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( 1 mars, 2020 )

Français et Britanniques dans la Péninsule,1808-1814…

La spécificité de la guerre ibérique parmi les campagnes napoléoniennes est soulignée par de nombreux acteurs de ce conflit, elle l’a ensuite été par les historiens en raisonFrançais et Britanniques dans la Péninsule,1808-1814… dans HORS-SERIE Lejeune-300x176 de son importance dans la chute de l’Empire. C’est une autre approche de cette guerre qui est tentée ici. Il s’agit de comparer les visions de l’ennemi à partir des récits de combattants et plus particulièrement des mémoires de militaires français et britanniques présents dans la péninsule. Quelles sont les images de « l’autre » développées par les militaires des deux nationalités ? Comment sont perçus les Espagnols et les Portugais par ces combattants ?

Las Cases rapporte dans le Mémorial de Sainte-Hélène, le 14 juin 1816, l’aveu suivant de Napoléon : « Cette malheureuse guerre d’Espagne a été une véritable plaie, la cause première des malheurs de la France ». La guerre dans la péninsule revêt une importance toute particulière parmi les guerres napoléoniennes non seulement en raison de son rôle dans la défaite finale de l’Empereur mais aussi des violences extrêmes qui y ont été commises.

Il n’est pas ici question d’étudier les affrontements qui se sont déroulés dans la péninsule ; il s’agit de s’intéresser aux perceptions de la guerre par les Français et les Britanniques et plus précisément à la manière dont sont présentés les combattants. Cette réflexion concerne ces hommes qui se sont opposés pendant plus d’une décennie lors des guerres napoléoniennes : quels regards portent-ils les uns sur les autres? Ou plus exactement, quelles images de l’autre construisent-ils au travers de leurs écrits biographiques dans le contexte particulier de la guerre dansla Péninsule ? Quel est cet autre, « ce frère que je reconnais parce qu’il me fait exister »5 , décrit par les mémorialistes des deux nationalités ? Quelles images de l’ennemi sont diffusées par les anciens combattants dans les deux opinions publiques ? Pour tenter de répondre à ces questions, les mémoires publiés des militaires français et britanniques ont été recensés: 72 mémoires britanniques et 53 français concernant partiellement ou entièrement la guerre dans la péninsule ont été comptabilisés. La faiblesse relative du nombre de mémoires français recensés n’est pas due à un désintérêt des auteurs pour cette guerre mais à des conditions de publication différentes. Une majorité des mémoires français concernant la période napoléonienne sont postérieurs à 1850 et plus précisément à 1880. Pour analyser ce corpus, un échantillonnage au 1/10e a été effectué pour le corpus britannique (soit sept), il a été repris pour le corpus français, afin de comparer des échantillons équivalents. Les références des quatorze mémoires sélectionnés sont données en annexe; celle-ci est suivie de notices biographiques des auteurs. Une approche prosopographique et l’étude des conditions d’écriture et de publication fourniraient à eux seuls des sujets d’étude ; pourtant, dans le cadre de cet article, il est nécessaire de connaître les principaux éléments de la vie des auteurs et les contextes de rédaction et de publication afin de pouvoir critiquer ces sources. En effet, qu’ils soient écrits à partir de notes prises au moment des événements relatés ou qu’ils soient entièrement rédigés à partir des souvenirs des auteurs, ils sont le fruit d’un travail de retour sur un passé qui est parfois mythifié, parfois noirci, mais inévitablement déformé par les événements ultérieurs vécus par leurs auteurs et en particulier par le déroulement de leur carrière militaire. Les mémorialistes sont aussi influencés par l’histoire collective, par les événements contemporains de la réécriture voire de la publication de leurs écrits. Il s’agit donc d’analyser la vision de l’autre au travers de la narration de faits passés en étudiant comment sont représentés d’une part les Français et les Britanniques et d’autre part les Ibériques.

Regards croisés des Français et Britanniques.

Les mémoires permettent de lever le voile sur les images des combattants adverses. Les auteurs britanniques étudiés développent globalement une image positive de leurs adversaires. « Les canonniers français, cinq en tout, se tenaient prêts et servaient avec autant de sang froid qu’à l’entraînement, et la lumière diffuse de leur torche montrait à nos hommes le danger qu’ils auraient rencontré s’ils avaient osé attaquer un canon ainsi défendu ». Cet extrait des mémoires de Grattan est un des nombreux exemples de la bravoure française soulignée par les mémorialistes britanniques. Cette impression est telle qu’une blessure reçue par un Français est une preuve de bravoure personnelle pour Costello : « Nous craignions peu la capture et bien que nous les considérions comme nos plus redoutables ennemis, nous rencontrions toujours une opposition des plus vigoureuses ; en effet, il y avait en général un tel esprit chevaleresque entre nous, que nos hommes avaient un certain respect même pour une blessure infligée par un Français ». La bravoure, le courage, l’intrépidité ne sont pas les seules qualités militaires que les Britanniques reconnaissent aux Français ; certains auteurs ont observé qu’ils sont toujours prêts au combat : « Les Français avançaient avec cette impétuosité si connue à ceux qui en ont été témoin. Deux raisons les poussaient à avancer à cette occasion : l’honneur était soutenu par la promesse d’un dollar qu’ils recevraient pour chaque coup de pioche et de pelle sortis des tranchées ; et tel que je connais le caractère français, il est difficile de dire lequel des deux, l’honneur ou l’appât du gain, l’emportait dans une telle situation ». Outre l’honneur Grattan évoque l’appât du gain, ce qui renvoie à une vision beaucoup moins positive des Français. Celle-ci rejoint celles développées par Kincaid et Stewart lorsqu’ils se souviennent des violences commises par les Français à l’encontre des Espagnols et des Portugais. Toutefois, ces auteurs dénoncent des actes identiques commis par les Britanniques, prouvant ainsi que ces condamnations ne sont pas le résultat d’une diabolisation de l’ennemi mais d’une volonté de rapporter tous les faits peu importe leurs auteurs. D’autres actions peu glorieuses sont décrites par les mémorialistes ; et en particulier des scènes de débandade. Grattan se souvient des débordements commis lors de la retraite du Portugal en mars 1811 mais il les justifie ainsi : « Après tant de privations, ayant une longue retraite devant eux, avec des provisions si maigres dans leur besace, on doit plus se lamenter que s’étonner des nombreuses circonstances honteuses qui accompagnaient la marche des troupes françaises ». Gleig et Stewart évoquent enfin des cas de désertion. Le premier a croisé chez le général Sir John Hope un déserteur devenu informateur de l’armée britannique, alors que le second se souvient des « nombreuses désertions de l’armée française », mais il précise qu’il s’agit essentiellement d’Allemands et d’Italiens combattants pour l’Empire Ainsi, de nombreuses références à l’ennemi français ont été trouvées dans les mémoires et elles ont montré une image globalement positive de l’autre : pourquoi les mémorialistes britanniques sont-ils aussi modérés dans leurs jugements ? Plusieurs hypothèses peuvent être avancées. Les parcours personnels et professionnels des mémorialistes peuvent expliquer cette absence de véhémence à l’égard de l’ennemi. Certains auteurs ont en effet participé à la victoire finale sur les armées impériales, sont entrés en vainqueurs en France et y ont séjourné. Ces événements biographiques postérieurs à la campagne relatée mais antérieurs à l’écriture des mémoires ont pu modifier la vision des militaires français par les Britanniques. Cette clémence des auteurs britanniques pourrait alors s’interpréter comme celle du vainqueur envers les vaincus. Si cette explication ne peut être rejetée catégoriquement, un des mémorialistes étudiés, Sherer, permet d’en souligner les limites. Il a été fait prisonnier en 1813 par les Français, ceux-ci l’ont même volé alors qu’il était prisonnier ; pourtant, il ne s’exprime pas violemment à leur égard : « Il n’est pas généreux de se réjouir de la défaite des ennemis, mais il est difficile de s’apitoyer quand vos yeux ont vu des scènes de désolation et de ruine causées par ceux dont l’apparence aurait pu nous tromper dans d’autres circonstances ». Le ressentiment de l’auteur est perceptible, mais limité. Aussi, le vécu des auteurs n’est pas déterminant pour expliquer leur sentiment à l’égard de l’ennemi. Sherer fournit dans ses mémoires une autre piste à examiner ; il s’exprime ainsi en découvrant l’armée française : « Se tenaient devant moi les hommes qui avaient pendant presque deux ans, tenu en alerte toute la côte anglaise ; qui avaient conquis l’Italie, renversé l’Autriche, crié leur victoire dans les plaines d’Austerlitz, et rabaissé en un jour la puissance, la fierté et la réputation guerrière dela Prussesur le champ de bataille de Iéna ». La réputation des armées napoléoniennes pourrait expliquer l’image de bravoure française mais la situation militaire française dans la péninsule est trop délicate pour que cette hypothèse soit retenue comme la seule valide.

L’explication ne tient peut-être pas aux Français mais aux Britanniques : ces derniers font-ils preuve d’une estime identique envers tous les combattants ? C’est encore Sherer qui observe que : « Dans l’armée française, comme dans toutes les autres, les hommes bons sont beaucoup plus nombreux que les mauvais ; la plupart des choses que l’on entend sur la férocité des armées et leur cruauté est infondée et très exagérée. Il est vrai que les soldats (je ne parlerai pas des officiers) ont une fâcheuse tendance à dévaster et détruire ; mais il s’agit plus des caprices d’un écolier irresponsable et dissipé que de la méchanceté calculée d’un homme ». Cette hypothèse n’a pas pu être confirmée par d’autres passages des mémoires étudiés et doit être nuancée par les jugements globalement sévères des mêmes auteurs concernant les Espagnols et Portugais. Les tentatives d’explication par des raisons extérieures aux mémorialistes ne peuvent convenir de manière absolue. La recherche des causes des images positives développées par les Britanniques permet de conclure à l’absence de justification mono causale et renvoie aux motivations insoupçonnées des auteurs : ceux-ci gardent peut-être simplement une image positive de leurs ennemis. Au moment de la rédaction de leurs écrits, les mémorialistes britanniques étudiés considèrent les Français comme ceux qu’ils ont combattus plus que comme ceux qu’ils haïssent ; mais la réciproque est-elle vraie ?

Concernant leurs adversaires, les mémorialistes français à l’exception de Guingret sont silencieux ; celui-ci a constaté : « Plusieurs fois les officiers anglais ont donné à la guerre des preuves de légèreté qu’on est tout étonné de rencontrer dans leur caractère ; et surtout dans leurs armées, où il existe tant de méthode ». La critique émise par l’auteur est atténuée par le rappel de la réputation de rigueur des insulaires. Toutefois, cette discrétion des auteurs français exige de s’interroger sur le sens du silence des sources. Est-il la preuve d’un sentiment d’indifférence à l’égard des Britanniques ? Le même auteur évoque à une autre reprise l’armée de Wellington : « Des secours étrangers ont avancé la délivrance de l’Espagne, mais on ne peut disconvenir qu’en s’obstinant à demeurer libres sous le joug même de l’esclavage, les Espagnols seuls, à la longue, nous eussent expulsés de leur presqu’île ». Guingret fait allusion aux Britanniques sans pour autant les nommer ; il évalue l’impact militaire de leur action dans la péninsule et considère qu’il n’est pas déterminant. Ce jugement est moins arbitraire qu’il n’y paraît comme le montrent les derniers travaux historiques sur la question, mais il souligne le fait que, pour les Français présents dans la péninsule, l’ennemi est moins le soldat britannique que les Ibériques. Ainsi, les mémorialistes relatent des anecdotes illustrant une certaine fraternité entre Français et Britanniques : quatre auteurs britanniques et Parquin relatent des échanges, des partages d’alcool ou de nourriture. Ce dernier relate l’anecdote suivante : « Le commandant Vérigny, ayant la direction de la ligne des tirailleurs de la brigade, jaloux de connaître Messieurs les officiers anglais, me dit : – Parquin, voilà une bouteille d’excellente eau-de-vie de France ; portez-vous au galop à quelques pas de la ligne anglaise, agitez votre mouchoir blanc, et quand on viendra à vous pour vous demander ce que vous voulez, vous répondrez que vous venez offrir de trinquer avec les officiers qui sont en ligne devant nous. Si on accepte, je vous rejoins au galop avec les officiers qui sont avec moi. […] L’officier anglais accepta et fit signe à ses camarades ; de mon côté, j’en fis autant au commandant de Vérigny, qui me rejoignit avec une dizaine d’officiers, au moment où un pareil nombre d’officiers anglais arrivaient. La bouteille passa à la ronde et fut vidée à l’instant. On la trouva excellente, surtout les officiers anglais, qui nous remercièrent de notre procédé, auquel ils parurent fort sensibles. La conversation s’engagea ». Cette scène décrite par Parquin n’est pas originale ; elle apparaît même comme un poncif entre officiers respectueux des règles de la guerre du XVIIIe siècle.

À cette proximité entre Français et Britanniques, il faut ajouter l’opposition aux Ibériques. Les mémorialistes britanniques racontent comment ils ont protégé des prisonniers français des violences dont les menaçaient les Espagnols et les Portugais. Sherer se souvient avec une certaine fierté des « soldats ennemis blessés qui implorent la protection britannique contre des Espagnols exaspérés et assoiffés de revanche ». Les prisonniers sont alors pris en charge par les Britanniques. Ces réactions sont-elles le fruit d’un mouvement d’humanité que les mémorialistes britanniques souhaitent mettre en évidence ou sont-elles l’expression de l’existence d’un lien culturel particulier entre Français et Britanniques ? Pour trancher cette question il convient d’analyser les images des combattants autochtones.

Les Ibériques vus par les Français et les Britanniques.

Les Britanniques se montrent-ils aussi indulgents avec les Ibériques qu’avec les Français ? Les mémorialistes français sont-ils aussi discrets sur les combattants autochtones que sur ceux d’Outre-Manche ? Les mémorialistes français et britanniques relatent de nombreuses anecdotes dans lesquelles ils décrivent leurs attitudes envers les Ibériques ; mais, plus que la réalité de leurs comportements, ces récits permettent de définir l’image qu’ils ont de ces deux peuples. Les mémoires étudiés évoquent davantage les Espagnols ; Costello se souvient pourtant du bon accueil fait par les Portugais : « ses habitants qui nous accueillirent en clamant Viva os Inglese valerosos ! Longue vie aux courageux anglais ! ». Les auteurs français sont encore plus silencieux sur les Portugais : Naylies se souvient des retardataires tués par les Portugais, quant à Guingret, il reconnaît leur courage.

Les auteurs britanniques sont plus prolixes concernant les Espagnols. Grattan et Stewart soulignent leur fierté légendaire, Grattan, Costello et Kincaid insistent sur les violences, les vengeances commises par les Espagnols à l’égard des Français. Costello rapporte ainsi : « J’eus l’occasion d’observer ce sentiment de revanche sanguinaire qui était si particulier aux Guérillas pendant la guerre. Je rejoignis mon régiment dans un petit village appelé Getafe situé à trois lieues environ de Madrid. Dans la ferme, […] il y avait une très jolie jeune fille dont le frère appartenait à une Guérilla. […] Alors qu’elle discutait avec son fiancé et ses parents, nous le vîmes sortir ostensiblement une bourse de soie qui semblait lourde et qu’il vida sur les genoux de sa maîtresse. […] Il nous raconta ensuite d’un air de défi qu’il les avait pris sur les corps des Français qu’il avait tués lui-même d’un coup d’épée dans la bataille ; ils portaient à chaque oreille et à chaque doigt un anneau en or ». Costello explique la violence par le type de guerre qui se déroule dans la péninsule. Ces menaces permanentes qui pèsent sur les combattants français les fragilisent. Pourtant, Grattan considère que les interventions des guérillas peuvent mettre en difficulté l’armée britannique : « Si nos troupes rencontraient un problème […], nos alliés […] opéraient un mouvement de repli rapide […]. C’est la véritable tactique d’harcèlement […]. Mais en Angleterre beaucoup pensent que les Portugais et les Espagnols en firent autant si ce n’est plus pour l’emporter pendant le conflit de la péninsule ». Ces critiques à l’égard des combattants ibériques s’expliquent par la position de l’auteur qui appartient à une armée organisée sur le modèle de celle de l’Ancien Régime comme le montre Charles Esdaile.

La cruauté des Espagnols décrite par les Britanniques pourrait permettre de comprendre les récits des pillages commis par l’armée de Wellington. Cinq sur les sept mémorialistes étudiés en font mention. Toutefois, ils concernent des villes prises d’assaut à l’exception de ceux mentionnés par Stewart lors de la retraite à Léon et Astorga. Le climat de violence dans la péninsule, l’âpreté des combats pour prendre d’assaut certaines villes comme Ciudad Rodrigo et Badajoz expliqueraient les violences britanniques exercées à l’égard de ceux qu’ils sont censés être venus libérer. Mais les conditions de vie difficiles et l’appât du gain ne sont pas des mobiles à écarter pour comprendre les pillages. Toutefois, ces derniers ne suffisent plus pour expliquer les atteintes aux personnes ; en effet, Grattan évoque les viols commis par les Britanniques après la prise de Ciudad Rodrigo. Ce seul récit ne peut suffire à conclure à une diabolisation des Espagnols par les Britanniques ; il renvoie davantage aux désordres et déchaînements de violence lors d’une prise d’assaut. Globalement, c’est plutôt une certaine incompréhension qui caractérise les relations entre les Britanniques et les Ibériques : déception des Ibériques face aux retraits stratégiques de l’armée britannique et images dans l’ensemble négatives des guérillas.

Seul Sherer s’efforce de défendre les Espagnols ; il rédige un véritable plaidoyer : « On les accuse d’être indolents et c’est vrai […] mais ils le sont deux fois moins que ce que les voyageurs ignorants le prétendent. On objecte que dans de nombreuses provinces, il y a de grands lopins de terre non cultivés. Si vous demandez, on vous dira qu’il n’y a pas d’eau. […] Les Espagnols sont souvent méprisés pour leur ignorance. Il est vrai que dans le domaine de la recherche métaphysique et philosophique, ils sont bien loin de la plupart des autres nations d’Europe ; mais concernant les principes moraux et éthiques qui devraient régler le comportement humain, ils sont bien au point et leur pratique est équivalente à leur savoir. […] On reproche aux Espagnols d’être superstitieux ; et ils le sont. Mais la superstition n’est pas toujours la parente du crime. […] Les Espagnols sont accueillants et généreux en toute simplicité : ce sont de bons pères, de bons maris, des chefs de famille humains et respectés. Ils sont patriotes, courageux, mesurés et honnêtes ». Cet engagement de Sherer renforce l’idée selon laquelle il est couramment admis parmi les militaires britanniques que les Espagnols ont été cruels. Les mémorialistes britanniques ne se montrent donc nullement complaisants à l’égard de leur allié espagnol prouvant ainsi que leur mansuétude envers les Français n’est pas l’expression d’une sympathie pour tous les combattants. Si les auteurs britanniques ont une image assez négative des Ibériques, celle-ci est encore moins nuancée chez les auteurs français. Coignet qualifie les Espagnols de « sale peuple » à deux reprises, Guingret et Lejeune se souviennent de leur cruauté. Louis Brégeon explique ces ressentiments par la « méconnaissance, incompréhension qui débouchent sur l’arrogance, les spoliations, les brutalités. L’Espagne est autre, exotique, comme l’Égypte, avec des fellahs, des imams, des mamelouks […] ». Pourtant, un des auteurs étudiés, Naylies, fait preuve de compassion pour les Espagnols : « Je considérois les Espagnols comme les héroïques victimes de leur patriotisme et de leur dévouement à la noble cause de leur indépendance ; je les admirois ». Ce jugement très nuancé de Naylies s’explique par son engagement politique. Ce royaliste engagé tient son journal quotidiennement, il le retravaille et publie en 1817 ses mémoires de la guerre dans la péninsule, dans lesquels il s’oppose à Napoléon en soutenant la thèse de l’affirmation du sentiment national espagnol.

Pour les mémorialistes français étudiés, à l’exception de Naylies, ce sont les Espagnols plus que les Britanniques qui sont les ennemis. En raison des formes de la guerre qui se déroule dans la péninsule (guérilla, villes prises d’assaut et retraites), les entorses aux règles de la guerre sont fréquentes. Les auteurs français reviennent sur les pillages, les exécutions de prisonniers, les violences exercées contre les civils et parmi ces dernières, celles envers les femmes : « Les femmes, les filles, trouvées dans ces lieux sauvages, étaient obligées d’assouvir les passions les plus effrénées pour éviter la mort : je le dis à regret, on en a vu même égorgées par les tigres dont elles venaient de rassasier la brutalité ! Ceux qui commettaient ces abominations, étaient quelques misérables qui, du rebut gangrené des grandes villes, avaient été introduits, par le sort, dans les rangs des braves. Ces sont ces êtres vils qui dans leurs courses, se trouvant dégagés de toute espèce de joug, s’abandonnaient aveuglément à leur férocité. Qu’on se garde bien de confondre ces brigands atroces avec nos vrais soldats. Les hommes les plus cruels sont presque toujours les plus lâches ». Guingret évoque ainsi les viols commis lors de l’entrée au Portugal ; comme tous les autres mémorialistes, il les attribue aux soldats même s’il considère que les violeurs sont ceux qui n’ont pas de qualités militaires. Ces récits sont le plus souvent accompagnés des mesures prises par les officiers pour limiter ces violences, mais leur inefficacité est plus ou moins explicitement reconnue par les auteurs.

Au travers des mémoires britanniques et français étudiés il a été possible de découvrir une image globalement négative des Ibériques lors du conflit dans la péninsule. Celle-ci, peu surprenante de la part des auteurs français en raison du déroulement de la guerre, l’est davantage des auteurs britanniques. Si certains poncifs concernant le peuple espagnol ont été trouvés, les mémorialistes d’Outre-Manche critiquent surtout la façon dont les guérillas font la guerre. Bien qu’alliés des Portugais et « défenseurs » des Espagnols, les militaires britanniques semblent, dans leurs souvenirs, plus sévères à l’égard des Ibériques qu’à l’égard de ceux auxquels ils ont été opposés pendant toute la période révolutionnaire : ce sont globalement des sentiments d’estime pour les Français qui dominent dans leurs écrits. Ainsi, l’autre n’est pas forcément celui que l’on croit, c’est celui qui est différent culturellement.

Ces constats permettent de formuler l’hypothèse d’une proximité franco-britannique dans la façon de se représenter l’ennemi et plus largement de faire la guerre. Cette approche « civilisationnelle » fondée sur des référents moraux similaires renvoie à la problématique du « barbare ». En raison de sa complexité, elle mérite d’être étayée et nuancée par d’autres analyses. Il est déjà possible de souligner le paradoxe entre la sévérité britannique à l’égard des guérillas et la relative clémence à l’égard des Français qui pratiquent la contre-guérilla : l’altérité résulte d’une construction de représentations plus que d’une réalité.

Laurence MONTROUSSIER.

Notices biographiques des mémorialistes.

COIGNET, Jean Roch, 1776-1865 : Le plus célèbre des mémorialistes français de l’épopée napoléonienne. Il commence sa carrière comme soldat au 1er bataillon auxiliaire dela Seinele 27 août 1799. Il est caporal lors de son séjour en Espagne (1808-1809). Il achève sa carrière avec le grade de capitaine. Il est placé en demi-solde sousla Restaurationet termine sa vie à Auxerre.

COSTELLO, Edward, 1788-1869 : Engagé volontaire en 1807 au 95ème régiment d’infanterie, la « Rifle brigade », il est présent dans la péninsule entre 1808 et 1814. Il participe à la campagne de France au cours de laquelle il est blessé. Il reste ensuite à Cambrai où il tombe amoureux d’une Française. En 1835, il retourne en Espagne avec les volontaires britanniques qui soutiennent Isabelle II contre Don Carlos. Garde àla Tour de Londres après 1838, il meurt en 1869.

DALRYMPLE, Hew Whiteford, Sir, 1750-1830 : Fils du capitaine John Dalrymple, il entre dans l’armée comme sous-lieutenant en 1763. En mai 1806 il est nommé à Gibraltar comme commandant en second du lieutenant-général Fox auquel il succède en novembre de la même année. Critiqué pour avoir signé la Convention de Cintra, il reçoit pourtant le titre de baron en 1815.

GLEIG, George Robert, 1796-1888 : Il s’engage dans la carrière militaire contre l’avis de son père en 1811. Sous-lieutenant au 85ème régiment d’infanterie, son régiment rejoint l’Espagne en 1813. Après avoir participé à la bataille de Waterloo, il regagne Oxford avec une demi-solde. Il se marie en 1819 et est ordonné archevêque l’année suivante. Il meurt en 1888 après avoir écrit58 livres et au moins 138 articles pour des revues littéraires.

GRATTAN, William, ?-après 1848 : Né à Dublin, il s’engage en 1808. Il est sous-lieutenant pendant la guerre dans la péninsule. Il quitte l’armée en 1817.

GUINGRET, Pierre, 1784-1845 : Soldat au 6e régiment d’artillerie à pied le 25 février 1804, il entre l’année suivante à l’École Polytechnique. Il est présent en Espagne et au Portugal entre 1808 (lieutenant au 6e régiment d’infanterie légère) et 1813 (chef de bataillon au 69e régiment d’infanterie légère le 5 juillet 1813). Placé en non-activité en 1815, il sert toutefois sous la Restauration(présent en Espagne en 1823) et la Monarchiede Juillet. Il achève sa carrière comme commandant de la 3ème brigade d’infanterie à Paris.

HUGO, Joseph Léopold Sigisbert, 1773-1828 : Père de Victor. Soldat avant le début dela Révolution(1788). Il est colonel au service de l’Espagne en 1808. Il est présent dans la péninsule jusqu’en 1813. Il est alors aide de camp de Joseph Bonaparte avant de rentrer en France. Pour son dernier emploi, il est maréchal de camp commandant supérieur de Thionville pendant les Cent-Jours.

KINCAID, sir John, 1787-1867 : Un des plus célèbres mémorialistes britanniques de la période. Il sert d’abord comme lieutenant dans la milice avant de s’engager en 1809. Promu lieutenant en 1811, il est présent dans la péninsule entre 1810 et 1814. Promu capitaine dans la « Rifle brigade » en 1826, il quitte l’armée d’active en juin 1831. Membre dela Gardeen 1844, il est chargé en 1847 d’inspecter les prisons écossaises.

LEJEUNE, Louis François, baron, 1775-1845 : Soldat puis sergent et sous-lieutenant en 1792. Il est colonel du génie en Espagne entre 1809 et 1811. En dépit de périodes d’inactivité, il sert sousla Restaurationetla Monarchiede Juillet. Il termine sa carrière d’active comme général commandant du département dela Haute-Garonne.

NAYLIES, Joseph de, vicomte de, 1786- 1874 : Incorporé en 1805 au 19e régiment de dragons, il est présent en Espagne entre 1809 et 1811, il est alors maréchal des logis. Il est capitaine en 1815, il mène une brillante carrière sousla Restauration. Colonelen 1826, il est licencié et mis en solde de congé en 1830.

PARQUIN, Denis Charles, 1786-1845 : Engagé volontaire en 1803. Lors de son passage en Espagne (1810-1812), il est sous-lieutenant au 20ème régiment de chasseurs à cheval. Après plusieurs interruptions, il termine sa carrière militaire en 1837 comme chef de bataillon de la garde municipale de Strasbourg. Il participe aux tentatives de prise du pouvoir par Louis Napoléon Bonaparte. Arrêté, condamné, il meurt en prison en 1845.

PETIET, Auguste Louis, baron, 1784-1858 : Fils de Claude Petiet, commissaire des guerres, il est élève commissaire des guerres en 1800. Il participe à la guerre dans la péninsule comme capitaine aide de camp du maréchal Soult (1808-1811). Il sert sousla Restaurationetla Monarchiede Juillet. Il achève sa carrière militaire d’active comme maréchal de camp commandant le département du Loiret. Il est élu député dela Nièvreau corps législatif 1852-1858.

SHERER, Joseph Moyle, 1789-1869 : Nommé sous-lieutenant en janvier 1807, promu lieutenant en juin, il participe à la guerre dans la péninsule avec le 34ème régiment d’infanterie. Promu capitaine en 1811, il est fait prisonnier par les troupes commandées par Drouet d’Erlon en 1813. Libéré en 1815, il est nommé capitaine au 96ème régiment d’infanterie, placé en demi-solde en 1832, il quitte l’armée en 1836. Atteint d’une maladie mentale, il meurt en 1869.

STEWART, Charles William Vane, marquis de Londonderry, 1778-1854 : Il sert en Espagne entre 1809 et 1813 comme lieutenant-général. Il exerce ensuite des fonctions diplomatiques, et est ambassadeur à Vienne en 1819 ; il siège également à la Chambre des Lords.

Source : Laurence Montroussier, « Français et Britanniques dans la Péninsule, 1808-1814 : étude de mémoires français et britanniques », Annales historiques de la Révolution française, Avril-Juin 2007. http://ahrf.revues.org/9263

 

 

 

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( 26 février, 2020 )

La campagne de France (1814) racontée par Guillaume Peyrusse.

Guillaume Peyrusse

Cet intéressant personnage était alors Payeur de l’Empereur.

Voici une chronologie succincte de ses fonctions en 1813-1815:

En 1813 : Participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

29 juillet 1813 : Peyrusse est désigné comme Payeur de l’Empereur.

24 février 1814 : Nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde. Il semblerait qu’il poursuive ses fonctions de Payeur de l’Empereur.

23 mars 1814 : Nommé au grade de chevalier de la Légion d’honneur (reçoit son brevet de nomination le 4 avril 1814).

Suit Napoléon à l’île d’Elbe, en tant que Trésorier personnel de l’Empereur.

 11 mai 1814 : Nommé « Trésorier général des revenus de l’île d’Elbe et payeur de toutes les dépenses ».

 23 mars 1815 : Nommé Trésorier Général de la Couronne.

 27 mars 1815 : Nommé Baron de l’Empire

 3 avril 1815 : Nommé officier de la Légion d’honneur.

                                                                          C.B.

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1er février La matinée fut calme. Vers deux heures, des officiers d’ordonnance viennent annoncer que l’ennemi a attaqué. Sa Majesté sort du château ; je la vis ordonner elle-même au tambour du poste du château de battre la générale, et se porter au galop vers le point où le feu était le plus vif. On se battit toute la soirée avec opiniâtreté, mais sans succès marqué de part ni d’autres. A la nuit, les feux avaient cessé. A dix heures, je me promenais sur la terrasse du château ; les feux des bivouacs des deux lignes se dessinaient dans la plaine ; Sa Majesté venait de rentrer. A onze heures,  par une nuit obscure, des corps nombreux traversent Brienne, se dirigeant vers Troyes[; la retraite est ordonnée, nous quittons le château pour nous diriger vers l’Aube que nous passons à Lesmont. Notre marche est silencieuse. Après avoir traversé le pont, le service a campé sur la route.

2 février. Sa Majesté a quitté Brienne à quatre heures du matin. L’armée a continué sa retraite. Deux cents grenadiers de la Garde ont eu ordre d’attendre le passage du dernier peloton et de brûler le pont. Nous sommes arrivés au village de Piney.

3 février. On est en marche vers Troyes. Le duc de Trévise est venu au-devant de nous avec la Vieille Garde. Rangée en bataille sur la route, elle est destinée à fermer la marche de l’armée et à retenir l’ennemi qui nous suit. On arrive à Troyes. Depuis l’ouverture de la campagne, aucun succès n’avait couronné nos armes, nos bataillons étaient d’une faiblesse numérique extrême. L’ennemi était partout ; il nous entourait de toutes parts. On séjourna.

4 février.  La nouvelle qu’un congrès allait se réunir à Châtillon fut accueillie avec la plus vive joie.

5 février. Malgré les négociations, quelques engagements partiels avaient lieu, soit au pont de Cléry en avant de Troyes, soit aux ponts de la Barse. Les ordres pour une attaque générale avaient été donnés. La Garde Impériale était sortie de la ville pour se porter en arrière et prendre position à La Chapelle St-Luc. J’avais eu ordre de suivre son mouvement ; le soir, nous avons tous eu ordre de rentrer en ville.

6 février. L’armée quitte Troyes et prend la route de Paris. Le hameau de Grès reçoit le quartier-général.

7 février. On arrive à Nogent ; on mine le pont ; on se prépare à disputer à l’ennemi le passage de la Seine.

8 février. Séjour. Les nouvelles reçues du Nord paraissent fâcheuses. L’ennemi occupe Châlons. Un courrier du duc de Vicence est arrivé ; l’horizon paraît se rembrunir. Le soir, la Garde a ordre de passer la Seine. Je marche avec elle ; nous arrivons à Villenauxe.

9 février. Sa Majesté a traversé notre ligne ; nous sommes arrivés après elle à Sézanne.

