• Accueil
  • > Recherche : regiment ile elbe
( 18 janvier, 2019 )

Un martyr de la sinistre Terreur blanche (1815)

labedoyere.jpg

Charles-Angélique-François Huchet de La Bédoyère, issu d’une vieille famille bretonne, naît à Paris le 17 avril 1786. Après avoir grandi dans un royalisme ambiant, le jeune Charles, au sortir de la tourmente révolutionnaire n’a qu’un but :  » Il est dévoré de la passion de servir à la grandeur française « , comme l’écrit Marcel Doher dans la biographie qu’il lui a consacré.  Après un voyage au cours duquel, en compagnie de son frère Henry, il parcourt la France, la Suisse et l’Allemagne, il rencontre la célèbre Madame de Staël. Il devient d’ailleurs un des habitués de son salon de Coppet. Mais c’est la carrière des armes qui est son objectif ; en 1806, nous retrouvons Charles lieutenant en second à la 2ème compagnie des gendarmes d’ordonnance.

Notons au passage que La Bédoyère était un cousin éloigné de Charles de Flahaut, lui même fils naturel de Talleyrand (et de Madame de Souza, une familière de la Reine Hortense).

Selon Marcel Doher, c’est grâce à la bienveillance de cette dernière que le jeune Charles obtint son brevet de sous-lieutenant…

La compagnie de Charles jusque là cantonné à Mayence, part début 1807 afin de traquer quelques bandes de  » partisans « . Il traverse donc l’Allemagne en direction de la Poméranie. La Bédoyère traverse Berlin, puis le voici en route pour Stettin et Colberg . Il participe à de  » petits engagements avec des groupes de partisans en embuscade « . Après une opération à Degow, devant Colberg,  » en dehors des jours de combat, ce sont de longues reconnaissances, des bivouacs sur la neige, dans la solitude de forêts monotones et de lacs gelés « , écrit Marcel Doher.  Le 14 juin 1807, La Bédoyère et ses camarades assistent à la bataille de Friedland. Après la dissolution des Gendarmes d’ordonnance, La Bédoyère est nommé lieutenant en 1er au 11ème chasseurs à cheval. Le 14 janvier 1808, il est nommé aide de camp de Lannes et le suit en Espagne. On le retrouve ainsi au siège de Saragosse, puis au printemps 1809 il part pour l’Autriche et participe à toute la campagne s’y déroulant. En juin 1809, La Bédoyère passe aide de camp du Prince Eugène et le suit en Italie. Il y séjournera jusqu’en 1812. En cette année douloureuse pour la Grande-Armée, La Bédoyère suit Eugène en Allemagne lorsque celui-ci prend le commandement du IV° corps de la Grande-Armée. Puis c’est le départ pour la Russie…Il est présent à la bataille de La Moskowa (7 septembre 1812), à celle de Malo-Jaroslawetz (24 octobre 1812), puis lors du passage de la Bérézina (26-28 novembre 1812). En 1813, Charles de La Bédoyère reçoit le commandement du 112ème de ligne, compris dans la 35ème division du Général Gérard (XI ème corps du maréchal Macdonald). Le 1er mai 1813 il est nommé colonel et participe à la bataille de Bautzen (20-21 mai 1813). Blessé à Golberg, il est mis en congé et rentre en France pour se soigner. Il épousera au cours de son séjour, Georgine de Chastellux, en novembre 1813. Les nouveaux époux profitent en cette fin d’année pleinement de leur bonheur. 

1814 ! L’ennemi foule le sol de la France… La Bédoyère, proposé à deux reprises pour le grade de général de brigade par le général Gérard, est affecté au commandement provisoire de la 2ème brigade de la 1ère division de Paris. Il refuse ce poste  » espérant rejoindre son régiment et désirant en garder le commandement « . Il est présent lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, et  » se dépasse sans compter  » comme l’écrit si bien le Colonel Hippolyte de Marcas dans ses  » Souvenirs « . Après la première abdication, Charles de La Bédoyère remet sa démission afin de ne pas servir le nouveau pouvoir mais c’est sans compter avec sa belle-famille les de Chastellux !

« César de Chastellux, le frère aîné de Georgine, émigré servant aujourd’hui dans la Garde Royale , effectue une démarche, que Charles n’aurait jamais faite, auprès du Ministre de la Guerre « , écrit Marcel Doher. La Bédoyère est nommé le 4 octobre 1814, colonel du 7ème de ligne et doit rejoindre sa garnison à Chambéry. Le 25 octobre de la même année, Georgine donne naissance à un petit garçon : Georges-César-Raphaël. En janvier 1815, Charles de La Bédoyère est toujours à Paris ! Il ne semble pas pressé de rejoindre son régiment…Il quitte enfin la capitale le 22 février et arrive à sa destination quatre jours après.

Déjà en France, devant le mécontentement général, certains ont le regard tourné vers l’île d’Elbe…  » Que diriez-vous si vous appreniez que mon régiment a pris la cocarde tricolore et les aigles ?…  » demandait Charles à la Reine Hortense avant son départ…  Le 26 février, jour de son arrivée à Chambéry, l’Aigle quitte son rocher ;il est en route vers les côtes de France…Le général Marchand, commandant la place de Grenoble apprend le débarquement le 4 mars au soir.

Le lendemain après une réunion avec tous les officiers de la garnison, Marchand envoie une dépêche à un certain Devilliers, commandant la brigade de Chambéry : il doit faire mouvement sur Grenoble afin de s’opposer à la progression du  » Corse  » !  Le 7ème et le 11ème de ligne se mettent en route. Le 7ème ayant à sa tête le très bonapartiste La Bédoyère. Celui-ci au cours d’une halte chez une certaine Madame de Bellegarde aurait déclaré :  » Adieu , Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d’Empire ! « .

Puis c’est l’arrivée à Grenoble… On connaît l’épisode inoubliable de Laffrey… La Bédoyère n’y assistera pas: il est à Grenoble dans la ville en état d’alerte.

Après avoir déjeuné avec le Général Marchand, ce 7 mars 1815, il rassemble son régiment aux cris de  » Vive l’Empereur !  » et après un conciliabule avec ses officiers et ses soldats, il sort de Grenoble, allant à la rencontre de l’Empereur qu’il retrouve  » avant Vizille, entre Tavernolles et Brié « .

Marcel Doher écrit :  » Celui-ci voit s’approcher le jeune et ardent colonel. L’an passé, aux jours douloureux de Fontainebleau , La Bédoyère s’est mis spontanément à sa disposition, demeurant auprès de lui jusqu’au dernier moment, à l’heure de tous les reniements « .

L’Empereur embrasse La Bédoyère et voyant que ce dernier n’a pas de cocarde tricolore, décroche celle qui orne son chapeau et la lui donne. Plus tard c’est la prise de Grenoble, après bien des aléas. La Bédoyère suit l’Empereur vers Paris. Ce dernier y arrive le 20 mars vers 21 heures.

Le lendemain , à 3 heures du matin, Le 7ème de ligne commandé par La Bédoyère y fait son entrée.

L’Empereur nomme La Bédoyère général de brigade et aide de camp. Il a vingt-neuf ans. Notons, que le « bon » roi Louis XVIII ne reconnaîtra pas cette nomination…Le 4 juin, Charles de La Bédoyère est fait comte de l’Empire et nommé membre de la Chambre des pairs. La campagne de Belgique débute alors. Le 12 juin 1815, l’Empereur quitte Paris, accompagné, notamment de son nouveau général de brigade. Ligny, les Quatre-Bras puis Waterloo…Durant cette ultime grande bataille, La Bédoyère parcourt les rangs afin de transmettre les ordres de l’Empereur. L’Empire vit ses derniers jours…C’est la retraite.

L’Empereur entre dans Philippeville; La Bédoyère n’est pas loin, accompagné des autres aides de camp : Flahaut, Dejean, Bussy, Corbineau et Canisy.

Le 21 juin, Napoléon est à Paris. Charles de La Bédoyère se démène à la Chambre des députés afin de soutenir la reconnaissance de Napoléon II ; mais en vain …Pendant son vibrant plaidoyer, le maréchal Masséna lui assène cette phrase cinglante: « Jeune homme, vous vous oubliez !« . Le 29 juin, l’Empereur quitte la Malmaison pour Rochefort. Sensible à la fidélité de La Bédoyère il le veut près de lui dans son exil. Mais Charles, tout occupé à réconforter sa chère Georgine, arrive trop tard. : Napoléon est parti et les prussiens approchent de la Malmaison. 

La Reine Hortense, amie fidèle, l’engage à quitter Paris sans délai. Il part de la capitale le 12 juillet en direction de Riom afin d’aller saluer son ami Exelmans qui lui a réservé le poste de chef d’état-major du 2ème corps de cavalerie. Mais partout en France, les royalistes crient vengeance…Il faut songer à quitter la patrie. Aussi, après s’être procuré un passeport pour l’Amérique, La Bédoyère remonte à Paris embrasser une dernière fois son épouse et son fils. Le 24 juillet 1815, est publiée l’ordonnance du Roi (dont Fouché et Talleyrand sont les véritables auteurs) poursuivant les anciennes gloires de la Grande-Armée. Ney, Les frères Lallemand, Drouet d’Erlon, Bertrand, Drouot, Cambronne et… La Bédoyère sont cités dans celle-ci. Ils ne sont pas les seuls…

Charles de La Bédoyère prend cette fois la décision d’aller en Amérique mais avant il tient à aller à Paris… Repéré durant son voyage, il est arrêté le 2 août 1815 et expédié à la Préfecture de police.  Interrogé par Decazes, le nouveau ministre de la police,  » il reconnaît et prend à sa charge tous les actes qu’il a accomplis « . Transféré à la Conciergerie puis à la prison de l’Abbaye, La Bédoyère attend sereinement son jugement. Son procès est fixé au lundi 14 août 1815.  Entre temps, a lieu une tentative pour le faire évader. Elle n’aboutira pas. Après un procès mémorable, Charles de La Bédoyère est condamné à la peine de mort.  Chateaubriand, en bon courtisan, écrira au Roi :  » Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples… Le moment était venu de suspendre le cours de votre inépuisable clémence…votre sévérité paternelle est mise au premier rang de vos bienfaits.  » (Cité par Henry Houssaye (dans son  » 1815.La seconde abdication.-La terreur blanche « . Paris, Perrin, 1905)

Acta est fabula ! La pièce est jouée !

