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( 25 juin, 2020 )

Retour sur les derniers jours de Napoléon à Malmaison (juin 1815)…

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Voici un extrait des « Mémoires » de Marchand, premier valet de chambre de l’Empereur. 

« Après l’abdication, l’Empereur resta encore quelques jours à l’Elysée. Le lendemain et le surlendemain les voitures étaient encore nombreuses dans la cour, le troisième jour elles diminuèrent, mais l’effervescence populaire allait en augmentant autour de résidence. L’Empereur, pensant que de semblables démonstrations pouvaient être calomniée par ses ennemis qui ne voyaient pas sans crainte ses manifestations du peuple pour son élu, se déroba presque furtivement à tant de preuves d’amour et d’affection en se retirant à la Malmaison. Avant de partir, il adressa à ses anciens compagnons d’armes la proclamation suivante qui ne parvint pas à l’armée – les sentiments qu’elle renfermait effrayèrent trop les nouveaux gouvernements :

« Soldats !

« Quand j’ai cédé à la nécessité qui me force à m’éloigner de la brave armée française, j’emporte avec moi l’heureuse certitude qu’elle justifiera par les services éminents que la patrie attend d’elle, les éloges que nos ennemis eux-mêmes ne peuvent pas lui refuser. Soldats ! je suivrai vos pas quoique absent, je connais tous les corps, et aucun d’eux ne remportera un avantage signalé que je rende justice au courage qu’il aura déployé. Vous et moi nous avons été calomniés, des hommes indignes d’apprécier vos travaux ont vu dans les marques d’attachement que vous m’avez données, un zèle dont j’étais le seul objet. Que vos services futurs leur apprennent que c’était la patrie par-dessus tout que vous serviez en m’obéissant, eu que si j’ai quelque part à votre affection, je le dois à mon ardent amour pour la France notre mère commune. Soldats ! encore quelques efforts et la coalition est dissoute. Napoléon vous reconnaîtra aux coups que vous allez porter. Sauvez l’honneur, l’indépendance des Français, soyez jusqu’à la fin tels que je vous ai connus depuis vingt ans, et vous serez invincibles. »

 Le 25 juin à midi et demi, l’Empereur quitta l’Elysée sans suite ; il monta dans la voiture du grand-maréchal [Bertrand] qui l’attendait à la porte du jardin dans les Champs-Elysées ; le comte Bertrand était avec lui et Noverraz sur le siège. Dans le même moment, les voitures de l’Empereur prenaient la rue du faubourg-Saint-Honoré, emmenant à la Malmaison les généraux Gourgaud et Montholon, aides de camp de l’Empereur, le comte de Las Cases, chambellan. Le baron de Mesgnigny, écuyer de l’Empereur était à cheval à la portière de la première voiture qui suivie de l’escorte, laissait croire que l’Empereur quittant la voiture du grand-maréchal monta dans la sienne pour se rendre à la Malmaison où il fut reçu par sa fille d’adoption la reine Hortense, avec une affection aussi respectueuse que touchante. Vingt-cinq hommes de la Garde impériale à pied, commandés par un officier s’y trouvaient pour veiller à la sûreté de l’Empereur dans cette résidence.

Avant de quitter Paris, l’Empereur avait demandé au gouvernement provisoire deux frégates et des passeports pour passer en Amérique, il avait fait brûler par M. Rathery, son secrétaire, les lettres, les mémoires et les pétitions dont les noms pouvaient compromettre les signataires. Je restai quelques heures plus tard que l’Empereur à l’Elysée-Bourbon pour ramasser tout ce qui était à son usage et attendre aussi des emplettes que j’avais faites et qui n’arrivaient pas. Ma famille était autour de moi, consternée d’un départ qui nous séparait peut-être pour jamais et aussi malheur qui frappait le pays. Le moment de la séparation fut cruel, il devait l’être, je me jetai tour à tour dans les bras de mon père, de mes sœurs, des mes frères et de mon beau-frère, et j’en sortis en les priant de calmer une douleur qui ne me rendait plus maître de la mienne. Nous nous quittâmes en nous promettant de nous revoir le lendemain et les jours suivants à la Malmaison, si l’Empereur y passait quelques jours.

L’Empereur, à la Malmaison, qui lui rappelait ses premières années de gloire et de bonheur, était entouré de soins et d’affection par la reine Hortense et de dévouement par les officiers généraux et autres qui s’offraient à l’accompagner dans sa mauvaise fortune. Le comte Bertrand, le duc de Rovigo, les généraux Lallemand, Montholon, Gourgaud, se partagèrent auprès de sa personne le service d’aides de camp, les chefs d’escadrons de Résigny et Planat, celui d’officiers d’ordonnance, auxquels s’adjoignirent le capitaine Mercher et Schultz. Ce dernier avait accompagné l’Empereur à l’île d’Elbe ; lui et plusieurs autres sollicitèrent la veille du départ pour la Malmaison, l’honneur d’y suivre l’Empereur. M. le baron de Montaran y remplissait le service d’écuyer, le comte de Las Cases celui de chambellan, son fils et M. de La Pagerie, celui de pages. Le service de Bouche était très nombreux, celui de la Chambre était le même qu’à Paris.

Dans les quelques jours passés à la Malmaison, l’Empereur fut visité par ses amis qui à toute heure de la journée étaient sur la route pour lui apporter des nouvelles ; il les questionnait avec anxiété. Au nombre de ceux qui vinrent, se trouvèrent le comte de La Valette, le duc de Bassano, le général Flahaut, le général de La Bédoyère, le général Caffarelli, M. Poggi ; et les princes Joseph, Lucien et Jérôme, ses frères ; les dames qui avaient conservé un profond attachement pour lui ne lui manquèrent point non plus. Le salon de la reine Hortense se remplissait le soir de Mmes les comtesses Bertrand, Montholon, Caffarelli. Les duchesses de Rovigo, Bassano, les comtesses Regnault de Saint-Jean d’Angély, Walewska et d’autres dont le nom m’échappe, vinrent à la Malamaison et ne manquèrent point au malheur. Mme P*** vint aussi apporter des consolations de cœur qui furent appréciées de l’Empereur ; son souvenir, sur le rocher de Sainte-Hélène, est venu quelquefois chasser les ennuis de la captivité, en se rappelant et son âme et sa beauté.

L’Empereur attendait assez impatiemment l’arrivée des passeports qu’il avait demandés, et l’ordre qui mettait deux frégates à sa disposition pour passer en Amérique. Lorsque le 25 juin, le général Becker vint à la Malmaison pour y prendre le commandement de la Garde de l’Empereur, et veiller autant à la conservation de sa personne, qu’au respect qui lui était dû, la reine Hortense crut qu’on allait arrêter l’Empereur : elle en fut effrayée, elle allait se jeter entre Sa Majesté et celui chargé de cette mission, lorsqu’on lui dit que l’ennemi approchait de Paris. Ce général n’était envoyé que pour veiller à la sûreté personnelle de l’Empereur.

Le général Becker, aussitôt arrivé, demanda à être introduit auprès de l’Empereur et lui présenta la lettre du ministre de la Guerre, le prince d’Eckmühl [Davout], ainsi conçue :

« Paris, 25 juin 1815, à quatre heures de l’après-midi.

« Monsieur le Général,

« J’ai l’honneur de vous prévenir que la commission du gouvernement vous a nommé pour aller commander la Garde de l’empereur Napoléon à la Malmaison.

« L’honneur de la France commande de veiller à la conservation de sa personne et au respect qui lui est dû. L’intérêt de la patrie exige qu’on empêche les malveillants de se servir de son nom pour exciter des troubles.

« Monsieur le général, votre caractère connu est une garantie pour le gouvernement et pour la France que vous remplirez ce double but. Je vous invite à vous rendre de suite à la Malmaison, à vous faire reconnaître par la Garde et à prendre toutes les dispositions pour remplir ce double objet.

« Recevez, etc.

« Le maréchal ministre de la Guerre,

« Prince d’Eckmuhl. »

Cette mesure dictée par le duc d’Otrante [Fouché], à laquelle se soumettait le ministre de la Guerre, sous le masque de l’intérêt, n’était autre qu’un moyen de surveiller les actions de l’Empereur ; le besoin pour eux devenait d’autant plus nécessaire, que l’un et l’autre de ces hommes d’Etat étaient déjà abouchés pour le retour de Louis XVIII avec le baron de Vitrolles, agent du Roi.

L’Empereur ne le laissa pas ignorer au général Becker qui, dans cette circonstance, eut la conduite la plus honorable.

A mon retour de Sainte-Hélène, j’ai eu l’honneur de voir souvent ce général, et voici ce qu’il me disait de cette affaire :

— Lorsque j’acceptai cette mission, ce ne fut qu’en vue de servir l’Empereur et de protéger sa personne ; je ne soupçonnais pas alors ce qui me fut révélé quelques jours plus tard, que le duc d’Otrante et le prince d’Eckmühl traitaient avec les agents royalistes. L’Empereur, me dit-il, fut blessé de la manière dont je lui étais envoyé, il eût désiré que le gouvernement l’informât officiellement d’un acte qu’il regardait comme une affaire de forme et non comme une mesure de surveillance à laquelle il était inutile de l’assujettir. La pensée que l’Empereur put croire que je pourrais me prêter à tout autre rôle que celui d’un brave soldat qui venait pour veiller à son salut, me révolta, et je lui dis que, si ma présence à la Malmaison pouvait éveiller un semblable soupçon, je donnerais immédiatement ma démission au gouvernement, de la mission qui m’était confiée. L’Empereur vit, me dit-il, combien j’étais blessé et me dit : — Rassurez-vous, général, si l’on m’avait laissé le choix d’un officier, je vous eusse désigné de préférence, car depuis longtemps je connais votre loyauté. Il m’entraîna dans le jardin et nous causâmes de Paris. »

Ce général me rappela qu’à bord de la Saale, je lui avais donné une chemise de l’Empereur qu’il conservait précieusement.

L’Empereur ne voyait pas sans frémissement l’armée ennemie s’avancer sur Paris sans qu’on lui opposât de résistance et sans qu’on s’occupât de défendre cette ville. Il en causait avec son entourage ; des troupes légères pouvaient se porter sur la Malmaison, l’armée ennemie disait-on, était près de Paris. Ce qu’il avait prédit se réalisait. Les commissaires français se plaignaient de la mauvaise foi qu’apportaient les Alliés à traiter, l’anxiété des gouvernants redoublait, le retard que mettait l’Empereur à s’éloigner de la Malmaison leur faisait craindre qu’une détermination toute spontanée ne portât l’Empereur à se mettre à la tête de l’armée et ne détruisit tout l’échafaudage de trahison qui livrait Paris à l’ennemi.

Ce fut seulement le 27 que le grand-maréchal, qui était à Paris pour obtenir de la Commission du gouvernement, qu’on mît à la disposition de l’Empereur deux frégates pour le conduire aux Etats-Unis, écrivit à Sa Majesté que le ministre de la Marine mettait à sa disposition les deux frégates du port de Rochefort, et prévint Sa Majesté que tous les ordres relatifs aux relais sur la route étaient donnés ; les frégates ne devaient point quitter la rade de Rochefort avant que les sauf-conduits fussent arrivés.

Le duc d’Otrante autorisait verbalement le comte Bertrand à prendre aux Tuileries, où l’ordre était donné de ne plus rien laisser sortir, un service complet de douze couverts, le service de porcelaine dit des « quartiers généraux », six services de douze couverts en linge damassé, six services en linge d’office, douze paires de draps de premier choix, douze paires de draps de service, six douzaines de serviettes d’appartement, deux voitures de voyage, trois selles et brides d’officier général, trois selles et brides de piqueurs, quatre cents volumes à prendre dans la bibliothèque de Rambouillet, diverses cartes géographiques, et 100 000 francs pour les frais généraux du voyage. C’était ce qu’accordait le gouvernement à celui qui avait gouverné la France avec tant de gloire, et donné des fortunes considérables à ceux qui l’entouraient ; celui même qui permettait d’emporter ce modique mobilier, avait reçu de lui 200 000 livres de rente.

Malgré toutes les invitations faites à l’Empereur soit par lettres, soit par communication verbales, par le gouvernement provisoire de quitter la Malmaison, l’Empereur n’en tenait aucun compte ; le général Becker reçut l’ordre de se rendre à Paris au sein de la Commission qui lui intima de partir le soir même incognito avec l’Empereur pour Rochefort. Il recevait en même temps un passeport qui autorisait ce général à se rendre dans cette ville avec son secrétaire et son domestique. Ce secrétaire devait être l’Empereur !

Cet ordre ridicule ne fut pas plus écouté que les précédents ; il porta l’Empereur à faire déclarer à la Commission du gouvernement provisoire par le général Becker qu’il renonçait à partir pour Rochefort ; attendu que les communications n’étaient pas libres, il ne trouvait pas une garantie suffisante pour sa sûreté personnelle ; que, d’ailleurs, arrivant à cette destination, il devait se considérer comme prisonnier puisque son départ de l’île d’Aix était subordonné à des passeports qui lui seraient sans doute refusés pour se rendre en Amérique ; qu’en conséquence, l’Empereur était déterminé à attendre son arrêt à la Malmaison ; qu’il attendrait qu’il soit statué sur son sort par le duc de Wellington auquel le gouvernement pouvait annoncer cette résignation ; qu’il restait donc à la Malmaison, persuadé qu’on n’entreprendrait rien contre lui qui ne fût digne de la nation et de son gouvernement.

Depuis le 25 juin, les messages étaient fréquents entre le gouvernement et le général Becker à la Malmaison. Les amis de l’Empereur venaient en grand nombre, mais le 28, la fermeture des barrières et la barricade élevée au pont de Neuilly, offraient des difficultés pour arriver jusqu’à lui. Ce même jour cependant, je vis encore mon beau-frère et ma sœur qui m’entretinrent de l’agitation de Paris ; on ne comprenait pas le calme de l’Empereur à l’approche de l’ennemi.

Mme P*** [Pellapra], dans l’après-midi de cette journée, me fit prévenir par son domestique qu’elle m’attendait dans une des rues de Rueil ; je m’y rendis aussitôt. Elle m’assura qu’elle savait, à n’en pouvoir douter, que le duc d’Otrante traitait en ce moment avec M. de Vitrolles, agent de Louis XVIII, et que le prince d’Eckmühl, tout en concentrant des forces sous Paris, en paralysait l’action ; que j’eusse à en prévenir l’Empereur ; que le premier de ces deux ministres était homme à livrer Sa Majesté s’il y trouvait son profit.

Pendant que j’étais avec cette dame, une partie de la Garde qui était à Rueil se mettait sous les armes. Inquiet de ce que ce pouvait être, je la quittai pour rentrer à la Malmaison, où j’appris que l’ennemi approchant, le général Becker venait de recevoir l’ordre de faire détruire les ponts de Chatou et de Bezons avec ordre de se garder militairement sur ces routes.

[Note de Marchand en marge de son manuscrit :] Bien résolu à défendre l’Empereur avec quelques centaines d’hommes qu’il avait sous ses ordres, auxquels s’adjoignaient les généraux et officiers d’ordonnance qui étaient auprès de lui.

Saint-Denis [mamelouk Ali] avait été envoyé à Versailles par l’Empereur pour y prendre des fusils de chasse, des pistolets d’arçon et une boîte de deux paires de beaux pistolets ; il avait trouvé la route libre, mais on s’inquiétait que l’Empereur restât si paisiblement à la Malmaison quand des coureurs pouvaient tomber sur lui à l’improviste. MM. de Bassano, La Valette, le duc de Rovigo [Savary], le général Bertrand étaient auprès de lui. Le soir, lorsque l’Empereur rentra dans son intérieur, je lui dis ce que j’avais appris de l’esprit de Paris, de la volonté de se défendre si Sa Majesté paraissait, mais qu’en son absence, il y aurait inertie complète et que les Bourbons seraient reçus, que Mme P***, que j’avais vue à Rueil m’avait chargé de lui dire que le duc d’Otrante traitait avec M. de Vitrolles, et que les commissaires envoyés au camp ennemi n’étaient point écoutés.

— Tout ce que je leur ai dit se vérifie, me répondit l’Empereur, La Fayette est un niais, et ces gens-là, qui ne connaissent pas l’esprit de la France, perdent le pays.

Dans la nuit du 28 au 29, le duc Decrès et le comte Boulay de La Meurthe vinrent à la Malmaison. L’Empereur était couché depuis plusieurs heures lorsque j’entrai doucement chez lui pour le prévenir de l’arrivée de ces messieurs.

Lorsqu’ils furent introduits, ils déclarèrent à l’Empereur que l’armée ennemie autour de Paris donnait des craintes pour sa sûreté personnelle. Le gouvernement s’était décidé à regarder comme non avenu l’article de l’arrêté qui, en mettant les frégates à sa disposition, prescrivait qu’elles ne sortissent pas sans sauf-conduit ; que l’intérêt de l’Etat aussi bien que le sien exigeait impérieusement qu’il partît aussitôt ; des passeports étaient apportés pour toutes les personnes qui se proposaient de partager l’exil de l’Empereur. Sa Majesté les entretint quelque temps des malheurs qu’il voyait fondre sur la patrie et les congédia l’un et l’autre. En recevant ses adieux ils se retirèrent dans un état qui attestait le profond chagrin de leur âme.

Dans la journée, M. Corvisart était venu à la Malmaison avec un de ses élèves, jeune praticien qu’il venait présenter à l’Empereur. M. Foureau de Beauregard, son médecin à l’île d’Elbe, ayant été nommé député dans son département, et devant continuer sa législature, se promettait de rejoindre l’Empereur plus tard, mais ne pouvait pour le moment s’empêcher de remplir le mandat qu’il tenait de ses concitoyens. Ce jeune homme, M. Maingaut, était appelé à le remplacer.

Après sa présentation, l’Empereur lui dit de prendre les ordres du grand-maréchal, et resta une bonne demi-heure à se promener dans le jardin avec M. Corvisart.

En le quittant, l’Empereur rentra chez lui et m’appela comme il était dans l’habitude de le faire. Il me remit un petit flacon de la longueur de quinze lignes sur quatre ou cinq de largeur, renfermant une liqueur rouge, me recommandant de ne point le laisser voir de personne, et ajouta :

— Arrange-toi pour ce que je l’aie sur moi, soit en l’attachant à ma veste ou autre partie de mon vêtement, toujours de manière à ce que je puisse m’en saisir facilement.

Dans le moment même, on vint le prévenir que le duc de Bassano ou le comte de La Valette était au salon. Je restai seul avec ce flacon qui recélait une mort prompte, je ne pouvais en douter ; mes réflexions furent des plus tristes jusqu’au soir où je revis l’Empereur à son coucher.

Après lui avoir raconté ce que m’avait dit Mme P***, j’allais me retirer, lorsqu’il me demanda ce que j’avais fait du flacon qu’il m’avait remis. Je lui montrai le bout de sa bretelle de gauche qu’il pouvait saisir avec la main droite facilement, et sous cette bretelle, je lui montrai un petit sac en peau contenant le flacon qui entrait et sortait librement, maintenu par un œillet dans lequel était passé un cordon. Il examina le tout, sortit et rentra le flacon, puis me regardant il me dit :

— C’est bien !

Et comme il s’aperçut combien mon âme était profondément affligée, il appuya sa main sur ma joue en me disant de tout préparer pour son départ qui très probablement aurait lieu le lendemain.Comptant sur un départ qui pouvait avoir lieu d’un moment à l’autre, je m’entendis avec M. Colin, contrôleur de la Maison de l’Empereur, honnête homme autant que dévoué à l’Empereur, le priant d’avoir soin que les voitures qui devaient transporter l’argenterie et les porcelaines dites des « quartiers généraux » fussent toujours prêtes à recevoir les chevaux de poste, et se mettre en route : il me remit un état de tout ce qu’elles contenaient. Il ne s’était pas arrêté à un service d’argenterie de douze couverts comme le faisait généreusement le duc d’Otrante envers son maître, il joignit toute l’argenterie venue avec le service de l’Empereur à l’Elysée à celle apportée des Tuileries ; ce qui indique comment, après en avoir vendu une grande quantité à Sainte-Hélène, il en restait encore beaucoup après la mort de Sa Majesté.

L’Empereur, le matin de son départ, m’entretint et me dit d’assurer ceux de ses serviteurs qui l’accompagnaient que leur existence était assurée. Je pris la liberté de lui répondre qu’ils s’estimaient tous heureux de pouvoir offrir leur dévouement.

Une indemnité fut donnée à chacun d’eux comme frais de route par le grand-maréchal. J’appris que Ferdinand, cuisinier à l’île d’Elbe, ne suivait pas l’Empereur, et que le roi Joseph s’était empressé de mettre le sien à sa disposition. Il mit aussi autour de son corps le collier de diamants que la reine Hortense l’avait supplié d’accepter comme pouvant lui être nécessaire dans ce moment d’infortune suprême.

L’Empereur ayant déterminé les routes par lesquelles passeraient les voitures pour se rendre à Rochefort, fit donner 1 800 francs au général Montholon et 1 500 au général Gourgaud pour les frais de poste de Paris à cette ville. Quelques sommes de 10 000 francs furent distribuées à des personnes qu’il ne pouvait emmener avec lui, et qui se trouvaient gravement compromises, M. Poggi et autres.

Les généraux Chartran et Piré vinrent demander qu’on leur donnât les moyens de se soustraire à la persécution dont ils allaient être menacés. Il y avait un peu d’exaspération dans leurs paroles, l’Empereur en fut prévenu, le vit et dit qu’il était juste que des gens qui s’étaient sacrifiés pour lui s’adressassent à lui ; il fit donner à chacun d’eux 10 000 francs pour subvenir aux premiers besoins, et se plaignant de ne pouvoir en faire autant pour tous ceux qui allaient souffrir pour sa cause.

Depuis le retour de Waterloo, les personnes qui entouraient l’Empereur lui conseillaient de se rendre en Angleterre. L’Empereur dont l’existence politique était terminée, disait-il, préférait les Etats-Unis, c’était pour cette destination qu’il allait se mettre en route, lorsque dans la matinée des cris de : « Vive l’Empereur ! A bas les Bourbons ! » « A bas les traîtres ! » se firent entendre de la route.

C’était une division revenant de la Vendée qui, sachant l’Empereur encore à la Malmaison, s’était arrêtée devant le parc, et ne voulait pas faire un pas de plus, sans voir ou emmener l’Empereur. Ce cri de : « Vive l’Empereur ! » gage si souvent certain de la victoire, qui arrivait jusqu’à nous, réveilla dans les âmes guerrières qui entouraient l’Empereur, l’amour des combats. L’Empereur lui-même laissa son grand cœur se prendre d’enthousiasme aussi sans doute, puisque après avoir reçu le général commandant de cette division, il fit venir le général Becker et lui dit qu’il différait son départ de quelques heures, le temps qu’il pût soumettre au gouvernement la proposition qu’il lui faisait de reprendre, au nom de Napoléon II, le commandement de l’armée, en lui développant le plan d’opérations qui assurait toutes les chances de succès pour rejeter en peu de jours l’ennemi au-delà de la frontière. Le général Becker témoigna de son dévouement en n’hésitant pas à se charger d’une mission qui pouvait lui attirer le blâme du gouvernement, mais il voyait une chance de salut dans les combinaisons posées par l’Empereur pour le pays, il partit. Ce fut avec beaucoup de peine qu’il parvint au sein de la Commission par les obstacles qu’il rencontra sur sa route.

Le duc de Bassano, qui était venu travailler avec l’Empereur, le quitta, peu après le départ du général, pour travailler au retour de l’Empereur si son offre était acceptée.

Il n’en était pas ainsi. La proposition fut reçue avec effroi ; on croyait l’Empereur loin de Paris et les offres qu’il faisait faire renversaient trop complètement les négociations si péniblement élaborées avec les agents royalistes pour qu’elles fussent acceptées par le président du Conseil, et aussi par les membres de cette Commission qui ne se laissaient plus que guider par lui. Tout d’abord il fut répondu par le duc d’Otrante que ses offres ne pouvaient être acceptées et des reproches furent adressés au général en termes amers de s’être chargé de cette mission quand il avait celle d’être sur la route de Rochefort, et qu’il était urgent qu’il repartît aussitôt, la personne de l’Empereur n’étant plus en sûreté aux environs de Paris. Le général ayant demandé d’être porteur d’une décision du gouvernement sur le résultat de sa mission, le duc d’Otrante écrivit aussitôt au duc de Bassano qu’il supposait être encore à la Malmaison, le billet suivant :

« Le gouvernement provisoire ne pouvant accepter la proposition que le général Becker vient de lui faire de la part de Sa Majesté, par des considérations que vous saurez apprécier vous-même, je vous prie, monsieur le duc, d’user de l’influence que vous avez constamment exercée sur son esprit, pour lui conseiller de partir sans délai, attendu que les Prussiens marchent sur Versailles, etc.

« Le duc d’Otrante. »

Pendant que le général Becker était à Paris, M. le comte de La Valette, ce fidèle ami de l’Empereur, était arrivé à la Malmaison et donnait à Sa Majesté l’état des esprits dans la capitale ; chacun attendait avec anxiété le moment où l’Empereur demanderait ses chevaux pour se mettre à la tête de l’armée, lorsque le général Becker vint mettre un terme à nos illusions de bonheur : le gouvernement provisoire refusait l’offre de l’Empereur.

Sa Majesté prit connaissance du billet adressé au duc de Bassano, puis, sans que rien troublât l’émotion de son visage, donna des ordres pour son départ. Rentré chez lui accompagné du grand-maréchal il dit :

— Ces gens-là perdent la France.

Il quitta son uniforme des chasseurs de la Garde, mit un habit marron, une culotte bleue avec bottes à l’écuyère et sur sa tête un chapeau rond à larges bords. L’Empereur causait tout en s’habillant, avec le calme d’une âme sereine qui, jusqu’au dernier moment, a voulu défendre les intérêts du pays.

