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( 20 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. II. La vie secrète.

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Cet article, qui vient compléter celui du même auteur et diffusé ici il y a peu de temps, a été rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) . Il fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

Ce comportement résigné dissimulait une activité secrète, intense, qui absorbait, à l’insu de la plupart de ses proches, sa pensée pénétrante. Le rocher des Mulini à l’égal des Tuileries, de Schoenbrunn ou de Buckingham, était exactement informé des fluctuations de la politique européenne comme du sentiment populaire français. Avec un égal acharnement, les gouvernements alliés s’ingéniaient à percer les intentions de l’exilé. Pour s’observer, Napoléon et ses ennemis montèrent de toutes pièces un mutuel et subtil dispositif d’espionnage : les renseignements recueillis par leurs agents, bénévoles ou prébendés, s’acheminaient par les filières les plus diverses. 
L’histoire en est mal connue. Les informateurs alliés, qui n’étaient pas tenus à demeurer clandestins, ont certes laissé des traces écrites. Mais ceux de Napoléon, pour des raisons de sécurité, procédaient par transmission orale, et l’écho fragmentaire ou déformé de leurs exploits est surtout venu jusqu’à nous par les rapports de police du contre-espionnage allié, accessoirement par les allusions des mémorialistes. 

 Les agents secrets de Napoléon.

Pour se renseigner, Napoléon eut recours à divers procédés. Les plus innocents consistaient à lire les journaux français, anglais, italiens, auxquels il s’était abonné sous des noms d’emprunt ; à se faire communiquer les lettres intéressantes qui parvenaient à la troupe ; à recevoir et à faire parler les visiteurs anglais, les négociants français et les officiers en demi-solde qui affluaient à l’île d’Elbe par curiosité, par fidélité, ou pour y chercher un emploi. 
Il ne faut pas oublier en effet que sa souveraineté reconnue par toutes les puissances européennes, sauf la France, permettait aux bâtiments étrangers de relâcher librement dans les ports de l’île et à sa petite flottille de se’ rendre dans les ports toscans ou pontificaux, sous couvert d’assurer la poste et le ravitaillement. Certains jours on compta jusqu’à vingt entrées ou sorties de navires anglais, génois et napolitains à Porto Ferrajo. Venait ou repartait qui voulait et cela facilita singulièrement le passage des agents secrets.  Ceux de Napoléon travaillaient avec efficacité en Italie, en France et en Autriche. Leurs messages étaient centralisés par un conseiller municipal de Livourne, François Bartolucci, qui avait monté un réseau clandestin de correspondants à Gênes, à Piombino et à Civita Vecchia. Deux fois par semaine une barque venant de Porto Ferrajo accostait de nuit à Montenuero, près de Livourne, et assurait la navette du courrier. J’ai retrouvé le nom de Bartolucci sur la longue liste des gratifications accordées par Napoléon à ceux qui le suivirent jusqu’à Paris : il figure pour une somme de 2.000 francs, alors que la moyenne ne dépasse pas 300.

En France deux filières sont connues, à Grenoble et à Paris. Une troisième, d’importance capitale, fonctionnait à Vienne.  Dumoulin, gantier à Grenoble, vint proposer ses services à l’Empereur par l’intermédiaire de son compatriote Emery, chirurgien de la Garde. Il aurait fourni, sur une carte des Alpes, le tracé de la route inaccessible à toute poursuite qui sera plus tard suivie. En attendant, il lui fut prescrit de renseigner son ami sur l’opinion en Dauphiné et sur les mutations des chefs de corps, ce qu’il fit régulièrement en cachant ses lettres dans des balles de gants.  A Paris, le naïf d’André, directeur général de la Police, prit pour secrétaire intime Mounier, homme de confiance de Maret, duc de Bassano, à qui il livrait une copie des bulletins confidentiels rédigés par son patron pour le ministre de l’Intérieur, l’abbé de Montesquiou. Maret les transmettait à Evain, chef de division au ministère de la Guerre, qui les acheminait par la voie officielle à sa soeur, directrice du bureau de poste d’Angers. De là les plis gagnaient le bureau de Toulon où ils étaient pris en charge par les agents de Bartolucci. Ainsi Napoléon était-il tenu au courant des fluctuations de l’opinion en France par le successeur de Fouché ! 

A Vienne, le Fidèle Méneval, détaché auprès de Marie-Louise, et qui avait conservé de nombreuses amitiés dans les milieux diplomatiques (en particulier la vieille comtesse de Brignole, belle-mère du duc de Dalberg, adjoint de Talleyrand), Méneval tenait Napoléon au courant des projets du Congrès. Le contact avait été noué par le mystérieux Cipriani, dont les fonctions de maître d’hôtel de Napoléon lui permettaient de l’aborder à toute heure sans éveiller l’attention, et qui fut le véritable responsable de son deuxième bureau. Il fit trois voyages à Vienne d’où il rapporta des renseignements capitaux. C’est lui qui organisa la filière de Méneval, grâce à des négociants viennois en liaison avec leur confrère génois Constantin Gatelli. Chaque semaine un bulletin d’information parvenait de Vienne à l’île d’Elbe par ce canal.  Existe-t-il une trace qui matérialiserait la charge financière d’un tel service ? Je crois l’avoir découverte dans les registres de dépenses minutieusement tenus à jour par le trésorier Peyrusse. On relève au chapitre V intitulé Cassette six « bons de l’Empereur » totalisant la somme énorme de 136.000 francs, plus d’un million de francs lourds d’aujourd’hui. Cela représente environ 7 % des dépenses engagées pendant le premier exil. Le principal titulaire de ces largesses est l’obscur Docteur Lapi, médecin à Porto Ferrajo, qui figure à lui seul pour 121.000 francs en trois versements (56.000 le 23 juin 1814, 61.000 le 30 septembre, 4.000 le 15 octobre 1814.). Or Lapi avait été nommé chambellan au traitement annuel de 1.200 francs et directeur des Domaines. A son départ Napoléon le fera général, gouverneur de l’île et président de la junte gouvernementale. Son successeur en quelque sorte… Etonnante promotion pour un praticien de village : elle plaide en faveur d’un grand service rendu, tant elle semble disproportionnée avec la modestie de sa personnalité. On peut en déduire que Lapi devait gérer les fonds secrets que Cipriani distribuait. 

L’espionnage européen.

Pour déjouer les intentions de Napoléon, pour l’isoler de ses informateurs, pour contrecarrer efficacement son débarquement, il eût fallu confier la police du royaume de France à un homme de la trempe de Fouché. Une des plus grandes fautes de Louis XVIII, c’est d’en avoir successivement chargé deux néophytes peu doués : Beugnot, de mai à décembre, et d’André pendant la période cruciale de décembre à mars. Par comble d’impéritie Beugnot fut promu à la Marine dont il annihila l’essentielle mission de surveillance. Ferrand, directeur des Postes, et surtout l’incapable Blacas, le tout puissant favori, portent, eux aussi, une lourde responsabilité dans la dérisoire facilité du retour de Napoléon. Quant à Dupont et à Talleyrand, leurs louables efforts se heurtèrent à l’incrédulité de leurs collègues et du roi.

Le général Dupont, ministre de la Guerre, nourrissait à l’égard de Napoléon une solide haine depuis sa condamnation après la capitulation de Baylen. En confiant à Bruslart (un ancien Chouan qui avait tenu pendant quatorze ans le maquis vendéen) le gouvernement militaire de la Corse, il lui avait enjoint de s’en défaire à tout prix. Bruslart tenta à plusieurs reprises de faire assassiner Napoléon par des transfuges corses. Mais la police veillait et ses hommes de main furent interceptés à temps.

Talleyrand disposait en la personne de Mariotti. consul de France à Livourne, d’un collaborateur plus subtil. Mariotti conçut le projet de s’emparer de Napoléon à bord de son propre brick l’Inconstant au cours d’une promenade à l’îlot de Pianosa et de le transférer au fort de l’île Sainte-Marguerite. Il fallait pour cela s’assurer de la complicité du lieutenant de vaisseau Taillade qui commandait ce navire et il semble que ce douteux marin, après des contacts suspects, se soit laissé convaincre. Napoléon bien informé le destitua. D’autre part Mariotti essaima des indicateurs sur la côte toscane et dans l’île même. Le plus notoire est un individu dont on ne connaît que le sobriquet de « marchand d’huiles ». Arrivé en novembre sous prétexte de négoce, il se glisse dans la familiarité des officiers et des fonctionnaires. Dans les rapports qu’il expédie à Mariotti les rumeurs de seconde main voisinent avec des faits précis, des avertissements prophétiques. A la mifévrier il accumule les indices de préparatifs. Une semaine à l’avance il prédit le départ. Mariotti, ce n’est pas douteux, transmit à Paris ces renseignements inestimables, mais Jaucourt, qui suppléait Talleyrand aux Affaires Etrangères, n’en tint aucun compte : il méprisait Mariotti et ne prenait pas même la peine de lire ses dépêches. Pas plus que les rapports clairvoyants. expédiés d’Italie par de fervents royalistes comme Hyde de Neuville, le comte Jules de Polignac et le marquis d’Osmond.
 
En Italie trois polices s’intéressaient, chacune pour son propre compte, aux faits et gestes de Napoléon : l’Autrichienne, la Toscane et la Pontificale. Les deux premières se distinguèrent par leur nullité. Elles se bornaient à transmettre à Metternich, par l’intermédiaire du préfet de Police de Vienne, d’interminables listes de voyageurs revenant de l’île d’Elbe, qui étaient souvent fouillés et interrogés en pure perte. Quelques indicateurs furent installés à Porto Ferrajo et bientôt rappelés, faute de nouvelles intéressantes. Le maigre bilan de ces tentatives stériles se soldait par l’affirmation cent fois répétée d’une collusion entre Napoléon et Murat pour soulever l’Italie. Au Congrès de Vienne on feignait d’y croire et de s’en alarmer, mais personne ne songeait à la France.  Nous ne connaissons de l’espionnage pontifical que les exploits fort peu ecclésiastiques de Mgr Tiberio Pacca, nommé administrateur du port de Civita Vecchia par son oncle, le secrétaire d’Etat de Pie VII. En décembre il organise une rixe pour subtiliser une valise débarquée de l’Inconstant dont Taillade a confié sur le quai la garde à un marin : elle contient une lettre compromettante de Napoléon à Lucien. Quelques jours plus tard, ayant eu vent que le cardinal Fesch expédie de Rome à son neveu deux caisses de livres, Pacca intercepte une lettre adressée au convoyeur, par laquelle on recommande à Bertrand de lire attentivement le volume 127. Les caisses déclouées, on découvre une liasse de lettres familiales destinées à Napoléon, parmi lesquelles des voeux anodins de Murat à l’occasion du Nouvel An. Enfin, courant février, on saisit à bord d’un bâtiment une lettre d’un officier en garnison à Porto Ferrajo au commandant de la place de Gaëte, lui annonçant le prochain départ de l’Empereur pour Naples. Ces trouvailles, aussitôt expédiées à Metternich par le Vatican, fortifiaient l’hypothèse italienne déjà fortement ancrée dans son esprit.

Nul n’était mieux placé pour espionner Napoléon que le colonel Campbell, commissaire d’Angleterre en résidence à Porto Ferrajo, qui faisait auprès de lui figure d’ambassadeur de l’Europe. S’il avait eu l’étroite conscience de son devoir et la méfiance d’un Hudson Lowe, jamais l’Empereur n’eût osé fuir, d’autant que Campbell disposait de la frégate la Partridge, capable à elle seule d’anéantir toute la flottille impériale réunie.  Entre les deux hommes les rapports avaient d’abord été cordiaux. l’Anglais s’efforçant de rendre de menus services. Mais Napoléon n’avait pas tardé à s’irriter de ses relations avec Bruslart et Mariotti et de son côté la vigilance de l’Anglais s’était relâchée devant l’apparente résignation de celui qu’il était censé surveiller. Ses rapports. comme celui auquel il a été fait allusion plus haut, faisaient état de son apathie et de son affaiblissement intellectuel. Napoléon s’ingéniait d’ailleurs à le rassurer : « je vous l’ai dit et je vous le répète. je ne suis plus qu’un homme mort. Je ne m’occupe plus que de ma famille et de ma retraite, de ma maison, de mes vaches et de mes mulets ». Alors Campbell, qui s’ennuie ferme, décide de s’absenter le plus souvent et le plus longtemps possible, sous prétexte d’échanger ses renseignements avec les Autrichiens. Dix à quinze jours par mois il est à Lucques ou à Florence, en fait pour y retrouver sa maîtresse, une ravissante comtesse Miniaci. Entre temps Napoléon lui accorde de loin en loin une audience pour exposer ses griefs du moment. Certes il n’en attend rien, mais l’écho de ses plaintes aussitôt répandues dans les chancelleries européennes servira – du moins l’espère-t-il – à justifier sa conduite le moment venu. Jamais Campbell n’aura le moindre soupçon de ce qui se trame et sa dernière espacade, en février, sur la frégate dont il se sert comme d’un bateau de plaisance, laissera le champ libre à l’aventure. Ce sauteur imbécile partage avec Louis XVIII l’écrasante responsabilité du désastreux retour de Napoléon. 

Pourquoi partir ?

Il serait absurde de croire qu’une décision si lourde de conséquences – l’une des plus graves qu’ait jamais prises un homme – celle de braver seul, sans armée. sans argent, l’énorme puissance de l’Europe coalisée fut improvisée par Napoléon. 

L’idée de s’enfuir mûrit peu à peu dans son esprit, à mesure que se multipliaient contre sa personne les manquements de parole et les actes agressifs. Ce réflexe désespéré de survie fut conditionné par de puissants motifs : la détresse financière où le précipita la mauvaise foi de Louis XVIII, les menaces d’enlèvement, d’assassinat et de déportation qui rendirent sa sécurité précaire à partir de l’automne ; enfin l’absence de Marie-Louise et du Roi de Rome. En outre il voyait se dessiner l’occasion propice d’un retour en France, favorisé par l’impopularité croissante du gouvernement royal.  Entre des faits aussi disparates la pénurie d’argent constitue l’élément majeur. Les ressources de l’île – rentrées fiscales et Domaines – équilibraient à peine le budget civil et les dépenses de la Maison de Sa Majesté qui engloutirent 480.000 francs pendant les sept derniers mois de 1814. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires. Or Napoléon ne pouvait à aucun prix renoncer à sa petite troupe de quinze cents hommes, suprême rempart de sa sécurité, qu’il entretenait sur le pied de guerre. La licencier eût été courir au suicide. Et comment la maintenir ? Les quatre millions amenés de France seront réduits de moitié au moment de l’évasion, le reste eût tout juste permis de patienter une seconde année.  La situation aurait été bien différente si Louis XVIII avait honoré l’article 3 du Traité signé le 11 avril 1814 à Fontainebleau entre Napoléon, les puissances coalisées et le gouvernement provisoire français. Cet article prévoyait le versement au souverain de l’île d’Elbe d’une rente annuelle de deux millions sur le Grand Livre de France et d’une somme un peu plus élevée aux membres de sa famille.  Jamais aucune de ces promesses ne fut tenue. A plusieurs reprises Napoléon en réclama l’exécution par l’intermédiaire de Campbell. Le Tsar Alexandre et Metternich élevèrent à ce sujet de vives protestations auprès de Talleyrand qui promit de les transmettre à Louis XVIII, l’un et l’autre – on le sait par leur correspondance – étant résolus à ne rien faire et à gagner du temps. Talleyrand fit même au roi la proposition burlesque d’offrir à l’Angleterre la charge d’entretenir Napoléon en échange de la renonciation de la France à la traite des noirs !… On en était là lorsque, le 7 mars 1815, Louis XVIII mit fin au débat en écrivant à Talleyrand: « Je me proposais de revenir aujourd’hui avec vous sur la convention du 11 avril dernier. Buonaparte m’en épargne la peine. Avant de recevoir cette dépêche, vous serez sans doute instruit de son audacieuse entreprise ; j’ai pris sur le champ les mesures que j’ai jugées les plus propres à l’en faire repentir et je compte avec confiance sur leur succès… ». 

Ce jour-là Napoléon entrait triomphalement à Grenoble… En attendant il a, dès l’automne précédent, multiplié de sordides mesures d’économies, jusqu’à régler la solde de la troupe et des fonctionnaires, moitié en numéraire, moitié en bons à valoir sur le Trésor français. Tout ce qui peut être bradé, chevaux, ferrailles, farines avariées, est impitoyablement sacrifié. En pure perte, car il faut d’urgence armer des forts abandonnés, acheter quatre mille sacs de blé pour soutenir un siège éventuel, en somme renoncer au rêve ébauché de bien-être et de faste pour une défense illusoire. 

D’autres périls se précisent en effet. Sans compter les risques d’enlèvement ou d’assassinat qu’il sait tramés par Mariotti et par Bruslart, le projet beaucoup plus menaçant de le déporter aux Açores est formulé par Talleyrand au Congrès de Vienne. Louis XVIII informé par lui le 7 octobre formule des réserves. En novembre le Congrès en discute, et déjà on incline pour SainteHélène. Le secret est si mal gardé que le Journal des Débats en fait état le 19. Selon le précieux Journal d’Eynard, secrétaire de la délégation genevoise, Lord Castelreagh au nom de l’Angleterre soutient à fond Talleyrand. Ils se heurtent au veto chevaleresque du Tsar et à l’opposition plus molle de l’Empereur d’Autriche. Napoléon, prévenu de ce sinistre projet par un mystérieux émissaire de Méneval au début de décembre, prend alors les hâtives mesures de défense que l’on sait. Cependant le Congrès se désintéresse de la question jusqu’en février où, vraisemblablement influencé par les dépêches de Pacca, il décide, au cours d’une séance secrète tenue le 9, de passer à l’action. Napoléon ne lui en laissera pas le temps.  L’absence de Marie-Louise et surtout celle de son fils le marquaient d’une blessure secrète qu’il taisait par orgueil mais ressentait profondément. L’histoire de sa faillite conjugale n’est vraiment connue que depuis la publication par Madelin en 1935, puis par Palmstierna en 1956, de la correspondance du couple, et des rapports de Neipperg à Metternich découverts et publiés par le baron de Bourgoing en 1939. L’étude de ces documents capitaux mériterait de longs développements qui n’ont pas place ici. En résumé le drame se joua en trois actes. 

Le premier s’étend de janvier à août 1814. Napoléon a quitté sa femme le 25 janvier pour livrer les ultimes batailles de la Campagne de France. Chaque jour ils s’écrivent : lui, de rapides billets griffonnés au hasard des bivouacs ; elle, de longues lettres puériles. Ni l’un ni l’autre ne témoignent de sentiments très vifs, ils se contentent des formules d’un ménage uni et déjà ancien, bien qu’ils ne soient mariés que depuis trois ans. 

Mais aux journées cruciales de Fontainebleau en avril, tandis qu’il s’apprête à l’abdication et à l’exil et qu’elle se morfond à Blois où la Cour s’est repliée, le ton des lettres de Marie-Louise tranche de façon saisissante avec celle des mois précédents : un fugitif élan de tendresse passionnée, un immense désir de fuir avec lui la méchanceté humaine, éclairent ces lignes angoissées. Elle le supplie de lui donner l’ordre de le rejoindre et il élude sans cesse. Ses atermoiements relèvent à la fois d’un scrupule honorable et d’un faux calcul : se sentant vieillir il hésite à imposer l’ennui d’un exil précaire à cette jeune femme de vingt-deux ans dont la maturité ne dépasse guère celle d’une adolescente, et il lui importe qu’elle rencontre d’abord son père pour plaider leur cause et celle de leur fils. C’est donc à l’instigation de Napoléon qu’elle ira rejoindre l’Empereur François à Rambouillet où, à son désespoir, elle se verra notifier avec ménagement l’ordre de partir aussitôt pour Vienne avec le Roi de Rome. 
Fait surprenant, Napoléon ne réagit pas à ce procédé barbare qui le sépare à jamais de sa femme et de son fils. Il répond courtoisement à la lettre de son beaupère qui l’en informe et les mois suivants, de l’île d’Elbe, il se contente d’écrire à Marie-Louise des billets désinvoltes et de formuler le voeu qu’elle aille prendre les eaux en Toscane pour se rapprocher de lui. 

A l’opposé Marie-Louise poursuit avec obstination le plan qu’elle a confié à Napoléon avant de quitter Rambouillet : feindre la soumission pour échapper plus sûrement aux Autrichiens ; demeurer deux mois à Vienne, puis demander la permission de faire une cure à Aix-les-Bains, d’où il lui sera plus aisé de s’enfuir à l’île d’Elbe. Ce plan, elle l’exécute avec un apparent succès : le 17 juillet elle arrive à Aix avec une suite de trente-trois personnes. Mais deux embûches ont été dresseés par son père pour contrecarrer ses projets : le Roi de Rome est gardé à Vienne en otage et le général de Neipperg est chargé de lui tenir lieu de mentor, en fait de la surveiller et de l’isoler de son mari. 
Contrairement à l’opinion répandue, Neipperg ne fut pas choisi pour la détourner de la fidélité conjugale : c’est le généralissime Schwartzenberg qui le proposa à l’Empereur d’Autriche et l’élu accepta avec répugnance cette mission qu’il estimait peu honorable. Ses rapports exprimeront souvent le désir formel de reprendre son commandement à Pavie. Elle-même se défie de lui et poursuit à son insu sa correspondance clandestine avec Napoléon. 

Ainsi s’achève au lac du Bourget ce premier acte où rien d’irréparable n’a été accompli. Pendant cinq mois. l’attitude de Marie-Louise est demeurée irréprochable et d’autant plus méritoire qu’elle est sans nouvelles de l’île d’Elbe depuis le 24 mai, la police autrichienne ayant saisi les lettres de son mari qui lui seront restituées plus tard. Napoléon, en revanche, n’a suscité aucune occasion de rapprochement quand il en était temps encore, ni élevé de protestation afin qu’elle lui soit rendue. 
Soudain, elle va se trouver écartelée entre deux volontés qui tentent de forcer son destin dans des directions opposées. Le 15 août son père lui intime l’ordre formel de rentrer à Vienne. Le 18 et le 28 parviennent jusqu’à elle deux messagers secrets, porteurs de lettres de Napoléon: le colonel Laczynski et le capitaine Hurault de Sorbée, le premier chargé de la préparer à venir coûte que coûte, le second de l’enlever et de la conduire à Gênes où l’attend L’Inconstant Napoléon. en commettant cette maladresse, méconnaît le caractère timoré de la jeune femme et prou,e qu’il ignore la surveillance policière dont elle est l’objet. Alors. terrorisée, déchirée entre la parole donnée à son père et l’exécution périlleuse de son devoir conjugal, elle cède au plus fort, mais de la plus honteuse manière : en transmettant à Vienne la dernière lettre si pressante de Napoléon et en se confiant à Neipperg. 

Le troisième acte va se dérouler à l’automne et pendant l’hiver. Elle a repris la route de Vienne en faisant avec Neipperg l’école buissonnière à travers la Suisse. Peu à peu elle se sent irrésistiblement attirée par ce séducteur qui lui résiste sans conviction. Le 25 septembre à l’auberge du Soleil d’Or, sur les pentes du Mont Righi, elle devient sa maîtresse. Les mois suivants elle passe par des alternatives d’abandon et des sursauts de conscience. Il la domine maintenant, défend ses intérêts, dispose de ses sens comme de sa volonté. Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’il meure, quinze ans plus tard, après lui avoir donné deux enfants, nés pendant la captivité de Sainte-Hélène. 

Napoléon, à l’île d’Elbe, ignore évidemment cette trahison (il l’apprendra, à force de presser Méneval de questions, pendant les Cent-Jours). Persuadé que Marie-Louise est prisonnière d’un père inhumain, il tente de rétablir le contact épistolaire par l’intermédiaire du Grand Duc de Toscane. frère de l’Empereur François, qui fut jadis son obligé. Deux lettres seront transmises par cette voie à Vienne où, après avoir été décachetées et recopiées, elles seront remises à l’intéressée qui ne répondra pas, se bornant à l’occasion du Nouvel An à lui adresser des voeux impersonnels que son père ne daignera même pas expédier. Aussi Napoléon, après avoir élevé le 4 décembre une solennelle protestation auprès de Campbell, cessera d’écrire. Mais les rares confidences qu’il fit à Pons de l’Hérault et à Marchand témoignent de l’indignation et de l’amertume qu’il éprouvait à être frustré de son enfant.  L’épilogue se situe à son retour en France. De Grenoble, de Lyon, des Tuileries, il lance à l’infidèle de pressants messages et à son beau-père un pathétique appel. En vain. L’un et l’autre lui opposent un silence total. A Méneval qui va la quitter, Marie-Louise affirme sa résolution irrévocable de ne jamais se réunir à son mari. L’idée d’un retour en France la terrifie, elle n’aspire plus qu’à vivre en paix des rentes du duché de Parme. Lorsque Waterloo fut connu à Vienne, sa bellemère Ludovica écrivit à l’Empereur François : « Je communiquai la nouvelle à notre chère Louise qui était hors d’elle de joie… ».

Jamais Napoléon n’eût couru le risque de se voir traité en intrus par les Français si l’unité nationale s’était faite sur la personne de Louis XVIII. Il n’en fut rien. Rarement au cours de notre Histoire un régime aussi pétri des meilleures intentions que celui de la Première Restauration n’a, en si peu de temps, accumulé une telle somme de maladresses ni exaspéré à ce point l’opinion.  L’armée impériale sera sa première victime et deviendra vite son opposant le plus résolu. Pour passer du pied de guerre à l’état de paix, 500.000 hommes sont licenciés, dont 12.000 officiers réduits à la demi-solde forcent la compassion du pays par leur misère et par leur amertume. Cette mesure, justifiée mais impopulaire, eût été à la rigueur tolérée si Blacas n’avait ressuscité à grands frais la Maison du Roi dont les 6.000 prébendiers seront recrutés dans la noblesse d’Ancien Régime, avec rang et solde d’officiers. D’autres émigrés de l’armée de Condé sont promus, sans avoir jamais combattu, à des grades honorifiques. Enfin et surtout les Bourbons blessent au plus haut point l’orgueil de l’armée en avilissant à plaisir la Légion d’honneur, distribuée par brassées dans chaque ville, lors des tournées de propagande des Princes. 

Privilèges, titres et fonctions, hormis les postes-clefs de l’administration et de la hiérarchie, sont dévolus à l’ancienne noblesse, appuyée, encensée par un clergé rétrograde aux prétentions exorbitantes. Les émigrés et les prêtres ne manquent pas une occasion d’humilier, de menacer la bourgeoisie qui redoute de se voir déposséder des biens nationaux. Les menées dictatoriales, si vivement reprochées à l’Empire par les libéraux – telles que la censure de la presse ou les restrictions au suffrage universel – sont maintenues et aggravées par la Première Restauration. Quant au menu peuple il souffre de la crise économique engendrée par la suppression brutale des fabriques d’armement et par la liberté nouvelle d’importation de produits coloniaux, dont la concurrence ruine la culture et l’industrie nouvelle de la betterave sucrière et du tabac. Le chômage, inconnu sous l’Empire, fait d’effrayants progrès.Ainsi l’armée et les ouvriers sont prêts à se soulever en faveur de Napoléon. La bourgeoisie et la paysannerie demeurent passives, mais déçues, anxieuses de l’appauvrissement général. La noblesse, sur laquelle le régime voudrait s’appuyer, n’a plus d’assises populaires. La génération qui la voit resurgir après vingt-cinq ans de révolutions et de guerres n’éprouve plus pour elle ni confiance ni respect. Napoléon n’ignore pas ces réalités. Il saura les exploiter à son heure. 

Quand partir ?

A l’automne de 1814 Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins lointaine il serait contraint d’opter entre la faillite et l’aventure. Mais ni sa détresse financière ni l’impopularité de Louis XVIII ne l’obligeaient à prendre un parti urgent. Seule la menace de déportation pouvait se matérialiser d’un moment à l’autre. C’est ce péril qui força son destin.  Nous avons dit qu’il en fut averti au début de décembre et que sa décision de fuir fut aussitôt arrêtée. La preuve en est établie par l’ordre verbal donné le jour même à Pons de l’Hérault d’acheter trois bâtiments de transport. Ce fidèle sera longtemps le seul à être admis dans la confidence d’un projet dont la réussite dépendra de l’effet de surprise, donc du secret le plus rigoureux.  D’infimes indices de préparatifs se dessinent toutefois à travers certains ordres donnés par Napoléon en janvier et en février. Mais ils sont si bien noyés dans une débauche de plans à long terme concernant la mise en valeur de l’île qu’ils passeront inaperçus. Ainsi le sellier Vincent reçoit mission de démonter ses deux berlines de voyage et de les emballer. Drouot est prié de lui présenter l’effectif exact du bataillon de la Garde et le pays d’origine de chaque officier et sous-officier. Peyrusse doit liquider les dépenses arriérées et lui délivrer 500.000 francs. Bertrand fera remettre en état la route de Longone. 

Pourtant, près de trois mois vont s’écouler entre la décision et l’exécution, alors que Napoléon aurait intérêt à profiter des nuits les plus longues de l’hiver et des éclipses de lune qui se produiront au début de janvier et de février.  Un grave incident est à l’origine de ce retard imprévu : L’Inconstant, au retour d’un voyage à Civita Vecchia où il est allé charger du blé, a été détourné de façon suspecte sur Bastia et s’y est attardé. En arrivant de nuit à Porto-Ferrajo le 12 janvier il fait naufrage au fond du golfe dans des conditions encore plus incompréhensibles. Ses avaries sont sérieuses, elles nécessitent au moins six semaines de réparation en cale sèche. A cette nouvelle Napoléon manifeste une violente colère dont Taillade fera les frais, et le 16 février il ordonne à Drouot que le brick soit prêt coûte que coûte à prendre la mer le 24 ou le 25, avec trois mois de vivres pour 120 hommes.  C’est là le premier signe révélateur du départ imminent. Mais pourquoi cette date du 25 février, retenue dix jours à l’avance ? Parce que le 16 Campbell s’est éloigné une fois de plus à bord de la Partridge pour un voyage à Livourne et Florence et que, craignant de ne pas rentrer à temps, il a décliné l’invitation au bal que Pauline doit donner le 26. 

Ainsi Napoléon dispose d’un répit de dix jours pour concentrer sa flottille, l’équiper et embarquer onze cents hommes sans que personne ne se doute de rien jusqu’à la dernière minute. Ce tour de force va s’accomplir au prix de ruses extraordinaires. 

Le carnaval bat son plein : les bals se succèdent aux Mulini, on inaugure le théâtre, une mascarade à laquelle participe l’Etat-Major costumé défile dans les rues de Porto-Ferrajo en liesse. Pour mieux duper les espions, Napoléon fait don à la troupe de parcelles de terrains autour des forts et du matin au soir on peut voir les soldats bêcher, piocher, semer en chantant. 

Bertrand lui-même est abusé, pour ne pas susciter les reproches de sa femme : le 19 Napoléon lui prescrit d’entreprendre des travaux à l’Ermitage où il compte résider en juin !… Le 20 un gros bâtiment de commerce marseillais, le Saint Esprit, qui se dirige vers Naples, fait relâche dans le port. On charge à son bord les berlines et on le retient sous prétexte d’attendre d’autre frêt. Le 21 dans la nuit le chébec l’Etoile arrivant de Longone avec des pièces d’artillerie et l’Inconstant enfin remis à flot sont discrètement chargés de caisses de fusils et de munitions. La nuit suivante ils recevront leur provision de vivres et d’eau douce. Ces préparatifs échappent à la population et aux intéressés eux-mêmes, blasés des navettes incessantes de la marine impériale.  Cependant le 24, de grand matin, tout semble compromis. Les voiles de la Partridge sont signalées à l’horizon. Campbell aurait-il été prévenu par ses agents ? Napoléon fait aussitôt prendre le large à l’Inconstant qui devra se rapprocher de l’Anglais et lui expliquer qu’il vérifie son calfatage. Si l’on insiste il attaquera par surprise. Rien de fâcheux ne se produit heureusement. Campbell n’est pas à bord, le capitaine Adye se propose seulement de présenter à l’Empereur six touristes anglais auxquels il réserve le plus gracieux accueil. Adye rapportera à Campbell qu’il a remarqué les occupations bucoliques des soldats jardiniers. Une heure plus tard la frégate appareille. La mer est libre.

Le lendemain 25 la population ne peut plus ignorer qu’un changement extraordinaire va se produire : la police retire les passeports et n’en délivre plus ; aucun mouvement n’est autorisé dans les ports, même pour les pêcheurs. Le marchand d’huiles tentera vainement de louer une barque à prix d’or pour alerter Mariotti à Livourne. Ce jour-là Napoléon demeure invisible. Les domestiques ont été éloignés, sauf Marchand qui le surprendra en compagnie de Bertrand et de Drouot traçant à genoux de mystérieux repères sur une grande carte de France déployée dans le salon des Mulini. Le soir après dîner il entraîne sa mère sur la terrasse et lui révèle son départ la nuit prochaine. Toujours stoïque elle l’approuve et souhaite. s’il doit mourir, que ce soit l’épée à la main. A Marchand il donne l’ordre de ne lui préparer que deux uniformes et des chemises. Puis il s’enferme et rédige des proclamations. On retrouvera sur sa table de chevet une Histoire de Charles Quint ouverte à la page sur laquelle il s’était endormi.  Le dimanche 26 février, temps radieux, brise légère soufflant du large. Après avoir inspecté l’horizon désert Napoléon, d’excellente humeur, annonce à son médecin et à Ali stupéfaits qu’ils seront bientôt en France. La population inquiète s’est massée derrière la maison sur la petite esplanade qui domine la ville et le réclame à grands cris. Il paraît et remercie en termes vagues, sans se livrer. Même énigme pour les courtisans accourus à la messe, qu’il salue de bonne grâce et congédie comme à l’ordinaire. 
A midi seulement le mystère est levé. On placarde dans les rues une proclamation signée de Lapi : « Notre auguste souverain va quitter l’île… ». Alors une intense émotion étreint la foule. Elle se masse dans les rues qu’il va emprunter ; elle s’écrase sur le port. L’interminable attente se prolonge jusqu’au soir. Au coucher du soleil les onze cents braves qui vont conquérir la France quittent les casernes en bon ordre et, follement acclamés, s’embarquent à bord des sept petits bâtiments de la flottille. Cinq cents d’entre eux s’entassent sur le pont et dans la cale de l’Inconstant. 

Napoléon a passé l’après-midi à brûler ses papiers. Pons de l’Hérault survenu à l’improviste apprend qu’il sera du voyage et qu’il doit embarquer aussitôt, sans prendre le temps d’aller embrasser sa femme et ses filles. Et Pons le raisonneur obéit, fasciné. 

La nuit tombée, Napoléon précipite les adieux. Après le dîner, pris en tête à tête avec sa mère et sa soeur, il reçoit les autorités. les notables et leurs femmes. En quelques mots il exprime sa gratitude et transmet ses pouvoirs à Lapi. Encore quelques instants, seul avec Letizia et Pauline qui remet à Marchand son collier de diamants, et il monte en calèche. Dans les ruelles illuminées de lampions, sa voiture est arrêtée plusieurs fois par la foule qui pleure et s’écrase pour le toucher. Sur le port il prononce une brève harangue : « … Elbois. comptez sur ma reconnaissance. le vous confie ma mère et ma soeur… Adieu Elbois, je vous aime, vous êtes les braves de la Toscane ». 
Il saute dans son canot qui gagne à force de rames l’Inconstant : une formidable clameur s’élève de terre, à laquelle répondent les soldats massés dans les coursives. Un coup de canon donne le signal du départ. Les navires se couvrent de voiles, s’estompent dans la nuit, faiblement éclairés par un croissant de lune. La mer est calme, la brise nulle. La flottille tombe en panne après avoir doublé le cap Saint-André. A minuit enfin le vent se lève. A midi elle disparaît à l’horizon en direction de Capraia. Alors seulement les Elbois massés sur les falaises réalisent qu’il ne va pas à Naples, comme ils en étaient persuadés. Dans quarante-huit heures la France va vivre la plus étonnante aventure de son Histoire. 

Que penser du premier exil ? Initialement le choix fut désastreux. La présence de Napoléon dans une île minuscule, si proche du continent, ne pouvait qu’entretenir un dangereux abcès au flanc de l’Europe. Il eût fallu, dans l’intérêt général, lui abandonner un continent à sa mesure, l’Amérique ou l’Australie peu importe, pourvu qu’il fût au bout du monde. 

Cette faute commise, l’irréparable pouvait etre encore évité. Si les Alliés avaient entretenu avec lui des rapports de confiance et respecté sa quiétude ; s’ils lui avaient rendu femme et enfant; si Louis XVIII ne l’avait réduit aux abois ; si la France apaisée était parvenue à l’oublier, alors Napoléon n’eût sans doute pas osé rompre son ban

Mais il était écrit que l’oppresseur deviendrait victime et que la tyrannie changerait de camp. On lui prodigua brimades, vexations, menaces ; on ne manqua pas une occasion de le tourmenter, de le pousser à la révolte. Faible et désarmé il patienta trois cents jours et jugeant à bon droit que l’Europe l’avait assez humilié, il osa l’affronter seul et lui reprendre la France, sans verser une goutte de sang. 

Cette éphémère victoire de David sur Goliath, même si elle a entraîné pour la France les plus funestes conséquences, forcera toujours l’admiration de ceux qui applaudissent au triomphe de l’intelligence pure sur la force aveugle des médiocres. 

G.G.

Vue Portoferraio

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( 15 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. I. La vie ostensible.

Napoleon Ile Elbe

Cet article rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

L’épisode elbois marque dans les fastes napoléoniens une pause forcée de dix mois, entre le règne de quinze ans et celui des Cent-Jours. Sans les fautes des Bourbons et de leurs alliés, l’Empereur eût peut-être achevé là son destin, comme successeur d’un sous-préfet administrant douze mille illettrés. Le retour de l’Aigle et le drame de Sainte-Hélène rejettent à l’arrière-plan cet Etat d’opérette, sa cour de fantoches galonnés, ses dépenses somptuaires excédant quatre fois ses ressources.
Napoléon avait un sentiment trop vif de son génie pour ne pas ressentir l’énormité de la farce qu’il y joua jusqu’au dernier jour pour masquer ses intentions. Deux exemples entre mille éclairent sa véritable pensée sur le rôle qu’il s’imposait.  Adressant à Drouot un ordre concernant les soldats qui désirent regagner la France, cette phrase révélatrice lui échappe :  « Vous effacerez cette formule de « souverain de l’île d’Elbe », qui est ridicule… ». 

