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( 4 avril, 2022 )

Le baron Larrey…

Larrey

D.-J. LARREY (1766-1842), Docteur en Chirurgie et en Médecine, Premier Chirurgien de la Garde et de l’Hôpital de la Garde de S.M.I.et R, Commandant de la Légion d’Honneur, Chevalier de la Couronne de Fer, Inspecteur Général du Service de Santé des Armées, Professeur à l’Hôpital Militaire d’Instruction du Val de Grâce, Membre de l’Institut, de celui d’Égypte, de la Société de la Faculté de Médecine de Paris. Associé correspondant des Facultés de Montpellier, Toulouse, Bruxelles, de l’Académie Impériale Joséphine de Vienne, Madrid, Turin, Naples, Munich, et Iéna. Il a été créé Baron d’Empire le 31 janvier 1810.

Né à Beaudéan, près de Bagnères dans le comté de Bigorre, il est issu d’une modeste famille pyrénéenne, fils d’un cordonnier de village, éduqué par l’abbé Grasset jusqu’à 12 ans. Jean Dominique Larrey était fier de sa longue chevelure bouclée et sa petite et robuste taille lui valut le surnom de  » Hercule basset  » qui rendit populaire sa silhouette. Son apprentissage médical s’est déroulé près de son oncle Alexis à l’hôpital St. Joseph de la Grave, vieil hôpital toulousain, en 1780. Puis, Chirurgien de la Marine, il fait campagne à bord de la Vigilante, et compléta ses études sous la direction de Dessault. Nommé aide-major principal après la prise de Mayence par Custine, il put rendre service à Houchard encerclé. Ce fut la première fois qu’un médecin se trouva dans la mêlée et le Service de Santé ne sera plus considéré comme le refuge des « planqués ». Cependant, il sera toujours en butte à l’autorité stérilisante des Commissaires-Ordonnateurs et des Intendants Généraux ainsi que de la toute-puissante Administration de la guerre. Pour protéger ses blessés et ses services il mènera jusqu’à sa mort des guérillas et des batailles contre cette Administration. Cela n’empêche pas qu’il soit nommé Chirurgien en Chef à l’Armée de Corse, ensuite en Espagne et en Italie. Il suivit, malgré son récent mariage, la fortune du premier Consul dans l’expédition d’Égypte dont il improvisa le personnel médical et le matériel d’ambulance qui ne le suivit pas : il utilisa alors un moyen du pays : le chameau pour le transport des blessés et il raconte le fait dans ses Mémoires

 » Je fis construire cent paniers (sans doute en osier souple), deux par chameau, disposés en forme de berceau que l’animal portait de chaque côté de sa bosse, suspendus par des courroies élastiques au moyen d’une prolonge à bascule : ils pouvaient porter un blessé couché dans toute sa longueur. « 

De retour en France, il devint, en 1796, le premier Professeur titulaire de la chaire d’Anatomie et de Chirurgie Militaire. Dans ses fonctions, il inventa, entre autres, la ligature des vaisseaux sanguins. Il dut abandonner son poste l’année suivante pour rejoindre l’Armée d’Italie, et au retour, il reprend sa fonction au Val de Grâce. Il fut promu alors Chirurgien en Chef de la Garde Consulaire et Officier de la Légion d’Honneur à la création de l’Ordre.

De Boulogne à Waterloo, Larrey ne quittera plus l’Empereur, utilisant la confiance que lui accordait Napoléon, pour la mettre au profit des soins aux blessés. Chirurgien-soldat hors pair, il est partout, voit tout, connaît tout et prévoit tout. Les soldats l’appellent leur  » Providence ».

Le voici soignant le général Comte Morand : il porte la petite tenue de chirurgien, fond bleu à parements écarlates, gilet écarlate, bottes noires à parements. On voit à côté de lui ses instruments personnels et les pansements nécessaires pour donner les premiers soins. Il eut le titre de Chirurgien en Chef de la Garde Impériale. Cette fonction représente la participation à 25 campagnes, 60 batailles rangées et 400 combats. C’est au cours de la campagne de Russie qu’il devint Chirurgien en Chef de la Grande Armée. Il faillit y rester pendant le passage de la Bérézina, et relate dans ses Mémoires les faits suivants :

 » J’étais près de mourir quand je fus heureusement reconnu. Mon nom fut prononcé. Aussitôt les regards se tournent vers moi puis chacun s’empresse de m’aider… C’est aux soldats que je dois mon existence… Chacun me faisait place et j’étais aussitôt entouré de paille et de leurs vêtements. »

On peut ajouter qu’à la Moskowa, en deux fois 24 heures, il pratiqua, seul, 200 amputations dont 11 désarticulations de l’épaule avec 75% de succès, aidé par l’environnement glacé, servant d’anesthésique.

Revenons en arrière, c’est alors qu’étant parti comme aide-major, en 1792, à l’Armée du Rhin, il eut un éclair de génie au cours de cette campagne, en Franconie, sous les ordres de Houchard En effet c’est en regardant à la lorgnette évoluer des batteries d’artillerie volante, qu’il eut l’idée de les transformer et de concevoir les « Ambulances Volantes  » capables de suivre les combattants et de les secourir jusqu’au cœur de la bataille. Il présenta son plan à Houchard et devint ainsi l’inventeur des ambulances volantes. C’est le but de mon propos sur ces dernières qui virent le jour, sur le papier, en 1792 et réalisée seulement en 1797 pour l’Armée d’Italie, qui sauvèrent, parmi tous les blessés, bien des gueules cassées. Dans ce projet, l’équipe sanitaire se compose alors d’un Chirurgien-Chef, de 2 assistants, et d’un infirmier. Ils seront montés et les fontes des chevaux porteront des pansements et des instruments de première urgence. Le Commissaire Villemanzy, consulté par Houchard, donne son accord et en quelques semaines, les premières « ambulances volantes » furent mises au point, ce qui ne manque pas de le faire remarquer par Bonaparte. Il faut citer aussi Heurteloup et le Baron Percy, qui pensent au même problème que Larrey, mais Percy le résout d’une autre manière en inventant le  » Wurtz  » : caisson ordinaire, difficile à conduire et insuffisant dans les grandes occasions et les chirurgiens étaient difficiles à remplacer. On dut y renoncer. Il faut rappeler qu’à la fin de la Monarchie et sous la Révolution, le Service de Santé est considéré par le Commandement comme une organisation très accessoire, ce dernier étant orienté vers le combat avec peu de soucis pour les pertes humaines. Pourtant, certaines personnes pensèrent donner au Service de Santé une structure, des moyens et des modes de fonctionnement dans le but d’aller récupérer les blessés sur le champ de bataille, afin de les acheminer vers des centres de traitement susceptibles de leur donner des soins plus efficaces. Ces idées furent loin d’être appliquées et en 1792, le règlement des Hôpitaux ambulants qui suivent les colonnes est le suivant : les hommes et les chevaux sont mis à la disposition par l’entrepreneur de charrois ou de la régie pour être affectés à ce service. Les caissons attelés de 4 chevaux sont recouverts d’une toile enduite et sur les caisses sont inscrits les mots :  » Hôpital ambulant N°.. « , qui restait à une lieue de l’Armée.

Un nouveau règlement est édité sous le Directoire, le 20 Thermidor An VI (7 août 1798) qui modifie la couleur de l’uniforme lequel sera  » bleu national piqué de blanc sur le rapport d’un trente deuxième. » Cette couleur fut changée en  » bleu barbeau » par le règlement du 1er Vendémiaire An XII (24 septembre 1803). La couleur distinctive des chirurgiens devient l’écarlate, mais cette décision semble être restée lettre morte car elle ne fut pas suivie en pratique. Cependant l’organisation du Service de Santé reconnaissait le personnel par une couleur distinctive : noire pour les médecins, cramoisi pour les chirurgiens et vert pour les pharmaciens. La couleur de l’uniforme resta gris bleu et les revers croisés se portent rabattus en laissant voir le gilet tantôt gris, blanc ou écarlate. Le haut du collet avait des broderies différenciées et ils ont tous droit au port de l’épée. On peut ajouter que les Officiers de Santé attachés au régiment, portent le plus souvent l’uniforme du régiment avec la couleur de leur spécialité et les marques de leur classe au collet.

Le nombre de chirurgiens des corps est de 1000 au début de l’Empire, il passera à plus de 2000 par la suite. Seule la formation de la Garde Impériale comporte des médecins et des chirurgiens dignes de ce nom disposant d’ambulances, de caissons et de matériel, et accompagnés d’infirmiers… Dans la Garde, ils ont en outre l’aiguillette or à l’épaule droite. On constate surtout entre 1804 et 1815 cette différenciation de plus en plus marquée entre les uniformes de la Garde et ceux de la Ligne par le rapprochement de leurs tenues avec celles portées par les combattants. Ce qui aboutit à l’abandon progressif du bleu barbeau.

Le Service des ambulances

Le service était organisé en 3 divisions. Chacune d’elles comprenait 8 à 12 ambulances légères à 2 roues et 4 ambulances lourdes à 4 roues tirées par 4 chevaux, et 2 fourgons contenant pansements et instruments. Ces groupes mobiles sont complétés par une ambulance sédentaire et 2 hôpitaux temporaires, il faut dire que seule la Garde possédait une telle organisation. Chaque ambulance est placée sous la direction d’un Chirurgien de 1ère classe assisté par 6 chirurgiens de seconde classe, 2 pharmaciens et 8 infirmiers. En 1806, Napoléon, par un décret du 1er mai, grâce à l’action conjuguée de Larrey et de Percy, crée 5 compagnies d’ouvriers d’administration comprenant 100 infirmiers.

Ces derniers sont au service des Ambulances. Vêtus de gris jusqu’à ce qu’en 1809 on leur donne un uniforme de coupe militaire. Ils sont alors formés en 10 compagnies de 125 hommes. Ils portent un chapeau noir, puis un shako noir sans cordon, à plaque de cuivre jaune avec le N° de la compagnie, veste blanche, culottes blanches, guêtres et chaussures noires. Leurs grades sont : Centenier, commandant de compagnie, Sous-Centenier et Sergent-major. Sergent et caporal. En 1812, le nouveau règlement leur donne la poche en long, supprime le fusil, et la giberne est remplacée par un sac à compartiments pour contenir les objets de 1er secours pour les blessés. Ils ont également une tenue de travail. (bonnet de police et tablier). Ils sont encadrés par les Médecins, les Chirurgiens et les Pharmaciens de 1ère, de 2ème ou 3ème classe et détachés suivant leur classe auprès des Etats-Majors, des Régiments, des Ambulances ou des Hôpitaux Militaires. La Garde possédait un Service de Santé particulièrement bien organisé, en raison de l’attention spéciale qu’accordait l’Empereur à Larrey. Larrey avait alors divisé son ambulance volante en 3 divisions comprenant chacune 75 infirmiers à pied, 36 infirmiers à cheval et 60 conducteurs.

On distingue deux types de voitures : La voiture légère à deux roues qui peut être attelée de trois façons différentes :

1. Un cheval entre les brancards

2.  de chaque côté du timon : un en porteur et un en sous-verge, le cheval porteur peut être attelé à hauteur du limonier, les traits bouclés à un palonnier suspendu au brancard gauche de la voiture

3.  le cheval porteur en flèche. Son collier est alors relié par des traits en corde à l’extrémité des brancards de la voiture et le harnais ne comporte pas d’avaloir. La voiture est une caisse dont les quatre angles inférieurs sont suspendus par de fortes courroies de cuir à quatre ressorts de fer. Les chevaux porteurs sont montés par les conducteurs. La voiture a 4 roues, destinée surtout au pays de montagne, dont la caisse est un peu plus longue et qui est généralement attelée de 4 chevaux, parfois 6 chevaux en cas de difficulté de terrain. Certaines voitures, attelées à grandes guides, étaient conduites par un militaire, juché au devant de la caisse. Les deux chevaux de derrière étaient attelés de chaque côté du timon de l’avant-train; le cheval porteur à gauche, le sous-verge à droite. En plus de leur rôle de traction et de retenue, ils dirigeaient l’avant-train ; ils étaient reliés à l’anneau d’attelage du timon par des chaînes engagées dans la plate-longe. Les deux chevaux de devant étaient attelés au bout du timon par des palonniers reliés au porte-palonnier de volée, cheval porteur à gauche et sous-verge à droite. Les chevaux porteurs servaient de montures aux conducteurs. Celui de sous-verge comprend : licol avec longe, bride de cavalerie, collier, une paire de traits, fourreau de traits, sous-ventrières, la croupière, rênes de filet tenues par le conducteur. Pour les chevaux de devant, le harnais est le même que pour les chevaux de derrière, sauf l’avaloir et la plate-longe qui sont remplacés par un surdos recouvert d’une sellette en cuir de vache.

