armée. Dans le cas qui nous occupe, la frustration est d’autant plus grande qu’ils sont obligés de se réunir en secret pour parler de leurs exploits. Le gouvernement de Louis XVIII, sans dire ouvertement qu’ils sont des criminels pour avoir servi l’usurpateur, le pense très certainement. Retourner dans l’armée, surtout pour les officiers, c’est retrouver un univers où ils seront appréciés et respectés. Mais beaucoup d’entre eux devront se résigner à l’attente car les budgets militaires, comme nous le verrons plus loin, sont très limités. L’armée française n’est plus celle de 1805 ni celle de 1812. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles Napoléon retarde la conscription.

On sait également que la situation politique ne le permet pas. De fait, en accord avec Davout, il cherche des moyens pour ne pas prononcer le mot de conscription dans les documents officiels. Cela est d’autant plus problématique que Louis XVIII l’a abolie par l’article XII de la Charte royale. Dans son rapport présenté le 5 mai 1815, Davout estime que la classe 1815 représente un potentiel de 280 000 hommes. Mais en soustrayant les gens mariés, les réformés et ceux dont la taille n’est pas réglementaire, on arrive à un nombre de 140 000 hommes mobilisables . Or, comment équiper ces hommes alors qu’on n’arrive pas à faire le nécessaire pour tous ceux qui sont déjà incorporés ? De toute façon, Napoléon sait qu’ils ne seront pas utilisés pour la campagne qu’il prépare en Belgique. Lorsqu’il reviendra, victorieux bien entendu, il aura de facto les ressources nécessaires pour les incorporer. Mais en attendant, la pilule doit passer. Là-dessus, Davout a son idée : « Il n’y aurait qu’à changer la chose de nom et à déclarer que tous les jeunes gens, entrés dans leur vingtième année depuis le 1er janvier dernier, feront partie de la garde nationale et seront dirigés sur les dépôts de l’armée, avec promesse d’être libérés, la guerre finie. » 

Le 23 mai 1815, le projet est présenté en séance du Conseil d’État dont les membres rétorquent d’emblée que la levée d’hommes est une compétence du pouvoir législatif . Cependant Napoléon ne peut attendre la réunion des Chambres, car en plus de grossir les rangs de l’armée, il faut prévoir le remplacement des pertes que causera la prochaine campagne. Afin d’emporter la décision, il propose que les conscrits soient assimilés aux militaires en congé. Dans ces conditions, nul besoin d’un décret pour procéder au rappel. Une mesure administrative suffira . Son idée est adoptée. Le 3 juin, Davout envoie les ordres à cet effet. La conscription de 1815 est en marche . Une semaine plus tard, il rapporte que 46 419 soldats sont rassemblés dans les chefs-lieux des différents départements et prêts à partir pour les dépôts . Avec la correspondance de quelques préfets à l’appui, Henri Houssaye signale avec enthousiasme « l’engouement » des conscrits pour servir la cause. C’est peut-être vrai. Mais il oublie de signaler que les normes d’enrôlement ont été considérablement abaissées. À la veille de présenter son projet de conscription à l’Empereur, soit le 21 mai 1815, Davout lui demande de fixer la taille pour les hommes de toutes les armes . La réponse est alors : « qu’il peut prendre les hommes de toutes les tailles, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces limitations sont bonnes pour les temps ordinaires et ne conviennent pas dans les circonstances actuelles » . Lorsqu’il exclut dans son premier rapport 80 460 hommes pour défaut de taille, il sait qu’ils font déjà partie du bassin mobilisable. En conséquence, contrairement à ce qu’il écrit en marge de ce même rapport, la conscription touche 220 000 hommes et non 140 000. Mais pour parvenir à mobiliser une telle masse, il faut trouver de l’argent.

La réalité budgétaire pousse Napoléon à l’emprunt…

La situation financière que trouve Napoléon à son retour au pouvoir n’est guère encourageante. Il n’a plus les ressources des années précédentes et, de fait, le ministre des Finances, Gaudin, constate que les recettes de l’État ne sont que de 618 millions de francs . Sur cette somme, 200 millions sont assignés aux dépenses militaires, ce qui est loin d’être suffisant pour faire face à la menace extérieure . Dans un rapport qu’il remet à Napoléon, Davout estime les besoins financiers à 298 millions. Pour le moment, la caisse est vide. Avec la dissolution de la Maison militaire du roi, qui devrait rapporter environ 20 millions de francs, Davout pourra payer une partie de la solde due aux troupes. Avec cette première tranche, il gagne environ deux mois car, pour l’année en cours, les nécessités à cet effet s’élèvent à 133 886 405 de francs, ce qui donne 11 157 200 francs par mois . Même si les revenus doivent entrer graduellement dans les coffres de l’État, pour le moment, il manque 198 millions afin de pourvoir aux dépenses de l’armée. En plus des 98 millions supplémentaires proposés par Davout, Napoléon annonce à Gaudin, le ministre des Finances, qu’il faudra 100 millions de plus. Le budget de la guerre passe donc de 200 millions à 400 millions de francs. Afin de trouver l’argent manquant, Napoléon envisage d’abord de couper dans les autres ministères : « Vous ne devez pas vous dissimuler que, dans la circonstance actuelle, l’accroissement que je suis obligé de donner à l’armée exigera un supplément de 100 millions. Calculez donc notre budget pour la guerre sur le pied de 400 millions. Je pense que tous les autres budgets pourront être diminués, vu que les ministres se sont fait accorder beaucoup plus qu’ils n’auraient réellement besoin. » 

Cette mesure ne donnera pas les résultats escomptés. En fait, c’est grâce à l’augmentation des ventes de bois, des droits de douanes et des contributions indirectes sur les produits de luxe, que Napoléon parvient à obtenir 38 262 000 francs de plus. À l’échelon des recettes fiscales, ce sont là les seuls revenus supplémentaires dont il peut disposer . Dans l’état actuel des choses, et cela d’autant plus que la perception est rendue difficile en raison des troubles qui animent les départements de l’Ouest, la fiscalité du pays ne peut pas supporter le poids des dépenses militaires. En conséquence, si Napoléon ne trouve pas de nouvelle source de financement, le réarmement risque de provoquer un déficit de 300 millions de francs . Pendant quelque temps, il analyse la possibilité d’augmenter les impôts et les taxes. Mais, par crainte de s’aliéner le peuple, il renonce rapidement à cette idée. D’ailleurs, afin d’augmenter son niveau de popularité, il supprime le droit de circulation sur les boissons, l’exercice à domicile et les droits d’entrée sur les liquides dans les communes de moins de 4 000 habitants . Pour compenser l’annulation de ces revenus, il compte se tourner vers les entrepreneurs qui exploitent les forêts, dont certains n’ont pas encore payé ce qu’ils doivent à l’État. En outre, comme il le recommande à Gaudin, il souhaite faire augmenter les ventes de bois. De cette opération, Napoléon compte tirer pas moins de 300 millions de francs. Bien sûr, ce sont là des estimations qui s’établissent sur le long terme et, par conséquent, la majorité des sommes envisagées doit lui parvenir après la campagne de Belgique.