Et quarante jours avant de s’embarquer pour la France, le 17 janvier 1815, en pleine fièvre des préparatifs secrets, il dicte à l’intention du Grand maréchal Bertrand un ordre de vingt lignes qui commence ainsi :  « Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse : il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence… Cela sera payé sur les dépenses de chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois ». 

L’île d’Elbe est toute proche du petit port toscan de Piombino, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de six kilomètres. coupé par l’îlot de Palmaiola. Masse imposante et sombre émergeant du bleu profond de la mer Thyrrhénienne, elle apparaît sauvage, hérissée de caps aigus et de baies inhospitalières. Une quinzaine de villages aux noms chantants, cinq ou six ports de pêche, quelques fermes isolées ; des collines arides, tapissées d’une maigre végétation ; à l’arrière-plan, un relief montagneux : de loin en loin une vigne sur les versants bien exposés.  Cet aspect de la côte nord, que Napoléon découvre en arrivant de France, on le retrouve tout aussi âpre le long des quatre-vingt-cinq kilomètres du pourtour. L’île, étirée d’est en ouest, affecte vaguement la forme d’une crevette dont la croupe serait orientée vers la Corse, les antennes et les pattes tournées vers l’Italie. Une épine dorsale montagneuse parcourt son grand axe, d’où se détachent de nombreuses arêtes qui tombent à pie dans la mer.  L’arrivée à Porto Ferrajo, capitale et port principal, est d’une saisissante beauté. La côte septentrionale s’échancre soudain en un vaste golfe dont la courbe harmonieuse est soulignée par le sable clair d’une longue plage. Les rochers escarpés qui en défendent l’accès oriental s’abaissent peu à peu vers le fond de cette rade naturelle que borde une plaine étroite. A son extrémité occidentale se dresse une falaise abrupte, curieusement évidée en croissant ouvert sur le fond du golfe. Le port se blottit dans sa concavité, dos à la mer, bien abrité des vents du large. 

La cité s’élève en amphithéâtre autour du port, jusqu’au sommet de l’isthme défendu par deux forts. le Stella et le Falcone. Entre eux, quelques moulins en ruine se dressaient sur un terre-plein, appelé pour cette raison les Mulini, qui surplombe d’un côté la mer. et de l’autre la ville. 

L’arrivée de Napoléon.

Dans la soirée du 3 mai 1814, la frégate anglaise Undaunted, qui avait quitté Saint-Raphaël quatre jours plus tôt, jette l’ancre dans le port et hisse le drapeau blanc pour ne pas avoir à subir la canonnade des forts. Les rares nouvelles de France reçues au mois d’avril à Porto Ferrajo étaient en effet fort imprécises : on y avait vaguement appris l’abdication de Fontainebleau, le retour de Louis XVIII et, depuis une semaine, l’éventuelle accession de Napoléon à la souveraineté de l’île. Mais sur la cessation des hostilités, rien de certain, et le général Dalesme, gouverneur militaire. s apprête à recevoir le bâtiment britannique à coups de canon. Aucun insulaire ne se doute encore de la présence de l’Empereur à bord : seuls Dalesme et le sous-préfet Balbiani en sont aussitôt avisés. Pendant la nuit ils se rendent plusieurs fois auprès de lui pour régler la passation des pouvoirs et le protocole de sa réception. 

Le matin du 4, les Elbois se pressent autour d’une proclamation qui vient d’être placardée sur leurs murs : 
« Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l’histoire de l’île d’Elbe s’est réalisé en ce jour ! Notre auguste souverain l’Empereur Napoléon est arrivé parmi nous. Nos voeux sont accomplis : la félicité de l’île d’Elbe est assurée… 
… Unissons-nous autour de sa personne sacrée, rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir… ». 
A cette lecture, une intense curiosité, des sentiments contradictoires de fierté, d’inquiétude et d’espoir agitent ce peuple un peu primitif, qui a toujours imaginé Napoléon comme une sorte de divinité guerrière, lointaine et inaccessible. Or, par un miracle qui échappe à l’entendement, il est descendu de l’Olympe, il se promène sur le pont d’un navire ennemi à quelques encablures ; d’un moment à l’autre on pourra le contempler, l’entendre, le toucher peut-être… Quelle extraordinaire y, journée pour les Elbois ! 
Il se fait attendre. Depuis midi la garde nationale est alignée sur le parcours qu’il doit suivre. La municipalité au grand complet entoure le maire Traditi, une foule énorme se presse le long des quais sous un soleil de plomb. 

A trois heures enfin le canon des forts tonne, ceux de la frégate lui font écho. Les marins saluent au sabre d’abordage l’Empereur qui descend l’échelle de coupée et prend place dans la chaloupe. A la poupe on a hissé les couleurs du nouvel Etat, à fond blanc, barré en diagonale d’une bande cramoisie piquée d’abeilles d’or. 
Dans le fracas assourdissant des salves, des roulements de tambour, des acclamations, le canot traverse le bassin au rythme lent des avirons. Napoléon debout, impassible, découvre sa nouvelle capitale, si semblable aux villages du Cap Corse qu’il n’a pas revus depuis son enfance, avec des maisons grises, blanches ou roses à volets verts, accrochées en gradins aux flancs du rocher.  Il débarque devant la Porte de Mer, sorte d’arc de triomphe élevé au XVI » siècle à la gloire de Cosme de Médicis, fondateur de la cité. Le maire Traditi lui présente les clefs de la ville sur un plateau d’argent et ne sait comment extraire de sa poche la harangue de bienvenue qu’il a préparée. Le vicaire général Arrighi, un lointain cousin de Bonaparte, vient à son secours et bredouille quelques paroles auxquelles l’Empereur met fin en baisant la croix pastorale. On l’invite alors à prendre place sous un dais de papier doré surmonté d’abeilles en carton, que portent quatre jeunes gens endimanchés. Napoléon en uniforme vert et redingote grise. coiffé du chapeau de la légende, marche entre Bertrand et Drouot. Impénétrable et plutôt renfrogné, il semble témoigner quelque impatience de cet étrange cortège,mi-procession, mi-défilé de carnaval, au passage duquel la foule, frappée de stupeur, se tait. On n’entend que le roulement des tambours qui ouvrent lentement la marche. 

Napoléon franchit ainsi la Porte de Mer et débouche sur la place d’armes où se dresse à droite l’église paroissiale, élevée pour la circonstance au rang de cathédrale. Mgr Arrighi le conduit à l’autel et entonne un Te Deum solennel. A la sortie de l’office la foule se déchaîne. L’Empereur, pressé, bousculé, acclamé, traverse à grandpeine la place pour gagner l’Hôtel-de-Ville où. faute de mieux, un logement sommaire lui a été préparé. Il y passera les premières nuits, incommodé par la puanteur des ruisseaux, fatigué des marques d’enthousiasme de ses sujets massés à toute heure sous ses fenêtres, et quittera sans regret ce séjour inhospitalier où viendra résider le ménage Bertrand.  Le lendemain de son arrivée, au petit jour, Napoléon monte à cheval pour visiter les mines de fer de Rio Marina. C’est une promenade d’une vingtaine de kilomètres, par de mauvais chemins. Ayant contourné le golfe de Porto Ferrajo et ses marais salants. il s’arrête un instant au village de Capoliveri qui, un mois plus tard, se révoltera contre les collecteurs d’impôts. Sur la côte orientale, il inspecte les défenses de Porto Longone, délicieux village de pêcheurs dont il fera une de ses résidences éphémères. Le « palais » était, à la mesure de son gouverneur-concierge, une maisonnette de six pièces.Poursuivant sa route, Napoléon atteint Rio Marina où l’administrateur des mines, l’honnête Pons de l’Hérault, entouré des plus jolies filles du pays couronnées de fleurs, lui fait, avec un grand concours de peuple, les honneurs de sa maison. Toute la nuit on a préparé le repas et orné la demeure. Par malchance le jardinier a planté un parterre de lys, ce que l’Empereur ne manque pas de faire observer à son hôte consterné. Plus tard Napoléon élira parfois domicile dans cette maison pour de brefs séjours. Il en expulsait courtoisement le propriétaire, l’autorisant toutefois à y vivre en son absence, ce qui le comblait d’aise. 

Les Mulini.

En approchant de l’île, Napoléon avait remarqué la situation exceptionnelle des Mulini. D’emblée il avait été séduit par l’immense panorama et l’isolement de cette crête. D’autre part, protégée d’une agression maritime par un à-pic vertigineux, et d’un assaut terrestre par les feux croisés des deux forts qui la dominent, une telle position serait facile à défendre. Aussitôt débarqué, il décide d’y aménager sa résidence principale.  L’accès en était malaisé, un rocher barrant le dernier lacet de la grande rue de Porto Ferrajo à proximité de la terrasse des Mulini. Il fera donc percer ce rocher d’un long tunnel, pour se frayer une issue vers la campagne sans être obligé de traverser la ville, et pour se dérober à l’exubérante familiarité de ses nouveaux sujets. 
Le tunnel débouche sur une petite esplanade, d’où l’on découvre la ville et le fond du golfe. A l’arrivée de Napoléon ce n’était qu’un champ mal tenu, envahi de bicoques et de moulins abandonnés qu’il fit raser. Seuls furent conservés deux pavillons bas, entre lesquels on édifia à la hâte un corps de bâtiment central plus élevé, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, percés chacun de quatre fenêtres. Cette maison sera le « palais » des Mulini, et les pavillons attenants serviront de communs. 
A la lin de mai l’Empereur, qui vient chaque jour surveiller les travaux, s’y installe malgré la désagréable odeur de peinture et de plâtre frais. Au rez-de-chaussée quatre petites pièces contiguës deviennent sa chambre, sa bibliothèque, son petit salon et son cabinet. De part et d’autre, un grand salon et deux plus petits pour les officiers de service, une antichambre et la salle des valets. Un escalier fort raide accède à la vaste pièce qui correspond, au premier étage, à l’emplacement des appartements privés du rez-de-chaussée. Ses huit fenêtres dominent d’un côté la ville, de l’autre la mer. Ce salon d’apparat tient lieu de salle du trône pour les audiences collectives, parfois de salle de bal lorsque le petit théâtre, construit obliquement à l’extrémité du pavillon de gauche, n’est pas utilisé.

Pauline disposera de l’appartement contigu, primitivement destiné à Marie-Louise ; une penderie et un cabinet précèdent sa chambre, ainsi qu’une salle de bains, d’où un escalier dérobé permet de gagner le jardin sans avoir à traverser, au-delà du grand salon, les petits appartements de ses dames de compagnie.  Cette maison est péniblement impersonnelle, comme à la veille d’être vendue par des héritiers qui en auraient dispersé le mobilier. Napoléon l’avait cependant meublée avec abondance, sinon avec choix, grâce à deux razzias qui méritent d’être contées, tant elles sont évocatrices des moeurs corses. Une première fois il fait saisir à Piombino, dans l’ancien palais de sa soeur Elisa restitué au domaine autrichien, meubles, tentures, jalousies, jusqu’aux lames des parquets. Au commissaire d’Autriche qui se plaint de cette spoliation, il fait remettre l’état circonstancié de cet « emprunt », et l’affaire en reste là. Un peu plus tard, la tempête ayant forcé un bâtiment à faire relâche dans le port, Napoléon s’enquiert de son chargement : c’est le mobilier de son beau-frère Borghèse, acheminé de Turin à Rome. Il se l’approprie aussitôt, disant : « cela ne sort pas de la famille », et il en informe l’intéressé.

Après 1815 l’archiduc Ferdinand de Toscane vida complètement la maison, bibliothèque comprise, ce qui lui valut d’interminables protestations de la municipalité à qui l’Empereur l’avait léguée. Pendant cinquante ans les Mulini furent abandonnés jusqu’au jour oit le gouvernement italien les transforma en école, puis en bureaux administratifs. Devenue musée au début de ce siècle, la maison n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution sérieuse. Le mobilier du musée actuel provient du garde-meuble national italien et n’a qu’un lointain rapport avec celui du souverain de l’île d’Elbe. 

Ce n’est donc pas à l’intérieur des murs qu’il faut s’efforcer d’imaginer Napoléon, mais dans le minuscule jardin qui sépare la maison de la mer et domine un immense horizon marin où s’inscrivent, au nord-ouest l’île Capraia, au nord-est la Toscane qui s’estompe à l’infini, à l’est la côte septentrionale de l’île. barrée par le fort Stella tout proche. Jardinet exquis, planté de myrtes, de cyprès, de palmiers, clos sur le précipice par un petit mur où, tôt levé, il allait s’asseoir pour contempler la mer et, comme plus tard à Sainte-Hélène, observer le mouvement des navires. A droite, l’ancien potager s’élève en pente douce vers le fort Stella. On y voit encore, au centre d’un petit bassin, une copie de la statue de Pauline par Canova. Certes, un monde sépare les Mulini de la splendeur des palais impériaux, mais l’azur méditerranéen, la lumière qui transfigure la médiocrité de cette maison, sa vue incomparable, forment un tel cadre que l’on parvient à oublier les murs, dignes au plus d’un notable cossu. Porto-Ferrajo conserve encore une demeure banale, qu’une plaque de marbre distingue des maisons voisines : dans une ruelle fort raide, en contrebas des Mulini, s’installa Madame Mère, au loyer de deux cents francs par mois. Elle montait chaque soir dîner chez son fils, et jouait avec lui au whist. Il aimait la faire perdre en trichant et s’en excusait: « Madame vous pouvez perdre ; moi qui suis pauvre, je dois gagner ». 

San Martino.

Disposant en ville d’un « palais », Napoléon se met en quête d’une maison de campagne pour la saison chaude. Bien entendu l’île n’en possède pas. Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il découvre au lieudit San Martino un vallon planté de vignes, d’où la vue s’étend agréablement jusqu’à Porto Ferrajo. Séduit par ce site calme et ombragé, il s’enquiert du propriétaire. Celui-ci fait valoir l’étendue de son domaine et, bien qu’il ne comporte qu’une grange et quelques cabanes, en demande le prix exorbitant de cent quatrevingt mille francs-or. Dans l’état des finances de Napoléon ce serait une folie. Aussi n’hésite-t-il pas à prier sa soeur Pauline d’en faire l’acquisition. En quelques semaines les masures sont rasées ; vingt maçons édifient une coquette maison blanche adossée à la colline, un peloton de grenadiers de la Garde construit une bonne route pour y accéder. L’été venu l’Empereur passera souvent la nuit à San Martino, distant d’une lieue des Mulini. 

Cette maisonnette a conservé le charme rustique et la décoration auxquels il apporta ses soins. Au premier étage on visite la salle à manger peinte à l’antique par un artiste local qui a naïvement évoqué en trompe-l’oeil des paysages égyptiens, des hiéroglyphes, une charge de mamelucks. Dans un angle est dessinée l’inscription optimiste : Ubicumque felix Napoleo. De part et d’autre de cette pièce, les chambres de Bertrand et de Drouot, la chambre et le petit bureau de Napoléon, meublés avec simplicité ; seul paraît authentique son lit d’acajou. Le centre de la façade est occupé par un salon dont le plafond allégorique représente, sur fond de ciel, deux pigeons liés par un ruban dont le noeud se resserre à mesure qu’ils s’éloignent : allusion à la venue de MarieLouise que les Elbois attendront en vain. Au rez-dechaussée subsistent dans la salle de bains une baignoire de pierre et une fresque pompéienne; l’Empereur y descendait de sa chambre par une échelle de moulin. 

Au milieu du siecle dernier, San Martino fut acheté par le prince Demidoff, divorcé de la princesse Mathilde. fille de Jérôme, qui conçut le projet d’y établir un musée consacré à son oncle par alliance. Malheureusement la réalisation, d’un mauvais goût offensant. allait porter un grave préjudice au site. Une allée de palmiers conduit à une grille surmontée d’aigles dorés qui donne accès à une galerie monumentale soutenue par une colonnade dorique. Demidoff y entreposa des collections napoléoniennes de grande valeur qui furent dispersées à sa mort par son neveu. La municipalité de Porto Ferrajo en a fait un affreux musée où s’entassent des copies de maîtres italiens voisinant avec des portraits et des bustes de notables locaux ! Le toit de cet étrange édifice, situé en contrebas de la maison de campagne, lui sert de terrasse, ce qui présente au moins l’avantage de le dissimuler lorsqu’on se promène dans le charmant jardin qui la précède. L’Empereur y planta un magnifique micocoulier qui ombrage encore la façade.  San Martino, bien entretenu, partiellement décoré. décemment meublé, constitue la relique napoléonienne la mieux conservée de l’île : les touristes y affluent et se montrent ébahis, prêtant à Napoléon les folies de Demidoff. Le gardien les entretient volontiers dans cette erreur, si bien qu’ils demeurent confondus de la somptuosité d’un règne qui avait trouvé en dix mois le moyen d’édifier le seul bâtiment imposant de l’île ! 

L’Ermitage de la Madonne.

Des trois résidences napoléoniennes, la plus touchante et la plus poétique, la moins connue aussi est sans doute l’Ermitage de la Madone au Monte Giove. Ce fut encore au hasard d’une promenade que l’Empereur le découvrit et s’abandonna à son enchantement.  Il avait, par une piste muletière, longé les méandres souvent vertigineux de la côte nord jusqu’au port de Marciana Marina. Là, l’horizon s’élargit : un cirque de montagnes enserre une étroite plaine côtière tapissée de vignobles. Deux sommets dominent ce massif, le Monte Capane et le Monte Giove, aux flancs desquels sont suspendus les villages jumeaux de Poggio et de Marciana Alta, où venaient se réfugier. depuis des temps immémoriaux. les pêcheurs fuyant l’attaque des Barbaresques.  A Marciana Alta la piste s’achève. Le village, pressé autour de son clocher, domine un admirable paysage de pentes escarpées allant se perdre au loin sur le dédale des falaises. Au-dessus, la masse énorme et nue du Monte Giove. Napoléon s’engage sur le sentier pierreux qui le gravit en marches d’escalier taillées dans le roc. C’est un pèlerinage fréquenté, marqué de loin en loin par de petites niches de plâtre rappelant les stations du Calvaire. Graduellement l’horizon s’élargit pour former sur la mer immobile une fantastique dentelle de côtes déchiquetées. Le site évoque les mille détours de la baie de Rio de Janeiro, telle qu’on la découvre du haut du Corcovado. Mais ici pas de ville immense : une solitude absolue, sans une maison, sans un arbre. La montagne aride ne nourrit que buissons odorants. bruyères, mousses, fougères. Longtemps il faut peiner sous le soleil implacable pour découvrir près du sommet un petit bois de châtaigniers d’où émerge un clocher blanc. Là vécut un ermite, dans l’étroite et basse masure qui se blottit le long de la chapelle. Aux alentours un éboulis de rochers dont le plus élevé, l’Affaciatoio, évoque un aigle aux ailes déployées. Si l’on escalade sa plate-forme. comme le fera souvent Napoléon, on découvre le plu, beau panorama du monde, la Corse au couchant. Capraia au nord, la côte elboise au levant, se découpant sur la mer Tyrrhénienne. 
Napoleon est seduit par la souveraine grandeur du site. Il décide d’y passer les journées les plus chaudes de l’été dans une des cellules de l’ermite. Drouot en occupera une autre. Une piquet de grenadiers campera en contrebas. Madame Mère, elle, s’installera dans une maison de Marciana Alta, et chaque soir il descendra à cheval pour aller la saluer. Ici, comme ailleurs. il veille au moindre détail d’installation : 

« Monsieur le comte Bertrand, écrit-il de sa main, il me manque trois volets pour les fenêtres de ma chambre… Envoyez trois rideaux pour la chambre de Madame, les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux. pincettes. pelles… ». 

Il s’y attardera une quinzaine de jours. du 23 août au 5 septembre 1814. De ces premières heures de détente depuis tant d’années, il goûte profondément la paix. rêvant à la Corse du haut de son rocher. escaladant les pentes du Monte Giove, ou sillonnant la côte occidentale, abrupte et déserte. Cependant il ne néglige pas son administration. Chaque jour des officiers d’ordonnance apportent les nouvelles et repartent avec les ordres les plus minutieux, ayant trait aussi bien à la grosseur des poutres et au nombre de clous nécessaires pour édifier la salle de spectacle des Mulini, qu’au marché à conclure pour l’exportation du minerai, et jusqu’à ce billet adressé à Bertrand : 

« Un de mes mulets s’est noyé dernièrement, ce qui est une perte ; elle vient de ce qu’il n’y a pas une petite pompe à l’écurie ; faites-en arranger une, de celles qui sont en magasin… » 

Une visite inopinée va troubler cette quiétude. exceptionnelle dans l’existence de Napoléon. Au cours de la nuit du 1er septembre, un navire entre en rade de Porto Ferrajo mais, au lieu de gagner le port, mouille dans une crique au fond du golfe. Bertrand prévenu accourt, salue profondément la jeune femme et l’enfant qui débarquent, fait atteler une calèche et seller les chevaux. Les voyageurs disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont venus. En ville le bruit se répand de l’arrivée de l’Impératrice et du Roi de Rome. 
Quelques heures plus tot, au crépuscule, Napoléon avait suivi à la lunette l’approche du bâtiment. Dès qu’une estafette de Bertrand lui apprend l’accostage, il la renvoie avec ses ordres et saute lui-même à cheval. Précédé de quatre porteurs de torches, il descend de son nid d’aigle. La rencontre des deux groupes se fera au milieu de la nuit, le long de la mer, près de Marciana Marina. Napoléon prend la place de Bertrand dans la calèche et, tout en jouant avec les boucles blondes de l’enfant, s’enquiert affectueusement du voyage. Avant l’aube, tout le monde atteint enfin l’Ermitage, Napoléon a cédé sa chambre et fait dresser une tente devant la maison. Mais Ali, son valet de chambre, le voit furtivement la quitter aussitôt : Marie Walewska passe avec lui une dernière nuit… Certes, les temps de l »idylle polonaise sont révolus. L’amour de l’Empereur est mort, celui de Marie subsiste-t-il ? Pendant les quatre années du règne de MarieLouise il l’a rarement revue. A Fontainebleau, après l’abdication, elle a vainement attendu une nuit devant sa porte, il ne l’a pas reçue. A l’île d’Elbe, elle lui a écrit plusieurs fois, gagnant par petites étapes la côte toscane, sollicitant la permission de venir. Il la lui accorde enfin et elle accourt, peut-être avec l’espoir de rester auprès de lui. 

C’est mal le connaître. Informé quelques heures plus tard de la rumeur publique, il en conçoit un vif mécontentement. Ainsi, malgré les précautions prises, les Elbois sont déjà persuadés que sa femme et son fils l’ont rejoint. Il désire éviter que le Cabinet autrichien ne tire parti de cette visite pour inciter Marie-Louise à ajourner encore sa venue. Il ne veut surtout pas, lui si strict pour les autres, que sa conduite soit un objet de scandale quand la vérité éclatera.

Marie Walewska sera donc une fois de plus sacrifiée au devoir conjugal et aux obligations d’Etat. Il ne le lui dit pas tout de suite. Le matin, il l’emmène jusqu’à son rocher ; au déjeuner, il s’esquive pour sa visite quotidienne à Madame Mère – la famille avant tout. Le soir, il dîne sous la tente avec la jeune femme et les officiers polonais de la Garde. On improvise des danses, les chants slaves s’élèvent de la terre latine. Marie espère, Marie est heureuse. Le lendemain, informée par le trésorier Peyrusse de la détresse financière de l’Empereur, elle veut restituer le collier de perles qu’il lui offrit jadis à la naissance d’Alexandre, mais il refuse avec émotion et la prie doucement de partir le soir même. Puis il disparaît toute la journée et ne la reverra que pour les adieux. 

Rien ne manque à cet épisode, ni le cadre exceptionnel où il se déroula, ni son dénouement romantique. Avec la nuit la tempête s’est levée, la pluie tombe en rafales. Marie, transie, serrant son enfant contre elle, tente de s’embarquer à Marciana. Le risque est trop grand. Son navire ira l’attendre à Porto Longone, à l’autre extrémité de l’île. De longues heures elle peine sur les mauvais chemins transformés en torrents. dans la nuit traversée d’éclairs. Lorsqu’elle atteint son but, on veut encore la dissuader. Trop fière elle s’obstine, saute dans une barque et, courant mille périls. gagne l’échelle de coupée. Le vaisseau s’éloigne, elle ne reverra Napoléon que furtivement à l’Elysée et à Malmaison. quelques mois plus tard. Lui, pendant ce temps, saisi de remords et d’angoisse, dépêche un officier d’ordonnance pour ajourner l’embarquement, puis de plus en plus inquiet, saute à cheval et galope jusqu’à Longone, où il arrivera trop tard. Au matin, accablé, frissonnant, il regagne l’Ermitage, mais le charme est rompu. Deux jours plus tard, il le quittera à son tour pour n’y plus revenir.

Les personnages de l’entracte Elbois.

Tel est le cadre elbois. Le personnage central et les figurines qui gravitent autour de lui composent un tableau coloré, naïf et parfois cocasse, comme une toile du douanier Rousseau.  L’entourage de Napoléon est aussi nombreux que médiocre, Drouot et Bertrand exceptés. A sa tête, à la fois gouverneur militaire de l’île et ministre de la Guerre, le général Drouot, « homme de Plutarque », loyal et dévoué, un des très rares hommes devant qui Napoléon pense tout haut sans crainte de voir ses propos aussitôt déformés ou transcrits pour la postérité. Mais Drouot est si éperdu d’admiration pour son maître qu’il ne se permettrait pas l’ombre d’une critique ou d’un conseil. Ce quadragénaire vertueux et désintéressé, dur dans le service, bon à l’excès dans le privé, croit découvrir l’amour : il voudrait épouser une jeune fille de l’île, mais sa mère s’étant opposée par lettre à ce mariage avec une inconnue, il y renoncera au dernier moment. 

Bertrand, Grand maréchal du palais depuis la mort de Duroc, sera ministre de l’Intérieur. Inséparable de Napoléon depuis la Campagne d’Egypte, il lui fermera les yeux à Sainte-Hélène. La publication de son Journal par Fleuriot de Langle éclaire cette figure de grand honnête homme, plus travailleur qu’intelligent, pointilleux et têtu. Il obtient souvent gain de cause, par lassitude ou indulgence de l’Empereur, dans les conflits qui les opposent sur des vétilles. Il partage sa vie entre son maître et sa femme, demie anglaise de naissance, qui se tient à l’écart de la cour elboise, au milieu d’un petit cercle de compatriotes.  Bertrand, pas plus que Drouot, ne peut prendre la moindre initiative. Les quelques ordres de Napoléon cités plus haut montrent combien son autorité s’étend aux plus infimes détails. Que Drouot veuille casser un caporal ivre qui a donné un coup de pied à son officier, il rédige un rapport que l’Empereur apostille de sa main. Que Bertrand énumère la suite de Pauline, on lui répond : « Qu’elle n’amène pas de maître de piano, mais seulement un bon chanteur et une bonne chanteuse, vu que nous avons ici un bon violon et un bon pianiste…»  Le maître veut tout connaître, tout régenter, ses généraux ne sont que des commis d’ordres. 

Le troisième compagnon d’infortune, c’est Cambronne, le soudard héroïque aux dix-sept blessures. Commandant la place de Porto Ferrajo, il a la nostalgie des champs de bataille. Un jour une frégate napolitaine entre dans le port, et l’amiral qui la commande sollicite l’honneur d’être présenté à l’Empereur. A la vue de l’uniforme de la trahison, Cambronne voit rouge et menace de passer le visiteur par les armes. L’autre ne se le fait pas dire deux fois et prend aussitôt le large. Napoléon en est navré, mais désespère d’initier le bouillant général aux subtilités diplomatiques. 

Peyrusse, trésorier de la couronne [durant les Cent-Jours], devient ministre des Finances. L’inexorable amenuisement des quatre millions apportés de France, et réduits de moitié dix mois plus tard, n’altère pas sa bonne humeur méridionale. Ses Mémoires et ses Archives constituent, avec les Souvenirs de Pons de l’Hérault la plus précieuse source documentaire sur le premier exil.  Une foule de fonctionnaires est rattachée à l’autorité de Bertrand par l’intermédiaire du sous-préfet Balbiani qui devient intendant général et supervise les magistrats du tribunal de commerce, ainsi que le directeur des domaines, le chef de la sûreté, le directeur du port, deux architectes, autant de postes coûteux et superflus qui seront supprimés au départ de Napoléon. 

L’entretien de l’armée à lui seul suffit à provoquer la banqueroute, et cependant cette force est indispensable pour parer à une éventuelle tentative d’enlèvement. Aux 675 grenadiers de la Garde et aux 54 chevau-légers polonais venus le rejoindre, Napoléon adjoint un bataillon franc recruté sur place et un bataillon corse, péniblement enrôlé dans la grande île. Ce seront de mauvaises troupes, insubordonnées, infestées de déserteurs, qu’il abandonnera sans regret au départ. 

Au total près de 1.600 hommes qui, avec l’armement très poussé, les innombrables forts, l’intendance. coûteront un million par an. L’armée s’accroît d’ailleurs sans cesse d’officiers isolés qui, par nostalgie du passé, viennent solliciter un emploi. Tel le général Boinod, parfaitement sourd, que l’on nomme inspecteur général aux revues. Tel le commandant Tavelle, vieillard corse qui se présente un matin à Napoléon : « Colonel, vous irez commander à Rio », lui dit-il, n’osant le renvoyer. Le bonhomme s’empresse d’acheter les insignes de son nouveau grade : « Si je ne portais pas ces épaulettes, disait-il volontiers, je donnerais un démenti à l’Empereur qui m’a traité de colonel ». Il s’en fut donc commander la place de Rio Marina, dont la garnison s’élevait à 5 canonniers et 4 cavaliers. Il se refusait obstinément à quitter ce village, pour ne saluer l’Empereur qu’à son poste. 

Toute aussi comique fut la Cour, inspirée de celle de France, mais avec les seuls concours locaux. Deux fourriers des Tuileries devinrent préfets du palais des Mulini. L’un, Deschamps, était un vieux gendarme en habit d’officier, brutal et grossier ; l’autre, Baillon, s’initiait avec plus de bonheur à la vie de salon. Quatre chambellans pris parmi les notables : le maire et le médecin de Porto Ferrajo, un aristocrate ruiné qui donnait le ton de l’élégance, un borgne, « brigand qui fait maintenant le chien couchant », écrit Pons de l’Hérault avec indignation. Sept officiers d’ordonnance choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles villageoises. L’un d’eux, Paoli, d’origine corse et gendarme de profession, répondit un jour à l’Empereur qui lui demandait l’heure : « L’heure qui plaît le mieux à Votre Majesté… ». L’ancien médecin des écuries impériales, Foureau de Beauregard, devint médecin en chef de l’Empereur. Très infatué de sa science, il voulut une fois l’empêcher de humer un bol de bouillon trop chaud, « parce que Sa Majesté avalait des colonnes d’air, et ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique » Ce à quoi il lui fut répondu qu’on était assez grand pour savoir comment boire. 

Une innombrable domesticité voletait autour de ces parvenus. La livrée ne comprenait pas moins de 24 hommes, parmi lesquels Marchand, premier valet de chambre, et Ali, premier chasseur, deviendront bientôt de nobles figures héléniennes. 13 serviteurs assuraient le service de bouche ; il y avait encore 5 tapissiers ébénistes, 2 jardiniers, 4 musiciens, 3 lingères, 22 piqueurs, cochers et palefreniers pour les 9 chevaux célèbres qu’avait montés l’Empereur aux plus grandes batailles. Les écuries logeaient en outre 90 chevaux de moindre valeur et 27 voitures. Du matin au soir cette centaine de courtisans et d’employés bourdonnait dans l’étroit espace des Mulini. 

La journée de Napoléon commence avant l’aube. Dès son réveil il lit et dicte au secrétaire ou au valet de service en scrutant l’horizon. A sept heures il prend une légère collation et se recouche un moment. Puis à cheval, avec un officier d’ordonnance, il fait une longue course dans la campagne. Au retour il donne audience. Les visiteurs ne sont reçus que sur approbation d’une liste présentée par Drouot ou Bertrand qui les introduisent au milieu d’uniformes chamarrés et de livrées aux armes impériales. A midi il déjeune, seul ou avec Drouot, il se retire pour lire pendant les heures chaudes. Vers le soir, il fait quelque inspection et dîne à six heures avec Madame Mère, et Pauline à partir de novembre. Il y a toujours quelques invités : anglais de passage, officiers de la Garde, Pons de l’Hérault, Campbell, le commissaire anglais avec qui il entretient les rapports les plus courtois, malgré l’espionnage mutuel impitoyable auquel tous deux se livrent. A la veillée, les courtisans et leurs femmes sont souvent priés. L’Empereur joue avec sa mère ou avec les généraux. A neuf heures, il donne le signal du départ en tapotant quelques notes, toujours les mêmes, sur le piano.

Pauline et la vie mondaine.

Cette vie si calme, coupée seulement de brefs séjours dans ses diverses résidences lorsque l’ennui l’accable, s’anime soudain avec l’arrivée de sa soeur Pauline Borghèse. 
Au printemps elle avait fait une première escale à l’île d’Elbe avec la frégate Laetitia, mise à sa disposition par Murat. L’objet de ce voyage était une cure thermale à Ischia ; Pauline, éternelle malade imaginaire, l’avait décidée depuis longtemps. Mais après avoir passé l’hiver au Luc, en Provence, où Napoléon sur le chemin de l’exil s’était lui-même arrêté quelques heures, elle avait tergiversé tout le mois de mai avant de s’embarquer : la première quinzaine à Saint-Raphaël avec son amant en titre, le colonel Duchand ; la seconde à Villefranche où après une courte traversée qui l’avait fort éprouvée, elle attendait une mer moins agitée. 

Le 30 mai, après avoir refusé l’offre de deux frégates anglaises, elle était enfin montée à bord du vaisseau napolitain et le 1er juin, accueillie avec les honneurs souverains par les salves des forts et des navires, elle faisait à Porto Ferrajo une entrée triomphale au côté de son frère. Brève rencontre au cours de laquelle elle détacha quelques diamants de son collier célèbre pour lui permettre d’acquérir San Martino. Elle passa la nuit aux Mulini en pleins travaux d’aménagement, fut présentée en grande pompe à la petite Cour réunie en son honneur, et reprit la mer aussitôt, laissant aux insulaires ébahis l’éblouissante vision de sa beauté alanguie, d’un hamac dressé sur le pont pour son repos, et du carré de velours garni de rouleaux à poignées sur lequel elle se faisait porter. 

Bien accueillie à Naples par les Murat, elle est leur hôte à Portici. D’Ischia il n’est plus question, le docteur Andral la jugeant trop malade pour affronter « les eaux ». Tout l’été, entre Portici et les pentes du Vomero où elle est allée fuir la chaleur, elle se soigne et écrit d’innombrables lettres. Avant tout des billets d’affaires à son homme de confiance parisien, Michelot, avec qui elle correspond par l’intermédiaire du plus actif agent napoléonien, Bartolucci, de Livourne. Elle est ruinée, aucune de ses propriétés ne trouve acquéreur, sauf l’hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’elle vendra huit cent mille francs au gouvernement anglais pour son ambassade. Par surcroît son mari, l’infortuné prince Borghèse, lui réclamant tableaux, meubles, argenterie, elle presse Michelot de les déménager au plus vite et de les mettre en lieu sûr. Elle gémit sur son sort, sa santé, sa solitude, auprès des Bonaparte réfugiés à Rome, Madame Mère, le cardinal Fesch, Lucien, Louis… Sans cesse, elle manifeste le désir de rejoindre au plus tôt Napoléon et de voir la famille réunie autour de lui ; elle a des mots très durs pour Elisa qui trahirait volontiers le clan pour s’installer en France, et pour Joseph qui ne se soucie pas de quitter le confortable exil de Prangins. Mais cette velléitaire ne manifeste aucun empressement à revenir. Napoléon s’impatiente, et, le 25 septembre, lui envoie son brick l’inconstant qui l’attendra vainement tout le mois d’octobre à Civita-Vecchia. à Baïes et à Portici. Le 29 enfin, escortée des Murat, elle consent à s’embarquer. 

Le surlendemain, Porto Ferrajo, la reçoit avec le même cérémonial, et la population pavoise. Pauline s’installe au premier étage des Mulini, aménagé au mieux pour elle. Son étroite intimité avec Napoléon, pendant les quatre mois où ils vont vivre sous le même toit, donnera lieu à de venimeuses insinuations que Beugnot propage à la Cour de France, et Talleyrand à Vienne. Certains historiens hostiles à Napoléon ressuscitent périodiquement cette calomnie, au mépris de la magistrale réfutation donnée par Frédéric Masson. Le rôle de Pauline s’est tout au plus borné à favoriser les passades de son frère.
 
Elle prend pour dames de compagnie Mmes Colombani, Bellini, et Lise Le Bel, femmes ou fille d’officiers échoués à l’île d’Elbe. La Capraiaise, l’Espagnole et la Parisienne font sensation à Porto Ferrajo, où leur beauté et leur élégance éclipsent celles des petites bourgeoises de la ville ; le choix de deux d’entre elles lui a sans doute été suggéré par Napoléon lui-même. Ces complaisances de Pauline ne sont d’ailleurs pas nouvelles : n’a-t-elle pas, en 1809, servi d’intermédiaire entre son frère et sa dame d’honneur Christine de Mathis ?  La brune Belina, dite Bellini, qui pourrait aussi bien se faire appeler Stupieski, du nom de son mari, chef d’escadron polonais, dansait admirablement le fandango. Cette Castillane avait plus de charme que de beauté, et son mari ne brillait pas par l’intelligence. Que Napoléon ait consenti quelques faveurs à Belina ne semble pas douteux : rentrée à Paris avec Mme Bertrand pendant les Cent-Jours, elle écrit à Marchand pour lui signaler son dénuement. Napoléon, prévenu, donne l’ordre de lui porter 4.000 francs sur sa cassette (40.000 frs/1979) et l’invite à dîner à l’Elysée ; elle put ainsi « offrir elle-même ses remerciements à Sa Majesté », ajoute Marchand sans sourire… La Bellini devait une dernière fois faire parler d’elle lors du triste départ de Malmaison pour Rochefort. Flanquée de Stupieski et déguisée en homme, elle supplia tant et si bien Bertrand qu’ils obtinrent de monter dans la voiture de Gourgaud. A Rambouillet, dans la nuit, Napoléon, informé de cette étrange présence, pria qu’on l’en débarrassât avec ménagement. Marchand remit au couple 3.000 francs et Bertrand un billet de congédiement. La Bellini affectait un profond désespoir de ne pouvoir suivre le second exil de son impérial amant. Elle s’en consola en ouvrant à Lima, au Pérou, un pensionnat de demoiselles ! 

