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( 31 mars, 2020 )

Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais…

Ce témoignage qui fut publié dans le Carnet de la Sabretache, en 1923, est celui d’un royaliste. Malgré les inexactitudes qu’il recèle, l’atmosphère des jours qui précédèrent et qui suivirent le retour de l’Empereur y est bien retranscrite.

C.B.

Il semble qu’il ne reste plus rien à dire sur le Retour de l’île d’Elbe. Cependant, le récit qui va suivre nous a paru intéressant, non seulement parce qu’il nous donne les impressions d’un témoin de ce prodigieux événement, mais parce qu’il contient des détails inédits. Son auteur, le baron Balthazard Hubert de Saint-Didier, qui se livrait à de fréquentes allées et venues entre son château de La Tour-de-Priay, situé dans le département de l’Ain, et le domicile qu’il possédait à Lyon, était, par sa situation personnelle et par l’étendue de ses relations, mieux placé que bien d’autres pour Le retour de Napoléon raconté par un témoin lyonnais... dans TEMOIGNAGESconnaître l’état d’esprit des populations au milieu desquelles il vivait et pour tenir ses renseignements des meilleures sources. Il se rendait de Priay à Lyon, lorsqu’il apprit, à Montluel, le débarquement et l’arrivée imminente de l’Empereur. Comme il atteignait le but de son voyage, le comte d’Artois, accouru en toute hâte, venait d’arriver de Paris pour organiser la résistance. Il put donc de rendre compte par lui-même des efforts infructueux et du départ précipité de ce prince, assister à l’entrée de Napoléon et s’instruire en détail de ses moindres faits et gestes. C’est ainsi qu’il sut, bien avant que les « gazettes » aient eu le temps de les relater, tous les incidents survenus depuis le départ de l’île d’Elbe jusqu’à l’arrivée de l’Empereur à Lyon et fut ensuite et fut ensuite parfaitement informé de ceux qui marquèrent la fin de sa marche sur Paris. Le retour de Napoléon entraînait des conséquences trop graves pour ne pas produire une profonde sensation. Le baron de Saint-Didier dut en être d’autant plus ému que ses sentiments personnels et ses traditions de famille le rattachaient étroitement aux Bourbons. En effet, son père, le baron Ennemond Hubert de Saint-Didier, mestre de camp de cavalerie en 1773, et chevalier de Saint-Louis, avait été écuyer servant de Madame, comtesse de Provence. Lui-même, était né à Lyon, le 19 février 1779, mort à Neuville-sur-Ain en 1863.

Comte Louis de COLBERT-TURGIS.