10 février. Au point du jour, l’Empereur se porte aux avant-postes du duc de Raguse ; un vif engagement signale sa présence ; ce maréchal s’empare de Champaubert, se met à cheval sur la grande route de Châlons, taille en pièces le corps du général Alsufieff [Olsufiev] et lui fait trois mille prisonniers. On établit le quartier de l’Empereur dans la dernière maison du village donnant sur la grande route. Les trophées et les prisonniers de Champaubert sont dirigés sur Paris. Sa Majesté veut rassurer la capitale. Nous sommes arrivés à Provins.

11 février Le service y a séjourné. Sa Majesté s’est portée sur Montmirail ; un combat sanglant a eu lieu à la ferme des Grenaux. Sa Majesté coucha sur le champ de bataille.

12 février. J’arrivai à Nangis. L’ennemi ayant passé la Seine à Bray, la position de Nangis n’était plus tenable, et nous l’avons quitté dès le premier coup de canon. Après la belle affaire d’hier, Sa Majesté a fait poursuivre les vaincus ; on les a sabrés jusque dans Château-Thierry. Sa Majesté a couché au village de Nesle.

13 février. Notre service s’est porté sur Guignes. Sa Majesté est arrivée à Château-Thierry. Des travaux défensifs sont ordonnés autour de la ville. On complète l’armement des gardes nationales. Nous nous trouvons à Guignes avec le corps du duc de Tarente.

14 février. Nous arrivons à Brie-Comte-Robert. Ce jour, l’Empereur a battu les Prussiens dans la plaine de Vauchamps. Les charges de notre cavalerie ont culbuté tous leurs carrés. Sa Majesté est rentrée à Montmirail.

15 février. Le quartier de l’Empereur a passé la nuit à Meaux. Notre service suit le grand parc, qui est refoulé jusqu’à Charenton. Beaucoup de curieux entourent nos voitures ; inquiet de me voir poussé jusqu’à cette position, et prévoyant l’issue malheureuse de la campagne, je me rendis auprès de M. le Trésorier général pour lui annoncer l’arrivée du Trésor sous les murs de Paris. Les bulletins de la semaine étaient parvenus la veille ; ils avaient été suivis par une forte colonne de prisonniers Russes et Prussiens que tout Paris avait vu défiler sur les boulevards. Je trouvai le Trésorier dans une sécurité parfaite. L’ennemi était aux portes de Paris, et, sur la foi des bulletins, la capitale s’était endormie.

16 février. De très bonne heure, notre service quitta Charenton. Je le joignis à Ouzouer. Sa Majesté a quitté Meaux se dirigeant sur Guignes. A midi, le canon retentit ; les ducs de Bellune et de Reggio font tête à l’ennemi ; l’Empereur s’arrête à Guignes.

17 février.  Notre service traverse la forêt d’Armainvilliers et s’arrête à Ouzouer-le-Vougis. Dès le matin, le canon s’est fait entendre. Les Russes ont été vivement attaqués ; leurs colonnes sont culbutées, couvrant les chemins de morts et de débris. On a fait trois mille cinq cents prisonniers. L’Empereur couche à Nangis.

18 février. On marche vers Montereau. Les Wurtembergeois occupent la ville, le pont et le château de Surville, placé sur un plateau très élevé. Les batteries qui sont placées sur toutes les rampes foudroient nos colonnes. A la vue de l’Empereur, nos troupes escaladent les hauteurs de Surville et s’en emparent ; l’ennemi en est précipité ; notre artillerie l’écrase dans Montereau et le 10ème hussards en fait un horrible carnage. On ramasse dix-huit cent prisonniers et beaucoup de fusils. Nous montons au château, où nous trouvons deux mille cinq cents prisonniers Bavarois ou Wurtembergeois, fort désappointés et fort étonnés de la vue de notre armée. Sa Majesté est venue s’y établir et y a passé la nuit.

19 février. Séjour. Les maires des communes voisines, divers fonctionnaires accourent à Surville ; ils donnent à Sa Majesté des renseignements sur la marche de l’ennemi. Nous pensons que l’on va dans la journée balayer Sens et tout le côté de Fontainebleau. Sa Majesté paraît fort contente ; les soldats chantent, et ils estiment, comme nous tous, que les manœuvres et l’activité ardente de Sa Majesté ont déjoué tous les plans de l’ennemi, et que tout danger a cessé pour la capitale.

2 février. On déjeune à Bray, dans la maison que l’empereur de Russie avait quittée la veille, et le soir en occupe Nogent. Cette ville avait horriblement souffert. Les Autrichiens avaient été arrêtés trois jours devant cette place que le général Bourmont n’avait cédée qu’à la dernière extrémité. L’ennemi ne trouve que des morts, des blessés et des ruines.

21 février. Sa Majesté s’arrête à Nogent pour voir défiler devant elle les divers corps qui se portent sur Troyes.

22 février. Départ. On se dirigeait sur Méry. L’ordre avait été donné d’y établir le quartier-général, mais l’ennemi occupait la ville. Une division de la Garde s’y était portée et avait trouvé une résistance à laquelle on ne s’était pas attendu. Pour arrêter notre marche, l’ennemi mit le feu à la ville; on se fusilla de part et d’autre toute la nuit. Les fourriers du palais revinrent à Châtres. Sa Majesté passa la nuit dans la chaumière d’un charron.

23 février. On était encore à Châtres. A onze heures du matin, le prince Lichtenstein, aide-de-camp du prince Schwartzenberg, arrive en parlementaire auprès de Sa Majesté. On parle de suspension d’armes, de cessation d’hostilités. L’Empereur l’a vu, l’a laissé en conférence avec le major général et il est parti pour marcher sur Troyes. Les portes en sont fermées. Le combat s’engage ; mais, à la nuit, un parlementaire vient demander douze heures pour évacuer la ville, menaçant de l’incendier si Sa Majesté refuse. Le salut de cette ville décide Sa Majesté à retirer dans une maison du faubourg, et la retraite de l’ennemi a lieu à la lueur de quelques incendies dans le faubourg et dans les maisons de la route.

 24 février. Au point du jour, les portes de Troyes s’ouvrent devant Sa Majesté, qui apprend bientôt que deux anciens émigrés, MM. de Gouaut et de Vidranges se sont montrés dans les rues de Troyes avec la cocarde blanche et la croix de Saint-Louis, et qu’au nom des principaux royalistes de Troyes ils sont allés présenter à l’Empereur Alexandre une adresse dans laquelle ils sollicitaient le rétablissement des Bourbons sur le trône de France. L’Empereur ordonne l’arrestation de ces deux individus et la formation d’un conseil de guerre devant lequel ils seront traduits. Le Conseil de guerre condamne à mort M. de Gouaut. La sentence reçut son exécution. D’après l’ordre de Sa Majesté, un officier d’ordonnance était accouru pour la faire suspendre, mais il fut trop tard.

M. de Vidranges ne put être pris.

Aujourd’hui, sur la demande de M. de La Bouillerie, le rapport du major-général de la Garde, les conclusions de M. le comte Daru et la présentation de M. le duc de Bassano, Sa Majesté m’a nommé sous-inspecteur aux revues de sa Garde, avec un traitement de 21,000 Fr.

 M. le duc de Bassano, qui a voulu être le premier à m’annoncer cette faveur de Sa Majesté, m’a assuré que si je désirais terminer la campagne comme payeur, Sa Majesté ne le trouverait pas mauvais. C’est aussi mon projet ; n’ayant pas la croix, que jamais Sa Majesté n’a voulu me donner, parce qu’elle ne voyait en moi qu’un employé civil, je serai peut-être assez heureux pour la gagner cette campagne.

Sa Majesté a créé elle-même dans sa Garde le corps des inspecteurs. Il n’y a qu’un seul inspecteur ; tout le reste est sous-inspecteur. Nous avons rang de colonel. Ce corps est très considéré ; les membres qui le composent ont tous été commissaires des guerres de première classe. Je succède à un sous-inspecteur qui a demandé à passer dans la ligne en qualité d’inspecteur. C’est un droit qu’on a dans la Garde ; on gagne toujours un grade quand on en sort bien. L’avantage de faire partie de la maison militaire de Sa Majesté, l’agréable de la résidence, la certitude d’une retraite honorable, la connaissance que j’ai de la partie, et mes relations avec les individus de la Garde avec lesquels je serai en rapport, tous ces avantages réunis ont fixé mon choix, et j’ai obtenu de Sa Majesté cette faveur insigne. Je n’espérais obtenir que le poste d’adjoint, et cela aurait été fort beau pour un début. Je dois beaucoup à M. de La Bouillerie, mais je ne me dissimule pas combien je dois à M. le comte Daru, auquel Sa Majesté a renvoyé la demande, non comme devant s’immiscer dans les affaires de la Garde, mais comme au grand patriarche de l’administration, devant connaître tous les individus de la maison et de l’armée. Son rapport a été beaucoup plus avantageux que je ne le mérite. Son Excellence a dit, entre autres choses :

« M. Peyrusse, à la retraite de Moscou, a sacrifié tout ce qui lui appartenait pour sauver le Trésor, les papiers et les bijoux de Votre Majesté, ainsi que toute sa comptabilité ; il a mis dans la reddition de ses comptes une probité qui a été jusqu’au scrupule. »

Le prince de Lichtenstein est revenu pendant la nuit. Par une suite de cette mission, le village de Lusigny, situé à deux lieues de Troyes, a été neutralisé, et des conférences sont établies entre les généraux Flahaut, pour la France, Duca, pour l’Autriche, Schouwaloff [Schouvalov], pour la Russie, et Rauch, pour la Prusse.

25-26 février. Séjour. Le besoin de repos fait vivement désirer que les conférences de Lusigny aient une issue favorable. A notre approche, les paysans ont repris les armes et ils nous ont amené hier un millier de prisonniers. Lorsque nous sommes arrivés à Troyes, l’ennemi avait commencé sa retraite. En arrivant ici, ses officiers ne voulaient pas se pourvoir de soieries dont ils sont fort amateurs, espérant les avoir à meilleur marché à Paris ; en battant en retraite, ils ont jugé convenable de faire leurs emplettes à Troyes. Ils se retirent, disent-ils, pour nous attirer. Notre armée est animée d’un bon esprit, et Sa Majesté déroute les ennemis par ses manœuvres. Ils ont eu la faiblesse de croire que nous n’avions personne ; aussi ils ont disséminé leurs corps de Soissons jusqu’à Sens ; Sa Majesté a profité de cette faute et les a successivement battus . Aussi on soupçonne que le besoin de se réorganiser a été pour beaucoup dans la proposition de l’armistice faite par le prince de Schwartzenberg. Des bruits sinistres circulent. La France est envahie de toutes parts. Les princes de la famille de Bourbon ont paru sur le territoire de l’Empire. Le mouvement qui a éclaté à Troyes n’est que le prélude d’une conspiration plus vaste qui s’organise contre Sa Majesté. Ce concours de circonstances a dû rendre l’Empereur sévère envers M. de Gouaut.

Une certaine merveilleuse, Mme B…, avait reçu l’empereur Alexandre et avait donné une soirée ; enfin, après avoir reçu un cadeau de Sa Majesté, elle avait été conduite en pompe à Châtillon. Le pauvre mari a comparu devant Napoléon qui, en plein salon de service, a tourné en ridicule la conduite de sa femme, et lui a dit : « Que votre femme vous fasse c… [cocu] avec un de mes officiers d’ordonnance, à la bonne heure ; mais que ces messieurs, non contents de tout le mal qu’ils font à la France, viennent encore f…[outre] les femmes, c’est un peu fort !… Que votre femme rentre, et que ce qu’elle a reçu soit versé à la commission des hospices, ou je vous envoie tous les deux à la Salpêtrière. »

- Oui, Sire, a répondu le mari…

Il vient d’arriver une colonne de deux mille cinq cents prisonniers faits par notre cavalerie légère sur la route de Bar-sur-Aube. Le général de Wrède a failli être pris.  Je ne regretterais pas de le voir pendre, cet homme qui était comblé des bienfaits de Sa Majesté et qui maintenant porte les armes contre elle.

27 février Sa Majesté quitte Troyes de très bonne heure. On arrive à Arcis-sur-Aube. Les troupes défilent et passent l’Aube en se dirigeant vers Sézanne. L’Empereur s’arrête au petit village d’Herbisse. Les ducs de Rovigo et de Tarente sont restés à Troyes.

28 février. La diane a été battue de très bonne heures dans le camp de la Garde ; on part, je marche avec le bataillon de service, se dirigeant vers Sézanne. Sa Majesté s’est portée vers la Fère-Champenoise. On dépasse Sézanne ; le quartier impérial passe la nuit au Chêne-d’Esternay. Le soir, des nouvelles venues de Troyes annoncent que toutes les troupes laissées devant nous pour cacher notre mouvement, ont été énergiquement attaquées et ramenées vers Troyes.

A suivre…

(Guillaume Peyrusse : « Mémoires, 1809-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018 ).

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

 

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( 17 janvier, 2020 )

1815, réalité financière de la reconstruction de l’armée…

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Lorsque Napoléon quitte l’île d’Elbe pour revenir en France et reprendre le pouvoir, de nouveau, il doit faire face à l’Europe en armes. Louis XVIII n’ayant pas été en mesure de reconstituer l’armée, Napoléon doit s’attaquer à cette tâche. Il envisage donc de mobiliser tous les hommes valides. La conscription est de nouveau proclamée. Mais déjà, malgré l’enthousiasme général, Napoléon doit faire face à un problème de taille. L’argent manque pour payer les fournitures. Afin de faire face aux impératifs financiers que nécessite une telle mobilisation, il a prévu un budget de 400 millions de francs. Toutefois, le budget de l’État étant de 618 millions, il se doit d’envisager d’autres sources de financements. L’emprunt, bien qu’il répugne à employer ce genre d’expédient, est la seule solution pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. En ce sens, un règlement d’emprunt forcé de 150 millions est présenté aux Chambres. Tous les contribuables doivent y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Bien sûr, ce projet n’est pas très approprié pour faire augmenter la popularité du régime, mais comme par les années passées, Napoléon espère que la victoire atténuera ces aspects négatifs. En attendant, ayant été obligé d’émettre des reconnaissances de dettes et de payer les fournisseurs avec des bons du Trésor pour mobiliser 449 000 soldats, Napoléon fait passer la dette publique de la France de 123 millions à 639 millions de francs. Comme l’a si bien écrit Pierre Branda, ce sont les Cent-Jours les plus coûteux de l’histoire de la France.

Au moment où Napoléon s’apprête à quitter l’île d’Elbe pour revenir en France, il n’imagine pas que l’Europe va de nouveau se liguer contre lui. En fait, selon les Mémoires de Marchand et les écrits du Mémorial, il croyait que le congrès de Vienne serait dissous lors de son retour à Paris. Ainsi, afin de rééquilibrer les forces en Europe, il espérait reprendre l’alliance avec son beau-père, l’empereur d’Autriche : « Tout ce qui se disait devant moi me laissait croire qu’en quittant l’île d’Elbe, l’Empereur, le congrès dissous, avait la presque certitude de rallier l’empereur d’Autriche à lui. »  Malheureusement pour lui, les événements en décident autrement. Même si l’empereur d’Autriche se fait quelque peu prier pour reprendre la guerre, la coalition, victime d’une réaction presque épidermique, se ressoude à nouveau et repart en guerre contre Napoléon, le « perturbateur » et le « hors-la-loi » de l’Europe.

À nouveau, la France doit faire face. Plus de 800 000 soldats ennemis marchent vers ses frontières et bientôt 500 000 d’entre eux, de la Belgique au Piémont, se tiennent prêts à les franchir. Pour contrer cette menace, Napoléon doit faire accélérer la reconstruction de l’armée entreprise il y a quelques mois déjà par le gouvernement de Louis XVIII. Mais pour l’heure, il ne dispose que de 235 000 soldats dont la plupart sont répartis sur l’ensemble des frontières. L’effort sera gigantesque. D’après ses prévisions, il espère, pour le 1er octobre 1815, incorporer plus de 800 000 hommes, soit une force égale à celle des coalisés. Tous les hommes valides devront donc servir dans l’armée et de ce fait, les vétérans, les militaires à la retraite, les déserteurs et les demi-soldes seront rappelés sous les drapeaux. Dans ces ouvrages sur 1815, Henri Houssaye a écrit que Napoléon n’exagérait pas et que cet objectif aurait été atteint si les circonstances l’avaient permis. Dans ces conditions, à la lumière des estimations d’effectifs proposées par Napoléon, la question est de savoir si elles concordent avec la réalité budgétaire du pays ?

Or, avant d’en arriver à former cette nouvelle « Grande Armée », il doit d’abord se constituer une solide masse de manœuvre avec laquelle il compte prendre l’offensive en Belgique. Ce sera l’armée du Nord. C’est en forgeant cette arme de guerre réduite, mais toutefois redoutable, que Napoléon va prendre conscience des immenses difficultés qu’il devra surmonter pour arriver à son objectif initial. Élément vital pour entreprendre toute guerre, l’argent manque pour mobiliser les forces dont il a besoin. Lors des années passées, il pouvait compter sur le concours des financiers et des fournisseurs. Mais pour l’heure, ne croyant plus à la victoire et par conséquent, ne faisant plus crédit, ces derniers n’ont plus confiance. Louis XVIII ayant déjà annulé leurs créances suite à la Restauration, Napoléon doit maintenant payer comptant. Sans autre choix, il devra se tourner vers l’emprunt, ce qui aura comme conséquence de creuser dramatiquement la dette de l’État. Comme l’a écrit si justement Pierre Branda dans son ouvrage Napoléon et l’argent, ce seront les Cent-Jours les plus chers de France. Ainsi, dans l’ordre naturel des choses, le manque d’argent entrave la mobilisation, car s’il lui est relativement facile de mobiliser des hommes puisque les rappelés rejoignent les dépôts de l’armée dans l’enthousiasme, il n’est guère aisé de payer pour l’ensemble des équipements et des fournitures. Certes, Napoléon retarde la conscription pour des considérations de politique interne, mais il le fait essentiellement pour des raisons financières. La victoire, du moins l’espère-t-il, ramènera la confiance de tous et fera se délier les bourses.

De l’armée royale à l’armée impériale : le rappel des militaires en congé et des déserteurs…

Alors que le congrès de Vienne semble se diviser sur la question de la Pologne et du royaume de Saxe, Louis XVIII, sous les conseils de Talleyrand, entreprend la mobilisation de l’armée. À la veille d’une guerre qui menace d’embraser l’Europe à nouveau, la France n’est pas prête. Si les Russes, les Prussiens, les Anglais et les Autrichiens n’ont pas désarmé, l’armée française n’a que 200 000 hommes sous ses drapeaux. En fait, suite à la première abdication de Napoléon, plus de 180 000 soldats sont tout simplement rentrés chez eux. Lorsque le ministre de la Guerre présente au roi la situation de l’armée à la fin avril 1814, il ne reste que 90 000 hommes présents dans les rangs de l’armée française . Pour le baron Louis, c’est un moindre mal parce que la situation budgétaire ne lui permet pas de maintenir une armée sur pied : « Monsieur le maréchal, dit-il à Marmont, nous manquons d’argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut. ». Mais, moins de 90 000 soldats, et cela en dépit des restrictions budgétaires, c’est trop peu pour assurer le rang de la France dans le concert des nations. Si les soldats présents sur le territoire national sont peu disposés à servir Louis XVIII, il n’en va pas de même pour ceux qui reviennent des pontons anglais et des places fortes d’Allemagne qui souhaitent en découdre. La plupart sont réintégrés dans l’armée.

Afin de maintenir une armée digne de ce nom, le roi rend une ordonnance qui définit les grandes orientations de sa réorganisation pour le pied de paix. L’infanterie est réduite de 206 à 107 régiments ; la cavalerie de 99 à 61 ; l’artillerie de 339 compagnies à 184 ; le train d’artillerie de 32 escadrons à 8 et le génie de 60 compagnies à 30. Ainsi, la classe de 1815 est entièrement licenciée, tandis qu’un grand nombre d’officiers et de sous-officiers sont mis en congé illimité. Ce sont eux qui seront définis sous l’appellation de « demi-soldes ». Quant aux déserteurs, ils sont désignés comme absents sans permission. Enfin, le gouvernement ne retient pas ceux qui expriment le souhait de rentrer chez eux. Au total, l’armée compte 201 140 hommes, soldats et officiers compris. Le ministre de la Guerre, le général Dupont, aurait souhaité réduire l’armée aux trois quarts de cet effectif, mais la situation de l’Europe dont les destinées se décident alors à Vienne ne le permet pas . D’ailleurs, au moment où les négociations commencent à s’envenimer, Louis XVIII, après avoir consulté son ministre des Finances, demande le rappel de 60 000 hommes. En février 1815, compte tenu de l’impopularité du régime, moins de 35 000 ont rejoint leurs régiments. À son retour, Davout annonce à Napoléon que la France n’a que 235 000 soldats sous les armes dont la plupart gardent les frontières. Face à 800 000 coalisés environ, dont 500 000 sur les frontières de l’Est, ses chances de l’emporter sont très minces .

Comme par les années passées, la conscription semble être une bonne façon de combler ce manque, mais en raison des implications politiques qu’une telle mesure pourrait entraîner, il préfère ne pas brusquer les événements. Avant d’en arriver là, il procède d’abord au rappel des militaires en congé de semestre et de ceux qui sont considérés comme déserteurs. Ainsi, la fragilité de la situation politique pousse Napoléon à retarder le recours à la conscription. Cependant, les raisons sont aussi d’ordre financier car, même s’il rappelait les classes antérieures et celles de 1815, il sait qu’il n’a pas l’argent pour appuyer cette mesure. C’est pourquoi il en repousse l’application jusqu’à la fin du mois de mai. Lorsqu’il repart en campagne le 15 juin de cette même année, il y a plus de 46 000 conscrits qui attendent dans les dépôts que la victoire vienne les pourvoir des fournitures nécessaires.

En attendant, afin de se constituer rapidement une masse de manœuvre, Napoléon prend les mesures appropriées. Initialement, il souhaite prendre connaissance des ressources disponibles. À l’intérieur du rapport préparé à cet effet, Davout mentionne que 180 000 soldats ont quitté l’armée en 1814. Il croit que 120 000 d’entre eux pourront théoriquement être récupérés. Mais, comme 35 000 soldats ont déjà rejoint leurs régiments, il ne reste que 85 000 hommes disponibles. De ce nombre, Davout soustrait encore les insoumis et ceux qui sont impropres au service militaire pour cause d’infirmités. En somme, il estime que le rappel des militaires en congé donnera à l’armée 59 000 hommes supplémentaires . Le décret de rappel est publié le 9 avril. Tous les militaires en congé devront avoir rejoint leurs régiments . En raison du temps nécessaire pour effectuer la transmission des ordres et surmonter les délais légaux pour afficher les ordonnances, les revues d’appel ne commencent que le 25 avril . Néanmoins, la levée dépasse les premières prévisions. Elle donne 16 894 hommes de plus que Davout ne l’a espéré. Aux premiers jours de juin, 52 446 hommes ont déjà été incorporés dans l’armée alors que 23 448 autres sont en route pour rejoindre les dépôts. Le rapport présenté par Davout ne rapporte que 6 626 déserteurs . En outre, on compte sur les engagements volontaires. Au cours des Cent-Jours, plus de 15 000 hommes se sont enrôlés. Afin de stimuler l’enrôlement, une prime de 50 francs avait été octroyée par l’ancien gouvernement royal. Par souci d’économie et surtout, par répugnance pour ce genre de procédé, Napoléon met fin à cette politique .

Tous les hommes valides doivent servir…

À l’évidence, toutes ces mesures d’incorporation ne sont pas suffisantes pour contrebalancer les forces coalisées. Certes, Napoléon a besoin d’une armée opérationnelle pour entrer en campagne, mais il a aussi besoin d’hommes pour assurer la défense des 90 places fortes qu’il fait ériger sur les frontières et à l’intérieur des terres. Contrairement aux années passées, il se voit dans l’obligation de procéder à une levée massive de la garde nationale. Pour ce faire, il remet en vigueur le décret du 11 juillet 1792 promulgué par la Législative . Cela se traduit par la levée de 326 bataillons, dont chacun comprendra 720 hommes. En conséquence, 234 720 hommes devront être dirigés vers les places fortes et les camps retranchés . Pour les encadrer, Napoléon avait pour habitude de faire appel à des officiers et des sous-officiers de la ligne. Mais cette fois, ayant besoin de tous les hommes disponibles pour sa campagne, il demande le rappel de tous les militaires en retraite, ce qui se traduira par la levée de 55 bataillons.

Disposant chacun de 500 hommes, les effectifs de ces bataillons devraient atteindre plus de 27 500 . Mais, sur le papier, les choses sont souvent très différentes de la réalité car, dans plusieurs départements, la contestation est à son comble. Dans l’Ouest, en raison de l’insurrection qui couve, l’accomplissement de cette ordonnance devient très difficile à faire appliquer. En conséquence, on renonce à appeler la garde nationale en Bretagne et en Vendée. Dans les départements du Nord, la contestation, due en partie à l’arrêt des échanges commerciaux avec l’Angleterre, empêche la mobilisation. Par exemple, l’Orne fourni 107 gardes sur les 2 160 demandés et le Pas-de-Calais 437 sur 7 440. Dans le Midi, surtout à Marseille, l’esprit public est au dernier degré d’exaltation en faveur du roi et, dans la Haute-Vienne, on constate que l’opinion se détériore depuis la publication de l’ordonnance de rappel. Malgré tout, le 15 juin 1815, il y a 132 815 gardes dans les places fortes ou en route pour les rejoindre . Napoléon a atteint 57 % de son objectif. Quant aux 43 % manquants, on l’attribue généralement à l’opposition à la guerre et, aussi, à sa personne.

Cependant, des facteurs plus pratiques ont aussi un impact significatif sur la situation. D’une part, même si Napoléon promet que les gardes nationaux ne serviront que dans les places fortes, une large majorité des mobilisés ne lui font pas confiance . D’autre part, il ne faut pas perdre de vue qu’ils doivent s’armer à leurs frais et à ceux du département d’origine. Cette obligation fait reculer un certain nombre de volontaires et décourage les préfets dont les départements sont sans ressources. En fait, la majorité d’entre eux poussent au maximum la mobilisation des gardes nationaux tandis que d’autres, sans argent ni ressources, ne montrent pas autant de zèle. Dans l’Eure, par exemple, à la date du 31 mai, personne n’a été mobilisé car les autorités n’ont pas fait afficher les avis de mobilisation . Cependant le dénuement n’empêche pas la majorité des appelés à rejoindre les dépôts, ce qui cause des soucis au gouvernement. Comme de nombreux gardes n’ont pas d’uniforme, Carnot estime à 44 millions les dépenses liées à cet effet. De son côté, Mollien conclut que de nombreux départements ont déjà fourni plus que leur capacité tandis que d’autres n’ont rien donné. De toute façon, le gouvernement n’a pas d’argent et, pour le moment, il n’est pas en mesure d’en emprunter. Concernant le rappel des anciens militaires, les résultats sont au-delà de toute espérance puisque 74 136 d’entre eux, sur les 27 500 que Napoléon avait envisagés, sont partis des départements pour rejoindre leur poste . Il semble que la vénération qu’ils portent à leur chef explique en partie cet engouement spontané. Comme le disait Victor Hugo, c’est la chair à canon amoureuse du canonnier. Dans les faits, il y a beaucoup d’anciens militaires qui n’arrivent tout simplement pas à subvenir à leurs besoins. « Je sais que plusieurs de ces officiers n’ayant obtenu qu’une faible pension, et d’ailleurs sans fortune, ont dû se livrer à des travaux pénibles, ou reprendre leur ancienne profession pour améliorer leur existence. Il en est même qui, depuis le retour de Votre Majesté, ont demandé à être remis en activité, et qui n’ont pu l’obtenir, le nombre des officiers disponibles étant pour le moment au-dessus du besoin. » 

Dans beaucoup de cas, surtout après avoir passé de nombreuses années dans l’armée, les vétérans éprouvent de la difficulté à se réinsérer dans la vie civile. Ils ne comprennent pas qu’après avoir sacrifié leur vie sur les champs de bataille, la société dans laquelle ils vivent n’ait pas davantage de reconnaissance à leur endroit. Ayant été des officiers et des sous-officiers, ils n’ont plus le pouvoir ni le prestige qui étaient les leurs dans l’armée. Dans le cas qui nous occupe, la frustration est d’autant plus grande qu’ils sont obligés de se réunir en secret pour parler de leurs exploits. Le gouvernement de Louis XVIII, sans dire ouvertement qu’ils sont des criminels pour avoir servi l’usurpateur, le pense très certainement. Retourner dans l’armée, surtout pour les officiers, c’est retrouver un univers où ils seront appréciés et respectés. Mais beaucoup d’entre eux devront se résigner à l’attente car les budgets militaires, comme nous le verrons plus loin, sont très limités. L’armée française n’est plus celle de 1805 ni celle de 1812. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles Napoléon retarde la conscription.

On sait également que la situation politique ne le permet pas. De fait, en accord avec Davout, il cherche des moyens pour ne pas prononcer le mot de conscription dans les documents officiels. Cela est d’autant plus problématique que Louis XVIII l’a abolie par l’article XII de la Charte royale. Dans son rapport présenté le 5 mai 1815, Davout estime que la classe 1815 représente un potentiel de 280 000 hommes. Mais en soustrayant les gens mariés, les réformés et ceux dont la taille n’est pas réglementaire, on arrive à un nombre de 140 000 hommes mobilisables . Or, comment équiper ces hommes alors qu’on n’arrive pas à faire le nécessaire pour tous ceux qui sont déjà incorporés ? De toute façon, Napoléon sait qu’ils ne seront pas utilisés pour la campagne qu’il prépare en Belgique. Lorsqu’il reviendra, victorieux bien entendu, il aura de facto les ressources nécessaires pour les incorporer. Mais en attendant, la pilule doit passer. Là-dessus, Davout a son idée : « Il n’y aurait qu’à changer la chose de nom et à déclarer que tous les jeunes gens, entrés dans leur vingtième année depuis le 1er janvier dernier, feront partie de la garde nationale et seront dirigés sur les dépôts de l’armée, avec promesse d’être libérés, la guerre finie. » 

Le 23 mai 1815, le projet est présenté en séance du Conseil d’État dont les membres rétorquent d’emblée que la levée d’hommes est une compétence du pouvoir législatif . Cependant Napoléon ne peut attendre la réunion des Chambres, car en plus de grossir les rangs de l’armée, il faut prévoir le remplacement des pertes que causera la prochaine campagne. Afin d’emporter la décision, il propose que les conscrits soient assimilés aux militaires en congé. Dans ces conditions, nul besoin d’un décret pour procéder au rappel. Une mesure administrative suffira . Son idée est adoptée. Le 3 juin, Davout envoie les ordres à cet effet. La conscription de 1815 est en marche . Une semaine plus tard, il rapporte que 46 419 soldats sont rassemblés dans les chefs-lieux des différents départements et prêts à partir pour les dépôts . Avec la correspondance de quelques préfets à l’appui, Henri Houssaye signale avec enthousiasme « l’engouement » des conscrits pour servir la cause. C’est peut-être vrai. Mais il oublie de signaler que les normes d’enrôlement ont été considérablement abaissées. À la veille de présenter son projet de conscription à l’Empereur, soit le 21 mai 1815, Davout lui demande de fixer la taille pour les hommes de toutes les armes . La réponse est alors : « qu’il peut prendre les hommes de toutes les tailles, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces limitations sont bonnes pour les temps ordinaires et ne conviennent pas dans les circonstances actuelles » . Lorsqu’il exclut dans son premier rapport 80 460 hommes pour défaut de taille, il sait qu’ils font déjà partie du bassin mobilisable. En conséquence, contrairement à ce qu’il écrit en marge de ce même rapport, la conscription touche 220 000 hommes et non 140 000. Mais pour parvenir à mobiliser une telle masse, il faut trouver de l’argent.

