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( 19 août, 2019 )

19 août 1815. Le général de Labédoyère, un des martyrs de la Terreur blanche…

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Charles-Angélique-François Huchet de La Bédoyère, issu d’une vieille famille bretonne, naît à Paris le 17 avril 1786. Après avoir grandi dans un royalisme ambiant, le jeune Charles, au sortir de la tourmente révolutionnaire n’a qu’un but : « Il est dévoré de la passion de servir à la grandeur française« , comme l’écrit Marcel Doher dans la biographie qu’il lui a consacrée. Après un voyage au cours duquel, en compagnie de son frère Henry, il parcourt la France, la Suisse et l’Allemagne, il rencontre la célèbre Madame de Staël. Il devient d’ailleurs un des habitués de son salon de Coppet. Mais c’est la carrière des armes qui est son objectif ; en 1806, nous retrouvons Charles lieutenant en second à la 2ème compagnie des gendarmes d’ordonnance. Notons au passage que La Bédoyère était un cousin éloigné de Charles de Flahaut, lui même fils naturel de Talleyrand (et de Madame de Souza, une familière de la Reine Hortense). Selon Marcel Doher, c’est grâce à la bienveillance de cette dernière que le jeune Charles obtint son brevet de sous-lieutenant… La compagnie de Charles jusque là cantonné à Mayence, part début 1807 afin de traquer quelques bandes de  » partisans « .Il traverse donc l’Allemagne en direction de la Poméranie. La Bédoyère traverse Berlin, puis le voici en route pour Stettin et Colberg . Il participe à de  » petits engagements avec des groupes de partisans en embuscade « . Après une opération à Degow, devant Colberg,,  » en dehors des jours de combat, ce sont de longues reconnaissances, des bivouacs sur la neige, dans la solitude de forêts monotones et de lacs gelés « , écrit Marcel Doher. Le 14 juin 1807, La Bédoyère et ses camarades assistent à la bataille de Friedland. Après la dissolution des Gendarmes d’ordonnance, La Bédoyère est nommé lieutenant en 1er  au 11ème  chasseurs à cheval. Le 14 janvier 1808, il est nommé aide de camp de Lannes et le suit en Espagne.  On le retrouve ainsi au siège de Saragosse, puis au printemps 1809 il part pour l’Autriche et participe à toute la campagne s’y déroulant. En juin 1809, La Bédoyère passe aide de camp du Prince Eugène et le suit en Italie. Il y séjournera jusqu’en 1812. En cette année douloureuse pour la Grande-Armée, La Bédoyère suit Eugène en Allemagne lorsque celui-ci prend le commandement du IV° corps de la Grande-Armée. Puis c’est lé départ pour la Russie…

Il est présent à la bataille de La Moskowa (7 septembre 1812), à celle de Malojaroslavets (24 octobre 1812), puis lors du passage de la Bérézina (26-28 novembre 1812). n 1813, Charles de La Bédoyère reçoit le commandement du 112ème de ligne, compris dans la 35ème division du Général Gérard (XIème  corps du maréchal Macdonald). Le 1er mai 1813 il est nommé colonel et participe à la bataille de Bautzen (20-21 mai 1813). Blessé à Golberg, il est mis en congé et rentre en France pour se soigner.

Il épousera au cours de son séjour, Georgine de Chastellux, en novembre 1813. Les nouveaux époux profitent en cette fin d’année pleinement de leur bonheur.

1814 ! L’ennemi foule le sol de la France…

La Bédoyère, proposé à deux reprises pour le grade de général de brigade par le général Gérard, est affecté au commandement provisoire de la 2ème brigade de la 1ère division de Paris. Il refuse ce poste  » espérant rejoindre son régiment et désirant en garder le commandement « . Il est présent lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, et  » se dépasse sans compter  » comme l’écrit si bien le Colonel Hippolyte de Marcas dans ses  » Souvenirs « . Après la première abdication, Charles de La Bédoyère remet sa démission afin de ne pas servir le nouveau pouvoir mais c’est sans compter avec sa belle-famille les de Chastellux ! « César de Chastellux, le frère aîné de Georgine, émigré servant aujourd’hui dans la Garde Royale, effectue une démarche, que Charles n’aurait jamais faite, auprès du Ministre de la Guerre « , écrit Marcel Doher. La Bédoyère est nommé le 4 octobre 1814, colonel du 7ème de ligne et doit rejoindre sa garnison à Chambéry.

Le 25 octobre de la même année, Georgine donne naissance à un petit garçon : Georges-César-Raphaël.

En janvier 1815, Charles de La Bédoyère est toujours à Paris ! Il ne semble pas pressé de rejoindre son régiment…Il quitte enfin la capitale le 22 février et arrive à sa destination quatre jours après. Déjà en France, devant le mécontentement général, certains ont le regard tourné vers l’île d’Elbe…

  » Que diriez-vous si vous appreniez que mon régiment a pris la cocarde tricolore et les aigles ?… » demandait Charles à la Reine Hortense avant son départ.

Le 26 février, jour de son arrivée à Chambéry, l’Aigle quitte son rocher ;il est en route vers les côtes de France…

Le général Marchand, commandant la place de Grenoble apprend le débarquement le 4 mars au soir. Le lendemain après une réunion avec tous les officiers de la garnison, Marchand envoie une dépêche à un certain Devilliers, commandant la brigade de Chambéry : il doit faire mouvement sur Grenoble afin de s’opposer à la progression du  » Corse  » ! Le 7ème et le 11ème de ligne se mettent en route. Le 7ème  ayant à sa tête le très bonapartiste La Bédoyère.  Celui-ci au cours d’une halte chez une certaine Madame de Bellegarde aurait déclaré :  » Adieu , Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d’Empire ! « . Puis c’est l’arrivée à Grenoble… On connaît l’épisode inoubliable de Laffrey… La Bédoyère n’y assistera pas: il est à Grenoble dans la ville en état d’alerte. Après avoir déjeuné avec le Général Marchand, ce 7 mars 1815, il rassemble son régiment aux cris de  » Vive l’Empereur !  » et après un conciliabule avec ses officiers et ses soldats, il sort de Grenoble, allant à la rencontre de l’Empereur qu’il retrouve  » avant Vizille, entre Tavernolles et Brié « .  Marcel Doher écrit :  » Celui-ci voit s’approcher le jeune et ardent colonel. L’an passé, aux jours douloureux de Fontainebleau, La Bédoyère s’est mis spontanément à sa disposition, demeurant auprès de lui jusqu’au dernier moment, à l’heure de tous les reniements « .  L’Empereur embrasse La Bédoyère et voyant que ce dernier n’a pas de cocarde tricolore, décroche celle qui orne son chapeau et la lui donne.  Plus tard c’est la prise de Grenoble, après bien des aléas. La Bédoyère suit l’Empereur vers Paris. Ce dernier y arrive le 20 mars vers 21 heures.  Le lendemain, à 3 heures du matin, Le 7ème de ligne commandé par La Bédoyère y fait son entrée. L’Empereur nomme La Bédoyère général de brigade et aide de camp. Il a vingt-neuf ans. Notons, que le « bon » roi Louis XVIII ne reconnaîtra pas cette nomination… 

Le 4 juin, Charles de La Bédoyère est fait comte de l’Empire et nommé membre de la Chambre des pairs. La campagne de Belgique débute alors. Le 12 juin 1815, l’Empereur quitte Paris, accompagné, notamment de son nouveau général de brigade. Ligny, les Quatre-Bras puis Waterloo… Durant cette ultime grande bataille, La Bédoyère parcourt les rangs afin de transmettre les ordres de l’Empereur. L’Empire vit ses derniers jours…C’est la retraite. L’Empereur entre dans Philippeville ; La Bédoyère n’est pas loin, accompagné des autres aides de camp : Flahaut, Dejean, Bussy, Corbineau et Canisy. Le 21 juin, Napoléon est à Paris. Charles de La Bédoyère se démène à la Chambre des députés afin de soutenir la reconnaissance de Napoléon II ; mais en vain …Pendant son vibrant plaidoyer, le maréchal Masséna lui assène cette phrase cinglante: « Jeune homme, vous vous oubliez !« .

Le 29 juin, l’Empereur quitte la Malmaison pour Rochefort. Sensible à la fidélité de La Bédoyère il le veut près de lui dans son exil. Mais Charles, tout occupé à réconforter sa chère Georgine, arrive trop tard. : Napoléon est parti et les prussiens approchent de la Malmaison. La Reine Hortense, amie fidèle , l’engage à quitter Paris sans délai. Il part de la capitale le 12 juillet en direction de Riom afin d’aller saluer son ami Exelmans qui lui a réservé le poste de chef d’état-major du 2ème corps de cavalerie. Mais partout en France, les royalistes crient vengeance…Il faut songer à quitter la patrie. Aussi, après s’être procuré un passeport pour l’Amérique, La Bédoyère remonte à Paris embrasser une dernière fois son épouse et son fils. Le 24 juillet 1815, est publiée l’ordonnance du Roi (dont Fouché et Talleyrand sont les véritables auteurs) poursuivant les anciennes gloires de la Grande-Armée. Ney, Les frères Lallemand, Drouet d’Erlon, Bertrand, Drouot, Cambronne et…La Bédoyère sont cités dans celle-ci. Ils ne sont pas les seuls…

Charles de La Bédoyère prend cette fois la décision d’aller en Amérique mais avant il tient à aller à Paris…

Repéré durant son voyage, il est arrêté le 2 août 1815 et expédié à la Préfecture de police. Interrogé par Decazes, le nouveau ministre de la police,  » il reconnaît et prend à sa charge tous les actes qu’il a accomplis « .Transféré à la Conciergerie puis à la prison de l’Abbaye, La Bédoyère attend sereinement son jugement. Son procès est fixé au lundi 14 août 1815. Entre temps, a lieu une tentative pour le faire évader. Elle n’aboutira pas.

Après un procès mémorable, Charles de La Bédoyère est condamné à la peine de mort. 

Chateaubriand, en bon courtisan, écrira au Roi :  » Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples… Le moment était venu de suspendre le cours de votre inépuisable clémence…votre sévérité paternelle est mise au premier rang de vos bienfaits.  » (Cité par Henry Houssaye (dans son  » 1815. La seconde abdication.-La Terreur blanche « . Paris, Perrin, 1905) 

Acta est fabula ! La pièce est jouée ! 

Malgré une dernière tentative de sa femme afin d’intercéder auprès de Louis XVIII, le destin de La Bédoyère semble devoir s’achever d’une façon irrémédiable…. Jugé par un conseil de guerre 5 jours auparavant, il est fusillé en fin de journée le 19 août 1815, vers 6h20 du soir, à la Barrière de Grenelle (appelée également des Ministres)  par un peloton dont il commanda lui-même le feu…

Le 22 août 1815, son corps est transféré au cimetière du Père-Lachaise où il repose depuis. Son fils Georges le rejoindra en 1867 et Georgine en 1871. 

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Le jugement de l’Empereur à Sainte-Hélène. 

«Le Colonel de La Bédoyère était animé des plus nobles sentiments ; il avait été aide de camp du maréchal duc de Montebello [Lannes] et du vice-roi d’Italie [Eugène de Beauharnais]. Jeune homme de trente ans, il avait été élevé dès sa plus tendre enfance aux cris de «Vive l’Empereur !» et était enivré de la gloire de la France. La conduite des Bourbons, leur asservissement à l’étranger, le déshonneur dont ils couvraient la nation, avaient révolté tous les sentiments de son âme, et, quoique sa famille, une des anciennes familles de Bretagne, fût attachée à la cour des Bourbons, il resta constamment en opposition, frémissant de l’avilissement de la France, et il appelait de tous ses souhaits, à grands cris, celui que la France voulait et que les étrangers redoutaient tant. Napoléon le reçut et le loua de son généreux dévouement, il y avait du courage, car il était le premier qui se ralliait à l’empereur, et il l’avait fait hardiment, au milieu de la place de Grenoble. Il n’y avait dans cet acte aucun sentiment personnel, aucune vue d ‘ambition, même aucun sentiment d’amour-propre.» 

(Comte de Las Cases, « Mémorial de Sainte-Hélène). 

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A Sainte-Hélène c’est par Gourgaud, qui l’avait lu dans les journaux reçus, que Napoléon apprit la mort de Charles de La Bédoyère. Nous étions le 7 décembre 1815, autre date sombre puisque ce fut ce même jour qu’était fusillé le Maréchal Ney, avenue de l’Observatoire… Dans son Testament en date du 15 avril 1815, l’Empereur lègue 100 000 francs aux enfants de La Bédoyère. Dans son Codicille (daté du 24 avril 1821) il ajoute la somme de 50 000 francs aux mêmes. (Source:  » Mémorial de Sainte-Hélène. « . Edition établie par Marcel Dunan (Paris, Garnier, 1983, 2 volumes). 

Sources:

-Marcel DOHER :  » Des rêves de gloire au peloton d’exécution. Charles de la Bédoyère, 1786-1815, aide de camp de l’Empereur. Préface du Commandant Henry Lachouque « . Paris, J. Peyronnet et Cie, 1963. 

-Comte de LA BEDOYERE et André de MARICOURT :  » Idylle et drame (1790-1815).Georgine de Chastellux et Charles de La Bédoyère « . Paris, Émile-Paul frères, 1924. 

 

 

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( 18 août, 2019 )

Les «SOUVENIRS» d’un JEUNE CHIRURGIEN de la GRANDE-ARMEE (1813)…

Blessé

Ce témoignage a été rédigé par le docteur Jacques Duret né à Nuits-Saint-Georges (département de la Côte-d’Or) le 21 mars 1794. Cet érudit, botaniste, archéologue, fut premier magistrat de cette ville, puis conseiller général. En janvier 1813, alors qu’il est concerné par la conscription, le jeune Duret est étudiant en médecine à Paris.« Au tirage [au sort] à Dijon, domicile de mon père, le N°3 m’est échu », écrit l’auteur. Et il poursuit :«N’ayant aucune chance de réforme, et ne voulant pas sacrifier dix mille francs pour acheter un homme, dont quelques mois après j’aurais été obligé de prendre la place, je pris le parti de demander du service, en qualité de chirurgien militaire, il en fallait beaucoup à cette époque, c’était la ressource des étudiants en médecine et on n’était pas très sévère pour l’admission. Avec la recommandation des compatriotes que mon père et moi nous avions l’honneur de connaître, le sénateur Monge, le conseiller d’État Prieur, et le professeur de l’École de Médecine Chaussier, auprès des chefs du service médical de l’armée, Larrey, Percy et Parmentier, j’ai été immédiatement commissionné et attaché en qualité d’aide-chirurgien au 148ème régiment de ligne, 5ème division du 3ème corps d’armée. En février 1813, je suis parti pour rejoindre le régiment qui tenait campagne dans le royaume alors de Westphalie, aux environs de Magdebourg ; j’ai trouvé le régiment dans la petite ville de Celle, près de Hanovre et Brunswick, j’ai fait la dernière campagne d’Allemagne en Silésie, Saxe, Bavière, etc., j’ai assisté aux batailles de La Katzbach près de Lawenberg, de Dresde, de Leipzig, de Hanau, et suis enfin rentré à Mayence, malade du typhus, et évacué d’hôpital en hôpital jusqu’ à Haguenau, d’où mon père m’a ramené à Dijon, où j’ai passé presque toute l’année 1814, pendant la campagne de France » . Il est bon que de préciser que ces lignes, donnant un premier aperçu de la vie du docteur Jacques Duret, ont été, comme les suivantes, rédigées le 5 octobre 1864, à la demande de Guillaume Jacquinot, secrétaire de la mairie de Nuits-Saint-Georges.

Mais laissons de nouveau la parole à l’auteur : « Dégagé en fait du service par la restauration royaliste, je suis revenu à Paris, en novembre 1814, reprendre mes études médicales ; j’ai assisté à la rentrée de Napoléon en mars 1815, lors de son retour de l’île d’Elbe, et enfin en juin, après la bataille de Waterloo, engagé volontaire dans les fédérés des Écoles [celles de Polytechnique et de Saint-Cyr], j’ai terminé ma carrière militaire par la courte et dérisoire campagne des fortifications aux Buttes de Belleville, avec un fusil sans cartouches ! Mes services militaires m’ont rapporté quarante francs, des poux, de la misère, la perte du gros orteil droit, la fièvre typhoïde, et enfin, la médaille de Sainte-Hélène, honorable récompense du peu de services que j’ai pu rendre, qui me dédommage de tout ce que j’ai pu souffrir et qu’aujourd’hui je suis heureux d’avoir souffert. La croix d’honneur m’est venue trouver en 1847, par les soins de M. de Champlouis, préfet de la Côte-d’Or, en témoignage des services civils qu’il m’a jugé avoir rendus dans les diverses fonctions qui, dès 1819, m’ont été confiées comme médecin, maire, conseiller général, etc. Je jure sur elle et sur l’honneur que je n’ai jamais fait la moindre démarche, ni le moindre mot pour l’obtenir. J’étais loin de penser que je puisse y prétendre. Elle m’a frappé comme la foudre. » Le 7 juin 1817, Jacques Duret reçoit le diplôme de docteur en médecine de la Faculté de Paris. Il revient aussitôt dans sa ville natale « pour y répandre le bien et se dévouer au service des malheureux ». « Attaché dès 1818 à l’hospice de Nuits, comme médecin-adjoint, il succède en 1832, à M. Pignot, son beau-père en qualité » de médecin ». Le 1er janvier 1854, Duret quitte ses fonctions médicales « pour se consacrer entièrement à l’administration de la ville et des établissements de bienfaisance ». Duret fut maire de la ville de Nuits-Saint-Georges, de 1833 à 1864, au gré des fluctuations politiques, tantôt comme maire en titre ou maire provisoire. Il représenta le canton de cette même ville au Conseil général de la Côte d’Or de 1838 à 1848. Enfin, Duret est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 30 avril 1847. Il quitte la vie publique pour raison de santé en janvier 1864. Il est à noter que Duret fut également un botaniste éclairé. Il s’éteint en 1874.

Voici le texte intégral de son témoignage qui porte le titre de « Souvenirs Chirurgico-Militaires d’un jeune étudiant de 19 ans, en 1813 ». Il est paru la première fois en 1902 dans le « Bulletin de la Société d’Histoire, d’Archéologie et de Littérature de l’arrondissement de Beaune [Côte d’Or] ».