Lise Le Bel était une plus ancienne liaison. Le préfet du palais Bausset, qui pourvoyait à l’occasion son maître en jolies filles, avait distingué sa beauté. Elle avait dix-sept ans à la fin de l’Empire. Une nuit, le valet de chambre Constant était venu la quérir à Bourg-la-Reine,avec la complicité de sa mère et de son beau-père, l’adjudant commandant Le Bel. Introduite au palais de Saint-Cloud par la porte secrète de l’Orangerie, elle y passa trois heures et revint quelquefois, mais ces témoignages de la faveur impériale s’espacent vite. Déception familiale. A Fontainebleau, après la première abdication, elle tente en vain, comme Walewska, d’être reçue. Obstinée, elle débarque en famille à l’île d’Elbe. Bien accueillie et placée auprès de Pauline, elle ne peut néanmoins obtenir de sinécure pour son beau-père. Sans doute Napoléon estime-t-il cette complicité paternelle peu compatible avec l’honneur. Lise suivra Pauline en Italie pendant les Cent-Jours et ne reverra plus Napoléon.

Aidée de ces jolies femmes, Pauline improvise soirées musicales et théâtrales où elle-même se produit avec des officiers de la Garde dans des pièces qui semblent faites pour elle : Les Fausses Infidélités et Les Folies amoureuses ; il y aura encore six grands bals, dont trois masqués, en janvier et février à la veille du départ, sans aucun doute pour duper les espions. Napoléon veille lui-même à leurs préparatifs : 
« Les invitations devront s’étendre sur toute l’île sans cependant qu’il y ait plus de deux cents personnes… Il y aura des rafraîchissements sans glace, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coutât plus de mille francs ». 
Or Pons de l’Hérault écrit : 

… « Il n’y avait pas à Porto-Ferrajo six familles dont la fortune fût au niveau du luxe inusité de leurs femmes… N’importe, l’on était notabilité, et pour ne pas déchoir par la mise, on s’exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays ; on n’aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l’on cherchait à s’en procurer une plus belle ; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour : tout cela conduisait à une catastrophe… ». 

Un vent de folie soufflait sur les Elboises. Ces petites bourgeoises se découvraient des vocations de dames du palais. Et leurs maris, par vanité, se ruinaient doucement pour paraître. Cette « promotion sociale » n’allait pas sans quelques maladresses. Un soir au bal, Mme Balbiani ayant appris que l’étiquette prescrivait de ne pas croiser l’Empereur sans le saluer, passa et repassa tant de fois en faisant la grande révérence qu’il finit par lui tourner le dos. Toute l’assistance de rire. Mais Napoléon, qui déteste blesser, fait ostensiblement le tour de la salle et adresse quelques paroles bienveillantes à la pauvre femme. 

 Les travaux et les jours.

Derrière cette façade d’opérette destinée à donner le change autant qu’à stimuler la vanité de très petites gens, Napoléon travaille énormément. Environ trois cents notes ou ordres nous sont parvenus. Dictés à son secrétaire Rathery, parfois à Bertrand ou à Marchand, ces pièces concernent à peu près exclusivement la gestion de l’île, dans ses plus infimes détails. En dix mois Elbe a connu plus de changements qu’en mille ans, et rien de sensible n’a depuis lors été accompli. Il mûrissait d’ailleurs des projets grandioses qui, faute de temps, ne virent pas le jour. Elbe est aujourd’hui le dernier vestige de la civilisation napoléonienne, figé au stade où il l’abandonna. 
Ayant dressé un bilan des ressources locales, il conclut qu’elle sont insuffisantes pour assurer la subsistance de la population. La récolte annuelle de blé est épuisée en trois mois ; les herbages sont maigres et le cheptel insignifiant; les cultures se limitent à des potagers familiaux. Le vignoble donne un excellent vin, léger et capiteux, qui constitue avec le minerai de fer les seules productions exportables. Pêcheries de thon et salines complètent cette activité économique des plus restreinte. 
Napoléon fait établir un plan d’irrigation et de mise en valeur de la seule plaine importante, celle de l’Acona. Aux paysans il conseille la culture de la pomme de terre, qu’il appelle parmentière, et qui est inconnue dans l’île. Il rêve de faire d’Elbe un paradis et ordonne un vaste reboisement : des oliviers et des mûriers dans les vallées et sur les pentes exposées au midi ; des châtaigniers sur le versant nord des montagnes. 
Des pistes a peine carrossables tenaient lieu de routes : un de ses premiers soins est de faire construire un réseau routier qui desservira les communes les plus importantes en partant de la capitale. 

Un jour il va visiter l’îlot abandonné de la Pianosa, à vingt mille au sud. Aussitôt il l’annexe, le fortifie, y laisse une garnison, fait venir vingt ménages de fermiers italiens pour défricher. Cette dernière conquête le préoccupe beaucoup pendant l’été. Il lui consacre des dizaines d’ordres et deux inspections. 
Elbe possède de belles carrières de marbre inexploitées. Marbriers et sculpteurs sont recrutés en Italie. Bargigli, de Carrare, ouvre un atelier dont les Anglais de passage achèteront la production à prix d’or. Et puisque toute distraction ne peut être organisée ici qu’à une échelle minuscule, Napoléon décide de se constituer une réserve de chasse en isolant par un mur le petit cap Stella qui s’enfonce d’une demi-lieue dans la mer. Pour le peupler il ordonne de capturer lièvres et lapins sur tout le territoire. Devant le maigre résultat obtenu, il en fera venir de Corse et de Toscane.

L’hygiène publique, à son arrivée, était inexistante. Les ruelles puantes tenaient lieu de latrines et de poubelles. Il exige que chaque maison en soit pourvue, faute de quoi un impôt de propreté devra être versé, qui sera doublé tous les trois mois. Des sources sont captées, de nouvelles citernes sont creusées pour assurer le ravitaillement de la ville en eau potable. Il crée un hôpital, fort bien tenu qu’il visitera souvent… 
Tant de prodiges accomplis en si peu de temps stupéfiaient les insulaires. Pons de l’Hérault, volontiers emphatique, s’en émerveille : 
« L’ère nouvelle de l’île d’Elbe s’annonçait avec éclat. Porto Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L’industrie levait sa tête radieuse, l’enclume retentissait constamment sous le marteau ; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence. Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l’accroissement de richesse du commerce elbois… ». 
Pauvres gens ! Leur rêve de gloire et de prospérité s’évanouira dès le départ du grand homme. Lui parti, l’île d’Elbe retombera dans l’oubli d’où son génie créateur l’avait un instant tiré. 

Telle fut, sous des dehors bouffons, l’innocente activité dont Napoléon offrit au monde étonné le rassurant spectacle. Comédien consommé, il adaptait son génie à la fièvre besogneuse d’un sous-préfet en mal d’avancement. Pour mieux abuser l’Europe il feignit de prendre au sérieux cet Etat d’opérette et de s’y complaire, d’afficher l’irrésolution et l’oisiveté jusqu’à convaincre les naïfs de sa déchéance prématurée. Le colonel Campbell, seul espion officiel en résidence dans l’île, note dans son Journal le 20 septembre 1814 :  « Napoléon semble avoir perdu toute habitude de travail et d’étude sédentaire. Il a quatre résidences dans diverses localités de l’île, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améliorations. … Je commence à croire qu’il est tout à fait résigné à sa retraite et qu’il se trouve passablement heureux, excepté quand, dans sa solitude, se réveille le souvenir de son ancienne grandeur, souvenir rendu plus amer par le besoin d’argent et la pensée qu’on retient loin de lui l’Impératrice et le Roi de Rome » … 

Rien n’est plus trompeur que le lion qui sommeille ou feint de sommeiller… 

G.G.

Vue Ile Elbe

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( 11 septembre, 2019 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 1

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; encuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs fmailels étiaent réunie pour s’mauser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

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( 2 août, 2019 )

2 Août 1815…Comment meurt un maréchal d’Empire…

Personne ne connaît son propre avenir… En effet, Guillaume-Marie-Anne Brune, qui fut le premier à être fait maréchal par l’Empereur, général en chef en Suisse, en Hollande, dans l’Ouest, par deux fois en Italie, en Poméranie suédoise. Brune, vainqueur des anglo-russes, des autrichiens, des suédois… Lui qui fut ambassadeur en Turquie, Président de la Section de la Guerre au Conseil d’Etat, Gouverneur général des villes hanséatiques, pouvait-il s’imaginer finir aussi tragiquement sa vie ? Il fut lâchement assassiné en Avignon le 2 août 1815, victime, comme d’autres, de la haine royaliste… 

C.B.

2 Août 1815...Comment meurt un maréchal d'Empire... dans JOURS D'EPOPEE bruneNous sommes en pleine Terreur blanche, le sud de la France est le théâtre de nombreux événements en ce mois de juillet 1815. Selon Henry Houssaye, « jusqu’au 13 juillet, Avignon resta domptée par les fédérés et la troupe tandis que partout alentour, à Villeneuve, à Carpentras, à Orange, à Cavaillon, à Beaucaire, à Orgon, flottaient les drapeaux blancs. » Le 14 du même mois, les habitants d’Avignon apprennent le retour de Louis XVIII à Paris. La population se déchaîne et « Mille drapeaux blancs jaillirent en même temps des fenêtres, écrit encore H. Houssaye et ajoute : « Le général Cassan [commandant la place d’Avignon] jugea la résistance impossible. Il réunit les officiers supérieurs de la ligne et des fédérés et leur proposa de reconnaître l’autorité royale. Sur leur refus, il décida que la ville serait évacuée. » Le 15 juillet, le général Cassan et sa petite garnison se dirigea donc vers Pont-Saint-Esprit. Elle était composée d’un bataillon du 13ème de ligne, d’un bataillon du 35ème et d’un bataillon de retraités. Au carrefour des routes d’Orange et de Carpentras, Cassan croisa « une troupe de huit cents paysans armés » [H.Houssaye]. Cette troupe armée, « ces gens en guenille, à faces de bandits, étaient le corps du Royal-Louis, formé à Carpentras par le major Lambot avec d’anciens miquelets, des tâcherons, des vagabonds. »[Idem]. Elle se dirigeait vers Avignon…

« Lambot, chef d’escadron de gendarmerie, avait été envoyé de Marseille par le marquis de Rivière pour prendre le commandement de toute la contrée insurgée (1) », nous apprend Houssaye.

Note. 1) – « Le 15 juillet, Lambot faisait son entrée dans la ville, traînant à sa suite des bandes indisciplinées qui ne rêvaient que de meurtres et pillages. Le désordre s’installa en Avignon et les royalistes du lieu se firent complices des volontaires ». (Duc de Castries). 

Avignon allait connaître des heures sombres…Bénéficiant d’une certaine complicité, Lambot et ses hommes saccagèrent le Café de l’Oulle et celui du Méridien. « Vingt maisons [furent] pillées de la cave au grenier, dix autres entièrement brûlées, dont la grande corderie Fabre-Montagne qui brûla pendant quarante heures. Deux à trois cent personnes, invalides, fédérés, frères, pères et femmes de fédérés, furent traînées dans les prisons avec des outrages et des coups. Le lendemain, les assassinats commencèrent pour ne plus s’arrêter durant de trop longs mois » [Houssaye]. Citoyens fusillés, noyades dans le Rhône. Un boulanger est précipité dans son pétrin brûlant… Les environs d’Avignon ne sont pas épargnés par les exactions d’un sinistre individu au nom évocateur : Pointu. Lui et sa bande rayonnent sur les communes de Saint-Rémy, Entraigues, Sorgues… (2)

Note. 2) – « D’autres meurtres ensanglantèrent le département notamment à Roussillon, à Loriol, à Roquemaure et à Carpentras ; plusieurs assassins furent déférés à la justice qui, par crainte, se refusa à les condamner ». (Duc de Castries). 

Le 2 août 1815, vers dix heures du matin, le Maréchal Brune arrive en Avignon (3), « …dans cette ville qui sentait le sang … », écrit Henry Houssaye qui nous apprend qu’ « au relais de Saint-Andiol, [Saint-Andéol] le maréchal avait dû congédier son escorte du 14ème chasseurs dont les chevaux étaient harassés (4). Vaguement informés des troubles d’Avignon, les aides de camp engagèrent Brune à éviter cette ville. On pouvait gagner Orange par un chemin de traverse. Mais le maître de poste, qui ne voulait point que ses chevaux allassent jusqu’à Orange, déclara qu’il fallait passer par Avignon pour y relayer. » Simplement accompagné à son arrivée par le chef d’escadron Bourgoin et le capitaine Degand,  « …les deux voitures, une calèche et un cabriolet, s’arrêtèrent place de l’Oule [l’Oulle] où se trouvaient la poste » [Houssaye]. Pendant que l’on change les chevaux, Brune reste dans la calèche. Ayant bizarrement conservé son chapeau de maréchal de France, alors qu’il était habillé en bourgeois, Brune est reconnu (5). En un court instant la nouvelle fait le tour de la ville. Il n’en faut pas plus dans un climat aussi tendu, pour électriser la cité… 

Note. 3)- L’Empereur à son retour de l’île d’Elbe avait nommé Brune à la tête du Corps d’observation du Var qui comprenait à sa formation la 17ème division d’infanterie (Verdier), le 14ème chasseurs à cheval, « de l’artillerie et du génie, total : cinq mille cinq cent quarante-quatre hommes» [Vermeil de Conchard]. Selon la même source : « …il [Brune] accepta la tâche ingrate et difficile d’arrêter la guerre civile dansla Provence, dont les passions violentes avaient été déchaînées par les factions, et de défendre ce pays contre l’invasion des anglais et des Autrichiens. Envoyé à Marseille comme gouverneur de la 8ème  division militaire, il fut chargé en même temps de l’organisation et du commandement du Corps d’armée du Var. ». Brune quitta son commandement afin de préserver Toulon menacé par les alliés. (Sur cet épisode voir l’ouvrage du Colonel Vermeil de Conchard ,« Le Maréchal Brune », pp.105-107). 

Note. 4)- Le Colonel Vermeil de Conchard précise que « trois aides-de-camp accompagnaient le Maréchal, MM. Alard, Degand et Bourgoin, un secrétaire M. Guen, ainsi que le général de Loverdo. Une escorte de quarante chasseurs du 14ème régiment avec un officier sous les ordres du comte de Maupas, attaché à l’état-major du commissaire royal, devait protéger sa personne aussi longtemps qu’il le jugerait nécessaire. ». 

Note. 5)- « Le Maréchal Brune portait un costume apparent. Il était vêtu d’un habit de drap gris foncé, d’un gilet de basin blanc et d’un pantalon bleu collant. Sa chemise était de toile fine ; une cravate de taffetas noir entourait son cou. Son chapeau tricorne était garni de plumes blanches, avec ganse et galon d’or, cocarde blanche et bouton de maréchal. Des bottes dites « la russe » à éperons d’argent, des gants de peau de couleur grisâtre complétaient son ajustement. Telle était la tenue bourgeoise qui devait lui permettre de passer inaperçu ! Une ceinture de cuir renfermait une somme assez considérable en or. Il avait, en outre, sur lui de l’argent, des bijoux, enfin des lettres et papiers importants, ainsi que le passeport du Marquis de Rivière ».[Vermeil de Conchard]. Le Duc de Castries avance le chiffre de « 27 500 francs-or (300 000 francs de 1981) ». 

Le major Lambot, le chef d’escadron de gendarmerie dont nous avons parlé plus haut est bientôt prévenu par un jeune officier de la garde nationale, Casimir Verger, et faisant office de capitaine de police. Ce dernier reçoit alors l’ordre du major Lambot de lui rapporter les passeports du maréchal et de sa suite afin de les lire et de les viser ; le départ de Brune est ainsi suspendu le temps de procéder à ces formalités…Place de l’Oulle, une foule bientôt nombreuses entoure les voitures. « On commença d’invectiver contre Brune : « Le brigand ! le coquin ! l’assassin !… Il a porté au bout d’une pique la tête de la princesse de Lamballe » [Il s’agit bien sûr d’une mauvaise légende, Brune ne se trouvait pas à Paris durant les journées de septembre 1793, au cours desquelles fut assassinée cette amie de la Reine]. Houssaye écrit que « Sans s’inquiéter autrement, Brune mangeait des pêches que sur sa demande lui avait apportées dans sa calèche la maîtresse de l’hôtel du Palais-Royal, contigu à la maison de poste, Mme Molin ». Très inquiète par l’attitude menaçante de la foule, elle conseille au maréchal de monter dans la chambre du Baron de Saint-Chamans, nouveau préfet qui se trouvait depuis son arrivée la veille, dans son hôtel. C’est en vain alors que Saint-Chamans, descendu sur la place avec Brune, tente de calmer la foule. Devant cette animosité, il conseille au maréchal de quitter sans délai Avignon lui promettant de lui faire parvenir son passeport par un gendarme. Malgré l’opposition de la populace, et grâce à une nouvelle intervention du préfet, Brune peut enfin se mettre en route.

« A la porte de l’Oulle, le poste de [la] garde nationale laissa passer les fugitifs que pourchassait la foule hurlante ; mais à quelques cent mètres sur la route, resserrée là entre le Rhône et les remparts, une quinzaine d’hommes armés qui étaient sortis de la ville par une autre porte se jetèrent à la tête des chevaux en criant : « A mort ! Au Rhône ! A mort l’assassin ! » [Houssaye]. Intervenant à nouveau, le « préfet accourut avec plusieurs fonctionnaires, quelques gardes nationaux et le capitaine Verger qui rapportait enfin les passeports » [Id.] rien n’y fit ! « Des pierres furent lancées contre les voitures. Un portefaix, la chemise entr’ouverte, les manches retroussées, saisit le fusil d’un garde national en criant : « Donne, donne, que je le tue ! » [Id.].Saint-Chamans et Verger « prirent le parti absurde de ramener Brune en Avignon », précise encore Houssaye en ajoutant que « sur la route où il y avait au plus quarante personnes, quelque incident, quelque hasard, quelque acte énergique pouvait encore sauver le maréchal ; dans la ville au cœur même de l’émeute, il était perdu ».

Revenus place de l’Oulle, Brune et ses aides de camp gagnent l’hôtel du Palais-Royal. Le maréchal est mis dans la chambre n°3, au premier étage, tandis que Degand et Bourgoin entrés dans l’hôtel par une autre porte sont mis dans une « salle basse » sous la garde d’hommes armés. Le préfet Saint-Chamans ordonne au major Lambot de « rassembler tout ce qu’il y a de force armée ». Houssaye écrit que « les gardes nationaux, les chasseurs d’Angoulême, les fantassins du Royal-Louis, partagent les fureurs populaires ; ils sont plus disposés à seconder l’émeute qu’à la réprimer. » La gendarmerie, seul corps sur lequel on peut compter, est accueillie sous les cris et doit finalement se retirer. « Des gardes nationaux viennent cependant se former en bataille, sur six hommes de profondeur, perpendiculairement à l‘hôtel du Palais-Royal. De temps en temps ils font mine de charger la foule, mais si mollement qu’elle recule à peine et regagne aussitôt le terrain perdu. » [Houssaye].

Le Préfet Saint-Chamans a rassemblé devant l’hôtel une trentaine de personnes disposées à défendre pacifiquement le maréchal parmi eux se trouvent des conseillers de préfecture, le maire d’Avignon…Il y a aussi le major Lambot « qui [Selon Houssaye] joue un rôle double. Il harangue la foule qui répond : « Vive le Roi ! Vive le Major ! Mais il nous faut la tête de Brune ! Ce coquin a tué la princesse de Lamballe. Il faut qu’il meure. Le roi lui pardonnerait. L’an dernier si on nous avait laissé nous aurions tué Bonaparte » [Allusion au passage de l’Empereur en 1814 en route vers l’île d’Elbe. Rappelons pour mémoire qu’à Orgon il avait été conspué par la foule].

« Sur la place et aux abord fourmillent quatre mille personnes… » [Houssaye]. Brune se sent prisonnier comme dans une nasse. De sa chambre il entend le grondement de la rue. Puis il y a aussi les volontaires et les chasseurs d’Angoulême chargés de sa surveillance et qui tiennent des propos menaçants. « Sa gorge est sèche, il veut boire. Il sonne et demande à Mme Molin [La tenancière de l’hôtel] du vin de Bordeaux et une carafe d’eau. En même temps il l’a prie de lui apporter ses pistolets qui sont dans sa voiture. »- Je ne veux pas, dit-il, que la plus vile canaille porte la main sur un maréchal de France ! ». Mme Molin n’ose pas aller chercher ces armes ; elle dit au maréchal qu’il ne court point de danger, que les autorités sauront le protéger. Au préfet qui vient le voir un instant, au commandant de [la] Garde nationale Hugues, il réclame aussi ses pistolets. »-Donne-moi ton sabre, dit-il à un sous-lieutenant de la milice, nommé Boudon ; tu verras comment sait mourir un brave ! » [Houssaye].

Plus tard, Brune, déchire des lettres de sa femme Angélique. Puis, la porte de sa chambre étant restée entrouverte, une quinzaine de personnes s ‘introduisent dont un certain Soulier, capitaine de la garde nationale. Ce dernier interpelle agressivement le maréchal en faisant allusion à l’assassinat de la princesse de Lamballe que ce dernier aurait commis. Soulier termine son dialogue en lançant à Brune : « …le moment approche où tu vas recevoir la peine due à tes crimes… ». Le maréchal fait fi de tout cela et écrit une ultime lettre à Angélique (6)…

C’est alors qu’ «un portefaix, Guindon dit Roquefort, le taffetassier Farge, chasseur de la garde nationale, et trois ou quatre individus de [la] même espèce étant passés du toit de la maison mitoyenne sur celui de l’hôtel avaient pénétré par une lucarne dans un grenier ; de là, ils descendirent dans le corridor du premier étage…Sur un signe de Guindon, ses compagnons entrent avec lui dans la chambre de Brune en vociférant : « A mort ! A mort ! ». Le maréchal se lève et fait face. Farge lui tire un coup de pistolet ; la balle érafle le front de Brune et va se loger dans le plafond. »-Maladroit ! dit Brune, de si près ! » Farge appuie son second pistolet sur la poitrine du maréchal et presse la gâchette, mais l’arme fait long feu. »-Moi, je ne le manquerai pas ! » dit Guindon qui s’est glissé derrière Brune. Il épaule vivement la carabine. La balle entre par la nuque et ressort par la partie antérieure du cou. Brune tombe foudroyé ». [Houssaye]. « Il était environ 3 heures de l’après-midi » [Vermeil de Conchard] (7). Note.  6)- Le Duc de Castries écrit que Brune rédigea une première lettre pour sa femme mais il l’a déchira ; une seconde a été écrite au Comte de Nugent, général en chef des armées autrichiennes. Note. 7)- « Le maréchal était étendu la face contre terre, le visage dans une mare de sang. Il était mort mais le corps était encore chaud. On dénombra deux blessures, l’une située à la partie antérieure droite du larynx, l’autre entre les deux épaules à la hauteur de la quatrième vertèbre cervicale. La place des blessures ne laissait aucun doute sur l’assassinat. Mais les meurtriers avaient négligé de fouiller le cadavre sur lequel on retrouva les 27 500 francs-or, un cachet d’argent, une montre et un mouchoir. En revanche, les bagages du maréchal furent consciencieusement pillés et les assassins s’en partagèrent le contenu. » (Duc de Castries). 

« Après cet exploit, Guindon accourut triomphant au balcon et dit [En provençal] : « Aco’s fa ! (La chose est faite). » La foule s’arrêta de hurler à la mort pour crier : « Bravo ! ». Le major Lambot redescendit sur la place. »-Brave Avignonnais, dit-il, cet homme-là s’est rendu justice à lui-même. Il est mort ! N’imitez pas les cannibales de la Révolution. Retirez-vous ! » [Houssaye].

Un procès-verbal concluant au…suicide fut établi. 

Le Colonel Vermeil de Conchard écrit que « les auteurs ou complices de l’assassinat s’étaient empressés de faire croire à un suicide, pour couvrir l’odieux de leur attentat et se mettre à l’abri des poursuites de la justice (8) » .Le corps de Brune fut sorti de l’hôtel afin de prouver à la populace qu’il était bien mort. « Des fossoyeurs le mirent dans un pauvre cercueil dont on ne leur laissa même pas le temps de clouer la planche supérieure et s’acheminèrent vers le cimetière. »[Houssaye]. Mais le maréchal ne pouvait même pas reposer en paix…Après que quelqu’un ai déclaré qu’il n’est pas digne d’être enterré, son cadavre est arraché de la bière et il est « traîné par les pieds…au milieu des coups, des huées et des éclats de rire. Au pont de bois on le précipita dans le Rhône. Une main inconnue écrivit à la craie sur le parapet : « C’est ici le cimetière du maréchal Brune ». Le soir, le peuple dansa des farandoles ». [Houssaye]. Le corps du Maréchal Brune fut récupéré par un paysan près d’Arles qui l’inhuma. La maréchale le fit déterrer et transporter le cadavre dans son château de Saint-Just Sauvage (Marne). « Le cercueil resta plusieurs années au milieu d’un salon, car elle avait juré de le conserver là tant qu’elle n’aurait pas obtenu justice. »[Houssaye]. « Enfin en 1821, l’année même de la mort de l’Empereur, et après de multiples démarches, la cour de Riom déclara Farge et Guindon coupable de l’assassinat. Farge était mort, Guindon en fuite, fut condamné par contumace » [Id.]

Le Maréchal repose avec son épouse sous une tombe pyramidale dans le cimetière de Saint-Just-Sauvage (Marne) (9).

Brune fait partie de la sinistre série des massacres opérés durant la Terreur blanche (10). Citons également l’assassinat du Général Ramel à Toulouse, le 15 août, le Colonel Huchet de Labédoyère, fusillé le 19 août à Paris, l’exécution des frères Faucher à La Réole (Gironde), le 27 septembre et également Ney, exécuté le 7 décembre de cette même année.… 

Note.8)- «La Maréchale Brune ne voulut jamais admettre cette version déshonorante pour la mémoire de son époux ». [Vermeil de Conchard]. « Antoine de Carli parle « d’un complot entre gens de haut lignage. C’est pourquoi, après la catastrophe, magistrats, fonctionnaires et officiers royalistes estimèrent opportun une solution prudente, ménageant l’avenir : par raison d’état, tous décidèrent d’accréditer l’infâme version du suicide. On propagea donc, non sans zèle, le fait, on l’estampilla officiellement et les inspirateurs du procès-verbal, la conscience apaisée, se reposèrent pleins de confiance en l’immutabilité de leur triste détermination ». Note. 9)- Nous avons eu l’occasion de voir ce monument en 2003 : il était en parfait état. Note. 10)- « Le Maréchal Brune fut assassiné le 2 août en Avignon parce qu’il avait été l’ami de Danton et pour avoir réalisé la pacification de la Vendée en 1800, voilà pour la politique intérieure, et parce qu’il avait vaincu les Anglais, voilà pour la cause militaire », écrit Edouard Bonnal. Le général Mouton-Duvernet à Lyon, le général Chartrand à Lille furent également passés par les armes…Sans parler des nombreux procès et condamnations à mort prononcés à l’encontre de ceux qui avaient servi l’Empereur (Ameil, Poret de Morvan, Lallemand, Debelle, Brayer, Lefebvre-Desnouettes, Rigau, Barbanègre, Gruyer, Vandamme, Lamarque, Drouet d’Erlon, Cambronne, Bertrand, Drouot…). 

Cette liste est loin d’être complète…

Sources. 

-Edouard Bonnal : « Les royalistes contre l’armée (1815-1820) ». Paris, Librairie militaire R. Chapelot et Cie, 1906, 2 volumes.

-Antoine de Carli : « Quelques documents inédits sur l’assassinat du Maréchal Brune ». Avignon, Imprimerie Barthélémy, 1942.

-Duc de Castries : «La Terreur blanche. L’épuration de 1815. » Paris, Librairie Académique Perrin, 1981.

-Henry Houssaye : « 1815.La Seconde abdication-La Terreur blanche ». Paris, Perrin et Cie, 1905.

-Colonel breveté Vermeil de Conchard : « Le Maréchal Brune. Etudes historiques d’après des documents anciens, nouveaux et inédits ». Paris, Editions Eugène Figuière, 1935

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( 30 mai, 2019 )

Retour sur les derniers jours du maréchal Lannes, racontés l’apothicaire Charles Cadet de Gassicourt.

Cadet

Charles-Louis Cadet de Gassicourt, pharmacien et écrivain français est né à Paris le 2 janvier 1769. Officiellement, il est le fils du célèbre chimiste Louis-Claude Cadet de Gassicourt (1731-1789), et de Marie Thérèse Boisselet (1731-1800), selon toute probabilité, il est en réalité le produit des amours de celle-ci avec le Roi Louis XV. Cet état de fait est d’ailleurs rapporté par le général Baron Thiébault dans ses mémoires. Quoi qu’il en soit, son père pour l’état-civil souhaite lui faire suivre des études de pharmacie. Mais le jeune homme qui côtoie chez ses parents des talents littéraires tels que d’Alembert, Buffon ou Condorcet, veut d’abord se consacrer exclusivement à l’écriture et à la littérature. Il fait malgré tout des études de droits et devient avocat. Il possède un certain talent oratoire et plaide avec éloquence et un certain succès. Il se marie en janvier 1789 avec Madeleine Félicité Baudet. Lors de la Révolution française, Cadet de Gassicourt y adhère pleinement avec enthousiasme. Il n’hésite pas cependant à en condamner les excès du Tribunal révolutionnaire. Il est accusé d’avoir participé au 13 vendémiaire (5 octobre 1795), proscrit, il se cache pendant trois ans dans le Berry. A son retour, il se remet à la pharmacie et acquiert dans cette pratique, une solide réputation. Celle-ci lui doit d’être nommé premier pharmacien par l’empereur Napoléon en 1809. 

En parallèle, il mène une carrière d’écrivain. Il écrit de nombreux ouvrages sur les sciences, se moqua ouvertement de Madame de Staël et de Chateaubriand. Il compose un ouvrage souvent cité sur les Templiers. Sous la Restauration, il s’oppose à la notion de droit divin. On lui doit : Le Tombeau de Jacques de Molay, ou histoire secrète des initiés anciens et modernes, Templiers, Francs-maçons, illuminés, Paris 1797. Le Souper de Molière (1798), La Visite de Racan (1798), Mon voyage ou lettres sur la Normandie (1799), Esprits des sots (1801), Le Poète et le savant, dialogues (1799), Saint-Géran ou la nouvelle langue française (1807), suite du précédent (1811), De l’étude simultanée des sciences (1812), Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière (1818).Charles Louis Cadet de Gassicourt est décédé le 21 novembre 1821. Il repose dans la 39ème division du cimetière du Père-Lachaise à Paris.

-Notice extraite du site des Amis et Passionnés du Père-Lachaise : http://www.appl-lachaise.net/

Le passage qui suit est extrait de son ouvrage intitulé « Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière fait à la suite de l’armée française pendant la campagne de 1809 », et qui fut publié en 1818 à Paris, chez L’Huillier. On n’oubliera pas que ce récit, comme bien de ceux publiés sous les deux restaurations, est favorable au pouvoir royal. Aussi l’auteur n’hésite pas à mettre dans la bouche du malheureux Lannes des mots de reproches à l’égard de Napoléon. Il est peu probable que compte-tenu de son état le duc de Montebello ait tenu de pareils propos… 

C.B.

Le duc de Montebello avait sans doute des pressentiments sinistres, lorsqu’il monta à cheval pour se rendre à l’île Lobau. J’étais avec le docteur Lannefranque, lorsque nous le rencontrâmes sur le pont de la Vienne. Le maréchal aimait beaucoup mon collègue. Il s’arrêta, lui prit la main, et lui dit : « Vous ne tarderez pas sans doute à venir nous retrouver, nous aurons probablement besoin de vous ; Messieurs, si j’en crois les apparences, la journée sera chaude- Monsieur le duc, lui fit le docteur, elle ajoutera à votre gloire, et nous nous en féliciterons avec toute l’armée.-La gloire ! reprit vivement Montebello, fumée bien chère ! J’aimerais mieux cent fois… Tenez, voulez-vous que je vous parle franchement, on s’est trop pressé… Je n’ai pas une bonne idée de cette affaire ; mais qu’elle qu’en soit l’issue, ce sera pour moi la dernière bataille… Comment l’entendez-vous Général ? –Adieu, adieu, Messieurs… Et il partit au galop. Ce dernier mot m’afflige, me dit M. Lannefranque, voilà plusieurs fois que le maréchal me montre ce découragement et ce mécontentement. D’il n’avait pas pour l’Empereur un attachement aussi sincère, il aurait soupçonné de faiblesse un aussi brave militaire ; il est comme bien d’autres, las du métier, et il est persuadé que cette campagne lui sera funeste… 

22 mai 1809. La postérité ne saura pas toute la vérité sur la malheureuse bataille d’Essling. Les ordres de l’Empereur m’ont obligé de rester à Schoenbrünn, et je n’étais pas à cette affaire ; mais aussitôt que la canonnade se fit entendre, je montai au sommet de la Gloriette, d’où l’on pouvait découvrir les deux armées ; je n’ai pu distinguer au travers d’un nuage gros comme Paris, que les éclairs de quatre cents pièces de canon et la flamme de quelques maisons incendiées. On vient de nous amener le général Mouton, blessé par une balle qui lui a traversé la main. On nous annonce que le maréchal Lannes vient d’avoir une jambe emportée par un boulet en faisant une reconnaissance. Si les Autrichiens avaient su que les ponts étaient coupés, derrière notre armée, d’ils avaient su qu’une division entière était de l’autre côté du Danube, spectatrice inutile de notre désastre ; si par le plus habile manœuvre, on ne les avait pas trompé sur la quantité de nos forces, aucun Français ne serait revenu de cette bataille. Notre perte est énorme, mais on ne peut pas dire que nous ayons été vaincus, puisque nous sommes restés maîtres du champ de bataille, que les autrichiens n’ont pas osé sortir de leurs lignes, et qu’en nous retirant dans l’île de Lobau, nous n’avons pas laissé un seul de nos blessés sur la rive. Gloire à Masséna ! C’est lui qui a sauvé l’armée. J’ai couru à Vienne au-devant de nos blessés. L’esprit des Viennois est détestable : ils insultent nos militaires qu’ils voient se traîner sanglants à l’hôpital. Les Capucins, répandus dans les rues, excitent les femmes à maudire les Français. J’étais tenté de tomber à coups de canne sur quelques uns de ces misérables barbus ; la crainte d’exciter une sédition, a pu seule me retenir…Que de traits d’héroïsme la journée d’Essling à produit ! 

L’Empereur s’est constamment exposé comme un sous-lieutenant. Les boulets ont tué plusieurs personnes derrière lui. Enfin, on dit que le général Walther effrayé du danger qu’il courait, s’écria : »Sire, si votre Majesté ne se retira pas, je la fais enlever par mes grenadiers ». J’ai vu un cuirassier qui venait de perdre un bras, porter avec l’autre jusqu’à l’hôpital un de ses camarades qu’un boulet avait frappé au pied. Un canonnier français eut les deux jambes emportées par un boulet. Deux soldats le ramassent, et le chargent sur deux branches d’arbres pour le porter à l’ambulance établie dans l’une des îles du Danube. Il souffrait horriblement, et ne jetait pas un cri : « J’ai bien soif », disait-il souvent à ses porteurs. Arrivés sur un des ponts sur radeaux, il les supplie d’arrêter un moment, de le poser sur le plancher, et d’aller lui chercher de l’eau pour étancher sa soif ; ou un peu d’eau-de-vie pour ranimer ses forces. Ses camarades lui obéissent et le quittent.  A peine ont-ils fait quelques pas, il leur crie : »Mes amis, allez doucement, je n’ai pas de jambes, et j’arriverai plus tôt que vous. Vive la France ! »

Il dit, et se roule dans le fleuve qui l’engloutit. L’Empereur, en voyant emporter le maréchal Lannes baigné dans son sang, a fait poser le brancard, s’est jeté à genoux, à pris le maréchal dans ses bras, et lui a dit en fondant en larmes : « Montebello, me reconnais-tu ? »- « Oui, Sire, vous perdez votre meilleur ami. »-« Non, non, tu vivras !, puis se tournant vers Larrey, n’est-il pas vrai que vous répondez de ses jours ? » Cette scène attendrissante et digne du pinceau de Gérard, a ranimé le courage des malheureux blessés qui, se soulevant sur le sable, ont crié :  »Vive l’Empereur !  ». Quelques pages plus loin, Cadet de Gassicourt revient sur la situation très critique du duc de Montebello: « On désespère de pouvoir sauver le maréchal Lannes. Il a soutenu avec beaucoup de force et de courage l’amputation de la cuisse droite, mais le boulet a touché le genou gauche et brisé la rotule ; une seconde amputation deviendra peut-être nécessaire. Le duc éprouve un violent chagrin, une fièvre d’un mauvais caractère s’est déclarée. On a placé le maréchal chez un brasseur d’Ebersdorf, dans un entresol au-dessus d’une écurie. La maison est environnée de cadavres d’hommes et de chevaux. L’air qu’on y respire est infect, la chaleur y est étouffante. C’est cependant ce qu’on a trouvé de mieux. L’Empereur témoigne le plus tendre intérêt au malade. Par ses ordres, le célèbre Franck a été appelé avec MM. Larrey, Yvan, Paulet et Lannefranque qui soignent alternativement le maréchal. Napoléon lui a déjà fait deux visites. Dans la dernière entrevue le duc a demandé que tout le monde se retirât dans la pièce voisine, dont la porte est restée ouverte. Quand il s’est vu seul avec l’Empereur, il lui a rappelé tous les services qu’il lui a rendus, toutes les preuves d’attachement qu’il lui a données ; puis élevant la voix :  »Ce n’est pas, a-t-il dit, pour t’intéresser à ma femme et à mes enfants que je te parle ainsi. Quand je meurs pour toi, je n’ai pas besoin de te les recommander, ta gloire te fait un devoir de les protéger, et je ne crains pas de changer tes dispositions à leur égard en t’adressant les derniers reproches de l’amitié. Tu viens de faire une grande faute, elle te prive de ton meilleur ami, mais elle ne te corrigera pas. Ton ambition insatiable te perdra ; tu sacrifies sans nécessité, sans ménagement, sans regrets, les hommes qui te servent le mieux. Ton ingratitude éloigne de toi ceux-mêmes qui t’admirent ; tu n’as plus autour de toi que des flatteurs ; je ne vois pas un ami qui ose te dire la vérité. On te trahira, on t’abandonnera ; hâte-toi de terminer cette guerre.

C’est le vœu de tes généraux ; c’est dans doute celui de ton peuple. Tu ne seras jamais plus puissant, tu peux être bien plus aimé ! Pardonne à un mourant ces vérités, ce mourant te chérit… Le maréchal, en achevant, lui a tendu la main, et l’Empereur l’a embrassé en pleurant, mais sans lui répondre. Je tiens cette scène de plusieurs témoins auriculaires, qui me l’ont rapportée dans les mêmes termes, ou au moins dans le même sens. 