Il passa au salon où se trouvait la reine Hortense dont les larmes émurent son cœur, et qui se montra pleine de dévouement et de tendresse. Il l’entraîna avec lui au jardin et ne voulut pas qu’elle allât plus loin. Il reçut les derniers embrassements de cette princesse, dit un dernier adieu à quelques amis qui se trouvaient là, ainsi qu’à Mmes de Vicence, Caffarelli et Walewska, donna son cheval à son écuyer le baron de Montaran et s’éloigna d’amis qui tous éclataient en sanglots, se dirigeant vers la petite porte du parc.

Une calèche attelée de quatre chevaux de poste qui devaient être précédés d’Amodru, piqueur faisant l’office de courrier, l’attendait depuis près d’une heure.

L’Empereur y monta suivi du général Becker, du grand-maréchal et du duc de Rovigo qui l’accompagnaient, tous les trois en bourgeois.

Saint-Denis, qui devait monter sur le siège, avait pourvu la voiture d’amples provisions et d’autant de paires de pistolets que de personnes, s’en étant réservé deux paires pour lui. J’avais mis 20 000 francs en or dans un petit coffre pour y puiser dans les besoins de la route. »

           

 

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( 18 juin, 2020 )

Un témoignage sur la bataille de Waterloo…

Le texte qui suit est l’oeuvre de J.-B. Decoster. A l’époque de la bataille, ce dernier était à la fois paysan et cabaretier. Il occupait une maison non loin de l’actuel monument à l’Aigle Blessé. Celle-ci est d’ailleurs toujours visible sous le nom de « Maison Decoster ». Le 18 juin 1815, Decoster dut rester toute la journée à proximité de l’Empereur pour le renseigner si nécessaire sur la topographie du site de la bataille. On lui attacha les mains sur son cheval et le fit maintenir en selle par un chasseur de l’escorte, tant sa frayeur était grande. Il fut relâché à Charleroi. Son témoignage, assez court, fut la première fois dans la  » Revue de l’Empire  » du 1er mai 1843. 

Jean-Baptiste Lacoste, agriculteur des environs de Waterloo, qui le jour de cette bataille fut placé près de Napoléon pour l’instruire des localités, racontait ainsi dernièrement les faits dont il avait été le témoin oculaire en 1815. Waterloo est à trois lieues de Bruxelles. On y arrive en traversant le bois de Soignes. Un témoignage sur la bataille de Waterloo... dans TEMOIGNAGES 18juin1815En avant de Waterloo se trouve la petite élévation de Mont-Saint-Jean ; la vallée qui la longe de l’est à l’ouest ; en pente douce, à quatre cent cinquante pas de largeur et quarante pieds de profondeur. Ce fut là le champ de bataille. Napoléon était au midi, Wellington au nord. C’était le 18 juin au matin. Le temps était sombre. Les soldats, inondés de pluie, dormaient en attendant le jour qui devait être le dernier jour pour un si grand nombre d’entre eux. Quelques  » Qui vive ?  » de loin en loin, et le bruit du tonnerre qui grondait sans cesse, interrompaient seuls le silence. On aurait pu se parler de l’une à l’autre armée tant elles étaient rapprochées. Conduit vers Napoléon, je le trouvai près d’une espèce de tour d’observation bâtie en bois, visible de fort loin dans la campagne. Près de là était le château de Gomond [d'Hougoumont] , également distant des deux armées française et anglaise, et contre lequel venait d’être dirigée une  » attaque très vive de la part des Français qui voulaient s’en emparer et en chasser trois mille Anglais qui l’occupaient. Ce fut là le commencement de la bataille. Il se fit en cet endroit un grand carnage, le château fut brûlé. L’Empereur qui s’était placé sur une petite éminence auprès de la ferme de la Belle-Alliance, reprit sa première position. Cent pièces de canon tiraient alors de la droite française sur la gauche anglaise.L’Empereur paraissait de fort bonne humeur et plein de confiance. Il parlait beaucoup aux prisonniers de marque qui lui étaient amenés, et prenait souvent du tabac. La canonnade dura jusqu’à quatre heures et le combat ne cessa d’être meurtrier ; enfin l’on vit l’armée anglaise faire un mouvement pour se porter sur la chaussée de Bruxelles, comme pour prendre le devant en cas de retraite. Bientôt l’attention de Napoléon se porta vers sa droite, d’où il recevait des avis secrets qui le rendaient soucieux.  A six heures les Prussiens arrivent et débordent nos lignes. L’Empereur les repousse, et il était temps, car leur canon envoyait des balles jusqu’à la ferme de La Belle-Alliance, près de laquelle il se trouvait. Il changea de position à six heures. A sept heures les Prussiens, qui s’étaient de nouveau avancés, rétrogradèrent encore. De tous côtés l’infanterie et la cavalerie française se battaient contre eux et les Anglais avec acharnement ; le bruit dominant était alors comme celui qu’aurait fait un grand nombre de chaudronniers à l’ouvrage ; c’étaient les coups de sabres tombant sur les casques et les cuirasses.La maison dite de  » La Haie-Sainte « , située dans le creux du vallon, fut prise et reprise plusieurs fois sous les yeux de Napoléon, avec grand courage de part et d’autre. Enfin, après trois heures de mêlée, elle resta aux Français, ceux qui la défendaient n’ayant plus de munitions.L’intérieur de cette maison était jonché de cadavres et tous les murs rouges de sang.L’Empereur dit alors que la victoire était assurée.  Mais bientôt un corps de cuirassiers français rétrograda en confusion sans qu’on sût pourquoi. L’Empereur le fit remplacer par quinze cents hommes de sa vieille garde. Il leur parla, mais ne les accompagna pas. Leur charge fut terrible. Mais bientôt je les vis redescendre en désordre comme mêlés avec l’ennemi, dont toute la ligne parut s’ébranler en même temps et marcher en avant. C’était au coucher du soleil ; j’entendis alors l’Empereur dire au général Bertrand,  » il faut s’en aller « . Il partit, en effet, suivi par environ cinquante personnes, et je marchais en avant pour leur montrer le chemin. On s’éloigna ainsi au galop à travers champs, la chaussée étant encombrée. Il était près de onze heures lorsqu’on atteignit Genappe, et le désordre était à son comble ; de là on me renvoya. En revenant chez moi, on me prit mon cheval, et je faillis plusieurs fois être tué. Enfin, accablé de fatigue et mourant de faim, je regagnai ma maison, où il ne restait plus ni poutres ni fenêtres. Mes récoltes étaient perdues, un voisin m’apprit que ma famille était cachée dans le bois de Soignes, où je fus la rejoindre. Le lendemain je parcourus le champ de bataille et visitai le petit château de Gomond, qui était criblé de mitraille et rempli de morts. Sur les débris des murs du jardin et de la cour, on voyait en plusieurs endroits les empreintes de mains sanglantes. C’étaient des blessés qui, avant d’expirer, étaient venus s’appuyer contre ces murs. On voyait au-dessous des traînées de sang, jusqu’aux endroits où ils étaient allés tomber. On a depuis enterré dans ce jardin six mille cadavres que l’on essaya inutilement de brûler.Dans un petit bois de chêne qui ombrageait le château et qui fut pris et repris par les Anglais et les Français alternativement, je vis un arbre dont le tronc, n’ayant pas un pied de diamètre, portait l’empreinte de quatre-vingt balles.  Tout le champ de bataille de Waterloo, trempé de pluie et de sang, pétri avec la moisson de seigle et de maïs, par les pieds des chevaux, ressemblait à une espèce de pâte.Il présentait alors à l’œil vingt-cinq mille morts et blessés au moins, et un plus grand nombre de chevaux dans le même état. La terre était jonchée d’armes, de selles, de brides, de sacs, de vêtements divers, de débris de cartouches, de livrets militaires, etc. Le lendemain on consuma sur des bûchers dressés à la hâte, et l’on enterra dans des espèces de tranchées qui traversent le champ de bataille, les corps qui semblaient ne plus respirer, sans s’informer bien strictement s’ils n’auraient pas pu être ramenés à la vie. Le reste fut aussi bien soigné qu’il fut possible. Ceux qui furent les derniers transportés dans les hôpitaux guérirent le plus vite ; le froid des nuits, l’abstinence entière, la tranquillité qui régnait autour d’eux avait éloigné ou tempéré la fièvre, mais ils avaient horriblement soif.

DECOSTER.

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( 22 novembre, 2019 )

Le général Haxo en 1815

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Le général du génie Haxo avait été chargé par le duc de Berry de reconnaître les positions en avant de Paris pour arrêter Napoléon, et il voulut couper des ponts ; mais les habitants s’opposèrent à son dessein. Le 20 mars 1815, avec son bataillon de sapeurs, il prit la route du Nord. Le surlendemain, à Beaumont, sur l’ordre des princes, il reprenait le chemin de Paris, et, avec lui, ses sapeurs « déjà fort inquiets et impatients ». Le lieutenant-général Haxo était employé au Comité central des fortifications en sa qualité d’inspecteur général du génie, lorsqu’il fut question de former dans Paris une armée aux ordres de S. A. R. Mgr. Le duc de Berry. Vers le 10 mars, il fut nommé par le ministre de la guerre commandant du génie à cette armée et, après avoir pris les ordres de S. A. R., il s’occupa de suite à organiser le matériel nécessaire à son service. Il reconnut, en avant de Paris, à la hauteur de Corbeil, une position dans laquelle il proposait de réunir les troupes et d’essayer de combattre. Quelques jours après, en conséquence des ordres de S. A. R., il envoya des officiers du génie pour faire couper les ponts de Joigny, de Montereau, de Notent, etc. ; mais ils ne purent remplir l’objet de leur mission, parce que les habitants s’y opposèrent. Le 19 mars, le lieutenant-général Haxo se rendit à Villejuif où devait se réunir le quartier général. Mais il ne s’y trouva que le maréchal duc de Tarente, les généraux Rapp et Ruty. Vers le matin, il reçut l’ordre de rétrograder avec son matériel et son personnel et de se rendre à Saint-Denis où le quartier-général devait être établi. Il attendit la pointe du jour pour se mettre en marche, de crainte de manquer pendant l’obscurité un bataillon de sapeurs qui, depuis les ordres de la veille, était attendu à Villejuif.

Le 20 mars, il rentra à Paris vers 8 heures du matin, trouva les Tuileries désertes et, après s’être arrêté environ une heure pour réunir ses officiers et s’assurer du départ du bataillon de sapeurs pour Saint-Denis, il se rendit lui-même dans cette ville. Il y trouva le maréchal duc de Tarente de qui il reçut l’ordre d’aller coucher le même soir à Moisselles et de continuer le lendemain sa retraite vers les places du Nord. Dans ce moment, les troupes du général Maison l’abandonnèrent ; mais les sapeurs demeurèrent tranquilles parce qu’on avait eu soin de les tenir séparés des autres soldats.

Le 21 mars, il se trouva absolument seul avec le général Ruty, quelques officiers d’artillerie et les ofliciers de troupe du génie qui étaient sous ses ordres. Il se remit en marche et arriva d’assez bonne heure où Beaumont où il jugea à propos de demeurer pour  faire donner des vivres aux soldats et pour attendre de nouveaux ordres de la part du général Belliard, chef de l-état-major général, qui s’était rendu à Beauvais pour rejoindre les princes et leur en demander. Impatient de ne pas voir revenir ce général, il prit vers 2 heures de l’après-midi le parti de se mettre avec le général Ruty dans une chaise de poste pour aller lui-même jusqu’à Beauvais et tâcher de recevoir des ordres des princes. A pou de distance de cette ville, il rencontra le général Belliard qui revenait et qui lui annonça que leurs Altesses royales en étaient parties et l’avaient chargé de nous remercier et de nous congédier. Cette nouvelle fut confirmée par M.  le maréchal de camp comte de La Roche Aymon qui revenait lui-même de Beauvais. En conséquence, le lieutenant-général Haxo retourna à Beaumont et fît annoncer cet événement le 22 aux soldats déjà fort inquiets et impatients. A son retour à Paris, il fut présenté à Bonaparte avec tous les officiers généraux du génie qui s’y trouvaient. Celui-ci lui reprocha plusieurs fois d’avoir voulu arrêter sa marche en faisant couper les ponts de Joigny, Montereau, etc., chose dont il avait eu connaissance par les ordres écrits et signés par le général Haxo qui étaient tombés entre ses mains, et c’est sans doute par suite du mécontentement qu’il en eut qu’il supprima la place de commandant du génie de la garde pour en priver le lieutenant-général Haxo qui en était pourvu à l’époque de l’abdication.

Paris, 24 octobre 1815.

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1815. 1ère série [seule série parue] »,Librairie Ancienne, Honoré Champion, Editeur,1911 pp.288-291).

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( 18 novembre, 2019 )

A propos de Junot…

A propos de Junot… dans TEMOIGNAGES junot

Psychologiquement très perturbé, le duc d’Abrantès est mort le 29 juillet 1813, des suites de ses blessures, après s’être défenestré. Cette lettre de Napoléon est adressée au général Savary, duc de Rovigo, Ministre de la police générale.

Dresde, 7 août 1813

Je reçois votre lettre du 2 août. J’ai éprouvé une véritable peine de ce que vous m’avez écrit de ce pauvre Junot. Il avait perdu mon estime dans la dernière campagne [celle de Russie], mais je n’ai pas pour cela cessé de lui être attaché. Aujourd’hui il a recouvré cette estime, puisque je vois que sa pusillanimité était déjà l’effet de sa maladie. J’approuve toutes les propositions que bous me faites. Voyez l’archichancelier, à qui j’écris. On peut sans difficulté mettre les deux demoiselles [filles de Junot] à Ecouen. Vous ne me faites pas connaître l’âge des deux enfants.

Parlez aussi à l’archichancelier de la duchesse d’Istrie [veuve du maréchal Bessières, tué le 1er mai 1813 près de Weissenfels], et voyez ce qu’il faut faire pour arranger ses affaires ; mon intention est aussi de l’aider.

(« Lettres inédites de Napoléon 1er (An VIII-1815). Publiés par Léon Lecestre » Plon, 1897, tome II, pp.279-280).

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( 13 novembre, 2019 )

Autour du passage de la Bérézina…

Autour du passage de la Bérézina... dans HORS-SERIE Bérézina1

Les pontonniers, sans oublier les autres…

« A plusieurs reprises les ponts se rompirent sous le fardeau, et il s’écoula du temps avant que les pontonniers qui étaient déjà très fatigués et sans nourriture aucune, eussent réussi à les rétablir. Mais ces braves gens, dans l’eau jusqu’à la poitrine, travaillèrent avec le plus grand zèle et la plus rare abnégation, et ils se dévouèrent à une mort certaine pour sauver l’armée.» (« La campagne de 1812. Mémoires du Margrave de Bade… », Fontemoing et Cie, 1912, p.123).

Durant la campagne de Russie, l’auteur, Guillaume de Hochberg (1792-1859) commandait une brigade badoise, faisant partie de la 26ème division (Daendels) et du 9ème  corps d’armée (maréchal Victor).

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«On a donné les plus justes éloges tant aux ouvriers d’artillerie et du génie qu’aux pontonniers et aux marins dela Garde qui avaient été mis à la disposition du général Éblé. Il est presque incroyable, que dans une si rude saison, et exténués par les misères et les fatigues communes, ces braves gens enfoncés dans l’eau jusqu’aux aisselles, y soient restés durant des heures entières pour planter et consolider les chevalets sur un fond fangeux qui avait trompé d’abord tous les calculs, et qui fit presque désespérer de conduire le travail à sa fin. » (Baron Dufour, « La guerre de Russie, 1812… », Atlantica, 2007, p.409).

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Le passage.

« Pendant la nuit du 27 au 28 [novembre] le passage s’effectue dans la plus affreuse confusion; le désordre est au comble. Des milliers de voitures sont entassées à l’entrée et à la sortie des ponts ; la force l’emporte sur le droit, le plus faible est renversé et foulé aux pieds. Soudain (9 heures du matin), la canonnade la plus vive s’étend de la gauche à la droite, et décrit les trois quarts d’un cercle au centre duquel l’Empereur est placé… Déjà Wittgenstein foudroie les ponts sur lesquels cent obus viennent éclater ; il veut se rendre maître du passage. L’air retentit des cris et des gémissements des femmes et des enfants. Dans leur effroi, les uns se précipitent dans le fleuve et cherchent à le passer à la nage, les autres tentent de le guéer ; et tous, épuisés par de vains efforts, viennent s’engloutir dans les marais impraticables de la Bérézina.  » (Baron Denniée, « Itinéraire de l’empereur Napoléon pendant la campagne de 1812 », Paulin, Libraire-Editeur, 1842, pp.158-160).

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« Quel effrayant tableau me présenta cette multitude d’hommes accablée de toutes les misères, et contenue dans un marais ! Elle, qui deux moi auparavant, triomphante, couvrait la moitié de la surface du plus vaste des empires. Nos soldats pâles, défaits, mourant de faim et de froid, n’ayant pour se préserver des rigueurs de la saison que des lambeaux de pelisses, ou des peaux de mouton toutes brûlées, se pressaient en gémissant le long de cette rive infortunée [celle dela Bérézina]. Allemands, Polonais, Italiens, Espagnols, Croates, Portugais et Français, tous mêlés ensemble, criant, s’appelant entre eux, et se fâchant chacun dans leur langue ; enfin les officiers, et même les généraux, roulés dans des pelisses sales et crasseuses, confondus avec les soldats, et s’emportant contre ceux qui les foulaient ou bravaient leur autorité, formaient une confusion dont aucune peinture ne pourrait retracer l’image. » (Labaume, »La campagne de Russie. 1812 », Cosmopole, 2002, pp.272-273).

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« L’armée russe s’étant rapprochée, quelques obus tombèrent parmi ces malheureux. Alors, la terreur s’empara de tous les esprits, beaucoup tentèrent de passer sur des chevaux à la nage, quelques-unes réussirent, mais la plupart périrent entraînés par les glaçons ou même coupés en morceaux par leur choc. On en vit arrêtés par les glaces, mourir dans pouvoir se dégager et en appelant le secours d’un ami. (Général Vionnet de Maringoné, « Mes campagnes. Russie et Saxe (1812-1813)… », A la Librairie des Deux Empires, 2003, pp.54-55).

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« L’armée fatiguée par les longues étapes, affaiblie par les privations et la faim, exténuée par le froid était déjà détruite moralement, si elle existait encore physiquement ; aussi, à la vue de ce nouveau danger [celui du passage périlleux de la Bérézina], chacun songea-t-il à sa conservation personnelle. Les faibles liens de la discipline achevèrent de se briser. L’ordre n’existait plus, le plus fort renversait le plus faible et lui marchait sur le corps pour arriver au pont. On se précipitait en masse pour passer, mais avant d’entrer sur le pont il fallait gravir une montagne de cadavres et de débris. Beaucoup se soldats blessés ou malades, des femmes à la suite de l’armée furent renversés par terre et foulés aux pieds. Quelques centaines d’hommes furent écrasés par les canons. La foule qui se pressait pour passer formait une masse immense. Ses mouvements ressemblaient aux vagues de la mer, à chaque ondulation, les hommes qui n’étaient pas assez forts pour résister au choc étaient jetés et étouffés par cette masse. » (Vionnet de Maringoné, p.54).

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 « C’était un spectacle déchirant de voir tant de blessés et de malades qui demeuraient sur l’autre bord et qui se trouvaient maintenant livrés à l’ennemi. Aucune plume ne peut décrire la désolation qui s’offrit à nos yeux lorsque les Russes prirent possession de la rive gauche. La masse de soldats isolés qui tombèrent en captivité peut-être, sans exagération, estimée à 10,000 hommes. Quarante canons et la plupart de tous les généraux, avec une partie de la caisse militaire, restèrent là, et le butin doit avoir été grand. En 1819, à Saint-Pétersbourg, j’entendis encore le grand-duc Nicolas qui revenait d’un voyage dans cette contrée, dire qu’on trouvait toujours de l’or et des armes de toute sorte au point du passage. » (Margrave de Bade, p.145).

 

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( 1 octobre, 2019 )

1814-1815, UN OFFICIER BRITANNIQUE FACE A LA GRANDE-ARMEE : LE LIEUTENANT GEORGE WOODBERRY (1)

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou bien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur.        

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Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face à la Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

 

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées.

 En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi de la France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastide de Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour de la Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords de la Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois.

Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

A suivre…

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( 15 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. I. La vie ostensible.

Napoleon Ile Elbe

Cet article rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

L’épisode elbois marque dans les fastes napoléoniens une pause forcée de dix mois, entre le règne de quinze ans et celui des Cent-Jours. Sans les fautes des Bourbons et de leurs alliés, l’Empereur eût peut-être achevé là son destin, comme successeur d’un sous-préfet administrant douze mille illettrés. Le retour de l’Aigle et le drame de Sainte-Hélène rejettent à l’arrière-plan cet Etat d’opérette, sa cour de fantoches galonnés, ses dépenses somptuaires excédant quatre fois ses ressources.
Napoléon avait un sentiment trop vif de son génie pour ne pas ressentir l’énormité de la farce qu’il y joua jusqu’au dernier jour pour masquer ses intentions. Deux exemples entre mille éclairent sa véritable pensée sur le rôle qu’il s’imposait.  Adressant à Drouot un ordre concernant les soldats qui désirent regagner la France, cette phrase révélatrice lui échappe :  « Vous effacerez cette formule de « souverain de l’île d’Elbe », qui est ridicule… ». 

Et quarante jours avant de s’embarquer pour la France, le 17 janvier 1815, en pleine fièvre des préparatifs secrets, il dicte à l’intention du Grand maréchal Bertrand un ordre de vingt lignes qui commence ainsi :  « Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse : il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence… Cela sera payé sur les dépenses de chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois ». 

L’île d’Elbe est toute proche du petit port toscan de Piombino, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de six kilomètres. coupé par l’îlot de Palmaiola. Masse imposante et sombre émergeant du bleu profond de la mer Thyrrhénienne, elle apparaît sauvage, hérissée de caps aigus et de baies inhospitalières. Une quinzaine de villages aux noms chantants, cinq ou six ports de pêche, quelques fermes isolées ; des collines arides, tapissées d’une maigre végétation ; à l’arrière-plan, un relief montagneux : de loin en loin une vigne sur les versants bien exposés.  Cet aspect de la côte nord, que Napoléon découvre en arrivant de France, on le retrouve tout aussi âpre le long des quatre-vingt-cinq kilomètres du pourtour. L’île, étirée d’est en ouest, affecte vaguement la forme d’une crevette dont la croupe serait orientée vers la Corse, les antennes et les pattes tournées vers l’Italie. Une épine dorsale montagneuse parcourt son grand axe, d’où se détachent de nombreuses arêtes qui tombent à pie dans la mer.  L’arrivée à Porto Ferrajo, capitale et port principal, est d’une saisissante beauté. La côte septentrionale s’échancre soudain en un vaste golfe dont la courbe harmonieuse est soulignée par le sable clair d’une longue plage. Les rochers escarpés qui en défendent l’accès oriental s’abaissent peu à peu vers le fond de cette rade naturelle que borde une plaine étroite. A son extrémité occidentale se dresse une falaise abrupte, curieusement évidée en croissant ouvert sur le fond du golfe. Le port se blottit dans sa concavité, dos à la mer, bien abrité des vents du large. 

La cité s’élève en amphithéâtre autour du port, jusqu’au sommet de l’isthme défendu par deux forts. le Stella et le Falcone. Entre eux, quelques moulins en ruine se dressaient sur un terre-plein, appelé pour cette raison les Mulini, qui surplombe d’un côté la mer. et de l’autre la ville. 

L’arrivée de Napoléon.

Dans la soirée du 3 mai 1814, la frégate anglaise Undaunted, qui avait quitté Saint-Raphaël quatre jours plus tôt, jette l’ancre dans le port et hisse le drapeau blanc pour ne pas avoir à subir la canonnade des forts. Les rares nouvelles de France reçues au mois d’avril à Porto Ferrajo étaient en effet fort imprécises : on y avait vaguement appris l’abdication de Fontainebleau, le retour de Louis XVIII et, depuis une semaine, l’éventuelle accession de Napoléon à la souveraineté de l’île. Mais sur la cessation des hostilités, rien de certain, et le général Dalesme, gouverneur militaire. s apprête à recevoir le bâtiment britannique à coups de canon. Aucun insulaire ne se doute encore de la présence de l’Empereur à bord : seuls Dalesme et le sous-préfet Balbiani en sont aussitôt avisés. Pendant la nuit ils se rendent plusieurs fois auprès de lui pour régler la passation des pouvoirs et le protocole de sa réception. 

Le matin du 4, les Elbois se pressent autour d’une proclamation qui vient d’être placardée sur leurs murs : 
« Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l’histoire de l’île d’Elbe s’est réalisé en ce jour ! Notre auguste souverain l’Empereur Napoléon est arrivé parmi nous. Nos voeux sont accomplis : la félicité de l’île d’Elbe est assurée… 
… Unissons-nous autour de sa personne sacrée, rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir… ». 
A cette lecture, une intense curiosité, des sentiments contradictoires de fierté, d’inquiétude et d’espoir agitent ce peuple un peu primitif, qui a toujours imaginé Napoléon comme une sorte de divinité guerrière, lointaine et inaccessible. Or, par un miracle qui échappe à l’entendement, il est descendu de l’Olympe, il se promène sur le pont d’un navire ennemi à quelques encablures ; d’un moment à l’autre on pourra le contempler, l’entendre, le toucher peut-être… Quelle extraordinaire y, journée pour les Elbois ! 
Il se fait attendre. Depuis midi la garde nationale est alignée sur le parcours qu’il doit suivre. La municipalité au grand complet entoure le maire Traditi, une foule énorme se presse le long des quais sous un soleil de plomb. 