Chaque jour la sollicitude du Roi s’étendait sur tous les points de l’administration. Des règlements justes, sur toutes ses branches, accroissaient le bonheur des Français et leur faisaient espérer un avenir calme. Toutes les plaies se fermaient. Les esprits qui avaient été le plus égarés se rattachaient de bonne foi au seul gouvernement juste et doux que la France eût éprouvé depuis ses affreuses convulsions. Mais l’esprit du mal n’était pas éteint. Quelques députés laissaient voir dans les discussions une habitude de révolution qui se trahissait jusque dans leurs expressions peu mesurées. Les grands mots de « Liberté », d’ « Egalité », de « Droits », dont trop de ses membres avaient fait un si cruel abus, retentissaient trop souvent dans cette Assemblée. Carnot avait fait un « mémoire » qu’il avait eu l’imprudence de dédier au Roi, où, sous prétexte de l’éclairer sur l’état des esprits, il attaquait avec silence les actes de son gouvernement. M. Méhée de La Touche dans une « lettre à l’abbé de Montesquiou » et dans un « mémoire » intitulé « Dénonciation au Roi des actes par lesquels les ministres de Sa majesté ont violé la constitution », se livrait à ses attaques non moins violentes et non moins injustes contre l’autorité royale. Le Roi, dans son système de douceur, de modération, d’était contenté de laisser dans l’oubli d’aussi horribles pamphlets. Les campagnes ne cessaient d’être travaillés par des émissaires. Quelques associations secrètes répondaient avec audace et profusion toutes les calomnies et les faussetés possibles. De nouvelles plus absurdes les unes que les autres, entretenaient un doute dangereux sur la force, la durée du gouvernement. Celle qu’ils se plaisaient le plus à répandre, et dont l’effet devait être si puissant, était le retour prochain de Buonaparte qui, en nourrissant l’espérance coupable de quelques uns, empêchait les autres de se livrer franchement et avec confiance à un gouvernement dont on leur présageait la chute prochain. Les administrations, suivant le plan que leur traçait la conduite du Roi, de qui on éloignait, sans doute, des rapports qui eussent peut-être excité une surveillance plus active, semblaient mépriser de tels bruits et ne prenaient aucune mesure pour comprimer les malveillants, dont l’audace s’accrut au point d’annoncer l’arrivée de Napoléon pour les premiers jours de mars. On ne peut douter, maintenant, que ces bruits ne fussent le résultat d’une conspiration affreuse, dont les rameaux propagateurs s’étendaient au loin et dont les chefs de l’Etat dirigeaient dans l’obscurité les horribles ressorts. Enfin, le 8 mars [1815], comme nous revenons à Lyon, nous apprîmes, à Montluel, une nouvelle qui nos terrassa. On nous dit que Buonaparte avait débarqué, avait pris Grenoble et serait peut-être le soir même à Lyon. Le peuple était dans l’étonnement, encore incertain de la vérité d’événements qu’on lui avait annoncés si souvent. Nous poursuivîmes notre route, et, aux environs de Lyon, nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où nous trouvâmes quantité de gens qui quittaient cette ville où l’on s’attendait d’un instant à l’autre à voir une révolution. Monseigneur le comte d’Artois était arrivé dans la nuit du mercredi 8 mars, au soir, à Lyon, avec le maréchal Macdonald. Le lendemain, il passa une revue des troupes qui étaient à Lyon, se composant du 24ème régiment de ligne, du 20ème, venue de Montbrisson, et du 13ème de dragons. Brayer, avait donné pendant tout l’hiver des démonstrations les plus exaltées de son attachement au Roi et à sa famille. Ses dragons étaient, selon lui, « parfaitement dévoués à sa cause et on pouvait compter autant sur eux que sut lui-même ». Le peu de zèle, ou plutôt le froide contenance de ces militaires ne montrèrent que trop au Prince combien peu il devait compter sur de pareils défenseurs. La Garde nationale, en grande partie, avait les meilleures dispositions ; mais n’étant pas exercée au maniement des armes, sans munitions, sans canons, et conduite par des chefs dont la majorité ne connaissait pas la guerre et que des intérêts particuliers éloignaient de ses dangers, elle ne pouvait offrir un bien grande ressource. Les démonstrations que le Prince reçut de sa bonne volonté lui furent extrêmement sensibles ; mais il était trop tard pour accepter des services dans lesquels Son Altesse prévoyait qu’elle serait mal secondée. Depuis plusieurs mois cette garde demandait qu’on lui accordât quelques pièces de canon ; mais, ou les circonstances, ou plus vraisemblablement, le plan des conspirateurs s’opposaient à ce que l’on multipliât les points d’une résistance que l’on redoutait. Une inscription volontaire pour s’armer fut bientôt remplie dans cette même gare ; mais les mesures étaient si bien prises que l’on ne trouva même pas des fusils en état et quelques cartouches à distribuer. La journée du jeudi se passa en reconnaissances dans les environs de la ville, en expéditions d’ordres pour réunir à Lyon des troupes. Le 4ème régiment de hussards, en garnison à vienne, se mit en marche ; mais à Saint-Symphorien d’Ozon, les officiers firent prendre au régiment la route de Bourgoin où ils se réunirent à Buonaparte. On avait proposé de couper le pont de La Guillotière et le pont Morand. On dit que le mécontentement que la populace témoigna, fit que le Prince se borna à faire placer quelques tonneaux pleins de terre ou fascines pour embarrasser et défendre le passage. Les gazettes étaient pleines d’adresse des différents corps qui juraient fidélité au Roi. Celui-ci avait, dès le 6 mars, par une proclamation, convoqué extraordinairement les Chambres qui avaient été ajournées le 31 décembre dernier, et par une ordonnance du même jour, déclaré traître à la patrie Napoléon Buonaparte, ainsi que les militaires et employés de tous grades ou administrateurs qui lui prêteraient aide et tout individu prenant part à la révolte. Une proclamation du comte d’Artois, appelait à Lyon tous les bons Français pour la défense du trône. Une autre, du ministre de la Guerre (Soult, duc de Dalmatie) à l’armée, en date du 8 mars 1815, contenait cette phrase : « Bonaparte…cherchera-t-il des traîtres parmi ces soldats qu’il a trompés ?…Il nous méprise assez pour croire que nous pouvons abandonner un souverain légitime, pour un homme… qui n’est plus qu’un aventurier !…etc. » Le préfet du Var avait envoyé des coursiers à tous les préfets voisions pour les avertir du débarquement de Buonaparte, et celui de Lyon l’avait annoncé télégraphiquement, le 5 mars 1815, à Paris. Cette annonce parut si extraordinaire que l’on ne put y ajouter foi et qu’une seconde dépêche la confirmât. On ne savait point encore de détails précis sur cet événement. On savait seulement que Buonaparte était entré sans coup férir à Grenoble ; qu’i : s’avançait sur Lyon, et on s’attendait à la voir s’y présenter à tout moment. Le 10, Monseigneur le comte d’Artois, après avoir, vu l’impossibilité de défendre Lyon, fait partir les caisses du gouvernement, mais non celles de la ville, voulut encore tenter un dernier effort sur les troupes. Une revue se fit sur place Bellecour. Le Prince y parut, accompagné du maréchal Macdonald. Il y parla aux soldats avec cette bonté qui lui est si naturelle ; mais la plupart des officiers, déjà gagnés, ou comptant sur un succès certain de Napoléon, se turent et m^me empêchèrent leurs soldats de faire le moindre signe qui put faire paraître l’émotion dont plusieurs ne pouvaient se défendre. On m’a assuré avoir vu et entendu un maréchal des logis passant derrière les rangs des dragons répétant à mi-voix : « Silence dragons ! Silence ! ». Le Prince leur dit (en les voyant muets au cri de « Vive le Roi ! ») : »Enfin, mes amis, dites au moins « Vive la Patrie ! ». Alors, la honte, sans doute, les retint dans le même silence. A 10 heures du matin, je traversais la place. L’on m’avait dit que le Prince était déjà parti. Un groupe d’officiers à cheval était près d’une troupe en bataille. En m’approchant, j’y reconnus le Prince qui parlait encore avec bonté à ces militaires qui le trahissaient déjà dans leur cœur. Sa figure noble était sereine. Il paraissait pourtant fatigué de tout ce qu’il avait fait depuis son départ de Paris. Après avoir étudié quelques minutes cette figure noble et malheureuse, je ne pus continuer et me retirai en versant des larmes sur lui et sur mon pays. Il partit, peu après, avec une seule voiture escortée par quatre gendarmes. Les troupes restèrent en bataille sur la place. Une petite partie des gens se portait sur le quai du Rhône. Nul cri ne se faisait encore entendre. Tout était dans la stupeur. A une heure, le 23ème régiment se mit en marche, en colonne, sur la place de la Charité, la cocarde blanche et le drapeau royal déployé. On disait vaguement qu’il se portait pour défendre le pont de La Guillotière, où Buonaparte était déjà arrivé… Au moment où il tournait sur la place de la Charité, on vit paraître, sur le pont, quelques hussards de son parti. La colonne fit halte. Le maréchal était auprès du poste du pont avec le comte de Damas. Il pérorait des murmures s’élevèrent et un soldat courut, la baïonnette en avant sur lui, en le menaçant. Alors, voyant que tout était perdu, ils partirent au galop. Deux ou trois dragons le poursuivirent, sabre à la main, sur place et les eussent atteints, si le jeune Damas, qui avait été chef de partisans pour Napoléon, n’eût arrêté ces furieux. Ces messieurs partirent aussitôt dans la voiture de Macdonald ; celle auprès de M. de Damas fut ramenée par des dragons. Après une halte d’un quart d’heure, le régiment revint se mettre en bataille sur la place. Alors quelques petits polissons parurent sur la place, criant : « Vive l’Empereur ! ». Leur nombre grossissait peu à peu de plusieurs individus dont les vêtements en lambeaux rendaient ce cri plus affreux. Enfin, sur les 2 heures, un détachement des troupes impériales entra et se mit en bataille, à quatre pas du 23ème, en poussant des cris de « Vive l’Empereur ! ». Alors, de toutes parts, parurent des groupes de la dernière classe du peuple poussant les mêmes cris. Le 23ème était toujours dans un silence parfait avec la cocarde blanche et le drapeau royal, mais ployé. Après environ une demi-heure passée ainsi en regard l’un de l’autre, deux ou trois hussards vinrent au galop. Les officiers du 23ème se formèrent en groupe autour d’eux, reçurent les premières des proclamations imprimées de Buonaparte, qui aussitôt furent distribuées aux soldats et au peuple avec profusion, avec des cocardes tricolores. Celles-ci remplacèrent bientôt toutes les cocardes blanches. Il entra successivement plusieurs petits détachements de troupes, infanterie et cavalerie, et on attendit l’arrivée de leur chef. Buonaparte n’entra dans la ville que sur les 8 heures du soir, accompagné d’une foule de gens de la lie du peuple qui, comme des forcenés, criaient : « Vive l’Empereur ! » en injuriant les personnes que la curiosité faisait mettre aux fenêtres. Peu après, ayant crié d’illuminer, ils jetèrent des pierres contre la plupart des fenêtres des maisons situées au nord de la place, surtout celles où l’on avait remarqué le plus de zèle, soit pour les illuminations des fêtes royales, soit par l’affluence à ces mêmes fêtes. Le Café Berger fut entièrement pillé et le désordre eût été bien grand si Buonaparte lui-même n’eût ordonné au maire de le faire cesser. Des paysans de La Guillotière et des environs étaient accourus dans l’espoir du pillage de la ville, et, le lendemain, plusieurs paysans de villages plus éloignés arrivèrent avec des sacs et des charrettes pour tirer leur part d’un événement qui leur paraissait tout naturel. M. Defargues, maire, avait fait afficher une proclamation assez sage pour la circonstance : »Vous allez, disait-il, revoir dans vos murs cet homme célèbre…etc., qui releva vos murailles, ranima votre commerce éteint, etc.… Recevez-le avec le calme qui convient aux circonstances…, etc., etc., « Le maire, à la tête du conseil municipal, fut le complimenter à l’archevêché. Il les reçut d’abord assez froidement, et, après plusieurs questions sur le commerce, l’état de la ville, il demanda si les dissensions entre les classes de la noblesse et des négociants étaient finies, ajoutant sur les prétentions de la noblesse, sur son orgueil, plusieurs phrases aussi injurieuses que fausses. M. d’Ambérieu, membre du conseil, répondit avec vigueur sur ces fausses imputations, sur l’état de la noblesse de Lyon, presque entièrement sortie du commerce, sur le mépris que lui-même avait commencé à montrer pour la noblesse qui, dans tous les cas, n’avait pu s’attacher à un prince qui l’accablait en toutes occasions…, etc. Buonaparte, peu accoutumé à une discussion aussi vigoureuse, parut touché du zèle que montrait ce Lyonnais et demandant son nom et son état reçut de ce respectable vieillard un exemple de ce peuvent la fermeté et le désintéressement joints à cause juste. On dit que, parlant de la beauté de la place de Bellecour, un membre de ce conseil dit : « Il y manque une statue ! » L’Empereur vit la basse flatterie et regarda cet homme avec mépris. Après les premiers moments de cette audience, Buonaparte se dérida, se mit à causer familièrement, prenant souvent quelques pastilles [sic], et prenant l’air tout à fait « bonhomme ». C’est ainsi que plusieurs présentes l’ont dépeint. Les grands vicaires lui ayant été présentés il leur fit une sortie sur le zèle de quelques prêtres : « Prêchez la morale et rien de plus, leur répéta-t-il, et soyez sage ! »-« Nous le serons toujours, Sire, etc. » L’on apprit alors des détails sur cette expédition singulière et audacieuse que les journaux ne donnèrent que plusieurs jours après. Buonaparte avait eu de fréquentes relations avec la France pendant tout le temps de son exil et surtout avec l’Italie. Sa sœur Caroline, reine de Naples, était venue souvent à l’île d’Elbe. Les soldats croyaient même que Marie-Louise y était venue. Ils disaient qu’à une certaine époque leur souverain s’était retiré dans une maison de campagne dans l’intérieur de l’île, y était demeuré six à huit jours seul, des gardes empêchant toutes personnes d’approcher. Ils en concluaient que c’était alors que cette princesse y était présente. Depuis plusieurs mois, Buonaparte entretenait ses confidents du projet vague de revenir en France, mais sans en désigner l’époque. Il y avait, dans le mois de décembre, renvoyé plusieurs soldats et officiers, sans doute pour sonder les esprits. Enfin, le 26 février, à 5 heures du soir, il s’embarqua à Portoferraio sur un brick de 25 canons avec 400 hommes de sa garde. Trois autres bâtiments portaient 400 hommes d’infanterie et 100 chevau-légers polonais. Il échappa, avec son escadre, à la croisière anglaise. On dit que lord Bentinck, qui la commandait, était alors descendu à Livourne où il était épris d’une dame [Ces faits sont exacts mais il s’agit du colonel Neil Campbell, chargé de la surveillance au large de l’île d’Elbe.]. Quoiqu’il en soit, on ignore comment il a pu se justifier et même s’il a été obligé de le faire, les journaux anglais n’ayant plus reparlé de la motion faite au Parlement d’examiner sa conduite et de le juger. Il en fut de même de la croisière française, composée de deux frégates et d’un brick qu’il rencontra à quelques lieues de Livourne. Le 1er mars 1815, à 3 heures après-midi, il entra au Golfe-Juan près d’Antibes. Un capitaine et 25 hommes se présentèrent dans cette ville, mais le gouverneur les fit prisonniers. Le débarquement effectué, on bivouaqua jusqu’à 11 heures. Napoléon se porta alors sur Cannes, Grasse, Saint-Vallier, et arriva le 2 au soir, au village de Séranon, ayant parcouru 20 lieues. Le 3, il était à Barème ; le 4, il dînait à digne ; le 5, le général Cambronne, venu de l’île d’Elbe, occupait Sisteron, tandis que Buonaparte couchait à Gap. Le lendemain 6, l’Empereur atteignait Corps, et Cambronne, avec 40 hommes, poussait jusqu’à La Mure. Il y rencontrait l’avant-garde d’un corps de 6000 hommes, venue de Grenoble pour s’opposer à sa marche. Cette avant-garde, après avoir refusé toute communication, s’était repliée de 3 lieues en arrière, vers les lacs de Laffrey. Buonaparte s’y porta. Il y trouva un bataillon du 3ème de ligne, une compagnie de sapeurs et une compagnie de mineurs ; en tout, 7 à 800 hommes. Le chef d’escadron Raoul se présenta à eux pour parlementer. On refusa de l’entendre. » Napoléon, dit « Le Moniteur », mit pied à terre et s’avança, suivi de sa garde portant l’arme sous le bras. Il se fit connaître et dit que « le premier soldat qui voudrait tuer son Empereur le pouvait ». Ce fut le signal de la défection. On cria de part et d’autre : « Vive l’Empereur ! » Des cocardes tricolores furent distribuées. L’un assura, dans le temps, que l’on creva plusieurs tambours de la troupe royale, qui avaient été d’avances remplis des ces cocardes. « Le Moniteur » a fait tenir à Buonaparte un discours à ces soldats où il dit : « Je compte sur le peuple et sur vous. Le trône des Bourbons est illégitime, n’ayant pas été élevé par la nation. Demandez à vos pères et au peule ici présent : ils vous diront que vous êtes menacés du retour des dimes, des droits féodaux… Ce n’est-il pas vrai, paysans ? »-« Oui Sire, on voulait nous attacher à la terre. Vous êtes l’Ange du Seigneur…etc. » auraient répond ses auditeurs ; mais on peut douter du récit de la gazette officielle et récuser les témoins. Napoléon continua alors à marcher sur Grenoble. Près de Vizille, l’adjudant-major du 7ème de ligne vint lui annoncer que le colonel Labédoyère venait avec son brave régiment se joindre à l’Empereur. Il le rencontra à une lieue de Grenoble et logea le soir même dans un faubourg de cette ville. Le colonel Labédoyère, né à Paris en 1786, venait d’épouser depuis peu la nièce du comte de Damas, gouverneur de Lyon, et le Roi l’avait nommé, à cette occasion, colonel du 7ème de ligne. Le général Marchand, qui commandait la place de Grenoble, y avait réuni le 3ème du génie, le 4ème d’artillerie, -celui où Buonaparte avait été élevé au grade de capitaine vingt-cinq ans avant, deux bataillons du 5ème et les fidèles hussards du 4ème, dit « Le Moniteur ». Marchand se retira dans le Fort Barraux. Sa femme fut, dit-on, se jeter aux pieds de Napoléon pour l’excuser. Le préfet de l’Isère, M. Fourier, avait quitté Grenoble à l’entrée de Buonaparte, qui lui fit dire qu’il l’attendait à Bourgogne, où, en effet, il alla le rejoindre et entra avec lui à Lyon où il fut nommé préfet. On a cherché à excuser sa conduite en disant qu’associé, à une époque glorieuse, à la destinée de Buonaparte, comme savant, En Egypte, il n’avait eu, pour récompense de ses travaux, que cette préfecture de l’Isère où le Roi l’avait confirmé. Il s’y était, de tout temps, attiré l’estime générale en cherchant à éluder ou modérer les lois rigoureuses de son gouvernement. Il se vit alors sans ressources et crut pouvoir se rattacher à une cause qu’il voyait vigoureusement soutenue. Le 9, Buonaparte coucha à Bourgoin. Les paysans du Dauphiné l’entouraient et l’accompagnaient depuis longtemps en proférant mille injures contre le gouvernement royal, les nobles, etc., et criant : « Vive l’Empereur ! » Buonaparte se montra fort peu pendant les deux jours qu’il resta à Lyon. On dit que, fatigué des cris d’une populace exaltée qui entourait son palais, il dit à ses officiers : « Que l’on fasse retirer cette canaille et qu’on me laisse en repos ! » [Propos douteux venant de l’Empereur. Rappelons que le témoin est royaliste]. Il avait fait afficher les proclamations qu’il nous avait apportées de l’île d’Elbe, datées du Golfe-Juan, le 1er mars 1815. L’unes d’elles, adressée à l’armée, disait : « Soldats, nous n’avons pas été vaincus. Deux hommes sortis de nos rangs ont trahi nos lauriers, leur pays, leur Prince, leur Bienfaiteur…etc.… Dans mon exil, j’ai entendu votre voix…Arborez cette cocarde tricolore !… vous la portiez dans nos grandes journées… Vos biens, vos rangs, votre gloire, les biens, les rangs et la gloire de vos enfants n’ont pas de plus grands ennemis que ces princes qui vous ont été imposés par l’étranger…Les vétérans des armées sont humiliés…Venez vous ranger sous les drapeaux de votre chef… Son existence est la vôtre ! … La victoire marchera au pas de charge, et l’Aigle avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu’aux tours de Notre-Dame…etc.… ». Une autre, s’adressant au peuple français, s’exprimait ainsi : « La défection du duc de Castiglione [Le maréchal Augereau] livra Lyon sans défense aux ennemis. L’armée qu’il commandait «était nombreuse et brave et à même de battre le corps d’armée autrichien qui lui était opposé et d’arriver sur le flanc gauche de l’armée qui menaçait Paris. Les victoires de Champagne, l’insurrection des paysans de Lorraine, de Franche-Comté, de Bourgogne, etc.…avaient mis celle-ci dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais sur le point d’être plus puissants…etc.…etc. Dans ces grandes circonstances, mon cœur fut déchiré… Je m’exilai. Elevé au trône par votre choix, tout ce qui a été fait sans vous est illégitime. Un gouvernement national et une dynastie née dans votre révolution peuvent seuls garantir vos nouveaux intérêts. J’ai entendu vos plaintes et vos vœux. J’ai traversé les mers au milieu des périls. Je viens reprendre mes droits qui sont les vôtres. La Nation a le droit de se soustraire au joug imposé. C’est à vous seuls et braves de l’armée que je me fais et me ferai toujours gloire de tout devoir. » Une autre, des généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale disait à l’armée : « Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues. Nous vous le ramenons…etc. Foulez aux pieds la cocarde blanche, signe de la honte. Les Bourbons n’ont rien oublié ni rien appris ! Selon eux, vous êtes des rebelles, et l’on vous punira quand ils seront assez forts. Il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat sera toujours soldat ; le peuple n’aura que les charges. On a avili la Légion d’honneur en la distribuant à tous les traîtres et en lui ôtant ses privilèges politiques. Soldats de la grande Nation, du grand Napoléon, venez nous rejoindre…etc.…etc. Enfin, pour ses adieux aux Lyonnais, l’Empereur avait fait afficher cette quatrième proclamation : « Au moment de quitter votre ville pour me rendre dans ma capitale, j’éprouve le besoin de vous faire connaître mes sentiments. Vous avez toujours été au premier rang dans mon affection. Le caractère élevé qui vous distingue spécialement vous a mérité toute mon estime… Je reviendrai m’occuper de vos besoins, etc.… Lyonnais, je vous aime ! » Le matin de son départ, il fit une multitude de décrets qui ne parurent qu’après son entrée son entrée à Paris : sur le licenciement de la maison du Roi ; la suppression des ordres royaux ; le renvoi des émigrés, non rayés, hors de France ; le rappel des juges destitués ; la dissolution de la Chambre des pairs et de la Chambre des communes ; enfin la convocation des collèges électoraux des départements à Paris, au mois de mai, pour assister au couronnement de l’Impératrice et de son fils [Confusion de la part de l’auteur ! Il s’agit de la remise des aigles au Champ-de-Mars]. Enfin, Buonaparte, précédé de toutes ses troupes, partit, le 13 mars, à 2 heures après-midi. Il passa successivement à Villefranche, Mâcon, Tournus, Chalon ; coucha, le 15, à Autun ; le 16, à Avallon, et fut rejoint à Auxerre par le 14ème de ligne, le 6ème de lanciers, et le maréchal Ney, qui avait prendre, à tout son gouvernement, la cocarde tricolore avant de partir. Le 13, il y avait eu à Bourg une insurrection avec attroupements et cris de « Vive l’Empereur ! » On avait entouré la préfecture. Le préfet, M. Capelle, menacé, parvint à s’échapper. Il se rendit en toute hâte à Lons-le-Saulnier, où était le maréchal Ney, et lui dit, qu’ « entouré de traîtres, il pensait trouver en lui un fidèle sujet du Roi. » Le maréchal balbutia quelques vagues paroles et finalement déclara à M. Capelle qu’il allait passer ses troupes en revue. A celles-ci, il dit que « Napoléon était rentré en France pour se replacer sur son trône ; qu’il était maître de Grenoble et de Lyon ; mais qu’il pensait qu’ayant juré fidélité au Roi elles s’opposeraient à son entreprise et crieraient : « Vive le Roi ! » On lui répondit -comme il s’y attendait- par : « Vive l’Empereur ! »-« Eh bien oui mes amis, « Vive l’Empereur ! » reprit-il ; puis, se tournant vers le préfet, il ajouta : « Vous voyez, Monsieur, ce qu’il se passe ? »-« Oui, Monsieur, répondit celui-ci, je vois quel est mon devoir ». Et il lui demanda un passeport pour Paris ; mais ayant appris, en route, que le Roi en était parti, il passa sans danger en Suisse. Ney fit aussitôt la proclamation suivante, datée du 13 mars : « La cause des Bourbons est à jamais perdue ! La dynastie légitime que la Nation a adoptée va remonter sur le trône. C’est à l’Empereur Napoléon qu’il appartient seul de régner sur notre beau pays. Que la noblesse des Bourbons s’expatrie de nouveau, etc., ou qu’elle consente à vivre avec nous, que nous importe ! La liberté triomphe ! Je vous ai souvent mené à la victoire ; je vais vous mener à cette phalange immortelle que l’Empereur conduit à Paris, etc. » Le Roi, prévoyant que toute résistance de la part des troupes fidèles serait inutile, l’armée étant en pleine défection, fit rapprocher de Paris tout ce qui lui était attaché, et partit lui-même, le 19 mars, à minuit, suivi de quelques gardes du corps, laissant les Parisiens consternés, et emportant les regrets de la plus grande partie de cette immense population. Buonaparte, arrivé à Fontainebleau, le 20, à 4 heures du matin, apprit, à 7 heures, le départ du Roi, mais ne voulut ou n’osa entrer à Paris qu’à 9 heures du soir. Le 21, il passa une revue. « Le Moniteur » dit qu’il fit aux troupes un discours que sa longueur peut faire supposer, en grande partie, l’ouvrage du journaliste. « Je comptais sur l’amour du peuple et des soldats… La gloire de ce que nous venons de faire est toute au peuple et à vous… Le trône des bourbons était illégitime, puisqu’il était relevé par les étrangers ; qu’il avait été proscrit par nos Assemblées nationales et qu’il n’offrait pas de garantie… Le trône impérial peut seul garantir les droits du peuple et votre gloire…etc. » Et il leur distribua des Aigles en les pérorant de nouveau sur la trahison… les circonstances malheureuses… etc.… et termina par ces mots : «Enfin, jurez de les défendre…etc. » Carnot fut nommé ministre de l’Intérieur, Caulaincourt, duc de Vicence, ministre de l’Extérieur. Le roi, sous le nom de « comte de Lille » quitta Lille le 23. M. de Bossi ancien préfet de l’Ain, alors préfet de la Manche, fit une proclamation où il annonçait au peuple « l’entrée de Napoléon le Grand à Paris, fier et attendri de revoir son Libérateur, don Héros, son Père… etc.