6 juin 1809. Montebello est mort [le 31 mai après huit jours de souffrances…], j’ai embaumé son corps avec MM. Larrey et Varéliaud. Il nous a été envoyé le jour même de sa mort, avec ordre de la préparer comme l’avait été le colonel Morland, tué à la bataille d’Austerlitz, c’est-à-dire, de le plonger dans une forte dissolution de sublimé corrosif, selon la méthode du Dr. Chaussier. Mais le maréchal était en pleine putréfaction, et cette opération qui a duré trois jpurs a été pénible et dangereuse. Les lotions d’acide muriatique, les fumigations, guytonniennes, les cassolettes de benjoin, etc., ne pouvaient corriger l’odeur horrible de ce cadavre. J’ai été fortement indisposé par la poussière du sublimé corrosif, dont j’ai pilé trente livres dans un mortier découvert. Je me suis trouvé superpurgé pendant trois jours et j’ai eux un commencement de salivation. Lorsque nous avons plongé le corps du maréchal dans le bain mercuriel, l’ammoniaque et l’hydrogène sulfuré qui s’exhalaient du cadavre, décomposèrent la dissolution, et il fallut recommencer. Après huit jours d’immersion, nous avons mis le maréchal dans un tonneau fait exprès et nous avons achevé de le remplir avec une solution saturée de sublimé corrosif. Le corps, transporté en France, doit être séché et placé dans un cercueil. 

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( 19 mai, 2019 )

« MÉMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (2)

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Après bien des péripéties, Michel Guerre est enfin parvenu aux avant-postes de la colonne qu’il devait rejoindre. Il est reçu par toutes sortes de démonstrations sympathiques, tout le monde lui demande des nouvelles de l’Empereur, on le mène aussitôt auprès du général en chef. C’était le général Roguet. Michel Guerre lui tendit le pli dont il était chargé. Lecture faite, le général lui dit : « N’avez-vous pas fait de rencontre en chemin ? Vous êtes le quatrième exprès que l’on m’envoie. Que sont devenus les trois autres ? » Au même moment un coup de théâtre se produisit. Un jeune paysan russe se présente devant le général et lui parla ainsi : «  A la prière de mes parents je suis parti de chez moi pour m’enquérir d’un jeune soldat que nous avons hébergé hier soir. J’ai eu le grand chagrin de le trouver mort de froid ainsi que son cheval. Mon père m’avait bien recommandé, en cas de malheur, de le fouiller, de prendre ses papiers et de vous les apporter. Les voici. » La victime était justement une des trois estafettes qui avaient précédé Michel Guerre. Naturellement, le général fut ravi de récupérer des pièces qui étaient pour lui d’une réelle importance. Mais il ne discernait pas quel mobile avait poussé le soi-disant paysan à cette démarche. Et comme celui-ci se désolait à la pensée de la peine qu’éprouverait sa mère en apprenant la mort du malheureux courrier, il ne pût s’empêcher de lui dire : « Comment pourrait-elle si douloureusement s’affecter de la perte d’un inconnu qu’elle a à peine entrevu ? » – « Oh ! répondit le russe, c’est qu’il était le sauveur de mon frère ». On le pria de s’expliquer.

Il s’exécuta en ces termes. Il peut y avoir quelques mois, mon frère fut envoyé par notre baron celui de Varsovie pour lui remettre certains papiers. Sa mission remplie, il voulut assister à une revue des troupes françaises. Comme il était à se promener sur les bords de la Vistule, la fantaisie le prit de se baigner. A peine fut-il à l’eau qu’il fut pris dans un remous et disparut. Des cris, des appels au secours s’élevèrent de toute part sur les deux rives, mais personne ne bougeait. Alors, un soldat français se jeta dans le fleuve tout habillé. On le vit plonger, saisir le noyé, le ramener à la surface et bientôt après le déposer sur la berge. Puis, tout de suite, il se déroba aux ovations… Rentré en Russie, mon frère Héry, prit part à la campagne comme officier d’ordonnance de l’empereur Alexandre. Il y fut grièvement blessé et on le renvoya dans ses foyers. Pour lui procurer un asile plus sûr, le baron Brof, mon père et ma mère la baronne, abandonnant leur château aux horreurs de la guerre, le transportèrent dans une chaumière perdue au sommet d’une montagne presque inaccessible. C’est là que, hier soir, nous avons recueilli à demi-mort un soldat français égaré. Pendant qu’il soupait avec nous, de son lit, par la porte entrouverte de sa chambre, mon frère le vit et reconnut aussitôt son sauveur de Varsovie. Il n’osa rien dire sur le moment, mais le soldat parti, il raconta tout à mes parents. Ceux-ci, dans l’élan de leur reconnaissance, m’envoyèrent sur les traces de leur plus grand bienfaiteur. Vous savez le reste ». Écoutant ce récit, Michel Guerre, s’il eût été tant soit peu lettré, se serait écrié : Me, me adsum qui feci [« C’est moi, moi qui l’ai fait ! », Virgile, Énéide]. Il se contenta, dans sa simplicité, de murmurer à l’oreille d’un des aides de camp : « C’est de moi que veut parler ce jeune homme. J’ai bonne souvenance, en effet, d’avoir opéré le sauvetage qu’il raconte ». Le propos fut rapporté au général qui s’empressa de dire au Russe, tout en lui désignant Michel Guerre : « Mais le voilà celui dont vous déplorez la mort ». Nouveau coup de théâtre. Le pseudo-paysan reconnaît son hôte de la veille. Transporté de joie, il lui prend la main, la baise et d’une voix brisée par l’émotion, il lui dit : « Étranger de notre empire, va où le destin t’appelle, mes parents et moi nous ne cesserons de prier Dieu pour toi, pour qu’il te conserve au milieu des dangers de la guerre ». Cette belle scène de mélodrame se termine par des adieux touchants.

La noblesse du langage, la distinction des manières avaient trahi le gentilhomme sous son déguisement grossier. En partant, le jeune Russe avait laissé tomber un billet à l’adresse du général. C’était une supplique pour obtenir que le sauveur de son frère fût autorisé, en s’en revenant, de repasser dans la chaumière qui servait de refuge à l’officier blessé. Il eût été plus naturel, semble-t-il, qu’l fit sa demande de vive voix et attendit la réponse, qui, si elle avait été favorable, lui eût permis de ramener lui-même dans sa famille, le plus modeste, mais aussi le plus grand des bienfaiteurs. Mais que l’on veuille bien considérer que les rêves ont aussi leur logique parfois déconcertante. Le général lut donc le billet, et, n’ayant, sans doute rien de mieux à faire il prit son temps pour réfléchir. Enfin, il dicta l’ordre suivant : « Le brigadier Guerre va repartir. Il suivra, pour rejoindre son corps d’armée, la même direction que pour venir ». Ainsi congédié, notre canonnier se remit en route. Par bonheur il n’avait pas neigé dans la journée. Le cheval reconnut parfaitement son chemin et se guida tout seul. D’abord tout alla assez bien. Le cavalier tournait le dos auvent du nord et n’en sentait pas trop la morsure. Pas de mauvaises rencontres sur le parcours, pas d’ennemis, pas de rôdeurs, aucun bruit suspect. Michel Guerre parvint donc, sans beaucoup de peine, au pied de la montagne. Là, il sentit son cœur se serrer. La nuit était venue. Dans ces ténèbres, dans ce silence, seul avec la pensée des mortels dangers qu’il avait courus la veille dans ces mêmes parages, il éprouva une inexprimable angoisse. Il pria, il se raidit et commença l’escalade. Que de chutes, que de glissades ! A chaque instant des fondrières s’ouvraient sous ses pas et menaçaient de l’engloutir ainsi que sa monture. A un moment il croit que tout est perdu. Un fracas épouvantable retentit sui ébranle la montagne jusque dans ses bases. C’est une avalanche qui s’est détachée des cimes et qui vient mourir à ses pieds en déferlant. Tout ne poursuivant son ascension, il évoque le souvenir des êtres chers qu’il a laissés là-bas dans la patrie lointaine ; l’image de son père, de sa mère surtout. Il les voit qui pendent à lui, qui parlent de lui, qui le regrettent, qui le pleurent peut-être. Comme ils sont loin de se figurer les périls dans lesquels il se trouve engagé ! Leurs noms si doux à son cœur il les lance à tous les échos, comme pour un appel suprême. Le silence seul répond à sa voix, c’est un abandon total, absolu.

Cependant, le froid devenait de plus en plus intense. A ce signe, Michel Guerre comprit qu’il approchait du sommet. Tout à coup, des aboiements redoublés se firent entendre. Des chiens avaient perçu le crissement de ses pas sur la neige. Nul doute, le lieu était habité. Bientôt une lumière brilla dans le lointain comme pour lui indiquer la direction. On sonna du cor comme pour un appel. Deux hommes enfin parurent devant lui. Il était temps, ses dernières forces étant épuisées. On le transporta dans une chaumière. C’était justement celle où il avait été hospitalisé la nuit précédente. Des moujiks s’empressent autour de lui. L’un le débarrasse de son manteau raide comme une chape de glace ; l’autre avec d’infinies précautions, lui arrache ses bottes durcies par le gel ; celui-ci, par d’habiles frictions, ramène le sang et la vie dans ses membres engourdis ; celui-là offre un breuvage brûlant, fortement alcoolisé qui le réchauffe et le ranime. En même temps on s’est occupé de son cheval. Un bon pansement, du foin à profusion doivent faire croire à cet animal qu’il vient d’être admis dans le paradis des bêtes.

Quand Michel Guerre fut enfin présentable, le jeune fils de la maison, qui ne s’était pas encore montré, vint le prendre pour l’introduire dans une sorte de salon d’honneur. Cette pièce, dont on ne pouvait de l’extérieur soupçonner l’existence, était creusée dans le roc. Par son luxe, qui sautait tout de suite aux yeux, elle contrastait singulièrement avec le reste de la chaumière. Les meubles du goût le plus exquis étonnaient par leur richesse. Le long des parois s’ouvraient des alcôves que dissimulaient des tapis de haute lisse. Un grand lustre de cristal, descendant de la voûte, répandait sur toutes ces merveilles une douce lumière. Le baron et la baronne étaient là entourés de hauts personnages, la poitrine constellée d’ordres russes. On remarquait, au premier rang, un vénérable ecclésiastique. C’était le curé de la paroisse. A cette seule particularité, on pouvait juger que la famille était catholique, car dans ce pays les popes ne sont pas admis dans la haute société. Notre garonnant, comme dit Ronsard, ne fut ébloui ni par ce féérique décor ni par cette brillante aristocratie. Là-bas, au fond de la salle, du lit où il est étendu, un homme lui tend les bras. Il n’a des yeux que pour lui, malgré tant d’apparences contraires, il le reconnaît. Plus de doute. C’est bien là l’étranger qu’il avait sauvé des eaux de la Vistule. Il s’approche, il se penche sur ce corps criblé de blessures et le petit soldat de France et le noble officier russe, oubliant en ce moment la distance des rangs et la différence des drapeaux, se pressent l’un contre l’autre dans une fraternelle étreinte.

Aux témoins émus de cette scène touchante, l’officier reconnaissant raconte alors, sans omettre un détail, le drame dont il avait failli  être la victime à Varsovie. Il exalte surtout le courage, la générosité, le dévouement, le désintéressement  de son héroïque sauveur. Puis, cédant à la curiosité bien naturelle de mieux connaître celui qui, par sa secourable intervention, avait pris une si large place dans son cœur, il pria l’ami mystérieux que la providence, coup sur coup, contre toute prévision humaine, lui avait amené comme par la main, de parler lui-même, de sa famille, de son pays, de dire par quelles circonstances et à travers quelles aventures il était venu de si loin. La compagnie appuya la proposition du malade, un cercle se forma autour de l’étranger. Michel Guerre ne savait pas le russe, mais tous, dans ce milieu d’élite, entendaient le français. Ne pouvant résister à de si pressantes et flatteuses instances, il se décida à parler. Il parla avec abondance et en même temps avec aisance et ingénuité. Ses adieux à sa famille, tel fut le thème qu’il choisit, et, pour le développer, il sut trouver les accents les plus pathétiques. Là où il fut surtout sublime c’est lorsqu’il raconta les recommandations suprêmes de sa mère, la promesse sacrée qu’elle exigea de lui d’une prière tous les jours, son inexprimable douleur quand le roulement du tambour qui battait le rappel, vint l’arracher à ses bras. Au tournant de la rue, avant de disparaître, il s’était retourné pour jeter un dernier regard sur la maison qui avait été son berceau. Debout, sur le seuil, de la main, comme pour lui assigner un rendez-vous, cette mère douloureuse lui montrait le ciel. « C’était, dit-il, la Vierge Marie sur le Calvaire ». A ces mots, un frisson parcourut l’assistance. Dominant son émotion, le prêtre se leva et s’appuyant sur le dossier de son siège, il crut être de son devoir d’adresser à un jeune homme si bien pensant une allocution pleine d’onction. Il le loua de ses sentiments si élevés et si noble, l’engagea à la persévérance et félicita enfin ses parents de lui avoir donné dans une si large mesure, de tous les biens  les plus précieux, une éducation chrétienne.

A la pensée qu’il ne verra plus ses parents, Michel Guerre ne peut retenir ses larmes. Dans un élan de vive sympathie, oubliant ses propres souffrances, l’aide de camp du Tsar se jette à son cou. « Restez avec nous, lui dit-il, vous serez ici à l’abri des dangers et du besoin, vous y trouverez une autre famille, le baron er la baronne vous serviront de père et de mère et leurs fils ne cesseront jamais de vous entourer de la plus fraternelle tendresse. Une telle offre aurait peut-être tenté un cœur vulgaire. Un soldat de la Garde n’abandonne pas son drapeau, il n’accepte pas de vivre dans les délices pendant que ses frères d’armes restent exposés à toutes les cruautés du sort. Michel Guerre répondit donc pas un refus et tout le monde comprit qu’il serait vain d’insister. Mais chacun voulut lui venir en aide dans toute la mesure possible. Son vestiaire fut renouvelé. « On me fit changer de chemise, raconte-t-il, celle que j’avais sur le corps était entièrement pourrie ». Il dut accepter toutes sortes de provisions pour lui et pour sa bête. Il partit enfin après avoir reçu les adieux de tous et la bénédiction du prêtre.

Lorsqu’il parvint au cantonnement, il eut la douloureuse surprise d’apprendre que l’Escadron sacré était parti la veille. Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais on lui fit observer qu’à s’en aller ainsi seul, il deviendrait fatalement la proie des cosaques, de la « cosaquaille », comme on disait autour de lui. Au reste, il se faisait tard et il se mourait de fatigue. Il prit donc le parti de se joindre, pour passer la nuit, à l’unité qui avait remplacé la sienne. C’était un ramassis de cavaliers de toutes armes : dragons, chasseurs, lanciers, cuirassiers. Ils étaient censés obéir à un colonel de dragons. Le gros de la colonne, formé de fantassins, était à quelques distances en arrière. A la nuit, les hommes s’étendirent  autour des feux, roulés dans leurs manteaux et cherchèrent le sommeil. Des grognements, des murmures, des gémissements et des plaintes se firent entendre pendant longtemps ; les bruits cessèrent enfin et ce fut un silence absolu.   Tout à coup, un cri strident réveilla brusquement les dormeurs : « Aux Aigles, aux Aigles ! Voici l’ennemi ! ». Arrivait en même temps, à fond de train, sur une bêta apocalyptique, une sorte de spectre en manteau blanc, qui, après avoir donné l’alarme, tomba raide mort. Tous furent sur pied en un clin d’œil, sautèrent sur leurs armes, coururent aux chevaux. Il était temps. Déjà les cosaques s’annonçaient par des hourras furieux. Ce fut d’abord dans la petite troupe française une confusion, inexprimable. Tout le monde parlait à la fois donnant son avis. « Ne perdez pas de temps à brider, disaient les uns, qu’ils nous voient seulement à cheval, ils n’oseront pas nous attaquer. Reculez loin des feux, criaient les chefs, qu’ils ne s’aperçoivent pas de notre petit nombre ! » Un peu d’ordre cependant finit par s’établir et l’on put prendre quelques dispositions. L’effectif fut divisé en deux sections : l’une, qui attaquerait en se lançant à corps perdu ; l’autre, qui suivrait au trot pour protéger la première quand elle serait ramenée.

Devant les bivouacs abandonnés, les russes s’étaient arrêtés net. Ils s’aperçurent tout de suite que le bénéfice de la surprise leur avait échappé. Cette masse indistincte qui, devant eux, se profilait dans l’ombre, dont ils ne pouvaient évaluer l’importance, simple grand’ garde ou division, leur donnait à penser. D’autant que de son sein s’élevaient des commandements habilement espacés qui pouvaient faire croire à des réserves. Profitant de ce moment d’hésitation, les Français déchargèrent leurs pistolets et sabre en main foncèrent dans un irrésistible élan sur l’ennemi. Il y eut une effroyable mêlée. Les nôtre firent des prodiges de valeur, mais accablés par le nombre, ils allaient infailliblement succomber. Soudain, des roulements de tambour retentirent dans le lointain. L’infanterie alertée par les coups de feu, croyant à une bataille, accourait à la rescousse. C’était le salut. Les Russes, craignant d’être pris entre deux feux, firent volte-face et s’enfuirent. Les nôtres subitement galvanisés les reconduisirent fort loin aux cris de Vive l’Empereur ! Michel Guerre, de tous le mieux monté, se tenant toujours en tête, se fit le plus grand honneur dans cette affaire. De retour au cantonnement, on trouva gisant sur la neige, le corps de l’homme héroïque qui, par son dévouement, avait préservé la troupe d’une destruction totale. C’était un vieux sous-officier, comme l’indiquait une épaulette fixée à son habit de soldat. On l’avait vu partir la veille avec deux hommes pour un service d’éclaireurs. La patrouille avait dû tomber dans une embuscade. Comment, au prix de quels efforts, avait-il pu s’échapper pour venir jeter l’alarme ? Son manteau était couvert de sang, sa cuirasse toute faussée, son visage tailladé de coups de lance. Un cri part de toutes les bouches : « Ils l’ont assassiné ». Un prisonnier qui était là, faillit servir de victime expiatoire. Il recevait une balle dans la tête, si Michel Guerre n’eût détourné le coup. L’acte de sauvagerie fut  réprouvé, on permit aux malheureux de détaler. Comme bien l’on pense il n’y fit faute.

Au lever du jour, Michel Guerre voulut partit pour rejoindre son corps. Le colonel lui ayant refusé l’autorisation, il protesta, mais dans son for intérieur, sans plus, comme tout soldat discipliné. Outre qu’il se déclassait à rester dans un tel milieu, il y régnait une misère encore plus noire que sur le radeau de la Méduse. Sans doute, il n’était pas lui-même sans quelques ressources personnelles. C’étaient les provisions qu’il tenait de ses amis les russes et qu’il énumérait avec complaisance dans sa pensée ; environ quatre livres de pain, une bouteille de rhum et une botte de foin si bien cordée qu’elle ne paraissait pas plus grosse que le bras ; le tout dissimulé sous sa chabraque de manière à tromper jusqu’aux curiosités les plus indiscrètes. Mis comment toucher ce riche butin sans l’exposer au pillage ? Là, on ne se trouvait pas entre soldats de la Garde. Il fallait donc se résigner ou à périr d’inanition même dans l’abondance, ou s’éloigner de cette horde de faméliques. Guerre prit le second parti et un avis qu’il reçut à propos le confirma dans sa résolution. La troupe  s’était tristement remise en marche. En cours de route, un maréchal des logis chef de hussards accosta notre brigadier et lui révéla que l’intention du colonel fort mal monté comme tout le monde, était de lui prendre son cheval et de lui passer le sien. Michel Guerre, touché du procédé, communiqua au hussard son projet d’évasion. Celui-ci s’offrit pour partager sa fortune. Trois autres militaires de la Garde, dont deux officiers, égarés aux aussi dans cette troupe hétéroclite, voulurent se joindre à eux. Il n’y avait plus à attendre que l’occasion. Dans la soirée, des détachements furent commandés pour ouiller le pays et tâcher de rapporter quelques vivres. Nos conjurés furent répartis dans les diverses sections. Mais avant de se séparer, ils s’étaient donnés la consigne que ceux qui iraient à droite appuieraient ensuite à gauche et réciproquement que ceux qui prendraient à gauche, inclineraient à droite. C’était le moyen infaillible de se rencontrer. De fait, ils ne tardèrent pas à se trouver tous les cinq réunis comme à un point de ralliement. Aussitôt, à bride abattue, ils gagnèrent le large pour se mettre à l’abri de toute poursuite. Jamais le froid n’avait été aussi vif. « Il faisait, dit notre mémorialiste,  un vent du nord qui nous calcinait comme des plantes grasses ». Souvent les cavaliers étaient obligés de mettre pied à terre et de courir au galop pour se réchauffer. Ils cheminèrent ainsi de longues heures, tantôt en selle, tantôt en selle, tantôt sur leurs jambes, ne pouvant s’arrêter seulement dix minutes sans signer leur arrêt de mort. Mais les forces de l’homme ont leurs limites et aussi celles de l’animal. Ils se voyaient déjà réduits à toute extrémité lorsqu’ils tombèrent sur un bivouac que les Russes venaient juste d’abandonner.  Les deux brûlaient encore. Leur joie n’aurait pas été aussi grande s’ils avaient découvert le Pérou. Là, ils trouvèrent de la paille pour leurs chevaux, pour eux des restes de victuaille dont ils firent aussitôt leur profit. Près des brasiers, bêtes et gens prirent un repos réparateur.

Le lendemain, au réveil le moral de la petite troupe était un peu remonté. Michel Guerre, au moment du départ, prit sa bouteille de rhum et offrit à ses camarades le coup de l’étrier. Ce fut la monotonie de la route, sauf quelques cadavres de soldats français rencontrés de loin en loin et indiquant qu’une colonne de la Grande-Armée était passée par là. A la vue de ces malheureux restes, on était affligé et encouragé à la fois. Au vent glacial qui avait soufflé jusque-là succéda, vers le soir, un brouillard épais. Le ciel s’assombrit, le soleil s’éclipsa. Sous la carapace de leurs manteaux couverts de givre, nos cavaliers n’eurent bientôt plus la liberté de leurs mouvements. Ne pouvant se servir de leurs armes, à la moindre attaque, ils étaient sans défense. Pour le moment ils n’avaient à combattre que les forces de la nature. La nuit les surprit lorsqu’ils arrivaient sur le bord d’une rivière qui leur barrait le passage. Ils tinrent conseil. De toute évidence on ne pouvait rester là, mais quelle direction prendre ? Aller à gauche ou tourner à droite, c’était également se lancer dans l’inconnu. A l’unanimité ils optèrent, d’ailleurs sans motif déterminant, pour ce dernier parti. Le fait seul d’avoir pris une décision, même au hasard, leur fut un vrai soulagement. « Cela, note le mémorialiste, nous donna un grand espoir sans pouvoir dire pourquoi ». Tant il est vrai que rien ne répugne plus à l’esprit humain que de demeurer en suspens. La Providence, qui leur avait été si bonne la veille, ne les abandonna pas en cet instant critique. A peine avaient-ils fait quelques pas dans leur nouvelle direction, que Michel Guerre ; qui avait les meilleurs yeux de la bande, aperçut au loin une lumière. Aussitôt, ils se portèrent au galop vers ce point. Ils s’en croyaient très éloignés, mais c’était une erreur d’optique causée par le brouillard. Ils furent vite arrivés. Cinq minutes après, en effet, ils tombaient dans une maison isolée où régnait un silence de mort. Elle était cependant occupée par quinze fantassins russes. Mais tous dormaient, même la sentinelle, d’un sommeil si profond que ni le piétinement des chevaux, i le cliquetis des sabres ne les avaient réveillés. En un tournemain, ils furent happés, ficelés, garrottés et entassés dans un coin. Dès qu’il les vit hors d’état de nuire, le maître de céans leur reprocha de l’avoir dévalisé. On les fouilla et le spolié rentra dans ses fonds. Celui-ci reconnaissant mit à la disposition des Français le peu de vivres qui lui restaient encore : de pommes de terre, du fromage, de l’eau-de-vie. Il y eut aussi pour les chevaux de l’avoine et du foin dans une bonne écurie.

Le repas, près d’un feu pétillant, fut d’assez longue durée et ne se termina que vers une heure du matin. Il y avait encore huit heures de nuit. On décida d’en consacrer une partie au repos. Chacun devait faire faction à son tour soit pour surveiller les prisonniers, soit pour prévenir toute surprise fâcheuse. Cependant on avait fait parler le paysan, sans qu’on sache par quel truchement. Cet homme avait expliqué que ce serait une folie de vouloir plus longtemps côtoyer la rivière, qu’on se trouverait vite engagé dans des marécages à demi-gelés, en grand danger de s’y enliser à chaque pas, qu’on se heurterait finalement à une montagne abrupte et couverte de vingt pieds de neige. Le seul parti à prendre pour rallier le gros de l’armée était de gagner l’autre rive. Il y avait dans le voisinage un bac suffisant pour transporter tout le monde. Il se portait garant du succès à condition que l’exécution eût lieu pendant la nuit. Les cinq hommes se rendirent à ces suggestions. Au moment du départ, la question des prisonniers fut abordée. Le moyen le plus simple de les rendre à tout jamais inoffensifs était de les égorger. Des sentiments plus humains prévalurent. Il parut suffisant de resserrer leurs liens, de s’esquiver à leur insu et de les laisser dans l’ignorance de ce qui allait se passer. Quant au paysan russe, on comprend qu’il ne pouvait pas rester en cette compagnie. De lui-même, il prit le parti de suivre les Français jusqu’à ce qu’il eût trouvé un asile plus sûr.

En quittant la maison, la petite caravane s’avança vers l’endroit de la rive, où selon toute présomption, était amarrée l’embarcation que nos cavaliers avaient déjà baptisée « la nef du salut ». Michel Guerre, de toute la troupe y compris le paysan, était le seul qui eût quelque connaissance de l’art nautique. Sans doute, dans on enfance, il avait beaucoup fréquenté le port de Marmande sur la Garonne. Ce port avait alors une réelle importance. Peut-être même y avait-il été employé dans quelques services de batellerie. Quoi qu’il en soit, il fit preuve dans la circonstance, comme on le verra, de qualités qui eussent honoré un marinier de profession. Après bien des recherches, on finit par dénicher le bateau, enfoui sous une couche de neige, à demi engagé dans un bloc de glace du côté de la terre. Il était heureusement  muni de ses agrès. Une pelle qui s’y trouva servit à le déblayer. Quand il put l’inspecter en détail, Michel Guerre constata qu’il était loin d’offrir de sérieuses garanties de solidité. Mais on n’avait pas le choix. La découverte d’un câble bien roulé au fond de la barque corrigea un peu cette première impression. L’œil exercé du marin vit tout de suite le partit que l’on pourrait en tirer pour la manœuvre. La rive opposée était-elle abordable ? Voilà ce dont avant tout il fallait s’assurer. La rivière n’avait que deux cents mètres de large. Mais les ténèbres étaient si profondes qu’il était impossible de discerner quelque chose sur l’ordre bord. Michel Guerre se dévoua. Il eut le cœur de faire, lui tout seul, une première traversée pour reconnaître les lieux. Quel courage ne devait pas être le sien ! S’en aller ainsi dans la nuit, sans aide que ses propres forces, dans une barque peu sûr, sur une rivière qu’il ne connaissait pas, n’ayant que son aviron pour résister à la violence  du courant au choc des glaces ! « Le corps me suait, dit-il dans son langage, et mes membres étaient gelés ». Enfin, le bateau toucha terre sans secousse ». A cet endroit s’étendait une petite plage très favorable à un débarquement.

Michel Guerre cria à ses compagnons de l’autre côté de l’eau d’allumer une torche d’étoupe qui lui servit de point de repère. Par ce moyen, il s’aperçut qu’il était descendu assez bas en aval. Il devait tenir compte de cette indication. Prenant par un bout la corde qui était dans la barque, il alla l’attacher à la première souche qu’il trouva sur la rive. Puis sur cette corde il remonta la rivière jusqu’à la hauteur de son point de départ. Là, il attacha de nouveau l’autre bout du câble et traversa de nouveau le cours d’eau. L’embarquement se fit aussitôt. Michel Guerre prit la barre, le paysan et l’un des soldats s’offrirent pour tirer sur la corde. Il fallait sa hâter, car la méchante barque faisait eau de toute part. Le trajet ne demanda que deux minutes heureusement. Le bateau sombra en accostant mais il n’y eut pas d’accident. Le paysan russe accompagna encore quelque temps nos cavaliers. Puis il les quitta pour se retirer dans un bourg voisin où des parents l’attendaient. Avant de s’éloigner, il crut devoir leur recommander de se tenir toujours sur l’ouest. « Fort heureusement, remarque l’auteur des Mémoires, nous avions une bonne boussole, que nous portions comme une montre ». Enfin le jour parut et il fut salué avec d’autant plus d’enthousiasme que la nuit avait semblé être éternelle. Quand le soleil se leva radieux derrière une haute montagne, les cœurs se remplirent d’espoir ; on pensa à la Patrie lointaine qu’on espérait bien revoir un jour. Mais cet enthousiasme ne dura point. Chacun fut vite repris par ses sombres pensées. On allait la tête basse ans échanger un mot. Michel Guerre fut le premier à rompre le silence. Il dit à ses compagnons : « Je crois bien deviner la cause de cette tristesse qui nous accable. C’est que depuis qu’il fait jour nous n’avons pas aperçu, sur la neige, la moindre trace d’un être vivant ». C’est vrai, répondirent-ils unanimement. Et comme le malheur a trop souvent pour effet de nous rendre défiants et soupçonneux, « qui sait, ajoutaient-ils, si ce paysan russe n’était pas un traître, s’il n’a pas voulu, de propos délibéré, nous perdre en nous menant dans ce désert de neige ? A supposer qu’il fût loyal, il nous aurait servi de guide. En tout état de cause, quel tort nous avons eu de le relâcher ! » Et ils parlaient de rétrograder pour courir après lui et le rattraper. Michel Guerre leur fit sagement observer que l’homme, comme il l’avait dit en partant, avait dû se terrer dans un creux de rocher, en quelque coin perdu de montagne, et que toute recherche pour le retrouver resterait vaine. Il n’en fut plus question.

Le temps se maintint au beau fixe toute la journée. Une demi-heure avant le coucher du soleil, Michel Guerre, qui, décidément, faisait fonction de chef, proposa une halte pour donner l’avoine aux chevaux. Il fallait, disait-il, profiter du moment où l’on y voyait encore, où le froid était moins intense que plus tard dans la nuit. Tous mirent pied à terre. On rangea les chevaux la croupe au vent, on leur mit leurs couvertes, on leur passa au cou leurs musettes, le tout sans mot dire, les langues demeuraient paralysées. « Camarades, dit tout à coup Michel Guerre, ne ferions-nous pas bien nous-mêmes de casser la croûte ? » On crut à une plaisanterie et il n’y fut répondu que par un haussement d’épaule et un sourire amer. Lui  cependant, soulevant sa schabraque, prit le pain dont nous connaissons la provenance, en fit cinq parts qu’il distribua, gardant pour lui la plus petite. Hélas ! Il n’y en eut que pour une bouchée. Notre héros était bon, il était aussi prévoyant et sagement économe.  Désireux de donner un peu de rhum à ses entours sans épuiser cependant sa provision, il se glissa entre son cheval et un autre, prit doucement sa bouteille encore aux rois quarts pleine, transvasa une partie  de la précieuse liqueur dans un flacon qu’il remplit et remit la bouteille en cachette. Puis étant retourné devant les chevaux : « mes amis, dit-il, à ses compagnons, voici quelques gouttes de rhum, je serais bien aise de les boire avec vous à la santé de l’Empereur ». Il y eut assaut de politesse. Michel Guerre voulait à tout prix boire le dernier. On l’obligea à commencer et il ne put récuser cet honneur.

Après cet intermède qui les divertit un instant, les cavaliers reprirent leur marche dans leur ordre habituel. Chacun, à tour de rôle, prenait la tête, les autres suivaient précautionneusement. Le chef de file éclairait la route, à chaque instant il pouvait tomber dans une fondrière, et pour y voir il était obligé d’aller le visage découvert. Ses camarades, en sécurité derrière lui, la tête toute enveloppée, s’avançaient au pas de leur monture dans une sorte de torpeur et de somnolence.

A suivre…

 

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( 14 mai, 2019 )

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz.

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz. dans HORS-SERIE ltzenLe 14 mai, l’armée installa son camp près de Bautzen, un demi-mille en arrière de la ville. La ville et le terrain environnant étaient occupés par l’avant-garde sous les ordres du général comte Milora­do­witch. Le camp proprement dit avait son aile gauche derrière HIein-Jenkwitz, son centre derrière Gross­-Jenkwitz et Bas­chütz et sa droite appuyée à Kreckwitz.

La chaîne de hauteurs qui sépare le ruisseau de Klein-Bautzen de l’armée, entre Kreckwitz et Nieder­-Gurkau, ne fut pas occupée au début, pour ne pas étendre par trop la position. Lorsque le général Barclay de Tolly, qui s’était em­paré de Thorn, eut rejoint l’armée le 17, avec 14 000 hom­mes, en passant par Sprottau, il prit position sur les hau­teurs de Kreckwitz et forma l’aile droite de l’armée. Devant le front, et derrière les villages de Gross, KIein-Jenkwitz et Baschütz, on créa des embrasures pour l’artillerie, afin de lui donner l’avantage d’un tir à couvert sur l’ennemi, car on prévoyait une longue et violente canon­nade. L’armée goûta là un repos de huit jours, dont elle avait grand besoin après tant de marches et de combats. L’ennemi se montra, il est vrai, dès le 15, devant nos avant-postes ; mais il se contenta de les rejeter un peu en arrière, et de faire camper son avant-garde sur les hauteurs opposées, ce qui n’empêcha pas nos avant-postes de rester établis au bord de la vallée. L’armée s’était vu rejoindre, après la bataille de Gross-Görschen, par le général Kleist avec 5 000 hommes, par le général Barclay avec 1 000, par 3 000 hommes de la réserve prussienne, et quelques milliers d’hommes de ren­forts rus­ses. Elle s’était donc augmentée de 24 à 25 000 hommes. Si l’on évalue à 46 000 hommes les pertes qu’elle avait subies à la bataille de Gross-Görschen et dans les combats qui avaient suivi, on peut admettre qu’elle comptait 80 000 hommes prêts à entrer en ligne.

Quant aux forces de l’ennemi,. on ne saurait rien en dire de précis. Il paraît certain toutefois que ce n’est pas sans intention que l’Empereur resta immobile et inactif pendant huit jours devant Bautzen. D’après des renseignements ulté­rieurs, d’importants renforts traversèrent Dresde à cette époque, et il est certain qu’une partie des troupes de Davout avait été rappelée du bas-­Elbe. En outre, la garnison saxonne de Torgau et la grosse cavalerie qui était allée en Bohême avec le roi de Saxe, avaient dû rejoindre l’armée française en même temps que le contingent wurtembergeois. On peut donc admettre que les pertes de l’ennemi à Gross-Görschen et aux autres combats ont été largement compensées et qu’à la bataille de Bautzen les forces françai­ses s’élevaient de nouveau à 420 000 hommes. Dans ces conditions, puisqu’on avait affaire à une su­périorité numérique presque aussi considérable qu’à Gross Görschen, il n’eût pas été à propos de livrer bataille, si le système des Alliés n’avait pas consisté à disputer au­tant que possible le terrain à l’ennemi, et à montrer à l’Eu­rope que notre première bataille n’avait nullement été une défaite, et que, ni matériellement, ni moralement, nous n’étions hors d’état de tenir tête à l’ennemi. Il valait mieux donner aux Autrichiens cette conviction que nous étions résolus à ne pas épargner nos forces, et à ne pas nous en remettre à eux du soin de délivrer l’Europe, pendant que nous garderions une expectative pusillanime. En raison de sa supériorité morale, l’armée nourrissait le désir de se mesurer de nouveau et aussi vite que possible avec l’ennemi ; une nouvelle retraite sans combat aurait anéanti ce beau zèle et affaibli la confiance dans le comman­dement. La région de Bautzen était, comme nous le démon­trerons avec plus de détail, favorable à nos armes ; par suite, on convint de tenter encore une fois sur cette position de ré­sister aux forces ennemies.

Le 18, on apprit que le général Lauriston, qu’on avait envoyé contre la Marche dans la conviction que les Alliés seraient désormais incapables de résistance, s’avançait par Hoyerswerda. Aussitôt, le corps de Barclay, auquel se joignit celui d’York, fut dirigé vers cette localité.

La marche s’exécuta sur deux colonnes dans la nuit du 18 au 19. La colonne de gauche, sous le général Barclay, tomba près de Koenigswartha sur le corps du général Lau­riston, le repoussa après une lutte opiniâtre et lui enleva 2 000 prisonniers et 11 canons. La colonne, de droite, sous le général York, forte d’environ 5 000 hommes, rencontra à Wleissig le corps du maréchal Ney qui s’était réuni à celui du général Lauriston. Les attaques répétées du général York contre les forces bien supérieures du maréchal Ney contri­buèrent beaucoup à empêcher le maréchal de se porter au secours de Lauriston. Grâce à cet effort, qu’York continua jusqu’au soir, le combat de Barclay contre Lauris­ton prit une tournure favorable et les positions du champ de bataille fu­rent maintenues jusqu’à la nuit. L’obscurité étant venue, le corps prussien retourna à l’armée principale. La direction prise par les corps de Ney et de Lauriston sur le flanc droit de Bautzen dévoilait l’intention de ces deux généraux de tourner la position par Gleina et Preititz, le premier de ces deux villages se trouvant un petit demi-mille derrière l’emplacement de l’aile droite, à Kreckwitz. Il fallut donc chan­ger de position, et le 20, premier jour de la bataille, l’armée était établie de la façon suivante L’aile gauche occupait une petite colline derrière Klein-Jenkwitz. La ligne de front, passant par les villages de Gross-Jenkwitz et Baschütz, se dirigeait sur Krechwitz et de là vers Nieder-Gurkau sur la Sprée, où le flanc droit, décri­vant une légère courbe en arrière, la Sprée devant lui, allait aboutir au moulin à vent de Gleina.