La réalité budgétaire pousse Napoléon à l’emprunt…

La situation financière que trouve Napoléon à son retour au pouvoir n’est guère encourageante. Il n’a plus les ressources des années précédentes et, de fait, le ministre des Finances, Gaudin, constate que les recettes de l’État ne sont que de 618 millions de francs . Sur cette somme, 200 millions sont assignés aux dépenses militaires, ce qui est loin d’être suffisant pour faire face à la menace extérieure . Dans un rapport qu’il remet à Napoléon, Davout estime les besoins financiers à 298 millions. Pour le moment, la caisse est vide. Avec la dissolution de la Maison militaire du roi, qui devrait rapporter environ 20 millions de francs, Davout pourra payer une partie de la solde due aux troupes. Avec cette première tranche, il gagne environ deux mois car, pour l’année en cours, les nécessités à cet effet s’élèvent à 133 886 405 de francs, ce qui donne 11 157 200 francs par mois . Même si les revenus doivent entrer graduellement dans les coffres de l’État, pour le moment, il manque 198 millions afin de pourvoir aux dépenses de l’armée. En plus des 98 millions supplémentaires proposés par Davout, Napoléon annonce à Gaudin, le ministre des Finances, qu’il faudra 100 millions de plus. Le budget de la guerre passe donc de 200 millions à 400 millions de francs. Afin de trouver l’argent manquant, Napoléon envisage d’abord de couper dans les autres ministères : « Vous ne devez pas vous dissimuler que, dans la circonstance actuelle, l’accroissement que je suis obligé de donner à l’armée exigera un supplément de 100 millions. Calculez donc notre budget pour la guerre sur le pied de 400 millions. Je pense que tous les autres budgets pourront être diminués, vu que les ministres se sont fait accorder beaucoup plus qu’ils n’auraient réellement besoin. » 

Cette mesure ne donnera pas les résultats escomptés. En fait, c’est grâce à l’augmentation des ventes de bois, des droits de douanes et des contributions indirectes sur les produits de luxe, que Napoléon parvient à obtenir 38 262 000 francs de plus. À l’échelon des recettes fiscales, ce sont là les seuls revenus supplémentaires dont il peut disposer . Dans l’état actuel des choses, et cela d’autant plus que la perception est rendue difficile en raison des troubles qui animent les départements de l’Ouest, la fiscalité du pays ne peut pas supporter le poids des dépenses militaires. En conséquence, si Napoléon ne trouve pas de nouvelle source de financement, le réarmement risque de provoquer un déficit de 300 millions de francs . Pendant quelque temps, il analyse la possibilité d’augmenter les impôts et les taxes. Mais, par crainte de s’aliéner le peuple, il renonce rapidement à cette idée. D’ailleurs, afin d’augmenter son niveau de popularité, il supprime le droit de circulation sur les boissons, l’exercice à domicile et les droits d’entrée sur les liquides dans les communes de moins de 4 000 habitants . Pour compenser l’annulation de ces revenus, il compte se tourner vers les entrepreneurs qui exploitent les forêts, dont certains n’ont pas encore payé ce qu’ils doivent à l’État. En outre, comme il le recommande à Gaudin, il souhaite faire augmenter les ventes de bois. De cette opération, Napoléon compte tirer pas moins de 300 millions de francs. Bien sûr, ce sont là des estimations qui s’établissent sur le long terme et, par conséquent, la majorité des sommes envisagées doit lui parvenir après la campagne de Belgique.

En attendant que tous ces projets se concrétisent, la chance lui sourit de nouveau. Après son entrée aux Tuileries, il découvre une encaisse de 40 millions en bons et 30 millions en numéraire que le baron Louis, le ministre des Finances de Louis XVIII, a omis d’emporter avec lui lors de sa fuite. Même si elles arrivent à point nommé, puisque Davout a déjà passé des contrats avec les munitionnaires et les fournisseurs dans les départements, ces sommes s’avèrent insuffisantes pour faire face à l’ensemble des dépenses militaires. En désespoir de cause, Napoléon permet à Gaudin de négocier 3 600 000 francs de rente de la Caisse d’amortissement à l’étranger. Avec le concours du financier Ouvrard, cette opération rapporte 40 millions de francs nets de tout escompte . Les dépenses allant de façon croissante, Napoléon envisage, malgré son aversion manifeste pour cette solution, de recourir à un emprunt de 200 millions de francs . Là aussi, les résultats s’avèrent décevants. Le gouvernement a d’abord pensé emprunter une première tranche de 100 millions dans des banques privées dont les sièges sociaux sont situés en Angleterre. Cependant en raison des coûts financiers et politiques que pourrait entraîner cette affaire, la décision est prise de regarder vers d’autres sources. L’autre tranche serait faite auprès des propriétaires . La chose est cependant risquée, car elle rappelle les politiques économiques du Directoire. Mais même si c’est notamment ce genre de procédé qui a provoqué la chute de ce dernier gouvernement, Napoléon ne rejette pas cette idée pour autant. Dans son esprit, il suffit de la présenter au bon moment et, à cet égard, la date du 19 juin lui semble propice. À ce moment, la campagne contre les Prussiens et les Anglais aura commencé depuis quatre jours et, si tout se passe comme prévu, l’armée française séchera ses bottes dans Bruxelles. Comme après toutes ses victoires, l’émotion fera le reste. Son calcul n’est pas erroné, car le président de la Chambre des députés, Lanjuinais, adversaire déclaré de Napoléon, écrit à Joseph après avoir appris la victoire de Ligny pour lui assurer que, « dans le corps législatif, l’Empereur n’a que des admirateurs et des amis intrépides dont même les plus grands revers n’ébranleront pas le dévouement » . D’ailleurs, le lendemain de la bataille de Waterloo, alors que tout le monde demeure sur l’impression de la victoire de Ligny, le budget présenté aux Chambres comprend un projet d’emprunt forcé de 150 millions. Tous les contribuables devront y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Même si cette mesure risque de provoquer la révolte des libéraux et cela, malgré la victoire acquise récemment sur les Prussiens, Napoléon n’a guère les moyens de procéder autrement. Pour le seul mois de juillet, Davout estime les dépenses à 72 millions de francs, alors qu’en 1805, pour des effectifs de beaucoup supérieurs, la Grande Armée coûtait 21 millions par mois. Cependant le risque est calculé, car ces mêmes libéraux n’oseront pas s’opposer à cette mesure si l’armée et son chef remportent des victoires. Ils pourraient perdre toutes les concessions constitutionnelles qu’ils lui ont arrachées, ce qui lui permettrait de se tourner vers la dictature. Somme toute, cette démarche d’emprunt vient tout simplement confirmer la thèse que la campagne en Belgique fut, dans son essence, engagée pour des motifs politiques et économiques, ce qui donne raison à Madame de Staël lorsqu’elle écrivait : « Si l’Empereur a une première victoire, l’orgueil national fournira à son vengeur toutes les ressources d’hommes et d’argent qui lui seront

Comme par les années passées, la gloire reste le meilleur soutien de Napoléon. Mais, en attendant de faire tonner le canon et de remporter une première victoire, il a recours à la vente de bons du trésor, aux réquisitions contre reconnaissance de dette, à la vente de biens des communes, à la vente des bois de l’État, à la Banque de France ainsi qu’à la Caisse d’amortissement. Par ailleurs, il maintient les centimes de guerre qui doivent rapporter dans les coffres de l’État une somme de 60 millions de francs . Bien qu’ils lui permettent de procéder à la reconstitution de l’armée sans véritablement recourir au déficit, ces moyens ont des effets pervers . En moins de trois mois, la France voit sa dette publique passer de 123 millions à 639 millions de francs, ce qui équivaut à la dette que Napoléon a laissée à la France lors de sa première abdication. Son intérêt à remporter la victoire est donc grand.

Bilan des efforts de Napoléon et de Davout.

Dans ses Mémoires, Napoléon prétend avoir voulu augmenter les effectifs de l’armée à plus de 800 000 hommes et, cela, dès le 1er octobre 1815 . Pour sa part, Henry Houssaye écrit que la chose n’était pas impossible : « Quand Napoléon disait que le 1er octobre l’armée se serait élevée à 800 000 hommes, il ne se faisait pas tant d’illusion. »  Or, cela est conditionnel à la victoire que Napoléon pense être en mesure de remporter en Belgique car, dans les faits, on le sait, la réalité budgétaire de 1815 ne suit pas ce genre d’estimations. En fait, il faut savoir qu’un soldat coûte annuellement 700 francs à l’État. Si on fait le calcul, l’entretien pour une telle armée lui coûtera environ 520 millions de francs et cela uniquement pour l’année 1815. On comprendra que ce chiffre ne tient pas compte des coûts liés au remplacement du matériel ni à son acquisition.

Au début de juin 1815, Napoléon a sous la main 491 425 hommes, dont 268 801 pour la régulière et 222 624 pour les auxiliaires, ce qui comprend la garde nationale, les gardes-côtes, les gendarmes, les fusiliers marins, les fusiliers vétérans, les douaniers, les militaires retraités, les canonniers de la marine, les canonniers vétérans, les canonniers sédentaires et les partisans des corps francs . Sauf pour les corps francs, qui doivent se servir sur l’ennemi, il est impératif d’équiper tous ces hommes. En 1805, afin d’assurer les coûts logistiques d’une armée de 449 000 soldats, Napoléon lui avait réservé la somme de 272 142 200 de francs. À cette époque, la France disposait de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et du Nord de l’Italie. Pour l’année 1815, à peu de chose près, géographiquement limité à l’hexagone d’aujourd’hui, l’Empire n’a plus les ressources fiscales et financières pour payer l’ensemble des équipements qu’il faudrait à une armée de 800 000 soldats. À l’inverse des autres corps qui gardent les frontières, seule l’armée du Nord, alors composée de 124 000 soldats, possède la presque totalité de ses équipements. Dans ces conditions, la situation logistique de l’ensemble de l’armée impériale est d’autant plus préoccupante que les fournisseurs, toujours sous le choc de la mesure prise par Louis XVIII d’effacer les dettes contractées par l’Empire suite à la première Restauration, ne font plus crédit. Pour Napoléon, la victoire est nécessaire afin de ramener la confiance et c’est pourquoi, encore une fois, il doit périr ou  gagner par la fortune des armes. L’offensive est pour lui la seule issue. C’est la campagne de Belgique et le désastre de Waterloo.

Pascal CYR.

Source : Pascal Cyr, « 1815 : réalité financière de la reconstruction de l’armée », Revue historique des armées, 260/2010. http://rha.revues.org/index7057.html

 

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( 25 décembre, 2019 )

Le lieutenant-colonel Dutheillet de Lamothe

Ombre 2

Né en 1791, Aubin Dutheillet de Lamothe, après des études au lycée de Limoges, décide d’embrasser la carrière des armes : «  Le goût de l’état militaire se développait chaque jour davantage dans mon esprit, mon imagination s’exaltait au récit des brillantes victoires de nos armées, et des belles actions de cette époque, où toutes les idées étaient portées vers la gloire… », écrit-il au début de son témoignage [1]Le 25 mai 1809, le jeune Dutheillet rejoint donc l’École militaire de Saint-Cyr, et offre au lecteur une bonne description de la vie quotidienne des élèves au sein de cette honorable institution. Tel ce détail sur le ravitaillement : « Le régime consistait à manger la soupe à la gamelle, on recevait un morceau de viande, mais les pommes de terre, haricots et lentilles, formaient la base de nos repas, avec de l’abondance » ; ou encore celui-ci : « On se battait ordinairement dans les compagnies pendant les études, sur les carrés pendant la nuit, dans les latrines quand on avait un sergent qui ne voulait pas le permettre, car ils étaient chargés justement, d’empêcher les duels et désordres de toute espèce », précise l’auteur.

En novembre 1811, Dutheillet de Lamothe quitte l’École de Saint-Cyr avec le grade de sous-lieutenant et rejoint son régiment, le 57ème de ligne, « qui tenait garnison à Hambourg et avait son dépôt à Strasbourg ». Après une existence agréable à Hambourg, au cours de laquelle les rencontres féminines font partie de son quotidien, les choses deviennent sérieuses. Dutheillet est dirigé sur la Russie. « Nous traversâmes la Prusse pour nous rendre à Gumbinnen, petite ville prussienne, où était établi le camp qui préparait sur le Niémen, le passage de l’armée française. » Dans les rangs du 57ème d’infanterie, faisant partie du 1er corps (maréchal Davout), Dutheillet observe et note chaque détail. « Le maréchal Davout, avec cet esprit de fermeté et de prévoyance qui le distinguait, avait ordonné dans son corps d’armée, de donner à chaque soldat un sac de coutil, qui contenait huit livres de farine, et un autre renfermant une livre de riz », note-t’il. Et plus loin : « Pendant toute la durée de la campagne, les troupes souffrirent tout ce qu’il est possible d’imaginer, en privations de tous genres, et en fatigues…

Quoique jeune officier, puisque j’avais à peine 21 ans, à cette époque, je supportai d’abord assez bien, les privations et les fatigues, mais les provisions venant à manquer, je fus atteint comme le plus grand nombre, de fièvres et de coliques qui eurent bientôt épuisé mes forces ». Il y a dans tout au long des « Mémoires » du sous-lieutenant Dutheillet de Lamothe, beaucoup de réalisme… Malgré son état de santé et la perte de son cheval (et de tous ses effets), effrayé par un régiment de cuirassiers passant au trot, l’auteur continuer de noter ce qu’il voit avec précision: « Dans chaque compagnie, les officiers désignaient quelques hommes bons marcheurs et adroits pour aller à la recherche de vivres. Ces soldats se rendaient dans les villages et pillaient tout ce qu’ils pouvaient, commettaient toutes sortes d’excès, et souvent, après avoir égorgé des vieillards, violé les femmes, incendié le village, ils rentraient à la compagnie avec quelques sacs de farine, sur une petite voiture attelée d’une chèvre russe, d’une vache, avec quelques autres provisions, quand elles ne leur étaient point enlevées par la Garde Impériale… »

Dutheillet n’en n’oublie pas pour autant de faire le coup de feu. C’est ainsi qu’il écrit : « Malgré que j’eusse toujours eu la fièvre, je m’étais trouvé à tous les combats où le régiment avait été engagé ». Il participe à la bataille de La Moskowa et en laisse un très bon récit… « J’étais à mon poste, à la 6ème compagnie du 6ème bataillon. » Il reçoit l’ordre d’enlever le bois qui se trouve sur sa droite. « Les Russes y avaient fait quelques abattis, qui furent enlevés au pas de charge, par les trois derniers bataillons, pendant que les deux premiers le tournaient par la droite. » S’en suit une description très réaliste. Le lendemain, 8 septembre 1812, il se bat encore à Mojaïsk. Nommé lieutenant, à Moscou, par l’Empereur en personne le 10 octobre, il reçoit l’ordre, quatre jours plus tard, de rentrer en France.

 Après s’être totalement rétabli de cet état fiévreux qui subsistait depuis de nombreuses semaines, le lieutenant Dutheillet se retrouve engagé dans la mémorable campagne d’Allemagne. Il est au combat de Kulm « Le bataillon dont je faisais partie, commandé par le chef de bataillon Darras, fit une charge brillante sur l’ennemi, au moment où l’armée française, ayant perdu ses positions, se retirait en désordre… » Il est nommé chevalier de la Légion d’honneur le 7 septembre 1813 pour sa conduite durant cet épisode. Rendu à Dresde, il est obligé de capituler. « Un des jours les plus pénibles de ma vie, fut celui où je me vis forcé, de rendre mes armes aux Prussiens et aux Russes, rangés en bataille devant nous », écrit-il. Il est expédié comme prisonnier en Hongrie.

Dans cette partie de son récit, Dutheillet revient amèrement sur le rôle du maréchal Gouvion Saint-Cyr durant cette campagne… Réexpédié en France au retour de Louis XVIII, en 1814, sa route jusqu’en France est des plus pénibles ; Dutheillet et ses compagnons d’armes sont insultés, humiliés dans les villes autrichiennes qu’ils traversent. A Vienne, il a le bonheur d’apercevoir le Roi de Rome, au palais de Schœnbrünn…

« Presque tous les prisonniers qui rentraient en France, allaient rendre un dernier hommage à l’enfant de l’homme immortel, qui avait si longtemps fait trembler l’Europe », déclare  Dutheillet. Il arrive enfin à Strasbourg le 14 juin 1814.

Après le retour de l’île d’Elbe, l’auteur s’oppose dans un premier temps à Napoléon, se considérant comme étant toujours lié par le serment fait à Louis XVIII.

Par la suite, en assistant à la Cérémonie du Champ de Mai, le 1er juin  1815, il sera frappé par cette manifestation. Ce qui lui fait écrire plus loin : « Je faisais des vœux pour le succès des armes françaises… » Il est malgré tout de nouveau trop souffrant pour prendre part à la campagne de Belgique.

Il s’éteindra à Paris en 1856, après avoir fini sa carrière militaire au service de la Belgique [2]Ses « Mémoires militaires » furent rédigés en 1838.

C.B.

 —————————————–       

[1] Ce dernier fut publié la première fois en 1899 à Bruxelles (Belgique) chez H. Lamertin, Éditeur, 20, rue du Marché-au-Bois.

[2] Aubin Dutheillet de Lamothe s’est éteint le 16 juin 1856, « à dix heures du soir, en son domicile Place Royale [Place des Vosges], n° 7, âgé de 64 ans ». Il a été inhumé au cimetière du Père-Lachaise. Le portrait figurant sur la couverture représente l’auteur en tenue de lieutenant-colonel au service de la Belgique en 1834.

Voici ses États de service, extraits de l’édition originale :

« Dutheillet de Lamothe, Aubin, fils de Léonard et de Françoise de Bigorie du Chambon, né à Saint-Yrieix, Haute-Vienne, le 6 octobre 1791, marié le 29 janvier 1834 avec demoiselle Maria Wilbraham.

Campagnes.

1811. Allemagne

1812. Russie.

1813. Saxe.

1814. Prisonnier de guerre à la capitulation de Dresde.

1815. En France

1831, 1832 et 1833. Armée d’observation belge.

 Blessures et décorations

28 juillet 1830. Un coup de feu à l’épaule gauche.

 Deux coups de feu à plomb dans les reins.

 Un coup de feu à plomb dans la cuisse gauche

Par mesure d’économie probablement, il ne lui fut tenu aucun compte des blessures reçues sous l’Empire, et on jugea à propos de lui enlever plusieurs des années de campagne portées sur ses États de service en Belgique !!! (Note de l’Éditeur, 1899).

Chevalier de la Légion d’honneur, le 17 septembre 1813.

Chevalier de Saint-Louis, le 29 octobre 1829.

Officier de la Légion d’honneur, le 3 novembre 1837.

Autorisé par ordonnance du Roi, du 9 novembre 1839, à porter la décoration de l’Ordre de Léopold, accordée par ordonnance du Roi des Belges, du 30 septembre 1839.

 

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( 28 octobre, 2019 )

Des combattants jeunes et plein de courage : les « Marie-Louise ».

La désastreuse campagne de Russie et la coûteuse guerre d’Espagne ont fait fondre les effectifs de l’armée. Mais la guerre continue et il faut reconstituer les troupes; lever de nouveaux conscrits. C’est dans ce but que sont votés plusieurs Sénatus consultes. Celui du 11 janvier 1813 appelle sous les drapeaux 150 000 jeunes gens de la classe 1814. Celui du 7 octobre en convoque 280 000 autres, soit 120 000 sur la classe 1814 et les classes antérieures, et 160 000 appelés par anticipation sur le contingent de 1815. L’Empereur étant aux armées, les décrets d’appel ont été signés l’Impératrice, qui préside le Conseil de régence. C’est pour cette raison que les conscrits appartenant à ces tranches ont été nommés les « Marie-Louise ». Un surnom sous lequel ils vont se battre courageusement. Les ordres de Napoléon sont rigoureux : aucun soldat ne doit partir en campagne s’il n’est incorporé depuis un mois et n’a été instruit au maniement du fusil. Tout cela est théorique, puisqu’il exige dans le même temps que le contingent levé en France fin février 1813 soit rassemblé en Saxe dès le mois d’avril. Alors l’instruction se fait sur le terrain. Tout en marchant, les vieilles moustaches, vétérans de Pologne, de Russie et d’Espagne qui encadrent les jeunes recrues leur apprennent les rudiments du métier de soldat. Le soir au bivouac, ils les font bénéficier de leur expérience à travers les récits de leurs campagnes. Bien sûr, tout cela est bien mince. A Champaubert, au maréchal Marmont qui les exhortent à ouvrir le feu contre les grenadiers russes d’Olsufiev, les recrues du 113ème de ligne répondent : « Nous ne savons pas charger nos fusils. » A Craonne, le général Boyer de Rébeval ne peut pas les déployer parce que les conscrits qui la composent ne connaissent rien à la manœuvre. A Craonne encore, le général Drouot montre lui-même en pleine bataille comment on pointe un canon. L’Empereur qui reproche au maréchal Victor sa lenteur, à Montereau, semble ignorer que le 2ème corps d’armée que commande le duc de Bellune est presque entièrement formé de jeunes soldats qui n’ont jamais reçu la moindre formation militaire. Mais cette poignante inexpérience n’empêche pas les « Marie-Louise » de montrer un courage et une détermination extraordinaire. Au 113ème de ligne, de nouveau, une compagnie a perdu tous ses gradés, jusqu’aux caporaux. A Marmont, qui demande un officier, une recrue répond : « Il  n’y a plus personne, mais nous sommes des bons. » A Méry-sur-Seine, le 22 février 1814, jour de Mardi gras, les conscrits de la brigade Gruyer ont dévalisé un marchand de pacotilles et se battent contre les Russes de Sacken avec des masques de carnaval et des défroques de mascarade.  A Champaubert, où les Russes sont finalement mis en de route, le général Olsufiev est capturé par une recrue du 16ème chasseurs qui refuse absolument de laisser son prisonnier à son colonel et exige de le remettre lui-même à Napoléon en personne !

Alexandre TOLOCZIN

 

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( 21 octobre, 2019 )

Patriotes ou mercenaires ?

Les légions polonaises au service de la France (1797-1807)

L’échec de l’insurrection de Kosciuszko (1794) et le troisième partage de la Pologne, effectué une année plus tard par la Russie, l’Autriche et la Prusse, provoquèrent l’émigration des dirigeants de l’insurrection et de militaires polonais. Paris devint alors le centre d’attraction d’une grande majorité de ces émigrés qui, divisés en factions, se disputèrent les faveurs du Directoire. La majorité rêvait d’une force militaire capable de recommencer la lutte pour l’indépendance. Les légions polonaises au service de la France (1797-1807) marquèrent le commencement du phénomène de service massif des soldats polonais sous les drapeaux étrangers.

 « L’espoir nous rallie »

La « Députation polonaise », radicale et républicaine, croyait au mouvement indépendantiste national et, suivant l’exemple français, prônait l’égalité ainsi que la liberté des paysans. Le soutien français lui semblait important mais non primordial. Les modérés, exclus de cette « Députation », s’assemblèrent en une « Agence » puis dans une organisation désignée sous le nom de : « Émigrés polonais ». Ces partisans de la Constitution du 3 mai 1791, concentrés autour de l’ancien envoyé polonais auprès dela Républiquefrançaise, Franciszek Barss, de Jozef Wybicki et du général Jozef Wielhorski, voyaient la future Pologne comme une monarchie constitutionnelle introduisant progressivement des changements sociaux. Mais ils considéraient que des préparatifs pour une insurrection dans leur pays, occupé, étaient prématurés.

Les deux factions s’opposaient farouchement, cependant elles s’accordaient sur la nécessité de créer une force militaire polonaise en exil. Les tentatives des radicaux pour organiser les unités polonaises à la frontière de l’Autriche, de la Turquie et à Venise ayant échoué, les démarches similaires des « ÉmiPatriotes ou mercenaires ? dans HORS-SERIE Légion-243x300grés polonais » auprès du Directoire connurent le même résultat, car non seulement le gouvernement français craignait d’inciter les Russes à la guerre contre la France mais, aussi, car l’entrée d’étrangers dans l’armée républicaine était interdite par la Constitution de 1795. Avec l’arrivée à Paris (fin septembre 1796), sur la demande de Wybicki, de Jan Henryk Dabrowski, ancien officier de la garde saxonne et général polonais, qui s’était couvert de gloire contre les Prussiens, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ». Dans l’espoir d’une alliance antirusse entre la Prusse et la France, Dabrowski avait mené des pourparlers à Berlin sondant la possibilité de créer des troupes polonaises. Finalement, ce projet ne fût finalisé qu’en France. Car si le gouvernement craignait des complications diplomatiques, il voyait l’utilité que pouvaient apporter les Polonais pour lutter contre l’Autriche en Italie. Dabrowski fut donc envoyé au glorieux commandant de l’armée d’Italie, le général Bonaparte, qui connaissait déjà un peu les affaires polonaises grâce à son aide de camp Jozef Sulkowski, par ailleurs opposé à l’idée des légions.

Dabrowski proposa d’organiser ces unités avec des officiers de l’armée polonaise, licenciés après 1795, des immigrés des terres polonaises et de combler les rangs avec des milliers de recrues de Galicie au service de l’Autriche en Italie et faites prisonnières par les Français. Le général comptait sur la création de ces formations pour inciter les Polonais restés sous les drapeaux autrichiens à déserter. Convaincu par ses arguments, Bonaparte donna son accord et le 9 janvier 1797, le général polonais signait une convention avec le gouvernement lombard en vertu de laquelle étaient créées les légions polonaises auxiliaires auprès de la Républiquede Lombardie, alliée de la France. Le 20 janvier, leur chef invitait ses compatriotes à le rejoindre dans un appel rédigé à Milan en quatre langues : « Polonais ! L’espoir nous rallie ! La France triomphe, elle combat pour la cause des nations ; tâchons d’affaiblir ses ennemis ; elle nous accorde un asile, attendons de meilleures destinées pour notre pays. Rangeons-nous sous ses drapeaux, ils sont ceux de l’honneur et de la victoire ! Des légions polonaises se forment en Italie, sur cette terre jadis le sanctuaire de la liberté ; déjà, des officiers et des soldats, compagnons de nos travaux et de votre courage, sont avec moi ; des bataillons s’organisent ! Venez, compagnons, jetez les armes qu’on vous a forcé de porter ! Combattons pour la cause commune des nations, pour la liberté, sous le vaillant général Bonaparte, vainqueur d’Italie ! Les trophées de la République française sont notre unique espérance ; c’est par elle, c’est par ses alliés que nous reverrons peut-être avec joie ces foyers chéris que nous avons abandonnés avec des larmes ! »

La création des légions apparaissait utile à tous les partis : Bonaparte gagnait quelques milliers de soldats pour combattre les Autrichiens et les partisans italiens ;la République lombarde gagnait, quant à elle, des défenseurs sans prendre le risque d’armer son propre peuple et les émigrés polonais, l’espoir d’un avenir meilleur .

 Gloire et déclin.

 Les luttes des factions au sein de l’émigration n’épargnaient point le créateur des légions souvent calomnié auprès du Directoire par ses rivaux politiques et militaires. Outre des allusions à son passé (irrégularités financières, servilité à l’égard des Russes pendant la réduction de l’armée en 1792) et à son esprit prétendument « germanique », après 21 années passées au service de la Saxe, l’opposition critiquait le fait de faire mourir inutilement des compatriotes pour le service d’un pays étranger. « À l’époque et aux temps des trahisons où nous vivons il se peut qu’un homme le plus vertueux mais inconscient prenne également Dabrowski pour traître »– par ces mots Wybicki consolait son ami dans une lettre de 1799. Malgré ses désillusions, Dabrowski restait fidèle à sa devise, formulée à l’époque du déclin des légions : « Persévérer ! Les événements peuvent produire un changement favorable ! »

 Le général organisa d’abord ses premiers 6 000 hommes en six bataillons d’infanterie homogènes (avec trois compagnies d’artillerie) divisés en deux légions. Selon Jan Pachonski, après la réorganisation effectuée en mai 1797 par Bonaparte, « la légion polonaise dans son ensemble, se distinguait du modèle des demi-brigades françaises par un état-major élargi, par l’augmentation de l’effectif dans les compagnies de grenadiers, de 83 à 123 soldats, par l’adjonction d’une compagnie supplémentaire de tirailleurs qui n’existait pas dans les formations françaises. En raison du manque constant d’officiers [la plus grande vague de candidats n’arriva en Italie qu’en été], des compagnies doubles étaient formées avec un seul corps d’officiers pour les deux compagnies ».

 Les premières, et rares, opérations des Polonais, en mars-avril 1797, consistaient principalement à soutenir les républicains sur le territoire de Vénétie ; la 2e légion, quant à elle, fut incorporée à la garnison de Mantoue qui préparait une attaque sur le territoire autrichien. L’armistice de Leoben et la paix signée à Campoformio (17-18 octobre 1797) scellèrent tout espoir d’offensive victorieuse vers la Galicie occupée par l’Autriche. Se posait alors pour la première fois la question du devenir des formations polonaises.

 La création de la Républiquecisalpine à la place dela Républiquelombarde compliqua les projets de Dabrowski, qui sauva tout de même la situation en signant une nouvelle convention, le 17 novembre 1797, avec les seules autorités françaises. Ces dernières maintinrent donc un corps polonais auxiliaire. Craignant l’attitude des Polonais en cas de conflit avec la France et préférant les incorporer directement à son armée,  le corps législatif cisalpin n’approuva pas, quant à lui, cette convention. Au début de l’année 1799, l’effectif du corps polonais auxiliaire monta à plus de 8 200 soldats, grâce à l’adjonction d’une cavalerie (un régiment de lanciers fut créé), à l’augmentation de l’artillerie ainsi qu’à la formation d’une quatrième compagnie dans chaque bataillon.

 La 1re légion du général Kniaziewicz participa à la libération de Latium. Le 3 mai 1798, elle entra à Rome et combattit les ennemis dela République romaine (surtout les partisans paysans) et l’invasion napolitaine (entre autres dans les batailles de Magliano, Otricoli, Civitacastellana, Calvi, Ferentino, Frosinone et Terracina). Le fait d’armes le plus célèbre restait la prise de la forteresse maritime de Gaëta. Le commandant en chef, le général Championnet, rendit honneur aux soldats de Kniaziewicz en chargeant celui-ci de remettre le 8 mars 1799 au Directoire les 33 drapeaux pris à l’ennemi.

 L’année 1799 se révéla désastreuse pour les Polonais. Dans les batailles de Magnano et de Legnano, la 2e légion perdit son chef, le général Rymkiewicz et 1 750 hommes. Les 1 500 rescapés (dont 300 artilleurs) furent envoyés à Mantoue, considérée comme une forteresse déjà perdue. Au moment de la capitulation, le général Foissac-Latour signa « l’article additionnel concernant les déserteurs » en livrant ainsi ses subordonnés polonais (à l’exception des officiers) aux Autrichiens. Cet acte déloyal choqua profondément le corps polonais, déjà persuadé d’être la « chaire à canon » négligée par les Français. À l’instar du colonel Kosinski (fait prisonnier à Mantoue), les légionnaires condamnaient cet « article inconnu au conseil de guerre extraordinaire, indigne de la grandeur de la nation française, honteux pour toute la garnison, contraire à sa réputation et à ses lumières, si pénible et douloureux pour tous les Polonais qui en sont les victimes… article dont les Autrichiens n’ont pas manqué d’abuser en arrachant les armes des soldats polonais au titre de déserteurs, indistinctement tels ou non, en déchirant un de leurs drapeaux et en comblant tous les officiers d’injures et d’insultes les plus ignominieuses ».

 La 1re légion, désormais sous les ordres de Dabrowski, fut presque anéantie par les Russes entre les 17 et 19 juin à la bataille de Trebbia. Il fallut toute la détermination du général pour épargner les restes de ses troupes qui participèrent encore à la défense dela République ligurienne. Après les batailles de Novi et de Bosco, les survivants (975 sur 1 800) prirent part à la défense de Gênes. Les défaites militaires de la France et la vaillance des troupes polonaises changèrent l’attitude du Directoire à l’égard de ces légions. Avec le soutien de Kosciuszko, le 8 septembre 1799, une « légion du Danube » fut créée et placée sous le commandement du général Kniaziewicz . Il n’était plus question de convention mais les 6 000 légionnaires portant les uniformes polonais devaient avoir une discipline, des promotions et une solde égales à celles des Français .

 La prise de pouvoir de Bonaparte semblait assurer le futur des formations polonaises. Ainsi, la France décida de prendre en charge la légion de Dabrowski qui fut réorganisée près de Marseille. La légion de Kniaziewicz, dont le siège fut successivement Phalsbourg, Metz, Strasbourg et Ulm, et qui comptait en 1800 plus de 5 000 fantassins et 950 cavaliers, prit part à la campagne de Francfort (été 1800) et se distingua à Hohenlinden (3 décembre) en prenant 3 500 prisonniers. Le général Decaen, qui passa dans les rangs polonais au matin de la bataille se souvenait « de l’ardeur que manifestaient les officiers et les soldats. Ne parlant pas leur langue, je leur exprimais par mes regards que je comptais sur leur valeur, et que bientôt ils allaient avoir l’occasion d’en donner les preuves » .

 L’espoir de voir le sort polonais tranché par la France victorieuse fut déçu par la paix de Lunéville (9 février 1801), où la France et l’Autriche s’engagèrent mutuellement à ne pas soutenir « les ennemis intérieurs ». Cela sonna le glas des légions (15 200 hommes dont 12 000 sous les armes) et de nombreux officiers polonais, y compris Kniaziewicz, donnèrent leur démission de façon éclatante. Les soldats, surtout ceux de la légion du Danube, désertaient massivement. Au cours de l’année 1801, le nombre de légionnaires, tous concentrés en Italie, n’était plus que de 10 700. Le Premier consul décida d’en faire trois demi-brigades, placées au service de la France mais à la solde de la République cisalpine (Italienne) et du Royaume d’Étrurie. Le 21 janvier 1802, l’inspectorat général polonais avec Dabrowski à sa tête, chargé des questions administratives et de l’instruction, ainsi que la 1re et la 2e demi-brigades (formées à partir de la légion d’Italie) et le régiment de lanciers passèrent à la solde de l’Italie. La totalité de ces forces dont l’uniforme et le commandement devaient être polonais était de 8 366 hommes et de 1 000 chevaux.