BARON HUBERT DE SAINT-DIDIER

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( 1 septembre, 2019 )

Les RAISONS de la DEFAITE de NAPOLEON au PORTUGAL…

L’histoire de l’épopée napoléonienne oublie généralement de mentionner que le Portugal a été le théâtre d’importantes batailles entre 1801 et 1811, période au cours de laquelle des soldats portugais ont combattu les forces françaises aux côtés des armées anglaises et espagnoles à travers la péninsule ibérique et jusqu’au sud de la France. Lorsque l’on étudie cette période profondément et pendant de nombreuses années, comme nous l’avons fait, on ne peut qu’être étonné par la désignation générale de Guerre d’Espagne donnée à cette épopée commencée par la Révolution Française et dont quelques années plus tard Napoléon , d’abord en tant que consul puis en tant qu’empereur, deviendrait le personnage principal. Les RAISONS de la DEFAITE de NAPOLEON au PORTUGAL... dans HORS-SERIE 97-022546-300x206Celui-ci ne se rendit jamais au Portugal mais y envoya des émissaires ou des alliés dans le but d’avoir la mainmise sur une nation dont les frontières avaient été fixées depuis longtemps ; une nation dont la position stratégique était capitale pour le commerce international et d’une importance fondamentale pour son vieil allié l’Angleterre. Effectivement, ce pays trouvait sur les côtes portugaises, celles de ses colonies et des îles adjacentes, le meilleur port de refuge nécessaire au soutien de ses intérêts économiques, à une époque où ceux-ci avaient été mis à mal par l’indépendance des Etats-Unis. Il suffit de mentionner le Brésil pour évaluer à quel point l’Angleterre profitait d’une source de richesses vitale pour l’équilibre de son économie. D’ailleurs, avant même que Napoléon ne devienne un homme politique important, de très nombreux patriotes français écrivaient au Directoire pour expliquer à ses dirigeants que le meilleur moyen de vaincre l’inexpugnable Albion était de conquérir le Portugal. Ce qui démontre bien, si besoin en était, que le Portugal était considéré comme le soutien fondamental au développement de son vieil allié. Napoléon s’aperçut très tôt de l’importance stratégique du Portugal et estimait qu’il fallait le conquérir pour pouvoir concrétiser pleinement son projet d’unir l’Europe sous les ailes protectrices de l’aigle impérial

Échec diplomatique, stratégique et militaire.