Malgré une dernière tentative de sa femme afin d’intercéder auprès de Louis XVIII, le destin de La Bédoyère semble devoir s’achever d’une façon irrémédiable…. Jugé par un conseil de guerre cinq jours auparavant, il est fusillé en fin de journée le 19 août 1815 à la Barrière de Grenelle (tout près de l’actuelle station de métro « Dupleix ») par un peloton dont on dit qu’il commanda lui-même le feu…

Le 22 août 1815, son corps est transféré au cimetière du Père-Lachaise où il repose depuis. Son fils Georges le rejoindra en 1867 et Georgine en 1871.

C.B.

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 13 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTÉE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (VI).

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTÉE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (VI).  dans TEMOIGNAGES vionnet

Suite de ce bon témoignage sur 1813…

Le 5 septembre, l’organisation de la Jeune Garde fut changée. Elle fut formée en quatre divisions. Je continuai à commander la brigade qui resta une partie de la journée dans sa position de nuit.

Les 6 et 7, nous continuâmes notre marche pour arriver à Dresde, à 11 heures du matin. Nous restâmes dans la rue jusqu’à 5 heures du soir sans pouvoir être logés. Le 8, on nous fit passer la revue d’inspection en grande tenue, à  10 heures du matin. Un instant après je reçus l’ordre de partir de suite et aillai bivouaquer à Lichau.

Le 10, le régiment  fournit cent hommes pour une reconnaissance envoyée à Hollendorf afin de communiquer avec le général Mouton-Duvernet. Le 11, une autre reconnaissance fut envoyée au général Ornano, pour le même objet.

Le 12, une division vint se placer sur notre gauche au fon de la vallée.

Le 14 au matin, le 1er corps attaqué par l’ennemi dut battre en retraite. Le 2ème régiment de Tirailleurs fut envoyé à son secours à l’instant où l’ennemi s’emparait de la crête des montagnes. Une compagnie de ce régiment placée en embuscade attendit l’ennemi et fit feu à bout portant en lui tuant cinq hommes et en blessant plus de trente. L’ennemi fut repoussé de toutes les positions dont il s’était emparé et l’on continua à se tirailler jusqu’à la nuit.

Le 15, la brigade resta sur ses positions.

Le 16, la division se porta en avant, la brigade prit position sur une hauteur à gauche de Peterswaldau et y resta le 17.

Le 18, marche rétrograde jusqu’à Hollendorf. Le 1er  corps se trouvant engagé nous nous portons à son secours marchant toute la nuit. Arrivés à Zeitz nous prîmes position à l’entrée du village, dans des vergers. Nous y restâmes les 19 et 20 par un temps détestable dans la boue jusqu’à mi-jambes manquant de paille et de bois. Les soldats se couchaient dans la boue et ressemblaient à des diables.

Le 22, nous nous rendîmes à Lohnen.

Le 23, on entendit une forte canonnade sans en connaître les résultats.

Le 24, je reçus l’ordre de venir avec ma brigade occuper les hauteurs de la droite de l’Elbe face à Pirna.

Le 25, le régiment logea à Pirna.

Le 26, à Sporivitz.

Le 27, le régiment garde le pont de Pilnitz.

Le 28, il fut relevé par une brigade de la 4ème division et s’en fut camper près de Zschakivitz.

Le 2 octobre, nous reçûmes l’ordre de nous rendre à Plauen, afin de passer la revue de l’Empereur. La division était réunie en arrière de ce village lorsque l’on vint nous dire que S.M. ne viendrait pas. Je reçus l’ordre d’aller à Tharand. Nous y restâmes jusqu’au 4.

Le 5, à Fodergorsdorf.

Le 6, à Wildsruf

Le 7, à Wolckisch.

Le 8, à Deutsch-Lupé.

Le 9, nous trouvâmes trois cents Cosaques au village de Teplitz. Ils furent vite délogés et eurent trois hommes tués.  Bivouac à Bohlitz.

Le 10, à Düben.

Le 11, à Luivast.

Le 12, alerte  à deux heures du matin, nous restons sous les armes jusqu’à sept, puis nous nous mîmes ne marche.

Le 13, bivouac sur la route de Leipzig, près du village de Rothe-Halm.

Le 14, non nous fit partir en toute hâte sans attendre les hommes de corvée ou de garde. La division prit position à une lieue de Leipzig sur la route de Halle. Nous y restâmes une heure puis continuâmes la route. Nous mîmes quatre heures avant d’atteindre Leipzig tant les routes étaient encombrées.

Le 15, le régiment reçut un détachement venant des dépôts et on fit l’achat de plusieurs centaines de paires de souliers. Depuis le départ de ses cantonnements, le 6 octobre, les soldats n’avaient pas reçu une mie de pain. On conçoit dans que état se trouvait l’armée. De plus la pluie et les mauvaises routes avaient réduit nos soldats à la plus grande misère. Ils étaient vêtus de haillons et marchaient les pieds nus ce qui arrachait des larmes aux officiers qui n’avaient pas perdu tout sentiment d’humanité.

A suivre…

(Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux Empires, 2003).

Sur ce personnage, voir cette page :

http://jeanmichel.guyon.free.fr/monsite/histoire/vionnet/generalvionnet.htm

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 10 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE d’ALLEMAGNE RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (V).

 

Ombre 3

Suite de ce témoignage…

« Nous campâmes dans la plaine en colonne serrée par division et par bataillon en masse. Nous étions dans la boue et dans l’eau jusqu’à mi-jambes, jamais je n’ai pu comprendre quelle était la raison qui avait poussé à choisir une position aussi incommode et aussi malsaine. Le 22 août 1813, nous restâmes dans le même ordre. Une partie de la vieille Garde arriva avec la 4ème division. Nous fîmes aussi une visite aux généraux. Le 23, l’armée rétrograda une troisième fois sur Lauban. Elle n’y fit qu’une halte fort courte et vint camper près du village de Lichtenberg. Le 24, on continua la retraite. Le régiment fit une halte à Görlitz, où il reçut le pain pour trois jours et vint bivouaquer près du village de Kolivitz, où il n’arriva qu’à dix heures du soir, par une nuit obscure et une pluie horrible.  Le 25, il tomba une grêle si grosse et poussée avec tant de force que plusieurs soldats furent blessés. Le 26, la division arriva devant Dresde, n’ayant pas la moitié des hommes présents, tant la fatigue en avait éparpillé sur les routes. Jamais on avait fait des marches aussi longues et aussi fatigantes. Il y a de Lowenberg à Dresde 50 lieues que nous fîmes en quatre jours, sous une pluie continuelle et à travers des routes épouvantables. En arrivant sur un monticule devant Dresde, nous vîmes que l’on se battait de l’autre côté de la ville ; un instant après, une batterie vint s’établir sur la rive gauche de l’Elbe et ouvrit le feu sur quelques troupes qui se trouvaient sur la rive droite du fleuve. On nous fit reposer pendant deux heures, puis on nous donna l’ordre d’entrer en ville. L’Empereur était à la sortie du pont et regardait défiler les régiments. Nous pensions loger chez l’habitant et ne songions nullement à nous battre, quand, en approchant de la route de Pirna nous entendîmes le feu de l’infanterie tandis qu’obus et boulets tombaient sur les maisons. Sur une petite place se tenaient les vieux grenadiers de la Vieille Garde et un peu plus loin était une petite redoute avec six canons qui faisaient un feu continuel sur l’ennemi, lequel était dans le Gross-Garten, jardin qui est à peine à une portée de pistolet. L’artillerie ennemie tirait à mitraille sans discontinuer. Ce fut sous ce feu meurtrier et à la sortie de la porte de Pirna que le régiment se forma en colonne serrée par division, au pas de course. Les deux premiers pelotons furent envoyés en tirailleurs, le premier bataillon marcha à l’angle du bois et le second droit à l’ennemi, qui fut culbuté sur tous les points et la position emportée en quelques minutes. La nuit ne permis pas de profiter de nos succès et de poursuivre l’ennemi, qui laissa la plaine et le bois couverts de ses morts. Je reçus deux coups de feu et deux coups de mitraille dans la poitrine. Mes deux lieutenant-colonels furent blessés. M. Dethan mourut des suites de ses blessures. Le régiment perdit en outre trente sept hommes tués ou blessés. 

Le 27 août au matin, malgré le mauvais temps, le régiment prit les armes et tirailla contre l’ennemi qui occupait le château de Gross-Garten. Le général Rottembourg ayant été nommé général de division, le commandement de sa brigade composée des 1er  et 2ème  régiments de Tirailleurs me fut confié. Je fus relevé au Gross-Garten par une division d’infanterie de ligne commandée par le général Paillard, que j’avais connu jadis en Espagne. La brigade se dirigea vers un village où l’ennemi avait une batterie de quinze pièces qui tirait sur nous sans relâche. Je fis placer les troupes en colonne serrée et profitai d’un accident de terrain qui nous cachait aux ennemis. Le général m’envoya douze pièces que je fis placer à droite et à gauche en avant de la colonne. Je donnai l’ordre au commandant de l’artillerie de faire diriger d’abord le feu de ses douze pièces sur une seule pièce de l’ennemi jusqu’à ce qu’elle soit démontée et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il n’en reste plus.  Cette méthode réussit pleinement, et, vers deux heures, le feu de l’ennemi fut éteint. Il fit relever cette batterie par une autre de vingt pièces et de calibre plus fort qui nous incommoda beaucoup. La pluie avait continué avant tant de violence que vers midi aucun fusil ne pouvait plus faire feu. Le régiment eut trente-six hommes blessés ou tués, j’eus un domestique blessé et mon valet de chambre eut le pied emporté par un boulet, alors qu’il m’apportait un peu de pain et vin. Le soir, je fus relevé par le corps du duc de Raguse [maréchal Marmont] et vins rejoindre les corps de la Garde.

Le 28 août, le régiment traversa le Gross-Garten et vint camper à Zichawitz, sur la route de Pirna. Je souffrais beaucoup de mes blessures qui n’avaient été pansées qu’avec de l’eau et du sel, sans qu’l eut été mis une seule bande ou appareil. J’entrai dans une maison du faubourg de Dresde avec mon chirurgien pour me faire panser. La maîtresse de maison fut si frappée en voyant mon état qu’elle se trouva mal. J’avais reçu deux coups de mitrailles en arrivant sur la batterie, l’un à droite, l’autre à gauche. Trente balles de mitraille avaient porté dans mon habit et ma chemise qui étaient en lambeaux. Je n’avais plus que quatre boutons, ma cravate déchirée, ma poitrine noire de contusions. Après avoir été pansé je continuai à commander la brigade. Je visitais le château de Zichawitz, qui appartient à un prince russe. 