Klein-Jenkwitz est situé près d’un ruisseau qui des­cend de la haute croupe à laquelle est adossé Hochkirch ; cette croupe longeait donc le flanc gauche de la position. Le ruisseau coule de Klein-Jenkwitz par Nadelwitz, Nieder­kaina et Basankwitz jusqu’à Kreckwitz où il fait un léger coude à droite pour atteindre Gleina en passant par Klein­Bautzen et Preititz. Ce ruisseau décrivait donc une courbe devant le front : au centre il s’en éloignait d’environ 4 500 pas et formait une sorte de demi-lune entièrement plane. A Kreckwitz, il coupait la position, tandis que l’aile droite oc­cupait le secteur compris entre lui et la Sprée ; cette rivière coule, en effet, pendant un quart de mille, tout à fait parallè­le­ment an ruisseau. A Gleina, il venait effleurer sur les ar­rières l’extrême aile droite de la position, parce que ce flanc (potence) courait depuis Nieder-Gurkau jusqu’à Gleina, dia­gonalement entre lui et la Sprée. De même que le ruis­seau couvrait le front jusqu’à Kreckwitz, de même la Sprée cou­vrait le flanc de Nieder-Gurkau à Gleina. L’espace com­pris entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau est découvert et large d’environ 1 500 pas ; en avant se trouvent des hau­teurs qui, près du village de Burk, forment la limite de la vallée de la Sprée. Tout le terrain, depuis Klein-Jenhwitz jusqu’à Krecl­cwitz peut être considéré comme une plaine, quoique l’aile gauche se trouvait un peu plus élevée. Mais, derrière la posi­tion, le terrain monte dans la direction d’Hochkirch.

Entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau se trouvait le groupe de collines dont il a déjà été question et qui servit de position principale au corps du général Blücher. Les villa­ges situés en avant de cette position et plus près de la Sprée fu­rent occupés par des troupes légères. L’extrême aile droite, sous Barclay, était à Gleina et sur la position avan­tageuse du Moulin a vent. Elle avait devant elle, a portée de canon, le défilé de Klix, au delà de la Sprée ; il s’agissait donc d’organiser la défense sur la rivière même, c’est-à-dire der­rière les villages de Nieller-Gurkau, Doberschütz, Plies­ko­witz et Malschwitz. Cependant, le mont du Moulin à vent près de Gleina, offrait un point très avantageux pour défen­dre, à portée de canon, les passages de la Sprée en aval de Malschwitz. Le 20, les troupes étaient réparties de la façon sui­vante sur cette position Le lieutenant général de Berg avec son corps, envi­ron 4 000 hommes, à l’aile gauche, derrière Jenkwitz ; à sa droite, le lieutenant général York et 5 000 hommes de trou­pes jusque derrière Baschütz. De Baschütz jusqu’à Krech­witz était un espace d’environ 2 000 pas, complètement plat, où aucune troupe ne se trouvait en première ligne. Il était couvert par la réserve des cuirassiers placée en ar­rière.

De Krechwitz à Nieder-Gurkau, en passant par Do­berschütz jusqu’à Plieskowitz, s’étendait le front du corps Blücher qui, sans la réserve de cuirassiers, peut être éva­lué à 18 000 hommes. A Gleina se tenait le général Barclay avec 14 000 hommes. Le général Blücher était d’ailleurs séparé du général Barclay par une ligne continue d’étangs avec peu de points de passage ; cette ligne commence à Plieskowitz sur la Sprée et se termine à Preititz sur le ruisseau.

Devant ce front, à Bautzen et aux environs, se te­naient 10 000 hommes sous les ordres du général Milorado­witch et sur les hauteurs de Burck, 5 000 hommes sous le géné­ral Kleist. La garde impériale et le reste de l’infanterie russe, 16 000 hommes environ, étaient établis en arrière du front, formant une réserve derrière l’aile gauche et le centre. En partie derrière eux, en partie à leur droite, se trouvaient les réser­ves de cavalerie russe, en tout 8 000 hommes, pour la plu­part des cuirassiers. Le front depuis Klein-Jenkwitz et Kreckwitz jusqu’à Gleina, par Nieder-Gurkau, embrasse plus d’un mille alle­mand. Par la configuration du terrain même, la position avait donc une très grande étendue. Cependant, la croupe élevée qui s’étend vers Hochkirch, en suivant l’aile gauche, devait être occupée dès que l’ennemi ferait mine d’y envoyer des masses importantes de troupes. C’est, en effet, ce qui arriva par la suite, car une partie des réserves, notam­ment la division du prince de Wurtemberg et une fraction du corps de Miloradowitch allèrent s’y établir et prolongèrent ainsi le front d’un demi-mille. A l’aile gauche, en terrain montagneux, le défenseur avait naturellement beaucoup d’avantages. En plaine, depuis KIein-Jenkwitz jusqu’à Krecklwitz, l’ennemi avait peu de chances de percer. Il fallait, en effet, passer le ruisseau ma­récageux sous le feu meurtrier d’une puissante artillerie qui était cachée dans des coupures du terrain et que l’ennemi aurait difficilement réduite au silence avant d’entreprendre son mouvement.

Les villages de Gross-Jenkwitz et de Baschütz étaient organisés défensivement, une nombreuse cavalerie était à proximité ; enfin, la partie de la plaine qui s’étend de Bas­chütz à Kreckwitz était si puissamment flanquée par la hau­teur de Kreckwitz, formant en quelque sorte saillant sur la position où était établie l’aile gauche de Blücher, que l’ennemi ne pouvait faire un pas en avant sans être préala­blement maître de la région de Kreckwitz. D’autre part, la position du général Blücher à Kreck­witz et à Nieder-Gurkau se trouvait sur des hauteurs avan­tageuses d’où elle avait des vues sur la vallée de la Sprée couverte de prairies en terrain plat. Comme front, on ne pou­vait pas demander mieux. Cependant, l’espace com­pris entre Kreckwitz et Malwitz), en passant par Nieder-­Gurkau, était d’un demi-mille trop grand pour 18 000 hom­mes, et d’autre part, le général Blücher, qui était éloigné d’un quart de mille de l’armée, était forcé, en cas d’échec, de se retirer par deux défilés à travers le ruisseau maréca­geux, et il ne pouvait pas non plus se passer d’une importante réserve. Par suite, il lui devenait impossible de dé­ployer plus de 12 000 hommes sur son front. Le général Barclay occupait un point sans doute fort avantageux, mais il était entouré de bois et plus éloigné en­core de l’armée que le général Blücher.

Le, 20, vers midi, l’ennemi attaqua le général Kleist sur les hauteurs de Burk et le général Miloradowitch à Baut­zen. Bientôt, le combat devint très violent, surtout du côté du général Kleist. L’ennemi considérait la possession de ces hauteurs comme le prélude nécessaire de la bataille et il amena, peu à peu, tant de troupes au combat, qu’il fallut soutenir le général Kleist. Cinq bataillons du corps de Blü­cher lui furent successivement envoyés. Dans le but de tour­ner le général Kleist sur son flanc droit, l’ennemi tenta de percer à Nieder-Gurkau vers 3 heures de l’après-midi. Mais là il rencontra quelques bataillons de la brigade de Ziethen du corps de Blücher et fut exposé au feu des batte­ries russes et prussiennes avantageusement établies sur les hauteurs, non loin et en arrière du défilé. Sur ce point, le combat se borna donc à un échange énergique de coups de fusil. En revanche, du côté du général Kleist, l’ennemi fit des efforts plus sérieux qui contribuèrent beaucoup rehaus­ser, en cette journée mémorable, la gloire et renommée de ce général remarquable et de ses troupes. Les attaques opiniâtres que l’adversaire entreprit en­tre midi et 8 heures du soir pour venir à bout des Prus­siens dans leur position tout à fait favorable ont principa­lement contribué aux pertes qu’il a subies dans la bataille de Baut­zen. Les 18 000 blessés qui de Bautzen ont été transportés à Dresde nous en ont donné la preuve évidente. Près de Bautzen, du côté du général Miloradowitch, le combat quoique sérieux, fut moins violent que contre le gé­néral Kleist. En outre, l’ennemi avait repoussé jusque dans les hautes montagnes les détachements russes qui, sous le commandement du général Emmanuel, étaient établis à gauche de Bautzen, et il avait envoyé à leur suite d’importantes masses de troupes. Cependant, les détache­ments rus­ses furent renforcés par une infanterie plus nom­breuse et, sur ce point, l’ennemi ne réussit pas non plus à dépasser les troupes avancées pour se jeter sur le flanc gau­che de l’armée, comme il parait en avoir eu l’intention. Rien ne fut entrepris ce jour-là contre le général Bar­clay, à l’extrême aile droite, sans doute parce que le maré­chal Ney et le général Lauriston n’étaient pas encore arrivés.

Ainsi se termina, à la tombée de la nuit, le combat du 20, dont on ne pourrait dire exactement s’il fut la ba­taille principale ou simplement un acte préparatoire. En effet, bien que du côté des Alliés on se fût contenté de dé­fendre certains points préalablement occupés et d’empêcher ainsi l’ennemi de pénétrer jusqu’au cœur de la position principale, la résis­tance due à la bravoure des troupes et aux avantages du ter­rain fut si grande et les pertes de l’en­nemi furent si nom­breuses qu’on était en droit d’espérer que l’adversaire s’abstiendrait de toute nouvelle attaque. Cependant, on ne voulait pas transformer ces points en champ de bataille pro­prement dit, dans le cas où l’ennemi renouvellerait son atta­que le lendemain, d’abord parce qu’on se promettait plus de succès sur la position princi­pale, ensuite, parce qu’une atta­que contre Barclay était inévitable dans ce cas et que sa po­sition avancée devenait intenable. On se décida donc, à la tombée de la nuit, à ramener les corps du général comte Mi­loradowitch et du gé­néral Kleist sur la position principale. Le général Milora­dowitch fit sa jonction avec le général de Berg et le général Kleist avec le général York.

Ainsi, les troupes, avec le sentiment réconfortant de s’être heureusement défendues, passèrent la nuit sur le champ de bataille, et, si quelque chose devait affirmer le suc­cès d’une journée, c’était bien de voir régner chez les soldats un ordre et un calme qu’on trouve rarement après un combat si meurtrier.

Le 21, quelques heures après le commencement du jour, on entendit les premiers coups de fusil. L’ennemi re­prenait son attaque en la dirigeant sur trois principaux points de la position : contre le général Blücher, contre le général Barclay, à gauche dans la montagne et, plus tard, pendant que s’engageait un combat de tirailleurs et d’artillerie, il déployait ses forces sur tous les points à la fois. Au centre, où la vue pouvait s’étendre librement, on vit venir sur les hauteurs, à droite et à gauche de Bautzen, de grosses colonnes qui allèrent s’établir en face de la posi­tion principale, hors de la portée du canon. Cette masse de troupes pouvait être évaluée à 30 ou 40 000 hommes. A peine ces troupes avaient-elles pris position qu’on vit s’élever sur les hauteurs de Burk des colonnes de fumée ; c’était le signal d’attaque pour le maréchal Ney et le général Lauriston. Ceux-ci étaient arrivés avec 30 000 hommes qu’ils lancèrent sur Barclay. Le combat, devenu bientôt très vio­lent, dura jusque vers 10 heures. Le général Barclay, repoussé par un ennemi supé­rieur en nombre, fut réduit à abandonner le Moulin à vent de Gleina et à se retirer peu à peu derrière le ruisseau auquel il était adossé ; il ramena ensuite une, partie de ses troupes par le cours d’eau de Löbau jusque sur les hauteurs de Ba­ruth. Comme ce point était un des plus sensibles de la posi­tion, le général Kleist reçut l’ordre de marcher au secours du général Barclay ; mais celui-ci, très affaibli par le combat sanglant de la veille et réduit à 3 000 hommes à peine, ne put repousser un ennemi supérieur et ne parvint qu’à faire sus­pendre le combat. Pendant ce temps, l’engagement s’était vivement ra­nimé dans la montagne. L’ennemi, toutefois, ne fit aucun progrès dans la journée. Le prince de Wurtemberg et le gé­néral Miloradowitch défendirent ce point, pas à pas, en fai­sant donner toute leur infanterie, et les avantages du ter­rain coûtèrent à l’ennemi un très grand nombre d’hommes.

Au centre, l’ennemi s’était très peu avancé, de sorte que le feu de l’artillerie venait seulement de commencer. Du côté du général Blücher, auquel, sur la rive opposée de la Sprée, un bois cachait la force de l’ennemi, on s’était borné à un combat de tirailleurs dans la vallée. Les choses en étaient là, vers midi, lorsque le maréchal Ney et le général Lauriston envoyèrent des détachements sur la droite et s’emparèrent du village de Preititz. Le village se trouvait entre le général Blücher et le général Barclay, sur le ruisseau souvent cité, près de Klein-Bautzen, par conséquent derrière l’aile droite du général Blücher. Cette localité était pour le général Blücher de la plus haute importance. Si l’ennemi parvenait, de là, à s’emparer des villages voisins, Klein-Bautzen et Purschwitz, non en­core occupés, le général Blücher ne pouvait plus rejoindre le reste de l’armée que par Kreckwitz. Or, Kreckwitz se trouvait en face de la position, sous le feu de l’artillerie enne­mie, il n’avait pu, en outre, être occupé que par un batail­lon et, l’en­nemi étant tout prés, à Bazankwitz, on n’était pas très sûr de pouvoir se maintenir à Kreckwitz. Le général Blücher se décida donc, quelque besoin qu’il en eût dans sa situation, à renoncer à la seule réserve qu’il eût avec lui, et à la faire marcher au secours du géné­ral Barclay, afin de pouvoir reprendre le village de Preititz. La lutte n’étant pas encore sérieusement engagée, il espé­rait que la brigade de réserve pourrait amener une diver­sion en survenant ainsi sur le flanc droit du maréchal Ney et de Lauriston. En même temps, une partie de la cavalerie de ré­serve prussienne fut envoyée vers la Sprée, qui sépa­rait alors le général Blücher du maréchal Ney, pour obser­ver les passages, menacer de plus en plus le flanc droit de l’ennemi et diriger sur lui les coups de la grosse artillerie. A peine ces dispositions étaient-elles prises et les troupes mises en mouvement que l’ennemi se précipita sur la position même de Blücher. A Pheskowitz d’abord, puis à Nieder-Gurkau et, enfin, sur toute la ligne de la Sprée s’engagea un violent combat de mousqueterie. Au bout d’une heure, et alors que la seconde ligne d’infanterie avait dû être amenée, le général Blücher, incertain de pouvoir conserver sa ligne, donna ordre à la brigade de réserve de battre en retraite et d’alter prendre position à Purschwitz pour parer à l’imprévu. Cependant, celle brigade s’était déjà mise en mou­vement sur Preititz et, se reliant au corps de Kleist, elle avait attaqué le village. Déployant une bravoure extraordi­naire, ces bataillons pénétrèrent dans le village et, malgré de très grosses pertes, s’en emparèrent rapidement. Ils s’y maintinrent pendant que le reste de la brigade, conformé­ment aux ordres reçus, battait en retraite.

Le corps de Blücher se trouvait ainsi dans l’obligation de faire face de trois côtés à la fois :

1.   entre Krechwitz et Nieder-Gurkau, contre l’ennemi qui descen­dait des hauteurs de Burk ;

2.  de Nieder-Gurkau à Plies­kowitz, pour défendre la vallée de la Sprée ;

3.  de Pliesko­witz à Preititz, derrière les étangs, contre les troupes de Ney, qui avançaient rapi­dement.

En même temps, on dut employer la réserve tout en­tière pour reprendre à l’ennemi le village de Preitiz dont il s’était emparé par les derrières et pour s’ouvrir ainsi le qua­trième côté menacé de la posi­tion, le seul par lequel on pou­vait, ou recevoir des renforts, ou opérer sa retraite.

A ce moment, le combat livré sur le front du général Blücher avait pris une très mauvaise tournure. Deux batte­ries lourdes russes, rune à Kreskwitz, l’autre à Nieder-Gur­kau, chargées de couvrir ces deux points d’appui, avaient épuisé leurs munitions et se trouvaient réduites à l’impuissance. En arrière de Nieder-Gurkau, où l’on n’avait pu établir que quelques bataillons, l’ennemi, supérieur en nombre, s’était rendu maître des hauteurs qui, seules, ren­daient possible la défense de ce point. L’ennemi s’avançait maintenant dans le secteur formé par le ruisseau et la Sprée, et, quoique la brigade du colonel de Klüx l’eût attaqué deux fois à la baïonnette et l’eût repoussé, on ne put parvenir à reprendre les hauteurs.

Le général Blücher demanda du renfort : ordre fut donné â York de voler à son secours. Ce général marcha contre le village de Kreckwitz, afin de se jeter sur le flanc droit de l’ennemi, qui poussait de l’avant. Il arriva trop tard.

Les deux brigades de front du corps de Blücher s’étaient peu â peu retirées de leur position convexe entre les collines, pour se porter sur Kreckwitz, mais sans pouvoir trouver un terrain à peu près convenable pour s’y établir. Si l’on voulait absolument rester maître de la position, il n’y avait plus qu’un moyen : réunir les deux brigades de front très affaiblies avec ce qui restait de la réserve et attaquer l’ennemi coûte que coûte avec ces forces. Il est hors de doute que de cette manière on aurait pu atteindre de nouveau la vallée de la Sprée. Mais la brigade de réserve n’était pas encore de re­tour! En outre, il pouvait surgir d’autres complications.

En reprenant ce terrain, on était loin d’avoir gagné la bataille ; bien plus, en lâchant pied à l’aile droite, on provo­quait un événement tellement décisif que le quartier général, voyant qu’il devenait impossible de progresser de ce côté, ne pouvait plus s’attendre à une issue tout â fait favorable du combat. Si Blücher tenait à tout prix à reconquérir son an­cienne position, il était obligé, même en cas de succès, de dé­ployer son corps tout entier. Il ne savait encore rien de l’arrivée du général York ; chez les généraux Barclay et Kleist, le combat continuait et il était peu probable qu’ils pourraient conserver leur ligne. En conséquence, le général Blücher prit le parti de ne rien entreprendre de décisif avant d’avoir reçu de nouveaux ordres. Il voulait attendre l’arrivée de la brigade de réserve à Purschwitz, mais elle n’y était pas encore. Il envoya donc, aux deux autres brigades, l’ordre de tenir aussi longtemps mue possible et, au pis aller, de se re­tirer sur Purschwitz. Quant à la cavalerie de réserve, de peu d’utilité sur ce terrain, il la fit reculer au­-delà du défilé pour ne pas barrer la retraite aux deux brigades, s’il fallait en ve­nir là.

Pendant ce temps, l’ennemi n’avait rien fait au cen­tre que de montrer ses colonnes et d’entretenir une assez vive canonnade. Il était évident que la force de notre posi­tion sur ce point le faisait réfléchir. Il attendait sans doute que le centre de l’armée alliée se fut plus affaibli encore qu’il ne l’était déjà pour se porter au secours de l’aile droite menacée, espérant que l’effort produit sur ce point sensible lui procu­rerait l’occasion favorable pour prononcer l’attaque générale qui, seule, rendrait possible une victoire complète.

Mais depuis l’ouverture de la campagne, les Alliés, s’inspirant de motifs politiques, avaient pris pour principe de ne jamais s’exposer à une défaite décisive, préférant rompre le combat avant son dénouement. Ici, c’était le cas plus que jamais, le combat, dans son ensemble, ayant pris déjà une mauvaise tournure. Et, précisément, les raisons qui ne per­mettaient pas d’espérer un résultat décisif de la reprise du terrain par le général Blücher, mais qui faisaient redouter pour son corps une situation fort dangereuse, dé­terminèrent le quartier général à rompre le combat entre 3 et 4 heures de l’après-midi et à ordonner la retraite. Dans ces conditions, cette retraite s’effectua en deux colonnes dans un ordre par­fait. Les troupes russes du centre et de l’aile gauche se diri­gèrent par Hochkirch sur Löbau, les troupes prussiennes par Wurschen sur Weissenberg. Les généraux Barclay et Kleist, avec la réserve de cavalerie prussienne, allèrent occuper les hauteurs avantageuses de Gröditz pour contenir sur ce point le maréchal Ney et le général Lauriston et ils y réussirent pendant toute la soi­rée ; de sorte que les généraux Blücher et York purent dé­passer Weissenberg avec la queue de leurs colonnes. Cette mesure était d’autant plus nécessaire que de Baruth àWeissenberg l’ennemi avait une distance moindre à parcourir que les généraux Blücher et York, qui venaient de Kreckwitz et de Purschwitz.

Au centre, l’ennemi poursuivit mollement et, pour mieux dire, pas du tout. Il ne s’empara d’aucun canon pen­dant la bataille et ne fit guère de prisonniers. Il délogea les Alliés d’une partie de leurs positions, cela est vrai ; mais au prix de quels sacrifices ? On peut soutenir, sans exagéra­tion, qu’il perdit en hommes le double de l’adversaire. Les Alliés, en effet, eurent de 12 000 à 15 000 morts et blessés, tandis que l’ennemi, nous l’avons déjà fait remarquer, fit conduire à Dresde, rien qu’en blessés, 18 000 hommes. Ce ne sont certainement pas des victoires de ce genre sur lesquelles l’empereur Napoléon comptait. Il avait l’habitude d’infliger à son adversaire des défaites décisives tout en perdant relativement peu de monde lui-même, et il en profi­tait pour imposer une paix rapide, précipitée. Son caractère de conquérant le veut ainsi. Mais maintenant après le désas­tre inouï qu’il a subi en Russie, et dans l’extrémité où il se trouve réduit, c’est pour lui une double, une triple nécessité de foudroyer par une éclatante victoire les espérances re­naissantes de l’Europe et de terrifier dans leurs préparatifs les nouveaux ennemis.

Nous avons déjà vu que ses désirs ne se sont pas réali­sés. Il est obligé de se contenter d’un demi-succès, qui ne peut opposer qu’une faible digue au torrent qui se précipite sur lui, tandis que derrière lui une nouvelle tempête éclate sur sa puissance et ses plans ;- lord Wellington, le vainqueur de Vittoria, est aux portes de la France. Nous n’avons donc aucune raison de nous lamenter sur notre situation et nous pouvons être convaincus que la persévérance, l’ordre, le courage et la confiance nous condui­ront à notre but, malgré les avantages passagers dont l’ennemi fait parade devant nous et qui ne lui donne­ront que des fruits verts.

De Weissenberg et de Lobau, les Alliés se retirèrent le 22 sur Gôrhtz. A Reichenbach, l’arrière-garde eut à sou­tenir un petit combat qui coûta à l’armée française un ma­réchal et deux généraux et, à l’empereur Napoléon, un ami. En effet, l’Empereur, vexé de voir que ses généraux de l’avant-­garde ne faisaient pas de prisonniers à une armée battue, prit, pour un jour, lui-même le commandement de l’avant­-garde, afin de leur donner une leçon. Notre arrière-garde était à Reichen­bach ; elle avait une nombreuse cavalerie et beau­coup d’artillerie et elle désirait vivement en venir aux mains avec la cavalerie française. La canonnade se fit en­tendre et quel­ques régiments de cavalerie ennemie se mon­trèrent en effet. On n’eut pas de peine à les repousser et, pendant la canon­nade, il arriva qu’un boulet néfaste étendit raide mort le gé­néral français Kirchner à côté de l’Empe­reur, éventra le [grand-] ma­réchal Duroc et blessa mortellement le général La­bruyère.

L’Empereur, ébranlé par ce coup du destin, qui ve­nait de se passer sous ses yeux et lui enlevait son meilleur ami, fit tourner silencieusement son cheval, et, depuis lors, on s’en tint à l’ancienne manière de faire la poursuite. De Görlitz, l’armée alliée se retira de nouveau en deux colonnes : par Naumbourg sur le Queiss, Bunzlau, Haynau et par Laubau, Löwenberg, Goldberg et Striegau sur le camp de Piltzen, près de Schweidnitz, où elle arriva le 1er juin.

L’armée prussienne se trouvait avec le corps du gé­né­ral Barclay dans la colonne de l’aile droite qui marchait par Haynau. Comme on avait l’intention de continuer la retraite aussi lentement que possible et d’éviter un combat général ; comme, d’autre part, l’avant-garde ennemie com­mençait peu à peu à serrer de plus près notre arrière-garde, le général Blücher se décida à tendre une embuscade à l’avant-garde ennemie. La contrée située en arrière de Haynau en offrit bientôt l’occasion.

Entre Haynau et Liegnitz, à un quart de mille en ar­rière de Haynau, se trouve le village de Michelsdorf, et, de ce village à Doberschau, qui est situé à un demi-mille de là, le pays est complètement plat et découvert. Seuls, les vil­lages de Pantenau et de Stendnitz, qui sont dans un fond de prai­ries, marquent une coupure du terrain. A droite de la plaine s’étend un terrain coupé qui commence au village d’Uberschaur et qui se compose d’un fond tout à fait plat et de quelques petites forêts. C’est ainsi que se dessine la contrée jusqu’à Baudmannsdorf, qui est à peu près à la même hauteur que Doberschau, mais à un demi-mille à droite. Le 26, l’armée prussienne se portait de Haynau sur Liegnitz. L’arrière-garde suivait l’armée à une distance de 2 milles et traversait Haynau le même jour. Le plan était le suivant : l’arrière-garde, qui se com­po­sait de 3 bataillons d’infanterie et de 3 régiments de cava­lerie légère sous les ordres du colonel de Mutius, devait re­culer à tra­vers cette plaine sur Stendnitz mais devait tenir devant Haynau jusqu’à ce que l’ennemi débouche pour la mettre en fuite. Elle devait chercher à attirer l’ennemi à sa suite. Toute la réserve de cavalerie, 20 escadrons et 2 batte­ries à cheval, sous le commandement du colonel de Dolffs, fut disposée à couvert à Schellendorf. Elle devait s’avancer dans ce terrain coupé avec toute la dissimulation et toute la rapi­dité possible, de manière â débou­cher dans la plaine par Uberschaur et à tomber dans le flanc droit de l’avant-garde ennemie pendant qu’elle était occupée à attaquer le colonel Mutius.

Entre Baudmannsdorf et Pohlsdorf se trouvait un moulin à vent que les deux partis pouvaient voir distincte­ment. On devait y mettre le feu et donner par là, à la ré­serve de cavalerie, le signal de l’attaque. La brigade de Zie­then fut établie en réserve derrière Pantenau et Pohlsdorf, et la di­rection de l’ensemble fut confiée à son général. Le général Blücher se trouvait aussi dans le voisinage. 

L’ennemi ne suivait, ce jour-là, qu’avec beaucoup de prudence. Ce ne fut qu’après 3 heures qu’il parut en avant de Haynau ; il s’avançait lentement, à pas craintifs. Le colonel Mutius se retirait tout aussi lentement. C’était la division Maison qui formait cette avant-garde. Le maréchal Ney, au corps duquel elle appartenait, était lui-même présent, peu avant l’attaque. Le général Maison, comme s’il était averti par un pressentiment, manifesta sur la marche dans cette plaine des craintes qui furent raillées par le maréchal Ney. Le maréchal se rendit sur un autre point et le général Mai­son s’avança dans la plaine, le cœur serré ; pourtant, malgré son appréhension, il avait omis d’envoyer des déta­chements à droite dans le terrain coupé, seul moyen par le­quel il pût assurer convenablement son flanc droit.

Lorsque l’ennemi eut dépassé d’environ 1500 pas le village de Michelsdorf, la réserve de cavalerie se porta en avant parce qu’elle avait à parcourir un quart de mille avant de se trouver à la même distance de l’ennemi que le colonel Mutius. Elle parcourut ce trajet au trot, et, là-dessus, le gé­néral de Ziethen donna le signal de l’attaque par l’incendie du moulin à vent. Le général Maison comprit aussitôt ce si­gnal et donna l’ordre de former les carrés ; mais ses troupes en eurent à peine le temps. Le colonel Dolffs laissa 2 régi­ments en réserve ; et, négligeant d’utiliser son artillerie à cheval, il saisit le moment favora­ble et se précipita sans dé­lai sur l’ennemi avec 3 régiments. La cavalerie ennemie prit la fuite et abandonna à leur sort les trois ou quatre masses en désordre qui cherchaient à se former. L’infanterie fut aus­sitôt culbutée, et ce qui ne fut ni sabré, ni pris, s’enfuit vers Haynau à travers le village de Michelsdorf Tout cela fut l’affaire d’un quart d’heure, en sorte que le colonel Mutius eut à peine le temps d’arriver avec sa cavalerie et de prendre part au combat.

L’ennemi abandonna toute son artillerie, qui se com­posait de 18 pièces. Comme on manquait de chevaux harna­chés, on ne put emmener que 11 pièces. On fit en outre de 300 à 400 prisonniers. La cavalerie rétrograda ensuite sur Lobendau ; l’arrière-garde s’installa sur place et poussa ses avant-postes dans la plaine, près de Haynau. L’ennemi n’osa pas reprendre l’offensive le jour suivant et c’est le 28 seule­ment que l’arrière-garde fut retirée jusqu’aux environs de Kloster-Wahlstatt. Dans ce combat, la cavalerie s’est acquis une gloire que la supériorité de la tactique de l’infanterie lui rendit plus tard bien difficile à conquérir. Nous avons là une preuve que, dans certaines circonstances, la supériorité de l’infanterie disparaît et qu’alors la cavalerie est capable de grandes cho­ses. Le colonel Dolffs, qui trouva la mort au milieu des en­nemis, peut, avec juste raison, être comparé ce jour-là à un Seidhtz. A l’arrière-garde russe, il y eut également quelques combats brillants, mais nous n’en connaissons pas les dé­tails. Aussitôt que l’empereur Napoléon fut arrivé à Liegnitz avec son armée, il s’aperçut que l’armée alliée se retirait, non sur Breslau, mais sur Schweidnitz ; il détacha alors sur Neumarkt un corps de 30 000 hommes, qui entra à Breslau le jour suivant. L’empereur Napoléon, avant la bataille de Bautzen, avait déjà fait des propositions d’armistice et de négociations pour la paix. Il renouvela ces propositions sur ces entrefaites, et les Alliés tombèrent d’accord avec lui pour une suspension d’armes préalable qui, d’abord de trente-six heures, fut en­suite portée à trois jours. Pendant que les Alliés reculaient en Silésie, le général de Bülow quitta la Marche et se porta avec environ 20 000 hommes dans la région de la basse Lusace.

L’empereur Napoléon détacha le général Oudinot avec son corps d’armée pour arrêter les progrès du général de Bülow. Celui-ci se trouvait à Luckau lorsque le général Ou­dinot marcha contre lui. Le 4 mai, le général de Bülow fut attaqué et la lutte devint bientôt générale ; elle roula sur l’occupation de Luckau. Mais les Français n’étaient pas en état de déloger les Prussiens du village en flammes ; ils fu­rent assaillis sur leurs arrières par la cavalerie du général de Bülow, sous le commandement du général de Oppen, et for­cés d’évacuer le champ de bataille, nous abandonnant 1 ca­non et 400 à 500 prisonniers. Le général de Bülow menaçait alors les communications de l’ennemi avec l’Elbe.

Des détachements prussiens et russes opéraient iso­lément sur les arrières de l’armée française sur les deux ri­ves de l’Elbe et même dans la Franconie. Ils firent indivi­duellement un grand nombre de prisonniers : deux de ces détachements se signalèrent d’une manière brillante. Le capitaine de Colomb, qui avait passé l’Elbe avec un escadron de chasseurs volontaires au moment où les deux armées se trouvaient sur ce fleuve, atteignit alors la fron­tière de la Franconie. C’est là qu’il enleva un convoi de 16 canons et 10 caissons qui se rendait à l’armée avec une es­corte de Bavarois. Il détruisit les canons, fit sauter les cais­sons et fit 200 à 300 prisonniers.

Le général russe Tschernitschef traversa l’Elbe avec 1 800 hommes de cavalerie légère et tomba près d’Halber­stadt sur un convoi du même genre : 14 canons et un grand nom­bre de caissons formaient un parc défendu par 2 500 hommes sous le commandement du général de division west­phalien von Ochs. Le général Tschernitschef n’avait que 2 pièces légères. Il fit canonner le parc et sauter plu­sieurs caissons, puis, avec une hardiesse rare, n’ayant au­cune in­fanterie, il se jeta sur le parc. En un clin d’œil, les cosaques se trouvèrent entre les canons et les caissons. On fit sauter tout le convoi ; le général Ochs fut fait prisonnier avec toute son infanterie et les 14 pièces qu’il perdit purent être ame­nées facilement sur l’autre rive de l’Elbe. Aussitôt après, le général Tschernitschef et le général Woronzof se mirent en marche et se portèrent sur Leipzig où le duc de Padoue était en train de remonter la cavalerie française. Là encore, ils auraient obtenu un brillant succès, si la nouvelle de l’armistice ne leur était parvenue à ce moment.

Les pourparlers au sujet de l’armistice furent conti­nués sur ces entrefaites et l’on s’entendit sur une prolonga­tion de sept semaines, c’est-à-dire jusqu’au 20 juillet, à la condition de prévenir six jours avant l’expiration. Les condi­tions furent l’évacuation de Breslau par les Français et le retrait de leurs troupes en arrière de la Katzbach. La ligne des avant-postes des Alliés devait s’appuyer à l’Oder, à une lieue en amont de Breslau, aller de là au ruisseau de Schweidnitz qu’elle remonterait, puis passer par Folken­hain, Landshut et Schmiedeberg. Toute la région comprise entre les deux armées fut dé­clarée neutre ainsi que la ville de Breslau.

Les détachements des Alliés qui se trouvaient sur les arrières de l’armée française durent repasser l’Elbe ; en somme, les limites des États prussiens avec la Saxe et la Westphalie formèrent la ligne de démarcation. Sur le bas Elbe, la situation devait rester telle qu’elle était le 7 juin à mi­nuit.

Les Danois, qui au nombre de 10 000 hommes, s’étaient portés dans les environs de Hambourg dans l’intention de prendre part aux opérations des Alliés, avaient pendant ce temps abandonné cette détermination, par suite de mésintelligences politiques survenues avec l’Angleterre et la Suède. Ils se déclarèrent tout à coup pour la France, firent cause commune avec les généraux Van­damme et Davout et forcèrent le général russe de Tetten­born à évacuer Ham­bourg. C’est ainsi qu’avant le 7 juin tomba, pour la deuxième fois, entre les mains des Français cette antique ville libre d’empire qui, par ses efforts pour la bonne cause, s’était mon­trée digne de ses anciennes liber­tés ; c’était incontestable­ment la perte la plus douloureuse que les Alliés avaient faite jusque là.

Sur Clauzewitz lire cette notice sur Wikipédia :

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( 10 mai, 2019 )

NAPOLEON SOUVERAIN en son ILE d’ELBE…

 NAPOLEON SOUVERAIN en son ILE d'ELBE... dans HORS-SERIE 06509460Lorsque Napoléon débarque à l’île d’Elbe, il entend se consacrer désormais à son nouveau royaume. Il s’en occupera d’ailleurs pleinement. Au travers du témoignage d’André Pons de l’Hérault, on retrouve l’Empereur en grand organisateur, tour à tour ordonnant la construction de nouvelles routes, de casernes, de fortifications, de ses résidences impériales ; décidant de la réparation d’une rue, analysant tel ou tel budget, s’occupant d’approvisionnement de bois pour Portoferraio. Pour mieux se rendre compte de l’activité  débordante de Napoléon, il suffit consulter l’ouvrage rassemblant les lettres et ordres édictés par le souverain de l’île d’Elbe et rassemblés par Léon-G. Pélissier, le publicateur de la première édition du « Souvenirs et Anecdotes » de Pons de l’Hérault. Toutefois, Napoléon restait attentif à ce qui se passait en France : un mécontentement s’installait peu à peu contre le gouvernement des Bourbons.  Recevant périodiquement des informations il est presque certain que l’idée d’un retour mûrit lentement dans son esprit. Plusieurs éléments sont à prendre en ligne de compte. Tout d’abord l’absence de Marie-Louise et de son fils. Mêle si cette dernière a été cruellement ressentie par l’Empereur, comme le notera Pons ce n’est pas ce qui motiva Napoléon. Le départ de l’île d’Elbe est dû à des causes politiques et matérielles. Politiques, car comment imaginer un seul instant que, connaissant l’échec du gouvernement de Louis XVIII, Napoléon soit resté confiné dans son île ?  L’Aigle se devait de relever le pari d’un nouvel envol. Les causes matérielles ont également leur importance et en particulier les difficultés financières qui commençaient à se faire ressentir dans le fonctionnement des institutions mises en place par Napoléon à l’île d’Elbe.  

« Le revenu  annuel de l’île était d’environ 470 000 francs, 120 par les droits fiscaux, 350 par le Domaine (mines de fer, salines, pêcheries). Ces rentrées équilibraient à peine le budget civil (fonctionnaires, clergé, justice, ponts et chaussés) fixé à 120 000 francs, et les dépenses de la maison de Sa Majesté qui engloutit 480 000 francs pendant les sept derniers mois de 1814, ramenées à 380 000 sur les évaluations du budget de 1815. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires, qu’aucune ressource ne pouvait équilibrer. Napoléon le préleva entièrement sur les débris de sa lite civile sauvée à Fontainebleau, chiffrée par Peyrusse à 3 980 000 francs le jour de son entrée à Porto-Ferrajo. Dix mois plus tard, ce trésor est déjà amputé de moitié : le 26 février [1815], en s’embarquant pour la France, il ne reste en caisse que 1 863 000 francs. Au plus juste, en multipliant les économies, Napoléon pourrait tenir encore deux ans, mais il ne disposerait plus de cette masse de manœuvre sur laquelle vivront ses cinq cent compagnons de Fréjus à Paris. » 

De plus, le pouvoir royal ne tient pas ses engagements. En effet, l’article 3 du Traité de Fontainebleau prévoyait à Napoléon le versement « d’un revenu annuel de 2 millions de francs en rente sur le Grand Livre de France, dont 1 million réversible à l’Impératrice ». Ni l’Empereur ni aucun membre de sa famille (car une disposition complémentaire prévoyait que ces derniers reçoivent également une compensation financière), ne percevront un centime. Louis XVIII ira même plus loin dans son mépris en décrétant le 18 décembre 1814, sur proposition de ses ministres, la mise sous séquestre de tous les biens de la famille impériale. Ainsi le trésorier Peyrusse, fidèle collaborateur de Napoléon écrit-il dans ses mémoires :

« Les jours de mon travail avec Sa Majesté étaient fixés ; nous préparions les éléments du budget de 1815, et je présentai à Sa Majesté un projet sur la régie des tabacs à l’île d’Elbe. Pendant ces diverses séances, l’Empereur laissait percer l’humeur que lui donnait le refus que faisait la France d’acquitter la somme stipulée par le traité du 11 avril [1814]. M. de Talleyrand écrivait de Vienne à notre grand maréchal [le général Bertrand], que Sa Majesté Louis XVIII ne reconnaissait pas le traité de Fontainebleau. Les revenus de l’île et ma caisse eussent été insuffisants pour parer au budget futur, maintenu sur le pied du précédent, ce qui avait décidé Sa Majesté à arrêter que je payerai que la moitié des traitements fixés, et que je ne fournirais le surplus aux parties prenantes en bons sur le trésor public français et à valoir. Cette situation, le projet de certaines réductions à imposer à la Garde, affectaient vivement Sa Majesté. C’était le secret de son cabinet » Et pendant ce temps, le gouvernement royal, faut de budget suffisant, licenciait 200 000 hommes de cette armée qui jadis avait fait trembler l’Europe, jetant sur les routes des hommes démunis de tout , réduit à la mendicité pour survivre.