A trois heures enfin le canon des forts tonne, ceux de la frégate lui font écho. Les marins saluent au sabre d’abordage l’Empereur qui descend l’échelle de coupée et prend place dans la chaloupe. A la poupe on a hissé les couleurs du nouvel Etat, à fond blanc, barré en diagonale d’une bande cramoisie piquée d’abeilles d’or. 
Dans le fracas assourdissant des salves, des roulements de tambour, des acclamations, le canot traverse le bassin au rythme lent des avirons. Napoléon debout, impassible, découvre sa nouvelle capitale, si semblable aux villages du Cap Corse qu’il n’a pas revus depuis son enfance, avec des maisons grises, blanches ou roses à volets verts, accrochées en gradins aux flancs du rocher.  Il débarque devant la Porte de Mer, sorte d’arc de triomphe élevé au XVI » siècle à la gloire de Cosme de Médicis, fondateur de la cité. Le maire Traditi lui présente les clefs de la ville sur un plateau d’argent et ne sait comment extraire de sa poche la harangue de bienvenue qu’il a préparée. Le vicaire général Arrighi, un lointain cousin de Bonaparte, vient à son secours et bredouille quelques paroles auxquelles l’Empereur met fin en baisant la croix pastorale. On l’invite alors à prendre place sous un dais de papier doré surmonté d’abeilles en carton, que portent quatre jeunes gens endimanchés. Napoléon en uniforme vert et redingote grise. coiffé du chapeau de la légende, marche entre Bertrand et Drouot. Impénétrable et plutôt renfrogné, il semble témoigner quelque impatience de cet étrange cortège,mi-procession, mi-défilé de carnaval, au passage duquel la foule, frappée de stupeur, se tait. On n’entend que le roulement des tambours qui ouvrent lentement la marche. 

Napoléon franchit ainsi la Porte de Mer et débouche sur la place d’armes où se dresse à droite l’église paroissiale, élevée pour la circonstance au rang de cathédrale. Mgr Arrighi le conduit à l’autel et entonne un Te Deum solennel. A la sortie de l’office la foule se déchaîne. L’Empereur, pressé, bousculé, acclamé, traverse à grandpeine la place pour gagner l’Hôtel-de-Ville où. faute de mieux, un logement sommaire lui a été préparé. Il y passera les premières nuits, incommodé par la puanteur des ruisseaux, fatigué des marques d’enthousiasme de ses sujets massés à toute heure sous ses fenêtres, et quittera sans regret ce séjour inhospitalier où viendra résider le ménage Bertrand.  Le lendemain de son arrivée, au petit jour, Napoléon monte à cheval pour visiter les mines de fer de Rio Marina. C’est une promenade d’une vingtaine de kilomètres, par de mauvais chemins. Ayant contourné le golfe de Porto Ferrajo et ses marais salants. il s’arrête un instant au village de Capoliveri qui, un mois plus tard, se révoltera contre les collecteurs d’impôts. Sur la côte orientale, il inspecte les défenses de Porto Longone, délicieux village de pêcheurs dont il fera une de ses résidences éphémères. Le « palais » était, à la mesure de son gouverneur-concierge, une maisonnette de six pièces.Poursuivant sa route, Napoléon atteint Rio Marina où l’administrateur des mines, l’honnête Pons de l’Hérault, entouré des plus jolies filles du pays couronnées de fleurs, lui fait, avec un grand concours de peuple, les honneurs de sa maison. Toute la nuit on a préparé le repas et orné la demeure. Par malchance le jardinier a planté un parterre de lys, ce que l’Empereur ne manque pas de faire observer à son hôte consterné. Plus tard Napoléon élira parfois domicile dans cette maison pour de brefs séjours. Il en expulsait courtoisement le propriétaire, l’autorisant toutefois à y vivre en son absence, ce qui le comblait d’aise. 

Les Mulini.

En approchant de l’île, Napoléon avait remarqué la situation exceptionnelle des Mulini. D’emblée il avait été séduit par l’immense panorama et l’isolement de cette crête. D’autre part, protégée d’une agression maritime par un à-pic vertigineux, et d’un assaut terrestre par les feux croisés des deux forts qui la dominent, une telle position serait facile à défendre. Aussitôt débarqué, il décide d’y aménager sa résidence principale.  L’accès en était malaisé, un rocher barrant le dernier lacet de la grande rue de Porto Ferrajo à proximité de la terrasse des Mulini. Il fera donc percer ce rocher d’un long tunnel, pour se frayer une issue vers la campagne sans être obligé de traverser la ville, et pour se dérober à l’exubérante familiarité de ses nouveaux sujets. 
Le tunnel débouche sur une petite esplanade, d’où l’on découvre la ville et le fond du golfe. A l’arrivée de Napoléon ce n’était qu’un champ mal tenu, envahi de bicoques et de moulins abandonnés qu’il fit raser. Seuls furent conservés deux pavillons bas, entre lesquels on édifia à la hâte un corps de bâtiment central plus élevé, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, percés chacun de quatre fenêtres. Cette maison sera le « palais » des Mulini, et les pavillons attenants serviront de communs. 
A la lin de mai l’Empereur, qui vient chaque jour surveiller les travaux, s’y installe malgré la désagréable odeur de peinture et de plâtre frais. Au rez-de-chaussée quatre petites pièces contiguës deviennent sa chambre, sa bibliothèque, son petit salon et son cabinet. De part et d’autre, un grand salon et deux plus petits pour les officiers de service, une antichambre et la salle des valets. Un escalier fort raide accède à la vaste pièce qui correspond, au premier étage, à l’emplacement des appartements privés du rez-de-chaussée. Ses huit fenêtres dominent d’un côté la ville, de l’autre la mer. Ce salon d’apparat tient lieu de salle du trône pour les audiences collectives, parfois de salle de bal lorsque le petit théâtre, construit obliquement à l’extrémité du pavillon de gauche, n’est pas utilisé.

Pauline disposera de l’appartement contigu, primitivement destiné à Marie-Louise ; une penderie et un cabinet précèdent sa chambre, ainsi qu’une salle de bains, d’où un escalier dérobé permet de gagner le jardin sans avoir à traverser, au-delà du grand salon, les petits appartements de ses dames de compagnie.  Cette maison est péniblement impersonnelle, comme à la veille d’être vendue par des héritiers qui en auraient dispersé le mobilier. Napoléon l’avait cependant meublée avec abondance, sinon avec choix, grâce à deux razzias qui méritent d’être contées, tant elles sont évocatrices des moeurs corses. Une première fois il fait saisir à Piombino, dans l’ancien palais de sa soeur Elisa restitué au domaine autrichien, meubles, tentures, jalousies, jusqu’aux lames des parquets. Au commissaire d’Autriche qui se plaint de cette spoliation, il fait remettre l’état circonstancié de cet « emprunt », et l’affaire en reste là. Un peu plus tard, la tempête ayant forcé un bâtiment à faire relâche dans le port, Napoléon s’enquiert de son chargement : c’est le mobilier de son beau-frère Borghèse, acheminé de Turin à Rome. Il se l’approprie aussitôt, disant : « cela ne sort pas de la famille », et il en informe l’intéressé.

Après 1815 l’archiduc Ferdinand de Toscane vida complètement la maison, bibliothèque comprise, ce qui lui valut d’interminables protestations de la municipalité à qui l’Empereur l’avait léguée. Pendant cinquante ans les Mulini furent abandonnés jusqu’au jour oit le gouvernement italien les transforma en école, puis en bureaux administratifs. Devenue musée au début de ce siècle, la maison n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution sérieuse. Le mobilier du musée actuel provient du garde-meuble national italien et n’a qu’un lointain rapport avec celui du souverain de l’île d’Elbe. 

Ce n’est donc pas à l’intérieur des murs qu’il faut s’efforcer d’imaginer Napoléon, mais dans le minuscule jardin qui sépare la maison de la mer et domine un immense horizon marin où s’inscrivent, au nord-ouest l’île Capraia, au nord-est la Toscane qui s’estompe à l’infini, à l’est la côte septentrionale de l’île. barrée par le fort Stella tout proche. Jardinet exquis, planté de myrtes, de cyprès, de palmiers, clos sur le précipice par un petit mur où, tôt levé, il allait s’asseoir pour contempler la mer et, comme plus tard à Sainte-Hélène, observer le mouvement des navires. A droite, l’ancien potager s’élève en pente douce vers le fort Stella. On y voit encore, au centre d’un petit bassin, une copie de la statue de Pauline par Canova. Certes, un monde sépare les Mulini de la splendeur des palais impériaux, mais l’azur méditerranéen, la lumière qui transfigure la médiocrité de cette maison, sa vue incomparable, forment un tel cadre que l’on parvient à oublier les murs, dignes au plus d’un notable cossu. Porto-Ferrajo conserve encore une demeure banale, qu’une plaque de marbre distingue des maisons voisines : dans une ruelle fort raide, en contrebas des Mulini, s’installa Madame Mère, au loyer de deux cents francs par mois. Elle montait chaque soir dîner chez son fils, et jouait avec lui au whist. Il aimait la faire perdre en trichant et s’en excusait: « Madame vous pouvez perdre ; moi qui suis pauvre, je dois gagner ». 

San Martino.

Disposant en ville d’un « palais », Napoléon se met en quête d’une maison de campagne pour la saison chaude. Bien entendu l’île n’en possède pas. Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il découvre au lieudit San Martino un vallon planté de vignes, d’où la vue s’étend agréablement jusqu’à Porto Ferrajo. Séduit par ce site calme et ombragé, il s’enquiert du propriétaire. Celui-ci fait valoir l’étendue de son domaine et, bien qu’il ne comporte qu’une grange et quelques cabanes, en demande le prix exorbitant de cent quatrevingt mille francs-or. Dans l’état des finances de Napoléon ce serait une folie. Aussi n’hésite-t-il pas à prier sa soeur Pauline d’en faire l’acquisition. En quelques semaines les masures sont rasées ; vingt maçons édifient une coquette maison blanche adossée à la colline, un peloton de grenadiers de la Garde construit une bonne route pour y accéder. L’été venu l’Empereur passera souvent la nuit à San Martino, distant d’une lieue des Mulini. 

Cette maisonnette a conservé le charme rustique et la décoration auxquels il apporta ses soins. Au premier étage on visite la salle à manger peinte à l’antique par un artiste local qui a naïvement évoqué en trompe-l’oeil des paysages égyptiens, des hiéroglyphes, une charge de mamelucks. Dans un angle est dessinée l’inscription optimiste : Ubicumque felix Napoleo. De part et d’autre de cette pièce, les chambres de Bertrand et de Drouot, la chambre et le petit bureau de Napoléon, meublés avec simplicité ; seul paraît authentique son lit d’acajou. Le centre de la façade est occupé par un salon dont le plafond allégorique représente, sur fond de ciel, deux pigeons liés par un ruban dont le noeud se resserre à mesure qu’ils s’éloignent : allusion à la venue de MarieLouise que les Elbois attendront en vain. Au rez-dechaussée subsistent dans la salle de bains une baignoire de pierre et une fresque pompéienne; l’Empereur y descendait de sa chambre par une échelle de moulin. 

Au milieu du siecle dernier, San Martino fut acheté par le prince Demidoff, divorcé de la princesse Mathilde. fille de Jérôme, qui conçut le projet d’y établir un musée consacré à son oncle par alliance. Malheureusement la réalisation, d’un mauvais goût offensant. allait porter un grave préjudice au site. Une allée de palmiers conduit à une grille surmontée d’aigles dorés qui donne accès à une galerie monumentale soutenue par une colonnade dorique. Demidoff y entreposa des collections napoléoniennes de grande valeur qui furent dispersées à sa mort par son neveu. La municipalité de Porto Ferrajo en a fait un affreux musée où s’entassent des copies de maîtres italiens voisinant avec des portraits et des bustes de notables locaux ! Le toit de cet étrange édifice, situé en contrebas de la maison de campagne, lui sert de terrasse, ce qui présente au moins l’avantage de le dissimuler lorsqu’on se promène dans le charmant jardin qui la précède. L’Empereur y planta un magnifique micocoulier qui ombrage encore la façade.  San Martino, bien entretenu, partiellement décoré. décemment meublé, constitue la relique napoléonienne la mieux conservée de l’île : les touristes y affluent et se montrent ébahis, prêtant à Napoléon les folies de Demidoff. Le gardien les entretient volontiers dans cette erreur, si bien qu’ils demeurent confondus de la somptuosité d’un règne qui avait trouvé en dix mois le moyen d’édifier le seul bâtiment imposant de l’île ! 

L’Ermitage de la Madonne.

Des trois résidences napoléoniennes, la plus touchante et la plus poétique, la moins connue aussi est sans doute l’Ermitage de la Madone au Monte Giove. Ce fut encore au hasard d’une promenade que l’Empereur le découvrit et s’abandonna à son enchantement.  Il avait, par une piste muletière, longé les méandres souvent vertigineux de la côte nord jusqu’au port de Marciana Marina. Là, l’horizon s’élargit : un cirque de montagnes enserre une étroite plaine côtière tapissée de vignobles. Deux sommets dominent ce massif, le Monte Capane et le Monte Giove, aux flancs desquels sont suspendus les villages jumeaux de Poggio et de Marciana Alta, où venaient se réfugier. depuis des temps immémoriaux. les pêcheurs fuyant l’attaque des Barbaresques.  A Marciana Alta la piste s’achève. Le village, pressé autour de son clocher, domine un admirable paysage de pentes escarpées allant se perdre au loin sur le dédale des falaises. Au-dessus, la masse énorme et nue du Monte Giove. Napoléon s’engage sur le sentier pierreux qui le gravit en marches d’escalier taillées dans le roc. C’est un pèlerinage fréquenté, marqué de loin en loin par de petites niches de plâtre rappelant les stations du Calvaire. Graduellement l’horizon s’élargit pour former sur la mer immobile une fantastique dentelle de côtes déchiquetées. Le site évoque les mille détours de la baie de Rio de Janeiro, telle qu’on la découvre du haut du Corcovado. Mais ici pas de ville immense : une solitude absolue, sans une maison, sans un arbre. La montagne aride ne nourrit que buissons odorants. bruyères, mousses, fougères. Longtemps il faut peiner sous le soleil implacable pour découvrir près du sommet un petit bois de châtaigniers d’où émerge un clocher blanc. Là vécut un ermite, dans l’étroite et basse masure qui se blottit le long de la chapelle. Aux alentours un éboulis de rochers dont le plus élevé, l’Affaciatoio, évoque un aigle aux ailes déployées. Si l’on escalade sa plate-forme. comme le fera souvent Napoléon, on découvre le plu, beau panorama du monde, la Corse au couchant. Capraia au nord, la côte elboise au levant, se découpant sur la mer Tyrrhénienne. 
Napoleon est seduit par la souveraine grandeur du site. Il décide d’y passer les journées les plus chaudes de l’été dans une des cellules de l’ermite. Drouot en occupera une autre. Une piquet de grenadiers campera en contrebas. Madame Mère, elle, s’installera dans une maison de Marciana Alta, et chaque soir il descendra à cheval pour aller la saluer. Ici, comme ailleurs. il veille au moindre détail d’installation : 

« Monsieur le comte Bertrand, écrit-il de sa main, il me manque trois volets pour les fenêtres de ma chambre… Envoyez trois rideaux pour la chambre de Madame, les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux. pincettes. pelles… ». 

Il s’y attardera une quinzaine de jours. du 23 août au 5 septembre 1814. De ces premières heures de détente depuis tant d’années, il goûte profondément la paix. rêvant à la Corse du haut de son rocher. escaladant les pentes du Monte Giove, ou sillonnant la côte occidentale, abrupte et déserte. Cependant il ne néglige pas son administration. Chaque jour des officiers d’ordonnance apportent les nouvelles et repartent avec les ordres les plus minutieux, ayant trait aussi bien à la grosseur des poutres et au nombre de clous nécessaires pour édifier la salle de spectacle des Mulini, qu’au marché à conclure pour l’exportation du minerai, et jusqu’à ce billet adressé à Bertrand : 

« Un de mes mulets s’est noyé dernièrement, ce qui est une perte ; elle vient de ce qu’il n’y a pas une petite pompe à l’écurie ; faites-en arranger une, de celles qui sont en magasin… » 

Une visite inopinée va troubler cette quiétude. exceptionnelle dans l’existence de Napoléon. Au cours de la nuit du 1er septembre, un navire entre en rade de Porto Ferrajo mais, au lieu de gagner le port, mouille dans une crique au fond du golfe. Bertrand prévenu accourt, salue profondément la jeune femme et l’enfant qui débarquent, fait atteler une calèche et seller les chevaux. Les voyageurs disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont venus. En ville le bruit se répand de l’arrivée de l’Impératrice et du Roi de Rome. 
Quelques heures plus tot, au crépuscule, Napoléon avait suivi à la lunette l’approche du bâtiment. Dès qu’une estafette de Bertrand lui apprend l’accostage, il la renvoie avec ses ordres et saute lui-même à cheval. Précédé de quatre porteurs de torches, il descend de son nid d’aigle. La rencontre des deux groupes se fera au milieu de la nuit, le long de la mer, près de Marciana Marina. Napoléon prend la place de Bertrand dans la calèche et, tout en jouant avec les boucles blondes de l’enfant, s’enquiert affectueusement du voyage. Avant l’aube, tout le monde atteint enfin l’Ermitage, Napoléon a cédé sa chambre et fait dresser une tente devant la maison. Mais Ali, son valet de chambre, le voit furtivement la quitter aussitôt : Marie Walewska passe avec lui une dernière nuit… Certes, les temps de l »idylle polonaise sont révolus. L’amour de l’Empereur est mort, celui de Marie subsiste-t-il ? Pendant les quatre années du règne de MarieLouise il l’a rarement revue. A Fontainebleau, après l’abdication, elle a vainement attendu une nuit devant sa porte, il ne l’a pas reçue. A l’île d’Elbe, elle lui a écrit plusieurs fois, gagnant par petites étapes la côte toscane, sollicitant la permission de venir. Il la lui accorde enfin et elle accourt, peut-être avec l’espoir de rester auprès de lui. 

C’est mal le connaître. Informé quelques heures plus tard de la rumeur publique, il en conçoit un vif mécontentement. Ainsi, malgré les précautions prises, les Elbois sont déjà persuadés que sa femme et son fils l’ont rejoint. Il désire éviter que le Cabinet autrichien ne tire parti de cette visite pour inciter Marie-Louise à ajourner encore sa venue. Il ne veut surtout pas, lui si strict pour les autres, que sa conduite soit un objet de scandale quand la vérité éclatera.

Marie Walewska sera donc une fois de plus sacrifiée au devoir conjugal et aux obligations d’Etat. Il ne le lui dit pas tout de suite. Le matin, il l’emmène jusqu’à son rocher ; au déjeuner, il s’esquive pour sa visite quotidienne à Madame Mère – la famille avant tout. Le soir, il dîne sous la tente avec la jeune femme et les officiers polonais de la Garde. On improvise des danses, les chants slaves s’élèvent de la terre latine. Marie espère, Marie est heureuse. Le lendemain, informée par le trésorier Peyrusse de la détresse financière de l’Empereur, elle veut restituer le collier de perles qu’il lui offrit jadis à la naissance d’Alexandre, mais il refuse avec émotion et la prie doucement de partir le soir même. Puis il disparaît toute la journée et ne la reverra que pour les adieux. 

Rien ne manque à cet épisode, ni le cadre exceptionnel où il se déroula, ni son dénouement romantique. Avec la nuit la tempête s’est levée, la pluie tombe en rafales. Marie, transie, serrant son enfant contre elle, tente de s’embarquer à Marciana. Le risque est trop grand. Son navire ira l’attendre à Porto Longone, à l’autre extrémité de l’île. De longues heures elle peine sur les mauvais chemins transformés en torrents. dans la nuit traversée d’éclairs. Lorsqu’elle atteint son but, on veut encore la dissuader. Trop fière elle s’obstine, saute dans une barque et, courant mille périls. gagne l’échelle de coupée. Le vaisseau s’éloigne, elle ne reverra Napoléon que furtivement à l’Elysée et à Malmaison. quelques mois plus tard. Lui, pendant ce temps, saisi de remords et d’angoisse, dépêche un officier d’ordonnance pour ajourner l’embarquement, puis de plus en plus inquiet, saute à cheval et galope jusqu’à Longone, où il arrivera trop tard. Au matin, accablé, frissonnant, il regagne l’Ermitage, mais le charme est rompu. Deux jours plus tard, il le quittera à son tour pour n’y plus revenir.

Les personnages de l’entracte Elbois.

Tel est le cadre elbois. Le personnage central et les figurines qui gravitent autour de lui composent un tableau coloré, naïf et parfois cocasse, comme une toile du douanier Rousseau.  L’entourage de Napoléon est aussi nombreux que médiocre, Drouot et Bertrand exceptés. A sa tête, à la fois gouverneur militaire de l’île et ministre de la Guerre, le général Drouot, « homme de Plutarque », loyal et dévoué, un des très rares hommes devant qui Napoléon pense tout haut sans crainte de voir ses propos aussitôt déformés ou transcrits pour la postérité. Mais Drouot est si éperdu d’admiration pour son maître qu’il ne se permettrait pas l’ombre d’une critique ou d’un conseil. Ce quadragénaire vertueux et désintéressé, dur dans le service, bon à l’excès dans le privé, croit découvrir l’amour : il voudrait épouser une jeune fille de l’île, mais sa mère s’étant opposée par lettre à ce mariage avec une inconnue, il y renoncera au dernier moment. 

Bertrand, Grand maréchal du palais depuis la mort de Duroc, sera ministre de l’Intérieur. Inséparable de Napoléon depuis la Campagne d’Egypte, il lui fermera les yeux à Sainte-Hélène. La publication de son Journal par Fleuriot de Langle éclaire cette figure de grand honnête homme, plus travailleur qu’intelligent, pointilleux et têtu. Il obtient souvent gain de cause, par lassitude ou indulgence de l’Empereur, dans les conflits qui les opposent sur des vétilles. Il partage sa vie entre son maître et sa femme, demie anglaise de naissance, qui se tient à l’écart de la cour elboise, au milieu d’un petit cercle de compatriotes.  Bertrand, pas plus que Drouot, ne peut prendre la moindre initiative. Les quelques ordres de Napoléon cités plus haut montrent combien son autorité s’étend aux plus infimes détails. Que Drouot veuille casser un caporal ivre qui a donné un coup de pied à son officier, il rédige un rapport que l’Empereur apostille de sa main. Que Bertrand énumère la suite de Pauline, on lui répond : « Qu’elle n’amène pas de maître de piano, mais seulement un bon chanteur et une bonne chanteuse, vu que nous avons ici un bon violon et un bon pianiste…»  Le maître veut tout connaître, tout régenter, ses généraux ne sont que des commis d’ordres. 

Le troisième compagnon d’infortune, c’est Cambronne, le soudard héroïque aux dix-sept blessures. Commandant la place de Porto Ferrajo, il a la nostalgie des champs de bataille. Un jour une frégate napolitaine entre dans le port, et l’amiral qui la commande sollicite l’honneur d’être présenté à l’Empereur. A la vue de l’uniforme de la trahison, Cambronne voit rouge et menace de passer le visiteur par les armes. L’autre ne se le fait pas dire deux fois et prend aussitôt le large. Napoléon en est navré, mais désespère d’initier le bouillant général aux subtilités diplomatiques. 

Peyrusse, trésorier de la couronne [durant les Cent-Jours], devient ministre des Finances. L’inexorable amenuisement des quatre millions apportés de France, et réduits de moitié dix mois plus tard, n’altère pas sa bonne humeur méridionale. Ses Mémoires et ses Archives constituent, avec les Souvenirs de Pons de l’Hérault la plus précieuse source documentaire sur le premier exil.  Une foule de fonctionnaires est rattachée à l’autorité de Bertrand par l’intermédiaire du sous-préfet Balbiani qui devient intendant général et supervise les magistrats du tribunal de commerce, ainsi que le directeur des domaines, le chef de la sûreté, le directeur du port, deux architectes, autant de postes coûteux et superflus qui seront supprimés au départ de Napoléon. 

L’entretien de l’armée à lui seul suffit à provoquer la banqueroute, et cependant cette force est indispensable pour parer à une éventuelle tentative d’enlèvement. Aux 675 grenadiers de la Garde et aux 54 chevau-légers polonais venus le rejoindre, Napoléon adjoint un bataillon franc recruté sur place et un bataillon corse, péniblement enrôlé dans la grande île. Ce seront de mauvaises troupes, insubordonnées, infestées de déserteurs, qu’il abandonnera sans regret au départ. 

Au total près de 1.600 hommes qui, avec l’armement très poussé, les innombrables forts, l’intendance. coûteront un million par an. L’armée s’accroît d’ailleurs sans cesse d’officiers isolés qui, par nostalgie du passé, viennent solliciter un emploi. Tel le général Boinod, parfaitement sourd, que l’on nomme inspecteur général aux revues. Tel le commandant Tavelle, vieillard corse qui se présente un matin à Napoléon : « Colonel, vous irez commander à Rio », lui dit-il, n’osant le renvoyer. Le bonhomme s’empresse d’acheter les insignes de son nouveau grade : « Si je ne portais pas ces épaulettes, disait-il volontiers, je donnerais un démenti à l’Empereur qui m’a traité de colonel ». Il s’en fut donc commander la place de Rio Marina, dont la garnison s’élevait à 5 canonniers et 4 cavaliers. Il se refusait obstinément à quitter ce village, pour ne saluer l’Empereur qu’à son poste. 