Le 29 [août], nous restâmes au camp. Le 30, l’Empereur nous passa en revue dans une plaine, en sortant de Dresde, sur la route de Berlin. J’étais dans le même état qu’après la bataille, mon habit déchiré et couvert de sang, ce qui frappa l’Empereur. Il me dit avec bonté : « Vous êtes bien blessé colonel ? », puis examina avec attention l’espèce de phénomène que présentait les coups aussi extraordinaire et aussi singuliers. Il me nomma sur le champ chevalier de l’ordre de la couronne de Fer et me donna le titre de baron avec une dotation que je n’ai jamais reçue, ni réclamée [Baron de l’Empire sous la dénomination spéciale de « Baron de Maringoné », décret du 14 septembre 1813]. Il m’accorda d’autres faveurs pour le régiment. Après la revu, la division se rendit à Reichenbach. Le 21 août 1813, à 4 heures du matin, au moment où on commençait à manger la soupe, on battit la Grenadière et nous partîmes pour nous arrêter à la nuit à Scheilznitz sur la route  de Dresde à Pirna.

Le 1er septembre, nous restâmes en cet endroit où nous apprîmes la funeste nouvelle de la défaite de Vandamme et la pris de son corps d’armée [à Kulm le 30 août] Le 2, le régiment se mit en route à 4 heures du matin pour arriver à 11 heures à Lauza où il bivouaqua en colonne serrée par division.

Le 3, bivouac à Brauner.

Le 4 septembre, les deux premières divisions de la Jeune Garde se réunirent et marchèrent jusqu’à Bautzen où elles firent une halte de quelques minutes. Elles prirent position à Kosckirch où l’avant-garde se battit. La position de l’ennemi ayant été forcée, il se retira. Les 3èmez et 4ème division arrivèrent à la nuit. »

A suivre…

————-

Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux Empires, 2003.

Sur ce personnage, voir cette page :

http://jeanmichel.guyon.free.fr/monsite/histoire/vionnet/generalvionnet.htm       

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 6 janvier, 2019 )

COMMENT VOYAGEAIT NAPOLEON…(2ème partie).

A cheval.

Lorsque les circonstances ou le terrain à examiner l’exigeaient, l’Empereur quittait la voiture, en faisant un signe. Un page lui amenait le cheval prévu et il se mettait aussitôt en selle. Les chevaux qu’il montait habituellement étaient « de l’espèce arabe », petits de taille, poil gris-bleu, dociles, « doux au galop ». « NapoléCOMMENT VOYAGEAIT NAPOLEON...(2ème partie). dans HORS-SERIE B-300x249on était, dit Fain, cavalier, hardi et casse-cou ». a cheval il avait le dos voûté, tenait négligemment les rênes de la main droite tandis que son bras gauche « allait pendant, et toute l’habitude du corps se balançant au mouvement du cheval ». Il s’abandonnait sans réserve à l’adresse de sa monture qui, au surplus, était accoutumée à suivre les deux chasseurs à cheval et les deux officiers d’ordonnance qui le précédaient toujours. Les deux chasseurs ne cessaient de régler leur allure sur celle du cheval de l’Empereur qui les suivait, et, même en terrain difficile, ils arrivaient toujours à se maintenir à une distance suffisante sans le gêner. Il advint qu’n jours l’un des cavaliers d’élite, rencontrant un obstacle imprévu, tomba de cheval. « Maladroit ! » s’était écrié l’Empereur en survenant. Mais peu après ce fut au tour de Napoléon de vider les étriers. Le chasseur accouru lui tint son cheval pendant qu’il remontait en selle et lui duit simplement : « Il n’y a pas que moi de maladroit aujourd’hui !… » Franc-parler des vieux soldats qui coexistait avec un dévouement absolu. Si Napoléon décidait de se lancer au galop à travers une zone de terrains difficiles, le mameluck Roustam galopait immédiatement derrière lui. Devenu « valet de chambre à  cheval », il emportait alors sur sa monture, « un petit porte-manteau garni des effets de rechange qui pouvaient être les plus nécessaires » ainsi que la fameuse redingote grise « que l’Empereur passait dessus l’habit dans les mauvais temps ».

L’Escorte.

En voyage, l’allure générale est toujours le trot ou le galop. A la portière de droite de la voiture chevauche Caulaincourt, le Grand Ecuyer. S’il est en mission, il est remplacé par l’un des deux écuyers de l’Empereur. Napoléon s’arrête-t-il ? Dès qu’il a dit ces simples mots : « La carte », Caulaincourt la présente à l’instant même ; car celle des lieux où l’on passe est toujours attachées à un bouton de son vêtement. Un courrier arrive-t-il au  galop, porteur de dépêches ? Caulaincourt descend de cheval, conduit rapidement le dit courrier à l’écart, ouvre les malles, dont il détient les clés et les combinaisons, rejoint à bride abattue le voiture impériale et remet les dépêches à l’Empereur. A la portière gauche de celle-ci, chevauche le général Guyot-« le petit Guyot » dit Napoléon- qui est chargé des escortes en sa qualité de commandant du régiment des chasseurs à cheval de la Garde.Ceux-ci, qui ont succédé aux « guides » d’Italie et d’Egypte, et que l’armée appelle encore de ce nom, ont le privilège d’escorter l’Empereur en campagne. Ils en sont fiers, ces cavaliers d’élite qu’il appelle ses « enfants chéris ». Lorsqu’ils sont en tenue de parade, ils sont superbes, coiffés du large colback noir à plumet vert et rouge, à flamme écarlate revêtus du dolman vert à brandebourgs et de la culotte blanche, leur pelisse cramoisie flottant au galop sur l’épaule gauche. Le « Chasseur à cheval » de Géricault, si plein de mouvement, de couleur et de vie, en est l’illustration.

De même que lorsque Napoléon est à cheval, deux d’entre eux chevauchent toujours à distance, en avant de sa voiture. Celle-ci est elle-même précédée de deux officiers d’ordonnance (à l’uniforme bleu clair brodé d’argent, au chapeau à plumes noires). Elle est suivie des palefreniers, des chevaux de selle et de deux pages. Viennent ensuite les deux « chasseurs du portefeuille », l’un d’eux ayant sur le dos un sac de cuir contenant cartes, écritoires et compas. Derrière, est le groupe des aides de camp de service, des écuyers, officiers d’ordonnance et pages. Puis, commandée par un officier, c’est l’escorte proprement dite : vingt-quatre chasseurs. Après quoi, le Quartier Impérial Topographique, les mulets de bâts, le personnel et le matériel divers.

Dans tous les cas l’état-major était suivi du « mulet de la cantine »… portant des provisions fréquemment renouvelées. Lorsque Napoléon jugeait le moment nécessaire ou simplement utile, il donnait l’ordre de s’arrêter. La nourriture était, pour lui, la même que pour les autres. Fain nous décrit cette halte-repas : « On faisait approcher le mulet ; la nappe de cuir qui recouvrait les paniers était étendue à terre ; on plaçait dessus les provisions ; et l’Empereur, assis au pied de l’arbre voisin, ayant le prince de Neufchâtel [Berthier] à ses côtés, voyait le cercle de la famille militaire se former autour de lui. Toutes les figures étaient gaies ; car chacun, depuis le page jusqu’au grand officier, trouvait là ce qui lui était nécessaire ». Scène d’une admirable simplicité qui rehausse encore la grandeur de Napoléon.

Les revues.

Au cours de ses déplacements, Napoléon profitait de chaque passage dans une place pour y inspecteur les troupes qui l’occupaient ou qui y stationnaient. Ses entretiens avec les soldats avaient un caractère extraordinaire, qui stupéfiait les étrangers, dont beaucoup étaient encore imbus de cette mentalité quasi-féodale que la révolution et Napoléon, même vaincus, ont anéantie en Europe. Aussi voyait-on souvent un officier ou même un simple soldat, qui se croyait des titres à une réclamation ou qui s’était distingué par son courage, s’adresser directement à l’Empereur : « Sire ! J’ai mérité l’Etoile [la Légion d’honneur] ». Napoléon le fixait du regard, généralement en souriant : « Et comment ? «  Devant ses camarades, le postulant citait les combats où il s’était trouvé et ce qu’il avait fait. L’Empereur faisait inscrire son nom, après avoir demandé au colonel du régiment confiC-300x236 aide de camp dans HORS-SERIErmation des services et des faits. Parfois, lorsque ceux-ci semblaient patents, il interpellait les autres soldats, les « témoins ». A d’autres moments, inspectant un régiment dont l’ensemble s’était distingué, et pour lequel il avait prévu quelques récompenses, il s’adressait directement aux unités : « quel est le plus brave de la compagnie ? » Et la ratification impériale confirmait aussitôt l’opinion des soldats enthousiasmés. Mais il fallait être Napoléon pour se permettre de pareils contacts, dont le ton et l’apparence étaient parfois surprenants.  Toute inspection au cours de ses déplacements amenait  l’Empereur à exalter les sentiments des hommes par tout ce qui pouvait les frapper. C’est ainsi que, le 20 juillet 1813, allant de Dresde en un voyage-éclair, inspecter les corps du maréchal Oudinot qui sont face à Berlin, entre l’Elbe et la Sprée, il songe immédiatement à remettre des Aigles à deux régiments qui n’en sont pas encore dotés. Ce sont les 136ème et 156ème régiments d’infanterie, celui-ci étant le dernier des régiments créés. Oudinot les fait venir au château de Luckau, appartenant à la comtesse de Kielmansegge, où il a son quartier-général. La cérémonie est empreinte d’une frappante grandeur.

Jusqu’à la remise de l’Aigle au régiment, le drapeau demeure constamment roulé, enveloppé dans un étui de cuir qu’il est rigoureusement interdit de défaire. Au moment de la remise, le régiment est formé en trois colonnes occupant les trois côtés d’un carré, face au centre, le quatrième côté demeurant inoccupé. L’Empereur arrive, suivi de tout son état-major. Sa suite s’arrête et se range sur ce quatrième côté. Il s’avance à cheval, seul, vers le centre du carré où sont rassemblés, derrière leur colonel, les officiers du régiment. Habituellement c’est le Major-Général Berthier que l’Empereur charge de la remise de l’Aigle. Aujourd’hui, pour l’honorer, c’est Oudinot, commandant le corps d’armée, à qui il confie cette mission. Le maréchal met pied à terre. Le drapeau lui est apporté, sorti de son étui pour la première fois, pendant que les tambours battent jusqu’à ce qu’Oudinot arrive devant les rangs à cheval, tenant les rênes de la main droite et tendant le bras gauche vers l’emblème qui va leur être confié , s’adresse aux soldats : « Soldats ! Je vous confie ce drapeau ! Jurez-moi de le défendre jusqu’à votre dernier souffle ! Jurez-le ! Jurez-le ! » s’écrie-t-il en appuyant fortement sur ce cri « avec une émotion qui le rendit tout pâle », aux dires de la comtesse de Kielmansegge qui assistait à la scène. A ce dernier mot, au centre du carré, le colonel et les officiers élèvent leurs épées-signal auquel tous les soldats crient ensemble : « nous le jurons ! ». Oudinot remet alors au colonel le drapeau déployé, pendant que retentit trois fois le cri de « Vive l’Empereur ! » poussé par tous avec un enthousiasme difficile à décrire. Puis le régiment regagne son cantonnement.