Parallèlement, était crée une « maison du Roi », composé de  6000 hommes appartenant pour les trois-quarts à la noblesse. Cette armée d’Ancien Régime était une armée de parade et beaucoup de ceux qui en faisait partie, n’eurent jamais entendu tonner le canon.  De maladresse en maladresse, on pourrait souligner notamment la place exagérée faite à un clergé ranimant les divisions d’autrefois,  le régime de Louis XVIII en qui une partie des français avait apporté sa confiance, ne sut pas la conserver. « Le menu peuple souffrait comme il n’avait pas souffert depuis le Directoire ». Les yeux de bien des français étaient dorénavant tournés vers une certaine île d’Elbe… Napoléon est rentré « en triomphateur, parce qu’il incarnait, malgré son autorité despotique, le plus grand courant des idées révolutionnaires, l’opposition la plus ferme à la réaction nobiliaire et cléricale de l’Ancien Régime, incapable de s’adapter. Sans doute aussi parce que son génie rayonnant, son magnétisme personnel offraient aux Français de 1815 un saisissant contraste avec la médiocrité de leurs nouveaux dirigeants», comme l’écrit G. Godlewski dans son excellent petit ouvrage consacré au séjour elbois de l’Empereur. 

La décision du retour fut mûrement réfléchie ; l’Empereur prenant en ligne de compte tous les éléments dont il disposait. Mais il fallait agir sans tarder comme le souligne Guy Godlewski : « A l’automne de 1814, Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins certaine il serait contraint d’opter entre la faillite certaine  et une aventure dont les chances de succès se précisaient de mois en mois ». A la date du 7 décembre 1814, le trésorier Peyrusse mentionne dans ses mémoires la visite d’un étranger « mystérieusement introduit dans le cabinet de Sa Majesté ». A la suite de cette entrevue, Peyrusse reçoit l’ordre de faire préparer L’Inconstant « pour un voyage » et « de mettre à son bord 100,000 fr. ». De plus, sans doute vers la fin de l’année 1814 ou au tout début de 1815, une nouvelle importante parvient jusqu’à l’Empereur. Elle est relevée par Pons : « …nous apprîmes par deux Anglais, venus exprès dans l’île pour donner cet avis qu’il avait été question au congrès de Vienne d’envoyer l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène ». L’administrateur des mines en bon observateur écrit des ses « Anecdotes » que « A dater de cette époque, la conduite de l’Empereur prit une autre direction, et en l’observant il était permis de penser que Sa majesté ne se croyait plus liée par le traité de Paris qui la reconnaissait souverain de l’île d’Elbe ». Dès lors, Napoléon va demander à Pons « un rapport sur les moyens d’organiser une flottille expéditionnaire ».On note durant toute cette période une augmentation de préparatifs pouvant laisser penser que l’Empereur prépare son départ, même si aucune nouvelle officielle ne transpire : « …Sa Majesté préparait de grands moyens de défense pour l’île et les moyens nécessaires à une expédition militaire », ajoute Pons dans son « Mémoire aux puissances alliées ». G. Godlewski souligne à juste titre que « la facilité du débarquement reposa sur le secret absolu de sa préparation.Aucune parole, aucun ordre imprudent ne donnèrent l’éveil. Rien ne transpira pendant deux mois ». Le mameluck Ali, indique que « peu de personnes du dehors étaient dans la confidence». Peyrusse, lié à bien des confidences impériales, note encore que l’Inconstant qui revient à Porto-Ferrajo avec « quatre mille sacs de blés » est envoyé à Gênes avec à son bord deux officiers de la Garde chargés d’acheter des draps et de la toile. C’est vers cette période que le capitaine Taillade tentera de mettre ce navire hors d’usage. Il est  très probable que cela ne soit pas le fait du hasard… 

« Le 20 [février 1815], je reçus les premiers ordres pour les préparatifs », écrit Pons. 

Le 21 février, des caisses de munitions sont embarquées à bord de L’Inconstant, réparé de son avarie ; de l’artillerie est installée à bord du chébec L’Etoile . Deux jours plus tard, ces bâtiments reçoivent un stock de vivres et d’eau douce.

Précisons que Campbell, ne se doutant de rien, s’était embarqué pour Livourne le 16 février comme on le verra plus bas. 

« Quelques jours avant le 26 février, l’Empereur avait fait donner l’ordre à la Garde de faire un jardin d’un terrain inoccupé attenant à la caserne dans la partie ouest », précise encore Ali ; histoire de tromper les apparences. Il est fort  à parier qu’à cet instant les soldats ne se doutent pas de ce que leur prépare le Petit CaporalPuis vint le jour crucial ; le 26 février au matin, Peyrusse reçut l’ordre de réquisitionner le Saint-Esprit afin d’y embarquer les Polonais du chef d’escadron Jerzmanowski. « La générale battit ; les troupes s’élancèrent de leurs casernes. Bientôt la rade fut sillonnée de chaloupes ; quatre cents hommes de la Vieille Garde, grenadiers, chasseurs et canonniers furent embarqués sur le brick, armé de vingt-six canons : tout le reste de l’expédition prit place sur le Saint-Esprit, le chébeck de l’Empereur l’Etoile, la spéronnade la Caroline, deux bâtiments de Rio et une petite felouque d’un négociant elbois. Le peuple garnissait le port, faisant retentir [dans] les airs les cris prolongés de Vive l’Empereur ! » . 

Napoléon s’embarque en fin de journée à bord de L’Inconstant.  « A neuf heures à peu près, l’escadrille sortit du port ». Le 1er mars 1815, au matin, L’Inconstant et sa flottille sont en vue des côtes françaises. 

« L’Empereur ordonna alors de faire disparaître la cocarde de l’île d’Elbe et de la remplacer par celle aux trois couleurs (la cocarde de l‘île était rouge et blanche, le rouge au centre ; sur le blanc il y avait trois abeilles). En même temps que les soldats arboraient  la cocarde tricolore, M. Pons de l’Hérault donnait  lecture à haute voix de la proclamation de l’Empereur, laquelle fut accueillie par des transports de joie et des cris répétés de Vive l’Empereur ! ». Après un parcours mémorable, l’Empereur arrivera à Paris le 20 mars 1815, en début de soirée. « Neuf heures [du soir] venaient de sonner au pavillon de l’Horloge ; je me promenais et causais avec mes camarades le long du château. Tout à coup des voitures très simples et sans aucune escorte se présentent au guichet du bord de l’eau et l’on annonce l’Empereur. Décrire ce moment n’est pas en mon pouvoir, il est impossible que des mots  puissent le faire.

La grille est ouverte, les voitures entrent ; nousnous précipitons tous autour d’elles et nous en voyons descendre Napoléon. Oh ! Alors, toutes les têtes sont en délire : on se jette sur lui en désordre, on l’entoure, on le presse, on l’étouffe presque, et on finit malgré tout ce que peuvent dire et faire les généraux qui l’accompagnent, par l’emporter dans ses appartements », écrit le capitaine Routier, du 102ème de ligne, de faction aux Tuileries en ce soir historique».Le trésorier Peyrusse assiste aussi à la scène : « A son entrée aux Tuileries, Sa Majesté pouvait à peine traverser la foule des officiers qui l’entouraient ; elle  fut obligée de leur dire, presque suffoquée par son émotion : « Mes amis, vous m’étouffez ».

La nuit, la Garde arriva et bivouaqua dans la cour du Carrousel. Dès le matin, le drapeau tricolore avait été arboré sur la tour de l’horloge des Tuileries ». Napoléon est prêt à écrire une nouvelle page de son histoire. Dans quelques mois, le dernier acte se jouera sur une autre île : Sainte-Hélène…Le colonel Campbell s’était embarqué le 16 février 1815, sur la Partbridge pour Livourne et Florence. Quel voyageur ! « N’est-ce pas en dix mois la dixième escapade de Campbell en Toscane, cette fois sous le prétexte d’aller saluer le sous-secrétaire d’État Cooke, de passage à Florence ? ».

En fait, ses prétextes sont plutôt galants : c’est dans cette ville, qu’il retrouve sa maîtresse. Trois jours après, le colonel anglais est prévenu par un mystérieux Ricci qui lui écrit de l’île d’Elbe afin de l’avertir des préparatifs de Napoléon. Campbell va- t’il quitter précipitamment sa muse afin de  regagner son poste ? Non. Il se contente d’expédier sur place le capitaine Adye, commandant la Partbridge. On ne peut que s’étonner d’une telle légèreté. Adye arrive à Porto-Ferrajo le 24 février et regagne Livourne deux jours plus tard. Le capitaine peut rassurer Campbell : tout est tranquille. L’Inconstant est toujours là. L’île est paisible. Toutefois, Campbell ne désarme pas. Il sent monter une certaine inquiétude en lui. Il décide de quitter Livourne, le 26 février en fin de journée, avec l’idée de surprendre Napoléon à Porto-Ferrajo. Mais il est trop tard. Au même moment, l’Empereur s’embarque sur L’Inconstant. A dix heures du matin, le 27 février, la Partbridge est signalée au loin. On l’aperçoit de L’Inconstant. Mais les dés sont jetés…  Napoléon échappera à Campbell, tout comme aux deux autres frégates françaises de surveillance, la Fleur de Lys et la Melpomène. Lorsque le colonel Campbell arrive le 28 février à midi il ne peut sue constater la fuite de l’empereur. Puis chez Lapi, nouveau gouverneur de l’île d’Elbe. En réponse à ses questions, ce dernier annonce qu’il ne se soumettra ni aux anglais et encore moins aux Alliés. « Campbell à son retour va visiter Mme Bertrand, Pauline, Mme Mère qui affectent de n’avoir rien su et ignorer encore si c’est vers l’Italie ou vers la France que L’Inconstant s’était dirigé, mais de manière à lui persuader que c’était vers l’Italie. », écrit Amédée Pichot.

« Le colonel, ayant été informé de ce qui s’était passé, s’était transporté immédiatement chez les princesses, et, devant elles, il avait exhalé sa mauvaise humeur dans les termes les inconvenants, tant contre l’empereur que contre Leurs Altesses. On a rapporté qu’ayant son mouchoir à la main il l’avait déchiré avec les dents et que ce qui l’avait le plus exaspéré, c’était le calme avec lequel Madame Mère lui avait répondu. Il était ai désespoir que son active surveillance eût été mise si fort en défaut. », écrit le mameluck Ali dans ses « Souvenirs ».

Dépité, Campbell rédige alors une lettre à Lord Burgesh, ambassadeur d’Angleterre en Toscane, lui avouant son échec, puis s’embarque à nouveau sur la Partbridge avec l’espoir de retrouver trace de l’impérial fugitif ; mais en vain… 

Le colonel Neil Campbell se reprochera sans doute jusqu’à la fin de sa vie, en 1827, d’avoir été absent lors de l’envol de l’Aigle

C.B.

Sur cet épisode de l’histoire napoléonienne, lire mon édition des « Souvenirs » d’André Pons de l’Hérault que j’ai réalisé en 2005 pour le compte des Éditeurs Libres ; ainsi que l’édition complétée des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse, parue en novembre 2018 aux Editions AKFG

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( 4 mai, 2019 )

Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Le cheval fut, durant la campagne, le principal aliment. Déjà, en marchant sur Moscou, les Français avaient fait des grillades avec les chevaux tués en choisissant les plus jeunes dont la chair était plus tendre. Au soir de La Moskowa, ils mangèrent du cheval rôti, car, dit un des combattants, la denrée ne manquait pas et jamais boucherie ne fut si bien approvisionnée. Daru, proposant au mois d’octobre à Napoléon de passer l’hiver à Moscou et de faire de cette ville un grand camp retranché, disait qu’on salerait les chevaux qu’on ne pourrait nourrir. Pendant la retraite, le cheval a, comme dit Castellane dans son «Journal », un grand débit.  Les soldats mangent tous ceux qui peuvent être saignés. Ils les volent même pour les manger. Un officier qui se croit suLe destin des chevaux durant la campagne de Russie… dans HORS-SERIE 86001577ivi de sa monture sent tout à coup que les rênes qu’il a passées autour de son bras viennent d’être coupées ; il se retourne ; il voit son cheval tué, dépecé, partagé. Mais le froid devint si intense qu’on ne pouvait plus tuer et dépecer les chevaux.

On leur coupait donc une tranche dans la culotte pendant qu’ils marchaient et le froid les avait tellement engourdis et rendus insensibles qu’ils ne donnaient aucun signe de douleur. Plusieurs cheminèrent ainsi durant quelques jours avec de fortes parties de chair enlevées aux cuisses : le froid avait gelé le sang qui sortait et arrêté tout écoulement. Tout le mois de novembre, le soldat fut hippophage. « Le cheval, remarque Castellane, continue à très recherché, et les soldats n’en laissent pas. » Mais le 4 décembre 1812, Castellane note qu’on ne mange plus le cheval, qu’on a des bestiaux autant qu’on veut et qu’on fait des distributions. La viande de cheval plaisait donc à l’armée, le général hollandais Van Dedem de Gelder raconte que son cuisinier, qui avait vécu à Drontheim en Norvège, savait la préparer à merveille ; ses invités, lorsqu’il en servait, croyaient qu’il leur servait du bœuf. Mais, sous l’empire de la faim, les hippophages commirent des horreurs. Des « hébétés », raconte le général Vionnet de Maringoné, ouvraient le ventre à de chevaux encore vivants et leur arrachaient les rognons, le foie, le cœur qu’ils mangeaient avec voracité pendant que l’animal palpitait encore devant eux. D’autres qui n’avaient ni sabre, ni couteau, déchiraient la chair de leurs dents et suçaient le sang de la bête qui gisait sur le sol sans être encore morte. 

Arthur CHUQUET 

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( 24 avril, 2019 )

Marie Walewska, comtesse et maîtresse de Napoléon.

MW

Il y a cent cinquante ans [cet article a été rédigé en 1967] mourait, discrètement comme elle avait vécu, une jeune femme de trente ans, la générale Philippe Antoine d’Ornano, plus connue sous le nom de Marie Walewska. Peu de femmes célèbres ont laissé une trace aussi imprécise, un abord aussi impénétrable. Les sources authentiques relatives à sa brève existence sont des plus ténues. Frédéric Masson les a exhumées et un demi siècle plus tard, il y a fort peu de temps, le comte d’Ornano en a livré d’autres passages inédits. Malheureusement les documents familiaux, auxquels ils ont eu recours l’un après l’autre, imposent des réserves car il ne s’agit pas de notes autobiographiques, mais de propos recueillis qui ne concordent pas toujours avec les rares allusions des mémorialistes, ni certaines affirmations de Napoléon à Sainte-Hélène. À défaut des lettres qu’elle lui écrivit, sans doute à jamais perdues, il est toutefois possible de suivre l’évolution des sentiments de l’Empereur grâce à quatorze de ses lettres qu’elle avait conservées et qui constituent l’irréfutable témoignage de leur liaison. Telle est la maigre manne où le critique épris de vérité peut tout au plus puiser la substance d’un article, certes pas d’un volume. Et l’on éprouve quelque scrupule à forcer l’intimité de cette femme exquise et modeste qui n’eut d’autre ambition que de vivre dans l’ombre de celui à qui elle avait tout sacrifié. Cette pudeur, ce désir d’échapper aux indiscrets, furent exaucés jusqu’au jour où Frédéric Masson, après quatre-vingts ans d’oubli, la fit revivre. Alors s’est créée autour d’elle une légende auréolée de mystère et de poésie que les spécialistes d’une certaine littérature ont romancée pour mieux la commercialiser. Octave Aubry lui-même n’a pas échappé à cette facilité et ses émules ont depuis exploité cette mine dans la presse, sur les ondes et par l’image, à un point tel que la Polonaise est devenue aujourd’hui une sorte de vedette, aussi popularisée que Marie-Antoinette ou que Joséphine, ce qui n’eût pas manqué de l’épouvanter si elle avait pu le prévoir.

Un instrument docile.

Quelles étaient les dispositions morales de Napoléon et de Marie, au moment où leurs destins vont se croiser, en janvier 1807 ? Napoléon a trente-sept ans. Sa puissance et son génie ont presque atteint le sommet de leur courbe. En trois années inouïes il s’est couronné empereur des Français et roi d’Italie, a vaincu l’Autriche à Austerlitz et la Prusse à Iéna. Maintenant il s’apprête à affronter la Russie sur le territoire de l’infortunée Pologne, démembrée entre ses voisins. Un immense espoir de résurrection nationale soulève l’enthousiasme des Polonais qui l’accueillent en libérateur ; mais lui, bien informé de leurs divisions intestines et de leur exaltation naturelle ne croit guère à leur capacité de s’administrer. Ce surhomme qui mène de front, au prix d’un labeur forcené, des guerres lointaines et l’administration d’un empire démesuré, n’accorde à l’amour que de brefs répits. Au même titre que n’importe lequel de ses sujets, il considère la femme comme un instrument docile de sa volonté omnipotente, spécialement chargé d’assouvir ses instincts élémentaires qui sont grands, à condition d’être diversifiés. Cette conception dénuée d’idéalisme, il l’exprimera plus tard à Bertrand au cours de deux veillées de Sainte-Hélène :
« L’amour n’existe pas réellement. C’est un sentiment factice né de la société. Je suis peut-être peu propre à en juger : je suis trop raisonnable… On a beau dire, l’amour ne résiste pas à l’absence. En général je ne crois pas dans les hommes à la persistance d’un sentiment quelconque, si ce n’est la raison…

… La nature rapproche les hommes des femmes en général, non d’une en particulier… ».

Bien avant le retour d’Egypte il n’éprouve plus pour Joséphine la passion dévorante des premières années de leur mariage qu’elle a si stupidement déçue. Certes il lui demeure fort attaché par les liens du souvenir et d’un conservatisme bourgeois que son ascension n’a pas détruits. Mais l’affection qu’il lui conserve n’aliène en rien sa liberté. En huit ans il a peuplé ses rares loisirs d’une quinzaine de maîtresses, sans compter les inconnues d’un soir. Aucune d’elles n’est parvenue à le fixer plus de quelques semaines ou de quelques mois. Aucune ne lui a inspiré d’autre sentiment qu’un désir violent et passager. Qu’elles soient actrices, petites bourgeoises, célibataires ou mariées, le processus a été le même, à quelques variantes près. Napoléon les distingue au spectacle ou à la Cour. Très souvent son entourage s’ingénie à susciter la candidate, dûment chapitrée sur ce qui l’attend. Pauline et Caroline excellent à ce jeu. Elles connaissent les goûts de leur frère et rivalisent d’ardeur à les satisfaire, mais il y a aussi Talleyrand et à l’occasion Joséphine. A la manière des forestiers, elle sait allumer un contre-feu pour limiter l’incendie qui menace de s’étendre…

Un certain nombre de qualités sont requises à la postulante : elle doit être jeune, expérimentée, soumise, ravissante, de préférence sans cervelle, en tout cas sans la moindre velléité politique. Il est souhaitable qu’elle se comporte en femme du monde, piquante et spirituelle, mais ce n’est pas indispensable si elle possède d’autres talents. Elle est prévenue d’avoir à porter des robes de couleurs vives, car on déteste le blanc et le noir. Détail essentiel : ni odeur ni parfum car on a l’odorat sensible. En revanche pas de prévention : brune ou blonde, grande ou petite, forte ou mince, elle sera la bienvenue pourvu qu’elle sache attiser son désir. Sa Majesté ayant désigné l’élue se la fait amener le soir même ou le lendemain par le préfet du Palais Bausset, surnommé « l’archi-complaisant », ou par son seul ami intime, Duroc. Un des valets de chambre, Constant, Ali ou Roustan, l’introduit au palais par un escalier dérobé, de nuit, dans le plus grand secret. Parfois elle doit attendre longtemps. Parfois Napoléon est là, galant, empressé, direct. Peu de conversation, pas de prémices. En une heure l’affaire est conclue, la belle congédiée. Il n’est pas question d’éluder ou de résister. Elles s’ingénient à durer, certaines par vanité d’avoir été choisies, d’autres avec l’espoir chimérique de devenir favorites à la mode de l’Ancien Régime ou de tirer profit. Sur ce point elles ne sont pas déçues : l’Empereur sait se montrer généreux : bijoux, cadeaux, dons en espèces, avancement flatteur pour le mari s’il existe… Commence alors pour la privilégiée le supplice des lendemains. Elle se morfond dans l’attente des appels nocturnes. Selon le plaisir qu’elle a su lui donner, ce sera souvent, rarement ou jamais. Un soir, elle ne sera plus conviée et comprendra que son temps est révolu, sans orage, sans rupture, simplement parce que le regard du maître s’est posé sur une autre, ce dont la rumeur publique ne manquera pas de l’informer. L’une d’elles vient justement de lui donner un fils, le futur comte Léon, et cette naissance, qu’il apprend la veille du jour où il fera la connaissance de Marie, revêt à ses yeux une importance capitale : pour la première fois, après tant d’expériences infructueuses, il se sait capable de procréer. Il importait d’évoquer ce côté « oriental » de la psychologie de Napoléon pour éclairer son comportement à l’égard de la petite Polonaise. Il va l’affronter avec la mâle assurance que toute femme est prête à s’offrir s’il daigne l’honorer de sa faveur et qu’elle ne l’importunera plus dès qu’il en sera lassé.

Réservée, pieuse, secrète.

Marie a vingt ans. Ses parents, les Laczynski, de petite noblesse rurale, vivent chichement de l’exploitation du domaine de Kiernozia qu’une centaine de paysans cultivent pour eux, ce qui n’est rien dans un pays où les grandes fortunes terriennes s’évaluent par milliers de serfs. La mort prématurée de Mathieu Laczynski a laissé sa femme, Ève Zobrovska, seule pour élever six enfants en bas âge. Marie est l’aînée. La famille végète dans une misère digne, telle que Tchékhov la décrira dans la Cérisaie, où le salut repose sur les riches mariages que pourront contracter les filles.
Or Marie possède les dons propres à assurer ce sauvetage : physiquement et moralement elle promet, à défaut de qualités brillantes, de combler le mari le plus exigeant. À peine sortie de pension elle témoigne d’une maturité peu commune : réservée, pieuse, secrète, elle brûle d’un feu intérieur pour sa patrie malheureuse. L’obsession de l’indépendance la hante. Elle nourrit une haine virile du Russe qui occupe la Mozavie, ce lambeau de Pologne où elle est née, à quelques lieues de Varsovie, mais aussi du Prussien et de l’Autrichien qui se sont partagés le reste du pays. La terre des Laczynski jouxte celle d’un riche seigneur de vieille souche, le comte Anastase Colonna Walewski qui, deux fois veuf, plusieurs fois père et grand-père, habite avec sa soeur et ses nièces le château de Walewice, voisin de Kiernozia. C’est plutôt un manoir bourgeois, construit au xviie siècle, dont l’ordonnance trapue a été anoblie par deux ailes basses et au centre par un péristyle à colonnes surmonté d’un fronton triangulaire qu’un Polonais d’Amérique a dû emprunter au style colonial néo-classique. Qu’importe d’ailleurs : Walewice entouré d’un parc aux belles essences, a grande allure si on le compare au délabrement de Kiernozia. Toutefois le châtelain a cinquante ans de plus que la jeune fille et, lorsqu’il la demande en mariage, elle refuse avec énergie. Une maladie opportune lui procure un sursis. A peine convalescente, il revient à la charge et devant les supplications maternelles, elle cède, malgré sa répugnance. Voyage de noces à Rome. Visite au palais Colonna d’où est issu le rameau polonais de cette illustre famille qui compte parmi ses ancêtres le pape Martin V. Marie écrit à une amie cette lettre édifiante qui prouve que son sacrifice n’a pas été vain et qu’elle est résignée à cette union avec un vieillard chevaleresque:  »… Mon mari a des délicatesses qui touchent. Un autre que lui m’aurait tenue au courant de ce qu’il a fait après notre mariage, et c’est par Mamusia que j’ai appris les dettes qu’il avait payées et ses envois à mes frères. Il m’a demandé pardon de me l’avoir caché… … Y a-t-il beaucoup de jeunes filles qui rencontrent leur idéal ?… Serments échangés à l’autel, respect de soi-même, force que donne la prière. Nous ne sommes pas sur terre pour satisfaire nos caprices et nous pouvons faire le sacrifice d’un bonheur fugitif pour l’offrir à Dieu en pardon de nos fautes et pour le salut de notre pays ».

Trois années vont s’écouler à Walewice dans le plus morne ennui. Marie vit dans la société de sa belle-soeur, la chanoinesse Edwige Walewska, et de ses nièces par alliance, la princesse Jablonowska et la comtesse Birgenska, qui pourraient être ses grand-mères. Lorsqu’elle donne naissance à un fils, ces duègnes s’en emparent, sous le prétexte qu’une jeune femme de dix-huit ans est incapable de l’élever. Son mari leur donne raison. Marie écrit alors : « Je renonce à m’occuper de mon fils… Elles ne me le rendront jamais ». Et se retranchant dans la solitude, elle s’isole dans une étroite piété. A l’automne 1806 Napoléon envahit la Pologne. Les Walewski s’installent à Varsovie pour mieux s’intégrer à la fièvre patriotique. Marie est introduite dans la haute société, mais elle y fait une entrée discrète et d’ailleurs la vie mondaine lui importe peu. Ce qui compte pour elle, c’est préparer l’opinion à la venue du libérateur, tirer le peuple de sa torpeur, l’obliger à secouer le joug. Avec ses nièces elle parcourt les faubourgs et les campagnes, distribuant des tracts, collant des affiches, prêchant le soulèvement contre l’oppresseur. Pendant ces semaines exaltantes elle milite avec passion pour le parti français. Elle imagine Napoléon comme un mythe vengeur, désincarné, un envoyé de la Providence dont il importe de seconder les desseins qu’elle lui prête avec innocence. Telle est la toute jeune femme, pure, mystique, victime d’un premier sacrifice, qui va être offerte au caprice du demi-Dieu. Elle est plus ravissante que belle, avec sa petite taille bien prise, ses cheveux châtain clair et ses yeux bleus candides.

« Elle était gracieuse autant qu’une femme peut l’être, dit la comtesse de Kielmannsegge, modeste et sans aucune prétention : très réservée dans ses gestes et toujours très simple dans sa toilette, elle avait comme femme tout ce qu’il faut pour être aimée… ».Et la comtesse Potocka qui la détestera cordialement, sans doute parce qu’elle lui a été préférée, lui rend cet hommage empoisonné : « Délicieusement jolie, elle réalisait les figures de Greuze : ses yeux, sa bouche, ses dents étaient admirables. Son rire était si frais, son regard si doux, l’ensemble de sa figure si séduisant, qu’on ne pensait jamais à ce qui pouvait manquer à la régularité de ses traits ».

La rencontre.

La version officielle des premières rencontres de Napoléon et de Marie, telle qu’elle a été accréditée par Frédéric Masson, est si connue qu’il est à peine besoin de la retracer. Marie avait une amie d’origine juive et de moeurs légères, Mme Abramowicz, que ses intimes appelaient Elzunia. Toutes deux avaient conçu le projet un peu fou d’entrevoir Napoléon à son passage au relais de Blonie, le dernier avant Varsovie. Le matin du 1er janvier 1807 elles s’y font conduire et, mêlées à la foule, attendent, chaudement emmitouflées, l’arrivée de la berline impériale à la maison de poste. La voici enfin. Pendant que l’on change les chevaux au milieu des vivats, Marie se fraie un passage, bouscule les soldats et parvient à Duroc qu’elle a vu descendre de voiture. Elle le supplie de la laisser parler à son maître et devant l’insistance de cette jolie fille distinguée qui parle un français chantant, il se laisse fléchir : par la portière entr’ouverte un bref dialogue s’engage. Marie haletante balbutie un compliment éperdu d’admiration, de gratitude et de voeux pour l’émancipation de la Pologne. Napoléon surpris, ramasse un des bouquets que les paysans ont jetés à ses pieds, le lui offre et la remercie en formulant l’espoir de la revoir à Varsovie. La scène n’a duré qu’un instant et déjà la berline s’éloigne. Marie, interdite, serre les fleurs dans un mouchoir de baptiste et regagne sa demeure, bien décidée à ne révéler à quiconque, même pas à son mari, cette escapade sans conséquence. Pas un instant elle ne songe à revoir le grand homme aperçu dans la pénombre. Elle croit avoir accompli un geste patriotique, elle a exprimé le sentiment profond de son peuple et cela lui suffit. Une quinzaine de jours s’écoulent et la vision s’estompe déjà dans son esprit lorsqu’un matin le prince Poniatowski s’annonce chez les Walewski. C’est un personnage considérable, d’une bravoure légendaire, neveu du dernier roi de Pologne. Napoléon l’a nommé ministre de la Guerre du gouvernement provisoire, constitué dès son arrivée pour expédier les affaires courantes. Il vient en personne les convier au bal qu’il doit donner le lendemain à son palais de Pod Blacha en l’honneur de l’Empereur. Au regard équivoque, à l’allusion pleine de sous-entendus que ce grand seigneur dépravé lui a lancée, Marie réalise qu’une visite aussi insolite n’a d’autre objet que de l’attirer dans un piège. Poniatowski a beau insister et Walewski joindre ses exhortations aux siennes, elle refuse. Le soir même, Mme Abramowicz vient avec une amie, Mme de Vauban, maîtresse du prince de longue date. Elles sont mandatées par lui pour vaincre son entêtement et lui révèlent qu’elle est l’enjeu d’une petite conspiration. Napoléon s’est enquis de l’inconnue rencontrée à Blonie. Il a fait donner l’ordre à la police de la retrouver à tout prix. Le gouvernement polonais s’en est vainement mêlé jusqu’au jour où Mme Abramowicz a raconté leur fugue à Mme de Vauban. Voilà pourquoi Poniatowski témoigne tant d’intérêt aux Walewski. Marie se défend pied à pied, mais les solliciteuses font valoir le seul argument susceptible de la fléchir : elle n’a pas le droit de refuser l’occasion inespérée de plaider elle-même la cause sacrée de la Pologne. Napoléon est inaccessible aux hommes d’État polonais. Elle, avec sa foi persuasive, peut l’intéresser – qui sait ? – le convaincre. On ne lui en demande pas plus, cette entrevue ne l’engage pas… Propos hypocrites certes : les rouées savent bien que l’enjeu est tout autre. Mais il importe aujourd’hui de ne pas effaroucher l’innocente. Après de longs débats elle consent, à une condition : arriver assez tard à ce bal pour échapper au supplice de la présentation.

Esther et Assuerus.

Marie a revêtu sa robe la plus simple : de satin blanc sans broderies, tunique de gaze, diadème de feuillage, pas de bijoux. Dans la salle de bal elle va se tapir dans un coin entre deux inconnues. Poniatowski se glisse derrière elle et lui dit à voix basse : « L’Empereur désire ouvrir le bal avec vous. – Je ne danse pas ». Il supplie, elle se bute. Le maréchal Malachowski intervient, elle l’éconduit. Duroc est chargé d’en prévenir l’Empereur. Les Polonais sont terrifiés. L’air absent, Napoléon prend maintenant congé. Il parcourt les salons, gratifie quelques dames de banalités qui sonnent faux. Le voici devant Marie. Elle manque gauchement sa révérence et, pâle comme une morte, les yeux baissés, attend que la foudre tombe sur sa tête. Ce qu’il trouve à lui dire est d’une plate méchanceté : « Le blanc sur le blanc ne vas pas, Madame ». Et plus bas : « Ce n’est pas l’accueil auquel j’avais le droit de m’attendre après… ». Il la fixe un instant et s’éloigne.

Le lendemain matin, Elzunia entre dans la chambre de Marie et lui tend une lettre cachetée qu’elle déchire à grand-peine :

« Je n’ai vu que vous, je n’ai admiré que vous, je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer l’impatience de

N. »
A la lettre est joint un gros bouquet de roses pâles entourant une seule rose rouge à laquelle est épinglée une carte d’invitation à dîner le soir même au palais Zamek avec ces mots griffonnés : « Pas de bijoux pour ce dîner. Mais cette rose ».
Une telle désinvolture la blesse, la révolte. Elle s’insurge, elle pleure, elle se refuse à l’évidence. Non elle n’ira pas à ce dîner, la Pologne dût-elle en périr. Il faudra, pour l’obliger à céder, l’ingéniosité d’Elzunia, l’astuce de Mme de Vauban et surtout l’ordre formel, incompréhensible, de son mari. Mais elle ira sans la rose, tout aussi simplement vêtue et se fera attendre.

À table elle est placée à côté de Duroc, en face de Napoléon. Pendant le repas celui-ci, sans lui adresser la parole, ébauche à l’intention de Duroc des gestes expressifs que le fidèle ami traduit en langage clair à sa voisine : Pourquoi n’a-t-elle pas piqué la rose à son corsage ? A-t-elle reçu la lettre ? Pourquoi n’y avoir pas répondu ? Elle élude, se dérobe. Ce soir encore elle ne concédera pas le moindre encouragement. Visiblement Napoléon enrage, stupéfait d’une telle résistance. Elle rentre brisée, mais satisfaite d’elle-même. A son réveil elle trouve une seconde lettre:

« Vous ai-je déplu, Madame? J’avais cependant le droit d’espérer le contraire. Me suis-je trompé ? Votre empressement s’est ralenti tandis que le mien augmente. Vous m’ôtez le repos. Oh! Donnez un peu de joie, de bonheur, à un pauvre coeur tout prêt à vous adorer. Est-il si difficile d’envoyer une réponse ? Vous m’en devez deux ». Dans la matinée une troisième missive est apportée par Constant. Encore plus pressante et chargeant Duroc de convenir d’un rendez-vous, elle s’achève par une sorte de chantage : « Votre patrie me sera plus chère quand vous aurez pitié de mon pauvre coeur ».

A la même heure le gouvernement polonais délibère gravement sur la manière de forcer sa réserve. On admet qu’elle seule, dans les circonstances présentes, peut exercer une influence sur le sort de la Pologne. Elle doit sacrifier son honneur à la raison d’État. Il est décidé que le vice-chancelier Kollontaj, vénéré pour sa droiture et la rigueur de ses principes, tentera une démarche pressante auprès d’elle et que Poniatowski l’appuiera.
Elle les reçoit, muette et crispée. Elle entend leur plaidoyer. Quand il passe les bornes, elle s’insurge, le ton s’élève. On la traite de mauvaise patriote, puis on se radoucit : elle sera leur ambassadrice extraordinaire, l’épouse polonaise de Napoléon… Dans un élan lyrique, Poniatowski va jusqu’à s’écrier : « Voilà notre future impératrice !… » Elle se tait. Alors Kollontaj tire de sa poche une lettre signée de tous ses collègues du gouvernement. Il en escompte un grand effet. Le passage essentiel qui s’appuie sur la Bible et sur la religion devrait porter sur cette âme pieuse :
« … Croyez-vous qu’un sentiment d’amour ait poussé Esther à se donner à Assuérus ? L’effroi qu’il lui inspirait, au point de défaillir sous son regard, n’était-il pas la preuve que la tendresse n’avait aucune part à cette union ? Elle s’est sacrifiée pour sauver son peuple, et elle a eu la gloire de le sauver. Puissions-nous en dire autant de vous, pour votre gloire et pour notre bonheur. Sachez, Madame, ce qu’a dit un homme célèbre, un saint et pieux ecclésiastique, Fénelon : « Les hommes, qui ont toute autorité en public, ne peuvent par leurs délibérations aucun bien effectif si les femmes ne les aident à l’exécuter ». Ecoutez cette voix réunie à la nôtre afin de jouir du bonheur de vingt millions d’êtres ». Marie ne refuse ni ne promet. Ces singuliers ambassadeurs sentent que sa volonté vacille, qu’elle est profondément ébranlée. Ils l’abandonnent à sa méditation. Heures dramatiques où, livrée à elle-même, elle se débat entre des solutions contradictoires. Opposer un refus catégorique aux avances de Napoléon, apaiserait sa conscience, mais quels remords si la Pologne doit en souffrir des représailles ? Se livrer ? Quelle humiliation, quelle honte ! Elle n’oserait jamais revoir son mari ni ses amis, et comment Dieu la jugerait-elle ?… Fuir ? Peut-être, mais on l’arrêtera et elle subira le même sort… Un léger bruit la fait sursauter. Duroc a soudoyé les domestiques, il a forcé sa porte et l’invite à le suivre. Elle ne proteste pas. Napoléon a voulu que leur premier tête-à-tête ait lieu dans son cabinet de travail pour ne pas l’effrayer. Des rafraîchissements sont préparés, il les lui présente avec grâce. D’entrée de jeu, Marie se lance à corps perdu dans une tirade politique. Elle est venue lui parler au nom du gouvernement provisoire : elle le supplie de l’écouter puisqu’elle est la seule voix qu’il daigne entendre. Tandis qu’elle esquisse cette pauvre parade, il sourit et s’approche, veut la prendre dans ses bras, la tutoie, la submerge de propos brûlants. Elle se dégage et s’enfuit. Il la rappelle à l’ordre, sèchement. Et redevenu correct, distant, amical, il s’efforce de l’attendrir en évoquant son ménage sans enfants, sa famille qui ne le comprend pas, sa solitude morale. Il la questionne sur les siens, lui laisse entendre que son mari ne s’oppose pas à l’adultère qu’elle va commettre, qu’elle sera la femme de sa vie. Il parle longuement, avec une douceur, une force de persuasion infiniment redoutables. Et lorsqu’il la congédie après l’avoir embrassée sur le front et lui avoir fait promettre de venir dîner le lendemain, elle a le sentiment de remporter une victoire et de le dominer. Comme elle le connaît mal !… Sa lettre habituelle du matin, aussi tendre que les précédentes, est assortie cette fois d’une magnifique broche en diamants. Elle la rejette avec colère. Ainsi pense-t-elle, il veut m’acheter ? Suprême affront que cette femme fière et désintéressée ne saurait supporter. Sa résolution est prise, elle se sauvera. Une lettre d’adieu à son mari et le soir venu, une valise à la main, elle s’enfonce dans la ville, vers le ghetto où elle espère trouver, à prix d’or, le moyen de gagner un port de la Baltique. On lui oppose un refus poli mais formel, le risque à courir serait trop grand. Alors, désemparée, elle se dirige vers le palais Zamek et par l’escalier dérobé de la veille se fait conduire au cabinet de l’Empereur.
Il est furieux. Duroc ne l’a pas trouvée chez elle, on a battu la ville à sa recherche et maintenant elle se permet d’arriver avec deux heures de retard !…
Elle tente de s’expliquer. L’envoi de la broche l’a ulcérée, elle ne voulait plus le revoir… Ces propos malheureux ont le don d’exaspérer Napoléon. Il l’insulte, brise une montre et se répand en invectives contre les Polonais. Saisissant un dossier il invoque le témoignage de Talleyrand : « Pas une goutte de sang français en échange de toute la Pologne ! » Et celui de Lannes : « Les Polonais sont tremblants sous le joug de leurs maîtres, ils sont toujours légers, divisés, anarchiques, vouloir les reconstituer en corps de nation serait épuiser inutilement le sang de la France pour une oeuvre sans solidité et sans durée ». Sous cette avalanche d’outrages, Marie défaille. Quand elle reprend connaissance, elle réalise que Napoléon a profité de son évanouissement pour abuser d’elle. Telle est la thèse dont les papiers de Marie Walewska ont assuré la consécration. Aux sceptiques on pourrait répondre qu’elle était mieux placée que quiconque pour donner sa version des faits. Mais certains témoignages et certaines invraisemblances laissent penser que la réalité fut sans doute moins romanesque. Selon ses Mémoires, la comtesse Potocka était présente au fameux bal où Marie refusa de danser avec Napoléon (cela est confirmé par une note de l’intéressée, citée par le comte d’Ornano). L’Empereur vint s’asseoir entre Marie et Mme Potoçka, causa quelques minutes avec cette dernière et lui demanda qui était sa voisine. Se tournant alors vers Marie, il l’invita à une contredanse, après quoi il lui serra la main, « ce qui, disait-on, équivalait à un rendez-vous ».

