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( 18 avril, 2019 )

Une lettre d’un caporal de grenadiers.

Moscou, le 24 septembre 1812.

Mon cher Père et Mère, frère et belle-sœur. D’après plusieurs lettres que je vous ai envoyée sans en recevoir de réponse, je m’empresse de vous écrire celle-ci, pour que vous me fassiez «  à avoir » de vos nouvelles le plus tôt possible, car je suis dans une inquiétude sans égale de ne pas savoir de vos nouvelles. Je vous ne ai écrit de Hanau, près Mayence que bien certainement je devrais avoir reçu réponse, et l’autre de Wilna en Lituanie. Je ne sais si c’est un effet de votre négligence ou que les lettres n’aient pas passé, mais cependant la Poste n’a jamais été arrêtée depuis que nous sommes dans cette contrée. Peut-être que mes lettres se seront perdues en route, car je ne crois pas que vous m’eussiez laissé aussi longtemps dans l’inquiétude comme vous [l’] avez fait. Je vous dirai que nous sommes arrivés à Moscou le 14 du (mois) courant. Nous avons eu une forte affaire à 30 lieues de Moscou [la bataille de La Moskowa], mais la Garde n’a pas donné. Cependant l’affaire a été très sanglante ; les Russes ont beaucoup  perdu surtout, car ils avaient des redoutes, mais elles étaient remplies de cadavres.

Je vous dirai aussi que Moscou est en grande partie brûlée, car deux jours après que nous y avons été entrés, les habitants eux-mêmes ont fait mettre le feu dans toutes les plus belles maisons de la ville [cette destruction est le fait de nombreux forçats libérés de prison sur ordre de l’infâme Rostopchine, gouverneur de Moscou]. Nous avons trouvé de très forts magasins en vins et farine et plusieurs autres magasins qui ont été brûlés. La ville est au pillage depuis que nous y sommes arrivés ; mais c’était une très grande ville, il y a toujours quelque maison qui s’échappe. Actuellement nous sommes en attendant ou la paix ou la guerre ; c’est ce que j’ignore lequel des deux sera. Je me suis informé de Vegrinot, mais il était malade aux équipages de son régiment, de manière que je n’ai pas pu le voir. Le régiment dont il fait partie a beaucoup souffert à cette affaire qui a eu lieu le 7 de courant ; il y en a eu presque les deux-tiers hors du combat. Je ne sais si nous irons plus loin ou si nous en retournerons en France. Je suis éloigné de vous à peu près de 1.000 lieues, aussi j’espère que la distance est assez grande.

Rien autre chose à vous marquer pour le présent ; grâce à Dieu je me porte parfaitement bien. Je finis en vous embrassant de tout mon cœur et je suis pour la vie votre cher fils.

Vous n’oublierez pas de me donner des nouvelles de ma nièce.

MICHAUD.

Michaud Jean, grenadier du 2ème régiment, 1er bataillon, 4ème compagnie de la Garde Impériale. Caporal.

——

Le grenadier Michaud ne revit jamais la France ; son dossier militaire porte la mention laconique : « Resté en arrière, en Russie, le 28 novembre 1812. Présumé mort. » Source : « Lettres du « grognard » Michaud, natif de Villognon (Charente) », publiées par Marcel Reible, in « Revue de l’Institut Napoléon », n°135 [4ème trimestre] 1979,  pp.54-55)

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( 16 avril, 2019 )

Notes du général baron Charles Lallemand sur l’embarquement de l’Empereur à Rochefort (1815).

Notes du général baron Charles Lallemand sur l’embarquement de l’Empereur à Rochefort (1815). dans TEMOIGNAGES adieumabellefrance...Napoléon quitta Rochefort le 8 juillet 1815 pour se rendre à bord de la frégate la « Saale », dans la rade de l’île d’Aix. Il pouvait, de là, prendre une détermination, selon les circonstances, et saisir l’instant favorable pour l’exécuter, aussi tôt que les dernières dispositions seraient faites. Là, plusieurs marins d’une expérience consommée parlèrent encore du projet d’embarquement à l’embouchure de la Gironde, et démontrèrent que ce projet était évidemment celui auquel on devait s’arrêter. Mais plusieurs des officiers qui accompagnaient l’Empereur, et particulièrement ceux qui, possédant depuis plus longtemps sa confiance, avaient près de lui plus d’accès et d’influence, n’étaient pas en faveur de ce dernier projet, et, ne voyant que des obstacles dans tous ceux qui se présentaient, causaient des lenteurs dans tous ceux qui se présentaient, causaient des lenteurs dans les dispositions. La tiédeur avec laquelle ils accueillaient les projets, l’irrésolution qu’ils ne cessaient d’entretenir étaient occasionnées principalement par le désir qu’ils avaient énoncé, même avant le départ de la Malmaison, de voir l’Empereur prendre le parti de se rendre en Angleterre. On est tout à la fois accablé d’étonnement et de douleur en voyant des hommes dont le jugement devait être éclairé par l’expérience, qui donnent à l’Empereur toutes les preuves d’un dévouement sincère, agir dans le m^me sens que ses ennemis qui ont conjuré sa pertes,-eux qui verseraient leur sang pour lui avec orgueil, qui sont prêts à lui faire le sacrifice de leur vie, qui ont ambitionné, avec ardeur, l’honneur de partager son infortune, et qui sont incapables de s’en séparer volontairement. Tel est cependant le secret de la destinée que l’Empereur a subie ; telles sont les causes qui l’ont précipité vivant dans un tombeau. Il eût pu conserver sa liberté et atteindre une terre hospitalière.

Malheureusement aussi, dès qu’il ne fut plus question d’un haut intérêt politique, dès qu’il n’y eut plus rien à faire pour la gloire, l’Empereur devint trop indifférent pour tout ce qui n’était que considération personnelle. Il s’occupa trop eu de lui-même met abandonna entièrement le soin de sa situation aux hommes qui l’accompagnaient. Il pouvait se confier en des mains plus fidèles, mais guidées par des yeux moins clairvoyants. Frappé des vérités que m’avaient démontrées les marins avec lesquels je m’étais entretenu des moyens d’assurer le départ de l’Empereur, j’insistai seul, mais j’insistai fortement sur le projet de faire partir l’Empereur de l’embouchure de la Gironde, et sur la nécessité de s’en occuper avec la plus grande activité. On ne me répondit que par des objections sur l’exécution, et des doutes sur la certitude des moyens. Tout ce que je pus faire entendre, ce fut qu’au moins on ne devait pas négliger légèrement un projet qui pouvait sauver l’Empereur. Tout ce que je pus obtenir, ce fut d’aller moi-même m’assurer de la vérité sur les lieux. Je m’y rendis par Royan, et il me fut bien facile de ma convaincre de la solidité du projet. Je m’assurai qu’il était facile de passer en partant du point désigné. Les dispositions les plus sages avaient  été faites ; tout était prêt depuis plusieurs jours. Les bâtiments destinés à l’Empereur sortirent depuis, et plusieurs firent leur route sans avoir été visités par l’ennemi, quoiqu’ils eussent à peine cherché à l’éviter, quoique l’on n’eût pris aucune des précautions, aucune des mesures qui avaient été réglées pour assurer le passage de l’Empereur, s’il avait adopté ce parti. Cependant le général Savary et M. de Las Cases avaient été envoyées, du 10 au 11, en parlementaires à la croisière anglaise composée du vaisseau le Bellérophon et le Myrmidon. Ils étaient porteurs d’une lettre du général Bertrand pour le commandant de la station : c’était le capitaine Maitland. Lorsqu’il eut pris connaissance de la lettre, sur la question qui lui était faite s’il avait reçu les passeports demandés pour l’empereur, il répondit qu’il n’était instruit de rien relativement aux passeports, et ne pouvait répondre à la demande qui faisait l’objet du message. Lorsque nous eûmes ainsi traité de ce qui concernait l’Empereur, je dis au capitaine Maitland qu’ayant pris une part assez active aux derniers événements qui avaient eu lieu en France, je désirerai avoir la certitude que ni moi, ni aucun de ceux qui se trouvaient dans le même cas, nous ne pourrions être recherchés pour le parti que nous avions pris.«Vous n’avez rien à craindre, répondit le capitaine Maitland, tout cela est étranger au gouvernement anglais. Vous venez de votre plein gré en Angleterre ; aucune autorité ne peut vous y poursuivre.-J’ignore, observai-je, quelle résolution prendra l’empereur, mais, s’il vient en Angleterre, si je l’y accompagne, je ne veux pas être exposé à des persécutions sous le prétexte que je suis dans un cas particulier qui n’a pas été prévu, et que je devais connaître. Je n’ai jamais eu l’intention d’aller en Angleterre ; rien ne m’y force, et je vous déclare positivement que je n’y viendrais pas, non seulement s’il restait le plus léger soupçon que je puisse être remis en France, mais si je pouvais courir le risque de voir ma liberté restreinte ou d’être inquiété en aucune manière.-Cela est impossible, dit avec chaleur le capitaine Maitland ; en Angleterre, le gouvernement n’est pas despotique, il est obligé de se conformer aux lois et à l’opinion. Vous êtes sous la protection des lois anglaises, dès que vous êtes sous celle du pavillon britannique ». 

Au moment où l’on se dépara, le capitaine Maitland dit que, si l’Empereur se décidait à venir à son bord pour aller en Angleterre, il désirait en être prévenu avant son arrivée et recevoir le plus tôt possible la liste des personnes qui devaient l’accompagner, afin de faire toutes les dispositions n nécessaires pour recevoir chacun le moins mal qu’il se pourrait.  Nous revînmes dans la martinée, rendre compte de notre mission. L’Empereur ayant reçu le rapport de notre conférence avec le capitaine Maitland, inaccessible au plus léger soupçon de perfidie, se décida d’autant plus facilement à accepter la proposition qui lui était faite, que les discours continuels de la plupart des personnes qui l’entouraient avaient dû le préparer à prendre un parti semblable. Ne voulant pas, cependant, disposer entièrement et sans leur aveu du sort des hommes qui lui étaient restés fidèles, il fit appeler principaux officiers qui se trouvaient alors près de lui. Les autres étaient embarqués, et déjà hors des Pertuis, attendant ses ordres pour continuer leur route. Les officiers qui se réunirent chez l’Empereur étaient les généraux Bertrand, Savary, Lallemand, Montholon, Gourgaud et M. de Las Cases. Après qu’il eut été donné connaissance des propositions du capitaine Maitland et de toute la conférence qui avait eu lieu avec lui, l’Empereur demanda à chacun de ces officiers quel était son avis.

L’impression de ce dernier entretien est encore toute entière dans mon âme ; elle ne s’en effacera jamais. L’Empereur paraissait s’oublier lui-même pour ne songer qu’à ses compagnons d’infortune et à la France ; ses regards étaient toujours tournés vers elle ; elle avait toutes ses pensées : « Les intrigants l’ont perdue, disait-il ; des hommes  corrompusse sont joués de son indépendance et de sa gloire ; mais je ne me plains pas de la nation, elle n’a pas cessé d’être vaillante et magnanime ».  Il parla ensuite avec tendresse de son auguste mère, de ses sœurs, de ses frères, de vous, M. le Comte [Ce passage semble indiquer que ce texte fut rédigé plus tard pour un membre de la famille de Napoléon. (Note de la « Nouvelle Revue Rétrospective »)] , dont il s’était plu à cultiver la jeunesse, dans des temps prospères.

Son cœur était agité par le souvenir de son fils et de l’Impératrice. -« Mais je ne puis vous charger de rien, me dit-il, j’ignore quand on vous rendra votre liberté et, lorsque vous l’aurez recouvrée, l’Amérique sera sans doute votre seul asile. » C’est ainsi que je quittai l’Empereur, toujours grand, toujours supérieur au destin toujours digne de lui-même. 

Cette relation a été publiée la première fois dans la « Nouvelle Revue Rétrospective », juillet-décembre 1899. 

 

 

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( 14 avril, 2019 )

Paris capitule (1814)…

30 mars 1814

Le 8 février 1814, de Nogent-sur-Seine Napoléon écrivait à son frère Joseph, à qui il avait confié Paris : « Si l’ennemi avançait sur Paris avec des forces telles que toute résistance devint impossible, faites partir, dans la direction de la Loire, la Régente, mon fils, les grands dignitaires…Rappelez-vous que je préférerais savoir mon fils dans la Seine plutôt qu’entre les mains des ennemis de la France ». Le 16 mars 1814, il réitère cet ordre.  A l’approche des Alliés (Prussiens et Russes) Joseph hésite. Le 28 mars 1814 au soir, il convoque le Conseil de régence. L’Impératrice et le Roi de Rome doivent-ils partir avec le gouvernement ? 

Hormis Clarke,  ministre de la Guerre, l’ensemble du conseil répond par la négative, considérant que la présence de Marie-Louise et de l’Aiglon galvaniserait la résistance. Joseph lu alors à haute voix les recommandations de son frère. Le départ fut donc décidé. Le 29 mars 1814, Marie-Louise quitte (pour toujours) les Tuileries ; un départ réprouvé par les parisiens. Joseph, fit afficher sur les murs une proclamation annonçant la venue imminente de l’Empereur, arrivant au secours de sa capitale. Paris doit tenir. Mais une résistance est-elle possible ?  De leur côté, les Alliés, en découvrant la cité dans le lointain, au matin du 30 mars 1814 étaient à la fois euphoriques et inquiets. Ils savent qu’ils ne disposent plus que de deux jours de vivres et qu’une insurrection paysanne, comme ces attaques sporadiques que connurent leurs troupes dans la Brie, peut surgir sur leurs arrières. Ils craignent aussi que Napoléon ne les surprenne  et délivre la capitale.

Il faut agir et vite. Dans Paris la défense s’organise. Les troupes de Marmont, de Mortier, de Compans ; la Garde nationale, commandée par Moncey, la garnison, les élèves de l’École Polytechnique, sans parler des vétérans et des invalides, forment un ensemble de 42 000 hommes. C’est peu face aux 120 000 hommes des Alliées ceinturant la ville.  Mais le peuple de Paris est prêt à se battre, à transformer chaque rue, chaque maison en un bastion imprenable. Pour gagner, il eut fallu que cette résistance soit conduite et galvanisée par des chefs civils et militaires capables et résolus.

Que l’exemple vienne d’eux et qu’elle soit appuyée par une fidélité à toute épreuve à Napoléon. C’est dans de telles conditions que l’Empereur arrivant aux portes de Paris aurait pu victorieusement repousser Russes et Prussiens. 

L’Histoire en décida autrement… Le 28 mars 1814, Napoléon quittant Saint-Dizier pour se diriger sur Troyes, confie une mission particulière à un prisonnier de marque : le comte de Weissemberg, ambassadeur d’Autriche à Londres. 

Le diplomate emporte ainsi avec lui l’ordre d’entamer une négociation avec l’empereur d’Autriche. Dans la soirée, alors qu’il est à Doulevant, l’Empereur reçoit des nouvelles de Paris : « Les partisans encouragés par ce qui se passe à Bordeaux, lèvent la tête. La présence de Napoléon est nécessaire s’il veut empêcher que sa capitale ne soit livrée à l’ennemi ; il n’y a pas un moment à perdre ». Le 29 mars 1814 au petit matin, Napoléon quitte précipitamment Doulevant. En route, il apprend bribe par bribe la progression inquiétante des Alliés. Il dépêche alors auprès de Joseph, le général Dejean son aide de camp et le colonel Gérardin, aide de camp de Berthier, afin de confirmer son arrivée aux Parisiens et de s’assurer de l’état de la défense de la capitale. 

Le 30 mars, à l’aube, Napoléon, laissant le commandement à Berthier, se dirige à bride abattue vers Paris. Ce même matin, à 4 heures, la ville se réveille par une canonnade et des roulements de tambours. La générale est battue. Les faubourgs se soulèvent. Les ouvriers réclament des armes. Dans les demeures cossues du Faubourg Saint-Germain, nombreux sont les royalistes qui souhaitent ardemment la chute de l’Empereur…

La défense s’organise. Les troupes parisiennes tiennent en respect les masses ennemies sur le front est le nord-est, de Vincennes à Clichy. Mais Joseph, représentant de l’Empereur à Paris va commettre l’irréparable.  Vers dix heures et demie du matin, alors qu’il se trouve à Montmartre pour surveiller les opérations, il reçoit la visite de l’architecte Peyre que les circonstances avaient transformé en parlementaire. Ce dernier est accompagné du comte Orlov, aide de camp du tsar Alexandre.

Orlov a été reçu dans la nuit par le tsar qui lui a remis des exemplaires d’une proclamation royaliste du prussien Schwarzenberg adressée au peuple de Paris. Alexandre s’empressa d’ajouter au comte Orlov que si les pourparlers échouaient, la lutte se poursuivrait néanmoins. Il compléta ses propos par une phrase inquiétante : 

« Dans les palais ou les rues, l’Europe couchera ce soir à Paris. » 

Ces mots répétés à Joseph  atterrent ce dernier. Le frère de l’Empereur s’empresse alors de réunir un conseil de défense qui conclut au caractère inévitable de la capitulation de Paris. Par des missives adressées à Marmont et à Mortier, Joseph leur autorise, s’ils ne peuvent plus tenir leurs positions, à entamer des pourparlers avec Schwarzenberg et le tsar, se trouvant en face d’eux. Vers midi trente ce même 30 mars, le peu courageux Joseph quitte Paris pour Rambouillet, oubliant dans sa précipitation de déléguer ses pouvoirs. Les seuls autorités constituées se trouvent dans Paris sont alors les deux préfets Pasquier et Chabrol et le Conseil d’État, ne tenant leurs pouvoirs de l’Empereur. Aux alentours de la cité, la bataille fait rage. On se bat à Romainville, à Pantin et ailleurs. Marmont quoique blessé, tient bon.

Il ne s’arrête pas sur le billet de Joseph qui lui parvient vers 13h30. A 14 heures, les Alliés déclenchent une offensive générale. Marmont se voit alors débordé de toutes parts. Il se replie sur Belleville et envoie trois parlementaires pour solliciter un armistice. Le maréchal Moncey tient bon à la barrière de Clichy, au nord de Paris. 

Le peuple de Paris se bat, les habitants font le coup de feu. IL faut tenir jusqu’à l’arrivée de Napoléon. En quittant Montmartre, Joseph avait donné l’ordre de quitter immédiatement la capitale à toutes les personnalités du régime. Cette mesure ne fut que partiellement exécutée. C’est une des erreurs de Joseph. Talleyrand, prêt à tous les compromis, à toutes les trahisons, voit là l’occasion de jouer un nouveau rôle. Le général Savary, convaincu du départ de Talleyrand, quitte Paris. Désormais le prince de Bénévent a toute latitude pour agir…

Le Tsar qui avait reçu dans l’après-midi l’envoyé de Marmont, désigne son aide de camp le général Orlov afin de poursuivre les négociations. Dans le même temps, le maréchal Mortier voit arriver près de lui le général Dejean, expédié par Napoléon. Cherchant en vain Joseph, il vient lui annoncer que l’Empereur approche et qu’il faut tenir encore. 