« Les souvenirs que je recherche à rassembler remontent à une époque déjà bien ancienne, mais ils m’ont laissé une impression si profonde, que je n’ai pu les oublier jusqu’à présent, année 1871. Ces souvenirs n’ont rien d’historique, et si je les confie au papier, c’est pour laisser à mes petits-fils quelques notions sur une des branches de leur famille dont le nom va s’éteindre… [s’en suit un développement généalogique d’un intérêt limité]. De 1815 à 1825, j’ai encore pu recueillir les noms de Duret, médecin en chef de la marine, à Brest ; Mme Duret, célèbre cantatrice aux opéras de Paris ; Duret, inspecteur des finances, à Paris, mon cousin ; le capitaine Duret, mon cousin, mort à la retraite de Moscou, en 1812 ; une tante Duret, auprès de Montbard, etc., etc. Pour revenir à mon but personnel, de développer les circonstances qui m’ont conduit aux études médicales, je dois dire qu’à l’âge d’environ quinze à seize ans, la création à Dijon de cours d’histoire naturelle et de botanique, m’a tellement attiré, que les études médicales ont été la conséquence des études botaniques.-A dix-huit ans, les études médicales m’ont conduit à Paris, et à dix-neuf sans, les levées militaires, conscriptions, tirages au sort, m’ont conduit à l’armée en qualité de chirurgien militaire sous-aide, malgré les instances de ma mère, qui, disait-elle, avait trouvé à me racheter un remplaçant, aux prix de dix mille francs. Ma pauvre mère ne pensait pas que les levées d’hommes enlevaient à cette époque toutes les générations masculines, et que ceux qui se rachetaient étaient tous repris sous une forme ou sous une autre : Garde Impériale, Gardes d’Honneur, employés dans les administrations Militaires, etc. Je suis donc parti gaiement, et fièrement, en qualité des chirurgiens sous-aides, avec les galons, collet et parements de velours rouge, chapeau à corne, et l’épée au côté- c’était le beau côté ! Me voilà donc en route sur le chemin de la gloire, par Besançon, Belfort, Colmar, Strasbourg, et de là à Wesel, par Mayence, Coblentz, Cologne, Düsseldorf, etc., sur le Rhin, c’était charmant !… et en effet c’était un beau voyage. Mais là, ont commencé les déceptions, les fatigues :-Nous n’étions plus dans la vraie France, bien que cette grande partie nord de l’Allemagne, annexée à la France jusqu’à Hambourg, ait été subdivisée en départements français ; les routes étaient mauvaises, le terrain sablonneux, facilement défoncé par les pluies, de vastes bruyères. Enfin, nous arrivâmes dans cette partie nord de l’Allemagne, convertie en royaume de Westphalie jusqu’à l’embouchure de l’Elbe à Hambourg, et là, incorpores enfin dans nos régiments, nous entrâmes en fonctions et eûmes l’occasion de vois les principales villes de cette partie de la Prusse, Hanovre, Brunswick, Celles, Magdebourg, dont le souvenir m’est profondément resté.-Hanovre, ville gothique très remarquable par son caractère architectural du Moyen-Age, m’a fortement impressionné. Je vous encore ses rues étroites et tortueuses, ses pignons aigus, ses portes et fenêtres à moulures ciselées, et son ensemble triste. Ses alentours offrent de jolies promenades, de belles avenues, mais mortes et désertes.-Brunswick, ville moderne, larges rues, maisons à belles façades plates, mais n’éveillant aucun souvenirs artistiques.-Magdebourg, forte place de guerre, ville enterrée dans ses remparts, tours et bastions.-Celles, enfin, jolie petite ville, sans fortifications, ancienne résidence des vice-rois Anglais, alors que cette partiez de l’Allemagne (le grands duché de Hanovre), appartenait à l’Angleterre. Enfin, ce fut à celles, qu’au nombre de quatre ou cinq carabins, nous fûmes incorporés et répartis dans nos régiments, pendant un armistice de deux ou trois mois, qui n’aboutit à rien, et les hostilités recommencèrent, mais nous eûmes d’abord quelques succès, mais, forcés d’abandonner le Hanovre, je fus détaché du régiment avec un convoi de malades et de blessés à conduire en arrière, jusque dans la petite ville de Paderborn. Arrivé à ma destination, l’intendant militaire fit entrer mes malades à l’hôpital, et me mit en logement chez le baron d’Haxthausen. Ici comment, pour moi, l’époque la plus curieuse de ma vie, celle qui me laisse les souvenirs les plus précieux et les plus vivaces.-Mon entrée chez le baron d’Haxthausen fut naturellement aussi froide, aussi insignifiante que pour tout autre. Un français attaché à la maison avec sa femme, en qualité de précepteur des enfants, me conduisit à la chambre destinée aux militaires en logement, me fit servir à manger, et à cette première journée, je ne vis pas même le maître de la maison, qui occupait avec sa nombreuse famille un corps de bâtiments isolés, donnant sur un grand et beau jardin, aboutissant à un ruisseau qui le séparait d’une vaste prairie lui appartenant. Le lendemain, le précepteur me demanda, de la part du Baron, si je voulais bien me réunir à sa famille, et prendre place à sa table.-J’acceptai avec empressement et reconnaissance ; je demandai si M. le Baron voulait bien recevoir ma visite et mes remerciements, et dès cet instant, commensal de la maison, je passai, de la manière la plus agréable et la plus instructive, les quelques jours que je devais rester à Paderborn.-Mais il fallait repartir, rejoindre le régiment, et le Commissaire des Guerres, aujourd’hui Intendant militaire, me fit remettre ma feuille de route.-Je partis donc avec regret, je pris congé de M. et de Mme de Haxthausen-Dedinghausen, et de leur nombreuse famille, (six ou sept enfants) du précepteurs et de sa femme l’institutrice, mais sous promesse que si quelques circonstances me ramenaient à Paderborn, je reviendrais prendre ma chambre et nos adieux furent faits. Un singulier concours de circonstances amena la réalisation de cette prévision : le nord de l’Allemagne était abandonné par nos troupes, et le théâtre de la guerre était porté au centre, sur la ligne de Leipzig, Dresde, Görlitz, Liegnitz, Buntzlau, Goldberg, et jusqu’aux frontières de la Pologne.-Les communications entre le transitoire royaume de Westphalie, l’Allemagne centrale, la Saxe et la Silésie étaient interrompues, il n’était plus possible de rejoindre l’armée française ; les commissaires des guerres ne savaient où diriger les militaires isolés, et, d’étapes en étapes, je me trouvai ramené au Bercail de Paderborn !

C’était pour moi le paradis !-Je courus chez le commissaire des guerres, et selon la recommandation de mon excellent ami Haxthausen, je demandai le logement en sa maison ; mais grande fut ma déception ! –Le Baron s’était plaint d’être surchargé de logements militaires et le billet me fut refusé.-Le commissaire m’envoya chez un perruquier. Installé chez mon perruquier, je me disposais à aller faire au moins ma visite au Baron, lorsqu’un domestique de sa maison vint m’enlever au perruquier, et me ramena, corps et bagages, chez son maître.-Le domestique m’avait vu et reconnu en ville, et s’était hâté d’en aller prévenir le Baron, qui fit changer le billet, ce dont le perruquier ne se trouva pas offensé. Rentré chez le Baron d’Haxthausen, j’y restais fort longtemps, les communications étant totalement interrompues entre le nord de l’Allemagne et le centre, jusqu’à la Saxe et à la Silésie, près des frontières de la Pologne ; puis enfin, vint une trêve qui permettait aux hommes isolés de rejoindre leurs régiments. Je reçus un ordre de départ cette fois, je fis mes tristes adieux à toute la famille de Haxthausen, et j’y laissai en dépôt un excédent de bagage, dont, en soldat inexpérimenté, je m’étais surchargé, et que je croyais pouvoir reprendre plus tard.-Là , s’arrêtent les relations si intimes avec toute la famille de Haxthausen, nos causeries si instructives pour moi, si bienveillantes, et nos promenades aux alentours !-Je dus reprendre la route de Leipzig et de Dresde, mais je lui laissai encore mon pauvre excédent de bagage, consistant en quelques vêtements superflus, des livres de médecine et de chirurgie dont j’avais cru devoir me munir. J’espérais vaguement pouvoir revenir encore à Paderborn, mais je ne devais plus le revoir. Je terminai la campagne de Prusse par la funeste bataille de Leipzig qui nous ramena en déroute inexprimable à Mayence, où nous pûmes trouver asile, et de Mayence, rentrer dans nos familles. Ici, j’arrête ces tristes détails : blessé, malade, et évacué de ville en ville, je finis enfin par rester à l’hôpital de Haguenau, salle des gardes d’honneur, où régnait le typhus des armées. Là, porté sur les épaules d’un infirmier, un employé me dit de repartir bien vite. Je lui répondis que j’aimais mieux crever à l’hôpital que sur une charrette, et je pris possession d’un lit, je n’y suis pas mort. En ce même temps, mon père s’était mis à ma recherche dans les hôpitaux de la ligne du Rhin, et vint même à Haguenau !… Mais il y avait un tel encombrement de malades, que les registres d’entrées ne pouvaient être mis au courant, et qu’il ne put avoir sur moi aucun renseignement, mais il laissa au bureau de l’hôpital de Haguenau ses noms et adresse à tout événement.-Bien fut pour moi !-Trois jours après, en travaillant aux registres d’entrée, le commis auquel mon père s’était adressé, frappé d’un nom, vint immédiatement à mon lit, constata ma présence, et me fit signer une lettre du bureau, sur laquelle il écrivit à mon père l’heureuse découverte de son fils. Quelques jours après, mon père était à Haguenau ; je sortis de l’hôpital, je me restaurai par une alimentation plus substantielle, d’après les conseils du médecin, et huit jours après, je rentrais à Dijon, en la maison paternelle ! Mais, phénomène remarquable, l’affaiblissement cérébral était si grand, qu’en approchant de Dijon, au débouché du Val-Suzon, la vue des clochers de la ville, St.-Bénigne, St.-Philibert, St-.Jean, me causa une telle impression, que, livré à une hallucination singulière, ces clochers se montraient à mes yeux, puis disparaissaient. J’en voyais trois, puis j’en voyais cinq ou six, tantôt bien plantés devant mes yeux, tantôt sautillant, dansant comme une vraie sarabande ! Quelques mois de calme et de soins rétablirent l’état de mes facultés morales et physiques, mais, par la chute d’une pièce de bois près d’un bivouac, j’avais été fortement blessé au gros orteil du pied gauche, et la carie s’en était suivie. Je profitai de mon bon état sanitaire, pour me débarrasser d’une infirmité qui devait s’aggraver et me nuire toute ma vie. Je me fis amputer cet orteil dans l’articulation métatarsienne en 1814, et ne poussai qu’un seul cri au premier coup de bistouri… Mâlin ! Je m’en suis bien trouvé toute ma vie. Médecin pédestre dans les campagnes, j’ai fait des centaines de lieues sans broncher, et quelquefois 12, 15 et 20 lieues par jour. L’eau des fontaines me désaltérait et je n’acceptais rien chez mes clients de la campagne, ou très exceptionnellement.-Si on veut être respecté, il ne faut pas trop de familiariser dans une certaine classe, il ne faut pas dire que le médecin se paie avec les dents.- Avec un morceau de pain dans la poche, je ne craignais pas la faim, et j’allais la nuit comme le jour. Ici se termine ma vie d’étudiant aux Écoles de Paris. »

 DURET.

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( 9 août, 2019 )

Un témoignage russe sur la campagne de Saxe…

Un témoignage russe sur la campagne de Saxe... dans TEMOIGNAGES boris-uxkullPortrait de Boris Uxkull (1793-1870).

Extrait de son « Journal ».

L’auteur  utilise le calendrier julien en vigueur en Russie. J’ai rétabli entre crochets l’équivalent pour le calendrier grégorien.

« 16 août [en fait 27 août]. Bataille de Dresde. Sortie des Français. Une colonne d’autrichiens prise par ces derniers. Mort de Moreau, retraite. Épouvantable chemin par Gieshübek. Nous sommes battus et chassés.

17 août [plutôt 29 août]. A quatre heures du matin, nous avons quitté Altenberg. Le temps était orageux, il annonçait une journée non moins orageuse. Le chemin et les défilés de Kraupen entre d’énormes montagnes étaient à peine praticables. A peine avions-nous débouché près de Kulm que nous entendîmes déjà gronder le canon et le feu de mousqueterie tout près de nous. Un aide-de-camp du comte Ostermann accourt à brise abattue. Nous avons l’ordre de nous rendre à l’instant sur le champ de bataille. Les régiments d’infanterie de la Garde se battaient déjà avec l’ennemi qui harcelait ses flancs. C’était le corps de Vandamme fort de 40 000 hommes qui nous poussait vers Töplitz. Les quartiers-généraux russe, prussien et autrichien étaient encore derrière nous dans les défilés de Kraupen. Il s’agissait donc de sauver les monarques, qui étaient sur le point d’être faits prisonniers, car déjà l’avance française menaçait les issues des défiles. Je suis nommé officier d’ordonnance chez le brave divisionnaire. Le feu s’engage de toutes parts. Les boulets de canon sifflent au-dessus de nous. Le général s’expose à la mort et perd un bras, le général Golitzine prend le commandement. Vers le soir, les régiments de Semionovsky et de Preobrajensky sont chargés. Carnage horrible. La nuit sépare les combattants et met fin à une journée bien chaude. 8 000 hommes de la Garde s’étaient battus contre 40 000 et avaient sauvés [Selon Alain Pigeard, forces autrichiennes, prussiennes et russes : entre 70 000 et 100 000 hommes. Forces françaises : entre 32 000 et 36 000 hommes], en gardant le terrain, trois corps d’armée et les trois têtes couronnées, qui étaient perdues si nous nous fussions retirés. Honneur aux armes russes.

18 août [30 août]. L’affaire recommence ce matin avec un nouvel acharnement. On se bat au-devant de Kulm. Nous chargeons plusieurs fois l’ennemi qui avait l’intention de nous tourner. Les hussards et les cuirassiers se distinguent ainsi que l’infanterie de la Garde. Ver midi, Vandamme, qui commande le corps d’armée français, engage toutes ses forces et nous aurions infailliblement dû plier, si Kleist ne l’avait attaqué  par derrière. Les autrichiens et un autre corps russe arrivèrent encore à temps, pour nous secourir. L’ennemi a été pris de trois côtés et bientôt mis tellement en déroute qu’il se vit forcé de nous abandonner 81 canons et 9 000 prisonniers [A. Pigeard avance les chiffres de 48 canons et de 10 000 prisonniers]. Le maréchal [il s’agit du général Vandamme] tomba dans nos mains ; il grinça des dents lorsqu’un aide-de-camp lui fit remettre son épée. Lorsqu’on le somma de présenter ses papiers, il répondit « Je n’ai de papier que pour m’en torcher le derrière. Dites cela à Sa Majesté. » A quatre heures tout était fini. Le coup d’œil était magnifique. Une foule innombrable de prisonniers défilaient devant nous. Les princes alliés s’embrassaient aux yeux de leurs soldats. La joie brillait à leurs fronts. La nouvelle de la défaite des Français par Blücher et Bernadotte vint ajouter à nos transports. Les aigles de Bonaparte [cet ennemi veut sans doute dire « Napoléon »] n’iront plus envahir l’Allemagne ; ils rentreront au sein de la France pour ne plus troubler la paix de l’Europe. Cette bataille a coûté la vie à bien des officiers et à plusieurs de mes braves amis. Le dieu des batailles leur fera bonne place !

19 août [31 août]. Töplitz. Jour de repos, charmant endroit. Promenade sur le Schlossberg. Le temps est superbe. L’armée campe à 1 000 pas de la ville ; nous vivons à merveille et fraternisons avec les Prussiens et avec les Autrichiens, qui pourtant nous regardent de travers.

20-24 août [sans doute 1-5 septembre]. J’ai été voir le rocher de Bilin qui est fort remarquable par sa structure ; le palais de Blankestein près de Spitzberg m’a beaucoup plus par sa belle situation ; hier, en cherchant des vivres pour le régiment, j’ai manqué d’être tué par les paysans ; ma présence d’esprit m’a sauvé la vie. On parle d’une retraite des Français. Notre avant-garde vient de repousser l’ennemi jusqu’à Dresde. Il a plus aujourd’hui.

26 août [7 septembre]. Les Bohémiens d’ici sont bien farouches ; nous allons longer l’Erzebirge. Bonaparte [sic !] fuit vers Leipzig. La plaine de Töplitz était couverte ce matin d’un brouillard blanchâtre, qui ressemblait à une mer de nuées. Le spectacle était superbe.

3 septembre [14 septembre]. Nous faisons tous les jours quantité de prisonniers et le canon se fait entendre de temps en temps. La position de Napoléon doit être fort critique, car il est pressé de tous côtés. La détresse et la misère qui règnent à Dresde sont à leur comble, à ce qu’on dit. Car la désertion sévit : à tout moment des compagnies entières passent de notre côté. Bonaparte |sic] a 140 000 hommes. Les Tyroliens se sont révoltés contre le gouvernement pro-français de Bavière. Ils vont faire cause commune avec nous. Freibug a été pris par assaut. Les ponts sur l’Elbe, près de Dresde, ont été brûlés par l’avant-garde de Blücher. Nous campons toujours dans les environs de Töplitz. Les alentours sont charmants. Chez un Juif, j’ai trouvé un piano qui m’amuse beaucoup. Mais point de femmes. Tout cela s’est enfui à l’approche de la guerre. »

(Boris Uxkull , « Amours parisiennes et campagnes en Russie. Journal d’un vainqueur de Napoléon, 182-1819. Textes réunis et présentés par Jürgen-Detlev von Uexküll. Traduit de l’allemand par Pierre Kamnitzer », Fayard, 1968, pp.99-101).

 

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( 2 août, 2019 )

2 Août 1815…Comment meurt un maréchal d’Empire…

Personne ne connaît son propre avenir… En effet, Guillaume-Marie-Anne Brune, qui fut le premier à être fait maréchal par l’Empereur, général en chef en Suisse, en Hollande, dans l’Ouest, par deux fois en Italie, en Poméranie suédoise. Brune, vainqueur des anglo-russes, des autrichiens, des suédois… Lui qui fut ambassadeur en Turquie, Président de la Section de la Guerre au Conseil d’Etat, Gouverneur général des villes hanséatiques, pouvait-il s’imaginer finir aussi tragiquement sa vie ? Il fut lâchement assassiné en Avignon le 2 août 1815, victime, comme d’autres, de la haine royaliste… 

C.B.

2 Août 1815...Comment meurt un maréchal d'Empire... dans JOURS D'EPOPEE bruneNous sommes en pleine Terreur blanche, le sud de la France est le théâtre de nombreux événements en ce mois de juillet 1815. Selon Henry Houssaye, « jusqu’au 13 juillet, Avignon resta domptée par les fédérés et la troupe tandis que partout alentour, à Villeneuve, à Carpentras, à Orange, à Cavaillon, à Beaucaire, à Orgon, flottaient les drapeaux blancs. » Le 14 du même mois, les habitants d’Avignon apprennent le retour de Louis XVIII à Paris. La population se déchaîne et « Mille drapeaux blancs jaillirent en même temps des fenêtres, écrit encore H. Houssaye et ajoute : « Le général Cassan [commandant la place d’Avignon] jugea la résistance impossible. Il réunit les officiers supérieurs de la ligne et des fédérés et leur proposa de reconnaître l’autorité royale. Sur leur refus, il décida que la ville serait évacuée. » Le 15 juillet, le général Cassan et sa petite garnison se dirigea donc vers Pont-Saint-Esprit. Elle était composée d’un bataillon du 13ème de ligne, d’un bataillon du 35ème et d’un bataillon de retraités. Au carrefour des routes d’Orange et de Carpentras, Cassan croisa « une troupe de huit cents paysans armés » [H.Houssaye]. Cette troupe armée, « ces gens en guenille, à faces de bandits, étaient le corps du Royal-Louis, formé à Carpentras par le major Lambot avec d’anciens miquelets, des tâcherons, des vagabonds. »[Idem]. Elle se dirigeait vers Avignon…

« Lambot, chef d’escadron de gendarmerie, avait été envoyé de Marseille par le marquis de Rivière pour prendre le commandement de toute la contrée insurgée (1) », nous apprend Houssaye.

Note. 1) – « Le 15 juillet, Lambot faisait son entrée dans la ville, traînant à sa suite des bandes indisciplinées qui ne rêvaient que de meurtres et pillages. Le désordre s’installa en Avignon et les royalistes du lieu se firent complices des volontaires ». (Duc de Castries). 