Toute aussi comique fut la Cour, inspirée de celle de France, mais avec les seuls concours locaux. Deux fourriers des Tuileries devinrent préfets du palais des Mulini. L’un, Deschamps, était un vieux gendarme en habit d’officier, brutal et grossier ; l’autre, Baillon, s’initiait avec plus de bonheur à la vie de salon. Quatre chambellans pris parmi les notables : le maire et le médecin de Porto Ferrajo, un aristocrate ruiné qui donnait le ton de l’élégance, un borgne, « brigand qui fait maintenant le chien couchant », écrit Pons de l’Hérault avec indignation. Sept officiers d’ordonnance choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles villageoises. L’un d’eux, Paoli, d’origine corse et gendarme de profession, répondit un jour à l’Empereur qui lui demandait l’heure : « L’heure qui plaît le mieux à Votre Majesté… ». L’ancien médecin des écuries impériales, Foureau de Beauregard, devint médecin en chef de l’Empereur. Très infatué de sa science, il voulut une fois l’empêcher de humer un bol de bouillon trop chaud, « parce que Sa Majesté avalait des colonnes d’air, et ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique » Ce à quoi il lui fut répondu qu’on était assez grand pour savoir comment boire. 

Une innombrable domesticité voletait autour de ces parvenus. La livrée ne comprenait pas moins de 24 hommes, parmi lesquels Marchand, premier valet de chambre, et Ali, premier chasseur, deviendront bientôt de nobles figures héléniennes. 13 serviteurs assuraient le service de bouche ; il y avait encore 5 tapissiers ébénistes, 2 jardiniers, 4 musiciens, 3 lingères, 22 piqueurs, cochers et palefreniers pour les 9 chevaux célèbres qu’avait montés l’Empereur aux plus grandes batailles. Les écuries logeaient en outre 90 chevaux de moindre valeur et 27 voitures. Du matin au soir cette centaine de courtisans et d’employés bourdonnait dans l’étroit espace des Mulini. 

La journée de Napoléon commence avant l’aube. Dès son réveil il lit et dicte au secrétaire ou au valet de service en scrutant l’horizon. A sept heures il prend une légère collation et se recouche un moment. Puis à cheval, avec un officier d’ordonnance, il fait une longue course dans la campagne. Au retour il donne audience. Les visiteurs ne sont reçus que sur approbation d’une liste présentée par Drouot ou Bertrand qui les introduisent au milieu d’uniformes chamarrés et de livrées aux armes impériales. A midi il déjeune, seul ou avec Drouot, il se retire pour lire pendant les heures chaudes. Vers le soir, il fait quelque inspection et dîne à six heures avec Madame Mère, et Pauline à partir de novembre. Il y a toujours quelques invités : anglais de passage, officiers de la Garde, Pons de l’Hérault, Campbell, le commissaire anglais avec qui il entretient les rapports les plus courtois, malgré l’espionnage mutuel impitoyable auquel tous deux se livrent. A la veillée, les courtisans et leurs femmes sont souvent priés. L’Empereur joue avec sa mère ou avec les généraux. A neuf heures, il donne le signal du départ en tapotant quelques notes, toujours les mêmes, sur le piano.

Pauline et la vie mondaine.

Cette vie si calme, coupée seulement de brefs séjours dans ses diverses résidences lorsque l’ennui l’accable, s’anime soudain avec l’arrivée de sa soeur Pauline Borghèse. 
Au printemps elle avait fait une première escale à l’île d’Elbe avec la frégate Laetitia, mise à sa disposition par Murat. L’objet de ce voyage était une cure thermale à Ischia ; Pauline, éternelle malade imaginaire, l’avait décidée depuis longtemps. Mais après avoir passé l’hiver au Luc, en Provence, où Napoléon sur le chemin de l’exil s’était lui-même arrêté quelques heures, elle avait tergiversé tout le mois de mai avant de s’embarquer : la première quinzaine à Saint-Raphaël avec son amant en titre, le colonel Duchand ; la seconde à Villefranche où après une courte traversée qui l’avait fort éprouvée, elle attendait une mer moins agitée. 

Le 30 mai, après avoir refusé l’offre de deux frégates anglaises, elle était enfin montée à bord du vaisseau napolitain et le 1er juin, accueillie avec les honneurs souverains par les salves des forts et des navires, elle faisait à Porto Ferrajo une entrée triomphale au côté de son frère. Brève rencontre au cours de laquelle elle détacha quelques diamants de son collier célèbre pour lui permettre d’acquérir San Martino. Elle passa la nuit aux Mulini en pleins travaux d’aménagement, fut présentée en grande pompe à la petite Cour réunie en son honneur, et reprit la mer aussitôt, laissant aux insulaires ébahis l’éblouissante vision de sa beauté alanguie, d’un hamac dressé sur le pont pour son repos, et du carré de velours garni de rouleaux à poignées sur lequel elle se faisait porter. 

Bien accueillie à Naples par les Murat, elle est leur hôte à Portici. D’Ischia il n’est plus question, le docteur Andral la jugeant trop malade pour affronter « les eaux ». Tout l’été, entre Portici et les pentes du Vomero où elle est allée fuir la chaleur, elle se soigne et écrit d’innombrables lettres. Avant tout des billets d’affaires à son homme de confiance parisien, Michelot, avec qui elle correspond par l’intermédiaire du plus actif agent napoléonien, Bartolucci, de Livourne. Elle est ruinée, aucune de ses propriétés ne trouve acquéreur, sauf l’hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’elle vendra huit cent mille francs au gouvernement anglais pour son ambassade. Par surcroît son mari, l’infortuné prince Borghèse, lui réclamant tableaux, meubles, argenterie, elle presse Michelot de les déménager au plus vite et de les mettre en lieu sûr. Elle gémit sur son sort, sa santé, sa solitude, auprès des Bonaparte réfugiés à Rome, Madame Mère, le cardinal Fesch, Lucien, Louis… Sans cesse, elle manifeste le désir de rejoindre au plus tôt Napoléon et de voir la famille réunie autour de lui ; elle a des mots très durs pour Elisa qui trahirait volontiers le clan pour s’installer en France, et pour Joseph qui ne se soucie pas de quitter le confortable exil de Prangins. Mais cette velléitaire ne manifeste aucun empressement à revenir. Napoléon s’impatiente, et, le 25 septembre, lui envoie son brick l’inconstant qui l’attendra vainement tout le mois d’octobre à Civita-Vecchia. à Baïes et à Portici. Le 29 enfin, escortée des Murat, elle consent à s’embarquer. 

Le surlendemain, Porto Ferrajo, la reçoit avec le même cérémonial, et la population pavoise. Pauline s’installe au premier étage des Mulini, aménagé au mieux pour elle. Son étroite intimité avec Napoléon, pendant les quatre mois où ils vont vivre sous le même toit, donnera lieu à de venimeuses insinuations que Beugnot propage à la Cour de France, et Talleyrand à Vienne. Certains historiens hostiles à Napoléon ressuscitent périodiquement cette calomnie, au mépris de la magistrale réfutation donnée par Frédéric Masson. Le rôle de Pauline s’est tout au plus borné à favoriser les passades de son frère.
 
Elle prend pour dames de compagnie Mmes Colombani, Bellini, et Lise Le Bel, femmes ou fille d’officiers échoués à l’île d’Elbe. La Capraiaise, l’Espagnole et la Parisienne font sensation à Porto Ferrajo, où leur beauté et leur élégance éclipsent celles des petites bourgeoises de la ville ; le choix de deux d’entre elles lui a sans doute été suggéré par Napoléon lui-même. Ces complaisances de Pauline ne sont d’ailleurs pas nouvelles : n’a-t-elle pas, en 1809, servi d’intermédiaire entre son frère et sa dame d’honneur Christine de Mathis ?  La brune Belina, dite Bellini, qui pourrait aussi bien se faire appeler Stupieski, du nom de son mari, chef d’escadron polonais, dansait admirablement le fandango. Cette Castillane avait plus de charme que de beauté, et son mari ne brillait pas par l’intelligence. Que Napoléon ait consenti quelques faveurs à Belina ne semble pas douteux : rentrée à Paris avec Mme Bertrand pendant les Cent-Jours, elle écrit à Marchand pour lui signaler son dénuement. Napoléon, prévenu, donne l’ordre de lui porter 4.000 francs sur sa cassette (40.000 frs/1979) et l’invite à dîner à l’Elysée ; elle put ainsi « offrir elle-même ses remerciements à Sa Majesté », ajoute Marchand sans sourire… La Bellini devait une dernière fois faire parler d’elle lors du triste départ de Malmaison pour Rochefort. Flanquée de Stupieski et déguisée en homme, elle supplia tant et si bien Bertrand qu’ils obtinrent de monter dans la voiture de Gourgaud. A Rambouillet, dans la nuit, Napoléon, informé de cette étrange présence, pria qu’on l’en débarrassât avec ménagement. Marchand remit au couple 3.000 francs et Bertrand un billet de congédiement. La Bellini affectait un profond désespoir de ne pouvoir suivre le second exil de son impérial amant. Elle s’en consola en ouvrant à Lima, au Pérou, un pensionnat de demoiselles ! 

Lise Le Bel était une plus ancienne liaison. Le préfet du palais Bausset, qui pourvoyait à l’occasion son maître en jolies filles, avait distingué sa beauté. Elle avait dix-sept ans à la fin de l’Empire. Une nuit, le valet de chambre Constant était venu la quérir à Bourg-la-Reine,avec la complicité de sa mère et de son beau-père, l’adjudant commandant Le Bel. Introduite au palais de Saint-Cloud par la porte secrète de l’Orangerie, elle y passa trois heures et revint quelquefois, mais ces témoignages de la faveur impériale s’espacent vite. Déception familiale. A Fontainebleau, après la première abdication, elle tente en vain, comme Walewska, d’être reçue. Obstinée, elle débarque en famille à l’île d’Elbe. Bien accueillie et placée auprès de Pauline, elle ne peut néanmoins obtenir de sinécure pour son beau-père. Sans doute Napoléon estime-t-il cette complicité paternelle peu compatible avec l’honneur. Lise suivra Pauline en Italie pendant les Cent-Jours et ne reverra plus Napoléon.

Aidée de ces jolies femmes, Pauline improvise soirées musicales et théâtrales où elle-même se produit avec des officiers de la Garde dans des pièces qui semblent faites pour elle : Les Fausses Infidélités et Les Folies amoureuses ; il y aura encore six grands bals, dont trois masqués, en janvier et février à la veille du départ, sans aucun doute pour duper les espions. Napoléon veille lui-même à leurs préparatifs : 
« Les invitations devront s’étendre sur toute l’île sans cependant qu’il y ait plus de deux cents personnes… Il y aura des rafraîchissements sans glace, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coutât plus de mille francs ». 
Or Pons de l’Hérault écrit : 

… « Il n’y avait pas à Porto-Ferrajo six familles dont la fortune fût au niveau du luxe inusité de leurs femmes… N’importe, l’on était notabilité, et pour ne pas déchoir par la mise, on s’exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays ; on n’aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l’on cherchait à s’en procurer une plus belle ; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour : tout cela conduisait à une catastrophe… ». 

Un vent de folie soufflait sur les Elboises. Ces petites bourgeoises se découvraient des vocations de dames du palais. Et leurs maris, par vanité, se ruinaient doucement pour paraître. Cette « promotion sociale » n’allait pas sans quelques maladresses. Un soir au bal, Mme Balbiani ayant appris que l’étiquette prescrivait de ne pas croiser l’Empereur sans le saluer, passa et repassa tant de fois en faisant la grande révérence qu’il finit par lui tourner le dos. Toute l’assistance de rire. Mais Napoléon, qui déteste blesser, fait ostensiblement le tour de la salle et adresse quelques paroles bienveillantes à la pauvre femme. 

 Les travaux et les jours.

Derrière cette façade d’opérette destinée à donner le change autant qu’à stimuler la vanité de très petites gens, Napoléon travaille énormément. Environ trois cents notes ou ordres nous sont parvenus. Dictés à son secrétaire Rathery, parfois à Bertrand ou à Marchand, ces pièces concernent à peu près exclusivement la gestion de l’île, dans ses plus infimes détails. En dix mois Elbe a connu plus de changements qu’en mille ans, et rien de sensible n’a depuis lors été accompli. Il mûrissait d’ailleurs des projets grandioses qui, faute de temps, ne virent pas le jour. Elbe est aujourd’hui le dernier vestige de la civilisation napoléonienne, figé au stade où il l’abandonna. 
Ayant dressé un bilan des ressources locales, il conclut qu’elle sont insuffisantes pour assurer la subsistance de la population. La récolte annuelle de blé est épuisée en trois mois ; les herbages sont maigres et le cheptel insignifiant; les cultures se limitent à des potagers familiaux. Le vignoble donne un excellent vin, léger et capiteux, qui constitue avec le minerai de fer les seules productions exportables. Pêcheries de thon et salines complètent cette activité économique des plus restreinte. 
Napoléon fait établir un plan d’irrigation et de mise en valeur de la seule plaine importante, celle de l’Acona. Aux paysans il conseille la culture de la pomme de terre, qu’il appelle parmentière, et qui est inconnue dans l’île. Il rêve de faire d’Elbe un paradis et ordonne un vaste reboisement : des oliviers et des mûriers dans les vallées et sur les pentes exposées au midi ; des châtaigniers sur le versant nord des montagnes. 
Des pistes a peine carrossables tenaient lieu de routes : un de ses premiers soins est de faire construire un réseau routier qui desservira les communes les plus importantes en partant de la capitale. 

Un jour il va visiter l’îlot abandonné de la Pianosa, à vingt mille au sud. Aussitôt il l’annexe, le fortifie, y laisse une garnison, fait venir vingt ménages de fermiers italiens pour défricher. Cette dernière conquête le préoccupe beaucoup pendant l’été. Il lui consacre des dizaines d’ordres et deux inspections. 
Elbe possède de belles carrières de marbre inexploitées. Marbriers et sculpteurs sont recrutés en Italie. Bargigli, de Carrare, ouvre un atelier dont les Anglais de passage achèteront la production à prix d’or. Et puisque toute distraction ne peut être organisée ici qu’à une échelle minuscule, Napoléon décide de se constituer une réserve de chasse en isolant par un mur le petit cap Stella qui s’enfonce d’une demi-lieue dans la mer. Pour le peupler il ordonne de capturer lièvres et lapins sur tout le territoire. Devant le maigre résultat obtenu, il en fera venir de Corse et de Toscane.

L’hygiène publique, à son arrivée, était inexistante. Les ruelles puantes tenaient lieu de latrines et de poubelles. Il exige que chaque maison en soit pourvue, faute de quoi un impôt de propreté devra être versé, qui sera doublé tous les trois mois. Des sources sont captées, de nouvelles citernes sont creusées pour assurer le ravitaillement de la ville en eau potable. Il crée un hôpital, fort bien tenu qu’il visitera souvent… 
Tant de prodiges accomplis en si peu de temps stupéfiaient les insulaires. Pons de l’Hérault, volontiers emphatique, s’en émerveille : 
« L’ère nouvelle de l’île d’Elbe s’annonçait avec éclat. Porto Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L’industrie levait sa tête radieuse, l’enclume retentissait constamment sous le marteau ; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence. Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l’accroissement de richesse du commerce elbois… ». 
Pauvres gens ! Leur rêve de gloire et de prospérité s’évanouira dès le départ du grand homme. Lui parti, l’île d’Elbe retombera dans l’oubli d’où son génie créateur l’avait un instant tiré. 

Telle fut, sous des dehors bouffons, l’innocente activité dont Napoléon offrit au monde étonné le rassurant spectacle. Comédien consommé, il adaptait son génie à la fièvre besogneuse d’un sous-préfet en mal d’avancement. Pour mieux abuser l’Europe il feignit de prendre au sérieux cet Etat d’opérette et de s’y complaire, d’afficher l’irrésolution et l’oisiveté jusqu’à convaincre les naïfs de sa déchéance prématurée. Le colonel Campbell, seul espion officiel en résidence dans l’île, note dans son Journal le 20 septembre 1814 :  « Napoléon semble avoir perdu toute habitude de travail et d’étude sédentaire. Il a quatre résidences dans diverses localités de l’île, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améliorations. … Je commence à croire qu’il est tout à fait résigné à sa retraite et qu’il se trouve passablement heureux, excepté quand, dans sa solitude, se réveille le souvenir de son ancienne grandeur, souvenir rendu plus amer par le besoin d’argent et la pensée qu’on retient loin de lui l’Impératrice et le Roi de Rome » … 

Rien n’est plus trompeur que le lion qui sommeille ou feint de sommeiller… 

G.G.

Vue Ile Elbe

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( 11 septembre, 2019 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 1

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; encuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs fmailels étiaent réunie pour s’mauser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

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( 1 juin, 2019 )

Relation du colonel Chapelle sur le passage de la Bérésina…

Relation du colonel Chapelle sur le passage de la Bérésina... dans TEMOIGNAGES Bérézina1-300x195Les journées des 25 au 28 novembre 1812, forment sans doute un des épisodes les plus célèbres de la campagne de Russie. Depuis l’Empire on a beaucoup écrit sur ce sujet. Pourtant, le texte qui suit reste méconnu et n’a pas, été réédité, sauf erreur de ma part, depuis sa première publication en 1887 dans la « Revue Rétrospective ».

C.B.

Les auteurs ont tous donné, sur le passage de la Bérésina, des détails inexacts et incomplets. Les erreurs de dates qu’ils ont commises, et leur silence à l’égard du général Éblé, prouvent assez qu’ils ne se sont pas arrêtés auprès des ponts. Ils n’ont donc pu voir qu’une faible partie des événements qui se sont succédés sur les bords de la Bérésina, depuis le 25 novembre à cinq heures du soir jusqu’au 29 à neuf heures et demie du matin. N’ayant pas vu les choses en passant, et la nature de nos fonctions nous ayant fixés auprès de feu M. le général Éblé, nous avons pensé qu’il était de notre devoir de suppléer, autant que cela dépendait de nous, à la relation que cet officier général eût faite d’une opération qu’il a dirigée, seul, depuis le commencement du passage jusqu’à la fin, et dont le succès, en ce qui concerne la construction des ponts et leur conservation pendant tout le temps qu’ils ont été nécessaires, est dû à son active prévoyance, à son sang-froid et à cet esprit d’ordre qui le distinguait éminemment. 

PROLOGUE.- La division du général russe Langeron, qui faisait partie de l’armée de Moldavie, commandée par l’amiral Tchichagoff, s’était emparée, le 21 novembre, du pont de Borisov et de cette ville, située sur la rive gauche de la Bérésina. Le 23, le deuxième corps, commandé par le maréchal Oudinot, duc de Reggio, attaqua et battit cette division russe, qui repassa sur la rive droite de la Bérésina, et coupa, en se retirant, le pont de Borisov. 

25 novembre 1812- Le 25, M. le général comte Éblé, commandant les équipages de ponts de l’armée, et M. le général comte Chasseloup, commandant du génie, qui avaient été chargés de se concerter pour construire les ponts de la Bérésina, arrivèrent vers quatre à cinq heures du matin à Borisov. M. le général Éblé avait avec lui sept compagnies de pontonniers, fortes d’environ quatre cents hommes, en bon ordre, et ayant tous conservé leur fusils. Le matériel consistait : 1° en six caissons renfermant des outils d’ouvriers en bois ou en fer, des clameaux, des clous, des haches, des pioches et du fer ; 2° deux forges de campagne ; 3° deux voitures chargées de charbon. Ce matériel, indispensable pour une opération de laquelle dépendait le salut de l’armée, avait été amené entièrement par les soins de M. le général Éblé, qui avait eu la précaution de faire prendre à Smolensk, à chaque pontonnier, un outil, quinze à vingt grands clameaux que tous déposèrent fidèlement au lieu choisi pour faire les préparatifs du passage. M. le général comte Chasseloup avait sous ses ordres plusieurs compagnies de sapeurs, et les restes du bataillon du Danube (ouvriers de la marine). On laissa deux compagnies de pontonniers et une ou deux compagnies de sapeurs à Borisov pou attendre de nouveaux ordres et faire, auprès du pont rompu et au-dessous, des démonstrations de passage. Le restant de la troupe partit vers midi, avec les caissons d’outils et de forges, pour se rendre au village de Wesselowo, où le passage avait été résolu. Ce village est situé à quatre lieues environ, au-dessus de Borisov. On y arriva entre quatre et cinq heures du soir. Le roi de Naples, de duc de Reggio, le général comte Éblé et le général comte Chasseloup s’étaient aussi rendus sur ce point. Il fut convenu que l’on construirait trois ponts de chevalets, dont deux seraient exécutés par l’artillerie et un par le génie. 

CONSTRUCTION DES PONTS.- Le deuxième corps occupant le village de Wesselowo, depuis deux jours, on avait construit, près de ce village, une vingtaine de chevalets avec des bois beaucoup trop faibles, de sorte que ces préparatifs, surs lesquels on avait compté, ne furent d’aucune utilité. Napoléon, qui n’avait pu être informé de ce contretemps, ordonna de jeter un pont à dix heures du soir ; mais il y avait impossibilité absolue de mettre cet ordre à exécution. A cinq heures du soir, rien n’était donc encore commencé, et il n’y avait pas un moment à perdre. On se mit à l’ouvrage : on abattit des maisons ; on en rassembla les bois pour servir, les uns à  la construction des chevalets, les autres pour tenir lieu de poutrelles et de madriers. On forgea des clous, des clameaux ou crampons ; enfin, on travailla sans relâche, et avec une grande activité, toute la nuit. Afin de suppléer aux bateaux ou nacelles, dont on manquait, on construisit trois petits radeaux ; mais les bois qu’on fut forcé d’y employer, faute d’autres, étaient de dimensions si faibles que chaque radeau ne pouvait porter au plus que dix hommes. 

26 novembre 1812.-Le 26, à huit heures du matin, Napoléon donna l’ordre de jeter les ponts ; on en commença aussitôt deux, éloignés l’un de l’autre d’environ cent toises [environ 1950 mètres]. En même temps, quelques cavaliers passèrent la rivière à la nage, ayant chacun un voltigeur en croupe, et l’on passa successivement trois à quatre cents hommes d’infanterie sur les radeaux. On s’attendait à une forte résistance de la part de l’ennemi, dont les feux avaient été très nombreux, pendant la nuit. Cependant les russes ne firent aucune disposition sérieuse pour s’opposer à la construction des ponts. Il n’y eut qu’une vive fusillade qui dura pendant trois ou quatre heures. Des cosaques se présentèrent en assez grand nombre ; mais ils furent contenus par nos tirailleurs à pied et à cheval, et par le feu de l’artillerie qui était en batterie sur la rive gauche. Le général Éblé n’avait pu vérifier dans la nuit la largeur de la rivière, qu’on lui avait assuré être de quarante toises. Il reconnut, au jour, et pendant qu’on travaillait à l’établissement des deux ponts que cette largeur était de plus cinquante toises. Alors, M. le général Chasseloup, qui avait déjà déclaré le matin qu’il était dans l’impossibilité de faire construire un troisième pont par le génie, mit à la disposition du général Éblé les sapeurs, ainsi que les chevalets qu’ils avaient construits. Le nombre de chevalets ne suffisant pas encore pour les deux ponts, et pour remédier aux accidents, on en continua la construction pendant toute la journée. A une heure après-midi, le pont de droite fut achevé. Il était destiné à l’infanterie et à la cavalerie seulement, parce qu’on n’avait pu employer, pour le couvrir, que de mauvaises planches de quatre à cinq lignes d’épaisseur. La largeur de la Bérésina sur le point de Wesselowo, où s’est effectué le passage, est de cinquante-quatre toises. Sa plus grande profondeur était de six à sept pieds [un pied est égal approximativement à 30 cm] ; elle charriait des glaces. Cette rivière est peu rapide, son fond et vaseux et inégal. A l’endroit du passage, la rive droite est très marécageuse ; mais le froid avait durci le terrain, autrement les voitures n’auraient pu être conduites à cent pas des bords de la rivière. Les bois qu’on employa pour la construction des ponts provenaient, ainsi qu’on l’a déjà fait observer, des maisons qui furent démolies, dans le village de Wesselowo, pendant la nuit du 25 au 26 novembre. La hauteur des chevalets était depuis trois pieds jusqu’à huit à neuf, et la longueur des chapeaux de quatorze pieds. Il y avait vingt-trois chevalets à chacun des deux ponts et par conséquent vingt-quatre travées. La longueur d’une travée, c’est-à-dire la distance d’un chapeau de chevalet à l’autre était de treize à quatorze pieds. Les bois qui servirent en guise de poutrelles pour former les travées, avaient de seize à dix-sept pieds de longueur, et cinq à six pouces de diamètre. On n’avait pas eu le temps de les équarrir, non plus que ceux des chapeaux et des pieds de chevalets. On a fait remarquer qu’on avait fait usage, pour le tablier du pont de gauche, de rondins de quinze à seize pieds de longueur, sur trois à quatre pouces de diamètre, et que celui du pont de droite était composé d’un triple lit de vieilles planches ayant servi à la couverture des maisons du village. Ces planches avaient sept à huit pieds de longueur, cinq à six pouces de largeur et quatre à cinq lignes d’épaisseur. On en mit deux longueurs qui se croisaient sur le milieu du pont. Les détails dans lesquels on est entré donnent une idée des difficultés qu’on eut à surmonter pour, dans une seule nuit, et avec une troupe fatiguée par de longues marches de jour et de nuit, et privée de subsistances, abattre des maisons, en rassembler et choisir les bois, construire les chevalets, puis, avec la même troupe, jeter les ponts, ensuite les entretenir et les réparer pendant trois jours et trois nuits. Les pontonniers et les sapeurs ont travaillé à la construction des ponts avec un zèle et un courage au-dessus de tout éloge. Les pontonniers ont, seuls, travaillé dans l’eau ; malgré les glaces que charriait la rivière, ils y entraient souvent jusqu’aux aisselles, pour placer les chevalets, qu’ils contenaient, de cette manière, jusqu’au moment où les bois qui servaient de poutrelles étaient fixés sur les chapeaux. 