Mais les tractations ont commencé. Marmont,  Mortier et les représentants du Tsar se réunissent et entament de laborieuses tractations.  Avec cette capitulation, Marmont se pose en triomphateur. N’a-t-il pas évité aux parisiens une catastrophe ? Talleyrand sort alors de l’ombre. Il rencontre Marmont et se pose en véritable arbitre de la situation en éloignant le maréchal de Napoléon et en favorisant le retour des Bourbons.  Le 31 mars 1814, à deux heures du matin, l’aide de camp de Schwarzenberg débarque à l’hôtel de Marmont, rue de Paradis ; les Alliés acceptent la capitulation. Napoléon, alors à Juvisy, à la « Cour de France »  apprendra la terrible nouvelle par le général Belliard.  -« Quelle lâcheté !…Capituler ! Joseph a tout perdu… Quatre heures trop tard… », déclare t-il à voie haute. 

L’Empereur songea un instant à forcer le destin. Il pouvait en seulement quelques heures soulever à nouveau ses « bons Parisiens »… Les troupes françaises, conformément aux conditions, commencent à évacuer la ville. Au matin de ce 31 mars historique, le canon s’est tut dans Paris.

A neuf heures, les parisiens, surpris par ce calme inhabituel, apprirent la reddition de leur ville, et l’entrée imminente des Alliés dans la cité.

Une certaine inquiétude s’installa alors. Seuls les royalistes exultaient, laissant éclater leur joie d’une façon bruyante. 

Acta est fabula ! La pièce est jouée ! 

Marmont s’illustrera en se ralliant aux Bourbons sous l’influence de Talleyrand… 

Napoléon arrivé à Fontainebleau depuis le 31 mars, est contraint d’abdiquer, mais il hésite encore, calculant les chances qui s’offrent à lui de renverser la situation  Il reçoit Caulaincourt qui lui trace avec exactitude un tableau de Paris : Napoléon n’a rien à attendre de la capitale si ce n’est que la situation se dégrade. Il ne doit plus songer à y entrer. Puis c’est le maréchal Ney qui est reçu à son tour. Le prince de La Moskowa met tout son poids afin d’amener l’Empereur à abdiquer. Il parle d’une armée fatiguée, il évoque l’existence de ces troupes que la défection de Marmont et de son 6ème corps a plongé dans le plus profond découragement. Le maréchal Macdonald, reçu également, et accompagné de Ney, ira dans le même sens.  L’Empereur écoute avec attention les exigences demandées concernant son abdication. Elle sera sans conditions aucunes. De plus, Napoléon se verra attribué la souveraineté de l’île d’Elbe. Le souverain signe son acte d’abdication le 6 avril 1814. Napoléon vit alors une des périodes les plus difficiles de son existence. Il apprend coup sur coup toute une série de mauvaises nouvelles : Joséphine, une de celles qu’il a le plus aimé, s’apprête à recevoir le Tsar en personne à la Malmaison ; Marie-Louise s’attarde curieusement à Blois, alors qu’il lui serait si facile de le rejoindre ici à Fontainebleau…

L’attitude Marmont, de Ney et de Macdonald l’avait ulcéré. Ler dernier coup vint du maréchal Berthier, major général qui se crut être autorisé, par l abdication de Napoléon, à envoyer (le 12 avril) aux Bourbons celle de cette armée toute entière.- « Berthier, dit-il, m’abandonne avant que je ne quitte Fontainebleau. Berthier ! »Deux proches serviteurs allaient s’enfuir également : Constant et le mameluck Roustam.

La suite des événements montrera que Napoléon n’allait pas y perdre au change, en les remplaçant par Marchand et Saint-Denis (le mameluck Ali ), qui le suivront à l’île d’Elbe puis à Sainte-Hélène l’année suivante… 

« A Fontainebleau, écrit Ali, se voyant abandonné non de ses braves soldats, mais de la plupart de ses officier généraux et de beaucoup d’autres, l’Empereur tentera de mettre fin à son existence». Ce geste désespéré (et manqué) aura lieu le 12 avril. Huit jours plus tard,  se déroulait  la fameuse scène des Adieux de Fontainebleau qui fait partie de la légende napoléonienne. Immortalisée par Horace Vernet, on peut y voir quelques uns de ceux qui suivront l’Empereur à l’île d’Elbe : Drouot, Bertrand, Cambronne…Voici ce que raconte le lieutenant de grenadiers Monnier : 

« Enfin, le 20 avril, au moment de quitter son palais de Fontainebleau pour abandonner cette terre sacrée de la patrie, cette terre où tant de grands souvenirs, tant de superbes monuments devaient consacrer son nom à la reconnaissance de la postérité, l’Empereur sortit vers midi de ses appartement, et descendit par le grand escalier dans la cour du Cheval Blanc. Il la traversa à pied, au milieu de douze cents grenadiers de sa Garde, rangés sur deux haies, depuis l’escalier jusqu’à la grille : quelques officiers d’état-major le suivaient, ainsi que les quatre commissaires des alliés, le général russe comte Souvalow [Schouvaloff], le général autrichien baron Kooller [Koller], général prussien [le comte de Waldbourg-Truchsess], et le chevalier Neil Campbell major anglais [le colonel et non « chevalier »] ; le comte Klam, aide de camp du prince de Schwartzemberg [Schwarzenberg] les accompagnait. 

Avant d’arriver à la grille, l’Empereur s’arrêta, fit former le cercle à la troupe, approcher de lui tous les officiers, et prononça d’une voix ferme, quoique émue, un discours dont on a retenu les fragments suivants : « Grenadiers et chasseurs de la Vieille Garde, je vous fais mes adieux : pendant vingt ans je vous ai conduit à la victoire ; pendant vingt ans vous m’avez servi avec honneur et fidélité ; recevez mes remerciements… Officiers, soldats, qui m’êtes restés fidèles jusqu’aux derniers moments, recevez mes remerciements, je suis content de vous. Je ne puis vous embrasser tous, mais j’embrasserai votre général. Adieu, mes enfants, adieu, mes amis.

Conservez-moi votre souvenir ! Je serai heureux lorsque je saurai que vous l’êtes vous-mêmes. Venez général ! » Alors, le général Petit s’est approché, et il l’a embrassé vivement. – « Qu’on m’apporte l’aigle, et que je l’embrasse aussi. » 

Le porte-drapeau s’est avancé, a incliné son aigle, et l’Empereur en a embrassé trois fois l’écharpe avec la plus vive émotion.  

  – « Adieu mes enfants. » Officiers, soldats, tous étaient attendris ; les larmes roulaient dans les yeux de ces vieux guerriers ; les officiers étrangers eux-mêmes témoignaient par des pleurs involontaires combien ils étaient sensibles à de tels adieux. » 

C.B. 

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( 13 avril, 2019 )

Nominations en mars 1815…

Napoléon portrait.

« A sa rentrée aux Tuileries, Napoléon avait trouvé presque tout le personnel de son ancien gouvernement. Il fit appeler les retardataires, et dans la nuit même il nomma ses ministres. Bassano reprit la secrétairerie d’État, Decrès la marine, Gaudin les finances, et Mollien, non sans quelque hésitation, le trésor public. Molé, qui augurait mal de « cet intermède », déclina l’honneur d’être de nouveau grand-juge et obtint le poste moins compromettant de directeur des ponts-et-chaussées. A son défaut, l’archichancelier Cambacérès fut chargé provisoirement de la justice. Davout commença par refuser le portefeuille de la guerre. L’Empereur fit appel à son dévouement pour sa personne et à son patriotisme : le maréchal obéit. Il était, avant minuit, rue Saint-Dominique. La résistance de Caulaincourt fut plus difficile à surmonter. Le duc de Vicence était resté profondément attaché à Napoléon, mais c’était sur le champ de bataille qu’il voulait le servir, car il avait la sombre prévision que le rôle du ministre des relations extérieures de l’Empire serait nul devant l’Europe en armes. Il avait été à la rencontre de Napoléon à mi-chemin de Fontainebleau, et durant le trajet, il avait respectueusement repoussé l’offre de ce portefeuille. Aux Tuileries, de nouvelles instances de l’Empereur échouèrent encore. Ce fut seulement le lendemain que Caulaincourt se résigna à rentrer au ministère.

Bien que Rovigo eût montré peu de zèle et encore moins d’habileté dans les derniers mois de son administration, Napoléon lui proposa de reprendre la police générale. Rovigo refusa. Il voulait se faire prier ou il sentait la tâche au-dessus de ses forces et l’opinion contre lui. Les hommes politiques, les courtisans, les officiers, qui remplissaient dans cette soirée mémorable les salons des Tuileries, désiraient, désignaient, réclamaient Fouché. La reine Hortense elle-même parlait de lui avec enthousiasme. L’ordre d’arrestation lancé contre le duc d’Otrante par le gouvernement royal avait retourné en sa faveur l’opinion des bonapartistes. On croyait qu’il avait joué sa liberté et peut-être sa vie pour seconder l’entreprise de l’Empereur. D’autres personnes, mieux renseignées, estimaient cependant qu’il fallait le nommer ministre pour avoir l’appui des anciens jacobins. Il enleva d’assaut son portefeuille en se présentant aux Tuileries le soir du 20 mars. « Laissez entrer M. Fouché ! cria-t-on. C’est l’homme qu’il importe le plus à l’Empereur de voir en ce moment. » Ainsi annoncé, Fouché eut l’effronterie de dire qu’il avait fomenté, dans l’intérêt de Napoléon, la conspiration militaire du Nord. L’Empereur ne se laissa pas abuser, par cette imposture. Mais Fouché s’offrait. Il fallait le prendre ou se faire de lui un ennemi déclaré. Il avait d’ailleurs infiniment plus d’habileté, d’expérience et de ressources que Rovigo. L’empereur lui donna le ministère de la police. Toutefois, comme il se défiait du fourbe, il nomma à la préfecture de police et à l’inspection générale de la gendarmerie, postes où il se flattait que l’on pourrait le surveiller et le contenir, deux hommes dont il était sûr: Réal et Rovigo. Restait à pourvoir à l’Intérieur. L’Empereur n’y voulait point replacer Montalivet. Il balançait entre Costaz et Lavalette. A l’offre de l’empereur, Lavalette répondit par un refus motivé sur son désir de garder les postes « où il pourrait rendre plus de services ». Il ajouta ce bon conseil: «Il faut au ministère un homme qui ait un nom éclatant dans la Révolution. » C’était désigner Carnot dont le Mémoire au roi avait rajeuni la popularité. Napoléon, vraisemblablement, pensait déjà à Carnot. Depuis le 24 janvier 1814, jour où ce grand patriote lui avait offert ses services pour défendre la France envahie, il ne le regardait plus comme un opposant. Il hésitait, néanmoins, devant ce nom révolutionnaire qui n’avait point passé, comme tant d’autres, par la savonnette à jacobin d’un titre impérial. Ce fut seulement le soir du 21 mars que Carnot fut appelé aux Tuileries. Carnot accepta le ministère en disant simplement à l’empereur que « dans ce moment, il n’était pas permis de lui rien refuser». Le lendemain, le Moniteur publia deux décrets concernant Carnot. Par le premier, Napoléon, qui voulait « dérévolutionnaliser » l’ancien membre du Comité de salut public, le nommait comte de l’Empire pour sa défense d’Anvers; par le second, il le nommait ministre de l’intérieur. Le patriotisme avait engagé Carnot à accepter le portefeuille; la raison politique l’empêcha de refuser publiquement le titre. II comprit qu’un ministre de l’Empereur n’avait pas le droit de discréditer les titres impériaux. Il se laissa donc appeler comte dans les actes officiels et dans les journaux, mais il ne signa jamais que Carnot, et malgré deux invitations du prince Cambacérès, il s’abstint de faire retirer les lettres patentes à la chancellerie. Merlin reprit son siège de procureur général. M. de Bondy, que l’empereur avait remplacé à Lyon, devint préfet de la Seine, Champagny intendant des bâtiments et Montalivet intendant de la liste civile. Les anciens conseillers et maîtres des requêtes rentrèrent au conseil d’Etat que Ginoux-Defermon, Boulay et Regnaud furent chargés de réorganiser. L’immuable Sauvo resta au Moniteur, mais Etienne escamota le Journal des Débats abandonné par Bertin l’aîné qui, dès le matin du 20 mars, avait pris la route de Belgique après avoir publié cette dernière catilinaire : « C’est en vain que Buonaparte a promis l’Alsace, la Lorraine, la Franche-Comté pour prix d’un honteux secours de l’étranger. La France sera délivrée par la France, ou la France cessera d’exister. Le néant vaudrait mieux pour elle que la honte de retomber sous le joug de son bourreau. » Le lendemain, on lisait dans la même feuille, rebaptisée  « Journal de l’Empire » : « La famille des Bourbons est partie cette nuit. Paris offre aujourd’hui l’aspect de la sécurité et de la joie. Les cris de: « Vive l’Empereur ! » retentissent de toute part. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d4elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.370-374)

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( 8 avril, 2019 )

Méry, ville-martyr (1814) !

Méry

« L’armée française, partie de Montereau le 20 février, se dirige sur Troyes, à la poursuite des Alliés. En passant à Méry, l’Empereur, ayant été prévenu qu’on apercevait dans la ville un rassemblement considérable de forces, prend aussitôt le parti de s’y porter, et en arrivant il ordonne au général Boyer de s’en emparer. Immédiatement les Prussiens en sont chassés, mais en fuyant ils brûlent la ville qui n’est plus bientôt qu’un monceau de cendres. L’incendie se propagea avec une rapidité effrayante, et chassa les habitants de leurs maisons qui s’écroulaient. Au milieu de cette scène de douleur, des vieillards furent égorgés, des malades arrachés de leur lit vinrent expirer de faim, de misère et de froid à la lueur des flammes qui dévoraient leurs habitations; toute la ville fut détruite en quelques heures avec ce qu’elle renfermait.

Le général Gruyère fut tué, et nous éprouvâmes de grandes pertes. L’Empereur passa la nuit du 22 au 23 au petit village de Châtres, dans la maison d’un charron. [« L’itinéraire de Napoléon au jour le jour… », de MM. Tulard et Garros (Tallandier, 1992, p.440), indique que  c’est chez le maire, P.Dauphin, que descend Napoléon]

Pendant cette campagne de 1814, où chacun défendait ses foyers, chaque jour voyait des scènes cruelles. Lorsque nous avions pris une ville, il fallait presque aussitôt l’abandonner à l’ennemi. Comme beaucoup d’habitants étaient privés de leurs maisons brûlées ou saccagées, et qu’ils craignaient en restant d’avoir à subir de nouvelles vexations de la part des Cosaques, plusieurs nous suivaient, croyant trouver au milieu de nous, protection et sécurité. Mais bientôt harassés de fatigue, manquant de tout, et, exposés comme nous au feu de nos implacables ennemis, ils restaient sur les route en butte, les hommes, aux insultes, les femmes, à la brutalité des Cosaques, et presque tous à une mort certaine.

Voici à ce sujet une scène horrible qui se passa sous nos yeux en quittant Méry le 22 février. A peine avions-nous fait deux lieues que nous fûmes attaqués sérieusement par un corps russe, dont les canons, dirigés habilement, nous enlevèrent beaucoup de monde. Une femme, qui tenait son enfant dans ses bras et qui s’était réfugiée dans nos rangs, fut atteinte par un projectile qui lui coupa le crâne en deux et tua l’enfant. Son mari, qui la suivait, la voyant tomber, s’était précipité vers elle pour la secourir ; mais s’apercevant bientôt de l’affreuse vérité, il devint fou instantanément. Lorsque nous passâmes devant lui, à l’endroit où il s’était assis sur le bord d’un fossé couvert de neige, cet infortuné cherchait à rassembler les chairs qui se détachaient de la tête de la pauvre victime, comme si par cet horrible travail, la vie devait lui être rendue. Il riait, chantait et pleurait tout à tour ; ses mains ensanglantées, qu’il portait alternativement sur sa figure et sur les autres parties de son corps, l’avaient rendu si hideux, que ce spectacle nous épouvanta au point de nous forcer de désirer qu’une balle vint mettre fin à son supplice ».

(Sous-lieutenant LEFOL, « Souvenirs sur le Prytanée de Saint-Cyr, sur la campagne de 1814, le retour de l’Empereur Napoléon… », Versailles, Imprimerie de Montalant-Bougleux, 1854, pp.29-30).

Louis-Hercule Duval-Lefol (1797-1846) quitte le Prytanée militaire de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant dans le 100ème  régiment d’infanterie de ligne. Le hasard voudra qu’en 1814, se rendant à Châlons-sur-Marne, il y rencontre son oncle le général Lefol. Ce dernier le prendra comme aide-de-camp. Il participe à ses côtés à toute cette campagne mémorable. Après l’abdication de Napoléon, en 1814,  Lefol est nommé lieutenant. 

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( 5 avril, 2019 )

Le PASSAGE de la BEREZINA RACONTE par un OFFICIER PRUSSIEN…

La Bérézina

« On ne lira pas sans intérêt, malgré quelques inexactitudes le récit du lieutenant de hussards prussiens Kalkreuth ; après avoir appartenu durant un jour à l’Escadron sacré avec les lieutenants Bonin et Probst , il rejoint ses camarades de régiment dans l’après-midi du 26 novembre 1812 sur la route de Borisov. Il faut passer la Bérézina. Mais il y a trop de monde à l’entrée des ponts, l’ennemi n’est pas encore là et, comme tant d’autres, nos Prussiens se reposent. Soudain, au milieu de leur sécurité profonde, retentit le canon russe. Il faut, cette fois, coûte que coûte, traverser la rivière, et Kalkreuth avoue que ses compagnons ont fait une trouée à travers la foule, se sont frayés une route à coups de sabre ! 