Toutes ces voitures étaient peintes en gris, ocre clair ou en vert olive, les parois intérieures restant en bois naturel. Toutes les ferrures, charnières, ressorts, etc., étaient noires. Les cordages enserrant les lames de ressorts étaient noircis. Les courroies de suspension et de balancement, en cuir naturel. Les toitures étaient de toile cirée noire, portant en lettres blanches, de chaque coté, Nème DIVn d’AMBULANCE ou AMBULANCE du Nème CORPS ou encore AMBULANCE Gle. L’inscription sur celles de la Garde présentait un Aigle au milieu de GARDE IMPERIALE, surmontée du mot AMBULANCE. Les voitures, attelées par le Train des Equipages, étaient accompagnées d’infirmiers montés et de chirurgiens à cheval qui  » portent à l’arçon de leur selle comme dans une valise des moyens de pansements fort abondants « . Parmi les objets se trouvant dans les ambulances figuraient des brancards. A la fin de l’Empire, un essai allait être fait pour faire porter ces brancards par des infirmiers spéciaux qui reçurent le nom de despotats.

A Waterloo, Larrey dirigea les ambulances jusqu’à l’instant de la déroute où il tomba, frappé de deux coups de sabre, entre les mains des Prussiens. Il fut fait prisonnier et conduit devant le Général Blücher ; ce dernier le traita en ennemi généreux. Larrey porte la petite tenue de chirurgien, fond bleu barbeau à collet et parements écarlate garnis de broderies or. Gilet écarlate, culotte blanche, bottes noires à revers fauves. Les aiguillettes de l’épaule droite marquent l’appartenance à la Garde. Il porte un coffret renfermant ses instruments personnels, des pansements et de la charpie pour donner sur place les premiers soins. Après la fin de l’Empire, bien que mis à l’écart par la Restauration, Larrey, respecté et admiré de tous, fut réintégré par le gouvernement de Juillet et il va se servir alors de son autorité et de son prestige pour défendre l’organisation du Service de Santé contre les avis néfastes de l’Intendance de l’époque. Larrey meurt à Lyon le 25 Juillet 1842, au retour d’une inspection des Hôpitaux de l’armée d’Algérie, qu’il accepta de faire sur ordre de Louis Philippe, à l’âge de 76 ans. Mission qu’il accomplit, bien que malade, et qu’il ne voulut pas refuser. Les médecins de l’Hôpital militaire procédèrent à l’embaumement. Le cœur et les entrailles furent prélevés et furent transférés au Val de Grâce, le cœur en 1854, et ce fut autre chose pour ses entrailles. Sa dépouille fut bien transférée à Paris après que les Honneurs Militaires et Civils lui furent rendus. Son testament exprimait le vœu d’être enterré  » dans un petit coin du jardin de l’Infirmerie des Invalides « , mais le refus du ministre de la guerre, le Maréchal Soult, fit que la ville de Paris se montra plus généreuse, grâce à Arago, en lui offrant une sépulture à perpétuité au Père Lachaise.

C’est seulement le 15 décembre 1992, anniversaire du retour des cendres de l’Empereur, que le transfert du corps de Larrey eut lieu aux Invalides, dans la crypte des Gouverneurs, au cours d’une importante manifestation, L’exhumation du corps fut faite par Madame le Professeur Bonnet Lecomte, Médecin-Inspecteur et Directeur de l’Institut Médico-Légal, le Docteur Pierre L. Thillaud, et mon confrère le Docteur Claude Lavaste, Odontologiste. Ce dernier en profita pour faire un examen dentaire de la mâchoire de D. Larrey et en faire des photographies ainsi que des boutons de son uniforme. Soldat énergique, peu soucieux de la fatigue, doué des qualités de calme, de sang-froid et de bravoure devenues proverbiales, soignant, pansant et opérant les blessés avec rapidité et compétence et surtout avec un grand esprit d’humanité. Le plus bel éloge qu’on puisse lui faire est de citer la phrase du testament de l’Empereur : « Si l’Armée élève une colonne à la reconnaissance, elle doit l’ériger à Larrey« .

Sacha BOGOPOLSKY

DCD, DSO, DEA Ecole Pratiques des Hautes Etudes (La Sorbonne, Paris).

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( 17 décembre, 2021 )

Encore quelques mots à propos du Retour des Cendres…

Napoléon le Grand2

« Pendant près de vingt ans, Napoléon, qui mit six ans à mourir, dormit le grand sommeil dans l’île Maudite; mais, en 1840, arriva le prince de Joinville, sur la « Belle-Poule », que l’on avait peinte en noir pour sa funèbre mission, et qui garda depuis sa livrée de deuil. Les restes de l’Empereur, rendus à la France, s’acheminèrent vers les bords de la Seine, où l’attendait le mausolée le plus grandiose que jamais pût rêver un souverain.

Dans une lettre, rappelée par « Le Temps », le 4 mai 1869, Balzac, qui fut témoin du retour des cendres, écrivait ce qui suit :

Hier, 1.500.000 personnes dans les Champs-Élysées. Chose qui ferait croire à des intentions dans les effets naturels, au moment où le corps de Napoléon est entré aux Invalides, il s’est formé un arc-en-ciel au-dessus des Invalides. Victor Hugo a fait un poème sublime, une ode sur le retour de l’empereur. Depuis Le Havre jusqu’au Pecq, toutes les rives de la Seine étaient noires de monde et toutes ces popu lations se sont agenouillées quand le bateau passait.

C’est plus grand que les triomphes romains. Il est reconnaissable dans son tombeau : la chair est blanche, la main est parlante. Il est l’homme des prestiges jusqu’au bout ; Paris, la ville des miracles. En cinq jours, on a fait cent-vingt statues, dont sept ou huit superbes, cent colonnes triomphales, des urnes de vingt pieds de haut et des tribunes pour 100.000 personnes.

Les Invalides étaient tendus en velours violet parsemé d’abeilles. Mon tapissier me disait ce mot, pour expliquer la chose : « Monsieur, dans ce cas-là tout le monde est tapissier. »

(J. SILVESTRE, « De Waterloo à Sainte-Hélène… », Félix Alcan, éditeur, 1904, pp.303-304)

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( 15 décembre, 2021 )

Un témoin méconnu du Retour des Cendres (1840)

Un témoin méconnu du Retour des Cendres (1840) dans TEMOIGNAGES 1840

Jean Codru-Dragusanu, décédé en 1884, était originaire de Roumanie, plus précisément de la légendaire province de Transylvanie. Il se trouvait en décembre 1840 à Paris, lorsque l’Empereur retrouva enfin sa capitale. Ses souvenirs, assez surprenants par certains détails, voire fantaisistes par d’autres, furent publiés pour la première fois en France (et traduits en français) par un certain J. Norga dans la «Revue des Etudes Napoléoniennes», en juillet 1912 (1).

C.B.

-1) Nous avons complété ce témoignage par quelques notes nouvelles.

«J’assistais le 15 décembre (2) passé à une autre festivité nationale française à Paris. Il vous est connu que Napoléon-le-Grand avait été interné dans l’île de Sainte-Hélène, sous garde anglaise, et qu’il y mourut en 1821. Le roi Louis-Philippe conclut avec les Anglais une espèce d’alliance, d’ entente cordiale et, en conséquence, il obtint l’extradition des restes de Napoléon pour être déposés, sur les bords de la Seine, au milieu du peuple de Paris (3). Un fils du Roi, le Prince de Joinville, fut chargé de porter ces précieuses reliques sur sa frégate la «Belle-Poule» jusqu’aux rivages dela France ; elles furent ensuite transportées sur une petite embarcation et menées en amont dela Seine jusqu’à Neuilly, près de Paris.

Le sarcophage fut chargé ensuite sur un gigantesque char funèbre, attelé de seize chevaux, couverts de draperies de velours noir bordé d’argent et dirigé, en grande pompe militaire, aux sons de la musique, -les vieilles voitures impériales, un cheval couvert des franges employées par le défunt lui-même (4), venant ensuite, et le Roi, le Prince, les dignitaires de l’Etat suivant, parmi les régiments de l’armée et des milliers de spectateurs (5) , vers le Dôme des Invalides, destiné à recevoir les cendres, qui furent déposées sur un catafalque.

————–

-2) 1840.

-3) Sur les accords entre la France et l’Angleterre, l’expédition du Retour des Cendres, et l’arrivée des cendres de l’empereur en France, leur cheminement de Cherbourg à Paris, voir avant tout l’ouvrage récent de Georges Poisson (« L’aventure du Retour des Cendres », Paris, Tallandier, 2004). On consultera en complément les récits de Philippe de Rohan-Chabot [Commissaire du Roi pour la dite expédition] (« Les Cinq cercueils de l’Empereur… » , Paris, France-Empire, 1985), celui du Général Gourgaud [un des fidèles de l'épisode hélènien et qui fit partie de l'expédition de 1840, avec Bertrand père et fils, Las Cases, fils, Marchand, Ali…] (« Le Retour des Cendres de l’Empereur Napoléon. Préface et notes de Christophe Bourachot », Paris, Arléa, 2003) et enfin le journal du Mameluck Ali [de son vrai nom Louis-Etienne Saint-Denis], qui a été publié en 2003, chez Tallandier.

-4) Impossible, compte tenu de la durée de vie d’un cheval…Néanmoins ce « faux cheval » était harnaché d’une vraie selle de l’Empereur. Quant aux « vieilles voitures impériales », Dragusanu est le seul, à notre connaissance, à en faire mention…

-5) Plus de cent mille parisiens se pressait sur le parcours du cortège, et ce par une température extrême : moins 12 degrés …

Ce qui me surprit le plus, ce furent les pleurs et l’enthousiasme du bas peuple, qui, pendant toute la journée de cette cérémonie funèbre, pressé jusqu’à l’écrasement, sur le parcours d’une ville entière, ne cessait pas de crier : « Vive l’Empereur ! » -et il était mort, lui depuis bien vingt ans !

Le corps, embaumé et absolument intact en ce qui concerne la figure, fut exposé ensuite pendant huit jours, sous un couvercle de cristal dans l’église, pour que tout le monde pût le voir (6).

-6) Détail incroyable mais peu crédible. Personne, dans aucun récit, ne parle d’une telle chose qui aurait dû choquer les témoins.

La France entière et la moitié de la population de l’Angleterre accoururent comme en pèlerinage (7). Toute la journée, du matin au soir, le quartier était assiégé de curieux et à l’intervalle de cinq minutes cent personnes étaient admises à entrer dans l’église.

-7) Cela reste à démontrer…

Enfin ces jours passèrent et la plupart revinrent chez eux sans avoir pu le voir, car le sarcophage avait été scellé et descendu dans une chapelle souterraine. Il arriva même alors quelque chose de comique, mais en même temps de touchant. Un groupe d’une trentaine de paysans était venu de loin pour voir l’Empereur et on le leur avait défendu, car ils étaient en blouse et il n’était pas permis d’entrer dans un pareil costume. Ayant entendu cette défense, nos gens laissèrent leurs blouses et voulurent entrer tout de même. Il aurait fallu voir les haillons, jusqu’alors invisibles, que ces pauvres paysans portaient comme vêtement !

«Holà, dit le gardien, non seulement la blouse n’est pas admise pour les visiteurs, mais il faut avoir un habit, et pas des haillons.

Vous ne pouvez pas entrer ! »

Et un d’entre eux, se donnant du courage, à dire : «Mais, monsieur, quand je payons l’impôt, pourquoi que le percepteur du Roi ne renvoie-t-il pas les gens en guenilles ? Je voulons -sacredieu !- voir l’Empereur !»

