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( 4 février, 2018 )

La campagne d’Allemagne vécue par le chef d’escadron Mathieu.

La campagne d’Allemagne vécue par le chef d’escadron Mathieu. dans TEMOIGNAGES 06-509437

L’auteur était chef d’escadron d’artillerie à cheval. Voici un extrait de son témoignage sur la campagne de 1813.

Un ordre du Ministre de la Guerre prescrivait de créer avec les 78 hommes [débris des sept compagnies restant à l’issue de la campagne de Russie, comprenant sous-officiers, brigadiers et canonniers] quatre compagnies. Je ne pus garder les 36 miens On mit le tout en quatre paries et nous reçûmes des canonniers des régiments d’artillerie à pied er des cohortes. Ma compagnie fut portée tout de suite à 104 hommes et 100 chevaux. C’était dans les quinze premiers jours de mars. Le 1er avril 1813, nous passâmes l’Elbe à Magdebourg et, le 5, nous nous battîmes bravement et, de ce jour, j’eus bonne opinion de mes nouveaux canonniers. Nous repassâmes la rivière sur le même pont de bateaux et nous vînmes cantonner près de la ville. Là, j’achevai l’organisation de ma compagnie ; je fis donner manteaux, portemanteaux, bottes, etc., de manière qu’au 20 avril je pus me mettre en ligne tout aussi franchement qu’avec mes bons et braves canonniers que j’avais laissés dans les différentes affaires de 1812. Le 2 mai eut lieu cette fameuse bataille de Lützen contre les russes et Prussiens réunis. Nous tirions encore le canon à 10 heures du soir et nous y étions forcés par l’ennemi qui ne cessait pas son feu. Enfin, malgré les boulets ennemis, on donna l’ordre de faire manger les chevaux, mais seulement la moitié à la fois.

Nous restâmes debout de cette manière toute la nuit, et, à 2 heures du matin, l’ennemi fit un mouvement en avant comme pour nous attaquer ; mais, quoique étant prêts, nous les laissâmes s’avancer sur nous jusqu’à petite portée de canon. Voyant que nous ne bougions pas, ils s’arrêtèrent, et on vit, une heure après, leur arrière-garde se replier.

On se mit à leur poursuite, mais nous n’avions pas assez de cavalerie pour profiter de nos avantages. Nous les poussâmes de cette manière jusqu’à Dresde, où nous passâmes l’Elbe le 8, et on resta au repos jusqu’au 21, où eut lieu la bataille de Bautzen.

Vainqueurs, nous poursuivîmes l’ennemi jusqu’au Bober, et là eut lieu cet armistice qui dura du 30 mai au 17 août [les Alliés demandent un armistice le 25 mai 1813. Napoléon l’accorde. L’armistice de Pleiswitz est signé le 4 juin. Les hostilités doivent être suspendues jusqu’au 20 juillet 1813 ; il sera prolongé (le 30 juin) jusqu’au 10 août] pour notre meilleur malheur, car si on avait poursuivi l’ennemi, nous l’aurions rejeté au moins sur la Vistule et les autrichiens ne se seraient pas mêlés de la partie. Nous apprîmes, le 20 août, que les Autrichiens nous avaient déclaré la guerre et qu’ils marchaient sur Dresde pour s’en emparer. Nous nous mîmes en marche et nous marchions à grandes journées, le 1er corps de cavalerie dont je faisais partie et la Garde. Nous arrivâmes le 26 août et nous fûmes obligés de défiler sous un feu de canon bien nourri, pour nous porter sur les bords de la rivière que nous passâmes le plus vite possible, et, après avoir pris un peu de repos, on nous fit attaquer l’ennemi qui était tout auprès des faubourgs. Nous rentrâmes dans l’endroit où nous avions reposé ; il était près de 10 heures. Sur les 11 heures, la pluie survint et était très forte, ce qui ne nous arrangeait guère, et, à la pointe du jour, nous attaquâmes l’ennemi par une forte pluie qui dura toute la journée du 27 août 1813. Sur les 3 heures, on fit charger notre cavalerie sue les carrés autrichiens ; le premier qu’on attaqua était à l’embranchement des deux roues qui sont au-dessus de la ville de Dresde du côté sud ; ce bataillon croisait la baïonnette ; il se laissa écraser sans tirer un coup de fusil. Enfin, il se rendit. C’était la division Doumerc qui était là, composée de dragons. Les autres carrés se rendirent presque sans résistance. La bataille ne finit qu’à la nuit. Nous couchâmes à une lieue de Dresde, sur la route d’Auessburg [Auerberg ?]. Le lendemain 28, nous nous portâmes sur  la route de Pirna, qui va en Bohême, où nous apprîmes, pour le malheur de l’armée, que le corps de Vandamme, de 30.000 hommes, avait été écrasé ; que le maréchal Macdonald était battu sure le Bober; que les maréchaux Ney et Oudinot étaient battus marchant sur Berlin.

Nous fûmes obligés de passer la rivière à Dresde et d’aller porter secours au maréchal Macdonald. Nous rejetâmes l’ennemi au-delà du Bober et nous revînmes encore une fois pour nous porter sur la rive droite, où nous restâmes jusqu’au 26 septembre. Nous repassâmes sur la rive gauche à Meissen et nous vînmes près de Torgau. Nous repassâmes sur la rive droite le 12 octobre à Wittemberg, pour aller attaquer les Suédois que nous refoulâmes près de Magdebourg. De là, nous vînmes à marches forcées sans nous rendre à la bataille de Leipzig, le 16 octobre 1813.

Tout allait bien le 16.

Le 17, on resta tranquille. Le matin du 17, il plut. On parlait de paix.  Le 18, nous fûmes attaqués de tous côtés. Nous manquâmes de munitions le soir. L’ennemi nous avait tellement resserrés que des boulets venaient sur le grand parc qui se trouvait près de la ville côté est. On m’avait envoyé là à 5 heures, n’ayant plus de munitions. Je passai la nuit dans cet endroit. Dans la nuit, le grand parc défila et passa la ville. Moi, j »’avais reçu l’ordre d’attendre le corps d’armée. Sur les 8 heures du matin, le 19, je me trouvais seul avec mes douze bouches à feu. Le corps d’armée avait passé la ville dans la nuit et on avait oubliée de m’envoyer des ordres. Je me mis en marche et j’arrivai comme je pus sur les bords de l’Elster que je passai avec quatre bouches à feu. Le reste de mes batteries, mon fourgon, etc., tout demeura au pouvoir de l’ennemi, vu que le pont, ayant sauté par la maladresse de celui qui y mit le feu trop tôt, fut la cause de la perte de l’armée.

De Leipzig jusqu’à Mayence, où nous arrivâmes le 31 octobre 1813, dans un triste état, à peine si on se battit, et, malgré que nous faisions notre retraite sur un pays de ressources, l’armée faisait pitié en repassant ce fameux fleuve qui nous coûta tant de coups de canon pour le passer en 1794, et que nous avons quitté peut-être pour toujours !

Nous restâmes cantonnés près de Kreuznach du 1er novembre 1813 au 28 décembre, jour où le corps d’armée se mit ne marche pour venir prendre des cantonnements près de Landau, en attendant la paix qui, disait-on, allait se faire avec les souverains du Nord.

(« Souvenirs militaires du chef d’escadron Mathieu., de 1787 à 1815. Publié par Camille Lévi », Henri Charles-Lavauzelle, Éditeur militaire, s.d. [1910], pp.29-33).

06-509463 Souvenirs du chef d'escadron Mathieu sur 1813 dans TEMOIGNAGES

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( 23 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W.Warden, chirurgien du « Northumberland ».(III).

Sainte Hélène.

« En mer.

Mon cher Ami,

Je reprends mon travail décousu : « la tâche journalière telle que vous la voulez ». Le premier jour de son arrivée à bord, notre illustre passager montra un appétit extraordinaire. J’ai observé qu’il avait fort bien dîné et bu beaucoup de vin de Bordeaux. Il passa toute la soirée sur le pont, où il prit plaisir à entendre la musique du 53ème  régiment. Il demanda qu’on exécutât le God save the king et le Rule Britannia.  De temps en temps il plaisantait les officiers qu’il jugeait capables d’engager avec lui une conversation en français. Je remarquai que, dans ces occasions, il conservait invariablement la même attitude. Il se donnait un air d’importance, probablement tel qu’il était accoutumé à le prendre au Palais des Tuileries quand il donnait audience à ses Maréchaux ou à ses Ministres. Il a toujours ses mains derrière le dos et ne les enlève de leur place habituelle que pour prendre la tabatière. Une chose qui m’a frappé tout particulièrement, c’est qu’il n’offrait jamais une prise à celui avec lequel il causait : c’est sans doute un reste de sa dignité de jadis. Le lendemain il déjeuna à onze heures. Son repas consiste en viande arrosée de bordeaux et se termine par du café. Au dîner, je l’ai vu choisir une côtelette de mouton qu’il trouva moyen de manger sans l’aide d’un couteau ni d’une fourchette. Il passa la plus grande partie de la troisième journée sur le pont et parut avoir apporté une attention toute particulière à sa toilette. Il ne reçoit d’autres marques de respect des officiers du bord que celles que l’on témoignerait à un simple particulier. Du reste, il ne paraît pas en solliciter, ni en attendre plus qu’il n’en reçoit. Il se contente sans doute des hommages de sa suite, qui paraît toujours tête nue devant lui, de sorte que si une ligne était tirée autour d’eux, on pourrait se croire au Palais de Saint-Cloud. Il joua aux cartes dans la soirée ; on fit une partie de whist et il perdit. On ne joua pas de la même façon qu’à nos tables de jeu anglaises ; mais je n’ai pas la compétence nécessaire pour expliquer les diverses  variétés de ce jeu. Le jour suivant, Napoléon le passa tout entier dans sa cabine. Sa suite ne tarda pas à s’apercevoir qu’il avait le mal de mer. Il était si peu accoutumé à la mer, qu’il ne connaissait même pas les effets ordinaires du mouvement d’un vaisseau sur les personnes qui n’y sont point habituées et qu’il croyait devoir attribuer sa migraine à quelque autre cause. Il ne paraissait pas vouloir croire que l’eau salée en fût l’origine. Je présume qu’aucune personne de sa suite n’osa, à cette occasion, lui répéter la leçon pratique de son frère, Canut, à ses courtisans, sur les procédés grossiers de l’Océan. Parmi les bagages étaient deux lits de camp, qui l’avaient accompagné dans plusieurs de ses campagnes. L’un d’eux avait reçu une destination bien différente de celle que l’on avait eu en vue quand il fut construit et était devenu un meuble bien nécessaire dans sa cabine. L’autre n’était plus propre à donner du repos à un héros militaire, dans l’agitation de quelque campagne ; il était destiné à être pressé par quelque héroïne, telle qu’était Madame Bertrand, à travers les vagues en furie. L’habileté du tapissier et du mécanicien les ont cependant rendus aussi confortables que possible, Ils ont à peu près six pieds de long sur trois de large, avec une épaisse garniture de soie verte. La charpente est en acier et travaillée si artistement que l’on est surpris de leur légèreté et de la facilité avec laquelle on les déplace. Quand, par hasard, je viens à m’asseoir sur l’un d’eux, je ne peux m’empêcher de penser aux batailles de Wagram, Austerlitz, Friedland, etc. Dans une telle situation, le politique et le sage peuvent réfléchir aux vicissitudes et aux hasards du monde. Mais je ne crois pas posséder suffisamment aucun de ces deux caractères, ni séparément, ni collectivement, pour être autorisé à m’engager dans une suite de réflexions sur des sujets pourtant intéressants ; je laisserai cette occupation à votre esprit, plus actif et plus prompt à s’enthousiasmer.

Quoique le vent fût fort et le roulis considérable, Bonaparte apparut sur le pont entre trois et quatre heures de l’après-midi. Il s’amusa à faire des questions au lieutenant de quart : « Combien de lieues le vaisseau faisait dans une heure ? S’il était probable que la mer se calmât? Quel était le navire qui courait à bâbord du Northumberland ? ». Au résumé, il tenait à prouver que rien n’échappait à son attention. Mais je ne pouvais m’empêcher de sourire en voyant ce conquérant, qui avait traversé d’un pas si fier tant de pays asservis, chanceler sur le pont d’un navire et s’accrocher à n’importe quel bras pour s’empêcher de tomber, n’ayant pas encore le pied marin. Entre autres objets qui attirèrent son attention, il observa que M. Smith, qui se promenait de long en large avec les autres aspirants, était plus âgé que ses camarades. Il lui demanda depuis combien de temps il était entré dans la marine : « Depuis neuf ans », répondit M. Smith. — C’est beaucoup, répliqua Napoléon. — C’est vrai, répliqua M. Smith, mais j’en ai passé la plus grande partie dans une prison française ; j’étais à Verdun quand vous êtes parti pour la campagne de Russie. » Napoléon haussa les épaules avec un sourire significatif et mit fin à l’entretien. Je dois vous dire une fois pour toutes, si je n’en ai pas encore fait l’observation, que Napoléon laisse rarement échapper l’occasion d’interroger […]

Le nom de Talleyrand fut un jour prononcé, au cours d’une conversation que nous eûmes avec nos voyageurs français, qui avouèrent sans réserve la haute opinion que les Bonapartistes avaient de ses talents. Comme je demandais à quelle époque il avait perdu la confiance de Napoléon et cessé de diriger sa politique, on me répondit que c’était lors de la guerre d’Espagne. Ainsi se trouvèrent vérifiés les bruits répandus en Angleterre, à savoir que Talleyrand avait blâmé sans détours cette entreprise si hasardeuse et si téméraire. On avait pourtant contredit cette nouvelle et l’on avait dit alors que le prince de Bénévent avait, au contraire, approuvé la guerre d’Espagne et même recommandé cette mesure, se basant sur cette opinion inaltérable (sic), qu’il communiqua à l’Empereur, que sa vie ne serait pas en sûreté, tant qu’un Bourbon régnerait en Europe.

Je pénétrai plus avant dans ce sujet avec Madame Bertrand et elle m’assura positivement, et de la façon la moins équivoque, que Talleyrand entretenait une correspondance secrète avec Napoléon, lors de leur dernier séjour à Paris, et qu’il devait les rejoindre dans le délai d’un mois. Son départ de Vienne pour les eaux d’Aix-la-Chapelle fut attribué à une indisposition, mais c’était pour mieux cacher sa duplicité. « Croyez-vous, Madame, lui dis-je, que Talleyrand, même s’il en eût eu l’intention, aurait possédé le pouvoir d’influencer la Cour de Vienne en faveur du gendre de l’Empereur ? — La Cour de Vienne ! s’écria-t-elle. Oh ! Oui, il est capable d’influencer toutes les Cours de l’Europe. S’il avait rejoint l’Empereur, la France n’aurait pas changé de maître et nous serions maintenant à Paris. »

Quant aux vertus de Talleyrand, je n’en ai jamais entendu faire l’éloge, mais vous pouvez juger, d’après ce que je vous en ai dit, en quelle grande estime ses talents politiques étaient tenus dans le cercle français à bord du Northumberland. Je demandai au comte Bertrand lequel des généraux français avait amassé le plus de richesses. Sans la moindre hésitation, il me répondit que c’était Masséna. Il ajouta que tous avaient fait des fortunes considérables. D’après lui, Macdonald, duc de Tarente, s’était moins enrichi que tout autre. A notre grand étonnement, il fit de Davout, prince d’Eckmühl, un panégyrique complet, sur lequel se récrièrent tous les assistants, trouvant la conduite de cet officier à Hambourg sans exemple. Le comte Bertrand n’en convint pas. Au contraire, il représenta Davout comme un officier zélé, correct, fidèle, nullement dépourvu d’humanité. On le connaissait pour interpréter avec une extrême rigueur les ordres reçus et cependant il n’avait pas agi à Hambourg, avec toute la sévérité que lui prescrivaient ses instructions. Le comte Bertrand nous assura aussi que Davout était incapable de s’être laissé acheter. Une somme d’argent considérable lui avait été offerte pour laisser quelques vaisseaux sortir du port de Hambourg pendant la nuit. Il l’avait refusée avec le dédain d’un loyal soldat et d’un homme d’honneur.

Le comte de Las-Cases, prenant part à la conversation sur les maréchaux de France, parla d’eux avec très peu de réserve : « Masséna, nous dit-il, a été, à l’origine, un maître d’armes. Avant ses campagnes en Portugal et en Espagne, il était considéré en France comme égal, sinon supérieur, à Bonaparte pour les capacités militaires. Le comte le représente, depuis cette époque, comme réduit à une insignifiance absolue. « Il est, dit-il, très avare, quoiqu’il n’ait qu’un enfant, une fille, qui doit hériter de son immense fortune. »[…]

Dans l’après-midi, notre « principal passager » demeura plus longtemps sur le pont qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, et ses traits dénotaient l’inquiétude. Il s’enquit de la marche du navire, montrant ainsi son impatience d’arriver au terme du voyage. Il éprouvait sans doute quelque indisposition, par l’effet de l’étroit local dans lequel il se trouvait resserré, ayant contracté dans ses campagnes l’habitude d’exercices violents. Suivant ce que j’ai entendu dire, il avait été fort maigre jusqu’au temps où il devint Premier Consul, et quand même son tempérament eût été autre, ses campagnes en Egypte eussent suffi à fondre son embonpoint. Mais les fatigues de corps et d’esprit qu’il a endurées depuis étaient faites pour détruire tout autre tempérament que le sien. Il a fallu une constitution extraordinairement robuste pour résister. Même sa santé s’est plutôt améliorée qu’affaiblie et pendant ces dix dernières années il a sans cesse engraissé.

Madame Bertrand, causant de la famille Bonaparte, m’a parlé des femmes avec admiration. Elle dit qu’à l’exception de la princesse de Piombino, toutes sont d’une beauté éclatante. C’est donc par ces femmes charmantes que, pour employer l’expression favorite de nos passagers « de grande et grosse tête », je finirai ici ma grande et grosse lettre.

Adieu, etc., etc.

W. WARDEN

 ——-

« En mer.

Mon cher Ami,

Je crois vous avoir déjà dit qu’on avait mis une attention toute particulière à ne pas laisser voir à nos exilés les journaux anglais qui nous furent envoyés avant que nous ne missions à la voile. Le comte Bertrand, un jour que nous parlions ensemble, en profita pour me demander si je les avais lus. Comme vous pouvez bien le supposer, je lui répondis affirmativement et aussitôt il se mit à me questionner sur leur contenu. C’est ainsi que je lui racontai que les journaux parlaient du voyage secret qu’on croyait qu’il avait fait à Paris, avant le retour de Napoléon en France. A peine lui eus-je communiqué ce détail que son visage exprima un vif ressentiment : « Je sais bien, me dit-il, que les journaux anglais m’ont accusé d’avoir été à Paris sous un déguisement, quelques mois avant le départ de l’Empereur de l’île d’Elbe. Mais je déclare solennellement qu’à cette époque, je n’ai jamais mis le pied en France, au moins de la façon qui m’a été attribuée. J’aurais pu aller en Italie si je l’avais voulu, mais je n’ai pas quitté l’île d’Elbe avant que mon Empereur l’ait lui-même quittée. On a aussi prétendu que j’avais prêté serment de fidélité au Roi, c’est une assertion également fausse, car je n’ai jamais vu un seul membre de la famille des Bourbons de France. » Je vais vous donner le récit du retour de Bonaparte en France, tel qu’il m’a été raconté. « Le principal acteur fut le duc de Bassano [Maret]. Plusieurs individus s’étaient rendus à l’île d’Elbe, de différents départements français. L’Empereur avait été conduit à soupçonner que les alliés avaient résolu de l’envoyer dans l’île qui lui est actuellement destinée. Sur quelle base était fondée cette appréhension, aucun indice ne m’a été, à cet égard, communiqué. Toutefois ce qui est certain, c’est qu’il le croyait si sérieusement qu’il se décida à quitter l’île d’Elbe pour déjouer le complot qu’il s’imaginait devoir éclater en France. Au moment de l’embarquement de la petite armée, l’Empereur reçut une dépêche de l’un de ses amis, le priant instamment de retarder son entreprise, ne fût-ce que d’un mois. Si les soldats n’eussent pas été embarqués et toutes choses arrêtées, il n’est pas douteux que cette communication eût suffi à contenir son impatience et à calmer ses craintes : quoi qu’il en soit, il était trop tard, le sort en était jeté.

Aujourd’hui il s’est passé un événement qui, comme vous pouvez l’imaginer, a excité beaucoup d’intérêt parmi nos passagers et appelé des questions multiples : une corvette française, portant le pavillon blanc, a vogué quelque temps de conserve avec nous. Le général Gourgaud nous amusa d’une foule de détails relatifs aux campagnes d’Espagne et de Russie, auxquelles il avait lui-même pris part. J’en choisirai deux ou trois ; car il est tels récits qui égayent la monotonie des journées passées sur le pont d’un vaisseau, et qui peuvent ne pas être dignes d’être communiqués à ceux qui sont entourés des plaisirs variés qu’on trouve à toute heure dans le large cercle de la vie sociale. Il nous parla de la rigueur du froid en Russie, en exprimant un étonnement qui nous procura quelque divertissement. Vous pouvez aisément vous figurer la différence des sensations d’un Français, né sous un climat très doux et qui avait servi en Espagne, quand il se trouva transporté dans une partie du globe, où les larmes coulant sur ses joues devenaient des petits glaçons ; et qu’autour de lui, les soldats stupéfiés par le froid, cherchant à s’agiter pour recouvrer leur sens, tombaient à terre et y expiraient instantanément […]

Pendant la soirée, Napoléon posa des questions au capitaine Beatty, des régiments de marine, qui parle la langue française avec une grande facilité. Ses questions portèrent sur les règlements et la discipline des troupes de la marine, etc., etc. Il ne pouvait choisir un officier qui fût mieux qualifié pour satisfaire sa curiosité militaire sur le sujet qu’il venait  d’aborder. Le capitaine Beatty avait servi sous Sydney Smith en Orient et était au siège de Saint-Jean d’Acre, événement qui ne figure pas parmi les souvenirs les plus agréables de Bonaparte. Cependant, quand il fut informé de cette circonstance, il l’accueillit de très  bonne humeur et, prenant le capitaine par l’oreille, il s’écria d’un ton plaisant : « Ah ! Coquin, coquin, vous étiez là ! » Il demanda alors ce qu’était devenu Sir Sydney Smith. Quand il apprit que ce brave chevalier était en ce moment sur le continent et qu’il avait soumis au Congrès de Vienne une proposition pour détruire les pirates de la côte barbaresque, il répliqua de suite « qu’il était et avait toujours été honteux que les puissances européennes permissent l’existence de ce repaire de scélérats ! » Cette opinion confirme en quelque sorte les avis émis sur une proposition qu’Andréossy  fut, dit-on, chargé de faire à notre gouvernement, durant la courte paix conclue avec la France sous le gouvernement consulaire. Pendant cette trêve des hostilités, on croit que le Premier Consul avait proposé une action combinée entre les deux puissances, qui se faisaient auparavant la guerre, pour détruire et exterminer entièrement les pirates de Barbarie. Dans cette occasion, à ce que dit l’histoire, Bonaparte offrait de fournir les forces militaires de terre, si l’Angleterre voulait faire tous les préparatifs maritimes nécessaires pour assurer le succès d’une entreprise si honorable pour les deux nations. Si de telles propositions ont été réellement faites, il n’est pas douteux qu’il a dû exister des raisons suffisantes pour faire hésiter à les accepter. La prompte reprise de la guerre a mis fin à toutes autres négociations sur ce sujet, si jamais il en a été entamé.[…]

Vous avez probablement remarqué que notre principal passager ne fait pas ses questions au hasard ; il s’adresse, en effet, toujours aux personnes qui, d’après leur caractère officiel, sont particulièrement qualifiées pour lui fournir des explications satisfaisantes ; ou, ce qui paraît plus probable, c’est plutôt l’apparence extérieure officielle des personnes, que le hasard amène devant lui, qui lui suggère le sujet de ses questions ; car sa curiosité se dirige vers ce qui paraît être relatif aux attributions apparentes de ceux avec qui il converse. Ainsi, il devait être porté à me parler de mon métier quand je venais à attirer son attention. La médecine  ne semble pas être un sujet sans attraits pour lui. Il regarde l’équitation comme un exercice plus propre que tout autre à conserver une bonne santé . On m’a dit que, pendant sa traversée à bord du Bellérophon, il s’était flatté d’obtenir de notre gouvernement la permission de rester en Angleterre et qu’il se faisait à l’avance une fête d’y goûter les plaisirs de la chasse.

Après vous avoir donné un tel spécimen de l’activité de Napoléon, je vais vous causer sans doute de la surprise en vous apprenant que cet homme qui, dans le cours de sa carrière, semble s’être à peine accordé la permission de se reposer et qui, pendant tant d’années, a tenu en éveil le monde entier, est maintenant le dormeur le plus décidé à bord du Northumberland . Pendant la plus grande partie de la journée, il demeure couché sur un sofa, quitte le soir la table de jeu de très bonne heure. Le matin, il ne paraît guère avant onze heures et souvent déjeune au lit. Mais il n’a rien à faire et un roman suffit parfois à le distraire. […]

Le général Montholon est d’un caractère gai ; il a de charmantes manières, mais Madame « sa très chère femme »  a continuellement besoin de l’assistance du médecin. Son Empereur, en s’informant auprès de M. O’Meara de l’état de sa santé, répéta la question de Macbeth de la manière suivante : « Un médecin peut-il guérir un esprit malade ; « Ou ôter de la mémoire un mal profondément enraciné? « 

« Madame de Montholon, continua-t-il, est très alarmée à l’idée d’aller à Sainte-Hélène. Elle manque de ce courage si nécessaire dans sa situation et le défaut de résolution est une faiblesse impardonnable, même chez une femme. » Il est, en effet, très manifeste que nous devons la société des dames dans notre voyage au dévouement romanesque de messieurs leurs époux au personnage qui en est l’objet. Madame Bertrand ne put même persuader à sa femme de chambre de quitter Paris tant qu’elle n’eût pas obtenu la permission, pour le mari et le fils de cette femme, de faire partie de la suite de Napoléon. […]

A notre approche de Madère , le mauvais état de l’atmosphère ne nous permit de distinguer cette île que lorsque nous fûmes entre Porto-Santo et les déserts. Cette dernière île est un rocher escarpé et offre quelque ressemblance avec Sainte-Hélène. Je communiquai cette idée à Las Cases, qui aussitôt en avertit l’Empereur. Celui-ci ayant quitté la table plus tôt qu’à l’ordinaire, vint nous joindre sur la poupe Mais la comparaison de ce qu’il voyait en ce moment avec l’image qu’il avait lieu de se former du triste séjour qu’il allait bientôt habiter, ne lui arracha pas une parole : il haussa les épaules et sourit avec dédain. Ce fut tout. La côte riante et l’aspect fertile de Madère ne pouvait exciter en lui qu’une sensation désagréable, par le contraste qu’ils présentaient avec l’idée qu’il s’était faite du noir et sourcilleux rocher de Sainte-Hélène. […]

Quarante-huit heures avant notre arrivée à Madère, les vignes de l’île avaient été fortement dévastées et avaient éprouvé un dommage considérable par suite d’un violent sirocco. Cet événement sera indubitablement attribué par les habitants superstitieux à l’apparition néfaste de Bonaparte sur leurs côtes et tous les Saints du Paradis seront sans doute invoqués pour qu’ils hâtent notre départ. Je finirai cette lettre en vous disant que nous avons sous les yeux un riche et fertile paysage. Ma prochaine lettre vous donnera peut-être la nouvelle de notre arrivée au rocher stérile de Sainte-Hélène. Mais en quelque endroit que je me trouve, vous savez avec quelle sincérité je suis, etc., etc., etc.