A.CHUQUET

Nous bivaquâmes dans les premières maisons du maisons du faubourg de Borisov et nous voulions passer le lendemain matinla Bérézina. On nous avait dit que le pont avait déjà été brûlé par les russes, mais que l’empereur Napoléon avait fait jeter deux nouveaux ponts. Nous ne pressentions pas du tout la situation critique où se trouvaient alors les débris dela Grande-Armée et nous croyions les troupes régulières russes encore loin derrière nous. Nous suivîmes donc à cheval, à droite de Borisov, le chemin sur lequel tout le monde s’engageait, et nous arrivâmes, le 27 novembre, à midi, aux ponts dela Bérézina. Mais nous y trouvâmes une si grande foule d’hommes, de chevaux et de voitures qui voulaient traverser la rivière, que plusieurs heures se seraient écoulées avant que notre tour de passer fût venu. Sur la proposition du major de Zieten, nous courûmes donc au village de Treszenize à un quart de mille de là, à droite de la route. Quoique tous les habitants l’eussent quitté, nous trouvâmes dans les maisons bien conservées un excellent abri et quelques gerbes de blé pour nos chevaux. Logés tous dans une sorte de ferme où la chambre fut chauffée comme il fallait, nous étions tout à fait à notre aise ; nous fîmes cuire quelques haricots que nous avions découverts, et, ce repas pris, nous nous abandonnâmes sur une paille molle à un repos bienfaisant. Le régiment de uhlans prussien, composé des 2ème et 3ème régiments et qui avait marché avec la Grande-Armée, était dans le même état de dissolution que nous ; seuls, quelques uhlans, ainsi que les ordonnances des officiers, étaient encore montés et armés. Nous nous étions rencontrés à la Bérézina, et eux aussi avaient préféré venir avec nous au village de Treszenitze. Le 28 novembre, de grand matin, nous nous rassemblons et nous dirigeons vers les ponts dela Bérézina. Mais tout est encore aussi plein, aussi comble que la veille, et l’on se décide à regagner Treszenitze. A 9 heures du matin nous y rentrons et nous couchons avec la plus grande tranquillité  d’âme sur notre beau lit de paille. Soudain, au bout d’une heure à peine plusieurs boulets tombent dans notre village ; on part en toute hâte, on court au pont. Toutes les hauteurs à gauche de nous sont déjà occupées par des cosaques et quelques batteries tirent sur l’arrière-garde française. Devant les ponts de la Bérézina la foule est encore plus grande qu’auparavant ; le pont de gauche est complètement hors de service et on ne peut plus passer l’autre qu’un à un.  La Bérézina, large d’environ de soixante à quatre-vingt pas, forme sur ses deux rives un large marécage. Or, elle avait été prise quelques jours auparavant ; puis la débâcle avait eu lieu, la pluie était tombée, et, par suite, sur les deux rives se dressaient  des murs de glace qui s’élevaient au-dessus de la nappe d’eau à plus d’un pied et demi de hauteur ; la rivière coulait du reste avec une extrême rapidité, et il était impossible de la traverser à la nage ; plusieurs qui en firent l’essai périrent engourdis par le froid. A ce moment, on nous dit qu’à droite, plus en amont du courant, à un demi-mille, se trouve un autre pont. Nous y courons. Tout ce qui parle allemand se joint à nous, ainsi que beaucoup de Français qui s’imaginent que nous connaissons la contrée. 

Nous trouvons, en effet, qu’il y a eu un pont à la distance indiquée, mais il a été brûlé, et on ne voit plus que les piles de bois qui émergent de l’eau. Nous revenons au premier pont. Les cosaques se sont de plus en plus approchés de la Bérézina et il leur serait facile de nous couper ; mais nous formons une grosse troupe- plus de 2.000 hommes étaient venus avec nous- elle leur impose sans doute et ils n’osent pas se placer sur notre chemin.  Nous voici de nouveau arrivés aux ponts de Studienzka, et il faut absolument tout tenter pour arriver de l’autre côté. Plus de 30.000 hommes sont pressés sur le petit espace marécageux devant les ponts ; les voitures s’enchevêtrent où elles versent ; les chevaux tombent ; les piétons passent par-dessus-car quiconque n’est pas monté ou n’atteint pas un endroit élevé est culbuté, écrasé. Pour combler la mesure de notre misère, les boulets et les obus des russes viennent tomber dans cette cohue où, souvent, un obus qui éclaté tue, mutile plus de quarante à cinquante hommes ou chevaux. Spectacle d’une indescriptible horreur !  Et l’avant-garde progresse toujours en avant. Pour lui faire quelque résistance, notre poignée de uhlans prussiens se jette à sa rencontre. Nous, hussards, qui n’avons plus de combattants, nous nous pressions vers le pont. Nos malades, colonel et officiers, doivent quitter les voitures et se mettre à cheval s’ils ne veulent pas être pris. Ceux d’entre nous qui sont encore les mieux montés forment  la tête et vont l’un derrière l’autre : le capitaine Knobloch, les lieutenants Eisenhard et Tornow. Nous tirons nos sabres et à droite, à gauche nous distribuons des coups, afin de nous faire place ; peu importe le rang des personnes ; nous employons tout, nous usons de chaque avantage pour nous rapprocher du pont. Des Français sont à côté de nous ; nous arrachons la bride à leurs chevaux qui n’ont pas de sous-gorges, nous leur frappons la tête avec la poignée de notre sabre, nous les refoulons et nos camarades ont de la place pour nous rejoindre. C’est ainsi que, sur, nombre d’hommes et de chevaux vivant encore et foulés aux pieds, nous poussons péniblement en avant, et il peut-être 5 heures du soir lorsque nous franchissons enfin l’espace de 180 pas environ qui nous sépare du pont. Il nous a fallut cinq longues heures périlleuses !

Ces ponts avaient  été construits, comme on sait, sur l’ordre de Napoléon, en grande hâte et sans beaucoup d’outils avec le bois des maisons démolies du village de Studienzka, et faute de gros madriers, on les avait formés avec les longs bardeaux qu’on trouva sur les toits. Or, quand nous arrivons au pont, il ne consiste plus que dans la charpente ; les planches du tablier viennent de tomber. On les remplace, et nous voilà sur le pont. Des trois parties du tablier, celle du milieu est la plus large, la plus propre au passage des chevaux ; nous nous y engageons, durant plus de soixante pas, par le vent le plus vif, au risque de glisser en bas à chaque moment et de nous noyer dans le rapide courant de la rivière. Mon faible petit konia n’a pu monter sur l’allonge qui a un pied de haut à peu près et il a dû, par suite, grimper sur quelques chevaux qui gisent morts dans l’eau, et de là, en biaisant, arriver sur le pont ; j’ai laissé mon cheval sans bride avancer lentement, j’ai étendu les bras afin que, s’il tombe, je puisse saisir le chevalet ; mais j’arrive heureusement sur la rive droite. Je n’ai pas besoin d’assurer quel sentiment de joie nous pénètre lorsque nous sommes de nouveau sur la terre ferme. Le fréquent passage des canons et des cavaliers à durant cinquante pas environ, tellement remué et labouré une partie de la prairie qu’on y reste enfoncé. Nous finissons toutefois par nous réunir à la lisière d’un bois de sapins. Il fait déjà assez sombre et nous craignons d’être séparés les uns des autres. Constamment, nous crions à haute voix : « Les hussards prussiens, par ici !Die preussischen Husaren hierher ! » Mais plusieurs de nos domestiques tardent longtemps à venir, et, pour les attendre, nous passons la nuit en cet endroit. Le lendemain matin, nous prenons le chemin de Zembin.  »

Extrait du 1er volume de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », (Fontemoing, 1912, 3 volumes). 

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( 3 avril, 2019 )

Lettres de grognards à l’île d’Elbe…

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Pons de l’Hérault dans son témoignage sur le séjour de Napoléon à l’île d’Elbe indique qu’un  grenadier de la Garde reçut une lettre de ses parents. Mais laissons-lui la parole.

 « Malgré son langage un peu burlesque, [cette lettre] disait cependant des choses d’une haute gravité. Cette lettre portait le timbre de Verdun. C’était une mère qui répondait à son fils. Je copie littéralement:

«Je t’aimons ben plus, depuis que je te savons auprès de not’ fidèle empereur. C’est comme ça que les honnêtes gens font. Je te croyons bien qu’on vient des quatre coins du monde pour le voir, car ici l’on est venu des quatre coins de la ville pour lire ta lettre, et qu’un chacun disiont que t’es un homme d’honneur. Les Bourbons ne sont pas au bout et nous n’aimons pas ces messieurs. Le Marmont a été tué en duel par un des nôtres, et la France l’a divorcé. Je n’avons rien à t’apprendre, sinon que je prions Dieu et que je faisons prier ta sueur pour l’Empereur et Roi.»

Cette lettre fut lue et relue dans les casernes et hors des casernes: elle eut les honneurs de la renommée. L’Empereur voulut la connaître; il la fit demander. Lorsqu’on la lui présenta, il était dans son parterre, et plusieurs personnes l’entouraient. Le brave capitaine Raoul lut à haute voix, l’Empereur le fit répéter, tout le monde riait. L’Empereur était le seul qui ne riait pas. Lorsque la seconde lecture fut terminée, l ’Empereur prit la parole et dit: «Cette lettre n’est pas risible, quoiqu’elle ne soit pas écrite en style d’accadémie (sic), et elle m’en apprend plus que les journaux.»

Puis l’Empereur fit appeler le grognard, il le reçut avec affection, et, en lui donnant quelques napoléons, il lui adressa ces paroles: «Tu diras à ta mère que je la remercie de ses bons sentiments pour moi.» Je ne crois pas que l’Empereur ait jamais appelé un soldat sans lui donner quelque chose; il avait souvent la main à la poche, et sa poche= était toujours en mesure de parer à l’imprévu. Néanmoins il n’en appelait pas souvent, sans doute pour ne pas les habituer à compter trop facilement sur sa bourse; il voulait que le soldat pût être fier du motif qui l’avait fait appeler. Ordinairement ce que l’Empereur donnait à l’un devenait à table le partage de tous.

Presque immédiatement après le grognard de la lettre de Verdun, l’Empereur put se procurer quelques nouveaux moments de jouissance en parlant à un autre grognard. J’ai dit que sur la Porte de mer il y avait une grande terrasse qui avait servi à la Garde impériale pour donner son banquet. J’ai dit aussi que, pour l’agrément de ma famille, le général Drouot, du consentement de l’Empereur, m’avait permis d’ouvrir une porte qui donnait sur le chemin de ronde, et que je pouvais ainsi faire à volonté le tour des remparts. Nous faisions ordinairement notre promenade de la soirée sur la terrasse de la Porte de mer. Il y avait à cette porte un poste de la Garde sur lequel nous planions et dont nous pouvions entendre toutes les conversations: je ne m’en faisais pas faute. Rien n’était plus divertissant que les récits de ces braves; ils faisaient une géographie à leur convenance, mais ils s’égaraient beaucoup moins lorsqu’ils parlaient stratégie. Plus d’une fois ils disaient d’excellentes choses; ils jugeaient parfaitement les généraux. Leurs biographies auraient été de fort bons matériaux pour l’histoire militaire de l’Empire. Tous voulaient que l’action principale des affaires auxquelles ils avaient pris part se fût passée sur le point où ils se trouvaient. Dès qu’il y avait controverse, un brouhaha assourdissant commençait, et de ces débats de corps de garde s’échappaient des étincelles de vérité que l’on aurait peut-être cherchées en vain dans les discussions des régions sociales les plus élevées. C’était plus particulièrement un caporal marseillais qui pérorait; lorsqu’il était de garde, je me passais du théâtre et je n’y perdais pas. Un jour il parla du retour en France: c’était la première fois que j’entendais manifester une opinion à cet égard. Je fus fort étonné: j’écoutai avec une grande attention. Il y avait vingt projets en délibération, mais il n’y en avait aucun pour traverser la Provence. La Provence était un pays de répulsion pour la garde, même de la part des Provençaux qui en faisaient partie. C’est que le souvenir des dangers qui avaient menacé l’Empereur faisait encore palpiter tous les coeurs. Le caporal marseillais tenait le haut bout, il avait une réponse prête pour chaque objection. Enfin, il l’emporta. Voici son plan:

«L’Empereur fait courir le bruit qu’il veut reprendre l’Égypte. Ceux qui sont aux Tuileries sont contents de notre éloignement; ils en rient: c’est bon. On donne le signal du départ; nous mettons à la voile: c’est bon. L’Empereur ne s’est pas endormi; tout est préparé pour nous recevoir, pour nous seconder: c’est bon. Nous nous ravitaillons à Malte, nous y prenons des galères si nous en avons besoin: c’est bon. Nous débarquons sur les bords du Danube, un peu plus haut ou un peu plus bas: c’est bon. Constantinople est dans le secret, il ferme les yeux, on dirait qu’il ne voit pas, qu’il ne sait rien: c’est bon. Alors nous marchons en avant, drapeau déployé, en colonne serrée: c’est bon. Les Grecs viennent nous joindre, les Moldaves et les Serviens aussi: c’est bon. Nous prenons Belgrade s’il le faut, nous nous y reposons: c’est bon. Les Hongrois nous attendaient pour s’insurger contre les Autrichiens; ils se sont insurgés, ils marchent sous nos drapeaux, car les Hongrois et les Autrichiens, c’est comme l’eau et le feu: c’est bon.

Notre armée a grossi, nous remontons le Danube: c’est bon. Mais ce n’est pas tout. Une armée polonaise s’est mise en route de Varsovie, pour venir à notre rencontre; cette armée est la soeur de notre armée, vous savez, et au signal, nous nous trouvons ensemble sous les murs de Vienne: c’est bon. Vienne est cernée: elle met le pouce, et voilà u’elle est encore à nous: c’est bon. De la capitale de l’Autriche à notre capitale nous connaissons la route et nous la faisons les yeux bandés: c’est bon. Nous voilà de retour à Paris, ceux des Tuileries ont filé, et les Parisiens crient: «Vive l’Empereur !» C’est bon !» Je pris tant de plaisir à entendre ce caporal que je l’aurais écouté toute la nuit. J’écrivis de suite le résumé de ce qu’il avait dit, et le lendemain bon matin, je portai ce résumé à l’Empereur. L’Empereur le lut avec avidité. Lorsqu’il eut fini de le lire, il s’écria: «C’est bon !» et, m’adressant la parole, il me remercia de cette communication et il me dit: «Il n’y a vraiment que des soldats français capables d’une telle imagination.» Il ajouta: «Je devine l’auteur de ce plan. C’est un Provençal qu’on appelle « le lettré ». Je l’enverrai hercher.» Je parlai à l’Empereur de mes jouissances de la Porte de terre. Il me fit longuement répéter tout ce que j’avais retenu: cela ne m’étonna pas. Ce langage libre de camarade à camarade l’initiait à la pensée de ses braves, et il savait à quoi s’en tenir sur leur compte. Il fit venir le caporal marseillais. Ce Carnot improvisé faisait tinter l’intérieur de son gousset en sortant de chez l’Empereur. Le général Drouot m’assura que cette petite anecdote avait extrêmement amusé l’Empereur. Quelques jours après, l’Empereur, en dînant, parla beaucoup de ce plan, et il n’en oublia pas un seul mot. »

 

 

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( 2 avril, 2019 )

Retour sur le baron Fain. La campagne de 1814 vue à travers sa correspondance personnelle.


Retour sur le baron Fain. La campagne de 1814 vue à travers sa correspondance personnelle. dans TEMOIGNAGES fain 

Le mercredi 20 avril 1814, à 11h30, dans la cour du Cheval Blanc du château de Fontainebleau, le baron Fain assiste à la scène mémorable des Adieux. On peut le voir sur le célèbre tableau d’Horace Vernet ; il est juste derrière Maret et porte des lunettes. 

Figure incontournable de l’entourage de l’Empereur, le baron Fain (1778-1837) est bien connu des amateurs d’histoire napoléonienne. Celui qui fut secrétaire-archiviste du cabinet de Napoléon de 1806 à 1813 (nommé secrétaire particulier de l’Empereur cette même année) est l’auteur de nombreux ouvrages. Il a laissé, hormis une série de « Manuscrit », tels ceux « de l’an III (1794-1795) », « de 1812 » , « de 1813 », « de 1814 » et qui forment une bonne fresque sur l’histoire du règne de Napoléon, des « Mémoires » qui furent publiés la première fois chez Plon, en 1908 (en un volume) et qui ont été réédités à mon initiative aux éditions Arléa en 2001. Ces derniers relatent parfaitement les méthodes de travail de Napoléon, les journées du souverain, ainsi que ses déplacements dans le vaste Empire qu’il avait créé. Homme de valeur, personnage attachant, Fain fait partie du cercle des témoins de qualité, de ceux qui ont côtoyé Napoléon au quotidien. Il rejoint ainsi Marchand, Ali, Maret et Peyrusse (dont les  »Mémoires » ont connu une nouvelle édition complétée en 2009) et qui ont laissé des témoignages passionnants (excepté pour Maret dont le manuscrit original aurait été détruit dans sa très grande majorité). Les lettres qui suivent sont parues pour la première fois en 1961 dans les pages de la « Revue de l’Institut Napoléon ». Adressées à sa femme et empreintes d’une certaine inquiétude, elles couvrent plusieurs campagnes de l’Empereur. Voici celles concernant la campagne de 1814. Il est à noter qu’elles ne figurent ni dans son « Manuscrit de 1814 », ni dans ses « Mémoires ».

C.B.

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CAMPAGNE DE FRANCE. 

 Mézières, entre Saint-Dizier et Brienne, ce 30 janvier 1814. 

…Nous sommes en grandes affaires et je te recommande de n’avoir pas d’inquiétudes.

Brienne, 1er février 1814.

Nous sommes à Brienne. C’est un beau château, mais on se bat dans la plaine qu’il domine ; toutes les avenues du parc sont jonchées de morts. Jamais la guerre ne m’a pas paru si triste que dans ce moment où nos pauvres campagnes en font tous les frais.

Troyes, le 6 février 1814. 

Je vois, ma chère amie, qu’il y a beaucoup d’inquiétude, à Paris. Je t’engage à avoir de la tête pour toi et tes enfants. S’il arrivait quelques bagarres, je désire que tu quittes ton logement sous prétexte de te retirer à la campagne et que tu te réfugies dans un petit logement loué sous le nom de Rose. Dans cette retraite tu attendrais les événements et tu  les laisserai passer.

Il n’y a pas de mal que tes idées soient fixées d’avance à cet égard. La fatigue des nuits est grande…

Nogent, 9 février 1814. 

Je vois avec bien de la peine que tu t’inquiètes trop, il faut en rabattre beaucoup de ce que l’on dit et, je te le répète, il y a encore beaucoup d’espérance.

Champaubert, 10 février 1814 

Nous venons de tomber que les derrières de l’ennemi qui s’avançait vers Paris et j’espère que nous lui avons fait perdre l’envie d’aller plus loin.

De la ferme de la Haute Épine dans la plaine de Montmirail, 12 février 1814. 

Nous faisons de notre mieux pour délivrer Paris et la fortune vient de sourire avec assez de grâce à nos efforts. Si l’Impératrice venait à quitter les Tuileries, ce qui est probable moins que jamais, je voudrais que tu fisses retirer de ma chambre les effets que j’y ai laissés…

Montmirail, 15 février 1814. 

Tandis que nous arrêtons ceux-ci qui descendaient la Marne, d’autres s’avancent sur nous en descendant la Seine. Nous y courons et si nous sommes aussi heureux dans cette seconde crise que dans l’autre, Paris sera sauvé. Je te recommande toujours de ne t’effrayer de rien ; n’aies pas d’inquiétudes pour moi, ne t’occupe que de toi et des tiens et cela sans aucune agitation et sans précaution exagérée.

Nangis, le 18 février 1814. 

Nous nous éloignons de Paris et le danger s’éloigne en même temps que nous. Les affaires s’améliorent et nous pouvons plus que jamais nos livrer à l’espérance. Tes enfants ont-ils vu défiler les prisonniers ? Nous allons vous envoyer une bonne mascarade pour vos Jours gras.

Nogent, 20 février 1814. 