En attendant que tous ces projets se concrétisent, la chance lui sourit de nouveau. Après son entrée aux Tuileries, il découvre une encaisse de 40 millions en bons et 30 millions en numéraire que le baron Louis, le ministre des Finances de Louis XVIII, a omis d’emporter avec lui lors de sa fuite. Même si elles arrivent à point nommé, puisque Davout a déjà passé des contrats avec les munitionnaires et les fournisseurs dans les départements, ces sommes s’avèrent insuffisantes pour faire face à l’ensemble des dépenses militaires. En désespoir de cause, Napoléon permet à Gaudin de négocier 3 600 000 francs de rente de la Caisse d’amortissement à l’étranger. Avec le concours du financier Ouvrard, cette opération rapporte 40 millions de francs nets de tout escompte . Les dépenses allant de façon croissante, Napoléon envisage, malgré son aversion manifeste pour cette solution, de recourir à un emprunt de 200 millions de francs . Là aussi, les résultats s’avèrent décevants. Le gouvernement a d’abord pensé emprunter une première tranche de 100 millions dans des banques privées dont les sièges sociaux sont situés en Angleterre. Cependant en raison des coûts financiers et politiques que pourrait entraîner cette affaire, la décision est prise de regarder vers d’autres sources. L’autre tranche serait faite auprès des propriétaires . La chose est cependant risquée, car elle rappelle les politiques économiques du Directoire. Mais même si c’est notamment ce genre de procédé qui a provoqué la chute de ce dernier gouvernement, Napoléon ne rejette pas cette idée pour autant. Dans son esprit, il suffit de la présenter au bon moment et, à cet égard, la date du 19 juin lui semble propice. À ce moment, la campagne contre les Prussiens et les Anglais aura commencé depuis quatre jours et, si tout se passe comme prévu, l’armée française séchera ses bottes dans Bruxelles. Comme après toutes ses victoires, l’émotion fera le reste. Son calcul n’est pas erroné, car le président de la Chambre des députés, Lanjuinais, adversaire déclaré de Napoléon, écrit à Joseph après avoir appris la victoire de Ligny pour lui assurer que, « dans le corps législatif, l’Empereur n’a que des admirateurs et des amis intrépides dont même les plus grands revers n’ébranleront pas le dévouement » . D’ailleurs, le lendemain de la bataille de Waterloo, alors que tout le monde demeure sur l’impression de la victoire de Ligny, le budget présenté aux Chambres comprend un projet d’emprunt forcé de 150 millions. Tous les contribuables devront y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Même si cette mesure risque de provoquer la révolte des libéraux et cela, malgré la victoire acquise récemment sur les Prussiens, Napoléon n’a guère les moyens de procéder autrement. Pour le seul mois de juillet, Davout estime les dépenses à 72 millions de francs, alors qu’en 1805, pour des effectifs de beaucoup supérieurs, la Grande Armée coûtait 21 millions par mois. Cependant le risque est calculé, car ces mêmes libéraux n’oseront pas s’opposer à cette mesure si l’armée et son chef remportent des victoires. Ils pourraient perdre toutes les concessions constitutionnelles qu’ils lui ont arrachées, ce qui lui permettrait de se tourner vers la dictature. Somme toute, cette démarche d’emprunt vient tout simplement confirmer la thèse que la campagne en Belgique fut, dans son essence, engagée pour des motifs politiques et économiques, ce qui donne raison à Madame de Staël lorsqu’elle écrivait : « Si l’Empereur a une première victoire, l’orgueil national fournira à son vengeur toutes les ressources d’hommes et d’argent qui lui seront

Comme par les années passées, la gloire reste le meilleur soutien de Napoléon. Mais, en attendant de faire tonner le canon et de remporter une première victoire, il a recours à la vente de bons du trésor, aux réquisitions contre reconnaissance de dette, à la vente de biens des communes, à la vente des bois de l’État, à la Banque de France ainsi qu’à la Caisse d’amortissement. Par ailleurs, il maintient les centimes de guerre qui doivent rapporter dans les coffres de l’État une somme de 60 millions de francs . Bien qu’ils lui permettent de procéder à la reconstitution de l’armée sans véritablement recourir au déficit, ces moyens ont des effets pervers . En moins de trois mois, la France voit sa dette publique passer de 123 millions à 639 millions de francs, ce qui équivaut à la dette que Napoléon a laissée à la France lors de sa première abdication. Son intérêt à remporter la victoire est donc grand.

Bilan des efforts de Napoléon et de Davout.

Dans ses Mémoires, Napoléon prétend avoir voulu augmenter les effectifs de l’armée à plus de 800 000 hommes et, cela, dès le 1er octobre 1815 . Pour sa part, Henry Houssaye écrit que la chose n’était pas impossible : « Quand Napoléon disait que le 1er octobre l’armée se serait élevée à 800 000 hommes, il ne se faisait pas tant d’illusion. »  Or, cela est conditionnel à la victoire que Napoléon pense être en mesure de remporter en Belgique car, dans les faits, on le sait, la réalité budgétaire de 1815 ne suit pas ce genre d’estimations. En fait, il faut savoir qu’un soldat coûte annuellement 700 francs à l’État. Si on fait le calcul, l’entretien pour une telle armée lui coûtera environ 520 millions de francs et cela uniquement pour l’année 1815. On comprendra que ce chiffre ne tient pas compte des coûts liés au remplacement du matériel ni à son acquisition.

Au début de juin 1815, Napoléon a sous la main 491 425 hommes, dont 268 801 pour la régulière et 222 624 pour les auxiliaires, ce qui comprend la garde nationale, les gardes-côtes, les gendarmes, les fusiliers marins, les fusiliers vétérans, les douaniers, les militaires retraités, les canonniers de la marine, les canonniers vétérans, les canonniers sédentaires et les partisans des corps francs . Sauf pour les corps francs, qui doivent se servir sur l’ennemi, il est impératif d’équiper tous ces hommes. En 1805, afin d’assurer les coûts logistiques d’une armée de 449 000 soldats, Napoléon lui avait réservé la somme de 272 142 200 de francs. À cette époque, la France disposait de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et du Nord de l’Italie. Pour l’année 1815, à peu de chose près, géographiquement limité à l’hexagone d’aujourd’hui, l’Empire n’a plus les ressources fiscales et financières pour payer l’ensemble des équipements qu’il faudrait à une armée de 800 000 soldats. À l’inverse des autres corps qui gardent les frontières, seule l’armée du Nord, alors composée de 124 000 soldats, possède la presque totalité de ses équipements. Dans ces conditions, la situation logistique de l’ensemble de l’armée impériale est d’autant plus préoccupante que les fournisseurs, toujours sous le choc de la mesure prise par Louis XVIII d’effacer les dettes contractées par l’Empire suite à la première Restauration, ne font plus crédit. Pour Napoléon, la victoire est nécessaire afin de ramener la confiance et c’est pourquoi, encore une fois, il doit périr ou  gagner par la fortune des armes. L’offensive est pour lui la seule issue. C’est la campagne de Belgique et le désastre de Waterloo.

