( 19 février, 2020 )

Les pressentiments de Beugnot…

A la fin de 1811, Beugnot, ministre du grand duché de Berg, se rend à Paris. « Les esprits, dit- il dans ses « Mémoires » sont en proie à l’anxiété inséparable d’une grande attente. Une immense expédition se prépare, destinée à imprimer le dernier sceau à la gloire de l’Empereur. Personne n’ose douter ou s’effrayer, tant est profondément établi le dogme de l’infaillibilité impériale. Il n’y a plus qu’un cri, c’est pour demander acte de l’expédition, et qu’une inquiétude, c’est de n’en être pas. Le prince de Bénévent envie le sort de l’archevêque de Malines qui vient d’être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l’un des plus anciens généraux de division, Mathieu Dumas, se tient pour honoré d’avoir été nommé intendant en chef de l’armée. J’avais encore présents les souvenirs d’Essling.Les pressentiments de Beugnot… dans TEMOIGNAGES 86-001577 J’avais aussi entendu dire par des généraux allemands que notre armée n’était plus celle d’Austerlitz ou d’Iéna, et qu’à la journée de Wagram nous n’avions dû notre salut qu’à une artillerie hors de toute proportion. D’ailleurs on ne professait pas à l’étranger une foi aussi robuste qu’en France au génie de l’Empereur. J’osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, mais quelque léger doute sur les merveilles qu’on attendait sans trop les définir. J’étais partout repoussé, quelquefois sans doute par cette crainte du Seigneur, qui était alors autant que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent, en vérité, par l’hallucination à laquelle les esprits étaient en proie. » Beugnot s’entretient avec Regnaud de Saint-Jean d’Angély, et Regnaud dit à Beugnot que l’Empereur veut frapper un grand coup qui mette le Nord à ses genoux, amener l’Angleterre à composition, en finir à la fois avec l’Angleterre et l’Espagne. «Voilà, ajoute Regnaud, ce que la raison me suggère, et je pourrais me tromper. Est-ce la rage d’entasser conquêtes sur conquêtes, d’en faire par la guerre, d’en faire pendant la paix ? La France depuis Rome jusqu’à Hambourg, lui semble-t-elle encore étroite? Je ne saurais croire à ce genre de démence qui finirait par le perdre, et nous avec lui. » Et il convient avec Beugnot, que Napoléon tend fortement la corde. Toutefois, nombre de personnes gardent espoir que, lorsque l’Empereur sera dans le Nord, les affaires pourront encore s’arranger. L’étendue même des forces militaires que l’Empereur assemble rassure sur leur emploi : on croit qu’il veut simplement en imposer à la Russie qui, à la vue de ce prodigieux appareil, cédera plus facilement sur l’article des licences et sur la réunion de l’Oldenbourg. Mais, de retour à Düsseldorf, Beugnot voit le comte de Nesselrode, et Nesselrode lui assure que personne ne doute plus, que la Russie a épuisé tous les moyens de conciliation, qu’elle attend l’attaque et que le tsar Alexandre a résolu de ne rien céder à l’adversaire. Tous les hommes « dont l’opinion compte dans les affaires ou qui font autorité par leurs connaissances » tiennent l’expédition pour hasardeuse. Enfin, un affreux phénomène, conclut Beugnot, lui semble envoyé tout exprès pour annoncer un affreux désastre. Le jour où l’armée met le pied en Russie est le jour de réception de Beugnot. Il a vingt-cinq personnes à sa table. La salle à manger donne sur le Rhin. En entrant, les convives sont« tellement frappés des apprêts effrayants d’une tempête qui s’élève sur le fleuve que personne n’ose s’asseoir et qu’on rentre au salon. Un nuage d’un fond cuivre, semé de taches couleur de sang, plane sur la rive droite du Rhin et fait effort pour traverser le fleuve et fondre sur la rive gauche. Il  est repoussé par un vent violent. Le conflit dure plus d’une demi-heure durant laquelle la masse du nuage ne cesse pas d’augmenter. L’air est coupé par des sifflements aigus venant des deux parts, aussi violents que ceux qui accompagnent une tempête sur mer. Il semble que le Rhin soit une barrière que l’orage ne peut franchir. Il la franchit à la fin, et la foudre, grondant, frappe à coups redoublés à droite et à gauche. Une grêle dont plusieurs grains ont six pouces de circonférence, a bientôt recouvert le sol. Tout est emporté des productions de la terre qui se rencontrent sous ce terrible fléau; des maisons sont renversées ; des arbres séculaires ne résistent pas mieux ; des chevaux, des hommes périssent. Les vieillards de la contrée attestent que jamais rien de tel ne s’est offert à leurs regards. La forêt de Duisbourg où est le haras sauvage est hachée, culbutée de fond en comble. Je m’y rends dès le soir même, et j’y trouve une scène de désolation qui me donne quelque idée de ce que serait le monde aux regards du dernier homme. J’ai une dose de superstition. Chacun a la sienne, soit qu’il l’avoue, soit qu’il la dénie. Quand ensuite, et en comparant les dates, je fus certain que l’orage avait éclaté le jour et à l’heure même où l’Empereur était entré en Russie, je fus pleinement persuadé que la grande expédition ne serait plus qu’un immense désastre. »

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.6-8).

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( 16 février, 2020 )

Une lettre d’Amédée de Pastoret…

 amdedepastoret.jpgCette lettre, interceptée par les Russes est écrite par Amédée de Pastoret à un de ses collègues de Vilna, qui rit, danse et joue la comédie dans les salons du duc de Bassano et mène à la fois les plaisirs et les affaires. Pastoret n’est pas, lui, un « des heureux du siècle ». Il administre la Russie blanche, et Dieu sait au milieu de quel embarras, de quelles difficultés ! 

Arthur CHUQUET. 

Vitebsk, 28 octobre 1812. 

De tous les intendants que je connaîs, je suis le plus malheureux. L’Empereur de France m’a donné douze districts à gouverner, mais l’Empereur de Russie a jugé à propos d’en administrer huit par lui-même ou par ses généraux, et, qui pis est, il ne me laisse pas même tranquille dans les autres. M. de Wittgenstein, que bien vous connaissez, a des avant-postes à six lieues de moi, et l’autre jour, des cosaques sont venus déjeuner pour la troisième fois dans les faubourgs de Vitebsk. Il est bien vrai qu’assez près de moi j’ai deux maréchaux de France et trois corps d’armée. Mais jugez un peu ce que tout ce monde-là doit consommer en toute espèce de choses. Mes braves sujets ne voudraient point se battre, ils n’aiment pas à fournir leurs denrées et se soucient peu de donner leur argent. J’ai donc peu de secours à en attendre. D’un autre côté, la commission administrative que l’Empereur avait mise sous ma présidence et qui était richement composée de princes et de comtes, a disparu comme l’ombre vaine qui passe et ne revient plus. Supposer un pauvre homme tout seul dans un pays à peu près inconnu pour lui, mettez-lui les ennemis en tête et rien à dos, supposez qu’il n’ait ni argent ni forces militaires, qu’il ne trouve autour de lui ni zèle ni bonnes volonté, et vous aurez une petite idée de notre position. Je ne l’exagère pas, sur ma fois, mais j’ai bien de la peine à la supporter. 

————————————————

Quelques mots sur ce personnage : 

Pastoret, Amédée David de Pastoret est né le 2 janvier 1791 à Paris. Fils du marquis de Pastoret, membre du Sénat conservateur. Il fait ses études au lycée Napoléon, et à l’âge de 18 ans, est envoyé à Rome comme secrétaire général du Ministre de l’Intérieur. Il est nommé le 19 janvier 1810 auditeur de seconde classe, et affecté près l’administration des ponts et chaussées jusqu’en 1811. Il passe en service extraordinaire comme intendant en Russie en 1812. Officiellement auditeur de première classe en service ordinaire près du ministre de la police et de la section de l’intérieur en 1812, il est également rattaché à la commission du contentieux en 1812. En service extraordinaire, il est fait sous-préfet de Corbeil le 7 avril 1813 mais est mis à disposition de Daru, pour la Grande-Armée, par décret du 14 avril 1813. Le décret du 26 décembre 1813 le nomme adjoint au commissaire extraordinaire dans la 18ème  division militaire (Dijon). Il se rallie aux Bourbons en 1814 et est alors nommé maître des requêtes. Membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1823. Conseiller d’État en 1825. Il refuse en 1830 de prêter serment à Louis Philippe et se mêle assez activement aux menées légitimistes. Il ne reprend une carrière publique qu’en 1852 : sénateur le 31 décembre 1852, grand officier de la Légion d’honneur et membre de la commission municipale de Paris en 1855. Il s’éteint à Paris le 18 mai 1857. 

 C.B. 

 

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( 31 janvier, 2020 )

A propos d’Amédée de Pastoret en 1812…

Personnage quelque peu méconnu, Amédée de Pastoret (1791-1857), fut intendant de la Russie blanche. Il  n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit être entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. Il assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. » Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème  corps, Victor à Smolensk avec le 9ème, Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens,

amdedepastoret.jpg

 la lui tiennent fermée; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème, viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre 1812, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignezde la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus.

Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre 1812, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles. D’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps. Au cours de sa campagne de Russie, Amédée de Pastoret rencontrera plusieurs personnages célèbres (Berthier, Murat et l’Empereur en personne).

C.B.

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( 19 janvier, 2020 )

D’Orcha à la Bérézina…

D'Orcha à la Bérézina... dans HORS-SERIE campagnerussie1

Le général hollandais de Dedem de Gelder, retrace dans ses « Mémoires » son parcours à ce moment précis de la campagne de Russie.

« Ce fut à Orcha que le maréchal Ney rejoignit l’armée après des manœuvres savantes et une intrépidité sans exemple ; Le Vice-roi avait été à sa rencontre et eut part à la gloire de ce beau mouvement militaire. Mais, à partir de ce moment, le désordre alla en augmentant, et vainement l’Empereur fit proclamer au son du tambour et sous les menaces les plus sévères que chacun eût à rejoindre son corps. Nous marchâmes vers Kokanow le 20 ; le 21 vers Toloczin par une route en ligne droite bordée d’arbres et fort belle en d’autres temps, mais offrant maintenant les scènes les plus affreuses. En entrant à Bobr, le 22, je rencontrai un parc d’artillerie hollandaise et les équipages du lieutenant général Daendels, ce qui me confirma l’avis, à nous donné, que le 9ème corps s’était enfin approché de nous. Pour le reste, les nouvelles furent rien moins que rassurantes, car nous apprîmes au Borisov était occupé par l’ennemi. Etant allé prendre les ordres du major général [Maréchal Berthier, prince de Neufchâtel], je l’entendis répondre à  un officier qui lui avait dit à l’oreille je ne sais quoi : « Nous sommes donc coupés de tous côtés.  » Enfin il ne me resta plus de doute sur notre position lorsque je vis, le soir, le comte Daru brûler les papiers de l’Empereur, mêmes les traités les plus secrets. Son secrétaire, lui en montrant un dans une belle boîte de vermeil, lui dit : «  Il n’en existe point de copie à Paris. » Le ministre répondit : « C’est égal, brûlez. » Au souper, j’en parlai au comte Daru, qui me dit en confidence : « La journée de demain décidera de notre sort ; peut-être ne reverrai-je jamais ni la France, ni ma femme, ni mes enfants ; cette idée est cruelle… Le lendemain, en nous approchant de Borisov, je vous l’Empereur dicter dans sa voiture un ordre au prince de Neufchâtel avec le plus grand sang-froid, quoiqu’il eût l’air soucieux, et j’avoue que je l’admirai. On s’était arrêté, on avait fait un feu de bois de sapin qui brûlait fort mal. Napoléon ordonna au général Krasinski d’envoyer un Polonais avec un paysan pour sonder un gué à un quart de lieue vers la droite ; ces hommes n’étant pas revenus aussi vite que Sa Majesté l’aurait voulu, Elle ordonna : « A cheval ! » Et nous avançâmes vers la ville. Le Polonais avait ordre de sonder le passage et de tirer un coup de pistolet s’il le trouvait praticable mais il tomba à l’eau, et ses pistolets furent mouillés, ce qui l’empêcha d’exécuter l’ordre. L’Empereur était sorti de sa voiture et causait avec nous comme si de rien n’était. D’où nous étions, on distinguait la position qu’occupaient les Russes au-delà du pont et d’où ils nous dominaient. On se logea dans le faubourg ; les Russes auraient pu nous y chauffer, mais la nuit fut tranquille. A huit heures, l’Empereur, partit pour aller se loger dans un petit château près de Studianka, où il fit travailler toute la nuit aux ponts, à l’endroit même où Charles XII avait passé la Bérézina en entrant en Russie.