Avignon allait connaître des heures sombres…Bénéficiant d’une certaine complicité, Lambot et ses hommes saccagèrent le Café de l’Oulle et celui du Méridien. « Vingt maisons [furent] pillées de la cave au grenier, dix autres entièrement brûlées, dont la grande corderie Fabre-Montagne qui brûla pendant quarante heures. Deux à trois cent personnes, invalides, fédérés, frères, pères et femmes de fédérés, furent traînées dans les prisons avec des outrages et des coups. Le lendemain, les assassinats commencèrent pour ne plus s’arrêter durant de trop longs mois » [Houssaye]. Citoyens fusillés, noyades dans le Rhône. Un boulanger est précipité dans son pétrin brûlant… Les environs d’Avignon ne sont pas épargnés par les exactions d’un sinistre individu au nom évocateur : Pointu. Lui et sa bande rayonnent sur les communes de Saint-Rémy, Entraigues, Sorgues… (2)

Note. 2) – « D’autres meurtres ensanglantèrent le département notamment à Roussillon, à Loriol, à Roquemaure et à Carpentras ; plusieurs assassins furent déférés à la justice qui, par crainte, se refusa à les condamner ». (Duc de Castries). 

Le 2 août 1815, vers dix heures du matin, le Maréchal Brune arrive en Avignon (3), « …dans cette ville qui sentait le sang … », écrit Henry Houssaye qui nous apprend qu’ « au relais de Saint-Andiol, [Saint-Andéol] le maréchal avait dû congédier son escorte du 14ème chasseurs dont les chevaux étaient harassés (4). Vaguement informés des troubles d’Avignon, les aides de camp engagèrent Brune à éviter cette ville. On pouvait gagner Orange par un chemin de traverse. Mais le maître de poste, qui ne voulait point que ses chevaux allassent jusqu’à Orange, déclara qu’il fallait passer par Avignon pour y relayer. » Simplement accompagné à son arrivée par le chef d’escadron Bourgoin et le capitaine Degand,  « …les deux voitures, une calèche et un cabriolet, s’arrêtèrent place de l’Oule [l’Oulle] où se trouvaient la poste » [Houssaye]. Pendant que l’on change les chevaux, Brune reste dans la calèche. Ayant bizarrement conservé son chapeau de maréchal de France, alors qu’il était habillé en bourgeois, Brune est reconnu (5). En un court instant la nouvelle fait le tour de la ville. Il n’en faut pas plus dans un climat aussi tendu, pour électriser la cité… 

Note. 3)- L’Empereur à son retour de l’île d’Elbe avait nommé Brune à la tête du Corps d’observation du Var qui comprenait à sa formation la 17ème division d’infanterie (Verdier), le 14ème chasseurs à cheval, « de l’artillerie et du génie, total : cinq mille cinq cent quarante-quatre hommes» [Vermeil de Conchard]. Selon la même source : « …il [Brune] accepta la tâche ingrate et difficile d’arrêter la guerre civile dansla Provence, dont les passions violentes avaient été déchaînées par les factions, et de défendre ce pays contre l’invasion des anglais et des Autrichiens. Envoyé à Marseille comme gouverneur de la 8ème  division militaire, il fut chargé en même temps de l’organisation et du commandement du Corps d’armée du Var. ». Brune quitta son commandement afin de préserver Toulon menacé par les alliés. (Sur cet épisode voir l’ouvrage du Colonel Vermeil de Conchard ,« Le Maréchal Brune », pp.105-107). 

Note. 4)- Le Colonel Vermeil de Conchard précise que « trois aides-de-camp accompagnaient le Maréchal, MM. Alard, Degand et Bourgoin, un secrétaire M. Guen, ainsi que le général de Loverdo. Une escorte de quarante chasseurs du 14ème régiment avec un officier sous les ordres du comte de Maupas, attaché à l’état-major du commissaire royal, devait protéger sa personne aussi longtemps qu’il le jugerait nécessaire. ». 

Note. 5)- « Le Maréchal Brune portait un costume apparent. Il était vêtu d’un habit de drap gris foncé, d’un gilet de basin blanc et d’un pantalon bleu collant. Sa chemise était de toile fine ; une cravate de taffetas noir entourait son cou. Son chapeau tricorne était garni de plumes blanches, avec ganse et galon d’or, cocarde blanche et bouton de maréchal. Des bottes dites « la russe » à éperons d’argent, des gants de peau de couleur grisâtre complétaient son ajustement. Telle était la tenue bourgeoise qui devait lui permettre de passer inaperçu ! Une ceinture de cuir renfermait une somme assez considérable en or. Il avait, en outre, sur lui de l’argent, des bijoux, enfin des lettres et papiers importants, ainsi que le passeport du Marquis de Rivière ».[Vermeil de Conchard]. Le Duc de Castries avance le chiffre de « 27 500 francs-or (300 000 francs de 1981) ». 

Le major Lambot, le chef d’escadron de gendarmerie dont nous avons parlé plus haut est bientôt prévenu par un jeune officier de la garde nationale, Casimir Verger, et faisant office de capitaine de police. Ce dernier reçoit alors l’ordre du major Lambot de lui rapporter les passeports du maréchal et de sa suite afin de les lire et de les viser ; le départ de Brune est ainsi suspendu le temps de procéder à ces formalités…Place de l’Oulle, une foule bientôt nombreuses entoure les voitures. « On commença d’invectiver contre Brune : « Le brigand ! le coquin ! l’assassin !… Il a porté au bout d’une pique la tête de la princesse de Lamballe » [Il s’agit bien sûr d’une mauvaise légende, Brune ne se trouvait pas à Paris durant les journées de septembre 1793, au cours desquelles fut assassinée cette amie de la Reine]. Houssaye écrit que « Sans s’inquiéter autrement, Brune mangeait des pêches que sur sa demande lui avait apportées dans sa calèche la maîtresse de l’hôtel du Palais-Royal, contigu à la maison de poste, Mme Molin ». Très inquiète par l’attitude menaçante de la foule, elle conseille au maréchal de monter dans la chambre du Baron de Saint-Chamans, nouveau préfet qui se trouvait depuis son arrivée la veille, dans son hôtel. C’est en vain alors que Saint-Chamans, descendu sur la place avec Brune, tente de calmer la foule. Devant cette animosité, il conseille au maréchal de quitter sans délai Avignon lui promettant de lui faire parvenir son passeport par un gendarme. Malgré l’opposition de la populace, et grâce à une nouvelle intervention du préfet, Brune peut enfin se mettre en route.

« A la porte de l’Oulle, le poste de [la] garde nationale laissa passer les fugitifs que pourchassait la foule hurlante ; mais à quelques cent mètres sur la route, resserrée là entre le Rhône et les remparts, une quinzaine d’hommes armés qui étaient sortis de la ville par une autre porte se jetèrent à la tête des chevaux en criant : « A mort ! Au Rhône ! A mort l’assassin ! » [Houssaye]. Intervenant à nouveau, le « préfet accourut avec plusieurs fonctionnaires, quelques gardes nationaux et le capitaine Verger qui rapportait enfin les passeports » [Id.] rien n’y fit ! « Des pierres furent lancées contre les voitures. Un portefaix, la chemise entr’ouverte, les manches retroussées, saisit le fusil d’un garde national en criant : « Donne, donne, que je le tue ! » [Id.].Saint-Chamans et Verger « prirent le parti absurde de ramener Brune en Avignon », précise encore Houssaye en ajoutant que « sur la route où il y avait au plus quarante personnes, quelque incident, quelque hasard, quelque acte énergique pouvait encore sauver le maréchal ; dans la ville au cœur même de l’émeute, il était perdu ».

Revenus place de l’Oulle, Brune et ses aides de camp gagnent l’hôtel du Palais-Royal. Le maréchal est mis dans la chambre n°3, au premier étage, tandis que Degand et Bourgoin entrés dans l’hôtel par une autre porte sont mis dans une « salle basse » sous la garde d’hommes armés. Le préfet Saint-Chamans ordonne au major Lambot de « rassembler tout ce qu’il y a de force armée ». Houssaye écrit que « les gardes nationaux, les chasseurs d’Angoulême, les fantassins du Royal-Louis, partagent les fureurs populaires ; ils sont plus disposés à seconder l’émeute qu’à la réprimer. » La gendarmerie, seul corps sur lequel on peut compter, est accueillie sous les cris et doit finalement se retirer. « Des gardes nationaux viennent cependant se former en bataille, sur six hommes de profondeur, perpendiculairement à l‘hôtel du Palais-Royal. De temps en temps ils font mine de charger la foule, mais si mollement qu’elle recule à peine et regagne aussitôt le terrain perdu. » [Houssaye].

Le Préfet Saint-Chamans a rassemblé devant l’hôtel une trentaine de personnes disposées à défendre pacifiquement le maréchal parmi eux se trouvent des conseillers de préfecture, le maire d’Avignon…Il y a aussi le major Lambot « qui [Selon Houssaye] joue un rôle double. Il harangue la foule qui répond : « Vive le Roi ! Vive le Major ! Mais il nous faut la tête de Brune ! Ce coquin a tué la princesse de Lamballe. Il faut qu’il meure. Le roi lui pardonnerait. L’an dernier si on nous avait laissé nous aurions tué Bonaparte » [Allusion au passage de l’Empereur en 1814 en route vers l’île d’Elbe. Rappelons pour mémoire qu’à Orgon il avait été conspué par la foule].

« Sur la place et aux abord fourmillent quatre mille personnes… » [Houssaye]. Brune se sent prisonnier comme dans une nasse. De sa chambre il entend le grondement de la rue. Puis il y a aussi les volontaires et les chasseurs d’Angoulême chargés de sa surveillance et qui tiennent des propos menaçants. « Sa gorge est sèche, il veut boire. Il sonne et demande à Mme Molin [La tenancière de l’hôtel] du vin de Bordeaux et une carafe d’eau. En même temps il l’a prie de lui apporter ses pistolets qui sont dans sa voiture. »- Je ne veux pas, dit-il, que la plus vile canaille porte la main sur un maréchal de France ! ». Mme Molin n’ose pas aller chercher ces armes ; elle dit au maréchal qu’il ne court point de danger, que les autorités sauront le protéger. Au préfet qui vient le voir un instant, au commandant de [la] Garde nationale Hugues, il réclame aussi ses pistolets. »-Donne-moi ton sabre, dit-il à un sous-lieutenant de la milice, nommé Boudon ; tu verras comment sait mourir un brave ! » [Houssaye].

Plus tard, Brune, déchire des lettres de sa femme Angélique. Puis, la porte de sa chambre étant restée entrouverte, une quinzaine de personnes s ‘introduisent dont un certain Soulier, capitaine de la garde nationale. Ce dernier interpelle agressivement le maréchal en faisant allusion à l’assassinat de la princesse de Lamballe que ce dernier aurait commis. Soulier termine son dialogue en lançant à Brune : « …le moment approche où tu vas recevoir la peine due à tes crimes… ». Le maréchal fait fi de tout cela et écrit une ultime lettre à Angélique (6)…

C’est alors qu’ «un portefaix, Guindon dit Roquefort, le taffetassier Farge, chasseur de la garde nationale, et trois ou quatre individus de [la] même espèce étant passés du toit de la maison mitoyenne sur celui de l’hôtel avaient pénétré par une lucarne dans un grenier ; de là, ils descendirent dans le corridor du premier étage…Sur un signe de Guindon, ses compagnons entrent avec lui dans la chambre de Brune en vociférant : « A mort ! A mort ! ». Le maréchal se lève et fait face. Farge lui tire un coup de pistolet ; la balle érafle le front de Brune et va se loger dans le plafond. »-Maladroit ! dit Brune, de si près ! » Farge appuie son second pistolet sur la poitrine du maréchal et presse la gâchette, mais l’arme fait long feu. »-Moi, je ne le manquerai pas ! » dit Guindon qui s’est glissé derrière Brune. Il épaule vivement la carabine. La balle entre par la nuque et ressort par la partie antérieure du cou. Brune tombe foudroyé ». [Houssaye]. « Il était environ 3 heures de l’après-midi » [Vermeil de Conchard] (7). Note.  6)- Le Duc de Castries écrit que Brune rédigea une première lettre pour sa femme mais il l’a déchira ; une seconde a été écrite au Comte de Nugent, général en chef des armées autrichiennes. Note. 7)- « Le maréchal était étendu la face contre terre, le visage dans une mare de sang. Il était mort mais le corps était encore chaud. On dénombra deux blessures, l’une située à la partie antérieure droite du larynx, l’autre entre les deux épaules à la hauteur de la quatrième vertèbre cervicale. La place des blessures ne laissait aucun doute sur l’assassinat. Mais les meurtriers avaient négligé de fouiller le cadavre sur lequel on retrouva les 27 500 francs-or, un cachet d’argent, une montre et un mouchoir. En revanche, les bagages du maréchal furent consciencieusement pillés et les assassins s’en partagèrent le contenu. » (Duc de Castries). 

« Après cet exploit, Guindon accourut triomphant au balcon et dit [En provençal] : « Aco’s fa ! (La chose est faite). » La foule s’arrêta de hurler à la mort pour crier : « Bravo ! ». Le major Lambot redescendit sur la place. »-Brave Avignonnais, dit-il, cet homme-là s’est rendu justice à lui-même. Il est mort ! N’imitez pas les cannibales de la Révolution. Retirez-vous ! » [Houssaye].

Un procès-verbal concluant au…suicide fut établi. 

Le Colonel Vermeil de Conchard écrit que « les auteurs ou complices de l’assassinat s’étaient empressés de faire croire à un suicide, pour couvrir l’odieux de leur attentat et se mettre à l’abri des poursuites de la justice (8) » .Le corps de Brune fut sorti de l’hôtel afin de prouver à la populace qu’il était bien mort. « Des fossoyeurs le mirent dans un pauvre cercueil dont on ne leur laissa même pas le temps de clouer la planche supérieure et s’acheminèrent vers le cimetière. »[Houssaye]. Mais le maréchal ne pouvait même pas reposer en paix…Après que quelqu’un ai déclaré qu’il n’est pas digne d’être enterré, son cadavre est arraché de la bière et il est « traîné par les pieds…au milieu des coups, des huées et des éclats de rire. Au pont de bois on le précipita dans le Rhône. Une main inconnue écrivit à la craie sur le parapet : « C’est ici le cimetière du maréchal Brune ». Le soir, le peuple dansa des farandoles ». [Houssaye]. Le corps du Maréchal Brune fut récupéré par un paysan près d’Arles qui l’inhuma. La maréchale le fit déterrer et transporter le cadavre dans son château de Saint-Just Sauvage (Marne). « Le cercueil resta plusieurs années au milieu d’un salon, car elle avait juré de le conserver là tant qu’elle n’aurait pas obtenu justice. »[Houssaye]. « Enfin en 1821, l’année même de la mort de l’Empereur, et après de multiples démarches, la cour de Riom déclara Farge et Guindon coupable de l’assassinat. Farge était mort, Guindon en fuite, fut condamné par contumace » [Id.]

Le Maréchal repose avec son épouse sous une tombe pyramidale dans le cimetière de Saint-Just-Sauvage (Marne) (9).

Brune fait partie de la sinistre série des massacres opérés durant la Terreur blanche (10). Citons également l’assassinat du Général Ramel à Toulouse, le 15 août, le Colonel Huchet de Labédoyère, fusillé le 19 août à Paris, l’exécution des frères Faucher à La Réole (Gironde), le 27 septembre et également Ney, exécuté le 7 décembre de cette même année.… 

Note.8)- «La Maréchale Brune ne voulut jamais admettre cette version déshonorante pour la mémoire de son époux ». [Vermeil de Conchard]. « Antoine de Carli parle « d’un complot entre gens de haut lignage. C’est pourquoi, après la catastrophe, magistrats, fonctionnaires et officiers royalistes estimèrent opportun une solution prudente, ménageant l’avenir : par raison d’état, tous décidèrent d’accréditer l’infâme version du suicide. On propagea donc, non sans zèle, le fait, on l’estampilla officiellement et les inspirateurs du procès-verbal, la conscience apaisée, se reposèrent pleins de confiance en l’immutabilité de leur triste détermination ». Note. 9)- Nous avons eu l’occasion de voir ce monument en 2003 : il était en parfait état. Note. 10)- « Le Maréchal Brune fut assassiné le 2 août en Avignon parce qu’il avait été l’ami de Danton et pour avoir réalisé la pacification de la Vendée en 1800, voilà pour la politique intérieure, et parce qu’il avait vaincu les Anglais, voilà pour la cause militaire », écrit Edouard Bonnal. Le général Mouton-Duvernet à Lyon, le général Chartrand à Lille furent également passés par les armes…Sans parler des nombreux procès et condamnations à mort prononcés à l’encontre de ceux qui avaient servi l’Empereur (Ameil, Poret de Morvan, Lallemand, Debelle, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Rigau, Barbanègre, Gruyer, Vandamme, Lamarque, Drouet d’Erlon, Cambronne, Bertrand, Drouot…). 

Cette liste est loin d’être complète…

Sources. 

-Edouard Bonnal : « Les royalistes contre l’armée (1815-1820) ». Paris, Librairie militaire R. Chapelot et Cie, 1906, 2 volumes.

-Antoine de Carli : « Quelques documents inédits sur l’assassinat du Maréchal Brune ». Avignon, Imprimerie Barthélémy, 1942.

-Duc de Castries : «La Terreur blanche. L’épuration de 1815. » Paris, Librairie Académique Perrin, 1981.

-Henry Houssaye : « 1815.La Seconde abdication-La Terreur blanche ». Paris, Perrin et Cie, 1905.

-Colonel breveté Vermeil de Conchard : « Le Maréchal Brune. Etudes historiques d’après des documents anciens, nouveaux et inédits ». Paris, Editions Eugène Figuière, 1935

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( 23 juin, 2019 )

Enlever l’Empereur (juin 1815) ?

Napoléon le Grand2Le colonel de Rumigny rejoint Paris dans l’espoir que la lutte va continuer, malgré la défaite de Waterloo.

J’allais donc galopant et pensant tristement, lorsque, dans la forêt de Villers-Cotterêts, je vis venir une voiture à quatre chevaux de poste avec un courrier en avant.

— Arrêtez, arrêtez ! me cria-t-on.

Je m’approchai de la voiture et je vis le général Sébastiani.

— Quelles nouvelles ? me dit-il.

— Mon général, je vais annoncer à l’Empereur que le maréchal Grouchy…

— Mon cher colonel, me répondit-il, l’Empereur a abdiqué. Il n’est plus à Paris. Mais allez au ministère de la Guerre, dites au prince d’Eckmühl [Davout] que vous m’avez rencontré et que je vais faire diligence pour arrêter l’ennemi et parlementer. Vous rencontrerez aujourd’hui, ajoute-t-il, le général La Fayette et Benjamin Constant, qui me suivent dans le même but.

Ces deux noms m’étaient antipathiques, et je dis au général :

— Mon général, il vaut mieux se battre que de négocier ; et on ne vous recevra pas, j’en suis certain.

Je continuai encore plus tristement ma route. A quelques lieues, La Fayette me fit appeler par son domestique, je ne répondis rien et en fis de même à Benjamin Constant, sauf un : « Va te faire f… » que je lui lâchai en passant.