W. WARDEN. »

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.22-58).

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( 8 juillet, 2015 )

Louis XVIII de nouveau à Paris…

Louis XVIII

Le colonel de Rumigny assiste à l’entrée de Louis XVIII à Paris le 8 juillet 1815. Il évoque aussi les premiers moments de la Terreur Blanche…

  »Lorsque le roi Louis XVIII fit sa seconde entrée à Paris, j’étais sur le boulevard, au coin de la rue Montmartre.

Mlle Bourgoin, la belle actrice du Théâtre-Français, était au balcon de la maison sous laquelle je me trouvais avec un camarade d’armée. Mlle Bourgoin était très jolie, et connue pour son royalisme exalté et pour sa haine contre l’Empereur. Cette haine avait, dit-on, pour origine la manière dont elle avait été traitée par quelques grands seigneurs de sa cour. Au retour de l’Ile d’Elbe, elle avait tenu les propos les plus aigres contre le vainqueur du jour, et ses paroles, commentées par la police, avaient été dites à l’Empereur. Il résolut donc une petite vengeance, qui porta au dernier degré la haine de l’actrice. Pendant les Cent-Jours, Napoléon fit demander Mlle Bourgoin. Elle arriva le soir aux Tuileries ; elle coucha dans la chambre qui est en haut de l’escalier des appartements et qui aboutit au deuxième étage du château. Vers une heure du matin, l’Empereur, qui avait feint d’oublier la belle, arriva dans sa chambre, la regarda assez longuement sans parler ; puis, haussant les épaules, il la quitta en disant :

— Ce n’est que cela ! Il ne valait pas la peine de faire tant la renchérie !

Cette anecdote, qui amusa tout le monde, explique bien la rancune d’une personne habituée à tous les hommages, et que l’empereur Alexandre avait trouvée très à son gré, à Erfurt et à Paris.

Mlle Bourgoin, en voyant sous le balcon deux officiers en qui, à leur teint bronzé et à leurs décorations sans lys, elle reconnut des officiers de Waterloo, des « demi-solde » sans doute, nous fit, avec la main et le visage, un signe de profond mépris.

Nous ripostâmes par un léger coup de sifflet, et peu s’en fallut que nous ne fussions maltraités par la foule. Malgré tout ce que l’on a pu écrire et dire, il est évident qu’au retour de Louis XVIII, toute la population de Paris, sauf quelques exceptions, était heureuse et voyait là un gage de calme pour l’avenir. Le licenciement de l’armée s’était fait sans la moindre opposition ; jamais soumission n’a été plus complète aux décrets de la Providence. L’armée en rentrant dans la nation y porta cependant le culte des souvenirs et ce levain de bonapartisme qui a donné souvent de mauvais jours à la Royauté. L’orgueil naturel aux hommes de guerre ne pouvait se pénétrer de l’idée que Napoléon avait commis de grandes fautes ; pas un soldat ne croyait à une défaite suite de mauvaises combinaisons. Ils avaient vu dans celles de Leipzig, de 1814, et de Waterloo, uniquement la trahison. Ce mot est le voile qui aveugle les croyants en palliant les fautes de l’idole, et l’illusion qu’il crée explique l’attachement au nom de Napoléon, et le fanatisme des anciens soldats qui ont survécu aux longues campagnes de 1794 à 1815. Les officiers supérieurs ne partageaient pas cette opinion. Souvent, en 1814, on entendait dire : « Bravo ! encore une victoire ! mais si l’Empereur ne fait pas la paix, un beau jour, après la victoire, nous nous en irons chacun chez nous, avec une blouse et un bonnet de coton, car il n’y aura plus personne pour ramasser les lauriers ! » L’épuisement de l’armée était à son comble, chaque combat la diminuait dans une proportion effrayante. De recensement, il n’était plus question, la race était presque éteinte.

Dans le midi de la France, il y eut des actions déplorables.

Ainsi, lorsque la garnison de Marseille reçut avis de son licenciement, on lui donna ordre de quitter les forts Saint-Jean et autres. Ensuite, on lui demanda ses drapeaux ; elle les livra. Le lendemain, on demanda ses fusils, en disant que les royalistes s’effraieraient de voir des armes dans les mains d’une armée commandée par les officiers de l’empereur vaincu. Par une faiblesse inouïe, on livra les armes.

La garnison reçut ordre de se rendre à Toulon, et lorsqu’elle se soumettait entièrement en prenant la route de Toulon, elle fut attaquée sans ordres. La populace de Marseille excitée se rua sur les femmes et les derniers mamelouks et les tua, les pilla. Poursuivant par-dessus les murs qui bordent la grande route les régiments désarmés, elle massacra un grand nombre de soldats.

Jusqu’à Aubagne les survivants furent traqués, indignement mis à mort, et leurs restes outragés.

Le massacre eut lieu sans que M. de Vitrolles eût été vu entre les victimes et les égorgeurs. Son nom doit donc être voué à l’exécration.

Tout le monde sait l’horrible fin du maréchal Brune. Après le licenciement de l’armée du Midi, il arriva à Avignon. Sa présence excita une grande fermentation dans la populace ; il y eut des rassemblements. Aussi quelques personnes conseillèrent-elles au maréchal de ne pas rester dans la ville et de partir en se déguisant.

Brune refusa :

— J’ai fait ma soumission, dit-il, que veut-on de plus ?

Au milieu de la nuit, la maison est attaquée par la bande de Trestaillon, le maréchal résiste avec les personnes qui l’accompagnent. Un homme se laisse glisser par la cheminée, ouvre à la bande des forcenés. Ceux-ci pénètrent dans l’hôtel, prennent le maréchal et l’égorgent avec la dernière barbarie.

Ces événements portèrent la rage dans les cœurs des vieux soldats ; beaucoup voulaient que l’on prît les armes, mais force fut de se soumettre, et d’ailleurs, il faut le reconnaître pour être juste envers la Restauration, on donna des ordres pour réprimer ces excès ; ils furent donc partiels. Nous autres officiers supérieurs, on nous renvoya avec certaines formes, et on nous engagea à quitter Paris. Je me retirai dans la Somme, chez mon père, à Amiens. J’y fus témoin d’une chose assez curieuse pour que je la raconte :

Le prince de Salm, gendre du duc d’Havré, capitaine d’une compagnie des gardes du corps, n’avait jamais servi dans aucune armée. Il arriva à Amiens avec des officiers d’état-major et des aides de camp, tellement nombreux qu’on ne savait où les loger. Tous se mirent à acheter des épaulettes de capitaine, de lieutenant, etc., mais de soldats, pas un seul. La ville fut inondée de ces uniformes chamarrés. Le prince ne se montrait qu’entouré de ce brillant et grotesque état-major. Rien n’était plus comique ; on les rencontrait par petites bandes avec des sabres énormes, se promenant comme s’ils eussent été les vainqueurs du monde.

La ville leur offrit des fêtes et des bals qui semblaient insulter à la misère publique, car les chers Alliés coûtaient des sommes énormes, et ils enlevaient nos trophées avec notre argent. Louis XVIII fit alors un acte de vigueur, qui eut un certain retentissement parmi nous. Il s’opposa avec une grande énergie à la destruction du pont d’Iéna, que Blücher voulait faire sauter en révolte du nom qu’il portait, comme si la mine du pont eût pu faire oublier les malheurs de la Prusse et les victoires de Napoléon !

La France possède de telles ressources que peu d’années suffisent pour effacer toute trace extérieure de guerre et de pillage ; mais les services individuels oubliés, méconnus, les pertes de famille ne se réparent pas aussi promptement, et les longues guerres laissent l’âme triste et douloureuse. La France respira cependant. En même temps, les soins du gouvernement tendirent à combler les vides laissés dans le trésor par les événements des Cent-Jours.

Les malheurs de 1814 n’avaient pas porté le désordre dans les finances, et deux années de paix auraient réparé les dépenses onéreuses de la défaite ; mais les énormes consommations de 1815, les contributions de guerre, la nourriture des troupes étrangères furent des plaies profondes dont on ne sondait pas les abîmes sans frémir. Une sage liberté, des dépenses modérées et, il faut le dire, l’économie du gouvernement comblèrent peu à peu les déficits. La nation, au bout de quelques années, se souvenait encore des maux que nous avions soufferts ; mais les finances étaient en bon état. La condition de l’armée ancienne fut triste, il est vrai, et ceux qui souffrent sont rarement justes dans leurs récriminations. Nous étions à demi-solde, nos grades dans certains cas furent contestés, et je fus de ceux, nombreux, qui étaient condamnés à perdre les épaulettes qu’ils portaient pendant les Cent-Jours, ou à la fin de 1814.

J’avais été nommé colonel à Fontainebleau par l’empereur Napoléon. Je m’étais, en effet, heureusement distingué à la bataille de Montereau, et le général Gérard avait demandé pour moi le grade de colonel. A Fontainebleau, on faisait des nominations ; mais le corps du général Gérard avait tout d’abord été oublié par le prince Berthier, lorsque le général s’en plaignit amèrement. En effet, le 11e et le 2e corps d’armée, mis sous les ordres du général Gérard, avaient agi seuls avec la Garde, à cette dernière de nos victoires.

Le 5 avril au matin, on nous envoya enfin nos brevets. Le gouvernement de Louis XVIII refusa de les reconnaître. Il arrêtait son consentement à ce qu’il avait ratifié le 4 au soir. Cette triste mesure, qui atteignait environ 40 à 50 officiers au plus, servit de texte aux plus furibondes réclamations. J’en souffrais, mais je le supportais avec courage malgré mon chagrin. Je me retirai à la campagne. Quant au général Gérard, il alla pour quelque temps en Belgique. Mon parti fut bientôt pris, je me décidai à compléter mon instruction scientifique, tout à fait manquée par suite de mon entrée au service avant l’âge de seize ans. Je revins à Paris, où je restai tant que mes moyens pécuniaires me le permirent, pour y suivre des cours de géologie, de médecine, de physique, de chimie, etc.

Je trouvai une source infinie de jouissances dans ce travail intellectuel, que j’ignorais presque. Je me préparais à voyager, à utiliser mon peu de connaissances pour le bien de mon pays ; je fus sur le point de partir pour la Chine avec M. de Sainte-Croix, qui avait une mission du gouvernement. »

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( 29 juin, 2015 )

Pourquoi pas l’Amérique ?

Napoléon 1er

Napoléon prend la route de Rochefort avec l’idée de partir pour les Etats-Unis. Ecoutons de nouveau Marchand, son premier valet de chambre.

« L’Empereur, en s’éloignant de la Malmaison par cette route de traverse, se rendit à Rambouillet. Malgré toutes les précautions prises, Sa Majesté ne put se soustraire aux regards de braves gens arrêtés auprès de la voiture, qui lui firent entendre les cris de : « Vive l’Empereur ! » Il était alors 5 heures et demie du soir le 29 juin 1815. Les chevaux étaient attelés aux berlines, aux pourvoyeuses chargées d’argenterie et de linge appartenant à l’Empereur. Sachant que les équipages devaient se mettre en route, la voiture de Sa Majesté partie, j’avais ramassé en toute hâte ce qui appartenait à l’Empereur pour le placer dans ma voiture et n’y monter qu’après avoir vu les fourgons en route et serré la main à quelques personnes présentes qui m’embrassaient les larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur. Deux convois, l’un de trois voitures, le coupé de l’Empereur dans lequel monta le général Gourgaud, la mienne et une pourvoyeuse, prenaient la route de Rambouillet ; l’autre convoi, voitures aux armes impériales, sous la conduite du comte de Montholon, dans lequel se trouvaient Mme de Montholon et son fils, le comte Las Cases et son fils, puis tout le reste de la suite prenant la route d’Angoulême pour se rendre à Rochefort. La comtesse Bertrand, avec ses enfants, venait seule par une autre route. Le rendez-vous pour tous était Rochefort. Le général Gourgaud prit la tête du convoi ; nous le suivîmes ; malgré l’encombrement de ma voiture, je donnai place à M. Maingaut, médecin de l’Empereur, et Totin, premier maître d’hôtel. Pour ne pas avoir une trop forte somme en or avec moi, j’en remis une partie entre les mains du général Gourgaud, qui la tint avec lui et me la remit plus tard. Sur chacun des sièges de nos deux voitures étaient un valet de pied et un garçon de garde-robe. Ces directions différentes avaient été ordonnées pour qu’on ne manquât pas de chevaux. Dans la côte avant d’arriver à Gressey, l’Empereur vit Amodru son piqueur auprès de sa calèche ; il devait commander les chevaux sur la route que devait tenir l’Empereur. Il était, sur un habit bourgeois, porteur du couteau de chasse, avec le ceinturon des piqueurs de la Maison. L’Empereur lui fit dire par Saint-Denis [mamelouk Ali] de retirer ce couteau qui ne pouvait servir qu’à le faire reconnaître, et qu’un habit bourgeois ne le comportait pas. Amodru obéit mais avec humeur, prit les devants pour aller faire préparer les chevaux à Coignères, où l’Empereur devait relayer, mais en réalité prit la route de Versailles et disparut. Arrivé à cette poste, l’Empereur fut étrangement surpris de ne point trouver de chevaux préparés. Il demanda à Saint-Denis où pouvait être Amodru ; le maître de poste n’avait vu personne ; on pensa qu’il avait fait fausse route et qu’on le retrouverait à Rambouillet, mais il ne reparut plus. Cet homme dont la conduite avait été toujours parfaite, qui avait suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et dans toutes ses campagnes, sans aucune raison abandonnait son maître. Santini, qui se trouvait dans ce convoi, monta à cheval et fit le service de courrier, de Rambouillet à Rochefort.

Les postillons qui amenèrent l’Empereur à Coignères, se doutèrent bien que l’Empereur était dans cette voiture, mais n’en firent point part aux autres. Ils ne furent payés le long de la route que le prix ordinaire afin d’éviter d’éveiller l’attention. Dans la route, à quelque distance de Rambouillet, Sa Majesté rencontra un dépôt de cavalerie polonaise, uniforme des légions de la Vistule, qui se dirigeait sur Versailles. Bien que les ordres du gouvernement provisoire fussent que l’Empereur ne s’arrêtât point dans les villes, Sa Majesté arrivée à la grille du parc de Rambouillet, manifesta le désir de s’y arrêter.

Saint-Denis [Ali] fit ouvrir la grille du parc, et l’Empereur, par l’avenue, alla descendre au château où il fut reçut par M. Hubert, un de ses anciens valets de chambre en Egypte, qui lui avait demandé cette conciergerie. Il s’empressa de tout mettre à la disposition de l’Empereur. Saint-Denis, de qui je tiens tous les détails de ce voyage, me dit que, le souper servi, l’Empereur se mit à table, mais que personne n’y parla, qu’après un quart d’heure, il s’était levé de table, et était rentré dans sa chambre suivi du grand-maréchal qui en était sorti une demi-heure après, disant que l’Empereur, se sentant mal à l’aise, s’était couché et remettait au lendemain à continuer son voyage. L’Empereur était arrivé à cette résidence à 8 heures du soir. Le convoi que conduisait le général Gourgaud arriva beaucoup plus tard. L’Empereur était couché ; dans la nuit, il demanda du thé qui ramena un peu de transpiration. L’agitation cessa, le sommeil s’empara de lui, et, le lendemain, cette légère indisposition avait disparu. Le grand-maréchal, le duc de Rovigo [Savary], le général Becker et le général Gourgaud s’établirent dans la pièce voisine de celle de l’Empereur et y passèrent la nuit.

Dans des circonstances telles que celle-ci, l’estomac demande peu de nourriture ; la profonde affliction que montrait M. Hébert, ce digne serviteur de l’Empereur, était si vive et si profonde que Saint-Denis et moi nous cherchâmes à ramener le calme dans son esprit et ne songeâmes point à prendre de nourriture. J’en pris peu et passai une partie de la nuit à réfléchir sur la destinée qui nous amenait dans un rendez-vous de chasse où j’avais vu l’Empereur si puissant, sur un trône dont il s’éloignait sans bien savoir la terre de l’exil qu’il atteindrait, car en ce moment Sainte-Hélène, dont on avait parlé à l’île d’Elbe, était bien loin de ma pensée.

Le lendemain 30 juin, je racontai à l’Empereur ma crainte d’avoir été séparé de lui en ne trouvant pas de chevaux préparés sur la route, et ma surprise de la disparition d’Amodru. Je lui racontai qu’au moment de monter en voiture, M. Rathry son secrétaire m’avait dit que la santé de sa femme était dans un état trop déplorable pour qu’il pût la laisser seule, et de bien assurer Sa Majesté que les 3 000 francs de pension que voulait bien lui faire l’Empereur quand il se proposait de le suivre ne seraient touchés ni par elle ni par lui. L’Empereur néanmoins dit au grand-maréchal de faire annuler cette pension qui devait se toucher chez M. Laffitte, me dit d’aider le comte Bertrand dans le choix de quelques bons ouvrages dans la bibliothèque de cette résidence, ainsi qu’un choix de cartes et d’expédier le tout sur Rochefort. Il fit écrire à l’administration du garde-meuble pour qu’un mobilier fût dirigé sur Rochefort, et à M. Barbier son bibliothécaire, pour qu’il lui envoyât deux mille volumes de la bibliothèque de Trianon, et le grand ouvrage d’Egypte.

Dans cette même nuit, étaient arrivés à Rambouillet le colonel Belini et sa femme ; l’un et l’autre étaient à l’île d’Elbe ; ils se proposaient de suivre l’Empereur aux Etats-Unis ; Mme Belini était revêtue d’un costume d’homme. L’Empereur, quoique fort reconnaissant de cette preuve d’attachement, en parut contrarié et dit au grand-maréchal que sa suite était déjà très nombreuse, qu’il fallait les engager à retourner à Paris. Je dis à l’Empereur qu’ils étaient sans ressources et hors d’état d’y retourner si Sa Majesté ne leur venait en aide. L’Empereur me chargea de leur donner 3 000 francs pour pouvoir aux plus pressants besoins. Je vis Mme Belini. Elle était dans un profond désespoir ; elle me rappelait les bontés de l’Empereur pour elle à l’île d’Elbe et ne concevait pas qu’il lui refusât de l’accompagner dans son second exil quand elle était venue le trouver dans le premier. Elle se calma cependant et me dit qu’elle allait faire ses préparatifs pour passer aux Etats-Unis.

L’Empereur, avant de monter en voiture, fit entrer M. Hubert, lui donna quelques paroles de consolation et lui promit de ne point l’oublier. Cette promesse n’a point été vaine : l’Empereur à son lit de mort l’a porté pour 50 000 francs dans son testament et lui fit remettre 10 000 francs en or, prévoyant bien qu’on ne lui laisserait pas longtemps la conciergerie qu’il lui avait donnée. L’Empereur, dans la matinée, m’avait dit de dire à Santini de faire préparer les chevaux sur la route qu’il devait tenir de Rambouillet à Rochefort. A 11 heures du matin l’Empereur quitta cette résidence. La population s’étant précipitée à la grille du château depuis le matin, elle attendait le moment de le voir ; lorsque les voitures s’éloignèrent, elle fit entendre les cris de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté, par le parc, fut rejoindre la route de Chartres. Le lendemain 1er juillet il était à Tours où il ne s’arrêta qu’un instant. Un de ses anciens chambellans, M. de Miremont, qu’était allé chercher le duc de Rovigo, vint aussitôt inviter l’Empereur à venir se reposer à la préfecture, l’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’une population qui était pleine de reconnaissance pour tout ce qu’il avait fait dans le pays. L’Empereur le remercia et continua sa route jusqu’à Poitiers où il s’arrêta pour dîner à l’hôtel de la Poste, situé en dehors de la ville.

Jusque-là rien n’était venu troubler la sécurité des voyageurs, si ce n’est entre Saint-Amand et Tours, où le galop de plusieurs chevaux se fit entendre. C’était la nuit, l’obscurité était grande, on ne pouvait rien distinguer ; ce ne fut qu’à l’approche des cavaliers que Saint-Denis reconnut deux gendarmes et en prévint le duc de Rovigo.

Ils demandèrent à Saint-Denis, assis sur le siège, qui était dans la voiture, il leur répondit que c’étaient des officiers généraux allant à Niort, l’un et l’autre de ces gendarmes s’approchèrent de la voiture, se découvrirent et dirent au duc de Rovigo, qui leur demandait ce qu’ils voulaient, que quelques malveillants étant dans le canton, ils avaient l’ordre d’en prévenir les voyageurs. Ils offrirent leurs services qui ne furent point acceptés et se retirèrent en souhaitant un bon voyage.

L’Empereur après s’être reposé quelques heures de la chaleur, qui était accablante, et s’être débarrassé, par une toilette fraîche, de la poussière dont il était très fatigué, quitta l’hôtel de la Poste sur les 4 heures du soir ; il y était arrivé à 11 heures. Arrivé à Saint-Maixent, les habitants s’émurent d’une voiture attelée de quatre chevaux arrêtée devant la poste. On était ardent de nouvelles, la population voulait en avoir des voyageurs venant de Paris, la foule grossissait comme cela se fait en pareil cas ; les passeports avaient été demandés et ne revenaient pas ; le général Becker fit signe à un officier de gendarmerie qui cherchait à percer la foule, de venir à lui. Cet officier reconnut bientôt le général Becker, sous les ordres duquel il avait servi ; se conformant au désir qui lui fut exprimé, il fut à l’hôtel de ville et revint bientôt porteur non seulement des passeports, mais d’un laisser passer de la municipalité.

Cette multitude n’était pas malveillante, me dit Saint-Denis, mais sa curiosité à chercher à voir les voyageurs, allait jusqu’à l’indiscrétion, et il pouvait très bien se faire, malgré le déguisement de l’Empereur, qu’il se trouvât quelqu’un dans la foule qui le reconnût et qu’il devînt l’objet d’une ovation qu’il ne voulait pas. Aussitôt les passeports remis, les chevaux partirent au galop prenant la route de Niort, devant la foule qui s’ouvrit pour les laisser passer.

Chemin faisant il y eut une assez longue côte à monter, l’Empereur mit pied à terre ainsi que ses compagnons de voyage, ils marchaient à quelque distance en arrière de la voiture ; Saint-Denis marchait à hauteur de la calèche, lorsqu’il fut rejoint par un fermier des environs qui, faisant la même route, avait fixé très attentivement l’Empereur. Il accosta Saint-Denis en lui demandant quels étaient les voyageurs.

-Ce sont des généraux, lui répondit Saint-Denis, qui vont à Niort.

Chemin faisant, il lui demanda des nouvelles de Paris avec une curiosité inquiète de ce qu’allait devenir l’Empereur. Cet homme avait servi sous le Consulat et l’Empire ; blessé dans les premières campagnes, il était rentré dans ses foyers et y cultivait son champ. Il racontait à Saint-Denis avec quel bonheur il avait revu le drapeau tricolore sur le clocher de son village et son désappointement de revoir peut-être le drapeau blanc avec la haine de ce parti contre les bleus. Tout en causant, ils arrivèrent au haut de la côte, la voiture s’arrêta, le fermier aussi, le chapeau bas ; il salua les voyageurs qui montaient en voiture et lui rendirent son salut en s’éloignant de lui de toute la vitesse de leurs chevaux.

A 8 heures du soir, l’Empereur, extrêmement fatigué, arriva à Niort, il exprima le désir de s’y reposer, la calèche fut conduite à l’auberge de la Boule d’Or. Jusque-là l’Empereur n’avait point été reconnu sur sa route. Il arrivait le 2 juillet à Niort où le rejoignit le roi Joseph. La pièce la plus convenable de ce modeste hôtel était celle placée au-dessus de la cuisine, un simple plancher en bois l’en séparait et permettait d’entendre tout ce qui s’y disait. Le souper fut très médiocre, et le lit préparé pour l’Empereur assez mauvais, malgré tout ce que fit Saint-Denis pour le rendre supportable.

Personne dans l’hôtel ne se doutait de l’importance des voyageurs. Après le souper, l’Empereur se coucha et dit à Saint-Denis de mettre une veilleuse dans la cheminée, ce qui était contraire à ses habitudes. Saint-Denis, selon l’habitude, se coucha en travers la porte afin d’être éveillé au premier appel de Sa Majesté. Le bruit qui se faisait au-dessous de la chambre de l’Empereur ne permit pas qu’il dormît. A 3 heures du matin, on vint heurter à la porte de la pièce où était enfermé Saint-Denis, il fut ouvrir et demanda ce que l’on voulait. C’étaient deux officiers de gendarmerie qui demandaient à parler au duc de Rovigo et au général Becker : il leur indiqua les chambres de ces messieurs.

L’Empereur, qui ne dormait pas, appela Saint-Denis et lui demanda ce que c’était, Saint-Denis le lui dit, et peu après, nos voitures retenues aux portes de Niort pour la vérification des passeports arrivaient à la Boule d’Or et remuaient tout l’hôtel.