Dans les combats qui eurent lieu sur les bords de la rivière, le duc de Reggio [Maréchal Oudinot], les généraux Legrand, Dombrowski et Girard furent blessés ; le jeune comte de Noailles fut tué ; mais leur sans coula en combattant pour l’honneur des armes et pour sauver des milliers de victimes. Combien plus malheureux furent ces guerriers sans nombre qui périrent dans les flots ou écrasés sous les pieds des chevaux et les roues  des voitures Le souvenir en est horrible, et je n’oublierai jamais ce spectacle affreux. Dans le désordre, qui fut inexprimable, le prince de Neufchâtel fit repasser une division d’infanterie, qui avait déjà passé les ponts ; ce faux mouvement perdit un temps précieux. Pour moi, je fus en ce jour plus heureux que sage ; j’étais passé un des premiers, croyant trouver l’Empereur à l’autre bord, et je voulus, avant de me mettre en route pour Wilna, lui demander ses ordres. Depuis Smolensk j’avais par écrit celui de me rendre dans cette dernière ville. On m’apprit que l’empereur était encore sur la rive fatale ; je repassai le pont, mais un officier général de ma connaissance, étonné de me voir revenir, m’en demanda la cause ; quand je la lui eus expliquée, il me dit : « Vous êtes bien fou de vous occuper de lui ; si j’étais de l’autre côté, je ne repasserai pas, m’en donnât-il l’ordre par écrit. » Je réfléchis, et je suivis un conseil aussi salutaire. Le passage devenait de plus en plus difficile, et c’est dans cette contremarche que je perdis mon petit canonnier féminin [sic], qui ne m’avait pas quitté.

Aussitôt que j’eus regagné la route du salut, je filai vers Zembin, où je passai la nuit chez un juif, qui me fit payer fort cher un souper abominable dont je le trouvai plus mal que bien. Je me trouvai plus mal que bien. Je ne reviens pas encore de la surprise que j’eus en traversant les ponts d’une longueur étonnante sur lesquels passe la grande route de Zembin à Molodeczno. Les Russes ne les avaient point brûlés !!

Il aurait suffi de les détruire pour enfermer l’armée française avec son chef dans une véritable souricière ; car il ne serait resté aucune possibilité de franchir les marais et le bras de la Bérézina qui coupe la route. Les cosaques étaient venus le matin à Zembin, mais les généraux russes ne se doutèrent pas que Napoléon prendrait ce chemin, ce qui ne prouve pas en faveur de leur sagacité. Ils auraient pu se douter que nous chercherions à éviter Minsk, dont ils étaient maîtres. » 
 
(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de DEDEM de GELDER (1774-1825) », Plon, 1900, pp.286-289). En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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( 19 janvier, 2020 )

L’AURORE de LA MOSKOWA…

Ces lignes, écrites par le chirurgien wurtembergeois Roos, dans ses « Mémoires » retracent, d’une façon vivante et originale, les impressions d’un témoin à la veille et au matin de la bataille de la Moskova. Dans l’attente des événements, bien peu de nous dormirent cette nuit-là. On avait vu l’avantageuse position des Russes, leurs hauts retranchements dans toute l’étendue de leur camp et, loin derrière eux jusqu’à une forêt, étinceler leurs armes. On savait qu’ils avaient beaucoup de lourde artillerie et on supposait que pour une si grande entreprise ils auraient amené de loin et de près tout ce qui pourrait grossir leur force et leur nombre. Il s’agissait pour eux et pour nous de quelque chose de sérieux. De notre coté, on avait la ferme persuasion que nous étions supérieurs en nombre à nos adversaires et nous croyions aussi que nous avions une plus grande habileté dans la pratique de l’art de la guerre. Mais nous savions que les Russes combattent avec fermeté et qu’ils tiennent obstinément même contre la mitraille. Mes collègues, arrivées de la veille, me racontaient qu’ils s’étaient battus dans leur retraite avec un ordre qui passe toute idée; notre cavalerie poursuivait de Krasnoïé jusqu’à Smolensk une colonne d’infanterie russe, et cette infanterie, formée en carré et toujours luttant, s’était retirée avec tant d’adresse qu’elle avait repoussé les attaques réitérées de la cavalerie et qu’elle n’avait pas perdu un seul homme ! Nous n’avions, en outre, qu’une faible et incertaine confiance dans nos forces physiques; nous nous tenions, à cause de nos nombreuses privations et des grands efforts que nous avions faits, pour plus faibles que nous étions. Dès la veille, à la tombée de la nuit, l’infanterie et l’artillerie avaient déjà marché vers l’endroit où elles devaient se mettre en bataille. Au premier crépuscule de ce jour mémorable nous nous mîmes en mouvement, hommes et bêtes, sans avoir déjeuné. Nous nous dirigeâmes à droite derrière une forêt qui était remplie de notre infanterie. En avant de cette forêt se trouvait l’aile gauche de l’armée russe, couverte par une grande redoute. Il était de très grand matin ; tout se taisait; le soleil ne se levait pas encore. On nous ordonna de mettre pied à terre. Le froid du matin força nos soldats à couper des branches des genévriers voisins et à faire des feux. La fumée monta droit dans le ciel, et de là nous conclûmes plaisamment au succès de la journée. Puis il fit plus clair, nous montâmes à cheval, et alors l’aide de camp, comte de Grävenitz, nous lut en langue allemande l’ordre du jour connu. Le comte était si plein de zèle et d’ardeur, si plein d’enthousiasme et du plaisir de se battre, qu’au lieu de finir, comme c’était écrit parle mot « la Moskova, » il termina ainsi : « Moscou, le 7 septembre 1812. Napoléon. » Cependant, non seulement le soleil s’était montré, et un soleil riant; mais la bataille avait commencé. Devant la forêt, derrière laquelle nous étions, s’était élevé un cri, qui, malgré le bruit de la lourde artillerie et de la fusillade, retentit avec force et distinctement; il semblait que toutes les voix et langues de l’Europe se fussent tout d’un coup fait entendre. Du moins, nous qui étions encore tranquillement à cheval, nous perçûmes dans cette clameur des langues connues et inconnues. Cela dura environ quinze minutes; puis il y eut un silence, un absolu silence, et nous en conclûmes que quelque chose de décisif s’était produit. En effet, la première redoute était prise.

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.31-33).

 

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( 18 janvier, 2020 )

Egypte et Russie…

Que de fois on a dit, en parlant des soldats de Napoléon, et par une naturelle antithèse, qu’ils avaient connu, bravé et le chaud et le froid, et les sables de l’Égypte et les neiges de la Russie !  Le rapprochement s’imposait déjà aux combattants de 1812, mais de toute autre façon. Ils  comparaient les Cosaques aux Mamelouks. « Comme les Arabes dans le désert, écrit Napoléon dans le 29ème bulletin, les Cosaques enlevaient les trains et les voitures qui s’écartaient », et dans le 28ème bulletin, il avait dit que les Cosaques, « comme les Arabes, rôdent sur les flancs de l’armée et voltigent pour l’inquiéter ».  Aussi proposait-on de leur résister de la même manière.  De Viazma, le 2 novembre 1812, Berthier mande à Ney qu’il faut « se conduire avec cette canaille de Cosaques comme on le faisait en Égypte avec les Arabes », et, le même jour, il envoie aux maréchaux cette instruction : « Il faut marcher comme nous marchions en Égypte, les bagages au milieu, marchant sur autant de files que la route le permet :un demi-bataillon en tête, un demi-bataillon en queue.  Des bataillons sur les flancs en file, de manière qu’en faisant front, il y ait feu partout.  On ne doit pas souffrir un homme isolé, ni un homme sans fusil. » 

Autre ressemblance. En partant de Moscou, Napoléon ordonne que toutes les voitures, les siennes comprises, reçoivent les blessés et les malades des hôpitaux ; il adresse à Mortier cette recommandation de la plus vive et instante façon, et il ajoute qu’autant le duc de Trévise [Mortier] sauvera de soldats, autant le duc de Trévise méritera de couronnes civiques ; il faut même monter ces pauvres gens sur les chevaux ; c’est ainsi, remarque Napoléon, que lui-même avait fait à Saint-Jean d’Acre.

Et, en effet, en Syrie, il prescrit que tous les chevaux portent les blessés, et il marche à pied dans les sables du désert pour céder à un blessé son propre cheval. 

Arthur CHUQUET. 

Le nom de Saint-Jean d’Acre avait été prononcé devant Smolensk. Lorsque les batteries de brèche produisaient peu d’effet sur les fortifications de la ville russe, certains officiers disaient à demi-voix que ces épaisses murailles leur rappelaient celles de Saint-Jean d’Acre. 

Egypte et Russie… dans HORS-SERIE 86-001577

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( 17 janvier, 2020 )

1815, réalité financière de la reconstruction de l’armée…

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Lorsque Napoléon quitte l’île d’Elbe pour revenir en France et reprendre le pouvoir, de nouveau, il doit faire face à l’Europe en armes. Louis XVIII n’ayant pas été en mesure de reconstituer l’armée, Napoléon doit s’attaquer à cette tâche. Il envisage donc de mobiliser tous les hommes valides. La conscription est de nouveau proclamée. Mais déjà, malgré l’enthousiasme général, Napoléon doit faire face à un problème de taille. L’argent manque pour payer les fournitures. Afin de faire face aux impératifs financiers que nécessite une telle mobilisation, il a prévu un budget de 400 millions de francs. Toutefois, le budget de l’État étant de 618 millions, il se doit d’envisager d’autres sources de financements. L’emprunt, bien qu’il répugne à employer ce genre d’expédient, est la seule solution pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. En ce sens, un règlement d’emprunt forcé de 150 millions est présenté aux Chambres. Tous les contribuables doivent y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Bien sûr, ce projet n’est pas très approprié pour faire augmenter la popularité du régime, mais comme par les années passées, Napoléon espère que la victoire atténuera ces aspects négatifs. En attendant, ayant été obligé d’émettre des reconnaissances de dettes et de payer les fournisseurs avec des bons du Trésor pour mobiliser 449 000 soldats, Napoléon fait passer la dette publique de la France de 123 millions à 639 millions de francs. Comme l’a si bien écrit Pierre Branda, ce sont les Cent-Jours les plus coûteux de l’histoire de la France.

Au moment où Napoléon s’apprête à quitter l’île d’Elbe pour revenir en France, il n’imagine pas que l’Europe va de nouveau se liguer contre lui. En fait, selon les Mémoires de Marchand et les écrits du Mémorial, il croyait que le congrès de Vienne serait dissous lors de son retour à Paris. Ainsi, afin de rééquilibrer les forces en Europe, il espérait reprendre l’alliance avec son beau-père, l’empereur d’Autriche : « Tout ce qui se disait devant moi me laissait croire qu’en quittant l’île d’Elbe, l’Empereur, le congrès dissous, avait la presque certitude de rallier l’empereur d’Autriche à lui. »  Malheureusement pour lui, les événements en décident autrement. Même si l’empereur d’Autriche se fait quelque peu prier pour reprendre la guerre, la coalition, victime d’une réaction presque épidermique, se ressoude à nouveau et repart en guerre contre Napoléon, le « perturbateur » et le « hors-la-loi » de l’Europe.

À nouveau, la France doit faire face. Plus de 800 000 soldats ennemis marchent vers ses frontières et bientôt 500 000 d’entre eux, de la Belgique au Piémont, se tiennent prêts à les franchir. Pour contrer cette menace, Napoléon doit faire accélérer la reconstruction de l’armée entreprise il y a quelques mois déjà par le gouvernement de Louis XVIII. Mais pour l’heure, il ne dispose que de 235 000 soldats dont la plupart sont répartis sur l’ensemble des frontières. L’effort sera gigantesque. D’après ses prévisions, il espère, pour le 1er octobre 1815, incorporer plus de 800 000 hommes, soit une force égale à celle des coalisés. Tous les hommes valides devront donc servir dans l’armée et de ce fait, les vétérans, les militaires à la retraite, les déserteurs et les demi-soldes seront rappelés sous les drapeaux. Dans ces ouvrages sur 1815, Henri Houssaye a écrit que Napoléon n’exagérait pas et que cet objectif aurait été atteint si les circonstances l’avaient permis. Dans ces conditions, à la lumière des estimations d’effectifs proposées par Napoléon, la question est de savoir si elles concordent avec la réalité budgétaire du pays ?