En 1801, le Portugal est envahi sur son ordre et au nom de ses intérêts. À l’époque, Godoy, le puissant dirigeant espagnol, est convaincu qu’une coalition franco-espagnole viendra à bout de la suprématie anglaise et décide de s’allier à la France, poussé à la fois par son ambition et par la crainte de déplaire à Napoléon plus que par admiration pour lui. C’est ce que l’on peut déduire de la lecture attentive de ses « Mémoires » de l’homme espagnol rédigés au cours de son long exil, qui ne se terminent qu’à sa mort à Paris en 1851, ainsi que de la correspondance de Napoléon dans laquelle celui-ci exprime clairement son intention de commencer la conquête de la Péninsule Ibérique par le Portugal. Pour ce faire, il lève d’abord une armée commandée par son beau-frère, le général Leclerc, à laquelle il ajoute d’autres troupes placées sous le commandement du général Saint-Cyr. Godoy comprend très vite que l’Espagne ne gagnerait rien dans cette guerre dont la France serait la seule bénéficiaire et regretterait plus tard de n’avoir été qu’un jouet dans les mains du dictateur français. Cette invasion marque la première phase du projet de Napoléon de conquérir l’Espagne, projet que, grâce à d’habiles manœuvres politiciennes, il finirait par la mettre à exécution. Dans cet essai sur la défaite des armées de Napoléon en territoire portugais, seront évoquées les raisons pour lesquelles la première incursion des forces napoléoniennes au Portugal a débouché sur l’échec de ses projets. Effectivement, avec cette première invasion, qui eut lieu en 1801, Napoléon poursuivait deux objectifs : d’une part conserver le soutien de l’Espagne et, d’autre part, une fois conquis le territoire portugais en totalité ou en partie – fait qui se concrétisa avec la conquête de la Province de l’Alentejo – négocier à son avantage avec les Anglais avec lesquels il était déjà engagé par le Traité d’Amiens. L’échange de ces territoires conquis, très importants pour l’ennemi lui permettait d’obtenir des avantages économiques dans d’autres régions alors en possession de l’Angleterre, notamment en Amérique. Mais la trêve fut de courte durée, Godoy et Lucien Bonaparte, frère de Napoléon et ambassadeur de France en Espagne, signèrent un accord de paix qui n’allait absolument pas bénéficier à la France dans la mesure où ils s’étaient limités à prendre possession de Olivença, négligeant les autres territoires conquis. Ainsi le traité de Badajoz servait-il les intérêts portugais faisant échouer tous les espoirs que Napoléon avait déposés dans « la monnaie d’échange » que le Portugal constituait potentiellement.

Les lettres que le consul français adressa à Talleyrand et à Lucien Bonaparte sont très claires et ne laissent aucun doute sur les projets qu’il nourrissait. En ce sens, cette première incursion se solda par un échec.

Quant à la deuxième invasion, menée sous le commandement administratif et militaire de Junot, ancien ambassadeur de France au Portugal, elle aboutirait également à un échec dans la mesure où elle ne permettrait pas à Napoléon de concrétiser ses projets. Les contrariétés commencèrent dès que l’envahisseur entra dans Lisbonne sans avoir pu empêcher la fuite de la famille royale vers le Brésil. Junot ne s’empara ni du Régent ni de sa couronne et ainsi, contrairement à l’Espagne, le Portugal allait demeurer un pays indépendant. Par ailleurs, Junot, dont il était légitime de penser qu’il connaissait le pays et la mentalité de ses habitants, allait démontrer une incapacité totale à gouverner la nation occupée. En premier lieu, il ne comprit pas que l’Angleterre, qui jusque là avait hésité à s’engager aux côtés du Portugal, ne consentirait jamais à ce que lui soit retiré son allié le plus utile avec sa colonie du Brésil qui l’alimentait en produits de première nécessité pour le fonctionnement de son économie gravement atteinte par l’indépendance des États-Unis. Il négligea également le fait qu’un pays dans lequel l’indépendance était une tradition séculaire supporterait mal une quelconque tutelle, aussi douce fût-elle. Quant à la stratégie consistant à justifier l’invasion française comme une protection contre l’oppresseur anglais, elle fut un échec total et ne fit qu’alimenter les pamphlets virulents hostiles à la Révolution Française et à la politique qui s’ensuivit et qui peut être considérée comme la « troisième phase révolutionnaire » selon Jacques Godechot.

Les batailles de Columbeira, Roliça et Vimeiro, menées par les généraux de Junot contre les armées anglo-portugaises et remportées par les Anglais venus alors se porter en aide aux Portugais, constituent une preuve irréfutable de cette profonde défaite. D’ailleurs il suffit de lire la correspondance échangée entre Napoléon et Junot pour comprendre à quel point ce dernier ignorait tout de la mentalité portugaise. Napoléon faisait preuve de bien plus de lucidité et d’intelligence quant à la situation dans laquelle se trouvait Junot et aux risques que celui-ci courait en adoptant une attitude qui ne tenait pas compte de la réalité du pays occupé. Ainsi, dans sa lettre du 7 janvier 1808, répondant à une missive de Junot datée du 21 décembre, Napoléon affirme-t-il (Lettres inédites de Napoléon Ier: « Je reçois votre lettre du 21 décembre. Je vois avec peine que, depuis le 1er décembre, jour de votre entrée à Lisbonne, jusqu’au 18, où ont commencé à se manifester les premiers symptômes d’insurrection, vous n’ayez rien fait. Je n’ai cependant cessé de vous écrire : Désarmez les habitants ; renvoyez toutes les troupes portugaises ; faites des exemples sévères ; maintenez-vous dans une situation de sévérité qui vous fasse craindre. Mais il paraît que votre tête est pleine d’illusions, et que vous n’avez aucune connaissance de l’esprit des Portugais et des circonstances où vous vous trouvez. Je ne reconnais pas là un homme qui a été élevé à mon école. Je ne doute pas que, en conséquence de cette insurrection, vous n’ayez désarmé la ville de Lisbonne, fait fusiller une soixantaine de personnes et pris les mesures convenables. Toutes mes lettres vous ont prédit ce qui commence à vous arriver et ce qui vous arrivera bientôt. Vous serez honteusement chassé de Lisbonne, aussitôt que les Anglais auront opéré un débarquement, si vous continuez à agir avec cette mollesse. Vous avez perdu un temps précieux, mais vous êtes encore à temps. J’espère que mes lettres, que vous aurez reçues successivement, vous auront fixé sur le parti à prendre, et que vous aurez adopté des mesures fortes et vigoureuses, sans vous repaître d’illusions et de bavardages. Vous êtes dans un pays conquis, et vous agissez comme si vous étiez en Bourgogne. Je n’ai ni l’inventaire de l’artillerie ni celui des places fortes ; je ne connais ni leur nombre ni leur situation. Je ne sais pas même si vous les occupez. Vous n’avez pas encore envoyé au ministre la carte de vos étapes depuis Bayonne jusqu’à votre première place forte, ni aucune note sur la situation du pays. J’avais cependant de fortes raisons de le désirer. Enfin je suis porté à croire que mes troupes ne sont pas encore dans Almeida. S’il arrivait quelque événement, vous vous trouveriez bloqué par les Portugais. Il y a dans tout cela une singulière imprévoyance.» La teneur de la correspondance échangée entre Napoléon et Junot, comme celle de la lettre que nous venons de citer en partie, montre bien que ce dernier n’était pas l’homme de la situation. Après huit mois passés au Portugal il rentra en France. Une fois de plus, les intérêts de Napoléon étaient contrariés.

L’expédition de Soult constitue la troisième invasion, au service des intérêts expansionnistes de Napoléon en Europe et requiert une analyse sous plusieurs angles, seule à même de rendre compte des erreurs qui y furent commises et de leur poids dans la défaite. Après l’embarquement des troupes françaises, à la suite de la « Convention de Sintra », le pays se trouvait dans un état de totale anarchie surtout après le départ du général anglais Moore, qui, dans une certaine mesure, était parvenu à calmer les esprits les plus exaltés dans le nord du Portugal. Ainsi, les désaccords entre le commandement anglais et l’évêque de Porto ne cessaient d’augmenter du fait que celui-ci considérait sa ville comme le siège du gouvernement. Le peuple, alarmé par les rumeurs d’une nouvelle invasion, rendait encore plus ingouvernable le pays qui venait tout juste d’échapper à la tutelle des étrangers. Après la Convention de Sintra, l’Angleterre fit en sorte que soient respectés les intérêts du Portugal, qui depuis longtemps, jouaient en sa faveur face aux menaces françaises. Ajoutons que, dans l’intervalle entre l’invasion de Junot et celle de Soult, l’Espagne se trouvait pratiquement sous tutelle française, si l’on excepte la région de Cadix où allaient bientôt se réunir les Cortes qui contribueraient de façon décisive à l’installation du régime constitutionnel. Enfin, dans le court laps de temps qui sépare le départ de Junot de la nouvelle invasion, l’Angleterre continua à aider le Portugal. C’est ainsi que, à Porto, le colonel anglais Robert Wilson, demeurant à l’écart des dissidences politiques citées plus haut, équipa et disciplina un corps d’armée portugais et en fit deux bataillons d’infanterie, deux de cavalerie et une batterie d’artillerie qu’il baptisa Leal Legião Portuguesa (Loyale Légion Portugaise) en opposition au nom de Legião Portuguesa donné par Junot au corps d’armée formé par les dix mille combattants lusitaniens engagés aux côtés des armées napoléoniennes. C’est à cette même époque que le général anglais Beresford, qui avait été détaché à Madère, à partir de 1807 se rendit pour la deuxième fois en territoire portugais pour s’y voir confier l’organisation de l’armée portugaise Nous avons fait une brève allusion aux évènements liés à l’invasion menée par Soult. On le sait, le général Moore, avant de mourir au champ de bataille en Galice, avait réussi à repousser les armées de Junot, Ney et Soult, soit près de 60.000 hommes, loin des frontières portugaises. Napoléon ordonna alors à Soult qu’après avoir anéanti l’armée anglaise, fortement ébranlée par la mort de son commandant, de marcher sur le Portugal et d’occuper la ville de Porto au début du mois de février 1809. Pour l’aider dans sa tâche, le général Victor s’installerait à Mérida et menacerait Lisbonne. Quant au général Lapisse, détaché du corps d’armée de Bessières, il occuperait Salamanque, Ciudad Rodrigo et Almeida : ainsi la ligne du Douro serait garnie de troupes et l’arrière-garde de l’armée française de Galice serait protégée. Tout portait donc à croire que Soult était suffisamment protégé pour pouvoir entrer au Portugal sans courir de gros risques. Par ailleurs, l’armée portugaise était en phase de réorganisation et l’Espagne était pratiquement occupée par les troupes françaises.