L’Empereur fit aussitôt appeler le général Gourgaud et lui demanda comment nous étions autant en retard sur lui ; le général lui rapporta qu’arrêtées à Saint-Maixent, nos voitures avaient été mises en fourrière dans une auberge jusqu’à examen de nos passeports, que là seulement il s’aperçut que sur aucun d’eux il n’avait été fait de signalement, qu’il s’était empressé de les remplir tous avant qu’on vint les demander, et que cet examen de l’autorité avait fait perdre deux heures employées à faire un assez mauvais déjeuner. L’Empereur apprit comment le colonel Bourgeois, de la gendarmerie, reconnaissant le général Gourgaud, s’était empressé de venir, ainsi que le général Saulnier, se mettre aux ordres de l’Empereur.

Le préfet, M. Busche, instruit de la présence de l’Empereur dans la ville, vint aussitôt mettre l’hôtel de la Préfecture à sa disposition, ainsi que sa voiture attelée dans la cour de l’auberge pour l’y conduire. Bientôt, la nouvelle de sa présence se répandit dans la ville ; le 2e de hussards monta à cheval ; de toute part ce fut une exaltation générale qui changea la résolution de l’Empereur de partir le matin même comme il se le promettait, et le porta à accepter l’hospitalité du préfet et prendre chez celui-ci un repos qu’il n’avait pu trouver à la Boule d’Or.

Aussitôt arrivé à la Préfecture, l’Empereur se coucha, mais, pendant qu’il dormait, la population se réveillait et se joignait à l’exaltation des deux régiments casernés dans cette ville. On ne parlait rien moins que de supplier l’Empereur de se rendre à l’armée de la Loire où commandaient les généraux Lamarque, Clauzel et Brayer avec une division de la jeune Garde. Ma voiture contenant des valeurs assez considérables, je ne voulais pas la laisser dans la cour de l’auberge, j’avais demandé des chevaux pour la faire conduire à la Préfecture, je me promenais en les attendant, lorsque arriva le général Lallemand qui rejoignait l’Empereur ; étonné de le voir seul ; je m’approchai de lui et lui demandai comment le général de La Bédoyère n’était pas avec lui. Il me répondit que, cédant à des instances de famille, il était resté dans Paris, confiant dans les termes de la capitulation, que tout ce qu’il avait pu lui dire n’avait pu lui faire changer cette détermination.

Il fut rejoindre l’Empereur à la Préfecture. Une halte de quarante-huit heures dans cette ville permit que le roi Joseph rejoignît Sa Majesté dans cette villa, et que la comtesse Bertrand le rejoignît aussi. L’arrivée de tant de personnages éminents dans la ville de Niort avait mis toute la population en émoi ; les acclamations du peuple toutes les fois que l’Empereur se présentait à lui faisait naître en sa personne un juste sentiment d’orgueil et parlait hautement en faveur de son administration dans ce département.

Toutes les voitures de suite étaient restées dans la cour de l’auberge ; celles de l’Empereur et la mienne furent amenées à la préfecture. J’attendais le réveil de l’Empereur pour entrer chez lui lorsqu’il m’appela.

Il était 11 heures : le général Lallemand, qui arrivait de Paris, lui donna des nouvelles de cette ville qui exaltèrent les imaginations ; le roi Joseph en arrivant dans la journée, vint y ajouter. Le général Clauzel entrait sans hésiter dans toutes les combinaisons qui offraient une marche sur Paris. Le général Brayer avait donné ses preuves de dévouement de Lyon à Paris dans le retour de l’île d’Elbe ; on pouvait compter sur sa coopération ; il ne se rencontra qu’un peu de tiédeur de la part du général Lamarque, tiédeur dont on eût fait bon marché si l’opinion de l’Empereur eût été bien arrêtée. Il cédait en ce moment aux influences qui l’entouraient en laissant faire des démarches auprès de ces généraux.

Le soir il y eut dîner à la préfecture, où les autorités de la ville civiles et militaires furent invitées ; les musiques des différents régiments s’y firent entendre ; une foule considérable chantait des airs patriotiques en l’honneur de l’Empereur ; le soir, la ville fut illuminée.

Le soir le général Gourgaud fut envoyé à Rochefort pour s’informer si on pouvait, en sortant de la Gironde, éviter la croisière anglaise, par la passe de Maumasson, sur un bâtiment léger et rejoindre en mer un bâtiment américain dont le roi Joseph s’était assuré le capitaine.

L’Empereur, en rentrant le soir, me dit qu’il avait eu la pensée de m’envoyer l’attendre à Rochefort, mais que je ne partirais que le lendemain avec lui. La soirée chez le préfet s’était prolongée jusqu’à 11 heures ; l’Empereur, en se retirant, me dit d’entrer à 3 heures du matin chez lui, afin de monter en voiture à quatre.

Le général Becker, profitant du séjour que faisait l’Empereur à Niort, écrivit au gouvernement le rapport suivant :

« Pour accélérer la remise de mon rapport au gouvernement provisoire, j’ai l’honneur de l’informer directement par un courrier extraordinaire que l’Empereur est arrivé à Niort, bien fatigué et très inquiet sur le sort de la France.

« Sans être reconnu, l’Empereur a été très sensible à la curieuse inquiétude avec laquelle on demandait de ses nouvelles sur son passage, des démonstrations d’intérêt lui ont fait dire plusieurs fois : “Le gouvernement connaît mal l’esprit de la France, il s’est trop pressé de m’éloigner de Paris, et s’il avait accepté ma proposition, les affaires auraient changé de face, je pouvais encore exercer au nom de la nation, une grande influence dans les affaires politiques, en appuyant les négociations du gouvernement par une armée à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.”

« Arrivée à Niort, Sa Majesté a été informée par le préfet maritime de Rochefort que, depuis le 29 juin, l’escadre anglaise, en doublant sa croisière et sa vigilance, rendait la sortie des bâtiments impossible. L’Empereur fit écrire au préfet par le général Becker la lettre suivante :

« “Dans cet état de choses l’Empereur désire que le ministre de la marine autorise le capitaine de la frégate qu’il montera à communiquer avec le commandant de l’escadre anglaise, si des circonstances extraordinaires rendent cette démarche indispensable, tant pour la sûreté personnelle de Sa Majesté que pour épargner à la France la douleur et la honte de la voir enlevée de son dernier asile pour être livrée à la discrétion de ses ennemis.”

« Dans cette circonstance difficile, nous attendons avec anxiété des nouvelles de Paris ; nous avons l’espoir que la capitale se défendra et que l’ennemi vous donnera le temps de voir l’issue des négociations entamées par vos ambassadeurs, et de renforcer l’armée pour couvrir Paris (cette phrase et la suivante avaient été dictées par l’Empereur). Si, dans cette situation, la croisière anglaise empêche les frégates de sortir, vous pouvez disposer de l’Empereur comme général, uniquement occupé d’être utile à la patrie.

« Le lieutenant général, comte Becker. » 

Le 3 [juillet], à 4 heures du matin, l’Empereur remerciait le préfet de Niort de sa cordiale et franche hospitalité, il montait en voiture escorté d’un peloton du hussards du 2e commandés par un officier galopant à la portière, et ne pouvant se soustraire à l’empressement de la population qui s’était répandue jusque hors la ville et qui le saluait des cris de : « Vive l’Empereur ! »

Sa Majesté, à quelques lieues de la ville, ne voulut pas que l’escorte l’accompagnât plus loin. Il remercia l’officier et le peloton et fit donner à chaque homme de ce dernier un napoléon d’or.

Dans l’après-midi, de bonne heure, du même jour, l’Empereur descendait à l’hôtel de la sous-préfecture, à Rochefort. Les voitures sous les ordres du comte de Montholon arrivèrent dans la nuit, le lendemain 4 juillet, tous les services y étaient réunis.

Le 5, le roi Joseph y arrivait aussi.

L’Empereur, pendant qu’il fut dans cette ville, conserva ses habits bourgeois. La population fut bientôt [informée] de son arrivée et les démonstrations du plus vif enthousiasme témoignaient de l’affection des habitants pour lui. La population groupée sous ses fenêtres attendait le moment de le voir pour lui exprimer par le cri si national d’alors : « Vive l’Empereur ! » ses sentiments d’amour et de regrets. Il se fit voir à plusieurs reprises au balcon de son appartement et, chaque fois, il était accueilli par la foule avec la même enthousiasme ; il resta très intérieur pour les personnes de sa suite qui ne le virent pas davantage que s’il se fût trouvé aux Tuileries. Celles qui l’approchèrent furent le grand-maréchal, le duc de Rovigo, le général Gourgaud. L’Empereur était calme et paraissait assez indifférent à ce qui se passait.

Dans cette ville, le duc de Rovigo s’occupa de négocier 100 000 francs de traites qu’il avait à prendre pour l’Empereur, les traites furent échangées contre de l’or. Je fis faire douze ceintures en daim pour répartir dans chacune d’elles 100 000 écus de ce métal dont se composait le trésor qui devenait ainsi plus facile à porter par douze personnes de la suite.

Sa Majesté apprit à Rochefort que le gouvernement provisoire avait refusé le mobilier qu’il avait fait demander, et que M. Barbier, son bibliothécaire, n’avait pu obtenir du gouvernement provisoire que sa bibliothèque de Trianon lui fût envoyée.

Des députations des villes et de l’armée vinrent supplier l’Empereur de ne point les abandonner. L’Empereur leur répondit qu’il n’était plus temps, que ses conseils, ses avis et ses services avaient été dédaignés et rejetés, que les ennemis étaient à Paris, que ce serait ajouter les horreurs de la guerre civile à l’invasion étrangère, qu’il pouvait sans doute avec la garnison d’Aix se renforcer des troupes de Rochefort et se rendre aux invitations que lui faisaient faire les généraux Lamarque et Clausel ; mais que ce ne serait d’aucune utilité pour la patrie, que cette résolution ne pouvait servir qu’à stipuler des conditions avantageuses pour lui et que son patriotisme était trop grand pour s’occuper de sa personne quand tant de maux allaient fondre sur la France.

L’Empereur chargea le grand-maréchal de recueillir les noms des officiers de l’armée qui composaient cette députation et ceux des députés des villes qui, comme eux, venaient lui témoigner de leurs regrets et de leur dévouement.

Le télégraphe, entre Rochefort et Paris, était constamment en rapport depuis cinq jours que l’Empereur était dans cette ville. On pressait l’embarquement. La marine n’était point restée en arrière de l’armée dans ses offres de service pour soustraire Sa Majesté à la surveillance de la croisière anglaise. Le capitaine Bodin offrait les siens, le capitaine Besson, commandant un bâtiment danois, se mettait à la disposition de l’Empereur, promettait de le conduire aux Etats-Unis et de le cacher de manière à échapper à toutes recherches de la croisière : mais se cacher dans la cale d’un vaisseau s’il venait à être pris, n’était pas un procédé qu’il trouvait digne de lui.

Le 8 juillet, l’Empereur quitta Rochefort et se rendit à Fouras pour monter à bord la frégate la Saale, capitaine Philibert ; toute la ville s’était portée sur son passage, n’ayant plus qu’un cri à lui faire entendre, celui de : « Vive l’Empereur ! »

A 10 heures du soir il était à bord.

Le 9 il en descendit pour aller visiter les fortifications de l’île d’Aix, où il fut reçu avec le plus vif enthousiasme par la population et la garnison ; il rentra déjeuner à bord.

Le 10 et le 11, l’Empereur ne sortit point de la frégate, il envoya le duc de Rovigo et le comte de Las Cases pour connaître si les sauf-conduits promis par le gouvernement provisoire étaient arrivés pour qu’il pût se rendre aux Etats-Unis.

Ces messieurs acquirent la certitude qu’ils n’étaient point arrivés et que les frégates seraient attaquées si elles tentaient de sortir. Ils dirent à l’Empereur que, s’il voulait se rendre en Angleterre, le capitaine du Bellérophon les avait assurés qu’il y serait bien accueilli. Le vaisseau anglais, après cette entrevue, s’approcha de nous et vint mouiller dans la rade des Basques. Les sauf-conduits n’étaient point arrivés, il était manifeste que l’on voulait que Sa Majesté se rendît à discrétion.

Les chevaux de la Maison venaient d’arriver à Rochefort sous la conduite de Chauvin, commandant des services, et, avec lui, un nombreux personnel d’hommes. Il vint à bord prendre les ordres du grand-maréchal et demander l’argent nécessaire pour solder les palefreniers et les dépenses qu’avaient occasionné ce voyage ; les moyens de transport pour un aussi grand matériel allaient manquer ; l’Empereur était peu pourvu d’argent et il lui fut répondu de les vendre et sur état, de lui remettre la somme nécessaire à payer les hommes.

Le 12, l’Empereur quitta la Saale et fut s’installer à l’île d’Aix, où diverses combinaisons furent proposées pour échapper à la croisière anglaise.

L’Empereur avait été accueilli par la population qui bordait le rivage, par des transports d’enthousiasme. Les dépêches de Paris communiquées par le préfet maritime, l’invitaient à partir sans le moindre retard sous crainte de suites fâcheuses ; les populations, au contraire, le suppliaient de ne point partir, qu’elles le défendraient contre ses ennemis.

Le roi Joseph dont l’attachement ne fit jamais défaut à l’Empereur, vint le 13 s’offrir de se livrer aux Anglais en se faisant passer pour Sa Majesté, et de donner ainsi à l’Empereur le moyen d’échapper. L’Empereur l’embrassa et repoussa cette proposition en lui disant adieu, et l’engageant à s’occuper de sa sûreté personnelle.

De jeunes officiers de marine vinrent proposer au grand-maréchal de faire monter l’Empereur à bord d’un chasse-marée. C’étaient MM. Gentil, Duret, Pottier, Salis et Châteauneuf, tous répondaient de passer sous la croisière anglaise sans en être aperçus. L’Empereur fut touché de tant de dévouement, un moment s’arrêta à se confier à leur courage en partageant leurs périls – quelques effets y furent portés à bord –, mais l’inconvénient de ce bâtiment, c’est que faute d’eau et de vivres, on était exposé à relâcher sur une côte quelconque. Ce projet n’eut pas de suite et les effets furent débarqués.

Le bâtiment danois, capitaine Besson, offrait beaucoup plus de chances. Le comte Bertrand et le duc de Rovigo furent le visiter, des vivres y furent portées, des armes, quelques effets de l’Empereur y furent envoyés ; l’heure du départ était fixée lorsque des dispositions contraires furent arrêtées.

 

Le 14, le comte de Las Cases et le général Lallemand furent envoyés à bord du Bellérophon. Le capitaine Matland leur dit qu’il avait ordre de recevoir Napoléon et sa suite et de le traiter avec les plus grands égards.

Ces messieurs revinrent et rendirent compte à Sa Majesté de leur mission : le capitaine Matland ne garantissait pas que des passeports pour l’Amérique fussent accordés.

Précédemment, le général Lallemand avait été envoyé dans la rivière de Bordeaux pour s’assurer d’un passage.

Beaucoup de temps avait été perdu à Rochefort, dont la cause ne peut être attribuée qu’aux ordres incertains donnés par le gouvernement provisoire, aux passeports qui étaient attendus, aux vents qui étaient contraires et aux barrages de la sortie par les bâtiments anglais.

L’Empereur, seul, n’eût point été irrésolu sur le parti qu’il avait à prendre ; dès Niort, il avait dit :

— Aussitôt Marchand arrivé, je me rends à Rochefort, et je m’embarque à bord du premier bâtiment que j’y trouverai pour l’Amérique, où l’on viendra me rejoindre.

Détourné de cette résolution, il était arrivé à avoir autour de lui des femmes et des enfants, de là l’embarras.

L’Empereur, avant de prendre un parti définitif, voulut avoir l’avis des personnes qui étaient autour de lui. Il les réunit et soumit à leur délibération la question de se rendre aux Anglais ; plusieurs avis furent donnés. Un des témoins m’a dit que le comte de Las Cases, le duc de Rovigo et le comte Bertrand, avec leurs sentiments loyaux et généreux, se mettant à la place du ministère anglais, pensèrent que Sa Majesté serait reçue en Angleterre avec tout le respect dû au malheur. Les autres, les généraux Lallemand, Montholon et Gourgaud ne partagèrent pas cette opinion : moins confiants dans l’hospitalité anglaise, ils déconseillèrent et supplièrent Sa Majesté de ne point s’arrêter à une semblable détermination.

Le général Lallemand, qui avait été envoyé à La Rochelle, dit qu’il y avait dans la rivière de Bordeaux plusieurs bâtiments sans voiles qui se proposaient et disaient qu’ils échapperaient à la croisière anglaise, et qui tous se disputaient l’honneur de sauver l’Empereur et de le conduire en Amérique, qu’il avait vu les capitaines de ces bâtiments, hommes de résolution, et que l’Empereur, par terre, pouvait s’y rendre facilement, qu’il suffisait de tromper la surveillance qui nous entourait en feignant d’être indisposé et que, pour y donner plus de croyance, Sa Majesté n’avait qu’à laisser Marchand pour répondre aux questions qui lui seraient faites sur cette indisposition de l’Empereur pendant vingt-quatre heures et que lui se faisait fort de conduire l’Empereur par terre à Saintes et de l’embarquer avant qu’on eût connaissance de son évasion.

Ce plan fut combattu, le contraire prévalut, l’Empereur rentra dans sa chambre disant au grand-maréchal qui l’accompagnait :

— Bertrand, il n’est pas sans quelques dangers de se mettre entre les mains de ses ennemis, mais mieux vaut risquer de se confier à leur honneur, que d’être entre leurs mains prisonnier de droit.

L’état de tiraillement dont il était travaillé depuis quelques jours avait cessé, et la résolution funeste de se livrer aux Anglais était prise. Personne alors ne prévoyait Sainte-Hélène, et le comte Bertrand m’a dit que dans ce conseil, un seul homme, le général Lallemand, s’était opposé de toutes ses forces à cette résolution.

On a généralement attribué au comte et à la comtesse Bertrand surtout, la détermination prise par l’Empereur de se rendre aux Anglais. Certainement, la comtesse Bertrand ne cachait pas le désir qu’elle avait que l’Empereur fût en Angleterre, et ne doutait pas qu’il y fût reçu avec pompe et solennité. C’était un effet des sentiments généreux de son âme inspirés par la grande gloire de l’Empereur. Elle me fit l’honneur de m’en entretenir, mais ces sentiments n’eurent aucune influence sur la détermination que venait de prendre Sa Majesté.

L’Empereur, à Sainte-Hélène, parcourant un petit ouvrage intitulé : Souvenirs de Mme Durand, dame d’annonce chez l’impératrice Marie-Louise, y lut cette accusation. Il prit un crayon, fit un alinéa et écrivit : Faux. Je l’ai déjà dit : des hommes qu’il pouvait considérer comme de ses bons amis – le duc de Vicence, le comte de La Valette– lui en avaient donné le conseil à l’Elysée avant de quitter Paris ; ces conseils se renouvelaient par les membres les plus âgés de ceux qu’il venait de consulter. Un nombreux entourage dont il eût dû se séparer dans une résolution contraire contribua peut-être à arrêter sa détermination.

L’Empereur écrivit alors au Prince régent [futur Georges IV, régent du fait de la maladie mentale de son père, George III] cette lettre qui fera l’admiration des siècles, et la honte du gouvernement anglais d’alors :

« Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai consommé ma carrière politique. Je viens comme Thémistocle m’asseoir sur le foyer du peuple britannique, je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. »

Le général Gourgaud, chargé de remettre cette lettre au Prince régent, se rendit à bord de la croisière anglaise, il était accompagné du comte de Las Cases qui annonça au capitaine du Bellérophon que, le lendemain 15, l’Empereur monterait à son bord.

En effet, le lendemain, à 6 heures du matin, le brick l’Epervier sous pavillon parlementaire, reçut l’Empereur et le conduisit à bord du Bellérophon. La plus profonde tristesse était peinte sur toutes les figures et, lorsque le canot anglais s’approcha pour recevoir l’Empereur, les regrets les plus déchirants se firent entendre : officiers et matelots voyaient avec désespoir Sa Majesté se confier à la générosité d’une nation dont ils connaissaient la perfidie.

L’Empereur, après avoir fait ses adieux à l’équipage et jeté un dernier regard sur cette belle France dont il abdiquait les destinées, descendit dans le canot. Les cris de : « Vive l’Empereur ! » mêlés de sanglots l’accompagnèrent jusqu’à son arrivée à bord du Bellérophon. Le désespoir était tel chez les uns qu’ils s’arrachaient les cheveux, tandis que d’autres, avec rage, foulaient leur chapeau aux pieds.

Il est regrettable que l’Empereur ne soit pas plutôt monté sur la Méduse que sur la Saale ; ces deux capitaines n’avaient pas la même mesure d’énergie ; ce dernier était un homme froid qui peut-être avait des ordres pour ne point faire de tentatives pour sauver l’Empereur ; il avait conservé les fleurs de lys sur le vitrage qui séparait la salle à manger du salon, ce qui pouvait bien accuser de son peu de bonapartisme. Celui de la Méduse au contraire en était bouillant. Sauver l’Empereur ou mourir était sa devise ; il en voyait la possibilité en attaquant le Bellérophon avec les deux frégates pendant que l’Epervier passerait. Cet acte de dévouement était possible encore le jour de l’embarquement, mais, le lendemain, la présence de l’amiral Hotham le rendait impossible.

— Ah Ah ! pourquoi, s’écriait le brave capitaine Ponée, en apprenant la résolution de l’Empereur de se rendre aux Anglais, n’est-il pas venu à mon bord, plutôt qu’à celui de la Saale ! je l’aurais passé malgré la croisière. En quelles mains va-t-il donc se mettre ! qui donc a pu lui donner un si pernicieux conseil ? Cette nation n’est que perfidie ! Pauvre Napoléon, tu es perdu, un affreux pressentiment me le dit !

Lorsque l’Empereur quitta, l’Epervier, le général Becker s’approcha de l’Empereur et lui demanda s’il devait l’accompagner jusqu’au Bellérophon :

— N’en faites rien, lui dit l’Empereur, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais.

Le général saisit la main que l’Empereur lui présentait, la couvrit de baisers et se relevant les yeux baignés de larmes lui dit :

— Sire, soyez plus heureux que nous !

 ———————————————-

Note (de L. Marchand). – Le général Becker a dit, – et M. Vaulabelle l’a répété – que, couchant à bord près de l’Empereur dont il n’était séparé que par une légère cloison, il avait pu entendre dans le courant de la nuit les plaintes que lui arrachaient une affection hémorroïdale qui le tourmentait violemment à Waterloo. Le général s’est trompé ; soit à l’île d’Elbe, soit dans les Cent-Jours, soit à Sainte-Hélène, jamais l’Empereur ne s’est plaint d’une affection de ce genre. »

 

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( 17 juin, 2015 )

Après la bataille de Ligny…

« Toutes les troupes étaient harassées et tombaient de fatigue et de besoin; le repos, si chèrement acheté, était devenu pour tous une nécessité. Le 3ème corps, la Jeune Garde, et la division Girard bivouaquèrent sur le champ de bataille où ils avaient si glorieusement combattu pendant six heures consécutives, et notre état-major s’établit dans le cimetière de Saint-Amand. En revenant de transmettre différents ordres, je rencontrai le général Vandamme, qui me fit, pour mon général, le cadeau le plus précieux, en raison des circonstances, ce fut une bouteille de bon vin et un canard cuit; jamais présent ne fut reçu avec tant de reconnaissance par mon oncle. Des factionnaires furent placés autour du village et nous pûmes nous reposer. A trois heures du matin, le 17 juin, je fus réveillé sur l’ordre de Vandamme, afin d’aller à Ligny, à un quart de lieue de nous, pour faire rentrer à Saint-Amand notre batterie d’artillerie qui y avait été détachée la veille pour aider à écraser les Prussiens et terminer ainsi cette lutte acharnée. Arrivé à Ligny, je fus témoin d’un spectacle affreux, et qui n’a pas parcouru comme moi ce champ de bataille ne saurait se représenter une pareille horreur, encore moins concevoir les émotions qui la vous pressent. Le village, auquel on avait mis le feu la veille, brûlait encore, grillant les malheureux blessés qui s’étaient réfugiés dans les maisons; des monceaux de cadavres complétaient un tableau que n’ont peut-être jamais présenté les champs de bataille des plus grandes guerres, car ici quatre mille soldats morts étaient entassés sur une très petite superficie; les allées qui conduisaient à Ligny étaient tellement encombrées que, sans être taxé d’exagération, je puis certifier que mon cheval trouvait difficilement le moyen d’éviter de marcher sur ces cadavres. Ce fut bien pis lorsqu’il fallut passer là avec les canons et les caissons que j’étais allé chercher pour les ramener à Saint-Amand. J’ai encore dans les oreilles le genre de bruit que produisaient les roues écrasant les crânes des soldats, dont les cervelles, mêlées avec des lambeaux de chair, se répandaient hideusement sur le chemin; peut-être même parmi ces hommes étendus sur le sol et que nous foulions aux pieds, y en avait-il dont le coeur battait encore! Après ma mission remplie, je revins à mon bivouac, où je pus rester tranquille quelque temps. Vers les dix heures, étant encore étendu dans un état de somnolence, j’aperçus tout-à-coup l’Empereur débouchant d’une petite rue, qui était tellement jonchée de cadavres, qu’il dut s’y arrêter pour donner le temps de lui ouvrir un passage au travers de cette boucherie humaine. Lorsque ce chemin fut libre, il continua sa route, et il allait enfiler une ruelle vis-à-vis de l’endroit où je me trouvais, lorsque, me levant lestement, je courus à lui pour le prévenir qu’il s’engageait dans un cul-de-sac; il revint sur ses pas, et s’arrêta un instant pour causer avec mon général, qui l’avait vu et qui accourait pour lui rendre compte des détails de la bataille, pour ce qui concernait sa division. Napoléon s’apercevant alors que mon habit était déchiré par l’effet du projectile qui m’avait enlevé mon épaulette, me félicita avec intérêt sur le danger auquel  j’avais échappé. En s’en allant, il nous prescrivit de veiller aux blessés, et nous suivîmes ses ordres avec un pieux empressement. En relevant un jeune soldat blessé à la tempe, et qui m’avait fait signe de lui donner de l’eau, j’éprouvai l’émotion de le voir s’éteindre dans mes bras, en prononçant ces mots: « Ma pauvre mère ! »

Pour notre part, dans le petit état-major de notre division, voici comment nous fûmes traités :

Le général de division Lefol eut son cheval tué sous lui, et, en tombant, il se fit une large blessure à la tête, ce qui ne l’empêcha pas de rester à son poste d’honneur. Le général Corsin, commandant la 1ère brigade de notre division, reçut une forte contusion à la cuisse, et eut trois chevaux tués ou blessés sous lui. Le général Billard, commandant la 2ème brigade, fut mis hors de combat dès le début de la bataille. Un officier d’état-major eut la cuisse traversée d’une balle, et en mourut quelques jours après. Un autre, dont un boulet tua le cheval, fut lancé contre un arbre, et reçut une secousse tellement forte, qu’il resta sans connaissance sur le terrain pendant plus de deux heures. Quant à moi, je ne fus qu’effleuré par un biscaïen qui ne s’en prit qu’à mon habit. Sur les quatre colonels commandant les régiments de notre division, un fut tué à bout portant: c’est le brave et jeune colonel  Dubalen, atteint par dix balles; et deux autres furent blessés. Notre colonel d’état-major Marion eut le corps traversé par une balle; mais le surlendemain, 18 juin.