 Soldats et officiers.

 Jusqu’en 1807, le nombre de soldats (à 65 % des paysans) atteignit, selon Jan Pachonski, 33 000 dont 18 000 périrent ou restèrent à l’étranger. Il faut ajouter 3 000 déserteurs, 2 000 émigrés, et 1 000 hommes partis dela Pologneoccupée aux 27 000 prisonniers de guerre de l’armée autrichienne (1797-1800), russe (1799) ou prussienne (1806).

 Depuis deux siècles la légende nationale idéalisait les légionnaires, présentés comme des volontaires patriotes provenant de toutes les couches de la société. Dariusz Nawrot remarque que les mémoires des anciens légionnaires « répètent les informations sur l’arrivée de nombreux volontaires venant du pays ce qui légitimait la vision des Légions comme une force nationale. Nous n’y trouvons nullement des lamentations sur le petit afflux de volontaires mais leur nombre non plus. La mise en valeur du rôle des volontaires dans la création des Légions servait aux auteurs des mémoires à justifier le motif idéologique de leur propre service et à souligner le dévouement des légionnaires. Et pourtant ils se contredisent en évoquant l’enrôlement massif des prisonniers de guerre autrichiens d’origine polonaise ».

 Les témoignages soulignant l’enthousiasme des Polonais pour leur service en uniforme national ne décrivent qu’une partie de la réalité. Non seulement la conscience nationale des paysans de Galicie n’était pas assez développée pour les pousser à s’engager dans les légions (et que dire des Ruthènes enrôlés avec des Polonais ?) mais plus d’un Tchèque, Hongrois, Croate ou Allemand profita du recrutement pour échapper à la misère des camps de prisonniers. Waclaw Tokarz rappelait qu’après l’enrôlement les soldats polonais « se considéraient encore longtemps comme  des « hommes de l’empereur d’Autriche »   et regardaient avec méfiance leurs nouveaux officiers qu’ils traitaient « d’étrangers de Varsovie » ; ils menaçaient même de reprendre leur ancien service qui à cette époque avait déjà assez bien assimilé nos paysans ». Parmi les nouveaux légionnaires, il y avait bien sûr des aventuriers qui « voulaient changer de vie et cherchaient parfois une possibilité de déserter sur la route menant au dépôt ». Par ailleurs, la discipline dans les légions restait peu stricte même après l’introduction des articles militaires français en 1798. Dans la première période, Dabrowski, qui tenait à augmenter le nombre de légionnaires pour renforcer sa position, craignait qu’une discipline trop sévère ne rebutât les nouvelles recrues.

 Les officiers supérieurs de l’ancienne armée polonaise – à cause de leur âge, leurs familles, leurs biens ou leur hostilité à la révolution – ne vinrent pas en Italie. Selon Jaroslaw Czubaty, 13 des 63 généraux qui avaient servi Kosciuszko quittèrent le pays mais seuls Kniaziewicz, Niemojewski, Wielhorski et Wojczynski suivirent Dabrowski, ce qui ne constitue que 8,2 % du groupe. Parmi ces cinq « anciens », seul Dabrowski allait rester au service jusqu’à la  dissolution des légions. Jozef Zajaczek fit une belle carrière « française » et devint général de division (1802). Le manque de généraux fut partiellement compensé par le concours des officiers de talent pour qui le service en exil allait devenir un tremplin. Amilkar Kosinski, Michal Sokolnicki et Jean Henri Wollodkowicz reçurent leurs épaulettes de général avant 1804. Wollod servit même dans l’armée française.

 Les officiers (environ 1 200 dans les formations d’Italie et la légion du Danube) étaient tous volontaires et Polonais, à l’exception de 70 étrangers dont 49 Français . Dabrowski misait sur leur esprit national, car il ne pouvait pas leur garantir de carrière. Dans les années 1797-1798, l’état des formations polonaises prévoyait au maximum 311 officiers dont 65 hors cadre. En janvier 1797, leur chef espérait « que le patriotisme de nos officiers les fera venir ici non pour obtenir des promotions mais pour leur perfectionnement, pour qu’ils puissent, plût à Dieu, servir ensuite profitablement leur Patrie ». Homme lucide, il ajoutait : « Il serait préférable de voir arriver surtout ceux qui n’ont pas grand chose à perdre chez eux. »Les officiers formaient un groupe prêt au sacrifice (environ 900 périrent), mais souvent divisé par des luttes pour les promotions et les commandements. Cela ne pouvait être autrement puisque, surtout après la crise de 1799, les officiers « étaient de caractère très varié : parfois d’une grande, remarquable valeur militaire et morale, parfois aventuriers, intrigants et rebelles, hommes majoritairement positifs et faciles à conduire pendant la bataille mais à surveiller de près et nécessitant une instruction pendant le service et les déplacements ».

 Contrairement à l’armée de Pologne-Lituanie mais conformément à l’esprit révolutionnaire et à celui de l’insurrection de 1794, les grades d’officier étaient accessibles aux roturiers. Dans un premier temps, les légions recrutaient des officiers parmi les militaires émigrés présents en France ou en Italie du Nord en attendant l’arrivée des volontaires du pays. Dans ces deux groupes dominaient les anciens officiers de carrière, souvent promus aux grades supérieurs pendant l’insurrection de Kosciuszko. La stabilisation progressive des effectifs puis, la guerre, permirent de vérifer la qualité de ces officiers. Dabrowski et Kniaziewicz essayèrent de promouvoir les plus aptes aux différents échelons hiérarchiques et de se séparer des officiers trop faibles ou sans autorité. Il est vrai que la commission établie par Dabrowski pour examiner les futurs officiers se heurta à l’arbitraire du chef des légions, méfiant à l’égard des promotions datant de 1794 et peu enthousiaste pour  promouvoir les sous-officiers « issus du rang ». Après la réorganisation de 1801, il leurs préférait les jeunes venants du pays et instruits pendant quelque temps comme sous-officiers. La synergie entre tous ces courants produisit un corps d’officiers composé à 83 % de nobles (80 % issus de la moyenne et petite noblesse), à 14 % de bourgeois chrétiens (venant surtout de Varsovie) à 1 % de bourgeois juifs. 1,5 % des officiers était d’origine paysanne. Plus d’un tiers (34 %) avaient moins de 25 ans et seuls 8 % en avaient plus de 40.

Dabrowski, inquiet de conserver son autonomie, basa la formation et l’entraînement du soldat sur le règlement polonais adapté par le général Wielhorski. Le règlement français de 1791 ne fut introduit qu’en 1802 et uniquement dans l’infanterie. En revanche, le service se faisait dès 1797 selon les règles françaises adaptées pour les légions polonaises ; une commission spéciale fut chargée des adaptations. Les punitions corporelles utilisées dans l’ancienne armée polonaise avaient été supprimées et la peine de mort n’était appliquée que pour les crimes les plus graves. Pour Dabrowski, la devise « tous les hommes libres sont frères », inscrite en italien sur les épaulettes des légionnaires devait symboliser le changement d’attitude des officiers à l’égard des soldats, non plus paysans corvéables en uniforme, indifférents à la cause nationale mais compagnons d’armes et futurs citoyens de leur patrie. L’éducation (patriotique et pratique y compris l’alphabétisation) des troupiers et des futurs sous-officiers, pendant les longues périodes d’inaction, aida à former un esprit de corps particulier. Jusqu’en 1802, le nombre de désertions restait relativement faible.

 Les tentatives pour mettre sur pied une école régulière d’officiers ayant échoué, les chefs des légions organisaient des cours de perfectionnement et encourageaient l’auto-instruction. Dabrowski, lui même propriétaire d’une collection de cartes et d’une bibliothèque importante, favorisait le travail intellectuel de ses meilleurs officiers. La bonne préparation théorique combinée avec des expériences de guerre variées (ennemis russes, autrichiens, napolitains et partisans) produisit un type d’officier valeureux et doté d’un esprit d’initiative. Le caractère limité des opérations confiées aux troupes polonaises ne permit pas pourtant de mieux préparer les officiers d’état-major .

 Concentrés en Italie et frustrés, les Polonais commencèrent à poser des problèmes et leurs contacts avec l’opposition antifrançaise italienne ne purent qu’accélérer la décision du Premier consul. Après son refus de servir sous les ordres du roi d’Étrurie, la 3e demi-brigade polonaise (ancienne « Danube ») fut « en récompense de sa vaillance » transformée en 113e demi-brigade française et envoyée à Saint-Domingue (mai 1802) pour mater l’insurrection des esclaves noirs. En février 1803, elle fut rejointe par la 2e (114e) demi-brigade, également passée à la solde de la France. Sur les 6 000 légionnaires débarqués à Saint-Domingue, 4 000 périrent au combat ou de maladie ; la moitié des 1 000 prisonniers de guerre polonais fut incorporée de force au 63e régiment étranger de l’armée anglaise, et le reste alla végéter sur les pontons, parfois jusqu’en 1815. Dans la partie espagnole de l’île, les derniers Polonais luttèrent jusqu’en 1809. Plus de 450 anciens légionnaires s’établirent à Saint-Domingue, à Cuba ou aux États-Unis. Seuls 340 Polonais revinrent en Europe.

 Dernières formations.

 En 1803, les rescapés de l’épopée légionnaire : la 115e demi-brigade du général Grabinski et le régiment de lanciers de Rozniecki firent partie du corps d’occupation en Apulie. Deux ans plus tard, après la création du royaume d’Italie environ 4 700 Polonais passèrent automatiquement à son service, et participèrent à l’opération contre le corps du prince de Rohan (Castel Franco, le 24 novembre) et à la prise de Naples et de Caserte (février 1806). Au cours des combats en Calabre (Campo Tenesco, le 9 mars), les fantassins polonais protégeaient le littoral contre les tentatives de débarquement de l’armée anglo-sicilienne ; les lanciers de Rozniecki assuraient la liaison avec Rome et surveillaient la côte entre Terracine et Ostia.  Le nouveau roi de Naples, Joseph Bonaparte qui, entre autres tâches confia aux Polonais l’instruction de sa jeune armée les reprit à son service en juillet 1806. Entre-temps Grabinski perdit 350 hommes à la malheureuse bataille de Maida (4 juillet) livrée contre le débarquement anglais ; la révolte en Calabre coûta la vie aux 650 Polonais.

Les survivants avec Grabinski à leur tête, devaient constituer les cadres de la légion polono-italienne, créée par le décret de Napoléon le 5 avril 1807. Ces 9 200 hommes répartis en six bataillons d’infanterie et un régiment de lanciers, organisés en Silésie, devaient être envoyés en Espagne sous le nom de «  légion dela Vistule » (1808). Dabrowski, séparé de ses soldats dès 1803 et dessaisi du commandement, fut néanmoins nommé inspecteur général de la cavalerie italienne. Décoré de la croix de commandeur de la Légion d’honneur, il fit partie de la délégation italienne au sacre de Napoléon. Pendant la guerre contre les Bourbons (1806), il commanda une division de dragons et termina sa carrière en Italie comme gouverneur de la province de Trois Abruzzes.

Malgré toutes ces déceptions, la majorité des anciens légionnaires ne cessait de voir en la France le seul allié naturel dont les conflits avec l’Autriche, la Prusse et la Russie permettaient d’espérer un changement radical dans le rapport de forces en Europe. Le concours de ces vétérans devait s’avérer indispensable à l’issue de la campagne de Prusse qui, fin 1806, conduisit la Grande Armée sur le sol de l’ancienne Pologne. Ainsi, Napoléon se décida à utiliser la carte polonaise qui lui tombait sous la main ce qu’il n’aurait certainement fait si la Prusse avait demandé la paix au lendemain d’Iéna. Endossant le costume du vertueux protecteur de la cause polonaise, Napoléon convoqua on octobre 1806, à Berlin, Dabrowski et Wybicki. Il en résulta leur proclamation du 3 novembre qui annonçait l’entrée en Pologne de « Napoléon le Grand, l’invincible ».

 Le bilan.

 Le bilan politique des légions est morose, sans oublier que les Polonais ne pouvaient que subir les événements. Dans le domaine militaire, l’aspect quantitatif (30 000 soldats en 10 ans) n’est pas forcément déterminant, mais il en va tout autrement de l’aspect qualitatif. La préparation d’un groupe considérable à la guerre moderne  devait s’avérer très importante. Comme écrit Pachonski « profitant de l’expérience des années 1792-1794, les Légions purent fondre l’héritage polonais avec les acquis de la Révolution française ».

Selon Czubaty, plus de la moitié des 51généraux polonais nommés entre1797 et1814 (dont 48 après 1806) avaient connu les légions ; 15restèrent au service jusqu’à leur dissolution. « Pour la plupart, ils étaient jeunes et leur attachement à la cause des Légions résultait de leur patriotisme. Très souvent, ils n’avaient aucune raison pour retourner au pays occupé n’y ayant ni de terres ni de perspective d’une carrière militaire. Contrairement aux généraux nommés par Stanislas Auguste Poniatowski, ils ne percevaient pas forcement le service dans les Légions comme une « dégradation » volontaire dans la hiérarchie militaire. »

Dans l’armée du duché de Varsovie (1807-1814), les vétérans des campagnes d’Italie constituaient un groupe influent et aguerri dans les intrigues. Leur expérience les mettant en bonne position certaines carrières furent rapides : parmi 24 anciens légionnaires nommés généraux avant la chute de l’Empire seuls 6 avaient été colonels en 1807. Deux (Dabrowski et Zajaczek) sur trois divisionnaires du 5e corps de la Grande Armée, créé à la veille de la campagne de Russie, avaient servi la France avant 1806 ainsi que le général Paszkowski, qui remplaça Zajaczek blessé. Le chef de l’état-major, le général de division Fiszer (tué à Vinkovo), avait été colonel dans la légion du Danube.

Au total, l’armée du duché et les formations polonaises prises à sa solde par Napoléon comptaient neuf généraux de division « légionnaires » ainsi que 23 brigadiers, 41 colonels, 51 lieutenant-colonels, 26 chefs de bataillon (escadron), 22 officiers supérieurs dans l’administration de la Guerre ou de la Santé et 164 officiers de ligne subalternes. Minoritaires parmi les officiers du duché mais bien placés et assez solidaires, ils prirent une part décisive dans l’instruction (Fiszer étant inspecteur-général de l’infanterie et Rozniecki de la cavalerie) et dans la démocratisation de la jeune armée. En 1807, Dabrowski menaça de démissionner pour combattre la réintroduction de l’ancien code de discipline militaire polonais permettant des punitions corporelles.

Pendant deux siècles, le souvenir des légions encouragea les patriotes qui – au risque de mériter l’appellation de mercenaires – mettaient sur pied les unités nationales au service étranger (Portugal en 1828-1834, Hongrie et Rome en 1848, Turquie en 1855, Autriche et Russie en 1914). Pour eux, les paroles de la Mazurka de Dabrowski (1797) : « La Pologne n’est pas morte, puisque nous vivons. Ce que nous a pris la force étrangère, nous le reprendrons par le glaive » ne perdaient pas leur sens.

En même temps, l’affaire de Saint-Domingue laissa un sentiment d’amertume dans la mémoire collective polonaise qui accusait (à tort) Napoléon d’envoyer ses frères d’armes fidèles à une mort certaine. Elle servait d’exemple pour tous ceux (y compris les communistes après Yalta) qui s’opposaient à l’idée de former des troupes polonaises auprès des puissances étrangères nécessairement cyniques. Le premier fut Kosciuszko qui, déjà, après Lunéville, renonça à toute coopération avec Bonaparte.

 Après 1918, la Pologne indépendante incorpora les légions à son panthéon et, en 1927, adopta leur chant comme hymne national, le seul au monde à nommer Bonaparte.

Source : Andrzej Nieuwazny, « Patriotes ou mercenaires ? », Revue historique des armées, 260/2010: http://rha.revues.org/index7040.html.

 

 

 

 

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( 14 septembre, 2019 )

14 septembre 1812: « Moscou ! Moscou ! »

« Enfin le 14 septembre nous voyons la capitale tant désirée et le cri de « Moscou ! » vingt fois répété sort de toutes les bouches. Cette grande ville avec ses constructions orientales et ses nombreux clochers avait de quoi frapper l’imagination. Une partie de l’armée traverse la ville et se porte en avant. L’Empereur y fait son entrée à la tête de la Garde. Mon corps d’armée (1er) reste devant la ville sur les bords de la Moskowa. Une fois les postes établis, mon capitaine me désigne pour chercher des vivres. Ayant choisi les hommes en qui je pouvais avoir toute confiance, je me dirigeai avec eux vers la ville. Nous n’étions armés que de nos sabres. Mais l’unique pont était gardé par un piquet, et la défense d’entrer dans Moscou formelle. Nous descendons le courant à la recherche d’un gué que nous trouvons, et passons sur l’autre rive avec de l’eau jusqu’à la ceinture. Nous nous trouvons à l’entrée des faubourgs où nous rencontrons beaucoup d’autres soldats également en quête de vivres. M’éloignant de nos compétiteurs je dirigeai mon escouade sur une maison isolée14 septembre 1812: où je voyais de la lumière. Nous frappons, appelons, menaçons, envoyons des sommations, personne ne répond, aucune issue ouverte. Enfin, je parlemente en allemand, j’expose nos désirs et rassure mon interlocuteur caché. Puis, une voix de femme intervient en français. Après beaucoup de pourparlers la porte d’ouvre, et la pauvre femme recule épouvantée devant les figures plus que brunies par quatre mois de bivouacs et de batailles des six guerriers dont la tenue se ressentait de tant de fatigues et de dangers. Je finis par la rassurer et demandai à être présenté aux maîtres de la maison.  On nous fait entrer dans un salon bien meublé ou bientôt apparaît une famille de dix personnes allant des grands-parents aux petits-enfants ; Ils étaient français, de Caen, et fabricants de tulle à Moscou. Nous fûmes reçus à bras ouverts, on nous servit un bon dîner, arrosé de vins de France, puis nous sollicitâmes des vivres pour nos camarades qui nous attendaient avec anxiété. Cette excellente famille nous donna un chariot sur lequel on nous mit le pain restant à la maison, beaucoup de farine, des légumes secs ainsi qu’une foule d’autres provisions.  Après avoir fait nos adieux et exprimé notre reconnaissance nous remontons la rive, vers le pont, au milieu d’un encombrement extraordinaire. Craignant que des maraudeurs moins heureux que nous, nous attaquent, et sachant que ventre affamé n’a pas d’oreilles, je cachai notre chariot dans les broussailles au bord de l’eau et disposai mes hommes autour, sabre en main. De ma personne je me portai au pont où se trouvait un poste du 16ème léger commandé par un capitaine et un sous-lieutenant. J’expose au capitaine que, me rendant avec des vivres près du général de division, j’ai peur d’être dévalisé en route. Cet officier me donna, de suite un cavalier et six hommes en armes comme escorte. Je pus ainsi rejoindre sans accident le 7ème léger, et récompensai largement, en vivres, mes chers camarades du 16ème léger qui rentrèrent, ravis, à leur poste. Ma compagnie me fit fête, tous entouraient la voiture avec joie et le reste de la nuit se passa en un banquet fraternel. » (Capitaine Vincent Bertrand, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillies et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [1ère édition en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux empires, 1998, pp.128-131).

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« Le 14 septembre, à une heure de l’après-midi, après avoir traversé une grande forêt, nous aperçûmes de loin une éminence. Une demi-heure après, nous y arrivâmes. Les premiers, qui étaient déjà sur le point le plus élevé, faisaient des signaux à ceux qui étaient encore en arrière, en leur criant : « Moscou ! Moscou ! » En effet, c’était la grande ville que l’on apercevait : c’était là où nous pensions nous reposer de nos fatigues, car  nous, la Garde Impériale, nous venions de faire plus de douze cents lieues sans nous reposer. C’était par une belle journée d’été ; le soleil réfléchissait sur les dômes, les clochers et les palais dorés. Plusieurs capitales que j’avais vues, telles que Paris, Berlin, Varsovie, Vienne et Madrid, n’avaient produit en moi que des sentiments ordinaires, mais ici la chose était différente : il y avait pour moi, ainsi que pour tout le monde, quelque chose de magique. Dans ce moment, peines, dangers, fatigues, privations, tout fut oublié, pour ne plus penser qu’au plaisir d’entrer dans Moscou, y prendre des bons quartiers d’hiver et faire des conquêtes d’un autre genre, car tel est le caractère du militaire français : du combat à l’amour, et de l’amour au combat. » (Sergent Bourgogne, « Mémoires. Présentés par Gilles Lapouge », Arléa, 1992, p.13).

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L’entrée dans Moscou…

« On amena à l’Empereur quelques paysans et quelques marchands, qui faisaient pitié par la frayeur qu’ils avaient, croyant qu’on allait les égorger. Nous vîmes arriver ensuite un Français, qu’il interrogea ; je lui parlai aussi, et M. de Narbonne lui demandant s’il y avait moyen de se refaire à  Moscou, il répondit que les russes avaient enlevé tout ce qu’il s avaient pu, mais que cependant la ville ne manquait de rien. Après cela, l’Empereur entra dans les faubourgs de la ville sainte, et c’était le 14 septembre. Il y a, pour entrer dans ces faubourgs, de très petites portes ; un officier avait ordre de ne laisser enter que la suite de l’Empereur, et je passai en cette qualité. Les faubourgs sont traversés par la rivière de la Moskova ; l’Empereur descendit de cheval sur la droite de la rivière et près du pont ; il avait grand froid, il toussait en donnant ses ordres et paraissait incertain de ce qu’il y avait à faire ; puis croyant plus prudent de ne pas pénétrer encore au milieu de la ville, il revint sur ses pas pour se placer à droite, dans une petite maison de bois. Pour moi, je passai le pont et j’achetai, moyennant 15 francs, une bouteille de rhum à une cantinière qui s’était déjà établie sur une terrasse. Lorsque j’eus repassé le pont, j’aperçus Lacour  qui me cherchait de l’autre côté de la Moskova ; il avait passé la rivière à gué ; j’en fis autant pour lors et, de là, nous entrâmes dans la ville. Plusieurs habitants nous offrirent de l’eau-de-vie et des vivres que nous refusâmes ; nous empêchâmes aussi un trompette et quelques soldats de forcer des portes pour avoir de la vodka. Nous suivîmes des rues qui paraissant garnies de boutiques fermées ; on voyait à leur extrémité des palais surmontés par des tours de différentes grandeurs et très antiques, le tout dominé par force pinacles qui, ainsi que les sommités des mêmes palais, étaient revêtues en or et en argent, qui se détachaient sur des peintures où dominaient le rouge et le vert, et tout cela parsemé d’étoiles d’or. Voilà qui me parut tout à la fois bizarre et superbe. Nous vîmes aussi des enseignes de café et de marchandes de modes très élégamment exécutées… » (Adrien de Mailly, « Souvenirs de la campagne de Russie, 1812. Présentés par Christophe Bourachot », Editions du Grenadier, 2012, pp.56-57. L’auteur était sous-officier au 2ème régiment de carabiniers).

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Dans Moscou…

 « Nous fûmes surpris de ne voir aucun habitant,excepté cependant quelques malheureux que nous vîmes çà et là. Toutes les maisons paraissaient désertes. On ne voyait que des soldats polonais ou français circulant dans les rues, et plus on approchait du Kremlin plus leur nombre augmentait. En tournant le coin d’une rue, nous rencontrâmes un Polonais de la Garde, qui avait plusieurs bouteilles sous les bras et dans les mains. Il nous en offrit une que nous acceptâmes ; mais, comme nous n’avions rien pour la déboucher, nous la lui remîmes pour qu’il en cassât le goulot sur une pierre. C’était du champagne. Mes compagnons et moi nous bûmes à la régalade. Nous trouvâmes ce vin fort bon. Nous continuâmes notre chemin vers le Kremlin, où nous entrâmes peu de temps après la porte de l’Ouest.A quelque distance de la porte que nous venions de passer, nous vîmes trois ou quatre mamelucks qui étaient assis près d’un mur bordant le chemin à gauche : c’étaient des hommes démontés qui se reposaient. Nous ne tardâmes pas d’arriver sur une espèce de place que j’appellerai la court de l’ouest. Là nous descendîmes de voiture et nous nous séparâmes ; chacun alla rejoindre les siens du service auquel il appartenait. En me rendant à l’endroit où était mon devoir, je jetai un coup d’œil sur ce qui m’environnait. Le palais est un composé de divers bâtiments tenant ensemble et d’une architecture différente. A gauche d’un grand bâtiment construit à l’orientale, est un vaste escalier qui aboutit à une cour intérieure dallée, se prolongeant à droite, au bout de laquelle était une issue qui communiquait à l’intérieur des appartements de l’Empereur. Là, dans une grande pièce, je trouvai les personnes du service auquel j’appartenais. L’Empereur, qui avait passé la nuit dans le faubourg nomme Dorogomilow, était venu dans la matinée s’installer dans le palais des Czars. » (Mameluk Ali, « Souvenirs sur l’empereur Napoléon. Présentés par Christophe Bourachot », Arléa, 2000  pp.44-45).

 

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( 11 septembre, 2019 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 1

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; encuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs fmailels étiaent réunie pour s’mauser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

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( 5 juillet, 2019 )

La Bérézina, 26-29 novembre 1812…

La Bérézina, 26-29 novembre 1812… dans TEMOIGNAGES la-berezina

« Le 27 novembre, nous arrivons sur la Bérézina, la journée se passe à changer de positions, et à échanger quelques coups de fusils avec l’ennemi. Le soir, la division établit ses feux de bivouac sur la lisière d’un grand bois. Nous avions là de gros et vieux chênes pour nous chauffer, mais rien à manger. Selon mon habitude je me mets en quête dans les alentours. On trouvait souvent, près des cantinières un juif qui ne vendait qu’en tête à tête et en cachette, mais je n’en trouvai aucun à ce moment.

Ma bonne étoile me fit rencontrer un ami d’enfance que je n’avais pas revu depuis Wagram. Il était sergent-major aux sapeurs du génie qui travaillaient à la construction des ponts. Après l’avoir embrassé je lui fis part de ma détresse. Il me mit aussitôt dans la main une galette e me disant : « Elle a été cuite dans le suif, tu la trouveras bonne ». Je la trouvai délicieuse et ne manquai pas d’en donner une part à mon alter ego, le sergent Durand. Au moment où je m’apprêtai à dormir devant un bon feu, on m’apprend qu’une de nos cantinières, Louise, est sur le point d’accoucher et souffre beaucoup. Tout le régiment s’émeut et s’ingénie pour secourir cette malheureuse femme qui se trouve sans nourriture, sans un abri, sous ce ciel de glace. Notre colonel (Romme) donne l’exemple. Nos chirurgiens, n’ayant plus leurs paniers d’ambulance, abandonnés à Smolensk, faute de moyens de transport, reçoivent des mains de tous des chemises, des mouchoirs, tout ce qu’on peut donner. J’avais remarqué près de nous un parc d’artillerie appartenant au corps du maréchal duc de Bellune [Victor]. J’y courus, et, m’emparant d’une couverture placée sur le dos d’un cheval, je revins à toutes jambes la porter à Louise. J’avais commis une mauvaise action, mais je savais que Dieu me la pardonnerait en faveur du motif. J’arrivai au moment où notre cantinière mettait au monde, sous un vieux chêne un enfant mâle bien constitué, que je rencontrai en 1818, enfant de troupe dans la légion de l’Aube. Ainsi notre brave Louise donna un défenseur de plus à la Patrie dans l’un des moments les plus critiques où se soient trouvés les débris de la Grande Armée. Le maréchal distribua à tous, et particulièrement aux chirurgiens, des éloges pour notre généreuse conduite.

Le 28 novembre, un peu avant le jour, nous sortons du bois et prenons notre rang de bataille. Les boulets russes commencent à tomber sur nous, l’action s’engage, et, chose étrange, nous battons les russes en leur prenant du canon et des prisonniers. Le soir nous marchons vers les ponts, en colonne. L’Empereur était déjà sur l’autre rive, où l’ennemi avait été également repoussé.

Le 29 novembre nous nous présentons à l’entrée des ponts, et j’ai vu, à ce moment, de mes yeux vu, un spectacle d’une telle horreur, qu’après cinquante ans, ma plume peut encore à peine le reproduire. Une masse de malheureux, officiers et soldats de toutes armes blessés, employés, femmes, enfants, en proie au froid, à la faim, auraient pu passer, la veille, sans encombre, mais rien n’avait pu les arracher des feux autour desquels ils reprenaient un peu de vie. Ils se pressaient maintenant pour franchir les ponts. Aux abords de ceux-ci les cadavres de ceux de cette lamentable foule qui avaient déjà succombé pendant la nuit avaient étaient foulés aux pieds par la cavalerie et l’artillerie. On voyait des têtes, des bras, des jambes épars, une boue sanglante !!

Au moment où nous approchions, tous ceux qui avaient conservé un peu de force morale voulaient passer dans nos rangs, mais nos chefs, prévoyant ce qui arriverait si nous cédions à un sentiment d’humanité portèrent toute leur attention à sauver d’abord tout ce qui était resté groupé autour du drapeau, notre salut était au bout de nos baïonnettes. A l’instant où notre colonne longeait de très près cette masse de victimes, je m’entends appeler par mon nom et je vis dans cette triste cohue la femme d’un sous-officier du régiment, tenant dans ses bras son enfant qui se mourait.  Cette vue me procura l’impression la plus atroce que j’ai jamais pu ressentir, j’aurai toujours devant les yeux l’expression du visage de cette mère aux regards éperdus et suppliants. Mais mon devoir de soldat, tout en me déchirant le cœur passa avant tout sentiment de commisération. En toute autre circonstance j’aurais donné ma vie pour sauver cette femme et son enfant. Que dieu me juge !!! Tous ces malheureux restèrent au pouvoir des Russes.

A l’entrée du pont, deux chevaux encombrant le passage, des cris « Qu’on les jette à l’eau ! » se font entendre. Ayant appris qu’ils appartenaient à des officiers supérieurs, nous n’en fîmes rien, mais les pauvres bêtes furent poussées à coups de baïonnette. Peu après, mon capitaine m’ordonne de prendre la place du guide de gauche qui venait de recevoir un biscaïen dans la cuisse. Pour passer de ma place de sous-officier de remplacement, à la queue de la compagnie, je me mis à courir. Un des aides-de-camp du général Gérard, croyant que je fuyais, me cria : « Où allez-vous ? » et en même temps m’appliqua un vigoureux soufflet. Aussi prompt que lui je le couche en joue, mais plus promptement encore je relève mon arme, comprenant sa méprise. Nous voilà enfin sur le pont, le tablier avait fléchi d’un côté. Nous marchions sur une pente très inclinée, plusieurs tombèrent à l’eau. J’en vis passer sur d’énormes glaçons, tâchant d’atteindre l’autre rive, entre autre un officier qui disparut dans les flots par suite du choc d’un autre glaçon ; quelques-uns, néanmoins furent plus heureux.

Le maréchal [sans doute Davout] était au bout du pont, donnant la direction à chacun des débris qui débouchait sur l’autre rive. Un officier d’état-major nous indiqua la position à occuper. Avec beaucoup de peine nous allumons du feu, et, comme tant d’autres fois, nous faisons l’appel des manquants, envoyant à nos braves camarades perdus pour toujours nos regrets et nos souvenirs. J’allai ensuite trouver le colonel pour lu parler du soufflet que j’avais reçu. Il en était déjà informé et m’envoya, conduit par un adjudant-major, près de l’aide-de-camp qui, après m’avoir témoigné tous ses regrets, me serra la main en me disant : « Oublions, mon vieux camarade, et serrons les rangs, car nous en aurons besoin demain. »

Cette nuit du 29 au 30 novembre fut bien cruelle pour nous. Notre position était à peu près parallèle à la Bérézina et nous avions la garde d’une partie des prisonniers faits dans la journée du 28. Vers minuit le froid augmente. Nos prisonniers meurent ou s’échappent, notre petit nombre nous empêchant de les maintenir. Nos feux, allumés sur la neige, descendent jusqu’au sable et se trouvent comme au fond d’un puits, le ciel, sombre jusqu’à ce moment, s’éclaircit, et le vent glacé du nord se met à souffler. Il soulève au fond de nos torus des parcelles brûlantes de sable qui voltigent jusqu’à nos yeux comme des paillettes argentés. Au matin, beaucoup d’entre nous étaient aveugles. Ceux que ce sable brûlant avait épargné conduisaient leurs camarades frappés de cécité. Pour ma part, n’ayant été que faiblement touché, j’étais le conducteur d’un adjudant-major, M. Rougeant.

Deux jours après, tous avaient recouvré la vue. »

Capitaine Vincent BERTRAND, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815….», A la Librairie des Deux Empires, 1998, pp.151-157). L’auteur était à cette époque sergent dans les rangs du 7ème régiment d’infanterie légère, lui-même faisant partie du 1er corps (Maréchal Davout).