Pascal CYR.

Source : Pascal Cyr, « 1815 : réalité financière de la reconstruction de l’armée », Revue historique des armées, 260/2010. http://rha.revues.org/index7057.html

 

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( 25 décembre, 2019 )

Le lieutenant-colonel Dutheillet de Lamothe

Ombre 2

Né en 1791, Aubin Dutheillet de Lamothe, après des études au lycée de Limoges, décide d’embrasser la carrière des armes : «  Le goût de l’état militaire se développait chaque jour davantage dans mon esprit, mon imagination s’exaltait au récit des brillantes victoires de nos armées, et des belles actions de cette époque, où toutes les idées étaient portées vers la gloire… », écrit-il au début de son témoignage [1]Le 25 mai 1809, le jeune Dutheillet rejoint donc l’École militaire de Saint-Cyr, et offre au lecteur une bonne description de la vie quotidienne des élèves au sein de cette honorable institution. Tel ce détail sur le ravitaillement : « Le régime consistait à manger la soupe à la gamelle, on recevait un morceau de viande, mais les pommes de terre, haricots et lentilles, formaient la base de nos repas, avec de l’abondance » ; ou encore celui-ci : « On se battait ordinairement dans les compagnies pendant les études, sur les carrés pendant la nuit, dans les latrines quand on avait un sergent qui ne voulait pas le permettre, car ils étaient chargés justement, d’empêcher les duels et désordres de toute espèce », précise l’auteur.

En novembre 1811, Dutheillet de Lamothe quitte l’École de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant et rejoint son régiment, le 57ème de ligne, « qui tenait garnison à Hambourg et avait son dépôt à Strasbourg ». Après une existence agréable à Hambourg, au cours de laquelle les rencontres féminines font partie de son quotidien, les choses deviennent sérieuses. Dutheillet est dirigé sur la Russie. « Nous traversâmes la Prusse pour nous rendre à Gumbinnen, petite ville prussienne, où était établi le camp qui préparait sur le Niémen, le passage de l’armée française. » Dans les rangs du 57ème d’infanterie, faisant partie du 1er corps (maréchal Davout), Dutheillet observe et note chaque détail. « Le maréchal Davout, avec cet esprit de fermeté et de prévoyance qui le distinguait, avait ordonné dans son corps d’armée, de donner à chaque soldat un sac de coutil, qui contenait huit livres de farine, et un autre renfermant une livre de riz », note-t’il. Et plus loin : « Pendant toute la durée de la campagne, les troupes souffrirent tout ce qu’il est possible d’imaginer, en privations de tous genres, et en fatigues…

Quoique jeune officier, puisque j’avais à peine 21 ans, à cette époque, je supportai d’abord assez bien, les privations et les fatigues, mais les provisions venant à manquer, je fus atteint comme le plus grand nombre, de fièvres et de coliques qui eurent bientôt épuisé mes forces ». Il y a dans tout au long des « Mémoires » du sous-lieutenant Dutheillet de Lamothe, beaucoup de réalisme… Malgré son état de santé et la perte de son cheval (et de tous ses effets), effrayé par un régiment de cuirassiers passant au trot, l’auteur continuer de noter ce qu’il voit avec précision: « Dans chaque compagnie, les officiers désignaient quelques hommes bons marcheurs et adroits pour aller à la recherche de vivres. Ces soldats se rendaient dans les villages et pillaient tout ce qu’ils pouvaient, commettaient toutes sortes d’excès, et souvent, après avoir égorgé des vieillards, violé les femmes, incendié le village, ils rentraient à la compagnie avec quelques sacs de farine, sur une petite voiture attelée d’une chèvre russe, d’une vache, avec quelques autres provisions, quand elles ne leur étaient point enlevées par la Garde Impériale… »

Dutheillet n’en n’oublie pas pour autant de faire le coup de feu. C’est ainsi qu’il écrit : « Malgré que j’eusse toujours eu la fièvre, je m’étais trouvé à tous les combats où le régiment avait été engagé ». Il participe à la bataille de La Moskowa et en laisse un très bon récit… « J’étais à mon poste, à la 6ème compagnie du 6ème bataillon. » Il reçoit l’ordre d’enlever le bois qui se trouve sur sa droite. « Les Russes y avaient fait quelques abattis, qui furent enlevés au pas de charge, par les trois derniers bataillons, pendant que les deux premiers le tournaient par la droite. » S’en suit une description très réaliste. Le lendemain, 8 septembre 1812, il se bat encore à Mojaïsk. Nommé lieutenant, à Moscou, par l’Empereur en personne le 10 octobre, il reçoit l’ordre, quatre jours plus tard, de rentrer en France.

 Après s’être totalement rétabli de cet état fiévreux qui subsistait depuis de nombreuses semaines, le lieutenant Dutheillet se retrouve engagé dans la mémorable campagne d’Allemagne. Il est au combat de Kulm « Le bataillon dont je faisais partie, commandé par le chef de bataillon Darras, fit une charge brillante sur l’ennemi, au moment où l’armée française, ayant perdu ses positions, se retirait en désordre… » Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 7 septembre 1813 pour sa conduite durant cet épisode. Rendu à Dresde, il est obligé de capituler. « Un des jours les plus pénibles de ma vie, fut celui où je me vis forcé, de rendre mes armes aux Prussiens et aux Russes, rangés en bataille devant nous », écrit-il. Il est expédié comme prisonnier en Hongrie.

Dans cette partie de son récit, Dutheillet revient amèrement sur le rôle du maréchal Gouvion Saint-Cyr durant cette campagne… Réexpédié en France au retour de Louis XVIII, en 1814, sa route jusqu’en France est des plus pénibles ; Dutheillet et ses compagnons d’armes sont insultés, humiliés dans les villes autrichiennes qu’ils traversent. A Vienne, il a le bonheur d’apercevoir le Roi de Rome, au palais de Schœnbrünn…

« Presque tous les prisonniers qui rentraient en France, allaient rendre un dernier hommage à l’enfant de l’homme immortel, qui avait si longtemps fait trembler l’Europe », déclare  Dutheillet. Il arrive enfin à Strasbourg le 14 juin 1814.