Ces pertes s’expliquent facilement par la manière dont on se battait alors. A Saint-Amand et à Ligny, c’étaient des combats corps-à-corps, qui duraient des heures entières; c’étaient des coups de fusils à bout portant, de la mitraille à cinquante pas; et si même on doit s’étonner de quelque chose, c’est que nous n’ayons pas eu plus de victimes

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.25-29)

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( 15 juin, 2015 )

En route vers la Belgique…

« Deux jours après, le 26 [mars 1815], nous traversions Paris à la tête de notre division, composée des 15ème  léger, 23ème , 37ème  et 64ème de ligne, et d’une compagnie d’artillerie, faisant partie du 3ème  corps d’armée commandé par Vandamme, pour nous rendre dans nos cantonnements du nord, en attendant l’ordre d’entrer en campagne. Ce fut pendant ces deux mois et demi que l’Empereur fit tant de prodiges en organisant, comme par enchantement, cette belle armée, qui devait être détruite si vite à Waterloo. Après donc avoir occupé plusieurs cantonnements pendant les mois d’avril et de mai, à Cambrai, le Cateau, Avesnes, etc., et nous être installés à Trélon, qui fut le dernier, nous parties de ce poste le 13 juin, pour commencer notre courte et malheureuse campagne; nous bivouaquâmes, le soir, en avant Trélon, et le lendemain 14, nous étions à Beaumont, où se trouvait réunie presque toute l’armée.

Le 15 juin tout s’ébranle, chacun se rend à sa division, à son régiment, à sa compagnie. Nous n’arrivâmes à Charleroi  qu’à trois heures de l’après-midi, lorsque nous aurions, dû y pénétrer en vainqueurs à dix heures du matin; un malentendu du général Vandamme était la cause de cette faute, que l’Empereur lui reprochait précisément au moment où nous passions devant eux. J’ai entendu ces paroles de Napoléon à Vandamme : « Général, ce retard de « votre corps est une fatalité. » Vandamme parut prendre fort mal cette apostrophe en répondant d’une manière excessivement virulente à l’Empereur; mais comme nous les avions déjà dépassés, je ne pus comprendre la suite de cet entretien. Après avoir pris part à un combat assez sanglant, qui eut lieu le soir, en avant de Charleroi , et où nous perdîmes quelques hommes (le général Letort fut tué non loin de nous), notre division alla bivouaquer dans un petit bois entre Fleurus et Charleroi.

C’est pendant cette nuit que nous apprîmes avec indignation la désertion à l’ennemi du général* * * [de Bourmont] et de ses aides-de-camp. »

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL, Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.18-19)

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( 4 juin, 2015 )

Un étudiant parisien témoin de la cérémonie du Champ-de-Mai (1er juin 1815, à Paris).

Champ de Mai 2« La première explosion libérale contre l’Acte additionnel était passée; toutes les nuances du patriotisme sentaient qu’il était indispensable de se fondre dans un sentiment commun, l’horreur du joug étranger. On remettait donc à des jours plus calmes, les comptes à demander; il fallait d’abord sauver le territoire menacé. Nous étions à la veille du Champ-de-Mai  ; c’était dans cette solennité que l’Empereur devait déposer la dictature, recevoir le serment des représentants, et distribuer les aigles à l’armée et aux gardes nationales. Chaque soir, la place Vendôme offrait le coup d’œil le plus animé et le plus pittoresque. Des députations de tous les régiments et d’une partie des gardes nationales y mêlaient leurs uniformes, tous divers de forme et de couleurs; la musique de la garnison de Paris exécutait des symphonies devant l’état-major de la place; les éperons et les sabres résonnaient de toute part sur le pavé; tout respirait un air fier et belliqueux sur cette noble enceinte, où la colonne, dressant son fût tronqué sur tant de braves, leur criait du haut de son chapiteau vide, qu’il leur restait encore une page d’histoire à ajouter à celle d’Austerlitz. Enfin, vint le jour du Champ-de-Mai; un peu tard pour répondre à son nom, car ce fut le 1er  juin. Il est de ces spectacles, de ces impressions de jeunesse qui scindent toute une existence d’homme; qui en font deux parts, l’une placée avant le grand jour qui va servir d’époque aux souvenirs de la vie entière, l’autre après. Tel sera le Champ-de-Mai, pour tous les jeunes gens de mon âge qui ont assisté à ses pompes; certes jamais rien d’aussi admirable n’était passé par leur regard pour se graver dans leur âme; jamais cette journée ne fuira de la mienne. Dès le matin, Hyppolite et moi nous étions en route pour le Champ-de-Mars; le canon venait de nous éveiller. Mais plus heureux que moi, mon camarade n’allait pas être réduit à ne voir que de loin et à travers la poussière, ce qui allait se passer dans le pavillon impérial. Un député de notre pays (de la Vendée), lui avait procuré une carte d’électeur, et lui, blanc-bec comme moi, se présenta bravement en cette qualité au vétéran qui le laissa entrer, sur le vu de sa carte et d’une culotte courte de satin noir qui le pouvait certainement faire passer pour un député de Saint-Malo, dont il portait le cachet dans ses bas de soie, empaquetant des mollets brillant par leur absence. La culotte était alors de rigueur. Devant l’École Militaire s’élevait un immense pavillon , formant un demi décagone, ayant pour diamètre le palais. Il était couronné par un fronton élevé régnant dans toute son étendue, et portant quatre-vingt-six écussons au nom des départements, séparés par autant d’aigles. Une légère colonnade laissait apercevoir l’intérieur tendu de draperies, et disposé sur chaque face en amphithéâtre, pouvant contenir vingt mille spectateurs assis et à couvert. Au pavillon du milieu de l’École Militaire, était adossé le trône de l’Empereur, à la hauteur du premier étage, et une longue rampe descendait de là jusque dans l’enceinte découverte qui séparait le péristyle des gradins. Au milieu du Champs-de-Mars s’élevait une estrade à laquelle on montait par les quatre faces garnies de degrés sans rampe d’appui. Les talus étaient couverts d’une foule innombrable, et les arbres chargés d’une troupe d’enfants. L’intérieur était garni par l’armée et les légions de gardes  nationales. Comme c’était du haut de l’estrade que l’Empereur devait voir défiler les régiments, je mis toute la persévérance et la résignation nécessaires pour parvenir jusqu’au pied; à forcé de bourrades données et reçues, enfin j’y parvins. A midi et demie, le canon gronda aux Invalides; à l’instant trois cent mille têtes se tournent vers l’École Militaire. J’aperçois, de ma place, comme saisi d’une sorte d’hallucination, des couleurs rouges, bleues, vertes, blanches, se heurtant sur les degrés du trône; des étincelles semblaient de temps en temps jaillir de ce chaos de satin et de velours, rapides éclairs, lancés par l’or et les pierreries ; je ne distinguais, de si loin., qu’un tourbillon de panaches, d’épaulettes et de cordons; la cour venait de prendre place aux côtés de l’Empereur; la cérémonie était commencée. Le Dieu des armées fut invoqué en chants harmonieux par des chœurs du Conservatoire qui étaient venus mêler leurs voix à la liturgie du clergé, qu’on avait prié d’apporter à la cérémonie son indispensable Te Deum, accoutumé à retentir pour toutes les causes et tous les pouvoirs, e sempre bene. Un instant après, Monsieur Dubois d’Angers, le même que la présidence des assises de Paris a rendu célèbre dans la mémorable affaire du coup de pistolet, Monsieur Dubois prononça devant l’Empereur un discours au nom des électeurs et des représentants. On proclama ensuite, au bruit du canon, le résultat des votes acceptant l’Acte additionnel, parmi lesquels figurait honorablement le mien, que j’ai déjà dit avoir donné avant de savoir ce que j’approuvais : puis Napoléon prononça à son tour un discours qui, ce jour-là, respirait une fierté qu’il eût fallu déployer, dès le 21 mars, vis-à-vis de l’étranger. C’est sous les fourches caudines, s’ écria- t-il, qu’on voudrait nous faire passer! le souffrirons-nous! Et le canon des Invalides répondit que non; à ce signal, la foudre se répondit de batterie en batterie, jusque sur les hauteurs fortifiées. Là, les canonniers attendaient, à leurs pièces, qu’il leur fût permis, en faisant parler l’airain pour eux, de joindre ses détonations à celles des cent mille voix qui acclamaient sur le Champs-de-Mars. Mémorable moment que celui où nous entendîmes successivement le signal partir de l’École Militaire et se prolonger, ‘une voix de plus en plus sourde, jusqu’aux buttes Saint- Chaumont ! La France venait de recevoir le serment de l’armée et de la garde nationale, de conserver intact l’honneur des aigles que Napoléon leur avait confiées. « — Soldats de la ligne, avait-il dit, vous jurez de rivaliser de courage et d’efforts avec vos frères de la Garde impériale; et vous, soldats de la Garde, vous jurez de vous surpasser vous-mêmes dans la nouvelle lutte qui s’apprête ! «  Le serment fut fait. Ligny et Mont-Saint-Jean peuvent dire s’il fut tenu. J’attendais avec une grande impatience le moment où l’Empereur viendrait sur l’estrade auprès de laquelle je m’étais placé. J’avais souvent vu les rois et les princes marcher dans les cérémonies publiques entre deux files de soldats formant ce qu’on appelle la haie. Mais savez-vous ce qui composait cette haie, depuis le pavillon jusqu’au milieu du Champ-de-Mars? Deux rangs d’officiers, portant chacun l’aigle de leur régiment. Ce fut soûls ce berceau diapré des trois couleurs, étincelant d’or et d’argent, que Napoléon marcha jusque vers l’estrade. Là encore, même cortège. Sur chaque marche des quatre faces se tenait un porte-aigle, appuyé immobile sur son drapeau, comme ces statues de chevaliers debout sur leur piédestal. On ne peut rien imaginer de plus magnifique que ces quatre rayons tricolores qui, partant du sol, arrivaient en s’élevant tous aboutir au même foyer de splendeur, à la plate-forme où venait de monter l’Empereur, accompagné de tous les grands de l’Empire. Je me suis ri, dans un précédent article, des relations du Moniteur qui a toujours soin de mettre le beau temps de moitié dans l’enthousiasme officiel, et de faire arriver le soleil, juste à l’heure du rendez-vous que lui avait donné le programme. Eh bien! C’est pourtant ce que je suis forcé de relater, moi, si peu courtisan de mon naturel. Sans vouloir classer malgré lui ce pauvre dieu du jour dans les partisans de Napoléon, le fait est que le temps, qui avait été incertain toute la matinée, devint serein tout-à-coup, et qu’à peine les porte-drapeaux étaient à leur poste, que le soleil vint miroiter sur l’or poli des aigles. Il dardait ses rayons à ces nobles enseignes; les aigles les lui renvoyaient en nombreux éclairs; admirable échange entre les gloires du ciel et les gloires de la terre ! L’Empereur, la face tournée vers le pont d’Iéna, était debout sur l’estrade, entouré de ses frères, Lucien, Louis et Jérôme, tous revêtus de costumes de taffetas blancs, pantalon de tricot de soie, la toque en tête; superbe tenue de danseurs de corde. Hélas! Et lui aussi, par-dessus tous ces oripeaux de cour, il portait une tunique de satin cramoisie, et était coiffé d’une toque de velours à l’Henri IV ! Mesquine magnificence qui, dans une cérémonie toute pop dû disparaître devant le frac vert de la garde et devant l’immortel petit chapeau. J’étais à quinze pas de l’Empereur ; mes yeux ne le quittèrent pas une minute pendant tout le défilé; il me parut sombre et préoccupé. Les bataillons marchaient sur la droite, tournaient à gauche devant le pont d’Iéna, et revenaient ensuite tourner encore à gauche pour défiler au pied de l’estrade. Chaque compagnie, en passant devant l’Empereur, le saluait du cri connu de l’Europe entière; mais la foule innombrable qui couvrait le Champ-de-Mars, ne fit entendre que de rares acclamations. Napoléon, qui espérait peut-être un plus vif enthousiasme, regardait tristement défiler sous ses pieds d’admirables régiments, sans adresser la parole à ses voisins. Un petit incident vint lui rendre un éclair de gaîté. Des factionnaires veillaient sévèrement à ce que la place restât libre devant l’amphithéâtre pour le défilé des troupes: Sept ou huit élèves de l’École Polytechnique étaient pourchassés de toute part et ne pouvaient réussir à se placer; alors que font-ils ? Ils se faufilent entre deux compagnies d’infanterie, se forment en peloton, et défilent gravement, en criant plus fort que toute une compagnie: Vive l’Empereur ! Je reconnus dans ce groupe l’élève Beudin, du Lycée Impérial, comme moi; je présume que ce fut lui qui plus tard devint député de Paris et représentait le quartier Saint- Antoine, dont le député se nommait aussi M. Beudin. Napoléon se mit à rire, et je le vis adresser quelques mots   aux généraux qui l’entouraient. Après le défilé, il se rendit de nouveau à pied à l’École Militaire, et de là regagna les Tuileries, salué pour la dernière fois par le canon des Invalides. Dans la journée, il y eut divertissement aux Champs-Élysées et distribution de comestibles; ignoble et dégradante cérémonie où l’on jetait, comme à des pourceaux, la glandée à la tête d’un peuple qu’on avait proclamé souverain le matin même, en se faisant gloire de ne tenir la couronne que de ses mains. Le soir, concert aux Tuileries et feu d’artifice sur la place de la Concorde. De chaque côté du pavillon de l’Horloge, sur le jardin, on avait construit une vaste tribune pour les musiciens qui devaient exécuter le concert. Le balcon était tendu de draperies, c’était de là que la famille impériale devait y assister. Un concours immense se pressait sur la terrasse ; il était plus de neuf heures et demie, et personne ne paraissait au balcon. Je voulus, en attendant, donner le signal d’impatience, en criant: Vive l’Empereur ! Pas une malheureuse voix ne répondit à la mienne, je ne fis pas mes frais. Enfin les croisées s’ouvrirent ; l’Impératrice mère, Madame Laetitia, parut, escortée de ses quatre fils; Joseph n’était pas à Paris. Je vis là, pour la première fois, sous un long manteau de cour, cette femme à la destinée si singulière , cette mère d’une reine et de quatre rois, qui, de tant de grandeurs, ne devait même pas obtenir des représentants de la France, couverte de gloire par son fils, un petit coin de la terre natale pour y laisser ses restes nonagénaires ! Oh !oui, on a bien eu raison de la nommer une autre Hécube; elle a survécu à la chute d’une maison aussi nombreuse et plus illustre que celle de Priam! Et ce fut la France de Juillet qui repoussa par ses députés, la vieillesse exilée par la peur ! Une cantate fut chantée par deux chœurs, l’un d’hommes, l’autre de femmes. Qu’on ne s’imagine pas que les ordonnateurs de la fête eussent commandé aux poètes lauréats des Tuileries, quelques strophes énergiques qui pussent vibrer dans les cœurs, un de ces chants taillés sur le patron de la Marseillaise ou du Chant du Départ: Fi donc! Cela eût senti la Révolution et contrarié peut-être la Sainte-Alliance qu’on allait combattre ; non, non; toujours même système, jamais un souvenir de Jemmapes ou de Marengo. On se contenta d’une vieillerie, composée à Lyon en 1814, au moment de l’agonie impériale. Je me rappelle le premier couplet de ce chant, intitulé « La Lyonnaise » :

Napoléon, roi d’un peuple fidèle,

Tu veux borner la course de ton char;

Tu nous montras Alexandre et César,

Nous reverrons Trajan et Marc-Aurèle.

CHŒUR.

Que les cités s’unissent aux soldats;

Rallions-nous pour ces derniers combats!

Français, la paix est aux champs de la gloire,

La douce paix fille de la Victoire. 

Il est vraiment fâcheux que la nation n’ait pas senti tout le bonheur de revoir MM. Trajan et Marc-Aurèle; elle ne fit rien pour cela; aussi, pour dédommagement, elle revit MM. les Cosaques. Après le concert, l’Empereur mit le feu à un dragon qui vola le communiquer au feu d’artifice dressé au milieu de la place. Il représentait le brick l Inconstant, qui avait apporté César et sa fortune, des rochers de l’île d’Elbe aux rives du Var. Il devint un double emblème de cette fortune ; il apparut un moment tout resplendissant de feux et de lumière; c’était le glorieux débarquement dans le golfe Juan; puis la nuit descendit plus noire sur son squelette fumant et calciné; c’était le lendemain de Waterloo. Ainsi s’éclipse la gloire de ce monde, comme un feu d’artifice! Mais de celui des Cent-Jours il resta un peu de cendre; le peuple la recueillit dans les trois journées de Juillet, il la lança dans les airs, d’une main patriotiqu , puis soudain les trois couleurs en naquirent; les trois couleurs, gage de sa souveraineté !

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.254-263)

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( 17 mai, 2015 )

Paris en avril et mai 1815…

« Dans la France agitée, Paris reste calme. « On est aussi tranquille que si ce singulier changement de scène ne s’était pas produit, » écrit le comte de Montlosier. On est tranquille mais on est triste. L’argent devient rare. La rente, qui avait atteint le cours de 78 au commencement de mars, tombe à 68, à 57, à 54. Les recettes des théâtres baissent de plus d’un désachalandées, on maudit tout bas le retour de Napoléon. Les dames de la Halle, qui se piquent de royalisme, chantent : « Dieu ! Rends-nous notre père de Gand… » La bourgeoisie est soucieuse, plutôt hésitante et défiante que franchement hostile. L’Empereur y compte même des partisans. « Il faudrait changer d’opinion selon chaque personne à qui l’on parle, » dit Barry. Il faudrait d’autant plus changer d’opinion selon chaque personne à qui l’on parle que bien des gens ont deux opinions, témoin l’austère Royer- Collard qui dans la même semaine entraîne par une chaude allocution les professeurs de l’École normale à prêter à l’Empereur le serment de fidélité et envoie Guizot comme émissaire à Gand. L’impression dominante est le sentiment du provisoire. On se réserve, on attend les événements pour se déclarer. Aura-t-on ou n’aura-t-on pas la guerre? Voilà la question. Et, si puissant est le désir de la paix, que jusqu’au 15 mai des gens raisonnables en conservent encore l’espérance. Les partisans des Bourbons se bornent à annoncer que le gouvernement va réquisitionner  l’argenterie chez les particuliers, à pronostiquer la victoire des Alliés, à parier dix louis contre un que Wellington sera à Paris avant un mois, à faire ces jeux de mots: « Les soldats de l’île d’Elbe sont revenus avec leur cartouche. Bonaparte finira avec un boulet ! » Et à afficher des placards comme celui-ci : « Aujourd’hui, grande représentation au théâtre de l’Ambition, place du Carrousel, au bénéfice d’une famille indigente de Corse. On donnera L’Empereur malgré tout le monde, farce tragi-comique ; Les princes et princesses sans le savoir, folie burlesque ; et le ballet des Esclaves. On terminera par une Entrée de Cosaques. » Les royalistes font une guerre d’épigrammes et de fausses nouvelles. Ils ne cherchent pas, comme à Marseille, à Bordeaux, en Vendée, à fomenter des troubles, car il leur manque l’appui de l’élément populaire. Le peuple de Paris, ils le savent bien, est tout à Napoléon. Les travaux se ralentissent et menacent de s’arrêter; les ouvriers n’en exaltent pas moins celui qu’ils appellent leur père. Ils fraternisent avec les soldats, chantent la Marseillaise, encouragent les camelots qui crient dans les rues: « Achetez des cocardes tricolores. Elles sont moins salissantes que les blanches. Elles dureront plus longtemps. » Les ouvriers disent: « L’Empereur ne nous laissera toujours pas mourir de faim. Nous comptons sur lui et il peut compter sur nous. L’an dernier, on n’a pas voulu nous donner des armes. Mais si l’ennemi revient devant Paris, il faudra bien nous en donner et on verra comme nous nous en servirons. » Et ce n’étaient pas là des paroles après boire. Les faubourgs présentèrent une Adresse à l’Empereur pour demander des armes, et on forma avec cette population vingt-quatre bataillons de tirailleurs. Au reste, malgré ses embarras financiers, Napoléon s’était préoccupé de la détresse de la classe ouvrière. On reprit les travaux du Louvre, de la fontaine de l’Éléphant, du nouveau marché Saint-Germain. Dès le 28 mars, quinze cents terrassiers, maçons, menuisiers et peintres y étaient employés; à la fin d’avril, leur nombre s’élevait à trois mille. A la même époque, deux mille armuriers, forgerons, serruriers, taillandiers, dinandiers, ébénistes étaient organisés en ateliers pour la réparation des fusils. Dans le courant de mai, quatre mille ouvriers travaillèrent aux ouvrages de défense de Montmartre, de Belleville et du Mont-Louis. A Paris, si l’ordre est quelquefois troublé, c’est par les manifestations bonapartistes : promenades triomphales à travers les Tuileries et le Palais-Royal du buste de Napoléon couronné de violettes et de lauriers, pèlerinages diurnes et nocturnes à la colonne de la Grande-Armée, feux de joie à la barrière d’Italie et à la barrière du Trône où les faubouriens chantent la Marseillaise, brûlent des drapeaux blancs et des proclamations de Louis XVIII. Le 2 avril, la garde impériale donne un immense banquet aux garnisons de Grenoble et de Lyon et aux gardes nationaux qui ont été de service le 20 mars. Quinze mille soldats et miliciens s’attablent dans le Champ de Mars; mille officiers dînent ensuite sous les galeries de l’École militaire. Les toasts se succèdent : « A l’Empereur ! A  l’Impératrice ! Au Prince impérial ! Puis tous les officiers tirent soudain leurs épées, les croisent au-dessus des tables et jurent de mourir, pour la patrie. Une voix crie: « A la colonne ! « On prend un buste de l’Empereur. Les tambours battent, la musique joue la Marseillaise, un long et tumultueux cortège se met en route vers la place Vendôme. Quelques officiers montent le buste au faîte du monument tandis que les habitants s’empressent d’allumer lampions et chandelles. Ceux qui tardent un peu à faire cette illumination spontanée reçoivent comme premier avertissement une volée de cailloux dans leurs fenêtres. Le 18 avril, la milice parisienne rend à la garde impériale, dans la grande salle du Conservatoire des Arts et Métiers, le banquet du Champ de Mars. Ce sont encore des « Vive l’Empereur !  des « Vive la liberté ! » des chants patriotiques. Chaque soir à l’Opéra, aux Français, à Feydeau, le parterre réclame la Marseillaise et Veillons au salut de l’Empire; le public des loges subit ces auditions le plus souvent à contrecœur, quelquefois en murmurant et en protestant1. Les royalistes et les modérés s’indignent des motions faites à la Société libre des Amis de la patrie et de L’humanité, nouvellement fondée sous la présidence honoraire de Carnot, et dénoncent les soirées du théâtre Montansier, transformé en café-concert, comme des saturnales odieuses. C’est un véritable club, à la différence qu’on y chante au lieu d’y parler. Des sous-officiers de la garde font le service d’ordre, le programme se compose non seulement de la Marseillaise, du Ça ira, du Chant du Départ, de saynètes contre les émigrés, d’hymnes napoléonistes, mais aussi de chants qui appellent tous les peuples de l’Europe à la liberté et à la révolution. Il ne se passait guère de jour que des gens du peuple ne vinssent crier: « Vive l’Empereur ! »Sous les fenêtres des Tuileries. Les royalistes prétendirent que ces rassemblements étaient payés par la police, qui enrôlait à cent sous la séance tous les commissionnaires et tous les décrotteurs de Paris. On a si beau jeu dans notre pays à mettre la police en cause! Il semble certain, au contraire, que l’Empereur, heureux tout d’abord de ces acclamations, en fut vite importuné. Dans les premiers jours, il s’était montré à la foule dans un dessein de popularité. Il se créa ainsi une sorte de servitude envers les enthousiastes et même envers les simples curieux. On conte que des individus  se firent une industrie de cette exhibition. Pour quelques pièces de monnaie, ils criaient : Vive l’Empereur! jusqu’à ce que le souverain eût paru au balcon. Une des causes qui engagèrent Napoléon, au milieu d’avril, à quitter les Tuileries pour l’Élysée fut vraisemblablement le désir de se dérober à ces ovations tyranniques. Le charme, en cette saison, du beau jardin de l’Elysée, où il pouvait se promener et converser à l’abri des regards, le détermina aussi à changer de résidence. Les malveillants ne manquèrent pas d’attribuer l’abandon des Tuileries à certains scrupules et à la peur des assassins. Comme si Napoléon s’était fait jadis un cas de conscience de « souiller la demeure des rois» et comme s’il s’enfermait à l’Elysée pour n’en jamais bouger ! Presque chaque jour, il passe en revue, au Carrousel ou aux Champs-Élysées, des

régiments qui partent pour les frontières. Le dimanche, il va entendre la messe dans la chapelle des Tuileries; à l’issue du service, il y a audience publique. Puis c’est un déjeuner à la Malmaison avec la princesse Hortense, Molé, Denon et La Bédoyère, ou une excursion à la maison de la Légion d’honneur de Saint- Denis. Ce sont des visites aux Invalides, à l’École polytechnique, au Muséum d’histoire naturelle, aux galeries du Louvre, chez le peintre David, à qui l’Empereur remet la croix de commandeur devant le tableau des Thermopyles, aux travaux du Champ de Mars, aux ouvrages de Montmartre et de Charonne, aux ateliers d’armes, à la filature de Richard Lenoir. Napoléon fait ces promenades sans escorte, accompagné seulement d’un ou deux aides de camp : Drouot, Flahaut, Corbineau, La Bédoyère. Dans les quartiers populeux, il descend de voiture, marche au milieu de la foule, s’arrête pour causer avec les ouvriers et les femmes du peuple. L’Empereur voulut se montrer une fois à l’Opéra et une fois à la Comédie-Française. A l’Opéra, il arriva à l’improviste, au commencement du ballet de Psyché. Mais aux Français, sa présence était en quelque sorte annoncée par le choix du spectacle. L’affiche portait : La Mort d’Hector, et l’on savait que l’Empereur aimait particulièrement cette tragédie de Luce de Lancival. La salle était comble: 4953 francs de recettes ! Avant le lever du rideau, on demanda la Marseillaise et le Chant du Départ. « On était au milieu de la troisième scène, raconte Hobhouse, quand Napoléon entra; tout le monde se leva en jetant des cris qui retentissent encore à mes oreilles. Les vivats continuèrent jusqu’à ce que l’Empereur, après avoir salué à droite et à gauche, se fut assis ; alors on recommença la pièce. » Tous les vers qui pouvaient paraître faire quelque allusion à la situation présente — ils étaient très nombreux2— furent applaudis avec enthousiasme. A ces mots :

C’était Achille !