 

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( 24 juin, 2019 )

Une écrite de Paris, par J. Hobhouse…

Hobhouse1« Paris, juin 1815.

« Le Moniteur du 17 est rempli par le rapport du duc de Vicence [général de Caulaincourt], qui contient un manifeste contre la conduite des alliés, accompagné de documents que la Chambre des représentants avait paru demander dans son adresse à l’Empereur , et qui tendent à prouver que Napoléon a fait tout ce qui était en son pouvoir pour conserver la paix en Europe, -qu’il avait enfin été forcé à faire une guerre déjà commencée par l’ennemi, et qui exigeait sa présence aux armées.» Les Anglais, dit le duc, les Prussiens, les Autrichiens sont en ligne; les Russes sont en pleine marche ; la tête de leur première colonne  a passé à Nuremberg le 19 mai, et est maintenant sur les bords du Rhin. L’empereur de Russie et le roi de Prusse ont quitté Vienne le 26 mai, et l’empereur d’Autriche le 27. Ces souverains sont maintenant à la tête de leurs armées, et votre Majesté est encore à Paris. Sire, tout délai ultérieur compromettrait les  intérêts de la patrie. »

Je présume bien que ni en France, ni en Angleterre, Napoléon ne manquera pas d’excuse pour avoir porté le premier coup, à moins que M. Grattan ne prétende qu’il eut dû se laisser saigner sans résistance. Le Moniteur contient un petit bulletin daté de Charleroi le 15 juin, à neuf heures du soir, et conçu en ces termes : « L’armée a forcé le passage de la Sambre près Charleroi, et chassé  les avant-postes à mi-chemin de Charleroi à Namur et de Charleroi à Bruxelles. Nous avons fait quinze cents prisonniers et pris six pièces de canon. Quatre régiments ont été taillés en pièces. L’armée de l’Empereur a peu souffert, mais il a fait une perte sensible par la mort du général Letort, son aide-de-camp , qui fut tué sur les hauteurs de Fleurus en conduisant une charge de cavalerie. L’enthousiasme des habitants de Charleroi et des autres pays que nous traversons ne saurait se décrire. »

Le journal du 18 donne enfin le détail officiel de ce premier combat et la proclamation de l’Empereur à son armée, datée d’Avesnes le 14 juin. Elle est modelée sur toutes les autres. Il dit à ses soldats qu’il leur parle le jour anniversaire de Marengo et de Friedland. Une dépêche du maréchal Suchet annonce l’affaire de Montmélian.

Dans une lettre du 16, l’Empereur a écrit de sa propre main: « Letort va mieux. » Les Français savent apprécier cette sollicitude. Dans la Chambre des pairs il y a eu le 16 une chaude discussion au sujet du règlement intérieur. Ce corps commence à prendre une attitude indépendante; et le comte de Pontécoulant dit que, s’il ne voulait pas être insignifiant, il fallait se résoudre à déplaire souvent. Le rapport du duc d’Otrante a été lu aux deux Chambres. Il offre un tableau peu flatteur et peu flatté de la situation de l’Empire, et porte le cachet de la vérité qui, il faut l’avouer, est empreint sur tous les actes publics du ministère impérial; les institutions anglaises y sont citées souvent pour justifier la suspension des lois constitutionnelles et la restriction des abus de la presse; mais le ministre avoue avec candeur que jusqu’ici la liberté individuelle n’a pas été suffisamment garantie contre les efforts de l’autorité ; que des divers ordres et mesures qu’elle se croit autorisée à employer contre les individus suspects, « il résulte une inquiétude générale y dit-il, un mécontentement secret, un affaiblissement actuel et progressif du pouvoir; car le pouvoir ne commande pas toujours l’obéissance; l’obéissance au contraire est la mesure et la limite du pouvoir: elle résulte , chez tous les peuples civilisés, du consentement national.  Lorsqu’un ministre ose tenir un tel langage à son souverain, et le faire retentir aux oreilles de la Nation, l’établissement du despotisme n’est certainement pas ce qu’on a le plus à craindre. Dans la séance du 16 de la Chambre des représentans, après la lecture du rapport du duc de Vicence, faite par M. Boulay de la Meurthe, conseiller d’état, il s’éleva une vive discussion sur la proposition faite par M. Jay, pour qu’à l’avenir les rapports des ministres fussent adressés à la Chambre, et pour qu’ils fussent prêts à répondre aux questions qui pourraient leur être faites par les députés. M. Roy alla jusqu’à proposer que, comme le rapport du ministre avertissait que la guerre était inévitable, cette communication, d’après l’article 50 de la constitution de l’an 8, qui porte, que « toute déclaration de guerre sera proposée, discutée, décrétée et promulguée comme une loi », soit renvoyée à un comité spécial. Cette proposition fut combattue par plusieurs membres, et surtout par le général Sébastiani ; la proposition que fit ce général, de déférer la question importante de la méthode à suivre-dans les relations entre le Corps législatif et le pouvoir exécutif, à une commission spéciale, fut adoptée à l’unanimité. M. Pouilly annonça l’intention de proposer que le Gouvernement communiquât les actes en vertu desquels certains départements de l’Empire étaient mis hors de l’action de la constitution, et que ces actes fussent discutés. Le rapport du ministre de la police a donné lieu à une discussion sur la nécessité de prendre des mesures pour réduire les insurgés. M. Dumolard proposa une commission de neuf membres à cet effet; mais on s’y opposa parce que ce serait prendre l’initiative que la constitution donne au Gouvernement. M. Barrère dit cependant que les circonstances avaient démontré, de la manière la plus péremptoire, la nécessité-de deux initiatives; l’une pour le pouvoir exécutif, l’autre pour le législatif. La proposition de M. Dumolard fut rejetée, et la Chambre passa à l’ordre du jour. Le même Moniteur contient en six lignes la nouvelle suivante cachée dans un coin de colonne:

Derrière Ligny, le 16 juin, à 8 heures et demie du soir.

« L’Empereur vient de remporter une victoire complète sur les armées prussienne et anglaise, réunies sous les ordres du duc de Wellington  et du maréchal Blücher. L’armée débouche en ce moment par le village de Ligny, en face de Fleurus, à la poursuite de l’ennemi. » « 

(J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.358-362)

 

 

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( 23 juin, 2019 )

Enlever l’Empereur (juin 1815) ?

Napoléon le Grand2Le colonel de Rumigny rejoint Paris dans l’espoir que la lutte va continuer, malgré la défaite de Waterloo.

J’allais donc galopant et pensant tristement, lorsque, dans la forêt de Villers-Cotterêts, je vis venir une voiture à quatre chevaux de poste avec un courrier en avant.

— Arrêtez, arrêtez ! me cria-t-on.

Je m’approchai de la voiture et je vis le général Sébastiani.

— Quelles nouvelles ? me dit-il.

— Mon général, je vais annoncer à l’Empereur que le maréchal Grouchy…

— Mon cher colonel, me répondit-il, l’Empereur a abdiqué. Il n’est plus à Paris. Mais allez au ministère de la Guerre, dites au prince d’Eckmühl [Davout] que vous m’avez rencontré et que je vais faire diligence pour arrêter l’ennemi et parlementer. Vous rencontrerez aujourd’hui, ajoute-t-il, le général La Fayette et Benjamin Constant, qui me suivent dans le même but.

Ces deux noms m’étaient antipathiques, et je dis au général :

— Mon général, il vaut mieux se battre que de négocier ; et on ne vous recevra pas, j’en suis certain.

Je continuai encore plus tristement ma route. A quelques lieues, La Fayette me fit appeler par son domestique, je ne répondis rien et en fis de même à Benjamin Constant, sauf un : « Va te faire f… » que je lui lâchai en passant.

J’arrivai enfin à Paris, où j’appris que l’Empereur était à la Malmaison, et qu’il me serait impossible d’aller le trouver parce qu’on le gardait à vue. Je me rendis donc au ministère de la Guerre et, pendant que je rendais compte au prince d’Eckmühl de ma mission, j’appris que le général Gérard avait réussi à passer à travers les ennemis et que, porté sur son fourgon, défendu par ses braves aides de camp, Perron, Lafontaine, Gérard, etc., et son escorte, il était arrivé à Paris. Cette nouvelle fut pour moi un premier sujet de consolation, car je lui étais fort attaché et je l’avais pleuré du fond de l’âme.

Pendant que j’étais dans le cabinet du ministre, on annonça le maréchal Oudinot. La conversation suivante s’établit. M. Guérier, secrétaire du maréchal, était présent.

— Mon cher maréchal, dit Oudinot, je viens te demander un commandement, car dans l’état des choses tout le monde se doit à son pays.

Le maréchal Davout l’interrompit brusquement en lui disant :

— Ah ! pour cela, c’est impossible. Qui diable veux-tu qui ait confiance en toi aujourd’hui, après ta conduite en 1814 ? La seule chose que je puisse faire est de te donner un commandement entre le village de Meudon et Paris.

— Je te remercie, dit Oudinot.

Et il s’en alla, pendant que le ministre, se tournant vers nous, expliqua :

— Où diable a-t-il la tête ! Personne ne se fierait à lui !

Je me rendis chez le général Gérard, qui était rue de Buffant, chez M. Duroux, son ami. Je le revis en état passable, mais souffrant beaucoup. Il causa de la mission qu’il m’avait donnée, et depuis nous en parlâmes souvent. Je n’ai jamais voulu rien publier pendant la controverse qui s’est établie en 1821 et 1822, au sujet du maréchal Grouchy. Il avait été plein de bonté pour moi en plusieurs occasions. Je pensais que les faits que j’écris ici intéresseraient surtout la postérité, et je ne voulais pas ajouter à l’âcreté des écrivains de l’époque. L’officier au carrick noisette dont parle Dismée, c’était moi.

J’étais, lors de ce débat, aide de camp de Mgr le duc d’Orléans, et, par conséquent, tenu à une neutralité silencieuse. Il m’eût été pénible de dire au maréchal Grouchy (qui était, je le répète, un homme d’honneur et un brave officier, commandant parfaitement, sous les ordres de l’Empereur, un corps de cavalerie) : « Vous êtes incapable de commander en chef, vous avez perdu la France ! » Je me suis donc abstenu. Le général Gérard lui-même m’a approuvé !

Vers la fin des Cent-Jours, les nouvelles les plus absurdes étaient répandues à profusion. Quand l’ennemi s’avança de tous les points de nos frontières de terre, le maréchal Davout et les membres du gouvernement provisoire n’offraient pas à l’armée, dans leur association hybride, une garantie suffisante pour que les troupes sentissent renaître confiance et ardeur guerrière.

Quelques colonels formèrent alors le projet d’enlever l’Empereur à la Malmaison. Il y eut plusieurs réunions auxquelles j’assistai. L’avis des plus énergiques était : 1° d’aller à la Malmaison, de saisir le général Becker qui avait la charge de garder l’Empereur ; 2° de se porter à la hâte, après avoir enlevé l’Empereur, sur la Chambre, de la jeter à la porte ; ensuite, de marcher à l’ennemi et de le battre pendant qu’il était en pleine sécurité.

La question de ce que l’on pouvait faire contre les ennemis nombreux qui s’avançaient inquiétait un peu, mais on pensait, et avec raison, que les absurdes idées de la Chambre et le peu d’énergie des membres du gouvernement provisoire allaient nous livrer pieds et poings liés aux Alliés, sans qu’ils voulussent rien entendre en voyant ce qui se passait chez nous. Il y avait une grande division dans les opinions des officiers qui se trouvaient réunis, et le complot avorta. L’âme du complot était Lalon, officier supérieur, qui me fit ses adieux et se brûla la cervelle quelque temps après.

Le maréchal Davout me donna alors un commandement du côté de La Villette. Parmi les hommes que j’avais à commander, se trouvaient 1 800 fédérés, qui étaient assez ardents, mais point disciplinés. Je fis peu de chose, bien que nous ayons tiraillé pendant quelques jours contre les Prussiens. Ceux-ci avaient commis la faute de se séparer, et un corps de 30 000 hommes s’était mis en marche sur Versailles.

Un conseil de guerre eut lieu à La Villette, où le maréchal Davout avait son quartier général. Il fut convenu que les troupes campées en avant de Montrouge sous les ordres du général Exelmans se porteraient sur Sèvres et attaqueraient les Prussiens. 12 000 hommes de la Garde devaient former la tête de la colonne qui partirait par le vieux Neuilly pour marcher sur Saint-Germain, le reste de l’armée devait suivre et menacer la gauche des ennemis. Le maréchal Davout me donna ordre de me rendre auprès des officiers ayant la direction du corps du général Gérard blessé, hors d’état encore de monter à cheval. J’allai à Montrouge et je suivis les troupes lorsqu’elles furent en marche.

Le général Exelmans faisait l’avant-garde avec la cavalerie. Il rencontra les Prussiens à Sèvres, les culbuta et arriva à Versailles, où un régiment de hussards de Brandebourg fut obligé de mettre bas les armes. La grille de Versailles qui barre la route de Saint-Germain se trouva fermée, de telle sorte que le régiment ennemi ne put se frayer un passage. Le reste de l’armée ne bougea plus. Naturellement, on fit passer les hussards et les prisonniers prussiens par le boulevard, où tous les Parisiens purent les voir. Ce petit succès enflamma l’ardeur de quelques gardes nationaux, mais il était trop tard ; la nation n’avait plus de chef, les discours de quelques députés jetaient le découragement et cela ne conduisait à rien. Les Alliés commençaient alors à entourer Paris et à couvrir de flots de troupes nos provinces les plus guerrières. La Vendée appelait les princes de la famille royale, et beaucoup de gens étaient fatigués des alarmes et des excitations des mois précédents.

Les vociférations des fédérés inquiétaient le grand nombre. Quant au prestige impérial, il restait affaibli : Napoléon, quelque grand qu’il fût, venait d’être vaincu deux fois, en 1814 et 1815. Les idées constitutionnelles avaient fait des progrès, tout concourait à annihiler nos forces combattantes. Nous étions encore plus de 70 000 vigoureux soldats, mais nos chefs n’avaient nullement la volonté de s’ensevelir sous les ruines de l’Empire. Par conséquent, aucun d’entre eux n’avait l’enthousiasme nécessaire pour entraîner les armées.

La capitulation de Paris se traita d’une étrange façon. On envoya, du quartier général situé à Montrouge, une députation qui se rendit à Meudon. Je la rencontrai en revenant des postes établis en avant d’Issy. M. Bourgeois, chef aux Affaires étrangères, me dit :

— Venez avec nous, nous aurons besoin de vous pour rapporter les nouvelles.

Mais au bas de la côte d’Issy, les Prussiens refusèrent de me laisser passer parce que j’étais à cheval, et je revins vers les postes de l’ancienne division Vichery. Des Gardes nationaux se ruèrent sur moi en me voyant revenir des postes prussiens, et peu s’en fallut que je ne fusse fusillé par eux. Heureusement, des grenadiers du 30e de ligne vinrent à mon secours, arrêtant la fureur de ces hommes sans frein ni discipline. A leur tour, ils furent heureux que j’intercédasse pour eux, car un sergent du 30e voulait les tuer sans miséricorde.

Quelques jours après, j’étais près du général Gérard, qui se rendait à Orléans avec l’armée du maréchal Davout. On s’arrêta à Savigny, où un grand nombre de généraux se trouvaient réunis. Il y eut une espèce de conseil, dans lequel on convint qu’il serait utile de faire une démarche en faveur du duc d’Orléans, alors en Angleterre. L’armée craignait Louis XVIII. Elle pensait que jamais ce monarque ne pardonnerait ce qui s’était passé au retour de l’Ile d’Elbe, qu’enfin les troupes seraient très mal traitées sous son règne.

A la suite du conseil, le général Gérard me fit appeler en présence des généraux Fresgnet, Pajol, Exelmans, Vichery et quelques autres. Le maréchal Davout me donna l’ordre de me rendre à Paris et de remettre au duc d’Otrante [Fouché] la lettre collective qu’on me confiait. En outre, j’avais ordre d’aller voir le duc de Vicence [Caulaincourt] et de m’entendre avec lui.

Je pris à la poste de Savigny un bidet – bien fatigué, mais allant un peu – et je m’acheminai sur Paris avec un postillon. A peine hors du village, le postillon effrayé me déclara qu’il n’irait pas plus loin, parce que les cosaques s’avançaient et qu’il serait gardé prisonnier. Je continuai donc mon chemin seul, et effectivement, à deux lieues, je fus arrêté par deux cosaques qui voulurent d’abord me désarmer, mais je tirai mon sabre et j’allais me mettre en défense lorsqu’un officier russe arriva au galop. Après quelques mots d’explication, il me donna un de ses hommes pour m’accompagner jusqu’à la barrière. Je me remis au galop et, soit que le cheval du cosaque fût fatigué, ou qu’il eût peur de s’éloigner de son poste, il me laissa gagner de l’avance et j’arrivai seul à Paris.

J’allai d’abord chez le duc de Vicence. Il était aux Tuileries, dans l’appartement qui donnait sur le quai, au bout de la galerie de Diane. Il lut attentivement la lettre dont j’étais porteur, et, après quelques mots d’entretien, il m’envoya au duc d’Otrante. Je trouvai ce ministre quai Malaquais, à l’ancien hôtel de la Police. Il était fort tard dans la nuit. Le duc me parla de la lettre dont j’étais porteur et me dit que les difficultés seraient énormes, que les Alliés voulaient purement et simplement rétablir Louis XVIII comme il était en 1814, qu’une nouvelle proposition entraverait les choses et qu’il me donnerait une réponse le lendemain.

Je me retirai. Le lendemain, lorsque je revins, il me dit d’attendre. La journée se passa, et lorsque je voulus avoir un ordre pour retourner au quartier général, il me dit que c’était inutile, qu’il fallait que je restasse à Paris, que d’ailleurs il ne me donnerait pas de passeport.

Cette réponse me mit en fureur ; et je le lui témoignais, lorsqu’il me dit tranquillement :

— Mon cher colonel, je partage toutes les pensées des généraux ; mais il y a force majeure, je l’ai fait dire au prince d’Eckmühl [Davout] et aux autres officiers de l’armée.

Je lui représentai que si je restais à Paris pendant que l’armée était à Orléans et sur la rive gauche de la Loire, j’aurais l’air d’être un déserteur. Alors il me dit :

— Revenez dans deux jours, vous aurez un passeport.

J’étais à Paris, lorsque je rencontrai La Bédoyère, avec qui j’étais lié depuis la campagne de 1813. Il était en cabriolet.

Je l’arrêtai et lui parlai de l’imprudence qu’il commettait en ne partant pas ; qu’il n’y avait pour lui qu’un lieu de sûreté et qu’il devait gagner l’Amérique. Il me dit qu’on ne le prendrait pas et que, d’ailleurs, on n’oserait pas le mettre à mort.

J’eus beau l’engager à montrer de la prudence, je n’en pus rien obtenir et je le quittai, bien convaincu qu’il lui arriverait malheur.

Ma conviction n’était, hélas ! que trop fondée. [La Bédoyère sera fusillé le 19 août suivant]

J’ai connu peu d’officiers plus braves, de plus d’entrain à l’armée, d’un plus brillant courage. Je l’accompagnais à la bataille de Bautzen lorsqu’il commandait le 112e de ligne ; je lui apportai l’ordre du général Gérard de reprendre la position que le maréchal Oudinot abandonnait, avec tout son corps d’armée. Cette position, qui était sur le flanc droit de notre division Gérard, était occupée par une division de grenadiers russes. Le maréchal Oudinot l’avait évacuée malgré les plus vives instances du général Gérard, qui bouillonnait de colère, parce que de là pouvait dépendre le non-succès de la bataille. Lorsque j’apportai l’ordre à La Bédoyère, il me dit :

— Diable, ce sera rude !

— Oui, mais le général m’a chargé de vous dire que, dussions-nous y périr, il faut l’enlever.

— Alors, allons ! Par division à droite, à distance de peloton, serrez la colonne ! cria-t-il ; et ensuite : en avant marche !

Jamais mouvement ne fut plus beau, et le 112e aborda les Russes la baïonnette croisée, nous eûmes la gloire d’enlever cette rude position, et je vis le capitaine de grenadiers du 1er bataillon du 112e abattre de son épée l’officier russe qui était devant lui.

Chacun de nous croisa le fer avec les Russes. La Bédoyère fut admirable. Lorsque l’occupation de la position fut assurée, je courus vers le général Gérard, qui était à quelques pas de nous.

Pauvre La Bédoyère ! Que n’est-il tombé là !

 

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( 9 juin, 2019 )

1813. Récit d’un membre du Service de Santé…

Durant la campagne de 1813, Louis-Vivant Lagneau (1781-1867), était chirurgien-major dans un régiment de fusiliers-grenadiers. Cela semble le contrarier. Dans son « Journal » il ajoute : « … bien que j’eusse dû être au 1er de grenadiers à pied, comme le plus ancien du grade de chirurgien-major dans la Garde. Dudangeon qui m’était titulaire étant mort en Russie. » Lagneau précise : « Mais je fus privé de cet avancement, assez médiocre d’ailleurs, puisque mon grade et mes prérogatives étaient absolument les mêmes, et cela par le général Friant, qui mit au 1er régiment un chirurgien-major de la ligne nommé Colasse, qui l’avait soigné de la blessure qu’il avait reçue à Witepsk. Je dus me conformer à cet ordre. Voici un extrait de son témoignage.

« Les hommes destinés à remplir notre cadre sont déjà en partie réunis à la caserne de Courbevoie. L’organisation de mon régiment est assez longue ; car on nous envoie beaucoup de conscrits des levées non-appelées des années antérieures, mais il y a encore un choix à faire ».

Transportons-nous au 18 octobre 1813 : « Deuxième bataille de Leipzig, plus meurtrière encore. Les corps d’armée divers se rapprochent de Napoléon et, suivis de fortes arrière-gardes, ne cèdent le terrain que pied à pied après avoir fait subir aux Alliés des pertes très sensibles. C’est dans une de ces affaires très chaudes que le Prince de Hesse-Hombourg est blessé à Dölzig. A Probstheida, l’ennemi  perd dans de furieuses et nombreuses attaques 1 200 hommes, foudroyés presque tous par l’artillerie de la Garde (Drouot) qui les repousse trois fois de suite, aidée pourtant par l’infanterie, trop réduite, hélas !

A droite Blücher et Bernadotte,  à gauche Schwartzenberg avec les Autrichiens et les Russes. L’ennemi nous attaque de tous côtés, nous resserrant progressivement et cette deuxième journée de la bataille de Leipzig, nommée « la bataille des Géants », se termine le soir tard encore, par une effroyable canonnade de 2 000 pièces d’artillerie, tant françaises qu’étrangères. On n’y voyait plus clair qu’on tirait encore sans faire perdre un pouce de terrain à nos braves soldats. Les deux armées étaient harassées et dans un état d’épuisement prodigieux, bien facile à comprendre. Retraite à travers Leipzig, du 18 au 19 octobre. Ma brigade, qui était restée avec le quartier-général, eut beaucoup de peine à franchir la ville. D’abord suivant la promenade qui la borde au-dehors, j’eus l’imprudence d’entrer pour essayer de traverser la cité, mais l’encombrement était le même qu’en dehors des remparts.

Nous vîmes là, sur la place, Napoléon dire adieu au bon et vénérable roi de Saxe, qui resta là avec sa Garde (elle avait des uniformes rouges) qui lui était restée fidèle, ce que n’avait pas fait sa division attachée au corps de Reynier, car elle avait déserté pendant cette dernière bataille et avait immédiatement retourné ses canons contre nous. C’était le général Tilman qui la commandait. Je ressortis de la ville par où j’étais entré, avec mon collègue Mondon, chirurgien de la Garde. Dieu sait comment j’ai pu m’en tirer, à travers des troupes de différentes nations, de différentes armes, de nombreux bagages, cantinières, etc.

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Enfin, j’arrive, non sans grand peine, au pont de pierre ;, situé un peu au bas de la ville et le passe heureusement, pendant que les Russes , qui sont en amont, tirent sur le pont et sur ceux qui passent l’Elster, très encaissée sur ce point, à bords taillés à pied. Ce fut là que le brave Poniatowski, qui s’était si bien conduit pendant cette triste campagne, étant blessé au bras gauche, se noya en voulant passer cette fatale rivière, qui n’est pourtant presque pas plus large que la Nièvre. Nos troupes résistent tant qu’elles peuvent avec une bravoure extraordinaire et font subir d’énormes pertes au corps de Sacken et de Langeron, dans le faubourg de Halle. Napoléon traverse le pont et va plus loin assister au défilé de l’armée.  Schwarzenberg et Bülow sont aussi fort maltraités à l’est et au sud de Leipzig. Tout allait encore passablement pour l’exécution de notre retraite ; malgré ce grand désordre, lorsque le pont, qu’avait fait miner le colonel Montfort sauta avec fracas, par l’erreur d’un caporal de sapeurs qui en était chargé, il est vrai, mais qui ne devait mettre le feu à la mine que lorsqu’il verrait l’ennemi se présenter pour passer ce pont. Il avait vu des Prussiens de Blücher mêlés à nos soldats qui étaient en retraite et il avait mis le feu aux poudres. Cette explosion prématurée de la mine préparée pour la destruction du pont de Leipzig me rappelle que j’y ai couru quelque danger d’être pris encore, car si je n’étais parvenu, en me poussant à travers les troupes qui en prenaient la direction dans le plus grand désordre et qui juraient et résistaient à la pression qu’exerçaient nos chevaux sur cette masse, si je n’avais pas un peu brusqué tout ce qui m’entourait, sans aucun doute je serais resté sur la promenade où toutes les troupes étaient si entassées, et j’aurais été fait prisonnier comme tant d’autres.

Heureusement je passai le pont, un petit quart d’heure avant qu’on le fit sauter. J’avais, bien entendu, mis pied à terre et conduisais mon cheval par la bride sur le côté droit, très près du parapet, le milieu étant embarrassé par l’artillerie et de l’infanterie.

J’arrivais sain et sauf à l’autre rive, malgré la fusillade des tirailleurs russes, qui nous canardaient des hauteurs où ils étaient sur notre gauche. Il y avait encore 20 000 hommes en arrière. Beaucoup passèrent la rivière en se jetant à l’eau où bon nombre périrent, comme la maréchal Poniatowski, le reste fut pris et entre autres les généraux Reynier et Lauriston.

Ces jours d’horribles batailles coûtent à notre armée 60 000 hommes y compris les prisonniers [selon A. Pigeard. Pertes françaises : 16 octobre : 20 000 tués et blessés ; 18 octobre : 50 000]. L’ennemi en a perdu autant, mais par la fusillade et le canon [selon le même auteur. Pertes alliées : 16 octobre : 30 000 tués et blessés ; 18 octobre : 60 000].

19 et 20 octobre. Nous nous retirons en passant autour de Lützen.

Le 21, nous passons la Saale à Weissenfeld. Nos soldats se débandent comme en Russie, la cavalerie ennemie en prend beaucoup, dont elle fait trophée comme des hommes pris sur le champ de bataille. Mon corps et notre division de la Jeune Garde sont sous les ordres du maréchal Oudinot. Le général Bertrand force le passage à Kossen, où les Autrichiens l’attendaient.

Le 23 octobre, nous sommes à Erfurt. Il fait froid et la terre est couverte de neige. Nous nous y reposons pendant trois jours. On se réorganise un peu, mais l’ennemi avançant en masses profondes, il faut songer à suivre notre chemin. Départ de Murat pour l’armée de Naples. L’armée bavaroise, dont les alliés ont enfin obtenu la défection, se trouve placée à cheval sur la route de Mayence, avec 60 000 hommes, tant Bavarois qu’autrichiens. Oudinot, Mortier et nos divisions de Jeune Garde soutiennent les efforts de Blücher à notre arrière-garde. Nous traversons heureusement les défilés de Thuringe. Nous n’avons plus que 70 000 hommes armés, tout le reste suit en traînards et nous gêne fort.

Le 26 octobre, nous sommes à Vacha, le 27 à Hunnfeld, le 28 à Schlütern.

30 octobre. On avait appris dès la veille que les Austro-Hongrois nous barraient le passage. Nous sommes réduits alors, par la désertion croissant à chaque instant, à 45 000 combattants. Nous partons de Panselbold, sur la route de Hanau, avec le tiers de nos soldats, Napoléon ne voulant pas attendre les corps éloignés. Vu le danger de la position, il faut forcer le passage. De Wrède a 52 000 hommes présents, le reste de son armée s’étant dirigé sur Würtzbourg. Les Austro-Bavarois sont mis dans une grande déroute par nos troupes et surtout pas la Garde et son artillerie, qui, un moment attaquée de front par toute la cavalerie ennemie, est préservée par les canonniers eux-mêmes, que Drouot, le brave, a postés en avant de son front, faisant feu avec leurs carabines, ce qui donne le temps à notre infanterie de venir la dégager.

(Louis-Vivant LAGNEAU, « Journal d’un chirurgien de la Grande Armée, 1803-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », LCV Services, 2000, p.159 et pp.169-172).

 

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( 29 mai, 2019 )

« MÉMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (3 et fin)

Un bivouac de fortune (Russie, 1812)...

« Nous étions serrés de bien près par les Russes, écrit notre mémorialiste. Ils étaient au moins quarante contre un français. Nous n’avions pas un moment de repos ni jour ni nuit, à tout bout de champ et de toute part, nous étions attaqués. Nous étions d’autant plus exposés que dans l’espoir de se ravitailler plus facilement, l’Escadron sacré s’était divisé en trois colonnes. On arriva enfin devant un fleuve inconnu que l’on traversa sur la glace. C’était le Niémen. Peu après on entrait dans Tilsitt, la première ville de Prusse sur la frontière. Nos malheureux soldats crurent un moment à la fin de leurs tourments. Mais la ville étant à peu près déserte, il était presque impossible d’y trouver des vivres. Elle offrait au moins des abris et comment ne pas apprécier cet avantage après tant de nuits passées sous un ciel de glace ? Mais le répit fut de courte durée. Les Russes ne s’étaient pas arrêtés à la limite de leur empire, ils continuaient de talonner les Français. Il fallut donc repartir dès le lendemain. Après une journée très pénible, on parvint à Insterburg. La nuit tombait, les hommes épuisés de fatigue mouraient de faim ; mais comment songer au repos quand l’ennemi est tout près  « le besoin rend l’homme intelligent et rêveur », dit sentencieusement Michel Guerre. On eut recours à un stratagème qui, s’il n’est pas imaginé de toute pièce, révèle dans quel degré d’hébétude étaient tombés ces malheureux. La colonne remorquait toujours le colonel russe dont nous avons raconté plus haut la capture. On offrit au prisonnier à brève échéance sa liberté s’il consentait à rendre un service qu’on allait lui expliquer. Au mot de « liberté », le colonel ouvrit de grands yeux, déclara qu’il était prêt à tout faire, sauf ce qui serait contre l’honneur. Il avait sans doute de l’honneur une conception toute particulière. De fait, il accepta d’écrire, sous la dictée des Français, une lettre au général commandant l’armée russe. Dans cette lettre, soi-disant confidentielle, le colonel prévenait ce général qu’un fort corps d’armée français, formé de trois colonnes, allait se jeter sur lui, que, s’il voulait éviter un désastre, il devait au plus vite imprimer à ses troupes un mouvement rétrograde. Le général lit cette lettre que lui apporte un émissaire censément secret ; il voit la signature et aussitôt il commande la retraite. Les Français en profitent pour prendre, sous de bons abris, quelques heures de repos, bourrer leurs chevaux de foin et d’avoine et se régaler eux-mêmes, à défaut de pain, de galettes d’avoine « que nous trouvâmes délicieuses », écrit Michel Guerre.

Au jour, on repartit dans la direction de Koenigsberg. En cours de route, on fut obligé de traverser sur la glace une rivière, la Pregel sans doute. La glace se rompit et il y eut beaucoup de victimes. Le passage était à peine effectué que les Russes arrivèrent sur la rive qu’on venait de quitter. A ce moment, un brouillard des plus épais, tel que l’on n’en voit guère que dans ces contrées, s’interpose, comme un écran, entre les deux armées. C’était une protection pour les nôtres. Mais, quand on apprit qu’à une lieue en amont se trouvait un pont, on ne se sentit plus en sûreté. Cent hommes des mieux montés furent dépêchés en toute hâte, pour le faire sauter. Michel Guerre, on pense bien, était de l’escouade. En rien de temps le pont fut miné et l’on allait  mettre le feu à la mèche lorsqu’un tumulte se produisit sur la rive opposée. Une colonne russe s’approchait. On ne la voyait pas à cause du brouillard, mais on l’entendait très distinctement. Du coup, on attendit pour allumer la mèche que les Russes, sans défiance, se fussent engagés sur le pont. L’opération faite, nos cavaliers sautèrent sur leurs chevaux et coururent se mettre en rangs pressés sur le pont. Au moment où les premiers de la colonne allaient déboucher sur l’autre rive, une formidable explosion se fit entendre. Le pont s’écroula entraînant dans sa ruine des milliers de Russes. Les survivants se crurent trahis. Pris de panique, ils se jetèrent dans une fuite éperdue. Notre petite troupe après cet exploit, se rendit à Koenigsberg où la colonne l’avait précédée. La ville aussi était déserte et sans approvisionnement au moins pour les hommes. On fouillait les maisons mais on n’y trouvait rien. En revanche, les chevaux eurent de bonnes rations. A l’entrée de la nuit des patrouilles sortirent pour inspecter les environs. Tout était dans le calme le plus profond, rien ne révélait la présence de l’ennemi, on pouvait compter, semble-t’il, sur une nuit tranquille.