Cela leur fut utile. Un d’entre eux avait un vêtement un peu plus décent et il se terminait même par quelque chose qui ressemblait à la queue d’un habit noir ; il fut admis donc en cette qualité et reçu dans l’église. Il vit ce qu’il désirait voir et sortit les yeux humides, puis, avec une générosité vraiment française, il prêta à ses camarades sa guenille pour qu’ils pussent, à leur tour, voir aussi les précieuses reliques impériales. Il s’en retournèrent enfin à leur misère, consolés, mais non sans serrer les poings et grincer des dents contre le régime qui n’a cure du pauvre et lui demande de se mettre en habit.»

Jean CODRU-DRAGUSANU

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( 15 décembre, 2021 )

La veillée du Retour des Cendres racontée par un « Brave »…

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Le 15 décembre 1840, l’Empereur retrouve sa capitale. Il fait un froid glacial mais cela n’a pas empêché cent mille parisiens de se presser sur le parcours du cortège. Le passage qui suit est extrait des « Mémoires » du grognard Jean-Marie Putigny, un brave de la Grande-Armée. Putigny, né le 9 juin 1774 à Saillenard (Saône-et-Loire) s’engagea dès 1792. Il est dans l’armée du Nord, en Vendée, en Italie. Plus tard on le retrouve dans la Grande-Armée. Il sera à Austerlitz, à Auerstaedt, à Eylau, à Wagram. Il connaîtra les plaines glacées de Russie puis la chute de l’Empire. Son témoignage fut publié par son descendant Bob Putigny une première fois en 1950 (Gallimard) puis en 1980 (Copernic). Moins connus que ceux de Bourgogne ou de Coignet, ses souvenirs sont ceux d’un homme simple, attachant et bonapartiste sans réserve. Un de ceux pour lesquels le retour du « Petit Caporal » dans sa bonne ville de Paris marquait l’apogée d’une existence vouée toute entière à Napoléon. Notons enfin que Jean-Marie Putigny, Baron d’Empire en 1809, officier de la Légion d’honneur en 1815, s’éteint à Tournus, le 5 mai 1849, 28 ans jour pour jour après la mort de « son » empereur…

Putigny, venu de sa Bourgogne, débarque à Paris.

Dès le 14 décembre il se rend sur les bords de la Seine afin de rejoindre l’endroit où vient d’arriver le bateau contenant les Cendres de l’Empereur, mais laissons-le parler : 

« Je descends de voiture au pont de Neuilly. A deux cents pas de là un petit navire vient d’accoster au quai de la Seine. Il est là, dans son cercueil. Mon émotion est si intense, les sensations, les souvenirs se succèdent à une telle vitesse que j’avance comme un automate, ne voyant rien que cette boîte noire sur le pont du navire: Lui. Mais il me faut attendre longtemps avant de pouvoir m’en approcher et de me retrouver ensuite sur le quai au milieu d’une armée de revenants: visages ridés, silhouettes courbées aux uniformes défraîchis, de tous grades et de toutes armes.  Avec hésitation je reconnais quelques camarades et, les regardant mieux, découvre à travers eux ce que je suis maintenant devenu: un vieil homme…  Le jour est tombé depuis longtemps. Les rafales du vent, soufflant le long du fleuve, allongent les flammes des torchères allumées auprès de l’Empereur, et avivent les feux autour desquels nous essayons de nous réchauffer un peu. Nous, les vétérans de la Grande Armée, toussant et grelottant, qui ont voulu Le veiller pendant la première nuit de son retour en France.  Par une dizaine de degrés sous zéro, malgré les gilets de laine, mes rhumatismes de Russie se réveillent, mes bras et mes épaules sont tordus par le froid. Je ne sens plus mes pieds, ni les doigts de mes mains, les oreilles me font mal. Faute de bois les feux se sont éteints. Je peux me protéger, un peu, de la bise glaciale en me tenant contre l’une des colonnes du seul bâtiment existant sur le quai, une construction de bois surmontée d’un fronton très élevé sous lequel on remise, avant l’aube, une énorme machine: le corbillard impérial. Les heures, les minutes se succèdent interminables… Il finit par faire jour. A neuf heures, après une salve d’artillerie, les cloches sonnent: les marins du bateau portant le cercueil franchissent la passerelle; l’Empereur est de nouveau parmi nous, sur le sol de France. J’oublie le froid et mes pauvres douleurs… Des larmes roulent sur mes joues, tandis que le cercueil est placé dans le char funèbre et que se forme le cortège.  On y avait prévu des places pour tout le monde, pour les officiels, pour l’armée nouvelle, les fonctionnaires, les blancs-becs qui ne L‘avaient pas connu, pour leurs pères qui L‘avaient trahi ou s’étaient battus contre Lui.  Mais personne ne s’était préoccupé de nous, n’avait pensé que ses anciens compagnons, ses fidèles, les Impériaux comme l’on dit encore, viendraient de tous les coins du pays, d’un seul élan, l’accompagner à sa dernière demeure.  Ce ne fut qu’à la suite d’une délégation de maires, de conseillers généraux et d’autres petits civils, que l’on nous autorise à marcher, une dernière fois, derrière notre Empereur.  Après cette nuit sans sommeil, à jeun depuis hier après-midi, il semble qu’il fasse encore plus froid. La montée du pont de Neuilly à l’Etoile est, pour la plupart d’entre nous, un calvaire. J’ai du mal à respirer.  Mes jambes sont de plomb, mes pieds douloureux, mais de toute ma volonté, je les mets l’un devant l’autre en m’appliquant à marcher droit, refusant que l’on me soutienne, malgré qu’à chaque pas je risque de tomber. Sur cette route, si mauvaise, nous trébuchons dans les trous et dans les ornières où le char plusieurs fois s’enlise.  Bien qu’il ne neige que très peu et qu’il n’y ait que quelques kilomètres à parcourir, cette marche funèbre me rappelle Austerlitz pour l’effort, et la Russie pour le froid; car je n’ai plus trente ans ! Je suis vieux maintenant et l’Empereur est mort.   »Vive l’Empereur ! » ces clameurs répétées jaillissent de la foule immense, entre laquelle nous défilons depuis plus de deux heures. Cette fois-ci je n’en crois pas mes oreilles, mais je sens se gonfler mon cœur puisque, dans celui des Français, l’Empereur est toujours vivant… » 

Jean-Marie PUTIGNY. 

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( 4 décembre, 2021 )

1821-2021. Sainte-Hélène ou l’envol de la légende napoléonienne.

Napoléon

Dès ses premières victoires, dans les plaines d’Italie, le général Bonaparte construit sa  légende.  Soucieux de son image et de l’impact que pouvaient avoir ses actes et autres paroles prononcées, il n’a eu de cesse de soigner son image, son discours[1]. D’Austerlitz à Friedland, d’Iéna à Montmirail, le « Petit Caporal »  écrit ainsi des milliers de pages historiques pour la postérité. Les arts ne sont pas en reste afin de glorifier et d’immortaliser la geste napoléonienne : David, Gros et Ingres figurent parmi les peintres officiels ayant mis leur talent au service du général Bonaparte, du Premier Consul puis de l’Empereur. Les sculptures de Canova, chefs-d’œuvre inégalés, offrent une image de Napoléon qui ressemblent étrangement à César; leur mimétisme artistique est frappant. Il y a bien une filiation historique entre les deux grands conquérants.  

En 1814, après la première abdication et son exil forcé à l’île d’Elbe, Napoléon va écrire un des plus beaux chapitres de sa fabuleuse existence [2]. Avec le  « Vol de l’Aigle », de Golfe-Juan jusqu’aux tours de Notre-Dame (de Paris), ralliant aux passages toutes les troupes envoyées par un pouvoir royal tremblant, afin de lui faire obstacle et le tout sans tirer un seul coup de fusil[1], l’Empereur accède quasiment au statut d’immortel [2]. Il a réalisé l’impossible : échapper à la surveillance de l’Europe des Coalisés afin de retrouver ce peuple de France qui ne l’a pas oublié[3].

Parmi ce dernier, il y a les demi-soldes, ces milliers d’officiers mis à la retraite par le pouvoir royal  (et percevant la moitié de leur solde, ce leur donna leur appellation)[4]. Pour eux, il est impossible d’effacer les années de gloire qu’ils vécurent  en se battant, dans l’Europe entière, pour leur Empereur ![5]  Désœuvrés, ils provoquent en duel les royalistes, se réunissent au Palais-Royal, au Café Lamblin (ou Lemblin).[1]

Puis ce fut 1815, dernière année de l’Empire…

 Hors de question pour l’Angleterre et ses alliés de laisser ce « petit corse » sur le trône de France, cet « Ogre », cet « Usurpateur » ! La défaite de Waterloo éclate comme un coup de tonnerre ! A l’issue de sa seconde abdication, Napoléon quitte une France envahie par l’ennemi. Un monde s’effondre; même le drapeau national perd ses trois couleurs, gagnées dans la tourmente révolutionnaire, et reprend le blanc des rois avec sa fleur de lys, comme un retour avant 1789…

 Le dernier acte de la vie de l’Empereur va se jouer à Sainte-Hélène et la légende napoléonienne va continuer à s’édifier, gagnant en rapidité et en intensité. Son séjour à Sainte-Hélène est raconté par tous les principaux témoins qui ont partagé sa captivité, par ceux qui l’ont rencontré, notamment certains anglais. La Légende s’étoffe. Bien avant sa mort, on parle de Napoléon prisonnier, captif de la perfide Albion… Avec la disparition du grand homme, le 5 mai 1821, de cet illustre prisonnier enchaîné sur son rocher tel un Prométhée moderne, la Légende va prendre son envol[2]. Le très célèbre « Mémorial de Sainte-Hélène » du comte de Las Cases, va contribuer considérablement à diffuser la légende napoléonienne et ce à une échelle presque planétaire[3], tant sera   succès ![1]  Les gravures[2] et autres objets séditieux vont apparaître par centaines et ce malgré la surveillance de la police royaliste[3].

Un événement, inattendu va contribuer à l’essor de la légende napoléonienne : en France, neuf ans après la disparition de Napoléon, Charles X, frère de Louis XVIII et qui lui a succédé, est chassé du pouvoir. Nous sommes en 1830 et cette révolution qui éclate, la première depuis 1789, va porter sur le trône de France, Louis-Philippe, le « roi de tous les Français ». Le drapeau national retrouve ses  trois couleurs, qu’il ne quittera plus désormais. Dans les rues de Paris obstruées par de nombreuses barricades, on crie « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon II ! » Le père et le fils évoqués ici seront bientôt réunis : l’Aiglon, portant l’uniforme autrichien,  s’éteint en 1832, à Vienne… En Europe, Napoléon devient un modèle, un idéal pour les peuples qui veulent s’affranchir du joug qu’on leur impose. En Pologne, en Italie, les révolutionnaires crient « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon ! » Mais revenons en France. C’est sous le règne de Louis-Philippe[1], sous la Monarchie de Juillet, que se consolidera la légende napoléonienne.

En effet, comment oublier le grandiose Retour des Cendres de 1840 ? Le 15 décembre de la même année, Napoléon retrouve sa capitale. Par une température glaciale (moins 10 degrés), plus de 500 000 spectateurs se pressent afin de voir passer le convoi funéraire de l’Empereur, gigantesque, démesuré, tout d’or et de voiles noirs, aux chevaux caparaçonnés ; spectacle grandiose et irréel qui marquera plus d’un esprit ![ 2] Avec l’avènement de la République, seconde du nom, après une nouvelle révolution, celle de 1848, c’est un autre Napoléon qui préside désormais aux destinées de la France. Louis-Napoléon, fils de Louis, frère de l’Empereur et d’Hortense ; fille de Joséphine, deviendra empereur en 1851. Même après la chute du Second Empire, en 1870, la légende napoléonienne, si elle se fait plus discrète, ne disparaît pas. A partir de la fin du XIXème siècle elle n’a jamais cessé d’être présente ! [3]

Depuis lors, Napoléon repose sous le dôme doré des Invalides. Nous sommes en 2021, et l’on parle toujours de LUI, de son époque, des campagnes de l’Empire, de son œuvre civile et militaire. Chaque année, de par le monde, paraissent de nombreux livres qui lui sont consacrés, il est l’objet de films, de documentaires, de débats, sur internet son nom est cité et écrit des milliers de fois chaque jour…

Napoléon n’est pas mort : sa légende lui a fait traverser les siècles. Mythe intemporel, l’Empereur est plus que jamais présent, brillant dans le ciel de l’Histoire, tel le soleil d’Austerlitz !