Cette cérémonie, simple et grandiose, produisait un effet tellement exaltant sur la troupe, désormais « sous les drapeaux », que Napoléon, remettra des Aigles à trois régiments en plein champ de bataille, au cours des effroyables journées de Leipzig.

Marcel DOHER

 

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 3 janvier, 2019 )

La CAMPAGNE D’ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (III).

La CAMPAGNE D'ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (III). dans TEMOIGNAGES vionnet

Suite du témoignage de Vionnet de Maringoné.

Nous campâmes dans la plaine en colonne serrée par division et par bataillon en masse. Nous étions dans la boue et dans l’eau jusqu’à mi-jambes, jamais je n’ai pu comprendre quelle était la raison qui avait poussé à choisir une position aussi incommode et aussi malsaine. Le 22 août 1813, nous restâmes dans le même ordre. Une partie de la vieille Garde arriva avec la 4ème division. Nous fîmes aussi une visite aux généraux. Le 23, l’armée rétrograda une troisième fois sur Lauban. Elle n’y fit qu’une halte fort courte et vint camper près du village de Lichtenberg. Le 24, on continua la retraite. Le régiment fit une halte à Görlitz, où il reçut le pain pour trois jours et vint bivouaquer près du village de Kolivitz, où il n’arriva qu’à dix heures du soir, par une nuit obscure et une pluie horrible.  Le 25, il tomba une grêle si grosse et poussée avec tant de force que plusieurs soldats furent blessés/ Le 26, la division arriva devant Dresde, n’ayant pas la moitié des hommes présents, tant la fatigue en avait éparpillé sur les routes. Jamais on avait fait des marches aussi longues et aussi fatigantes. Il y a de Lowenberg à Dresde 50 lieues que nous fîmes en quatre jours, sous une pluie continuelle et à travers des routes épouvantables. En arrivant sur un monticule devant Dresde, nous vîmes que l’on se battait de l’autre côté de la ville ; un instant après, une batterie vint s’établir sur la rive gauche de l’Elbe et ouvrit le feu sur quelques troupes qui se trouvaient sur la rive droite du fleuve. On nous fit reposer pendant deux heures, puis on nous donna l’ordre d’entrer en ville. L’Empereur était à la sortie du pont et regardait défiler les régiments. Nous pensions loger chez l’habitant et ne songions nullement à nous battre, quand, en approchant de la route de Pirna nous entendîmes le feu de l’infanterie tandis qu’obus et boulets tombaient sur les maisons. Sur une petite place se tenaient les vieux grenadiers dela Vieille Garde et un peu plus loin était une petite redoute avec six canons qui faisaient un feu continuel sur l’ennemi, lequel était dans le Gross-Garten, jardin qui est à peine à une portée de pistolet. L’artillerie ennemie tirait à mitraille sans discontinuer. Ce fut sous ce feu meurtrier et à la sortie de la porte de Pirna que le régiment se forma en colonne serrée par division, au pas de course. Les deux premiers pelotons furent envoyés en tirailleurs, le premier bataillon marcha à l’angle du bois et le second droit à l’ennemi, qui fut culbuté sur tous les points et la position emportée en quelques minutes. La nuit ne permis pas de profiter de nos succès et de poursuivre l’ennemi, qui laissa la plaine et le bois couverts de ses morts. Je reçus deux coups de feu et deux coups de mitraille dans la poitrine. Mes deux lieutenant-colonels furent blessés. M. Dethan mourut des suites de ses blessures. Le régiment perdit en outre trente sept hommes tués ou blessés. 

Le 27 août au matin, malgré le mauvais temps, le régiment prit les armes et tirailla contre l’ennemi qui occupait le château de Gross-Garten. Le général Rottembourg ayant été nommé général de division, le commandement de sa brigade composée des 1er et 2ème régiments de Tirailleurs me fut confié. Je fus relevé au Gross-Garten par une division d’infanterie de ligne commandée par le général Paillard, que j’avais connu jadis en Espagne. La brigade se dirigea vers un village où l’ennemi avait une batterie de quinze pièces qui tirait sur nous sans relâche. Je fis placer les troupes en colonne serrée et profitai d’un accident de terrain qui nous cachait aux ennemis.

A suivre…

  

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 29 décembre, 2018 )

La CAMPAGNE D’ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (I).

La CAMPAGNE D'ALLEMAGNE (1813) RACONTEE par le COLONEL VIONNET de MARINGONE (I). dans TEMOIGNAGES vionnet

« Le 30 mars à 4 heures, je reçus l’ordre de partir dès le lendemain avant le jour. J’arrangeai  en hâte mes affaires et celles du régiment et y employai toute la nuit.

Le 31 mars à 6 heures du matin, je partis avec le bataillon de fusiliers que je commandais encore. Nous fîmes halte à Bondy et couchâmes à Claye.

Le 1er avril, nous déjeunâmes à Meaux à l’Hôtel de la Sirène, renommé pour sa bonne chère, et couchâmes à La Ferté.

Le 2 avril, à Château-Thierry où nous fîmes séjour le 3. Je visitai cette ville qui est déparée en deux par la Marne. C’est la patrie de La Fontaine, on y voit encore la maison qu’il habitait.

Le 4, à Dormans. La journée fut courte et le temps charmant. Les soldats n’en étaient pas moins fatigués. On leur faisait faire une heure d’exercices en arrivant au cantonnement ainsi que pendant la route, durant chaque repos. Ces troupes d’ailleurs avant d’aller à l’ennemi n’eurent d’autre instruction que celle donnée à chaque étape.

Le 5, à Épernay, je fus logé à La Croix d’Or, mais je dînai avec le capitaine hilaire [capitaine de voltigeurs au 52ème régiment d’infanterie, compatriote de Vionnet] et sa famille qui m’accueillirent avec la meilleure grâce du monde.

Les 6 et 7 à Châlons, je fus logé au Palais impérial. On remarquera que les maires nous logeaient toujours dans des hôtels car grâce à notre nourriture on nous faisait payer fort cher.

Le 8, Auve, un des plus pauvres villages de France, aussi nous fûmes-nous dispersés dans les environs.

Le 9, nous déjeunons à Sainte-Menehould. Il y a un mets fort bon qui porte le nom de cette ville [les pieds de porc à la Sainte-Menehould]. Nous couchons à Clermont.

Les 10 et 11, à Verdun, je dînai chez M. de Marbeuf.

Le 12, à Mars-la-Tour.

Le 13, à Metz, je fus logé au Faisan. Je rendis visite au général Lorge qui commandait la division et au préfet.

Le 14, à Courcelles, le prince de Wagram [maréchal Berthier] dîna dans l’hôtel où j’ai logé.

Les 15 et 16, à Saint-Avold. Le 16, l’Empereur dîna à l’Hôtel de la Poste, il donna 50 napoléons pour son dîner et 100 francs à la fille qui l’avait servi.

Le 17, à Sarrebruck.

Le 18, à Homburg.

Le 19 à Landshut.

Le 20 et le 21, à Kaiserleutern.

Le 22, à Venweiller.

Le 23, à Alzey.

Le 24, à Mayence.

Les 25 et 26, à Francfort, je fus logé chez M. Bethmann, le fameux banquier, qui me reçut très bien. Là je reçus ma nomination de colonel dans la Garde.

Le 27, à Hanau.

Le 28, je partis pour rejoindre le 2ème régiment de Tirailleurs de la Garde dont on m’avait donné le commandement.

Le 29, à Shlüchtern.

Le 30, à Fulda, je logeai chez le père d’un colonel au service de la France.

Le 1er mai, à Vac.

Le 2, à Weimar.

Le 3, à Lützen. Cette ville était remplie de blessés et de prisonniers. Les maisons étaient dévastées et je ne pus rien trouver à manger. Mon régiment était à Pegau, jolie ville à droite de l’Elster. Le roi de Prusse et l’empereur de Russie y avaient leur quartier-général le jour de la bataille.

Le 4, je rejoignis le régiment au bivouac près de Borna.

Le 5, la division fut bivouaquée en avant de Golditz et le 6, à Waldheim.

Le 7 mai, toute la Jeune garde bivouaqua en colonne par brigade près de Rosen.

Le 8, à Ober-Covitz, face à Dresde, dont nous n’étions éloignés que d’une petite lieue, sur le terrain même où Frédéric-le-Grand gagna une bataille en 1745. Je ne pouvais concevoir comment l’empereur de Russie et le roi de Prusse dont les plus grandes forces consistaient en cavalerie, avaient pu choisir un pays à la fois aussi coupé et aussi couvert pour y livrer une grande bataille, l’armée française n’ayant pas un cavalier à leur opposer. La victoire de Lützen fut la conséquence de cette grande faute. On la dut entièrement à l’infanterie française. Nos ennemis croyaient avoir aisément raison de cette infanterie qu’ils savaient mal instruite et inexpérimentée, il n’en fut rien. Si au contraire le terrain avait été mieux choisi, si la cavalerie russe avait pu se déployer et manœuvrer, l’armée française aurait été complètement anéantie. Le champ d’action des Russes était si resserré qu’ils s’embarrassèrent continuellement les uns les autres tout ne étant beaucoup plus exposés au feu de notre artillerie qui les atteignait partout où ils se trouvaient. Ils se retirèrent néanmoins en bon ordre et se trouvèrent au bout de quelques jours en état de livrer une seconde bataille. 

Le 10, nous entrâmes en ville entre huit heures et neuf heures du soir, juste au moment où les cornées étaient aux distributions, ce qui occasionna la perte de beaucoup d’effets. L’Empereur y était déjà depuis le 8, l’ennemi occupant la Ville neuve, S.M. logea au château du roi de Saxe tout près de l’Elbe et à fort peu de distance de l’ennemi qui nous envoya encore force mitraille, ce qui nous causa beaucoup de pertes.