Or, avant d’en arriver à former cette nouvelle « Grande Armée », il doit d’abord se constituer une solide masse de manœuvre avec laquelle il compte prendre l’offensive en Belgique. Ce sera l’armée du Nord. C’est en forgeant cette arme de guerre réduite, mais toutefois redoutable, que Napoléon va prendre conscience des immenses difficultés qu’il devra surmonter pour arriver à son objectif initial. Élément vital pour entreprendre toute guerre, l’argent manque pour mobiliser les forces dont il a besoin. Lors des années passées, il pouvait compter sur le concours des financiers et des fournisseurs. Mais pour l’heure, ne croyant plus à la victoire et par conséquent, ne faisant plus crédit, ces derniers n’ont plus confiance. Louis XVIII ayant déjà annulé leurs créances suite à la Restauration, Napoléon doit maintenant payer comptant. Sans autre choix, il devra se tourner vers l’emprunt, ce qui aura comme conséquence de creuser dramatiquement la dette de l’État. Comme l’a écrit si justement Pierre Branda dans son ouvrage Napoléon et l’argent, ce seront les Cent-Jours les plus chers de France. Ainsi, dans l’ordre naturel des choses, le manque d’argent entrave la mobilisation, car s’il lui est relativement facile de mobiliser des hommes puisque les rappelés rejoignent les dépôts de l’armée dans l’enthousiasme, il n’est guère aisé de payer pour l’ensemble des équipements et des fournitures. Certes, Napoléon retarde la conscription pour des considérations de politique interne, mais il le fait essentiellement pour des raisons financières. La victoire, du moins l’espère-t-il, ramènera la confiance de tous et fera se délier les bourses.

De l’armée royale à l’armée impériale : le rappel des militaires en congé et des déserteurs…

Alors que le congrès de Vienne semble se diviser sur la question de la Pologne et du royaume de Saxe, Louis XVIII, sous les conseils de Talleyrand, entreprend la mobilisation de l’armée. À la veille d’une guerre qui menace d’embraser l’Europe à nouveau, la France n’est pas prête. Si les Russes, les Prussiens, les Anglais et les Autrichiens n’ont pas désarmé, l’armée française n’a que 200 000 hommes sous ses drapeaux. En fait, suite à la première abdication de Napoléon, plus de 180 000 soldats sont tout simplement rentrés chez eux. Lorsque le ministre de la Guerre présente au roi la situation de l’armée à la fin avril 1814, il ne reste que 90 000 hommes présents dans les rangs de l’armée française . Pour le baron Louis, c’est un moindre mal parce que la situation budgétaire ne lui permet pas de maintenir une armée sur pied : « Monsieur le maréchal, dit-il à Marmont, nous manquons d’argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut. ». Mais, moins de 90 000 soldats, et cela en dépit des restrictions budgétaires, c’est trop peu pour assurer le rang de la France dans le concert des nations. Si les soldats présents sur le territoire national sont peu disposés à servir Louis XVIII, il n’en va pas de même pour ceux qui reviennent des pontons anglais et des places fortes d’Allemagne qui souhaitent en découdre. La plupart sont réintégrés dans l’armée.

Afin de maintenir une armée digne de ce nom, le roi rend une ordonnance qui définit les grandes orientations de sa réorganisation pour le pied de paix. L’infanterie est réduite de 206 à 107 régiments ; la cavalerie de 99 à 61 ; l’artillerie de 339 compagnies à 184 ; le train d’artillerie de 32 escadrons à 8 et le génie de 60 compagnies à 30. Ainsi, la classe de 1815 est entièrement licenciée, tandis qu’un grand nombre d’officiers et de sous-officiers sont mis en congé illimité. Ce sont eux qui seront définis sous l’appellation de « demi-soldes ». Quant aux déserteurs, ils sont désignés comme absents sans permission. Enfin, le gouvernement ne retient pas ceux qui expriment le souhait de rentrer chez eux. Au total, l’armée compte 201 140 hommes, soldats et officiers compris. Le ministre de la Guerre, le général Dupont, aurait souhaité réduire l’armée aux trois quarts de cet effectif, mais la situation de l’Europe dont les destinées se décident alors à Vienne ne le permet pas . D’ailleurs, au moment où les négociations commencent à s’envenimer, Louis XVIII, après avoir consulté son ministre des Finances, demande le rappel de 60 000 hommes. En février 1815, compte tenu de l’impopularité du régime, moins de 35 000 ont rejoint leurs régiments. À son retour, Davout annonce à Napoléon que la France n’a que 235 000 soldats sous les armes dont la plupart gardent les frontières. Face à 800 000 coalisés environ, dont 500 000 sur les frontières de l’Est, ses chances de l’emporter sont très minces .

Comme par les années passées, la conscription semble être une bonne façon de combler ce manque, mais en raison des implications politiques qu’une telle mesure pourrait entraîner, il préfère ne pas brusquer les événements. Avant d’en arriver là, il procède d’abord au rappel des militaires en congé de semestre et de ceux qui sont considérés comme déserteurs. Ainsi, la fragilité de la situation politique pousse Napoléon à retarder le recours à la conscription. Cependant, les raisons sont aussi d’ordre financier car, même s’il rappelait les classes antérieures et celles de 1815, il sait qu’il n’a pas l’argent pour appuyer cette mesure. C’est pourquoi il en repousse l’application jusqu’à la fin du mois de mai. Lorsqu’il repart en campagne le 15 juin de cette même année, il y a plus de 46 000 conscrits qui attendent dans les dépôts que la victoire vienne les pourvoir des fournitures nécessaires.

En attendant, afin de se constituer rapidement une masse de manœuvre, Napoléon prend les mesures appropriées. Initialement, il souhaite prendre connaissance des ressources disponibles. À l’intérieur du rapport préparé à cet effet, Davout mentionne que 180 000 soldats ont quitté l’armée en 1814. Il croit que 120 000 d’entre eux pourront théoriquement être récupérés. Mais, comme 35 000 soldats ont déjà rejoint leurs régiments, il ne reste que 85 000 hommes disponibles. De ce nombre, Davout soustrait encore les insoumis et ceux qui sont impropres au service militaire pour cause d’infirmités. En somme, il estime que le rappel des militaires en congé donnera à l’armée 59 000 hommes supplémentaires . Le décret de rappel est publié le 9 avril. Tous les militaires en congé devront avoir rejoint leurs régiments . En raison du temps nécessaire pour effectuer la transmission des ordres et surmonter les délais légaux pour afficher les ordonnances, les revues d’appel ne commencent que le 25 avril . Néanmoins, la levée dépasse les premières prévisions. Elle donne 16 894 hommes de plus que Davout ne l’a espéré. Aux premiers jours de juin, 52 446 hommes ont déjà été incorporés dans l’armée alors que 23 448 autres sont en route pour rejoindre les dépôts. Le rapport présenté par Davout ne rapporte que 6 626 déserteurs . En outre, on compte sur les engagements volontaires. Au cours des Cent-Jours, plus de 15 000 hommes se sont enrôlés. Afin de stimuler l’enrôlement, une prime de 50 francs avait été octroyée par l’ancien gouvernement royal. Par souci d’économie et surtout, par répugnance pour ce genre de procédé, Napoléon met fin à cette politique .

Tous les hommes valides doivent servir…

À l’évidence, toutes ces mesures d’incorporation ne sont pas suffisantes pour contrebalancer les forces coalisées. Certes, Napoléon a besoin d’une armée opérationnelle pour entrer en campagne, mais il a aussi besoin d’hommes pour assurer la défense des 90 places fortes qu’il fait ériger sur les frontières et à l’intérieur des terres. Contrairement aux années passées, il se voit dans l’obligation de procéder à une levée massive de la garde nationale. Pour ce faire, il remet en vigueur le décret du 11 juillet 1792 promulgué par la Législative . Cela se traduit par la levée de 326 bataillons, dont chacun comprendra 720 hommes. En conséquence, 234 720 hommes devront être dirigés vers les places fortes et les camps retranchés . Pour les encadrer, Napoléon avait pour habitude de faire appel à des officiers et des sous-officiers de la ligne. Mais cette fois, ayant besoin de tous les hommes disponibles pour sa campagne, il demande le rappel de tous les militaires en retraite, ce qui se traduira par la levée de 55 bataillons.

Disposant chacun de 500 hommes, les effectifs de ces bataillons devraient atteindre plus de 27 500 . Mais, sur le papier, les choses sont souvent très différentes de la réalité car, dans plusieurs départements, la contestation est à son comble. Dans l’Ouest, en raison de l’insurrection qui couve, l’accomplissement de cette ordonnance devient très difficile à faire appliquer. En conséquence, on renonce à appeler la garde nationale en Bretagne et en Vendée. Dans les départements du Nord, la contestation, due en partie à l’arrêt des échanges commerciaux avec l’Angleterre, empêche la mobilisation. Par exemple, l’Orne fourni 107 gardes sur les 2 160 demandés et le Pas-de-Calais 437 sur 7 440. Dans le Midi, surtout à Marseille, l’esprit public est au dernier degré d’exaltation en faveur du roi et, dans la Haute-Vienne, on constate que l’opinion se détériore depuis la publication de l’ordonnance de rappel. Malgré tout, le 15 juin 1815, il y a 132 815 gardes dans les places fortes ou en route pour les rejoindre . Napoléon a atteint 57 % de son objectif. Quant aux 43 % manquants, on l’attribue généralement à l’opposition à la guerre et, aussi, à sa personne.

Cependant, des facteurs plus pratiques ont aussi un impact significatif sur la situation. D’une part, même si Napoléon promet que les gardes nationaux ne serviront que dans les places fortes, une large majorité des mobilisés ne lui font pas confiance . D’autre part, il ne faut pas perdre de vue qu’ils doivent s’armer à leurs frais et à ceux du département d’origine. Cette obligation fait reculer un certain nombre de volontaires et décourage les préfets dont les départements sont sans ressources. En fait, la majorité d’entre eux poussent au maximum la mobilisation des gardes nationaux tandis que d’autres, sans argent ni ressources, ne montrent pas autant de zèle. Dans l’Eure, par exemple, à la date du 31 mai, personne n’a été mobilisé car les autorités n’ont pas fait afficher les avis de mobilisation . Cependant le dénuement n’empêche pas la majorité des appelés à rejoindre les dépôts, ce qui cause des soucis au gouvernement. Comme de nombreux gardes n’ont pas d’uniforme, Carnot estime à 44 millions les dépenses liées à cet effet. De son côté, Mollien conclut que de nombreux départements ont déjà fourni plus que leur capacité tandis que d’autres n’ont rien donné. De toute façon, le gouvernement n’a pas d’argent et, pour le moment, il n’est pas en mesure d’en emprunter. Concernant le rappel des anciens militaires, les résultats sont au-delà de toute espérance puisque 74 136 d’entre eux, sur les 27 500 que Napoléon avait envisagés, sont partis des départements pour rejoindre leur poste . Il semble que la vénération qu’ils portent à leur chef explique en partie cet engouement spontané. Comme le disait Victor Hugo, c’est la chair à canon amoureuse du canonnier. Dans les faits, il y a beaucoup d’anciens militaires qui n’arrivent tout simplement pas à subvenir à leurs besoins. « Je sais que plusieurs de ces officiers n’ayant obtenu qu’une faible pension, et d’ailleurs sans fortune, ont dû se livrer à des travaux pénibles, ou reprendre leur ancienne profession pour améliorer leur existence. Il en est même qui, depuis le retour de Votre Majesté, ont demandé à être remis en activité, et qui n’ont pu l’obtenir, le nombre des officiers disponibles étant pour le moment au-dessus du besoin. » 

Dans beaucoup de cas, surtout après avoir passé de nombreuses années dans l’armée, les vétérans éprouvent de la difficulté à se réinsérer dans la vie civile. Ils ne comprennent pas qu’après avoir sacrifié leur vie sur les champs de bataille, la société dans laquelle ils vivent n’ait pas davantage de reconnaissance à leur endroit. Ayant été des officiers et des sous-officiers, ils n’ont plus le pouvoir ni le prestige qui étaient les leurs dans l’armée. Dans le cas qui nous occupe, la frustration est d’autant plus grande qu’ils sont obligés de se réunir en secret pour parler de leurs exploits. Le gouvernement de Louis XVIII, sans dire ouvertement qu’ils sont des criminels pour avoir servi l’usurpateur, le pense très certainement. Retourner dans l’armée, surtout pour les officiers, c’est retrouver un univers où ils seront appréciés et respectés. Mais beaucoup d’entre eux devront se résigner à l’attente car les budgets militaires, comme nous le verrons plus loin, sont très limités. L’armée française n’est plus celle de 1805 ni celle de 1812. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles Napoléon retarde la conscription.