Après le retour de l’île d’Elbe, l’auteur s’oppose dans un premier temps à Napoléon, se considérant comme étant toujours lié par le serment fait à Louis XVIII.

Par la suite, en assistant à la Cérémonie du Champ de Mai, le 1er juin  1815, il sera frappé par cette manifestation. Ce qui lui fait écrire plus loin : « Je faisais des vœux pour le succès des armes françaises… » Il est malgré tout de nouveau trop souffrant pour prendre part à la campagne de Belgique.

Il s’éteindra à Paris en 1856, après avoir fini sa carrière militaire au service de la Belgique [2]Ses « Mémoires militaires » furent rédigés en 1838.

C.B.

 —————————————–       

[1] Ce dernier fut publié la première fois en 1899 à Bruxelles (Belgique) chez H. Lamertin, Éditeur, 20, rue du Marché-au-Bois.

[2] Aubin Dutheillet de Lamothe s’est éteint le 16 juin 1856, « à dix heures du soir, en son domicile Place Royale [Place des Vosges], n° 7, âgé de 64 ans ». Il a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Le portrait figurant sur la couverture représente l’auteur en tenue de lieutenant-colonel au service de la Belgique en 1834.

Voici ses États de service, extraits de l’édition originale :

« Dutheillet de Lamothe, Aubin, fils de Léonard et de Françoise de Bigorie du Chambon, né à Saint-Yrieix, Haute-Vienne, le 6 octobre 1791, marié le 29 janvier 1834 avec demoiselle Maria Wilbraham.

Campagnes.

1811. Allemagne

1812. Russie.

1813. Saxe.

1814. Prisonnier de guerre à la capitulation de Dresde.

1815. En France

1831, 1832 et 1833. Armée d’observation belge.

 Blessures et décorations

28 juillet 1830. Un coup de feu à l’épaule gauche.

 Deux coups de feu à plomb dans les reins.

 Un coup de feu à plomb dans la cuisse gauche

Par mesure d’économie probablement, il ne lui fut tenu aucun compte des blessures reçues sous l’Empire, et on jugea à propos de lui enlever plusieurs des années de campagne portées sur ses États de service en Belgique !!! (Note de l’Éditeur, 1899).

Chevalier de la Légion d’honneur, le 17 septembre 1813.

Chevalier de Saint-Louis, le 29 octobre 1829.

Officier de la Légion d’honneur, le 3 novembre 1837.

Autorisé par ordonnance du Roi, du 9 novembre 1839, à porter la décoration de l’Ordre de Léopold, accordée par ordonnance du Roi des Belges, du 30 septembre 1839.

 

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( 24 novembre, 2019 )

Retour sur le 18 juin 1815…

Waterloo

« Mais revenons à notre journée du 18 juin. Croyant quitter pour toujours le colonel Marion, je rejoignis mon général à Wavres, où le combat, commenté depuis quatre heures, continua, avec une violence égale départ et d’autre, jusque fort avant dans la nuit. Le 19 juin, à une heure du matin, Napoléon expédia plusieurs officiers à Grouchy, pour lui annoncer la perte de la bataille de Waterloo, et lui ordonner de faire sa retraite, sur Namur. Le soir, le corps d’armée bivouaqua près de Gembloux; et, le lendemain, nous nous dirigeâmes sur Namur, suivi par l’ennemi, qui avait tenté en vain de nous dépasser, pour nous couper la retraite.

A trois-quarts de lieue de Namur près d’un village nommé Fallise, le général se doutant que nous allions être chargés par une forte colonne de cavalerie ennemie qui nous suivait de près, fit aussitôt former le carré à un régiment, au milieu duquel nous nous réfugiâmes; mais ce carré était à peine créé, que la cavalerie ennemie l’avait déjà attaqué avec un certain avantage, car sans un petit bois voisin où nos troupes se précipitèrent en désordre, ce qui empêcha les Prussiens de poursuivre leur succès, nous-étions sabrés impitoyablement. En nous ralliant de l’autre côté de ce bois, le général s’aperçut qu’il lui manquait deux canons que, dans notre fuite, l’on avait laissés embourbés au milieu d’un taillis; il donna l’ordre aussitôt qu’on allât les retirer, et je fus désigné, pour accompagner les hommes appelés à cette expédition. Après des efforts inouïs, inquiétés en même temps par ,des coups de pistolet que nous envoyaient les cavaliers prussiens, nous pûmes ramener ces deux pièces aux cris de joie de nos braves soldats. On se battait toujours, et la résistance fut opiniâtre; nous fûmes poursuivis à la baïonnette jusqu’à Namur, où l’engagement fut très acharné, et où nous perdîmes beaucoup de monde. Obligés de nous défendre jusque dans les faubourgs , nous fûmes poussés avec une telle vigueur jusqu’à la dernière porte de la ville, que cette retraite ressemblait à une fuite. On avait entouré cette porte d’énormes morceaux de bois garnis de paille et enduits de poix, auxquels on mit le feu à l’arrivée des Prussiens, ce qui les empêcha de nous poursuivre, heureusement pour nous, car l’ennemi eût eu beau jeu pour nous inquiéter dans notre retraite, attendu que nous étions resserrés sur une seule route, entre la Meuse et d’énormes rochers.

Bref, notre retraite s’effectua heureusement jusqu’à Paris, où notre corps d’armée arriva presque intact et sans avoir perdu une seule pièce de canon. » 

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.35-36)

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( 22 octobre, 2019 )

« VIVE LA FRANCE, VIVE l’EMPEREUR ! »

L’adjudant sous-officier Vincent Bertrand est en mars 1815 au sein de son régiment, le 7ème d’infanterie légère, cantonné à Huningue (Haut-Rhin). C’est avec une certaine ferveur qu’il apprend le débarquement de Napoléon sur les côtes de France.