Christophe BOURACHOT


[1]  A son  initiative et celle d’Adolphe Thiers, alors président du Conseil.

[2] Cette apothéose est un juste hommage du peuple de France à l’Empereur. Dans cet événement considérable, il y a une ferveur populaire, une piété toute admirative. Tout reste figé et la température de ce jour y contribue. Le lourd convoi impérial suit son parcours et les spectateurs, du pont de Neuilly aux Invalides, ne peuvent que regarder et admirer l’étonnant spectacle qui s’anime sous leurs yeux. Combien de braves, parmi cette foule ? De vétérans des guerres de la Révolution et de l’Empire, de combattants de Valmy, de Montenotte, de Rivoli, d’Austerlitz, d’Eylau, de Wagram et de La Moskowa ? Combien de visages aux yeux embués de larmes, saisis par cette émotion trop forte qui les étreint ?

[3] Les artistes, là encore, ont joué un rôle dans la diffusion de la légende napoléonienne. Citons notamment les tableaux d’Edouard Detaille (1848-1912) et d’Ernest Meissonnier (1815-1891). Après 1870 et jusqu’en 1914, Napoléon va servir d’exemple à toute une génération de Français dans cette revanche que l’on veut prendre sur la défaite de Sedan… Le héros impérial et son épopée galvanisent toutes énergies patriotiques. C’est aussi à cette époque qu’apparaîtront de très nombreuses éditions de témoignages sur l’Empire (ceux du général Baron de Marbot, en 1891, s’il ne fallait citer qu’un exemple) cultivant ainsi la nostalgie d’une grandeur militaire française disparue mais qui ne demande qu’à revivre dans l’imaginaire collectif !


[1] La publication du « Mémorial » en 1823 (dans son édition en 8 volumes) en 1823 ne doit pas occulter celle du témoignage du Dr Barry O’Meara en 1822, dans une version complète (« Napoléon en exil ou l’écho de Sainte-Hélène… », 2 volumes), qui fit aussi beaucoup pour la légende napoléonienne. 

[2]  Notamment celles de Vernet et de Charlet. Comment ne pas évoquer la figure du chansonnier Béranger dont le talent rappelle le souvenir des gloires passées ? Dans son « Cinq Mai », paru peu de temps après la mort de l’Empereur,  il chante Napoléon : « Peut-être il dort ce boulet invincible/Qui fracassa vingt trônes à la fois/ Ne peut-il pas, se relevant terrible/ Aller mourir sur la tête des rois ? /L’aigle n’est plus dans le secret des dieux… ». Entre 1821, année de sa mort, et 1870, Napoléon et son époque vont faire l’objet de plusieurs centaines de livres, inégaux quant à leur intérêt.  Citons parmi tant d’autres les ouvrages de Norvins, de Laurent de l’Ardèche, d’Abel Hugo (frère de Victor et fils du général d’Empire Léopold Hugo) et la fresque magistrale d’Adolphe Thiers  (« Histoire du Consulat et de l’Empire », 20 volumes, plus un volume d’index et un Atlas) parue de 1845 à 1862. En ce qui concerne les témoignages, beaucoup furent l’œuvre de « teinturiers », quelquefois élaborés d’après une base authentique mais pas d’une fiabilité historique absolue ! Nous pensons notamment aux mémoires de Bourrienne, à ceux de Constant, ou bien encore au témoignage de la duchesse d’Abrantès, veuve du général Junot,  dont le grand Balzac fut une des plumes et bien plus encore…  A la même période, parurent d’autres récits bien plus solides. Le premier d’entre eux émana du général de Ségur et concerne la campagne de Russie. Si quelques contemporains (dont l’effervescent Gourgaud) en contestèrent certains éléments, « Ce livre a eu d’innombrable lecteurs dans le monde entier et a joui d’une faveur qu’il a retrouvée même de notre temps », écrit en 1931, Jules Dechamps dans son ouvrage mentionné  précédemment. Citons encore, notamment,  les mémoires et souvenirs du maréchal Suchet, ceux des généraux Berthezène et Roguet. Et puis, ce fut donc, à partir de 1890, le déferlement de la grande vague de publications de témoignages sur les guerres de l’Empire et le Premier Empire, segment, comme on dirait aujourd’hui, occupé notablement par la Librairie Plon. A noter qu’un phénomène éditorial presque similaire se déroula plus près de nous dans le temps, de 1997 à 2015.

[3] « Comme dans les lieux de pèlerinages s’établissent des baraques et des bazars où l’on débite de pieuse bimbeloterie, ainsi au tour du culte de l’Empereur naissent de petits commerces plus ou moins clandestins : l’ex-officier d’artillerie Branville, Audiat jeune, rue Montorgueil, devenus imprimeurs vendent une pseudo-littérature bonapartiste ; Ganier, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice et les frères Delaroque, des « apothéoses » de Napoléon ; Laforge, rue Saint-Martin, a la spécialité des cannes dont le pommeau représente le visage de l’Empereur ; chez Visment, tourneur rue du Roule, on trouve des coquetiers en bois avec le portrait de Napoléon ; chez Couesnon, fondeur rue aux Fèves, des bustes en bronze ; pour les petites bourses, un modeleur, rue de Sèvres, offre les mêmes en plâtre. Martineau, rue du faubourg Saint-Denis, fournit des réductions de la Colonne Vendôme à l’usage des « Enfants de la Gloire ». Tout cela n’est pas formellement séditieux mais parfois la police, la justice s’estiment obligées de mettre le holà. » (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »).


[1] J. Lucas-Dubreton mentionne au Palais-Royal, l’estaminet de l’Univers et ce même  établissement Lamblin « où les gardes du corps qui prétendaient inaugurer au-dessus du comptoir un buste de Louis XVIII, se trouvèrent de 300 demi-soldes massés devant la place ».  Pus, bas, J. Lucas-Dubreton indique que la (demi-)solde mensuelle d’un capitaine était de 73 francs par mois, celle d’un lieutenant de 44 francs et celle d’un sous-lieutenant de 42 francs. Un épisode particulièrement réussi de la série « Les Nouvelles Aventures de Vidocq » (Réalisée par Georges Neveux et Marcel Bluwal, 1971-1973, avec Claude Brasseur) et intitulée « L’Epingle noire », retrace assez bien l’état d’esprit et l’existence de ces Demi-Soldes.

[2]  Nombreux sont ceux qui seront frappés par la mort de Napoléon. A titre d’exemple, nous citerons cette phrase prononcée par la comtesse de Kielmansegge, de nationalité saxonne mais française de cœur : « Je suis toujours en deuil depuis le 5 mai 1821, jour de la mort de l’Empereur. »

[3] Sur le développement international de la légende napoléonienne, lire l’ouvrage de Jules Dechamps citée plus haut.


[1]  « Cambronne, je vous confie l’avant-garde de ma plus belle campagne, vous ne tirerez pas un seul coup de fusil. Songez que je veux reprendre ma couronne sans verser une goutte de sang. » (Interrogatoire de Cambronne à son procès, cité par J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 22)

[2]  « Un jour, le 22 août 1817, O’Meara, chirurgien de Napoléon à Sainte-Hélène, prit la liberté de lui demander quelle était l’époque qu’il regardait comme la plus heureuse de sa vie, depuis son élévation au trône. « La marche de Cannes à Paris, répondit l’Empereur. » » (J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 18) «  Qu’y réfléchisse bien, le retour de l’île d’Elbe est un épisode unique dans l’histoire universelle.  Si le régime napoléonien avait été aussi odieux que d’aucuns le prétendent, comment expliquer l’enthousiasme, sans exemple lui aussi, avec lequel l’Empereur fut accueilli sur tout le parcours du golfe Jouan à Paris ? », écrit Jules Dechamps sans son étude savante et intitulée « Sur la légende de Napoléon », parue en 1931.

[3]  Au sujet du retour de Napoléon depuis Golfe-Juan jusqu’à Paris, lire en particulier le témoignage de Guillaume Peyrusse (« En suivant Napoléon. Mémoires (1809-1815) ») et celui  du lieutenant-colonel Etienne Laborde (« Napoléon et sa Garde. Souvenirs »). L’Empereur arrive aux Tuileries, le 20 mars 1815, peu après 21 heures : « L’explosion fut irrésistible. Je crus assister à la résurrection du Christ. », écrit le général Thiébault dans ses « Mémoires ». (Passage cité par J. Thiry, « Le Vol de l’Aigle », p. 308). Quant capitaine Routier, qui est présent également, il écrit : « Décrire ce moment n’est pas en mon pouvoir, il est impossible que des mots puissent le faire. » (« Récits d’un soldat de la République et de l’Empire, 1792-1830 », Editions du Grenadier, 2001, p. 154)

[4] On le reconnaît facilement : chapeau bolivar à larges ailes, redingote bleue for longue et pincée à la taille, pantalon flottant serré au coup de pied, canne à gros pommeau avec une torsade, ruban rouge, œillet rouge ou violette, portant moustaches ce qui le distingue des gardes du corps. «  (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »). Nous compléterons les propos de cet historien par préciser que le demi-solde porte aussi très souvent des bottes d’un cuir parfaitement ciré et des gants de même nature (bien pratiques pour faire le coup de poing !).

[5]  J. Vidalenc, dans l’étude qu’il a consacrée aux Demi-Soldes, estime leur effectif  à « environ 20 000 vers 1815 » et 15 639 en 1817. Ils n’auraient été plus que 3000 en 1830.


[1] « Bonaparte vole comme l’éclair et frappe comme la foudre. Il est partout et il voit tout ; il est l’envoyé de la Grande Nation… » Cette déclaration lapidaire est extraite d’un numéro d’un  journal fondé en juillet 1797 par Bonaparte en personne : « Le Courrier de l’Armée d’Italie ».

[2] « La Restauration de 1814 avait accumulé les fautes, supprimé vingt-cinq ans d’histoire de France, remis en usage des costumes, des uniformes, des appellations qui étonnaient les yeux et les oreilles. Le vieux monde réveillé faisait toute sorte de maladresses et balourdises, et « cognait à tout  coup contre le nouveau monde qu’il croyait évanoui et qu’il rencontrait à chaque pas sans le connaître ». Il suffit de parcourir l’Almanach Royal de 1814-1815 pour voir s’affronter les deux sociétés que Napoléon, durant tout son règne, s’était efforcé d’amalgamer. » (J. Lucas-Dubreton, « Le Culte de Napoléon »).

 

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( 8 août, 2021 )

1821-2021. Bertrand, le grand-maréchal de Longwood.

Bertrand en 1808

Originaire de Châteauroux, où il est né en 1773, le général Bertrand participa aux principales campagnes militaires de l’Empire. De L’Egypte à l’Autriche, Bertrand, excellent officier du génie, se fit remarquer par sa rigueur.  En 1811, il est nommé par l’Empereur au poste de gouverneur général des Provinces Illyriennes. Deux ans après, il remplace l’infortuné général Duroc, tué d’un boulet de canon lors de la campagne de Saxe, dans les fonctions de grand-maréchal du Palais. C’est avec ce titre qu’il occupera un rôle-clé auprès de l’Empereur, dans la minuscule cour impériale de Longwood, à Sainte-Hélène[1]. En 1816, Bertrand est condamné à mort (par contumace) par les tribunaux de Louis XVIII. A son retour en France, il est réintégré dans son grade et en 1830, il dirige l’Ecole polytechnique. Il devient ensuite député de l’Indre, son département d’origine. Le général Bertrand décède en 1844, non sans avoir participé quatre ans auparavant, avec d’autres anciens compagnons de Napoléon, à l’inoubliable expédition du Retour des Cendres. Tout comme Duroc, Bertrand repose sous le dôme doré des Invalides, à Paris, près de celui qu’ils servirent tous deux avec honneur et fidélité.