J’arrivai enfin à Paris, où j’appris que l’Empereur était à la Malmaison, et qu’il me serait impossible d’aller le trouver parce qu’on le gardait à vue. Je me rendis donc au ministère de la Guerre et, pendant que je rendais compte au prince d’Eckmühl de ma mission, j’appris que le général Gérard avait réussi à passer à travers les ennemis et que, porté sur son fourgon, défendu par ses braves aides de camp, Perron, Lafontaine, Gérard, etc., et son escorte, il était arrivé à Paris. Cette nouvelle fut pour moi un premier sujet de consolation, car je lui étais fort attaché et je l’avais pleuré du fond de l’âme.

Pendant que j’étais dans le cabinet du ministre, on annonça le maréchal Oudinot. La conversation suivante s’établit. M. Guérier, secrétaire du maréchal, était présent.

— Mon cher maréchal, dit Oudinot, je viens te demander un commandement, car dans l’état des choses tout le monde se doit à son pays.

Le maréchal Davout l’interrompit brusquement en lui disant :

— Ah ! pour cela, c’est impossible. Qui diable veux-tu qui ait confiance en toi aujourd’hui, après ta conduite en 1814 ? La seule chose que je puisse faire est de te donner un commandement entre le village de Meudon et Paris.

— Je te remercie, dit Oudinot.

Et il s’en alla, pendant que le ministre, se tournant vers nous, expliqua :

— Où diable a-t-il la tête ! Personne ne se fierait à lui !

Je me rendis chez le général Gérard, qui était rue de Buffant, chez M. Duroux, son ami. Je le revis en état passable, mais souffrant beaucoup. Il causa de la mission qu’il m’avait donnée, et depuis nous en parlâmes souvent. Je n’ai jamais voulu rien publier pendant la controverse qui s’est établie en 1821 et 1822, au sujet du maréchal Grouchy. Il avait été plein de bonté pour moi en plusieurs occasions. Je pensais que les faits que j’écris ici intéresseraient surtout la postérité, et je ne voulais pas ajouter à l’âcreté des écrivains de l’époque. L’officier au carrick noisette dont parle Dismée, c’était moi.

J’étais, lors de ce débat, aide de camp de Mgr le duc d’Orléans, et, par conséquent, tenu à une neutralité silencieuse. Il m’eût été pénible de dire au maréchal Grouchy (qui était, je le répète, un homme d’honneur et un brave officier, commandant parfaitement, sous les ordres de l’Empereur, un corps de cavalerie) : « Vous êtes incapable de commander en chef, vous avez perdu la France ! » Je me suis donc abstenu. Le général Gérard lui-même m’a approuvé !

Vers la fin des Cent-Jours, les nouvelles les plus absurdes étaient répandues à profusion. Quand l’ennemi s’avança de tous les points de nos frontières de terre, le maréchal Davout et les membres du gouvernement provisoire n’offraient pas à l’armée, dans leur association hybride, une garantie suffisante pour que les troupes sentissent renaître confiance et ardeur guerrière.

Quelques colonels formèrent alors le projet d’enlever l’Empereur à la Malmaison. Il y eut plusieurs réunions auxquelles j’assistai. L’avis des plus énergiques était : 1° d’aller à la Malmaison, de saisir le général Becker qui avait la charge de garder l’Empereur ; 2° de se porter à la hâte, après avoir enlevé l’Empereur, sur la Chambre, de la jeter à la porte ; ensuite, de marcher à l’ennemi et de le battre pendant qu’il était en pleine sécurité.

La question de ce que l’on pouvait faire contre les ennemis nombreux qui s’avançaient inquiétait un peu, mais on pensait, et avec raison, que les absurdes idées de la Chambre et le peu d’énergie des membres du gouvernement provisoire allaient nous livrer pieds et poings liés aux Alliés, sans qu’ils voulussent rien entendre en voyant ce qui se passait chez nous. Il y avait une grande division dans les opinions des officiers qui se trouvaient réunis, et le complot avorta. L’âme du complot était Lalon, officier supérieur, qui me fit ses adieux et se brûla la cervelle quelque temps après.

Le maréchal Davout me donna alors un commandement du côté de La Villette. Parmi les hommes que j’avais à commander, se trouvaient 1 800 fédérés, qui étaient assez ardents, mais point disciplinés. Je fis peu de chose, bien que nous ayons tiraillé pendant quelques jours contre les Prussiens. Ceux-ci avaient commis la faute de se séparer, et un corps de 30 000 hommes s’était mis en marche sur Versailles.

Un conseil de guerre eut lieu à La Villette, où le maréchal Davout avait son quartier général. Il fut convenu que les troupes campées en avant de Montrouge sous les ordres du général Exelmans se porteraient sur Sèvres et attaqueraient les Prussiens. 12 000 hommes de la Garde devaient former la tête de la colonne qui partirait par le vieux Neuilly pour marcher sur Saint-Germain, le reste de l’armée devait suivre et menacer la gauche des ennemis. Le maréchal Davout me donna ordre de me rendre auprès des officiers ayant la direction du corps du général Gérard blessé, hors d’état encore de monter à cheval. J’allai à Montrouge et je suivis les troupes lorsqu’elles furent en marche.

Le général Exelmans faisait l’avant-garde avec la cavalerie. Il rencontra les Prussiens à Sèvres, les culbuta et arriva à Versailles, où un régiment de hussards de Brandebourg fut obligé de mettre bas les armes. La grille de Versailles qui barre la route de Saint-Germain se trouva fermée, de telle sorte que le régiment ennemi ne put se frayer un passage. Le reste de l’armée ne bougea plus. Naturellement, on fit passer les hussards et les prisonniers prussiens par le boulevard, où tous les Parisiens purent les voir. Ce petit succès enflamma l’ardeur de quelques gardes nationaux, mais il était trop tard ; la nation n’avait plus de chef, les discours de quelques députés jetaient le découragement et cela ne conduisait à rien. Les Alliés commençaient alors à entourer Paris et à couvrir de flots de troupes nos provinces les plus guerrières. La Vendée appelait les princes de la famille royale, et beaucoup de gens étaient fatigués des alarmes et des excitations des mois précédents.

Les vociférations des fédérés inquiétaient le grand nombre. Quant au prestige impérial, il restait affaibli : Napoléon, quelque grand qu’il fût, venait d’être vaincu deux fois, en 1814 et 1815. Les idées constitutionnelles avaient fait des progrès, tout concourait à annihiler nos forces combattantes. Nous étions encore plus de 70 000 vigoureux soldats, mais nos chefs n’avaient nullement la volonté de s’ensevelir sous les ruines de l’Empire. Par conséquent, aucun d’entre eux n’avait l’enthousiasme nécessaire pour entraîner les armées.

La capitulation de Paris se traita d’une étrange façon. On envoya, du quartier général situé à Montrouge, une députation qui se rendit à Meudon. Je la rencontrai en revenant des postes établis en avant d’Issy. M. Bourgeois, chef aux Affaires étrangères, me dit :

— Venez avec nous, nous aurons besoin de vous pour rapporter les nouvelles.

Mais au bas de la côte d’Issy, les Prussiens refusèrent de me laisser passer parce que j’étais à cheval, et je revins vers les postes de l’ancienne division Vichery. Des Gardes nationaux se ruèrent sur moi en me voyant revenir des postes prussiens, et peu s’en fallut que je ne fusse fusillé par eux. Heureusement, des grenadiers du 30e de ligne vinrent à mon secours, arrêtant la fureur de ces hommes sans frein ni discipline. A leur tour, ils furent heureux que j’intercédasse pour eux, car un sergent du 30e voulait les tuer sans miséricorde.

Quelques jours après, j’étais près du général Gérard, qui se rendait à Orléans avec l’armée du maréchal Davout. On s’arrêta à Savigny, où un grand nombre de généraux se trouvaient réunis. Il y eut une espèce de conseil, dans lequel on convint qu’il serait utile de faire une démarche en faveur du duc d’Orléans, alors en Angleterre. L’armée craignait Louis XVIII. Elle pensait que jamais ce monarque ne pardonnerait ce qui s’était passé au retour de l’Ile d’Elbe, qu’enfin les troupes seraient très mal traitées sous son règne.

A la suite du conseil, le général Gérard me fit appeler en présence des généraux Fresgnet, Pajol, Exelmans, Vichery et quelques autres. Le maréchal Davout me donna l’ordre de me rendre à Paris et de remettre au duc d’Otrante [Fouché] la lettre collective qu’on me confiait. En outre, j’avais ordre d’aller voir le duc de Vicence [Caulaincourt] et de m’entendre avec lui.

Je pris à la poste de Savigny un bidet – bien fatigué, mais allant un peu – et je m’acheminai sur Paris avec un postillon. A peine hors du village, le postillon effrayé me déclara qu’il n’irait pas plus loin, parce que les cosaques s’avançaient et qu’il serait gardé prisonnier. Je continuai donc mon chemin seul, et effectivement, à deux lieues, je fus arrêté par deux cosaques qui voulurent d’abord me désarmer, mais je tirai mon sabre et j’allais me mettre en défense lorsqu’un officier russe arriva au galop. Après quelques mots d’explication, il me donna un de ses hommes pour m’accompagner jusqu’à la barrière. Je me remis au galop et, soit que le cheval du cosaque fût fatigué, ou qu’il eût peur de s’éloigner de son poste, il me laissa gagner de l’avance et j’arrivai seul à Paris.

J’allai d’abord chez le duc de Vicence. Il était aux Tuileries, dans l’appartement qui donnait sur le quai, au bout de la galerie de Diane. Il lut attentivement la lettre dont j’étais porteur, et, après quelques mots d’entretien, il m’envoya au duc d’Otrante. Je trouvai ce ministre quai Malaquais, à l’ancien hôtel de la Police. Il était fort tard dans la nuit. Le duc me parla de la lettre dont j’étais porteur et me dit que les difficultés seraient énormes, que les Alliés voulaient purement et simplement rétablir Louis XVIII comme il était en 1814, qu’une nouvelle proposition entraverait les choses et qu’il me donnerait une réponse le lendemain.

Je me retirai. Le lendemain, lorsque je revins, il me dit d’attendre. La journée se passa, et lorsque je voulus avoir un ordre pour retourner au quartier général, il me dit que c’était inutile, qu’il fallait que je restasse à Paris, que d’ailleurs il ne me donnerait pas de passeport.

Cette réponse me mit en fureur ; et je le lui témoignais, lorsqu’il me dit tranquillement :

— Mon cher colonel, je partage toutes les pensées des généraux ; mais il y a force majeure, je l’ai fait dire au prince d’Eckmühl [Davout] et aux autres officiers de l’armée.

Je lui représentai que si je restais à Paris pendant que l’armée était à Orléans et sur la rive gauche de la Loire, j’aurais l’air d’être un déserteur. Alors il me dit :

— Revenez dans deux jours, vous aurez un passeport.

J’étais à Paris, lorsque je rencontrai La Bédoyère, avec qui j’étais lié depuis la campagne de 1813. Il était en cabriolet.

Je l’arrêtai et lui parlai de l’imprudence qu’il commettait en ne partant pas ; qu’il n’y avait pour lui qu’un lieu de sûreté et qu’il devait gagner l’Amérique. Il me dit qu’on ne le prendrait pas et que, d’ailleurs, on n’oserait pas le mettre à mort.

J’eus beau l’engager à montrer de la prudence, je n’en pus rien obtenir et je le quittai, bien convaincu qu’il lui arriverait malheur.

Ma conviction n’était, hélas ! que trop fondée. [La Bédoyère sera fusillé le 19 août suivant]

J’ai connu peu d’officiers plus braves, de plus d’entrain à l’armée, d’un plus brillant courage. Je l’accompagnais à la bataille de Bautzen lorsqu’il commandait le 112e de ligne ; je lui apportai l’ordre du général Gérard de reprendre la position que le maréchal Oudinot abandonnait, avec tout son corps d’armée. Cette position, qui était sur le flanc droit de notre division Gérard, était occupée par une division de grenadiers russes. Le maréchal Oudinot l’avait évacuée malgré les plus vives instances du général Gérard, qui bouillonnait de colère, parce que de là pouvait dépendre le non-succès de la bataille. Lorsque j’apportai l’ordre à La Bédoyère, il me dit :

— Diable, ce sera rude !

— Oui, mais le général m’a chargé de vous dire que, dussions-nous y périr, il faut l’enlever.

— Alors, allons ! Par division à droite, à distance de peloton, serrez la colonne ! cria-t-il ; et ensuite : en avant marche !

Jamais mouvement ne fut plus beau, et le 112e aborda les Russes la baïonnette croisée, nous eûmes la gloire d’enlever cette rude position, et je vis le capitaine de grenadiers du 1er bataillon du 112e abattre de son épée l’officier russe qui était devant lui.

Chacun de nous croisa le fer avec les Russes. La Bédoyère fut admirable. Lorsque l’occupation de la position fut assurée, je courus vers le général Gérard, qui était à quelques pas de nous.

Pauvre La Bédoyère ! Que n’est-il tombé là !

 

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( 17 juin, 2019 )

17 et 18 juin 1815…

waterloo

« Le 17 juin au matin, l’Empereur confia à Grouchy le commandement d’un corps d’armée de trente-cinq mille hommes, afin de poursuivre l’armée prussienne et de compléter sa défaite. Notre division en faisait partie. Nous nous dirigeâmes, vers midi, sur Gembloux, où nous arrivâmes le soir. Jamais soldats ne passèrent une nuit plus affreuse. Toute la journée avait été sombre et pluvieuse; vers le soir, la pluie tomba par torrents, à tel point, qu’en marchant, les soldats avaient souvent de l’eau jusqu’à la cheville. Ils devaient cependant bivouaquer autour de la ville, sans abri et sans nourriture; aussi, le lendemain, avaient-ils l’air de déterrés. Plus heureux qu’eux, notre état-major logeait en ville, sans pour cela avoir pu prendre de repos, car pour mon compte, je fus envoyé plusieurs fois en ordonnance pendant cette cruelle nuit. L’ordre de mouvement ne fut donné, le 18 juin, que vers les huit heures du matin. Nous formions la tête de la colonne du corps de Vandamme, et lorsque nous eûmes dépassé d’une lieue le village de Sart-à-Walhain, nous restâmes environ pendant trois heures à faire la soupe; repas qui fut payé cher par les conséquences fatales que l’armée et la France en éprouvèrent. C’est pendant ce temps, qu’entendant le bruit du canon vers notre gauche, le général Vandamme m’ordonna de courir bride abattue vers le maréchal Grouchy pour le prévenir de cette circonstance. Je trouvai Grouchy à Sart-à-Walhain, dans un château appartenant à M.F. ***; et, lorsque j’arrivai à lui, il était devant une table, consultant des cartes, tandis que les officiers de son état-major mangeaient des fraises. J’ignore si le maréchal avait été déjà prévenu de la nouvelle que je lui apportais, mais ce que je puis affirmer, c’est qu’aussitôt après m’avoir entendu, il donna l’ordre de monter à cheval. Je me souviens que plusieurs officiers coururent dans le jardin, et appliquèrent leurs oreilles sur la terre pour se rendre compte de la direction du canon. Un historien qui a écrit sur cette campagne de 1815 avec un grand talent et une impartialité remarquable, et qui m’avait demandé des détails sur la coopération de notre division, pendant cette journée du 18, a cependant interprété d’une manière trop défavorable pour le maréchal Grouchy, mais sans intention hostile contre lui, ce que je lui avais dit à propos de l’incident dont je viens de parler; il semblerait, d’après lui, que si le maréchal a apporté de la mollesse et de l’indécision dans cette circonstance, c’est parce qu’il s’était oublié à manger des fraises à Walhain. C’était pourtant bien naïvement, avec réserve et sans arrière- pensée que je lui avais rendu-compte de ce que j’avais vu. En campagne, l’officier comme le soldat se nourrit de ce qui lui tombe sous la main, trop souvent il ne peut pas choisir; à Walhain, il mangeait des fraises, parce que probablement il n’avait pas trouvé une nourriture plus confortable, et qui certes eût convenu davantage à son estomac. Trop jeune alors pour juger sainement les événements, à plus forte raison pour me permettre de les critiquer, je ne recevais mes impressions que par ce qui se passait sous mes yeux; aussi, sans m’inquiéter du jugement des autres à l’égard de la conduite du maréchal Grouchy pendant cette campagne, ne me laissant influencer d’ailleurs que par les antécédents glorieux de cet illustre homme de guerre, ai-je conservé l’idée la plus haute de son caractère par l’activité que je l’ai vu déployer ce jour-là, en se multipliant de manière à veiller par lui-même à tous les mouvements qu’il ordonnait. Son fils, alors son aide-de- camp et aujourd’hui général, le secondait avec une ardeur telle, qu’on ne voyait que lui partout. Cet hommage que je me plais à rendre à la vérité, est d’autant plus désintéressé, que je n’ai pas l’honneur de connaître M. le général Grouchy. Nous suivîmes le maréchal, qui se porta à la tête de son corps d’armée, et je rejoignis notre division qui, dans ce moment, était engagée avec un fort parti de Prussiens à un endroit nommé la Baraque, entre Sart-à-Walhain et Wavre. Le général Lefol s’apercevant que plusieurs tirailleurs s’étaient avancés trop près d’un bois où un parti de Prussiens s’était retiré, m’envoya les prévenir de rebrousser chemin; et, à peine étais-je à leur hauteur, qu’il partit de la lisière de ce bois une vive fusillade qui tua quatre hommes autour de moi, et qui blessa même mon cheval au sabot. De retour de cette petite expédition, je rencontrai le général Corsin et notre chef d’état-major, le colonel Marion, auxquels je rendais compte de ce qui venait d’arriver, lorsque, tout-à-coup, je vis tomber à la renverse ce dernier, qu’une balle venait de blesser grièvement en lui traversant le corps d’outre en outre; en tombant, il eut encore la force de me prier de ne pas l’abandonner. Je pris donc avec moi quatre sapeurs qui improvisèrent un brancard et qui le transportèrent hors de la portée du feu de l’ennemi. Je voulus donner à ces braves gens une pièce d’or que j’avais retirée de la poche du colonel, mais ils me refusèrent en me disant qu’ils n’avaient fait que leur devoir. Un chirurgien pansa à la hâte le blessé, auquel il fit des deux cotés du corps de fortes incisions, et ayant fait mettre le colonel dans la carriole de notre cantinière, qui avait débarrassé sa voiture de toute sa marchandise, je le conduisis à Walhain, précisément dans la chambre où deux heures auparavant j’avais été trouver le maréchal Grouchy. Cette maison était déjà encombrée de blessés, mais cela n’empêcha pas le propriétaire, ainsi que ses deux charmantes filles, de donner tous leurs soins au colonel. Dans cette pièce se trouvait aussi, je ne sais comment, M. Foulques d’Oraison, alors lieutenant d’état-major comme moi, aujourd’hui général, qui eut la bonté de nous aider à installer notre blessé. Le général Gérard ayant été atteint par une balle, fut amené le soir dans ce château; et, profitant de cette occasion, je priai le chirurgien qui l’accompagnait de venir visiter le colonel, afin de me dire ce qu’il pensait de sa position. Après donc avoir sondé sa plaie, il me dit positivement que c’était un homme perdu, qu’il n’y avait aucune ressource pour le sauver. Le colonel, qui avait le sentiment de son état, me donna ses bijoux, sa montre, son argent et un portrait de femme qu’il portait sur sa poitrine; il me confia pareillement son domestique et ses chevaux; et, après m’avoir encore remercié, il me fit signe d’aller rejoindre mon poste, que j’avais peut-être quitté légèrement, pour ne pas le laisser exposé à mourir, faute de soins, sur le champ de bataille. Je le laissai donc là en le recommandant de nouveau à ses hôtes, et je rejoignis notre division qui était engagée à Wavres, en annonçant sa mort comme devant être certaine. Heureusement il n’en fut rien; car deux mois plus tard, étant à l’armée de la Loire, à Tulle, je lui écrivis au hasard, voulant savoir positivement ce qu’il était devenu, et voici la copie de sa réponse, que j’ai conservée:

« Sart-à-Walhain, le 10 septembre 1815.