La poursuite de l’ennemi nous met dans le cas de repasser à Nogent ; j’ai vu à Montereau un de tes parents de Provins, M. Billy. Il venait avec une députation de sa ville pour donner des nouvelles à l’Empereur : le général en chef des russes (Wittgenstein) avait logé chez lui.  Il m’a paru être un très bon homme.  Les cosaques ont été à Pithiviers. As-tu des nouvelles du sous-préfet ? Ils ont été aussi à Melun, c’était bien près d’Essonnes et de La Fontaine.

Troyes, ce 24 février 1814. 

Nos affaires vont de mieux en mieux et tu as bien raison de te tranquilliser. Dans cette ville, ce n’est qu’un cri contre l’ennemi.

La Ferté-sous-Jouarre, le 2 mars 1814. 

Nous ne sommes pas restés longtemps à Troyes ; il a fallu courir encore après des morts qui ressuscitent et nous venons de traverser de nouveau toute la Brie. J’ai heureusement perdu l’habitude de me déshabiller et quand je m’éveille je n’ai pas de toilette à faire.

Fismes, entre Béhaine et Soissons, 5 mars 1814. 

Prie Bary [commis-archiviste du cabinet de l’Empereur] de porter deux mille francs chez M. le comte de Santa-Fé [sic], c’est une commission de la cassette qui me couvrira de cette avance. Nous sommes toujours par vaux et par monts. D’Albe nous quitte, il a la direction du Dépôt de la Guerre, c’est une belle retraite.

Brai en Laonnais, 8 mars 1814. 

Tu ne sais ce que c’est que le Laonnais : c’est le petit pays qui est entre Laon et Soissons ; nous courons comme des Basques après les autrichiens, après les Prussiens, après les Russes, et nous tombons tant tôt sur les uns, tantôt sur les autres, mais la partie est si forte qu’une surprise est toujours à craindre pour Paris tant que cela ne sera pas fini.Si les Parisiens peuvent faire tête un moment, ce mal passager pourra nous produire de grands avantages, car alors nous aurons le loisir de tailler les croupières de l’ennemi et pas un de ces messieurs ne reverrait le Rhin. Quoi qu’il en soit, ce sont des circonstances bien rudes pour les femmes et pour les enfants. Je ne puis que te répéter toujours la même chose : si l’embarras survient, conserve ton sang-froid, cache-toi dans une cachette que tu te seras préparée d’avance, mets-toi au lit et fais comme si tu étais bien malade.  Quant à La Fontaine [la propriété familiale], ne t’en occupe pas. Lorsque tout sera fini, nous serons encore bien heureux si les quatre murs nous restent avec quelques vieux arbres.

Chavigny, 8 mars 1814. 

Nous logeons de trous en trous, et le plus souvent je préfère ma voiture.  Je t’ai écris ce matin par la route de Rheims [Reims], celle-ci t’arrivera peut-être plutôt [sic] par la route de Soissons.

Rheims  [Reims], 14 mars 1814. 

Ta confiance, ton bon sens, la résolution qu’il y a dans ta manière de voir font le plus grand plaisir. Je pense comme toi qu’il n’est rien qu’on ne puisse éviter en se retirant à propos dans un coin. Si nous étions dans d’autres temps, j’enverrai du pain d’épices à nos écoliers.

Rheims, [Reims] 17 mars 1814. 

Nous avons eu de bons lits à Rheims [Reims], je me suis déshabillé et véritablement couché. Rheims [Reims] est une seconde [capitale ?].

Épernay, 17 mars 1814. 

Je t’ai écrit ce matin, je t’écris encore ce soir parce qu’il est probable que nous allons être plusieurs jours sans communiquer. Ne sois pas inquiète : j’espère que nous allons faire de la bonne besogne.

Fontainebleau, 4 avril 1814. 

J’ai grand besoin d’avoir de tes nouvelles et surtout de notre pauvre petite fille [Adèle, née le 9 décembre 1812]. Fais remettre ta réponse chez le duc de Vicence [Caulaincourt] qui me la fera porter.

Fontainebleau, 6 avril 1814. 

J’ai profité pour t’écrire du premier voyage que le duc de Vicence ait fait à Paris. Bary n’a pas mis une grande adresse à me procurer ta réponse. Je t’écris de nouveau par le duc de Vicence, donne-moi le plus tôt que tu pourras des nouvelles de notre petite fille dont je suis bien inquiet.

Fontainebleau, 10 avril 1814. 

Enfin, j’ai une lettre de toi cette nuit. J’apprends que tu es retirée dans un coin de la montagne Sainte-Geneviève [actuel 5ème arrondissement de Paris]. Vous vous portez tous bien ; c’est l’essentiel, mais je suis fort inquiet de La Fontaine et de notre petite fille. J’y ai envoyé il y a trois jours ce polisson d’Antoine et il n’est pas encore revenu, je crains qu’il n’ait encore une fois déserté.Le jour que l’Empereur quittera Fontainebleau, j’en partirai pour revenir à Paris. Il trouve bon que je ne le suive pas. Du reste, si l’on me retire de mes emplois, je trouverais cela tout simple. Quoiqu’il arrive, j’espère que tu m’aideras à n’être pas malheureux.

Fontainebleau, 14 avril 1814. 

Ton frère envoie son domestique à Paris, et j’en profite pour te dire que j’espère bientôt te joindre. Ces derniers moments de Fontainebleau sont les plus pénibles de ma vie et j’ai besoin de me retrouver auprès de toi et de nos enfants. Du reste ma santé tient bon.

 

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( 1 avril, 2019 )

Brève histoire de l’organisation des soins dispensés aux blessés militaires dans les hôpitaux belges, après la dernière campagne napoléonienne (juin 1815) (2ème partie).

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II. Les lendemains de Waterloo. Les soins dans les hôpitaux de Belgique.

Déjà le 17 juin, au lendemain de la bataille des Quatre-Bras, pendant que Wellington concentre ses forces sur la position défensive qu’il a choisie au sud de Waterloo, Grant ne demeure pas inactif. Pour parer aux besoins les plus urgents découlant des opérations engagées, il décide de compléter la base hospitalière britannique dont il assume la responsabilité.

Il fait réquisitionner par le quartier général de Wellington les deux grands hôpitaux civils de Bruxelles (hôpital Saint-Pierre et hôpital Saint-Jean). En outre, trois grandes casernes, vides de leurs unités depuis l’aube du 16 juin, sont aménagées pour recevoir les blessés.

Mais Grant et le quartier général britannique n’ont pas vu assez grand dans leurs prévisions en ce qui concerne les hôpitaux. Et surtout, le quartier-maître général Murray a sous-estimé ses besoins en moyens de transport. Dès le 19 juin, les convois organisés par les Britanniques et les Hollando-belges déversent dans les hôpitaux de Bruxelles le flot incessant des blessés amenés des Quatre-Bras et de Waterloo. Les Prussiens dirigent vers Louvain et Namur les blessés de Ligny, de Plancenoit et de Wavre.  Les hôpitaux et casernes sont immédiatement saturés. La plupart des édifices publics et établissements religieux sont transformés en hôpitaux temporaires et sont rapidement encombrés.

A Bruxelles, l’élan charitable gagne tous les milieux. De nombreux bourgeois et même des gens de condition modeste transforment leurs maisons, leurs propriétés et leurs ateliers en ambulances. Des milliers de blessés sont ainsi hébergés par les habitants. Parmi eux, de nombreux blessés britanniques se font conduire directement dans les familles où ils ont été logés dans les semaines précédant le 16 juin. Bruxelles est véritablement devenue une « ville sanitaire ».

Brugmans, venant de La Haye, arrive à Bruxelles dans la matinée du 19 juin. Immédiatement, il se concerte avec Grant. Kluyskens, qui est polyglotte et parle parfaitement l’anglais, est désigné pour assurer la liaison entre les services de santé alliés. Grant et Brugmans, d’un commun accord, prennent des mesures d’une importance capitale pour adapter leurs services respectifs aux besoins énormes et soudains créés par les événements. En quelques jours, ils mettent un point final à cette phase désordonnée.

Voici, dans le cadre de ce plan, constamment rajusté aux circonstances, quelques brefs détails sur les mesures fondamentales prises par Grant et Brugmans dans le domaine de leurs responsabilités respectives

1. Tout d’abord, pour éviter le désordre, il importe de déterminer avec précision la répartition des responsabilités de chacun dans le commandement et le fonctionnement des grands hôpitaux dont l’ensemble constitue « le Grand Hôpital général de l’Armée ». Il en va de même pour les nombreux hôpitaux temporaires. « Qui commande quoi ? » Tout cela se règle dans la netteté. Ainsi, le chirurgien britannique John Hennen dirige, à l’hôpital militaire, le personnel chirurgical britannique que Grant a attaché à cet établissement pour assurer le service avec le personnel militaire belge dépendant de Kluyskens. Mais c’est celui-ci qui demeure le chirurgien en chef de l’établissement. Les Britanniques se chargent de la totalité des soins à la caserne de la Maréchaussée transformée en hôpital et dans les quatre autres grands hôpitaux. Kluyskens est responsable du service chirurgical dans un grand hospice transformé en hôpital militaire et dans une corderie qui abrite un millier de blessés légers. Les blessés recueillis dans les maisons et propriétés des particuliers sont à charge du service hollando-belge relevant de Kluyskens. Y eut-il, dans la pratique, des conflits et des litiges entre les deux services de santé, dans une matière aussi délicate ? Il ne le semble pas. Je n’en ai trouvé aucune trace.

2. Le renforcement immédiat et important du personnel chirurgical constitue le deuxième problème qui doit recevoir une haute priorité.

Grant et Brugmans décident que leurs renforts seront concentrés uniquement sur Bruxelles. Cette ville devient le pivot de toute l’organisation médicale en Belgique. Puisque les Prussiens n’ont aucun renfort immédiatement disponible, l’expansion des hôpitaux de Louvain devient une responsabilité de Kluyskens.

Chez les Britanniques, les premières mesures de renfort sont éminemment pragmatiques. Au matin du 19 juin, John Gunning, le principal medical officer du 1er Corps, obtient de Wellington en personne l’autorisation de maintenir momentanément, à Waterloo et à Bruxelles, des chirurgiens attachés au 1er Corps et au quartier général de l’armée en dérogation des ordres de mouvement. John Hume, le chirurgien personnel de Wellington, demeure à Bruxelles, jusqu’au début de juillet.

Grant fait prendre par le quartier général les décisions suivantes sur les évacuations vers la Grande-Bretagne : dans les premiers temps, elles se feront en principe uniquement par Anvers, à l’exclusion d’Ostende. Les hôpitaux britanniques déployés à Ostende, Bruges et Gand n’ont plus qu’une activité réduite. Par conséquent, leur personnel rendu disponible est transféré à Bruxelles.

Enfin, Grant complète les mesures de renfort en demandant au chef du Département médical de l’amée à Londres, le chirurgien McGrigor, l’envoi immédiat en Belgique d’un nombre important de chirurgiens britanniques, militaires et civils. George Guthrie (1785-1856), le Larrey britannique, opère déjà à l’hôpital militaire de Bruxelles le 24 juin. D’autres chirurgiens britanniques renommés, comme Charles Bell et John Thomson, accourent immédiatement d’Edimbourg (3).

Chez les Belges, ce problème des renforts se résout par des mesures de nature différente, mais plus radicales dans leur exécution. Le 19 juin, Brugmans fait procéder à la réquisition immédiate des 63 élèves des écoles de médecine de Bruxelles et de Gand. Ils sont militarisés et deviennent des chirurgiens sous-aides majors.

Sont aussi réquisitionnés dans les départements où se situent Bruxelles et Anvers tous les chirurgiens et officiers de santé ayant effectué du service dans le Corps médical de la Grande Armée jusqu’en 1814. Ils sont rappelés dans le service de santé de l’armée des Pays-Bas avec un grade équivalent à celui qu’ils avaient dans le service de santé français. Résultat de cette mesure : le service de santé militaire territorial compte à Bruxelles un personnel six fois plus nombreux qu’auparavant : il dispose de 68 chirurgiens majors et chirurgiens aides-majors (5) (10).

3. C’est également par des mesures de réquisition que s’effectue la reconstitution des réserves de linge, pansements et médicaments.

4. Des dispositions bien coordonnées, visant à désengorger au plus vite les hôpitaux de Bruxelles et de Louvain, témoignent d’une politique constructive en ce domaine. A Bruxelles, on procède à la création de camps sous tentes, à l’édification de vastes baraques en bois dans les faubourgs, à la réquisition de nombreux édifices publics dans les communes périphériques. Dans la ligne de cette politique, le quartier général de Wellington, dès la 3e semaine de juin, fait pratiquer une forme de triage et commence à évacuer par péniches, vers Anvers, tous les patients britanniques et hanovriens, couchés ou opérés, qui sont en état de supporter le voyage.

Les blessés ambulants sont évacués par la route, avec des relais aux hôpitaux de Gand et de Malines. D’Anvers, l’évacuation vers l’Angleterre s’opère immédiatement sur une grande échelle. Sur les 9 528 blessés et 3 346 malades britanniques hospitalisés, le 20 juin, en Belgique, il ne reste plus à la fin du mois de juin que 5 000 de ceux-ci. L’évacuation de ces derniers prendra une année.

Les militaires hollandais sont évacués, dès que possible, par la route, en convois, vers les hôpitaux de Breda, Bois-le-Duc, et d’autres villes des Pays-Bas septentrionaux.

A Louvain, Kluyskens fait réquisitionner deux vastes abbayes désaffectées qui deviennent des dépendances de l’hôpital militaire, mais cela ne freine en rien la politique de dispersion orientée des blessés : en effet, entre le 16 juin et la mi-juillet, 10 000 blessés prussiens et de nombreux blessés français sont passés par l’hôpital militaire de Louvain, puis dirigés vers Liège, avec des relais à Tirlemont, Saint-Trond, Lierre, Tongres et d’autres bourgades pourvues d’hospices ou de couvents. Leurs médecins civils sont réquisitionnés.

5. Malgré les mesures de désengorgement des hôpitaux de Bruxelles, il faut aussi que Kluyskens s’occupe des milliers de blessés recueillis dans les habitations privées et les bâtiments publics. A cet effet, il répartit ses 68 chirurgiens majors et aides-majors et ses 90 sous-aides chirurgiens en 23 sections. Cinq d’entre elles restent en permanence à l’hôpital militaire. Les dix-huit autres sont distribuées dans les ambulances et s’occupent des soins dans les maisons privées. Dans la 3e semaine de juin, 4 156 blessés de diverses nationalités sont enregistrés, visités et soignés dans les maisons des particuliers.

La prévention des épidémies est un des soucis de Brugmans. Il fait afficher partout dans la ville des avis destinés à la population. Ce sont des recommandations très détaillées sur les soins à donner aux blessés : pansements humectés d’eau de Goulard en attendant la visite des chirurgiens et aides chirurgiens des sections itinérantes, conseils sur l’alimentation, la propreté du corps et du linge, la désinfection des chambres, etc.  Brugmans impose aussi à l’autorité communale de prendre des mesures sévères de propreté et de nettoyage des rues et des lieux publics.

Pendant tout l’été 1815, où le temps fut très chaud, on n’eut à déplorer aucune épidémie grave ni dans les hôpitaux ni dans la population civile, fait remarquable pour l’époque.

6. A la fin de la première semaine de l’après-Waterloo, en raison de l’insuffisance du charroi, de nombreux blessés transportables sont encore hébergés dans des conditions très précaires dans les bourgades et villages avoisinant les champs de bataille. Dans leur majorité, il s’agit de blessés français. Fleury de Chaboulon, secrétaire de Napoléon pendant la campagne de juin 1815, a souligné les innombrables actes de dévouement de la population civile à l’égard des Français, en des termes qui méritent d’être rappelés :

« La perte des Français eût été plus considérable sans la généreuse sollicitude que leur témoignèrent les habitants de la Belgique. Après la victoire de Fleurus et de Ligny, ils accoururent sur le champ de bataille consoler les blessés et leur prodiguer des secours. (…). Ils enlevèrent nos pauvres Français des champs de bataille et leur offrirent un asile et tous les soins qui leur étaient nécessaires » (11).

Il en fut de même à Quatre-Bras, à Wavre et à Waterloo.

A mesure que les jours passent, les maires et les intendants signalent aux autorités des situations de plus en plus dramatiques dans les régions de Charleroi, Nivelles, Wavre et Genappe. Par une instruction datée du 28 juin, Brugmans crée une équipe itinérante, composée de dix chirurgiens aides-majors et d’un économe. Elle est placée sous les ordres du chirurgien de 2ème  classe Louis Seutin. Celui-ci a servi comme chirurgien aide-major dans la Grande Armée en 1813. Il a participé aux batailles de Dresde et de Leipzig. Il a été remarqué par Larrey, qui dans ses mémoires en fait un vif éloge. Le 24 juin. 1815, Larrey, consigné à Louvain jusqu’alors, est autorisé, grâce aux démarches de Kluyskens, à se rendre à Bruxelles pendant 4 jours, pour y visiter les blessés français hospitalisés. Il rencontre Seutin à l’hôpital militaire. Il raconte cet épisode pathétique dans ses mémoires (12). Et, il continue : « Nous pratiquâmes ensemble un assez grand nombre d’opérations graves, telles que l’amputation du bras à l’épaule et autres plus ou moins difficiles qui furent généralement suivies de succès ». C’est Seutin qui, dans l’équipe itinérante créée par Brugmans, est chargé d’effectuer les amputations et les autres opérations majeures qui sont nécessaires. L’équipe met bon ordre aux secours improvisés et prépare les évacuations en convois vers Bruxelles. La mission itinérante accomplit son travail pendant tout le mois de juillet 1815.

Edgar EVRARD.

A suivre…

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( 30 mars, 2019 )

Témoignage de François Marq, sergent-major de voltigeurs

Témoignage de François Marq, sergent-major de voltigeurs dans TEMOIGNAGES bivouacFrançois Marq naquit à Eclaron, département de la Haute-Marne, le 13 novembre 1792. Le texte qui suit est extrait de ses mémoires écrits en 1817, soit très peu de temps après les événements auxquels ils sont attachés. Son témoignage ne sortit de l’ombre qu’en 1901, d’abord dans la «Revue Napoléonienne», puis la même année sous la forme d’un volume de 54 pages à la Librairie Militaire Edmond Dubois. Ces souvenirs sont ceux d’un homme à l’instruction sommaire ; mais si on peut noter nombres d’inexactitudes dans ce texte, il reflète néanmoins une série d’impressions telles que pouvaient les vivre ces braves qui formèrent la Grande-Armée. Pour des raisons évidentes de compréhension nous avons rétabli la bonne orthographe ainsi que la syntaxe de certaines phrases. 

C.B.