Fin de l’extrait.

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( 19 mai, 2019 )

« MÉMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (2)

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Après bien des péripéties, Michel Guerre est enfin parvenu aux avant-postes de la colonne qu’il devait rejoindre. Il est reçu par toutes sortes de démonstrations sympathiques, tout le monde lui demande des nouvelles de l’Empereur, on le mène aussitôt auprès du général en chef. C’était le général Roguet. Michel Guerre lui tendit le pli dont il était chargé. Lecture faite, le général lui dit : « N’avez-vous pas fait de rencontre en chemin ? Vous êtes le quatrième exprès que l’on m’envoie. Que sont devenus les trois autres ? » Au même moment un coup de théâtre se produisit. Un jeune paysan russe se présente devant le général et lui parla ainsi : «  A la prière de mes parents je suis parti de chez moi pour m’enquérir d’un jeune soldat que nous avons hébergé hier soir. J’ai eu le grand chagrin de le trouver mort de froid ainsi que son cheval. Mon père m’avait bien recommandé, en cas de malheur, de le fouiller, de prendre ses papiers et de vous les apporter. Les voici. » La victime était justement une des trois estafettes qui avaient précédé Michel Guerre. Naturellement, le général fut ravi de récupérer des pièces qui étaient pour lui d’une réelle importance. Mais il ne discernait pas quel mobile avait poussé le soi-disant paysan à cette démarche. Et comme celui-ci se désolait à la pensée de la peine qu’éprouverait sa mère en apprenant la mort du malheureux courrier, il ne pût s’empêcher de lui dire : « Comment pourrait-elle si douloureusement s’affecter de la perte d’un inconnu qu’elle a à peine entrevu ? » – « Oh ! répondit le russe, c’est qu’il était le sauveur de mon frère ». On le pria de s’expliquer.

Il s’exécuta en ces termes. Il peut y avoir quelques mois, mon frère fut envoyé par notre baron celui de Varsovie pour lui remettre certains papiers. Sa mission remplie, il voulut assister à une revue des troupes françaises. Comme il était à se promener sur les bords de la Vistule, la fantaisie le prit de se baigner. A peine fut-il à l’eau qu’il fut pris dans un remous et disparut. Des cris, des appels au secours s’élevèrent de toute part sur les deux rives, mais personne ne bougeait. Alors, un soldat français se jeta dans le fleuve tout habillé. On le vit plonger, saisir le noyé, le ramener à la surface et bientôt après le déposer sur la berge. Puis, tout de suite, il se déroba aux ovations… Rentré en Russie, mon frère Héry, prit part à la campagne comme officier d’ordonnance de l’empereur Alexandre. Il y fut grièvement blessé et on le renvoya dans ses foyers. Pour lui procurer un asile plus sûr, le baron Brof, mon père et ma mère la baronne, abandonnant leur château aux horreurs de la guerre, le transportèrent dans une chaumière perdue au sommet d’une montagne presque inaccessible. C’est là que, hier soir, nous avons recueilli à demi-mort un soldat français égaré. Pendant qu’il soupait avec nous, de son lit, par la porte entrouverte de sa chambre, mon frère le vit et reconnut aussitôt son sauveur de Varsovie. Il n’osa rien dire sur le moment, mais le soldat parti, il raconta tout à mes parents. Ceux-ci, dans l’élan de leur reconnaissance, m’envoyèrent sur les traces de leur plus grand bienfaiteur. Vous savez le reste ». Écoutant ce récit, Michel Guerre, s’il eût été tant soit peu lettré, se serait écrié : Me, me adsum qui feci [« C’est moi, moi qui l’ai fait ! », Virgile, Énéide]. Il se contenta, dans sa simplicité, de murmurer à l’oreille d’un des aides de camp : « C’est de moi que veut parler ce jeune homme. J’ai bonne souvenance, en effet, d’avoir opéré le sauvetage qu’il raconte ». Le propos fut rapporté au général qui s’empressa de dire au Russe, tout en lui désignant Michel Guerre : « Mais le voilà celui dont vous déplorez la mort ». Nouveau coup de théâtre. Le pseudo-paysan reconnaît son hôte de la veille. Transporté de joie, il lui prend la main, la baise et d’une voix brisée par l’émotion, il lui dit : « Étranger de notre empire, va où le destin t’appelle, mes parents et moi nous ne cesserons de prier Dieu pour toi, pour qu’il te conserve au milieu des dangers de la guerre ». Cette belle scène de mélodrame se termine par des adieux touchants.

La noblesse du langage, la distinction des manières avaient trahi le gentilhomme sous son déguisement grossier. En partant, le jeune Russe avait laissé tomber un billet à l’adresse du général. C’était une supplique pour obtenir que le sauveur de son frère fût autorisé, en s’en revenant, de repasser dans la chaumière qui servait de refuge à l’officier blessé. Il eût été plus naturel, semble-t-il, qu’l fit sa demande de vive voix et attendit la réponse, qui, si elle avait été favorable, lui eût permis de ramener lui-même dans sa famille, le plus modeste, mais aussi le plus grand des bienfaiteurs. Mais que l’on veuille bien considérer que les rêves ont aussi leur logique parfois déconcertante. Le général lut donc le billet, et, n’ayant, sans doute rien de mieux à faire il prit son temps pour réfléchir. Enfin, il dicta l’ordre suivant : « Le brigadier Guerre va repartir. Il suivra, pour rejoindre son corps d’armée, la même direction que pour venir ». Ainsi congédié, notre canonnier se remit en route. Par bonheur il n’avait pas neigé dans la journée. Le cheval reconnut parfaitement son chemin et se guida tout seul. D’abord tout alla assez bien. Le cavalier tournait le dos auvent du nord et n’en sentait pas trop la morsure. Pas de mauvaises rencontres sur le parcours, pas d’ennemis, pas de rôdeurs, aucun bruit suspect. Michel Guerre parvint donc, sans beaucoup de peine, au pied de la montagne. Là, il sentit son cœur se serrer. La nuit était venue. Dans ces ténèbres, dans ce silence, seul avec la pensée des mortels dangers qu’il avait courus la veille dans ces mêmes parages, il éprouva une inexprimable angoisse. Il pria, il se raidit et commença l’escalade. Que de chutes, que de glissades ! A chaque instant des fondrières s’ouvraient sous ses pas et menaçaient de l’engloutir ainsi que sa monture. A un moment il croit que tout est perdu. Un fracas épouvantable retentit sui ébranle la montagne jusque dans ses bases. C’est une avalanche qui s’est détachée des cimes et qui vient mourir à ses pieds en déferlant. Tout ne poursuivant son ascension, il évoque le souvenir des êtres chers qu’il a laissés là-bas dans la patrie lointaine ; l’image de son père, de sa mère surtout. Il les voit qui pendent à lui, qui parlent de lui, qui le regrettent, qui le pleurent peut-être. Comme ils sont loin de se figurer les périls dans lesquels il se trouve engagé ! Leurs noms si doux à son cœur il les lance à tous les échos, comme pour un appel suprême. Le silence seul répond à sa voix, c’est un abandon total, absolu.

Cependant, le froid devenait de plus en plus intense. A ce signe, Michel Guerre comprit qu’il approchait du sommet. Tout à coup, des aboiements redoublés se firent entendre. Des chiens avaient perçu le crissement de ses pas sur la neige. Nul doute, le lieu était habité. Bientôt une lumière brilla dans le lointain comme pour lui indiquer la direction. On sonna du cor comme pour un appel. Deux hommes enfin parurent devant lui. Il était temps, ses dernières forces étant épuisées. On le transporta dans une chaumière. C’était justement celle où il avait été hospitalisé la nuit précédente. Des moujiks s’empressent autour de lui. L’un le débarrasse de son manteau raide comme une chape de glace ; l’autre avec d’infinies précautions, lui arrache ses bottes durcies par le gel ; celui-ci, par d’habiles frictions, ramène le sang et la vie dans ses membres engourdis ; celui-là offre un breuvage brûlant, fortement alcoolisé qui le réchauffe et le ranime. En même temps on s’est occupé de son cheval. Un bon pansement, du foin à profusion doivent faire croire à cet animal qu’il vient d’être admis dans le paradis des bêtes.

Quand Michel Guerre fut enfin présentable, le jeune fils de la maison, qui ne s’était pas encore montré, vint le prendre pour l’introduire dans une sorte de salon d’honneur. Cette pièce, dont on ne pouvait de l’extérieur soupçonner l’existence, était creusée dans le roc. Par son luxe, qui sautait tout de suite aux yeux, elle contrastait singulièrement avec le reste de la chaumière. Les meubles du goût le plus exquis étonnaient par leur richesse. Le long des parois s’ouvraient des alcôves que dissimulaient des tapis de haute lisse. Un grand lustre de cristal, descendant de la voûte, répandait sur toutes ces merveilles une douce lumière. Le baron et la baronne étaient là entourés de hauts personnages, la poitrine constellée d’ordres russes. On remarquait, au premier rang, un vénérable ecclésiastique. C’était le curé de la paroisse. A cette seule particularité, on pouvait juger que la famille était catholique, car dans ce pays les popes ne sont pas admis dans la haute société. Notre garonnant, comme dit Ronsard, ne fut ébloui ni par ce féérique décor ni par cette brillante aristocratie. Là-bas, au fond de la salle, du lit où il est étendu, un homme lui tend les bras. Il n’a des yeux que pour lui, malgré tant d’apparences contraires, il le reconnaît. Plus de doute. C’est bien là l’étranger qu’il avait sauvé des eaux de la Vistule. Il s’approche, il se penche sur ce corps criblé de blessures et le petit soldat de France et le noble officier russe, oubliant en ce moment la distance des rangs et la différence des drapeaux, se pressent l’un contre l’autre dans une fraternelle étreinte.

Aux témoins émus de cette scène touchante, l’officier reconnaissant raconte alors, sans omettre un détail, le drame dont il avait failli  être la victime à Varsovie. Il exalte surtout le courage, la générosité, le dévouement, le désintéressement  de son héroïque sauveur. Puis, cédant à la curiosité bien naturelle de mieux connaître celui qui, par sa secourable intervention, avait pris une si large place dans son cœur, il pria l’ami mystérieux que la providence, coup sur coup, contre toute prévision humaine, lui avait amené comme par la main, de parler lui-même, de sa famille, de son pays, de dire par quelles circonstances et à travers quelles aventures il était venu de si loin. La compagnie appuya la proposition du malade, un cercle se forma autour de l’étranger. Michel Guerre ne savait pas le russe, mais tous, dans ce milieu d’élite, entendaient le français. Ne pouvant résister à de si pressantes et flatteuses instances, il se décida à parler. Il parla avec abondance et en même temps avec aisance et ingénuité. Ses adieux à sa famille, tel fut le thème qu’il choisit, et, pour le développer, il sut trouver les accents les plus pathétiques. Là où il fut surtout sublime c’est lorsqu’il raconta les recommandations suprêmes de sa mère, la promesse sacrée qu’elle exigea de lui d’une prière tous les jours, son inexprimable douleur quand le roulement du tambour qui battait le rappel, vint l’arracher à ses bras. Au tournant de la rue, avant de disparaître, il s’était retourné pour jeter un dernier regard sur la maison qui avait été son berceau. Debout, sur le seuil, de la main, comme pour lui assigner un rendez-vous, cette mère douloureuse lui montrait le ciel. « C’était, dit-il, la Vierge Marie sur le Calvaire ». A ces mots, un frisson parcourut l’assistance. Dominant son émotion, le prêtre se leva et s’appuyant sur le dossier de son siège, il crut être de son devoir d’adresser à un jeune homme si bien pensant une allocution pleine d’onction. Il le loua de ses sentiments si élevés et si noble, l’engagea à la persévérance et félicita enfin ses parents de lui avoir donné dans une si large mesure, de tous les biens  les plus précieux, une éducation chrétienne.

A la pensée qu’il ne verra plus ses parents, Michel Guerre ne peut retenir ses larmes. Dans un élan de vive sympathie, oubliant ses propres souffrances, l’aide de camp du Tsar se jette à son cou. « Restez avec nous, lui dit-il, vous serez ici à l’abri des dangers et du besoin, vous y trouverez une autre famille, le baron er la baronne vous serviront de père et de mère et leurs fils ne cesseront jamais de vous entourer de la plus fraternelle tendresse. Une telle offre aurait peut-être tenté un cœur vulgaire. Un soldat de la Garde n’abandonne pas son drapeau, il n’accepte pas de vivre dans les délices pendant que ses frères d’armes restent exposés à toutes les cruautés du sort. Michel Guerre répondit donc pas un refus et tout le monde comprit qu’il serait vain d’insister. Mais chacun voulut lui venir en aide dans toute la mesure possible. Son vestiaire fut renouvelé. « On me fit changer de chemise, raconte-t-il, celle que j’avais sur le corps était entièrement pourrie ». Il dut accepter toutes sortes de provisions pour lui et pour sa bête. Il partit enfin après avoir reçu les adieux de tous et la bénédiction du prêtre.

Lorsqu’il parvint au cantonnement, il eut la douloureuse surprise d’apprendre que l’Escadron sacré était parti la veille. Il voulut se mettre à sa poursuite. Mais on lui fit observer qu’à s’en aller ainsi seul, il deviendrait fatalement la proie des cosaques, de la « cosaquaille », comme on disait autour de lui. Au reste, il se faisait tard et il se mourait de fatigue. Il prit donc le parti de se joindre, pour passer la nuit, à l’unité qui avait remplacé la sienne. C’était un ramassis de cavaliers de toutes armes : dragons, chasseurs, lanciers, cuirassiers. Ils étaient censés obéir à un colonel de dragons. Le gros de la colonne, formé de fantassins, était à quelques distances en arrière. A la nuit, les hommes s’étendirent  autour des feux, roulés dans leurs manteaux et cherchèrent le sommeil. Des grognements, des murmures, des gémissements et des plaintes se firent entendre pendant longtemps ; les bruits cessèrent enfin et ce fut un silence absolu.   Tout à coup, un cri strident réveilla brusquement les dormeurs : « Aux Aigles, aux Aigles ! Voici l’ennemi ! ». Arrivait en même temps, à fond de train, sur une bêta apocalyptique, une sorte de spectre en manteau blanc, qui, après avoir donné l’alarme, tomba raide mort. Tous furent sur pied en un clin d’œil, sautèrent sur leurs armes, coururent aux chevaux. Il était temps. Déjà les cosaques s’annonçaient par des hourras furieux. Ce fut d’abord dans la petite troupe française une confusion, inexprimable. Tout le monde parlait à la fois donnant son avis. « Ne perdez pas de temps à brider, disaient les uns, qu’ils nous voient seulement à cheval, ils n’oseront pas nous attaquer. Reculez loin des feux, criaient les chefs, qu’ils ne s’aperçoivent pas de notre petit nombre ! » Un peu d’ordre cependant finit par s’établir et l’on put prendre quelques dispositions. L’effectif fut divisé en deux sections : l’une, qui attaquerait en se lançant à corps perdu ; l’autre, qui suivrait au trot pour protéger la première quand elle serait ramenée.

Devant les bivouacs abandonnés, les russes s’étaient arrêtés net. Ils s’aperçurent tout de suite que le bénéfice de la surprise leur avait échappé. Cette masse indistincte qui, devant eux, se profilait dans l’ombre, dont ils ne pouvaient évaluer l’importance, simple grand’ garde ou division, leur donnait à penser. D’autant que de son sein s’élevaient des commandements habilement espacés qui pouvaient faire croire à des réserves. Profitant de ce moment d’hésitation, les Français déchargèrent leurs pistolets et sabre en main foncèrent dans un irrésistible élan sur l’ennemi. Il y eut une effroyable mêlée. Les nôtre firent des prodiges de valeur, mais accablés par le nombre, ils allaient infailliblement succomber. Soudain, des roulements de tambour retentirent dans le lointain. L’infanterie alertée par les coups de feu, croyant à une bataille, accourait à la rescousse. C’était le salut. Les Russes, craignant d’être pris entre deux feux, firent volte-face et s’enfuirent. Les nôtres subitement galvanisés les reconduisirent fort loin aux cris de Vive l’Empereur ! Michel Guerre, de tous le mieux monté, se tenant toujours en tête, se fit le plus grand honneur dans cette affaire. De retour au cantonnement, on trouva gisant sur la neige, le corps de l’homme héroïque qui, par son dévouement, avait préservé la troupe d’une destruction totale. C’était un vieux sous-officier, comme l’indiquait une épaulette fixée à son habit de soldat. On l’avait vu partir la veille avec deux hommes pour un service d’éclaireurs. La patrouille avait dû tomber dans une embuscade. Comment, au prix de quels efforts, avait-il pu s’échapper pour venir jeter l’alarme ? Son manteau était couvert de sang, sa cuirasse toute faussée, son visage tailladé de coups de lance. Un cri part de toutes les bouches : « Ils l’ont assassiné ». Un prisonnier qui était là, faillit servir de victime expiatoire. Il recevait une balle dans la tête, si Michel Guerre n’eût détourné le coup. L’acte de sauvagerie fut  réprouvé, on permit aux malheureux de détaler. Comme bien l’on pense il n’y fit faute.

Au lever du jour, Michel Guerre voulut partit pour rejoindre son corps. Le colonel lui ayant refusé l’autorisation, il protesta, mais dans son for intérieur, sans plus, comme tout soldat discipliné. Outre qu’il se déclassait à rester dans un tel milieu, il y régnait une misère encore plus noire que sur le radeau de la Méduse. Sans doute, il n’était pas lui-même sans quelques ressources personnelles. C’étaient les provisions qu’il tenait de ses amis les russes et qu’il énumérait avec complaisance dans sa pensée ; environ quatre livres de pain, une bouteille de rhum et une botte de foin si bien cordée qu’elle ne paraissait pas plus grosse que le bras ; le tout dissimulé sous sa chabraque de manière à tromper jusqu’aux curiosités les plus indiscrètes. Mis comment toucher ce riche butin sans l’exposer au pillage ? Là, on ne se trouvait pas entre soldats de la Garde. Il fallait donc se résigner ou à périr d’inanition même dans l’abondance, ou s’éloigner de cette horde de faméliques. Guerre prit le second parti et un avis qu’il reçut à propos le confirma dans sa résolution. La troupe  s’était tristement remise en marche. En cours de route, un maréchal des logis chef de hussards accosta notre brigadier et lui révéla que l’intention du colonel fort mal monté comme tout le monde, était de lui prendre son cheval et de lui passer le sien. Michel Guerre, touché du procédé, communiqua au hussard son projet d’évasion. Celui-ci s’offrit pour partager sa fortune. Trois autres militaires de la Garde, dont deux officiers, égarés aux aussi dans cette troupe hétéroclite, voulurent se joindre à eux. Il n’y avait plus à attendre que l’occasion. Dans la soirée, des détachements furent commandés pour ouiller le pays et tâcher de rapporter quelques vivres. Nos conjurés furent répartis dans les diverses sections. Mais avant de se séparer, ils s’étaient donnés la consigne que ceux qui iraient à droite appuieraient ensuite à gauche et réciproquement que ceux qui prendraient à gauche, inclineraient à droite. C’était le moyen infaillible de se rencontrer. De fait, ils ne tardèrent pas à se trouver tous les cinq réunis comme à un point de ralliement. Aussitôt, à bride abattue, ils gagnèrent le large pour se mettre à l’abri de toute poursuite. Jamais le froid n’avait été aussi vif. « Il faisait, dit notre mémorialiste,  un vent du nord qui nous calcinait comme des plantes grasses ». Souvent les cavaliers étaient obligés de mettre pied à terre et de courir au galop pour se réchauffer. Ils cheminèrent ainsi de longues heures, tantôt en selle, tantôt en selle, tantôt sur leurs jambes, ne pouvant s’arrêter seulement dix minutes sans signer leur arrêt de mort. Mais les forces de l’homme ont leurs limites et aussi celles de l’animal. Ils se voyaient déjà réduits à toute extrémité lorsqu’ils tombèrent sur un bivouac que les Russes venaient juste d’abandonner.  Les deux brûlaient encore. Leur joie n’aurait pas été aussi grande s’ils avaient découvert le Pérou. Là, ils trouvèrent de la paille pour leurs chevaux, pour eux des restes de victuaille dont ils firent aussitôt leur profit. Près des brasiers, bêtes et gens prirent un repos réparateur.

Le lendemain, au réveil le moral de la petite troupe était un peu remonté. Michel Guerre, au moment du départ, prit sa bouteille de rhum et offrit à ses camarades le coup de l’étrier. Ce fut la monotonie de la route, sauf quelques cadavres de soldats français rencontrés de loin en loin et indiquant qu’une colonne de la Grande-Armée était passée par là. A la vue de ces malheureux restes, on était affligé et encouragé à la fois. Au vent glacial qui avait soufflé jusque-là succéda, vers le soir, un brouillard épais. Le ciel s’assombrit, le soleil s’éclipsa. Sous la carapace de leurs manteaux couverts de givre, nos cavaliers n’eurent bientôt plus la liberté de leurs mouvements. Ne pouvant se servir de leurs armes, à la moindre attaque, ils étaient sans défense. Pour le moment ils n’avaient à combattre que les forces de la nature. La nuit les surprit lorsqu’ils arrivaient sur le bord d’une rivière qui leur barrait le passage. Ils tinrent conseil. De toute évidence on ne pouvait rester là, mais quelle direction prendre ? Aller à gauche ou tourner à droite, c’était également se lancer dans l’inconnu. A l’unanimité ils optèrent, d’ailleurs sans motif déterminant, pour ce dernier parti. Le fait seul d’avoir pris une décision, même au hasard, leur fut un vrai soulagement. « Cela, note le mémorialiste, nous donna un grand espoir sans pouvoir dire pourquoi ». Tant il est vrai que rien ne répugne plus à l’esprit humain que de demeurer en suspens. La Providence, qui leur avait été si bonne la veille, ne les abandonna pas en cet instant critique. A peine avaient-ils fait quelques pas dans leur nouvelle direction, que Michel Guerre ; qui avait les meilleurs yeux de la bande, aperçut au loin une lumière. Aussitôt, ils se portèrent au galop vers ce point. Ils s’en croyaient très éloignés, mais c’était une erreur d’optique causée par le brouillard. Ils furent vite arrivés. Cinq minutes après, en effet, ils tombaient dans une maison isolée où régnait un silence de mort. Elle était cependant occupée par quinze fantassins russes. Mais tous dormaient, même la sentinelle, d’un sommeil si profond que ni le piétinement des chevaux, i le cliquetis des sabres ne les avaient réveillés. En un tournemain, ils furent happés, ficelés, garrottés et entassés dans un coin. Dès qu’il les vit hors d’état de nuire, le maître de céans leur reprocha de l’avoir dévalisé. On les fouilla et le spolié rentra dans ses fonds. Celui-ci reconnaissant mit à la disposition des Français le peu de vivres qui lui restaient encore : de pommes de terre, du fromage, de l’eau-de-vie. Il y eut aussi pour les chevaux de l’avoine et du foin dans une bonne écurie.

Le repas, près d’un feu pétillant, fut d’assez longue durée et ne se termina que vers une heure du matin. Il y avait encore huit heures de nuit. On décida d’en consacrer une partie au repos. Chacun devait faire faction à son tour soit pour surveiller les prisonniers, soit pour prévenir toute surprise fâcheuse. Cependant on avait fait parler le paysan, sans qu’on sache par quel truchement. Cet homme avait expliqué que ce serait une folie de vouloir plus longtemps côtoyer la rivière, qu’on se trouverait vite engagé dans des marécages à demi-gelés, en grand danger de s’y enliser à chaque pas, qu’on se heurterait finalement à une montagne abrupte et couverte de vingt pieds de neige. Le seul parti à prendre pour rallier le gros de l’armée était de gagner l’autre rive. Il y avait dans le voisinage un bac suffisant pour transporter tout le monde. Il se portait garant du succès à condition que l’exécution eût lieu pendant la nuit. Les cinq hommes se rendirent à ces suggestions. Au moment du départ, la question des prisonniers fut abordée. Le moyen le plus simple de les rendre à tout jamais inoffensifs était de les égorger. Des sentiments plus humains prévalurent. Il parut suffisant de resserrer leurs liens, de s’esquiver à leur insu et de les laisser dans l’ignorance de ce qui allait se passer. Quant au paysan russe, on comprend qu’il ne pouvait pas rester en cette compagnie. De lui-même, il prit le parti de suivre les Français jusqu’à ce qu’il eût trouvé un asile plus sûr.

En quittant la maison, la petite caravane s’avança vers l’endroit de la rive, où selon toute présomption, était amarrée l’embarcation que nos cavaliers avaient déjà baptisée « la nef du salut ». Michel Guerre, de toute la troupe y compris le paysan, était le seul qui eût quelque connaissance de l’art nautique. Sans doute, dans on enfance, il avait beaucoup fréquenté le port de Marmande sur la Garonne. Ce port avait alors une réelle importance. Peut-être même y avait-il été employé dans quelques services de batellerie. Quoi qu’il en soit, il fit preuve dans la circonstance, comme on le verra, de qualités qui eussent honoré un marinier de profession. Après bien des recherches, on finit par dénicher le bateau, enfoui sous une couche de neige, à demi engagé dans un bloc de glace du côté de la terre. Il était heureusement  muni de ses agrès. Une pelle qui s’y trouva servit à le déblayer. Quand il put l’inspecter en détail, Michel Guerre constata qu’il était loin d’offrir de sérieuses garanties de solidité. Mais on n’avait pas le choix. La découverte d’un câble bien roulé au fond de la barque corrigea un peu cette première impression. L’œil exercé du marin vit tout de suite le partit que l’on pourrait en tirer pour la manœuvre. La rive opposée était-elle abordable ? Voilà ce dont avant tout il fallait s’assurer. La rivière n’avait que deux cents mètres de large. Mais les ténèbres étaient si profondes qu’il était impossible de discerner quelque chose sur l’ordre bord. Michel Guerre se dévoua. Il eut le cœur de faire, lui tout seul, une première traversée pour reconnaître les lieux. Quel courage ne devait pas être le sien ! S’en aller ainsi dans la nuit, sans aide que ses propres forces, dans une barque peu sûr, sur une rivière qu’il ne connaissait pas, n’ayant que son aviron pour résister à la violence  du courant au choc des glaces ! « Le corps me suait, dit-il dans son langage, et mes membres étaient gelés ». Enfin, le bateau toucha terre sans secousse ». A cet endroit s’étendait une petite plage très favorable à un débarquement.

Michel Guerre cria à ses compagnons de l’autre côté de l’eau d’allumer une torche d’étoupe qui lui servit de point de repère. Par ce moyen, il s’aperçut qu’il était descendu assez bas en aval. Il devait tenir compte de cette indication. Prenant par un bout la corde qui était dans la barque, il alla l’attacher à la première souche qu’il trouva sur la rive. Puis sur cette corde il remonta la rivière jusqu’à la hauteur de son point de départ. Là, il attacha de nouveau l’autre bout du câble et traversa de nouveau le cours d’eau. L’embarquement se fit aussitôt. Michel Guerre prit la barre, le paysan et l’un des soldats s’offrirent pour tirer sur la corde. Il fallait sa hâter, car la méchante barque faisait eau de toute part. Le trajet ne demanda que deux minutes heureusement. Le bateau sombra en accostant mais il n’y eut pas d’accident. Le paysan russe accompagna encore quelque temps nos cavaliers. Puis il les quitta pour se retirer dans un bourg voisin où des parents l’attendaient. Avant de s’éloigner, il crut devoir leur recommander de se tenir toujours sur l’ouest. « Fort heureusement, remarque l’auteur des Mémoires, nous avions une bonne boussole, que nous portions comme une montre ». Enfin le jour parut et il fut salué avec d’autant plus d’enthousiasme que la nuit avait semblé être éternelle. Quand le soleil se leva radieux derrière une haute montagne, les cœurs se remplirent d’espoir ; on pensa à la Patrie lointaine qu’on espérait bien revoir un jour. Mais cet enthousiasme ne dura point. Chacun fut vite repris par ses sombres pensées. On allait la tête basse ans échanger un mot. Michel Guerre fut le premier à rompre le silence. Il dit à ses compagnons : « Je crois bien deviner la cause de cette tristesse qui nous accable. C’est que depuis qu’il fait jour nous n’avons pas aperçu, sur la neige, la moindre trace d’un être vivant ». C’est vrai, répondirent-ils unanimement. Et comme le malheur a trop souvent pour effet de nous rendre défiants et soupçonneux, « qui sait, ajoutaient-ils, si ce paysan russe n’était pas un traître, s’il n’a pas voulu, de propos délibéré, nous perdre en nous menant dans ce désert de neige ? A supposer qu’il fût loyal, il nous aurait servi de guide. En tout état de cause, quel tort nous avons eu de le relâcher ! » Et ils parlaient de rétrograder pour courir après lui et le rattraper. Michel Guerre leur fit sagement observer que l’homme, comme il l’avait dit en partant, avait dû se terrer dans un creux de rocher, en quelque coin perdu de montagne, et que toute recherche pour le retrouver resterait vaine. Il n’en fut plus question.

Le temps se maintint au beau fixe toute la journée. Une demi-heure avant le coucher du soleil, Michel Guerre, qui, décidément, faisait fonction de chef, proposa une halte pour donner l’avoine aux chevaux. Il fallait, disait-il, profiter du moment où l’on y voyait encore, où le froid était moins intense que plus tard dans la nuit. Tous mirent pied à terre. On rangea les chevaux la croupe au vent, on leur mit leurs couvertes, on leur passa au cou leurs musettes, le tout sans mot dire, les langues demeuraient paralysées. « Camarades, dit tout à coup Michel Guerre, ne ferions-nous pas bien nous-mêmes de casser la croûte ? » On crut à une plaisanterie et il n’y fut répondu que par un haussement d’épaule et un sourire amer. Lui  cependant, soulevant sa schabraque, prit le pain dont nous connaissons la provenance, en fit cinq parts qu’il distribua, gardant pour lui la plus petite. Hélas ! Il n’y en eut que pour une bouchée. Notre héros était bon, il était aussi prévoyant et sagement économe.  Désireux de donner un peu de rhum à ses entours sans épuiser cependant sa provision, il se glissa entre son cheval et un autre, prit doucement sa bouteille encore aux rois quarts pleine, transvasa une partie  de la précieuse liqueur dans un flacon qu’il remplit et remit la bouteille en cachette. Puis étant retourné devant les chevaux : « mes amis, dit-il, à ses compagnons, voici quelques gouttes de rhum, je serais bien aise de les boire avec vous à la santé de l’Empereur ». Il y eut assaut de politesse. Michel Guerre voulait à tout prix boire le dernier. On l’obligea à commencer et il ne put récuser cet honneur.

Après cet intermède qui les divertit un instant, les cavaliers reprirent leur marche dans leur ordre habituel. Chacun, à tour de rôle, prenait la tête, les autres suivaient précautionneusement. Le chef de file éclairait la route, à chaque instant il pouvait tomber dans une fondrière, et pour y voir il était obligé d’aller le visage découvert. Ses camarades, en sécurité derrière lui, la tête toute enveloppée, s’avançaient au pas de leur monture dans une sorte de torpeur et de somnolence.

A suivre…

 

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( 15 mai, 2019 )

« MEMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (1)

CesMG mémoires furent publiés la première fois en 1928 (Agen, Saint-Lanne, Libraire), sous les auspices d’un érudit local le Chanoine Durengues (1860-1948), du diocèse d’Agen. Ce texte figure dans la « Nouvelle bibliographie critique des mémoires sur l’époque napoléonienne » de Jean Tulard (Droz, 1991, épuisé), sous le n°662.   