Mon cher Charles, j’ai reçu votre lettre du 10 août dernier, et je vous remercie. Je suis maintenant très bien rétabli et prêt à monter à cheval. Faites-moi l’amitié de témoigner à nos camarades de l’état-major combien j’ai été sensible à l’intérêt qu’ils ont pris à mon infortune. Vous êtes trop modeste, mon cher ami, je vous ai les plus grandes obligations, et je n’oublierai jamais l’attache- ment que vous m’avez marqué dans cette circonstance. En me faisant transporter aussitôt mon effroyable blessure à Walhain, vous m’avez sauvé la vie. Après votre départ, j’ai subi une hémorragie qui a demandé les plus grands soins. J’ai reçu des nouvelles de mes chevaux et autres petits intérêts; vous avez tout fait pour le mieux  Je ne sais, mon ami, quand il me sera permis de rentre  en France, car je suis retenu ici prisonnier par ma parole d’honneur, et, pour des hommes de notre profes sion, c’est une barrière infranchissable. Je prie le général auquel j’écris de vous témoigner toute ma reconnaissance. Si vous voulez me donner de vos nouvelles, je les recevrai toujours avec un plaisir nouveau. Adieu, Charles, dites-moi quelque chose de votre état-major et des troupes que vous commandez.

Tout à vous, votre ami pour la vie.

Signé baron MARION. »

Quelques mois après notre retour de l’armée de la Loire, je revis à Paris le colonel Marion, et je reçus de lui des témoignages d’affection en souvenir du service que je lui avais rendu. Désigné pour commander le 20ème  de ligne, il partit en 1830, avec son régiment, pour l’Afrique, et depuis ce temps je n’ai plus entendu parler de lui; je crois qu’il mourut quelque temps après, étant en retraite, avec le grade de général de brigade. »

 

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.30-35)

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( 16 juin, 2019 )

Bataille de Fleurus ou de Ligny.

 » Le lendemain matin, 16 juin 1815, le temps était magnifique, le soleil était ardent et nous présageait une chaude journée, comme elle le fut en effet sous tous les rapports. Nos soldats firent la soupe, et notre corps d’armée prit posi tion en avant de Fleurus, faisant face au village de Saint- Amand, ayant à sa gauche la division Girard. Tout respirait le calme dans cette plaine immense et fertile qui se déroulait devant nous, et que parcouraient en silence nos colonnes d’infanterie, de cavalerie et nos parcs d’artillerie; on n’eût pas cru que cent cinquante mille hommes allaient en venir aux mains et se disputer quelques toises de terrain avec un acharnement tel que depuis longtemps il n’y en avait pas eu d’exemple, et que cinq heures après, sur ce nombre de cent cinquante mille hommes, quarante mille environ seraient morts, mutilés ou mis hors de combat. Ce calme, qui ressemblait à celui qui toujours précède l’orage, avait quelque chose de saisissant et qui faisait battre le cœur. Nous voyions en face de nous, sur la colline, entre Saint-Amand et Ligny, l’armée ennemie faire de même que nous ses dispositions, et je l’avoue, ce moment solennel, précurseur de tant de désastres, m’impressionna bien davantage que le moment d’ensuite, lorsque nous en vînmes aux mains. Lorsque toutes les dispositions pour la bataille qui se préparait furent terminées, ce fut notre division qui eut l’honneur d’ouvrir le feu contre Saint-Amand, qui devint le théâtre de combats acharnés. Tout conseillait à l’Empereur d’y diriger sa principale attaque; par-là, évitant une

partie des difficultés du terrain, et se rapprochant du maréchal Ney engagé aux Quatre-Bras contre l’avant-garde de Wellington, il aurait pu lui porter des secours ou en recevoir, séparer les Prussiens des Anglais et forcer les premiers de se retirer sur Namur; aussi, emporté par le désir d’exterminer l’armée prussienne, se décida-t-il à livrer une bataille générale. Ainsi que je viens de le dire, chargé de commencer le feu contre Saint-Amand, le général Lefol fit former le carré à sa division, et il la harangua avec tant de bonheur que ses soldats, pleins d’enthousiasme et excités d’ailleurs par la présence de Napoléon, qui passait en ce moment devant le front de la division, demandèrent à grands cris à marcher à l’ennemi. L’ordre d’attaquer Saint-Amand ayant enfin été donné, le général fit détacher un assez grand nombre de tirailleurs et s’avança à la tête de sa division formée sur trois colonnes. Le premier boulet parti des batteries prussiennes tomba dans ses masses et tua huit hommes d’une compagnie commandée par le capitaine Revest, mort depuis colonel d’un régiment d’infanterie. Cet événement, loin d’arrêter l’ardeur de nos soldats, ne fit que l’exciter, et c’est ainsi qu’ils arrivèrent à Saint-Amand et l’emportèrent à la baïonnette. De ce moment la bataille prit un caractère sanglant. Chaque parti était soutenu par une artillerie formidable, dont les détonations imitaient le bruit de la foudre, et ces attaques terribles s’alimentaient pour ainsi dire par un mouvement de fluctuation alternatif entre les deux armées revenant sans cesse à la charge. Près de deux cents bouches à feu étaient pointées contre le village par deux armées qui s’en disputaient la possession; c’était la clef de la position de Blücher, et tout l’effort de la bataille se portait sur Saint-Amand qui fut pris et repris trois fois au milieu de scènes de carnage horrible; et, comme le dit avec raison Vaulabelle dans son « Histoire des deux Restaurations » : « Chaque arbre, chaque fossé, chaque clôture était attaqué et défendu avec fureur; on luttait corps à corps, on se fusillait à brûle-pourpoint, on se tuait à coups de baïonnettes, et nos soldats tombaient en criant vive l’Empereur! ils ne se laissaient même emporter à l’ambulance que lorsqu’il leur était impossible de continuer à pren-  dre part au combat. »

Le général Lefol, entré le premier à Saint-Amand, eut son cheval tué sous lui dans un verger, et allait sans doute être fait prisonnier ou tué lorsque j’eus le bonheur de le tirer de ce mauvais pas en lui donnant le mien. Dans ce même moment son fils, Louis Lefol, chef de bataillon au 2ème léger, de la division du prince Jérôme, engagée aux Quatre-Bras, recevait une balle qui lui fracassait le poignet. Louis est mort à Oran en 1831, étant colonel du 21ème  régiment d’infanterie de ligne; il passait pour un des officiers les plus distingués de l’armée, et serait sans doute arrivé aux plus hautes dignités militaires. Le combat se prolongea, avec des avantages balancés, jusqu’au soir; toutefois les Prussiens ne purent reprendre ni l’église, ni le cimetière, dont notre division s’était si vigoureusement emparée dès le début de la bataille. Ce fut, autant que je puis me le rappeler, vers les six heures qu’il se manifesta parmi les soldats d’un régiment un mouvement de terreur, que l’on ignora heureusement dans l’armée et qui aurait pu avoir des suites funestes sans un moyen d’une extrême énergie qu’employa le général Lefol, et sans l’empressement que mirent plusieurs officiers à faire cesser cette espèce de panique, occasionnée d’abord par la fausse nouvelle répandue qu’une colonne ennemie venait surprendre la gauche de notre division, et par l’impression pénible que causa au 6U.c de ligne la mort du colonel Dubalen, qu’il aimait et estimait.

Plusieurs soldats quittèrent leurs rangs, jetèrent leurs fusils et pouvaient ébranler, peut-être même entraîner tout le corps d’armée, lorsque plusieurs officiers, au nombre desquels se trouva le général Corsin , commandant l’une des brigades de notre division, accoururent, arrêtèrent les fuyards, les rassemblèrent et les ramenèrent au combat, qu’ils soutinrent ensuite jusqu’au soir avec la même intrépidité qu’au début. Le général Corsin qui, pendant cette journée se fit remarquer par son courage et son énergie, eut trois chevaux tués ou blessés sous lui à Saint-Amand, et ses anciennes blessures s’étant rouvertes pendant notre retraite, cet officier général dut rester à Givet et résigner son commandement. Pendant que nous nous battions à Saint-Amand , une lutte semblable avait lieu à Ligny.

A dix heures la bataille était gagnée.

Voici, a l’occasion de bataille de Fleurus (Ligny), un écrit dont je conserve l’original entre mes mains, et que m’a laissé le général Corsin, comme un témoignage de son intérêt et de sa bonne affection pour moi.

« Nous, général de division, grand-officier de la Légion d’honneur, commandant en 1815 la 1ère  brigade de la division Lefol, constatons les faits dont le détail suit:

Le 16 juin 1815, la division Lefol contribua au gain de la bataille de Ligny (Fleurus) en luttant avec une glo rieuse persévérance contre les forces de Blücher bien  supérieures aux nôtres. Chargé de commencer le feu contre Saint-Amand, le général Lefol s’avança à la tête de sa division vers ce village, qui fut pris et repris plusieurs fois. Pendant une de ces attaques et au moment où nous en étions repoussés, le général Lefol eut son cheval tué sous lui, et allait être fait prisonnier lorsque l’aide-de- camp Lefol, n’écoutant que son devoir, mit pied à terre au milieu d’une scène de carnage horrible, pour lui donner son cheval ; tous deux essuyèrent une décharge de mousqueterie et allaient être tués ou pris lorsque l’arrivée imprévue d’une compagnie du 64ème, sur le lieu de  cette scène, les sauva en donnant le temps au général de monter sur son nouveau cheval, et d’aller rejoindre cette compagnie avec son neveu. L’aide-de-camp Lefol eut son épaulette enlevée par un biscaïen , et son cheval fut légèrement blessé. Toute la division a pu être témoin de sa brillante con duite dans les périlleuses attaques du cimetière de Saint-Amand. Le soir de cette mémorable journée, le jeune Lefol qui avait contribué à sauver la vie à son général et qui déjà, à cette époque, avait été décoré par l’Empereur lui-même (décret du 26 mars 1815), fut proposé sur le champ de bataille, pour le grade de capitaine.

 Le Général de Division,

« Signé: Vte CORSIN.

Vu par nous, sous-intendant militaire de première classe, commissaire des guerres en 1815, attaché à la division du général Lefol, commandant la 8ème division de l’armée du Nord, pour légalisation de la signature du général  Vte Corsin, alors commandant la 1ère  brigade de la division Lefol, et pour affirmer les faits ci-dessus relatés, comme en ayant été le témoin oculaire.

Signé : CHUFFART.

Pour copie conforme à l’original qui nous a été présenté.

Le Sous-intendant militaire,

Signé : LASELVE. »

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.19-25)

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( 28 mai, 2019 )

Un méconnu de l’Épopée:le colonel Calosso…

Ombre 3

« Je viens de jeter sur le papier, sans prétention et sans art, le récit des événements d’une vie passablement agitée. » Tels sont les mots écrits par le colonel Jean-Timothée Calosso, au début de ses « Mémoires d’un vieux soldat ». Publié la première fois en 1857, à Nice, ce témoignage retrace parfaitement ce que pouvait être l’existence d’un  officier du Premier Empire.

Né en 1789, « à Chivasso, province de Turin », il s’engage à 17 ans au 24ème régiment de chasseurs à  cheval. Désigné pour faire partie des escadrons de guerre qui devaient rejoindre la Grande Armée en Prusse, il quitte l’Italie fin 1806. « Une partie du régiment était monté, l’autre à pied. » Il connaîtra  son baptême du feu en juin 1807 : « Nous passâmes la rivière [la Vistule] au gué sous le feu de l’ennemi et nous déployâmes dans la plaine ». Son récit contient de nombreux détails et anecdotes; ainsi écrit-il : « C’était mon début dans ce terrible jeu des batailles et j’eus le bonheur d‘en sortir sain et sauf. Je ne crains pas d’avouer que les premiers boulets qui sifflèrent à mes oreilles me causèrent une vive émotion. Je baissais la tête croyant les éviter ; alors mon camarade de lit, le vieux Cibois me dit : « Il est inutile de vous baisser, Calosso, lorsque vous les entendez souffler, ils ne sont plus à craindre car ils ont déjà touché le but ». Plus tard, le jeune chasseur participe à la bataille de Friedland. Il revient souvent à la vie du soldat en campagne (l’anecdote sur son rôle de cuisinier improvisé est mémorable !). Nous le retrouvons plus tard à Tilsitt, côtoyant « les hussards noirs prussiens ». Après la rencontre légendaire des deux empereurs sur le Niémen, Calosso est désigné en octobre 1807 « pour passer à la compagnie d’élite ». Au printemps de 1809, il est en Autriche et participe à la prise de Ratisbonne, puis à la bataille d’Essling. C’est au cours de cette dernière qu’il sera blessé une première fois, par « un vigoureux coup de sabre ». Puis il est fortement contusionné à la cuisse par un boulet.

Bloqué sous son cheval tué, il manquera d’être dépouillé par deux hussards autrichiens. Mais notre homme s’en sortira, tout en étant de nouveau blessé quelques heures plus tard… Il sera nommé brigadier durant cette campagne.

 En 1810, Calosso est nommé maréchal-des-logis dans la 7ème compagnie, puis maréchal-des-logis chef de la compagnie d’élite. Puis il participe à la campagne de Russie. « Les ponts militaires étant jetés sur le fleuve, au point du jour du 24 [juin1812], les colonnes de cavalerie d’avant-garde s’ébranlèrent et le passage commença sous les yeux de l’Empereur placé sur un mamelon qui dominait les ponts ». Les événements auxquels il participe son toujours très bien décrits. Il n’y a pas de temps mort dans le récit du chasseur à cheval Calosso. On notera une très bonne description de la bataille de Polotsk, le 18 août 1812. Il manqua d’ailleurs y être coupé en deux par un boulet…

Plus loin, l’auteur évoque la retraite, le fameux passage de la Bérézina… Il faut affronter le froid intense, la faim et continuer à se battre !  « Je regrette de n’avoir pas conservé dans ma mémoire le nom de l’intrépide commandant de la batterie du quatrième d’artillerie à cheval, qui, malgré sa jambe de bois, sabrait avec nous… », précise-t’il.  Ce passage de ses « Mémoires » est chargé d’un réalisme très fort. Le lecteur souffre avec lui et ressent le même découragement face à la montée de Ponari, cet obstacle de glace infranchissable…

En 1813, Calosso participe à la campagne d’Allemagne. Présent à Bautzen, il est nommé sous-lieutenant, quelques jours après, le 13 juillet. Blessé à la bataille de Wachau (le 16 octobre 1813) « d’un coup de pistolet par un hussard hongrois et de deux coups de lance par les hulans », Calosso est présent malgré tout à Leipzig, cette bataille mémorable par la violence des combats…

L’année suivante, le sous-lieutenant Calosso sera présent « dans cette admirable campagne de France qui suffirait à elle seule pour immortaliser l’Empereur et son armée. » Il se trouve à Fontainebleau lors de l’abdication de l’Empereur. « Pour la dernière fois je vis Napoléon au moment où les rois, qui lui avaient donné le titre de frère, allaient l’exiler à l’île d’Elbe, en attendant qu’ils le déportassent sur un autre rocher bien autrement meurtrier ».

Après la chute de l’Empire, Jean-Timothée Calosso retournera en Piémont et rejoindra les rangs de l’armée sarde.

 La conclusion lui appartient avec ces quelques mots : « …la vie des camps et des bivouacs que j’ai menée pendant huit ans d’une époque héroïque, intéressera peut-être les survivants de cette grande armée [à l’époque il y avait encore de ces combattants…] à laquelle j’ai eu l’honneur d’appartenir. »

C.B.

—–

Complément…

Il convient de savoir qu’après 1815, l’auteur, qui n’avait que 25 ans, se battra dans les rangs de l’armée italienne face à la domination autrichienne sur l’Italie. Après un passage en Espagne, il entre au service de la Grèce puis vers 1823, à celui du sultan de Turquie Mahmoud. Ayant dû prendre le nom de Rustem-bey, « sans renier ni sa religion, ni ses deux patries, le Piémont et la France », il est nommé colonel.

Jean-Timothée Calosso, ne prendra sa retraite qu’en 1843 et s’éteindra à  Nice le 27 mars 1865, cinq ans après le rattachement de ce comté à la France. On consultera avec intérêt l’article qui a été consacré en 1925 à cet intéressant militaire dans le n°64 de la revue « Nice-Historique ». Il est en ligne sur internet par ce lien : http://www.nicehistorique.org/vwr/?nav=Index&document=517

 

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( 14 mai, 2019 )

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz.

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz. dans HORS-SERIE ltzenLe 14 mai, l’armée installa son camp près de Bautzen, un demi-mille en arrière de la ville. La ville et le terrain environnant étaient occupés par l’avant-garde sous les ordres du général comte Milora­do­witch. Le camp proprement dit avait son aile gauche derrière HIein-Jenkwitz, son centre derrière Gross­-Jenkwitz et Bas­chütz et sa droite appuyée à Kreckwitz.

La chaîne de hauteurs qui sépare le ruisseau de Klein-Bautzen de l’armée, entre Kreckwitz et Nieder­-Gurkau, ne fut pas occupée au début, pour ne pas étendre par trop la position. Lorsque le général Barclay de Tolly, qui s’était em­paré de Thorn, eut rejoint l’armée le 17, avec 14 000 hom­mes, en passant par Sprottau, il prit position sur les hau­teurs de Kreckwitz et forma l’aile droite de l’armée. Devant le front, et derrière les villages de Gross, KIein-Jenkwitz et Baschütz, on créa des embrasures pour l’artillerie, afin de lui donner l’avantage d’un tir à couvert sur l’ennemi, car on prévoyait une longue et violente canon­nade. L’armée goûta là un repos de huit jours, dont elle avait grand besoin après tant de marches et de combats. L’ennemi se montra, il est vrai, dès le 15, devant nos avant-postes ; mais il se contenta de les rejeter un peu en arrière, et de faire camper son avant-garde sur les hauteurs opposées, ce qui n’empêcha pas nos avant-postes de rester établis au bord de la vallée. L’armée s’était vu rejoindre, après la bataille de Gross-Görschen, par le général Kleist avec 5 000 hommes, par le général Barclay avec 1 000, par 3 000 hommes de la réserve prussienne, et quelques milliers d’hommes de ren­forts rus­ses. Elle s’était donc augmentée de 24 à 25 000 hommes. Si l’on évalue à 46 000 hommes les pertes qu’elle avait subies à la bataille de Gross-Görschen et dans les combats qui avaient suivi, on peut admettre qu’elle comptait 80 000 hommes prêts à entrer en ligne.