On sait également que la situation politique ne le permet pas. De fait, en accord avec Davout, il cherche des moyens pour ne pas prononcer le mot de conscription dans les documents officiels. Cela est d’autant plus problématique que Louis XVIII l’a abolie par l’article XII de la Charte royale. Dans son rapport présenté le 5 mai 1815, Davout estime que la classe 1815 représente un potentiel de 280 000 hommes. Mais en soustrayant les gens mariés, les réformés et ceux dont la taille n’est pas réglementaire, on arrive à un nombre de 140 000 hommes mobilisables . Or, comment équiper ces hommes alors qu’on n’arrive pas à faire le nécessaire pour tous ceux qui sont déjà incorporés ? De toute façon, Napoléon sait qu’ils ne seront pas utilisés pour la campagne qu’il prépare en Belgique. Lorsqu’il reviendra, victorieux bien entendu, il aura de facto les ressources nécessaires pour les incorporer. Mais en attendant, la pilule doit passer. Là-dessus, Davout a son idée : « Il n’y aurait qu’à changer la chose de nom et à déclarer que tous les jeunes gens, entrés dans leur vingtième année depuis le 1er janvier dernier, feront partie de la garde nationale et seront dirigés sur les dépôts de l’armée, avec promesse d’être libérés, la guerre finie. » 

Le 23 mai 1815, le projet est présenté en séance du Conseil d’État dont les membres rétorquent d’emblée que la levée d’hommes est une compétence du pouvoir législatif . Cependant Napoléon ne peut attendre la réunion des Chambres, car en plus de grossir les rangs de l’armée, il faut prévoir le remplacement des pertes que causera la prochaine campagne. Afin d’emporter la décision, il propose que les conscrits soient assimilés aux militaires en congé. Dans ces conditions, nul besoin d’un décret pour procéder au rappel. Une mesure administrative suffira . Son idée est adoptée. Le 3 juin, Davout envoie les ordres à cet effet. La conscription de 1815 est en marche . Une semaine plus tard, il rapporte que 46 419 soldats sont rassemblés dans les chefs-lieux des différents départements et prêts à partir pour les dépôts . Avec la correspondance de quelques préfets à l’appui, Henri Houssaye signale avec enthousiasme « l’engouement » des conscrits pour servir la cause. C’est peut-être vrai. Mais il oublie de signaler que les normes d’enrôlement ont été considérablement abaissées. À la veille de présenter son projet de conscription à l’Empereur, soit le 21 mai 1815, Davout lui demande de fixer la taille pour les hommes de toutes les armes . La réponse est alors : « qu’il peut prendre les hommes de toutes les tailles, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces limitations sont bonnes pour les temps ordinaires et ne conviennent pas dans les circonstances actuelles » . Lorsqu’il exclut dans son premier rapport 80 460 hommes pour défaut de taille, il sait qu’ils font déjà partie du bassin mobilisable. En conséquence, contrairement à ce qu’il écrit en marge de ce même rapport, la conscription touche 220 000 hommes et non 140 000. Mais pour parvenir à mobiliser une telle masse, il faut trouver de l’argent.

La réalité budgétaire pousse Napoléon à l’emprunt…

La situation financière que trouve Napoléon à son retour au pouvoir n’est guère encourageante. Il n’a plus les ressources des années précédentes et, de fait, le ministre des Finances, Gaudin, constate que les recettes de l’État ne sont que de 618 millions de francs . Sur cette somme, 200 millions sont assignés aux dépenses militaires, ce qui est loin d’être suffisant pour faire face à la menace extérieure . Dans un rapport qu’il remet à Napoléon, Davout estime les besoins financiers à 298 millions. Pour le moment, la caisse est vide. Avec la dissolution de la Maison militaire du roi, qui devrait rapporter environ 20 millions de francs, Davout pourra payer une partie de la solde due aux troupes. Avec cette première tranche, il gagne environ deux mois car, pour l’année en cours, les nécessités à cet effet s’élèvent à 133 886 405 de francs, ce qui donne 11 157 200 francs par mois . Même si les revenus doivent entrer graduellement dans les coffres de l’État, pour le moment, il manque 198 millions afin de pourvoir aux dépenses de l’armée. En plus des 98 millions supplémentaires proposés par Davout, Napoléon annonce à Gaudin, le ministre des Finances, qu’il faudra 100 millions de plus. Le budget de la guerre passe donc de 200 millions à 400 millions de francs. Afin de trouver l’argent manquant, Napoléon envisage d’abord de couper dans les autres ministères : « Vous ne devez pas vous dissimuler que, dans la circonstance actuelle, l’accroissement que je suis obligé de donner à l’armée exigera un supplément de 100 millions. Calculez donc notre budget pour la guerre sur le pied de 400 millions. Je pense que tous les autres budgets pourront être diminués, vu que les ministres se sont fait accorder beaucoup plus qu’ils n’auraient réellement besoin. » 

Cette mesure ne donnera pas les résultats escomptés. En fait, c’est grâce à l’augmentation des ventes de bois, des droits de douanes et des contributions indirectes sur les produits de luxe, que Napoléon parvient à obtenir 38 262 000 francs de plus. À l’échelon des recettes fiscales, ce sont là les seuls revenus supplémentaires dont il peut disposer . Dans l’état actuel des choses, et cela d’autant plus que la perception est rendue difficile en raison des troubles qui animent les départements de l’Ouest, la fiscalité du pays ne peut pas supporter le poids des dépenses militaires. En conséquence, si Napoléon ne trouve pas de nouvelle source de financement, le réarmement risque de provoquer un déficit de 300 millions de francs . Pendant quelque temps, il analyse la possibilité d’augmenter les impôts et les taxes. Mais, par crainte de s’aliéner le peuple, il renonce rapidement à cette idée. D’ailleurs, afin d’augmenter son niveau de popularité, il supprime le droit de circulation sur les boissons, l’exercice à domicile et les droits d’entrée sur les liquides dans les communes de moins de 4 000 habitants . Pour compenser l’annulation de ces revenus, il compte se tourner vers les entrepreneurs qui exploitent les forêts, dont certains n’ont pas encore payé ce qu’ils doivent à l’État. En outre, comme il le recommande à Gaudin, il souhaite faire augmenter les ventes de bois. De cette opération, Napoléon compte tirer pas moins de 300 millions de francs. Bien sûr, ce sont là des estimations qui s’établissent sur le long terme et, par conséquent, la majorité des sommes envisagées doit lui parvenir après la campagne de Belgique.

En attendant que tous ces projets se concrétisent, la chance lui sourit de nouveau. Après son entrée aux Tuileries, il découvre une encaisse de 40 millions en bons et 30 millions en numéraire que le baron Louis, le ministre des Finances de Louis XVIII, a omis d’emporter avec lui lors de sa fuite. Même si elles arrivent à point nommé, puisque Davout a déjà passé des contrats avec les munitionnaires et les fournisseurs dans les départements, ces sommes s’avèrent insuffisantes pour faire face à l’ensemble des dépenses militaires. En désespoir de cause, Napoléon permet à Gaudin de négocier 3 600 000 francs de rente de la Caisse d’amortissement à l’étranger. Avec le concours du financier Ouvrard, cette opération rapporte 40 millions de francs nets de tout escompte . Les dépenses allant de façon croissante, Napoléon envisage, malgré son aversion manifeste pour cette solution, de recourir à un emprunt de 200 millions de francs . Là aussi, les résultats s’avèrent décevants. Le gouvernement a d’abord pensé emprunter une première tranche de 100 millions dans des banques privées dont les sièges sociaux sont situés en Angleterre. Cependant en raison des coûts financiers et politiques que pourrait entraîner cette affaire, la décision est prise de regarder vers d’autres sources. L’autre tranche serait faite auprès des propriétaires . La chose est cependant risquée, car elle rappelle les politiques économiques du Directoire. Mais même si c’est notamment ce genre de procédé qui a provoqué la chute de ce dernier gouvernement, Napoléon ne rejette pas cette idée pour autant. Dans son esprit, il suffit de la présenter au bon moment et, à cet égard, la date du 19 juin lui semble propice. À ce moment, la campagne contre les Prussiens et les Anglais aura commencé depuis quatre jours et, si tout se passe comme prévu, l’armée française séchera ses bottes dans Bruxelles. Comme après toutes ses victoires, l’émotion fera le reste. Son calcul n’est pas erroné, car le président de la Chambre des députés, Lanjuinais, adversaire déclaré de Napoléon, écrit à Joseph après avoir appris la victoire de Ligny pour lui assurer que, « dans le corps législatif, l’Empereur n’a que des admirateurs et des amis intrépides dont même les plus grands revers n’ébranleront pas le dévouement » . D’ailleurs, le lendemain de la bataille de Waterloo, alors que tout le monde demeure sur l’impression de la victoire de Ligny, le budget présenté aux Chambres comprend un projet d’emprunt forcé de 150 millions. Tous les contribuables devront y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Même si cette mesure risque de provoquer la révolte des libéraux et cela, malgré la victoire acquise récemment sur les Prussiens, Napoléon n’a guère les moyens de procéder autrement. Pour le seul mois de juillet, Davout estime les dépenses à 72 millions de francs, alors qu’en 1805, pour des effectifs de beaucoup supérieurs, la Grande Armée coûtait 21 millions par mois. Cependant le risque est calculé, car ces mêmes libéraux n’oseront pas s’opposer à cette mesure si l’armée et son chef remportent des victoires. Ils pourraient perdre toutes les concessions constitutionnelles qu’ils lui ont arrachées, ce qui lui permettrait de se tourner vers la dictature. Somme toute, cette démarche d’emprunt vient tout simplement confirmer la thèse que la campagne en Belgique fut, dans son essence, engagée pour des motifs politiques et économiques, ce qui donne raison à Madame de Staël lorsqu’elle écrivait : « Si l’Empereur a une première victoire, l’orgueil national fournira à son vengeur toutes les ressources d’hommes et d’argent qui lui seront

Comme par les années passées, la gloire reste le meilleur soutien de Napoléon. Mais, en attendant de faire tonner le canon et de remporter une première victoire, il a recours à la vente de bons du trésor, aux réquisitions contre reconnaissance de dette, à la vente de biens des communes, à la vente des bois de l’État, à la Banque de France ainsi qu’à la Caisse d’amortissement. Par ailleurs, il maintient les centimes de guerre qui doivent rapporter dans les coffres de l’État une somme de 60 millions de francs . Bien qu’ils lui permettent de procéder à la reconstitution de l’armée sans véritablement recourir au déficit, ces moyens ont des effets pervers . En moins de trois mois, la France voit sa dette publique passer de 123 millions à 639 millions de francs, ce qui équivaut à la dette que Napoléon a laissée à la France lors de sa première abdication. Son intérêt à remporter la victoire est donc grand.

Bilan des efforts de Napoléon et de Davout.

Dans ses Mémoires, Napoléon prétend avoir voulu augmenter les effectifs de l’armée à plus de 800 000 hommes et, cela, dès le 1er octobre 1815 . Pour sa part, Henry Houssaye écrit que la chose n’était pas impossible : « Quand Napoléon disait que le 1er octobre l’armée se serait élevée à 800 000 hommes, il ne se faisait pas tant d’illusion. »  Or, cela est conditionnel à la victoire que Napoléon pense être en mesure de remporter en Belgique car, dans les faits, on le sait, la réalité budgétaire de 1815 ne suit pas ce genre d’estimations. En fait, il faut savoir qu’un soldat coûte annuellement 700 francs à l’État. Si on fait le calcul, l’entretien pour une telle armée lui coûtera environ 520 millions de francs et cela uniquement pour l’année 1815. On comprendra que ce chiffre ne tient pas compte des coûts liés au remplacement du matériel ni à son acquisition.

Au début de juin 1815, Napoléon a sous la main 491 425 hommes, dont 268 801 pour la régulière et 222 624 pour les auxiliaires, ce qui comprend la garde nationale, les gardes-côtes, les gendarmes, les fusiliers marins, les fusiliers vétérans, les douaniers, les militaires retraités, les canonniers de la marine, les canonniers vétérans, les canonniers sédentaires et les partisans des corps francs . Sauf pour les corps francs, qui doivent se servir sur l’ennemi, il est impératif d’équiper tous ces hommes. En 1805, afin d’assurer les coûts logistiques d’une armée de 449 000 soldats, Napoléon lui avait réservé la somme de 272 142 200 de francs. À cette époque, la France disposait de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et du Nord de l’Italie. Pour l’année 1815, à peu de chose près, géographiquement limité à l’hexagone d’aujourd’hui, l’Empire n’a plus les ressources fiscales et financières pour payer l’ensemble des équipements qu’il faudrait à une armée de 800 000 soldats. À l’inverse des autres corps qui gardent les frontières, seule l’armée du Nord, alors composée de 124 000 soldats, possède la presque totalité de ses équipements. Dans ces conditions, la situation logistique de l’ensemble de l’armée impériale est d’autant plus préoccupante que les fournisseurs, toujours sous le choc de la mesure prise par Louis XVIII d’effacer les dettes contractées par l’Empire suite à la première Restauration, ne font plus crédit. Pour Napoléon, la victoire est nécessaire afin de ramener la confiance et c’est pourquoi, encore une fois, il doit périr ou  gagner par la fortune des armes. L’offensive est pour lui la seule issue. C’est la campagne de Belgique et le désastre de Waterloo.