« Un des premiers jours de mars les trois bataillons du régiment venaient à peine d’arriver sur le terrain d’exercice, en dehors de la porte de France, lorsque le bruit du débarquement de l’Empereur à Fréjus circula dans les rangs. Officiers et soldats se regardèrent en face, les uns craignant une fausse nouvelle, les autres avec la joie de la certitude. Les deux heures passées sur le champ de manœuvres parurent bien longues et ne s’écoulèrent pas sans de nombreux commentaires. Rentrés à la caserne, sous-officiers et soldats allaient d’une chambre à l’autre cherchant à se persuader mutuellement que les journaux allaient confirmer cette grande et heureuse nouvelle. Le lendemain, le régiment ayant été consigné, chaque chambre devint un club et le nom de l’Empereur vint sur toutes les bouches. Le commandant de place invita, par affiches, les habitants et la garnison à ne pas propager un bruit mensonger, le colonel prescrivit, par la voie de l’ordre, aux officiers et soldats de rester calmes et fidèles au Gouvernement du Roi. Habitants et soldats obéirent, rien de plus. Nous restions toujours consignés, alors que l’Empereur, après sa marche triomphale dans le Var et l’Isère était déjà entré à Grenoble, mais, malgré l’ignorance officielle absolue dans laquelle on nous laissait, des nouvelles officieuses venaient chaque jour, nous rassurer et grandir notre espoir. Enfin, un dimanche, alors que le colonel passait la revue du régiment sur la place d’armes, un bourdonnement se fit entendre au loin, hors de la place, du côté de la porte de France. Peu après, les habitants des villages voisins entraient en ville, en foule, annonçant l’arrivée du courrier. Le commandant de place, effrayé de ce tumulte commença à prendre ses dispositions de défense, mais il était trop tard, le courrier franchissait les pont-levis et pénétrait dans la ville aux cris de « Vive l’Empereur ! ». Autour du chapeau du postillon flottaient des rubans tricolores, les chevaux en étaient littéralement couverts. Le courrier annonce l’entrée de l’Empereur à Lyon. Alors cette masse d’habitants et de paysans, ayant tous à leur chapeau ou à leur boutonnière les rois couleurs, pousse avec un enthousiasme difficile à décrire les cris de « Vive Napoléon, vive l’Empereur ! ». Nos officiers ne peuvent alors nous maintenir, nous rompons les rangs et fraternisons avec les habitants. Le malheureux courrier, abasourdi de questions, est escorté jusqu’à la porte par un cortège composé de militaires, d’habitants avec femmes et enfants, tous criant « Vive la France, vive l’Empereur ! ». Le Directeur de la poste, voyant la foule réclamer, bien qu’avec calme et modération, la lecture de la dépêche, sort avec le colonel et confirme l’entrée de l’Empereur à Lyon. A cette nouvelle officielle l’enthousiasme n’a plus de bornes, on court dans les rues, on s’embrasse, tous les visages sont rayonnants de joie. Cependant, à la voix de nos chefs, nous reprîmes nos rangs pour rentrer à la caserne. Quelques instants après tous en sortaient, et, comme par enchantement, tous, officiers et soldats, avaient remplacé la cocarde blanche par la tricolore. Ce fut ensuite une journée de fête, puis vint la nuit qui fut aussi calme dans les rues qu’à la caserne. Le lendemain, nous étions déconsignés. Comme la veille, les chevaux du courrier, arrivant l’après-midi étaient couverts de rubans tricolores, de plus des drapeaux aux trois couleurs flottaient aux angles de la malle-poste. Soldats et bourgeois détellent les chevaux et roulent la voiture à bras jusqu’à la poste, les dépêches font connaître la réception faite à l’Empereur par les Lyonnais. Les jours suivants habitants et militaires allaient au-devant de la malle–poste pour l’escorter jusqu’au bureau, toujours avec le même enthousiasme. C’était un spectacle vraiment extraordinaire et touchant de voir cette foule marchant à côté de la voiture, accablant de questions le courrier qui n’en pouvait mais les interrogations se croisaient : « Avez-vous vu l’Empereur ? » « A-t-il toujours son petit chapeau et sa redingote grise ? ». « C’est lui qui m’a donné la croix de la Légion d’honneur, voyez, l’aigle est toujours à son poste ». Lorsque nous apprîmes enfin l’entrée de l’Empereur à Fontainebleau, puis à Paris, ce fut du délire. Schakos et chapeau volent en l’air et tout le monde entonne le fameux chant « Où peut-on être mieux… » Le soir toutes les maisons furent illuminées. A la caserne chaque soldat voulut avoir sa chandelle sur la croisée de sa chambre et l’on dut courir jusqu’à Bâle pour s’en procurer, le stock ayant été rapidement épuisé. La retraite fut retardée, et après ce jour d’allégresse chacun rentra paisiblement au quartier, heureux d’avoir vu disparaître le Drapeau blanc ».

(Capitaine Vincent Bertrand, «Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillis et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [pour la première édition publiée en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot», A la Librairie des Deux Empires, 1998).

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( 9 octobre, 2019 )

Retour sur le champ de bataille de Dresde…

Retour sur le champ de bataille de Dresde... dans TEMOIGNAGES 1813

Antoine et Barthélémy Bacheville, de l’ex-Garde Impériale, en fuite, afin d’échapper aux poursuites judiciaires du pouvoir royal, sont de passage en Saxe. Nous sommes dans la première quinzaine d’août 1816.

En 1813, Barthélémy Bacheville (1784-1833) était lieutenant en 2ème au 2ème régiment de grenadiers (Vieille Garde) depuis le 8 avril.

« Le lendemain nous visitâmes le champ de bataille de Dresde, que mon frère [Antoine] ne connaissait pas. Je lui expliquai le mieux qu’il me fut possible les belles manœuvres que l’Empereur nous fit exécuter en présence d’un ennemi quatre fois plus nombreux que nous, et je lui rappelai un des plus beaux exploits de cette jeune Garde dont il fit partie en 1815. Ici, lui dis-je, le duc de Trévise [Maréchal Mortier] déboucha sur notre gauche en remontant le bord de l’Elbe. Là, le maréchal Ney, à la tête de la division Barrois, culbuta tout  ce qui s’opposa à son passage ; c’est dans cette plaine que l’intrépide roi de Naples [maréchal Murat] fit ces belles charges de cavalerie qui rendirent la bataille si décisive. C’est de cette hauteur que partit le boulet qui punit le transfuge Moreau… Ne troublons pont la cendre des morts, me dit mon frère, mais puisse l’exemple de son juste châtiment servir d’épouvante, à tous ceux qui seraient tentés de l’imiter !

Au reste, le jugement que je portai alors sur ce malheureux général a été confirmé depuis par le conseil municipal de Morlaix, sa ville natale. Ceux qui l’ont vu naître et qui l’ont admiré lorsqu’il commandait nos phalanges républicaines, ont refusé le buste d’un guerrier qui souilla sa vieille gloire en combattant dans les rangs ennemis.

(Capitaine Barthélémy Bacheville, « Itinéraires d’un officier de la Garde. Présentation et notes par Laurent Nagy », Cahors, La Louve Editions, 2013 , pp.132-133.). 

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( 1 octobre, 2019 )

1814-1815, UN OFFICIER BRITANNIQUE FACE A LA GRANDE-ARMEE : LE LIEUTENANT GEORGE WOODBERRY (1)

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou bien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur.        

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Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face à la Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

 

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées.

 En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi de la France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastide de Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour de la Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords de la Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois.

Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

A suivre…

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( 16 septembre, 2019 )

Les Polonais pendant la campagne de France (1814).

Cette allocution fut prononcée en juillet 1935, lors d’un pèlerinage sur les champs de bataille de 1814. Elle fut reproduite la même année dans la « Revue des Études napoléoniennes ». 