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Quelques Marmandais se rappellent encore d’ un bon et digne vieillard, qui, malgré le peu de lustre de sa condition et de ses fonctions, était l’objet, en son temps de la sympathie universelle. Il était né à La Couronne, commune de Marmande, le 6 prairial an II (25 mai 1794). Par ses nom et prénom, Michel Guerre, il semblait doublement prédestiné à la carrière des armes. De fait, à dix-huit ans, par un bonheur inespéré, il entrait de plain-pied dans la Jeune Garde. En Russie, en Allemagne, dans l’immortelle campagne de France, la Grande-Armée le compta parmi ses meilleurs soldats. Il ne fallut rien moins que Waterloo pour l’arracher lui aussi à la gloire et le ramener à jamais dans ses foyers. Quelle tristesse pour lui d’être venu si tard en ce moment où les lauriers étaient coupés ! Il exerça la modeste profession de filasseur lorsqu’il se maria, le 14 novembre 1815. Il détint, dans la suite, une parcelle de l’autorité publique, soit comme agent de police, soit comme gardien-chef de la maison d’arrêt dans sa ville natale. Le 9 juillet 1881, il s’éteignait doucement, emportant dans la tombe l’estime et les regrets de ses concitoyens. Michel Guerre avait eu l’idée d’écrire ses Mémoires non pour le public mais pour l’édification des siens. Ces Mémoires, rédigés par un illettré, sans aucun souci de la grammaire et même de l’orthographe, ne laissent pas de présenter une certaine valeur documentaire. Sans doute, il s’y trouve des récits de bataille qui ne supportent pas le contrôle de la critique. Mais, outre qu’on y saisit sur le vif, la formation des légendes dans les milieux populaires, que de menus détails et de scènes vécues on y peut relever, que dédaigne forcément la grande Histoire, qui offrent cependant un réel intérêt ! On y a surtout comme la vision directe de l’âme d’un simple troupier de l’Empire, de cette âme qui entre, non moins que le génie de l’incomparable chef, dans l’édifice de l’épopée napoléonienne.

 Chanoine DURENGUES.

 

On était aux premiers jours de l’année mil-huit-cent-douze. La guerre avec la Russie paraissait imminente. Pour renforcer ses armées affaiblies par ses victoires, l’empereur Napoléon ordonna coup sur coup trois levées en masse. Michel Guerre fut du second ban ainsi que 67 autres Marmandais. Quatre mille conscrits prient en même temps la cocarde dans le Lot-et-Garonne. Ils s’assemblèrent à Agen, le 4 avril, et le lendemain ils étaient passés en revue sur le Gravier par le général baron Soyez, qui, à cette époque commandait le département. Il ne paraît pas que la fameuse esplanade qui servait de Champ-de-Mars, non plus que « son splendide quinconce planté d’ormeaux », ait frappé l’imagination de notre conscrit. Un sel fait, semple-t-il, retint son attention et l’absorba. Les rangs étaient à peine formés qu’on procéda parmi ces hommes à une sélection au profit de la Garde. Savoir lire et écrire, mesurer au moins cinq pieds cinq pouces (1m75), telles étaient les conditions pour être admis. Faute de trois pouces, Bonaparte eut été rebuté. Avec ses cinq pieds six pouces (1m78) et son rudiment d’instruction, Michel Guerre fut agréé sur l’heure. Il n’y eut d’ailleurs dans toute cette jeunesse que 108 élus, dont un seul Marmandais, l’auteur des Mémoires, qui n’a pas manqué de consigner et de souligner cette particularité. Le jour suivant, 6 avril [1812], ce minuscule escadron était dirigé sur le Dépôt général de la Garde à Courbevoie. Le trajet se fit en vingt-quatre jours sans incident notable. A la dernière étape, il fallut traverser Paris. C’était alors la capitale du monde. On courait le risque, comme chacun sait, d’y être arrêté par un embarras de rois. Vous n’auriez pas de peine à croire que le petit provincial, Michel Guerre, fut ébloui, sidéré. Erreur, profonde erreur. Pense-t-on qu’il soit si facile à l’homme de s’abstraire de ses idées fixes, de se déprendre de son rêve intérieur ? Un curé ne voit partout que des clochers. Notre recrue n’eut des yeux que pour les soldats de la Garde qu’il aperçut çà et là au hasard de la rencontre. Il est vrai que ce fut de l’extase. « Je les prenais, dit-il, pour des officiers. Tout mon désir était de voir le régiment qui m’était destiné ».

 Son vœu, enfin, allait être rempli. A Courbevoie, on ne le laissa pas moisir dans les sombres casernes bâties par Louis XV. Arrivé le 1er mai, il reçoit aussi aussitôt son affectation et le quatre du même mois il rejoint à La Fère, en Picardie, son régiment d’artillerie légère dite volante. Là, le cœur lui bat quand il se présente au quartier. Ce ne sont pas des hommes qu’il y trouve, mais des Titans. Il est médusé, il n’ose lever les yeux, il a perdu la parole, ce qui chez un garçon est le comble de la stupeur. Il doit cependant se prêter à une foule de formalités préliminaires. On lui attribue un numéro matricule, on lui donner son livret, il touche ses premiers effets, on lui assigne son camarade de lit. C’était un vieux briscard, tout chargé de chevrons, au visage balafré, portant sur sa poitrine l’étoile des braves. A son aspect, Michel Guerre, si près encore de son enfance, se crut être magiquement métamorphosé en petit Chaperon rouge. Quoiqu’il en soit, il était enfin enrégimenté. Chez les simples le boire et le manger ont toujours été des questions majeures. Il n’y a donc pas à s’étonner si notre mémorialiste nous entretient longuement et avec complaisance, comme d’un fait mémorable, de son premier repas à la caserne. D’abord, en garçon avisé et civil, il s’était préoccupé de payer sa bienvenue. Il s’agissait de bien faire les choses. Il se glissa donc, en temps utile et avec discrétion, auprès du brigadier d’ordinaire, voulant lui remettre deux pièces de six francs pour graisser la marmite. L’usage était courant dans les troupes de ligne et il était téméraire d’y manquer. Mais la Garde n’eût pas été la Garde si elle n’avait eu d’autres mœurs. Le présent fut refusé non avec brutalité, mais avec une fermeté pleine de douceur. Le gradé, plein d’indulgence pour un péché d’ignorance, et d’ailleurs disert comme un héros d’Homère, morigéna ainsi, sur un ton grave mais amical, le délinquant tout confus :

 « Jeune homme, le plus grand des hasards vous a placé parmi nous, tous vieux soldats au visage bruni par la fumée du canon, aux membres endurcis à toutes les souffrances, à toutes les privations, dans les fatigues de la guerre. Très sensibles à votre offre si gracieuse, nous sommes heureux de vous donner en retour notre amitié. A une condition, toutefois, c’est que vous suivrez toujours les bons avis de vos chefs et de vos anciens ? Vous apprendrez que dans la Garde la solde suffit largement à tous les besoins, surtout dans notre corps d’artillerie, qui a l’honneur d’être le premier de la Garde. Notre prêt est de 1 fr.25, par jour, pain et viande en sus. Sachez aussi que les 4,000 hommes qui forment l’effectif du régiment, ne font tous qu’un cœur et qu’une âme et qu’ils ont cette devise : La Garde sait mourir, mais elle a rejeté le mot de se rendre. »

 Plus tard, Cambronne, ne devait pas si bien dire.

 Tout pénétré de cette homélie, Michel Guerre se rend à table. Il trouve le couvert mis « comme dans un hôtel ». Chaque convive a sa cuillère, se fourchette et deux assiettes : l’une pour la soupe, l’autre pour le fricot. Le menu comprenait : pain blanc, bouilli, rôti et salade. Manque la liste des vins qui devait être en rapport. Pour un peu on se serait crut chez Lucullus. Ainsi, déjà pouvait filtrer dans la cervelle du nouveau canonnier, cette vérité que rien n’était trop bon pour les soldats de la Garde, non pas même le nectar et l’ambroisie, cette nourriture des dieux. Le souper fini, tous se levèrent pour aller au café. Les cafés, à cette époque, étaient un peu comme l’antique Corinthe : n’y entrait pas qui voulait. Marmande possédait bien deux ou trois Eldorados de ce genre, mais comme maintes fous, Michel Guerre l’avait constaté du dehors, seuls y pénétraient de rares privilégiés de la fortune et de la naissance. Le titre de soldat de la Garde valait tous les parchemins, tous les blasons. Et voilà pourquoi ce petit cadet de Gascogne s’asseyait ce soir-là, pour la première fois de sa vie, à une table de café. Il rayonnait de plaisir ? Qui donc l’en eût blâmé ?

 Pendant que chacun déguste l’aimable liqueur, des parties s’organisent. Noblesse oblige. Pour ces braves il n’y a qu’un jeu : celui des armes. Des maîtres de bâton s’alignent et s’affrontent. A cette vue, il s’agite, il ne se contient plus. Triomphant de sa timidité, il confie à son mentor, à celui dont il doit partager la couche, qu’il sait lui aussi pousser une botte. Son secret est aussitôt divulgué. Tous le mettent en demeure des donner un échantillon de son savoir-faire. Il résiste d’abord. Il cède enfin. « Je me mis en garde, nous dit-il, avec toute la grâce possible ». Aux premières passes, il s’aperçoit qu’il n’a pas précisément à faire à forte partie. « Je m’en tirais assez bien », ajoute-t-il modestement. Ses pareils à deux fois ne se font pas connaître. Du coup il avait conquis l’estime générale et une certaine considération. Il savourait encore à part lui son triomphe qu’on entendit sonner la demie de neuf heures. Comme mus par un ressort tous se lèvent dans la salle avec un ensemble parfait, bouclent leur sabre, ajustent leur tenue comme pour une parade. Ce n’était que la retraite. Au moment du départ, Michel Guerre, plus que jamais en veine de politesse, veut à tout prix solder la dépense. Il cherche partout le patron de l’établissement qui se dérobe, le rejoint avec peine, lui fait ses offres, lui tend sa bourse. Peine inutile, tout était déjà payé et la note réglée. Ce manège n’avait pas échappé aux vieux grognards. Le léger frisson d’un sourire, courut sous leur moustache. C’était là, d’ailleurs, la seule infraction permise à leur impassibilité.

 Un quart d’heure plus tard, tous étaient au quartier, pas un ne manquait à l’appel. « Quel ordre, quelle discipline ! » se disait Michel Guerre, avant de céder au sommeil. Et repassant dans son esprit les divers incidents de la journée, il ne pouvait assez admirer la tenue parfaite, l’exacte régularité, la sévère correction des hommes d’élite qui lui avaient  apparu comme fils lointains du chevalier Bayard ou comme les frères puînés de La Tour d’Auvergne, le premier grenadier de France. A les voir si prompts au devoir, si empressés à se prévenir mutuellement, dans une attitude toujours digne avec leurs gestes mesurés, sans jamais hausser le ton, ne jurant pas, évitant les querelles, on les eût pris pour de sages et timides pensionnaires. Et cependant c’étaient là les soldats héroïques qui faisaient trembler le monde, qui allaient à la bataille comme à une fête, qui ne daignaient rire qu’au bruit du canon et dans le fracas de la mitraille.

Oh ! Comme il se sentait petit auprès de tels géants ! Voilà donc, songeait-il, les êtres surhumains avec lesquels je suis appelé à vivre désormais. Comment pourrai-je jamais leur ressembler avec la folle gaieté de mes dix-huit ans, avec mon caractère volcanique, avec mon esprit volontaire et mes idées d’indépendance ? Il faut que j’y arrive cependant, j’y emploierai tous mes efforts ; toute mon énergie, j’en prends dès ce soir l’engagement. Rien n’en coûtera pour mériter le beau nom de soldat de la Garde. Sur ce bon propos il s’endormit. Quand il se réveilla, la diane au matin fredonnait sa fanfare. Grand brouhaha dans les chambrées. Une prise d’armes était recommandée pour la présentation des recrues. Avec l’exactitude militaire, le régiment était rangé en bataille à l’heure fixée. Les bleus, en appareil forcément sommaire : pantalon de treillis, veste d’écurie, bonnet de police, tenaient le front de bandière. Les trompettes ouvrent le ban, un général s’écrie : « Soldats, voici les jeunes camarades que la Patrie vous envoie. Accueillez-les comme vos enfants. L’Empereur vous les confie, l’Empereur vous les recommande. Qu’ils trouvent  en vous aide et protection. Soyez pour eux des guides sûrs et de dignes initiateurs en tout ce qui concerne le service et les traditions de la Garde. Et vous, jeunes gens, qui, par une fortune doublement heureuse, avez été choisis, parmi tant d’autres pour faire partie de la Garde et dans la Garde, de ce régiment d’élite, comprenez votre bonheur. Conscients de l’honneur qui vous est fait et des obligations qu’il comporte, vous marcherez d’un pas ferme sur les traces de vos aînés vers tous les héroïsmes, pour la plus grande gloire de l’Empereur er de la France ». Après, une nouvelle sonnerie ferma le ban. Michel Guerre était définitivement incorporé.

Soldat de la Garde, il l’était déjà corps et âme, jusqu’aux plus extrêmes replis de son être. Il se sentait exalté, électrisé, fanatisé comme si ses lèvres eussent absorbé tout le haschisch des pays du Levant. Il se dressait, pour les défier, contre tous les ennemis de l’Empire. Et renchérissant, sans le savoir, sur le Cid Campréador : « Paraissez ! clamait-il, Prussiens, Russes, Autrichiens, Suédois, Hollandais, anglais, Espagnols, Portugais, Émigrés, Vendéens, la Garde est invincible ! ». En de telles dispositions, la vie de garnison lui eût été bien vite intolérable. Dieu lui épargna cette épreuve. Dès le lendemain, le régiment est alerté. Il s’agit encore d’une revue, mais d’une revue de départ. C’est la campagne de Russie qui commence est nos canonniers étaient des mieux conviés à la fête. Michel Guerre a suivi des compagnons sur le Champ-de-Mars, mais hors-rang, il est là dans la foule des curieux, les bras ballants et en simple spectateur. Avec ceux de classe il doit rester au dépôt pour l’instruction. Cette pensée le glace, lui fend le cœur, une indicible tristesse s’empare de lui ; la violence en est si grande qu’il se sent défaillir. Il comprend que seul un beau désespoir peut le secourir. Il n’a pour tout uniforme que son seul bonnet de police. N’importe, il s’élance, il se précipite vers le général commandant qu’entourait un brillant état-major ; il le supplie de le faire partir avec ses camarades. La Garde était une grande famille, l’autorité y était toute paternelle et l’on n’y avait pas le fétichisme de la voie hiérarchique. Toujours est-il que le général accueillit avec un sourire le jeune audacieux

 - « Combien de temps de service au dépôt ? », lui demanda-t-il.

- « Trois jours », telle fut la réponse.

Nouveau sourire du général qui cependant accorda son consentement et donna, séance tenante, des ordres pour que le soldat improvisé fut de suite équipé de pied en cap.

 A cet effet, Michel Guerre se rend aux magasins militaires. Là, il trouve le capitaine d’habillement qui lui délivre tous les effets auxquels il a droit. Notre jeune soldat les énumère avec complaisance : « Un colback, avec cordon et plumet, un dolman, une pelisse, un habit de petite tenue, avec aiguillettes rouges, un chapeau à cornes, à la Bonaparte, garni d’un galon rouge, une culotte dite hongroise garnie d’un galon rouge chamarré, une paire de bottes à la Russe, le haut taillé en cœur, garnies d’un cordon rouge avec un gland pendant au cœur de la botte, une deuxième paire pour la petite tenue, un pantalon basané, garni d’un rang de boutons le long du canon et d’une bande rouge ; deux pantalons de treillis, six cravates noires et six blanches, une ceinture rouge avec coulant jaune. Ajoutez à cela un sabre, une giberne et deux pistolets, une musette garnie, enfin un sac à distribution et un autre de campagne. Avec tout ce fourniment, Michel Guerre se trouva fort embarrassé. Comment le transporta-t-il à sa chambrée ? Peut-être fit-il plusieurs voyages. La grande difficulté était de revêtir un costume si nouveau pour lui et si compliqué. Il voyait bien que tout seul il n’y parviendrait jamais. Heureusement ses camarades plus au courant eurent pitié de lui et l’habillèrent. Quand il se vit dans son bel uniforme, il se sentit inondé de joie. Il a noté cette impression comme un de ses meilleurs souvenirs.

 Le lendemain, au point du jour, le régiment quittait La Fère. On n’emportait que les sacs. Les chevaux et les canons devaient suivre plus tard. Deux cents voitures étaient rangées aux portes de la ville. Les hommes s’y entassent avec leur paquetage et l’on part au grand trot. On marche à cette allure sans s’arrêter ni jour ou nuit. A chaque étape, d’autres voitures attendaient toutes attelées. Le temps de mettre pied à terre, d’attraper à la volée un peu de pain, d’avaler un verre de bière, de s’entasser de nouveau et l’on repartait. Le cahotement continu, le manque de sommeil, une gêne excessive brisent les plus robustes, quelques-uns succombent en cours de route. On arrive enfin à Mayence, lieu de concentration pour les armées du Nord. Il ne peut être question de repos. L’Empereur est là, il passe en revue le régiment. Mais la fatigue, semble-t-il, a glacé l’enthousiasme. Michel Guerre, qui, pour la première fois, voit le Héros, n’a pas le coup de foudre. Du moins il n’en parle pas dans ses Mémoires. Le défilé terminé, la troupe est conduite sur les bords du Main. De grandes barges y sont amarrées, qui reçoivent chacune de 1000 à 1200 hommes. De Mayence à Francfort, où l’on se rend, le trajet est délicieux. « Ce jour-là, dit notre auteur, fut le plus heureux de notre voyage. » Malheureusement il fut unique. Après une nuit passée chez l’habitant, il fallut reprendre, pour ne  plus les quitter, les chars inconfortables. Personne ne savait où l’on allait, personne ne se le demandait, car c’étai déjà un des dogmes fondamentaux de la discipline militaire que le soldat ne doit pas chercher à comprendre.

 A Hambourg, changement de direction. Tandis que le gros de la Grande Armée continuait de se porter, à marche forcée, vers le Niémen, nos canonniers recevaient l’ordre de gagner la ville de Prague en une seule traite. Qui sait ? C’était peut-être un moyen pour Napoléon de faire sentir à des alliés plus ou moins fidèles son omniprésence. Le séjour dans la capitale de la Bohême ne fut que d’une nuit. C’était peu, après une pareille randonnée. Marche, marche, tel était le mot d’ordre. La course se poursuit donc dans les mêmes conditions jusqu’à Ratibor, en Silésie, jusqu’à Cracovie, dans la Pologne autrichienne. Là, nos soldats sentent tout de suite, à l’accueil des habitants, qu’ils sont en pays ami. « Arrivés dans cette belle ville, écrit Michel Guerre, nous y fûmes reçus avec bonté. Nous y restâmes quatre ou cinq jours. » On fut encore porté jusqu’à Othurs [Olkusz ?], puis il fallut aller à pied jusqu’à Piotrksno [Piortkow ?]. Cette ville, située sur la Strava, chef-lieu de gouvernement, avait une certaine importance. Le régiment devait y séjourner quelque temps. Il y trouva ses cheveux, un mois après il y reçut ses canons. On ne l’y laissa pas inactif. « Nous y faisions la montre, note notre troupier, quatre fois par jour, trois fois aux pièces et une fois à cheval ».

 Un mois se passa dans ces exercices. Après quoi le régiment parut être assez en forme pour entrer dans Varsovie. La distance de 175 kilomètres fut vite franchie. Cette ville, où la Diète venait de proclamer le rétablissement du Royaume de Pologne, était encore dans toutes les effervescences de la liberté reconquise. Nos Français y furent accueillis avec un enthousiasme délirant. « Là, nous dit, Michel Guerre, nous crûmes être enlevés par les habitants de cette capitale. Chacun voulait nous voir et nous loger. Tous se disputaient l’honneur, disaient-ils de nous avoir. Le soir de notre arrivée, la ville fut illuminée, il y eut de beaux feux d’artifice. » On eut encore d’autres prévenances d’un ordre plus positif, auxquelles le soldat est particulièrement sensible. « Le lendemain, continue notre narrateur, chaque canonnier fut fêté dans son logement. Puis tous les cafés étaient gratis pour la troupe. Dieu sait combien le militaire est heureux d’être traité avec tant de pompe et d’amitié ! »

 Hélas ! De telles apothéoses allaient prendre fin. La Grande Armée, après avoir volé de victoire en victoire jusqu’à Moscou, se voyait obligée, par l’incendie de cette ville, de battre en retraite.  Pour lui envoyer des renforts, ou plutôt, sans doute, pour maintenir la voie libre, on rallia les régiments de la Jeune Garde restés jusque-là à l’arrière et on les jeta à leur tour en Russie. Ils n’y apportèrent, par le force des choses, qu’un faible secours et n’y servirent guère qu’à multiplier le nombre des victimes et à augmenter le désastre.

 

II

Notre régiment d’artillerie volante qui, depuis un mois, se morfondait à Varsovie où il manœuvrait du matin au soir, reçut, avec un soupir de soulagement, l’ordre du départ. Il se rendit, par Vilna, à Smolensk où il fit sa jonction avec l’armée. Pendant cette longue marche il ne fut pas tiré un seul coup de canon. « Nous étions tous émerveillés, écrit Michel Guerre, de pénétrer si avant dans la Russie, sans avoir à combattre ». Mais ce drame impressionnant n’allait pas toujours durer. A la sortie de Smolensk, l’armée en retraite, déjà fortement éprouvée, fut assaillie par des nuées d’ennemis. Il y eut de terribles combats auxquels la Jeune Garde prit une part héroïque. « J’étais là, la lutte fut acharnée, finalement nous fûmes vainqueurs », c’est bien là tout ce que pouvait dire un simple canonnier. Il est curieux de voir comment Michel Guerre a su dramatiser son récit.

 Bientôt, écrit-il, une armée formidable de Russes fondait sur nous. L’empereur de Russie avait été instruit qu’un corps d’armée de la Jeune Garde, formé de conscrits, devait protéger le passage de la Bérézina et puis former l’arrière-garde. Escomptant la faiblesse de cette troupe non encore aguerrie, « Profitons, dit-il à ses généraux, de cette heureuse chance. Ils sont soixante mille hommes, il n’y a qu’a leur en opposer cent mille. Ils seront tous tués ou blessés et prisonniers et l’armée française sera à notre merci. Tel est mon plan ». En effet, peu de jours après, deux corps d’armée russes, faisant ensemble cent vingt mille hommes, vinrent nous attaquer. Nous fûmes alors divisés également en deux corps placés sous les ordres ; l’un du maréchal Ney, l’autre d’Eugène [de] Beauharnais, vice-roi d’Italie. L’attaque commença vers les sept heures du matin, La Jeune Garde de battit avec une adresse et un courage incroyables. Vers le soir, l’armée russe était en déroute, laissant derrière elle des morts, des blessés et un très grand nombre de prisonniers. L’empereur de Russie attendait à son quartier-général la nouvelle de la défaite du 3ème corps d’armée de la Jeune Garde. Un de ses aides de camp le prévient de l’arrivée d’une ordonnance. « Ah ! dit-il, il vient m’annoncer la destruction du corps de réserve de l’armée française. Faite-le entrer «  L’émissaire s’étant présenté. « Eh bien, dit le monarque, comment ma Garde a-t-elle trait les conscrits de la Garde Impériale française ?- Hélas ! Sire, lui fut-il répondu, votre Garde est en pleine déroute, elle a été saccagée ». Et le dialogue se poursuivit ainsi : « Il y avait donc du côté des Français plus d’un corps d’armée ?- Oui, Sire, le Maréchal, commandant votre Garde, en a reconnu deux d’environ trente mille hommes chacun. -Comment, ils n’étaient que soixante mille, vous étiez cent vingt mille et vous avez été battus ? Je vois que la Jeune Garde impériale de France vaut la Vieille Garde. Cette défaite me déchire le cœur ». Et pour qu’on ne doute pas de la véracité de cette scène, le narrateur ajoute : « C’est en présence d’un colonel français prisonnier que l’empereur de Russie a tenu ce langage. »

Toujours admirablement renseigné, Michel Guerre nous apprend qu’après cette défaite des Russes, le maréchal Ney et le prince Eugène écrivirent à l’Empereur Napoléon qu’au moment de l’attaque, ils se croyaient battus et prisonniers, attendu que le 3ème corps de la Jeune Garde n’était absolument composé que de conscrits peu exercés. « Le premier coup de feu, disait l’un d’eux, me fit trembler pour la première fois pour le salut de cette jeune troupe. Mais quel fut mon étonnement, Sire, quand je m’aperçus de l’intrépidité de nos petits soldats. Rien ne pouvait arrêter leur ardeur. L’artillerie vomissait la mort sur tous les rangs ennemis ; la cavalerie, par ses charges répétées, enfonçait les carrés ; l’infanterie, par ses assauts multipliés, rompait et renversait les colonnes les  plus serrées et les plus profondes. Le feu ne dura que huit heures. Après quoi, les Russes en pleine de déroute, laissaient en notre pouvoir dix mille morts, quinze mille prisonniers, trente pièces de canons et trois drapeaux. Les héros d’un si glorieux fait d’armes, vous pouvez, Sire, les surnommer les Lions du Nord. J’aime à le proclamer, je n’ai jamais commandé soldats plus braves ; ils ne le cèdent en rien à la Vieille Garde. Sire, je crierai avec vous : « Vive la Jeune Garde ! Avec elle je crains aucun corps d’armée ». Il y a grande apparence que cette lettre n’a jamais été envoyée. Mais pour n’avoir pas été envoyée. Mais pour n’avoir pas été prononcées, les harangues de Tite-Live en sont-elles moins belles ?

 Chaque époque a ses dogmes intangibles. Les contemporains de Michel Guerre croyaient dur comme fer que la Garde n’avait aucun ennemi à redouter sur terre. De fait, elle ne devait être vaincue que par la force aveugle des éléments naturels. La victoire que nous venons de rapporter, victoire anonyme, mais que l’on peut, semble-t-il, situer dans le voisinage de la petite ville d’Orcha, fut la dernière qu’elle remporta sur le sol russe. Dès le lendemain, la température tomba tout à coup, dit notre témoin, à quarante-quatre degrés au-dessous de zéro[1]. Et il ajoute : « Le froid qui depuis dix siècles n’avait pas été aussi fort, fut notre seul vainqueur, mais non les baïonnettes du Nord. » L’armée eut tout de suite cruellement à souffrir. Le pays systématiquement dévasté par les Russes, lors de leur retraite, n’offrait aucune ressource. Pas d’abris, pas de vivres, pas même du bois pour le feu de bivouac. Dans ces conditions, le froid faisait des victimes sans nombre. Cependant quand on, parvint sur les bords de la Bérézina, le moral de l’armée, du moins en général, était encore bon. A la vue du gouffre qu’il fallait à tout prix franchir, sous peine de tomber sous le joug d’un peuple barbare, il y eut chez tous un sursaut d’énergie.

 La rivière, large de 40 toises, charriait d’énormes glaçons. Des marais la bordaient sur une profondeur de 500 toises et en rendaient l’accès encore plus difficile. Le passage commença le 26 novembre. Michel Guerre ne le raconte pas, mais il cite un trait qui montre bien dans quel déplorable état se trouvait alors la Grande Armée.

« Le 27, dans la nuit, nous fûmes rejoints par un de nos canonniers. Il était couvert de haillons, des guenilles de toile entouraient ses pieds, son colback enfoncé lui couvrait le visage. « Quand soupe-t-on ici ? » nous dit-il.  Puis il partit par un éclat de rire, nous regarda fixement sans parler, nous tendit la main, et mourut. Nous nous précipitâmes, mais déjà il baignait dans son sang. Simplement pour s’être approché du feu avec ses membres gelés, il était tombé foudroyé. Le matin, au jour, au moment de nous mettre en route, nous vîmes avec effroi, tout autour de nous, 4.000 hommes et 5.000 chevaux ensevelis à jamais dans un linceul de neige. Oh qu’on était loin encore du salut ! Après un dégel de quelques jours, le froid reprend plus vif que jamais. L’armée, sans cesse harcelée par des nuées de Cosaques bien équipés, bien nourris, chemine péniblement vers Wilna. A chaque instant ce sont des attaques qu’il faut repousser à la baïonnette. Les chevaux, exténués de fatigue et de faim succombent en masse. Les plus résistants s’abattent sur le verglas et se brisent les jambes. La cavalerie est démontée. Morts de froid, manquant de tout, les hommes s’avancent, d’un pas automatique, comme sans âme, dans une sorte de somnambulisme. Beaucoup frappés de congestion tombent pour ne plus se relever. Leurs corps, aussitôt couverts de neige, jalonnent la route. La colonne continue. Souvent des bandes entières que la faim tenaille, quittent les rangs pour trouver, contre toute espérance, quelque reste de nourriture dans un pays désert et trois fois ravagé. Les malheureux, même quand ils échappent aux Cosaques, ne reviennent pas et s’en vont plutôt grossir la cohue des traînards. Seule la Garde, parce qu’elle a pour mission spéciale de protéger et de défendre l’Empereur, observait une certaine discipline et montrait quelque cohésion. Aussi était-elle particulièrement éprouvée ». Dans une si affreuse calamité comment ne pas s’abandonner ? Michel Guerre eut un moment de défaillance où tout lui sembla perdu. Il voulut donner sa dernière pensée à ce qu’il avait de plus cher au monde, au meilleur des pères, à la plus tendre des mères, à la Patrie bien aimée qu’il ne reverrait plus. Il lui fallait dire à tout cela un adieu éternel et il n’avait que dix-huit ans. Ce fut pour lui comme la plus douloureuse des agonies. Soudain du fond de sa détresse un souvenir lui revint en mémoire, c’était sa promesse qu’il avait faite à sa mère de réciter chaque jour sept Pater et sept Ave en l’honneur-quod abundat non vitiat- des sept plaies de Notre Seigneur Jésus-Christ. La promesse, comme il arrive trop souvent, avait été oubliée. Rappelé par le malheur à son devoir, notre désespéré s’agenouille, fait sa prière. Quad il se relève, il n’est plus, dit-il, le même homme, il se sent mystérieusement réconforté au point de ne craindre plus rien ni le froid ni la faim, ni les balles. Sa belle confiance recouvrée il la fait partager à ses camarades et tout autour de lui, il relève les courages abattus. Le « vœu de sa mère », lui fut comme un palladium qui le protégea dans les mille dangers qu’il eut encore à courir et le ramena enfin sain et sauf dans ses foyers.

 En attendant, les jours succédaient aux jours dans l’affreuse monotonie des mêmes fatigues, des mêmes souffrances, des mêmes dangers. On comprend qu’en ces conditions les âmes les mieux trempées finissent par se dissoudre plus ou moins.

On connaît l’attachement du cavalier pour sa monture. Le cheval de Michel Guerre était bien « le fier et fougueux animal » qu’a décrit Buffon. Longtemps il avait donné bien du mal à son maître. La faim, la fatigue, le climat l’avaient enfin assagi et dompté. De même la communauté des malheurs avait fait perdre, au peu solide écuyer, jusqu’au souvenir des anciens griefs. La pensée que son compagnon allait, faute de nourriture, périr sous ses yeux, lui fendait le cœur. Heureusement le besoin rend ingénieux. Un jour que l’on traversait un marais planté d’aulnes, notre canonnier eut l’idée de détacher de ces arbres quelques pousses les plus tendres, de les couper en menus morceaux, de les broyer de son mieux. Il en présenta ensuite à son cheval une jointée. Quelle ne fut pas sa joie de voir la bête s’en repaître avec voracité ! La dose fut bien des fois renouvelée. Un bon seau d’eau presque bouillante compléta le repas. Michel Guerre ne pouvait assez se féliciter d’avoir ainsi rassasié son cher coursier. « Cela lui valut, note-t-il, une ration militaire. » Comme on pense bien, la découverte était trop bonne pour ne pas continuer d’en profiter. Guerre s’arrangeait toujours de manière à voir sur sa selle un sac plein de cette provende extraordinaire. A l’étape, lorsqu’il retirait ce sac et le détachait pour l’ouvrir, son cheval suivait tous ses mouvements et se mettait à trépigner comme s’il allait recevoir une bonne ration d’avoine. Avec ce régime, bon tout au plus, semble-t-il, à tromper un moment sa faim, ce noble animal, chose admirable à dire, non seulement reprit ses forces, mais même avec son humeur fringante et vive. Il offrait d’ailleurs avec ses congénères efflanqués, sans haleine, un tel contraste qu’on ne pouvait s’empêcher de le remarquer et de l’admirer. C’est ainsi notamment qu’il attira sur lui l’attention d’un pauvre diable d’une bien triste mine. Ce misérable, qui paraissait souffrir atrocement, s’approchant de notre jeune soldat, lui dit : « De grâce, camarade, laissez-moi monter sur votre cheval, je vous devrais la vie. » Il s’adressait à un trop bon cœur pour être refusé. Il fut donc aussitôt hissé sur la bête. C’était un colonel de la Garde qui avait eu les pieds gelés et qui portait une blessure au bras. Il fut traité avec une piété toute filiale par celui qu’il appelait son sauveur. Le matin, Michel Guerre le mettait en selle, le soir, l’aidait à descendre, partageait avec lui sa maigre ration, soignait ses plaies avec de l’urine, faute de médicaments, veillait sur lui nuit et jour. Mais cela ne devait pas durer deux semaines.