Poniatowski donnera à la comtesse de Kielmannsegge une version identique :

« Au bal donné par la ville en son honneur, l’Empereur la remarque et, sans lui dire un mot, danse avec elle. Le lendemain et les jours suivants Duroc l’invite chez l’Empereur ».
Qui donnait ce bal ? Mme Potocka répond : Talleyrand, et précise pourquoi il avait ménagé cette première entrevue :

« Napoléon ayant manifesté le désir de compter une Polonaise au nombre de ses conquêtes, elle fut choisie telle qu’il la fallait, délicieuse de figurer et nulle d’esprit ».
A Sainte-Hélène Napoléon confirmera ce patronage à Gourgaud :

« C’est M. de Talleyrand qui m’a procuré Mme Walewska, elle ne s’est pas défendue. »

On remarquera qu’aucun de ces témoignages concordants ne fait allusion au relais de poste ni à la recherche de l’inconnue. Napoléon aurait connu Marie chez Talleyrand, à l’initiative de ce dernier, et aurait dansé avec elle. Les rencontres suivantes, mentionnées par Poniatowski, concordent en revanche avec le récit prêté à Marie.

Reste à discuter la phrase énigmatique de Napoléon : « Elle ne s’est pas défendue ».

En effet le viol paraît peu plausible. Marie savait à quoi s’en tenir lorsqu’elle est venue la seconde fois au palais Zamek. Puisqu’elle était prête au sacrifice, pourquoi eût-il été nécessaire de l’y contraindre ?… Ce procédé constituerait d’ailleurs un exemple unique dans la carrière de Napoléon et psychologiquement on imagine mal une femme aimant par la suite l’homme qui l’a ainsi traitée.

Elle s’est défendue, certes, mais avant de se rendre. L’impatience déçue des lettres de Napoléon témoigne d’une certaine résistance. Plus encore le message rusé du gouvernement provisoire. On objectera que cette résistance fut brève. Selon Garros, le bal eut lieu le 18 janvier et Napoléon a quitté Varsovie le 29 : onze jours pour conquérir et ébaucher une vie commune que personne ne conteste, c’est peu il est vrai, mais quelle honnête femme eût échappé à l’implacable conjuration d’une volonté toute-puissante et de la raison d’Etat… ?

Une collaboration intellectuelle.

La nuit même où Marie s’est donnée à lui – volontairement ou non – Napoléon l’a installée dans un appartement discret du palais Zamek. Rien n’est changé à son intense activité : audiences, plans de campagne, travail de cabinet avec Maret. Il ne la rejoint que le soir pour dîner, ou à l’une de ces soirées brillantes dont les Polonais raffolent. Marie, « semblable à une jeune veuve » dira la comtesse Potoçka, ne s’affiche pas. Timide, effacée, insensible aux hommages, elle semble ignorer la curiosité dont elle est l’objet, sa nouvelle position suscitant, bien entendu, des commentaires plus ou moins favorables. Dans l’intimité retrouvée elle amène, avec son doux entêtement, la conversation sur son idée fixe. Il ne l’éconduit pas. Pour la première fois de sa vie il tolère qu’une femme lui parle de politique. Patiemment il discute avec elle sans toutefois s’engager. Ses arguments ne varient pas : que les Polonais fassent preuve de cohésion, de maturité, qu’ils soutiennent militairement sa lutte contre la Russie, et ils seront récompensés selon leurs mérites. Bien sûr Marie ne trahit pas de secret en divulguant ces propos à Poniatowski, en l’exhortant à imposer la trêve aux factions, en le pressant de lever des régiments. Il est même certain que Napoléon se sert de son truchement pour inspirer la ligne de conduite des dirigeants polonais. Car elle n’est pas prisonnière d’une cage dorée, elle reçoit librement ses compatriotes et, tout en communiant avec eux dans l’idéal commun, elle se fait l’interprète et l’avocate loyale des desseins de l’Empereur. Cette collaboration intellectuelle qui marque la première phase de leur liaison est si réelle qu’à son départ, le 29 janvier. Napoléon lui confie une sorte de mission officieuse : elle se rendra à Vienne avec sa mère et prodiguera dans les salons l’assurance que la France ne détachera jamais la Galicie polonaise de la couronne d’Autriche, ceci afin de rassurer Metternich dont la neutralité demeure incertaine. C’est à Vienne qu’elle reçoit, au lendemain de la tuerie indécise d’Eylau, ce bref billet de Napoléon daté du 9 février :

« … La bataille a duré deux jours et nous sommes restés maîtres du terrain. Mon coeur est avec toi ; s’il dépendait de lui, tu serais citoyenne d’un pays libre. Souffres-tu comme moi de notre éloignement ? J’ai le droit de le croire ; c’est si vrai que je désire que tu retournes à Varsovie ou à ton château, tu es trop loin de moi. Aime-moi, ma douce Marie, et aie foi en ton N. ». Docile, elle retourne à Kiernozia, refuse avec dignité le séjour de Walewice qui lui est pourtant offert. Il ne semble pas que Napoléon lui écrive, mais il lui fait donner de ses nouvelles par Duroc.Trois mois s’écoulent ainsi, dans la solitude et la méditation de l’incroyable événement qui a bouleversé son existence. Au début de mai elle reçoit la visite du général Zayonczek et de son frère Teodor Laczynski qui la supplient de les conduire auprès de Napoléon. Zayonczek vient de recruter une division de six mille hommes et il voudrait l’offrir à l’Empereur en gage de la bonne volonté polonaise. Marie saisit ce prétexte et sollicite une autorisation qu’elle obtient. Le quartier impérial est établi depuis un mois au château de Finkenstein, en Prusse-Orientale. Il faut, pour s’y rendre de Varsovie, traverser sur plus de cinquante lieues un rude pays de forêts, de lacs et de marécages, par des routes épouvantables, au milieu de troupes en mouvement. Peu de femmes prendraient le risque d’un tel voyage. Marie n’hésite pas. Dans le climat spartiate de Finkenstein son arrivée passe relativement inaperçue. Elle vie en recluse, sans quitter la chambre contiguë au cabinet de travail de Napoléon où leurs repas sont servis. Son unique distraction est d’observer, derrière sa fenêtre, les allées et venues de cette ruche. Il lui consacre si peu de temps, du matin au soir absorbé par ses revues, des inspections, des conférences… Un jour l’ambassade de Perse vient en audience, apportant d’admirables châles destinés à Joséphine. Napoléon veut les offrir à Marie, elle les refuse. À force de prières elle finit par accepter le moins beau… à condition de le donner à une amie.

Sentiment nouveau.

Malgré la précarité du séjour, les quelques semaines passées à Finkenstein comptent parmi les plus heureuses de leur union éphémère. L’admiration mêlée de crainte dont elle ne s’est jamais défendue à l’égard de son génie évolue maintenant vers un amour profond, mystique, sans espoir. Quant à lui, passé le temps de la frénésie sensuelle, il se laisse envahir par un sentiment nouveau de tendresse protectrice et d’estime qu’aucune femme ne lui a encore inspiré. La capitulation de Dantzig et la reprise imminente des opérations contraignent Napoléon à la renvoyer en Pologne. On peut mesurer le déchirement qu’elle dut éprouver aux allusions des deux billets qu’il lui adresse le 26 mai et le 12 juin :

« … Sois calme et heureuse, car l’horizon s’éclaire et nous nous reverrons bientôt. C’est mon voeu le plus cher…

… Tout marche comme je l’avais prévu, nous sommes sur les talons de l’ennemi et la division polonaise est remplie d’enthousiasme et de courage. Le jour approche d’une réunion que j’appelle de tout mon coeur, où nous pourrons vivre l’un pour l’autre… ».
Les événements ne le permettront pas de sitôt. Après l’éclatante victoire de Friedland et les pourparlers de Tilsitt avec le tsar Alexandre, il s’arrête à Dresde et regagne la France au plus vite, après dix mois d’absence. Le 27 juillet il est à Saint-Cloud d’où il lui écrit :
« … Ma joie serait entière si tu étais ici, mais je t’ai dans mon coeur. L’Assomption est ta fête et mon anniversaire de naissance : c’est une double raison pour que nos âmes soient à l’unisson ce jour-là. Tu m’as certainement écrit, comme je le fais en t’envoyant mes souhaits : ce sont les premiers, faisons des voeux pour que bien d’autres les suivent, pendant beaucoup d’années. Au revoir, ma douce amie, tu viendras me rejoindre. Ce sera bientôt, quand les affaires me laisseront la liberté de t’appeler.
Crois à mon inaltérable affection ». Un crochet par Varsovie n’eût pourtant guère allongé son voyage de Tilsitt à Dresde – un coup d’oeil sur la carte le démontre – mais peut-être craignait-il d’affronter l’enthousiasme populaire après le geste qu’il vient d’accomplir en faveur des Polonais : la création du grand-duché de Varsovie, placé sous la souveraineté nominale du roi de Saxe (en fait un simple protectorat français jouissant d’une autonomie relative) qui les délivre du joug de la Russie. Peut-être a-t-il pris cette demi-mesure, qui compromettra l’avenir de ses relations avec le Tsar, sous l’influence de Marie et pour lui plaire. Dans l’isolement de Kiernozia, cette nouvelle apporte en tout cas une lueur d’espoir. Pas de lettre, pas un signe de lui. Elle ignore que, depuis son retour à Paris, il s’est lancé dans une nouvelle aventure avec une jolie Génoise, Carlotta Gazzani, aimablement suscitée par Joséphine qui, bien informée, redoute l’épouse polonaise. Carlotta, grâce à sa fonction de lectrice de l’Impératrice, loge aux palais impériaux, ce qui facilite les choses. Toutefois Napoléon n’attache guère d’importance à ce passe-temps. A Mantoue le 13 décembre, au cours de sa tentative de réconciliation avec Lucien, il lui confiera, parlant évidemment de Marie :

« C’est une femme charmante, un ange. Ah ! C’est bien d’elle qu’on peut dire que son âme est aussi belle que sa figure ! …

… Vous riez de me voir amoureux ; oui je le suis en effet, mais toujours subordonnément à ma politique qui veut que j’épouse une princesse, quoique je préférerais bien couronner ma maîtresse ».
Ainsi il rêve de l’épouser bien que sachant ce rêve irréalisable. Tout ce qu’il peut lui concéder c’est de l’aimer, entre deux voyages, deux guerres, deux passades… 

Le 1er janvier 1808 Teodor Laczynski surgit à Kiernozia comme un messager du ciel, chargé d’amener Marie à Paris. Sans perdre de temps, avec la princesse Jablonowska pour chaperon, sa servante Mania et son frère, elle se met en route et fin janvier s’installe quai Voltaire chez Teodor. Elle n’a pas revu l’Empereur depuis Finkenstein, huit mois plus tôt, et il n’est pas question à Paris de vie commune, ni même de paraître à la Cour. C’est dans le plus grand secret que Napoléon vient le soir de temps à autre. Il semble pris pour elle d’un regain de passion, comme l’atteste cet aveu griffonné au dos d’un calendrier : « Tu es pour moi une nouvelle sensation, une révélation perpétuelle. C’est que je t’étudie avec impartialité. C’est qu’aussi je connais ta vie jusqu’à ce jour. D’elle vient, chez toi, ce singulier mélange d’indépendance, de soumission, de sagesse et de légèreté, qui te fait si différente de toutes ». Marie n’est pas exigeante, elle l’a prouvé en répondant à son premier appel, après avoir été si longtemps délaissée. Ce bonheur relatif, ces instants trop rares qu’il lui accorde, elle s’en contenterait s’il n’était sans cesse entraîné loin d’elle. Dès le Ier avril il part à Bayonne régler les affaires d’Espagne avec Joséphine, sa Cour… et Carlotta. Marie désenchantée regagne la Pologne.

Le chant du cygne.

Plus seule que jamais. Des voeux au 15 août. D’Erfurt, le 2 octobre, cet encouragement qui sonne faux :

« Ne t’excuse pas de ne pas écrire plus, c’est même plus sage d’agir ainsi, car je me déplace sans cesse. Qu’importe les mots, nos corps seuls sont séparés. J’en souffre mais je sais que la matière compte peu pour toi, tu m’as donné ton âme et tu possèdes la mienne…
Crois à mon éternelle affection… » Et le 14 janvier 1809, de Valladolid, cette dure semonce car elle doit sans cesse l’entretenir du problème polonais et il en est las :

« Ma petite Marie
Tu es une raisonneuse et c’est très laid ; tu écoutes aussi des gens qui feraient mieux de danser la polonaise que de se mêler des affaires du pays. J’ai perdu un quart d’heure à t’expliquer que ce qui paraît être des mesures incompatibles apportera de grands avantages. Relis-moi et tu comprendras, le Code Civil a fait ses preuves, et ailleurs qu’en France…

… Je serai prochainement à Paris ; si j’y demeure assez longtemps, tu pourras peut-être y revenir.
Mes pensées sont pour toi ».

Comme le ton de ces lettres diffère de celui des premières, il y a deux ans à peine. C’est un époux de longue date qui semble récriminer, ce n’est plus un amant… De fait il va passer près de trois mois à Paris sans se soucier d’elle. La campagne d’Autriche s’ouvre en avril par une écrasante défaite des Polonais. Varsovie est prise et Marie suit le quartier général à Thorn où elle a une orageuse entrevue avec Poniatowski à qui elle reproche son incapacité. L’entrée des Français en Autriche sauve l’armée polonaise du désastre, l’envahisseur est reconduit aux frontières. Marie, passionnée par ces événements, doit adresser à Napoléon de véritables rapports auxquels il répond de Vienne à deux reprises par des conseils politiques. Enfin le 6 juillet la victoire de Wagram va lui permettre de prendre un long répit et Marie, après seize mois d’absence, est mandée à Schönbrunn. De la mi-juillet à la mi-octobre ils vont vivre la plénitude et le chant du cygne de leur liaison. Napoléon veut recréer, pour elle, l’intimité de Finkenstein. Elle dispose d’un appartement au château, il vient l’y rejoindre chaque nuit et souvent il s’évade pour l’entraîner dans de longues promenades à travers la campagne viennoise. Cet enchantement de sa présence, aussi souvent que cela lui est possible, va bientôt se magnifier pour elle d’une autre présence: elle attend un enfant et Napoléon semble s’en réjouir. Mais la politique lui interdit de faiblir. Sa décision de divorcer est irrévocable et la venue de Marie à Paris, dans l’état où elle se trouve, pourrait compromettre les négociations du divorce et de son remariage. Elle rentrera donc en Pologne, enceinte de trois mois, tandis qu’il s’apprête à affronter Joséphine. Marie paraît d’abord se soumettre à cet abandon si peu honorable. Mais en décembre elle reprend la route de Paris, cette fois avec une domesticité complète et de nombreux bagages, comme s’il s’agissait d’une installation définitive. Il semble bien qu’elle agisse de sa propre initiative car Napoléon mène à ce moment une existence compliquée où elle ne peut que l’embarrasser. De front il prépare Joséphine à l’idée du divorce, il est en quête d’une alliance souveraine et il s’intéresse fort à une jeune personne de la suite de Pauline, Christine de Mathis, qui le tient en haleine avec une coquetterie consommée. Il existe trente-quatre billets de Napoléon à sa soeur, écrits de novembre 1809 à février 1810, où toutes les nuances de l’inquiétude, de la fièvre ou du ressentiment s’expriment au jour le jour, Pauline étant chargée de convoquer, de tancer, de transmettre ses messages à la rebelle. Et cela jusqu’à la veille de l’arrivée de Marie-Louise à Compiègne !…

Les mobiles de Marie demeurent hypothétiques. Cherche-t-elle un ultime rapprochement par l’intermédiaire de l’enfant qui va naître ? Veut-elle éviter le scandale dont sa grossesse va éclabousser les Walewski ? Est-elle sollicitée par le gouvernement polonais que la perspective d’un mariage russe de Napoléon préoccupe, et qui voudrait obtenir des assurances par son truchement ? On ne sait, mais les deux dernières hypothèses sont plus plausibles, sa réserve et son désintéressement étant bien connus. Quoi qu’il en soit, dès son arrivée, elle loue un hôtel particulier, 2 rue La Houssaye, nom que portait alors la portion de la rue Taitbout comprise entre la rue de Provence et la rue de la Victoire. Napoléon lui rend de rares visites. Il semble plus soucieux du confort de son installation et des préparatifs de la naissance que de sa solitude morale. Il ne lui témoigne qu’une affection lointaine. Leur liaison prend fin alors que cette maternité devrait la vivifier. Elle a duré trois ans au cours desquels ils n’ont été réunis que six mois en quatre fois : à Varsovie, à Finkenstein, à Paris et à Vienne. Entre temps de longues éclipses : quatre, huit et seize 

Alexandre Walewski.

Au début de mars Marie reçoit d’Anastase Walewski une lettre pleine de dignité. Il cède son domaine à son fils aîné et l’invite à s’entendre avec lui afin d’accoucher à Walewice. On ne saurait imaginer plus noble mansuétude. Elle en est bouleversée, elle part, il était temps : cette offre généreuse lui épargne l’humiliation et le chagrin de se trouver à Paris lorsque les noces de Napoléon et de Marie-Louise seront célébrées en grande pompe le 2 avril. Alexandre Walewski naît le 4 mai 1810 et son père légitime pousse la délicatesse jusqu’à le déclarer lui-même au curé de Walewice. Sa signature, qui figure au registre de la paroisse, en fait foi. Ainsi les apparences sont sauves. L’enfant portera un nom dont il se prévaudra toute sa vie avec une juste fierté. Napoléon apprend la naissance de son fils au cours d’un voyage triomphal en Belgique avec sa jeune épouse. Il fait parvenir des dentelles de Bruxelles et 20 000 francs en or pour Alexandre ; pour Marie une somptueuse édition de Corneille. Elle doit tellement s’ennuyer à Walewice qu’elle revient rue La Houssaye. La comtesse de Kielmannsegge dira que sa maison était aussi mal meublée qu’un hôtel garni, à l’exception de quelques bibelots de grande valeur. Elle y mène une existence retirée en compagnie de son frère, ne recevant à sa table que les Polonais de passage. Elle s’habille toujours aussi simplement, le plus souvent d’une robe de satin gris, comme si elle portait le deuil. Napoléon veut l’ignorer : elle s’en plaint à Savary, à Duroc, à Corvisart. Pas d’écho. En février 1811 cependant, quelques semaines après la naissance du roi de Rome, il viendra la voir à deux reprises, mais ne s’intéresse guère qu’à Alexandre. Elle a repris ses distances, l’appelle Votre Majesté. Il proteste et tente de la prendre dans ses bras : elle le repousse doucement. Il n’insiste pas. Tout est bien fini. Elle souhaite néanmoins maintenir le contact, ne serait-ce que pour son fils et pour la Pologne. Et sans doute dans cet espoir, elle va louer à Boulogne, le 15 avril, une maison de campagne proche du palais de Saint-Cloud. Cette maison subsiste, 7 rue de Montmorency. Elle est aujourd’hui affectée à une école municipale pour enfants attardés. Aucune trace de décoration intérieure, si ce n’est une charmante cheminée d’époque. Mais les murs sont intacts et cette demeure oubliée, dont le grand jardin est envahi de baraquements scolaires, a conservé l’apparence bourgeoise qu’elle devait avoir au début du siècle dernier. Elle faillit disparaître en 1964, sa démolition ayant été décidée. Sur l’intervention du comte Roger Walewski et de Paul Fleuriot de Langle, M. Malraux l’a fait classer à l’Inventaire des demeures historiques. Elle est sauvée. Il reste à espérer qu’elle puisse être transformée un jour en musée.
 
Rien ne prouve que Napoléon vint voir Marie dans cette maison. Le seul fait de sa proximité de Saint-Cloud où il résida si souvent en 1811 est une coïncidence troublante, sans plus. Le 5 mai 1812 apparaît comme un jour faste dans cette grisaille. Elle a formulé une demande d’audience et il la reçoit aux Tuileries. Comme jadis la conversation prend vite un tour politique. Napoléon pense tout haut, familièrement. Elle l’interroge sur la possibilité d’une guerre avec la Russie que l’opinion croit imminente. Il s’en défend. Au cas où elle éclaterait, accorderait-il l’indépendance à la Pologne ? Il élude. Peut-elle le servir là-bas ? Oui, en aidant Poniatowski à constituer une armée forte… Il a tiré de son bureau un parchemin roulé et le lui tend. Par décret impérial Alexandre Walewski est doté de 69 fermes et parcelles appartenant à la Couronne de France dans le royaume de Naples. Jusqu’à sa majorité elle en percevra le montant s’élevant à 170 000 francs par an. Ensuite son fils lui versera une pension viagère de 50 000 francs. Si l’on multiplie ces sommes par quatre pour les évaluer en francs actuels, c’est une fortune considérable dont il comble la mère et l’enfant, sans doute pour libérer sa conscience. Marie le précède en Pologne. L’ambassadeur de France, Mgr de Pradt, la traite « en fac-similé d’Impératrice », dit la comtesse Potoçka qui lui trouve « un aplomb modeste », acquis pendant son séjour en France. Mais les honneurs dont on l’entoure, le pas qu’on lui donne sur les autres femmes, ne sont pas de son goût. Elle se hâte vers Vilna d’où Napoléon s’apprête à envahir la Russie. Une dernière fois elle le presse de proclamer l’indépendance de la Pologne dès qu’il aura vaincu ; pas plus que jadis, elle ne parvient à lui arracher de promesse. C’est tout juste si elle obtient qu’il reçoive la délégation de la Diète polonaise qu’elle a accompagnée. Tant que Napoléon triomphe en Russie, elle demeure à Varsovie où l’espoir est à son comble. Mais dès la nouvelle de l’incendie de Moscou elle se retire à Walewice. Des échos assourdis de la retraite parviennent et sèment la panique dans le pays. Le 10 décembre, l’ambassade de France lui fait savoir que l’Empereur est secrètement arrivé à Varsovie et qu’elle se tienne prête à le rencontrer. Quelques heures plus tard, second message : il arrive. En hâte elle fait improviser un souper, meubler la plus belle chambre du château avec ce qu’elle a de plus précieux. Et soudain dans la nuit les clochettes d’un traîneau. Napoléon, vieilli, épaissi, accablé, gravit lourdement le perron seul avec Duroc. Il embrasse tendrement son fils, fait le tour du château et se met à table. Morne souper. Il semble chercher à s’étourdir, lève des armées fantômes, échafaude mille projets… Duroc congédié, Marie le conduit à sa chambre. Il s’étend tout habillé, elle s’assied près de lui et il s’endort, la main dans la sienne. Elle demeure immobile, de longues heures, à le contempler. Avant l’aube, Duroc vient le réveiller. Rapides adieux, Napoléon engage Marie à ne pas s’exposer aux exactions des Cosaques, à regagner la France au plus vite.

Le temps des revers.

Le temps des revers est venu, le déclin de l’Empire se précipite. Marie ne manquera pas les rares occasions dont l’Empereur dispose pour lui manifester sa sollicitude. Certes il n’est pas question de rencontres clandestines : les derniers entretiens ont lieu au grand jour, dans l’apparat des palais impériaux, entre deux audiences. De ce fait ils n’ont pas échappé aux mémorialistes qui rendent unanimement hommage à sa fidélité dans le malheur. En novembre 1813, entre la désastreuse campagne d’Allemagne et celle de France, Marie est reçue aux Tuileries. Un témoin imprévu s’est glissé entre eux : le roi de Rome, alors âgé de deux ans et demi, à peine dix mois de moins que son propre fils. La présence de cet adorable enfant turbulent, son médaillon par Isabey que Napoléon lui remet maladroitement, lui arrachent des larmes… Cinq mois plus tard, après la première abdication, elle accourt à Fontainebleau, rencontre Caulaincourt et le prie de l’annoncer. Une partie de la nuit elle attend dans un salon du palais déserté qu’on veuille bien l’introduire. En vain. Elle a été oubliée. Cinq mois encore, l’Empereur est à l’île d’Elbe. Elle sollicite la permission de venir le saluer avec son fils qu’elle emmène à Naples pour tenter de récupérer ses biens confisqués par Murat. Le Ier septembre elle débarque de nuit à Porto Ferrajo. Bertrand est venu l’accueillir et la conduit discrètement dans la montagne, à l’ermitage de la Madone où Napoléon goûte les premières vacances de sa vie, dans un site enchanteur. Il descend à sa rencontre, lui cède la cellule de moine qu’il habite et feint de se retirer sous la tente qui a été dressée près de là. C’est du moins ce qu’insinue le mameluck Ali. Elle va passer deux jours, romantiques à souhait, dans ce paradis perdu. Elle s’attarderait volontiers, mais Napoléon craint que Marie-Louise, dont il ignore l’inconduite, ne tire prétexte de cette escapade pour se dérober. Une fois de plus Marie sera donc sacrifiée. A l’heure du départ, ayant appris par le trésorier Peyrusse les difficultés financières de l’Empereur, elle veut lui restituer un beau collier de perles qu’il lui offrit jadis. Bien sûr, il ne l’accepte pas et la congédie avec émotion. Sous les rafales de pluie, dans la nuit noire, Marie traverse l’île et s’embarque en pleine tempête. Leurs ultimes rencontres auront pour cadre l’Elysée, avant et après Waterloo, puis Malmaison la veille du départ à Sainte-Hélène. Chaque fois elle est venue avec le petit Alexandre, le seul lien qui l’unisse encore au grand vaincu. Napoléon n’est pas sans savoir en effet qu’elle a décidé de refaire sa vie, mais il serait mal fondé à le lui reprocher. Nul doute que leur dernier adieu à Malmaison se soit situé dans un climat de mutuelle affection et d’infinie tristesse, dépouillé de reproches autant que d’illusions.

Un jeune colonel.

Il faut revenir en arrière dans le passé de Marie pour la laver de la trahison dont certains l’accusent de s’être rendue coupable envers Napoléon.

A Varsovie, en janvier 1807, elle a rencontré, parmi les brillants officiers français qui papillonnaient autour d’elle, un jeune colonel de dragons, Philippe d’Ornano, superbe cavalier, petit-cousin de l’Empereur, et qui compte par surcroît deux maréchaux de France parmi ses ancêtres. Pendant cinq ans elle ne l’a pas revu. Entre temps il a guerroyé en Espagne et au Portugal où sa bravoure lui vaut d’être nommé général de brigade sur le champ de bataille de Fuentes de Onoro ; il fait ensuite la campagne de Russie et se couvre de gloire à la Moskowa. A vingt-huit ans il est général de division, en passe de prendre la relève des grands cavaliers de l’Empire tués à l’ennemi. C’est alors que se produit dans sa vie un événement extraordinaire : le 18 novembre 1812 à la bataille de Krasnoë, il est renversé par un boulet et tenu pour mort. Son aide de camp, M. de Laberge, l’ensevelit sommairement dans la neige puis, pris de remords, le déterre, le charge en croupe et ramène au quartier général ce qu’il croît être un cadavre. Ornano ouvre alors les yeux et se lève. Cinquante ans plus tard, ce ressuscité qui a la vie dure sera fait maréchal de France par Napoléon III. En attendant, quelques jours après sa fausse mort, il est grièvement blessé et évacué en France. Tel est le héros que Teodor Laczynski amène dîner chez sa soeur à la Noël 1812. Il lui fait une cour assidue, l’emmène au spectacle, l’entraîne dans le tourbillon du monde. Un jour il la demande en mariage. Elle refuse, prenant prétexte qu’elle n’est pas libre car Anastase Walewski vit encore et que pour rien au monde elle ne romprait les liens religieux du mariage. Ornano repart à la tête des dragons de la Garde pendant la campagne d’Allemagne. Ils s’écrivent et deux extraits de leur correspondance prouvent, s’il en était besoin, la pureté de leurs relations. Le 2 mai 1813 il lui écrit :« Ma profonde gratitude ne vous est pas seulement due pour m’avoir reçu avec tant de grâce charmante, pour m’avoir consacré votre temps : le sentiment que vous m’inspirez me fait votre obligé plus encore. Ne le partageriez-vous jamais qu’il m’aurait donné des heures d’une ineffable douceur, auxquelles il semble interdit de demander davantage… J’attendrai… ».

Elle lui répond le 20 juin :

« … J’ai aussi le meilleur souvenir de ces semaines. Elles scellent notre amitié. A elles je dois votre bonne lettre et le plaisir que me donne celle que je vous écris ». Dans les derniers jours de 1813 il rentre d’Allemagne et ne fera pas la campagne de France, car il commande les réserves de la Garde chargées de la défense de Paris. Il peut ainsi rencontrer Marie chaque jour et son influence s’affirme. C’est lui qui la décide à se rendre acquéreur d’un hôtel particulier 48, rue de la Victoire, qui jouxte celui où Napoléon connut Joséphine et qu’elle habitera désormais. C’est lui qui la ramènera de Fontainebleau après sa tentative infructueuse auprès de l’Empereur. A la première Restauration, Ornano s’est rallié aux Bourbons, ce qui n’a guère plu à Marie. Leurs occupations les éloignent d’ailleurs l’un de l’autre : il a pris un commandement à Tours, elle est à l’île d’Elbe et à Naples. Mais à son retour il insiste à nouveau pour l’épouser et cette fois elle ne peut plus opposer l’existence de son mari puisqu’il vient de mourir presque octogénaire. D’autant plus qu’elle conserve un assez amer souvenir de sa réception écourtée à l’île d’Elbe. Ils se fiancent donc en février 1815. Avant de s’engager elle a tenu loyalement à lui communiquer ses notes intimes afin qu’il ne puisse ignorer la ferveur de sa passion déçue. Cette franchise ne fait que la grandir à ses yeux, il est si décidé à l’épouser qu’il demande à cet effet un congé d’un mois au ministre de la Guerre. Sur ces entrefaites Napoléon débarque à Golfe-Juan et le projet est ajourné. Mais son retour à Paris ne le modifie pas. Nous avons vu Marie à l’Elysée, à Malmaison, toujours accompagnée de son fils pour éviter les colloques singuliers. Seule l’imminence d’une nouvelle guerre les fait reculer. Or, la veille de la campagne de Belgique, Ornano se bat en duel avec un certain général Bonet qui l’a provoqué. Marie tente en vain de l’en empêcher. Il reçoit une balle en pleine poitrine, ce qui ne lui permettra pas de charger à Waterloo, où il eût peut-être tenu un rôle glorieux.

La seconde Restauration le prive de toute activité. Il est même emprisonné à l’Abbaye pour propos séditieux. À peine libéré, il s’exile à Londres. Elle-même connaît de graves soucis financiers, les rentes de son fils étant naturellement suspendues. Mais elle hésite encore à se marier, bien qu’un avenir heureux lui soit enfin ouvert. Scrupuleuse et désintéressée, elle craint de nuire par son passé à la carrière de son beau général qui rentrera plus facilement en grâce si sa présence ne le compromet pas. Ornano a enfin raison de ces réticences : le 7 septembre 1816, il l’épouse à la collégiale Saint-Michel-et-Gudule de Bruxelles.

La nouvelle de leur mariage parvint à Sainte-Hélène le 18 janvier 1817. Ce jour-là Gourgaud note dans son journal :« Mme de Montholon apporte les gazettes venues de France. La comtesse Walewska épouse M. d’Ornano. Sa Majesté l’approuve : « Elle est riche et doit avoir mis de côté ; ensuite j’ai beaucoup donné pour ses deux enfants ». Je réponds : « Votre Majesté a longtemps payé à Mme de Walewska dix mille francs de pension par mois ». A ces mots l’Empereur rougit : « Comment savez-vous cela ? Il n’y avait que de Duroc que cela fût connu ». On eût souhaité d’autres commentaires. Peut-être ce cynisme masquait-il une secrète amertume. Qu’importe ! Les Ornano vivent heureux à Liège, où ils se sont établis sur un grand pied. Neuf mois après leur mariage elle met au monde un troisième fils, Rodolphe-Auguste, né le 9 juin 1817. Elle ne se relèvera pas. Une fièvre puerpérale compliquée de néphrite la consume lentement. C’est sans doute au cours de ces mois d’inaction, où elle sentait sa fin approcher qu’elle inspira à une main inconnue les Mémoires où est puisé le peu que nous connaissons de sa vie. Elle formula le désir de mourir en terre française, d’y laisser son coeur et de reposer en Pologne. Ce triple voeu sera exaucé. Elle expira le 11 décembre en son hôtel rue de la Victoire, son coeur fut déposé au Père-Lachaise, dans le caveau d’Ornano, et bien plus tard on transféra son corps au cimetière de Kiernozia.

Le chagrin du général d’Ornano fut immense. Il se mesure au fait que cet homme jeune, riche, comblé d’honneurs, qui allait lui survivre quarante-six ans, ne se remaria pas. En revanche on est surpris de constater que la mort de Marie n’a soulevé aucun écho parmi les mémorialistes de Sainte-Hélène. En 1818 ils étaient encore trois, à noter au jour le jour la moindre réaction de l’Empereur : Bertrand, Marchand, O’Meara. Un tel silence ne peut s’expliquer que par l’absence des journaux relatant son décès. On sait en effet que les collections parvenaient souvent à Longwood dépareillées et incomplètes. Il est certain que Napoléon l’ignora jusqu’à sa propre fin. La preuve en est apportée par une phrase de la conversation du 22 avril 1821 avec Bertrand : passant en revue ses legs de conscience et se préoccupant de l’avenir d’Alexandre Walewski il a ce mot révélateur : « Comme Madame Walewska a un autre fils et qu’elle voudra probablement l’avantager… ». Mais, bien que la croyant toujours en vie, il ne formule aucun vœu pour elle. Ainsi mourut dans le plein éclat de sa beauté la seule femme valable que Napoléon ait aimée, à sa manière, inconstante, égoïste et prodigue. Marie, elle, l’aima à la sienne, qui était toute d’abnégation, de désintéressement et de fidélité. Elle attendit longtemps un bonheur qu’elle était pleinement libre de saisir, après six ans d’abandon et de solitude. Et ce bonheur allait lui coûter la vie presque aussitôt.

Leur histoire fait penser à ce mot de Sainte-Beuve :

« On peut juger un homme public, mort ou vivant, avec quelque rudesse ; mais il me semble qu’une femme même morte, quand elle est restée femme par les qualités essentielles, est un peu notre contemporaine, toujours. »

Dr. Guy GODLEWSKI (1913-1983)

Cet article fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien n°358, d’avril 1988. Il a été rédigé en 1967.

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( 9 avril, 2019 )

Lettre du lieutenant général Margaron (1815)

DIVISION DE LA CAVALERIE  Inspection Générale                                                                                         

Limoges, 28 juillet 1815.                 

A Monsieur le lieutenant général de Prévost, directeur de la division de cavalerie au Ministère de la Guerre. 

Mon cher général, 

Les événements qui se passent autour de moi me paraissent inexplicables : toutes nos armées ont capitulé et cependant, on annonce la continuation de la marche des Autrichiens sur le Languedoc d’un côté et sur la Loire de l’autre ; on parle de celle des Prussiens sur Orléans, Tours et Saumur. L’armée du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] a fait sa soumission pure et simple au Roi et cependant, elle reste réunie et travaille à arrêter la désertion et à se renforcer. Les colonels des régiments de hussards ont envoyé l’ordre à leurs dépôts de diriger sur les escadrons de guerre tous les hommes disponibles et cependant, incertain encore du véritable esprit de ces corps, je ne sais si je dois en permettre l’exécution. La cocarde blanche est arborée dans toutes les villes et par tous les militaires qui agissent avec franchise et loyauté et néanmoins, l’on prétend que des chefs marquants permettent encore que celle tricolore paraisse dans leurs rangs ? C’est sous le prétexte des couleurs que des bandes s’organisent, parcourent les campagnes et portent le pillage, la désolation et l’effroi. J’en fais poursuivre une composée d’une vingtaine d’hommes du 5ème régiment de chasseurs commandés par un officier qui a fait contribuer la commune de Saint-Germain-les-Belles [Haute-Vienne], a dépouillé, sur la route, des officiers revêtus de la cocarde blanche et a enlevé tous les chevaux du général Souham dans sa terre de Gourgoudry. Des généraux de cavalerie dont les dispositions ne sont pas fort intelligibles, font exécuter des mouvements aux régiments qu’ils commandent et font prescrire aux dépôts de ces corps de les suivre, cherchant ainsi à s’assurer toutes les ressources qu’ils peuvent avoir. N’ayant aucune instruction du général en chef, en ayant au contraire du Ministre qui me prescrit de continuer à surveiller les dépôts, je m’oppose vigoureusement à ces mouvements. Je les groupe autour de moi et leur donne des chefs capables de les retenir ; mais ils peuvent se laisser persuader et nous échapper. Je ne reçois aucun ordre positif de S.E. le Ministre de la Guerre ; le prince d’Eckmühl ne me donne aucune communication de ce qui se passe à l’armée, de sorte qu’il m’est impossible de me former une règle invariable de conduite et de me prémunir contre les entreprises de ceux qui n’iraient point dans les intérêts généraux de la France et du Roi. Tous les actes publics du général en chef annoncent un bon Français, un excellent citoyen parfaitement décidé à se sacrifier lui-même au bien de son pays, mais il existe des méfiances sur quelques-uns de ceux qui partagent le pouvoir. Cette ignorance des faits, les rapports contradictoires qu’on reçoit à chaque instant, les fables inventées, les exagérations, etc., placent dans une position bien pénible l’officier général qui ne voit que son pays et qui se dévoue entièrement à son service, en évitant tous les partis.