Il reparaît enfin!

Le parterre se leva et interrompit Talma par une immense acclamation. « L’Empereur, dit Hobhouse, était très attentif. Il ne parlait à personne de ceux qui étaient derrière lui et paraissait insensible aux vivats. Il se retira si précipitamment à la fin de la pièce que la multitude n’eut pas le temps de le saluer. » On avait dissuadé à Napoléon de passer en revue la garde nationale. Composée en majorité de commerçants, presque tous hostiles à l’empire par besoin de la paix, la milice parisienne pouvait, disait-on, faire quelque manifestation qui produirait une impression funeste en France et à l’étranger. D’autres personnes redoutaient, non sans raison, une tentative d’assassinat. Napoléon goûta peu ces conseils. La revue eut lieu le dimanche 16 avril. Les quarante-huit bataillons de grenadiers et de chasseurs des douze légions parisiennes (les fusiliers n’étaient pas habillés) se massèrent dans la cour des Tuileries et sur la place du Carrousel. Napoléon, suivi de ses seuls aides de camp, « pour témoigner à la garde nationale son entière confiance en elle », passa devant le front de chaque compagnie. Les 1re ,2ème , 3ème , 10ème  et 11ème  légions (arrondissements du centre) gardèrent un froid silence, mais d’assez nombreux « Vive l’Empereur ! »  se firent entendre chez les autres miliciens qui mirent leurs chapeaux au bout des baïonnettes, et, après la revue, la harangue de Napoléon aux officiers fut chaudement accueillie. Pour le défilé, l’Empereur se plaça devant le pavillon Médicis, très en avant de son état-major, et ayant à sa droite le général Lobau et à sa gauche un grenadier sans armes, chargé de prendre les pétitions. C’était sa seule protection contre un flot de peuple que l’on avait laissé pénétrer dans la cour des Tuileries et qui s’agitait à dix pas de lui. « Il aurait été bien facile, dit un Anglais témoin de la scène, de faire feu sur Napoléon et même de le poignarder. J’admirais sa sérénité. Son visage est très pâle, ses mâchoires pendantes, mais pas autant que je l’avais entendu dire. Il n’est pas bien gros, mais son ventre est si saillant que l’on voit son linge passer au-dessous de son gilet. Il tenait ses mains jointes par devant ou par derrière, mais quelquefois il les séparait pour se frotter le nez, prendre plusieurs prises de tabac et regarder à sa montre. Il poussait souvent des soupirs, avalant sa salive et paraissant souffrir quelque douleur dans la poitrine. Il regardait tout ce qui se passait autour de lui en fronçant les sourcils et en les rapprochant l’un de l’autre, comme pourvoir plus distinctement. Le défilé dura deux heures. Il passa par toute cette ennuyeuse cérémonie avec une impatience paisible. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893,pp.518-527).

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( 3 mai, 2015 )

1815…

Lagneau

Louis-Vivant Lagneau, né en 1781 à Chalon-sur-Saône, reçu docteur en médecine en 1803, pris la même année par la conscription, fut nommé chirurgien de 3ème classe ; sous-aide-major en 1804 ; chirurgien aide-major en 1806. Il fut promu chirurgien-major en 1809. Lagneau fit campagne en Italie, en Pologne, en Espagne, en Russie, en Allemagne et en France où il fut blessé à Fère-Champenoise, et en Belgique. A la suite du licenciement de 1815, Lagneau se fixa à Paris, où il sut se faire un nom comme médecin par ses recherches, ses travaux et ses publications. Aussi fut-il élu membre de l’Académie de Médecine en 1823 ; il mourut à Paris en 1867. Lagneau, membre de la Légion, d’honneur en 1868, avait été promu officier du même ordre en 1858 ; il était aussi titulaire de l’ordre de la Réunion depuis 1813.

Emmanuel MARTIN. 

——-

Louis-Vivant Lagneau laissa un « Journal » qui fut publié la première fois en 1913, aux Editions Emile-Paul, par Eugène Tattet (et préfacé par le célèbre Frédéric Masson). En 2000, il a été réédité par mes soins au Livre chez Vous, avec de nouvelles notes. Cette même année vit le lancement d’une souscription publique afin que sa sépulture, qui se trouve au cimetière du Père-Lachaise, à Paris et menacée de destruction ne disparaisse pas. Avec l’aide de l’association « », de la Libraire des Deux Empires et du magazine « Tradition » (publication appartenant à l’éditeur de cette nouvelle édition), des fonds purent être réunis ; le caveau fut restauré. Lagneau et les siens y reposent en paix.

C.B.

 « Le 9 février 1815, j’adresse au général Christiani, mon ancien général de brigade, mes états de pertes de chevaux  et d’effets pour être transmis à qui de droit, au nouveau ministre de la guerre (je n’ai jamais pu rien obtenir de ce qui m’était dû). J’avais travaillé depuis décembre jusqu’en mars 1815 à une nouvelle édition de mon traité, tout en faisant un peu la clientèle. Je me trouvais fort heureux de cette vie paisible, lorsque je craignis un moment qu’on ne m’appliquât une mesure qu’on avait prise contre tous les militaires sortant de la Garde impériale, auxquels il était enjoint de ne pas résider à Paris, à moins qu’ils n’y fussent nés. Ils devaient se rendre dans leur pays natal. J’obtins une exception en ma faveur, en motivant ma demande , sur ce que j’étais déjà à Paris, où j’exerçais la médecine, avant d’entrer au service. On me laissa donc tranquille, et comme c’était dans ce moment-là que je faisais quelques démarches pour réclamer contre l’exiguïté de mon traitement de réforme, je m’abstins d’en faire de nouvelles, dans la crainte de fixer sur moi l’attention du ministre, qui aurait pu me forcer à retourner résider en Bourgogne. Je préférais de beaucoup continuer la vie tranquille, et déjà quelque peu productive comme médecin, que je menais à Paris. J’en étais là, lorsque le 15 ou 16 avril 1815, je reçus du major général, le général Drouot, avis que par décret du 13 de ce mois, l’empereur Napoléon, qui était revenu de l’île d’Elbe et arrivé à Paris le 20 mars, m’avait nommé chirurgien-major du 3e régiment de grenadiers de la Vieille Garde, qu’il réorganisait ainsi que toute l’armée. Je fus un peu surpris de cette nomination, non que je ne fusse très partisan de l’ordre de choses qui allait renaître, mais parce que je me trouvais fort satisfait de ma position, depuis que j’avais quitté le service et que j’avais toute raison de croire qu’elle s’améliorerait de jour en jour. Je repris donc mon service, mon régiment étant à Courbevoie, comme l’année précédente, tout en restant à Paris, me contentant d’y aller chaque matin .

Le 6 juin, l’organisation de mon régiment est terminée, il part pour Soissons; je reste avec permission. Après avoir acheté un bon cheval et pourvu à mon équipement, je pars le 9 juin pour Soissons, en diligence. 10 juin. Nous partons pour Laon, à 3 heures après-midi.,Nous arrivons à minuit (8 lieues). Logé chez M. Duchange, maître de pension.

11 juin. Thierme.

12 juin. Clairefontaine

13 juin. Cartigny

Le 14 juin, bivouac en avant de Beaumont, dernière ville de France (7 lieues).

Le 15 juin. Charleroi, première ville de Flandre, première affaire avec les Prussiens, qui évacuent.

16 juin 1815. Bataille de Ligny, contre les Prussiens. Elle se termine à notre avantage. Elle a lieu de l’autre côté de Fleurus, à peu près à une lieue.

17 juin. Combat sur notre gauche, dans la direction de Nivelles, où sont les Anglais, route de Bruxelles. On a encore l’avantage. (C’est là où, pour la première fois, je vis des Ecossais sur le champ de bataille.) C’est le maréchal Ney qui commande.

Le 18 juin 1815. Bataille de Waterloo, ou de Mont- Saint-Jean, à 40 lieues de Bruxelles. On se bat avec quelques avantages toute la journée, mais à dater de 3 ou 4 heures du soir, l’ennemi, après nous avoir pris en flanc, sur notre droite, vient (ce sont les Prussiens qu’on croyait bien loin, au pont de Wavre) sur nos derrières et menace notre ligne de retraite. On est obligé, sur le soir, de se retirer, ce qui n’a pas, lieu sans désordre. L’Empereur, derrière lequel j’étais à dix pas, entre son état-major et la ferme de la Belle-Alliance, d’où j’avais été chassé ainsi que mes blessés, par les tirailleurs prussiens, qui débusquaient d’un petit bois sur notre droite, eut un instant son attention fixée sur ce point, où il s’attendait à voir arriver le maréchal Grouchy, auquel des ordres avaient été expédiés; mais ils n’étaient pas arrivés au maréchal. L’Empereur comptait bien sur lui, car il regardait souvent à sa montre et faisait dire au général Duhesme, qui était à l’aile droite et qui demandait des secours, qu’il tînt bon et que Grouchy ne tarderait pas à lui arriver en aide. J’étais là avec Larrey, le chirurgien en chef de la Garde et de l’armée, il y avait aussi Zinck, avec une ambulance. Il avait été forcé, comme nous, d’abandonner la partie et s’était rapproché, comme moi, du groupe de l’Empereur. Il y avait là aussi le collègue Champion , qui avec Zinck avait établi l’ambulance de la Garde près de la mienne, dans une grange, sous les ordres de Larrey. Napoléon croyait la bataille gagnée au moment où nous fûmes délogés de notre ambulance, parce qu’il croyait que les Prussiens, qui nous envoyaient des coups de fusil sur la ferme de la Belle-Alliance, étaient eux-mêmes poussés par derrière par le corps de Grouchy. Il était alors à peu près deux heures et demie ou trois heures. Malheureusement c’était bien les Prussiens et les Prussiens tout seuls, commandés par le général Bülow. Grouchy n’avait pas reçu trois messages, que lui avait adressés l’Empereur. Les aides de camp avaient été pris par l’ennemi, et lui, Grouchy, qui avait eu au début de la bataille et peut-être dès la veille, l’ordre de retenir les Prussiens au pont de Wavre, pour en finir avec les Anglais, avant qu’ils pussent se réunir à eux, s’était contenté, avec ses 25 ou 30.000 hommes d’excellentes troupes, d’observer le pont, où les Prussiens avaient laissé une seule division, tandis qu’avec tout le reste de leur armée Bülow se dirigeait sur notre champ de bataille. Les hommes de guerre les plus autorisés, le général Gérard, entre autres, qui faisait partie des troupes de Grouchy, avaient tous pressé le maréchal, quand ils avaient entendu l’épouvantable canonnade qui s’exécutait de notre côté, de faire un mouvement vers nous, en laissant une division seule devant le pont de Wavre, disant que c’était de règle de se porter là où l’engagement est le plus vif, quels que soient les ordres qu’on ait pu recevoir de contraires. Le maréchal Grouchy résista, croyant qu’il était obligé de rester là, suivant les ordres qu’il avait reçus. Cette obstination nous a perdus. J’ai entendu, pendant la Restauration, le maréchal Gérard expliquer toute cette affaire, en témoignant combien il regrettait que ses avis et ses instances n’eussent pas eu de succès auprès du maréchal Grouchy. Je voyais souvent le maréchal Gérard (car il avait été fait maréchal depuis) chez le comte de Pontécoulant, sénateur, où j’ai souvent entendu ce brave général revenir sur cette triste circonstance. Le général Pajol qui commandait la belle cavalerie du corps de Grouchy, s’était aussi fortement prononcé auprès du maréchal Grouchy. Plus tard et dans le même salon j’ai plusieurs fois entendu le fils du maréchal Grouchy (colonel d’un régiment de cavalerie et plus tard passé général) cherchera excuser la conduite de son père, mais il ne convainquait personne, et il y avait là des gens du métier, entre autres le général Exelmans, depuis devenu maréchal lui-même. Cette conduite ou cette abstention de Grouchy nous fit perdre cette bataille, qui avait commencé d’une manière fort brillante, au point qu’on avait entendu l’Empereur dire, vers deux heures, qu’elle était gagnée.

La triste vérité fut que les Prussiens, qui n’étaient pas talonnés, comme le croyait Napoléon, par Grouchy, écrasèrent Duhesme et le corps de la Jeune Garde, qu’il  commandait à notre aile droite, et qu’ils vinrent se placer sur nos derrières, sur la route de Charleroy, pour nous couper toute retraite. Heureusement qu’ils n’avaient d’abord que des pelotons de cavalerie. Le mouvement rétrograde se prononçant, je suis assez heureux, avec quelques blessés encore ingambes et des hommes valides, qui ne peuvent plus retourner où l’on se bat, pour me tirer de là grâce à mon excellent cheval. J’ai dans cette retraite, pour compagnon d’infortune, le capitaine (chef de bataillon) Friant, de la Vieille Garde. Il est fils du général Friant, de la Garde. Nous marchons toute la nuit au milieu des colonnes en retraite et des hommes isolés et nous franchissons le matin à Charleroi , où tout est en désordre, les rues encombrées de voitures de charbon et de bagages militaires. Le 19 juin 1815, ne voyant pas de dispositions faites pour arrêter le mouvement de retraite à Charleroi, comme nous le supposions, je continue et arrive coucher à Vervins, après avoir traversé Beaumont et passé autour d’Avesnes, où l’on n’a voulu laisser entrer personne. J’ai fait dans cette journée plus de 25 lieues de poste. Le 20 juin 1815. Arrivée à Laon. Pendant que nous déjeunons, on nous dit que l’Empereur est à la poste, au bas de la montagne. Nous y descendons, espérant que des mesures seraient prises pour rallier notre armée. Il était au milieu de la cour, entouré de son état-major et de gendarmes. Rien ne fut ordonné dans le sens de nos prévisions. Nous partons de Laon à minuit, pour Soissons.

Le 21 juin. Soissons, je pars à six heures du soir, pour Villers-Cotterets.

Le 22 juin. Le Ménil-Amelot.

Le 23 juin. Arrivée à Paris, il est une heure de l’après-midi. J’espérais y trouver mon régiment, où il était à croire qu’il se reformerait ; mais ayant appris qu’il était resté à Soissons, je repars pour le rejoindre.

Le 28 juin, je me mets en route pour Soissons où j’apprends que mon régiment revient sur Paris. Mon colonel, le général Poret de Morvan , revient blessé d’un coup de feu à la poitrine. Heureusement que la plaie n’est pas pénétrante, elle n’aura pas de suite grave.

Le 29 juin. C’est à 4 heures du matin que le régiment arrive à Paris. Je vois mon général dans la matinée et lui donne des soins.

Le 6 juillet, il m’annonce que son corps a l’ordre de partir pour Orléans, mais qu’il reste à Paris; il me propose de rester pour lui continuer mes soins, mais croit devoir me laisser libre de suivre le régiment. Je lui réponds que je ne rejoindrai le corps que lorsqu’il sera lui-même bien guéri. Nous étions là de nos conversations lorsque dans la nuit du 6 au 7 juillet, le général qui s’était ravisé et qui bien probablement avait appris qu’il pourrait peut-être être inquiété par le gouvernement des Bourbons, pour la part qu’il avait prise comme chef des chasseurs de la Garde quand ils furent abandonnés par le général comte Curial, qui voulait les empêcher, en quittant Nancy, d’aller au-devant de l’Empereur, lorsqu’en revenant de l’île d’Elbe, il avait dépassé Auxerre et arrivait rapidement sur Paris. Le général se décida donc à partir dans la nuit, d’autant mieux que le lendemain 7 juillet, les Prussiens devaient, dès le matin, occuper Paris et ses faubourgs.

M’ayant fait prévenir, par son ordonnance, de cette nouvelle résolution, je partis moi-même, en compagnie de son aide de camp David mon ami, qui lui conduisait ses chevaux et ses bagages, à peu près à huit heures du matin. Mais arrivés à la barrière d’Enfer, on ne voulut pas nous laisser sortir, les officiers prussiens disant que nous aurions dû sortir la veille et que leur consigne était de ne laisser passer personne de notre armée, sans un ordre exprès du commandant de place allié, qui était

le général Blücher, qui avait deux autres généraux adjoints, Sacken et Wellington. Le général français Gründler leur avait en outre été adjoint pour faciliter le service et donner les informations nécessaires, car il était Alsacien et parlait bien l’allemand. Nous fûmes en conséquence obligés de nous transporter au ministère de la Guerre, où les généraux susdits étaient réunis en conseil. Nous attendîmes longtemps, dans une grande salle donnant sur la Seine, et d’où nous vîmes défiler les Prussiens le long du quai de la terrasse du bord de l’eau. Nous avions, David et moi, un bien grand crève-cœur en voyant ces troupes ennemies au coeur de la France et fûmes profondément choqués de voir leurs colonnes précédées par une foule de lâches Français, hommes et femmes, agitant des mouchoirs blancs, en signe d’allégresse.

Nous attendîmes fort longtemps la réponse des généraux commandants de la place, qui firent d’abord des difficultés, mais enfin remirent au général Gründler, auquel nous avions confié notre réclamation, un laissez-passer en allemand, qu’il nous donna, avec toute sorte de bonne grâce, accompagné de voeux pour un bon voyage. Pendant notre corvée auprès des commandants de la place, nous avions laissé nos domestiques, chevaux et bagages près du Luxembourg, rue d’Enfer et les bêtes. étaient attachées aux grilles du jardin. Lorsque nous les avons rejoints, ils étaient aux prises avec des soldats prussiens, qui voulaient tout au moins s’emparer de nos chevaux, qu’ils considéraient comme d’assez bonne prise. Nous arrivâmes tout juste pour les dégager et nous ne tardâmes guère à franchir la barrière, nous dirigeant sur Longjumeau.

7 juillet. Longjumeau. Les Cosaques des avant-postes ennemis y bivouaquent sous mes fenêtres, dans une belle prairie.

8 juillet 1815. Etampes, nous quittons les avant-postes russes.

9 juillet. Arthenay. Nous nous sommes arrêtés à Angerville, à 6 lieues d’Etampes. Tout près d’Angerville, je me trouvais, montant une côte assez peu rude, près d’un convoi d’artillerie qui était en retraite aussi. Tout à coup une explosion eut lieu, avec un grand fracas, enlevant tout le derrière d’un caisson contenant des obus. Je m’éloignai de là, engageant le soldat du train qui conduisait le caisson, à quitter la route où il y avait beaucoup de militaires à pied et à cheval et à dételer ensuite ses chevaux. Ce qu’il fit, mais avant de quitter la chaussée et longtemps après son entrée dans le champ, à droite, il y eut encore de nouveaux obus qui éclatèrent. Quant à moi, je ne fus pas atteint par les éclats de ces obus; mais après cette panique, bien motivée d’ailleurs, mon compagnon de route, le capitaine David, me fit remarquer que mon porte-manteau allait se détacher du derrière de ma selle, et qu’il était tout déchiré du côté droit. Nous nous arrêtâmes un instant et reconnûmes qu’un biscaïen provenant de l’explosion d’un obus avait pénétré dans le porte-manteau, où il avait été amorti par mes vêtements et mon linge, après avoir coupé l’une des courroies qui le fixaient derrière moi; ce peu de bagages a suffi pour me préserver d’une blessure  très grave à la région des lombes. Ces obus avaient pris feu par le fait des frottements et des chocs qu’ils éprouvaient dans le caisson au quart plein. Ils avaient été en partie vidés pendant la bataillede Paris et comme ils étaient entourés d’étoupe, ainsi qu’il est d’usage pour les empêcher de s’entrechoquer dans les manoeuvres d’un point à un autre, ces projectiles étaient trop peu nombreux pour être bien serrés entre eux; ils se heurtaient et il en est résulté des étincelles qui ont mis le feu aux étoupes, lesquelles ont fait éclater successivement tous ceux qui étaient contenus dans le fourgon.

10 juillet. J’arrive à Orléans, ainsi que notre suite. Le général Poret de Morvan, étant déjà parti avec sa troupe, nous le suivons de l’autre côté de la Loire, jusqu’à la Ferté-Saint-Aubin (4 lieues), où nous quittons la grande route pour aller à Yvoi, sur notre droite. Nous logeons dans un beau château.

Le 11 juillet. La Ferté-Saint-Aubin. Très vieux château qui appartenait à Mme de Belmont, dont le mari, colonel d’un régiment de gardes d’honneur, a été tué à Craonne. Logé chez le curé (10 lieues), étant arrivé à minuit.

Le 13 juillet, Solangis, 5 lieues de La Chapelle d’AngilIon. Nous sommes en Sologne où le terrain est mauvais et sablonneux comme en Pologne. Il y a beaucoup de bruyère, abondance de gibier, lièvre, lapin, perdrix rouge comme en Espagne.

Le 14 juillet. Changement de cantonnement, on se fixe à Sainte-Solange, village à 3 lieues de Bourges. Cet endroit est réputé dans la contrée pour la guérison de toutes sortes de maladies, opérées, dit-on, par l’intervention de sa patronne, qui, comme saint Denis, a porté sa  tête sur ses mains et a marché sans se tromper de route. Je loge chez le curé de la paroisse, respectable vieillard qui est bien le père de ses ouailles, pour lesquelles il se donne une peine infinie. Il se nomme M. Tisserat.

Le 25 juillet 1815. Départ de Sainte-Solange pour Bourges. Très belle ville. On disait autrefois qu’elle n’était habitée que par des prêtres et des perruquiers; il y avait bien aussi une grande quantité de nobles, ce qui tenait à ce que Charles VI avait accordé la noblesse à tous les maires et échevins de la ville et qu’on les renouvelait tous les ans. Ecrit le 30 juillet à mon père.

Ecrit le même jour à Simon, mon beau-frère, lui recommandant M. le capitaine David et lui demandant de m’envoyer des vêtements bourgeois.

Le 5 août 1815. Départ pour Châteauroux, nous couchons le premier jour à Issoudun, petite ville où habite le confrère Heurtault , un de mes condisciples, élève particulier d’Antoine Dubois.

Le 6 août. Arrivée à Châteauroux, ville intéressante par ses manufactures de drap.

Le 20 septembre. Je touche la première quinzaine de ce mois, en qualité de chirurgien-major des grenadiers royaux, dont je fais partie comme Vieille Garde impériale. J’avais reçu, huit jours avant, le mois d’août intégralement, mais sur l’ancien pied. Licenciement de mon corps, les fusiliers-grenadiers et de toute la division de la Garde, qui se trouvait sur la rive gauche de la Loire, le 23 septembre 1815

Je reçois enfin les appointements jusqu’au 23 septembre inclus, époque du licenciement. Me voilà libre de mes mouvements à dater de ce jour. »

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( 20 avril, 2015 )

Les mouvements royalistes en France en mars-avril 1815 (IV et fin).