Les Polonais pendant la campagne de France (1814). dans HORS-SERIE portetendardpolonaisparloncognietDevant ces grands tombeaux des soldats inconnus que sont les champs de batailles napoléoniennes de 1814, entre l’Oise, la Marne et l’Aube, le souvenir des Polonais s’impose spontanément. On songe, sans le vouloir, au rôle que le soldat polonais a joué dans cet avant-dernier chapitre de l’épopée napoléonienne. Dans l’histoire de la fraternité d’armes des Polonais et des Français, cette page est peut-être la plus belle. C’est elle, en effet, qui exprime toute la valeur de l’alliance et toute la fidélité de l’amitié polonaises. Elle fut écrite non aux jours des victoires, de la gloire et la puissance du grand Empereur, mais au moment où sa fortune chancelle, où sa chance l’abandonne, où les forces épuisées de sa nation trahissent, où ses alliés le quittent l’un après l’autre, et où les armées réunies et hostiles de la coalition pénètrent dans les frontières de l’Empire. A ce moment atroce, les Polonais seuls ne l’ont pas déçu.Loin de leur patrie, envahie à deux reprises par les usurpateurs,-privés de leur chef, le prince Poniatowski, tombé au champ d’honneur à Leipzig,-décimés dans les campagnes précédents, celles de Russie et d’Allemagne, ils sont restés fidèles à leur alliance.

Ils ont seulement accompagné Napoléon jusqu’au Rhin, mais, voyant les troupes russes et prussiennes passer ce fleuve-frontière et avancer sur Paris, ils n’hésitèrent pas un instant à se porter à l’aide de l’Empereur et de leur seconde partie-la France. Les débris des troupes polonaises sortis indemnes de la bataille de Leipzig furent réorganisés en décembre 1813. Ils furent répartis comme suit : cavalerie : deux régiments de lanciers, un régiment d’éclaireurs, un régiment de Krakus; infanterie : deux bataillons du régiment de la Vistule ; artillerie ; enfin le célèbre régiment de chevau-légers de la Garde Impériale. Ces troupes participent, dès le début, à cette foudroyante action de Napoléon qui couvrait Paris, menacé par les armées de Blücher et de Schwarzenberg. L’Empereur écrasait par une suite de rapides opérations, tout à tour les troupes russes, prussiennes et autrichiennes, et remportait vingt succès en dix jours. Il me convient de rappeler, et non sans fierté, que les régiments polonais, si modestes en nombre, ont joué dans ces combats un rôle de premier ordre. Ainsi à Brienne, le 29 janvier 1814, le régiment de chevau-légers polonais, conduit à l’attaque par Krasinski et par le général Lefebvre-Desnouettes, entre le premier dans la ville enlevée à l’ennemi. Le 1er février, dans la plaine de La Rothière, les chevau-légers polonais exécutent une charge de flanc et écrasent la cavalerie, enfonçant les carrés de l’infanterie russe. On se battait ici dans la proportion de un contre cinq. Le 10 février, c’est le succès de Champaubert, la charge menée par Skrzynecki, chef d’escadrons des chevau-légers. Deux jours plus tard, à Montmirail, c’est la défaite de Blücher, -les chevau-légers polonais prennent part à la charge qui écrase la brigade prussienne de Ziethen.

A Soissons, le bataillon de la légion de la Vistule s’oppose désespérément, jusqu’à la dernière minute, à la capitulation de la ville. Le colonel Kosinski demande à lutter jusqu’au dernier soupir : « Mes soldats sont des braves, s’écrie-t-il, je garantis qu’un seul aura raison de quatre ennemis ». En quittant la ville, rendue, ses soldats mordaient leurs fusils de fureur ; ils ont gagné dans la suite trente croix de mérite. A Berry-au-Bac, sur l’Aisne, le 5 mars 1814, Blücher fit face à Napoléon et fut battu. Le pont qu’il devait défendre fut enlevé par une charge foudroyante des chevau-légers polonais. C’était, pour la seconde fois, le jour d’Ambroise Skarzynski, chef de l’escadron, qui, s’emparant d’une lance cosaque, fit des ravages dans les rangs ennemis. Il gagna le titre de baron de l’Empire.  Deux jours plus tard, les chevau-légers polonais sont dans le feu de la sanglante bataille de Craonne ; le 9 et le 10, le général Pac avec ses lanciers prend part à la bataille de Laon où il est blessé.

Trois jours après, le 13 mars 1814, Napoléon anéantissait le corps commandé par Saint-Priest et prenait Reims. Krasinski entrait le premier dans les rues de la ville ; les chevau-légers polonais surprenaient l’ennemi battant en retraite et, protégés par la nuit, enlevaient leurs trains, leurs canons et faisaient prisonniers 1.600  fantassins prussiens.  Le 20 mars, Napoléon livre la bataille d’Arcis-sur-Aube aux troupes de Schwarzenberg. Elle fut fatale. La Jeune Garde dispersée par le feu violent de l’ennemi, se mêla aux cavaliers prussiens et, dans une panique épouvantable, tomba au milieu de la suite de l’Empereur. Celui-ci, couvert par un peloton de chevau-légers polonais, réussit à joindre le carré de l’infanterie de la Vistule, le bataillon de Jean Skrzynecki.

Après deux jours de lutte, Napoléon battit en retraite.  Le combat de Fère-Champenoise fut désastreux pour ses maréchaux. Parmi les renforts venus, trop tard, de Paris, se trouvaient trois escadrons de lanciers polonais qui, le 28 mars, prirent part à la charge victorieuse sur l’infanterie prussienne à Claye, à l’est de Paris. Sur ces entrefaites, Napoléon remportait à Saint-Dizier sa dernière victoire. Les lanciers polonais, avec Kurmatowski à leur tête, y ont prix des canons ennemis pour la dernière fois. Mais la catastrophe approchait, et ce fut la journée fatale du 30 mars 1814, la bataille de Paris. L’artillerie polonaise y prit une part active, le général Sokolnicki se jette, comme volontaire, à la défense des Buttes-Chaumont. Dwernicki, avec son régiment de Krakus, participe à la belle défense de la barrière de Clichy sous le maréchal Moncey. Le 31 mars a lieu l’évacuation de la capitale et quelques jours plus tard, la trahison du duc  de Raguse et l’abdication de Napoléon, déterminée par la défection de certains de ses maréchaux.  Pendant la marche du maréchal Marmont à Versailles, au camp des Coalisés, un escadron des lanciers polonais de l’arrière-garde se révolta, se détacha et alla à Fontainebleau auprès de Napoléon, où s’étaient réunis les régiments de chevau-légers et des éclaireurs polonais.