Pascal CYR.

Source : Pascal Cyr, « 1815 : réalité financière de la reconstruction de l’armée », Revue historique des armées, 260/2010. http://rha.revues.org/index7057.html

 

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( 15 janvier, 2020 )

Un témoignage sur la campagne de 1812.

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Louis de BUMAN, né le 17 janvier 1789 dans le canton de Fribourg à Bulle où son père était Baillif, enflammé par le souvenir des BUMAN qui se firent tuer pour le Roi de France devant Dunkerque et Montmédy, rejoint en 1808 avec le brevet de sous-lieutenant, le 2ème régiment suisse dit « Régiment de Castella » à Besançon. On le dirige sur Marseille, dépôt de son régiment, et là, il fait l’apprentissage de son métier. Il prend part aux campagnes du Portugal et d’Espagne ; il est de l’expédition de Russie ; enfermé dans Mayence, il attrape le typhus. Il quitte le service après les journées de 1830, comme chef de bataillon. Il vécut désormais à Fribourg et lorsqu’il mourut le18 janvier 1877, ce vieillard à la taille encore droite, à la démarche rapide et dont les 89 ans, portés si légèrement, semblaient être un défi au temps, était le dernier survivant fribourgeois des guerres napoléoniennes. Une notice biographique sur Louis de BUMAN parut alors dans la revue « Le Chroniqueur » (février et mars 1877). Elle a été composée d’après les souvenirs de famille et les propres récits de Louis de BUMAN. Nous avons tiré de cette rarissime notice tout ce qui concerne la campagne de 1812. 

 A.CHUQUET 

La division suisse, composé de régiments aguerris dans le Midi, fit partie du 2ème corps, sous les ordres d’Oudinot, qui s’avança en Lituanie. Le 29 juillet eut lieu le combat de Jacobowo. Elle n’y prit qu’une faible part. Le soir, toute la division campait sous Polotsk. Quoique dans un grade inférieur, Buman se rendait compte des immenses difficultés qui signalaient les débuts de cette campagne, et ses récits, longtemps après, redisaient les préoccupations qui étaient dans l’esprit de tous les officiers Les jours qui suivirent furent des jours de repos relatif. Le 17 août, Oudinot, blessé, passait le commandement à Gouvion Saint-Cyr qui gagnait, le 18, la bataille de Polotsk, et Buman vit porter plus d’un camarade dans les ambulances. Durant les mois de septembre et d’octobre le corps d’armée resta dans ou sous Polotsk. Une inquiétude vague envahissait les esprits Les effectifs, réduits par le feu, se fondaient encore par des désertions nombreuses. Le 18 octobre se livra la seconde bataille de Polotsk durant laquelle les Suisses, emportés par leur ardeur, sortirent des ouvrages pour se précipiter à la baïonnette sur les Russes qu’ils refoulèrent au loin. Ce trait de valeur leur coûta 600 hommes et 32 officiers mis hors de combat. Buman ne parlait jamais de cette affaire sans animation, tout en la qualifiant modestement de « majeure ». On battit cependant en retraite devant les forces supérieures toujours plus pressantes. Oudinot reprit le commandement du corps à la place de Gouvion Saint-Cyr blessé et se porta en hâte Borisov pour assurer le passage de la Bérézina à Napoléon et àla Grande-Armée. Le 26 novembre 1812, le corps d’Oudinot, réduit à 5.000 hommes, passa le premier sur la rive droite de la Bérézina. Le lendemain soir, Napoléon s’approcha des bivouacs des Suisses, se chauffa longtemps au feu allumé par les officiers de la compagnie de Buman qui s’écartèrent respectueusement. Il était pensif, absorbé et recevant avec la dernière violence les officiers généraux qui venaient lui parler et les officiers d’ordonnance qui lui annonçaient que les pontonniers mouraient de froid, plongés dans l’eau jusqu’aux épaules, pour travailler au soutien des ponts ébranlés par le poids et les glaçons ; Toute la nuit se passa sur le qui-vive, et le 28, dès l’aube, s’engagea la grande bataille de la Bérézina en présence de Napoléon avec la Garde en réserve. Les Suisses furent au premier rang et avaient devant eux Tchitchagov. Dès le matin, Oudinot fut blessé et remplacé par Ney. Le second régiment suisse, réduit à un millier d’hommes, était le plus avancé de tous et se distingua durant cette journée par de nombreuses charges à la baïonnette qui refoulaient les Russes pour une heure. Ce fut là que fut frappé le chef de bataillon Von der Weid, de Seedorf. Cet intrépide Fribourgeois venait de donner son cheval à son adjudant blessé à la jambe et combattait à pied à la tête de ses braves quand une balle russe lui traversa la gorge. Il poussa un cri étouffé par le sang et tomba à la renverse dans les bras de Louis de Buman qui était immédiatement derrière lui. Sans perdre connaissance et, après le premier moment passé, il dit à son concitoyen ces simples paroles : « Buman, je suis mort ici en chrétien ! » Après l’avoir embrassé, il s’éloigna, soutenu sur les bras de ses soldats, pour aller aux ambulances et ne survécut guère que quarante-huit heures à sa blessure. Le soir de cette terrible lutte, des trois bataillons réduits du 2ème régiment, il ne restait plus que 12 soldats et 2 officiers, Buman et son camarade Springer de Berne. Les pertes des autres régiments suisses étaient proportionnelles. Témoin de l’immense service que cette valeureuse troupe rendait à la Grande-Armée, Napoléon distribua des croix de la Légion d’honneur sur le champ de bataille. Jean de Schaller, ancien inspecteur général des milices, Monney, Louis de Buman, Muller, pour ne citer que des Fribourgeois des 1er et 2ème régiments, la reçurent à cette place. 

Quelle n’était pas l’animation de son visage, de ses yeux quand Louis de Buman racontait ce passage sur des ponts ébranlés, cette lutte d’un contre vingt, durant quatorze heures, moitié de jour, moitié de nuit, tantôt dans les bois, tantôt à découvert dans la plaine avec de la neige jusqu’aux genoux par un froid qui, quelques jours plus tard, allait descendre jusqu’à 30 degrés Réaumur, n’ayant qu’un peu de l’eau-de-vie de Polotsk pour maintenir,avec l’action, la chaleur et le sang-froid dans ces corps de fer ! Chaque fantassin, électrisé par les paroles et les exemples des chefs qui ne croyaient pas au-dessous d’eux de descendre d’un cheval pour prendre le fusil d’un mourant et de charger à la baïonnette en tête des colonnes, chaque fantassin, disons-nous, sentait qu’il était une portion du salut de l’armée. Le croirait-on ? La Restauration refusa de reconnaître les brevets de la croix d’honneur donnée par le grand capitaine sur le champ de bataille. Le gouvernement en expédia d’autres en 1816 avec des croix à l’effigie d’Henri IV : petitesse qui n’augmenta pas dans l’armée le nombre des amis de Louis XVIII. Le lendemain, dès l’aube, Maison, qui allait protéger la retraite avec les débris du 2ème corps, demanda où étaient les Suisses. On lui désigna, non, loin, un groupe d’hommes couverts de neige, mêlés de blessés qui ne pouvaient se porter en avant, tous serrés au drapeau. Il considéra cette phalange à l’héroïsme de laquelle il allait demander encore de continuer la lutte, puis détourna la tête en versant des larmes. Quelques heures après, le mouvement de retraite s’accentuait à la faveur de l’incendie des ponts qui empêchait les avant-gardes russes de se porter en avant. Il y eut plusieurs combats : dans l’un, Buman eut la douleur de perdre son camarade et ami Springer, tué par la lame d’un cosaque. Les officiers dont les corps avaient été anéantis marchèrent pour leur compte à travers la Pologne pour gagner  la Prusse. Buman voyagea ainsi, seul, couchant sur la neige ou sous quelque toit écarté, enlevant à la pointe du sabre sur les cadavres de chevaux morts des lambeaux de chair dédaignés par les hommes qui précédaient.Arrivé à Kowno, il y fit fortuitement la rencontre de François de Chollet, du 3ème régiment. Ils furent heureux de voyager ensemble et avec les mêmes privations jusqu’à Küstrin, où ils purent prendre quelques jours de repos, en voyant journellement arriver quelques échappés de cette terrible lutte. 

A la fin de février 1813, Buman arrivait à Lauterbourg où se trouvait le dépôt de son régiment. Ses vêtements, réduits en lambeaux flottants, n’avaient plus de l’uniforme que la couleur et les boutons. Il marchait, les pieds abîmés par le froid et la marche, avec des chaussures presque sans semelles. Dans les calamités si horribles, retrouver le dépôt, c’est rentrer dans la famille. Tous les officiers lui firent fête et lui facilitèrent la vie à qui mieux-mieux pendant que de longues heures étaient consacrées le soir à entendre les récits des revenants de la terrible aventure. Naguère, quand une armée français [l’armée de l’Est en 1871] se réfugiait sur notre territoire, après les revers qu’on sait et la détresse qu’on a vue, nous qui, sous les armes, la vîmes défiler dans les gorges de nos montagnes [c’est l’éditeur Eugène de Boccard qui parle, petit-fils de Louis de Buman], encombrées de neige, quand nous racontions aux vieux militaire ce spectacle et osions la comparer à la retraite de Russie, nous n’obtenions pour réponse que le sourire modeste de l’homme, acteur dans des drames cent fois plus horribles, et qui veut laisser à la jeunesse ses illusions. L’anniversaire de la Bérézina qui rappelait tant de souffrances  pour ce vétéran un jour solennel. Depuis son retour, chaque année, à cette date, il faisait faire un service d’actions de grâce durant lequel il recevait les sacrements. Ce service était suivi d’un second en mémoire de ses camarades morts dans cette sanglante journée.  

Extrait du 1er volume de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812. La guerre de Russie. Notes et Documents », (Fontemoing, 1912, 3 volumes). 

 

 

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( 7 janvier, 2020 )

Contrastes …

 

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Quels contrastes ! Moscou et Paris ! La retraite avec ses misères et ses épouvantes, cette retraite qui fait dire à  un des acteurs : « Ah ! Certes nous avons le spectacle de grandes horreurs, pareille chose ne se reverra plus ! «  et le retour dans la patrie qui semblait si loin ! Castellane, qui consacre une partie du 1er volume de son « Journal » à la campagne de Russie, ne peut cacher son étonnement. Quelle différence ! A Paris, il fait des visites, et trois mois auparavant, sur les bords du Niémen, sans souliers, un pied nu et l’autre enveloppé dans un morceau de couverture lié avec une corde ! Il croît rêver. De même, Hochberg [le margrave Guillaume de Bade]. Au sortir des neiges et du froid le plus intense et le plus cruel, le voilà dans les salons du palais de Weimar. Il était naguère au bivouac et souffrait les privations les plus grandes, et il est maintenant dans une cour élégante, « au milieu des jouissances les plus délicates de la vie ! ». De même le colonel Combe, tombant dans le salon paternel, et pressant ses parents sur son cœur, goûtant une de ces joies inoubliables « dont la douceur dédommage de toutes les peines antérieures » et « qui rendent heureux même de ce qu’on a souffert. » De même, le fameux général Lejeune, peintre militaire de grand talent. Il rentre chez lui, il dort dans son lit, il cherche à s’endormir, et la campagne lui revient confuse comme un long cauchemar, il croit entendre encore le bruit du canon et voir ce terrible Tchitchagov qu’il na pas jamais vu et dont le nom faisait plus de peur que de mal, il a des rêves qui « rappellent les tourments de l’appétit » ; mais le lendemain il reçoit les caresses de ses amis et il oublierait ses maux s’il ne devait les raconter. Tous ces revenants de Moscou sont, en effet entourés, pressés de questions. A Weimar, tout le monde se précipite sur Hochberg pour avoir des nouvelles de l’armée. A Paris, Mme Fusil entend dire autour d’elle : « Elle a passé la Bérézina », et Ney se voit regardé, admiré, suivi comme un héros. Autre contraste. Les récits de ces réchappés de l’immense théâtre jettent l’effroi dans Paris qui, chaque jour, apprend avec un pénible étonnement une perte, une calamité nouvelle. L’Empereur donne des fêtes aux Tuileries, mais on trouve qu’il insulte à la douleur publique. Des officiers valsent le bras en écharpe. « Ces bal sont lugubres, dit un jeune colonel, et je crois voir danser sur les tombeaux. »

Arthur CHUQUET

(« 1812.La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série » Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  pp.412-413).