PASSAGE.- Le deuxième corps, commandé par M. le général Oudinot, duc de Reggio, passa le premier. Napoléon qui, depuis le matin, n’avait pas quitté les bords de la Bérésina, se plaça à l’entrée du pont pour voir défiler le deuxième corps, dont tous les régiments étaient parfaitement en ordre et montraient beaucoup d’ardeur. En prenant des précautions, on parvint à faire passer, sur le pont, une pièce de 8 et un obusier, avec leurs caissons de cartouches. Le duc de Reggio marcha droit au camp de la division russe. Cette division, vivement attaquée, ne tint qu’un moment sa position formidable. L’ennemi, qui paraît avoir été, une partie de la journée, incertain de notre véritable passage à cause des mouvements de troupes et des démonstrations faites auprès du pont de Borisow et au-dessous, reprit l’offensive dans la soirée ; mais le deuxième corps le battit, et, malgré tous les efforts que firent les Russes les deux jours suivants, nos troupes conservèrent la position qui couvrait entièrement le défilé des ponts. Le pont de gauche, spécialement destiné pour les voitures, et dont on avait été obligé de suspendre la construction pendant deux heures, afin de pousser avec plus de vigueur celle du pont de droite, fut terminée à quatre heures. Aussitôt l’artillerie du deuxième corps défila sur ce pont. Elle fut suivie par  celle de la Garde, par le grand parc, et successivement par l’artillerie des quatre corps et les diverses voitures de l’armée. 

LES TROIS RUPTURES.- Au lieu de madriers ou fortes planches dont on manquait entièrement, on avait employé, pour le tablier de ce pont, des rondins de quinze à seize pieds de longueur sur trois ou quatre pouces de diamètre. Les voitures, en passant sur ce tablier raboteux, faisaient éprouver au pont des secousses d’autant plus violentes que toutes les recommandations étaient le plus souvent, inutiles, pour empêcher beaucoup de conducteurs de voitures de faire trotter leurs chevaux. Les chevalets s’enfonçant inégalement sur un sol vaseux, il en résultait des ondulations et des inclinaisons qui augmentaient les secousses et faisaient écarter les pieds des chevalets. Ces graves inconvénients, que l’on n’avait eu ni le temps ni les moyens de prévenir, causèrent les trois ruptures dont il va être question. A huit heures, trois chevalets du pont gauche s’écrasèrent. Ce funeste événement consterna le général Éblé, qui, sachant combien les pontonniers étaient fatigués, désespérait presque de réunir sur-le-champ le nombre d’hommes nécessaires pour travailler avec promptitude à des réparations aussi urgentes. L’ordre s’était heureusement maintenu. Les officiers étaient établis à des bivacs avec leurs compagnies. On ne demanda que la moitié de la troupe ; mais ce ne fut pas sans peine que l’on parvint à tirer d’auprès du feu, où ils s’étaient endormis, des hommes harassés de fatigues. Des menaces eussent été bien infructueuses : la voix de la Patrie et celle de l’honneur pouvaient seules se faire entendre à ces braves qui étaient, aussi, fortement stimulés par l’attachement et le respect qu’ils portaient au général Éblé. 

27 novembre 1812.- Le 27 à deux heures du matin, trois chevalets du même pont se rompirent dans l’endroit le plus profond de la rivière. La seconde moitié des pontonniers, que le général Éblé avait eu la sage précaution de laisser reposer, fut employée à réparer ce nouvel accident. On y travaillait avec ardeur, lorsque M. le général comte Lauriston arriva sur le pont. Montrant une impatience bien naturelle, il se plaignait cependant de la lenteur d’un travail qu’on ne pouvait cependant pousser avec plus d’activité, et peignait vivement les inquiétudes de Napoléon. Pendant qu’on était occupé à déblayer le bois, à l’endroit de la rupture, le général Éblé faisait construire, sous ses yeux, des chevalets dont il avait lui-même choisi le bois. M. le général Lauriston se fit conduire près de lui ; il y resta jusqu’à ce que les trois chevalets dont on avait besoin fussent prêt, et tous les deux les précédèrent, faisant face à la foule qui devenait déjà très grande. Après quatre heures du travail le plus pénible, la communication fut rétablie à six heures du matin. A quatre heures du soir, le passage fut encore suspendu pendant deux heures au pont de gauche, par la rupture de deux chevalets. Ce troisième accident fut, heureusement, le dernier. Animés et soutenus par la présence et l’exemple du général Éblé, les pontonniers ont montré une persévérance et un dévouement sans bornes dans les pénibles réparations des ponts, dont ils furent seuls chargés. Sur plus de cent qui se sont mis à l’eau, soit pour construire, soit pour réparer les ponts, on n’en a conservé qu’un très petit nombre ; les autres sont restés sur les bords de la Bérésina, ou ne suivaient plus, deux jours après le départ, et on ne les a plus revus. Au pont de droite, sur lequel il ne passait que des hommes et des chevaux, les chevalets ne se rompirent pas ; mais on fut constamment occupé à réparer le tablier formé par un triple lit de vieilles planches ayant servi à la couverture des maisons du village, et qui, n’ayant pu être fixées solidement, se dérangeaient à chaque instant. Les pieds des chevaux les brisaient et passaient quelquefois à travers ; en sorte qu’on était obligé de les remplacer souvent. Pour diminuer les fatigues des ponts, on avait couvert leurs tabliers avec du chanvre et du foin, qu’il fallait renouveler fréquemment. Malgré ces fâcheux contretemps, le passage s’effectua avec assez de promptitude par les troupes qui avaient conservé de l’ordre et marchaient réunies. 

ENCOMBREMENT.- Jusqu’au 27 au soir, il n’y avait pas encore eu d’encombrement, parce que les hommes isolés ne s’étaient encore présentées qu’en petit nombre. Ils arrivèrent en foule pendant la nuit du 27 au 28, amenant avec eux une grande quantité de voitures et de chevaux. Leur marche tumultueuse et confuse causa un tel encombrement, que ce n’était qu’avec des peines infinies et après avoir courus de grands dangers, qu’on pouvait arriver jusqu’aux ponts. Le général Éblé, ainsi que d’autres officiers, tentèrent vainement, à plusieurs reprises, de rétablir l’ordre. Ils ne pouvaient se faire écouter par des hommes qui, ayant depuis plus d’un mois, secoué  le joug de toute discipline, étaient dominés par l’égoïsme, et livrés, pour la plupart, è un profond abrutissement. Les voitures arrivant aux ponts sur trente à quarante colonnes, il s’élevait, aux culées, des discussions et de rixes pendant lesquelles le passage était interrompu. 

28 novembre 1812.- Le 28 au matin, lors des attaques combinées des armées russes sur les deux rives de la Bérésina, le désordre fut porté à son comble près des ponts, et continua pendant toute la journée. Chacun voulait passer le premier, et, personne ne voulant céder, le passage, interrompu pendant de longs intervalles, n’eut bientôt plus lieu qu’avec une extrême difficulté. Les hommes, les chevaux et les voitures de la queue des colonnes, sur lesquels tombèrent les boulets et les obus, dès le commencement de la bataille serrèrent sur la tête et vinrent former, près des ponts, une masse de douze à quatorze cents mètre de front sur trois à quatre cents mètres de profondeur, de sorte que la plaine, entre les ponts et le village de Wesselowo, était couverte par une multitude d’hommes à pieds et à cheval, de chevaux et de voitures qui, tournées dans tous les sens, ne pouvaient faire aucun mouvement. Le neuvième corps, qui soutenait la retraite, combattait depuis le matin, avec nue valeur admirable, contre des forces bien supérieures aux siennes ; mais son front n’ayant pas assez d’étendue, l’ennemi parvint vers une heure après midi, à placer plusieurs batteries qui découvraient les ponts. Les boulets et les obus, tombant alors  milieu d’une foule serrée d’hommes et de chevaux, y firent un ravage épouvantable. L’action de cette mase, se portant elle-même vers la rivière, produisit de grands malheurs. Des officiers, ses soldats, furent étouffés ou écrasés sous les pieds des hommes et des chevaux. Un grand nombre d’hommes, jetés dans la Bérésina, y périrent, d’autres se sauvèrent à la nage  ou atteignirent les ponts, sur lesquels ils montèrent en se cramponnant aux chevalets. Une grande quantité de cheveux furent poussés dans la rivière et restèrent pris dans les glaces. Des conducteurs de voitures et de chevaux les ayant abandonnés, la confusion fut sans remède. Ces cheveux, errant sans guide, se réunirent, et, en serrant, formèrent une masse presque impénétrable. Le feu cessa, de part et d’autre, vers cinq heures, à l’entrée de la nuit ; mais le passage, retardé par une succession continuelle d’obstacles, ne s’effectuait plus qu’avec une lenteur désolante. Dans cette situation vraiment désespérante, le général Éblé fit faire un grand effort pour débarrasser les avenues des ponts et faciliter la marche du neuvième corps, qui devait se retirer pendant la nuit. Cent cinquante pontonniers furent employés à cette opération : il fallut faire une espèce de tranchée à travers un encombrement de cadavres d’hommes et de chevaux, et de voitures brisées et renversées ; on y procéda de manière suivante : Les voitures abandonnées qui se trouvaient sans le chemin que l’on pratiquait étaient conduites sur le pont par les pontonniers qui les culbutaient dans la rivière. Les chevaux qu’on ne pouvait contenir sur le nouveau chemin étaient chassés sur le pont avec la précaution de n’en faire passer qu’un petit nombre à la fois pour éviter les accidents. On pratiqua, à droite et à gauche de la grande tranchée, des ouvertures pour faciliter l’écoulement des hommes à pied et des voitures qui étaient encore attelées. Il ne fut pas possible de détourner les cadavres des chevaux, qui devaient nécessairement passer par-dessus avant d’arriver aux ponts, éprouvaient de grands difficultés. 

LA DESTRUCTION.- La timidité avec laquelle l’armée russe s’approcha des ponts, dans la matinée du 29, prouve combien elle avait été maltraitée, la veille, par le neuvième corps. Ainsi qu’on l’a dit, le feu avait cessé de part et d’autre, le 28, à cinq heures du soir. Depuis cet instant jusqu’au lendemain à neuf heures et demie, lorsque les ponts eurent été détruits et que les pontonniers se retiraient, il ne s’est pas tiré un seul coup de canon ni un seul coup de fusil. Les Cosaques qui furent les premières reconnaissances hésitèrent longtemps avant de s’approcher, quoiqu’on ne fasse pas feu sur eux. Enhardis enfin, ils vinrent se mêler parmi des gens sans défense, qu’ils n’eurent aucune peine à faire prisonniers. Le nombre de ces derniers fut de quatre à cinq mille y compris les femmes et les enfants. On laissa sur la riva gauche de la Bérésina trois à quatre mille chevaux de toutes tailles, et six à sept cents voitures de diverses espèces ; mais toute l’artillerie passa, hormis quelques caissons isolés ou brisés et trois ou quatre canons qui se trouvèrent embarrassés au loin dans les autres voitures. L’arrière-garde de l’armée avait pris position à une lieue environ de la Bérésina, pour couvrir un défilé de deux lieues de long, dans une forêt marécageuse traversée par une chaussée étroite sur laquelle il ne pouvait passer qu’une voiture de front. Ce défilé, dont les côtés étaient presque impraticables pour les gens à pied et à cheval, était terminé par trois grands ponts en bois de sapins établis à la suite l’un de l’autre, sur des ruisseaux et des marais qui n’étaient pas entièrement gelés. Ces ponts avaient, ensemble, plus de trois cent toises de longueur. Les deux intervalles qui les séparaient, d’environ cent toises chacun, étaient remplis par une chaussée construite en fascines et en terre. Le maréchal Ney, prince de La Moskowa, qui avait pris le commandement de l’arrière-garde, attendait à l’entrée de la forêt le général Éblé, à qui il donna l’ordre, de la part de Napoléon, de brûler ces trois ponts dont on vient de parler, en lui disant que leur parfaite destruction était de la plus haute importance. Le général Éblé, étant arrivé près des ponts, fit tout disposer pour leur embrasement. Les pontonniers furent employés, le restant de la journée du 29, aux préparatifs de cette opération qui commença à dix heures du soir, aussitôt après le passage des dernières troupes de l’arrière-garde. Quelques cosaques et quelques tirailleurs se présentèrent à la culée du premier pont ; mais ils furent éloignés par la fusillade d’un bataillon d’arrière-garde. 

30 novembre 1812.- Les pontonniers se retirèrent, le 30, à quatre heures du matin, après  avoir détruits les trois ponts de manière à ne pouvoir être réparés par les Russes. On conçoit que si le général russe, dont la division avait occupé Zembin pendant les trois ou quatre jours qui ont précédé notre passage de la Bérésina, eût fait détruire les trois ponts en question, l’armée française se fut trouvée dans un nouvel embarras bien pire que le premier. Tant de peines, de fatigues, d’inquiétudes et de malheurs eussent été évités, si on avait eu les moyens de jeter u pont de bateaux… Ces moyens, on les possédait quelques jours avant d’arriver à la Bérésina… Et on les a détruits !!! En effet, il y avait à Orcha un équipage de ponts de soixante bateaux munis de tous ses agrès ; on y mit le feu le 20 novembre, six jours seulement avant d’arriver à la Bérésina !!!  Il ne fallait que quinze de ces bateaux pour construire, en une heure, un pont à côté duquel on aurait pu en établir un autre en chevalets, pour rendre le passage plus prompt. Cet équipage de quinze bateaux eût été rendu très mobile en l’allégeant de moitié, c’est-à-dire en mettant deux voitures par bateau, savoir une pour le bateau et une pour les poutrelles et les madriers. Ces trente voitures eussent été lestement transportées avec moins de trois cent chevaux qu’on eût trouvés facilement en laissant ou en brûlant, à Orcha, quelques unes de ces innombrables voitures qu’il fallut bien abandonner, peu de jours après. Si la proposition, qu’avait faite le général Éblé, d’emmener d’Orcha une portion de l’équipage du pont, eût été acceptée, le passage de la Bérésina aurait été, sous le rapport de la construction des ponts, une opération ordinaire dont le succès n’eût pas été douteux un seul moment ; et des malheurs qu’on ne saurait trop déplorer, mais qui auraient pu être bien plus grands encore, ne seraient point arrivés. M. le général comte Chasseloup a rendu, à cet égard, toute justice due à M. le général Éblé, au chef de l’état-major, le colonel Chapelle duquel il dit, au moment où on commençait à construire les ponts : « Je reconnais que c’est l’artillerie qui doit être chargées des ponts, à la guerre, parce qu’elle a, par son personnel, ses chevaux et son matériel, de si grandes ressources, qu’il lui en reste encore quand celles des autres services sont épuisées. Le génie et le bataillon du Danube (ouvriers militaires de la marine), sont entrés en campagne avec un parc considérable d’outils de toute espèce ; et cependant nous sommes arrivés ici sans une seule forge, sans un clou, dans un marteau. Si l’opération réussit, ce sera au général Éblé  qu’on en aura l’obligation, puisque lui seul avait les moyens de l’entreprendre. Je le lui ai déjà dit et je vous le dis aussi, afin que vous le lui répétiez, quoiqu’il arrive. » 

Colonel CHAPELLE.                                                                                                                                                                                            

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( 2 mars, 2019 )

Les chevaux de bataille de Napoléon.

2016
« Dans son numéro du mois de mai 1892, la « Revue de Cavalerie » a publié un article anonyme intitulé « Les chevaux de bataille de Napoléon 1er ». Il nous a paru intéressant de reproduire dans la « Revue des Etudes Napoléoniennes » cette très intéressante étude. Jean BRUNON (Extrait de la « Revue des Etudes napoléoniennes », 1932) 
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L’excellente « Revue militaire suisse », qui paraît à Lausanne, contient dans sa dernière livraison, d’intéressants renseignements, en partie inédits, sur les chevaux de bataille de Napoléon 1er. En effet, le piqueur de l’Empereur, Noverraz, était vaudois. Son témoignage est souvent invoqué par l’auteur de l’article qui s’appuie, pour le reste, sur une longue et consciencieuse étude publiée récemment par le « Daily Magazine », la plus anciennes et la plus importante des revues anglaises consacrées au sport, par Sir Francis Lawley, fils de Lord Wenlock. M. Lawley commence par reproduire une conversation à Sainte-Hélène entre l’Empereur et le célèbre médecin O’Meara. Parlant des occasions où, dans sa carrière, il avait connu les plus grands dangers, l’Empereur racontait qu’à Arcole, son cheval rendu furieux par une blessure, s’était emporté et l’emmenait tout droit dans les lignes autrichiennes, lorsqu’il s’enfonça jusqu’au cou dans un bourbier où il faillit rester sous son cheval mort et tomber aux mains des Autrichiens. En comme, Napoléon disait avoir eu, d’Arcole à Waterloo, dix-huit ou dix-neuf chevaux tués sous lui. M. Lawley fait remarquer que ce chiffre n’a rien d’invraisemblable, puisque le maréchal Blücher en perdit au moins autant que le général Forrest, un des plus brillants officiers de cavalerie du Sud, dans la guerre de Sécession, qui vit tomber sous lui trente chevaux en quatre ans. Sans être ce que l’on appelle un écuyer, Napoléon était mieux que cela pour son métier de conquérant, c’est-à-dire un hardi, solide et infatigable cavalier. Pour lui tout cheval devait remplir, en premier lieu, la condition d’être un bon et docile véhicule, allant dans tous les trains, à toutes allures, au gré de sa pensée. Nous le savons par le témoignage de son piqueur Noverraz, de Lausanne, qui nous a souvent raconté les transes par lesquelles il dut passer pour suivre les intrépides cavalcades de son vénéré maître. On le sait aussi par divers récits de ses officiers d’ordonnance, notamment le comte de Ségur : il raconte qu’après sa nomination comme Général en chef de l’Armée de Paris, Bonaparte circulait jour et nuit à cheval dans les diverses rues de la capitale pour surveiller l’exécution de ses ordres, sans nul souci des précautions à prendre sur de mauvais pavés ou dans des défilés encombrés. Il montait et descendait à grande allure les escaliers du jardin des Tuileries et ceux qui existaient alors sous le péristyle, au grand désespoir de sa suite. Quand on lui faisait remarquer que ces inutiles grimpades et dégringolades n’étaient pas sans danger pour lui, il répondait : « Bah ! J’ai mon étoile ! », et quand on lui opposait le danger pour les montures, il répliquait : « La mère aux chevaux n’est pas morte ! » En résumé, dès sa jeunesse, le grand gagneur de batailles était ce que l’on appelle un brillant et heureux cavalier casse-cou. Il est inutile de dire que nous savons fort peu de choses de la plupart des chevaux de Napoléon. Toutefois ce n’est pas le cas pour tous et M. Lawley a réuni des détails sur « Marengo » que l’Empereur montait à Waterloo, « Austerlitz », « Maria » (une jument grise nommée d’après l’Impératrice), « Ali » et « Jaffa ». Le « Daily Magazine » reproduit les portraits d’ « Ali » et de « Marengo » d’après les originaux existant en Angleterre ; ils sont blancs comme, d’ailleurs, presque tous les chevaux du Petit Caporal. Le plus célèbre des cinq est « Marengo » dont le squelette est conservé à l’Institut militaire de Whitehall à Londres, et dont un sabot, transformé en tabatière, est toujours sur la table des officiers de la garde royale au palais de Saint-James, avec l’inscription suivante sur le couvercle d’argent : Sabot de « Marengo », cheval de bataille barbe, ayant appartenu à Bonaparte, monté par lui à Marengo, Austerlitz, Iéna, Wagram, en Russie et à Waterloo. » Autour du sabot se lisent ces mots : « Marengo » fut blessé à la hanche à Waterloo, pendant que son cavalier l’enfourchait sur le terrain des avant-postes. Aussi dans les batailles précédentes, ce bon destrier avait été blessé. Si nous devons ajouter foi à cette inscription, Napoléon a dû le monter pendant au moins quinze ans, de Marengo à Waterloo ; nous nous permettrons d’en douter. Quoiqu’il en soit « Marengo », dont le portrait aussi bien que le squelette est conservée à l’Institut militaire, est bien le cheval que l’Empereur avait à Waterloo, et probablement celui dont le colonel Charras veut parler dans sa « Campagne de 1815 », lorsqu’il raconte que Napoléon, en montant à cheval le matin de Waterloo, se mit dans une violente colère contre un soldat maladroit qui, en l’aidant à se mettre en selle, faillit le faire tomber par dessus son cheval. C’est encore « Marengo » qui porta l’Empereur jusqu’à Charleroi après la bataille, mais M. Lawley ne nous explique pas comment il se fait que le cheval soit venu finir ses jours à l’Institut militaire et c’est un point qu’il serait intéressant d’élucider. Peut-être devint-il la propriété d’un gentilhomme français établi vers 1815, au château de Glassenburg, dans le comte de Kent, pendant la minorité des propriétaires légitimes. Ce gentilhomme, dont le nom n’a malheureusement pas été conservé, était l’ami de l’Empereur et avait avec lui un autre cheval de bataille , « Jaffa », un arabe que Napoléon avait pris en Egypte. Le vieux coursier fut très bien soigné à Glassenburg ; mais, en 1829-il avait alors 37 ans- il était tellement affaibli qu’on se décida à l’abattre. Le fils de celui qui lui déchargea un coup d’escopette vit encore [1892] et, dans son parc, on peut lire sur une petite colonne l’épitaphe suivante : « Sous cette pierre repose « Jaffa », fameux cheval de bataille de Napoléon, âgé de 37 ans ». C’est de lord Wolseley, qui connaît à fond tout ce qui a trait au grand capitaine, que l’auteur tient cette anecdote. Un autre admirateur anglais de Napoléon a remis à M. Lawley un portrait d’ « Ali » avec cette légende : «Ali », cheval de bataille de Napoléon 1er. Ce cheval fut pris en Egypte sous Ali-Bey, monté par un soldat du 18ème dragons, capturé par les Mamelucks et repris par les Français.Ceci le fit remarquer du général Menou qui l’emmena en Europe et en fit cadeau au Premier Consul. Depuis lors, Bonaparte le monta dans toutes les batailles ; à celle de Wagram, par exemple, où il resta en selle de quatre heures du matin à six heures du soir. Il faut faire la part de la confusion et de l’exagération en ce qui concerne les noms des chevaux montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il ne serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés le même jour, puisque, dans ses « Mémoires », Mme de Rémusat nous dit que son protecteur éreintait souvent quatre ou cinq chevaux en un jour. Il semble y avoir contradiction entre la légende qui attribue à « Marengo » l’honneur d’avoir porté Napoléon à Austerlitz et les « Mémoires » du général Vandamme [Il s’agit ici d’une confusion car cet officier n’a pas laissé de « Mémoires ». Note de C.B.], où il est fait mention d’un cheval gris de fer, 1 mètre 60, qui fut baptisé « Austerlitz » après la victoire. Il est certain de Napoléon avait un cheval de ce nom correspondant bien à la description donnée par Vandamme, puisqu’il y a un portrait de lui à Londres chez Lord Rosebery, un des hommes les plus compétents sur tout ce qui se rattache à l’épopée napoléonienne. Passons à la jument « Maria ». M. Lawley a eu la bonne fortune de rencontrer un vieux Mecklembourgeois, nommé Schallen, âgé de plus de 95 ans, qui se souvenait d’avoir vu les régiments de cavalerie française traverser la petite ville d’Ivenack, dans le Mecklembourg, en marche sur Moscou. Le général Lefebvre-Desnouettes y admira beaucoup les chevaux de race du baron de Plessen, et, en particulier, une jument grise qui descendait de « King–Herald » un des plus fameux étalons du Stud-Book britannique. Le général l’acquit et l’envoya à l’Empereur, qui lui donna le nom de « Maria »-celui de sa femme- et la monta pendant une grande partie de la campagne de 1813. Plus tard, la jument tomba on ne sait comment, aux mains des Prussiens, qui la restituèrent au baron de Plessen. Elle mourut à Ivenack, et Schallen raconte qu’on y voit encore son squelette religieusement conservé par les héritiers du baron dans leur vieux château d’Ivenack. Naturellement l’équipement des chevaux de Napoléon était de « primo cartello ». La sellerie ne laissait rien à désirer : siège, troussequins, genouillères, tout était parfait de matériaux et de confection. Le Musée de Lausanne en possède des spécimens probants, c’est-à-dire : trois excellentes selles à l’anglaise, revêtues de velours cramoisi, avec housses et fontes à l’avenant et étriers en argent suspendus à de fortes et fines courroies ; trois brides et trois martingales à garnitures d’argent. Le grand Empereur destinait à son fils ces effets personnels et, pour cela, il les avait confiés à son fidèle Noverraz qui les conserva longtemps à sa villa « La Violette » à Lausanne. En juin 1848, Noverraz, las d’attendre un ayant-droit, remit son précieux dépôt au gouvernement vaudois qui en orne le musée cantonal de Lausanne. Avec d’autres objets de même provenance, entres autres quatre fusils de chasse et quelques reliques de Longwood, notre habile préparateur, M. Bastian, en a composé une fort intéressante vitrine qui attire de nombreux visiteurs étrangers. L’auteur de l’article de la « Revue militaire suisse » ne donne que des indications peu précises, ou encore légèrement inexactes, sur les souvenirs de Napoléon, provenant du piqueur Noverraz, conservés au Musée de Lausanne (Don de J.-J. Mercie). Ces équipages de cheval de l’Empereur, du type de ceux qu’il utilisait en campagne, sont les seuls que nous connaissions ; à ce titre, leur intérêt est donc plus considérable encore que les harnachements de luxe, magnifiquement ornés, plus généralement connus, et nous jugeons qu’il vaut la peine d’en donner la nomenclature détaillée, d’après les notes que nous avons prises sur place, au Musée de Lausanne : – Trois selles à la française en velours cramoisi, avec leurs fontes, couvre fontes, et leur tapis de selle (deux de ces derniers en drap cramoisi, en un drap écarlate). Ces tapis de selle sont ornés d’un double galonnage or : le galon intérieur de 10 centimètres, du modèle dit « à bâtons ».
Ces galons sont bordés d’une double course en soutache or. - Deux paires d’étriers (une paire manque) en argent (ou argentés) forme classique des étriers d’officiers généraux. 
- Trois brides complètes, à peu près semblables, très simples, en cuir noir ; boucles, légèrement ouvragées, en argent. Deux de ces brides à mors à grandes bossettes, argentées ; une à mors sans bossettes ; les trois mors du modèle de cavalerie légère. Toutes ces pièces sont en parfait état de conservation. 