Le 7 avril 1814, ils reçurent la nouvelle de l’abdication de l’Empereur, qui avait eu lieu la veille. Ils la reçurent avec regret, indignation et douleurs. Leur effort, le sacrifice de leur vie et de leur sang étaient vains, ils n’ont pas pu préserver l’Empereur de la trahison et de la défaite. Tout un escadron de chevau-légers sous Jerzmanowski accompagna Napoléon à l’île d’Elbe et le suivit sur tout le parcours des Cent-Jours, jusqu’au jour fatal de Waterloo…  Le pélerinage d’aujourd’hui nous fournit l’occasion de voir deux champs de bataille qui ont bu le sang des chevau-légers polonais en février 1814 : Champaubert et Montmirail. 

Czeslaw CHOWANIEC 

Conservateur de la Bibliothèque Polonaise, à Paris. 

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( 5 septembre, 2019 )

Pierre-Alexandre Fleury de Chaboulon (1779-1835).

Mémoires Fleury

Âgé de trente-six ans, avait débuté comme auditeur au Conseil d’État. Sous-préfet de Château-Salins depuis 1811, il s’y était distingué lors de l’invasion de 1814, ce qui lui valut d’être surnommé par Ney « l’intrépide sous-préfet ». Décoré de la Légion d’honneur à cette occasion, chargé de galvaniser la résistance à Reims, il en devient sous-préfet pendant les quelques semaines qui précèdent la chute de l’Empire. La Restauration le laisse sans emploi. Désœuvré, brûlant de servir, il rend visite à Maret, vraisemblablement dans la première quinzaine de janvier 1815 et le met au courant  du projet qu’il a formé d’entreprendre le voyage de l’île d’Elbe. Maret, l’aurait incité à brosser de la situation en France un rapport très complet et, pour mieux l’accréditer, lui aurait confié un secret connu de l’Empereur et de Maret seuls. Fleury se met en route, mais au lieu de couper au plus court, il suit un itinéraire de conspirateur qui, en plein hiver, le mène de Milan à La Spezzia en traversant les Apennins par des chemins muletiers. Après mille péripéties rocambolesques dans les montagnes ; où il tombe malade, et sur mer, il parvient aux Mulini déguisé en matelot. Son voyage, qu’un courrier pressé accomplirait en une dizaine de jours, a duré un bon mois. Napoléon, deux soirs de suite, le reçoit secrètement. La première fois il lui pose des questions sur l’opinion publique, l’armée, la politique des Bourbons, le sonde sur ses chances de reprendre le pouvoir ; Fleury, s’appuyant sur l’opinion de Maret, l’encourage, agite le spectre d’une régence de Marie-Louise s’il ne se décide pas, dépeint la France lasse et impatiente de son retour… Le lendemain on envisage les réactions européennes ; la fatalité d’une rupture avec l’Angleterre. Soudain Napoléon se déclare convaincu par les révélations du sous-préfet. Il partir bientôt, « d’ici au 1er avril [1815] ». En attendant, que ce messager de la Providence aille prévenir ses amis, qu’il lui écrive en code l’état des régiments stationnés de la Provence à Lyon, mais auparavant qu’il fasse le crochet de Naples et obtienne un passeport pour rentrer en France sans être inquiété… Telle est la version donnée par Fleury de Chaboulon de ses conversations avec l’Empereur. Malgré les invraisemblances dont elle fourmille, Houssaye n’hésite pas à lui attribuer une importance historique : les arguments de ce fonctionnaire persuasif auraient transformé en projet, jusque-là vaguement ébauché, en plan d’exécution immédiat. Certes, Napoléon pendant les Cent-jours a prodigué à Fleury de Chaboulon des marques d’estime et de confiance : le poste de quatrième secrétaire à son cabinet, la rosette de la Légion d’honneur, surtout une mission confidentielle à Bâle pour tenter de déjouer les intrigues de Fouché et de Metternich. Ces faits témoignent d’une faveur certaine. Napoléon avait été sensible au zèle du jeune homme ; seul civil et seul fonctionnaire, entre tant d’officiers en quête de gagne-pain, à être venu jusqu’à lui, sans quémander, rien que pour l’honneur d’apporter des informations qu’il croyait inédites. «  (G. Godlewski, « Trois cents jours d’exil.… », pp.223-225). Dans ses « Mémoires », publiés la première fois à Londres, en 1819-1820, et qui comprennent 2 volumes, Fleury de Chaboulon fait preuve d’une « insupportable vanité ». Il y interprète d’une façon très personnelle les conversations qu’il aurait eues avec l’Empereur. Selon G. Godlewski, « pour développer plus librement sa propre apologie, il imagine un personnage fictif le colonel Z…, qui serait rendu à l’île d’Elbe et lui aurait remis pendant les Cent-Jours le manuscrit de ses entretiens avec Napoléon ». A noter enfin le fait qu’à Sainte-Hélène, Napoléon lira les « Mémoires » de Fleury de Chaboulon et les annotera copieusement. Il faudra attendre 1901, pour qu’une édition reproduisant les annotations de l’Empereur soit publiée.

C.B.

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( 27 août, 2019 )

La bataille de Dresde: « Une victoire à peu de frais. »

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Les 26 et 27 août 1813, s’est déroulée une des plus célèbres batailles de l’Empire. La Grande-Armée la remporta avec un minimum de pertes ; c’est ce qui fait écrire au cuirassier Auguste Thirion : « Il était difficile de remporter une victoire à aussi peu de frais « .

Une bataille de deux jours. 

Selon Alain Pigeard,  » Napoléon était accouru pour défendre la ville de Dresde, capitale de la Saxe et de son allié. Dès le 26, Schwartzenberg s’était établi sur les collines qui dominaient la ville et les positions françaises, mais attendait l’arrivée des Prussiens avant de commencer les hostilités. Malgré ce désir, toute l’armée alliée se jeta sur les positions de Gouvion Saint-Cyr le 26 à 15 heures. Les troupes françaises luttèrent à quatre contre un et furent rejetées du Gross-Garten et du parc Moczinski, au moment où l’Empereur arriva avec la Jeune Garde et la cavalerie de Murat ; les Alliés furent immédiatement rejetés et regagnèrent leurs positions initiales. Le lendemain, la bataille s’engagea sous une pluie battante ; c’est dans cette partie du combat que le général Moreau, ancien héros de Hohenlinden, opposant à Bonaparte et devenu conseiller militaire du tsar avec Jomini, eu les jambes broyées par un boulet tiré par l’artillerie à pied de la Garde. Murat et Victor rejetèrent les Autrichiens et firent de nombreux tués ou prisonniers. Schwartzenberg craignant de voir couper sa ligne de retraite sur la Bohême, abandonna le champ de bataille et la capitale de la Saxe fut libérée. » 

Quelques chiffres. 

Alain Pigeard indique que les forces françaises sont de 120 000 hommes (le 27) ; les forces ennemies 140 000 hommes (le 29). Les pertes françaises sont de 8000 tués et blessés ; celles ennemies de 27 000 tués, blessés et prisonniers.