Quant aux forces de l’ennemi,. on ne saurait rien en dire de précis. Il paraît certain toutefois que ce n’est pas sans intention que l’Empereur resta immobile et inactif pendant huit jours devant Bautzen. D’après des renseignements ulté­rieurs, d’importants renforts traversèrent Dresde à cette époque, et il est certain qu’une partie des troupes de Davout avait été rappelée du bas-­Elbe. En outre, la garnison saxonne de Torgau et la grosse cavalerie qui était allée en Bohême avec le roi de Saxe, avaient dû rejoindre l’armée française en même temps que le contingent wurtembergeois. On peut donc admettre que les pertes de l’ennemi à Gross-Görschen et aux autres combats ont été largement compensées et qu’à la bataille de Bautzen les forces françai­ses s’élevaient de nouveau à 420 000 hommes. Dans ces conditions, puisqu’on avait affaire à une su­périorité numérique presque aussi considérable qu’à Gross Görschen, il n’eût pas été à propos de livrer bataille, si le système des Alliés n’avait pas consisté à disputer au­tant que possible le terrain à l’ennemi, et à montrer à l’Eu­rope que notre première bataille n’avait nullement été une défaite, et que, ni matériellement, ni moralement, nous n’étions hors d’état de tenir tête à l’ennemi. Il valait mieux donner aux Autrichiens cette conviction que nous étions résolus à ne pas épargner nos forces, et à ne pas nous en remettre à eux du soin de délivrer l’Europe, pendant que nous garderions une expectative pusillanime. En raison de sa supériorité morale, l’armée nourrissait le désir de se mesurer de nouveau et aussi vite que possible avec l’ennemi ; une nouvelle retraite sans combat aurait anéanti ce beau zèle et affaibli la confiance dans le comman­dement. La région de Bautzen était, comme nous le démon­trerons avec plus de détail, favorable à nos armes ; par suite, on convint de tenter encore une fois sur cette position de ré­sister aux forces ennemies.

Le 18, on apprit que le général Lauriston, qu’on avait envoyé contre la Marche dans la conviction que les Alliés seraient désormais incapables de résistance, s’avançait par Hoyerswerda. Aussitôt, le corps de Barclay, auquel se joignit celui d’York, fut dirigé vers cette localité.

La marche s’exécuta sur deux colonnes dans la nuit du 18 au 19. La colonne de gauche, sous le général Barclay, tomba près de Koenigswartha sur le corps du général Lau­riston, le repoussa après une lutte opiniâtre et lui enleva 2 000 prisonniers et 11 canons. La colonne, de droite, sous le général York, forte d’environ 5 000 hommes, rencontra à Wleissig le corps du maréchal Ney qui s’était réuni à celui du général Lauriston. Les attaques répétées du général York contre les forces bien supérieures du maréchal Ney contri­buèrent beaucoup à empêcher le maréchal de se porter au secours de Lauriston. Grâce à cet effort, qu’York continua jusqu’au soir, le combat de Barclay contre Lauris­ton prit une tournure favorable et les positions du champ de bataille fu­rent maintenues jusqu’à la nuit. L’obscurité étant venue, le corps prussien retourna à l’armée principale. La direction prise par les corps de Ney et de Lauriston sur le flanc droit de Bautzen dévoilait l’intention de ces deux généraux de tourner la position par Gleina et Preititz, le premier de ces deux villages se trouvant un petit demi-mille derrière l’emplacement de l’aile droite, à Kreckwitz. Il fallut donc chan­ger de position, et le 20, premier jour de la bataille, l’armée était établie de la façon suivante L’aile gauche occupait une petite colline derrière Klein-Jenkwitz. La ligne de front, passant par les villages de Gross-Jenkwitz et Baschütz, se dirigeait sur Krechwitz et de là vers Nieder-Gurkau sur la Sprée, où le flanc droit, décri­vant une légère courbe en arrière, la Sprée devant lui, allait aboutir au moulin à vent de Gleina.

Klein-Jenkwitz est situé près d’un ruisseau qui des­cend de la haute croupe à laquelle est adossé Hochkirch ; cette croupe longeait donc le flanc gauche de la position. Le ruisseau coule de Klein-Jenkwitz par Nadelwitz, Nieder­kaina et Basankwitz jusqu’à Kreckwitz où il fait un léger coude à droite pour atteindre Gleina en passant par Klein­Bautzen et Preititz. Ce ruisseau décrivait donc une courbe devant le front : au centre il s’en éloignait d’environ 4 500 pas et formait une sorte de demi-lune entièrement plane. A Kreckwitz, il coupait la position, tandis que l’aile droite oc­cupait le secteur compris entre lui et la Sprée ; cette rivière coule, en effet, pendant un quart de mille, tout à fait parallè­le­ment an ruisseau. A Gleina, il venait effleurer sur les ar­rières l’extrême aile droite de la position, parce que ce flanc (potence) courait depuis Nieder-Gurkau jusqu’à Gleina, dia­gonalement entre lui et la Sprée. De même que le ruis­seau couvrait le front jusqu’à Kreckwitz, de même la Sprée cou­vrait le flanc de Nieder-Gurkau à Gleina. L’espace com­pris entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau est découvert et large d’environ 1 500 pas ; en avant se trouvent des hau­teurs qui, près du village de Burk, forment la limite de la vallée de la Sprée. Tout le terrain, depuis Klein-Jenhwitz jusqu’à Krecl­cwitz peut être considéré comme une plaine, quoique l’aile gauche se trouvait un peu plus élevée. Mais, derrière la posi­tion, le terrain monte dans la direction d’Hochkirch.

Entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau se trouvait le groupe de collines dont il a déjà été question et qui servit de position principale au corps du général Blücher. Les villa­ges situés en avant de cette position et plus près de la Sprée fu­rent occupés par des troupes légères. L’extrême aile droite, sous Barclay, était à Gleina et sur la position avan­tageuse du Moulin a vent. Elle avait devant elle, a portée de canon, le défilé de Klix, au delà de la Sprée ; il s’agissait donc d’organiser la défense sur la rivière même, c’est-à-dire der­rière les villages de Nieller-Gurkau, Doberschütz, Plies­ko­witz et Malschwitz. Cependant, le mont du Moulin à vent près de Gleina, offrait un point très avantageux pour défen­dre, à portée de canon, les passages de la Sprée en aval de Malschwitz. Le 20, les troupes étaient réparties de la façon sui­vante sur cette position Le lieutenant général de Berg avec son corps, envi­ron 4 000 hommes, à l’aile gauche, derrière Jenkwitz ; à sa droite, le lieutenant général York et 5 000 hommes de trou­pes jusque derrière Baschütz. De Baschütz jusqu’à Krech­witz était un espace d’environ 2 000 pas, complètement plat, où aucune troupe ne se trouvait en première ligne. Il était couvert par la réserve des cuirassiers placée en ar­rière.

De Krechwitz à Nieder-Gurkau, en passant par Do­berschütz jusqu’à Plieskowitz, s’étendait le front du corps Blücher qui, sans la réserve de cuirassiers, peut être éva­lué à 18 000 hommes. A Gleina se tenait le général Barclay avec 14 000 hommes. Le général Blücher était d’ailleurs séparé du général Barclay par une ligne continue d’étangs avec peu de points de passage ; cette ligne commence à Plieskowitz sur la Sprée et se termine à Preititz sur le ruisseau.

Devant ce front, à Bautzen et aux environs, se te­naient 10 000 hommes sous les ordres du général Milorado­witch et sur les hauteurs de Burck, 5 000 hommes sous le géné­ral Kleist. La garde impériale et le reste de l’infanterie russe, 16 000 hommes environ, étaient établis en arrière du front, formant une réserve derrière l’aile gauche et le centre. En partie derrière eux, en partie à leur droite, se trouvaient les réser­ves de cavalerie russe, en tout 8 000 hommes, pour la plu­part des cuirassiers. Le front depuis Klein-Jenkwitz et Kreckwitz jusqu’à Gleina, par Nieder-Gurkau, embrasse plus d’un mille alle­mand. Par la configuration du terrain même, la position avait donc une très grande étendue. Cependant, la croupe élevée qui s’étend vers Hochkirch, en suivant l’aile gauche, devait être occupée dès que l’ennemi ferait mine d’y envoyer des masses importantes de troupes. C’est, en effet, ce qui arriva par la suite, car une partie des réserves, notam­ment la division du prince de Wurtemberg et une fraction du corps de Miloradowitch allèrent s’y établir et prolongèrent ainsi le front d’un demi-mille. A l’aile gauche, en terrain montagneux, le défenseur avait naturellement beaucoup d’avantages. En plaine, depuis KIein-Jenkwitz jusqu’à Krecklwitz, l’ennemi avait peu de chances de percer. Il fallait, en effet, passer le ruisseau ma­récageux sous le feu meurtrier d’une puissante artillerie qui était cachée dans des coupures du terrain et que l’ennemi aurait difficilement réduite au silence avant d’entreprendre son mouvement.

Les villages de Gross-Jenkwitz et de Baschütz étaient organisés défensivement, une nombreuse cavalerie était à proximité ; enfin, la partie de la plaine qui s’étend de Bas­chütz à Kreckwitz était si puissamment flanquée par la hau­teur de Kreckwitz, formant en quelque sorte saillant sur la position où était établie l’aile gauche de Blücher, que l’ennemi ne pouvait faire un pas en avant sans être préala­blement maître de la région de Kreckwitz. D’autre part, la position du général Blücher à Kreck­witz et à Nieder-Gurkau se trouvait sur des hauteurs avan­tageuses d’où elle avait des vues sur la vallée de la Sprée couverte de prairies en terrain plat. Comme front, on ne pou­vait pas demander mieux. Cependant, l’espace com­pris entre Kreckwitz et Malwitz), en passant par Nieder-­Gurkau, était d’un demi-mille trop grand pour 18 000 hom­mes, et d’autre part, le général Blücher, qui était éloigné d’un quart de mille de l’armée, était forcé, en cas d’échec, de se retirer par deux défilés à travers le ruisseau maréca­geux, et il ne pouvait pas non plus se passer d’une importante réserve. Par suite, il lui devenait impossible de dé­ployer plus de 12 000 hommes sur son front. Le général Barclay occupait un point sans doute fort avantageux, mais il était entouré de bois et plus éloigné en­core de l’armée que le général Blücher.

Le, 20, vers midi, l’ennemi attaqua le général Kleist sur les hauteurs de Burk et le général Miloradowitch à Baut­zen. Bientôt, le combat devint très violent, surtout du côté du général Kleist. L’ennemi considérait la possession de ces hauteurs comme le prélude nécessaire de la bataille et il amena, peu à peu, tant de troupes au combat, qu’il fallut soutenir le général Kleist. Cinq bataillons du corps de Blü­cher lui furent successivement envoyés. Dans le but de tour­ner le général Kleist sur son flanc droit, l’ennemi tenta de percer à Nieder-Gurkau vers 3 heures de l’après-midi. Mais là il rencontra quelques bataillons de la brigade de Ziethen du corps de Blücher et fut exposé au feu des batte­ries russes et prussiennes avantageusement établies sur les hauteurs, non loin et en arrière du défilé. Sur ce point, le combat se borna donc à un échange énergique de coups de fusil. En revanche, du côté du général Kleist, l’ennemi fit des efforts plus sérieux qui contribuèrent beaucoup rehaus­ser, en cette journée mémorable, la gloire et renommée de ce général remarquable et de ses troupes. Les attaques opiniâtres que l’adversaire entreprit en­tre midi et 8 heures du soir pour venir à bout des Prus­siens dans leur position tout à fait favorable ont principa­lement contribué aux pertes qu’il a subies dans la bataille de Baut­zen. Les 18 000 blessés qui de Bautzen ont été transportés à Dresde nous en ont donné la preuve évidente. Près de Bautzen, du côté du général Miloradowitch, le combat quoique sérieux, fut moins violent que contre le gé­néral Kleist. En outre, l’ennemi avait repoussé jusque dans les hautes montagnes les détachements russes qui, sous le commandement du général Emmanuel, étaient établis à gauche de Bautzen, et il avait envoyé à leur suite d’importantes masses de troupes. Cependant, les détache­ments rus­ses furent renforcés par une infanterie plus nom­breuse et, sur ce point, l’ennemi ne réussit pas non plus à dépasser les troupes avancées pour se jeter sur le flanc gau­che de l’armée, comme il parait en avoir eu l’intention. Rien ne fut entrepris ce jour-là contre le général Bar­clay, à l’extrême aile droite, sans doute parce que le maré­chal Ney et le général Lauriston n’étaient pas encore arrivés.

Ainsi se termina, à la tombée de la nuit, le combat du 20, dont on ne pourrait dire exactement s’il fut la ba­taille principale ou simplement un acte préparatoire. En effet, bien que du côté des Alliés on se fût contenté de dé­fendre certains points préalablement occupés et d’empêcher ainsi l’ennemi de pénétrer jusqu’au cœur de la position principale, la résis­tance due à la bravoure des troupes et aux avantages du ter­rain fut si grande et les pertes de l’en­nemi furent si nom­breuses qu’on était en droit d’espérer que l’adversaire s’abstiendrait de toute nouvelle attaque. Cependant, on ne voulait pas transformer ces points en champ de bataille pro­prement dit, dans le cas où l’ennemi renouvellerait son atta­que le lendemain, d’abord parce qu’on se promettait plus de succès sur la position princi­pale, ensuite, parce qu’une atta­que contre Barclay était inévitable dans ce cas et que sa po­sition avancée devenait intenable. On se décida donc, à la tombée de la nuit, à ramener les corps du général comte Mi­loradowitch et du gé­néral Kleist sur la position principale. Le général Milora­dowitch fit sa jonction avec le général de Berg et le général Kleist avec le général York.

Ainsi, les troupes, avec le sentiment réconfortant de s’être heureusement défendues, passèrent la nuit sur le champ de bataille, et, si quelque chose devait affirmer le suc­cès d’une journée, c’était bien de voir régner chez les soldats un ordre et un calme qu’on trouve rarement après un combat si meurtrier.

Le 21, quelques heures après le commencement du jour, on entendit les premiers coups de fusil. L’ennemi re­prenait son attaque en la dirigeant sur trois principaux points de la position : contre le général Blücher, contre le général Barclay, à gauche dans la montagne et, plus tard, pendant que s’engageait un combat de tirailleurs et d’artillerie, il déployait ses forces sur tous les points à la fois. Au centre, où la vue pouvait s’étendre librement, on vit venir sur les hauteurs, à droite et à gauche de Bautzen, de grosses colonnes qui allèrent s’établir en face de la posi­tion principale, hors de la portée du canon. Cette masse de troupes pouvait être évaluée à 30 ou 40 000 hommes. A peine ces troupes avaient-elles pris position qu’on vit s’élever sur les hauteurs de Burk des colonnes de fumée ; c’était le signal d’attaque pour le maréchal Ney et le général Lauriston. Ceux-ci étaient arrivés avec 30 000 hommes qu’ils lancèrent sur Barclay. Le combat, devenu bientôt très vio­lent, dura jusque vers 10 heures. Le général Barclay, repoussé par un ennemi supé­rieur en nombre, fut réduit à abandonner le Moulin à vent de Gleina et à se retirer peu à peu derrière le ruisseau auquel il était adossé ; il ramena ensuite une, partie de ses troupes par le cours d’eau de Löbau jusque sur les hauteurs de Ba­ruth. Comme ce point était un des plus sensibles de la posi­tion, le général Kleist reçut l’ordre de marcher au secours du général Barclay ; mais celui-ci, très affaibli par le combat sanglant de la veille et réduit à 3 000 hommes à peine, ne put repousser un ennemi supérieur et ne parvint qu’à faire sus­pendre le combat. Pendant ce temps, l’engagement s’était vivement ra­nimé dans la montagne. L’ennemi, toutefois, ne fit aucun progrès dans la journée. Le prince de Wurtemberg et le gé­néral Miloradowitch défendirent ce point, pas à pas, en fai­sant donner toute leur infanterie, et les avantages du ter­rain coûtèrent à l’ennemi un très grand nombre d’hommes.

Au centre, l’ennemi s’était très peu avancé, de sorte que le feu de l’artillerie venait seulement de commencer. Du côté du général Blücher, auquel, sur la rive opposée de la Sprée, un bois cachait la force de l’ennemi, on s’était borné à un combat de tirailleurs dans la vallée. Les choses en étaient là, vers midi, lorsque le maréchal Ney et le général Lauriston envoyèrent des détachements sur la droite et s’emparèrent du village de Preititz. Le village se trouvait entre le général Blücher et le général Barclay, sur le ruisseau souvent cité, près de Klein-Bautzen, par conséquent derrière l’aile droite du général Blücher. Cette localité était pour le général Blücher de la plus haute importance. Si l’ennemi parvenait, de là, à s’emparer des villages voisins, Klein-Bautzen et Purschwitz, non en­core occupés, le général Blücher ne pouvait plus rejoindre le reste de l’armée que par Kreckwitz. Or, Kreckwitz se trouvait en face de la position, sous le feu de l’artillerie enne­mie, il n’avait pu, en outre, être occupé que par un batail­lon et, l’en­nemi étant tout prés, à Bazankwitz, on n’était pas très sûr de pouvoir se maintenir à Kreckwitz. Le général Blücher se décida donc, quelque besoin qu’il en eût dans sa situation, à renoncer à la seule réserve qu’il eût avec lui, et à la faire marcher au secours du géné­ral Barclay, afin de pouvoir reprendre le village de Preititz. La lutte n’étant pas encore sérieusement engagée, il espé­rait que la brigade de réserve pourrait amener une diver­sion en survenant ainsi sur le flanc droit du maréchal Ney et de Lauriston. En même temps, une partie de la cavalerie de ré­serve prussienne fut envoyée vers la Sprée, qui sépa­rait alors le général Blücher du maréchal Ney, pour obser­ver les passages, menacer de plus en plus le flanc droit de l’ennemi et diriger sur lui les coups de la grosse artillerie. A peine ces dispositions étaient-elles prises et les troupes mises en mouvement que l’ennemi se précipita sur la position même de Blücher. A Pheskowitz d’abord, puis à Nieder-Gurkau et, enfin, sur toute la ligne de la Sprée s’engagea un violent combat de mousqueterie. Au bout d’une heure, et alors que la seconde ligne d’infanterie avait dû être amenée, le général Blücher, incertain de pouvoir conserver sa ligne, donna ordre à la brigade de réserve de battre en retraite et d’alter prendre position à Purschwitz pour parer à l’imprévu. Cependant, celle brigade s’était déjà mise en mou­vement sur Preititz et, se reliant au corps de Kleist, elle avait attaqué le village. Déployant une bravoure extraordi­naire, ces bataillons pénétrèrent dans le village et, malgré de très grosses pertes, s’en emparèrent rapidement. Ils s’y maintinrent pendant que le reste de la brigade, conformé­ment aux ordres reçus, battait en retraite.

Le corps de Blücher se trouvait ainsi dans l’obligation de faire face de trois côtés à la fois :

1.   entre Krechwitz et Nieder-Gurkau, contre l’ennemi qui descen­dait des hauteurs de Burk ;

2.  de Nieder-Gurkau à Plies­kowitz, pour défendre la vallée de la Sprée ;

3.  de Pliesko­witz à Preititz, derrière les étangs, contre les troupes de Ney, qui avançaient rapi­dement.

En même temps, on dut employer la réserve tout en­tière pour reprendre à l’ennemi le village de Preitiz dont il s’était emparé par les derrières et pour s’ouvrir ainsi le qua­trième côté menacé de la posi­tion, le seul par lequel on pou­vait, ou recevoir des renforts, ou opérer sa retraite.