Le régiment se reposa les 11, 12 et 13.

Le 14, il alla avec toute la Garde Impériale recevoir le roi de Saxe, près du château de Grosse-Garten sur la toute de Prague.

Le 15 mai à minuit, nous reçûmes l’ordre de prendre les armes immédiatement. L’armée entière resta en bataille jusqu’à 7 heures du matin. Nous nous mîmes alors en marche sur la route de Dresde à Berlin. Le régiment bivouaqua en avant de Reichenbach.

Le 17, on se remit en route et nous marchâmes jusqu’à une heure fort avancée de la nuit.

Le 18 après avoir fait un peu d’exercice, nous repartîmes pour nous arrêter à Bischofswerda où nous prîmes nos cantonnements.

Le soir on apprit qu’un détachement de lanciers de la Garde avait rencontré un gros de Cosaques et avait eu plusieurs hommes blessés. Le général Lanusse reçut l’ordre de s’en assurer. Il emmena le régiment qui partit le 19 à la pointe du jour. Mais on dit bientôt que les Cosaques s’étaient retirés et se trouvaient au moins à cinq lieues [environ 20 km] de nous. Le général alors nous fit rentrer au camp.

En y arrivant nous ne trouvâmes plus personne. L’armée était partie ; aussi après avoir fait rapidement la soupe nous nous remîmes en marche.  Nous rencontrâmes bientôt la Jeune Garde campée devant Bautzen sur trois lignes, la droite au village où se trouvait l’Empereur, la gauche face aux montagnes de Bohême. »

A suivre.

—-

Général Vionnet de Maringoné, « Mes Campagnes. Russie et Saxe (1812-1813) », A la Librairie des Deux empires, 2003, pp.69-74).

Sur ce personnage :

http://jeanmichel.guyon.free.fr/monsite/histoire/vionnet/generalvionnet.htm

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 16 décembre, 2018 )

Le capitaine Jean de Schaller…

cdr2

On sait, que les régiments suisses, quatre au total, surent bien s’illustrer lors des campagnes de l’Empire. Quelques uns seulement de ceux qui se firent remarquer dans leurs rangs ont laissé un témoignage. Jean de Schaller (1784-1863), capitaine au 4ème régiment suisse est l’un d’entre eux. Son récit, publié la première fois en 1888 par son descendant, Henri de Schaller, résume parfaitement ce que pouvait être l’existence d’un officier suisse durant cette période.

Ce fribourgeois entre en octobre 1806 comme sous-lieutenant dans le 4ème régiment suisse, nouvellement crée. En janvier 1807, le jeune Schaller après quelques jours de repos à Paris, est expédié avec son régiment en Bretagne. « Menacée d’un débarquement de troupes anglaises, cette région se prêtait avec beaucoup de patriotisme aux mesures de défense prises par l’Empereur. Nos troupes étaient bien vues partout où elles se présentaient, et les meilleures maisons de Rennes étaient ouvertes aux officiers suisses qui leur étaient recommandés », note l’auteur. Il restera deux années en Bretagne, accédant successivement aux grades de premier lieutenant et d’adjudant-major (en avril et juillet 1807) puis en août 1809 à celui de capitaine adjudant-major. Les choses deviennent sérieuses, lorsqu’en février 1810, Schaller pénètre en Espagne avec le 4ème régiment suisse. Ainsi débute véritablement son récit: « La chaleur était insupportable et les sources taries. Souvent je ne savais où abreuver mon cheval. Nous portions un peu d’eau potable pour notre usage dans les outres. La contrée [vers Zamora] nous parut fertile, mais elle était complètement ruinée par la guerre de destruction à laquelle se livraient avec fureur amis et ennemis ». Le 4 juin 1810, Schaller arrive à Astorga. « Notre cavalerie signalait 4 à 5000 hommes solidement établis sur les collines de Bonillos. Le 6, dès la pointe du jour, le bataillon Gœldlin passait le ruisseau pour attaquer le flanc gauche de l’ennemi, ayant comme soutien deux compagnies du 46ème [de ligne].

Le feu de tirailleurs fut très vif pendant une heure et nous perdîmes une vingtaine d’hommes morts ou blessés… ». Tout son témoignage est écrit sur ce même ton, ne laissant aucun répit au lecteur, lorsqu’il poursuit les bandes de guérilleros, souffrant, avec ses hommes, du soleil, de la soif et de la faim. Le 8 mars 1811, le 4ème suisse quitte l’Espagne, après une escale à Burgos.

Arrivé en France, son régiment (ainsi que toutes les troupes suisses) connaît une réorganisation importante. Les effectifs sont réduits. Schaller obtient une permission de trois mois, qu’il passe parmi les siens, en Suisse. En janvier 1812, il est expédié en Allemagne. « … tout notre corps d’armée était concentré à Insterbourg, où nous allions être passé en revue par l’Empereur. Le 18 juin [1812] au matin, nos troupes, auxquelles on avait prescrit depuis leur entrée en campagne de porter la moustache, se mirent en grande tenue, et, vers 10 heures, 40.000 se trouvèrent réunis dans une vaste plaine au-delà de l’Inster ». Nommé capitaine de grenadiers, lors de cette revue, Schaller prend la route de Gumbinen pour s’arrêter à Poniemen. Il traverse le Niémen le 24 juin. « Nous étions en Russie et la campagne était commencée. Comment en reviendrons-nous ? Nul n’y songeait », écrit-il. . Lorsqu’il évoque la bataille de Polotsk, en août 1812, il écrit : « La bataille fut sanglante ; Oudinot, blessé à l’épaule, dut remettre le commandement à Gouvion saint-Cyr.

Celui-ci prit d’habiles dispositions, concentra son armée sur la rive droite de la Polota, et le 18, vers 5 heures du soir, il attaqua l’ennemi avec fureur. Au bruit de la fusillade vint se mêler le ronflement formidable de 200 pièces d’artillerie et bientôt toute l’armée fut engagée. » Plus tard, Schaller évoquera avec précision l’arrivée de la neige, le froid, la Grande-Armée en déroute. « Le 4 novembre, la neige tomba pour la première fois et le 5, le sol en était couvert. Le thermomètre était descendu par un vent âpre et pénétrant à moins 12 degrés. La marche devenait de plus en plus difficile ».

Toute la retraite de Russie est parfaitement décrite par le capitaine de Schaller. « A Kamen, nous vîmes des fourgons de la maison de l’Empereur abandonnés sur la place et je pus remplir ma gourde d’une excellente eau-de-vie. Pris avec précaution, cette liqueur réchauffait mes membres affaiblis et me permettait de continuer la marche, sans succomber à la fatigue ». Schaller manquera de succomber lors de la retraite. Il sera sauvé in-extrémis par un fermier lituanien. Le 23 décembre, le voilà rendu à Marienbourg : « La peau de ma figure se pelait en larges bandes sanguinolentes et me rendait méconnaissable ».

Il retrouvera enfin le dépôt de son régiment à Nancy, le 1er mars 1813. « D’autres étaient restés dans les forteresses de la Prusse, de la Hollande ou à Mayence. Après avoir reçu les témoignages de sympathie de nos camarades et leurs félicitations sur ma promotion à la croix de la Légion d’honneur, j’obtins un congé de six mois pour soigner mes blessures », raconte le capitaine Schaller. 

« Déclaré incapable de servir » suite aux séquelles dues à la campagne de Russie, Schaller est admis à la retraite en octobre 1813. Mais c’était sans compter de la détermination de notre homme… « Je n’avais point renoncé à l’espoir de reprendre du service. Mes blessures s’étant cicatrisées et ma santé était bonne ». Le capitaine de Schaller retrouve donc en novembre 1814 son 4ème régiment suisse. Au retour de l’Empereur de son île d’Elbe, les régiments suisses, liés par un serment de fidélité prêté à Louis XVIII, refusent de reprendre du service « sans avoir reçu les ordres de la Diète ». C’est Schaller lui-même qui est délégué auprès de cette assemblée à Zurich. La Diète ordonne le licenciement des troupes suisses.

C.B.

 

 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 5 décembre, 2018 )

Jean [Jan]Jerzmanowski (1779-1862).

Jerzrmanowski

« Parti pour l’île d’Elbe pour commander les Polonais ayant suivi l’Empereur dans son exil, le 17 avril 1814, il rentre le dernier à Paris le 20 mars 1815. » (B. Quintin, « Dictionnaire des colonels de Napoléon », SPM, 1996, p. 455). Le courageux polonais avait participé à la campagne d’Italie en 1800, à celles d’Espagne, d’Allemagne, de Russie, de Saxe et enfin de France. En 1815, il est engagé dans la campagne de Belgique. Major au régiment de chevau-légers lanciers de la Garde Impériale, 14 avril 1815, puis commandant l’escadron polonais de ce régiment (22 avril 1815). Jerzmanowski sera blessé à Waterloo. Ce personnage était entré en 1800 comme volontaire dans la Légion polonaise au service de la France.

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
Commentaires fermés
( 15 novembre, 2018 )

Le 1er Lanciers lors du débarquement de l’île d’Elbe…

elbe.jpg

Ce que fit le 1er lanciers à la nouvelle du débarquement de Napoléon, nous est brièvement raconté par un de ses chefs d’escadron, M. de Trentinian. Élève de l’École royale militaire de Tournon en 1782, cadets aux chasseurs des Alpes en 1785, sous-lieutenant aux chasseurs bretons en 1791, Trentinian avait émigré et fait les campagnes de l’armée de Condé. Puis il était rentré dans l’armée nationale où il avait rapidement reconquis ses grades : fourrier en l’an X, sous-lieutenant en l’an XI, lieutenant en l’an XII, aide-de-camp du général Thiébault en 1807 (voir les « Mémoires » de ce général), capitaine en 1809, chef d’escadron en 1813.

Il passait pour être brave, actif, et il était en 1816 « cité dans la ville d’Agen comme un des officiers qui s’étaient le plus prononcés pour la cause royale ».  

Arthur CHUQUET. 

Note du chef d’escadron Trentinian. 