La méconnaissance du terrain.

Ces ordres donnés par Napoléon prouvent incontestablement qu’il ignorait tout de l’état des routes espagnoles et portugaises et que les quelques informations qu’on lui avait fournies étaient pour le moins lacunaires. Sur le théâtre des opérations, les besoins essentiels à une armée ne pouvant être satisfaits, faute d’un approvisionnement en vivres organisé ; les soldats qui pratiquaient la maraude, étaient obligés de se déplacer en petits groupes à la merci des attaques perpétrées par des paysans armés. Ces derniers profitaient des obstacles d’un terrain qu’ils connaissaient bien pour provoquer d’innombrables embuscades, assassinant les petits contingents militaires nécessaires à l’occupation de chaque point stratégiquement important pour poursuivre la marche. Ainsi les troupes se dispersaient et les contingents perdaient des hommes. Malgré tout, grâce à la trahison des commandants espagnols, Soult réussit sans aucune difficulté à occuper Ferrol à la fin du mois de janvier. Ajoutons qu’à proximité de la frontière, des milliers de soldats de l’armée espagnole sous les ordres du général La Romana désertèrent. Napoléon estimait alors que la défaite des armées espagnoles entraînerait la reddition de l’Espagne. Les troupes de Soult prirent position à Tuy, Salvaterra et Vigo, sur la frontière portugaise. Là, un premier obstacle se présenta que Napoléon et Soult avaient mésestimé : la traversée du Minho. Si le maréchal avait eu connaissance de la difficulté que posait la traversée de ce fleuve, jamais il ne l’aurait tentée et aurait ainsi gagné un temps précieux. Tout d’abord il aurait dû commencer par porter ses troupes à un endroit qu’il utiliserait d’ailleurs ultérieurement, là où les gros obstacles pouvaient être surmontés. Il faut dire que le Minho, ligne de séparation entre l’Espagne et le Portugal, depuis l’embouchure et au cours de 65 kms à l’intérieur des terres, cesse d’être navigable en amont de Monção. Soult, qui avait décidé de passer le Minho à Valença dut y renoncer car les fortes pluies d’hiver avaient gonflé le débit du fleuve. Il choisit alors comme lieu de passage le hameau de Seixas près de Caminha qui se trouvait un peu plus bas sur la rive droite. Toutefois, les Portugais présents sur le terrain, parmi lesquels Gonçalo Coelho de Araújo et le colonel français au service du Portugal, Champalimaud, tous deux sous le commandement de Bernardim Freire d’Andrade, avaient pris soin de retirer toute embarcation qui pourrait faciliter le passage des troupes. Malgré les difficultés dues à la force du courant, cette tentative, qui eut lieu le 16 février avant le lever du jour permit le passage de 300 hommes qui furent aussitôt abattus par les soldats portugais. Ce même jour, aux environs de midi, une nouvelle tentative eut lieu devant Vila Nova de Cerveira. Là encore Soult s’y prit mal et les ordonnances du Gouverneur Gonçalo Coelho de Araújo repoussèrent énergiquement ses armées. Devant l’impossibilité de traverser le Minho et d’entrer au Portugal, Soult choisit la ville d’Orense en Galice, comme nouveau point de passage. Etant donné que cette région était en proie à des convulsions, le Maréchal devait la conquérir village par village, sans cesse arrêté dans sa marche par les innombrables barricades dressées par les habitants. Six mois s’étaient écoulés depuis la Convention de Sintra et le départ de Junot, quand le 6 mars, l’avant-garde de l’armée du Duc de Dalmatie arriva près de Monterrey, à la frontière de la province de Trás-os-Montes. C’est à peu près à cette date que le Duc de Beresford, le général anglais que la Régence avait choisi pour aider les forces portugaises, débarqua à Lisbonne. Il était tard pour éviter l’invasion. Après la prise de Chaves, Soult était arrivé sans grands encombres à Porto en suivant la route de Braga. C’est à proximité de cette ville, au nord-est, sur la position de Carvalho d’Este, que commencèrent les troubles populaires qui allaient provoquer l’assassinat d’une partie de l’Etat Major portugais qui était sous le commandement de Bernardim Freire de Andrade, lui aussi assassiné sous prétexte qu’il était jacobin, alliés aux Français et donc traître. La misère dans laquelle se trouvait le pays, l’absence de moyens nécessaires au combat si souvent réclamés par ceux qui étaient en charge de la défense du Minho et de Porto, menèrent à une situation chaotique. Dans ce contexte, l’armée de Soult atteignit Porto et, le 28 mars, la reddition fut proposée à ceux qui défendaient la ville. Soult s’attarda à Porto deux mois de plus que prévu contrariant ainsi les plans de Napoléon . Précisons qu’il régnait alors dans la ville un climat délétère alimenté, d’une part par la misère matérielle et psychologique dans laquelle le peuple était tombé et, d’autre part par la démagogie de l’évêque gouverneur de Porto. Tout cela faisait que de nombreux Portugais caressaient le rêve d’être gouvernés par un roi français comme ceux que Napoléon avait installés sur les trônes des pays conquis. D’ailleurs, pendant son court séjour au Portugal, Soult, lui-même, fit tout pour attirer la sympathie des Portugais et créer un climat de paix de façon à rallier les mécontents dont le nombre ne cessait d’augmenter. Toutefois, il n’avait pas prévu l’avancée des armées anglo-portugaises où se détachaient les troupes de la Leal Legião Lusitana de Wilson et celle de Wellington qui se rejoignirent sur la Serra do Pilar devant Porto, sur la rive gauche du Douro que Soult avait eu l’imprudence de laisser sans défense. À partir du 12 mai 1809, un mois et demi après la conquête française de Porto, Wellington profita, avec prudence, de la situation militaire que ses ennemis lui offraient. Le Douro, dans les eaux duquel tant d’habitants de Porto avaient perdu la vie au cours du triste épisode du ‘Ponte das Barcas’ (pont des bateaux), fut franchi. Ainsi se termina, par un nouvel échec pour les armées napoléoniennes, la troisième invasion du Portugal. Le maréchal Soult dont les qualités militaires ne sont pas en cause et que l’empereur avait fait Duc de Dalmatie pour le récompenser de son courage et de ses qualités de stratège, révéla une totale méconnaissance du pays qu’il voulait conquérir. Sans doute n’avait-il pas compris pourquoi les Anglais s’étaient empressés, peu de temps auparavant, pendant l’occupation menée par Junot, de venir au secours de leur vieil allié.

Toutefois, Napoléon n’abandonnait pas l’idée de conquérir le Portugal, qui contrairement à l’Espagne presque entièrement sous sa coupe, était toujours indépendant. Il chargea Masséna de cette mission quelques mois après l’échec de Soult à Porto. Rappelons que l’ancien ministre espagnol, Manuel Godoy, alors exilé en France, s’était laissé convaincre, comme il l’a d’ailleurs écrit dans ses Mémoires, que l’alliance des deux puissances, française et espagnole, permettrait de venir à bout de la suprématie anglaise. Or, ce but n’avait toujours pas été atteint. Une fois la flotte de la coalition franco-portugaise défaite, d’abord à Aboukir puis à Trafalgar, Napoléon allait prendre conscience qu’il lui était impossible de débarquer sur les côtes anglaises. Par ailleurs, depuis le Directoire les dirigeants français et notamment Bonaparte, alors simple consul, avaient reçu en provenance de tous les coins de France, de nombreuses lettres de patriotes français, conservées aujourd’hui aux archives de Vincennes, leur donnant des conseils sur la meilleure façon de soumettre l’Angleterre. Dans toutes ces missives une seule et même recommandation : pour vaincre l’Angleterre, il fallait d’abord défaire son vieil allié le Portugal de façon à porter un rude coup à l’économie anglaise. Effectivement, l’Angleterre trouvait sur les côtes portugaises une excellente base pour l’essor de ses activités commerciales et industrielles, pour l’acquisition de ses matières premières, notamment de celles qu’elle avait quelque difficulté à trouver depuis l’indépendance des Etats-Unis. Mais le Portugal lui offrait également un domaine commercial qui embrassait de vastes territoires : les îles adjacentes et le Brésil où l’Angleterre jouissait d’avantages douaniers concernant des produits d’une importance cruciale pour son industrie. Le Portugal était en somme la « vache à lait » de l’Angleterre selon l’expression d’un patriote français et sa conquête provoquerait sa banqueroute. Il ne faut donc pas s’étonner que Napoléon tînt tant à avoir la mainmise sur cette partie de la péninsule. L’Espagne était conquise et vivait sous le joug d’un roi français. À l’époque, tout le territoire espagnol, à quelques rares exceptions, comme la ville de Cadix, luttait depuis le 2 mai pour recouvrer son indépendance.

Rivalité des officiers.