 

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( 6 janvier, 2020 )

Une lettre d’un officier de la Grande-Armée à sa femme…

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Celle-ci émane de Barriès (Jean-Pierre-Michel), né le 22 novembre 1768, à Albi (Tarn). Chef de bataillon au 17ème de ligne en 1810 ; colonel commandant d’armes à la suite du quartier-général, le 8 octobre 1812. Il commandait à Vilna lors de la prise de la ville par les Russes. Barriès parvint à s’échapper le 19 décembre 1812 et mourut à Gumbinnen en janvier 1813. Au moment où il écrit à son épouse, il est officier à la 1ère division du 1er corps. 

Arthur CHUQUET. 

Moscou, le 24 septembre 1812.

Réjouis-toi, ma bonne et chère amie, me voilà arrivé sain et sauf à Moscou après une bataille des plus sérieuses et où l’ennemi, battu et dispersé sur tous les ponts, a perdu, sans exagérer, près de quarante mille hommes tant tués, blessés que prisonniers de guerre. Je ne raconterai pas tous les hauts faits qui ont signalé cette journée, ils sont sans nombre ; soldats, officiers, généraux, tous ont rivalisé d’audace et de bravoure, aussi il a en a tenu à bien près que l’Europe étonnée n’ai vu s’écrouler, ce même jour, cette puissance colossale qui, depuis environ douze ou quinze ans, menaçait d’envahir nos provinces, si elle n’eut eu pour barrière les mauvais chemins et la saison qui, dans ce climat, se trouve beaucoup plus précoce que dans le reste de l’Europe, ce qui n’a pas peu contribué à arrêter notre marche. Notre Empereur commandait en personne.

Sa présence électrisait les esprits ; rien n’échappait aussi à son œil observateur ; était-ce le cas de lui appliquer ces deux vers : Fière de t’obéir, ta redoutable armée 

Ne suit que les transports dont tu l’as animée. 

Notre régiment qui a été constamment à la  tête de toutes les attaques, a  beaucoup souffert. Nous avons eu beaucoup d’officiers blessés ou tués, dont parmi ces derniers trois chefs de bataillon sur cinq. J’en ai été quitte moi-même pour une légère contusion qui m’a un peu gêné pendant huit à dix jours, mais dont je suis entièrement remis. Que je te parle de Moscou, cette capitale de toutes les Russies, anciennes résidence des tsars qui, par la grandeur, la magnificence et la splendeur des palais qu’elle renfermait, l’emportait sur les premières villes du monde, mais qu’un incendie de cinq à six jours a entièrement consumé, sauf quelques palais qui ont échappé  à la fureur des flammes, que nous occupons. Voici, en peu de mots, ce qui y a donné lieu :  ces barbares, se voyant vivement poursuivis par nos légions, envoyèrent, à la suite d’une forte canonnade qui avait lieu à deux fortes lieues de Moscou, leur général commandant l’arrière-garde pour prier notre empereur de cesser le feu afin d’épargner la ville qu’ils nous livreraient intacte, lorsque, par une de ces perfidies qui n’a pas d’exemple et qu’on n’aurait pu attribuer qu’aux plus fourbes de l’ancienne Grèce, à un Zénon, ils lâchèrent le même soir tous les fous et les scélérats qui étaient dans les maisons de force qui, réunis à cinq ou six mille Russes qu’ils trouvaient cachés dans la ville, l’incendièrent entièrement, dans la certitude qu’ils nous croiraient assez maladroits pour l’aller occuper de suite sur la bonne fois des traités, et de nous y griller tous. Il est bon que je te dise que, sur une population de 300.000 âmes, il n’en reste pas plus de 30.000. Tous les autres s’étant sauvés avant notre entrée, en sorte que ce qui reste aujourd’hui n’est qu’un ramassis des malheureux n’emportant avec eux que ce qu’ils ont pu sauver sur leurs épaules. Vois par conséquent ce que nous sommes à plaindre sous le rapport de la société, puisque nous ne voyons personne. Notre Souverain [Napoléon] occupe le palais des tsars [le Kremlin] avec une partie de sa Garde. Il paraît, selon toutes les probabilités, que nous passerons l’hiver ici ou du moins une partie, tant que le pays nous offrira quelque ressource. 

Adieu, ma chère épouse. 

BARRIES. 

   

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( 30 décembre, 2019 )

Les pommes de terre: un trésor durant la campagne de Russie !

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On sait l’hommage que les Français dans la marche d’Alexandrie au Caire,rendirent aux pastèques.  « Elles m’ont fait tant de plaisir, disait l’un d’eux, par leur fraîcheur, par la douce boisson qu’elles nous offraient !  » et un autre assure que les soldats ont conservé au melon d’eau la plus vive reconnaissance et qu’ils auraient mis volontiers ce fruit savoureux au rang des dieux, lui auraient volontiers élevé des autels. La pomme de terre fut en Russie ce qu’était la pastèque en Egypte. « Nous sommes, disait Stendhal, à genoux devant des pommes de terre. » Dans la plaine de Moscou, lorsque Auguste Thirion [officier de cuirassiers dont les « Souvenirs militaires » ont été réédités en 1998 à la Librairie des Deux Empires] et ses frères d’armes rencontrent des champs de pommes de terre, ils font une ample moisson de ces « précieux tubercules » et c’est pour eux une aubaine, une « bonne fortune gastronomique ». De même, durant la retraite. Le 29 novembre 1812, près de Kamen, dans le château d’un baron- l’armée appelait « barons » tous les grands propriétaires et tous les châtelains- les officiers de l’Empereur trouvent des pommes de terre. Ce fut un événement. Il fallait voir ces jeunes gens allumer aussitôt dans la cour du château un feu de bivouac et y faire cuire les pommes de terre au bout de leur sabre. On en mangea, dit le futur maréchal de Castellane, dans son « Journal », tant et plus. Ouvrons les « Mémoires » du sergent Bourgogne. Notre brave officier, rencontrant à la lisière d’un bois un soldat qui fait cuire des pommes de terre, le somme de lui en vendre et en achète sept pour quinze francs. Dans le délire de la fièvre, il croit manger des pommes de terre comme à Condé-sur-Escaut, sa patrie, et quel bonheur lorsqu’il découvre après le passage de la Bérézina, dans un village, sous un four, trois petites pommes de terre qu’il fait cuire à un feu abandonné, assez loin pour ne pas être vu de ses camarades ! 

A .CHUQUET 

Extrait du 2ème tome de  l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « 1812, la guerre de Russie », (Fontemoing et Cie, 1912, 3 volumes).   

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( 25 décembre, 2019 )

Le lieutenant-colonel Dutheillet de Lamothe

Ombre 2

Né en 1791, Aubin Dutheillet de Lamothe, après des études au lycée de Limoges, décide d’embrasser la carrière des armes : «  Le goût de l’état militaire se développait chaque jour davantage dans mon esprit, mon imagination s’exaltait au récit des brillantes victoires de nos armées, et des belles actions de cette époque, où toutes les idées étaient portées vers la gloire… », écrit-il au début de son témoignage [1]Le 25 mai 1809, le jeune Dutheillet rejoint donc l’École militaire de Saint-Cyr, et offre au lecteur une bonne description de la vie quotidienne des élèves au sein de cette honorable institution. Tel ce détail sur le ravitaillement : « Le régime consistait à manger la soupe à la gamelle, on recevait un morceau de viande, mais les pommes de terre, haricots et lentilles, formaient la base de nos repas, avec de l’abondance » ; ou encore celui-ci : « On se battait ordinairement dans les compagnies pendant les études, sur les carrés pendant la nuit, dans les latrines quand on avait un sergent qui ne voulait pas le permettre, car ils étaient chargés justement, d’empêcher les duels et désordres de toute espèce », précise l’auteur.

En novembre 1811, Dutheillet de Lamothe quitte l’École de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant et rejoint son régiment, le 57ème de ligne, « qui tenait garnison à Hambourg et avait son dépôt à Strasbourg ». Après une existence agréable à Hambourg, au cours de laquelle les rencontres féminines font partie de son quotidien, les choses deviennent sérieuses. Dutheillet est dirigé sur la Russie. « Nous traversâmes la Prusse pour nous rendre à Gumbinnen, petite ville prussienne, où était établi le camp qui préparait sur le Niémen, le passage de l’armée française. » Dans les rangs du 57ème d’infanterie, faisant partie du 1er corps (maréchal Davout), Dutheillet observe et note chaque détail. « Le maréchal Davout, avec cet esprit de fermeté et de prévoyance qui le distinguait, avait ordonné dans son corps d’armée, de donner à chaque soldat un sac de coutil, qui contenait huit livres de farine, et un autre renfermant une livre de riz », note-t’il. Et plus loin : « Pendant toute la durée de la campagne, les troupes souffrirent tout ce qu’il est possible d’imaginer, en privations de tous genres, et en fatigues…

Quoique jeune officier, puisque j’avais à peine 21 ans, à cette époque, je supportai d’abord assez bien, les privations et les fatigues, mais les provisions venant à manquer, je fus atteint comme le plus grand nombre, de fièvres et de coliques qui eurent bientôt épuisé mes forces ». Il y a dans tout au long des « Mémoires » du sous-lieutenant Dutheillet de Lamothe, beaucoup de réalisme… Malgré son état de santé et la perte de son cheval (et de tous ses effets), effrayé par un régiment de cuirassiers passant au trot, l’auteur continuer de noter ce qu’il voit avec précision: « Dans chaque compagnie, les officiers désignaient quelques hommes bons marcheurs et adroits pour aller à la recherche de vivres. Ces soldats se rendaient dans les villages et pillaient tout ce qu’ils pouvaient, commettaient toutes sortes d’excès, et souvent, après avoir égorgé des vieillards, violé les femmes, incendié le village, ils rentraient à la compagnie avec quelques sacs de farine, sur une petite voiture attelée d’une chèvre russe, d’une vache, avec quelques autres provisions, quand elles ne leur étaient point enlevées par la Garde Impériale… »

Dutheillet n’en n’oublie pas pour autant de faire le coup de feu. C’est ainsi qu’il écrit : « Malgré que j’eusse toujours eu la fièvre, je m’étais trouvé à tous les combats où le régiment avait été engagé ». Il participe à la bataille de La Moskowa et en laisse un très bon récit… « J’étais à mon poste, à la 6ème compagnie du 6ème bataillon. » Il reçoit l’ordre d’enlever le bois qui se trouve sur sa droite. « Les Russes y avaient fait quelques abattis, qui furent enlevés au pas de charge, par les trois derniers bataillons, pendant que les deux premiers le tournaient par la droite. » S’en suit une description très réaliste. Le lendemain, 8 septembre 1812, il se bat encore à Mojaïsk. Nommé lieutenant, à Moscou, par l’Empereur en personne le 10 octobre, il reçoit l’ordre, quatre jours plus tard, de rentrer en France.

 Après s’être totalement rétabli de cet état fiévreux qui subsistait depuis de nombreuses semaines, le lieutenant Dutheillet se retrouve engagé dans la mémorable campagne d’Allemagne. Il est au combat de Kulm « Le bataillon dont je faisais partie, commandé par le chef de bataillon Darras, fit une charge brillante sur l’ennemi, au moment où l’armée française, ayant perdu ses positions, se retirait en désordre… » Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 7 septembre 1813 pour sa conduite durant cet épisode. Rendu à Dresde, il est obligé de capituler. « Un des jours les plus pénibles de ma vie, fut celui où je me vis forcé, de rendre mes armes aux Prussiens et aux Russes, rangés en bataille devant nous », écrit-il. Il est expédié comme prisonnier en Hongrie.

Dans cette partie de son récit, Dutheillet revient amèrement sur le rôle du maréchal Gouvion Saint-Cyr durant cette campagne… Réexpédié en France au retour de Louis XVIII, en 1814, sa route jusqu’en France est des plus pénibles ; Dutheillet et ses compagnons d’armes sont insultés, humiliés dans les villes autrichiennes qu’ils traversent. A Vienne, il a le bonheur d’apercevoir le Roi de Rome, au palais de Schœnbrünn…

« Presque tous les prisonniers qui rentraient en France, allaient rendre un dernier hommage à l’enfant de l’homme immortel, qui avait si longtemps fait trembler l’Europe », déclare  Dutheillet. Il arrive enfin à Strasbourg le 14 juin 1814.

Après le retour de l’île d’Elbe, l’auteur s’oppose dans un premier temps à Napoléon, se considérant comme étant toujours lié par le serment fait à Louis XVIII.