Aussitôt que le 1er régiment de lanciers du Roi eut appris la nouvelle du débarquement de Bonaparte, il s’empressa de renouveler son serment de fidélité au roi. Ayant reçu ordre de se porter sur Fontainebleau, ils furent instruits, à leur arrivée, que les troupes auxquelles ils devaient se joindre, s’étaient rangées du parti de l’Usurpateur. Le maréchal de camp Colbert sous les ordres duquel était le 1er régiment de lanciers, ne recevant aucun ordre et craignant que les soldats ne suivissent le coupable exemple de leurs camarades, décida de se retirer sur Paris.  Arrivé à Brunoy, le 1er de lanciers fut arrêté par un régiment qui passait à l’ennemi. Près d’Essonnes, l’infanterie et l’artillerie les arrêta de nouveau. Mais, voulant absolument rejoindre l’armée royale qu’on disait campée dans la Plaine Saint-Denis, le 1er de lanciers se jeta sur sa gauche et alla prendre poste à Montlhéry. Le colonel, connaissant le dévouement du sieur Trentinian pour le roi, l’envoya à Paris pour s’informer où se trouver l’armée royale et où était le Roi. Là, il apprit le départ de S.M. et l’arrivée de Bonaparte aux Tuileries.  Il retourna rendre compte de sa mission.

Mais déjà le général Colbert avait reçu ordre de se rendre à Vincennes ; l’armée était soumise. M. de Trentinian suivit son régiment. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 14 octobre, 2018 )

LETTRES d’Augustin MADELIN, sous-lieutenant lorrain, sur 1813 (2ème partie et fin).

06513473.jpg

Boersdorff, 27 juillet 1813. 

J’ai eu bien du bonheur, mes chers parents, d’avoir été détaché à la garde du parc, la maladie régna dans notre camp. Il entre tous les jours au moins 50 soldats à l’hôpital. Plusieurs de nos officiers sont malades, nous avons déjà eu le malheur d’en perdre un, ou atteints de cette maladie du mauvais pain qu’on donne, encore maintenant n’en donne-t-on que demi-ration ; dans le village où nous sommes, toute notre compagnie mange de très bon pain et est très bien nourrie. Aussi n’en avons-nous que trois ou quatre de malades. M. Serclet attend de jour en  jour son ordre de départ. M. Fromentin, le lieutenant de ma compagnie qui vient de nous rejoindre part aussi. J’ai reçu ces jours-cy une lettre de M. Eve ; j’ai eu en outre des nouvelles par un soldat blessé de ma compagnie qui était dans des hôpitaux de Dresde. Il m’a raconté que M. Eve y avait un très grand soin des malades en général, grondant tous les jours les directeurs et employés qui négligeaient les blessés. Je l’ai vu, m’a-t’il-dit, faire plusieurs charités, donner de l’argent aux pauvres blessés. On nous a payé deux mois ; le jeune Lapiere se trouvait sans argent étant sur le point de passer maréchal des logis. Il m’en a demandé ; je lui ai donné 50 francs que vous remettront ses. Je vous prie de les faire passer à Mme Eve ; profitant de votre permission je demande 100 francs à M. Eve, par conséquent je ferai passer plus tard à Mme Eve les 50 autres francs et 5 fr.30 que M. Eve a déboursés pour frais de poste. Je sais que je vous dois encore les 100 francs que le général Barrois m’a donnés. Je vous les rendrai dans un autre moment lorsqu’on me paiera mon indemnité ‘entrée en campagne. Cela et trois mois qu’on me doit encore font 554 francs. Je viens d’acheter pour 70 francs d’effets de remplacement, un pantalon 24 francs ; j’ai fait faire 2 paires de souliers. J’ai racheté des bas et de la toile pour raccommoder ma paire de bottes car il paraît que nous allons trotter. On vient de donner à chaque soldat 3 paires de souliers. J’ai racheté des bas et de la toile pour raccommoder mes chemise et me faire un canneson [sic]. Je me suis fait faire une paire de guêtres. Je crois que M. Serclet passera à Wenden où est notre petit dépôt, alors il vous rapportera mon grand uniforme, mon charivari et ma redingote que vous voudrez bien faire réparer. Adieu mes chers parents, embrassez mes frères pour moi et croyez au sincère attachement de votre dévoué et respectueux fils. Bonjour à Marie, à Catherine et à sœur Marthe. 

Signé : MADELIN 

Mes respects à maman Madelin, au cousin et à la cousine Naquard, à mon oncle Marcelin, aux dames Eve et aux dames Desforges. 

———-

Boersdorff, 13 aoust 1813 

Nous sommes  sur le point de partie mes chers parents ; la campagne recommence à ce qu’il paraît. En partant de Toul, je n’étais pas si bien portant que maintenant. Je vous réponds que ce mois de tranquillité que je viens de passer chez ces braves gens m’a fait du bien. Ce bon maître d’école et sa femme déjà m’étaient bien attachés. Depuis qu’ils savent que je dois partir, ils ne font que de pleurer ; ils viennent de mettre dans mon sac, une serviette et deux cravates. On dit que messieurs les russes toujours très fidèles à la foi des traités, viennent avant la fin  de l’armistice de passer l’Oder et de s’établit à Breslau. C’est un « on-dit ». C’est par M. Serclet que je vous écris car il est sur son départ. Il y a au régiment un officier qui doit 50 francs à M. Serclet ; il ne pouvait lui donner maintenant. M. Serclet était très embarrassé de sorte que je me suis offert à toucher ici son argent. Vous voudrez bien lui remettre à Toul les 50 francs ? Dès que je l’aurai touché, je le ferai passer à M. Eve qui vous l’enverra. J’attends le coup de canon, signal de notre départ. Ma musette est là, prête à être mise sur mon dos. A la première halte, je vous écrirai. M. Serclet est pressé ; je ne veux pas le faire attendre. Adieu mes chers parents, je charge M. Serclet de vous embrasser ainsi que mes frères et tous mes parents. 

Croyez au sincère attachement de votre dévoué et respectueux fils.  Signé : MADELIN. 

 ———

Aoust 1813 

Mon bon Jules, 

Ta lettre m’a fait le plus grand plaisir, je vos que tu ne m’oublies pas. Je te réponds que pour moi, je pense souvent à toi et à Madelin [frère aîné du jeune officier]. Voici les vacances qui approchent, je te souhaite beaucoup de plaisir. J’espère bien pour moi si la campagne recommence aller les passer en Pologne. Je me plais toujours beaucoup dans mon régiment ; hier encore, je suis allé dîner chez notre colonel qui a beaucoup de bontés pour moi. Tu verras par ma lettre, que voilà près de trois semaines que je passe bien tranquillement. Je crains bien d’être relevé ces jours-cy. Mets de temps en temps de petits billets pour moi dans les lettres de mon papa ; cela me fera grand plaisir. Adieu mon cher et bon frère. Embrasse Madelin pour moi, dis-lui que j’attends sa réponse et crois au sincère attachement de ton dévoué frère et ami. 

Signé : A. MADELIN. 

Si tu vois Thierry Cadet et Victor Gérard, dis leur bien des choses de ma part. Lersberg, le 20 aoust 1813. 

M. Serclet qui est encore resté quatre jours avec nous, vient de recevoir son ordre de départ. J’ai saisi un instant où nous sommes arrêtés pour vous écrire. Nous voilà rentrés en campagne, le canon ronfle à une lieue d’ici. C’est le 11ème corps qui donne ; notre compagnie est encore attachée au grand parc. J’espère que nous serons relevés ces jours-cy. Tenez, je n’avais pas fini ma phrase que j’entends dire que nous sommes relevés. M. Serclet vous dira dans quel piteux état est ma chaussure sans avoir de moyen de la remplacer, maintenant étant en route. Je viens de recevoir une lettre de mon frère datée de Nancy. Il paraît qu’il a encore été malade. Cela m’a fait bien de la peine. On part [lettre peut-être inachevée]. 

Signé : MADELIN. 22 aoust 1813. 40 francs. M. Serclet a payé pour moi une paire de bottes, une paire de souliers et un ressemelage de bottes. Je n’ai que le temps de vous embrasser. M. Serclet vous donnera des nouvelles de l’affaire d’hier. Votre respectueux et dévoué fils. 

Signé : MADELIN Saint-Mihiel, le 20 novembre 1813. 

———-

Monsieur, 

Puisqu’enfin vous avez connaissance de la mort prématurée de votre cher et infortuné fils, d’après ce que cet officier a écrit à sa famille (ceci n’est pas très clair quoiqu’il y ait malheureusement du rapport avec ce que je sais depuis longtemps). J’ai cru devoir vous taire cette fatale nouvelle tant après un mouvement naturel de ma part, que d’après la recommandation de Mlle Chardon, qui m’a conseillé ainsi que mon parent Colomb que je devais attendre d’avoir d’autres nouvelles plus satisfaisantes ; et ce afin de vous en donner le détail douloureux qui est parvenu à ma connaissance le 30 ou le 31 août.  Je me trouvais à environ 40 à 45 lieux de distance du régiment à Meissen sur l’Elbe, près de Dresde, lorsqu’une cantinière (la même qui me donna de l’eau-de-vie, le 21 août, pour envoyer à notre cher ami) cette femme nous rejoignait pour se rendre au dépôt ; en m’apercevant elle me dit : « Monsieur, j’ai une bien triste nouvelle à vous apprendre, notre aimable M. Madelin est blessé d’un coup de feu qui n’est pas mortel si il est bien soigné ; elle l’a porté elle-même à une chambre haute et l’a placé sur des matelas, lui a donné un peu de liqueur ; ensuite l’a recommandé à des chirurgiens car elle ne pouvait rester près de lui, à ce qu’elle m’a dit. Il était déjà pansé ; c’est le 23 août aux environs de Goldberg qu’il a reçu ce malheureux coup.

Je ne puis vous peindre, Monsieur, avec quelle douleur et quelle sensibilité, j’ai appris cette triste nouvelle.  Combien il m’en a coûté pour dissimuler une gaieté qui loin de dissiper mes peines, les augmentait encore plus en considérant Madame !

Cette tendre et respectable maman ! Qui en diverses occasions me parut si contente hélas !  Je me persuadais que c’était par trop de bontés et de complaisances pour nous qu’elle était si gaie.  Plusieurs fois, mon épouse m’a fait redoubler de soins pour ne point divulguer mon trop pénible secret, car il me semble que nous ne pouvions augmenter le malheur, mais plutôt disposer les tendres père et mère à supporter un deuil auquel ils devaient s’attendre d’un instant à l’autre.