EN ROUTE POUR LA GLOIRE…A l’âge de vingt ans, le jeune François entame sa carrière militaire, nous sommes presque à la fin de l’Empire : «Parti de Chaumont [Haute-Marne] par détachement le 15 avril 1812, pour être rendu à Dijon le 16, où j’ai été incorporé le 17, jour où je fus porté sur les Contrôles et immatriculé pour faire partie de la 6ème Compagnie de la 56ème  Cohorte du 1er  Ban de la Garde Nationale. J’obtins le grade de caporal le 26 avril 1812». Il est occupe les fonctions de secrétaire «d’un officier-payeur dans la dite cohorte». La 56ème cohorte prend le chemin d’Utrecht en Hollande, le 25 juillet de la même année. Après un passage à Aurich, en Prusse, la cohorte reçoit l’ordre de se rendre à Bremen [Brême] en Hollande. Dans cette ville, elle prendra «le nom de troupe de ligne, et ensuite [formera] le 2ème  bataillon du 153ème régiment d’infanterie de ligne», selon les propos de Marq lui-même. Nous sommes le 22 février 1813 et François obtient «le grade de sergent dans la 4ème compagnie du dit bataillon [le 2ème ]». Il poursuit en précisant que «Le 25 du même mois, le régiment formé de quatre cohortes qui se trouvaient là alors, à partir de cette ville pour se rendre à Magdebourg ; étant arrivé à cette dernière, on a distribué à chaque soldat, toutes les munitions propres à se mettre en campagne. La garnison était au nombre de 60.000 hommes», écrit notre officier. Le régiment à cette période reçoit un ordre pour «partir avec le corps d’armée commandé par le général de division Lacroix et le général de brigade Penne».  

LA CAMPAGNE DE 1813. Les choses deviennent sérieuses : « Le 2 avril 1813, nous avons passé sur le pont de bateaux qui était établi sur la rivière de l’Elbe, pour aller attaquer l’ennemi que l’on voyait dans la plaine de Crako [sic] ; on a attaqué vers les huit heures du matin, et l’ennemi fut mis en fuite ; peu d’hommes furent tués.». Puis, c’est la vie continuelle du soldat en campagne : «La nuit du 2 au 3 avril nous avons bivouaqué sur une hauteur près d’un village nommé… [Nom laissé en blanc] où l’ennemi était en face de nous. Le 3 avril au matin, il a quitté sa position ; notre régiment a été la reprendre à ce village et y resta jusqu’au 4 au matin, époque où il a reçu un ordre pour partir précipitamment en battant en retraite sur Magdebourg : car l’ennemi était à notre poursuite.» Le 18 mai 1813 au soir, Marq et son régiment arrivent près de Bautzen «où il a bivouaqué jusqu’au lendemain 19, jour au cours duquel il a reçu l’ordre de partir, et de prendre la direction à droite ; il a marché en colonne sur la route qui traverse la forêt de cette ville». François précise : «Arrivé dans ce lieu sur les quatre heures du soir, le régiment s’est de suite mis en bataille dans une petite pièce de terre située entre deux bois, les tirailleurs ennemis se sont présentés en débusquant des sapins qui forment cette forêt, les nôtre se sont mis aussi à tirailler, et enfin successivement de part et d’autre, le feu s’est engagé par une forte canonnade, et nous nous sommes battus jusqu’à neuf heures du soir ; l’ennemi a soutenu sa position en raison du fait qu’il avait construit plusieurs redoutes, et qu’il était embusqué derrière le bois. Malgré tout cela la bataille a été bien plus sanglante pour l’ennemi que pour les français.» Puis le régiment arrive le 21 mai 1813, à sept heures du matin devant la ville de Leipzig : «Il s’est mis en bataille avec le corps d’armée et l’on a attaqué l’ennemi qui était aux alentours, on a tiré quelques coups de canon sur les tirailleurs et l’armée à presque aussitôt disparue, notre régiment était à sa poursuite. Il entra dans la ville à huit heures du matin, l’arme au bras, il a fait plusieurs prisonniers et a tué un grand nombre d’ennemis dans les rues de Leipsick [Leipzig], dont les habitants étaient en consternation de voir un spectacle si affreux…Le régiment a toujours marché à la poursuite de l’ennemi sans qu’il s’arrêtât pour faire aucune résistance, que quelques régiments qui formaient leur arrière-garde, qui ont tiré quelques coups de canons. Mais les combats faits pour arriver à Haïnau [Haynau], ville sur laquelle nous nous dirigions, ne furent pas sanglants c’est pourquoi je n’en fait pas le détail, mais dans les poursuites telles que celles annoncées et celles qui suivent, il y eut plusieurs contremarches qui étaient au moins autant fatigantes que les batailles, parce qu’enfin nous marchions nuit et jour.»

Le 26 mai 1813, a lieu le combat d’Haynau. Marq et son régiment y participent : « Nous arrivâmes sur les midi à la dite ville d’Haïnau [Haynau] toujours en repoussant l’ennemi ; cependant il s’est arrêté sur les hauteurs de cette ville et s’y est mis en position, il a attaqué «et soutenu, l’accusé de réception des français, il était bien plus nombreux que nous ; nous étions à peu de distancer l’un de l’autre, et après que le feu a été bien animé et soutenu de part et d’autre, il s’est fait un signal par eux, en mettant le feu dans un moulin à vent où était en réserve 1.500 hommes de cavalerie de la Garde du Roi de Prusse et autres. Ils ont à ce coup de signal foncé à course de cheval sur les régiments qui formaient le 3ème corps dont le 153ème  dont je faisais partie. On croyait que ce grand nombre de cavalerie était française et qu’elle venait à notre secours ; il faisait alors une si grande chaleur et ne poussière importante que l’on n’a pu la distinguer facilement, on n’eut que le temps de former le carré et même le 152ème régiment qui était à côté de nous, n’a pas été assez tôt formé. Cette cavalerie a foncé sur eux et en a haché, tué, blessé la plus forte partie. Les débris de ce régiment sont venus se réfugier dans notre carré où l’on ne voulait pas les laisser entrer pour la simple raison que si l’on faisait une ouverture d’une file, la cavalerie y aurait pénétrée facilement. Ces cavaliers et leurs officiers étaient au bout de nos baïonnettes, qui attendaient le moment de nous mettre en fuite, mais le courage n’ayant pas manqué aux braves, ils n’ont rien pu faire au régiment ; au contraire, ils ont perdu un grand nombre d’hommes…» Un prince autrichien trouve la mort lors de cette bataille : «…même leur Prince qui les commandaient, lequel avait le courage de venir sous nos baïonnette et les détourner avec son sabre, et criait avec acharnement à ses cavalier en allemand : «En avant !». Mais bientôt ce malheureux prince fut tué par un grenadier du 2ème  bataillon. Ce grenadier en question lui a tiré son coup de fusil, il l’a reçu à la fossette du menton, la balle est sortie derrière le cou, il est tombé en bas de son cheval et son escorte fut bientôt mise en déroute et s’enfuit (ils étaient tous remplis d’eau-de-vie). Les soldats ont dépouillé ce prince. Le grenadier qui l’a tué a eu sa montre qui était très riche. Le colonel du régiment lui en donnait 600 francs, il n’a pas voulu lui vendre. Enfin, il a eu aussi les décorations du Prince et plusieurs militaires en ont également profité. Parmi eux il y en eût un qui a présenté au général de division une des fameuses décorations qui venait de ce prince. Cela lui a valu la décoration de la Légion d’honneur.

Après le combat, c’est toujours le même spectacle de désolation que note le jeune François : «Le champ de bataille était couvert de morts et de blessés. Il y avait de ces malheureux blessés qui avaient encore eu le courage de se transporter dans une grange au hameau où la bataille fut livrée. Ces barbares d’ennemis en se sauvant y ont mis le feu, et les misérables qui s’étaient réfugiés à cet endroit furent tous consumés par le feu, choses cruelle à voir et à entendre par les cris perçants jetés par ces victimes. Ils avaient fait prisonnier notre général de brigade ; mais il s’est échappé en se sauvant ; il a même perdu son chapeau, le champ de bataille fut aux français, et après l’avoir visité, nous avons reconnu une des cantinières du régiment qui était tuée d’un coup de sabre qui lui avait traversé le corps, une autre cantinière eût deux doigts de la main coupés également d’un coup de sabre. Le soir nous nous sommes retirés du champ de bataille et nous avons bivouaqué au-delà de la ville.» Le 27 mai, les français se mettent à la poursuite de l’ennemi qui se dirige vers Meissen : «…il s’est livrées plusieurs batailles dans la plaine de Lützen, lesquelles ont été bien sanglantes ; mais l’ennemi a toujours été repoussé, et un grand nombre de tués, blessés et prisonniers sont restés au pouvoir des français. Le 11 juin nous sommes arrivés à la dite ville de Meissen où le régiment est resté deux jours. L’ennemi avait fait devant cette ville sur les hauteurs des redoutes et souterrains, mais il ne les a pas soutenus, et nous nous sommes emparés de tout. Le 13 juin, le régiment est parti de la ville et s’est dirigé sur Lowemberg où il est arrivés le 18 du même mois.» «François Marq assiste à une nouvelle bataille : «Nous bivouaquâmes devant cette ville jusqu’au 21 au matin époque de la bataille qui a commencé à huit heures du matin et a finie le 22 à deux heures de relevée. Cette ville est dans un fond où passe une rivière aux pieds des murs. Il y eût une grande quantité d’hommes qui furent culbutés et jetés dans ce fleuve, et ils y ont perdu la vie ; mais le plus grand nombre fut celui des tués, beaucoup furent blessés de part et d’autre…» Plus tard, la poursuite continue : «Nous avons continué notre marche à la poursuite de l’ennemi qui se dirigeait sur Lignitz, à notre arrivée aux environs de cette ville, nous l’avons aperçu qui était en bataille nous l’avons attaqué et il a soutenu ; mais peu de temps. La bataille fut assez considérable, la fuite fut prise par l’ennemi, et il s’est dirigé sur Brestlauw. Pour arriver à cette ville, beaucoup de batailles furent livrées dans les plaines et les villages. Il est resté dans ces derniers un grand nombre de tués et de blessés de part et d’autres. La plus cruelle des choses était de voir tous les villages en feu et en flammes, tout y brûlait puisque la troupe ne pouvait passer dans les rues avec les munitions de guerre, de peur que les flammes n’atteignent les caissons de cartouches et les gargouches [gargouses] de canon, etc.» Selon François, «ce cruel incendie a été fait par l’ennemi afin que les français ne trouvent aucun moyen de subsistance pour les chevaux et les soldats ; les malheureux habitants s’étaient sauvés dans les bois pendant ce triste carnage.» Puis c’est l’arrivée à Brestlauw : «Nous y sommes entrés à 8 heures du matin le 30 juin 1813, l’arme au bras, l’ennemi n’a fait aucune résistance, il a fuit en traversant cette ville sans s’arrêter…» Marq observe que «les habitants y sont très humains, ils nous ont reçu comme de vrais amis ; ils sont venus au-devant de la troupe avec des vivres et boissons de toutes espèces.». Il séjournera dans cette ville jusqu’au 9 juillet 1813. Et après une suspension d’armes pour six semaines, les français se retirent par condition «à une distance de 20 lieues de la dite ville de Brestlauw». Le 10 août, avec cinq jours d’avance en raison de la trêve fixée précédemment, François Marq et ses coreligionnaires célèbrent la naissance de l’Empereur : «On a donné à chaque soldat un franc et double ration de vivres, vin, eau-de-vie, etc. La fête a été faite dans la plus grande joie, les danses, les jeux de tout genre étaient employés, et tout était au comble de la plus grande gaieté.» Mais déjà, les hommes fourbissent leurs armes : «Le 14 [août] et le 15 [août] nous nous sommes occupés à nettoyer notre armement et à faire nos sacs. On nous fit aussi une distribution de cartouches. La nuit du 15[août] au 16 [août],nous nous mîmes sous les armes de côté et d’autre du camp craignant que l’ennemi ne vienne à nous surprendre ; mais il n’a pas approché. A la pointe du jour, nous quittâmes nos baraques pour nous diriger sur Goldberg, étant dans les environs de cette ville, nous avons aperçu quelques cosaques qui étaient çà et là dans la plaine et aux alentours de la dite ville. Plusieurs de nos compagnies de voltigeurs furent envoyées en tirailleurs et elles ont contraint l’ennemi à se retirer.» Le régiment reprend sa marche : «Le 17 août au matin on a comme de coutume battu «La Diane» et la troupe s’est mise sous les armes. Elle a ensuite pris la direction de Lignitz où jusqu’aux environs de cette ville nous avons poursuivit l’ennemi avec rapidité, mais sans livrer de batailles. Quelques cosaques et tirailleurs français livraient à chaque instant de petits combats. Mais le nombre de tués fut peu considérable. Arrivés sur les hauteurs exposées devant la dite ville, nous y avons trouvé l’ennemi en grande force qui était dans les redoutes, et ses pièces braquées en ligne. Il faisait un temps horrible. La pluie tombait avec une force extraordinaire, et si cependant nous avons attaqué sur les 5 heures du soir, mais bien mal à propos, car la victoire fut ce jour là abandonnée par les français. Cependant la troupe a bien soutenu le feu. Mais la trop grande abondance d’eau qui tombait, fut la perte des français. Le 11ème corps d’armée commandé par [nom laissé en blanc] fut entièrement détruit et anéanti de toutes ses batteries. Pour lors, le plus gros de l’armée française qui était en avant fut obligée de se retirer. L’ennemi vainqueur a continué le feu jusqu’à la nuit. Les français furent obligés d’y répondre et ils ont soutenu pour pouvoir laisser filer les bagages de l’armée. La nuit étant venue le feu cessa. L’ennemi reprit sa position et les français ont évacué le terrain la nuit du 17 au 18 août. Mais quelles pertes nombreuses ! Les caissons de munition, les batteries, les convois de vivres et enfin tout ce qui était à la suite de l’armée a été obligé de fuir à travers champs, ne connaissant plus de chemins tant il avait plu. Les uns passaient, d’autres restaient dans les fossés. Tout était resté sur le champ de bataille, les misérables blessés qui étaient sur des voitures, sont restés avec tous les équipages qui étaient brisés dans les fossés. L’armée française a battu en retraite pendant la nuit et elle fut obligés de laisser une partie de ses munitions et tous les blessés au pouvoir de l’ennemi.» Marq, assiste au repli des français : «Le fort de l’armée soutenait la retraite pendant que les convois de voitures et de munitions évacuaient. Mais de tristes combats eurent lieu sur les routes et dans les plaines. Le mauvais temps étant toujours contraire, il n’a pas cessé de pleuvoir pendant quatre jours. L’infanterie ne pouvaient se défendre, car les armes étaient toutes rouillées et pleines d’eau. Elles étaient hors d’état de faire feu. La nombreuse cavalerie ennemie nous chargeait et nous ne pouvions nous défendre. Il fallait donc nous former en carré et nous battre à la baïonnette contre cette cavalerie et même être obligés de battre en retraite dans cette position. On doit juger combien les français ont perdu d’hommes ; mais encore plus par la fatigue et par la faim que par le feu et le fer.». 

PRISONNIER. Le 17 septembre 1813, François Marq est fait prisonnier «dans un bois à une demie lieue de distance de Bonzelo». Mais à la faveur de la nuit, il prend la poudre d’escampette avec deux de ses camarades : «Nous restâmes la nuit au pied d’un arbre dans le milieu de ce bois. Le jour étant venu nous entendîmes tirailler, nous sortons alors sur la lisière de ce bois pour nous assurer si les français étaient en force et nous aperçûmes une colonne d’infanterie qui était en ligne derrière les compagnies de voltigeurs qui se tiraillaient avec quelques régiments de cavalerie ennemie». Marq et ses compères décident de rejoindre la colonne d’infanterie qu’ils aperçoivent. Par la suite, François sera réintégré dans sa compagnie. Il en avait été rayé «comme étant présumé tué». Le 19 septembre, Marq et son régiment se dirigent sur Dresde avec le 5ème corps d’armée. Cette ville est le point de ralliement de toute la Grande-Armée, ce qui permet à Marq d’écrire : «Nous y avons campé plusieurs jours. L’ennemi s’est avancé et quelques corps d’armée français ont pris position pour l’arrêter. Là on s’est battu et sans succès de part et d’autre et cependant beaucoup d’hommes furent tués et blessés.» Cependant Dresde reste aux mains des autrichiens. «L’armée française s’est reposée quelques jours dans la plaine de Dresde, et n’étant pas en force elle fut obligée de continuer sa retraite, la dirigeant sur Leipsick [Leipzig]. Un grand nombre de combats furent livrés et des contremarches sans nombre furent faites nuit et jour pour arriver à quelque distance de cette ville…L’armée remplie de fatigue et sans subsistance, ne pouvait se défendre comme elle l’aurait désirée, n’ayant pour ainsi dire pas la force de marcher». Démunie de tout, les soldats, maraudent à la recherche de quelque subsistance : «Oh ! Quel malheur pour les pauvres habitants des endroits où l’armée passait. Il est certain que, n’ayant point de vivres du gouvernement, il a fallu que les soldats s’abandonnent à prendre ceux des malheureux habitants des villes et des villages où elle passait ; et comme elle faisait des contre-marches c’est-à-dire qu’elle passait plusieurs fois dans le même endroit, la subsistance de ces habitants fut bientôt épuisée. Les pauvres malheureux furent obligés de quitter le pays et de s’enfuir dans les bois.». La famine est bien présente : «Les soldats ainsi que les officiers furent obligés de vivre de racines des champs. Nous fûmes quarante jours sans que l’on nous distribua du pain. Ainsi on doit juger d’après cette longue privation de vivres réglés, combien la troupe doit avoir souffert et un grand nombre d’hommes sont morts de faim et de fatigues. Il en était de même pour les chevaux.» Près de Leipzig «L’Empereur a ordonné que l’on brûla tous les convois de munitions vides, caissons d’ambulance, voitures qui contenaient les bagages ces régiments, et même les voitures des généraux Cette destruction a été faite en raison du trop grand nombre de voitures qui empêchaient la troupe de passer ainsi que les pièces d’artillerie et enfin tout ce qui est nécessaire à une armée pour se battre. Les officiers supérieurs chargés de l’exécution ont fait réunir toutes les voitures susceptibles à cette destruction, étant toutes ainsi réunies, on y a mis le feu, et elles ont été toutes consumées (350 je crois pour cette fois).» Plus tard ce sont les parcs de caissons de munitions «accompagnés de leurs pièces non remplis de munitions» qui sont brûlés. François raconte également que plusieurs pièces de canon étant restées chargées par mégarde, «on doit juger combien étaient exposés ceux qui étaient chargés de mettre le feu… Les obus éclatèrent, les pièces de canon partaient de tous côtés».  