Decaen

« Le 12 mars 1815 le duc d’Angoulême était à Nîmes. Le 17 mars, il arrivait à Marseille, se rendait de là à Toulon pour retourner à Nîmes. Agé de quarante ans, de physionomie disgracieuse, froid, vertueux, très modeste, les manières embarrassées et les mœurs simples, d’intelligence assez médiocre, attentif à remplir avec exactitude tous les devoirs de son rang, plein de déférence envers son père, son oncle et sa femme, assez mélancolique et profondément dévot, le duc d’Angoulême avait reçu quelque éducation militaire et il ne manquait ni de courage ni même d’énergie. Comme il le disait lui-même, il voulait créer une « Vendée méridionale ». Mais, dès le début, sa tentative fut compromise, elle manqua à la fois d’un bon général, de troupes nombreuses et solides, et de l’appui étranger. Le duc pensait réserver à Masséna le commandement en chef: invoquant sa mauvaise santé le maréchal se déroba et se contenta de collaborer aux préparatifs de l’expédition. Le recrutement de l’armée royale donna lieu à des mécomptes. Au Vigan, le maire alléguait sa place pour ne pas s’éloigner, d’autres habitants de la ville, bien qu’ils se fussent d’abord inscrits pour servir, et en dépit des sermons du clergé, faisaient valoir, à la réflexion, « leur âge trop avancé, leurs infirmités et leurs fonctions ». A Nîmes, où une proclamation du duc condamnait les discordes religieuses des habitants, la population protestante, presque entièrement contraire aux Bourbons, fut encore détournée de les soutenir par les injures et les menaces des volontaires catholiques, et elle ne procura que peu de soldats . A la fin de mars, les départements du Gard, des Bouches-du Rhône, de l’Hérault et du Vaucluse n’avaient mis sur pied qu’environ 10.000 miquelets. Ces bandes, qui portaient une fleur de lys rouge « du côté du cœur», étaient composées surtout de gens pauvres, de la lie du peuple », même d’individus extraits des prisons, et une bonne partie vivait «dans l’anarchie la plus complète»  . Tardivement, le duc réclama l’assistance des troupes espagnoles et sardes, tout en méditant de livrer Toulon aux Anglais . Les Alliés ne songeaient guère à l’aider, et le 6 avril Talleyrand lui écrivait de «tenir jusqu’au moment où les opérations générales commenceront ». Lors de son premier séjour à Nîmes, les 13 et 14 mars, le duc d’Angoulême avait repoussé les conseils du général Ambert, qui l’invitait à envoyer en toute hâte des gardes nationales « sur la grande route de Lyon à Paris ». A la fin de mars il entrevit qu’un mouvement vers Lyon serait tardif et peu efficace, et il penchait à replier ses troupes sur Toulouse, Perpignan et les forts du Roussillon, l’Espagne offrant « une dernière ressource ». Son entourage l’amena à reprendre le plan du général Ambert. L’armée du Midi fut divisée en plusieurs corps, sous le commandement en chef du duc d’Angoulême, avec le général d’Aultanne pour chef d’état-major et, pour aides de camp, le duc de Guiche, le vicomte des Cars, le baron de Damas et le vicomte Melchior de Polignac. Le premier corps, dirigé par le général Ernouf, comptait deux régiments de ligne, les 58e et 83e, 3.000 gardes nationaux de Marseille et six bouches à feu : il marcherait de Sisteron sur Gap et Grenoble. Le deuxième corps, sous les ordres du duc d’Angoulême en personne, était formé par le 101ème de ligne, le Royal-Etranger, recruté avec des déserteurs allemands, le 14ème chasseurs à cheval, un détachement de garde nationale à cheval, 2.000 volontaires du Gard, de l’Hérault et du Vaucluse, et une batterie de douze pièces ; il déboucherait de Pont-Saint-Esprit sur Montélimar et Valence. Parvenus sur l’Isère, le premier et le deuxième corps franchiraient la rivière et s’avanceraient sur Lyon. Des gardes nationaux de l’Ardèche et de la Haute-Loire constitueraient une colonne chargée de remonter vers Lyon la rive droite du Rhône. D’autres troupes devaient surveiller l’Auvergne, seconder le mouvement sur Lyon, et « entretenir la communication avec le duc de Bourbon». Le 26 mars le deuxième corps commença son mouvement. Le 29 mars il occupa Montélimar, et le lendemain, après une fusillade de quelques heures, il refoula devant la ville les troupes du général Debelle, commandant le département de la Drôme. Chargé par Debelle de défendre à Loriol le passage de la Drôme, le colonel Noël y posta un bataillon du 39ème de ligne, un bataillon d’élite recruté avec « d’anciens militaires en retraite, en réforme et en demi-solde » , des gardes nationaux, environ vingt-cinq gardes d’honneur à cheval, vingt gendarmes et quelques canonniers avec deux pièces. Venues de Montélimar sous le commandement direct du duc d’Angoulême, les forces royalistes comprenaient le 10ème  de ligne, fort de 900 hommes environ, 200 soldats du Royal étranger, une batterie de six pièces servie par des canonniers du 3e régiment d’artillerie à pied et des volontaires ou gardes nationaux du Midi. A leur vue les soldats de Noël se replièrent sur le pont de la Drôme et sur la rive droite de la rivière. D’une berge à l’autre, par un vent très poussiéreux, la fusillade s’engagea. Profitant du terrain « montueux et coupé », les royalistes avançaient sans cesse, ils s’emparaient d’ « une grosse ferme près du pont», ils débordaient le flanc droit des bonapartistes. A ce moment la fusillade s’interrompit, deux compagnies du 10 ème    abordent le pont, le franchissent au pas de course, et, à cent pas, s’arrêtent devant le bataillon du 89 ème. Plusieurs soldats du 10ème  mettent la crosse en l’air, d’autres arborent « un pavillon tricolore », crient « Vive l’Empereur ! « Soldats du 39ème  et gardes nationaux s’avancent à leur rencontre. Noël voit ce spectacle, arrive à cheval sur le pont, au milieu de soldats qui fraternisent et d’officiers qui s’embrassent. Soudain, aux cris de « Vive le Roi ! » et en agitant un drapeau blanc, les soldats du 10ème, « à bout portant », font une décharge meurtrière, l’un d’eux menace le colonel en hurlant : « A bas la cocarde tricolore ! » Grâce à ce stratagème, vraisemblablement imaginé par le général Monnier, qui commandait l’avant-garde, les royalistes furent facilement victorieux et firent de nombreux prisonniers, parmi lesquels Noël lui-même. Des prisonniers furent massacrés ou mutilés par des volontaires royaux . Le 3 avril 1815 ,à sept heures du matin, le duc d’Angoulême entrait à Valence avec le 10ème de ligne. Il ordonna d’afficher dans la ville une courte proclamation où il réclamait des royalistes tout leur dévouement « pour ramener leurs frères égarés ». Les premiers succès du duc d’Angoulême ne pouvaient exercer une influence durable sur la campagne que si les garnisons du Midi restaient neutres. Or, à peine les troupes royales avaient-elles pénétré dans la Drôme qu’elles étaient menacées d’être prises à revers. Le 2 avril le général Ambert, commandant à Montpellier la 9edivision militaire, avait fait reconnaître l’Empire dans son gouvernement par un ordre du jour très ferme. Le 3 avril, à Nîmes, les officiers en demi-solde arborent la cocarde tricolore aux cris de Vive l’Empereur! et se rendent aux casernes. Le 63e de ligne se soulève. Un courrier envoyé par Ambert au général Briche survient trop tard. Déjà les généraux Briche et Pélissier, qui commandent l’un la subdivision, l’autre le département, ont été saisis par la troupe, celui-là à son domicile, celui-ci au moment où il s’interpose « pour arrêter le désordre ». Détenus d’abord aux casernes, ils sont dirigés le soir sur Montpellier avec une escorte de gendarmes. Puis le colonel du 63ème, Teulet, et le colonel de gendarmerie Rivaud organisent •un conseil de défense pour la ville de Nîmes», composé d’officiers en activité et en demi-solde. Le 5 avril, le général Gilly, qui a reçu les ordres de Davout, survient de Remoulins à Nîmes. Il se concerte avec Ambert pour rassembler des forces destinées à marcher contre l’armée du duc d’Angoulême. Cavaliers du 10ème chasseurs, fantassins du 13ème  de ligne, canonniers avec quatre bouches à feu, tous partis de Montpellier, gardes nationaux venus de la Gardonnenque, font leur jonction à Nîmes avec le 63ème. Gilly intitule ses troupes « premier corps de l’armée impériale du Midi ». Le 7 avril au matin il commence son mouvement, et arrive le soir à Uzès. Il est précédé par le 10ème  chasseurs, que commande le colonel Saint-Laurent. Le 8 avril, à six heures du matin, Saint- Laurent aborde Pont-Saint-Esprit, charge et refoule le millier d’hommes qui s’y trouvaient, traverse le pont et débouche sur la rive gauche du Rhône. Disputer Lyon aux bonapartistes devenait d’autant plus difficile que l’Empereur et ses lieutenants multipliaient les mesures de défense. Nommé au commandement supérieur des 7ème et 19ème  divisions militaires, le général de Grouchy arriva à Lyon dans la nuit du 2 au 3 avril. Les généraux Piré, Radet, Le Sénécal et Letellier lui avaient été subordonnés. Le 3 avril, Pire reçut la lâche de rallier les troupes de Debelle et de disputer «le plus longtemps possible » aux royalistes le passage de l’Isère. La nuit suivante Grouchy l’avisait, s’il ne pouvait défendre l’Isère, de « faire tout au monde » pour ralentir la marche de l’ennemi. « Il me  semble, lui écrivait-il, qu’à Saint-Vallier vous pouvez tenir derrière la Galaure pendant quelque temps ». La seule troupe disponible à Lyon était le 6ème  léger, venu de Lons-le-Saulnier et fort de 840 soldats : le 3 avril Grouchy le munit de quarante cartouches par homme, le harangua, constata son bon esprit et l’envoya par le Rhône à Pire, qui reçut encore trois caissons de cartouches et trois pièces. Le même jour Grouchy ordonnait au général La Salcette de se servir des gardes nationaux pour garnir la rive droite de l’Isère et occuper Romans et Saint-Marcellin, et le lendemain il chargeait le général de mettre Vienne en état de défense, d’y concentrer les gardes nationaux des environs et d’y préparer des vivres . 5.000 gardes nationaux de l’Isère, armés de fusils de chasse, de fourches, de faux, se réunirent à Saint- Marcellin . Secondé par le général Mouton-Duvernet, qui avait été nommé au commandement de la place, Grouchy mettait Lyon en état de siège, appelait les habitants aux armes, prenait des dispositions de combat, en trois heures se présentaient 2.000 volontaires lyonnais, sortis notamment du faubourg de La Guillotière. D’autres volontaires arrivaient des environs, remplissant les places et les quais, quelques-uns « en sabots et en sarraus de toile ». Ce mouvement, essentiellement populaire, étonnait et décourageait les royalistes. Grouchy était regardé par les patriotes lyonnais comme « le sauveur de la ville. » . Au-delà de Lyon, d’autres adversaires s’apprêtaient à combattre le duc d’Angoulème. Sa tentative suscitait parmi les populations de Bourgogne et de Franche-Comté un véritable soulèvement antiroyaliste, qui mit en pleine action des ressentiments et des inimitiés longtemps comprimés sous la première Restauration. Aux passions royalistes des « rebelles », tenants de l’aristocratie féodale, s’opposèrent, au nom de l’Empereur, les intérêts des Bourguignons et des Francs-Comtois, héritiers de la Révolution : dans la révolte méridionale ils virent le signal d’une réaction violente qui, en cas de succès, distribuerait leurs biens et extorquerait leur argent au profit de la caste nobiliaire et sacerdotale. Spontanément se constituèrent de nombreux groupes de volontaires, surtout parmi les jeunes gens des campagnes. Thibaudeau, commissaire extraordinaire dans la 18ème  division militaire, et Dumolard, commissaire extraordinaire dans la 6ème division militaire, après s’être vus à Dijon le 7 avril, répandirent des arrêtés qui stimulèrent ces dispositions. Les gens du Midi, disait Thibaudeau à Dijon, « prétendent à travers des Ilots de sang vous dépouiller de vos biens nationaux, rétablir les dîmes et les droits féodaux, vous remettre sous le joug des émigrés et des Bourbons ». A Besançon Dumolard tenait un langage analogue : «Acquéreurs de biens nationaux, propriétaires de toutes classes, délivrés depuis longtemps du joug des dîmes et de la féodalité, et vous tous dont les services militaires et civils seraient encore convertis en crimes, ne dormez pas sur les spoliations et les vengeances dont on ose vous menacer ». Anciens militaires, hommes de bonne volonté, gardes nationales, furent requis de marcher contre les insurgés, les maires invités à rassembler fusils, sabres, gibernes, tambours . Le 7 avril, à Dijon, 200 hommes s’enrôlèrent, pour la plupart armés de fusils chasse.  Le 10avril environ 800 paysans, venus des cantons voisins de Dijon, pénétrèrent dans celte ville aux cris de « Vive l’Empereur ! ». Dans les arrondissements de Gex, de Nantua et de Belley, l’élan fut « extraordinaire » , deux milliers d’hommes en partirent pour Lyon  . Sur les routes qui menaient à celte ville on entendait les paysans s’écrier : « Ils ne tiennent pas encore la dîme et les droits féodaux ! Vive l’Empereur! «  . Le duc d’Angoulême eût-il débouché de Valence, eut-il même emporté Lyon, que les populations rurales de l’Est se fussent énergiquement mesurées avec les « Marseillais ». Informé les 5 et 6 avril des événements de Montpellier et de Nîmes, sachant de plus que des troupes bonapartistes se préparaient à s’emparer de Pont-Saint-Esprit le duc d’Angoulême était au même moment assailli sur son front par les soldats du général Piré. Après un vif combat sur les bords de l’Isère, Pire, trompant les royalistes, avait franchi la rivière à Romans dans la nuit du 5 au 6 avril et il s’avançait sur Valence. Non seulement le duc était obligé à un mouvement rétrograde, mais toute ligne de retraite risquait de lui être coupée par le général Gilly. De plus les troupes du général Ernouf avaient subi de graves revers. Mal ravitaillés, abandonnés par les 58ème et 83ème  de ligne, qui se débandaient et passaient aux bonapartistes, les volontaires royaux avaient tenté, sous les ordres du général Loverdo, une attaque sur le défilé de La Saulce, près de Gap. Le 7 avril ils avaient été culbutés dans la Durance ou dispersés par les soldats et les gardes nationaux du général Proteau, laissant aux mains de leurs vainqueurs un drapeau blanc avec ces mots brodés en or : Les Bourbons ou  la mort ! Le lendemain des gardes nationaux les chassaient vers Sisteron . Les corps du duc, en même temps, se désagrégeaient. Le 14ème chasseurs  fit défection, les soldats du 10ème de ligne, qui avaient été travaillés à Valence par un affidé de Fouché, décidèrent en majorité, le 8 avril, de ne plus combattre, et leurs camarades de l’artillerie les imitèrent. L’insurrection royaliste était irrémédiablement vaincue. Le duc donna mission à d’Aultanne de traiter avec Gilly d’une convention qui lui permît de se retirer sur la Durance et sur Marseille avec le 1ème  de ligne. Saint-Laurent, à Pont- Saint-Esprit, accepta les conditions de d’Aultanne dans la matinée du 8 avril, mais peu après Gilly arriva d’Uzès. Gilly entama de nouveaux pourparlers avec le duc, qui se trouvait alors à Pierrelatte. Le baron de Damas, sous-chef d’état-major du duc d’Angoulême, et adjudanl-commandant

Charles-Stanislas Lefebvre, chef d’état-major de Gilly négocièrent dans l’après-midi du 8 avril une capitulation en huit articles qui fut approuvée par Gilly à huit heures du soir. Elle stipulait le licenciement de l’armée royale d Midi. Les gardes nationales de toute dénomination étalent désarmées et renvoyées dans leurs foyers, les troupes de ligne rentreraient dans leurs garnisons, les officiers généraux et supérieurs étaient autorisés à se retirer chez eux en attendant les ordres de l’Empereur. Quant au duc d’Angoulême, il irait « en poste » à Sète, où des bâtiments seraient préparés pour lui et sa suite. A chaque relais des détachements impériaux veilleraient sur sa sécurité. Peu  d’heures après la convention, Grouchy, qui avait rejoint ses troupes, expédiait à Gilly, par le Rhône, l’ordre de se porter à Mornas, entre Pont-Saint-Esprit et Avignon, avec le 63ème  de ligne et le 10ème  chasseurs, « afin de couper la route aux insurgés », et de les poursuivre sans tarder, s’ils avaient dépassé Mornas. Lui-même prenait ses dispositions pour les attaquer de front à La Palud- . Le général Corbineau, aide de camp de l’Empereur, l’avait rejoint, avec mission de le «seconder de toutes ses forces » .Tous deux arrivèrent à Pont-Saint-Esprit le 9 avril : malgré « les vives remontrances » de Gilly, et bien que Grouchy eût d’abord répugné à l’arrestation du duc, réclamée par Corbineau, il fut décidé que le duc serait gardé à Pont-Saint-Esprit en attendant les ordres impériaux. Qu’allaient faire Napoléon et ses conseillers ? Davout eût souhaité dans le Midi une répression vigoureuse, des arrestations, des jugements sommaires, il avait même prescrit à Grouchy de «faire impitoyablement fusiller tous les partisans sans du duc d’Angoulême que l’on pourrait saisir ». Aussi n’était-il nullement enclin h épargner le chef de la sédition, et, invoquant l’ordre royal de « courir sus » à Napoléon, il exposa en un rapport « les motifs de ne passe dessaisir d’un otage aussi précieux que l’était le duc d’Angoulême ». Bannir toute modération, faire un exemple solennel, appliquer sans retard vis-à-vis du duc d’Angoulême et de ses lieutenants une politique de sévérité, tel fut le parti vers lequel pencha d’abord Napoléon. Qu’il eût gardé captif le duc d’Angoulême pour l’échanger un jour contre Marie- Louise, qu’il eût même ordonné l’exécution d’un prince qui avait appelé sur le territoire français les armées étrangères, l’opinion d’un très grand nombre de Français n’eût point été douteuse : les anciens jacobins qui avaient autrefois souscrit au « gouvernement robuste de la première République, les patriotes de toute dénomination, bonapartistes, révolutionnaires, républicains, qui voulaient avant tout la ruine définitive des Bourbons et l’écrasement du royalisme,, tous ceux-là eussent approuvé l’Empereur. Mais Napoléon céda alors à un entraînement de clémence qu’il s’imaginait utile à ses relations avec les Etats étrangers, et en traitant le duc d’Angoulême avec égards, en le rendant à la liberté, il pensait en imposer à l’opinion européenne, à celle des souverains eux- mêmes: «…Il m’importe, avait-il dit à Grouchy, d’apprendre à ces brigands couronnés, que je vis si longtemps à mes genoux, et qui me mettent aujourd’hui hors de la loi des nations, que les droits que donne le malheur sont sacrés pour moi, et que je ne me venge d’ennemis tels qu’eux qu’en les vouant, par ma générosité, à l’exécration publique ». En outre, autour de lui, Maret, le général Belliard, d’autres encore, s’employaient pour le duc d’Angoulême, prêchaient l’indulgence, s’abandonnaient à une émotion plaintive et à « la plus chevaleresque courtoisie », comme si le royalisme pouvait être découragé par des oublis, des pardons et des renoncements. Ainsi que Grouchy lui-même, et rapprochant les circonstances de 1804 et celles de 1815, Maret se remémorait le supplice du duc d’Enghien, et «ce souvenir portait l’épouvante dans sa pensée », il connaissait encore l’ardeur des troupes et des gardes nationales employées contre le duc d’Angoulême, et redoutait que celui-ci en fût victime s’il traversait la France pour être emprisonné-. Napoléon ayant parlé à Belliard de l’arrivée du duc d’Angoulême à Paris, le général répliquait : « La route que M. le duc doit parcourir est fort longue, les têtes sont montées; il faut traverser de grandes villes, des pays exaltés; le prince peut courir des risques, quelques ordres que vous donniez pour sa sûreté. Qu’en ferez-vous à Paris, et s’il arrivait malheur, ne craindriez-vous pas qu’il en fût pour M. le duc d’Angoulême comme pour le duc d’Enghien ? » . Fouché, lui, s’était trop engagé avec le comte d’Artois pour qu’il ne conseillât point de relaxer son fils. L’Empereur hésitait, et ne se laissa convaincre par Maret qu’après de longues discussions. Il consentit enfin à respecter la capitulation, et se contenta d’exiger que, par un article additionnel, les diamants de la Couronne seraient restitués  . Le général de gendarmerie Radet arriva le 10 avril à Pont-Saint-Esprit. Il y trouva Grouchy et Corbineau. En l’apercevant Corbineau s’écria : «  Arrive donc !  Voilà le prince et toute sa suite en chartre privée; je te les remets, et t’en rends responsable ». La détention du duc surexcitait les passions adverses : des bonapartistes, vers « Bagnols et les Cévennes», projetaient d’empêcher l’embarquement du duc et même de l’amener à Paris, tandis que les royalistes de Pont-Saint-Esprit parlaient dé le déguiser en femme pour mieux l’enlever. Aussi Radet accumula-l-il les précautions . Il faisait aussi imprimer à Orange un « Ordre général à la gendarmerie du Midi de la France », où il mentionnait la ruine des «projets insensés» du duc et de la duchesse d’Angoulême, et opposait au gouvernement de l’Empereur les méfaits de la première Restauration, entre autres les menaces dirigées contre les acquéreurs de biens nationaux et le zèle fanatique du clergé, jaloux de rétablir « le plus affreux despotisme », la féodalité et la dîme. Retardée par le brouillard, la décision télégraphique de l’Empereur ,ne parvint à Pont-Saint-Esprit que le 14 avril. Corbineau et Damas ajoutèrent à la convention du 8 avril deux articles où le duc promettait de réclamer la restitution des diamants de la Couronne. Le 15 avril, à quatre heures de l’après-midi, le duc et ses compagnons quittèrent le bourg et partirent pour Celte avec une escorte de gendarmerie, Radet occupant dans une voiture « la tète du convoi ». Arrivé à Sète le 16 avril 1815 à huit heures du matin, le duc attendit jusqu’au soir avant de s’embarquer . Muni par les soins de Radet d’essences, de citrons, d’oranges, afin de combattre le mal de mer, il fut accompagné au port par le général, qui lui souhaita « un heureux voyage », et prit place avec sa suite, en tout dix-sept personnes, sur le navire suédois La Scandinavie. Le 18 avril il abordait à Barcelone, d’où il écrivait à sa femme : « Le bon Dieu a permis que je m’en tirasse : j’espère que c’est pour le servir de nouveau, ainsi que le Roi. J’ai fait tout ce que j’ai pu ». Pendant ce temps, à Arpaillargues , à cinq kilomètres d’Uzès, se déroulait un drame affreux. Les miquelets licenciés à La Palud rentraient chez eux. A l’approche d’une cinquantaine d’entre eux, plusieurs habitants du village répandirent les bruits les plus sinistres: à Serviers , non loin d’Uzès, ils avaient pillé les maisons, outragé les femmes, à Valence ils avaient même assassiné «quarante familles de protestants et quarante ministres ». Très animés par ces avis, auxquels la terreur inspirée par les volontaires royaux prêtait quelque véracité, les habitants des deux sexes s’emparent des armes les plus hétéroclites, bâtons munis d’un couteau, fourches, faux, bêches, broches, fusils, sabres, ils ferment l’entrée du village par des charrettes, et bien que les volontaires royaux s’avancent la crosse en l’air et consentent à livrer leurs fusils, ils tirent sur eux et en abattent quatre. On les dépouille de leurs vêtements, et deux d’entre eux, assaillis par des femmes, reçoivent d’elles des coups de fourche dans le ventre. L’une de ces femmes, qu’on surnommait la Coulourgole, s’acharne tant sur un corps qu’elle est obligée de « lui mettre le pied sur le ventre » pour en arracher la fourche. L’un des volontaires royaux expire, l’autre est achevé la nuit, la tête écrasée avec une Pierre. Stimulé, ce semble, par des émissaires de l’Empereur, prévenu par un officier de Grouchy que le duc d’Angoulême avait capitulé, Masséna se décida, le 10 avril, à prendre franchement parti pour Napoléons. A Toulon, où il s’était retiré, il lit d’abord arborer le drapeau tricolore et mettre en liberté Pons (de l’Hérault), puis il reçut la soumission de Marseille, qui lui fut portée par trois membres du Conseil municipal, il destitua le préfet des Bouches-du-Rhône et le maire de Marseille, il adressa enfin aux Marseillais une proclamation, datée du 14 avril, où il leur disait : « Soyez désormais calmes, livrez-vous à vos occupations journalières, suivez l’exemple que vous donne toute la France, partagez son bonheur : le grand Napoléon tient les rênes du gouvernement! Vous serez heureux si vous êtes confiants et dociles ». Mais les Marseillais n’étaient point aussi mobiles que le prince d’Essling. Ils gardèrent leurs sentiments royalistes et accueillirent fort mal les troupes de Grouchy. Le 6ème  de ligne étant arrivé d’Avignon à Marseille dans la soirée du 19 avril, des officiers de ce régiment, qui fêtaient bruyamment l’Empereur dans un café, furent hués et sifflés par des royalistes, ils sortirent du café, sabre en main, en criant « Vive l’Empereur ! », une violente bagarre éclata et ne prit fin que lorsque Grouchy eut fait battre la générale et sonner le boute-selle.

Masséna fut remplacé dans la 8ème division militaire par le maréchal Brune, mais, loin de le disgracier, Napoléon, en juin, le nomma membre de la Chambre des Pairs et lui offrit le commandement des 3ème  et 4ème divisions militaires. Grouchy, déjà illustré à Friedland, à Wagram et à Vauçhamps, fut fait maréchal.  Sur l’ordre de l’Empereur des salves d’artillerie célébrèrent à Paris et dans les places des frontières et des côtes la victoire bonapartiste en Provence ».

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.164-178).

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( 12 avril, 2015 )

Les mouvements royalistes en France en mars-avril 1815 (II).

Duchesse Angoulême

« Sur l’ordre du Roi, le duc d’Angoulême avait quitté la Guyenne pour Nîmes dans la nuit du 9 au 10 mars 1815. La duchesse d’Angoulême restait seule. La voix rauque, le visage dur, mais non sans noblesse, pieuse et grave, très attachée à sa famille, à laquelle elle savait en imposer, orgueilleuse et ferme, habituée de bonne heure au danger et ne le craignant point, la fille de Louis XVI allait se révéler à Bordeaux singulièrement énergique et obstinée- Autour d’elle les royalistes bordelais parlaient de désarmer le 8ème léger et le 62ème  de ligne, ils comptaient sur 100.000 baïonnettes étrangères, qu’ils voyaient déjà luire sur le sol français, mais ils s’effrayaient à l’idée d’un mouvement insurrectionnel parmi le « bas peuple », favorable à l’Empereur et qui entretenait envers les nobles et les prêtres des sentiments de haine. L’archevêque d’Aviau du Bois de Sanzay faisait réciter des prières « pour les maux présents ». Le 22 mars 1815, une cinquantaine d’individus promenèrent dans les rues de Bordeaux « un homme de paille », disant « que c’était Bonaparte et qu’ils allaient le brûler ». D’autre part Laine, ex-député de la Gironde, accourait auprès de ses concitoyens .Impatiente d’apprendre la défaite de Napoléon, la duchesse conjurait le comte d’Artois de quitter Paris pour combattre l’Empereur aux côtés du maréchal Ney, elle engageait son « cousin Chouchou », c’est-à-dire le duc de Bourbon, à correspondre avec le duc d’Angoulême « pour bien agir et de concert ». C’est dans ces dispositions que le 23 mars, à six heures du matin, un courrier lui apprit la fuite du Roi et l’arrivée de Napoléon aux Tuileries. D’abord « un instant anéantie de la rapidité des événements », la duchesse sentit qu’elle ne pourrait sans doute prolonger beaucoup son séjour à Bordeaux. Après avoir donné des ordres « pour arrêter la poste de Paris de supprimer les journaux de Bonaparte », elle se hâta d’écrire au roi d’Espagne pour lui demander, si besoin était, un asile dans son royaume. Vitrolles, arrivé lui-même à Bordeaux le 23 mars, transmît à la duchesse les ordres royaux : tenir à Bordeaux le plus longtemps qu’elle pourrait. Puis il développa un plan d’action : il fallait « tirer un cordon sur la Loire et partager par celte rivière la France en deux », organiser militairement le Midi, renforcer les troupes du duc d’Angoulême et du duc de Bourbon, disloquer, puis licencier les régiments d’opinion douteuse-. La duchesse reprit courage, «estima le plan de Vitrolles « grand et beau ». Vitrolles expédia encore au prince de Laval, ambassadeur de France= en Espagne, l’invitation de notifier à la cour de Madrid la demande de réunir des troupes sur la frontière, afin que les  royalistes pussent s’en servir. Sur ce point Vitrolles communiqua ses intentions au général Decaen, qui commandait la 11ème division militaire, tout en lui promettant le grand cordon de Saint Louis. Decaen sentait combien le concours des troupes de ligne contre Napoléon était illusoire, il regardait même comme impraticable de les licencier, prévoyant qu’une telle mesure serait la cause d’un soulèvement. Aussi envisagea-t-il sans répugnance la coopération des troupes espagnoles, avertit Vitrolles « d’en presser l’arrivée » et proposa « d’aller au-devant d’elles pour faire leurs logements ». Vitrolles parti pour Toulouse, la duchesse envoya un bâtiment à Londres, afin d’obtenir de l’Angleterre « des secours pour soutenir la ville de Bordeaux ». Comme elle-même, Vitrolles souhaitait fort l’assistance britannique.