Par la suite, en assistant à la Cérémonie du Champ de Mai, le 1er juin  1815, il sera frappé par cette manifestation. Ce qui lui fait écrire plus loin : « Je faisais des vœux pour le succès des armes françaises… » Il est malgré tout de nouveau trop souffrant pour prendre part à la campagne de Belgique.

Il s’éteindra à Paris en 1856, après avoir fini sa carrière militaire au service de la Belgique [2]Ses « Mémoires militaires » furent rédigés en 1838.

C.B.

 —————————————–       

[1] Ce dernier fut publié la première fois en 1899 à Bruxelles (Belgique) chez H. Lamertin, Éditeur, 20, rue du Marché-au-Bois.

[2] Aubin Dutheillet de Lamothe s’est éteint le 16 juin 1856, « à dix heures du soir, en son domicile Place Royale [Place des Vosges], n° 7, âgé de 64 ans ». Il a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Le portrait figurant sur la couverture représente l’auteur en tenue de lieutenant-colonel au service de la Belgique en 1834.

Voici ses États de service, extraits de l’édition originale :

« Dutheillet de Lamothe, Aubin, fils de Léonard et de Françoise de Bigorie du Chambon, né à Saint-Yrieix, Haute-Vienne, le 6 octobre 1791, marié le 29 janvier 1834 avec demoiselle Maria Wilbraham.

Campagnes.

1811. Allemagne

1812. Russie.

1813. Saxe.

1814. Prisonnier de guerre à la capitulation de Dresde.

1815. En France

1831, 1832 et 1833. Armée d’observation belge.

 Blessures et décorations

28 juillet 1830. Un coup de feu à l’épaule gauche.

 Deux coups de feu à plomb dans les reins.

 Un coup de feu à plomb dans la cuisse gauche

Par mesure d’économie probablement, il ne lui fut tenu aucun compte des blessures reçues sous l’Empire, et on jugea à propos de lui enlever plusieurs des années de campagne portées sur ses États de service en Belgique !!! (Note de l’Éditeur, 1899).

Chevalier de la Légion d’honneur, le 17 septembre 1813.

Chevalier de Saint-Louis, le 29 octobre 1829.

Officier de la Légion d’honneur, le 3 novembre 1837.

Autorisé par ordonnance du Roi, du 9 novembre 1839, à porter la décoration de l’Ordre de Léopold, accordée par ordonnance du Roi des Belges, du 30 septembre 1839.

 

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( 17 décembre, 2019 )

17 décembre 1812…

17 décembre 1812... dans TEMOIGNAGES campagnerussie1

Gumbinnen, le 17 décembre 1812.

Mon cher André, je ne t’ai pas écrit depuis longtemps, mais j’ai fait prier de vive voix Mélan, par un officier d’ordonnance expédié à l’empereur, de t’écrire que je me portais bien. Depuis environ un mois le service des estafettes est interrompu, et nous ne pouvons communiquer avec la France. Notre retraite continue. Nous sommes pressés. J’ai été assez heureux de sauver sur des chevaux et des traîneaux tous les fonds qui m’avaient été confiés, mais j’ai été forcé de brûler mon fourgon pour que l’ennemi ne s’en emparât pas. J’ai perdu presque tous mes effets. J’ai sorti de ma vache quelques chemises. Adieu pelisses et tout ce que je portais de Moscou. Mais je conserve de la force et de l’énergie. J’ignore où l’armée se réunira. Le roi de Naples la commande. J’ai ordre de rester pour faire le service. Je ne reçois de mettre de personne. Cela me désole plus que les 25 degrés de froid que nous éprouvons, et auxquels il est bien difficile de s’accoutumer. Tu auras appris avant l’arrivée de ma lettre l’arrivée de S.M. [Sa Majesté]. Elle nous a quittée le 5 décembre. M. Attalin, officier d’ordonnance, est dépêché en courrier. Il m’a promis de jeter cette lettre à la poste. Adieu, cher André. J’embrasse Pauline et Félix. Si tu écris à mon père, fais-moi le plaisir de lui donner de lui donner de mes nouvelles.

Adieu, adieu.

 Guillaume.

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrite à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814.Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.112-113). Rappelons que Guillaume Peyrusse assurait les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne, durant cette campagne. Sa correspondance est un bon complément à ses « Mémoires » (Voir la version intégrale réalisée par mes soins en novembre 2018 aux Editions AKFG).

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( 13 décembre, 2019 )

Une lettre d’un auditeur au Conseil d’Etat à sa femme, en 1812…

charlet1b.jpgCelle-ci émane d’Antoine Busche, auditeur au Conseil d’Etat en service extraordinaire, venu apporter le Portefeuille de l’Empereur. Il sera nommé préfet des Deux-Sèvres en 1813.  On perçoit à travers ce court témoignage, un homme découragé, fatigué voire désespéré…  Ce Busche était un collègue d’Henri Beyle (Stendhal) qui était lui-même en Russie. Le futur écrivain mentionne d’ailleurs Busche dans plusieurs lettres adressées à sa soeur

Smolensk … [sans date

Ma bonne amie,  j’ai tout perdu, voiture, chevaux, effets, domestiques. Il ne me reste que le cheval que je montais et ce que j’avais sur le corps. Il y a tout lieu de croire que ma voiture est tombée au pouvoir de l’ennemi, à moins qu’étant restée embourbée, elle n’ait été pillée sur les derrières.La plupart de mes collègues ont perdu plus ou moins ; moi, j’ai perdu tout, absolument tout, et même cent écus en argent blanc, qui étaient dans la calèche. 

 BUSCHE. 

 

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( 12 décembre, 2019 )

La Grande-Armée souffrante…

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« Le typhus et la dysenterie, compagnons inséparables de la guerre, et dont la fréquence et la gravité se montrent toujours ne raison que les armées sont nombreuses et accablées de misères, régnaient considérablement dans nos troupes. On n’y observait pas moins la fièvre lente et la diarrhée. Cette dernière maladie était tellement générale que presque chacun de nous en fut atteint. Nos corps d’armée ne discontinuaient pas à diriger journellement de forts convois de malades sur les hôpitaux de Moscou, et de là on faisait des évacuations sur Smolensk ; mais elles tombaient ordinairement entreles mains des cosaques. Dans cette horrible position, où notre courage était soutenu par l’espoir de voir conclure des arrangements de paix, l’armée française se fondait de jour en jour ; et pendant que ses indomptables légions s’affaiblissaient, l’ennemi se remontait et augmentait ses forces ; des recrues lui arrivaient de tous côtés ; la guerre des partisans sur nos derrières et sur nos flancs s’organisait ; toute la Russie courait aux armes pour nous repousser. »

(Joseph de Kerckhove, « Mémoires sur les campagnes de Russie et d’Allemagne (1812-1813) ». L’auteur était à cette époque médecin attaché au quartier-général du 3ème corps (Maréchal Ney). )

 

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( 11 décembre, 2019 )

Un EPISODE de la CAMPAGNE de RUSSIE…

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Le témoignage réaliste, qui suit a été rédigé par Guillaume Peyrusse, qui termina sa carrière durant les Cent-Jours en tant que Trésorier général de la Couronne. 

9 décembre 1812. 

Le roi [de Naples, Murat] a quitté son quartier ; nous avons ordre de le suivre. Notre marche a été fort embarrassée. Arrivés à dix heures du soir au défilé de Ponari, nous y rencontrâmes de si grands obstacles qu’il fallut se résigner à camper sur place, espérant que, la foule s’écoulant, dans la nuit, notre mouvement serait plus libre le lendemain. Nous cédâmes à la cruelle nécessité de cacher notre position à l’ennemi. Les feux de bivouac ne furent pas allumés. L’inquiétude et un froid de 25 degrés m’anéantirent pendant cette horrible nuit. 

10 décembre 1812. 

Au point du jour j’ai fait atteler. Nos domestiques étaient sans force, sans énergie et totalement démoralisés. Un nombre considérable de voitures de tout espèce, de pièces et caissons d’artillerie, abandonnés au travers de la route, sans conducteurs, des charretiers, des soldats, une infinité de chevaux étendus sans vie, une rampe glacée sur laquelle il n’était pas possible de se tenir debout devinrent un obstacle insurmontable. Plusieurs fois nos chevaux essayèrent de se frayer une route.

Ne pouvant avoir pied, le fourgon [celui contenant le Trésor impérial] allait en arrière, au risque d’être jeté dans un fossé, ne pouvant être ni retenu, ni guidé par les chevaux. Le désordre le plus affreux régnait dans cette réunion d’hommes et d’équipages. Il augmentait de minute en minute par l’agglomération sur ce point de tous les réfugiés de Vilna. La fusillade retentissait dans la ville. Les cosaques s’étaient montrés dans plusieurs quartiers.

Il n’y avait pas d’espoir d’être couverts par une arrière-garde. Notre armée n’existait plus, elle était fondue. Nous prîmes notre parti. Dans l’impossibilité de sauver notre convoi, nous mîmes le feu aux voitures. J’évacuai le trésor, les pièces et les dépôts qui m’étaient confiés. J’en chargeai les chevaux de mon fourgon. Ce qu’ils ne purent prendre fut confié aux grenadiers de mon escorte. Je n’oubliai pas le peu de provisions que je conservais précieusement, et, quelque pénible que fût le sacrifice des objets précieux que je m’étais procuré à Moscou, je mis le feu à mon fourgon.

Je fis parcourir à mon convoi toutes les sinuosités du défilé et je parvins à sa hauteur après les plus grands efforts et de nombreuses chutes. Après avoir fait halte, je continuai ma route pour suivre la direction qu’avait prise le roi de Naples.

(Extrait de l’ouvrage intitulé : « Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André pendant les campagnes de l’Empire, de 1809 à 1814… »,par Léon-G. Pélissier, Paris, Perrin et Cie,Libraires-Editeurs, 1894). 

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( 7 décembre, 2019 )

Trois lettres du chef de bataillon Othenin sur la campagne de Russie…

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Voici trois lettres relatives de la campagne de Russie que le chef de bataillon Othenin du 33e régiment d’infanterie écrivit à son frère. Elles sont issues de l’ouvrage intitulé « Le major Othenin et Compiègne en 1814. Études d’histoire militaire d’après des documents entièrement inédits » par Edmond Caillette de L’Hervilliers (A Paris, chez l’Auteur, 1866). 

Au bivouac, à trente-six lieues de Moscou, le 2 septembre 1812 (à Ghjat).
 

Mon frère, 

Je vous écris à la hâte, parce que depuis trois mois nous marchons ; notre régiment n’a encore paru à l’ennemi que devant Smolensk, dix-huit hommes de mon bataillon ont été mis hors de combat, dont trois morts. Nous nous attendons d’un jour à l’autre à une bataille générale que nous gagnerons. Tous les soldats la désirent. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que j’ai été fait chevalier de l’Empire (Légion-d’Honneur) le 18 juin dernier l’Empereur m’a fait ce don sur ma bonne vieille mine (1) [...] Je vous écrirai de Moscou avant quinze jours, … 

(1) En effet Othenin a été décoré par l’Empereur le 18 juin 1812 lors d’une revue du 2e corps à Gumbinen en Prusse, juste avant le début de la campagne de Russie.

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Le 1er octobre 1812. 

Mon frère, Le trois ou quatre du mois dernier, je vous ai écrit que nous devions incessamment gagner une bataille, cela a eu lieu comme je l’avais prévu, et c’est le 7 septembre qu’elle fut gagnée. Je vous aurais bien écrit plus tôt, mais la blessure que j’ai reçue m’en a empêché. Voici ce qui m’est arrivé à cette bataille : A dix heures du matin , après avoir pris deux redoutes, notre régiment se trouva au centre de la ligne ennemie, formant une pointe par bataillon carré et par échelon. Ainsi disposés nous fîmes feu de toutes parts ; enfin, après avoir reçu trois balles dans mes habits, je reçus un biscaïen au côté gauche, qui ne laissa qu’une faible marque; au même moment je fus atteint par une balle qui me frappa derrière l’oreille droite et fit jaillir quelques gouttes de sang. Jusque là tout allait bien; mais, vers trois heures après midi, je fus enfin frappé par une balle à la hanche droite ; il me fallut alors quitter le champ de bataille; il résulte de cette blessure que je marche avec des béquilles ; la plaie va bien, mais la balle n’est pas sortie; l’on me fait espérer que cela ne m’empêchera pas de marcher, c’est ce que je désire.  