A ce moment, le combat livré sur le front du général Blücher avait pris une très mauvaise tournure. Deux batte­ries lourdes russes, rune à Kreskwitz, l’autre à Nieder-Gur­kau, chargées de couvrir ces deux points d’appui, avaient épuisé leurs munitions et se trouvaient réduites à l’impuissance. En arrière de Nieder-Gurkau, où l’on n’avait pu établir que quelques bataillons, l’ennemi, supérieur en nombre, s’était rendu maître des hauteurs qui, seules, ren­daient possible la défense de ce point. L’ennemi s’avançait maintenant dans le secteur formé par le ruisseau et la Sprée, et, quoique la brigade du colonel de Klüx l’eût attaqué deux fois à la baïonnette et l’eût repoussé, on ne put parvenir à reprendre les hauteurs.

Le général Blücher demanda du renfort : ordre fut donné â York de voler à son secours. Ce général marcha contre le village de Kreckwitz, afin de se jeter sur le flanc droit de l’ennemi, qui poussait de l’avant. Il arriva trop tard.

Les deux brigades de front du corps de Blücher s’étaient peu â peu retirées de leur position convexe entre les collines, pour se porter sur Kreckwitz, mais sans pouvoir trouver un terrain à peu près convenable pour s’y établir. Si l’on voulait absolument rester maître de la position, il n’y avait plus qu’un moyen : réunir les deux brigades de front très affaiblies avec ce qui restait de la réserve et attaquer l’ennemi coûte que coûte avec ces forces. Il est hors de doute que de cette manière on aurait pu atteindre de nouveau la vallée de la Sprée. Mais la brigade de réserve n’était pas encore de re­tour! En outre, il pouvait surgir d’autres complications.

En reprenant ce terrain, on était loin d’avoir gagné la bataille ; bien plus, en lâchant pied à l’aile droite, on provo­quait un événement tellement décisif que le quartier général, voyant qu’il devenait impossible de progresser de ce côté, ne pouvait plus s’attendre à une issue tout â fait favorable du combat. Si Blücher tenait à tout prix à reconquérir son an­cienne position, il était obligé, même en cas de succès, de dé­ployer son corps tout entier. Il ne savait encore rien de l’arrivée du général York ; chez les généraux Barclay et Kleist, le combat continuait et il était peu probable qu’ils pourraient conserver leur ligne. En conséquence, le général Blücher prit le parti de ne rien entreprendre de décisif avant d’avoir reçu de nouveaux ordres. Il voulait attendre l’arrivée de la brigade de réserve à Purschwitz, mais elle n’y était pas encore. Il envoya donc, aux deux autres brigades, l’ordre de tenir aussi longtemps mue possible et, au pis aller, de se re­tirer sur Purschwitz. Quant à la cavalerie de réserve, de peu d’utilité sur ce terrain, il la fit reculer au­-delà du défilé pour ne pas barrer la retraite aux deux brigades, s’il fallait en ve­nir là.

Pendant ce temps, l’ennemi n’avait rien fait au cen­tre que de montrer ses colonnes et d’entretenir une assez vive canonnade. Il était évident que la force de notre posi­tion sur ce point le faisait réfléchir. Il attendait sans doute que le centre de l’armée alliée se fut plus affaibli encore qu’il ne l’était déjà pour se porter au secours de l’aile droite menacée, espérant que l’effort produit sur ce point sensible lui procu­rerait l’occasion favorable pour prononcer l’attaque générale qui, seule, rendrait possible une victoire complète.

Mais depuis l’ouverture de la campagne, les Alliés, s’inspirant de motifs politiques, avaient pris pour principe de ne jamais s’exposer à une défaite décisive, préférant rompre le combat avant son dénouement. Ici, c’était le cas plus que jamais, le combat, dans son ensemble, ayant pris déjà une mauvaise tournure. Et, précisément, les raisons qui ne per­mettaient pas d’espérer un résultat décisif de la reprise du terrain par le général Blücher, mais qui faisaient redouter pour son corps une situation fort dangereuse, dé­terminèrent le quartier général à rompre le combat entre 3 et 4 heures de l’après-midi et à ordonner la retraite. Dans ces conditions, cette retraite s’effectua en deux colonnes dans un ordre par­fait. Les troupes russes du centre et de l’aile gauche se diri­gèrent par Hochkirch sur Löbau, les troupes prussiennes par Wurschen sur Weissenberg. Les généraux Barclay et Kleist, avec la réserve de cavalerie prussienne, allèrent occuper les hauteurs avantageuses de Gröditz pour contenir sur ce point le maréchal Ney et le général Lauriston et ils y réussirent pendant toute la soi­rée ; de sorte que les généraux Blücher et York purent dé­passer Weissenberg avec la queue de leurs colonnes. Cette mesure était d’autant plus nécessaire que de Baruth àWeissenberg l’ennemi avait une distance moindre à parcourir que les généraux Blücher et York, qui venaient de Kreckwitz et de Purschwitz.

Au centre, l’ennemi poursuivit mollement et, pour mieux dire, pas du tout. Il ne s’empara d’aucun canon pen­dant la bataille et ne fit guère de prisonniers. Il délogea les Alliés d’une partie de leurs positions, cela est vrai ; mais au prix de quels sacrifices ? On peut soutenir, sans exagéra­tion, qu’il perdit en hommes le double de l’adversaire. Les Alliés, en effet, eurent de 12 000 à 15 000 morts et blessés, tandis que l’ennemi, nous l’avons déjà fait remarquer, fit conduire à Dresde, rien qu’en blessés, 18 000 hommes. Ce ne sont certainement pas des victoires de ce genre sur lesquelles l’empereur Napoléon comptait. Il avait l’habitude d’infliger à son adversaire des défaites décisives tout en perdant relativement peu de monde lui-même, et il en profi­tait pour imposer une paix rapide, précipitée. Son caractère de conquérant le veut ainsi. Mais maintenant après le désas­tre inouï qu’il a subi en Russie, et dans l’extrémité où il se trouve réduit, c’est pour lui une double, une triple nécessité de foudroyer par une éclatante victoire les espérances re­naissantes de l’Europe et de terrifier dans leurs préparatifs les nouveaux ennemis.

Nous avons déjà vu que ses désirs ne se sont pas réali­sés. Il est obligé de se contenter d’un demi-succès, qui ne peut opposer qu’une faible digue au torrent qui se précipite sur lui, tandis que derrière lui une nouvelle tempête éclate sur sa puissance et ses plans ;- lord Wellington, le vainqueur de Vittoria, est aux portes de la France. Nous n’avons donc aucune raison de nous lamenter sur notre situation et nous pouvons être convaincus que la persévérance, l’ordre, le courage et la confiance nous condui­ront à notre but, malgré les avantages passagers dont l’ennemi fait parade devant nous et qui ne lui donne­ront que des fruits verts.

De Weissenberg et de Lobau, les Alliés se retirèrent le 22 sur Gôrhtz. A Reichenbach, l’arrière-garde eut à sou­tenir un petit combat qui coûta à l’armée française un ma­réchal et deux généraux et, à l’empereur Napoléon, un ami. En effet, l’Empereur, vexé de voir que ses généraux de l’avant-­garde ne faisaient pas de prisonniers à une armée battue, prit, pour un jour, lui-même le commandement de l’avant­-garde, afin de leur donner une leçon. Notre arrière-garde était à Reichen­bach ; elle avait une nombreuse cavalerie et beau­coup d’artillerie et elle désirait vivement en venir aux mains avec la cavalerie française. La canonnade se fit en­tendre et quel­ques régiments de cavalerie ennemie se mon­trèrent en effet. On n’eut pas de peine à les repousser et, pendant la canon­nade, il arriva qu’un boulet néfaste étendit raide mort le gé­néral français Kirchner à côté de l’Empe­reur, éventra le [grand-] ma­réchal Duroc et blessa mortellement le général La­bruyère.

L’Empereur, ébranlé par ce coup du destin, qui ve­nait de se passer sous ses yeux et lui enlevait son meilleur ami, fit tourner silencieusement son cheval, et, depuis lors, on s’en tint à l’ancienne manière de faire la poursuite. De Görlitz, l’armée alliée se retira de nouveau en deux colonnes : par Naumbourg sur le Queiss, Bunzlau, Haynau et par Laubau, Löwenberg, Goldberg et Striegau sur le camp de Piltzen, près de Schweidnitz, où elle arriva le 1er juin.

L’armée prussienne se trouvait avec le corps du gé­né­ral Barclay dans la colonne de l’aile droite qui marchait par Haynau. Comme on avait l’intention de continuer la retraite aussi lentement que possible et d’éviter un combat général ; comme, d’autre part, l’avant-garde ennemie com­mençait peu à peu à serrer de plus près notre arrière-garde, le général Blücher se décida à tendre une embuscade à l’avant-garde ennemie. La contrée située en arrière de Haynau en offrit bientôt l’occasion.

Entre Haynau et Liegnitz, à un quart de mille en ar­rière de Haynau, se trouve le village de Michelsdorf, et, de ce village à Doberschau, qui est situé à un demi-mille de là, le pays est complètement plat et découvert. Seuls, les vil­lages de Pantenau et de Stendnitz, qui sont dans un fond de prai­ries, marquent une coupure du terrain. A droite de la plaine s’étend un terrain coupé qui commence au village d’Uberschaur et qui se compose d’un fond tout à fait plat et de quelques petites forêts. C’est ainsi que se dessine la contrée jusqu’à Baudmannsdorf, qui est à peu près à la même hauteur que Doberschau, mais à un demi-mille à droite. Le 26, l’armée prussienne se portait de Haynau sur Liegnitz. L’arrière-garde suivait l’armée à une distance de 2 milles et traversait Haynau le même jour. Le plan était le suivant : l’arrière-garde, qui se com­po­sait de 3 bataillons d’infanterie et de 3 régiments de cava­lerie légère sous les ordres du colonel de Mutius, devait re­culer à tra­vers cette plaine sur Stendnitz mais devait tenir devant Haynau jusqu’à ce que l’ennemi débouche pour la mettre en fuite. Elle devait chercher à attirer l’ennemi à sa suite. Toute la réserve de cavalerie, 20 escadrons et 2 batte­ries à cheval, sous le commandement du colonel de Dolffs, fut disposée à couvert à Schellendorf. Elle devait s’avancer dans ce terrain coupé avec toute la dissimulation et toute la rapi­dité possible, de manière â débou­cher dans la plaine par Uberschaur et à tomber dans le flanc droit de l’avant-garde ennemie pendant qu’elle était occupée à attaquer le colonel Mutius.

Entre Baudmannsdorf et Pohlsdorf se trouvait un moulin à vent que les deux partis pouvaient voir distincte­ment. On devait y mettre le feu et donner par là, à la ré­serve de cavalerie, le signal de l’attaque. La brigade de Zie­then fut établie en réserve derrière Pantenau et Pohlsdorf, et la di­rection de l’ensemble fut confiée à son général. Le général Blücher se trouvait aussi dans le voisinage. 

L’ennemi ne suivait, ce jour-là, qu’avec beaucoup de prudence. Ce ne fut qu’après 3 heures qu’il parut en avant de Haynau ; il s’avançait lentement, à pas craintifs. Le colonel Mutius se retirait tout aussi lentement. C’était la division Maison qui formait cette avant-garde. Le maréchal Ney, au corps duquel elle appartenait, était lui-même présent, peu avant l’attaque. Le général Maison, comme s’il était averti par un pressentiment, manifesta sur la marche dans cette plaine des craintes qui furent raillées par le maréchal Ney. Le maréchal se rendit sur un autre point et le général Mai­son s’avança dans la plaine, le cœur serré ; pourtant, malgré son appréhension, il avait omis d’envoyer des déta­chements à droite dans le terrain coupé, seul moyen par le­quel il pût assurer convenablement son flanc droit.

Lorsque l’ennemi eut dépassé d’environ 1500 pas le village de Michelsdorf, la réserve de cavalerie se porta en avant parce qu’elle avait à parcourir un quart de mille avant de se trouver à la même distance de l’ennemi que le colonel Mutius. Elle parcourut ce trajet au trot, et, là-dessus, le gé­néral de Ziethen donna le signal de l’attaque par l’incendie du moulin à vent. Le général Maison comprit aussitôt ce si­gnal et donna l’ordre de former les carrés ; mais ses troupes en eurent à peine le temps. Le colonel Dolffs laissa 2 régi­ments en réserve ; et, négligeant d’utiliser son artillerie à cheval, il saisit le moment favora­ble et se précipita sans dé­lai sur l’ennemi avec 3 régiments. La cavalerie ennemie prit la fuite et abandonna à leur sort les trois ou quatre masses en désordre qui cherchaient à se former. L’infanterie fut aus­sitôt culbutée, et ce qui ne fut ni sabré, ni pris, s’enfuit vers Haynau à travers le village de Michelsdorf Tout cela fut l’affaire d’un quart d’heure, en sorte que le colonel Mutius eut à peine le temps d’arriver avec sa cavalerie et de prendre part au combat.

L’ennemi abandonna toute son artillerie, qui se com­posait de 18 pièces. Comme on manquait de chevaux harna­chés, on ne put emmener que 11 pièces. On fit en outre de 300 à 400 prisonniers. La cavalerie rétrograda ensuite sur Lobendau ; l’arrière-garde s’installa sur place et poussa ses avant-postes dans la plaine, près de Haynau. L’ennemi n’osa pas reprendre l’offensive le jour suivant et c’est le 28 seule­ment que l’arrière-garde fut retirée jusqu’aux environs de Kloster-Wahlstatt. Dans ce combat, la cavalerie s’est acquis une gloire que la supériorité de la tactique de l’infanterie lui rendit plus tard bien difficile à conquérir. Nous avons là une preuve que, dans certaines circonstances, la supériorité de l’infanterie disparaît et qu’alors la cavalerie est capable de grandes cho­ses. Le colonel Dolffs, qui trouva la mort au milieu des en­nemis, peut, avec juste raison, être comparé ce jour-là à un Seidhtz. A l’arrière-garde russe, il y eut également quelques combats brillants, mais nous n’en connaissons pas les dé­tails. Aussitôt que l’empereur Napoléon fut arrivé à Liegnitz avec son armée, il s’aperçut que l’armée alliée se retirait, non sur Breslau, mais sur Schweidnitz ; il détacha alors sur Neumarkt un corps de 30 000 hommes, qui entra à Breslau le jour suivant. L’empereur Napoléon, avant la bataille de Bautzen, avait déjà fait des propositions d’armistice et de négociations pour la paix. Il renouvela ces propositions sur ces entrefaites, et les Alliés tombèrent d’accord avec lui pour une suspension d’armes préalable qui, d’abord de trente-six heures, fut en­suite portée à trois jours. Pendant que les Alliés reculaient en Silésie, le général de Bülow quitta la Marche et se porta avec environ 20 000 hommes dans la région de la basse Lusace.

L’empereur Napoléon détacha le général Oudinot avec son corps d’armée pour arrêter les progrès du général de Bülow. Celui-ci se trouvait à Luckau lorsque le général Ou­dinot marcha contre lui. Le 4 mai, le général de Bülow fut attaqué et la lutte devint bientôt générale ; elle roula sur l’occupation de Luckau. Mais les Français n’étaient pas en état de déloger les Prussiens du village en flammes ; ils fu­rent assaillis sur leurs arrières par la cavalerie du général de Bülow, sous le commandement du général de Oppen, et for­cés d’évacuer le champ de bataille, nous abandonnant 1 ca­non et 400 à 500 prisonniers. Le général de Bülow menaçait alors les communications de l’ennemi avec l’Elbe.

Des détachements prussiens et russes opéraient iso­lément sur les arrières de l’armée française sur les deux ri­ves de l’Elbe et même dans la Franconie. Ils firent indivi­duellement un grand nombre de prisonniers : deux de ces détachements se signalèrent d’une manière brillante. Le capitaine de Colomb, qui avait passé l’Elbe avec un escadron de chasseurs volontaires au moment où les deux armées se trouvaient sur ce fleuve, atteignit alors la fron­tière de la Franconie. C’est là qu’il enleva un convoi de 16 canons et 10 caissons qui se rendait à l’armée avec une es­corte de Bavarois. Il détruisit les canons, fit sauter les cais­sons et fit 200 à 300 prisonniers.

Le général russe Tschernitschef traversa l’Elbe avec 1 800 hommes de cavalerie légère et tomba près d’Halber­stadt sur un convoi du même genre : 14 canons et un grand nom­bre de caissons formaient un parc défendu par 2 500 hommes sous le commandement du général de division west­phalien von Ochs. Le général Tschernitschef n’avait que 2 pièces légères. Il fit canonner le parc et sauter plu­sieurs caissons, puis, avec une hardiesse rare, n’ayant au­cune in­fanterie, il se jeta sur le parc. En un clin d’œil, les cosaques se trouvèrent entre les canons et les caissons. On fit sauter tout le convoi ; le général Ochs fut fait prisonnier avec toute son infanterie et les 14 pièces qu’il perdit purent être ame­nées facilement sur l’autre rive de l’Elbe. Aussitôt après, le général Tschernitschef et le général Woronzof se mirent en marche et se portèrent sur Leipzig où le duc de Padoue était en train de remonter la cavalerie française. Là encore, ils auraient obtenu un brillant succès, si la nouvelle de l’armistice ne leur était parvenue à ce moment.

Les pourparlers au sujet de l’armistice furent conti­nués sur ces entrefaites et l’on s’entendit sur une prolonga­tion de sept semaines, c’est-à-dire jusqu’au 20 juillet, à la condition de prévenir six jours avant l’expiration. Les condi­tions furent l’évacuation de Breslau par les Français et le retrait de leurs troupes en arrière de la Katzbach. La ligne des avant-postes des Alliés devait s’appuyer à l’Oder, à une lieue en amont de Breslau, aller de là au ruisseau de Schweidnitz qu’elle remonterait, puis passer par Folken­hain, Landshut et Schmiedeberg. Toute la région comprise entre les deux armées fut dé­clarée neutre ainsi que la ville de Breslau.

Les détachements des Alliés qui se trouvaient sur les arrières de l’armée française durent repasser l’Elbe ; en somme, les limites des États prussiens avec la Saxe et la Westphalie formèrent la ligne de démarcation. Sur le bas Elbe, la situation devait rester telle qu’elle était le 7 juin à mi­nuit.

Les Danois, qui au nombre de 10 000 hommes, s’étaient portés dans les environs de Hambourg dans l’intention de prendre part aux opérations des Alliés, avaient pendant ce temps abandonné cette détermination, par suite de mésintelligences politiques survenues avec l’Angleterre et la Suède. Ils se déclarèrent tout à coup pour la France, firent cause commune avec les généraux Van­damme et Davout et forcèrent le général russe de Tetten­born à évacuer Ham­bourg. C’est ainsi qu’avant le 7 juin tomba, pour la deuxième fois, entre les mains des Français cette antique ville libre d’empire qui, par ses efforts pour la bonne cause, s’était mon­trée digne de ses anciennes liber­tés ; c’était incontestable­ment la perte la plus douloureuse que les Alliés avaient faite jusque là.