Revenant aux chevaux de bataille de l’Empereur, il y lieu de signaler que le Musée de Malmaison, possède neuf petites peintures représentant neuf chevaux montées par Napoléon ; leurs noms sont les suivants : « Le Familier », « Le Triomphant », l’Aboukir », « Le Major », « Le Vizir » [Ce cheval a été naturalisé après sa mort ; il est conservé au Musée de l’Armée et porte sur la cuisse gauche l’N couronné], « le Cheick », « Le Sahara » , « Le Distingué » (le neuvième portrait ne porte pas de nom). Ces tableaux proviennent de la Manufacture de Sèvres. Ajoutons que l’Empereur a également possédé une jument qui portait le nom de « Nicole » et non « Nickel ». Citons en outre le beau portrait de « Tamerlan » peint par Géricault. Du reste, et comme le laisse comprendre l’auteur de l’article cité, plus haut, l’Empereur utilisa, au cours de sa vie, une quantité considérable de chevaux de selle. On en jugera par la lecture du document que nous reproduisons ci-après pour terminer ce rapide aperçu sur un sujet peu ou point battu sur lequel il reste encore à écrire une belle étude ; il se passe de tout commentaire. Avant la campagne de 1812 et sur son ordre, un projet de règlement réorganisant ses équipages de guerre fut présenté à l’Empereur qui l’adopta le 14 janvier 1812. Voici le texte de la partie qui concerne l’équipage de selle : 

« CHAPITRE V- Equipage de selle Article 11- L’équipage de selle comprend 10 brigades, chacune de 13 chevaux. Total : 130 chevaux. Article 12.- Chaque brigade se compose ainsi, savoir : 2 chevaux de bataille pour Sa Majesté, 1 cheval d’allure pour Sa Majesté, 1 pour le Grand-Ecuyer, 1 pour l’Ecuyer de service, ou tout autre, 1 pour le page de service, 1 pour le Mameluck de Sa Majesté, 1 pour le guide (paysan du pays), 3 chevaux de palefreniers montés et un à pied, 1 cheval pour le chirurgien, 1 pour le piqueur de service. 
Total : 13 Article 13.- Une paire de pistolets fera partie de l’équipement de tous les chevaux de selle destinés pour l’Empereur ; ces pistolets seront chargés tous les jours, et déchargés avec le tire-bourre par le Mameluck de service, sous l’inspection du Grand-Ecuyer ou en son absence, de l’Ecuyer de service au bivouac ou sous la tente ; le déchargement ou le rechargement des pistolets se fera chaque soir. Article 14.- Le Page de service porte en bandoulière la lunette de Sa Majesté, et il a sur le devant de sa selle des sacoches arrangées, qui renferment un mouchoir et une paire de gants pour Sa Majesté et un petit assortiment de bureau contenant papier, plumes, encre, crayons, compas, cire d’Espagne ; le tout conforme à l’état B ; il porte sur le derrière de sa selle un petit porte-manteau avec des armes à son usage. Le chirurgien porte derrière sa selle un porte-manteau avec un assortiment d’instruments et de tout ce qu’il faut pour panser, conforme à l’état E. Le mameluck porte en bandoulière une fiole pleine d’eau-de-vie, et sur le devant de sa selle, le manteau et le frac de Sa Majesté. Le Piqueur porte, sur le chevet, des petites sacoches pour cantines, approvisionnées conformément à l’état D ; et sur le derrière de sa selle, un porte-manteau d’effets à l’usage de Sa Majesté conformément à l’état T ; il porte aussi en bandoulière un flacon plein d’eau-de-vie. En conséquence, il est attaché un porte-manteau semblable à chacune des brigades des chevaux de selle. Les deux valets de chambre, qui sont à cheval, auront devant eux un petit appareil contenant de la charpie, des sels, de l’éther, de l’eau, une demi-bouteille de vin de Madère et quelques ustensiles de chirurgie, dont le Chirurgien ordinaire donnera le détail. Les trois maîtres d’hôtel, qui sont à cheval, auront chacun devant eux une petite cantine semblable à celle détaillée pour les Piqueurs. » 

 


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( 24 février, 2019 )

1814: NAPOLÉON, ce GRAND ORGANISATEUR…

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Plus que jamais, alors que la France est menacée de toutes parts.

Sans date [janvier 1814].

Gourgaud ira voir les ateliers de confection de l’administration de la guerre; ateliers d’habillement. Combien d’habits de faits ? Combien en fait-on par jour ? Combien d’étoffes reçues ou à recevoir ? Savoir combien on peut habiller d’hommes avec habits et combien d’hommes sans habits, mais avec des capotes. Il verra la fabrique des schakos, celle des bottes, celle des selles, celle des voitures, l’équipage, caissons d’artillerie, il verra les bureaux d’artillerie, pour me faire connaître s’l n’y aurait pas moyen d’envoyer mille fusils dans les Vosges, mille du côté de Langres, enfin, si bous avons des piques pour armer les vétérans, et combien de fusils cette mesure donnerait. Gourgaud verra le ministre de la Guerre pour savoir si on ne pourrait pas faire venir à Paris tous les vétérans ou invalides qui ont moins de quarante ans et qui seraient capables d’être caporaux. Il faut ordonner une visite à ce sujet dans les places de Louvain, etc., et diriger tous les hommes qui seront jugés disponibles sur Lyon, Fontainebleau et Lille, ce qui donnerait les moyens de réorganiser les cadres.

J’ai ordonné un appel dans les départements, à tous les hommes qui sortent de la Garde ; Gourgaud me rapportera l’état détaillé de tous les canons qui sont à Vincennes, et aux Invalides, et ceux qu’on pourrait faire venir du Hâvre et de Cherbourg sans nuire à l’armement de ces places ; mon but serait d’en envoyer quelques uns à Langres et à Auxonne, afin d’en avoir sous la main quelques pièces pour garnir quelques redoutes. Les pièces des Invalides sont sur affûts marins, ainsi que celles de Vincennes, je crois. Il faut avoir des affûts de siège afin d’employer ces pièces selon les circonstances ; Gourgaud demandera au Conseil de défense si La Fère peut être mis à l’abri d’un coup de main. Gourgaud verra quelle est l’artillerie de la garde qui se trouve à La Fère, et celle destinée pour le premier corps. Il faudra rapprocher de Vincennes les batteries qui sont prêtes, connaître les batteries qui sont prêtes à Douai, pour le premier corps. Comme j’espère qu’il aura sous peu dix à douze mille hommes, il faudrait trois batteries, afin que si je retirais la division Roguet, il y eût l’artillerie près d’Anvers.

Gourgaud verra le comte Daru, pour savoir où sont tous les dépôts des équipages militaires. La guerre se rapprochant des Vosges, il faut en éloigner tous les dépôts, ainsi que tous ceux du train d’artillerie, afin d’éviter ce qui est arrivé près de Trèves.

NAPOLÉON.

(« Lettres, Ordres et Décrets de Napoléon 1er, en 1812-13-14. Non insérés dans la « Correspondance ». Recueillis et publiés par M. le Vicomte de Grouchy », Librairie Militaire Berger-Levrault et Cie, 1897, pp.87-88).

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( 29 décembre, 2018 )

A propos des chevaux de bataille de Napoléon 1er (2ème et dernière partie).

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Suite et fin de cet excellent article dû à l’éminent Jean BRUNON et publié en 1932 dans la « Revue des Etudes napoléoniennes ».

Le fils de celui qui lui déchargea un coup d’escopette vit encore [1892] et, dans son parc, on peut lire sur une petite colonne l’épitaphe suivante : « Sous cette pierre repose « Jaffa », fameux cheval de bataille  de Napoléon, âgé de 37 ans ». C’est de lors Wolseley, qui connaît à fond tout ce qui a trait au grand capitaine, que l’auteur tient cette anecdote. Un autre admirateur anglais de Napoléon a remis à M. Lawley un portrait d’ « Ali » avec cette légende : «Ali », cheval de bataille de Napoléon 1erCe cheval fut pris en Egypte sous Ali-Bey, monté par un soldat du 18ème dragons, capturé par les Mamelucks et repris par les Français.Ceci le fit remarquer du général Menou qui l’emmena en Europe et en fit cadeau au Premier Consul. Depuis lors, Bonaparte le monta dans toutes les batailles ; à celle de Wagram, par exemple, où il resta en selle de quatre heures du matin à six heures du soir. Il faut faire la part de la confusion et de l’exagération en ce qui concerne les noms des chevaux montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo » aient été montés par Napoléon dans ses diverses campagnes, mais il ne serait nullement impossible que, par exemple, « Ali » et « Marengo »  aient été montés le même jour, puisque, dans ses « Mémoires », Mme de Rémusat nous dit que son protecteur éreintait souvent quatre ou cinq chevaux en un jour. Il semble y avoir contradiction entre la légende qui attribue à « Marengo » l’honneur d’avoir porté Napoléon à Austerlitz et les « Mémoires » du général Vandamme [Il s’agit ici d’une confusion car cet officier n’a pas laissé de « Mémoires ». Note de C.B.], où il est fait mention d’un cheval gris de fer, 1 mètre 60, qui fut baptisé « Austerlitz » après la victoire. Il est certain de Napoléon avait un cheval de ce nom correspondant bien à la description donnée par Vandamme, puisqu’il y a un portrait de lui à Londres chez Lors Rosebery, un des hommes les plus compétents sur tout ce qui se rattache à l’épopée napoléonienne. Passons à la jument « Maria ». M. Lawley a eu la bonne fortune de rencontrer un vieux Mecklembourgeois, nommé Schallen, âgé de plus de 95 ans, qui se souvenait d’avoir vu les régiments de cavalerie française traverser la petite ville d’Ivenack, dans le Mecklembourg, en marche sur Moscou. Le général Lefebvre-Desnouettes y admira beaucoup les chevaux de race du baron de Plessen, et, en particulier, une jument grise qui descendait de « King–Herald » un des plus fameux étalons du Stud-Book britannique. Le général l’acquit et l’envoya à l’Empereur, qui lui donna le nom de « Maria »-celui de sa femme- et la monta pendant une grande partie de la campagne de 1813. Plus tard, la jument tomba on ne sait comment, aux mains des Prussiens, qui la restituèrent au baron de Plessen. Elle mourut à Ivenack, et Schallen raconte qu’on y voit encore son squelette religieusement conservé par les héritiers du baron dans leur vieux château d’Ivenack. Naturellement l’équipement des chevaux de Napoléon était de « primo cartello ». La sellerie ne laissait rien à désirer : siège, troussequins, genouillères, tout était parfait de matériaux et de confection. Le Musée de Lausanne en possède des spécimens probants, c’est-à-dire : trois excellentes selles à l’anglaise, revêtues de velours cramoisi, avec housses et fontes à l’avenant et étriers en argent suspendus à de fortes et fines courroies ; trois brides et trois martingales à garnitures d’argent. 

Le grand Empereur destinait à son fils ces effets personnels et, pour cela, il les avait confiés à son fidèle  Noverraz qui les conserva longtemps à sa villa « La Violette » à Lausanne. En juin 1848, Noverraz, las d’attendre un ayant-droit, remis son précieux dépôt au gouvernement vaudois qui en orne le musée cantonal de Lausanne. Avec d’autres objets de même provenance, entres autres quatre fusils de chasse et quelques reliques de Longwood, notre habile préparateur, M. Bastian, en a composé une fort intéressante vitrine qui attire de nombreux visiteurs étrangers. L’auteur de l’article de la « Revue militaire suisse » ne donne que des indications peu précises, ou encore légèrement inexactes, sur les souvenirs de Napoléon, provenant du piqueur Noverraz, conservés au Musée de Lausanne (Don de J.-J. Mercie).  Ces équipages de cheval de l’Empereur, du type de ceux qu’il utilisait en campagne, sont les seuls que nous connaissions ; à ce titre, leur intérêt est donc plus considérable encore que les harnachements de luxe, magnifiquement ornés, plus généralement connus, et nous jugeons qu’il vaut la peine d’en donner la nomenclature détaillée, d’après les notes que nous avons prises sur place, au Musée de Lausanne : - Trois selles à la française en velours cramoisi, avec leurs fontes, couvre fontes, et leur tapis de selle (deux de ces derniers en drap cramoisi, en un drap écarlate). Ces tapis de selle sont ornés d’un double galonnage or : le galon intérieur de 10 centimètres, du modèle dit « à bâtons ».

Ces galons sont bordés d’une double course en soutache or. 

- Deux paires d’étriers (une paire manque) en argent (ou argentés) forme classique des étriers d’officiers généraux. 

- Trois brises complètes, à peu près semblables, très simples, en cuir noir ; boucles, légèrement ouvragées, en argent. Deux de ces brides à mors à grandes bossettes, argentées ; une à mors sans bossettes ; les trois mors du modèle de cavalerie légère. 

Toutes ces pièces sont en parfait état de conservation. 

Revenant aux chevaux de bataille de l’Empereur, il y lieu de signaler que le Musée de Malmaison, possède neuf petites peintures représentant neuf chevaux montées par Napoléon ; leurs noms sont les suivants : « Le Familier », « Le Triomphant », l’Aboukir », « Le Major », « Le Vizir » [Ce cheval a été naturalisé après sa mort ; il est conservé au Musée de l’Armée et porte sur la cuisse gauche l’N couronné], « le Cheick », « Le Sahara » , « Le Distingué »  (le neuvième portrait  ne porte pas de nom). Ces tableaux proviennent dela Manufacture de Sèvres. Ajoutons que l’Empereur a également possédé une jument qui portait le nom de « Nicole » et non « Nickel ». Citons en outre le beau portrait de « Tamerlan » peint par Géricault. Du reste, et comme le laisse comprendre l’auteur de l’article cité, plus haut, l’Empereur utilisa, au cours de sa vie, une quantité considérable de chevaux de selle.  On en jugera par la lecture du document que nous reproduisons ci-après pour terminer ce rapide aperçu sur un sujet peu ou point battu sur lequel  il reste encore à écrire une belle étude ; il se passe de tout commentaire.  Avant la campagne de 1812 et sur son ordre, un projet de règlement réorganisant ses équipages de guerre fut présenté à l’Empereur qui l’adopta le 14 janvier 1812.  Voici le texte de la partie qui concerne l’équipage de selle : 

« CHAPITRE V- Equipage de selle Article 11- L’équipage de selle comprend 10 brigades, chacune de 13 chevaux. Total : 130 chevaux. Article 12.- Cheque brigade se compose ainsi, savoir : 2 chevaux de bataille pour Sa Majesté, 1 cheval d’allure pour Sa Majesté, 1 pour le Grand-Ecuyer, 1 pour l’Ecuyer de service, ou tout autre, 1 pour le page de service, 1 pour le Mamelucks de Sa Majesté, 1 pour le guide (paysan du pays), 3 chevaux de palefreniers montés et un à pied, 1 cheval pour le chirurgien, 1 pour le piqueur de service. 

Total : 13 

Article 13.- Une paire de pistolets fera partie de l’équipement de tous les chevaux de selle destinés pour l’Empereur ; ces pistolets seront chargés tous les jours, et déchargés avec le tire-bourre par le Mameluck de service, sous l’inspection du Grand-Ecuyer ou en son absence, de l’Ecuyer de service au bivouac ou sous la tente ; le déchargement ou le rechargement des pistolets se fera chaque soir. Article 14.- Le Page de service porte en bandoulière la lunette de Sa Majesté, et il a sur le devant de sa selle des sacoches arrangées, qui renferment un mouchoir et une paire de gants pour Sa Majesté  et un petit assortiment de bureau contenant papier, plumes, encre, crayons, compas, cire d’Espagne ; le tout conforme à l’état B ; il porte sur le derrière de sa selle un petit porte-manteau avec des armes à son usage. Le chirurgien porte derrière sa selle un porte-manteau avec un assortiment d’instruments et de tout ce qu’il faut pour panser, conforme à l’état E. Le mameluck porte en bandoulière une fiole pleine d’eau-de-vie, et sur le devant de sa selle, le manteau et le frac de Sa Majesté. Le Piqueur porte, sur le chevet, des petites sacoches pour cantines, approvisionnées conformément à l’état D ; et sur le derrière de sa selle, un porte-manteau d’effets à l’usage de Sa Majesté conformément à l’état T ; il porte aussi en bandoulière un flacon plein d’eau-de-vie. En conséquence, il est attaché un porte-manteau semblable à chacune des brigades des chevaux de selle. Les deux valets de chambre, qui sont à cheval, auront devant eux un petit appareil contenant de la charpie, des sels, de l’éther, de l’eau, une demi-bouteille de vin de Madère et quelques ustensiles de chirurgie, dont le Chirurgien ordinaire donnera le détail. Les trois maîtres d’hôtel, qui sont à cheval, auront chacun devant eux une petite cantine semblable à celle détaillée pour les Piqueurs. » 

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( 29 novembre, 2018 )

De Bautzen, le 10 juin 1813…

Bautzen

Lettre du Payeur  G. Peyrusse adressée à son frère André.

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Je reçois, mon cher André, ta lettre du 29 mai ; elle s’est croisée avec ma dernière de Neumark ; tu auras vu que nous avions assez bien rangé les affaires et que S.M. peut dire le veni, vidi, vici. Nous rentrons à Dresde sous des arcs de triomphe. Toutes les villes que nous traversions sont aux pieds de Sa Majesté. Les jeunes demoiselles viennent offrir des fleurs. Quel changement subit s’est opéré : Tout fuyait à notre aspect il y a peu de jours : aujourd’hui tous les visages sont riants. Nous arriverons demain à Dresde où quantité de personnages du plus haut rang sont attendus. J’y sais rendu le duc d’Otrante [Fouché]…T’ai-je dit que dans la soirée du 30 [mai 1813], dans un village près Neumark tous les équipages de Sa Majesté ont été incendiés dans une grange, et que l’action du feu a été si rapide et su prompte qu’on a eu à peine le temps de sauver les chevaux ? J’avais mon écurie dans le bâtiment. Je travaillais, mes paniers étaient étalés : j’ai eu à peine le temps, dès qu’on a commencé à crier « Au feu ! », de sortir de l’écurie avec mes papiers jetés pêle-mêle dans ma capote et de quitter l’enclos. Il a été de toute impossibilité de sortir une seule voiture. Mon fourgon a été incendié et le feu a été d’autant plus vif que j’avais seize caisses de pharmacie. J’ai eu 125,000 [pièces ?] d’or mis en fusion et mêlés avec du fer, du charbon et des cristaux. Je surpris entré dans l’enceinte lorsqu’on a pu s’y maintenir et j’ai enlevé tout ce qui était à moi. J’ai dressé procès-verbal d’une manière très authentique et je l’ai adressé à Paris. Les napoléons qui me restent propres à la circulation sont très noircis, mais je parvins à les nettoyer à l’eau forte, au savon et avec de la cendre. Cela m’a bien vexé, d’autant que j’ai perdu tous mes effets généralement quelconques. Je n’ai pas un mouchoir. Apparemment c’était écrit…

Guillaume.

« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894, pp.138-141.

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Les « Mémoires » de G. Peyrusse viennent d’être réédités aux Editions AKFG.

Un témoignage émanant d'un personnage qui fit partie des collaborateurs de Napoléon.

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( 2 septembre, 2018 )

1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry.

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou 1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry. dans TEMOIGNAGES Espagnebien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur. Le témoignage de G. Woodberry a été réédité en 2009 par L.C.V. sous le label « A la Librairie des Deux Empires ».

C.B.

Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face àla Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées. En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi dela France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastidede Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour dela Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords dela Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois. Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

« Le repos du guerrier »…

Une fois que les armes se sont tues, notre officier britannique reprend sa vie insouciante : « J’ai pêché dans l’Auzoue, avec le comte et sa sœur cadette : nous avons pris quelques carpes. » (4 mai 1814). Et plus loin : »Nous donnons demain un bal aux dames de Mézin et de Nérac. On ne parle que de cette fête et on prépare ses plus beaux habits. Le 20 juin, il est à Paris et visite la capitale : « Nous avons été voir les admirables collections du Louvre et la place Vendôme où s’élève la superbe colonne érigée par ordre de Buonaparte en commémoration des victoires remportées sur les armées autrichiennes, russes et prussiennes, et faite avec le métal des canons pris sur elles. » Le 23 juin 1814, il rend visite au Roi nouvellement installé sur son trône : « Nous avons été à onze heures au Palais des Tuileries en grand uniforme, faire notre cour à Louis XVIII ». Puis Woodberry, rentre en Angleterre, en passant par Boulogne. Il va voirla Colonne dela Grande-Armée et peut écrire, le 7 juillet 1814 : « « J’ai vu ce matin, la fameuse colonne élevée en l’honneur de Napoléon par l’armée de Soult : chaque homme fit dont d’un jour de paie ». Dix jours plus tard, le lieutenant George Woodberry quittela France : « Je supporte très bien la mer : je ne suis jamais malade ». Le 18 juillet 1814, il retrouve son Angleterre natale.

1815, Campagne de Belgique.

Woodberry devait revoir la Francequelques mois après. Le 19 avril 1815, il repart en campagne avec le 18ème hussards et débarque à Ostende en Hollande.  Il transcrit rapidement ses premières impressions : « 22 avril 1815, Eccloo, département de l’Escaut, Belgique », l’infortuné roi de France Louis XVIII est à Gand avec une faible suite composée en grande partie de traîtres ».  Le 8 mai, Woodberry se trouve à Bruxelles, prêt à entrer en campagne : « Ordre à tous les officiers séjournant à Bruxelles de regagner immédiatement leurs régiments ; aucun officier n’aura plus le droit d’aller à Bruxelles sans autorisation du général commandant » (12 mai 1815, Op Hasselt, département de l’Escaut, Belgique). L’armée anglaise observe les mouvements de celle de l’Empereur ce qui fait dire à Woodberry (le 17 mai) que « Buonaparte semble vouloir concentrer ses efforts surla Belgique ».

L’orage approche…

« L’ennemi s’est, dit-on, avancé avec Buonaparte à sa tête vers Charleroi. Lord Wellington donne ce soir un grand bal [c’est celui, fameux, de la duchesse de Richmond] à Bruxelles ; j’étais invité par lord Arthur Hill, mais je trouve que c’est trop loin. » (Op Hasselt, 15 juin 1815).

Puis le 18 juin c’est Waterloo…

« Nous restâmes au bivouac jusqu’à dix heures ; nous le quittâmes au signal de la trompette. Nous croyions que l’armée allait avancer de concert avec les prussiens de Blücher, mais jugez de notre surprise quand, arrivés en position (notre place étant à l’extrême-gauche), nous vîmes plusieurs fortes colonnes marchant à l’attaque et que nous trouvâmes nos piquets assaillis par la cavalerie française et repoussée par elle à une certaine distance…. Rien n’égale la grandeur du spectacle qu’offrit l’attaque de notre centre. Plus de deux cent pièces de canons ouvrirent sur nous un feu épouvantable. Sous leu couvert de leur fumée, Buonaparte, fit une attaque générale avec la cavalerie et l’infanterie, en tel nombre qu’il fallut toute l’habileté de Wellington, pour disposer ses troupes et toutes les bonnes qualités de ces troupes elles-mêmes pour y résister…. Les life-guards et les bleus chargèrent alors avec la plus grande vigueur et le 49ème et le 105ème régiment français ; ils perdirent leurs aigles ainsi que deux à trois mille prisonniers…. L’admiration de tous est due à la bravoure déployée par la cavalerie française : les cuirassiers, avec leurs armures à l’épreuve des balles, chargèrent à plusieurs reprises nos carrés, sur lesquels leurs canons faisaient des trouées. »

Le 21 juin, Woodberry arrive en France et note quelques jours plus tard (Du Cateau-Cambrésis, Somme, le 23 juin) que « Buonaparte rassemble son armée à Laon, mais on croit que ce n’est pas là qu’il livrera bataille, bien que ses lignes fortifiées soient imprenables, au dire des français ». Le 2 juillet 1815, il bivouaque au Bourget, non loin de Paris. « Le prince Blücher a promis à son armée que si les français défendent Paris, il autorisera le pillage des deux faubourgs St-Germain et St-Antoine. ». Le lendemain, George Woodberry précise qu’ « une suspension des hostilités a été conclue entre les alliés et les Français ce matin. Nous espérons que tout est arrangé et que nous allons nous mettre immédiatement en marche pour entrer dans Paris. Dieu soit loué ! Puisse la nouvelle être vraie et la guerre finie ! ».

Ainsi, c’est avec un plaisir non dissimulé que l’officier britannique redécouvre la capitale, le 8 juillet. Trois jours plus tard, il s’étonne « de l’état dans lequel sont les musées ». Et précise que « ceux du Jardin des plantes sont déjà honteusement pillés, particulièrement le Muséum et l’amphithéâtre de chirurgie et d’anatomie ». George Woodberry goûte avec bonheur aux plaisirs de la vie parisienne : soirée à l’Opéra-Comique, promenade sous les frondaisons des nombreux jardins de la capitale, bal au fameux Tivoli… L’odeur de la poudre est loin désormais. Les seules explosions auxquelles il assiste, sont celles d’un grand feu d’artifice par lequel se termine son « Journal » : « Le spectacle était magnifique, et toute la compagnie paraissait enchantée des amusements de la soirée ».