Cependant, j’espère encore, car il est probable que le généreux et tendre M. Eve qui en parle dans sa lettre du 4 septembre l’a vue après qu’il eut connaissance de ce fatal accident.  S’il dit que votre cher Auguste se porte bien c’est qu’il a des espérances. La dangereuse maladie de M. Eve a mis ce respectable ami dans l’impossibilité de soigner votre cher blessé, puis une autre infinité d’autres circonstances qui ont contrarié nos vœux. Je vous supplie mon cher Monsieur Madelin et Madame, la trop déplorable maman, de ne pas perdre espoir tout à fait. Je vous ai dit sincèrement la vérité ; j’espère encore moi-même, quoique partageant avec vous tout le poids d’un aussi pénible malheur. Mon épouse n’est pas moins affligée que moi, et elle partage bien sincèrement votre juste douleur. Étant dans la douce espérance que vous recevrez Monsieur, des nouvelles moins accablantes ; je vous prie de me les procurer  le plus tôt qu’il vous sera possible. Vous obligerez infiniment celui qui a l’honneur d’être avec le respect et la sensibilité la plus parfaite, 

Monsieur et Madame, votre très humble et très dévoué serviteur, 

Signé : SERCLET, officier retiré. 

P.S/ M. Gay et M. Colomb me chargent de vous dire qu’ils partagent bien sincèrement vos douleurs. J’attends des nouvelles du régiment si elles vous concernent comme je l’espère, je me ferais l’honneur de vous en faire part. 

Auguste Madelin est blessé mortellement lors du combat de Goldberg, le 23 août 1813. Il avait dix-neuf ans. 

Ce témoignage fut publié en 1913 dans la « Revue des Études Napoléoniennes ». 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 11 octobre, 2018 )

LETTRES d’Augustin MADELIN, sous-lieutenant lorrain, sur 1813 (1ère partie).

06513471.jpg

Avec les lettres du sous-lieutenant Madelin, on a l’exemple même de cette correspondance intime et familiale qui pouvait être échangée entre un soldat et sa famille. Le jeune officier expédié au bout de l’Europe, ne manque pas un seul jour sans écrire à ses proches, n’oubliant jamais de saluer les parents, les amis, ceux qui sont restés tout là-bas dans sa Meurthe natale. On retrouve dans ses lettres les questions récurrentes du ravitaillement quotidien, des problèmes d’argent, de la tenue qu’il faut sans cesse entretenir et faire repriser, de l’avancement possible, probable ou qu’il faut oublier. Autant de thèmes que contient le tableau de l’officier en campagne, brossé avec simplicité et réalisme par Augustin Madelin. 

C.B.

Romain-Augustin Madelin, fils légitime de J.-B. Madelin, négociant à Toul, et de Rose Prat, son épouse, de la paroisse Saint-Jean du Cloître, est né dans cette même ville le 21 mai 1794. Il suivit les cours de mathématiques élémentaires au collège de Pont-à-Mousson, du 1er novembre 1811 au 11 avril 1812. Sorti de l’École militaire au début de 1813, il est incorporé comme sous-lieutenant au 149ème de ligne en formation. Le 30 mars, il est accueilli au camp de Gross-Awersleben par le chirurgien Eve, qui écrit à sa mère : « Sa timidité lui sied bien, car je sais qu’il a été questionné sur ses manœuvres, et que son colonel en a été content. » Le 23 août 1813, il est blessé mortellement d’une balle au front, à l’attaque d’une redoute au combat de Goldberg. La cantinière le transporte dans une chambre haute, le place sur un matelas, lui donne un cordial, fait un premier pansement…Voici, pieusement conservées par M. Madelin, ancien magistrat, les lettres du petit sous-lieutenant, tué dans la campagne d’Allemagne, en 1813. N’est-il pas émouvant de les publier, sans y changer une syllabe aujourd’hui qu’elles sont centenaires ? 

Charles-Léon BERNARDIN. 

Au camp devant Torgau, 12 mai 1813. 

Après 15 jours de marche forcée je trouve enfin un instant pour vous écrire mes chers parents ; Je commencerai par vous donner des nouvelles de ma santé qui continue toujours à être très bonne malgré les fatigues que nous endurons, et la faim que nous souffrons les trois quarts du temps. Outre que les vivres manquent par la négligence des employés, les officiers n’étant pas payés ne peuvent souvent pas se trouver le nécessaire, les soldats maraudent et s’en tirent. Heureusement que dans ma compagnie ‘ai quelques bon enfants qui partagent avec moi ce qu’ils ont. Depuis votre lettre du 9 avril je n’en ai point reçu de vous. M. Eve en avait reçu une de maman pour moi, il l’avait mise à la poste et je ne l’ai pas encore reçue. Le bon M. Eve qui vient d’être nommé, comme vous savez, chirurgien en chef de toute l’armée de l’Elbe, c’est-à-dire de dix corps d’armée a bien voulu se donner la peine de courir après moi pour me voir et s’informer comment je me portais. Les journaux vous ont sans doute appris la grande victoire de 2 mai. On évalue leur perte à trente mille hommes ; il y a avait quelqu’un qui avait passé sur le champ de bataille, 10 Russes ou Prussiens pour un Français. Notre division a eu le malheur de ne pas tirer un coup de fusil. En seconde ligne, spectateur de la bataille, nos soldats se désolaient de ne pas pouvoir approcher l’ennemi. Depuis ce jour juqu’aujourd’huy on a fait que les poursuivre. Notre corps d’armée après en avoir purgé la Saxe vient de passer l’Elbe, notre division la passé à Torgau et est allé camper à un lieu de l’autre côté de la ville. Je vois bien qu’il faut de suite finir ma lettre car nous pouvons bien partit tout à l’heure. Écrivez-moi souvent mes chers parents et soyez persuadés de l’éternel attachement de votre dévoué et respectueux fils. 

Signé : A. MADELIN, sous-lieutenant. 

Mes respects à tous mes parents et mes amis. J’embrasse bien cordialement mes bons frères. Bonjour à Marie, à sœur Marthe et à Catherine. 

———-

Au camp de… le 25 mai 1813 

Je ne sais pas si vous recevez mes lettres, mes chers parents, pour moi depuis 6 semaines je n’ai reçu aucune lettre de vous. Je crois que chaque fois que je vous écrirai je vous annoncerai des victoires ; les Russes et les Prussiens avaient le 21 les plus belles positions, elles leur furent toutes enlevées aux cris de « Vive l’Empereur ! » et sans perdre beaucoup de monde, et le soir  toute leur armée  était en déroute. Depuis le 21 nous les poursuivons. Pour moi je jouis toujours d’une excellente santé et je supporte très bien les fatigues de la guerre ; me voilà j’espère, habitué à coucher au bivouac, quelquefois avec de la paille, souvent sans paille ; depuis 6 semaines je n’ai pas couché dans un lit ni même dans ne chambre, et bien maintenant j’aime autant la paille et l’air du temps qu’un bel appartement et un bon lit. Je vais finir ma lettre aujourd’hui et si je trouve l’occasion de l’envoyer, je l’enverrai ; si je ne la trouve pas je vous marquerai ce qu’il arrivera le nouveau. Je vous embrasse donc mes chers parents ainsi que mes bons frères. Votre dévoué et respectueux fils. 

Signé : MADELIN Du 1er juin 1813. 

Depuis 6 jours que ma lettre est écrite je n’ai pas encore pu trouver l’occasion de vous l’envoyer. Je l’ouvre pour vous dire que ces jours-ci j’ai vu le général Barrois qui m’a fait beaucoup d’accueil. Aujourd’huy, il m’a envoyé » chercher et m’a demandé si j’espérais avoir de l’avancement dans mon corps. Je lui dis qu’il avait été question de me faire passer adjudant-major mais que maintenant in en parlait plus. Alors il me dit qu’il avait fait la demande pour me faire passer dans la Garde de sa division et si cela me faisait plaisir ; je répondis que oui et après nous êtes consultés, il fut décidé que si je passais adjudant-major avant que l’admission dans la Garde arrive je le refuserais lorsqu’elle viendrait, que si j’étais encore sous-lieutenant je l’accepterai si toutefois vous y consentez. Il m’a ensuite offert de l’argent comme on ne nous paye pas nos appointements et que le Gouvernement me doit 600 francs j’ai pris 100 francs, comptant vous les rendre lorsqu’on nous paiera. Le général me dit qu’il désirait que vous fassiez un cadeau de ces 100 francs à la supérieure de Saint-Nicolas. Veuillez bien lui en acheter un à peu près de ce prix-là. Je veux encore avoir le plaisir de vous embrasser ainsi que mes frères et vous assurer de l’éternel attachement de notre dévoué et respectueux fils. 

Signé : MADELIN. 

———-

Nous sommes à 2 lieues de Breslau.  Du 3 juin 1813. 

Nous voilà enfin à Breslau c’est-à-dire campé devant ? Notre 1ère division l’occupe ; nous nous reposons, car vous savez sans doute qu’il y a une trêve qui, dit-on, doit précéder la paix, in en parle ; je viens pour ainsi dire de me rhabiller à neuf ; mon pantalon était tout en loques, je n’avais plus de bas, plus qu’une paire de bottes toute dessemelée, plus de cannessons [sic], plus de mouchoirs de poche, encore deux cravates ; j’ai bien encore mes 6 chemises, mais j’en ai trois prêtée, il ne m’en reste plus que trois bien déchirées, car c’est mon soldat qui me les lave…

Signé:MADELIN. 

———-

Au camp devant Hanau, le 18 juin 1813. 

Je reçois trois lettres de vous presque en même temps mes chers parents : l’une en date du 29 avril que M. Eve me fait passer, l’autre du 9 may et la dernière du 27 may ; aussi, ai-je été près de 6 semaines sans en recevoir. Vous ne devez donc pas être étonnés si vous avez été si longtemps sans en recevoir des miennes ; je suis bien sûr que comme moi vous en recevrez deux ou trois à la fois car maintenant messieurs les cosaques n’arrêtent plus les courriers. Nous étions à Breslau qu’il y en avait encore trente ou quarante lieux en arrière. Nous voilà baraqués devant Hanau en attendant la continuation de la guerre ou la paix. Je n’oublie pas mon cher papa que votre fête tombe le 24 juin, je ne peux encore cette année que faire des vœux pour vous sans avoir le bonheur de vous les adresser moi-même. J’espère avoir ce plaisir-là une année, cependant je pense bien que, éloigné ou près de vous, vous n’êtes pas mois persuadé de la sincérité des vœux que je fais pour votre bonheur. 

Ma santé continue à être excellente, j’ai eu quelquefois la diarrhée, quelque temps la dysenterie, mais maintenant tous est passé, sinon encore un peu fatigué ; mais voici du repos qui nous arrive, les vires en viande, en vin et en pain bien mauvais à la vérité, ne nous manquent pas maintenant.