C.B.

[1]  A Sainte-Hélène, la famille Bertrand est composée (hormis le père et la mère) de cinq enfants : Napoléon  (né en 1808) ; Hortense  (née en 1810) ; Henry (né en 1811) et d’Arthur (né à Longwood en 1817).  Un autre fils, Alphonse, naîtra en 1824, après le retour des Bertrand en France.

 

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( 2 avril, 2021 )

Trente ans après, retour à Ligny…

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« En 1845, en allant passer quelques jours de congé à Gilly, chez un de mes parents, directeur des mines dans ce pays, je fus visiter le champ de bataille de Ligny, qui se trouvait à deux lieues de là. A Fleurus, je revis ce fameux moulin, maintenant presque détruit, que l’Empereur avait occupé une partie de la journée du 16 juin 1815, et où j’avais été envoyé plusieurs fois en ordonnance ce jour-là. En parcourant ces plaines, jadis si animées, aujourd’hui si calmes, mille souvenirs saisissants se croisèrent dans mon esprit. A Saint-Amand, je ne reconnus que l’église et le cimetière. Les arbres et les maisons qui existaient autrefois avaient disparu, d’autres les remplaçaient, mais rangés différemment. En m’arrêtant sur le lieu même de ce verger dont j’ai parlé, il me semblait que je foulais aux pieds les cendres de ce malheureux colonel Dubalen, que j’avais vu tomber là. Je voyais l’endroit où l’Empereur m’avait parlé; plus loin, la place où mon général avait manqué d’être tué, et, autour de moi, les scènes affreuses qui s’y s’étaient passées. En suivant, seul au monde par un temps calme et magnifique, entre Saint-Amand et Ligny ce chemin, que, juste trente ans auparavant, j’avais parcouru entre des milliers de cadavres, je trouvai deux poteaux à certaine distance l’un de l’autre. On avait écrit sur l’un, Tombeau de Ligny, et sur l’autre, Bon Dieu de miséricorde. Déjà plein des émotions que cette excursion avait éveillées en moi, la vue de cette simple et touchante inscription d’une ame pure, et qui disait tant à mon imagination dans un pareil moment, lit couler de mes yeux d’abondantes larmes, qui me soulagèrent, et je quittai cette fois, pour toujours, ces lieux dont je conserverai éternellement le souvenir.

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.29-30)

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( 22 mars, 2021 )

Méry, ville-martyr (1814) !

Méry

« L’armée française, partie de Montereau le 20 février, se dirige sur Troyes, à la poursuite des Alliés. En passant à Méry, l’Empereur, ayant été prévenu qu’on apercevait dans la ville un rassemblement considérable de forces, prend aussitôt le parti de s’y porter, et en arrivant il ordonne au général Boyer de s’en emparer. Immédiatement les Prussiens en sont chassés, mais en fuyant ils brûlent la ville qui n’est plus bientôt qu’un monceau de cendres. L’incendie se propagea avec une rapidité effrayante, et chassa les habitants de leurs maisons qui s’écroulaient. Au milieu de cette scène de douleur, des vieillards furent égorgés, des malades arrachés de leur lit vinrent expirer de faim, de misère et de froid à la lueur des flammes qui dévoraient leurs habitations; toute la ville fut détruite en quelques heures avec ce qu’elle renfermait.

Le général Gruyère fut tué, et nous éprouvâmes de grandes pertes. L’Empereur passa la nuit du 22 au 23 au petit village de Châtres, dans la maison d’un charron. [« L’itinéraire de Napoléon au jour le jour… », de MM. Tulard et Garros (Tallandier, 1992, p.440), indique que  c’est chez le maire, P.Dauphin, que descend Napoléon]

Pendant cette campagne de 1814, où chacun défendait ses foyers, chaque jour voyait des scènes cruelles. Lorsque nous avions pris une ville, il fallait presque aussitôt l’abandonner à l’ennemi. Comme beaucoup d’habitants étaient privés de leurs maisons brûlées ou saccagées, et qu’ils craignaient en restant d’avoir à subir de nouvelles vexations de la part des Cosaques, plusieurs nous suivaient, croyant trouver au milieu de nous, protection et sécurité. Mais bientôt harassés de fatigue, manquant de tout, et, exposés comme nous au feu de nos implacables ennemis, ils restaient sur les route en butte, les hommes, aux insultes, les femmes, à la brutalité des Cosaques, et presque tous à une mort certaine.

Voici à ce sujet une scène horrible qui se passa sous nos yeux en quittant Méry le 22 février. A peine avions-nous fait deux lieues que nous fûmes attaqués sérieusement par un corps russe, dont les canons, dirigés habilement, nous enlevèrent beaucoup de monde. Une femme, qui tenait son enfant dans ses bras et qui s’était réfugiée dans nos rangs, fut atteinte par un projectile qui lui coupa le crâne en deux et tua l’enfant. Son mari, qui la suivait, la voyant tomber, s’était précipité vers elle pour la secourir ; mais s’apercevant bientôt de l’affreuse vérité, il devint fou instantanément. Lorsque nous passâmes devant lui, à l’endroit où il s’était assis sur le bord d’un fossé couvert de neige, cet infortuné cherchait à rassembler les chairs qui se détachaient de la tête de la pauvre victime, comme si par cet horrible travail, la vie devait lui être rendue. Il riait, chantait et pleurait tout à tour ; ses mains ensanglantées, qu’il portait alternativement sur sa figure et sur les autres parties de son corps, l’avaient rendu si hideux, que ce spectacle nous épouvanta au point de nous forcer de désirer qu’une balle vint mettre fin à son supplice ».

(Sous-lieutenant LEFOL, « Souvenirs sur le Prytanée de Saint-Cyr, sur la campagne de 1814, le retour de l’Empereur Napoléon… », Versailles, Imprimerie de Montalant-Bougleux, 1854, pp.29-30).

Louis-Hercule Duval-Lefol (1797-1846) quitte le Prytanée militaire de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant dans le 100ème  régiment d’infanterie de ligne. Le hasard voudra qu’en 1814, se rendant à Châlons-sur-Marne, il y rencontre son oncle le général Lefol. Ce dernier le prendra comme aide-de-camp. Il participe à ses côtés à toute cette campagne mémorable. Après l’abdication de Napoléon, en 1814,  Lefol est nommé lieutenant. 

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( 12 septembre, 2020 )

Le capitaine de Maltzen. Lettres (3).

A sa mère.

Saragosse, le 13 juin 1809. 

J’ai à peine le temps, chère maman, de te dire que la brigade de siège part demain pour Burgos et de là se rendra devant Rodrigo, Vieille-Castille, pour faire le siège de cette place. Je passerai avec ma compagnie par Pampelune pour y prendre des approvisionnements de siège. Je t’écrirai de cette dernière ville, où nous resterons quelques jours. D’ici à un mois, je ne recevrai pas de vos nouvelles puisque mes lettres me seront adressées à Saragosse, d’où elles se rendront à Madrid et de là seulement à Burgos, parce qu’il n’y a pas de communication directe établie d’ici à Burgos ou devant Rodrigo, brigade de siège.

Adieu chère maman.

A sa mère.

Saragosse, 14 juin 1809.

Notre départ est différé jusqu’à nouvel ordre. Nous attribuons cela au renfort que l’ennemi a reçu hier au soir à 3 lieues d’ici. C’était une simple affaire d’avant-poste. Ne m’écris pas, chère maman, avant que je t’apprenne ce que je deviendrai. Le courrier va partie, adieu.

A sa mère.

Saragosse, 27 juin 1809.

Les journaux parleront probablement des exploits de notre général Suchet aux batailles de Saragosse et de Belchite qui est à 6 lieues d’ici.-3000 Espagnols étaient venus nous cerner à 3 lieues de nos murs. Le général a été très content qu’ils fissent ce mouvement parce que par là ils ont quitté une position que nous avions attaquée en vain et avec de vives pertes. Le petit échec que nous avons éprouvé à Alcaniz avait enflé leur orgueil au point que le jour de la bataille, ils avaient commandé leur dîner à Saragosse.

La brigade de siège part demain décidément pour Burgos et de là nous nous rendons à Ciudad-Rodrigo dont nous ferons le siège. La place  est assez forte, bâtie sur un roc et bien approvisionnée. C’est une route fort pénible à faire : nous traverserons un pays où il n’y a plus un habitant. Depuis 4 jours, je m’occupe des approvisionnements de siège et des moyens de transport ; je suis redu de fatigue.

Je crois qu’après le siège que nous allons faire, on ne nous laissera pas impunément sur les frontières du Portugal. On nous enverra probablement prendre Almeida, et d’autres places. Je crois qu’au mois de juillet toute ma promotion quittera les compagnies pour entrer dans l’état-major du génie. Je m’attends à être capitaine au mois de janvier prochain.

A sa mère.

Burgos, 12 juillet 1809.

 Nous sommes arrivés avant-hier, chère maman, et depuis ce temps, je ne suis pas encore parvenu à me faire loger un peu passablement. Les gens à leur aise paient la municipalité pour ne pas fournir le logement en sorte qu’on envoie la plupart des officiers dans les greniers. Il paraît que le siège de Ciudad-Rodrigo est différé à cause de la retraite du maréchal Soult qui a évacué le Portugal en perdant tous ses bagages et son artillerie. Le Roi est parti de Madrid avec quelques régiments, pour se mettre à la tête du corps du général Sébastiani et aussitôt son arrivée, on s’est retiré de la Sierra-Morena. Nos affaires vont mal en Espagne : on bat les Espagnols, mais on ne les détruit pas. Leurs armées sont toujours nombreuses, et sans l’Empereur et cent mille hommes de renfort, on ne fera jamais la conquête de cet immense pays.

A sa mère.

Burgos, 15 juillet 1809.

A force de courir, je suis enfin parvenu à me loger et très convenablement : je suis à la fois à la ville et à la campagne. Burgos commence à devenir agréable et nous attendons avec patience que les corps d’armée se mettent en mouvement pour nous permettre de commencer un siège. Le besoin de secours étranger à mes appointements se fait sentir. Le séjour de Saragosse m’a complètement épuisé. Tout y est d’une cherté excessive. Voici un échantillon : un pantalon de nankin revient à 30 fr., les souliers 10 f., les bottes 50 fr. Tout le reste en proportion.

A sa mère.

 Burgos, 8 août 1809.

Les préliminaires de paix qu’on dit signées  entre la France et l’Autriche, les préparatifs qu’on fiat pour recevoir l’Empereur, les cent bataillons qu’on vient de former et qui ont reçu l’ordre de se tenir prêts, tout cela annonce que l’armée d’Espagne va reprendre ses mouvements offensifs et que cette guerre depuis si longtemps commencée se terminera enfin avec la fin de l’année. J’ai été dégoûté de cette malheureuse Espagne principalement à cause de l’inactivité dans laquelle nous sommes restés depuis le siège de Saragosse et qui aurait duré un siècle sans les succès extraordinaires de l’armée d’Allemagne. Maintenant que  nous avons l’espoir de voir l’armée en état de bloquer quelques places pour nous ne laisser faire le siège, toute répugnance est dissipée et quelles que soient les privations qui nous sont imposées nous les supporteront avec une sorte de plaisir. Tel est le sentiment qui m’anime. Je désire que M. de Grouchy n’ait fait aucune démarche pour me tirer d’ici comme je l’en avais prié dans une lettre que je lui ai écrite de Saragosse en date du 4 juin. Il l’aura reçue au moment où les opérations d’Allemagne étaient sur leur fin, en sorte qu’il n’aura pas eu égard à ma demande à la quelle je ne l’ai prié de satisfaire que s’il croyait que la Hongrie résisterait.

…La moitié du temps, les envois de fourrages, vivres et vin particulièrement sont interceptés par des bandes de 3 à 400 hommes, et nous devons nourrir nos chevaux  à nos frais. Les deux repas que nous faisons nous coûtent 50 sols par jour en vivant avec la plus stricte économie et en employant ce qu’on nous donne des rations qui nous sont dûes.

Les officiers isolés qui reviennent du corps du maréchal Soult sont cousus d’or, on a distribué au moment de la retraite le trésor de l’armée aux soldats et officiers ; nous, nous sommes pauvres comme Job.