Les 80.000 soldats que comptait l’armée de Masséna (Prince d’Essling) faisaient partie de deux des 9 corps d’armée maintenus dans la péninsule. Parmi les officiers supérieurs qui étaient à leur tête, Ney, le fameux général de cavalerie et les deux généraux vaincus précédemment, Junot et Soult, étaient sous le haut commandement de Masséna. Là encore le choix de Napoléon s’avéra très vite désastreux : Ney estimait que le commandement de l’expédition devait lui revenir et ce en raison de son rang élevé ; Junot et Soult, soudain commis à un rôle subalterne et aux ordres d’un camarade, qui plus est, ignorant tout du Portugal, faisaient régner un sentiment de malaise au sein de leurs troupes. Voilà quelques raisons parmi d’autres qui ne tarderaient pas à provoquer des dissidences et des résultats adverses aux intérêts de la politique française. Dans ses Mémoires, le général Foy, décrit de façon explicite le comportement de ces officiers et d’autres encore, comme Eblé, Fririon, Reynier, tous haut gradés dont les désaccords, qui commencèrent dès Salamanque, portèrent un grave préjudice au fonctionnement des armées françaises et contribuèrent à favoriser les Portugais. Cette gigantesque armée entra en territoire portugais au début du mois d’août 1810 et tomba sur un premier obstacle : Almeida. De l’avis de plusieurs stratèges, Masséna avait déjà commis plusieurs erreurs. Ainsi perdit-il un temps précieux à vouloir conquérir la place forte de Ciudad Rodrigo. Même constat à Almeida où, toutefois, la chance lui sourit quand le 26 août, la poudrière de la forteresse explosa, précipitant la reddition. D’ailleurs, le temps et l’énergie employés à conquérir une forteresse ne faisaient déjà plus partie des pratiques en vigueur à l’époque. Il suffisait d’en faire le siège de façon à protéger l’arrière-garde contre toute attaque. De plus, voulant entrer dans Lisbonne, Masséna choisit de prendre la rive droite du Mondego, erreur qu’il aurait pu éviter s’il avait pris connaissance du rapport de l’un des ingénieurs de Junot, un dénommé Boucherat, qui expliquait clairement les raisons pour lesquelles le chemin menant vers la capitale ne pouvait en aucun cas se faire en empruntant cette rive. Masséna, calculant qu’il nécessitait 17 jours de vivres jusqu’à Lisbonne, ordonna aux corps d’armée de faire les récoltes dans les champs abandonnés par les paysans. Cette décision lui porta préjudice. Une autre erreur fut également lourde de conséquences : l’absence d’un service des vivres amenait les soldats à pratiquer le pillage. Ce système de maraude avait des effets tragiques et des conséquences funestes quand les voleurs étaient découverts. L’armée de Masséna passa ainsi par Pinhel, Trancoso, Mangualde, Guarda, Celorico, Fornos. Après avoir traversé l’affluent du Douro, le Coa, Masséna arriva à Viseu, désertée par sa population. Le Maréchal semblait avoir oublié que l’automne approchait et que, les chemins seraient bientôt difficilement praticables. Ses plans étaient peu à peu mis en difficulté. Il était surveillé nuit et jour par l’armée anglo-portugaise sous le commandement de Wellington, lequel avait conseillé aux habitants d’abandonner leurs foyers et d’emporter ou de cacher tout ce dont l’ennemi aurait pu tirer profit. Mais c’est à Bussaco que la gloire du Prince d’Esling va commencer à se ternir. Cette chaîne de montagnes, qui depuis le Mondego se dirige au cours de huit millesvers le nord, allait être fatale aux plans français. Toutes les routes venant de l’est qui permettent de rejoindre Coimbra, passent par des reliefs montagneux qui rendent difficiles le passage d’une armée quelle qu’elle soit. C’est là que Masséna fut stoppé dans sa marche par des troupes déployées sur les hauteurs de la montagne. Les forces anglo-portugaises comptaient quelques 70.000 hommes. Le 27 août, vers deux heures du matin, l’armée française se mit en mouvement et attaqua au lever du jour. Les Français perdirent 4.500 hommes dont 223 officiers. Devant ce revers, Masséna ordonna de tourner la position, ce qu’il aurait sans doute fait beaucoup plus tôt s’il avait eu connaissance de la topographie des lieux. Les quelques officiers portugais de la Legião Portuguesa, qui accompagnaient l’armée française n’aidèrent pas Masséna : serait-ce par méconnaissance du terrain ou bien accès de patriotisme ? Toujours est-il que l’armée française perdit presque deux jours à découvrir le chemin menant à Coimbra par Boialvo (Águeda). Enfin le 29 août, aux premières heures du matin, l’armée se mit en route vers Coimbra, point de passage obligatoire pour les deux armées et prit la direction de Pombal puis de Leiria (centre névralgique pour les combattants). Les troupes anglo-portugaises, devançant toujours les troupes françaises, allèrent en direction du sud jusqu’aux célèbres lignes de défense de Torres-Vedras qu’elles avaient précédemment fortifiées mettant à profit le temps précieux que les multiples erreurs de Masséna leur avaient concédé. Selon les mémorialistes, ces erreurs ne seraient pas toutes de l’entière responsabilité de Masséna : ils affirment que, pour de mesquines questions de jalousie ou autres, des informations importantes ne lui furent pas fournies (ainsi le rapport de Boucherat). Quant aux nominations de Junot, Soult et Ney, lesquels se sentant humiliés d’être sous les ordres du Prince d’Essling, ne luttèrent pas de façon efficace, elles ne sont pas non plus le fait de Masséna. Celui-ci arriva bien tard devant les lignes de Torres-Vedras. Il ne put les franchir et dût renoncer définitivement à entrer dans Lisbonne. Des villes et des villages désertés par leurs habitants, le manque de nourriture, de secours depuis longtemps demandés, jamais arrivés, l’absence de toute collaboration de la part des chefs militaires de prestige, l’ignorance dans laquelle celui-ci fut maintenu de certains rapports cités plus haut, les dissidences existant au sein de son Etat Major, sont autant de facteurs qui contribuèrent à l’échec de cette invasion. À certains moments, Masséna avait recours à l’aide de son confident Jean-Jacques Pelet, un jeune homme alors âgé de 28 ans. Grâce essentiellement au travail de compilation de Donald Horward, nous avons aujourd’hui accès aux Mémoires et aux études faites par ce jeune ingénieur géographe qui sera ultérieurement nommé général et prendra la direction des archives de guerre françaises. Foy, Guingret, Marbot et d’autres mémorialistes indiquent certains des évènements qui menèrent à une nouvelle défaite de Napoléon. Busaco fut l’une des dernières batailles et des nombreuses défaites de l’armée française au Portugal. Lors de sa retraite, Masséna livra quelques combats de moindre importance à Redinha et à Pombal. L’on estime que, malgré les défaites subies, Masséna révéla une grande valeur militaire en parvenant à regagner la frontière espagnole sans perdre beaucoup d’hommes. Dans le laps de temps qui s’écoula entre août 1810 et mars 1811, Soult, à qui Napoléon avait ordonné de rejoindre Lisbonne par la rive gauche du Tage pour apporter son aide à Masséna qui venait du sud par la frontière de Badajoz, ne le fit pas. À partir de cette date, un corps militaire d’une dizaine de milliers de Portugais, dans une épopée qui reste à raconter, va traverser l’Espagne en compagnie des troupes anglaises et espagnoles et atteindre le sud de la France. Le rêve que Napoléon avait caressé de « s’offrir une balade » dans la péninsule s’était écroulé. L’aigle, jusqu’alors altier, allait succomber en abandonnant derrière lui un paysage de mort et de destruction que seuls l’ambition, la ténacité et le génie des peuples permettraient de reconstruire. Effectivement le spectacle des actes barbares pratiqués par chacun des camps, les assassinats, l’obligation faite aux populations affamées de s’enfuir en abandonnant leurs foyers et leurs biens, ne pouvaient que provoquer une profonde douleur chez les habitants des régions dévastées. Mais, plus tard, après avoir de nouveau goûté à la liberté et à la paix, ceux-ci trouvèrent en eux les forces nécessaires à la reconstruction de leurs maisons et de leurs biens.

Le témoignage du général Marbot.

Beaucoup d’affirmations concernant la désastreuse épopée de Napoléon dans la péninsule, sont corroborées par le Français Jean Baptiste Antoine-Marcellin de Marbot, c’est pourquoi nous avons choisi de présenter rapidement quelques-unes de ses réflexions sur le sujet. Dans l’un des chapitres de ses intéressants Mémoires intitulé « Causes principales de nos revers dans la Péninsule », le Général Baron de Marbot, énumère certaines des raisons qui menèrent aux guerres péninsulaires. Il affirme ainsi, à propos de la victoire de Baylen remportée par les armées anglo-luso-espagnoles, que « ce succès inespéré non seulement accrut le courage des Espagnols, mais enflamma aussi celui de leurs voisins les Portugais ». Il fait également allusion au départ précipité de la famille royale vers le Brésil « de crainte d’être arrêtée par les Français ». Il évoque aussi la défaite de Junot, les triomphes de Napoléon et l’installation de son frère sur le trône d’Espagne, les victoires de Soult et la mort du général Moore en Galice. Les victoires de Napoléon s’espacèrent, selon l’avis de ce mémorialiste, quand « … le cabinet de Londres lui [suscita] habilement un nouvel et puissant ennemi : l’Autriche venait de déclarer la guerre à Napoléon , qui fut contraint de courir en Allemagne, en laissant à ses lieutenants la difficile tâche de comprimer l’insurrection ». D’après Marbot quand le « maître abandonna la péninsule, le faible roi Joseph n’ayant ni les connaissances militaires ni la fermeté nécessaires pour le remplacer, il n’y eut plus de centre de commandement ». Il rapporte la situation du Maréchal Soult abandonné à Porto « sans que le maréchal Victor exécutât l’ordre qu’il avait reçu d’aller le rejoindre » et explique que « L’anarchie la plus complète [régnait] parmi les maréchaux et chefs des divers corps de l’armée française ». Il ajoute que « Soult, à son tour, refusa plus tard de venir au secours de Masséna, lorsque celui-ci était aux portes de Lisbonne, où il l’attendit vainement pendant six mois ! » et que, plus tard, « Masséna ne put obtenir que Bessières l’aidât à battre les Anglais devant Almeida ! » Le Baron explique comment Masséna, incapable de percer les lignes fortifiées de Torres-Vedras, renonça à conquérir Lisbonne et le Portugal. Marbot raconte dans le détail des scènes d’égoïsme et de désobéissance qui causèrent la perte de l’armée française mais reconnaît « que le tort principal appartint au gouvernement » en la personne de Napoléon qui, « se voyant attaqué en Allemagne par l’Autriche, [s’éloigna] de l’Espagne pour courir au-devant du danger le plus pressant ». Toutefois Marbot exprime son incompréhension devant le comportement de Napoléon lorsque celui-ci, « après la victoire de Wagram, la paix conclue dans le Nord, (…) n’[a] pas senti combien il importait à ses intérêts de retourner dans la Péninsule, afin d’y terminer la guerre en chassant les Anglais ! ». En fait, ce qui le surprend le plus, c’est que « ce grand génie ait cru à la possibilité de diriger, de Paris, les mouvements des diverses armées qui occupaient à cinq cents lieues de lui l’Espagne et le Portugal, couverts d’un nombre immense d’insurgés, arrêtant les officiers porteurs de dépêches et condamnant ainsi souvent les chefs d’armée français à rester sans nouvelles et sans ordres pendant plusieurs mois ». Marbot estime que « puisque l’Empereur ne pouvait ou ne voulait venir lui-même, il aurait dû (…) punir très sévèrement ceux qui ne lui obéiraient pas ! » Quant à son frère Joseph, le roi d’Espagne, Marbot le dépeint comme un homme « instruit mais totalement étranger à l’art militaire » et incapable de se faire obéir des officiers. Le roi Joseph était d’ailleurs le premier à désobéir aux ordres de l’Empereur, refusant d’envoyer en France les soldats ennemis faits prisonniers et les intégrant dans des corps d’armée. Marbot se montre en désaccord avec le système de recrutement napoléonien dont il estime qu’il était préjudiciable à l’armée française : « La défection des soldats étrangers dont l’Empereur inondait la Péninsule, ajoutée à celle des prisonniers espagnols si imprudemment réarmés par Joseph, nous devint infiniment préjudiciable. » Marbot mentionne enfin ce qui lui semble être « la cause principale » des revers français dans la péninsule : « l’immense supériorité de la justesse du tir de l’infanterie anglaise, supériorité qui provient du très fréquent exercice à la cible, et beaucoup aussi de sa formation sur deux rangs » Dans ses Mémoires, Marbot livre également sa conviction intime que « Napoléon aurait fini par triompher et par établir son frère sur le trône d’Espagne, s’il se fût borné à terminer cette guerre avant d’aller en Russie ». Pour ce dire, il se basait sur le fait que, seul le soutien financier de l’Angleterre permettait le maintien de la coalition. Or, le pays était las d’autant de dépenses et la Chambre des Communes s’apprêtait à refuser de voter les crédits nécessaires mais la nouvelle que Napoléon allait partir attaquer la Russie la fit changer d’avis et autoriser la « continuation de la guerre ». Marbot mentionne également les défaites du maréchal Marmont et du roi Joseph en Espagne où les Français essuyèrent de « tels revers que vers la fin de 1813, nos armées durent repasser les Pyrénées et abandonner totalement l’Espagne qui leur avait coûté tant de sang ! ». L’ultime citation des Mémoires de Marbot, vaut d’être mentionnée parce qu’elle rend justice au courage des soldats portugais et qu’il est rarissime de trouver ce genre de considération sous la plume d’un mémorialiste français. Après avoir reconnu l’esprit de persévérance des soldats espagnols, Marbot fait l’éloge des soldats portugais dans les termes suivants : « Quant aux Portugais, on ne leur a pas rendu justice pour la part qu’ils ont prise aux guerres de la Péninsule. Moins cruels, beaucoup plus disciplinés que les Espagnols et d’un courage plus calme, ils formaient dans l’armée de Wellington plusieurs brigades et divisions qui, dirigées par des officiers anglais, ne le cédaient en rien aux troupes britanniques ; mais, moins vantards que les Espagnols, ils ont peu parlé d’eux et de leurs exploits, et la renommée les a moins célébrés ».