[Après avoir consacré une demi-page au neveu dont il a été précédemment question, il poursuit:]

Il y a loin d’ici à Beauzée, c’est pourquoi il faut écrire fin et bien serré lorsque vous me répondrez ; dites-moi du nouveau, car je ne me souviens presque plus de Beauzée, je crois que je ne retrouverai plus le chemin lorsque j’y retournerai. Donnez-moi des nouvelles de toute la famille en général, grands et petits, de tous nos amis, [suivent les noms. Il parle ensuite d’un ami André, qu’il a revu après dix-sept années de séparation, quelques instants avant la batailleJe commence à me faire vieux, mon frère, et pense plus que jamais à la retraite; me voilà dans ma quarante-troisième année d’âge et ma vingt-deuxième de service. Je sens que je n’ai plus le sang si chaud qu’à vingt-cinq ans. Avant de me déterminer définitivement au retour dans mes pénates, il faut que je sache si je pourrai loger convenablement chez vous, vous savez qu’un officier supérieur doit garder un certain décorum. Plus tard nous parlerons de cela, car à la guerre il n’est question que de brevet de mort subite et non de brevet de retraite.Jusqu’au revoir, mon frère, je vous embrasse ainsi que [etc., etc.] : ils ont part à tous les vœux que je forme au Très-Haut, pour la conservation et la prospérité de toute la famille 

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Stettin, le 24 janvier 1813.

Mon frère, 

Je ne sais si vous avez reçu mes deux dernières lettres, la première était des premiers jours de septembre, dans laquelle je vous annonçais que la bataille devait se donner incessamment. La seconde était de Mosaïque [Moskowa], écrite vers le 15 ou 20 septembre, dans laquelle je vous annonçais que j’avais été blessé. Dans l’incertitude où je suis si vous avez reçu cette dernière ou non, je vous apprends que j’ai été blessé le 7 septembre à la bataille de Mosaïque par une balle de fusil qui m’est entrée dans la hanche droite, où elle est encore, ce qui me rend boiteux et me prive de l’usage de la jambe droite. Je ne marche qu’avec des béquilles. Mon domestique est obligé de me mettre et de m’ôter mes pantalons et mes bas. Afin que vous n’ignoriez rien de ce qui m’est arrivé depuis le 7 septembre, je vais vous faire un récit qui vous mettra à même de juger de ma situation actuelle. Le 5 septembre, la diarrhée me prit, maladie incommode et qui affaiblit singulièrement; après avoir été blessé, je suis resté sept jours, dans une mauvaise cassine, dans les environs du champ de bataille,après quoi, moi, ainsi que plusieurs officiers du régiment, nous avons été transportés dans la ville de Mosaïque |Mojaïsk], où je suis resté jusqu’au 26 septembre, jour de mon départ pour Moscou. Je suis arrivé dans cette dernière ville le 30 septembre ; il y a vingt-deux lieues de Mosaïque à Moscou, et j’y suis resté jusqu’au 10 octobre, jour que l’Empereur fixa pour une grande évacuation sous l’escorte de douze cents hommes d’infanterie. Cette évacuation consistait en plus de vingt-cinq généraux, cinquante colonels, soixante-dix chefs de bataillon et cent cinquante officiers. De notre régiment étaient le colonel, le major, deux chefs de bataillon, moi compris, et quatre capitaines. J’ai donc voyagé depuis Moscou jusqu’à Wilna, deux cents lieues, avec la diarrhée, qui, à quatre reprises, est dégénérée en dysenterie, et loin d’avoir des moyens pour me guérir, on n’en avait même pas pour me soulager. Lorsque je suis arrivé à Wilna, le 12 novembre, on était obligé de me porter lorsque je voulais changer de place, j’avais absolument perdu toutes mes forces. Dans les premiers jours de mon arrivée à Wilna, où je suis resté dix-huit jours, j’ai heureusement découvert un chirurgien de ma connaissance, qui, au bout de huit jours, m’a débarrassé de la mauvaise maladie qui me poursuivait depuis près de trois mois, le bon vin de Bordeaux à 12 fr. la bouteille a eu beaucoup de part à ma guérison.  Un peu remis de mes fatigues et après dix-huit jours de repos, je suis parti de Wilna le 1er décembre, par un froid de chien, et suis arrivé le 16 à Koenigsberg. Le lendemain 17, la fièvre me prit et ne me quitta que le 29. Comme les Russes s’avançaient, il fallut penser à décamper, ce que je fis le 2 janvier, et fis très-bien, car le 4 l’ennemi prit possession de la ville. Comme il y avait un peu de désordre au moment de mon départ, je ne pus pas obtenir de moyen de transport, il me fallut payer cent cinquante francs pour me conduire à Elbing; la distance est de quarante lieues ; mais que faire ? Il fallait payer quarante thalers ou être fait captif.

D’Elbing à Stettin, il m’en a fallu payer à peu près autant. Il parait que ce n’est pas fini, car il y a deux jours que je devais partir pour Berlin ; je ne l’ai pu faute de chevaux. Il m’en est accordé deux sur ma feuille de route, mais les Commissaires des guerres ne se conforment pas toujours aux ordres. J’ai une petite chaise à moi dans laquelle je voyage très-commodément; il y a place pour mon petit et fidèle domestique. Je ne vous parle pas de mes chevaux… Un petit porte-manteau qui renfermait six chemises et quelques mouchoirs est ce qui me reste; toute ma bijouterie et tout le reste est perdu. Je suis en route pour Mayence, où je dois attendre la saison ces eaux. J’espère qu’elles me feront du bien. Au retour de ce traitement, c’est-à- dire au mois de septembre, je reviendrai à Mayence pour y demander ma retraite. Ainsi, l’hiver prochain je serai à Beauzée. Maintenant ma santé n’est pas très-bonne, je suis extrêmement maigre et je fais des sueurs horribles toutes les nuits. Cependant je bois quotidiennement ma bouteille de vin : depuis Dantzig je ne la paye que 3 fr.70c, un thaler ; il n’est pas toujours bon, mais il faut en boire, autrement plus de Cavalier.Je n’ai pas du tout souffert du froid, une bonne pelisse m’en garantit, lorsque je serai arrivé à Mayence je vous écrirai de nouveau; vous pouvez en attendant m’écrire et m’y adresser votre lettre. Que faites-vous, ainsi que votre épouse et vos enfants ? Dites-moi cela dans votre lettre.En attendant le bonheur de vous revoir tous, croyez-moi pour toujours votre frère. 

OTHENIN , Chef du 4ème bataillon du 33ème régiment de ligne. 

 

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( 5 décembre, 2019 )

Le général Sébastiani (devenu maréchal de France en 1840).

Sebastiani devint maréchal de France en 1840

François-Horace-Bastien Sébastiani,  comte et maréchal de France est né le 10 novembre 1772 à La Porta d’Ampugnani, et son oncle qui l’élève le destine à une carrière religieuse. Davantage attiré par le métier des armes, il s’engage comme sous-lieutenant dans le régiment de Vintimille en août 1789. Il peut être considéré comme l’un des plus « beaux soldats » qui ont servi l’Empereur : courageux, sérieux, énergique, froid et décidé. Intègre et loyal, il était considéré par ses pairs comme un « brave ». Napoléon, malgré une courte période de défiance, le tenait en grande estime. Il est inhumé aux Invalides et a son nom inscrit sur l’Arc de triomphe de l’Étoile. Il a participé a toutes les grandes batailles de la Révolution, du Consulat et de l’Empire : Arcole (1796), Marengo, Austerlitz (où il est grièvement blessé en 1803), guerre d’Espagne (1809/1811), campagne de Russie (1812), campagne de 1813/1814 (Leipzig, Hanau, etc.). Lors du 18-Brumaire, il seconde activement Bonaparte avec son régiment de dragons en chassant les députés de Saint-Cloud. Des missions diplomatiques lui sont confiées : en 1802 à Constantinople, il gagne l’amitié du sultan Selim III, puis en 1806 où comme ambassadeur il dirige la défense de la ville contre les Anglais qu’il force à repasser les Dardanelles (1807). Après Waterloo, il est l’un des commissaires désignés pour traiter la paix avec les alliés, mais ne peut rien obtenir en faveur de Napoléon. Mis en demi-solde par les Bourbons, il s’exile en Angleterre jusqu’en 1816. En 1819, il est élu député de la Corse et siège à l’extrême gauche, puis député de l’Aisne en 1826. Ambassadeur à Naples (1834), il est à nouveau député de la Corse en 1835, puis Ambassadeur à Londres (1835/1840). Sous la Monarchie de Juillet, il est nommé, dans un premier temps, Ministre de la Marine (1830) puis Ministre des Affaires Étrangères (1830/1832). Sa fidélité absolue à la politique de paix en Europe, voulue par Louis-Philippe, suscite une vive émotion à la Chambre le 16 septembre 1831, quand il annonce que la Russie vient d’écraser l’insurrection polonaise et ajoute que « la tranquillité régnait à Varsovie ». Cette phrase indigne les libéraux, partisans de l’insurrection et devient proverbiale sous la forme «  l’ordre règne à Varsovie.  » En octobre 1840, il est élevé à la dignité de maréchal de France. Les dernières années de sa vie sont accablées par la mort tragique de sa fille, la duchesse de Choiseul-Praslin, assassinée par son mari en 1847. Il décède à Paris le 20 juillet 1851. Au-delà du comportement traditionnel de la classe des notables dans l’île, le monopole politique détenus par quelques familles clanistes est favorisé par un système électoral censitaire qui, en accordant le droit de vote aux seuls propriétaires, autorise les abus, renforce le clan et laisse peu d’espaces d’expression, politique ou sociale, aux autres composantes de la société. Les représentants du pouvoir central, et au premier rang les préfets, apparaissent davantage aux yeux de la société préoccupés par les résultats électoraux que par les difficultés quotidiennes des insulaires. C’est dans ce contexte que se développe une forte criminalité.

La littérature romantique s’est emparée du mythe du « bandit d’honneur ». La réalité est beaucoup plus cruelle et parfois plus sordide. Entre 1818 et 1852, quatre mille six cent quarante-six meurtres sont commis dans l’île, soit une moyenne annuelle de cent trente. Réfugiés dans les montagnes, les bandits assassinent en quasi toute impunité, terrorisent et rançonnent les populations et parfois même les villes. Si la vendetta a sa part dans cette explosion de violence individuelle, nombreux sont ceux qui trouvent dans le banditisme « un moyen facile de pourvoir à leurs besoins » (X. Versini ’ Un siècle de banditisme en Corse, les Editions de Paris). Les populations locales, en dépit de quelques sympathies, subissent ce tribut criminel et ne se trompent guère sur les ressorts qui animent ces hommes en les nommant : «  I Parcitori  » (les percepteurs). La position de bandit est même une source d’influence dans la société insulaire où la justice a toujours été considérée comme inefficace ou insuffisante. La création en 1822 d’un corps de voltigeurs, composé uniquement d’insulaires, obtient quelques succès. Il se livre aussi à des excès ou exerce mollement sa mission contre parents et amis ce qui conduit à sa dissolution en 1850. Le banditisme est le révélateur des tensions sociales et d’une certaine forme de rejet de l’État. Quelques progrès timides sont enregistrés dans le domaine des transports : les premiers bateaux à vapeur sont mis en service entre la Corse et le continent en 1830. Les voies de communication internes sont améliorées à partir de 1836. L’industrie ne connaît guère de succès et l’artisanat reste traditionnel. La Corse enregistre cependant un « boom démographique » (F. Pomponi : Histoire de la Corse, Hachette) qui double sa population entre 1827 et 1870. Cet essor entraîne l’extension des surfaces cultivées, en particulier en céréales, et un accroissement corrélatif de la production. L’arboriculture progresse : le vignoble double sa surface, la châtaigneraie est mieux exploitée et la mise en valeur de l’oliveraie permet une activité exportatrice rémunératrice. Ces exigences économiques nouvelles modifient l’utilisation gratuite et la répartition des biens communaux. Le principe du recours à l’usage des biens communaux par adjudication, pour le pacage et pour l’ensemencement, est encouragé et rendu obligatoire par l’administration.

Il nourrit un mécontentement généralisé de la part des utilisateurs traditionnels et constitue pour le clan une arme efficace contre ses adversaires. Enfin ce système favorisa l’appropriation privée d’une partie terres communes et provoqua des tensions. La vaine pâture fut aussi strictement réglementée en 1825 et, en accentuant les clivages entre les éleveurs, constitua un facteur supplémentaire de tensions. Des années de sécheresse et de mauvaises récoltes vers le milieu du siècle coïncident avec les premiers troubles de la Révolution de 1848 qui sont marqués, en Corse, par des violences agraires avec parfois le concours actifs de « bandits d’honneur ». Dans l’île, l’annonce de la chute de Louis-Philippe est accueillie avec un enthousiasme certain. Les Corses pensent enfin tenir leur revanche en soutenant massivement la candidature de Louis Napoléon à la présidence de la République en décembre 1848.

Philibert DUMAS

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