Il me semble cependant qu’il serait bien facile de lui donner une direction sûre et de le faire concourir au bien général en lui faisant connaître la volonté du Gouvernement et tout ce qui se trouverait en opposition avec cette volonté. Il ne craindrait plus alors d’avoir des préventions injustes ; il serait à même d’éviter des fautes et d’inspirer une grande confiance à tous ses subordonnées qui s’étonnent avec raison que leur chef ne soit pas plus instruit qu’eux des décisions du souverain et des intentions du Gouvernement. Je le répète, il faut parler aux troupes, aux officiers de tous les rangs, de tous les grades, il faut dissiper leurs craintes, leur incertitude, rendre à chacun d’eux la confiance et l’énergie et fixer ses principes en lui faisant connaître ses devoirs.

Communiquez, mon cher général, cette lettre à S.E. le Ministre de la Guerre et dites lui que les observations qui y sont contenues méritent toute son attention.

Recevez l’itérative assurance de mon sincère attachement.

Le lieutenant général, inspecteur de cavalerie.

Baron MARGARON. 

P.-S. Comment permet-on de publier, en parlant de l’Armée de la Loire, que ce sont des rebelles, pendant qu’elle est soumise,  qu’elle n’ a plus de volonté que celle du Roi, que la presque totalité des généraux se sont franchement et ouvertement prononcés pour son Gouvernement qu’ils auraient soutenu si on leur eût montré de la confiance et qu’on les eût appelés à la défense du monarque ? Comment permet-on de présenter comme proscrits et désavoués du souverain, des militaires qui se dévouent de bonne foi à sa cause, qui n’ont d’autre volonté que la sienne, d’autre désir que de la connaître pour s’y conformer !  Toutes ces choses affligent les hommes probes, ceux dont toute la carrière militaire est sans tache et qu’il est de la dignité des hommes en place de ménager et d’attacher de plus en plus aux intérêts de la patrie et du monarque.

Je joins à la présente, l’adhésion individuelle d’un officier qui était absent au moment où celle du dépôt m’a été envoyée. 

Lettre publiée en 1907 dans le « Carnet de la Sabretache ».

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A propos du général MARGARON. 

« C’est le type même de l’officier général de l’Empire bien que n’ayant pas un renom aussi important que beaucoup de ses frères d’armes, il eut une carrière très riche. Sa sépulture a fait l’objet d’une restauration grâce au Souvenir Français. Il repose à Paris, au Cimetière du Père-Lachaise, dans la 39ème division. Né à Lyon (Rhône) le 4 mai 1765, Pierre Margaron débuta dans la carrière des armes par le grade de capitaine provisoire dans une compagnie franche qui fut incorporée dans la Légion des Ardennes le 15 août 1792. Nommé second chef de bataillon le 10 décembre suivant, et premier du grade dans cette légion le 10 avril 1793, il en prit le commandement le 14 du même mois. Adjudant-général en l’an III à l’armée du Nord, il passa en l’an IV à l’armée de Sambre-et-Meuse. Le 3 nivôse an VII, devenu chef de brigade du premier régiment de cavalerie, depuis 1er cuirassiers, il fut blessé d’une balle à la bataille de Novi, et, quelques jours après, à la bataille de Fossano, il eut la jambe droite cassée en remplissant une mission du général en chef Championnet. En l’an IX, par suite d’un contre-ordre de Brune, alors général en chef de l’Armée d’Italie, Margaron, qui n’avait avec lui que 200 chevaux et deux pièces d’artillerie, se trouva presque enveloppé par un corps de cavalerie légère ennemie sorti du camp retranché de Vérone, toutefois, il effectua deux charges vigoureuses, reprit le village de San-Massino , y soutint deux attaques du corps qu’il venait de traverser, le repoussa et s’empara de 100 chevaux. Nommé général de brigade en l’an XI, membre et commandant de la Légion d’honneur, les 19 frimaire et 25 prairial an XII, il avait alors un commandement dans la division de cavalerie du camp de Saint-Omer, qui, sous les ordres du maréchal Soult, forma le 4ème corps de la Grande-Armée, avec lequel il fit la campagne de l’an XIV et combattit à Austerlitz. Blessé de deux coups de feu pendant cette mémorable campagne, il revint en France, et, mis d’abord en disponibilité le 11 avril 1806, il reçut ensuite l’ordre, le 28 juillet, de rejoindre le quartier général de la grande armée, qu’il quitta de nouveau en 1807 pour se rendre au corps d’observation de la Gironde, et de là à l’Armée de Portugal que commandait Junot. Apprenant qu’un corps de 20 000 insurgés s’avançait des rives de Mondego sur Lisbonne, Junot envoya à sa rencontre le général Margaron, qui le battit à Leira, lui tua 8 à 900 hommes, prit tous ses drapeaux et s’empara de Thomar. Faisant ensuite sa jonction avec le général Loison, il déploya la valeur la plus brillante à la bataille d’Évora, en enfonçant le centre de la ligne portugaise, à la tête du 86ème régiment, et en se rendant maître de trois pièces de canon. « Dans cette affaire, écrivait Loison à Junot, les généraux Solignac et Margaron se sont conduits comme ils l’avaient fait dans les campagnes précédentes, c’est-à-dire avec talent, sang-froid, intrépidité, et ont encore ajouté à leurs anciens titres.» Chargé, pendant le siège d’Evora, de l’attaque dirigée du côté de Beja, de Montemor et de l’Aqueduc, Margaron balaya devant lui tout ce qui s’opposait à son mouvement sur les portes de la ville ; n’ayant pu les enfoncer, il fit démolir la muraille à droite et à gauche, sous le feu le plus terrible, et, la brèche pratiquée, lui, le chef d’escadron Simmer, et le capitaine Auguste de Fortin, se précipitèrent dans la place, qui ne se rendit qu’après la résistance la plus opiniâtre. Il se signala d’une manière non moins éclatante, le 20 août de la même année , à la bataille de Vimeira , laquelle décida de l’occupation du Portugal.Rentré en France, il fut investi du commandement des dépôts de cavalerie établis dans les départements des Deux-Sèvres et de la Charente-Inférieure. Créé baron de l’Empire, il retourna en Espagne, attaché au 2ème corps, en 1809, et revint en France par congé vers la fin de la même année. Le 6 septembre 1810, il prit le commandement du département de la Haute-Loire, et le garda jusqu’au 22 juillet 1812. Envoyé à la Grande-Armée, il fut nommé général de division en 1813, et adhéra en 1814 aux actes du Sénat.

Fait chevalier de Saint-Louis et inspecteur général de la gendarmerie, il accepta une inspection générale pendant les Cent-Jours et fut mis en non-activité le 22 octobre 1815. Nommé de nouveau, le 14 août 1816, inspecteur général de la gendarmerie, être placé en disponibilité le3 juillet 1821, il mourut à Paris le 16 décembre 1824. »

Source : Site des AMIS et PASSIONNES du PERE-LACHAISE : http://www.appl-lachaise.net/ 

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( 8 avril, 2019 )

A propos de quelques figures féminines de l’île d’Elbe…

Jeune femme Empire

J’emprunte au cher André Pons de l’Hérault un extrait de son témoignage sur l’île d’Elbe (Les Editeurs Libres, 2005) : « Les visiteurs n’étonnaient plus, l’on en voyait de tous les sexes, de tous les rangs, de tous les âges. Il y eut une époque où l’on craignit le trop d’encombrement. L’autorité voulut prendre des précautions de sûreté que l’Empereur n’approuva pas. On continua à laisser aller et venir librement. Une dame française débarqua à Portoferraio, suivie de son fils, enfant d’environ douze ans; cette dame venait de Malte. Elle demanda immédiatement un appartement meublé, elle fit débarquer son bagage, qui consistait en un landau et trois malles. La population de Portoferraio, ancienne et nouvelle, fut aussitôt sens dessus dessous pour savoir ce que c’était que la voyageuse qui venait en équipage visiter l’Empereur; on alla à la maison sanitaire, afin de satisfaire à l’opinion générale. Qu’on s’imagine le caquetage de la place publique ! La dame qui nous arrivait était une dame de Rohan, prenant le titre de comtesse, et ajoutait le nom de Mignac au nom de Rohan. J’ai dit la voyageuse: je n’ai pas dit la jeune, ni la jolie voyageuse. Mme la comtesse de Rohan-Mignac avouait la quarantaine; elle avait un embonpoint remarquable, plus remarquable que sa figure, et le nom qu’elle portait faisait penser qu’elle aurait dû être mise avec plus de goût dans la parure recherchée dont elle faisait parade. Ce n’était pas madame Angot en habit de fête; c’était Mme l’Épicière en costume de duchesse. Elle faisait beaucoup d’embarras. Dès que Mme la comtesse de Rohan-Mignac fut installée dans l’appartement meublé qu’elle avait loué, elle étala fastueusement son argenterie de voyage sur un meuble de la chambre qui lui servait de salon, la fit regarder à tout le monde, et elle commença ainsi à montrer le bout de l’oreille. Elle loua des chevaux pour sa voiture, prit une femme pour la servir, et un cocher pour la conduire. Tout cela ne faisait pas une maison montée, ni même un appartement complet. Mais le nom de Rohan couvrait cette mesquinerie fastueuse, jetait de la poudre aux yeux, selon une expression vulgaire, et Mme la comtesse reçut beaucoup de visites. Tous les officiers de la garde allèrent avec empressement lui présenter leurs hommages. Le général Bertrand et le général Drouot ne dédaignèrent pas de se rendre chez elle: c’est dire que presque tout le monde officiel s’y rendit. Je crus pourtant devoir m’abstenir; c’était une idée comme une autre, Mme la comtesse de Rohan-Mignac ne me paraissait pas de bon aloi. Mme la comtesse se fit présenter à l’Empereur, à Madame Mère et à la princesse Pauline: elle fut reçue. Puis elle fit visite à Mme la comtesse Bertrand, ensuite à ma femme: Mme la comtesse Bertrand et ma femme mirent des cartes chez elle. L’Empereur paraissait s’amuser des entourages de Mme la comtesse, dont la demeure était vite devenue le rendez-vous des oisivetés civiles et militaires. Un jour l’Empereur me demanda, presque en goguenardant, «si je n’avais pas fait ma cour à la fameuse comtesse», et lui ayant répondu que je ne l’avais vue que de loin, il ajouta: «Vous avez eu raison, car tout fait croire qu’il n’y a là que du « gnic » et du « gnac ». Cependant, si elle va aux mines, vous lui en ferez les honneurs et vous l’inviterez à déjeuner.» Le déjeuner était toujours le commencement ou la fin de l’histoire, lorsque l’Empereur me disait d’accueillir quelqu’un à Rio, car il ne me donnait jamais des ordres à cet égard, et quelquefois même il semblait me le demander comme un service, en s’inquiétant toujours des embarras que cela causait à mon épouse.

Quoiqu’il en soit de Mme la comtesse de Rohan avec le « gnic » et le « gnac », comme disait l’Empereur, il n’en est pas moins vrai qu’elle fut invitée à la grande fête que l’Empereur donna pour le second retour tant désiré de la princesse Pauline, et que, de préférence à beaucoup de dames notables du pays, elle eut l’honneur, inconnue qu’elle était, d’être désignée pour la table impériale. La table impériale se trouvait placée dans un petit salon qui tenait au grand salon où était la grande table de tous les invités, et, de sa place, les portes ouvertes, l’Empereur assis aurait pu voir tout le monde. Mais l’Empereur ne s’assit pas: il se promena sans cesse autour des tables suivi de sa cour, et son fauteuil, mis entre ceux de Madame Mère et de la princesse Pauline, resta constamment vide. Au moment où l’on avait servi, l’Empereur fit sa tournée générale pour s’assurer par lui-même si les dames étaient à leur aise, et, en rentrant au petit salon de la table impériale, il trouva que Mme la comtesse de Rohan-Mignac, par une inconvenance inconcevable, avait, malgré la présence de Madame Mère et de la princesse Pauline, fait asseoir son fils à côté d’elle. Tout le monde était étonné: on se regardait réciproquement pour se demander comment l’Empereur prendrait la hardiesse de ce sans-façon. Madame Mère et la princesse Pauline étaient vraiment interdites. L’Empereur parut: tous les yeux se portèrent sur lui avec une curiosité inquiète; il s’arrêta sur le seuil de la porte, fronça les sourcils, demanda ce qu’était ce garçon, et ordonna froidement qu’on le conduisît ailleurs. Je regardai attentivement Mme la comtesse de Rohan-Mignac: l’ordre de l’Empereur ne lui fit aucune impression, elle laissa faire sans même tourner la tête. Le dîner fut suivi d’une soirée dansante. À cette soirée dansante, on s’aperçut que la sobriété n’était pas la vertu invulnérable de Mme la comtesse, et il devint impossible de ne pas reconnaître que, par mégarde sans doute, son pied avait glissé jusque dans la vigne du Seigneur, où il avait visiblement laissé des traces. Alors le charme fut détruit, le nom de Rohan n’eut pas le pouvoir de faire jeter un voile épais sur le double événement du dîner et de la soirée. L’Empereur ne reçut plus la comtesse: le charme était détruit! La comtesse de Rohan-Mignac comprit que son règne était passé. Elle s’occupa rapidement de ses préparatifs de départ; je répète ses paroles d’adieu aux quelques officiers qui l’accompagnèrent: «J’aime mieux l’Angleterre que la France: en Angleterre, les femmes à l’âge de quarante ans sont considérées comme étant encore jeunes, et en France à l’âge de trente ans elles passent pour être vieilles.» On voulut pourtant savoir ce qu’était véritablement cette comtesse de Rohan-Mignac; il paraît même que l’Empereur désira savoir à quoi s’en tenir positivement sur son compte. Quelques jours après le départ de la dame, on fit circuler la nouvelle suivante: «La comtesse de Rohan-Mignac n’usurpe pas le titre qu’elle porte; mais sa naissance n’est pas à la hauteur du nom qu’elle a acquis. Elle louait des appartements garnis près de la place des Victoires. L’ouragan révolutionnaire menaçait la tête de M. le comte de Rohan-Mignac. Il se cacha dans ces appartements garnis: son hôtesse se dévoua à son service, elle le sauva de plusieurs périls imminents. Ils émigrèrent ensemble. Dans l’émigration, le comte épousa sa bienfaitrice.»

Presque en même temps arriva une autre dame qui avait aussi avec elle un jeune enfant, dont elle se disait la tante, et qui, de son propre aveu, ne venait à l’île d’Elbe que pour admirer de plus près le héros des héros. Mme Dargy ne paraissait avoir guère plus de vingt-cinq ans. Elle parlait fort bien, sa locution (sic) était facile, et, quoique les apparences fussent contre elle, elle n’avait pas du tout à l’extérieur l’air d’une coureuse de bonnes aventures. Son enthousiasme pour l’Empereur paraissait vrai. Sa figure était agréable. D’ailleurs, point de titres, point de prétentions, point de clinquant, et la tournure plébéienne, ce qui est souvent une fort jolie tournure. Compatriote du général Drouot, Mme Dargy crut pouvoir compter sur lui, et, sans y être autorisée, elle se présenta sous ses auspices, ce qui n’était pas bien. La pauvre femme paya sa petite hardiesse: le général Drouot ne la reconnut pas, ou ne voulut pas la reconnaître. Elle se présenta au général Bertrand, elle n’en fut pas mieux accueillie. Alors elle eut recours au supérieur des supérieurs, à l’homme de sa pensée. Cette fois, elle ne fut pas déçue: l’Empereur la reçut avec bonté, il s’intéressa à elle et il lui donna un modeste emploi à la campagne de Saint-Martin. Cet emploi fit un peu jaser. Mais la pâture manqua à la jaserie; elle tomba bientôt d’inanition. Les adorateurs de Mme Dargy eurent hâte de protester contre une pensée qui pouvait égarer l’opinion. Lorsque nous quittâmes l’île d’Elbe, Mme Dargy resta à la campagne de Saint-Martin, et j’ignore de quelle manière elle rentra dans sa patrie. Tout ce que, par la suite, j’ai appris d’elle, c’est qu’elle a écrit des mémoires sur l’île d’Elbe, et que, dans ces mémoires, elle tonne contre le général Drouot ainsi que contre le général Bertrand, petite vengeance rancunière, qui, très certainement, ne donnera pas plus de mérite à son ouvrage. Il m’est d’ailleurs difficile de comprendre comment Mme Dargy a pu écrire des mémoires sur l’île d’Elbe qu’elle n’a pas été à même d’étudier; elle ne peut avoir conservé que le souvenir confus des ouï-dire qui devaient mille fois se répéter et se défigurer dans son petit cercle. On m’a cependant assuré que ces mémoires ont été rédigés par Mme Dufresnoi: je m’incline profondément devant le nom de Mme Dufresnoi, comme devant toutes les gloires nationales; mais Mme Dufresnoi n’était obligée qu’à bien écrire ce qu’elle écrivait. Ces mémoires ont d’ailleurs maintenant une vilaine tache: leur possesseur actuel a bassement cherché à se les faire acheter par les personnes respectables qui y sont calomniées. Une troisième dame française arriva à Portoferraio pour voir l’Empereur. Je ne connais rien de plus intéressant que le sentiment de vénération que cette dame avait pour celui qu’elle appelait la gloire de la France. Ce n’était pas de l’exaltation, de l’aveuglement: c’était de la raison, du jugement, de l’expérience, de la conviction, du patriotisme. Mme Giroux était de Versailles: elle touchait à la vieillesse, si elle n’y avait pas déjà atteint. Sa figure était une belle figure de soixante ans, surtout bien expressive. On aimait à l’entendre, on aimait encore plus à la lire. Sans doute cette tête devait être un peu volcanisée, car dans un âge avancé, lorsqu’on n’a pas une fortune assez considérable pour pourvoir aux besoins d’un long voyage, qu’on ne peut pas aller et venir vite, même pour une cause très honorable on ne quitte pas son foyer, sa famille, son existence, et l’on ne va pas sous un ciel lointain se mettre à la merci des événements. Quoi qu’il en soit, Mme Giroux, ne pouvant pas supporter le bannissement de l’empereur des Français, se bannit elle-même, quitta la France et prit la route de l’île d’Elbe. L’Empereur fut touché de ce dévouement, il assura momentanément des moyens d’existence à Mme Giroux. Mais le 26 février arriva, et nous partîmes: Mme Giroux ne put pas nous suivre; le général Bertrand avait oublié de prendre des mesures pour que la pension de Mme Giroux n’éprouvât aucun retard; cet oubli mit Mme Giroux dans un état pénible, et cela aurait pu aller loin si l’épouse de l’un des compagnons de l’Empereur ne s’était pas empressée de remplir un devoir de nationalité. Une quatrième dame apparut. C’était une dame lucquoise, mariée à Livourne. Dans ses beaux jours, Mme Filippi avait, à l’armée d’Italie, surtout à la retraite de Gênes, fait la pluie et le beau temps, et dans le corps d’armée dont je faisais partie, son nom était devenu un nom célèbre. C’est qu’alors elle était jolie comme un ange: c’est qu’il était vraiment intéressant de voir une jeune femme, vouée à la liberté de son pays, quitter ses pénates, son foyer, toutes les aisances de la vie, et fuyant la bannière autrichienne, rangée sous le drapeau français, habillée en homme, marchant forcément à pied, affronter toutes les misères de la retraite. Mme Filippi était sans doute venue à Portoferraio avec les souvenirs de sa beauté, mais les souvenirs de la beauté ne sont pas la beauté. On voyait facilement que Mme Filippi n’avait pas toujours été dans le voisinage de la quarantaine, et personne ne refusait de croire à son passé. Toutefois, cela ne la contenta pas: elle nous quitta. L’Empereur l’avait reçue avec une grande bienveillance. »

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( 13 mars, 2019 )

« J’ai vu Napoléon… »

Le texte qui suit est extrait de la revue « Je sais tout », du 15 avril 1912. Maurice Level, journaliste de cette publication, part à la rencontre d’un centenaire, Pierre Schamel-Roy.

Le vieillard, âgé de 105 ans, a eu l’occasion de rencontrer Napoléon…

Le 25 août 1807, comme il se promenait dans le parc de Saint-Cloud, les oreilles encore remplies des clameurs enthousiastes dont, dix jours plus tôt, Paris avait salué sa fête, Napoléon s’arrêta devant une femme qui portait un bébé dans les bras. Et là, la femme déjà vieille, voyant sourire l’Empereur, lui dit : -Sire, je vous présente un nouveau citoyen…-Vous pourriez dire « un Français », interrompit l’Empereur.  Alors la bonne vieille s’inclina et, répondit un peu plus bas, mais non sans malice : – Que Votre Majesté m’excuse, mais je me souvenais que le Premier Consul et l’Empereur n’étaient qu’une même personne. Nul dans l’Histoire n’a jamais raconté cette anecdote. Elle me fut contée par Pierre Schamel-Roy à qui, bien souvent, sa grand’mère la conta ; car Pierre Schamel-Roy, bien vivant, solide, est ce petit enfant auquel le vainqueur d’Austerlitz sourit un matin sous les grands arbres de Saint-Cloud.

Tout au bout d’Ivry, presque en face d’une porte où l’on peut lire sur une plaque de marbre blanc : « Monsieur Coutant, député, maire d’Ivry, ne reçoit que le dimanche et le jeudi, de 9 heures à 11 heures, au 22 ter, de la rue Parmentier », au bout d’un petit couloir, sur une porte figure une plaque émaillée : « Pierre Schamel-Roy, centenaire ».  C’est là qu’habite l’homme qui a vu l’Empereur. 

« Papa et maman (comme ces mots sont drôles sur les lèvres de ce vieillard !) s’étaient mariés par amour ; maman avait seize ans et demi, papa n’en avait guère plus de dix-neuf. Ils auraient pu vivre côte à  côte, mais les hommes, mais les hommes à  ce moment-là ne restaient guère en repos, et papa partit pour l’armée. Quant à maman, elle fut placée chez M. Talma [Le célèbre tragédien], par sa propre mère, ma grand’mère, qui avait connu M. Talma pendantla Révolution.

C’est comme cela, par M. Talma séjournant souvent à Saint-Cloud, que je suis venu au monde, tout près de l’Empereur. Il paraît- çà, on me l’a dit- que j’étais un enfant très faible. J’avais une maladie de la colonne vertébrale, et pendant des mois on me laissa étendu. M. Talma, qui m’aimait bien me gardait dans sa chambre mon petit berceau près de son lit. Quand je commençai à aller mieux, on me promena dans le parc de Saint-Cloud. A partir de là, j’ai des souvenirs. J’avais un peu plus de quatre ans, maman passait ses journées avec moi, assise sous les arbres, et c’est là, que, consciemment, j’ai vu pour la première fois l’Empereur. Je ne sais plus d’où il revenait ni en quelle saison c’était, mais je me souviens bien qu’il avait une escorte comme un régiment, qu’ils étaient tous à cheval, gris de poussière, et que l’Empereur passa très vite. Maman me dit : « Tu as vu ton papa ? ». Il faut vous dire que papa était au service de l’Empereur, qu’il était toujours à cheval derrière lui, qu’il ne le quittait jamais. Mais n’est-ce pas, j’étais si petit quand j’avais vu papa pour le dernière fois que je ne l’avais pas reconnu. Je n’avais vu que l’Empereur ». 

Le père de l’honorable vieillard semble avoir été ordonnance de Napoléon, et comme tel avoir voyagé « à la suite ». Ce qui est certain, c’est qu’il fit toutes les campagnes avec l’Empereur, et que l’Empereur lui parla souvent. Or, devant l’Histoire, cela est presque un titre véritable, et l’anecdote suivante en tire la valeur réelle d’un document. Un jour, pendant la campagne d’Iéna, l’Empereur ayant froid, appela Schamel et lui dit : -Passe-moi ton bonnet à poil. Puis, coiffé de cette montagne de fourrure, il tendit à l’homme son petit chapeau : « Tu me le rendras tout à l’heure ». Tout à l’heure, ce fut vers la fin de la journée, quand la nuit tombait déjà, et Schamel, qui n’avait pas chaud, lui non plus, avait bravement placé sur sa tête le chapeau glorieux. Le souvenir de ce récit est un de ceux auxquels le centenaire s’attarde le plus volontiers. Sans doute son « papa » le lui avait-il redit bien souvent, avec orgueil, comme il redit lui-même, à tout instant : 

« J’ai vu l’Empereur ! Je l’ai vu, et il me semble bien des fois, un peu partout, aux revues du Carrousel, au théâtre, où il apparaissait au milieu de théâtre, où il apparaissait au milieu de tant d’or, qu’on ne voyait que lui ; à Saint-Cloud, mais là je l’ai bien regardé. Il avait une figure qu’on n’oublie pas. Je ne peux pas vous dire s’il était grand ou petit, ou, si je vous le dis, c’est qu’on me l’a dit, parce que, à l’âge que j’avais, on ne se rend  pas bien compte de la taille. Mais ce qui m’est resté bien présent, ce sont ses yeux. Ah ! les beaux yeux ! Il ne vous regardait pas souvent, mais quand il vous regardait ! Oui, ses yeux ! Je n’en ai jamais vu de pareils. Ils n’étaient pas noirs, ni marrons, ni bleus, ils étaient mauves, d’un mauve sombre, profond, mais qui changeait quand il se mettait en colère. Je l’ai aperçu un jour comme çà dans une allée, et je n’ai pas osé m’approcher. Pourtant, il m’aimait bien, et souvent, en passant, me donnait une petite tape sur la joue. Et puis, il connaissait son monde ! Quand le Roi de Rome est né, vous pensez si ce furent des fêtes à Saint-Cloud ! Moi, j avais quatre ans, et, comme j’étais sage et bien élevé, on me permit de jouer avec le petit enfant. Quand il fut un peu plus grand, on venait souvent même me chercher pour l’amuser. On me donnait aussi ses vieux joujoux, et j’ai gardé une poupée qu’il tenait souvent dans ses bras. C’est à peu près tout ce qui me reste de la famille impériale, mais j’y tiens et on pourrait me donner n’importe quoi, je m’en déferais pas. Ensuite, les mauvais jours sont venus. Je voyais maman toute triste. On ne riait plus à Saint-Cloud, puis on y pleura tout à fait : on venait d’apprendre le grand malheur de Waterloo. Maman, M. Talma et moi nous partîmes pour Paris. Comme c’était triste ! Nos, nous nous étions mis en deuil… » 

Sous la Restauration et après, le jeune Schamel-Roy apprit le métier de tailleur et devint habilleur. Il fut engagé par Talma. Après la mort du grand tragédien [en 1826] il devint costumier à l’opéra [celui de la rue Le Peltier à Paris ?]. Plus loin dans son récit, il déclare qu’il se trouvait en Russie lors de la Révolution de 1830. En 1848, Schamel-Roy est blessé lors de l’attaque du Palais-Royal : « Un biscayen me broya le pied droit », écrit-il. Lamartine qui fut son protecteur lui fit obtenir un bureau de tabac par le gouvernement. Il le conserva dix ans, « sans quitter mon métier [de costumier] pour cela, mais passant de l’Opéra à l’Opéra-Comique », écrit-il.  « Du n°24, boulevard Poissonnière où j’habitais, je voyais très souvent le Prince-Président [Louis-Napoléon], celui qui allait être l’autre Napoléon [il devint Napoléon III en décembre 1852], entre au restaurant Baurel situé tout près de chez moi. C’était un bon homme, mais j’avais trop connu l’autre pour être impressionné par celui-ci. Pourtant, le hasard me rapprochait de lui. J’étais le grand ami d son écuyer-chef [Sans dote le général Fleury] et souvent, car j’étais bon cavalier, j’allais essayer les chevaux de l’empereur au Bois [de Boulogne]. Je rappelai un matin à l’Empereur le petit restaurant du boulevard Poissonnière. 

- Je m’en souvins aussi, Pierre, me dit-il en riant. 

Oui, c’était un bon homme, et l’Impératrice était bien jolie. Je la vis bien souvent lors du choléra à Amiens [en 1866] où j’accompagnai les artistes en représentation. Elle allait dans les pauvres maisons où on travaillait le velours, habillée de noir avec un tablier blanc, comme une bonne femme, accompagnée de l’épouse du Préfet, Mme Cornuau. Et puis je revis encore l’Empereur aux Tuileries, c’est lui qui me fit nommer costumier chef à l’Opéra… Mais, tout çà, voyez-vous, Monsieur, quand on a vu comme moi Napoléon 1er… Comme c’est peu de chose !… » 

Peu de choses, en effet, que la vie, même la vie étonnante de cet homme devant lequel défila plus d’un siècle d’Histoire ! Et pour lequel rien n’est rien, sauf, ces deux yeux profonds, inoubliables, ces yeux mauves, changeants, qu’il vit un jour sous les arbres de Saint-Cloud, et dont le regard l’accompagne aux extrêmes limites de la vieillesse. 

 Maurice LEVEL. 

En complément à ce témoignage, voici un article que publia le 7 janvier 1909, « L’Humanité ». Elle est d’une version différente quant aux origines de Pierre Schamel-Roy : 

A l’asile d’Ivry, les pensionnaires et la direction viennent de célébrer le cent deuxième anniversaire de Pierre Schamel-Roy.  Sa jeunesse est telle, sa vigueur et sa souplesse sont si surprenantes, que l’on croit rêver en pensant que Schamel fut le contemporain de Talma qu’il habilla pendant plus de vingt ans. M.Schamel était tailleur et il l’est encore, puisque, dans le petit atelier qu’il possède en dehors de l’asile d’Ivry, il coupe encore de nombreux costumes de scène et de carnaval. Le tailleur se réclame cependant d’illustres origines. Sa grand’mère était comtesse de Kérul ; elle quitta le toit paternel pour fuir avec son jardinier en Amérique.  De retour en France, ils eurent un fils, père du centenaire. Ce fils fut carrossier de Napoléon, à Versailles, et c’est là que Schamel connut l’Empereur qui le faisait sauter quelquefois dans ses bras. Il se souvient que son père, ardent républicain, se refusait à donner d’autre nom à Napoléon que celui de « Mon général». 

Sous la Restauration, Schamel eut un commerce de socques. Mais son industrie ne le charmait pas, et il se fit tailleur de théâtre. A ce titre, il accompagna Talma comme costumier dans toutes ses tournées en Europe. Il a conservé un souvenir ému de Talma, qui lui a donné un portrait de Napoléon fait à Moscou. Après la mort de Talma, M. Schamel fut tailleur de divers théâtres, notamment à la Porte-Saint-Martin; enfin, à l’Opéra, en 1883; sous la direction Ritt et Gaillard, et il y est resté jusqu’en 1893. 

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( 5 mars, 2019 )

A propos du retour de Napoléon (mars 1815)…

A propos du retour de Napoléon (mars 1815)... dans HORS-SERIE retour-ile-delbe

« Le matin du départ, le lever de l’Empereur eut lieu comme à l’ordinaire, le Dr Foureau [de Beauregard] entre comme il était d’usage au moment où Sa Majesté allait faire sa barbe. » Eh bien ! Foureau, votre porte-manteau est-il fait ? Nous allons en France. » Le docteur sourit et répondit : «  Je ne demanderais pas mieux, mais je ne vois rien qui m’autorise à y croire ! – Comment ! Puisque je vous le dis c’est que ça y est ! Tenez-vous prêt néanmoins pour ce soir. » Saint-Denis [le mameluck Ali] qui tenait la glace dans laquelle l’Empereur faisait sa barbe, souriait en me regardant, pensant que c’était une mystification que l’Empereur faisait à son médecin. »

(Louis MARCHAND, « Mémoires… »)

La décision du retour fut mûrement réfléchie ; l’Empereur prenant en ligne de compte tous les éléments dont il disposait. Mais il fallait agir sans tarder comme le souligne G. Godlewski : « A l’automne de 1814, Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins certaine il serait contraint d’opter entre la faillite certaine  et une aventure dont les chances de succès se précisaient de mois en mois » [1]. A la date du 7 décembre 1814, le trésorier Peyrusse mentionne dans ses mémoires la visite d’un étranger « mystérieusement introduit dans le cabinet de Sa Majesté ». A la suite de cette entrevue, Peyrusse reçoit l’ordre de faire préparer L’Inconstant « pour un voyage » et « de mettre à son bord 100,000 Fr. ». De plus, sans doute vers la fin de l’année 1814 ou au tout début de 1815, une nouvelle importante parvient jusqu’à l’Empereur. Elle est relevée par Pons : « …nous apprîmes par deux Anglais, venus exprès dans l’île pour donner cet avis qu’il avait été question au congrès de Vienne d’envoyer l’empereur Napoléon à Sainte-Hélène »[2]. L’administrateur des mines en bon observateur écrit dans ses « Anecdotes » que « A dater de cette époque, la conduite de l’Empereur prit une autre direction, et en l’observant il était permis de penser que Sa Majesté ne se croyait plus liée par le traité de Paris qui la reconnaissait [comme étant] souverain de l’île d’Elbe ».

Dès lors, Napoléon va demander à Pons « un rapport sur les moyens d’organiser une flottille expéditionnaire »[3]. On note durant toute cette période une augmentation de préparatifs pouvant laisser penser que l’Empereur prépare son départ, même si aucune nouvelle officielle ne transpire : « …Sa Majesté préparait de grands moyens de défense pour l’île et les moyens nécessaires à une expédition militaire », ajoute Pons dans son « Mémoire aux puissances alliées », à la p. 105. Guy Godlewski souligne à juste titre que « la facilité du débarquement reposa sur le secret absolu de sa préparation. Aucune parole, aucun ordre imprudent ne donnèrent l’éveil. Rien ne transpira pendant deux mois »[4]. Le mameluck Ali, indique que « peu de personnes du dehors étaient dans la confidence[5] ». Peyrusse, lié à bien des confidences impériales, note encore que l’Inconstant qui revient à Portoferraio avec « quatre mille sacs de blés » est envoyé à Gênes avec à son bord deux officiers de la Garde chargés d’acheter des draps et de la toile, comme on peut le lire dans son témoignage. Comme nous l’avons vu dans le récit de Pons, c’est vers cette période que le capitaine Taillade tentera de mettre ce navire hors d’usage ; sans doute pour essayer de faire avorter le départ de Napoléon vers la France…

« Le 20 [février 1815], je reçus les premiers ordres pour les préparatifs », écrit Pons[6]. Le 21 février, des caisses de munitions sont embarquées à bord de L’Inconstant, réparé de son avarie ; de l’artillerie est installée à bord du chébec L’Etoile. Deux jours plus tard, ces bâtiments reçoivent un stock de vivres et d’eau douce. Précisons que le colonel Campbell, ne se doutant de rien, s’était embarqué pour Livourne le 16 février, afin d’aller présenter une nouvelle fois ses hommages à une belle comtesse italienne…

« Quelques jours avant le 26 février, l’Empereur avait fait donner l’ordre à la Garde de faire un jardin d’un terrain inoccupé attenant à la caserne dans la partie ouest », précise encore Ali[7] ; histoire de tromper les apparences. Il est fort à parier qu’à cet instant les soldats ne se doutent pas de ce que leur prépare le Petit Caporal. Puis vint le jour crucial ; le 26 février au matin, Peyrusse reçut l’ordre de réquisitionner le Saint-Esprit afin d’y embarquer les Polonais du chef d’escadron Jerzmanowski.   « La générale battit ; les troupes s’élancèrent de leurs casernes. Bientôt la rade fut sillonnée de chaloupes ; quatre cents hommes de la Vieille Garde, grenadiers, chasseurs et canonniers furent embarqués sur le brick, armé de vingt-six canons : tout le reste de l’expédition prit place sur le Saint-Esprit, le chébec de l’Empereur l’Etoile, la spéronnade la Caroline, deux bâtiments de Rio et une petite felouque d’un négociant elbois. Le peuple garnissait le port, faisant retentir [dans] les airs les cris prolongés de Vive l’Empereur ! »

Napoléon s’embarque en fin de journée à bord de L’Inconstant.

« A neuf heures à peu près, l’escadrille sortit du port [8]».

Le 1er mars 1815, au matin, L’Inconstant et sa flottille sont en vue des côtes françaises. « L’Empereur ordonna alors de faire disparaître la cocarde de l’île d’Elbe et de la remplacer par celle aux trois couleurs (la cocarde de l‘île était rouge et blanche, le rouge au centre ; sur le blanc il y avait trois abeilles). En même temps que les soldats arboraient  la cocarde tricolore, M. Pons de l’Hérault donnait  lecture à haute voix de la proclamation de l’Empereur, laquelle fut accueillie par des transports de joie et des cris répétés de Vive l’Empereur ! [9]».

Après un parcours mémorable, l’Empereur arrivera à Paris le 20 mars 1815, en début de soirée.

Christophe BOURACHOT


[1] G. Godlewski, « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe », Hachette, 1961, p.219.

[2] André Pons de l’Hérault, « Mémoire aux puissances alliées…», (Alphonse Picard et fils, 1899, pp.84-85). Guillaume Peyrusse, dans son témoignage, en date du 7 décembre 1814, complète ces informations en écrivant : « Il résultait de nos conversations avec les étrangers qui abordaient Portoferraio, de la lecture des journaux français et étrangers, que notre position à l’île d’Elbe, notre voisinage du continent, la facilité de nos communications, inspiraient des craintes sérieuses au congrès de Vienne ; que le projet de nous enlever et de nous déporter à Sainte-Hélène avait été formé. L’arrivée du personnage mystérieux introduit auprès de Sa Majesté donnait lieu à ces diverses suppositions une consistance alarmante. »

[3] Pons de l’Hérault, « Mémoire aux puissances alliées », p.95. Ce fait est également repris dans ses « Souvenirs », Plon, 1897; nouvelle édition: Les Editeurs Libres, 2005- sous le titre de « Napoléon, empereur de l’île d’Elbe »).

[4] Godlewski, p.231.

[5]  Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000, p.87.

[6] Pons, « Mémoire aux puissances alliées » , p.109.

[7] Ali, p.88.

[8] Ali, p.89.

[9] Ali, p.90.

 

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