Les historiens et les chroniqueurs ont trop souvent négligé de prendre en compte la frustration des projets de Napoléon ainsi que les erreurs successives de tous ordres accumulées au long d’années qui ne pouvaient qu’aboutir à une défaite. Ils oublient de mentionner également que c’est dans cet espace péninsulaire, qu’a commencé la chute de Napoléon . Il y aura, après, la campagne de Russie dont on connaît l’issue malheureuse. Nous sommes personnellement convaincus que les défaites subies par Napoléon au Portugal entre 1807 et 1811, au cours desquelles on vit chanceler des chefs militaires de grande valeur, ont profondément influencé sa défaite finale.

Antonio-Pedro VICENTE

« Raisons de la défaite de Napoléon au Portugal», Rives méditerranéennes 2/2010 (n° 36), pp. 13-26.

En ligne: www.cairn.info/revue-rives-mediterraneennes-2010-2-page-13.htm 

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( 8 juin, 2019 )

Une lettre du colonel Zaepffel au maréchal Davout en 1815…

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Pendant que Napoléon marche de Cannes sur Paris [après son débarquement à Golfe-Juan le 1er mars 1815], un régiment, le 6ème régiment d’infanterie légère, commandé par le colonel Zaepffel, s’achemine, par ordre du ministre [de la Guerre] Soult, de Phalsbourg où il tenait garnison sur Lons-le-Saulnier. Le colonel a reçu cet ordre le 6 mars 1815 ; il quitte Phalsbourg le 8 mars ; il arrive à Besançon où le général refuse de lui donner des instructions. Zaepffel arrive à Lons-le-Saulnier où il n’y a plus de général ; il écrit alors au nouveau ministre de la guerre, le maréchal Davout, en remarquant que tout le monde, militaire et civil, acclame Napoléon.

Arthur CHUQUET.

Lons-le-Saulnier, 24 mars 1815

Monseigneur, j’ai l’honneur de rendre compte à Votre Excellence que, d’après les ordres de M. le maréchal duc de Dalmatie [Soult] qui me sont parvenus le 6 de ce mois, j’ai quitté Phalsbourg le 8 avec mes deux premiers bataillons pour me diriger sur Lons-le-Saulnier et y rester stationné. Arrivé à Besançon, je me suis présenté avec deux officiers supérieurs chez M. le général Bessières qui nous adit qu’il ne se trouvait là que pour le maintien du bon ordre et qu’il n’avait aucun ordre à me donner. J’ai donc continué ma route jusqu’ici où j’ai trouvé le général Jarry, commandant le département ; cet officier général est parti ce matin sans m’en prévenir ; j’ignore s’il reviendra bientôt. Je crois, par conséquent, [être] de mon devoir de m’adresser directement à Votre Excellence et de lui demander ses ordres. L’esprit de la troupe et de tous les habitants est entièrement prononcé pour l’Empereur ; tous montrent le plus vif enthousiasme pour Sa Majesté.

(Témoignage extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet, « Lettres de 1815. Première Série [seule parue] », Paris, Librairie ancienne, Honoré Champion, Editeur, 1911.)

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( 4 juin, 2019 )

Une lettre de Guillaume PEYRUSSE (Neumarkt, 4 juin 1813).

Guillaume Peyrusse

En 1813, Guillaume Peyrusse  participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur. Le 29 juillet de la même année, il sera nommé Payeur de l’Empereur. Cette lettre est adressée à son frère André.

 ——————

Au quartier-général de Neumarkt, 4 juin 1813.

Je n’ai pas des tes lettres depuis longtemps, mon cher André. Je ne sais pas même si je ne suis pas un peu en retard avec toi. Mais j’ai plusieurs excuses à te donner et qui le justifieront. D’abord, j’ai été malade à Mayence quand Sa Majesté y est arrivée. Je me suis traîné comme çà jusqu’à Bichofferda à neuf lieues en avant de Dresde, d’où j’ai été envoyé à Fuld pour y chercher de l’argent qui nous a manqué. J’ai fait grande diligence. Elle naissait des vives inquiétudes que me donnait la route sur laquelle des partis de Cosaques et des partisans se montraient, mail fallait arriver. J’ai fait mes deux cent trente lieues dans sept jours et j’ai même éprouvé des retards, faute de chevaux. J’arrive et j’apprends la cruelle catastrophe qui me prive d’un grand protecteur [le général Duroc, blessé très grièvement le 21 mai 1813, lors de la bataille de Bautzen]. Je suis désolé de ne l’avoir pas assisté dans ses derniers moments. Quoiqu’il souffrit le martyre, il a survécu vingt-sept heures à sa blessure. Il a eu le ventre traversé par un boulet qui lui a fait huit trous aux entrailles. Il a conservé toute sa connaissance et il est mort comme un héros. Sa Majesté l’a honoré de sa visite.-« Eh bien mon pauvre Duroc », en lui prenant la main, « vous devez bien souffrir. N’avez-vous rien à me dire , »-« Non, Sire, j’ai toujours été un honnête homme et fidèle sujet de Votre Majesté. Je n’ai qu’un regret de ne pouvoir plus la servir. Les comtes sont en règle… »- « vous laissez une fille… »- « Oui, Sire, mais je lui laisse assez de fortune pour être heureuse… » Les sanglots étouffaient la voix de sa Majesté qui fut entrainée par le duc de Dalmatie [maréchal Soult]. Sa Majesté a fait une perte irréparable. Son corps a été embaumé et transporté militairement à Mayence. Je fis une grande perte : il m’avait beaucoup promis cette campagne, et il avait assuré M. l’’écuyer [de] Saluces qui lui avait parlé de moi qu’il demanderait la croix bleue [l’ordre de la Réunion ?]  pour moi [pour] cette campagne. A propos de M. de Saluces, il est, je crois , major du régiment des gardes d’honneur qui s’organise à Tours. Tu l’auras sans doute vu. Pries-le de me recommander au grand écuyer [Général de Caulaincourt] avec le même intérêt qu’il avait parlé de moi au [grand-] maréchal, et qu’il ajoute  la promesse de M. le [grand-] lui avait faite pour moi d’obtenir de Sa Majesté la croix bleue, fondée sur tous les titres que m’a donnés la conservation du trésor de Sa Majesté aux dépens de tous mes effets et de ma vie . Pour que la lettre arrive sûrement, tu l’enverras ou [la] feras envoyer à Mélan qui me l’adressera par l’estafette et je la remettrais moi-même. Soigne cette affaire. Mais comme un malheur n’arrive jamais sans l’autre, tu sauras que le 30 mai [1813] tous les équipages de Sa Majesté avaient été parqués dans une grande grange, [en] crainte des Cosaques, qui, la veille, avaient entamé un convoi. J’étais dans une des écuries de ce bâtiment à travailler. A une heure, on a crié « Au feu ! », j’ai ramassé mon portefeuille ; je n’étais pas hors de l’écurie, que le feu y pénétrait ; tout était ne paille. J’ai donné mes papiers à garder à un grenadier et me suis jeté sur mon caisson pour le faire sortir, mais l’action du feu a été si prompte et si active que j’y étais à peine arrivé que j’étais étouffé par la fumée et entouré par les flammes. Dans un clin d’œil, tous les bâtiments de ferme ont été enflammés. Par une cruelle position j’avais mis mes deux portemanteaux dans le fourgon, où je les croyais plus en sûreté que dans mon écurie. Tout  a été brûlé, et je suis sans chemise, moi et bien d’autres. Sa Majesté a perdu toute sa garde-robe, mais elle a été peu sensible à cet événement. Elle a dit : « Eh bien ! C’est une cosaquade. » Ce n’est pas tout ; tu vas dire : «L’or qui est dans le fourgon ne brûlera pas… » mais tu sauras que j’étais de moitié dans mon fourgon avec la pharmacie. Il y avait seize caisses de drogues, qui ont entretenu un feu tel que j’ai un bon sixième de mon or fondu comme du mâchefer mêlé avec du fer, des cristaux et du charbon. J’ai fait de suite au prince major-général [maréchal Berthier] ma déclaration de ce qu’il y avait dans mon fourgon, et, comme Sa Majesté  allait partir, je lui ai demandé un bataillon pour me protéger dans les recherches que j’allais faire ; à 5 heures j’ai pu parvenir à faire faire par les sapeurs del a Garde un chemin dans ce foyer pour aller sur le lieu où stationnait mon fourgon. La place n’était pas encore tenable ; cependant nous nous y sommes maintenus. J’avais avec moi six hommes, nos recherches ont été très actives et très laborieuses. Tous mes napoléons qui ne se sont pas fondus sont noirs comme le… [charbon ?]. Lorsqu’il fut devenu constant qu’on ne pouvait plus rien trouver, j’ai tout renfermé et fait à l’instant le procès-verbal que j’ai mis très en règle et que j’ai fait certifier par le grand prévôt de l’armée, viser par M. le grand écuyer, et envoyé à M. [de] La Bouillerie [le trésorier général de la Couronne, supérieur de Peyrusse] le lendemain avec ma situation, de laquelle il constate que j’avais en caisse la somme déclarée au prince major-général. Je m’occupe à laver à l’eau forte mes napoléons pour les besoins du service, et à compter ceux qui peuvent l’être pour pouvoir constater le déficit que je ne vois pas devoir être bien considérable. Tu vois, mon ami, que chacun a ses traverses [travers].