Pour que l’intervention étrangère eût le temps de se produire, il fallait que la duchesse pût se fier aux troupes de ligne. A part quelques officiers résolument royalistes, celles-ci n’entendaient point défendre les Bourbons. Les deux bataillons du 62ème de ligne qui occupaient la citadelle de Blaye se prononcèrent les premiers. Envoyé par le général Clausel, le nouveau gouverneur de la 11ème division militaire, l’adjudant-commandant Laval atteignit Blaye le 29 mars 1815 au soir : enflammée par les nouvelles qu’il apportait et par les  proclamations impériales dont il était sans doute porteur, la garnison se révolta, et dès le matin du 30 mars le drapeau tricolore flottait sur la citadelle. La défection de la garnison de Blaye enleva tout espoir à Decaen. Fut-il alors, comme on l’a prétendu, les 30 et 31 mars, deux entrevues avec Dumoulin, nommé capitaine, que Napoléon avait fait partir pour Bordeaux le 27 mars, reçut-il des mains de l’officier une lettre de Bertrand, lui confia-t-il qu’il était « tout à l’Empereur », mais ne voulait pas se compromettre trop lot, par déférence pour la duchesse. Du moins ne cacha-t-il point à celle-ci qu’il ne pouvait guère répondre, désormais, des troupes de ligne. L’approche de Clausel, sa conduite à la fois audacieuse et habile, allaient aggraver les embarras de la duchesse et de ses partisans. Le général se faisait précéder par deux proclamations, l’une aux troupes de la 11ème division militaire, l’autre aux habitants, dans lesquelles il saluait « le retour du père de la patrie », qui avait rallié à lui « tous les cœurs », et grâce auquel « le régime féodal, les préjugés et le fanatisme » étaient réduits à l’impuissance. Arrivé à Cubzac, sur la rive droite de la Dordogne, le 31 mars, Clausel y disposait de cinquante gendarmes et d’une compagnie de fantassins venus de Blaye, avec deux pièces d’artillerie. Sur la rive gauche se tenaient, munis aussi de deux canons, quelques centaines de royalistes, commandés par le colonel de Pontac. Après une fusillade de deux heures et quelques coups de canon, Clausel, au moyen d’un porte-voix, fil demander un parlementaire. Gaye de Martignac, officier d’ordonnance de Pontac, s’embarqua et traversa la Dordogne. Reçu aux cris de « Vive l’Empereur ! », il fut conduit dans une maison où se trouvait Clausel. Le général précisa les événements du 20 mars, il se dit certain d’entrer à Bordeaux, dont la garnison était à lui; il promit d’user des plus grands égards envers la duchesse, qui aurait même une escorte, si elle le désirait, pour se retirer; il garantit que l’Empereur nourrissait les intentions les plus généreuses envers la population bordelaise et consentait à une amnistie générale, dont le maire Lynch serait seul excepté. Il remit à Martignac, pour les autorités de Bordeaux, une dépêche où il les déclarait « responsables des malheurs que pourrait entraîner une plus longue résistance », et réclama une réponse pour le lendemain matin-. La sommation de Clausel n’obtint pas un succès immédiat, mais elle prépara la victoire bonapartiste en intimidant conseillers généraux, conseillers d’arrondissement et conseillers municipaux, et en augmentant la mésintelligence dans l’entourage de la duchesse. Dans la soirée du 31 mars une conférence réunit la duchesse, les généraux Decaen et Harispe, Lainé, Lynch, le préfet, le président du Conseil général, le vicomte de Montmorency et Martignac. Contrairement aux trois conseils, Laine, très animé, penchait pour la résistance; Decaen, qui avait consulté chez lui les officiers du 8ème  léger et du 62ème  annonça que suivant leur avis la troupe de ligne ne combattrait point pour le Roi et n’assisterait sans doute pas avec indifférence à une lutte entre la garde nationale et ses « frères d’armes ». Alors Lainé et Decaen se mirent à discuter en une « vive altercation » : Lainé pressait Decaen de diriger les soldats sur Bayonne, Decaen répliqua qu’ils désobéiraient, qu’un tel ordre, même, « hâterait le moment de la défection «  et Harispe soutint que 2.000 Bordelais feraient cause commune avec les soldats contre la garde nationale. Quant à la duchesse elle pensait encore à lutter et, en particulier, à disputer le passage de la Dordogne. Il fut décidé qu’aucune réponse ne serait faite à Clausel. Des munitions seraient expédiées sans retard aux soldats royaux, ils auraient la tâche de défendre la rivière, la duchesse irait « peut-être » les voir. Il était plus de minuit . En cet instant, inquiets de ne pas avoir reçu de munitions, effrayés par plusieurs bateaux de commerce, venus de l’amont, et qu’ils se représentèrent chargés de troupes, les royalistes abandonnèrent le poste de Saint-Vincent-de-Paul, devant Cubzac, en tiraillant, en criant : « Nous sommes vendus! » et malgré les efforts de Pontac, ils se replièrent à Carbon-Blanc. Là, sur la rumeur que leurs deux canons avaient été pris, ils se débandèrent en une irrésistible déroute . Ces nouvelles inclinèrent la duchesse et ses conseillers à la soumission. Fort étonnée, niais domptant son émoi, la duchesse, avant l’aube du 1er avril, convoqua de nouveau Decaen, Lainé, Lynch et le préfet, tous « très effrayés », et, en parlant encore de résistance, elle se résigna à préparer son départ. Soucieuse d’éviter une soudaine irruption des forces bonapartistes, l’assemblée résolut de demander à Clausel vingt-quatre heures de répit. Laine écrivit sur ce sujet à Clausel une lettre que signèrent Decaen, le préfet et le maire, et qu’emporta aussitôt Martignac. Il était cinq heures du matin. La duchesse se mit à pleurer, le préfet sanglotait en la quittant, Decaen «avait la tête appuyée sur sa main », Lynch était en proie à « une rêverie profonde ». Dans la ville les royalistes étaient fort surexcités. A la cathédrale les prêtres crièrent à la duchesse : «Montez à cheval, allez vous faire voir, allez nous défendre! ». Sur le port, envahi par la foule, la garde nationale et les volontaires se plaignaient que leur dévouement restât inemployé. Dans les appartements de la duchesse, et en présence de celle-ci, Decaen fut interpellé rudement par plusieurs royalistes, qui lui reprochèrent d’avoir privé de munitions les combattants, l’accusèrent de mollesse, d’astuce et de trahison. Tout à coup quelqu’un entra en rapportant que le major de Mallet avait ramené de Saint-Loubès, sur la Dordogne, son détachement du 8ème  léger, qui était resté fidèle. Cet épisode excita des illusions naïves, et réveilla la confiance de la duchesse. L’avis fut exprimé qu’elle allât en personne aux casernes pour « demander aux soldats s’ils voulaient combattre pour le Roi ». La duchesse, qui avait résolu de « faire les derniers efforts », n’hésita point : < »Je vais aller visiter les casernes, dit-elle, et juger par moi-même de la disposition des troupes». Et dans ce but, à deux heures de l’après-midi, elle sortit en calèche, accompagnée par les généraux et une nombreuse escorte-. Parvenue à la caserne Saint-Raphaël, la duchesse, au milieu d’un silence profond, s’avança vers les rangs en armes du 62ème  et réunit auprès d’elle les officiers, les sous-officiers et quelques soldats. Sur un ton « élevé », elle rappela qu’ « un étranger » [Napoléon !] avait usurpé le trône de Louis XVIII, et, alléguant leurs serments, demanda à ses auditeurs s’ils étaient «disposés à seconder la garde nationale dans les efforts qu’elle veut faire pour défendre Bordeaux contre ceux qui viennent l’attaquer ». Comme le silence persistait, la duchesse réclama une franche réponse. Alors « quelques voix »  dirent : «Nous le jurons ! », quelques épées furent agitées en l’air. « Vous êtes en bien petit nombre, reprit la duchesse, mais n’importe; on connaît au moins ceux sur qui on peut compter». La plupart, au nom de l’honneur et de la patrie, protestaient que «jamais ils ne combattraient leurs camarades », et qu’ils «n’établiraient pas la guerre civile », et comme la duchesse s’enquérait s’ils attaqueraient ses défenseurs, ils répondirent qu’ils demeureraient neutres. La duchesse, « fort animée », multiplia « avec feu », mais sans plus de résultat, des objurgations sur le mépris des serments. Du groupe ne sortait que l’engagement de défendre jusqu’à la mort la sécurité de la duchesse : « Il ne s’agit pas de moi, s’écria-t-elle, mais du service du Roi; voulez-vous le servir ?» Au dire de la duchesse, «mille bêtises » lui furent répondues : le régiment ne pouvait lutter contre des camarades, la duchesse était « trompée » par la ville, l’honneur l’emportait sur l’autorité, des chefs. Elle obtint seulement la promesse que la garde nationale serait protégée par la troupe’. Restait le 8ème léger, réparti dans deux casernes, dont l’une se trouvait au Château-Trompette. A la première la duchesse tenta une seconde fois de « remontrer leurs devoirs » aux officiers et aux soldats. Moins enclins qu’au 62ème  à ménager la garde nationale, ils prévinrent avec véhémence la duchesse qu’en cas d’engagement entre les troupes du général Clausel et la garde nationale ils useraient contre celle-ci de leurs armes. Très irritée, la duchesse s’indigna. « Je leur ordonnai, raconte- elle, de se retirer, n’étant plus Français. Ils m’obéirent encore, en me protestant qu’ils respectaient mon malheur, mais les cris de « Vive l’Empereur ! »  partirent de tous côtés ». L’escorte s’inquiétait, criait à la duchesse de s’éloigner. Elle la fit taire, et revint paisiblement. Au Château-Trompette elle pénétra dans la cour où la troupe, farouche et morne, l’attendait sous les armes. Très courageusement la duchesse répéta ses discours. Officiers et soldats refusèrent de combattre le général Clausel, et se montrèrent résolus à l’appuyer au cas d’une affaire. Alors la duchesse, le visage inondé de larmes, s’informa s’ils chercheraient à la livrer. « Non, répondirent-ils, mais nous ne voulons pas la guerre civile, et nous vous demandons de quitter la France ». C’est vraisemblablement alors que la duchesse, frémissante, s’écria d’une voix passionnée : « O Dieu, après vingt ans de malheurs, il est bien cruel de s’expatrier encore! Je n’ai cessé de faire des vœux pour le bonheur de ma patrie ; car je suis Française, moi, et vous n’êtes plus Français. Allez, retirez-vous! » Quelqu’un, «avec ironie», c’est-à-dire sur un ton sans doute dédaigneux envers l’injure, fit entendre ces mots : « Je ne réponds rien, parce que je sais respecter le malheur ». Un officier, pourtant, remettant l’épée au fourreau, rejoignit la duchesse en disant : « Ah ! C’en est trop ! Je ne vous quitte, je serai fidèle à mon serment! » La duchesse le pressant de renoncera sa détermination, il ajouta : « Non,

je ne puis vivre avec ces gens-là ! ». Bientôt la duchesse parut sur le quai de la Garonne, où étaient rangés la garde nationale et les volontaires, et dont les maisons étaient ornées de drapeaux blancs. Sur la rive droite du fleuve, à La Bastide, on apercevait distinctement les troupes du général Clausel, qui avaient arboré le drapeau tricolore. Debout dans sa calèche, la duchesse harangua les troupes royales, les dissuada de combattre. Ces exhortations suscitèrent un orageux tumulte. Les Bordelais criaient : « Des armes! Des armes! On nous trahit, on nous trahit ! Nous nous défendrons, nous périrons pour vous !» Pendant cette scène Decaen et l’inspecteur général des gardes nationales de Puységur, furent insultés et menacés. Peu après des volontaires royaux s’affolèrent en voyant le capitaine Troplong, de la garde nationale, éloigner sa compagnie, ils tirèrent sur cet officier, qui passait pour bonapartiste, et le frappèrent à mort. Entre les gardes nationaux et les volontaires crépita une fusillade qui jeta à terre des morts et des blessés. Dans la ville consternée le bruit se répandit que les troupes de ligne massacraient la population et qu’une partie d’entre elles occupaient la place de la Comédie. Prévenue de cette rumeur, suppliée de s’enfuir, la duchesse songeait à s’interposer, « voulant y aller, mais trop sûre de ne pas réussir», quand on l’informa que les troupes n’étaient point sorties de leurs casernes et que l’échauffourée avait cessé. Quelle que fût l’exaspération des royalistes bordelais, l’attitude du 52ème  de ligne et du 8ème  léger avaient anéanti les dernières chances d’une lutte efficace. Ces deux régiments avaient décidé du sort de Bordeaux en achevant de prouver à la duchesse l’impossibilité de toute résistance. Clausel ayant fait connaître qu’il entrerait à Bordeaux dans la matinée du 2 avril 1815, elle se résigna à s’embarquer-. Déjà le consul d’Angleterre, à sa demande, avait invité deux corvettes anglaises, le Mirmidon et le Wanderer, à remonter la Gironde. A dix heures du soir la duchesse monta en voiture et partit pour Pauillac, escortée par les volontaires et les gardes nationales à cheval. La ville était déserte et silencieuse, les maisons soigneusement closes. Quelques fenêtres pourtant s’ouvrirent, laissant passer les cris de « Vive le Roi ! Vive Madame ! » II pleuvait, la nuit était fort noire, le chemin sablonneux et difficile. Après un voyage de six lieues la duchesse arriva à Pauillac le 2 avril, vers huit heures du matin. Elle se rendit d’abord chez le maire de Pauillac, où elle déjeuna aux côtés du préfet, de Lynch et de plusieurs officiers anglais et français. Le bruit sourd d’un coup de canon, tiré par le Mirmidon, annonça l’heure du départ. La duchesse se leva « avec un regard indiciblement douloureux », tous gémissaient, quelques officiers français brisaient leur épée « contre les pierres les plus voisines », ou s’embrassaient « convulsivement », Très agitée, éplorée, la duchesse s’écria : « O ma pauvre, ma pauvre France ! », puis elle sortit sous une pluie violente. Au dehors elle fut accompagnée jusqu’au fleuve par un cortège qui sanglotait, suffoquait, exhalait des plaintes. Des jeunes gens se jetèrent à ses pieds « pour les baiser », et elle tendit les mains « à tout le inonde «.Conduite par Lynch, qui fondait en larmes, elle monta dans une chaloupe et aborda au Wanderer, au milieu de barques remplies de volontaires royaux, tandis que plusieurs assistants, éperdus d’affliction, se roulaient sur le sol. Sur le pont du vaisseau elle satisfit au désir des volontaires, avides d’emporter « quelque chose qui lui eût appartenu », en leur distribuant d’abord des rubans, puis les plumes blanches de son chapeau, qui furent partagés avec transports, « Adieu, leur cria-t-elle, quand je reviendrai, je vous reconnaîtrai tous, oui, soyez sûrs que je vous reconnaîtrai tous ! » Sur la rive les témoins de cette scène attendrissante, spontanément, s’étaient mis à genoux. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.150-159).

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( 9 avril, 2015 )

Et à Paris et en Europe…

« A Paris, le café Montansier, auprès du Palais-Royal, était devenu depuis le 20 mars « le rendez-vous de tous les amis de la gloire nationale », parmi lesquels se voyaient de nombreux officiers . Le 23 mars on y chantait des vers improvisés, qui révèlent avec une simplicité pittoresque les sentiments des bonapartistes parisiens :

L’île d’Elbe à noire espérance

A rendu l’objet de nos vœux:

Il reparaît, et de la France

Tous les habitants sont heureux.

Pour les Français ah! Quelle fête!

Ils ont, dans la même saison,

Vu revenir la violette,

Le printemps et Napoléon.

Les Bourbons voulaient à la France

Rendre leurs anciens préjugés.

C’était un acte de démence :

Ils sont partis, ils sont jugés.

O Providence ! Ainsi lu règles

Le sort de notre nation.

La France est faite pour les Aigles,

Les Français pour Napoléon !

Les partisans de Napoléon, dans la capitale, étaient si émus devant « le prodige » du retour qu’ils croyaient de bonne foi à une France unanime dans le culte impérial . L’Empire était rétabli. Cet événement entrainerait-il nécessairement la guerre avec l’Europe, n’impliquait-il point, au contraire, la certitude d’une ère pacifique? C’est sur ce problème que s’exerçaient, au lendemain du 20 mars, les imaginations des Français. Dans la masse de la population parisienne la confiance dans l’Autriche et même dans l’Angleterre se manifestait avec force. Certains bonapartistes s’abusaient complaisamment. Le 22 mars en effet Soulanges-Rodin écrivait de Paris au prince Eugène : « … Déjà même nous ne regardons plus ici l’Autriche comme une puissance étrangère, puisque c’est d’elle que nous nous attendons à recevoir bientôt et l’épouse de l’Empereur et l’héritier de l’Empire» . On parlait d’un sérieux accord entre Napoléon, l’Autriche et l’Angleterre, ou d’une trêve de vingt ans en Europe, et le silence de plusieurs personnages officiels, qui n’osaient sans doute se prononcer, affermissait ces erreurs. On produisait encore des raisonnements presque aussi rassurants : ni l’Autriche, résolument acquise à Napoléon, ni l’Angleterre, malgré ses tenaces jalousies envers la France, ni la Russie, sans argent et absorbée par ses embarras intérieurs, ne songeaient à entrer en lutte avec la France : restait la Prusse, et une guerre avec la Prusse « offrait peu de dangers ». Marie-Louise et le roi de Rome étaient attendus avec obstination. Une brochure, Du Retour de S. M. l’Impératrice Marie-Louise et le roi de Rome, publiée le 3 avril, enregistrait débonnairement le vœu public : Marie-Louise et son fils «ont déjà, sans doute, franchi la barrière qui les sépare du plus cher des époux, du plus tendre des pères… Illustres voyageurs…, votre retour dans la capitale va donner le signal d’une concorde universelle ». Diverses conversations, il est vrai, s’alimentaient de renseignements opposés : on disait que Marie-Louise était «gardée à vue à Presbourg », et que l’empereur d’Autriche avait « livré en otages, comme garants de sa conduite envers les Alliés, le roi de Home et le prince Eugène». De plus on raconte à la fin de mars, parmi le monde de la finance et dans les cafés, que l’armée prussienne entoure Metz, que l’avant-garde du général Zieten a dépassé Liège qu’enfin l’Empereur veut incorporer 300.000 conscrits. Dans la haute société parisienne Napoléon sentit tout de suite de la froideur et du découragement, beaucoup de Parisiens notables, en effet, nourrissaient les plus démoralisantes conjectures sur les événements prochains, et la Déclaration du 13 mars les frappait d’une commune angoisse-.. Il s’y mêlait contre Napoléon une colère faite d’humiliation patriotique : reconnaître le traité de Paris, le réclamer «à genoux », c’était là une altitude non seulement indigne de la France, mais qui ne procurait même pas le moyen d’arrêter la ruée des troupes alliées. Loin de satisfaire à l’orgueil national, Napoléon n’étalait qu’un misérable égoïsme, auquel il sacrifiait criminellement la patrie.

Et certains regrettaient qu’il n’eût point adopté le seul parti qui put sauver la France, en occupant à la fin de mars la Belgique pour organiser à l’abri du Rhin un solide rempart défensif. A Davout qui, pour le rallier, se servait des dires de Napoléon sur l’Autriche, Macdonald répliquait en tendant la Déclaration du 13 mars, dont il avait rapporté du Nord plusieurs exemplaires. Avec Rapp, Napoléon eut deux entrevues à la fin de mars. Dans la première, comme le général laissait entrevoir quelque souci de l’avenir, Napoléon parla vaguement de ses alliances, mit en relief ses intentions pacifiques, se frappa sur le ventre en s’écriant : « Est-on gros comme moi quand on a de l’ambition ? », puis, au milieu d’éloges et d’embrassades, sans proscrire absolument l’éventualité d’une guerre, il donna à Rapp le commandement de l’armée du Rhin, disant qu’il traiterait avec la Prusse et la Russie, et ajoutant : « J’espère que, d’ici un mois, lu recevras ma femme et mon fils à Strasbourg. »   Le 29 mars 1815, l’Empereur revit Rapp, qui lui objecta la faiblesse numérique de son corps d’armée, alors que la Déclaration du 13 mars « nous menaçait d’un déluge de soldats ». Napoléon repartit avec humeur que cette Déclaration était ,fausse, qu’elle avait été « fabriquée à Paris », mais son langage indiquait, cette fois, la vraisemblance d’une guerre et l’extrême difficulté de négocier 1.Le général Foy appelait  un problème » la révolution du 20 mars, et ne se dissimulait pas que l’Europe « allait se conjurer » contre Napoléon .Le colonel d’artillerie Noël, apprenant l’entrée de Napoléon à Paris et le départ du Roi, concluait de ces deux faits à « une guerre d’invasion ». Les illusions sur l’Autriche persistaient dans les départements. A la fin de mars les habitants de Mulhouse « paraissent persuadés que l’empereur d’Autriche est d’accord avec l’empereur de France, et que, dans tous les cas, il ne nous fera pas la guerre ». A Metz, à Sarrebruck, le retour de Marie-Louise est considéré comme très prochain, bien que son voyage, dit-on, ait été interrompu. Malgré ces espérances se répandait la persuasion que les puissances étrangères et la France entreraient encore une fois en lutte. A Recey-sur-Ource, en Côte-d’Or, le maire, devant ses administrés, interprète la Déclaration du 13 mars comme le signal d’une guerre prochaine. A Lille la présence du maréchal Ney, le 26 mars, donne à penser qu’il « précède un corps d’armée qui se portera sans doute sur le Brabant». Des alarmistes publient à Calais que « tous les vaisseaux anglais sont sortis des ports pour fondre sur notre marine marchande, comme après le traité d’Amiens ». La proximité et l’accroissement des troupes alliées jettent de l’anxiété dans les départements du Nord et du Mont- Blanc. A Metz,  la haine contre Prussiens et Russes est portée « au plus haut degré », et, autour de Metz, « le peuple des campagnes est disposé à se battre jusqu’à la mort si la guerre recommence. Les résolutions du gouvernement impérial attestaient elles-mêmes que la paix ne durerait pas. Le 28 mars Napoléon ordonnait que tous les sous-officiers et soldats absents de leurs corps « par quelque raison que ce soit » les rejoindraient sans délai pour t courir à la défense de la patrie ». Simultanément il créait de nouveaux régiments, augmentait le personnel des manufactures d’armes, prohibait l’exportation des armes à feu. Carnot, en outre, était chargé de l’organisation des gardes nationales, qui, commencée dès la fin de mars, fut réglée par deux décrets du 10 avril. Activité militaire d’autant plus significative que l’Europe, unie contre la France par le traité du 25 mars, refusait de recevoir courriers diplomatiques et émissaires, et que déjà les royalistes, préludant à l’entrée en campagne des Alliés, s’insurgeaient «contre l’Empereur. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.134-139).

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( 8 avril, 2015 )

En France, après le retour de Napoléon…

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« L’Empire était rétabli. Cet événement entrainerait-il nécessairement la guerre avec l’Europe, n’impliquait-il point, au contraire, la certitude d’une ère pacifique ? C’est sur ce problème que s’exerçaient, au lendemain du 20 mars, les imaginations des Français. Dans la masse de la population parisienne la confiance dans l’Autriche et même dans l’Angleterre se manifestait chanter à l’office Domine, salvum fac Regem, 300 manifestants bonapartistes, excités par la nouvelle du 20 mars, abîment les fenêtres du curé aux cris de « A bas la calotte ! » A Moulins, aigles et drapeaux tricolores ont reparu aux cris « réitérés » de « Vive l’Empereur ! » « le peuple a forcé le préfet de lire lui-même les proclamations de l’Empereur on lui a placé une grande cocarde à son chapeau et on l’a promené dans la ville, avec le drapeau national ». Le 23 mars 1815, à Bar-le-Duc et dans les localités environnantes, la population, « malgré des torrents de pluie », se répand dans les rues et sur les places, elle crie « Vive l’Empereur ! », allume des feux de joie, tire des coups de canon, brûle des pétards. A Rennes le peuple illumine pendant plusieurs jours. A Strasbourg retentissent les cris de « Vive Napoléon ! Vive le Père La Violette ! A bas la calotte ! » A Metz, le peuple et les soldats s’ameutent contre le maréchal Oudinot, et le 24 mars, tandis que le drapeau tricolore, salué avec allégresse, brille sur la cathédrale, le maréchal, renonçant à défendre la cause du Roi, s’apprête à quitter la ville avec sa femme. A Orléans le général Dupont, qui commandait un corps d’environ 12.000 hommes, laisse ses soldats, le 21 mars, arborer la cocarde tricolore, mais le soir même le maréchal de Gouvion Saint-Cyr, nommé à sa place, blâme Dupont avec virulence, fait garder à vue le général Pajol et reprendre aux troupes la cocarde blanche. Peine perdue : le 23 mars les soldats se mutinent, portent à nouveau la cocarde tricolore, réclament qu’on les conduise à Paris, et même un régiment de dragons se met en route pour la capitale. Menacé d’être arrêté, Gouvion Saint-Cyr se déguise et s’échappe en barque sur la Loire. A Valenciennes, les 23 et 24 mars, soldats et officiers fêtèrent Napoléon par des libations répétées, brisèrent les enseignes décorées d’emblèmes monarchiques, brûlèrent des drapeaux blancs, crièrent « Vive l’Empereur ! A bas les royalistes ! », forcèrent même des passants à crier « Vive l’Empereur ! » A peine le 20 mars est-il connu qu’au Puy deux officiers sont assaillis par « une multitude de misérables en haillons », qui, en criant « Vive l’Empereur ! A bas la cocarde blanche ! », s’emparent de leurs shakos pour les dépouiller de la cocarde détestée. A Cahors, le 28 mars, soldats et gendarmes, aux cris de « Vive l’Empereur ! » , arborent les premiers le drapeau tricolore. Les populations rurales du Puy-de-Dôme « se réjouissent de n’être plus sous la dépendance des nobles qui commençaient déjà à les regarder comme leurs vassaux ». De Clermont- Ferrand à Brioude des feux de joie sont allumés « sur les hauteurs ». Les paysans de la Creuse illuminent, font des feux de joie.