Si mon oncle Lemouse eut été garde-malade dans notre division, j’espère bien que moi, ni mes amis, n’en aurions jamais manqué et que maintenant au lieu d’acheter du pain blanc pour faire en notre soupe, il nous ne donnerait et pour cela et pour manger. Il fait bon être dans les bonnes grâces de ces messieurs. Je suis bien sûr que jamais ils n’ont jeuné deux heures de suite.  

Il vient d’arriver au régiment un major qui sort du 139ème où il était chef de bataillon. M. Paul qui par suite de sa blessure ne doit pas tarder à retourner à Toul, le connaît. Je désirerais bien que vous puissiez obtenir de lui une lettre de recommandation pour notre major, si cependant vous le jugez à propos.  Maintenant avec mes trois chemises, je pourrai en changer tous les trois ou quatre jours et par conséquent quitter les poux dont j’ai été garni jusqu’à présent. Heureusement que j’ai évité la gale, il y en seulement 644 dans le régiment qui l’ont ; c’est dans notre bataillon qu’il y en a le moins, encore il y en eut 128. On les traite maintenant dans une grande ferme à une demi-lieue du camp. Il y a des compagnies où il ne reste plus que dix ou douze hommes ; j’en ai encore 25 dans ma compagnie.

M. Serclet qui me dit dernièrement avoir reçu une lettre de M. Colomb m’a dit qu’il venait de vous écrire et m’apporte sa lettre pour la mettre dans la mienne. C’est un homme bien respectable. M. le général Barrois auquel j’en ai parlé comme sortant du même régiment paraît y prendre beaucoup d’intérêt.  

M. Marchand est maintenant assez éloigné de nous comme ordonnateur en chef du quartier-général de notre corps d’armée ; il est avec le général Lauriston et je ne sais pas précisément où. Quant à l’argent je lui en demanderais bien que vous feriez passer à ses parants à Toul mais je ne voudrais que vous l’emprunter et vous le ferai repasser lorsque je toucherai mes 300 francs d’indemnités de campagne. On me doit en outre quatre mois de solde, ce qui fait encore 320 francs ; on m’en devrait bien cinq mais l’officier-payeur n’entend pas raison et dit que d’après l’instruction de son inspecteur ma solde ne compte que du lendemain de mon arrivée au corps. Ah que je serais content si par hasard vous trouviez l’occasion de faire revenir mon porte-manteau du petit dépôt qui est à Wenden ! Mais je crois bien que cela est impossible : je crains qu’il y ait déjà de grands poils sur mes habits. Mon grand uniforme y est  [ainsi que] mon charivari et ma redingote ; si cela est soigné je n’aurais besoin en rentrant en France que d’un frac, un gilet et un pantalon, mais pour ainsi dire [de] tout mon linge. 

Adieu mes chers parents, je vous écrirai maintenant plus souvent puisque j’en aurai le temps. Comment pourrai-je oublier de si bons parents ainsi que les bons principes qu’ils m’ont inspirés ?  Soyez bien persuadés que jamais je ne les oublierai, et croyez au sincère attachement de votre dévoué et respectueux fils. Témoignez à toutes les personnes qui veulent bien penser à moi, combien j’y suis sensible.

J’embrasse bien tendrement mes frères ; bonjour à Marie, à Catherine et à sœur Marthe.  

Signé : A. MADELIN. 

———-

Monsieur Madelin, Négociant à Toul (Meurthe). Boersdorff, le 26 juillet 1813. 

Je croyais, mes chers parents, vous annoncer notre départ pour Hambourg, on prétendait que notre corps d’armée allait se diriger sur ce point. Nous devions partir le 20 ; voici le 20 passé, nous sommes encore ici. Il paraît que c’était un faux bruit car on fait presque autant de gazettes à l’armée qu’en France. Je continue à être très bien chez mes hôtes. On est aux petites attentions pour moi.

Mme Spielberg, femme du maître d’école a entrepris de me raccommoder mes effets. Elle est depuis le matin jusqu’au soir à l’ouvrage ; elle me garnit maintenant des bas que j’ai acheté et mes deux cannessons [sic] sont remis en état de refaire campagne. Je viens encore de faire un pantalon gris, c’est mon troisième. Comme on dit qu’on va nous donner du drap (avec notre argent) je ferai faire un frac bleu depuis que nous sommes partis de… le mien n’a pas quitté mon corps et se ressent fortement de bivouaquer.  Vous n’avez donc pas compris ou je me suis mal exprimé, mon cher papa quand je vous rapportai ce que m’avait proposé le général Barrois ; ce n’est pas moi du tout qui lui ai demandé à entrer dans la Garde, au contraire c’est lui qui m’a dit si je serais bien aise d’y entrer.  Vous sentez bien que cette question était embarrassante, je lui répondis cependant que si il jugeait que cela était utile à mon avancement j’aurais beaucoup de plaisir à servir sous ses ordres ; il me dit ensuite qu’il en avait fait faire la demande.  Ce fut alors que mon embarras augmenta. Je lui fis aussitôt part des bontés que Monsieur le Colonel avait pour moi : je lui dis même que dans le temps il avait été question de me faire passer  adjudant-major, mais qu’étant venu des officiers d’un autre régiment, cela n’avait pas réussi.  Ce fut alors qu’il me dit que si je venais à être nommé lieutenant, je n’aurais qu’à refuser lorsque l’admission arriverait. Elle ne l’est pas encore, alors je lui ai dit que je vous consulterais.  

Un cadre de notre régiment retourne en France au Hâvre où est notre dépôt. Retournent aussi les officiers que la campagne a mis hors d’état de continuer le service, il en part demain ; dans deux ou trois jours les autres partiront. M.Serclet est des derniers.  Rien de nouveau. Il paraît seulement que l’armistice est prolongé. Adieu mes chers parents. Donnez-moi de vos nouvelles et croyez au sincère attachement de votre dévoué et respectueux fils. J’embrasse mes frères. Mes respects à tous nos parents et amis. 

Signé : MADELIN           

A SUIVRE…  

Ce témoignage fut publié en 1913 dans la « Revue des Études Napoléoniennes ». 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 10 octobre, 2018 )

Le rôle du capitaine Randon à Laffrey, le 7 mars 1815…

 elbe.jpg

Randon, futur ministre de la Guerre et maréchal de France [il était né en 1795. Meurt en 1865. Fait maréchal en 1856 par Napoléon III] , alors capitaine au 93ème de ligne (depuis la fin de novembre 1813), était aide-de-camp de son oncle, le général Marchand [ce personnage resté fidèle aux Bourbons et qui commandait la place de Grenoble]. On a souvent prétendu qu’il vint le 7 mars 1815 à Laffrey donneur l’ordre, au bataillon du 5ème de ligne, de faire feu. Mais comme Randon le dit lui-même dans l’Exposé ci –dessous, il était venu à Laffrey que pour savoir ce qui s’y passait et rapporter des nouvelles. Il n’a pas crié « Feu ! », car si il l’avait fait, il n’aurait pas manqué dans son Exposé. D’ailleurs, ce n’était pas à lui d’ordonner de tirer.Tout au plus, il aura conseillé de faire feu : « Il est, a déclaré le chef du génie Tournadre, il est arrivé au moment où les troupes étaient en présence des rebelles et, avant de se porter à la tête de la colonne, il m’a dit : « Il faut faire tirer dessus ». 

Arthur CHUQUET 

Exposé de la conduite du capitaine Randon, aide-de-camp de M. le Lieutenant général comte Marchand. 

Grenoble, 3 décembre 1815. 

Employé à Grenoble à l’époque du 1ermars 1815 en qualité d’aide-de-camp de M. le Lieutenant-général Marchand, je fus envoyé dans la matinée du 7 mars 1815 pour se voir ce qu’était devenu un bataillon du 5ème régiment de ligne qu’on avait envoyé en avant, et qui, depuis vingt-quatre heures, n’avait pas donné de ses nouvelles, et en même temps pour venir en toute hâte donner un avis sur les événements importants dont je pourrais être témoin. Je joignis ce bataillon à six lieues de Grenoble, en avant du village de Laffrey, et je ne tardai pas à voir paraître l’avant-garde des troupes ennemies [celles de l’Empereur !] qui furent bientôt suivies de leur chef [Napoléon]. Après diverses sommations auxquelles le chef de bataillon répondit avec fermeté, Bonaparte marcha sur nous à la tête de sa troupe, joignit une compagnie de voltigeurs qui formait l’avant-garde et qui le reçut aux cris de « Vive l’Empereur ! » J’étais à dix pas quand ce premier événement arriva, et, jugeant qu’il était temps de remplir le but de ma mission, je tournai bride et traversai sans difficulté le reste du bataillon.Je fus bientôt poursuivi par cinq ou six chasseurs que Bonaparte avait envoyés après moi avec la promesse de cinquante napoléons s’ils pouvaient m’atteindre. Je les perdais à peine de vue que je rencontrai le colonel Labédoyère qui désertait à la tête de son régiment. Je ne savais d’abord à quoi attribuer un pareil mouvement. Mais mon incertitude cessa bientôt quand, entendant les cris de « Vive l’Empereur ! », Labédoyère lui-même voulut m’arrêter en voyant le ruban blanc dont j’étais décoré. J’étais bien monté. Je me jetai sur un des côtés de la route, renversai les premiers grenadiers, et me fis jour, par la force de mon cheval,à travers le reste de la colonne,avant qu’elle n’eût le temps de se reconnaître.

J’arrivai à Grenoble au milieu des cris d’une populace furieuse qui accourait au devant de l’Usurpateur, et rendis compte à mon général des funestes événements qui s’étaient passés sous mes yeux. 

Les mesures que l’on prit, ne purent arrêter l’insubordination des soldats, existés par l’exemple trop contagieux de leurs camarades, et je sortis de Grenoble avec M. le Lieutenant-général Marchand au moment où Bonaparte y entrait de l’autre côté.  Partageant l’opinion de mon général à l’égard de l’homme qui amenait tant de maux pour la France, mon sort a été uni au sien. Comme lui, j’avais été réintégré dans les fonctions que j’occupais avant l’époque malheureuse du 7 mars 1815.  Telle a été ma conduite pendant l’interrègne, et S.A.R. Monseigneur le duc d’Angoulême [le fils du comte d’Artois, futur Charles X], à son passage à Grenoble, a daigné me donner quelques éloges sur la manière dont je m’étais conduit dans une circonstance aussi critique que fatale à la France. 

(Document extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911). 

 ——————

Sur Randon lire cette notice en ligne: http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Louis_Randon

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
1...45678
« Page Précédente  Page Suivante »
|