LEIPZIG … Puis c’est la bataille de Wachau : «Le 16 [octobre] sur les dix heures du matin, de nombreuses colonnes ennemies se sont présentées avec leurs batteries sur l’aile droite de Leipsick [Leipzig], et elles ont attaquées. Après quelques heures de combat sur ce point, il a paru également une force nombreuse de cavalerie et d’infanterie sur l’aile gauche de la dite ville. La troupe française était en bataille. Elle s’est défendue et n’a pas quitté sa position dans le moment. Mais sur les trois heures de relevée, les Français furent obligés de se retirer dans la plaine qui est au levant de Leipsick [Leipzig]. Pour arriver à cet endroit l’armée a défilé par les faubourgs et toujours en se défendant à coup de canon et fusillade entretenue par les tirailleurs voltigeurs. Ah ! Quel désastre ! Que de maisons détruites par le boulet, ainsi que tous les arbres qui ont été cassés par le même. Des habitants furent tués dans les rues et dans leurs maisons. Cette retraite a été le résultat de ce que l’armée ennemie du centre s’est présentée et elle a attaqué aussitôt. La canonnade ne cessait pas d’un côté et de l’autre. Les deux armées se sont battues avec courage jusqu’à huit heures du soir sans quitter leurs positions ; toute la nuit les tirailleurs ont été sur leurs gardes, et à plusieurs reprises ils ont fait feu sur les postes avancés. A la pointe du jour, 17 octobre, les deux armées étaient en bataille devant la ville toujours à la même position qu’elles occupaient le 16. Elles ont campé là une partie de la journée du 17, sans se battre ni faire aucun mouvement. Sur les 5 heures de relevée, l’ennemi a envoyé ses tirailleurs en avant, et les français ont aussi envoyé des compagnies de voltigeurs en tirailleurs. Ils se sont tiraillés l’un et l’autre jusqu’à la nuit. Quelques pièces de canon ont fait feu, mais la bataille fut peu remarquable. Le 17 octobre, l’ennemi s’est occupé à ramasser leurs blessés des 15 et 16, et les a évacués sur les derrières de l’armée, mais les français n’ont pu faire de même, en raison de ce que leurs convois de voitures étaient brûlées. Plusieurs, c’est-à-dire ceux qui avaient de légères blessures se sont retirés du champ de bataille, et ils ont évacué eux-mêmes pour rentrer en France. Mais ces malheureux qui avaient les jambes coupées, et ceux qui avaient des blessures graves n’ont pu s’enfuir.». Le 18 octobre le combat continue entre les belligérants : «L’ennemi qui était aussi sur ses gardes, de sorte que le feu a commencé sur les huit heures du matin et n’a cessé qu’à la nuit sans discontinuer…La canonnade n’a pas cessé un instant ni d’un côté ni de l’autre….Les obus et les boulets ont abîmé les faubourgs de Leipsick puisque des maisons ont été abattues et détruites entièrement. La nuit étant venue le feu a cessé et étant toujours à la même position, on a passé la nuit étant toujours sous les armes prêts à se battre en cas d’attaque.»

LE COMBAT CONTINUE … Le jour suivant, 19 octobre, «Les français furent obligés de battre en retraite, après s’être battus depuis le matin jusqu’à trois à quatre heures de relevée, moment de la déroute. Les munitions ne venaient plus à temps et les pièces de canon les plus avancées en ont manquées. L’infanterie de même, de manière que les canonniers ont été obligés d’abandonner leur pièces et la troupe de se retirer. L’ennemi apercevant le mouvement et voyant les pièces abandonnées il s’anime et vint à grands pas foncer sur les français. Une partie de l’armée a soutenu avec courtage, pendant que plusieurs corps d’armées dé filaient sur le pont de la rivière appelée l’Ester [l'Elster]. L’ordre fut donné par S.M. à un colonel de garder le dit pont, et de la faire couper quand la troupe serait passée ; mais sans doute que ce chargé d’exécution a eu peur pour sa propre vie. Il quittât son poste et donna à un sous-officier la commission dont il était chargé. Ce sous-officier fit exécuter l’ordre par des sapeurs qui se trouvaient de garde pour faire l’opération après que la troupe soit passée ; mais ils reçurent l’ordre avant qu’elle fut à demi passée, et les malheureux qui étaient de l’autre côté, furent obligés de passer la rivière à la nage. Les Saxons qui alors faisaient parie de l’armée française ayant vu ce spectacle affreux, se sont mis contre nous, ils ont braqué leurs pièces, et ils ont à l’instant fait feu sur leurs camarades… «Le reste de l’armée française qui fut alors obligée de passer cette rivière à la nage a été pour ainsi dire perdue. .. ». C’est un véritable carnage auquel assiste Marq : « Oh ! Quel spectacle affreux de voir tant d’hommes étendus sur la poussière. Plusieurs ont été écrasés par le trop grand nombre de caissons et de pièces qui se trouvaient encombrés dans les rues. D’autres qui étaient légèrement blessés, ont été aussi écrasés par les mêmes. Enfin l’évaluation de la perte des français a été faite à 50.000 hommes hors de combat. Celle des pièces d’artillerie et des caissons de munitions, fut aussi considérable. Le régiment dont je faisais partie a perdu 800 hommes. Le 20, le 153ème, se dirige sur la ville de Hanovre, où devant cette ville, écrit Marq, à la sortie du bois, il se fit une grosse bataille avec les Saxons et les Bavarois, ceux qui depuis deux jours venaient de nous trahir ; et connaissant la marche de l’armée française, ils étaient venus en avant pour lui couper la retraite ; mais bientôt ils furent obligés de se retirer et d’évacuer leur position après avoir perdu un grand nombre d’hommes. Le passage étant alors devenu libre, on fit filer les pièces et les munitions sur Francfort sur le Rhin, ainsi que la troupe qui s’y est dirigée.». Après un cantonnement de huit jours à Grosvinternhem [sic], François et son régiment se dirigent vers Coblence, via Mayence. De là ordre est donné de partir pour Cologne, puis à Neuss. «L’ennemi y était débarqué mais en petit nombre, écrit Marq, avec une pièce de canon. Il était en colonne peu éloignée de leurs barques [le Rhin est tout proche], et le régiment l’ayant aperçu, a fait feu sur lui. Il a de suite repassé le Rhin. Le passage étant alors libre, nous arrivâmes à la ville et ensuite on nous distribua des billets de logement. Nous y avons séjourné dix-sept à dix-huit jours, pendant lesquels il y a eu un piquet de garde la nuit sur la Place et des postes établis sur le bord du Rhin pour notre sûreté». François Marq nous rappelle toujours les us et coutumes du soldat en campagne : «Tous les matins à la pointe du jour, on battait le réveil et toute la troupe qui était à cette ville, se réunissait sur la Place avec armes et bagages en cas de surprise pour partir aussitôt». Le régiment de Marq se dirige ensuite «sur une petite ville très fortifiée nommée Juliers. Où nous restâmes quelques jours» précise François. «On a laissé à cette ville 3000 hommes pour le blocus. Le reste du régiment est parti de la ville et est passé à Aix-la-Chapelle et s’est dirigé sur Liège, où une grande partie de l’armée s’est réunies à cette ville.».

L’ENNEMI SUR LA TERRE DE FRANCE … Marq continue sa progression et note avec soin, comme toujours, son itinéraire : «L’ennemi venait à notre poursuite du côté Mastrick [Maastrich], et nous sommes resté à Liège que quatre à cinq jours. En suite nous avons marché journellement en nous dirigeant sur Namur, Mézière [Mézières], Rheims [Reims], Chaalons [Châlons-en-Champagne], et de là sur Troyes, Bar-sur-Seine, Méry [Méry-sur-Seine], où il fut livré de gros combats. Les maisons de cette ville furent dévastées par le feu et le boulet. Un incendie a eu lieu dans les environs de Méry pendant plusieurs jours ». François est toujours conscient du malheur causé par les troupes sur la population civile : «Alors dans les villes et villages où la troupe passait, les habitants furent à leur tour obligés de s’enfuir dans les bois en laissant leurs maisons au pouvoir des troupes qui passaient. Le plus grand malheur pour eux, c’est que les armées ont fait dans cette partie du département de l’Aube plusieurs contremarches, et chaque fois que l’on passait l’on s’emparait de tout ce qui était resté dans les maisons. Enfin, on doit connaître combien la France a souffert de ce malheureux événement dont les français ont par leur faute éprouvé».

AMERES REFLEXIONS … Il porte un jugement sur les événements et selon lui «La France fut trahie par plusieurs généraux qui ont abandonné l’État. L’ennemi convaincu de ce fait, est entré en France avec sûreté et il y a poursuivit les français jusqu’à leur capitale. L’armée française y étant réunie, elle a soutenu avec courage principalement sur la butte Montmarthe [Montmartre] où la Plaine [peut-être la Plaine Saint-Denis, vaste étendue au nord de Montmartre] fut couverte de corps morts ennemis». Il croit bon de préciser qu’à «cette bataille la trahison fut encore révélée en raison de ce que l’on envoyait aux canonniers des munitions impropres à leurs pièces, et enfin toute la troupe française fut obligée de se retirer et de quitter leur capitale à l’époque du 1er avril 1814 que les combats ont cessé. Ce fut alors que l’ennemi fut maître de la France. L’empereur des français s’est retiré dans l’île de Corse [Confusion de la part de l’auteur, puisqu’il s’agit de l’île d’Elbe]»Le 153ème  régiment se dirige alors sur Orléans. François Marq est nommé Sergent-Major de voltigeurs. Après une revue passée par le Duc d’Angoulême, Marq suit son régiment qui se rend au «Havre-de-Grace» [Le Havre], là, le Roi donna ordre d’amalgamer tous les régiments qui s’y trouvaient alors et de n’en former qu’un seul, lequel prit le n°88 de ligne». 

LE RETOUR DE L’AIGLE … Après une permission de 6 mois, François rejoint son régiment le 2 mars 1815. Il apprend en route le débarquement de l’Empereur : «…plusieurs régiments ont reçu l’ordre du Roi de quitter leurs garnisons et de marcher contre l’Empereur, qui comme il est dit se dirigeait sur Paris. Il y en eut qui se sont refusés de marcher, d’autres ont obéi aux ordres, et ont marché sur Lyon où l’Empereur se dirigeait. Enfin le Roi donna aussi ordre à sa Garde de partir, et quand toute sa troupe fut rencontrée avec celle de l’Empereur, plusieurs corps d’armée ont passé avec celui-ci et les autres n’ont pas voulu faire feu. Le Roi fut aussitôt instruit de cela et il a été obligé ainsi que sa famille de quitter Paris. Ils se sont enfuis du côté de Lille et ils ont je crois embarqué pour l’Angleterre [Louis XVIII s’était en fait réfugié à Gand, en Belgique]. Notre régiment n’a fait aucun mouvement. L’Empereur rentra aussitôt dans ses états et il est arrivé à Paris le 1er avril 1815.»Aussitôt, Napoléon redéploie le régiment : «Il fit de suite organiser les régiments et donna ordre de choisir les hommes disponibles, et d’en former trois bataillons de marche par régiment au lieu de 4 dont étaient composés les régiments. Et ceux indisponibles d’en former le Dépôt. Cela fut exécuté dans peu de temps, et aussitôt l’exécution de cet ordre, on fit partir le régiment de la dite ville du Havre et le dépôt y resta.». Puis François se dirige sur Paris et la Belgique : «Nous sortîmes de la garnison le 22 avril pour nous rendre à Paris où nous sommes arrivés le 2 mai, et le 8 du même mois nous nous sommes réunis sur la place du château des Thuilleries [Tuileries], où l’Empereur nous passât en revue avec plusieurs régiments». 

LA CAMPAGNE DE BELGIQUE …Il donna ordre de partir le lendemain 9 mai pour nous diriger sur Laon (ville de Picardie) où nous fûmes cantonnés dans les environs jusqu’au 11 juin, et à cette époque on donna ordre de marcher en colonne sur la vile de Monbeuge [Maubeuge] où l’ennemi venait nous attaquer. Les 13 et 14 nous avons marché sans l’apercevoir, mais le 15 nous l’avons trouvé près de Charles-le-Roi [Charleroi], où il s’est livré une petite bataille sur les hauteurs devant cette ville. » Marq et son régiment continuent leur progression : «Le 16 juin au matin, l’armée française s’est mise en mouvement pour aller attaquer l’ennemi qui se trouvait en bataille dans la dite plaine [celle de Fleurus]. Aussitôt que les français ont débusqué de la forêt située entre Fleurus et Charles-le-Roi [Charleroi]. L’ennemi fit feu sur nous, et aussitôt l’artillerie française se mit en bataille et elle à de suite fait feu…Le feu s’est animé de part et d’autre, si bien qu’on a continué à se battre jusqu’à huit heures du soir et sans quitter les positions, nous avons fait beaucoup de prisonniers et grand nombre d’hommes furent tués et blessés de part et d’autre. Ce pendant à 9 heures du soir, l’ennemi s’est retiré de sa position et il a pris la fuite pendant la nuit du 16 au 17 juin. Les français ont bivouaqué sur le champ de gloire, et ayant passé la nuit sous les armes, le 17 au matin nous partîmes de cette position pour aller à la poursuite de l’ennemi. En traversant le champ de bataille, nous avons été obligés de passer sur les corps morts tant il y en avait de tués ; nous avons vu une grande quantité de prussiens qui avaient voulu se sauver en passant dans des jardins, et plusieurs étaient tués et restés dans les haies où ils voulaient passer pour s’enfuir. La bataille fut ce jour-là honorable pour les français.» 

Puis nous voici la veille de Waterloo : «… durant cette journée du 17 il n’a cessé un instant de pleuvoir. La troupe était toute harassée de fatigues. Enfin, on nous fit bivouaquer quand une plaine à près d’une lieue éloignée de Waterloo, c’est-à-dire de l’autre côté du village nommé Jemmapes ; sur la route de Bruxelles, ayant encore passé une triste nuit dans l’eau et sur la terre, nous étions fatigués de la marche, et encore plus par l’eau que nous avions reçu pendant la nuit ; nos armes qui se trouvaient incapables de faire feu tant elles étaient rouillées. On a aussitôt à la pointe du jour, donné ordre aux régiments de nettoyer et d’apprêter leurs armes, et de les mettre en état de faire feu ; et en même temps de regarder dans les gibernes si les cartouches n’étaient point mouillées. On en trouva de suite et elles furent remplacées.»

LA BATAILLE DE MONT-SAINT-JEAN DITE « DE WATERLOO». Marq est présent à Waterloo et il y sera blessé pour la première fois : «Sur les dix heures du matin (18 juin 1815), le régiment sortit de son campement pour se diriger sur Waterloo, où la bataille était déjà animée. Les régiments qui faisaient partie de notre corps d’armée (6ème d’observation) se sont réunis. Ils ont marché en colonne jusqu’aux environs de la bataille. On nous fit tenir dans cette position jusqu’à trois heures de relevée, et ayant été exposé un grand moment aux boulets de canon qui venaient tomber dans nos rangs, on nous fit marcher en colonne serrée jusqu’au milieu du champ de bataille. Marchant pour arriver à cet endroit, plusieurs hommes furent tués dans les rangs, et étant arrivés, on nous fit mettre en carré par régiment en raison de ce que la cavalerie anglaise était près de nous et se battait avec des cuirassiers français. Elle est venue plusieurs fois enfoncer nos carrés, mais elle n’a remportée aucun succès. Les boulets et la mitraille tombaient dans nos carrés comme la grêle. Nous étions là avec ordre de ne pas tirer un coup de fusil et ayant la baïonnette croisée. Beaucoup d’hommes furent tués dans cette position. Après quelques heures de position en carré, les chefs de bataillon ont reçu l’ordre d’envoyer leurs voltigeurs en tirailleurs.  

BLESSE GRIEVEMENT …J’étais sergent-major de la 3ème compagnie et aussitôt cet ordre donné nous y fûmes conduits par nos officiers. Étant arrivés près de l’ennemi nous nous sommes disposés çà et là près d’un bois situés sur la route de Bruxelles. Étant bien animé et soutenu par des colonnes de cavalerie qui étaient derrière nous, nous avons contraint l’ennemi à se retirer, mais aussitôt notre poursuite [engagée], quarante mille hommes ennemis débusquèrent à l’instant du bois et ils ont fait de suite feu sur nous. Les voltigeurs qui se trouvaient là on été tous tués et blessés. Moi d’abord je fus blessé d’une balle qui me traversa le corps en passant par l’aine gauche et qui est sortie après une incision faite, au gros de la fesse droite. Elle me fit tomber le ventre à terre et je fus de suite ramassé par deux de mes sergents qui se trouvaient alors près de moi. Ils m’ont ramassé et mis sur un cheval d’artillerie. Mais à peine avais-je fait vingt pas sur ce cheval que je fus obligé de me laisser tomber en bas du dit cheval en raison de ce que je ne pouvais supporter sa marche. Je suis resté ainsi sur le champ de bataille les 18, 19 et 20 juin, date à laquelle je fus ramassé par des paysans et de suite conduit à Bruxelles. Là, on me pansa pour la première fois. Je faisais partie d’un convoi de 1500 hommes blessés.». Rétrospectivement, François complète ses souvenirs : «La bataille fut terrible pour les français. Ils ont eu une déroute complète, des parcs d’artillerie, des caissons de munitions et de vivres sont resté au pouvoir de l’ennemi. La retraite fut si précipitée qu’on n’avait à peine le temps de couper les traits des chevaux attelés après les pièces pour se sauver. Enfin, je ne ferai point la description entière de cette malheureuse retraite, puisque je fus pris prisonnier. Mais étant resté sur le champ de bataille, j’ai vu la grande partie de la troupe ennemie qui marchait à la poursuite des français. J’étais resté sur place baigné dans mon sang et malgré cette cruelle position, j’eusse encore la précaution, avant que l’ennemi ne passe dans nous, de défaire mes culottes et mes caleçons, et de me mettre sur mon ventre le nez en terre pour leur faire comprendre que j’étais tué et pillé «. Quoique cette précaution prise, il y eût un cavalier qui a voulu se satisfaire de mon sort : il m’a lancé un coup de pointe de sabre sur le cou, mais j’ai encore eu assez de force pour ne pas bouger de ma position. Si j’eusse fait le moindre mouvement, il est à croire qu’il m’aurait achevé. Je fus dans mon triste sort assez heureux de conserver un peu d’argent que j’avais eu la précaution de cacher dans ma bouche.» 