Un témoignage… 

Auguste Thirion était sous-lieutenant au 9ème cuirassiers. Il assista à la bataille de Dresde et en a laissé un intéressant témoignage contenu dans ses  » Souvenirs militaires  » :   » Depuis quarante-huit heures, toutes les cataractes du ciel étaient ouvertes sur nos têtes, et si nous n’étions pas des chevaliers de triste figure, on pouvait au moins dure que nous étions des cuirassiers faisant tristes figures ? Mouillés, harassés, manquant totalement de vivres, autant pour nos chevaux que pour nous, pataugeant dans un sol trempé, voilà dans quelles conditions nous nous présentions à la bataille de Dresde. Il est vrai que l’ennemi, aux vivres près dont il ne manquait pas, partageait avec nous l’inclémence de l’atmosphère. Une chose remarquable et heureuse pour nous, fut que l’ennemi ne nous présenta presque que de l’infanterie, et voici en quoi il fut heureux. Les fusils à pierre et à bassinet tellement mouillés qu’ils ne purent faire feu ; de l’infanterie de l’atmosphère. La bataille s’engagea par le feu des batteries, qui dura assez longtemps, et comme les deux armées tenaient bon, nous reçûmes l’ordre d’avancer sur les carrés ennemis, car toute cette infanterie était formée en carrés, manœuvre usitée quand elle est opposée à la cavalerie. A mesure que nous approchions, nous fûmes forcés de nous convaincre que nous faisions là une attaque à l’eau de rose, car sur un carré de 1500 baïonnettes sur lesquelles mon régiment marchait, il n’y eut que 50 fusils qui purent faire feu, et, avançant toujours, nous finîmes par arriver à portée des baïonnettes, dont cette infanterie fit le meilleur usage qu’il lui était possible. Elle lançait avec vigueur contre le poitrail ou les naseaux de nos chevaux et nous fûmes tenus ainsi pendant assez longtemps sans pouvoir entamer le carré, soit que nos chevaux fussent effrayés de ce mouvement, soit que les cavaliers ne fissent point usage des éperons, aucun d’eux ne voulant sacrifier son cheval. Si nous avions chargé cette infanterie de la vigueur de nos chevaux, elle n’eût pas essayé de tenir, persuadée qu’il lui aurait été impossible de résister au choc d’une masse lancée avec impétuosité, mais nous arrivâmes au pas et elle se défendit aussi bien que cela lui fut possible.  J’ignore combien de temps nous serions restés dans cette respective et très extraordinaire position, les cuirassiers, le sabre haut et la menace à la bouche, l’infanterie se livrant à une gymnastique de baïonnettes violente et incessante, si un homme du régiment ne s’était écrié ;:  » Prenons les pistolets !  » Le conseil fut immédiatement suivi, les schabraques furent levées, les fontes découvertes et les pistolets, qui étaient parfaitement à l’abri de la pluie qui paralysait les fusils, furent saisis et dirigés sur ces malheureux Autrichiens, qui cessèrent aussitôt toute résistance, jetèrent leurs armes par terre et la cavalerie pénétra dans le carré, qui se rendit prisonnier ainsi que les autres qui couvraient le champ de bataille. Il était difficile de remporter une victoire à aussi peu de frais. «  

Le général Moreau à Dresde ou la fin d’un traître…. 

Le colonel d’artillerie Noël, alors major, est lui aussi engagé à la bataille de Dresde. Voici ses impressions sur la bataille et la mort de Moreau :  » 27 août. Le lendemain c’est à notre tour de prendre l’offensive. L’ennemi, sous le coup de son échec, se tient sur la défensive. Connaissant son adversaire, il s’attend bien à être attaqué. La tâche pour nous n’est pas facile. L’ennemi, outre qu’il nous est bien supérieur en nombre, occupe sur les hauteurs d’excellentes positions, ses deux ailes appuyée à l’Elbe, à gauche et à droite. Il nous faut le débusquer des hauteurs et le rejeter sur les montagnes de la Bohême d’où il est sorti, sa seule ligne de retraite, et dont le général Vandamme doit lui fermer l’accès. Il fait un temps affreux, il a plu toute la nuit. Nous sommes mouillés jusqu’aux os et un épais brouillard couvre par moment tout le pays. Comme nous sommes les assaillants, ce brouillard nous est favorable, en ce qu’il dérobe à l’ennemi nos dispositions d’attaque. L’Empereur porte ses principales forces sur ses ailes, et, pour tromper l’ennemi, commence l’action, vers six heures du matin, par une violente canonnade au centre. Il surveille en personne le feu, et pour en activer encore la violence, il fait avancer l’artillerie de la garde. Une de ces batteries tire sur un groupe de généraux et d’officiers supérieurs qu’on aperçoit par intervalles, sur la hauteur, et un de ses boulets coupe les jambes du général Moreau, qui se trouve parmi eux. Triste fin pour un officier français, si glorieux, et qui, après avoir rendu de grands services à son pays, s’est laissé entraîner, par une jalousie et une haine personnelles, jusqu’à porter les armes contre lui et contre ses anciens frères d’armes, qui lui avaient pourtant conservé une vive sympathie. Le général Moreau, excellent général, ne peut pourtant pas, pour le génie militaire, être comparé à Napoléon. On n’a, pour en juger, qu’à comparer la campagne de l’armée du Rhin à celle de l’armée d’Italie. En dehors des choses de la guerre, c’était un caractère incertain, et il s’est laissé entraîner par les mauvais conseils de Bernadotte. A son tour, il a entraîné son ancien aide de camp Rapatel, qui, lui, fut tué d’une balle française à La Fère-Champenoise. Un boulet pour le général, une balle pour l’aide de camp, c’était la récompense de leur honteuse conduite. Lorsque, quelques jours après, on connut à l’armée la mort de Moreau, elle y causa plus de satisfaction que de regrets, malgré les bons souvenirs qu’il y avait laissés. On ne lui pardonnait pas de s’être joint à nos ennemis et de les avoir aidés de ses conseils. Si Moreau n’eût été tué à Dresde, il aurait continué à se battre contre nous ; il serait entré à Paris à la droite d’Alexandre, serait devenu un des hauts dignitaires des Bourbons, et son nom serait flétri comme celui du traître Marmont. Sa mort lui a fait pardonner sa conduite, et aujourd’hui on ne compte plus se souvenir que des services rendus. «  

Pour en savoir plus sur le sujet : 

Colonel NOEL :  » Souvenirs d’un officier du Premier Empire (1795-1832). Edition annotée et complétée par Christophe Bourachot « . A la Librairie des Deux Empires, 1999.

Auguste THIRION :  » Souvenirs militaires « . A la Librairie des Deux Empires, 1998.

Alain PIGEARD :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002.

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