En effet, le bruit courait de plus en plus que le brigadier Guerre-qui a cru devoir taire quand et comment il avait reçu ses premiers galons- était l’homme le mieux monté de la colonne. Il parvint jusqu’au prince de Neuchâtel (Berthier), qui manda le cavalier privilégié et l’envoya porter un ordre à un autre corps d’armée. Michel Guerre confie à son camarade son malade désolé et part. Sa mission est périlleuse. Déjà, comme il l’apprendra plus tard, trois autres messagers envolés avant lui ont misérablement péri avant d’avoir pu accomplir leur tâche. Le temps trop rude ne lui permet pas de rester longtemps en selle. Il doit souvent mettre pied à terre, prendre les jambes à son coup pour se réchauffer. Sa bête fidèle se tient à ses trousses et le suit pas à pas. A un moment donné, une aubaine se présente. Le corps d’un cheval russe est là qui barre le chemin ? Il avait encore sur lui sa provision d’avoine, quatre picotins environ. Mais quel tait le moyen d’en profiter quand s’arrêter c’était la mort certaine ? On continue donc de marcher le ventre vide. A la tombée du jour se dresse une montagne qu’il faut escalader. Il fait nuit noire quand le sommet est atteint. Quelques lueurs percent les ténèbres dans le lointain. Ce sont les feux de bivouac de notre malheureuse armée. Le froid a redoublé, un vent glacial soulève des tourbillons de neige. Transi, grelottant, épuisé, Michel Guerre sent ses esprits l’abandonner, il tombe évanoui. Son cheval s’arrête, flaire son pauvre maître sans vie et reste là, immobile comme pour veiller sur lui.

Quand il reprit ses sens, le malheureux garçon se trouva dans une chaumière où, avec une bonté toute maternelle, une femme âgée lui prodiguait ses soins.

 « Mon cheval ! » tel fut son premier cri. On lui montra, dans une écurie voisine, l’animal en train de manger devant une crèche bien garnie. Il dit alors sans plus : « Je suis content. » Tant il est vrai que les grandes joies comme les grandes douleurs sont plutôt muettes. Il ne lui restait plus que le souci de donner à  boire à la bête. Un sceau d’eau chaude, où l’on avait jeté une poignée de farine d’orge, était là tout prêt pour la faire « barboter ». Volontiers, Michel Guerre eût fait lui-même ses délices de ce méchant brouet. On lui fit savoir qu’un meilleur régal lui était réservé, mais que par prudence, il valait mieux attendre encore un peu. Mais le temps pressait. Notre affamé fut donc assez vite introduit dans une salle à manger bien chauffée où tout de suite le fumet d’une bonne soupe lui fit sauter le cœur. Un vénérable vieillard, mari de son hôtesse et un jeune homme de vingt-quatre ans, leur fils, l’y attendaient. Ils se mirent à table tous les quatre. Avant de manger, Michel Guerre, en bon chrétien, propter metum Judeorum. Il pouvait craindre d’être tombé chez des juifs, car cette engeance, il savait bien, pullulait dans le pays. Son geste furtif ne passa pas inaperçu. La maîtresse de maison prit dans un vieux bahut un beau crist d’argent qu’elle lui présenta. Il y apposa pieusement ses lèvres. Toute gêne, dès lors, disparut, ce n’étaient plus des ennemis, des étrangers que le hasard avait rassemblés mais des frères que Dieu avait réunis. Les mets furent moins copieux que délicats pour ménager un estomac délabré par les privations. Vers minuit, on se sépara après des dieux touchants. Le fils de cette famille si bienfaisante voulut à tout prix accompagner notre cavalier et ne le quitta qu’après l’avoir aidé à franchir un pas très dangereux.

Chacun sait que le vrai n’est pas toujours vraisemblable. Comment un soldat égaré a-t-il pu être l’objet chez des ennemis, d’un pareil accueil ? Voilà une question que le mémorialiste ne se pose même pas mais qui tout naturellement se présente  à l’esprit du lecteur. Il y a bien une réponse à la rigueur. Le fait se passait en Lituanie, dans une ancienne province du royaume de Pologne, dont les habitants pouvaient plus ou moins secrètement considérer les Français comme des libérateurs et des amis. Mais il fait avouer que, dans la suite du récit, le narrateur se révèle de plus en plus comme atteint au plus haut degré de mythomanie.

A SUIVRE.


[1] Il ne semble pas que pendant toute la campagne de Russie, la température soit descendue au-dessous de 28 degrés. (Note du Chanoine Durengues).

 

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( 8 mars, 2019 )

A propos de la campagne de 1815…

 

WaterlooEn 1815, le général Teste commandait la 21ème division d’infanterie du 6ème  corps et fut détaché sous les ordres du maréchal de Grouchy. Voici son témoignage sur la campagne de Belgique.

Si la campagne de cette année a été si courte, si malheureuse pour les armes françaises, c’est qu’on a perdu aux préparatifs, aux parades de Mai, le temps le plus précieux, c’est qu’on a cru que l’entrée à Paris et le rétablissement du trône impérial dans la capitale décidaient de tout ; c’est qu’on a compté trop longtemps, malgré l’expérience de 1813, sur les promesses du père de Marie-Louise, c’est qu’on n’a pas su ou plutôt qu’on n’a pas voulu mettre à profit l’élan d’une nation généreuse, élan devant lequel toute coalition serait venue se briser ; c’est qu’on a négligé d’étouffer en son berceau cette coalition en se portant aux frontières naturelles de la France, en arrivant le 29 ou le 30 mars à Bruxelles, en enlevant à 15.000 Anglais ou Prussiens, seule garde de la Belgique, tout le matériel de notre ancienne artillerie, en grossissant l’armée, en vingt-quatre heures, de 1000.000 Belges, anciens compagnons de notre gloire, en reprenant rapidement la Savoie et s’emparant des alpes par quelques corps qu’i s’y trouvaient tout à coup accueillis et renforcés par la division franco-piémontaise. Que faisaient alors les Autrichiens ? Que faisaient alors les russes ? qu’auraient fait les Anglais, les Prussiens et les Espagnols ? La France entière était levée. Elle voulait rester grande et libre (sans autre conquête), entre le Rhin, les alpes et les Pyrénées. Cette attitude digne de nous, cette déclaration franche et ferme, jetée, dès le 30 mars, au milieu de l’Europe tout étonnée de la résurrection du géant, n’aurait-elle pas produit plus d’effets qu’une inaction de trois mois, les discussions dur l’Acte additionnel et le Champ de Mai ?Ces vérités, on les a senties, mais trop tard. Ces fautes, on les a reconnues, mais quand il n’était plus temps de les réparer. Le trône que vous n’aviez pas permis d’étayer, s’est écroulé de nouveau, plus vite et avec plus de fracas qu’en 1814, et a entraîné dans sa chute cette vieille armée dont les débris faisaient encore trembler l’Europe, maîtresse de la capitale. On a beaucoup écrit sur ces graves événements. La France et l’Europe ont été inondées de brochures de toutes couleurs, mais aucun des écrivains contemporains n’est parvenu à analyser les fautes qui ont amené la catastrophe ; Je viens de signaler la principale d’où découlent toutes celles qui l’ont suivie jusqu’au dénouement. On pouvait employer le temps d’inaction à donner à l’armée cette vigueur d’organisation que l’ardeur des officiers et soldats rendait si facile à obtenir. Loin de là, on procéda lentement à la formation des brigades et des divisions. La plupart d’entre elles étaient incomplètes la veille d’entrer en campagne. Elles portaient seulement pour « mémoire », sur leurs situations, des bataillons, des corps entiers détachés dans la Vendée ou s’organisant sur des points assez éloignées. Le 6ème corps, commandé par le comte de Lobau [général Mouton], arrivant sur la frontière, comptait à peine 9.000 combattants dans ses trois divisions d’infanterie. La désignation des généraux se fit aussi avec une précipitation dont elle devait nécessairement se ressentir. Nous semblions tout à fait, en dernier lieu, pris au dépourvu. Des traîtres surgirent, comme à toutes les époques difficiles où la France s’est trouvée. Les uns, agissant sourdement dans l’obscurité, se tenaient sur la réserve ; on les appelait « expectants ». Les autres, se glissant dans nos rangs, tiraient l’épée avec nous et captaient la confiance à l’aide d’un enthousiasme factice, quelque fois outré. Bientôt, sous d’honorables auspices, des commandements leur étaient confiés. MM. de Bourmont, Villoutreys, et quelques autres qui se sont signalés par les écrits de cette époque et qui furent, par la suite de leur défection, amplement récompensés par les vainqueurs. Sous un autre point de vue, les maréchaux et certains commandants de corps d’armée, pour me servir de l’expression consacrée par le soldat, « n’en voulaient plus ». Leur fortune était faite et ils ne visaient qu’à en jouir en repos. La manière dont ils s’étaient posés auprès des « restaurateurs », leurs hésitations à l’apparition de l’Empereur, tout concourait à donner la mesure de leur dévouement. Napoléon le savait, et ce n’était pas là le moindre de ses soucis, mais il n’était plus temps, les événements se pressaient ; il y avait trop compté sur son étoile, sur ses courtisan et sur l’Autriche. Il devait et nous devions en porter la peine. Et cependant, malgré l’infériorité numérique que nous valait notre inaction, la frontière fut franchie avec l’impétuosité française, les premiers obstacles renversés et la bataille de Ligny gagnée sur l’armée prussienne. Si cette sanglante journée n’eut pas de plus grands résultats, il faut l’attribuer d’abord à quelques faux mouvements de notre part, à l’opiniâtreté qu’apportèrent à la lutte les ennemis plus nombreux que nous, à nos hésitations, vers la nuit après l’occupation du champ de bataille, et surtout aux dispositions du corps qui couvrait la retraite des Prussiens, corps dont l’admirable manœuvre parvint à nous tenir en éveil et sous les armes, toute la nuit du 16 au 17, et à masquer habilement sa marche dans un pays où il nous eût été si facile d’être mieux renseignés. Vers la fin du jour, le 16, le gros de l’armée prussienne était en pleine retraite sur Liège, où les parcs d’artillerie et les bagages parvinrent, de nuit, dans la plus grande confusion. On ignorait tout cela dans le quartier-impérial, et dans la matinée du 17, on prit la fatale décision de scinder l’armée et d’employer 35.000 hommes, distraits de notre force principale, à poursuivre les Prussiens dans la direction de Wavre, de là tous les tâtonnements et ce qui s’ensuivit. Je ne me m’arrêterai pas à décrire la bataille ou plutôt le désastre de Waterloo, dont aucune plus amie ou ennemie ne nous a encore donné la relation exacte. Le brillant et habile historien de l’Empire [Adolphe Thiers] dont l’œuvre est si pompeusement annoncée [elle paraîtra en 21 volumes de 1845 à 1869], parviendra-t-il à dévoiler la vérité sur cette dernière et mémorable lutte et surtout sur ses causes ? J’en doute. Il y a tant d’erreurs accréditées parmi les contemporains, tant d’ambitions, tant de jalousies qui se choquent, qui déchirent ou exaltent les personnes en dénaturant les faits !!! Enfin, que dirai-je sur toutes les relations auxquelles cette campagne a donné lieu, sur tous les reproches que se sont adressées mutuellement quelques lieutenants de l’Empereur et même des officiers en sous-ordre ?… On trouve souvent des prophètes après l’événement. Je tiens cependant à faire connaître mon opinion relativement aux graves accusations qu’on a voulu faire peser sur le maréchal Ney et sur le comte de Grouchy. Si le maréchal Ney avait vécu à l’époque où ces accusations furent formulées, il aurait pu appuyer par l’autorité de son nom et avec sa franchise habituelle la défense de sa conduite publiée par M. Gamot, son parent [son beau-frère], ancien préfet, et je pense qu’il aurait été possible à ce maréchal de justifier cette conduite. D’ailleurs, c’est au successeur de son titre comme prince de La Moskowa, qu’incombe le soin de provoquer l’entière réhabilitation du brave des braves. Quand au maréchal comte de Grouchy, il est difficile de porter un jugement sur la lecture des ordres qu’on lui a adressés, en les compulsant avec ceux qu’il assure ne lui être pas parvenus. Dans toutes les publications faites à ce sujet, qui devinrent fort vives et dans lesquelles le nom de plusieurs de nos écrivains militaires et civils, se trouve mêlé pour ou contre les assertions du général Gérard, la vraie vérité n’a pas encore percé les nuages dont les animosités de part et d’autre l’ont couverte. Le maréchal de Grouchy a deux fils qui suivent brillamment la même carrière. Ils ont déjà commencé à réfuter la plus grande partie des assertions qui pouvaient nuire à la réputation de leur père. C’est à eux de continuer cette noble tâche que la vie si honorable du maréchal et ses éminents services de guerres leur rendront plus facile. Napoléon, lui-même, reste, à Sainte-Hélène, indécis sur ce point, et s’il hésite à se prononcer, c’est qu’il n’oublie pas qu’au moment où il prit la fatale résolution de détacher de l’armée impériale et de jeter sur sa droite un corps de 30.000 hommes, il tomba dans les errements qu’il avait si souvent reprochés à l’école de Moreau (école de petits paquets, disait-il, en plusieurs occasions). Si avec tous les moyens d’être bien informé, i lavait connu tous les désordres que les suites de la batailles de Ligny avaient produits sur l’armée prussienne, il aurait détaché seulement à sa suite une ou deux divisions, et en conservant son flanc droit une force plus imposante, et il eût porté en gagnant la bataille le dernier coup de la coalition.

Laissons du reste, à nos neveux éclairés par de nouveaux matériaux que le temps produira nécessairement le soin de jeter une plus vive lumière sur les causes et effets du drame mémorable qui a fixé les destinées du Premier Empire.

Général TESTE.

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( 25 décembre, 2018 )

La prise de Smolensk (17 août 1812).

Vers neuf heures du matin nous rencontrons des massLa prise de Smolensk (17 août 1812). dans TEMOIGNAGES smolenskes de toutes armes débouchant de diverses directions. Chacun prend sa place de bataille. L’Empereur paraît, couvert de poussière, des pieds à la tête, ainsi que le groupe de généraux qui le suit. Il se porte en avant, puis va donner ses ordres, à la droite d’une division. Le maréchal Ney met pied à terre près de ma compagnie, me prend le bras et me mène sur un petit monticule ; ayant appuyé sa longue-vue sur mon épaule, il regarde pendant cinq minutes, puis va rendre compte à l’Empereur. Presque aussitôt, une vive canonnade, sur notre droite, ouvre la bataille. Smolensk était entouré d’un mur d’enceinte assez haut, crénelé et flanquée de tours bastionnées avec des fossés secs. Il y avait deux portes. Un ravin ayant une immense profondeur et très touffu couvrait tout le front de la ville. C’est dans ce ravin que nous attendaient les Russes. Nous y sommes lancés par bataillons, par compagnies, le terrain très accidenté nous désunit, nos officiers ont peu ou point d’hommes avec eux, sauf le capitaine qui était suivi d’une demi-section, pour porter ses ordres. A un moment donné, je me trouvai, moi, quatrième, devant dix Russes ; après avoir brûlé une cartouche nous fîmes jouer la baïonnette, ce qui ne nous effrayait guère. Bientôt le canon des Russes se tût, car, dans ce pêle-mêle il aurait atteint ses soldats aussi bien que nous. Nous avancions lentement dans ce combat corps-à-corps, lorsque les cris de « En avant ! » se font entendre, les tambours battent la charge, chacun prend le pas de course et nous subissons, sans trop en souffrir, le feu des canons des tours et des bastions.

Le maréchal (Davout) monte à l’assaut de la brèche du Grand Bastion, nous l’y suivons et entrons dans la ville, d’autres troupes entrent par la porte voisine. Nous trouvâmes Smolensk déserte, les Russes l’avaient incendiée pour couvrir leur retraite. Telle fut cette grande bataille où mon régiment éprouva beaucoup de pertes, j’y perdis un de mes bons amis frappé d’une balle au front. Quant à moi je n’eux à regretter que mon pompon, coupé par un projectile. Nous passâmes la journée du 18 au milieu de décombres fumants et de cadavres de tous sexes et de tous âges, n’ayant plus forme humaine. De la ville sainte il ne restait debout que les principaux édifices, entre autres une église qui me parût remarquable autant par sa grandeur que par son architecture orientale, et qui était pleine de morts et de mourants. Je fus très surpris de voir que cette grande cité était traversée par un ravin rapide et profond. »

(Capitaine Vincent BERTRAND, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillis et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [la première fois en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux Empires, 1998, pp.118-120). L’auteur était alors sergent au 7ème régiment d’infanterie légère.

 

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( 20 décembre, 2018 )

La bataille de Ligny

waterloo

Mai 1815. Napoléon sait que la guerre est inévitable, que les Alliés prévoient pour la fin de ce mois le rassemblement de 785.000 combattants sur ses frontières et que l’enjeu de ce rassemblement est de le jeter à bas de son trône impérial.

Alors, l’Empereur renforce à la hâte l’armée et la Garde Nationale, de façon à pouvoir disposer de 200.000 soldats dès les premiers jours de juin. S’il reste sur la défensive, d’ici quelques semaines il sera submergé par les forces quadruples. En effet près de 100.000 Anglo-Néerlandais, commandés par Wellington, demeurent sous les armes au Pays-Bas ; 135.000 Prussiens, sous Blücher, veillent le long de la Meuse ; les 225.000 Russes de Barclay de Tolly occupent le Rhin moyen et les 250.000 Austro-Bavarois de Schwarzenberg le haut-Rhin, tandis que 75.000 hommes (général Frémont) menacent la frontière des Alpes et 50.000 Espagnols celle des Pyrénées ! Napoléon estime que les coalisés ne se mettront pas en marche sur Paris avant le 15 juillet. Pour leur tenir tête, il prendra l’offensive, au plus tard le 15 juin. Car tel est son plan : prévenir l’invasion en attaquant lui-même en Belgique ; assaillir les deux armées ennemies les plus vulnérables, tant par le nombre que par l’effet psychologique que produirait leur défaite.

Blücher et Wellington totalisent 235.000 combattants. On peut aisément les vaincre avec une masse de manoeuvre de 135.000 soldats à condition de les battre l’un après l’autre et de les surprendre avant qu’ils n’aient réuni leurs forces.

Leur défaite entraînera le soulèvement d’une bonne part de la Belgique et la chute du Ministère Anglais. Il n’en faudra pas plus pour que les autres Alliés hésitent à franchir le Rhin et que l’ouverture de négociations devienne possible : Ainsi rêve Napoléon. Fort de ces espérances, il quitte Paris le 12 juin, pour rejoindre les régiments auxquels il a confié, quelques jours auparavant, des drapeaux neufs et de nouvelles aigles.

L’entrée en campagne.

Le 14 juin, 129.000 Français ont réussi à se concentrer dans le plus grand secret sur un front de trente kilomètres entre Philippeville et Solre-sur-Sambre. Face à eux, de l’autre côté de la frontière, 120.000 Prussiens sont dispersés dans leurs cantonnements, le Corps de Zeithen à Fleurus et Charleroi, celui de Pirch à Namur, celui de Thielman à Ciney près de Dinant, celui de Bülow à Liège ; ainsi que près de 100.000 Anglo-Néerlandais, aussi mal groupés, entre Ostende et Nivelles. Soixante-quatre kilomètres séparent le quartier-général de Blücher de celui de Wellington. L’effet de surprise aidant, Napoléon pourrait donc, dans les quarante-huit heures intercepter solidement la route qui, par Sombreffe et les Quatre-Bras, joint Namur à Bruxelles, consommant ainsi la séparation des deux armées alliées. En fait, l’Empereur est anxieux de deux réalisations : mettre les Prussiens hors de cause en leur livrant bataille les premiers ; parvenir par une marche foudroyante aux portes de Bruxelles. Sans cesse préoccupé par ces deux buts à atteindre dans les plus brefs délais, il s’en suivra une certaine incohérence des ordres donnés, qui, dès les premiers jours des hostilités, va compromettre l’issue de la Campagne.

Le 15 juin au matin, la Grande Armée, subdivisée en deux ailes et une réserve, pénètre en Belgique et se concentre devant Charleroi. L’aile droite a pour mission de marcher sur la position de Sombreffe et la gauche sur les Quatre-Bras.

Tout est prévu comme si l’occupation de ces deux points stratégiques ne supposait aucune difficulté, étant donné l’ignorance totale dans laquelle se trouvent les états-majors adverses. Mais, dès cette entrée en Campagne, les Prussiens déjà informés par quelques transfuges, reçoivent la confirmation de l’imminence de l’attaque qu’ils vont subir du fait de la désertion du général de Bourmont, divisionnaire du Corps de Gérard. En ce 15 juin, la Sambre est franchie par les Français presque sans combat en trois points, à Charleroi, à Marchienne et au Chatelet. Au début de l’après-midi, la plus grande partie des colonnes en marche se trouve encore au sud de la rivière, si bien qu’une affaire décisive contre les avants-postes ennemis reste impensable pour ce jour.

A 15 heures, près de Charleroi évacué par Ziethen, Napoléon est rejoint par le maréchal Ney. Il lui confie les Corps de Reille et d’Erlon pour s’emparer du carrefour des Quatre-Bras et ordonne à Grouchy de se placer à la tête du Corps de Vandamme pour marcher sur Sombreffe. « Le brave des braves » expulse les Prussiens de Gosselies puis atteint Frasnes à 17 h 30 où il se heurte aux fantassins de Nassau. La cavalerie légère de la Garde charge et contraint les Nassaviens à se replier dans le bois de Bossu. Le carrefour des Quatre-Bras n’est point gardé ; mais n’ayant pas son infanterie sous la main pour soutenir ses escadrons, Ney suspend le combat et replie ses troupes sur Frasnes, remettant au lendemain l’occupation du croisement entre les routes de Bruxelles et de Nivelles.

De son côté, Grouchy, intimidé par la vive résistance opposée par les soldats de Ziethen à Gilly, arrête devant Fleurus ses hommes fatigués et retardés dans leur progression par le passage de la Sambre. Si bien qu’en cette soirée du 15 juin aucun des deux objectifs stratégiques, dont l’atteinte eut gravement compromis la réunion des armées Alliés, n’est occupé par les Français. Aux Quatre-Bras, le Prince Bernard de Saxe Weimar fermement décidé à tenir la position appelle à lui des renforts, tandis que Ziethen replié dans Fleurus décide de faire face derrière le ruisseau de la Ligne en attendant l’arrivée des autres Corps Prussiens à sa rescousse. Quant à Napoléon, ne sachant pas trop ce qui se passe devant lui et ne semblant pas tellement anxieux de savoir ce que les heures qui passent vont lui apporter, il quitte Grouchy à Gilly, vers 20 heures, pour rentrer passer la nuit à Charleroi, au château Puissant. Le 16 juin à l’aube, il serait encore temps pour les Français de rattraper leur retard de la veille en occupant les Quatre-Bras, seulement défendus par quelques bataillons et en accablant le Corps de Ziethen encore seul devant Sombreffe.

Napoléon confie bien à Grouchy 45.000 hommes avec pour mission d’enlever Sombreffe, alors que lui-même se propose de gagner Fleurus et d’y rester à la tête d’une réserve de 36.000 combattants. Mais toute la matinée est perdue dans l’attente de l’arrivée des différents Corps en particulier de celui de Gérard dont la majeure partie se trouve encore sur la rive sud de la Sambre. Accouru de Namur Blücher est venu passer la nuit à Sombreffe. Il encourage les hommes de Ziethen à la résistance, leur promettant l’arrivée prochaine des Corps de Pirch et de Thielman. Les Prussiens se barricadent dans les villages de Saint-Amand et de Ligny. De son côté, Wellington, informé de l’offensive française dans la nuit du 15 au 16 juin alors qu’il assistait à Bruxelles au bal de la duchesse de Richmond, est parti derechef pour les Quatre-Bras. Parvenu en ce point à 10 heures du matin, il juge de la gravité de la situation et de l’importance de conserver la maîtrise de ce carrefour pour ne pas compromettre ses alliés Prussiens aussi, ordonne-t-il l’apport immédiat de renforts importants.

Le déroulement de la bataille.

Napoléon est arrivé à Fleurus vers 9 h 30. Il y constate que Grouchy n’a pas progressé depuis la veille et que Blücher reste bien accroché sur la position Saint-Amand-Ligny-Sombreffe. Ayant établi son observatoire au moulin du bourg (le moulin Naveau), il décide d’attaquer dès que le Corps de Gérard, très en retard dans son cheminement, sera entièrement disponible. Cependant, Wellington, rassuré par le calme qui règne aux Quatre-Bras, décide une concertation directe avec le vieux « Vorwarts ». A 13 heures il le rencontre au moulin de Bussy et lui laisse espérer l’intervention de l’un de ses Corps sur le flanc de « Bony », « à moins qu’il ne soit lui-même attaqué » d’ici là. Mis en confiance par cette entrevue, Blücher espère pouvoir tenir jusqu’au milieu de l’après-midi en attendant que 40.000 Anglo-Néerlandais viennent prendre à revers l’aile gauche française.

A 15 heures Napoléon attaque. Tandis que Gérard se heurte à une vive résistance dans Ligny, Vandamme, aidé par le mouvement en potence de la division Girard contre « le Hameau », réussit à occuper le village de Saint-Amand. A l’est de Ligny, le maréchal Grouchy s’oppose avec sa cavalerie au déboucher du Corps de Thielman contre la droite française. La division Hulot assaille les postes Prussiens de Tongrinelle et Mont-Potriaux. Partout les soldats de Blücher se défendent avec une rare énergie quand ils ne contre-attaquent pas vigoureusement. Ils savent qu’il faut tenir coûte que coûte jusqu’à l’intervention des forces envoyées par Wellington et jusqu’à l’arrivée de leurs propres renforts accourus au bruit du canon. Maintenant ses espoirs dans les Anglo-Néerlandais, le feld-Maréchal jette toutes ses réserves pour renforcer sa droite au fur et à mesure qu’elles parviennent sur le terrain. Vandamme rejeté de Saint-Amand subit les charges réitérées de 47 escadrons ; le général Girard tombe mortellement frappé tandis que ses hommes abandonnent « le Hameau ».

Vers 18 heures, au moment où les Français sont à nouveaux expulsés des villages reconquis, l’état-major impérial découvre à l’horizon une colonne supposée ennemie progressant de Villers-Perwin sur Fleurus. L’Empereur inquiet envoie sa jeune Garde conduite par Duhesme au secours de Vandamme et se tient prêt à intervenir avec le reste de sa Garde. Une demi-heure plus tard, on s’aperçoit que cette colonne n’est autre que le Corps d’Erlon rappelé de Frasnes. Comptant sur l’intervention imminente de 20.000 Français sur les arrières droits de Blücher Napoléon décide de rompre le centre prussien par une attaque principale sur Ligny. Sur ce point les brigades Henkel, Jagow et Krafft s’accrochent farouchement aux réduits que constituent le château de Looz, la ferme d’« En-Haut », l’église et la ferme d’« En-Bas » et empêchent les soldats de Pécheux, conduits par le brave Gérard de franchir le ruisseau de la Ligne.

A 19 h 30, sous le couvert d’une violente préparation d’artillerie, la Garde à pied et à cheval, appuyée par les cuirassiers de Milhaud déborde Ligny de droite et de gauche et fait brèche dans la ligne de résistance adverse. Blücher, ne voyant toujours pas venir les Anglais, se dégage en faisant charger les 32 escadrons de Röder et ordonne la retraite sur Sombreffe. Aux flancs des coteaux voisins, les deux cavaleries s’entrechoquent jusqu’à 21 h 30 en une violente mêlée au sein de laquelle le vieux « Vorwärtz » renversé sous son cheval, échappe par miracle aux cuirassiers français, qui dans l’obscurité passent à ses côtés sans le voir.

Avec 65.000 hommes, Napoléon a réussi à refouler 87.000 Prussiens en les réduisant à 67.000 combattants, au prix de la perte de 13.000 des siens. Proportionnellement les pertes sont donc équivalentes pour les deux armées. La rencontre a fait figure de grande bataille : en effet, elle a mis en présence des forces comparables à celles d’Austerlitz (71.000 Français face à 93.000 Austro-Russes), mais elle demeure une demi-victoire, et par ses résultats évoque plus Eylau qu’Austerlitz  !

Blücher pourra rapidement compenser ses pertes par l’arrivée du Corps de Bulow parvenu le soir même à moins de 10 kms de Sombreffe et rien ne s’oppose formellement à la retraite de ses divisions vers le nord-est.

Conséquences d’une demi-victoire.

Bénéficiant d’une absence de poursuite immédiate de la part d’une armée française épuisée, conduite par un Napoléon devenu négligent, les soldats de Blücher, repris en main par le chef d’état-major Gneisenau, ont pu abandonner le champ de bataille de Ligny en toute quiétude, restant d’ailleurs maîtres une bonne partie de la nuit des points d’appui de Brye et de Sombreffe. Treize heures de tranquillité quasi totale avant de subir une poursuite en règle. De quoi organiser une retraite méthodique qui ne ressemble en rien à une déroute. Gneisenau a désigné comme lieu de rassemblement Wavre, situé à une cinquantaine de kilomètres au nord de Sombreffe, au point où la Dyle coupe la route de Namur à Bruxelles. Les différentes divisions s’y rendent au plus vite en empruntant deux routes, l’une passant par Gembloux et Corbais, l’autre à l’ouest par Gentinnes et Velleroux

Du côté français, dès le 16 au soir, Grouchy avait bien eu des velléités de talonner les vaincus mais Napoléon lui avait refusé toute instruction dans ce sens. Respectivement, à 4 heures et 6 heures, les cavaliers de Pajol et d’Exelmans réussissent à prendre contact avec les arrières-gardes prussiennes, les uns sur la chaussée de Namur, les autres près de Gembloux. Cependant, à Fleurus, puis au cabaret des Trois Burettes, l’Empereur attend d’avoir des nouvelles de Ney qu’il sait devant les Quatre-Bras, pour enfin se décider, vers 11 heures seulement, à organiser la poursuite des vaincus de la veille. A cet effet, il place sous le commandement de Grouchy les Corps de Vandamme et de Gérard ainsi que les cavaliers de Pajol et Exelmans, soit 32.000 hommes accompagnés de 96 canons.

Mais la poursuite en question débute sous un orage violent, si bien que les fantassins, pataugeant dans la boue au rythme de moins de 2 kms à l’heure, ne parviennent, à la nuit tombante, qu’à Gembloux. Grouchy y établit son quartier-général alors que Blücher, remis de sa chute, a rejoint ses troupes à Wavre. Le matin même les Prussiens étaient à moins de 20 kms de leurs vainqueurs et le soir même ils ont réussi à s’en éloigner de plus de 40 kms. Autrement dit, ils n’ont pas été poursuivis.

A 22 heures, Grouchy, qui commence à s’apercevoir que « Vorwartz » ne cherche rien d’autre qu’à se dégager en se rapprochant au maximum des Anglais, écrit à l’Empereur pour lui annoncer que l’ennemi se retire « mi parti sur Liège, mi parti sur Wavre ».Dans la matinée du 17, Blücher et Wellington ont échangé plusieurs dépêches. Informé de l’échec de Ligny et de la retraite des Prussiens sur Wavre, le chef des Anglo-Néerlandais  ordonne aussitôt le repli sur Bruxelles des troupes occupant les Quatre-Bras. A 10 heures du matin, l’évacuation du carrefour commence, sans être nullement gênée par les soldats de Ney toujours au bivouac devant Frasnes. Il faut attendre 14 heures pour voir les Français sortir de leur apathie au moment où leur Empereur, accouru de Fleurus, survient par Marbais à la tête des escadrons de sa Garde.

Trop tard ! Il ne reste plus aux Quatre-Bras que la cavalerie de Lord Uxbridge laissée en arrière-garde. Napoléon la fait charger et la poursuit vivement malgré une violente pluie d’orage. A Genappe, la résistance anglaise reste éphémère, si bien qu’à 19 heures les Français arrivent face au plateau de Mont-Saint-Jean sur lequel Wellington a finalement concentré la majeure partie de son armée, 14 kilomètres au nord des Quatre-Bras.

De son quartier-général, installé dans le bourg de Waterloo, le généralissime anglais écrit alors à Blücher pour le convaincre d’effectuer une marche de flanc, risquée mais décisive, destinée à surprendre Bonaparte, le lendemain, au moment où il se trouvera engagé contre lui. « Vorwartz » accepte d’envoyer le Corps de Bulow. Ce dernier, qui vient de rejoindre Wavre par Wahlain et Dion le Mont, marchera dès l’aube du 18 sur Plancenoit, pour y tomber sur les arrières des Français.

Ainsi, tandis que Napoléon croit les vaincus de Ligny hors de cause pour plusieurs jours et rêve d’entrer le lendemain soir à Bruxelles, Blücher s’apprête à lui apporter en plein flanc un coup fatal !

Jean-Claude QUENNEVAT.

(Revue du Souvenir Napoléonien, n°271, septembre 1973, pp.5-8).

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