EN CAPTIVITE CHEZ L’ENNEMI … Après quelques jours passés à Bruxelles, Marq est dirigé sur Anvers : «Le 25 juin nous avons débarqué à cette ville, où nous fûmes déposés sur la paille et j’y fus depuis cette époque jusqu’au 10 août sans pouvoir me lever ni marcher. J’étais si cruellement blessé, que lorsque j’avais besoin d’aller me soulager, il me fallait l’aide de deux hommes pour me lever…».Le 10 août donc, François est envoyé en Angleterre : «Dans notre traversée nous eûmes quelques agitements de mer [sic], lesquels nous ont bien fait souffrir par le balancement du vaisseau. Plusieurs fois nous avons failli y faire naufrage». Le 22 septembre 1815, il arrive à Portsmouth : «…nous fûmes conduits à l’hôpital, du moins pour les plus blessés. Les autres ont été conduits en prison, et au fur et à mesure que les blessés se rétablissaient, les chirurgiens anglais chargés des pansements les faisaient partir pour la dite prison. Nous étions fort bien pansé s et proprement tenus lors du séjour à l’hôpital. «François précise même que «nos vivres dans cet hôpital étaient [de] quatorze onces de pain, une demie livre de pommes de terre et un quart de mouton avec le bouillon. Ceux de la prison étaient [d'] une livre et demie de pain de munition, un quart de bœuf et le bouillon pour quatre jours de la semaine ; et pour les deux autres jours c’était [la] même ration de pain, une livre de morue ou harengs cuits avec des pommes de terre dans l’eau chaude. Ces deux jours étaient détesté tant la nourriture était mauvaise. Nous ne pouvions manger de cette ratatouille, par la raison qu’elle était trop salée. Oh Dieu ! Quel sort affreux de se voir renfermé tel que nous l’étions dans ces maudites prisons. Mille fois j’ai désiré plutôt mourir que de vivre dans cette captivité et nonobstant mes blessures j’étais encore pressé par la faim. Le chagrin que j’avais de me voir expatrié et de ne savoir dans combien de temps je serais rendu à ma patrie augmentaient encore mes souffrances…» 

RETOUR VERS LA MERE-PATRIE … Le 29 décembre de la même année, les prisonniers français, par un ordre du Roi, sont renvoyés en France et c’est avec des béquilles que François retrouve son pays. Après une traversée terrible, il atteint enfin Le Havre le 1er janvier 1816. «Étant alors débarqués, nous fûmes conduits chez le commandant de la Place, où on nous délivra des feuilles de route afin de nous rendre au chef-lieu de nos départements. Comme j’étais toujours incapable de marcher, il m’a été délivré des mandats de voitures militaires sur lesquelles je fus conduit à Chaumont où je me suis présenté devant le maréchal de camp Chabert, qui commandait alors le département de la Haute-Marne [département de naissance de l’auteur]. M’ayant passé en revue, il m’a trouvé susceptible d’obtenir un congé absolu.» François Marq demande une pension à Chabert : «…la position à laquelle j’étais réduit ne me permettait pas de vivre sans les secours du Gouvernement». Après examen de ses blessures, et obtention de certificats délivrés par les chirurgiens qui ont procédé à ces derniers, complété par ses états de service, Marq est renvoyé dans ses foyers. Il y arrive le 19 mai 1816, près d’un an, après avoir été blessé à Waterloo… «Louis XVIII a daigné m’accorder par décision du 30 octobre [1816], une pension annuelle de 270 francs qui n’est guère en rapport à mon grade ni à mes blessures», écrit François Marq à la fin de ses mémoires.

Il en achève la rédaction en 1817. Nous ignorons tout de sa vie civile après la chute de l’Empire.

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( 20 mars, 2019 )

« Mes amis, vous m’étouffez ».

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20 mars 1815… Jour historique dans l’histoire de l’Épopée. Napoléon s’apprête à retrouver les Tuileries après son exil à l’île d’Elbe. Laissons parler le baron Guillaume Peyrusse qui le suivit: « 20 mars. Nous quittâmes Auxerre, la joie et l’enthousiasme régnaient dans la ville. Sa Majesté arriva dans la nuit à Fontainebleau. Après quelques heures de repos, Sa Majesté passa en revue dans la cour du palais un régiment de lanciers. Après l’arrivée de la Garde, l’Empereur, apprenant que le Roi avait quitté Paris et que la capitale était libre, se mit en route pour s’y rendre .Tous les villages que nous traversions témoignaient la plus vive joie ; une révolution sans exemple s’achevait sans le moindre désordre. Nous vîmes arriver autour de Sa Majesté tous les officiers généraux résidant à Paris ; une foule immense, plusieurs équipages à six chevaux vinrent au-devant de l’expédition. A neuf heures du soir, arrivé aux portes de Paris, l’Empereur rencontra l’armée qui devait commander le duc de Berry . Officiers, soldats, généraux, lanciers, cuirassiers, dragons, tous se pressèrent au-devant de l’Empereur. A son entrée aux Tuileries, Sa Majesté pouvait à peine traverser la foule des officiers qui l’entouraient ; elle fut obligée de leur dire, presque suffoquée par son émotion : « Mes amis, vous m’étouffez.  » La nuit, la Garde arriva et bivouaqua dans la cour du Carrousel. Dès le matin, le drapeau tricolore avait été arboré sur la tour de l’horloge des Tuileries. Ainsi s’est terminée, sans rencontrer un obstacle, sans brûler une amorce et sans effusion de sang, une entreprise qui, au lieu d’être jugée comme une imprudente témérité, doit compter parmi les calculs les plus sublimes de la vie de l’Empereur, et l’entourer de la plus haute gloire militaire qui ait jamais honoré un grand capitaine. La marche de Cannes à Paris est sans exemple dans l’histoire des nations.

C’est l’élan unanime d’un grand peuple courant au-devant de son libérateur.

Je versai tous mes fonds aux Tuileries et fis conduire à la Banque ceux que j’avais pris à Lyon. Sur toute la route l’armée n’avait eu besoin que de 19,000 Fr. »

(Baron Guillaume PEYRUSSE, «  Mémoires, 1809-1815. Edition présentée, complétée et annotée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018)

 

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( 14 mars, 2019 )

Les femmes à l’armée sous l’Empire…

Sur les flancs de l'armée...

Déjà, pendant la Révolution, de nombreuses femmes avaient accompagné les volontaires aux armées, les unes par patriotisme, les autres par attachement conjugal ou encore par intérêt, supputant les profits d’un négoce de bivouac ou de…la prostitution.

Il en fut de même pendant l’Empire. « Beaucoup de femmes suivant leur mari aux armées, soit que, par tendresse conjugale, elles ne voulussent pas se séparer d’eux, soit que leur modeste fortune ne leur permit pas d’entretenir deux ménages », écrit Elzéar Blaze dans ses « Souvenirs ».Leur présence ne manquait pas de provoquer des complications ; en Espagne et au Portugal, Masséna traîna à sa suite sa maîtresse, « la poule à Masséna » disaient les soldats. Cette présence fit naître maints incidents. Pendant la campagne du Portugal, ordre fut donné d’arrêter la marche des troupes. La donzelle avait oublié à l’étape sa perruche et l’escadron de service dut faire demi-tour pour aller la chercher !Ce fait est raconté par le général Roch Godart dans ses « Mémoires ». Encore un incident parmi tant d’autres : « Le quartier-général du prince [d’Essling, Masséna] resta à Guarda jusqu’au 29 mars 1811, jour où il manqua d’être enlevé par l’ennemi, notamment sa maîtresse, pour la sûreté de laquelle il fallut se battre, dans les environs et aux portes de la ville, tandis qu’elle s’occupait à faire ses paquets et à monter en voiture » (« Souvenirs  de  guerre et de captivité d’un page de Napoléon », par le vicomte de Barral.  Un jeuneofficier conta un jour à un camarade une mission dont il fut chargé, et qui consistait à escorter une favorite. Il termina en disant : « Comprends-tu maintenant de quoi j’ai eu peur ? Suppose qu’une des balles qui me sifflaient aux oreilles m’eut dit un mot en passant. Il faudrait ajouter à mes états de service : Blessé en Espagne, le 20 octobre 1812, en escortant la maîtresse du général X…  Quelle honte !  L’épouse du général Dorsenne, escortée par un fort détachement de fantassins fit un jour presser la course.  Les soldats durent courir derrière la voiture, par une lourde chaleur, de Burgos à Torquemada, ce qui fit qu’à l’arrivée, 800 hommes durent entrer à l’hôpital (rapporté dans l’ouvrage de Jan Morvan, « Le soldat impérial »). A la bataille de Médina del Rio-Seco, en juillet 1808, « le général Lasalle avait avec lui se femme et sa petite fille. Mme Lasalle a été dans une position affreuse pendant la bataille ; on a rapporté au village où elle était restée, le colonel Piéton tué, deux chefs d’escadron du même corps dangereusement blessés. Elle les avait vu partir à côté  de son mari pour aller à l’ennemi. Emmener sa femme à la guerre est un véritable tort. » (« Journal » du maréchal de Castellane).  La femme d’un jeune capitaine, Dupin, quoi était sous les ordres de Murat à Madrid, rejoignit son mari en 1808 emmenant avec elle sa petite fille à peine âgée de cinq ans. Le récit de cette équipée nous est parvenu grâce à l’enfant qui signa plus tard ses récit d’un nom célèbre : George Sand.

« Plus nous avancions dans notre trajet, plus le spectacle de la guerre devenait terrible… Nous atteignîmes notre but sans catastrophe, ce qui est presque miraculeux… Nulle part les Français n’étaient en sûreté contre ces nouvelles vêpres siciliennes ; et ma mère, portant un enfant dans son sein, un autre dans ses bras  n’avait que trop de sujets de crainte. » Le retour en France de Mme Dupin, avec sa fillette et un nouveau-né, ne fut pas exempt de dangers et de privations…  « C’étaient les villages incendiés, des villes bombardées, des routes couvertes de morts, des fossés où nous cherchions une goutte d’eau pour étancher une soif brûlante, et où l’on voyait tout à coup surnager des caillots de sang.

C’était surtout l’horrible faim et une disette de  lus en plus menaçante ». (George Sand, « Histoire de ma vie »). Des épreuves plus cruelles encore étaient réservées à la plupart des femmes qui vivaient humblement avec la troupe et partageaient volontairement son sort.  « Voyageant sur la route, elles étaient exposées ainsi que nous aux coups de fusil, et lorsque leur escorte les livraient à la merci des brigands espagnols, elles subissaient les plus infâmes traitements », raconte Blaze dans ses souvenirs. Elles n’échappaient pas aux supplices. « Les femmes, loin d’être épargnées, sont en butte à d’effroyables représailles. Les guérilleros estiment que leurs souffrances seront les plus vivement ressenties ; ils espèrent que leurs cris de détresse terrifieront l’ennemi abhorré. Le viol, le meurtre, ne leur suffisent pas ; ils mutilent atrocement leurs victimes pour jouir de leur longue agonie… Ne furent-elles pas courageuses entre toutes les femmes, celles qui affrontèrent de tels périls ?

Il est impossible de prétendre que l’amour ou l’intérêt seuls les guidèrent aveuglément. Elles n’ignoraient pas les risques à courir sur les routes d’Espagne, mais elles avaient le goût de l’aventure et elles se connaissaient une énergie morale qui égalait celle du soldat », écrit Raoul Brice dans son étude intitulée « Les femmes et les armées de la Révolution et de l’Empire ».  C’est en vain que Napoléon, à plusieurs reprises, donna des instructions pour les écarter, et en termes parfois sévères, tels ceux de son ordre du jour de Wurtzbourg du 3 août 1806 :

« Sa Majesté ordonne que les femmes et toute espèces d’embarras soient dirigés sur les places désignées pour les petits dépôts des corps… » Néanmoins, les « embarras » persistèrent et, comme on l’a vu, notamment en Espagne.

La plupart des femmes qui suivirent le corps du général Dupont furent, comme les hommes, victimes de la capitulation et partagèrent le sort tragique des prisonniers à bord des pontons et, quelques-unes, sur l’île maudite de Cabrera, qui, parmi les rares survivants, laissa de si tragiques souvenirs. 

Jean LOUVOIS.

Texte publié en décembre 1963 dans le bulletin de la  Société Belge d’Etudes Napoléoniennes (N°45). 

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( 12 mars, 2019 )

Après Waterloo…

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Le capitaine Aubry, né en 1790, s’engage au 12ème chasseurs à cheval en 1798. Durant toute sa carrière, il ne quittera pas ce régiment. Après avoir été présent, notamment, à Austerlitz, à Iéna et à Friedland, Aubry participa à la campagne d’Autriche en 1809, puis à celle de Russie au cours de laquelle il est fait prisonnier.  Le capitaine Aubry ne retrouve la France qu’en 1814 et songe à prendre sa retraite lorsque survient, l’année suivante,  le retour de Napoléon de l’île Elbe. En Belgique, en 1815, il combat à Fleurus, où son cheval est tué par un boulet ; lui-même est blessé au pied. Mis au repos dans une maison de Fleurus. Subitement tiré de son petit confort ,par le mouvement de retraite de l’armée française après Waterloo, Il est obligé de fuir. Son périple ne prendra fin qu’à Villejuif, près de Paris.

« Il y eut un sauve-qui-peut et une panique générale ; personne n’a mieux été à même que moi de voir cette terrible échauffourée. Je fus réveillé en sursaut par le domestique de la maison où j’étais logé, qui m’annonça que l’armée française était en retraite et que la division qui occupait Fleurus venait de partir subitement.

Accablé d’une telle nouvelle, je m’habille à la hâte avec l’aide de ce brave garçon et conduit par lui, j’arrive à l’écurie où étaient mes chevaux et mes domestiques. Je fais seller mon cheval andalou, ayant soin de cacher à mes hommes le motif de cette précipitation, une fois en selle sur un des premiers chevaux de l’armée, toute mon inquiétude a disparu ; jusque-là j’avais la chair de poule et j’étais tout tremblant d’être de nouveau fait prisonnier : – je sortais d’en prendre. – Je cours en avant de la ville voir ce qui se passait après avoir envoyé mes gens prendre mes effets à mon logement. Puis, voyant que l’ennemi n’était pas à notre poursuite, je quitte Fleurus fort tranquillement et viens repasser la Sambre à environ une lieue de là.

Imagine-toi, tout le long de la route, des troupes par groupes, marchant isolément, sans ordre, sans autre idée que la fuite. Jamais je n’ai vu pareille déroute. Et c’était précisément la Garde impériale qui, morne, silencieuse, suivait cette route. Je me suis avisé d’adresser la parole à quelques généraux et officiers supérieurs, et je n’ai reçu aucune réponse ; la démoralisation était telle qu’une méchante patrouille de quatre hussards prussiens ou anglais aurait pu enlever par milliers les meilleurs soldats français, la Garde impériale en un mot.

A ce moment, je reconnus un officier porte-drapeau, nommé Aubry de Bain, qui sortait en même temps que moi des prisons de la Russie.

- Comment, lui dis-je, on te laisse seul avec ton aigle ?

- Que veux-tu ! me répondit-il, c’est une terreur panique inconcevable !

Nous avons passé la Sambre ensemble et, une fois de l’autre côté, je suis parvenu à faire comprendre que nous n’étions pas poursuivis. Le calme est alors un peu rentré dans les têtes et poursuivant la route nous avons déjeuné au premier village avec quantité de généraux et d’officiers de la Garde ; puis j’ai continué ma route sur Laon. Dans ce trajet l’Empereur est passé plusieurs fois devant moi, notamment à Philippeville où il s’est arrêté deux heures.

Sur toute la route que je parcourais, c’était une confusion inexprimable ; toutes les armes étaient confusément mêlées : cavalerie, artillerie, infanterie, voitures de cantiniers, tout le train d’une armée marchait pêle-mêle, se croyant poursuivi, tandis que l’ennemi était resté sur le champ de bataille de Waterloo, ignorant notre déroute et appréhendant la continuation de cette terrible lutte pour le lendemain.

En arrivant à Laon, j’y trouvai l’Empereur à l’entrée de la ville ; il était là, seul avec Berthier, sans escorte et il me dit que les blessés prenaient la route de Soissons. Je suis descendu de cheval dans le premier village, comptant y passer la nuit, car j’avais fait déjà près de 40 lieues ; mais, après avoir fait rafraîchir mes hommes et mes chevaux, il y avait tant d’encombrement et de confusion dans l’auberge où je m’étais arrêté que je me vis obligé de remonter à cheval et de gagner Soissons, où, après avoir bien déjeuné, je me décidais à me remettre en route pour Compiègne où était notre dépôt.

J’ai laissé mes chevaux au dernier relais et j’ai pris la poste. J’avais fait mes 50 lieues tout d’une traite et je me suis trouvé avec bonheur dans ma famille, c’est-à-dire au milieu d’une partie de mon cher régiment. Il y avait à Compiègne un beau détachement d’environ 200 hommes qui étaient prêts à partir rejoindre le régiment. J’ai reçu là le meilleur accueil ; bientôt j’ai eu tous les officiers dans les bras qui m’ont fait la plus chaleureuse réception. Arrivé dans mon logement, des dames se sont empressées de venir panser ma blessure, et de toutes parts j’ai été accablé de questions.

Sur ces entrefaites l’ordre de nous rendre à Versailles est arrivé et nous sommes partis nombreux. Tout le long de la route, j’étais soigné et pansé par des dames charmantes. Il a été blessé ? Oui voir mon intro. Cheval tué, étrier brisé le blessant au pied. Nous sommes restés quelques jours à Versailles. J’en ai profité pour me soigner et prendre médecine, parce que c’est l’usage après les fortes blessures.

J’ai rejoint à Villejuif le régiment, qui, au moyen de ce beau détachement venu de Compiègne, s’est trouvé même plus fort qu’au moment de son entrée en campagne. En résumé, nous n’avions pas perdu beaucoup de monde après d’aussi chaudes affaires que Fleurus et Waterloo. »

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( 9 mars, 2019 )

L’Empereur en route pour Lyon…

N14

L’adjudant-major Etienne LABORDE raconte: « Le 9 mars, l’Empereur coucha à Bourgoing [Bourgoin-Jallieu] avec la Garde. De Grenoble à Lyon son voyage ne fut qu’une marche triomphale . L’Empereur, fatigué, était dans sa calèche avec le général Bertrand, allant toujours au pas, environné d’une foule innombrable de paysans ayant leurs maires en tête, décorés de l’écharpe tricolore, chantant des chansons qui exprimaient la noblesse des sentiments des braves Dauphinois . Le comte d’Artois , le duc d’Orléans et le maréchal Macdonald étaient déjà arrivés à Lyon ; l’argent avait été prodigué aux troupes, on voulait couper le pont de La Guillotière et le pont Morand . L’Empereur riait de ces ridicules préparatifs ; il n’avait aucun doute sur les dispositions de ses bons Lyonnais »
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« [9 mars 1815]. Nous couchâmes à Bourgoin [Bourgoin-Jallieu]. La foule et l’enthousiasme allaient, s’il était possible, en augmentant ». (G. Peyrusse, « En suivant Napoléon. Mémoires… », p.373).
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« Napoléon monta en calèche à quatre heures du soir, il quitta Grenoble accompagné de son état-major et d’une foule compacte qui se pressait sur son passage et dont l’enthousiasme allait, s’il est possible, toujours en augmentant. Sur sa route jusqu’à Bourgoing [Bourgoin-Jallieu], petite ville à environ dix lieues de Grenoble [en fait à un peu plus de 17 lieues], où il alla coucher, le peuple dans son délire disait : « Il y a longtemps que nous vous attendons ; vous voilà enfin arrivé, sire, pour délivrer la Patrie de l’insolence des nobles, des prétentions des prêtres, de la honte du joug de l’étranger ! » Et Napoléon attendri disait de cette voix qui lui était si propre, de cet accent qui allait à l’âme : « Ah, je retrouve ici les sentiments qui me firent saluer la France, il y a vingt ans, du nom de grande nation ! Oui, vous êtes encore la grande nation, vous le serez toujours ! » (J. Chautard, « L’île d’Elbe et les Cent-Jours… », p.138).