Dans le Cantal « cette révolution terminée sans désordres et sans violence contente le plus grand nombre et tend à obtenir successivement l’assentiment du reste »! Dans le Doubs, dans la Haute-Marne, dans la Meurtrie, le dévouement à l’Empereur, l’enthousiasme, l’ivresse même éclatent avec force. Partout dans l’Est ce sont feux de joie et coups de fusil en l’honneur de Napoléon’. Autour de Nancy, dès que les laboureurs aperçoivent « une voiture sur la route », ils crient « Vive l’Empereur ! » Mêmes témoignages naïfs de contentement dans l’Yonne. Le 26 mars 1815, jour de Pâques, les habitants de Villevallier, près Joigny, demandent au curé de chanter après vêpres un Te Deum solennel, et la cérémonie se déroule « avec le recueillement religieux et l’enthousiasme de tous les assistants ». Le maire de Villeneuve-la-Guyard, près de Pont-sur-Yonne, écrit à Napoléon, le 31 mars:«Napoléon est à nous, nous sommes à Napoléon, il fera notre bonheur, et nous travaillerons à assurer le sien ». Aux cultivateurs du Tarn le triomphe de Napoléon parait être « un bienfait du Ciel qui les a sauvés de l’oppression dont ils étaient menacés » Empereur des soldats, des paysans, des ouvriers, Napoléon est exalté par le clergé constitutionnel, qui voyait dans le 20 mars une pleine revanche sur la Restauration. L’archevêque de Besançon Le Coz salue le nouveau souverain en termes dithyrambiques. « Vous êtes vraiment un homme prodigieux… Certes, un ange du Seigneur vous couvre de son immortelle égide », lui écrivait-il le 25 mars, et il lui promettait en même temps qu’un jour viendrait où tous les Français, répétant les louanges décernées à César par Cicéron, le jugeraient « semblable à la Divinité même… simillimum Deo » Et  aussitôt, par une circulaire adressée aux curés de son diocèse, Le Coz donna libre carrière à sa ferveur adulatrice : comme toutes les puissances, celle de Napoléon venait de Dieu ; la respecter était un devoir de la religion; aux grand’messes des dimanches et fêtes, et lors des bénédictions habituelles du Saint-Sacrement, les prêtres prieront solennellement pour l’Empereur . A Cosne le curé Leblanc célébra « Napoléon le Grand » le 26 mars, jour de Pâques, et fit imprimer sa harangue : selon cet ex-deuxième vicaire de l’évêque constitutionnel de la Nièvre, Louis XVIII n’avait dû sa courte restauration qu’aux armées étrangères et à la trahison; il était « repoussé par l’opinion publique »; Napoléon avait été donné, puis ramené à la France par le Très-Haut; il avait «rétabli la religion, rappelé ses ministres », doté la France d’une gloire immense, de lois excellentes, de « monuments » et d’ «établissements admirables ». Les prêtres constitutionnels des cantons de Thann, Saint-Amarin et Massevaux disaient dans une adresse à l’Empereur : « Vos ennemis sont les nôtres; les prêtres constitutionnels furent de tout temps un objet de haine à la caste nobiliaire. Mettez en vigueur les libertés de l’Eglise gallicane, ce boulevard contre l’ultramontanisme et ce palladium du trône. »

(Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.130-134).

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( 22 mars, 2015 )

Et la Garde ?

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Écoutons une ultime fois l’adjudant-major Etienne LABORDE, qui a suivi l’Empereur de l’île d’Elbe à Paris: « La Garde couche le 20 mars à Villejuif, et fit son entrée dans Paris, accompagnée d’une nombreuse population, le 21, à onze heures du matin. Ce même jour, l’Empereur passa la revue de toutes les troupes qui étaient à Paris, et après qu’elles furent rangées en bataillon carré, il leur dit :

 « Soldats,

 « Je suis venu en France avec six cents hommes, parce que je comptais sur l’amour du peuple et le souvenir des vieux soldats. Je n’ai pas été trompé dans mon attente. Soldats, je vous en remercie : la gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous ; la mienne se réduit à vous avoir connus et appréciés. »

 Ce discours fut accueilli par les acclamations du peuple et de l’armée.

 Un instant après, le général  Cambronne et les officiers du bataillon de la Garde de l’île d’Elbe parurent avec les anciennes aigles de la Garde, qui avaient été conservées et cachées durant notre absence par un de leurs chefs les plus distingués, le général Friant.

 L’Empereur repris la parole et dit :

 « Voici les officiers du bataillon qui m’a accompagné dans mon malheur, ils sont tous mes amis ; ils étaient chers à mon cœur. Toutes les fois que je les voyais, ils me représentaient les divers régiments de l’armée, car dans ces six cents braves, il y a des hommes de tous les régiments. Tous me rappelaient ces grandes journées, car tous sont couverts d’honorables cicatrices reçues à nos batailles mémorables. En les aimant, c’était vous tous, soldats, que j’aimais ; ils vous rapportent ces aigles de l’armée française : qu’elles vous servent de point de ralliement. En les donnant à la Garde, je les donne à toute l’armée. Jurez qu’elles se trouveront toujours partout où l’intérêt de la Patrie les appellera. Que les traîtres et ceux qui voudraient envahir notre territoire ne puissent jamais en soutenir le regard ! »

 « Nous le jurons ! » s’écrièrent avec enthousiasme tous les soldats.

 Et les troupes défilèrent aux cris mille fois répétés de « Vive l’Empereur ! ».

 Redoutant de laisser à mon indignation le douloureux devoir de flétrir les lâches qui, sortis de nos rangs, devinrent transfuges et traîtres à la Patrie, et ne voulant pas évoquer l’ombre de leurs glorieuses victimes, que la mort frappa sur les champs de Waterloo, ici, je termine ma tâche. »

 

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( 14 février, 2015 )

Tout le monde attend son retour !

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« Le 19 janvier 1815, on raconte dans les rues [à Paris] qu’il [Napoléon] arrivera sous deux jours avec une armée de 150.000 hommes. Au mois de février, les troupes de la garnison assurent qu’elles reverront bientôt leur papa. Un curieux propos fait alors la joie des bonapartistes de la capitale. Dans un bouchon de la barrière, trois soldats demandent une bouteille. La cabaretière apporte trois verres. « Madame, un autre verre. — Messieurs, vous n’êtes que trois. — C’est égal, apportez toujours ; le quatrième va venir ; à sa santé, camarades ! » Et là-dessus les trois hommes choquent leurs verres en l’honneur du quatrième personnage dont il est facile de deviner le nom. Un autre mot eut grand succès dans les salons de l’opposition. L’armée doit être contente, disait un émigré à un soldat, elle touche exactement le prêt; au temps de Bonaparte, tout était arriéré, même la solde.

— Eh répond l’autre, si nous aimions à lui faire crédit !»

On citait aussi ce mot d’un officier entrant dans un bureau de loterie : « Quel numéro voulez-vous ? — Donnez-moi le 18 ; il sortira bientôt et je mets un napoléon dessus ».

 D’un bout à l’autre du territoire les régiments à très peu d’exceptions près, sont bonapartistes. Au mois de juin, Pozzo di Borgo avoue que l’armée n’est pas dans le même état de quiétude d’obéissance que les armées des autres états, qu’elle reste agitée, turbulente. Au mois de septembre, un royaliste gémit de l’aspect des soldats : « Partout, écrit-il, ils montrent un front hargneux et rechigné ; des mouvements d’humeur et des signes d’infidélité leur échappent ; on lit sur leur visage la contrainte qu’ils éprouvent, et leur désir de revenir au culte de Bonaparte » .Lorsqu’on force les troupes à crier Vive le roi ! » elles ajoutent à voix basse, le roi de Rome. Elles avaient déjà surnommé Napoléon le petit caporal ; elles l’appellent aujourd’hui le père la Violette, parce qu’elles s’attendent à le voir, comme la violette, refleurir au printemps Les officiers portent la violette à leur boutonnière, donnent à leur ruban de la légion d’honneur la forme d’un N et, pour se reconnaître, croisent pareillement en forme de N deux doigts de la main droite sur le front. Les soldats conservent la cocarde tricolore, vieille et usée, cousue sous la coiffe des shakos ou cachée soit sous la cocarde blanche soit au fond des sacs. Il y a des chambrées qui ne nomment jamais Louis XVIII, et aux appels on saute le nombre 18. Dans les lettres qu’elles envoie de ses garnisons à ses maîtresses du Gros-Caillou, la vieille garde annonce le prochain retour de Bonaparte;  les grenadiers qui stationnent à Metz, ont une sagesse inquiétante ; ils ne fréquentent pas les salles de danse et de jeu ; ils se promènent silencieusement ; pas un n’est puni et un officier supérieur disait au préfet : « J’aimerais mieux qu’ils fissent des fautes et qu’il y eut entre eux des dissentiments d’opinion ; mais ils ne forment qu’une âme et n’ont qu’un même esprit, entretenu par une mystérieuse et puissante influence ». Lorsqu’un régiment d’infanterie brûle secrètement ses aigles, chaque soldat avale une pincée des cendres en vidant un verre de vin à la santé de l’Empereur. »

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1920, pp.4-7)

 

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( 12 décembre, 2014 )

Lettres d’Espagne… (3 et fin).

Lettres d'Espagne... (3 et fin). dans TEMOIGNAGES 81-001373

Suite et fin de cette intéressante correspondance.

Burgos, 25 mai 1811.

 Comment se fait-il que, depuis ma dernière [lettre], je n’aie point reçu de vos lettres ? Vous ignorez combien je suis impatient de savoir si vous êtes toujours en bonne santé et si Perrette a repris ses roses et sa gaieté. Je ne serais tranquille qu’à votre première… [lettre ?] J’ai écrit au général, à son hôtel, à Paris, dont il m’avait donné l’adresse. Je lui ai témoigné le plaisir que m’a donné l’espoir de retourner bientôt à Paris dans les vieux grenadiers et lui prouver la vive reconnaissance que ses promesses m’ont inspirée. Il est certain que le cadre de notre régiment est rappelé par S.M. l’Empereur pour former celui du 2ème régiment de grenadiers. J’ai vu M. le colonel Bodelin à Burgos ; il m’a reçu avec aménité et m’a renouvelé les promesses faites à notre brave parent. Il m’a porté en notre et a sans doute parlé à mon colonel –major, M. Longchamp, puisque la nomination qui était en arrière a été accélérée et que j’ai été nomme fourrier dans la   1ère compagnie du 1er bataillon du même régiment, le 23 mai 1811. Mon adresse est donc changée.Connaissant votre cœur et l’intérêt paternel que vous me portez, je suis persuadé que la nouvelle de mon avancement va faire disparaître les chagrins et diminuer les inquiétudes de mon absence, parce que vous ferez succéder à la qualité de fourrier des tirailleurs celle de fourrier des grenadiers de la Vieille Garde et, à l’Espagne, le nom le plus agréable de la capitale ; avant deux mois nous présumons y être arrivés.

Burgos, 30 juillet 1811.

Je crois que je vous ai marqué dans ma dernière lettre que nous devions partir pourla Francele 20 de ce mois pour le plus tard. Je m’étais trompé. Je ne prévoyais pas combien il se rencontrerait de difficultés. Je ne puis les attribuer qu’au peu d’intérêt qu’y prennent les chefs supérieurs qui ne profitent pas de l’avantage que nous donne le décret de Sa Majesté. Les officiers et sous-officiers qui doivent remplacer nos officiers et sous-officiers sont nommé s et arrivés, à l’exception des sous-officiers qui sont à Valladolid avec le régiment de fusiliers-chasseurs est ne partie cause de la lenteur qu’on y met, en ce qu’étant dans les montagnes depuis longtemps, les ordonnances qu’on lui a dépêchées ignorent où elles peuvent le trouver et ne l’ont point encore atteint. Vous pouvez m’écrire sans hésiter à Burgos la réponse à  la présente. Je pense que nous resterons assez longtemps pour goûter le plaisir de la recevoir. Défaites-vous donc de vos inquiétudes sur mes besoins. Je suis au centre de l’abondance tant en argent qu’en vivres. Je vis avec mon sergent-major d’une manière très aisée et me trouve quelquefois à même de soulager beaucoup de malheureux soldats qui ont à peine de quoi exister. Vous pouvez penser qu’une telle position me fait éprouver bien des douceurs dont j’étais privé étant caporal. J’ai fait la connaissance du fils d’un de vos anciens amis, D…, de Cusset, sergent-major dans le 2ème voltigeurs dela Garde et avant fusilier-chasseur. Nos caractères et notre manière de penser se sont parfaitement accordés. Nous nous sommes promis une amitié éternelle. J’ai cru voir en lui des qualités assez belles pour me faire désirer qu’il tint son engagement comme je suis décidé à garder le mien. Nous nous écrivons ; il est depuis quelque temps à Logroño, garnison charmante que j’ai regrettée, mais que je ne changerais pas pour Burgos où je trouve encore plus d’avantages.

Au passage de mon ancien régiment ici, j’ai eu le plaisir  de rencontrer et de recevoir le mieux qu’il m’a été possible, plusieurs de mes camarades d’infortune. Je veux dire de ceux avec lesquels je suis parti de Clermont [-Ferrand].

Burgos, 2 septembre 1811.

Peu de jours après l’envoi de ma dernière lettre de Burgos, nous reçûmes l’ordre de partir pour Valladolid où nous pensions rester quelque temps et où nous ne fîmes seulement pas séjour. Nous dirigeâmes notre marche sur Astorga, dans la province de Léon et frontière de Galice ; ville assez forte, où s’étaient retranchés plus de 40,000 Espagnols ou Anglais, principalement des premiers. Nous brûlions tous du désir de les rencontrer, nous flattant de pouvoir nous venger des courses fréquentes et presque toujours inutiles que nous n’avions cessé de faire pour joindre les partis qui occupent les montagnes. Nous fûmes encore trompés ; ils n’osèrent pas nous attendre. Supérieurs en nombre et par leur position, ils s’enfuirent à notre approche. Notre cavalerie les poursuivit à plus de six lieues d’Astorga, fit quelques prisonniers et leur tua plus de mille hommes. Nous sommes restés plusieurs jours au bivouac sous ses murs, sans pouvoir nous écarter hors de la ligne des factionnaires, rationnés en pain et en viande, ce qui ne nous était arrivé depuis longtemps, faute de vivres, et exposés à la chaleur dévorante d’un ciel six fois plus chaud que celui de France. Enfin, malgré notre colonel qui est la seule cause que nous ne sommes pas en France et qui ne pouvait se résoudre à nous laisser partir, l’ordre positif est arrivé.

Nous avons fait, pour venir à Valladolid, en trois jours, le même chemin que nous avions fait en six, c’est-à-dire 56 lieues de poste. Vous pouvez penser qu’une telle route nous exténués et que nous aurons bien besoin du triple séjour qu’on nous accorde. Je présume que je serai bien près dela France, si je n’y suis pas encore, lorsque vous recevrez la présente. Aussitôt après, écrivez-moi à Bordeaux, poste restante.

J’espère avoir le plaisir de vous voir à Bayonne Monsieur M…, dont vous m’avez parlé dans une de vos lettres et être plus heureux que la dernière fois ; J’ai trouvé ici A…, fils du greffier. Nous sommes très liés ; nos caractères sympathisent parfaitement. Il était fusilier-chasseur lorsque je le vis à Angers pour la première fois depuis qu’il est soldat. Maintenant il est musicien dans le même régiment. Comme ça ne mène à rien et que je lui suis très attaché, j’aurais mieux aimé le voir fusilier, pouvant prétendre, par la bonne éducation qu’il avait reçue et des qualités brillantes à un prompt avancement. Ne vous mettez pas en peine sur mes besoins pécuniaires. Si je n’ai pas assez pour ma route, je demanderai en passant à Bayonne un ou deux louis à M. M… Je vous en ferai aussitôt part. Je ne crois pas cependant être obligé à cette nécessité. J’en aurai plus besoin à mon arrivée à Paris pour me mettre au niveau des anciens sous-officiers. Mon adresse actuelle est à la 1ère compagnie du 1er bataillon du 2ème régiment des grenadiers de la Garde.

Je vous embrasse.

Le 4 octobre 1811, dans une lettre écrite de Bordeaux, le fourrier Franconin écrivait : « Je respire donc enfin l’air salutaire de ma patrie ! ». Il continuera de gravir les échelions de la hiérarchie militaire : sergent-major lors de la campagne d’Allemagne, en 1813,  il est lieutenant en second lors de celle de France.  Il se retrouve à l’île d’Elbe lors de l’exil de l’Empereur, dans les rangs du fameux Bataillon (4ème compagnie) constitué par Napoléon. La dernière année de l’Empire, celle de Waterloo, trouve Franconin avec le grade de lieutenant en premier, sous-adjudant-major. Sa carrière se poursuivra sous la seconde Restauration, puis sousla Monarchie de Juillet. Il participera à la conquête de l’Algérie et sera sérieusement blessé en novembre 1836, lors de la prise de Constantine. Retraité en 1849, il s’éteint sous le Second Empire, en 1857.

 

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( 2 novembre, 2014 )

La fin de la campagne de Saxe…

Lagneau

Durant la campagne de 1813, Louis-Vivant Lagneau (1781-1867), était chirurgien-major dans un régiment de fusiliers-grenadiers.

« 1er novembre. L’ennemi nous attaque de nouveau, désireux de prendre sa revanche  (car il a perdu de 10 à 11 000 hommes) et nous 3000, mais il perd encore 1 500 à 2 000 hommes. De Wrède s’était mal placé, il avait à dos la rivière du Kinzig, qui se réunit au Mein à Hanau. Nous, nous avions en avant de cette ville une belle et grande plaine qui rendait nos manœuvres faciles, et nos tirailleurs avaient chassé l’ennemi à mesure que notre formidable artillerie avançait en foudroyant les masses qui nous étaient opposées.

Pendant la bataille de Hanau, nous suivions la direction qui nous était donnée, lorsque vinrent nous traverser au grand trot les dragons de notre Garde, qui paraissaient aller à une chose plus pressée et, contrariés de l’obstacle que leur présentait notre division, qui défilait, ils éloignèrent nos baïonnettes avec leurs bottes, de sorte que je reçus, dans cette mêlée, un coup de sabre à plat sur mon chapeau. J’avais bien envie de ma fâcher contre l’officier, un peu étourdi, qui me l’avait lancé, sûrement sans intention qui me fut personnelle. Mais ce n’était pas le cas, au vu de l’utilité de la charge, qui fut en effet des plus brillantes et des plus efficaces.

Après ces belles affaires, dans des circonstances bien tristes d’ailleurs, la retraite n’est plus entravée. Napoléon suit la route de Mayence, nous la Jeune Garde, passons un peu à droite, vu les embarras des chemins et nous traversons Francfort, où je reconnais parmi les curieux plusieurs officiers de Hesse-Darmstadt, qui avaient servi avec nous dans la campagne. Ils étaient alors commandés par un de leurs princes, Émile d’Auerstaedt, qui était un excellent jeune hommes. A Francfort, ces officiers sont en bourgeois en curieux.

Mayence est encombré de traînards, de dépôts de divers régiments et les hôpitaux pleins de malades attaqués du typhus, qui y fait de grands ravages, et qui n’épargne pas les habitants eux-mêmes.

Là, je perdis d’une affection de poitrine, un bon et beau cheval que j’avais acheté au début de la campagne. Cette perte me fut très sensible. C’était un cheval hanovrien, que j’avais acheté à un paysan qui l’employait à son labour, car on voit communément là des chevaux magnifiques, attelés à la charrue.

Malheureusement, ce pauvre animal était fatigué de notre retraite. Ce qui a pu contribuer à ce qu’il fût pris de la fluxion de poitrine qui l’a tué, c’est ce je n’avais pu, dans Mayence, lui trouver une écurie et que j’avais été forcé de le mettre très à mal à l’abri, sous un auvent, où il aura été saisi par le froid très rigoureux que nous éprouvions alors.

7 novembre. Napoléon part pour Paris. Il avait malheureusement laissé dans les places de la Vistule, de l’Oder et de l’Elbe 190 000 hommes de garnison : Dantzig, Thorn, Dresde, Torgau, Hambourg, Magdebourg, etc.

Si nous avions eu ces hommes à Leipzig, la chance nous eût été sûrement favorable, surtout avec la coopération de généraux éprouvés comme Davout, Saint-Cyr, etc., dont l’expérience consommée et la résolution nous eussent assuré la victoire à Leipzig et plus tard une paix honorable.

17 novembre. Nous reprenons la route de Paris, en passant par Trèves… Thionville, Verdun, Châlons-sur-Marne, etc.

Dans un village, aux environs de Kreuznach, première étape après Mayence, je laissai en quittant mon logement, ma bourse assez bien garnie de pièces d’or, frédérics et napoléons. M’en étant aperçu lorsque j’étais déjà en route, je retournais au moins trois lieues, mais je ne retrouvai rien. Je laissai une note au maire de l’endroit, avec prière de m’envoyer ma bourse si on la trouvait. Mais je n’ai pas reçu de nouvelles.

Arrivés à Paris le 22 novembre, on s’occupe de nous compléter le régiment avec des hommes tirés des conscriptions très anciennes et qui n’ont pas été demandés avant. De beaux hommes, forts, bien développés et intelligents. On y a versé aussi des soldats de différents bataillons de dépôts. Sommes toute, c’est une bonne et rassurante organisation. »

 

(Louis-Vivant LAGNEAU, « Journal d’un chirurgien de la Grande Armée, 1803-1815. Edition présentées et complétée par Christophe Bourachot », LCV Services, 2000 pp.172-174).

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( 7 octobre, 2014 )

Des nouvelles de l’île d’Elbe.

Drapeau ile d'Elbe

Lettre d’Augustin Jordan à l’ambassadeur de France à Rome.

 Rome, 4 août 1814

Je suis débarqué à Civita-Veccia le 2 août. J’y ai rencontré deux officiers au service de napoléon, venant de l’île d’Elbe. L’un se nomme Carlo Perez [Pons de l’Hérault le considère comme un malotru et un imbécile] : il est le fils d’un propriétaire de l’île ; il a été lieutenant dans le 3ème régiment des gardes d’honneur, et remplit maintenant les fonctions d’officier d’ordonnance près de Napoléon. L’autre est le sieur Taillade [Napoléon avait nommé Taillade lieutenant de vaisseau le 29 mai 1814 et commandant de la marine de l’île d’Elbe ; il le nommera, le 22 février 1815, commandant des marins de la Garde], natif de Lorient, enseigne de vaisseau au service de la France, mais marié depuis quelques années dans l’île d’Elbe et commandant aujourd’hui la marine de Bonaparte. Ces deux officiers étaient envoyés sur le brick l’Inconstant pour accompagner Madame Bonaparte, la mère, dans sa traversée à l’île d’Elbe ; ils ont appris qu’elle était partie pour s’y rendre par Livourne, et ils sont venus passer vingt-quatre heures à Rome sur l’invitation qui leur en a été faite par M. le cardinal Fesch. Il résulte de leur conversation et notamment de celle de Carlo Perez qui accompagne toujours Napoléon:

Que la force militaire de l’île d’Elbe se compose de 3.000 hommes, dont 1.000 sont organisés en bataillon franc du pays ; qu’en outre 600 hommes de la Garde impériale avaient été dirigés de France sur Parme. 

Que fréquemment, il se présentait des officiers de tout grade, italiens ou français, qui se disaient sans ressources, demandaient à servir comme soldats et obtenaient le maintien de leur grade avec la demi-paie.

Que la flottille était de 9 bâtiments et serait bientôt de 12, attendu les constructions qui se font à Naples et à Gênes pour le compte de Napoléon.

 Que le pavillon de l’île est respecté par les Barbaresques.

 Que les relations avec Naples, Gênes et Livourne paraissaient fréquentes et amicales.

Que le roi de Naples [maréchal Murat] a envoyé deux fois une frégate à Napoléon pour l’engager à le visiter, mais que celui-ci a refusé, quoique d’ailleurs la bonne intelligence paraisse rétablie entre lui et la cour de Naples.

Que Napoléon parait uniquement occupé de chasse, de pêche, de constructions et d’embellissements auxquels il donne la plus grande célérité.

 Qu’il ne parle jamais de la France, ne passe que peu de temps dans son cabinet et répand autour de lui la persuasion d’un entier oubli de son existence politique. Il va souvent à la messe, il appelle son île l’île du repos, il y fait  toutes les acquisitions qui se présentent et il les paie chèrement. Le paiement des troupes et des ouvriers qu’il emploie en grand nombre, se fait régulièrement. Napoléon a reçu la visite des généraux anglais Montrésor et Campbell ainsi que celle d’une dame anglaise qualifiée, revenant de Sicile. Ces étrangers ont témoigné une grande admiration et les frégates qui les avaient apportés, ont servi à aller chercher dans les ports d’Italie les divers objets que Napoléon pouvait désirer pour la décoration de son palais et de ses jardins. On a remarqué l’empressement que les capitaines anglais ont toujours à remplir ces missions. »

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814… », Fontemoing et Cie, 1914, pp.399-401).

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