Sur Clauzewitz lire cette notice sur Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_von_Clausewitz

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( 7 mai, 2019 )

La mission d’Apollinaire Emery, lors du retour de l’île d’Elbe…

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Apollinaire EMERY, alors âge de trente ans, né à Grand-Lemps, dans l’arrondissement de La Tour du Pin, avait, comme chirurgien de la Garde, suivi Napoléon à l’île d’Elbe. Il accompagnait l’Empereur dans la marche sur Paris. Le 3 mars 1815, il reçut à Castellane un des passeports en blanc que Napoléon avait exigés du maire de cette ville et il partit en avant, comme s’il avait un congé et rentrait dans sa famille. Sur son chemin, il rencontra le général Mouton-Duvernet et lui assura que la garnison d’Antibes et que Masséna même s’étaient déclarés pour l’Empereur. Mouton écrivit au général Marchand qu’Emery allait à Grenoble et qu’il fallait l’arrêter.  Mais Emery se cacha et il avait eu le temps d’annoncer l’arrivée de Napoléon et de distribuer ses proclamations. Sous la Seconde Restauration il fut enfermé à la prison militaire de Besançon où le chef de bataillon Prétet, rapporteur au procès intenté au général Marchand lui fit subir, le 23 février 1816, l’interrogatoire suivant. 

EMERY.- Je suis passé à l’île d’Elbe comme chirurgien de la Garde de Bonaparte et j’y suis resté jusqu’au 26 février 1815, époque à laquelle je suis partie avec cette même Garde. J’ai débarqué le 1er mars au Golfe-Juan, je me suis mis en route le 2 mars au matin, et je suis arrivé le au matin à Castellane.  A midi du même jour, j’ai quitté la Garde par ordre de Bonaparte, pour venir à Grenoble où était ma famille. Arrivé à Laffrey, le 5 à 9 heures du matin, j’y ai trouvé le général Mouton-Duvernet à qui j’ai dit, sur sa demande, que Bonaparte arriverait ce même jour à Gap.  Le général m’avait reconnu parce qu’il m’avait vu dans la Garde.  Il a d’abord défendu de me donner des chevaux, mais il a ensuite levé cette défense ; il a pris la route de Gap et moi, celle de Grenoble où je suis arrivé le 5 à midi.  A 5 heures du soir du dit jour, j’ai appris dans mon auberge que le général Mouton-Duvernet avait rétrogradé sur Grenoble et qu’il avait invité le général Marchand à me faire arrêter.  Le général Marchand fit faire des recherches de son côté et en fit faire par le préfet.  Mais j’avais été averti à temps par mes amis ; je me cachai jusqu’à l’arrivée de Bonaparte, le 7 mars 1815, au soir.  En conséquence, je n’ai été témoin d’aucun des événements qui se sont passés dans la place jusqu’à ce moment.  Mais j’ai appris que le général Marchand était sorti de Grenoble avec une partie du 11ème régiment, par la porte Saint-Laurent, au moment où Bonaparte entrait dans la place par celle de Bonne, et j’ai été témoin que Bonaparte, dès le soir même et pendant tout le temps qu’il est resté à Grenoble, a envoyé plusieurs personnes au général Marchand pour l’engager à venir le joindre, propositions qui furent constamment rejetées.  Bonaparte a même fait appeler Mme Marchand pour l’engager à faire revenir son mari ; mais le général s’est retiré à  la campagne à quelques lieues de Grenoble. 

PRETET.- Quels ordres vous avait donnés Bonaparte à Castellane, et n’étiez-vous pas chargé de quelque mission pour le général Marchand ? 

EMERY.- Bonaparte m’a dit : « Va t’en à Grenoble, tu diras que j’arrive », et il ne m’a chargé d’aucune mission, ni pour le général Marchand, ni pour aucune personne. 

PRETET.- Est-ce que votre famille a quelques relations avec celle du général Marchand ? 

EMERY.- Non. 

PRETET.- Avez-vous annoncé à Grenoble l’arrivée de Bonaparte, ainsi qu’il vous en avait chargé ? 

EMERY.- La nouvelle était connue avant mon arrivée, et je n’ai vu que quelques anciens camarades qui m’on dit qu’on était à sa poursuite. 

PRETET.- Avez-vous vu à Grenoble, dans la journée du 5 mars 1815, le général Mouton-Duvernet ? 

EMERY.-  Je ne l’ai vu qu’à Laffrey et à Lyon où je suis venu le rejoindre Bonaparte

PRETET.- Quelle opinion avaient les personnes que vous avez vues à Grenoble, sur la conduite que pourrait tenir le général Marchand quand Bonaparte se présenterait devant la place ? 

EMERY.- Le général Marchand passait pour un partisan du Roi et on croyait qu’il se défendrait certainement s’il était secondé par les troupes ; en ce moment encore, le général Marchand passe dans son département pour un bon royaliste. 

(Document extrait de l’ouvrage d’Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911) .

————–

A noter que le général Marchand (1765-1851) dont il est question plus haut est celui qui essaya de résister à Napoléon dans la place de Grenoble après le débarquement de l’île d’Elbe. Marchand évacua finalement la place le 7 mars 1815. Il sera accusé par le pouvoir royal, lors de la seconde Restauration, d’avoir livré la cité grenobloise à Napoléon. Cet officier sera traduit devant un conseil de guerre à Besançon en juin 1816 puis finalement acquitté. Sur le sieur Emery, personnage fort intéressant, il faut lire le petit ouvrage d’Albert Espitalier et intitulé : « Deux artisans du Retour de l’île d’Elbe. Le chirurgien Emery et le gantier Dumoulin » (Grenoble, B. Arthaud,1934).  Enfin la sépulture d’Emery a été restaurée en 2011 sous les auspices de l’Académie Napoléon, dirigée par Ronald Zins. Une cérémonie a eu lieu le 16 avril de cette même année au cimetière de Grand-Lemps (Isère) où repose le chirurgien bonapartiste. 

C.B. 

 

 

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( 2 mai, 2019 )

Témoignage d’un aide-de-camp de Napoléon…

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(David-Victor BELLY DE BUSSY, colonel d’artillerie, aide-de-camp de Napoléon. Portrait peint par Germain en 1827.)

David-Victor Belly de Bussy est né le 19 mars 1768 à Beaurieux (Aisne). En 1784, il est aspirant au corps royal d’Artillerie.  Nommé lieutenant en second au régiment de La Fère, le 1er septembre 1785, le même jour que le jeune Bonaparte. Belly de Bussy fut respectivement promu lieutenant le 1er avril 1791 et second capitaine le 6 février 1792.  Démissionnaire le 1er juin 1792, il émigre et sert, de 1793 à 1796, dans un « rassemblement » d’officiers d’artillerie alors réuni à Ostende sous les ordres du colonel de Quiefdeville. Il fit campagne avec ce « rassemblement » en Hollande et dans la baie de Quiberon, puis alla s’établir en Allemagne où, pour vivre, il loua paraît-il, une boutique, et devint un excellent pâtissier dont les affaires prospérèrent vite. Étant parvenu à se faire rayer de la liste des émigrés, Bussy rentra en France en 1802 et se rendit aussitôt auprès de sa vieille mère à Beaurieux. Pris pour guide, le 7 mars 1814, à la bataille de Craonne, il fut remis en activité, nommé colonel d’artillerie et aide de camp de l’Empereur le 11 mars ; c’est en cette qualité qu’il assista aux batailles de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier. A Fontainebleau, avant de quitter la France pour l’île d’Elbe, Napoléon lui fit don de 50.000 francs. Mis en non-activité le 1er juillet 1814, Belly de Bussy, qui avait sollicité un service actif, fut nommé à la Direction d’artillerie de La Fère, le 12 mars 1815.  Quelques jours après, au retour de l’île d’Elbe, il rejoignit l’Empereur à Paris et reçut, le 11 avril 1815, la Direction du parc d’artillerie de la Garde impériale. Le 10 juin suivant, il quitte Paris pour Laon, en qualité d’aide de camp de l’Empereur. Après Waterloo, Bussy s’arrêta à Laon, le 20 juin ; il y tomba malade et se fit transporter à Paris dix jours après. Mis en non-activité le 1er septembre 1815, notre colonel se retira à Beaurieux où, le 31 janvier 1830, il fut admis à la retraite de maréchal de camp (3350,00 francs), par application de l’ordonnance du 27 août 1814, qui prescrivait que les colonels d’artillerie et du génie ayant dix ans de grade, auraient droit à cette retraite. Il mourut le 15 janvier 1848 à Beaurieux.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Commandant Emmanuel MARTIN. 

——————

Le récit qui suit est dû à Pierre Genty de Bussy (1793-1867). Le 22  octobre 1847, ce dernier rendit visite à l’ancien officier de l’Empereur dans sa retraite de Beaurieux. A cette occasion il recueillit son témoignage. Prévenu d’avance qu’on pouvait recueillir de la conversation de M. le colonel de Bussy de précieux renseignements, peut-être même quelques matériaux pour l’Histoire, je m’étais bien promis de le faire parler. Le soir donc, après le dîner, je parviens, sans avoir l’air de le rechercher, à me placer près de lui ; je laisse tomber quelques mots sur l’Empire ; il relève le gant, et voici textuellement ce qu’il me raconte : « Né d’une famille aisée, j’eus le malheur encore enfant de perdre mon père. Resté seul avec ma mère qui n’avait d’autre volonté, d’autre désirs que les miens ; j’entrai à l’École militaire de Brienne, aussitôt que j’eus fait connaître mon goût pour la carrière des armes. Sur le pied d’égalité où nous vivions, j’avais bien des occasions de rencontrer le jeune Bonaparte, je dois dire cependant que je ne les recherchais pas ; il était peu communicatif et rêveur. Un jour entre nous une querelle s’élève, le sujet en était futile, nous nous rendons sur le terrain, et au moment où on nous sépare, nous étions encore heureusement tous deux sains et saufs. Mes études finies, on m’envoie dans le régiment d’artillerie de La Fère, dont faisait aussi partie le futur empereur. Il était écrit qu’au commencement, au  milieu et aux extrémités de notre vie,  nous devions ne pas nous perdre de vue malgré la médiocrité de ma position, malgré son étourdissante fortune. 

A peine devenu capitaine, j’apprends que ma mère, ne pouvant plus supporter mon absence, me redemande à grands cris. Devant cette prière, sur moi toujours si puissante, je n’hésite pas à sacrifier mon avenir. Je donne ma démission.  Redevenu simple citoyen, ma vie a été celle de tout le monde : je n’ai rien à vous en dire ; concentré dans les affections de la famille, dans le respect de celle à qui je devais le jour, je refusai tout établissement pour rester près d’elle. Ma mère était et a toujours été tout pour moi. Les moments que je passais hors du logis étaient exclusivement réservé à la chasse. J’avais si souvent battus les environs de Beaurieux, tous les repaires du gibier, que j’avais acquis, sous ce rapport, une réputation colossale.  Les désastres de 1812 amenèrent ceux de 1813, et ceux de 1814, l’invasion. Je n’ai point à rappeler nos héroïques et derniers efforts ; vous les connaissez. Comme tout ce qui porte un cœur français, je déplorais l’humiliation du pays et j’admirais sa résistance. L’ennemi avait envahi une grande partie du nord de la France et notre malheureuse Champagne était couverte de ses bataillons. L’Empereur manœuvrait à six lieues de nous, lors qu’un matin, vers les quatre heures, je vois arriver chez moi, suivi de deux dragons, un de ses officiers d’ordonnance qui m’apporte l’ordre de me rendre sur-le-champ au grand quartier-général de l’armée, alors établi dans un village voisin de Craonne.- Mais vous avez donc trouvé les abords libres, dis-je à l’officier.- Sans doute, puisque nous sommes ici.- Je ne vous demande que deux minutes pour m’habiller, et nous partons.- Soit mais dépêchons-nous. 

On me selle à la hâte un cheval et nous voilà en route. Chemin faisant, je demande à mon compagnon s’il connaît le motif pour lequel l’Empereur m’appelle. Il me répond qu’embarrassé sur le choix des points par lesquels  il se propose d’attaquer la formidable position de Craonne, Napoléon, à défaut d’indications fournies par les cartes qu’il a sous les yeux, a voulu qu’on le mit en rapport avec un homme du pays, de préférence un ancien militaire, parfaitement au courant des localités, et que je lui ai été signalé comme le seul qui pût lever ses incertitudes. Après une course rapide, nous entrons à sept heures dans la petite chambre de l’Empereur ; c’était celle du curé du village. Il me semble le voir encore, réveillé depuis un moment ; il était en caleçon de tricot, sa tête était couverte d »un foulard jaune, et tout autour de lui étaient de nombreuses cartes déployées t pointées. On l’annonce.- Ah ! C’est vous Bussy. Êtes-vous toujours mauvaises tête. – Sire, j’ai vingt-cinq ans de plus qu’alors et il y a longtemps que cette effervescence est passée.- Eh bien tant mieux.-Et de suite, il m’accable de questions sur la contrée. Avec lui, je le savais, il fallait être laconique et concluant ; je m’explique vite, nettement, et rectifie tout ce qui avait besoin de l’être. Il me fait signe de m’asseoir, marque avec moi sur une carte tous les emplacements qui doivent être occupées par les troupes, et ce travail achevé, je repars avec le général Bertrand pour surveiller tous les mouvements. La bataille fut chaude et la victoire nous resta, quoique chèrement achetée. Mais il jouait là une terrible partie et ses succès n’aboutissaient qu’à reculer de quelques jours le dénouement que déjà tout le monde pouvait prévoir. Quelques instants après cette sanglante mêlée, Napoléon m’envoie chercher et me dit :-Bussy, j’apprécie le grand service que vous venez de me rendre ; plus que jamais j’ai besoin d’hommes comme vous, dès ce moment je vous attache à ma personne, vous êtes colonel et officier de la Légion d’honneur.-Je m’empresse de prévenir ma mère de ce qui m’arrive, de l’informer que deux récompenses si rapidement obtenues ne me laissant et plus d’autre alternative que celle de suivre l’homme à qui j’en étais redevable et que la reconnaissance m’en faisait un devoir sacré ; Elle me comprit et se borna à en gémir tout bas ; mais plus la situation était critique, plus elle m’engageait. 

Les dernières péripéties du drame de 1814 me conduisirent à Fontainebleau. J’y fus témoin des convulsions qui précédèrent la renonciation de l’Empereur au plus beau trône du monde, et j’étais de service quand on la lui arracha. Je couchais même en travers de sa porte dans la fameuse nuit de la tentative d’empoisonnement. On dut passer nécessairement par-dessus mon lit, mais je dormais si profondément que je n’entendis absolument rien. 

Le jour du départ pour l’île d’Elbe arrêté, l’Empereur me demande s’il me convient de partager son exil. Je le priai de m’en donner l’ordre par écrit, afin que ma vieille mère pût en prendre lecture et qu’elle sût à quel irrésistible ascendant j’avais cédé. J’étais sûr autrement de la faire mourir de chagrin. Je ne pensai  qu’à elle et à mon infortuné maître. Celui-ci s’y refusa, mais en nous séparant, il me répéta plusieurs fois qu’il comptait sur mon dévouement et certes, il avait raison de ne pas en douter, car j’étais à lui presque autant qu’à ma mère.  J’assistai à l’immortelle scène des adieux de Napoléon à sa Garde, la plus importante de toutes celles des temps modernes et, l’âme brisée, je revins à Beaurieux. Le 21 mars 1815, un des premiers je me trouvai à côté du héros de l’île d’Elbe ; son retour, quelque prodigieux qu’il eût été, m’avait peut-être moins surpris qu’un autre ; ceux qui l’avaient approché étaient habitués aux miracles. Dès qu’il m’aperçut, il me tendit la main.- J’étais sûr de  vous revoir, me dit-il, et j’en suis heureux.  A quelques jours de là, il était triste et préoccupé, une nouvelle coalition de l’Europe s’apprêtait à fondre sur nous, et le dernier mot de la Sainte-alliance était une nouvelle invasion. Il travaillait jour et nuit à réorganiser son armée, à en accroître l’effectif, et il la voyait pleine d’enthousiasme à sa voix, mais Berthier lui manquait. Bien traité par les bourbons, son caractère faible et irrésolu l’avait porté à attendre les événements chez le roi de Bavière. Les inquiétudes de Napoléon ne m’avaient point échappé. Un jour que j’étais de service et qu’il causait avec moi, je hasarde une question, il me confie ses embarras, et je prononce timidement le nom du maréchal Soult.-Vous avez raison, me dit-il, en me frappant sur l’épaule, il n’y a pas que lui.-Déjà, il était décidé. Et cependant, combien n’ai-je pas regretté ce choix fatal, combien ne me le suis-je pas reproché ? Propre à toute autre chose, le maréchal ne l’était nullement à cette difficile mission, non qu’elle exigeât plus de capacité qu’il n’en avait réalité, mais parce qu’elle demandait une habitude, une sorte de vocation spéciale. Berthier aurait plutôt envoyé cent officiers à Grouchy en une heure que de renoncer à le voir entrer en ligne, quand il devait être d’un si grand poids dans la balance. Le maréchal Soult ne lui en envoya qu’un seul ; Grouchy ne mesura pas suffisamment l’importance du rôle qui lui était assigné et la bataille de Waterloo fut perdue. A quoi tiennent pourtant les destinées des empires ? » 

M. de Bussy ne quitta pas Napoléon durant cette cruelle journée ; Il m’assurait qu’après une certaine heure l’Empereur avait entièrement cessé de compter sur Grouchy et qu’il voulait mourir au milieu de ses soldats.

Rattaché à cet homme incomparable peu de mois avant ses deux chutes, M. de Bussy l’avait vu naturellement plus expansif qu’il ne l’était précédemment et il ne tarissait pas sur son admiration pour lui. Après le culte de Dieu, le peuple et l’armée de ce temps n’en connaissaient pas d’autre que celui de napoléon, et entre les deux c’était à peine si la famille trouvait sa place.  Dans un de leurs derniers entretiens à Fontainebleau, l’Empereur lui dit : « Oui, ce sont d’abord les Bourbons de la branche aînée qui règneront, mais ils ne garderont pas sceptre ; il glissera de leurs mains. Viendra ensuite le branche d’Orléans, qui, bien qu’un peu plus près des idées de la Révolution que l’autre, ne poussera cependant pas de beaucoup plus profondes racines. Que ne puis-je donner Alexandre à la France ; il a le caractère et la fermeté du souverain avec les grâces du comte d’Artois. Je ne connais pas de chef qui convient mieux à ce pays enthousiaste et mobile… Mais le ciel en a ordonné autrement, il faut respecter ses décrets. » 

Cet article parut dans le « Carnet de la Sabretache » en 1914.  Voir également l’article de Serge DELLOYE consacré à ce personnage dans le « Bulletin de la Société Royale Belge d’Etudes Napoléoniennes », année 2001, n°39, pp. 4-13.

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( 20 avril, 2019 )

Retour sur la scène des Adieux de Fontainebleau…

20 avril 1814

« Je vois au moins une fois par semaine [vers 1847-1848], aux Invalides, le général Petit. C’est lui qui, en avril 1814, commandait la Garde Impériale à Fontainebleau. Napoléon l’embrassa avec effusion au moment de partir pour l’île d’Elbe, en disant : « Mes vieux camarades, je voudrais pouvoir ainsi vous presser tous sur mon cœur. » Le général Petit m’a raconté plusieurs fois cet intéressant épisode. Au moment où Napoléon saisit l’aigle du régiment, il éprouva une forte émotion qui humecta ses yeux ; ce fut l’affaire d’un instant, et il prononça d’une voix forte et retentissante ces mots fameux : « Adieux, chère aigle, puisse ce baiser retentir dans la postérité ! ». On sait que ces deux scènes ont été reproduites un millier de fois par la gravure. »

(Docteur Poumiès de la Siboutie (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris … », Plon, 1910, pp.144-145)

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