Adieu maman.

Altembourg, le 15 août 1809.

J’ai reçu, il y a quelques jours, mon cher Maurice, votre lettre du 11 juin par laquelle vous me témoignez votre désir de passer à l’armée d’Allemagne. Déjà, j’eusse fait des démarches pour la faire réussir si l’armistice et les négociations pour la paix ne m’avaient fait juger le moment tout à fait impropre à l’expression d’un désir ayant pour objet de sortir d’Espagne. Si la guerre recommence en Allemagne, ce qui sera décidé d’ici très eu de jours, je ferai alors ce qui dépendra de moi pour vous y faire parvenir, et au moyen d’un ordre d’urgence afin que votre voyage vous soit payé. Voici quelques lignes pour Suchet qui est, je crois, votre général en chef. Je souhaite qu’elles puissent vous êtes utiles.Vous apprendrez avec plaisir que l’Empereur a récompensé d’une façon éclatante les services que j’ai cherché à rendre depuis l’ouverture de la campagne. Il m’a nomme commandeur de l’ordre de la Couronne de fer, grand officier de l’Empire  et colonel-général des chasseurs. Votre amitié m’est un sûr garant de la vive part que vous prenez à ces événements si heureux pour moi.Donnez-moi de vos nouvelles, mon cher Maurice, je les recevrai toujours avec plaisir et vous assure que mon attachement pour vous vivra éternellement dans mon cœur.

 Emmanuel de GROUCHY.

Altembourg, 15 août 1809.

Je réclame de toi, mon cher Suchet, une preuve d’attachement à laquelle je mets le plus haut prix. C’est de faire tout ce qui sera en ton pouvoir pour l’avancement et les récompenses à accorder, quand il les méritera, à un jeune officier du génie attaché à ton armée. Il se nomme Maltzen et est lieutenant de sapeurs. Je l’aime comme mon fils et suis sûr de son zèle ; de son envie de faire, enfin de me rends garant qu’il méritera ta bienveillance, s’il est à même de se faire connaître de toi. Jusque-là crois-moi sur parole et fournis-lui des occasions de se distinguer. Tu verras s’il les laisse échapper. Il est rempli d’honneur et d’une noble ambition.

Je te félicite, mon ami, de tes brillants succès ; personne plus que moi ne prend part à ce qui t’arrive d’heureux. Je l’ai été fort de voir la fortune militaire sourire à tes travaux et couronner tes talents.

Je t’embrasse de tout cœur.

Emmanuel de GROUCHY.

A sa mère.              

 [Sans date]

Les dernières affaires qui ont lieu à Talavera près du Portugal, d’après les rapports de quelques ordres du jour, nous on fait croire que nous serions bientôt à même de cheminer vers Ciudad-Rodrigo et de commencer nos opérations. Mais, d’après le rapport des officiers qui se sont trouvés à la bataille, nous n’avons pas chassé les Anglais de leurs positions malgré quatre attaques réitérées sur des points où ils paraissaient inexpugnables. Le résultat est que nous avons eu 8 mille tués et blessés et que nous ne sommes  assez forts, ni pour attaquer l’ennemi dans ses positions, ni pour manœuvrer, sans risquer de nous diviser.

Aussi nous resterons ici, chère maman, encore quelque temps, avant que l’Empereur ne revienne ranimer l’armée par sa présence et n’y conduire cent mille hommes, nous serons trop heureux si nous pouvons garder le pays où nous sommes établis à présent. On vient de livrer une seconde bataille, on prétend que le maréchal Soult a passé le Tage pour couper la retraite aux Anglais et Portugais sur Lisbonne, mais n’ont-ils pas l’Andalousie ? Et s’ils voulaient, qui les empêcherait de venir ici dans la Vieille-Castille, pour se porter sur Santander, ou de remonter dans les Asturies par Jaccora  ? Madrid a été révolté pendant quelques jours lorsque l’ennemi était à deux journées de marche de cette capitale. On a chargé le peuple qui s’était rassemblé et tous les Français s’étaient réfugiés au Retiro. Le Roi a été très mécontent de ce tumulte et du mauvais esprit de sa capitale.

Les soldats sont réduits à boire ici de l’eau, ce qui augmente tous les jours le nombre des malades aux hôpitaux. Pour éviter le même sort, nous préférons payer 4 sols la bouteille et endurer un peu la soif. Le vin dans ces pays-ci est aussi nécessaire que le pain. On prétend que la paix n’est pas prête à se faire. Je crois pourtant que l’empereur François II acceptera toutes les conditions qu’on voudra lui imposer, à moins que la Russie ne se fasse médiatrice, ce qui serait singulier, puisqu’elle-même est puissance belligérante. Cependant il est de son intérêt de ne pas voir la chute totale de maison d’Autriche.

Hier, était la fête de Napoléon. Aucun habitant d’ici n’a mis le pied dehors ; on avait ordonné l’illumination, il n’y a eu d’éclairé que l’hôtel de ville et la maison de quelques officiers généraux.

Nous avons voulu prendre d’assaut le fort de Mont Jouy de Girone. Nous avons été repoussés avec mille hommes de perte et 4 officiers du génie blessés.

A sa mère.

Burgos, 28 août 1809.

Je n’ai été bien occupé que pendant quelques jours aux travaux de notre fort. Hors ce temps, j’ai toujours trouvé un moment dans le jour pour monter à cheval et faire une partie de piquet. Les derniers courriers de France, n’étant pas bien escortés, ont été dévalisés. Toute la route d’ici à Vittoria est encombrée de brigands que toutes les colonnes mobiles du monde ne détruiraient pas parce que ces bandes sont composées de gens qui rentrent dans leurs foyers au moindre danger ou qui se sauvent dans les montagnes et espèces de déserts qui se rencontrent fréquemment dans les provinces mêmes les plus fertiles de l’Espagne. Ces gens font leur fortune à ce métier sans courir le risque de se déshonorer aux yeux de la plupart de leurs concitoyens, sous le prétexte de servir leur roi et leur pays en nous inquiétant et ne nous forçant d’être toujours sur nos gardes. Ils lèvent des contributions et sont censés employer leurs fonds à s’armer et à s’équiper tandis que qu’ils ne font qu’amasser. Tous les mécontents dans nos armées vont s’enrôler dans ces bandes-là, dans l’espoir d’y faire fortune et d’aller ensuite en Angleterre. J’ai perdu récemment un des bons sujets de ma compagnie qui a douze ans de service et qui s’est laissé embaucher.

 J’ai reçu des nouvelles de la dernière promotion qui s’est faite dans notre armée et des mouvements qui y ont eu lieu en Espagne. Depuis un an, il a disparu de nos armées ici tant par la mort que par les officiers blessés qui sot rentrés en France et quelques-uns seulement qui ont été appelés en Allemagne… Devine, maman, 85 officiers. J’oublie de compter ceux qui par des maladies ont été aux bains de Barège et de Bagnères. Je me trouve le 17ème lieutenant de l’arme. Ainsi, si en janvier on fait ce nombre de capitaines, j’en suis.

Décidément tout ce qu’on a mis dans les gazettes au sujet de la défaite des Anglais à Talavera est exagéré. Nous nous sommes bien défendus. Nous avons pris de l’artillerie à l’ennemi et quelques milliers de leurs blessés qui ne font que nous embarrasser, mais nous ne les avons pas battus. Tout ce que nous gageons, c’est qu’ils vont nous laisser quelque temps tranquilles, c’est que nous demandons, puisque, dans tout l’Espagne, nous sommes sur la défensive.

—–

A sa mère.

Burgos, le 7 septembre 1809.

Par de nouveaux ordre de S.M.I. nous partons pour Madrid, laissant ici tous nos approvisionnements de siège ; on ne parle plus de Ciudad-Rodrigo. D’ici à ce que les affaires prennent une autre face, nous ne serons occupés que de travaux. Je crois qu’on a l’intention de fortifier de plus ne plus le Retiro. Nous ne serons guère  rendus dans la capitale que le 20 de ce mois. Je ne suis pas fâché de voir cette ville, quoique j’aie contracté mes habitudes ici. A Madrid il faudra vivre mal et chèrement. Quelques bruits de paix courent ici. Paix avec l’Autriche bien entendu. Dieu le veuille, sans elle nous serons bien à plaindre en Espagne ; mais si elle se fait nous marcherons de victoire en victoire.

 La route directe d’ici à Madrid n’est pas praticable ; il n’y a pas de poste française.

Pour te faire juger de la cherté des moindres objets je te dirai que j’ai fait faire quelques mouchoirs de poche : les miens m’ayant été pris à Saragosse. Ils me reviennent à 6 livres 10 sols la pièce et la toile est loin d’être belle. La toile absolument grosse n’est pas hors de prix mais on ne peut rien acheter que des objets qui viennent de l’étranger. Burgos a été pillé (généraux, officiers, soldats, tout pillait) pendant 52 jours. Juge, maman, si les malheureux habitants cherchent à nous écorcher et si on leur a laissé quelque chose ! Si j’avais 100 mille francs maintenant, dans 3 ans j’aurais au moins 100 mille écus. Tous les biens des couvent se vendent à vil prix, tout ce qui a de l’argent comptant achète, hormis les Espagnols qui sont craintifs. Quel malheur d’être pauvre, il n’y a que les riches qui s’enrichissent !

Un commandant de place d’une petite ville entre Burgos et Valladolid  vient d’acheter avec 8 mille livres, qui composaient toute sa fortune un petit bien qui lui rapporte net 500 douros par an. On a parlé ici en l’air de la nomination de M. de Grouchy à la place de colonel-général des chasseurs. Si cette nomination était vraie, j’en sauterais de joie. Cela désolerait bien notre gros alsacien, Hug.

—-

A sa sœur.

Madrid, 1er octobre 1809.

A peine suis-je arrivé ici, ma chère amie, qu’on m’emploie au Retiro, comme je l’avais prévu, en partant de Burgos. Les fortifications qu’on avait déjà commencées l’année dernière prennent un air militaire, plus de 1,000 hommes sont employés à divers ateliers, et avant 6 mois d’ici, le fort sera en état d’occuper pendant plus d’un mois une armée de 30,000 ennemis. Sans les batteries formidables qui y sont placées, la ville se serait entièrement soulevée lorsque Venegas marchait sur la capitale avec 40,000 hommes. En m oins de 48 heures on la réduirait en cendres. Il est impossible d’être plus détesté  que nous le sommes ici : le mot de Français fait horreur à tout habitant, en sorte qu’en venant dans une maison on ne peut d’abord avoir la moindre relation avec ses hôtes, mais à mesure qu’ils vous connaissent, ils deviennent plus traitables et s’habituent à vous. Si vous êtes remplacé dans la maison que vous venez de quitter, votre successeur aura à souffrir des mêmes mauvais procédés et passera successivement par les mêmes veines de faveur.

J’aurais désiré, en arrivant ici trouver quelques personnes de connaissance qui fut à même de me présenter quelque part. Je suis logé après avoir eu seize billets de logement et couru pendant trois jours de suite, dans une maison abandonnée. Je te la souhaiterais chère Henriette, à Paris. Je n’y ai trouvé que quelques meubles, mais comme je n’y couche pas, cela me suffit. Le Retiro nous est assigné pour passer les nuits, on nous a donné l’ancien palais des Rois, en sorte que nous reposons sous des lambris dorés, mais avec les quatre murs. J’ai été obligé de louer un matelas pour ne pas coucher sur le pavé. La ville, sous le rapport des édifices, des maisons particulières, de la largeur et de la propreté des rues est une des plus belles que j’aie vues. Sans qu’elle soit aussi grande que Paris., il suffit de faire quelques courses pour être fatigué. Quelque plaisir que je trouve à me promener sur le Prado, mes jambes ne souffrent pas que j’y reste longtemps, les fatigues de la journée me privent de toute espèce d’amusement le soir. Je n’ai point encore vu les spectacles ; le seul supportable qu’il y ait est celui des italiens, où l’on trouve d’assez bonne musique et des acteurs passables.