 

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( 30 avril, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (II)

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II – MON DEPART POUR SAINTE-HELENE ET MON VOYAGE.

M. Bertrand fait un voyage à Paris pour préparer les voies. Mon départ est assez longtemps suspendu parce qu’on cherche un femme de chambre que Madame la comtesse Bertrand désire qu’on lui envoie en même temps. Mon passeport à l’étranger est, par cette raison, révisé plusieurs fois. On y met homme et femme de chambre attachés au service du général Bertrand. Comme on ne peut se procurer à Châteauroux une femme qui a le courage de faire ce voyage, je pars seul. M. de Vérigny était Préfet de l’Indre, mais c’est M. de Passardy, conseiller de Préfecture, qui, en son absence, appose la dernière signature. 

Enfin je quitte Châteauroux au mois d’octobre 1818. C’est à Paris qu’on trouve une femme de chambre. Elle est trouvée par un ancien cocher du général Bertrand nommé Henri. Cette fille, appelée Soudan, avait une inclinaison pour un militaire ne convenant pas à sa famille, bien aise d’éloigner sa fille. Mais avant que je quitte Châteauroux, M. Bertrand m’a donné des instructions pour son fils. Il me les fait apprendre par cœur et on me fait réciter pour être bien sûr que je peux les retransmettre exactement. Il donne des nouvelles de toute la famille et désire surtout savoir la position du général. Il lui recommande, quand il répond, se mettre à la fin des premières lignes un point qui signifie 100.000 frs et ainsi de suite. Ces précautions ne sont pas inutiles en raison de l’inquisition rigoureuse que le Gouverneur de Sainte-Hélène exerce sur tout ce qui entre dans l’île. 
Je ne reste à paris que quelques jours et uniquement pour attendre que la femme de chambre soit prête et pour recevoir de M. Cottenet, notaire du général, les fonds nécessaire à mon voyage. M. Cottenet me recommande à l’un de ses anciens collègues, M ; de Faucompret, qui après avoir fait de mauvaises affaires, s’est retiré à Londres où il s’occupe de traduire en Français les romans de Walter Scott. 
Pendant mon court séjour à Paris, on me remet une lettre de M. le comte d’Osmond, Ambassadeur de France en Angleterre. Je dois l’apprendre par cœur et ensuite la récrire moi-même, pou la remettre au général Bertrand. Je la répète tant de fois, pendant mes traversées, que je suis sûr encore aujourd’hui, après 56 ans, de n’en omettre aucune syllabe. Cette lettre était conçue en ces termes : 

« Madame Bertrand concilie les suffrages universels. Il serait à désirer que son mari réprimât l’aigreur trop prononcée dans sa correspondance avec Sir Hudson. Elle pourrait rendre, à la fin, la situation plus fâcheuse. Le malheur commande l’indulgence, mais on ne doit pas la mettre à trop grande épreuve. « 

Dans le même temps, on me prie de la part de M. le comte de Sémonville, de dire à son beau-fils le général Montholon : « de ne jamais quitter l’Empereur et que, cela étant, tout serait sauvé; au contraire tout serait perdu. » 
Arrivé à Calais, avec la femme de chambre Soudan, nous nous embarquons sur le paquebot l’Iris. Une fois à Londres, M. de Faucompret nous avait retenu un logement chez un traiteur Français, nommé Giraud., Castel Street, Leicester Square. Cette adresse nous ayant été fournie par M. Cottenet, on s’y rend directement. 

Mon séjour à Londres dure presque un mois. La femme de chambre a beaucoup souffert de la traversée. Elle se dit malade et veut retourner à paris. Elle repart en effet, au bout de quelques jours. J’ai eu l’occasion de la revoir à mon retour de Sainte-Hélène : elle s’est mariée avec son amoureux. 
M. Bertrand m’a écrit et m’engage à retarder mon départ pour attendre l’arrivée d’une autre femme de chambre qu’on espère se procurer. Mais ennuyé de me promener dans Londres, je me décide à partir seul et je peux prendre passage, à Gravesend, sur un navire qui porte les dépêches au Cap de Bonne Espérance. Ce navire s’appelle Kit Paquet. M. de Faucompret avait fait payer, à Londres, ma traversée. Je suis à la table du capitaine. 
On signale, en passant, Madère, le Cap Vert et les canaries. Quand la mer est grosse, je suis assez malade. Il y a sur ce navire, comme passagers, trois hommes qui sont des artisans, trois demoiselles et une femme de chambre : ces demoiselles vont se marier au Cap avec des officiers de la garnison. 

Nous mettons deux mois et demi pour arriver au Cap, car, à cette époque, on ne connaît pas les bateaux à vapeur. J’ai une lettre pour le Gouverneur de la Colonie et je descends chez le Commissaire Français qui se nomme M. Desercotets. Peu de jours après, je m’embarque pour Sainte-Hélène sur un transport qui a une quantité de boeufs sur le pont pour le service de cette île. Je suis dans une cabine avec un jeune officier Anglais, qui me paraît être là comme aux arrêtes. Mais comme il ne sait pas plus le Français que moi l’Anglais, nous ne pouvons nous entendre si ce n’est par signes pour les choses essentielles.

III – MON ARRIVEE A SAINTE-HELENE.

Enfin j’arrive à Sainte-Hélène vers le milieu de janvier 1819 après une traversée de quinze jours ; 
Note de G. Godlewski : Inexact : Le Grand maréchal Bertrand note dans ses Cahiers à la date du 11 mars 1819 : « La Hyène arrive du Cap et amène un domestique Français parti d’Angleterre le 1er décembre 1818 ; il est venu en 80 jours, est resté 8 jours au Cap. Il a été 12 jours dans la traversée du Cap à Sainte-Hélène. Il donnes des nouvelles de la famille Bertrand » Tome II – page314 

Mon débarquement est annoncé : un agent Anglais, envoyé par le Gouverneur Hudson, vient me prendre et m’amener chez ce dernier avec mes bagages. Le Gouverneur habite Plantation House mais il a un pied-à-terre à Jamestown, qui est une ville d’environ 3.000 âmes et seul port de l’île. 
Note De G. Godlewski : Il s’agit en réalité des bureaux du Gouverneur installés au Château de Jamestown 

Outre ma malle, j’ais des caisses pour Madame la Comtesse Bertrand. Elles contenaient des objets de toilette qui ont été confectionnés à Londres par les soins de Lady Holland qui s’intéresse beaucoup aux exilés de Sainte-Hélène 
Note de G. Godlewski : Lady Holland et son mari, neveu de Fox, sont en effet les plus fervents défenseurs de Napoléon à Londres pendant la captivité. Amie de la duchesse de Fitz-James, demi-sœur de Fanny Bertrand, elle fait venir à plusieurs reprises à cette dernière des robes, du linge et des friandises, ainsi qu’à Napoléon, des livres et des journaux. De son côté Lord Holland, un des leaders de l’opposition libérale, éleva au Parlement des retentissantes protestations contre les conditions de sa détention et les stupides brimades d’Hudson Lowe 

Le Gouverneur visite minutieusement ma malle, ainsi que les caisses de Mme la Comtesse Bertrand. Il me demande si je suis porteur de lettres ou d’écrits. Je réponds que non et l’on ne cherche pas sur moi. Mes colis sont alors placés sur une charrette et conduits à Longwood. Je suis à pied. Il me semble que les habitants de Jamestown me regardent d’un air ironique. La distance est de six kilomètres, en raison des détours que les montagnes obligent à faire. 

Note : Exact, l’unique route de Jamestown monte d’abord en lacets pour atteindre le plateau, puis, après avoir contourné la profonde dépression du « Bol à punch du diable »(Fishers’s Valley) avant d’attaquer l’enceinte de Longwood. 

Arrivé à la demeure du général Bertrand, cet excellent maître court vers moi, m’embrasse en versant des larmes, me demande des nouvelles de sa famille et me dit que mon arrivée, qu’il attendait avec impatience, est un des plus beaux jours de sa vie. Il me présente à Madame la Comtesse qui me reçoit avec le même empressement et la même affabilité. 

Il établit mes appointements à 1.200 frs : M. Bertrand m’en avait promis 600. 
Note de G. : A titre de comparaison, le salaire annuel de Marchand, premier valet de chambre de Napoléon est fixé à 8.000 frs, ceux d’Ali, Saint-Denis et Noverraz à 4.000. 

Dès que je suis un peu reposé, je me mets à écrire tout ce que M. Bertrand père m’avait chargé de transmettre à son fils. Peu de jours après l’Empereur que l’on a informé de mon arrivée, car l’introduction d’un Français est un événement, me fait demander. J’ai dit que j’avais eu l’occasion de l’apercevoir à Essonne, mais me trouvant pour le première fois en sa présence, je ne sais rendre l’impression que j’en ressentis. Il est debout dans son costume habituel : habit bourgeois, veste et culotte de casimir blanc, bas de soie blanche, souliers à boucles d’or et son chapeau traditionnel. Il a sur son habit, la plaque de la Légion d’Honneur. Il me fait de brèves questions sur mon voyage et finit par dire « Que pense-t-on en France ? » 
Je réponds qu’on espère son retour. « Je n’y reviendrais jamais, reprend-il vivement, allons, allons, ajoute-t-il, adieu Berrichon » 

Note G. Godlewski : Ni les Cahiers de Bertrand, ni les récits de la Captivité de Montholon, ni les Mémoires de Marchand, ni les Souvenirs d’Ali, ni les Journaux du Docteur Verling et du Capitaine Nicholls, pourtant en poste à Longwood et à l’affût du moindre événement, ne font mention de cette audience accordée par Napoléon à Bouges. En fait son arrivée à Longwood passa totalement inaperçue, contrairement à ce qu’il prétend. Seule l’allusion du Grand maréchal citée plus haut la confirme. La venue de Bouges en mars 1819 se situe, il est vrai, au cours d’une période de tension extrême entre Lowe et son prisonnier, celui-ci venant d’être gravement malade en janvier et refusant de se montrer à l’officier d’ordonnance Anglais, en représailles de l’arrestation de son médecin, le Dr.Stokoë. Les Mémoriaux sont centrés, pendant cette crise, sur des échanges de notes quotidiennes virulentes, ce qui explique peut-être l’absence d’intérêt par cette présence nouvelle qui, en des temps plus calmes, eût alimenté les conversations. Ultérieurement aucun Mémorialiste ne mentionne Bouges au cours des vingt-six mois de son séjour, sans doute en raison de la minceur du personnage. Cela n’infirme pas la véracité de l’entrevue qui semble conforme à la psychologie de Napoléon avide des moindres nouvelles d’Europe.

A suivre.

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( 17 octobre, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland » (VI et fin).

Le 15 octobre 1815, le Northumberland mouille devant l’île de Sainte-Hélène. L’Empereur y débarque le 16, en fin de journée.

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Il est plus facile de concevoir que de décrire la sensation excitée par l’arrivée de Napoléon sur l’intéressante petite colonie de Sainte-Hélène. La curiosité, l’étonnement, l’intérêt s’unissaient pour arracher les habitants à leur tranquillité habituelle. Napoléon resta dans sa chambre une heure au moins après que le vaisseau eût jeté l’ancre dans la baie. Quand il n’y eut plus personne sur le pont, il parut et monta sur la poupe, d’où il pouvait examiner à son aise la rangée de canons qui luisaient au soleil sur les coteaux enserrant la vallée au centre de laquelle est la ville de Jamestown, seule ville de l’île. Pendant tout ce temps, j’examinai son visage avec la plus grande attention : ses traits ne trahissaient aucune émotion particulière. Il regardait ce spectacle comme tout autre homme aurait regardé un lieu qu’il eût vu pour la première fois. A celte occasion, je vous dirai que depuis le départ du Northumberland jusqu’à son arrivée à Sainte-Hélène, je n’ai jamais observé le moindre changement dans la physionomie calme et les manières polies de notre distingué passager. Je n’ai jamais ouï dire à bord que quelqu’un ait remarqué chez lui la moindre trace de mécontentement ou de mauvaise humeur. Les dames ont paru péniblement impressionnées à la première vue de leur cage. Toutefois, leur attitude en cette occasion a prouvé un empire sur elles-mêmes auquel on ne s’attendait guère. Le premier soin de l’Amiral fut de prendre les arrangements nécessaires pour loger convenablement Napoléon et sa suite. On disposa à cet effet la maison du lieutenant-gouverneur, en attendant qu’on eût choisi une résidence convenable pour le captif. Les Français ne mirent pied à terre que le 17 , au crépuscule. Les habitants de la ville, las d’attendre le débarquement de Bonaparte, étaient rentrés chez eux, et notre prisonnier, selon le désir qu’il en avait exprimé, entra sans avoir été aperçu dans la maison où il devait passer sa première nuit de Sainte- Hélène. Le lendemain matin, de bonne heure, le général (Bonaparte) monta à cheval, accompagné de sir Georges Cockburn. Ils gravirent la montagne jusqu’à Longwood, qui devait être désormais la demeure monotone, sur un rocher perdu en mer, d’un homme qui avait possédé des palais somptueux dans tant de grandes villes d’Europe. A peu près à un mille de la ville et à mi-côte, est située la maison de campagne de M. Balcombe, respectable négociant de l’île. Elle est appelée «Les Ronces» [Plus communément appelée « Les Briars »] et située sur un terrain si uni que, sur cette montagne escarpée, on pourrait le croire aplani par la main de l’homme. Elle occupe environ deux arpents de terre et est traversée par un ruisseau, dont la fraîcheur produit une fort belle végétation. Ce terrain, couvert de forts beaux arbres fruitiers, forme le plus agréable contraste avec le reste du paysage. Il parait suspendu entre les rochers qui s’élèvent au-dessus et les abîmes qui sont à ses pieds. Napoléon fut invité à s’arrêter aux « Ronces » à sa descente de Longwood, et l’accueil de l’aimable propriétaire de la maison fut tel qu’il refusa de retourner à Jamestown. Il put se dérober de la sorte à la curiosité publique. Sur une éminence, à environ cinquante verges de la maison, est situé un bâtiment gothique, ayant une chambre dans le bas et deux dans le haut. C’est celte maisonnette que Napoléon choisit pour sa résidence, jusqu’à ce que Longwood fut achevé. Il n’y avait pas grand choix à faire vu la distribution du logement. Il occupa donc le rez-de-chaussée tandis que Las  Cases, son fils qui est page de l’Impératrice, et leur valet de chambre, se logeaient au premier étage. Quelques jours après qu’il se fût fixé aux « Ronces », j’allai lui rendre visite. Je le trouvai couché sur un sofa , et paraissant incommodé par la chaleur. Il me dit qu’il avait été se promener au jardin, mais que l’ardeur du soleil l’avait forcé de rentrer. Il semblait être de bonne humeur et me demanda avec la plus grande politesse des nouvelles des officiers du Northumberland. Après quelques questions concernant les restrictions imposées à ceux qui venaient le visiter : « Je sais, me dit-il, qu’il y a dans l’île des forces considérables et peut-être plus qu’elle n’est capable d’en nourrir. Quel intérêt a donc votre gouvernement d’envoyer ici le 53me régiment ? Voilà comment, vous autres Anglais, vous jetez l’argent par les fenêtres. » Je lui répondis sans hésiter : « Mon Dieu, général, vous avouerez bien que lorsqu’une mesure est prise, la meilleure politique est d’employer tous les moyens qui peuvent en assurer le succès. » Vous pouvez croire que ma réponse n’était pas pour lui plaire, mais la façon dont il l’a accueillie m’a convaincu qu’il était plus content de ma franchise que d’un compliment, métier dans lequel, vous le savez, je ne brille pas par mon adresse. Je pris alors congé de lui et redescendis pour diner à Jamestown , en compagnie du comte Bertrand.  Ce n’est qu’au mois de novembre que je revins aux « Ronces », où M. Balcombe m’avait invité à dîner. Etant arrivé quelque temps avant que l’on se mît à table, j’ai voulu m’amuser à examiner les cultures des jardins. Je pris un chemin au hasard. A l’endroit où ce sentier se termine, commence une allée étroite formée de poiriers sauvages. A l’angle des deux chemins, je rencontrai Napoléon descendant les rochers avec ses grosses bottes de soldat. Il m’aborda avec un air mélangé de joie et de surprise et, de la manière la plus aimable, il me reprocha ma longue absence. Un gros billot de bois mal équarri, posé sur deux pierres, nous servit de siège. Après en avoir enlevé la poussière avec sa main, il m’invita à m’asseoir près de lui. Las Cases vint bientôt nous rejoindre, car en grimpant ces sentiers rocailleux, son maître, bien que mauvais piéton, allait cependant plus vite que lui. De tous côtés, autour de l’endroit où nous étions assis, des rochers s’élevaient à plus de mille pieds au-dessus de nos têtes et sous nos pieds se creusait un abîme de la même profondeur. Là nature semble s’être amusée à faire de cet étroit espace une sorte d’habitation aérienne. Pendant que je regardais d’un oeil d’étonnement les beautés sauvages de ce site extraordinaire, Napoléon me demanda, en souriant, ce que j’en pensais : « Croyez-vous, me dit-il, que vos compatriotes aient agi avec beaucoup de douceur à mon égard ? » Je n’avais qu’une réponse à faire, c’était le silence. Il se mit alors à parler de l’aspect et de la nature de l’île et fit observer que tous les livres qu’il avait lus à ce sujet, pendant le voyage, en donnaient un tableau beaucoup trop flatteur, à moins qu’il n’y eût des sites plus agréables que ceux qu’il avait eu occasion de voir en allant à Longwood, qui était le point le plus reculé des limites qu’on lui avait assignées. Sa conversation fut, dans cette circonstance, familière, aimable, facile, comme en toutes les occasions où il me fut donné de lui parler. Elle ne portait pas la moindre empreinte de sa grandeur passée et quand le sujet s’y prêtait, il ne manquait jamais de donner à ses remarques un air d’enjouement. Quand je lui parlai de l’activité que l’amiral mettait à diriger les réparations faites à la maison de Longwood, en ajoutant qu’elle serait probablement prête dans le délai d’un mois : « Votre amiral sait peut-être, répliqua-t-il, quand un vaisseau peut être achevé ; mais, comme architecte, je crois bien que ses calculs sont faux. » J’ai alors soutenu que, sur terre ou sur mer, Sir Georges Cockburn était capable d’assurer la réussite de tout ce qu’il entreprenait. J’ajoutai que les officiers surveillaient les matelots à Longwood et commandaient les transports de matériaux. Il s’informa de ces messieurs, essayant de se rappeler leurs noms. Il exprima le désir de les voir à leur passage ; « si, ajouta-t-il, ils veulent bien venir me voir, comme vous, en pleine campagne, car ma présente habitation, qui me sert de salle à manger et de chambre à coucher, n’est pas propre à recevoir une nombreuse société. » Les « Ronces » ont acquis et conserveront toujours une certaine célébrité, rien que pour avoir été la demeure momentanée de Napoléon ; de même que beaucoup de lieux obscurs, n’ayant jamais tenu la moindre place sur la carte, sont, grâce à des événements fortuits, devenus des points importants dans la géographie historique. Napoléon est souvent l’hôte de M. Balcombe. Il n’est jamais incommode ni importun. Il se conduit toujours en homme bien élevé, et sa vivacité vient ajouter à l’agrément général du cercle domestique. J’ai vu, dans les journaux anglais, qu’il jouait aux cartes pour des dragées, qu’il était emporté comme un enfant, qu’il faisait toutes sortes de singeries. Je déclare qu’il n’y a rien de vrai dans tous ces racontars. Je n’ai pas encore entendu dire que Napoléon se soit plaint, si ce n’est dans la circonstance suivante : depuis qu’il est aux « Ronces », un officier, ayant rang de capitaine, y demeure et est responsable de tout ce qui se passe. Napoléon s’est plaint de cette surveillance auprès de l’amiral, qui n’a pas jugé à propos d’y satisfaire en apportant un relâchement quelconque à ses instructions. Napoléon s’était plaint également de l’importunité des visiteurs durant son séjour aux « Ronces » ; ce qui a donné à l’amiral une occasion favorable d’exécuter les ordres transmis d’Angleterre, avec une délicatesse qui, pour quiconque le connaît, est une preuve de la satisfaction qu’il aurait éprouvée à plaire en tout à l’Empereur. Il a donné de suite des ordres pour que personne ne fût admis à Longwood sans une autorisation de l’amiral ou du gouverneur. Quand Napoléon est allé habiter Longwood, on lui a assigné des limites pour ses excursions. Cette enceinte est gardée par un cordon de sentinelles. Tant qu’il reste dans le cercle assigné, il n’est rien ajouté aux dispositions ordinaires de surveillance; mais veut-il aller plus loin, un officier est chargé de l’accompagner. Cette dernière circonstance, particulièrement pénible, le retient habituellement dans ses limites . L’indisposition du général Gourgaud m’a procuré l’occasion de passer beaucoup de temps à Longwood. Au commencement, la maladie avait fort mauvaise tournure et mon ami, M. O’Meara, que je vous ai déjà présenté comme chirurgien de l’Empereur, désirait que nous puissions conférer ensemble durant le traitement. Lors de ma première visite, j’ai remarqué plusieurs choses que je crois dignes de votre attention. A peu près vers six heures du soir, je suis arrivé à Hutsgate, petite maison sise sur la route de Longwood, à un mile de l’habitation principale. C’est là qu’habite le comte Bertrand. La maison se compose de deux petites chambres en bas et deux en haut. La santé règne dans cette chaumière, les enfants sont charmants, les soucis ne semblent pas pénétrer souvent dans cette demeure. Je pourrais remplir un volume de tout ce que je sais sur cette famille. Durant la traversée, j’employai la plus grande partie de mes loisirs à lire de l’anglais avec le général Bertrand qui, en retour, me racontait ses campagnes. Il me disait souvent : « Quel mauvais maître vous faites ! Vous écoutez tout ce que je vous raconte et, en retour, vous ne me dites rien. » Quand Napoléon avait besoin de moi, il envoyait demander « l’ami de Bertrand ». Quand j’arrivai à Hutsgate, Madame Bertrand me pria de descendre de cheval et de l’accompagner en voiture à Longwood, son mari étant parti avant elle. La nuit commençait à tomber et quand nous arrivâmes près de la maison, nous aperçûmes son « empereur », comme elle disait toujours, en conversation, près de la route, avec Bertrand. « Montrez-vous à la portière quand nous passerons, me dit-elle, ils me croiront en bonne fortune et cela leur rappellera les plaisirs de Paris. » Nous dépassâmes l’Empereur et Bertrand, en marchant d’un bon pas. J’obéis à mes instructions et, ayant donné la main à la comtesse, pour l’aider à sortir de la voiture, elle me quitta de suite pour aller annoncer à son mari quel était l’étranger. Quelques minutes après, je recevais de Napoléon lui-même une invitation à dîner. Comme vous pouvez bien le penser, j’ai accepté de suite et j’en ai été d’autant plus touché que, depuis quelque temps, il ne reçoit plus que les gens de sa suite. Je ne pouvais me présenter qu’en négligé et c’est ainsi que j’ai fait mon entrée. Le général de Montholon, en grand uniforme, m’a reçu dans l’antichambre et m’a introduit dans une pièce voisine, où Bonaparte jouait aux échecs avec le comte Bertrand. Il m’a accueilli avec les compliments ordinaires de civilité et, quand j’eus pris place derrière sa chaise, il continua de jouer. Les gens qui se trouvaient dans la chambre parlaient fort peu entre eux. On n’entendait qu’une sorte de murmure respectueux, interrompu de temps en temps par la « basse » de mes réponses aux questions qui m’étaient adressées. Peu de temps avant qu’on vint annoncer que la table était servie, le général de Montholon vint me dire à l’oreille que ma place était entre l’Empereur et le Grand-Maréchal. Que pensez-vous de ces honneurs ? Que ne puissiez-vous simplement voir votre ami, humble et modeste, dans une situation aussi élevée ! Je ne puis dire que je ressemblai à Sancho Panza, tous les mets étant à ma disposition, mais un morceau de bœuf rôti ou un gigot de mouton à la sauce aux câpres auraient été plus à mon goût que toutes les fricassées et ragoûts de la cuisine française. Napoléon était à ma droite et le grand-maréchal à ma gauche. Il y avait une place vacante, qui avait l’air d’être réservée pour Marie-Louise. A côté de chaque assiette étaient placées une bouteille de Bordeaux et une carafe d’eau. On ne but pas à la santé des convives ; si l’on voulait boire, il fallait se servir soi-même. Le service en porcelaine surpasse tout ce que j’ai vu en ce genre. L’argenterie est massive et décorée d’aigles. Le dessert fut servi dans un service en or. Le repas dura environ une heure. Les questions de Napoléon étaient si nombreuses que j’avais à peine le temps de manger et de boire, tant j’étais embarrassé pour trouver mes réponses. Je vais tout au moins essayer de vous en donner une idée générale. — « Avez-vous vu le général Gourgaud ? — Oui, Général, je suis venu à Longwood tout exprès. — Comment l’avez-vous trouvé ? — Très malade. — De quoi souffre-t-il ? — De la dysenterie. — Où est le siège du mal? — Dans les intestins. — Quelle en est la cause ? — La chaleur du climat, agissant sur une constitution sujette à cette influence, mais enlevez la cause et l’effet disparaîtra. S’il avait été saigné dès le début, il est probable que la maladie aurait été moins violente. — Quel remède vous proposez-vous d’appliquer ? — Les fonctions du foie et des autres viscères sont dérangées. Pour leur rendre leur activité, il sera nécessaire de recourir à l’usage du mercure. — Mauvais remède ! — L’expérience m’a enseigné le contraire. — Hippocrate s’en servait-il ? — Je ne le crois pas. Il avait grande confiance dans les simples. — Cependant, il est considéré comme l’un des plus grands médecins ? — Néanmoins, il aurait su tirer un grand avantage des découvertes modernes. — La nature ne fait-elle pas des efforts pour chasser de notre corps la maladie ? Ne croyez-vous pas que ces douleurs ne soient rien autre chose que ces efforts ? — On m’a enseigné par principe qu’il fallait aider la nature. — Ne pourriez-vous le faire sans avoir recours à ce dangereux métal ? — L’expérience m’a convaincu que le mercure, pourvu qu’il produise la salivation, est un remède infaillible. — Alors continuez l’emploi de votre mercure. » — « Avez-vous perdu beaucoup de monde sur le Northumberland ? — Nous avons eu le malheur de perdre plusieurs hommes de l’équipage. — De quelle maladie ? — De la dysenterie et de l’inflammation du foie. — Les avez-vous examinés après la mort ? — Oui. — Quel était l’aspect des entrailles ? — Dans l’une des maladies, une très forte suppuration ; dans l’autre, la gangrène des intestins. — Gomment définissez- vous la mort ? — Une suspension des fonctions vitales des organes de la respiration et de l’action du cœur. — A quel moment l’âme se sépare-t-elle du corps? — Je ne peux répondre avec précision, car l’homme peut paraître mort alors que, par des moyens artificiels, la résurrection est produite. — Quand croyez-vous que l’âme entre dans le corps ? [...] « Quelques jours après, un vaisseau étant arrivé d’Angleterre, je descendis à Jamestown pour avoir des nouvelles du pays. Le soir, quand je revins, on me dit que Napoléon m’attendait chez le général Gourgaud. Dès que je fus entré, la première question qu’il m’adressa fut relative à l’étal de santé du général ; puis, changeant aussitôt de conversation : « Vous arrivez de la ville, me dit-il ; le vaisseau qui vient d’arriver vient-il d’Angleterre ? Dans ce cas, je suppose qu’il a apporté des lettres et des journaux ? — Certainement, je viens de voir toute une liasse du Courrier. — N’y a-t-il pas le Morning Chronicle ? — Je ne l’ai pas encore vu. J’ai lu le Times et un journal de province. — Quels sont les nouvelles de France ? — J’y ai à peine jeté un coup d’œil. — Vous vous rappelez peut-être quelque chose ; dites-le moi, je vous prie. — J’ai lu des passages qui vous concernent, mais ce que j’ai vu avait trait surtout au jugement et à la condamnation du maréchal Ney. » A ces mots, Napoléon se rapprocha de moi et, sans qu’on remarquât la moindre altération dans sa physionomie, il me dit : « Quoi, le maréchal Ney a été condamné à être fusillé ! — Oui, répondis-je ; il s’est adressé, mais vainement, aux souverains alliés. Il alléguait, pour sa défense, le douzième article de la convention signée après Waterloo. Au cours du procès, il a prétendu que vous l’aviez trompé ; que la proclamation dont on lui faisait un grief avait été composée par le major-général Bertrand et que vous lui aviez caché les desseins de l’Autriche et de l’Angleterre. » Le comte Bertrand, qui assistait à l’entretien, fit remarquer froidement que le maréchal Ney avait le droit de chercher à sauver sa vie par n’importe quel moyen. Si des légendes fabriquées dans ce but pouvaient lui servir, on ne pouvait le blâmer d’y avoir eu recours. « Mais, ajouta-t-il, pour ce qui est de la proclamation, c’est une assertion aussi fausse que ridicule. Le maréchal Ney savait écrire, il n’avait donc pas besoin de moi. » Napoléon n’ajouta aucune remarque ; il dit simplement : « Le maréchal Ney était un brave soldat. »[…] La maladie du général Gourgaud avait pris une très mauvaise tournure. Les symptômes paraissaient annoncer une issue fatale. Le général était tellement abattu qu’il refusait de prendre le seul remède qui pût le sauver et il aurait succombé victime de ses idées noires, si la voix à laquelle il n’osait pas désobéir ne lui eût adressé une sévère remontrance, dont l’effet devait être salutaire. « Quelle conduite ridicule est la vôtre, lui dit Bonaparte ! Quelles sont ces craintes sottes et puériles, auxquelles vous vous abandonnez, en refusant tout moyen de les dissiper? Combien de fois n’avez-vous pas, sur les champs de bataille, affronté la mort sans trembler? Et maintenant, au lieu de lui résister, vous vous livrez sans défense à son pouvoir ! Quelle obstination d’enfant ! Ne faites pas la bête (sic), je vous prie, et prenez de bonne grâce les remèdes qui seuls peuvent vous rendre à la santé. » Cette admonestation triompha de l’opiniâtreté du malade. Il se soumit au régime prescrit et ne tarda pas à se rétablir. Quelque temps après, Napoléon me dit : « Eh bien, vous autres, médecins, vous avez fait des miracles avec Gourgaud. Cependant, s’il y avait eu un prêtre dans l’île, il vous aurait chassé tous deux et n’en aurait fait qu’à sa tête. Mais, heureusement pour le malade, il n’y a pas ici de confesseur. »