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( 8 mars, 2019 )

Grenoble ! …

Napoléon Grenoble, 8 mars 1815

« Nous étions à deux lieues de Grenoble ; nous voyons accourir vers nous, de toute la vitesse de leurs chevaux, le chef d’escadron Jerzmanowski et quatre lanciers ; il était sept heures du soir. Ils ont vu une colonne assez profonde marchant sur la route en ligne de bataille. On serra les rangs, chacun prit son poste et on attendit. La colonne venue de Grenoble, s’avançait toujours ; on entendait le cliquetis des baïonnettes et le pas des soldats. Nos lanciers, se retirant sur nous, s’arrêtèrent à une portée de fusil. Au cri de qui vive ! Il fut répondu : 7e de ligne ! Au même instant, on vit marcher en avant et s’avancer un officier précédé d’un tambour ; on reconnut bientôt le colonel du 7ème de ligne, Labédoyère . En s’approchant de Sa Majesté, il creva la caisse de son tambour et lui présenta l’aigle de son ancien drapeau. Sa Majesté l’embrassa et le félicita sur ses bons sentiments. Les deux colonnes s’avancèrent et se joignirent aux cris de Vive l’Empereur ! Les troupes fraternisèrent et rivalisèrent de fidélité et de dévouement.
A huit heures du soir, nous approchions de Grenoble sans trouver la division que le général Marchand avait fait sortir de la place. Déjà une avant-garde de lanciers polonais s’était présentée à la porte de Bonne ; ils la trouvèrent fermée.
L’Empereur et sa troupe pénétraient dans le faubourg et suivaient la ligne des remparts. Les canonniers étaient à leurs pièces, mèches allumées . Des cris de Vive l’Empereur ! se faisaient entendre ; la population du faubourg nous saluait de ses plus vives acclamations, ouvrait les tabagies et les cabarets. Un colloque commençait entre les canonniers et nos grenadiers : – « Sont-elles bonnes vos prunes? …Vous ne nous en envoyez pas ? Demandaient les grenadiers. – Il n’y a pas de risque, répondaient les canonniers. » Les cantinières de la garnison chantaient :

Nous avons des pommes
Pour le Roi de Rome…

Pendant ces divers entretiens, qui ne témoignaient que du bon esprit et des dispositions favorables des troupes, l’officier d’ordonnance Raoul, aidé des sapeurs, des soldats et des charrons des faubourgs, faisait enfoncer les portes. L’avant-garde entre ; tous les citoyens accourent à la lueur des flambeaux, et, presque aussitôt, l’Empereur paraît seul à la tête et en avant de son armée. Une foule immense se précipite sur son passage ; tous se mêlent, soldats et citoyens. Le maire, plusieurs fonctionnaires se présentent aussitôt à Sa Majesté ; ils veulent la conduire à l’hôtel de la Préfecture ; mais l’Empereur avait fait marquer son quartier chez un de ses anciens guides, nommé Labarre , tenant l’hôtel des Trois Dauphins . Nous étions à peine installés, lorsque des habitants vinrent, au bruit des fanfares, déposer sous le balcon de l’hôtel les débris de la porte de Bonne, en disant que, n’ayant pu offrir à l’Empereur les clefs de sa bonne ville de Grenoble, en revanche, ils lui apportaient les portes.
La ville fut spontanément illuminée.
Le lendemain, l’Empereur reçut l’hommage des habitants et de tous les fonctionnaires. Une adresse fut présentée à Sa Majesté. Il y était dit :
« Les habitants de Grenoble, fiers de posséder dans leurs murs le triomphateur de l’Europe, le prince au nom duquel sont attachés tant de glorieux souvenirs, viennent déposer aux pieds de Votre Majesté le tribut de leur respect et de leur amour.
Associés à votre gloire et à celle de l’armée, ils ont gémi avec les braves sur les événements funestes qui ont quelques instants voilé vos aigles. Ils savaient que la trahison ayant livré notre patrie aux troupes étrangères, Votre Majesté, cédant à l’empire de la nécessité, avait préféré l’exil momentané aux déchirements convulsifs de la guerre civile dont nous étions menacés.
Aussi grand que Camille, la dictature n’avait point enflé votre courage, et l’exil ne l’a point abattu.
Tout est changé : les cyprès disparaissent ; les lauriers reprennent leur empire ; le peuple français, abattu quelques instants, reprend toute son énergie. Le Héros de l’Europe le remplace à son rang ; la grande nation est immortelle.
Sire, ordonnez ! Vos enfants sont prêts à obéir ; la voix de l’honneur est la seule qu’ils suivront.
Plus de troupes étrangères en France ; renonçons à l’empire du monde, mais soyons maîtres chez nous.
Sire, votre cœur magnanime oubliera les faiblesses ; il pardonnera à l’erreur ; les traîtres seuls seront éloignés, et la félicité du reste fera leur châtiment.
Que tout rentre dans l’ordre et obéisse à la voix de Votre Majesté ; qu’après avoir pourvu à notre sûreté contre les ennemis de l’extérieur, Votre Majesté donne au peuple français des lois protectrices et libérales, dignes de son amour envers le souverain qu’il chérit.
Tels sont, Sire, les sentiments des habitants de votre bonne ville de Grenoble ; que Votre Majesté daigne en agréer l’hommage. »
Cette adresse était couverte des signatures les plus honorables.
A deux heures, l’Empereur passa la revue de toutes les troupes (leur nombre s’élevait à plus de 7,000 hommes), avec cette aisance, cette dignité, cette liberté d’esprit qu’il avait aux Tuileries ; l’enthousiasme était à son comble . Une avant-garde de 4,000 hommes fut formée. Le général Cambronne, en en prenant le commandement, demanda des cartouches. – « Vous n’en avez pas besoin, général, lui dit l’Empereur, vous ne trouverez que des amis sur toute votre route. »
A l’issue de la revue, je me fis annoncer à Sa Majesté pour lui rendre compte de mon accident de Digne et prendre ses ordres pour augmenter ma caisse ; elle remit ce travail à son entrée à Lyon. »

(Guillaume PEYRUSSE, Mémoires, 1809-1815… » , Editions AKFG, 2018 ).

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( 7 mars, 2019 )

Un souvenir du 7 mars 1815…

Laffrey

Le jeune Randon (il est né en 1795) est capitaine lors du retour de l’Empereur de son île d’Elbe. Nous sommes le 7 mars 1815 à Laffrey. Il occupe les fonctions d’aide-de-camp du général Marchand (son oncle). Cet officier commande à cette époque la 7ème division militaire basée à Grenoble. Ils sont sensés faire barrage à la route suivie par Napoléon. Selon certaines sources il aurait ordonné aux soldats du 5ème de ligne de faire feu. En vain ! Le capitaine Randon devra prendre la fuite. Selon le lieutenant Laborde (dans ses « Souvenirs ») : « Cet officier fut poursuivi l’espace de deux lieues par le capitaine Schoultz [Schultz], des lanciers polonais, et ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval ; et il eut tellement peur qu’en arrivant à Grenoble il se mit au lit  et fit une maladie grave. »

En 1839, Randon, devenu colonel du 2ème régiment de chasseur à cheval d’Afrique, a laissé une longue lettre sur cette journée mémorable à son ami Henri Beyle, le célébrissime Stendhal, dont j’extrais ce passage particulièrement étincelant :

« L’Empereur nous apparaissait entouré de ses rayons de gloire qu’aucuns revers n’avait pu ternir aux yeux des soldats : violemment arraché quelques mois auparavant de leurs bras, exilé du sol de la patrie par cette ligue de rois qui se vengeaient ainsi de l’humiliation de leurs nombreuses défaites, Napoléon était plus que jamais l’idole de l’armée, l’homme du peuple. Tout ce qui s’était fait de mal pendant le cours de la première restauration avait tourné au profit de sa popularité ; il se présentait à nos yeux comme celui qui devait relever notre drapeau humilié et délivrer la nation de cette oppression morale que lui faisait subir un gouvernement imposé par l’étranger. »  

(« Cent soixante-quatorze lettres à Stendhal (1810-1842).  Recueillies et annotées par Henri Martineau », Tome II, Le Divan, 1947, pp.189-190, lettre en date du 9 juin 1839.).

C.B.

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Ajoutons que Randon sera fait maréchal de France par Napoléon III, sous le Second Empire.

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( 7 mars, 2019 )

Lettres d’Espagne…(Suite et fin).

Lettres d’Espagne…(Suite et fin). dans TEMOIGNAGES espagne-2

Burgos, 25 mai 1811.

Comment se fait-il que, depuis ma dernière [lettre], je n’aie point reçu de vos lettres ? Vous ignorez combien je suis impatient de savoir si vous êtes toujours en bonne santé et si Perrette a repris ses roses et sa gaieté. Je ne serais tranquille qu’à votre première… [lettre ?] J’ai écrit au général, à son hôtel, à Paris, dont il m’avait donné l’adresse. Je lui ai témoigné le plaisir que m’a donné l’espoir de retourner bientôt à Paris dans les vieux grenadiers et lui prouver la vive reconnaissance que ses promesses m’ont inspirée. Il est certain que le cadre de notre régiment est rappelé par S.M. l’Empereur pour former celui du 2ème régiment de grenadiers. J’ai vu M. le colonel Bodelin à Burgos ; il m’a reçu avec aménité et m’a renouvelé les promesses faites à notre brave parent. Il m’a porté en notre et a sans doute parlé à mon colonel –major, M. Longchamp, puisque la nomination qui était en arrière a été accélérée et que j’ai été nomme fourrier dans la   1ère compagnie du 1er bataillon du même régiment, le 23 mai 1811. Mon adresse est donc changée.

Connaissant votre cœur et l’intérêt paternel que vous me portez, je suis persuadé que la nouvelle de mon avancement va faire disparaître les chagrins et diminuer les inquiétudes de mon absence, parce que vous ferez succéder à la qualité de fourrier des tirailleurs celle de fourrier des grenadiers de la Vieille Garde et, à l’Espagne, le nom le plus agréable de la capitale ; avant deux mois nous présumons y être arrivés.

Burgos, 30 juillet 1811.

Je crois que je vous ai marqué dans ma dernière lettre que nous devions partir pour la France le 20 de ce mois pour le plus tard. Je m’étais trompé. Je ne prévoyais pas combien il se rencontrerait de difficultés. Je ne puis les attribuer qu’au peu d’intérêt qu’y prennent les chefs supérieurs qui ne profitent pas de l’avantage que nous donne le décret de Sa Majesté. Les officiers et sous-officiers qui doivent remplacer nos officiers et sous-officiers sont nommés et arrivés, à l’exception des sous-officiers qui sont à Valladolid avec le régiment de fusiliers-chasseurs est ne partie cause de la lenteur qu’on y met, en ce qu’étant dans les montagnes depuis longtemps, les ordonnances qu’on lui a dépêchées ignorent où elles peuvent le trouver et ne l’ont point encore atteint. Vous pouvez m’écrire sans hésiter à Burgos la réponse à  la présente. Je pense que nous resterons assez longtemps pour goûter le plaisir de la recevoir.

Défaites-vous donc de vos inquiétudes sur mes besoins. Je suis au centre de l’abondance tant en argent qu’en vivres. Je vis avec mon sergent-major d’une manière très aisée et me trouve quelquefois à même de soulager beaucoup de malheureux soldats qui ont à peine de quoi exister. Vous pouvez penser qu’une telle position me fait éprouver bien des douceurs dont j’étais privé étant caporal. J’ai fait la connaissance du fils d’un de vos anciens amis, D…, de Cusset, sergent-major dans le 2ème voltigeurs de la Garde et avant fusilier-chasseur. Nos caractères et notre manière de penser se sont parfaitement accordés. Nous nous sommes promis une amitié éternelle. J’ai cru voir en lui des qualités assez belles pour me faire désirer qu’il tint son engagement comme je suis décidé à garder le mien. Nous nous écrivons ; il est depuis quelque temps à Logroño, garnison charmante que j’ai regrettée, mais que je ne changerais pas pour Burgos où je trouve encore plus d’avantages.

Au passage de mon ancien régiment ici, j’ai eu le plaisir  de rencontrer et de recevoir le mieux qu’il m’a été possible, plusieurs de mes camarades d’infortune. Je veux dire de ceux avec lesquels je suis parti de Clermont[-Ferrand].

Burgos, 2 septembre 1811.

Peu de jours après l’envoi de ma dernière lettre de Burgos, nous reçûmes l’ordre de partir pour Valladolid où nous pensions rester quelque temps et où nous ne fîmes seulement pas séjour. Nous dirigeâmes notre marche sur Astorga, dans la province de Léon et frontière de Galice ; ville assez forte, où s’étaient retranchés plus de 40,000 Espagnols ou Anglais, principalement des premiers. Nous brûlions tous du désir de les rencontrer, nous flattant de pouvoir nous venger des courses fréquentes et presque toujours inutiles que nous n’avions cessé de faire pour joindre les partis qui occupent les montagnes. Nous fûmes encore trompés ; ils n’osèrent pas nous attendre. Supérieurs en nombre et par leur position, ils s’enfuirent à notre approche. Notre cavalerie les poursuivit à plus de six lieues d’Astorga, fit quelques prisonniers et leur tua plus de mille hommes.

Nous sommes restés plusieurs jours au bivouac sous ses murs, sans pouvoir nous écarter hors de la ligne des factionnaires, rationnés en pain et en viande, ce qui ne nous était arrivé depuis longtemps, faute de vivres, et exposés à la chaleur dévorante d’un ciel six fois plus chaud que celui de France. Enfin, malgré notre colonel qui est la seule cause que nous ne sommes pas en France et qui ne pouvait se résoudre à nous laisser partir, l’ordre positif est arrivé.

Nous avons fait, pour venir à Valladolid, en trois jours, le même chemin que nous avions fait en six, c’est-à-dire 56 lieues de poste. Vous pouvez penser qu’une telle route nous exténués et que nous aurons bien besoin du triple séjour qu’on nous accorde. Je présume que je serai bien près de la France, si je n’y suis pas encore, lorsque vous recevrez la présente. Aussitôt après, écrivez-moi à Bordeaux, poste restante.

J’espère avoir le plaisir de vous voir à Bayonne Monsieur M…, dont vous m’avez parlé dans une de vos lettres et être plus heureux que la dernière fois ; J’ai trouvé ici A…, fils du greffier. Nous sommes très liés ; nos caractères sympathisent parfaitement. Il était fusilier-chasseur lorsque je le vis à Angers pour la première fois depuis qu’il est soldat. Maintenant il est musicien dans le même régiment. Comme ça ne mène à rien et que je lui suis très attaché, j’aurais mieux aimé le voir fusilier, pouvant prétendre, par la bonne éducation qu’il avait reçue et des qualités brillantes à un prompt avancement.

Ne vous mettez pas en peine sur mes besoins pécuniaires. Si je n’ai pas assez pour ma route, je demanderai en passant à Bayonne un ou deux louis à M. M… Je vous en ferai aussitôt part. Je ne crois pas cependant être obligé à cette nécessité. J’en aurai plus besoin à mon arrivée à Paris pour me mettre au niveau des anciens sous-officiers. Mon adresse actuelle est à la 1ère compagnie du 1er bataillon du 2ème régiment des grenadiers de la Garde.

Je vous embrasse.

Le 4 octobre 1811, dans une lettre écrite de Bordeaux, le fourrier Franconin écrivait : « Je respire donc enfin l’air salutaire de ma patrie ! ». Il continuera de gravie les échelions de la hiérarchie militaire : sergent-major lors de la campagne d’Allemagne, en 1813,  il est lieutenant en second lors de celle de France.  Il se retrouve à l’île d’Elbe lors de l’exil de l’Empereur, dans les rangs du fameux Bataillon (4ème compagnie) constitué par Napoléon. La dernière année de l’Empire, celle de Waterloo, trouve Franconin avec le grade de lieutenant en premier, sous-adjudant-major. Sa carrière se poursuivra sous la seconde Restauration, puis sous la Monarchie de Juillet. Il participera à la conquête de l’Algérie et sera sérieusement blessé en novembre 1836, lors de la prise de Constantine. Retraité en 1849, il s’éteint sous le Second Empire, en 1857. 

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( 5 mars, 2019 )

5 mars 1815: Napoléon en route vers Grenoble…

5 mars 1815: Napoléon en route vers Grenoble... dans TEMOIGNAGES chrononapoleonparcharlet

 « 5 mars. Dès la pointe du jour, M. le Grand-Maréchal me transmit l’ordre de Sa Majesté de cesser mes recherches et de rentrer. Je fis mon compte. Je trouvai un déficit de 37,000 Fr. Les rouleaux qui avaient échappé à nos recherches, avaient dû tomber dans le ruisseau, que la neige de la nuit avait grossi. Je rentrai à Digne, je m’assurai d’une voiture ; je congédiai avec largesse mes muletiers, je réglai avec M. le maire les fournitures faites. Ce fut à Digne qu’on imprima pour la première fois les proclamations que, pendant la traversée, l’Empereur avait dictées, à bord du brick, à tous les militaires qui savaient écrire, et qui se répandirent dans tout le Dauphiné avec la rapidité de l’éclair . Le général Cambronne, avec une avant-garde de quarante grenadiers, eut ordre de s’emparer du pont et de la forteresse de Sisteron. Le général [de] Loverdo , trompé sur le nombre de nos forces, avait cru prudent d’aller replacer plus loin en arrière les troupes qu’il avait à sa disposition. C’était un point important qui eut pu ouvrir un passage aux troupes marseillaises, si le maréchal Masséna, qui les commandait, eut songé à s’opposer à notre passage. Je traversai Sisteron et rejoignis Sa Majesté à Gap. L’enthousiasme qu’inspirait la présence de Sa Majesté dans ces départements aux citoyens de toutes les classes, la sécurité parfaite avec laquelle l’Empereur poursuivait son entreprise, montraient assez quel était le vœu général de la province du Dauphiné. Avant de quitter ses habitants, l’Empereur leur exprima ainsi toute sa satisfaction :

Aux habitants des départements des Hautes et Basses-Alpes.

 « Citoyens,

J’ai été vivement touché de tous les sentiments que vous m’avez montrés ; vos vœux seront exaucés. La cause de la nation triomphera encore !!! Vous avez raison de m’appeler votre père ; je ne vis que pour l’honneur et le bonheur de la France. Mon retour dissipe toutes vos inquiétudes ; il garantit la conversation de toutes les propriétés, l’égalité entre toutes les classes, et les droits dont vous jouissiez depuis vingt-cinq ans, et après lesquels nos pères ont tous [tant] soupiré, forment aujourd’hui une partie de votre existence.

Dans toutes les circonstances où je pourrai me trouver, je me rappellerai toujours avec un vif intérêt tout ce que j’ai vu en traversant votre pays. »

A deux heures de l’après-midi, nous quittâmes Gap. La population entière se pressa sur notre passage et accompagna notre entreprise de tous ses vœux.

A St-Bonnet, les habitants voyant le petit nombre de soldats dont Sa Majesté était entourée, proposèrent de faire sonner le tocsin pour réunir les villages, afin de l’accompagner en masse. – « Non, dit Sa Majesté, je voulais venir seul, me confiant aux bons sentiments des Français… Restez tranquilles chez vous. » Sa Majesté vint coucher à Corps. »

(Extrait des « Mémoires » de G. Peyrusse, Editions AKFG, 2018)

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

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