 … Si nous sommes obligés par la suite de faire une retraite, nous ne le devrons qu’à la friponnerie, à la rapacité, à l’insatiabilité de la plupart de nos généraux et des commandants de place. Le vol chez eux est à l’ordre du jour. Ils ne cherchent qu’à sucer le peuple, à lever des contributions, qu’à s’enrichir et à s’en aller ensuite. Leur conduite est révoltante. Pourquoi l’Empereur n’est-il pas instruit des désordres qui se commettent ici ? Que sa présence serait nécessaire dans cette contrée ! Il est d’inévitables abus dans une armée aussi nombreuse et disséminée sur une grande étendue de terrain, mais il n’est guère possible d’imaginer les excès qui se commettent. Et voici la conséquence : nous indisposons de plus en plus les habitants contre nous, l’armée des insurgés, malgré ses pertes, grossir de jour ne jour et la nôtre diminue. Enfin, nous nous ôtons toute espèce de ressource pour la subsistance de nos troupes, en éloignant les cultivateurs, les commerçants, etc., de leurs foyers. Les chaleurs que nous avons éprouvés en route et qui se font journellement sentir ici sont insupportables. Nous avons été assez ménagés pendant quelque temps. Il semblait que le soleil voulait nous épargner, mais il n’a fiat que concentrer ses rayons pour nous brûler ensuite.

On parle ici de la réorganisation d’une nouvelle brigade de siège pour se rendre en Aragon ; on fait des préparatifs à Saragosse pour le siège de Lérida. Mais on en parle depuis si longtemps que je n’y croirai que lorsqu’on aura ouvert la première parallèle.

Je compte écrire au général de Grouchy pour le remercier de sa lettre au général Suchet. On m’a donné un billet del logement pour la maison où son fils Alphonse[1] a demeuré, mais actuellement le maître de la maison a une exemption.

Depuis dix mois, on accordait beaucoup de permissions aux officiers sous différents prétextes. L’armée se dépeuplait en généraux et en officiers. L’Empereur vient récemment d’ordonner à tout Français qui aurait quitté l’Espagne, d’être de retour avant le 1er novembre et de faire passer par un conseil de guerre quiconque ne se conformerait pas à cet ordre, de sorte que nous voilà emprisonnés indéfiniment au-delà des Pyrénées.

 —

A sa sœur.

Madrid, le 16 octobre 1809.

Nous venons de recevoir la nouvelle, ma chère Henriette, que toute ma promotion a été placé dans l’état-major du génie, en vertu des nominations du mois d’août dernier, et que, au lieu d’être le 17ème de l’arme, je suis le 13ème lieutenant, mais je n’ai pas encore reçu d’ordre du ministre de quitter ma compagnie. Je l’attends d’un instant à l’autre. Ce changement me rapproche des capitaines et augmente ma paie de 250 francs, en sorte que je touche maintenant 1,500 fr.

Nous ne savons aucune nouvelle d’Allemagne ; quelques personnes parlent de paix, mais cette heureuse nouvelle ne se confirme pas. Quand donc l’Empereur s’occupera-t-il un peu de nous ?

J’ai reçu, il y a quelques jours, une lettre de maman adressée directement à  Madrid, où elle me mande que tu as écrit au général de Grouchy pour qu’il m’envoyât une lettre de recommandation pour le gouverneur. Je te remercie de cette attention, ma chère Henriette, mais je crains que M. de Grouchy ne se fatigue de m’entendre parler de moi que l’importuner. Je sais qu’il le fait avec plaisir mais j’aurais voulu réserver sa protection pour des choses plus utiles que pour des lettres de recommandation, qui, en général, produisent l’effet de l’eau bénite.

Si la paix se fait, il y aura beaucoup de militaires qui, passant par le France, viendront à l’armée d’Espagne. Je voudrais, ma chère Henriette, que tu profitasses d’une de ces occasions pour m’envoyer deux aunes de drap bleu qu’on ne trouve pas ici à moins de 95 fr ; l’aune.

Dans quel corps est donc ce jeune Saint-Chamans[2] et quel est donc son secret pour envoyer de l’argent en France ? Quel qu’il soit, je ne voudrais pas le posséder, il doit lui faire peu d’honneur ; pour ne pas dépenser ses appointements, il faudrait qu’il fut colonel ou dans la Garde du Roi, ou aide-de-camp, ou voleur. Le reste de l’armée périt de misère. Ceux qui peuvent avoir quelques ressources de France les emploient pour ne pas sacrifier leur santé. Les autres vivent de pain des d’eau, pour ainsi dire. Leur costume fait honte au gouvernement : les rations ne se composent que de mouton. Le mauvais vin coûte ici 5  réaux (1fr.30 c.), la paire de bottes, 60 piécettes (63 fr.), etc. Personne ne reçoit de gratification, qu’on soit à Madrid ou non ; la Garde du Roi exceptée, qui dort sur des matelas tandis que le pauvre soldat français à l’hôpital, couche sur le pavé ou sur un peu de foin que ses camarades peuvent lui procurer.  Il faut être témoin de tout ceci pour le croire. Je ne puis me figurer que mes yeux ne m’ont pas trompé. Quand viendra l’Empereur ? Sa pauvre armée dépérit.

Adieu, chère amie 

A sa mère.

Madrid, ce 23 octobre 1809.

Me voici de nouveau en campagne, ma chère maman… Je viens de recevoir l’ordre de me rendre au 6ème corps comme lieutenant d’état-major du génie. Le corps qui a été commandé jusqu’à présent par le maréchal Ney le sera maintenant, nous le croyons, par le général Dessoles[3], et se trouve près de Salamanque, mais il va remonter vers Valladolid ou au-dessus ou probablement vers Rio Secco, où les anglais viennent de prendre position. Voici un siècle que je n’ai reçu de vos nouvelles, un nombre prodigieux de courtiers a été pris par les brigands, en sorte que je n’ai pas l’espoir de recevoir les lettres adressées à Burgos.

Valladolid, 3 novembre [1809]

Je n’ai pas envoyé ma lettre, parce que les courriers n’ont pas pu passer pendants plusieurs jours et j’ai préféré la porter de Madrid à ici. Le 25 octobre, le général Levy me donna contre-ordre, et me dit que les besoins du service exigeaient que j’aille à Saragosse. Juge, chère maman, combien ce changement me contrariait puisqu’il faut six semaines pour faire ce voyage et que l’armée d’Aragon n’agit pas. J’aurais été commandant en 2ème de la place, ce qui eût été trop pacifique pour moi, mais on est revenu enfin à me faire suivre ma première destination. Mon corps d’armée vient de perdre une bataille près de Salamanque où il a laissé 2,000 hommes. Il a fait sa retraite et se trouve à dix lieues d’ici. Je partirai demain pour le joindre. La moitié des courriers est enlevée à 50 pas de l’escorte avec laquelle on marche, ou est souvent fusillée.

J’ai écrit au général de Grouchy, pour le remercier de sa lettre au général Suchet, et le féliciter du succès de ses travaux[4]. Je serais fâché que ma lettre fut prise et il me taxerait à tort d’inexactitude.

A sa mère.

Salamanque, 15 novembre 1809.

Les derniers mouvements qu’a faits l’armée de la haute Espagne pour reprendre les positions qu’elle avait abandonnées, par suite de la bataille de Tamamès, ont interrompu les communications entre Valladolid et Salamanque. M. Conchès, commandant le génie au 6ème corps, me garde ici : je n’ai qu’à me louer de l’affabilité et du charmant caractère du chef sous les ordres duquel je sers.

Nous resterons dans nos positions jusqu’à ce que notre corps soit renforcé par les troupes qu’on dit venir de France et par la présence de l’Empereur. Le moment est attendu avec une vive impatience. C’est alors seulement qu’on recommencera à manœuvrer. Depuis son absence, les batailles qu’on a livrées n’on été à quelques exceptions près que des boucheries om les généraux, abusant de la bravoure du soldat français, ne connaissaient pour toute manœuvre que le mot « En avant ! »

Le général Marchand[5], qui commande notre corps en l’absence du maréchal Ney, reçoit environ moitié de ses courriers.

A sa mère.

Toro, le 20 novembre 1809.

Nous voilà à travers monts et vallons, abandonnant de nouveau nos positions par une retraite précipitée. Quelques mouvements que l’ennemi a faits sur notre droite et l’incertitude sur les véritables forces des Espagnols, ont forcé le général Marchand à se couvrir par le Douro. Demain, nous marcherons sur Tordesillas où le quartier-général sera transféré et là nous attendrons que notre corps d’armée soit renforcé pour marcher en avant. Tous les jours depuis que la paix est faite, on nous annonce des renforts ; ils ne viennent pas. Nous avons marché toute la nuit pour mettre notre arrière-garde à l’abri des poursuites de l’ennemi qui paraît s’aguerrir tous les jours. Demain, je finirai ma lettre.

Bonsoir.

—-

Tordesillas, 22 novembre [1809].

On nous annonce, pas officiellement, mais par quelques lettres particulières que le maréchal Marmont viendra prendre le commandement de notre corps d’armée[6]. Tout le monde regrette le maréchal Ney qui avait la confiance du soldat. Son successeur sera reçu froidement ; il paraît généralement peu aimé de ceux qui le connaissent. Je crois qu’il est assez lié avec le général de Grouchy. Cela ma paraît étrange d’après le peu de conformité qui existe entre les caractères des deux généraux[7].

Le général Marchand a contre lui la faiblesse d’écouter tout le monde ; il avait fait les meilleurs dispositions à la bataille de Tamamès qu’il n’eut le malheur de perdre que parce qu’il se laisser donner de mauvais conseils.

A sa sœur.

Salamanque, le 30 novembre 1809.

Depuis bien longtemps je n’ai pas causé avec toi ma chère Henriette. Tu sais pourquoi sentant ce besoin, je ne l’ai pas satisfait plus tôt. Souvent je commençais une lettre, persuadé que c’était à toi que j’écrivais mais le mot « chère maman » m’échappant par habitude ou par distraction, il fallait mettre une autre adresse que la tienne. Nous voici enfin revenus ici après une petite campagne de 12 jours bien fatigante et pénible. J’ai parlé à maman des motifs de notre retraite ; nous ne comptions pas prendre l’offensive avec l’ennemi avant qu’il ne nous fût arrivé des renforts d’Allemagne ou de France, mais la bataille d’Aranjuez a changé les résolutions du général Kellermann, commandant les troupes du 6ème corps et de Valladolid réunies[8]. Le 25, il ordonna de marcher en avant pour suivre l’ennemi qui battait en retraite à marches forcées, et était fort de 40,000 hommes.

Le 28, nous l’atteignîmes à 4 lieues d’ici, près d’Alva, où 10,000 hommes se formèrent sur un plateau avec de la cavalerie et 12 pièces de canon afin de protéger la retraite du reste de l’armée dans les montagnes. Nous, dragons, chasseurs et hussards au nombre de 2,000 et commandés par le général Kellermann en personne attaquèrent les bataillons carrés de l’ennemi, après avoir essuyé tout leur feu. Un seul fût enfoncé et haché en pièces, un autre, témoin de ce spectacle, épouvanté du sort de ses malheureux compagnons, jeta les armes et s’enfuit. Mais la moitié des fuyards furent atteints, on en fit un carnage horrible. Après cette première attaque, il fallut rallier notre cavalerie. Cette manœuvre donna le temps aux Espagnols de passer le pont d’Alva et de battre en retraite. Cependant, notre artillerie balayait leur chemin et notre première brigade d’infanterie atteignit leur arrière-garde dans la ville. Avant d’arriver sur le champ de bataille nous avions fait 12 lieues, nos chevaux tombaient de fatigue ; malgré cette forte fatigue et un chemin pierreux, nos troupes montrèrent un courage héroïque. Le 3ème, le 10ème et le 25ème de dragons se sont particulièrement distingués. Nous avons perdu peu de monde et j’ai vu plus de 1,000 ennemis étendus sur le plateau. Le duc del Parque nous laissera, j’espère, un peu reposer ici ; nous en avons tous besoin. Le pain nous a manqué 3 jours, la guerre que nous faisons ici est à mort, le soldat n’entend plus raison, il tue tout. Le peu de prisonniers qui sont en notre pouvoir, c’est nous, officiers qui les avons faits. Nos collègues ennemis ne sont pas si généreux. Ils sont les premiers à s’enfuir dans le combat et les premiers à nous tuer quand nous sommes sans défense.