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« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

J’avais pensé terminer avec ma dernière lettre le petit récit que j’ai composé pour contenter votre avide curiosité. Si cette narration vous a fait plaisir, ;je serai charmé de pouvoir la continuer en l’agrémentant ;d’anecdotes inattendues, qui me semblent assez intéressantes. Il y a bien près de six  habitants. Le hasard m’a cependant conduit dans une réunion où se trouvait le comte de Las Cases. Après avoir parlé de l’arrivée du nouveau gouverneur, il m’apprit que son maître avait souvent demandé de mes nouvelles et qu’il s’était enquis des motifs de mon absence prolongée. — « Nous ne vous avons pas vu, me dit-il, depuis la résurrection du général Gourgaud. Votre absence provient-elle de quelque répugnance de votre part ou d’une défense particulière de l’amiral ? « Je lui répondis que ce n’était ni l’un ni l’autre ; mais j’ajoutai que j’avais cru devoir observer les ordres généraux et que je ne pouvais justifier la demande d’un passeport pour Longwood sans avoir quelque raison particulière. — Je désire beaucoup, me dit-il, vous consulter sur la santé de mon fils. — C’est une raison suffisante, répliquai-je ; je m’adresserai à l’amiral. Il est dans une pièce à côté et j’espère qu’il m’accordera de suite l’autorisation nécessaire. La permission accordée, Las Cases m’invita à venir déjeuner avec Napoléon le lendemain, à onze heures. Une violente averse m’en empêcha; mais j’ai saisi la première occasion de tenir ma parole. L’heure du déjeuner était passée, quand je suis arrivé à Longwood. Bonaparte, profitant du beau temps, était allé se promener de meilleure heure que de coutume. Je crois qu’il ne me vit pas quand j’approchai de la maison, car, à ce moment, il était caché derrière une haie. L’heure du déjeuner était passée; il ne m’attendait plus et, à vous dire vrai, si mon but n’avait pas été de recueillir quelque nouveauté pour votre distraction, j’aurais été en quelque sorte soulagé à l’idée que je ne serais pas exposé à subir l’un de ses longs interrogatoires.

Cependant, je rencontrai bientôt le comte de Las Cases qui, pensant que le grand homme s’était retiré pour le reste de la journée, me proposa de l’accompagner chez lui, où, me dit-il, « après avoir vu mon fils, nous nous remettrons à notre histoire; ce qui vous intéressera, comme l’ouvrage intéressera le monde entier, si nous avons le courage de le terminer. » Je ne me souviens pas de vous avoir dit, dans mes lettres précédentes, que Las-Cases, qui est secrétaire intime de Napoléon, m’avait confié que son maître avait commencé d’écrire les Mémoires de sa vie.

Il m’avait déjà raconté que les campagnes d’Egypte et d’Italie et ce qu’il nomme je crois, « mon règne des Cent-Jours » , étaient achevés, et que les périodes suivantes étaient très avancées. Je me proposais donc de passer une très agréable matinée et me réjouissais déjà du plaisir que j’aurais à parcourir les manuscrits qui me seraient confiés. Malheureusement, Napoléon me fit dire de l’aller trouver dans sa chambre. Comme je savais d’avance que ma visite ne serait pas une visite de pure cérémonie, je priai le comte de Las Cases de m’accompagner, car c’est un interprète aussi fidèle qu’intelligent. En outre, cette méthode me donne le temps de préparer mes réponses. Il y avait un peu de diplomatie de ma part dans cet arrangement, car l’étiquette est rigoureusement observée à la cour de Longwood. En entrant dans la chambre, je n’aperçus que le dos d’un sofa, et pénétrant plus avant, je vis Napoléon couché tout du long, son bras gauche pendant par dessus le meuble. La lumière était interceptée par une jalousie. Devant lui, était une table couverte de livres, parmi lesquels j’aperçus de jolis volumes bien reliés, traitant de la Révolution française. La chaleur l’avait forcé à quitter son habit et son gilet. Dès qu’il m’aperçut, il s’écria en anglais et d’un ton de bonne humeur : « Ah! Warden, comment allez-vous ? » Je m’inclinai, et il me dit : « J’ai attrapé la fièvre. » Ayant immédiatement tâté son pouls et voyant, par sa régularité autant que par la gaîté peinte sur le visage de Bonaparte, qu’il avait envie de plaisanter, je lui souhaitai d’avoir toujours la même santé. Il me frappa alors la joue du revers de la main et me pria d’avancer au milieu de la chambre, parce qu’il avait quelque chose à me communiquer. Je lui fis mes compliments sur son bon état de santé et sur les progrès qu’il paraissait avoir faits en anglais . — « C’est vrai, me dit-il, grâce au bon régime que je suis, je jouis d’une bonne santé. J’ai toujours faim, mais je suis réglé dans mes repas et quitte toujours la table avec appétit. De plus, vous savez que je ne bois jamais de vins capiteux . Pour ce qui est de la langue anglaise, j’ai beaucoup travaillé. Je puis maintenant lire vos journaux avec facilité  et je dois vous avouer que cela m’amuse beaucoup. Cependant, ils ne sont pas toujours très polis envers moi. L’un m’appelle « menteur », l’autre  » tyran », un troisième « monstre » et un quatrième « poltron », qualificatif auquel je ne m’attendais guère. Il parait néanmoins que l’auteur de l’article ne m’accuse pas d’éviter le danger sur un champ de bataille, de fuir à la vue de l’ennemi ou de n’oser affronter les coups du destin. Il ne me reproche pas non plus de manquer de présence d’esprit dans le tumulte des combats ou dans les hasards de la guerre. Non, ce n’est pas cela ; il paraît que je manque de courage — parce que je ne me suis pas brûlé la cervelle ou jeté à la mer. Le rédacteur du journal ne comprend pas que j’ai trop de courage pour me tuer . Vos journaux sont écrits sous l’influence de l’esprit de parti. Ce que l’un loue, l’autre le dénigre, et vice-versa. Ceux qui vivent à Londres peuvent juger par eux-mêmes des événements passés et des affaires en général ; mais, par la lecture de vos journaux, ceux qui demeurent loin de la capitale, et surtout les étrangers, ne peuvent jamais connaître le véritable état des affaires, ni le caractère des hommes d’Etat. » Ce jour-là, Napoléon paraissait plutôt d’humeur à émettre ses opinions qu’à faire des questions. Moi-même étais disposé à parler et je ne doutais pas de parvenir soit à l’entraîner dans une conversation intéressante, soit à le pousser à me renvoyer. Je répondis aussitôt : « Je pense que vous devez avoir plus de patience que mes compatriotes ne vous en supposent, si vous avez lu tout ce qu’on écrit sur vous. Vous n’avez pas dû vous attendre, général, à ce que les événements extraordinaires qui viennent d’avoir lieu et dans lesquels vous avez joué un si grand rôle, fussent considérés et jugés ailleurs avec plus de franchise qu’en Angleterre; car, en Angleterre, on a le droit, — puisse-t-on le posséder toujours ! — de dire et d’écrire tout ce qu’on pense. » Je continuai ainsi à tenir un langage plein de fierté, quand il m’interrompit de la sorte : « Tout cela, me dit-il, ne fait que m’amuser, mais il y a dans vos journaux des observations qui produisent sur moi des sensations très différentes… » […]

Il se plaignit tout à coup d’une douleur dans l’orteil du pied droit, et m’ayant décrit la sensation qu’il éprouvait, il voulut savoir de moi si c’était la goutte. Je lui demandai s’il avait lieu de croire que cette maladie fut héréditaire dans sa famille. — Non, répondit-il ; seul, mon oncle, le cardinal Fesch, en a beaucoup souffert. Je répliquai que, même si cette maladie était héréditaire dans une famille, de l’exercice et un bon régime, dès les premières atteintes, retardaient souvent les accès et adoucissaient le mal quand on ne pouvait pas le prévenir. Je lui fis remarquer, en outre, qu’étant donnée la vie active qu’il avait menée jusqu’alors, j’étais d’avis que, depuis quelque temps, il ne prenait pas assez d’exercice pour avoir une bonne santé. Il me répondit : « Mes promenades à cheval ne sont pas assez prolongées: il m’est si désagréable d’être accompagné d’un officier, que je préfère courir le risque de toutes sortes de maladies en les abrégeant. Je ne ressens pas, du reste, d’inconvénients de ce manque d’exercice. L’homme s’habitue aux privations. Pendant six ans, je ne suis pas resté un seul jour sans monter plusieurs heures à cheval. A une autre époque, pendant dix-huit mois consécutifs, je n’ai pas quitté la maison. » Il se plaignit de nouveau d’être surveillé par un officier : « Vous connaissez, dit-il, la topographie de Sainte-Hélène et vous devez convenir qu’une sentinelle placée sur l’une de ces montagnes peut me suivre des yeux, depuis l’instant où je quitte cette maison jusqu’à celui où j’y rentre. Si un officier ou un soldat placé sur cette hauteur ne paraît pas suffisant à votre gouverneur, pourquoi ne pas en mettre dix, vingt, ou une compagnie de dragons ? Qu’ils ne me perdent pas de vue, mais qu’on me délivre de cet officier collé à mes côtés. » Croyez, mon cher ami, que je ne regretterai pas le travail que cette lettre m’a coûté, si j’ai été fidèle dans mes souvenirs et exact dans mes récits. Je sais d’avance le plaisir qu’elle vous procurera, et cette pensée me dédommage de mes peines. Les circonstances futures pourront seules décider si vous recevrez une autre lettre de Sainte-Hélène de votre fidèle ami.

W. WARDEN. »

———-

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Une flotte venant des Indes vient d’arriver à Sainte Hélène. Cet événement, tout en me permettant de vous faire parvenir ma lettre précédente, m’a donné l’idée d’en commencer une autre. Jamestown a été envahie par les passagers, tous curieux comme d’habitude de voir Napoléon. Parmi eux se trouvait la comtesse de London. Durant son séjour à Sainte- Hélène, elle est descendue à Plantation-House, résidence du gouverneur. Le lendemain, sir Hudson Lowe a donné un grand dîner en l’honneur de cette dame. Il adressa au général Bertrand, pour le général Bonaparte, une invitation conçue avec une politesse si parfaite qu’il avait tout bleu de croire qu’elle serait acceptée. C’était la première fois que Napoléon était invité chez le gouverneur. On fit observer que la démarche provenait plutôt du désir de satisfaire la comtesse, que de l’intention de faire une civilité particulière à la personne à qui elle était adressée. C’est ainsi que l’on comprit la chose à Longwood. Le comte Bertrand remit la carte du gouverneur à son maître, qui la lut et la lui rendit sans la moindre observation : « Sire, dit le Maréchal, quelle réponse dois-je faire de la part de Votre Majesté? » — Dites que l’Empereur n’en a pas donné. J’ai passé la plus grande partie de l’après-midi de ce jour dans la chambre de Napoléon. Comme d’ordinaire, le temps s’est passé à répondre de mon mieux aux différentes questions que l’Empereur a jugé à propos de m’adresser. Ce jour-là, elles portèrent surtout sur l’état et la force des navires qui venaient d’arriver, sur notre commerce avec les Indes, sur le nombre des Anglais qui passent aux Indes ou en reviennent. Au cours de cette conversation, j’arrivai à parler de l’espérance des étrangers de l’apercevoir quand il irait à Plantation-House dîner chez le gouverneur. Cette petite observation tomba fort mal à propos, car je remarquai aussitôt le seul symptôme d’emportement que j’aie observé dans mes différentes visites à l’ex-Empereur. Ce symptôme se manifesta dans son ton, son regard et son geste, comme dans la précipitation de sa réponse : « Comment voulez-vous que j’aille dîner avec un peloton de soldats pour m’escorter? » Quelques instants après, il reprit son sang-froid accoutumé et me dit : « Après tout, on ne devait pas s’attendre à ce que j’accepte l’invitation. La distance est considérable, l’heure fort avancée et j’ai presque abandonné l’idée de dépasser les bornes qui me sont assignées, accompagné comme je dois l’être par un officier. » La comtesse de London quitta donc l’île sans avoir vu l’ex-Empereur. Elle manifesta, paraît-il, son mécontentement à ce sujet et si je puis hasarder une opinion (veuillez vous rappeler que c’est la mienne seule), je crois que le désappointement fut mutuel. Quelques jours après, Napoléon me demanda si j’avais vu la comtesse. Je répondis affirmativement et j’ajoutai qu’elle avait honoré le Northumberland d’une visite. — On lui a montré la cabine que vous occupiez durant le voyage et la chaise où les étrangers ne manquent pas de s’asseoir un instant. — Et la comtesse, répliqua-t-il, a-t-elle fait honneur à la chaise? Ne m’étant pas trouvé à cet instant dans la cabine, je ne puis lui répondre positivement. Il paraissait se complaire dans l’idée du prix que l’on semblait mettre à s’asseoir un moment sur sa chaise. » […] Je me suis trouvé à Longwood avec M. Raffles, l’ancien gouverneur de Java. Ce personnage brûlait d’envie de voir Napoléon. Sa curiosité devenait une véritable rage et on a tout fait pour la satisfaire. On lui dit que Napoléon était indisposé, rien n’y fit ; une heure fut désignée par l’ex-Empereur pour la réception de l’ex-gouverneur. Ce dernier ne savait comment exprimer la satisfaction que lui causait la façon dont il avait été reçu. Peu de temps après que M. Raffles eût pris congé, Napoléon m’envoya dire d’aller le joindre au jardin. Quand j’arrivai, il était entouré de toute sa suite, hommes et femmes. La voiture était prête, les chevaux sellés, tout était prêt pour le départ. Mon apparition dérangea leur projet. Au lieu de monter en voiture, Napoléon tourna la tête vers moi comme s’il voulait me parler. Je saluai en ôtant mon chapeau que je remis aussitôt sur la tête, tandis que les maréchaux, comtes et généraux restaient découverts. Cela ne me troubla pas trop. Mais ma galanterie se trouva un peu gênée par la présence des dames, dont un zéphyr bien indiscret souleva brusquement les jupes […] Nous avions causé au moins pendant vingt minutes, toute la suite demeurant dans son attitude respectueuse, quand je crus devoir me retirer. Mais il fit mine de ne pas s’en apercevoir. Au bout d’un moment cependant, il me salua légèrement et conduisit Mme Bertrand à la voiture. Il monta auprès d’elle. Je restai près de la voiture, lorsque, remarquant qu’il y avait une place inoccupée, il me demanda si je voulais aller me promener avec lui. J’acceptai de suite et je déclare que chez des villageois irlandais se rendant sur une charrette à la foire, il n’aurait pas régné plus de gaîté, d’aisance et affabilité. les chevaux allaient grand train, autant que les plaisanteries de Napoléon. Il commença à parler anglais. Ayant passé son bras autour du cou de Mme Bertrand il s’écria : « This is my mistress ! », voulant dire : « c’est ma maîtresse ! », pendant que la dame essayait de se dégager et que le comte, son mari, éclatait de rire. Napoléon me demanda s’il avait fait une faute. Quand je lui appris quelle était en anglais la signification du mot « mistress », il s’écria : « Oh ! Non non, je voulais dire : mon amour, mon amie ; non, pas mon amour, mon amie, mon amie. » Mme Bertrand ayant été indisposée pendant plusieurs jours, Napoléon désirait la faire rire et rendre la conversation familière. Pour me servir d’une locution dont on a abusé : il était l’âme de la société. Les détours de la route, rendus nécessaires par la nature du terrain, peuvent avoir une longueur de cinq à six miles. […] Ce fut la dernière visite que je fis à Napoléon. Quand j’ai pris congé de lui, il s’est levé et m’a dit : « Je vous souhaite santé, bonheur et bon voyage. J’espère qu’à votre arrivée vous trouverez vos amis bien portants et joyeux de vous revoir. » M. de Las Cases, le général Bertrand et toutes les personnes de la suite de Napoléon m’avaient témoigné tant d’égards, de sympathie et d’affection que je n’ai pu les quitter sans une vive émotion. Je n’ai jamais vu de famille plus aimable et plus unie que celle du général Bertrand. Sa tendresse conjugale et paternelle n’est pas moins digne d’éloges que sa fidélité envers son maître. Je termine ici mon récit. S’il me revenait en mémoire quelque autre particularité, je les mentionnerais dans un post-scriptum. Quant à la description que vous tiendriez à avoir de Sainte-Hélène, nous en reparlerons plus tard, au coin d’un bon feu, comme on sait les faire en Angleterre, et surtout chez vous.

En attendant et à jamais, je suis, etc., etc.

W. WARDEN. »

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.96-154).

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( 18 septembre, 2015 )

A propos des Cent-Jours…

Napoléon

A Sainte-Hélène, Napoléon dira, à propos des Cent-Jours :
 » Il est sûr que dans ces circonstances je n’avais plus en moi le sentiment du succès définitif. Ce n’était plus ma confiance première : soit que l’âge, qui d’ordinaire favorise la fortune, commençât à m’échapper, soit qu’à mes propres yeux, dans ma propre imagination, le merveilleux de ma carrière se trouvât entamé, toujours est-il certain que je sentais en moi qu’il me manquait quelque chose…  Ce n’était plus cette fortune attachée à mes pas qui se plaisait à me combler, c’était le destin sévère auquel j’arrachais encore, comme par force, quelques faveurs, mais dont il se vengeait tout aussitôt… J’ai traversé la France, j’ai été porté jusqu’à la capitale par l’élan des citoyens et au milieu des acclamations universelles. Mais à peine étais-je dans Paris que, comme par une espèce de magie et sans aucun motif légitime, on a subitement reculé, on est devenu froid autour de moi. « 

(Comte de Las Cases, « Mémorial de Sainte-Hélène »).

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( 9 mai, 2015 )

9 mai 1815…

« 6747. — Paris, 9 mai 1815.

Notre cousin, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, est nommé notre major général.

NAPOLEON. »

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« 6748. — Paris, 9 mai 1815.

Il sera formé un quatrième  régiment de chasseurs à pied de vieille garde et un quatrième régiment de grenadiers à pied de vieille garde. Chacun des régiments d’infanterie de vieille garde sera composé de deux bataillons, chaque bataillon sera composé de quatre compagnies, et chaque compagnie sera forte de 150 hommes, officiers compris. La composition de l’état-major et des compagnies des quatrièmes régiments de grenadiers et de chasseurs sera conforme à celle qui a été fixée pour les trois premiers régiments de grenadiers et chasseurs, par notre décret du 8 avril dernier. Les quatre régiments de grenadiers et de chasseurs auront les  mêmes solde et traitement que les troisièmes régiments de vieille garde.

NAPOLEON. »

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« 6749. — Paris, 9 mai 1815.

I. Il sera fourni par les différents maîtres de poste du nord et de l’est de l’Empire, sept cents chevaux de trait conduits par trois cent cinquante postillons. Ces hommes et ces chevaux seront mis à la disposition de l’artillerie pour le service des armées du Nord, du Rhin et de la Moselle, et ne seront employés qu’à conduire des munitions des places de guerre aux parcs d’artillerie du corps d’armée, sans jamais entrer en ligne. Nombre de postillons et de chevaux que chaque relais devra fournir, d’après sa force et son utilité, et donnera les ordres nécessaires pour que ces postillons et ces chevaux soient réunis ainsi qu’il suit, et aux époques ci-après désignées savoir :

Armée du Nord, 200 postillons et 400 chevaux réunis à La Fère, au 20 mai.

Armée de la Moselle, 75 postillons et 150 chevaux réunis à Metz, au 25 mai.

Armée du Rhin. 75 postillons et 150 chevaux réunis à Strasbourg, le 25 mai.

III. Les postillons recevront une solde journalière de 1 franc 50 centimes, sur les fonds affectés au service du matériel de l’artillerie; ils auront, en outre, les vivres de campagne.

IV. Les chevaux recevront les rations de fourrage des magasins de l’état, comme elles sont fixées pour le train d’artillerie; le loyer des chevaux sera payé aux maîtres de postes à raison de 1 franc 50 centimes par cheval et par jour: leur ferrage est à la charge de l’artillerie.

V. Les chevaux devront être propres au service du train de l’artillerie et remplir les conditions suivantes :

1° être âgés de 5 ans au moins et de 9 ans au plus; 2° avoir la taille de 4 pieds  6 pouces au moins et de 4 pieds  10 pouces . au plus, et être bien conformés.

VI. Les harnais et les selles seront fournis par l’artillerie.

VII. Les postillons et les chevaux seront formés en brigades de 25 postillons et de 50 chevaux, et seront sous les ordres des officiers et sous-officiers du train d’artillerie qui seront désignés à cet effet.

VIII. Tout cheval qui viendrait à périr par suite des fatigues de la guerre, ou par tout autre événement militaire, sera remboursé à raison de cinq cents francs.

IX. Les postillons qui seront fournis compteront sur le contingent des gardes nationales mobiles à fournir par leurs arrondissements.

NAPOLEON. »

 

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, pp.577-578)

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