L’animosité qui règne entre les deux nations est impossible à décrire. Il est vrai qu’on ne peut pas faire la guerre à un plus vilain peuple que celui-ci. Voici un trait de sa délicatesse : je sauvai dernièrement une riche maison d’un village, près de Toro, du pillage. J’étais au milieu de soldats armés qui me voyant seul hésitaient s’ils devaient m’obéir ou me tuer. Par ma fermeté je parviens à les chasser, brisant mon sabre sur eux. Je venais de faire 6 lieues, mourant de faim et de soif. Ceux auxquels je venais de sauver leur fortune le savaient et firent force difficultés pour me donner un morceau de pain et me préparer une tasse de chocolat.

Le maréchal Marmont ne viendra décidément pas prendre le commandement de ce corps, nous voudrions tous que ce fut le maréchal Ney, qui s’est fait regretter de tous.

Voici deux mois que je n’ai de nouvelles de personne. Que toi ou maman me donnent des nouvelles du général de Grouchy, je désirerais vivement qu’il prit un commandement en Espagne. Je me ferais attacher par le général Levy au corps qu’il commanderait.

A suivre…


[1] Le maréchal de Grouchy eut de sa première femme, Mlle de Pontécoulant, deux fils. L’aîné, Alphonse-Frédéric-Emmanuel, né en 1789, entra au service en 1806 ; il était colonel en 1813. Le 17 juin 1809, il était capitaine au 1er chasseurs à cheval. Il est mort à Paris en 1864, général de division, sénateur et grand-croix de la Légion d’honneur. Le second fils du maréchal, Victor, né en 1796, est mort à Paris en 1864, général de division, grand officier de la Légion d’honneur. (Note du Vte de Grouchy).

[2]  Alfred de Saint-Chamans (1781-1848), alors chef d’escadrons et aide-de-camp du maréchal Soult. Ce futur général a laissé des  Mémoires qui furent publiés la première fois chez Plon, en 1896.

[3]  Le général Jean Dessole (1767-1828).

[4] Le général de Grouchy avait été nommé à l’armée d’Italie le 9 novembre 1808 et autorisé à se rendre à Paris, le 20 octobre 1809. (Archives du Ministère de la Guerre). Note figurant dans l’édition de 1880.

[5]  Le général Jean Marchand (1765-1851). Cet officier commandait provisoirement le 6ème corps depuis le 27 septembre 1809. C’est ce même personnage, à Grenoble, en mars 1815,  qui essaiera de s’opposer à Napoléon de retour de l’île d’Elbe.

[6] Il faudra attendre le 9 avril 1811 afin que ce maréchal soit nommé au commandement du 6ème corps  à la place de Ney. 

[7] Dans ses « Mémoires », le duc de Raguse s’est montré plus que dur pour le maréchal de Grouchy. (Note du Vte de Grouchy).

[8]  Le général François Kellermann (1770-1835), fils du maréchal.

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( 14 décembre, 2018 )

La veillée du Retour des Cendres racontée par un « Brave »…

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Le 15 décembre 1840, l’Empereur retrouve sa capitale. Il fait un froid glacial mais cela n’a pas empêché cent mille parisiens de se presser sur le parcours du cortège. Le passage qui suit est extrait des « Mémoires » du grognard Jean-Marie Putigny, un brave de la Grande-Armée. Putigny, né le 9 juin 1774 à Saillenard (Saône-et-Loire) s’engagea dès 1792. Il est dans l’armée du Nord, en Vendée, en Italie. Plus tard on le retrouve dans la Grande-Armée. Il sera à Austerlitz, à Auerstaedt, à Eylau, à Wagram. Il connaîtra les plaines glacées de Russie puis la chute de l’Empire. Son témoignage fut publié par son descendant Bob Putigny une première fois en 1950 (Gallimard) puis en 1980 (Copernic). Moins connus que ceux de Bourgogne ou de Coignet, ses souvenirs sont ceux d’un homme simple, attachant et bonapartiste sans réserve. Un de ceux pour lesquels le retour du « Petit Caporal » dans sa bonne ville de Paris marquait l’apogée d’une existence vouée toute entière à Napoléon. Notons enfin que Jean-Marie Putigny, Baron d’Empire en 1809, officier de la Légion d’honneur en 1815, s’éteint à Tournus, le 5 mai 1849, 28 ans jour pour jour après la mort de « son » empereur…

Putigny, venu de sa Bourgogne, débarque à Paris.

Dès le 14 décembre il se rend sur les bords de la Seine afin de rejoindre l’endroit où vient d’arriver le bateau contenant les Cendres de l’Empereur, mais laissons-le parler : 

« Je descends de voiture au pont de Neuilly. A deux cents pas de là un petit navire vient d’accoster au quai de la Seine. Il est là, dans son cercueil. Mon émotion est si intense, les sensations, les souvenirs se succèdent à une telle vitesse que j’avance comme un automate, ne voyant rien que cette boîte noire sur le pont du navire: Lui. Mais il me faut attendre longtemps avant de pouvoir m’en approcher et de me retrouver ensuite sur le quai au milieu d’une armée de revenants: visages ridés, silhouettes courbées aux uniformes défraîchis, de tous grades et de toutes armes.  Avec hésitation je reconnais quelques camarades et, les regardant mieux, découvre à travers eux ce que je suis maintenant devenu: un vieil homme…  Le jour est tombé depuis longtemps. Les rafales du vent, soufflant le long du fleuve, allongent les flammes des torchères allumées auprès de l’Empereur, et avivent les feux autour desquels nous essayons de nous réchauffer un peu. Nous, les vétérans de la Grande Armée, toussant et grelottant, qui ont voulu Le veiller pendant la première nuit de son retour en France.  Par une dizaine de degrés sous zéro, malgré les gilets de laine, mes rhumatismes de Russie se réveillent, mes bras et mes épaules sont tordus par le froid. Je ne sens plus mes pieds, ni les doigts de mes mains, les oreilles me font mal. Faute de bois les feux se sont éteints. Je peux me protéger, un peu, de la bise glaciale en me tenant contre l’une des colonnes du seul bâtiment existant sur le quai, une construction de bois surmontée d’un fronton très élevé sous lequel on remise, avant l’aube, une énorme machine: le corbillard impérial. Les heures, les minutes se succèdent interminables… Il finit par faire jour. A neuf heures, après une salve d’artillerie, les cloches sonnent: les marins du bateau portant le cercueil franchissent la passerelle; l’Empereur est de nouveau parmi nous, sur le sol de France. J’oublie le froid et mes pauvres douleurs… Des larmes roulent sur mes joues, tandis que le cercueil est placé dans le char funèbre et que se forme le cortège.  On y avait prévu des places pour tout le monde, pour les officiels, pour l’armée nouvelle, les fonctionnaires, les blancs-becs qui ne L‘avaient pas connu, pour leurs pères qui L‘avaient trahi ou s’étaient battus contre Lui.  Mais personne ne s’était préoccupé de nous, n’avait pensé que ses anciens compagnons, ses fidèles, les Impériaux comme l’on dit encore, viendraient de tous les coins du pays, d’un seul élan, l’accompagner à sa dernière demeure.  Ce ne fut qu’à la suite d’une délégation de maires, de conseillers généraux et d’autres petits civils, que l’on nous autorise à marcher, une dernière fois, derrière notre Empereur.  Après cette nuit sans sommeil, à jeun depuis hier après-midi, il semble qu’il fasse encore plus froid. La montée du pont de Neuilly à l’Etoile est, pour la plupart d’entre nous, un calvaire. J’ai du mal à respirer.  Mes jambes sont de plomb, mes pieds douloureux, mais de toute ma volonté, je les mets l’un devant l’autre en m’appliquant à marcher droit, refusant que l’on me soutienne, malgré qu’à chaque pas je risque de tomber. Sur cette route, si mauvaise, nous trébuchons dans les trous et dans les ornières où le char plusieurs fois s’enlise.  Bien qu’il ne neige que très peu et qu’il n’y ait que quelques kilomètres à parcourir, cette marche funèbre me rappelle Austerlitz pour l’effort, et la Russie pour le froid; car je n’ai plus trente ans ! Je suis vieux maintenant et l’Empereur est mort.  « Vive l’Empereur ! » ces clameurs répétées jaillissent de la foule immense, entre laquelle nous défilons depuis plus de deux heures. Cette fois-ci je n’en crois pas mes oreilles, mais je sens se gonfler mon cœur puisque, dans celui des Français, l’Empereur est toujours vivant… » 

Jean-Marie PUTIGNY. 

 

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( 14 février, 2015 )

Tout le monde attend son retour !

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« Le 19 janvier 1815, on raconte dans les rues [à Paris] qu’il [Napoléon] arrivera sous deux jours avec une armée de 150.000 hommes. Au mois de février, les troupes de la garnison assurent qu’elles reverront bientôt leur papa. Un curieux propos fait alors la joie des bonapartistes de la capitale. Dans un bouchon de la barrière, trois soldats demandent une bouteille. La cabaretière apporte trois verres. « Madame, un autre verre. — Messieurs, vous n’êtes que trois. — C’est égal, apportez toujours ; le quatrième va venir ; à sa santé, camarades ! » Et là-dessus les trois hommes choquent leurs verres en l’honneur du quatrième personnage dont il est facile de deviner le nom. Un autre mot eut grand succès dans les salons de l’opposition. L’armée doit être contente, disait un émigré à un soldat, elle touche exactement le prêt; au temps de Bonaparte, tout était arriéré, même la solde.

— Eh répond l’autre, si nous aimions à lui faire crédit !»

On citait aussi ce mot d’un officier entrant dans un bureau de loterie : « Quel numéro voulez-vous ? — Donnez-moi le 18 ; il sortira bientôt et je mets un napoléon dessus ».

 D’un bout à l’autre du territoire les régiments à très peu d’exceptions près, sont bonapartistes. Au mois de juin, Pozzo di Borgo avoue que l’armée n’est pas dans le même état de quiétude d’obéissance que les armées des autres états, qu’elle reste agitée, turbulente. Au mois de septembre, un royaliste gémit de l’aspect des soldats : « Partout, écrit-il, ils montrent un front hargneux et rechigné ; des mouvements d’humeur et des signes d’infidélité leur échappent ; on lit sur leur visage la contrainte qu’ils éprouvent, et leur désir de revenir au culte de Bonaparte » .Lorsqu’on force les troupes à crier Vive le roi ! » elles ajoutent à voix basse, le roi de Rome. Elles avaient déjà surnommé Napoléon le petit caporal ; elles l’appellent aujourd’hui le père la Violette, parce qu’elles s’attendent à le voir, comme la violette, refleurir au printemps Les officiers portent la violette à leur boutonnière, donnent à leur ruban de la légion d’honneur la forme d’un N et, pour se reconnaître, croisent pareillement en forme de N deux doigts de la main droite sur le front. Les soldats conservent la cocarde tricolore, vieille et usée, cousue sous la coiffe des shakos ou cachée soit sous la cocarde blanche soit au fond des sacs. Il y a des chambrées qui ne nomment jamais Louis XVIII, et aux appels on saute le nombre 18. Dans les lettres qu’elles envoie de ses garnisons à ses maîtresses du Gros-Caillou, la vieille garde annonce le prochain retour de Bonaparte;  les grenadiers qui stationnent à Metz, ont une sagesse inquiétante ; ils ne fréquentent pas les salles de danse et de jeu ; ils se promènent silencieusement ; pas un n’est puni et un officier supérieur disait au préfet : « J’aimerais mieux qu’ils fissent des fautes et qu’il y eut entre eux des dissentiments d’opinion ; mais ils ne forment qu’une âme et n’ont qu’un même esprit, entretenu par une mystérieuse et puissante influence ». Lorsqu’un régiment d’infanterie brûle secrètement ses aigles, chaque soldat avale une pincée des cendres en vidant un verre de vin à la santé de l’Empereur. »

(Arthur CHUQUET, « Le départ de l’île d’Elbe », Editions Ernest Leroux, 1920, pp.4-7)

 

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