Depuis trois jours, nous sommes ici dans un trou à huit lieues de Breslau, où le prince dela Moskowa [maréchal Ney] est depuis trois jours fort tranquille. M. le grand écuyer est à trois lieues et demie d’ici, et je crois que dans quelques jours nous apprendrons du bien bon. Les avant-postes se regardent sans se rien faire. Je voudrais cependant, avant que cela ne finisse, qu’on fit une belle peur aux Berlinois pour celle qu’ils m’ont faite…

 « Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894, pp.133-137.

 

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( 1 mars, 2019 )

Napoléon au Golfe-Juan (1er mars 1815). Deux lettres d’Honoré V, prince de Monaco.

Napoléon au Golfe-Juan (1er mars 1815). Deux lettres d’Honoré V, prince de Monaco. dans TEMOIGNAGES golfejuan

Qui ne sait que, lorsque Napoléon débarqua au golfe-Juan, Cambronne, envoyé en avant-garde à Cannes, arrêta le duc de Valentinois (plus tard prince de Monaco sous le nom d’Honoré V [né en 1778, il est couronné en 1819 et règne jusqu’à sa mort, survenue le 2 octobre 1841), qui se rendait dans sa principauté, et l’envoya au bivouac de Napoléon ?

Voici sur cet épisode :

1°, le  récit inédit du Prince ; 2°, une spirituelle et piquante réponse qu’il fit à un article fantaisiste qu’Alexandre Dumas père avait publié dans le « Voleur » du 30 juin 1841. Il est inutile de commenter ces deux documents ; nos lecteurs sauront en apprécier la valeur.

Arthur CHUQUET (« Feuilles d’Histoire », 1er mai 1913).

I.

Lettre du prince Monaco au maréchal Soult, duc de Dalmatie, ministre de la Guerre.

Monsieur le Maréchal,

J’ai l’honneur d’annoncer à Votre Excellence qu’en arrivant le jeudi premier mars [1815] à Cannes, vers les cinq heures du soir, j’ai été arrêté par un général qui est venu au-devant de moi sur la route, m’a prié de descendre, ayant, disait-il, quelques ordres à me communiquer. Lorsque j’ai été descendu, il m’a montré a cocarde tricolore en me disant : « Vous voyez que nous sommes ennemis, mais ne craignez rien, il ne vous sera fait aucune injure. » Je me suis trouvé dans le même moment  entouré par un détachement de chasseurs de la Vieille Garde. Deux gendarmes qui m’escortaient en raison du passage de l’Estérel, ont été faits prisonniers comme moi. J’ai appris alors qu’un débarquement s’était opéré à une lieue environ de Cannes dans un petit golfe. Sept bâtiments, m’a-t-on dit, ont amené des troupes venues de l’île d’Elbe qui sont descendues vers trois heures après-midi.

Le général avait envoyé une estafette à l’état-major pour savoir ce qu’il fallait faire de moi. L’estafette ne revenant point, il m’a dit d’envoyer un de mes courriers chercher la réponse. J’ignore le contenu des ordres des ordres qu’a reçus le général, mais il m’a fait conduite à une auberge où je suis resté, gardé par un caporal dans ma chambre et un poste à ma porte.

Vers deux heures du martin, j’ai reçu de Napoléon l’ordre de me rendre en av avant du village pour l’attendre. Conduit par mon caporal, je suis arrivé à lap lace désignée où on avait allumé un feu. Au milieu d’un cercle de troupes, j’ai trouvé Napoléon qui m’a fait quelques questions insignifiantes et m’a dit que je pourrais continuer ma route après le passage des colonnes. Je me suis retiré à mon auberge avec mon caporal qui a continué à me garder jusqu’au départ des troupes, qui ont pris le chemin de Grasse dans les montagnes. On avait commandé 3.000 rations, mais on n’en a employé que [la] moitié environ. Des mulets ont été mis en réquisition pour les bagages. Point de cavalerie, mais une soixantaine de Polonais déterminés. Quelques pièces d’artillerie. J’ai eu des détails sur le débarquement, mais ils se contrarient : les uns m’ont dit que les vaisseaux étaient français, les autres que non. Il m’a semblé qu’à mon passage un bâtiment croisait devant les îles Sainte-Marguerite et attendait quelque nouvelle. Votre Excellence en sait sans doute beaucoup plus long que moi maintenant ; mais mon devoir m’ordonne de lui rendre compte du peu que j’ai appris, et comme je crains que le courrier ne se trouve intercepté, je prie Monsieur le gouverneur du comté de Nice de faire arriver ma lettre par un courrier du roi de Sardaigne.

Je vais m’occupez maintenant de tout ce qui peu  regarder lap lace Monaco, et j’aurai l’honneur, sous peu de jours, de faire un rapport à Votre Excellence. Je ne lui parle pas d’Antibes où j’ai passé hier après-midi. On y a fait prisonniers quelques hommes de la Garde, envoyé avec des proclamations portant que Napoléon allait remonter sur son trône. Il paraît que lui-même est venu de ce côté et n’a retourné vers Cannes qu’après avoir échoué à Antibes.

L’esprit de la Provence est entièrement prononcé pour le Roi. Beaucoup de questions ont été faites pour connaître l’esprit public : tous ont répondu comme le maire de Cannes qui a dit : « J’ai servi fidèlement Napoléon, il a abdiqué, je me dois tout entier au Roi, je lui serai fidèle ; tous les habitants pensent comme moi. » Le général qui l’interrogeait lui a dit : « Vous êtes un brave homme. » Trois ou quatre chasseurs de la Garde ont quitté leur chef à Cannes même m’a-t-on dit. En général ils sont trompés sur la manière dont le roi traite les troupes et surtout la Veille Garde. Il ne sera pas difficile de les ramener. Si on avait eu des troupes ou des armes à Cannes, le débarquement n’aurait eu aucun résultat ; le peuple était fort animé, et, sans la crainte de faire brûler la ville, il y aurait eu du sang répandu. Je dois observer à Votre Excellence qu’au moment où l’avant-garde est arrivée à Cannes, quelques habitants se sont échappés dans les montagnes pour porter la nouvelle. On m’a dit que les gendarmes avaient été sur-le-champ prévenir le préfet. On a commis la faute de ne pas envoyer sur la grande route de l’Estérel  pour prévenir du débarquement ; mais comme il ne se passe pas ordinairement beaucoup se voyageurs français sur cette route, on aura négligé cette précaution, croyant mieux d’envoyer prévenir promptement les autorités locales. S’il avait été possible de le prendre, on m’aurait épargné un grand désagrément et une inquiétude fort vive.

Ma lettre est écrite fort à la hâte, monsieur le Maréchal ; je vous prie de ne vous attacher qu’aux détails ; je me trouverai trop heureux s’ils peuvent vous être de quelque utilité.

Recevez, monsieur le Maréchal, l’assurance du respect avec lequel je suis votre serviteur.

Le duc de VALENTINOIS, prince de MONACO.

II.

Lettre du prince de Monaco à Alexandre Dumas.

8 juillet 1841.

Qu’un voyageur, homme d’esprit d’ailleurs, renouvelle des plaisanteries quelque peu usées sur la petitesse d’un pays ; qu’il laisse courir son imagination à la recherche d’une contredanse ; faute de mieux, que même il y joigne des personnalités d’une convenance plus ou moins hasardée, son article, comme tant d’autres, passera inaperçu.

Mais là s’arrêtent les limites du genre, et d’une histoire il n’est permis à personne de faire un conte.

Or, j’aperçois dans le « Voleur » du 30 juin un gros titre en majuscules.

LE PRINCE DE MONACO

Et en petites lettres : dont chacun sait l’histoire. A coup sûr, si quelqu’un le sait, ce n’est pas son historien.

D’abord, l’histoire ne s’est jamais mêlée de mes affaires. Je n’ai point été forcé de prendre une petite place à la cour de l’Empereur, parce que jamais il n’a appartenu à personne de faire violence à ma volonté. Je servais la France dès 1799. Aide-de-camp du prince Murat, je suis devenu, sur ma demande, premier écuyer de l’impératrice Joséphine et n’ai cessé de l’être que le jour où elle m’a rendu mon serment. L’estime de l’armée d’alors me rend peu sensible aux légèretés des journalistes ou des auteurs d’aujourd’hui.

Cela posé, Monsieur, j’ai un devoir à remplir, devoir pénible ; mais les paroles que vous prêtez à l’Empereur ainsi qu’à moi, le rendent impérieux : imaginer une conversation aussi puérile, aussi triviale, dans un moment aussi grave c’est commettre une faute de lèse-bon goût autant qu’altérer la vérité.

Les actions répondent aux paroles. Je ne me suis nullement frotté les yeux. On ne m’a point répété à satiété : bonjour, Monaco, parce qu’alors on n’avait ni un pareil ton, ni se semblables manières. A coup sûr, cette charge sur l’Empereur ne ressemble guère à son portrait. Or, vous savez sans doute qu’en fait de spéculation, la plus mauvaise de toutes est celle que l’on risque sur la vérité. L’Empereur ne m’a nullement offert de le suivre ; je ne lui ai pas répondu que j’attendrais ses ordres. Quant aux canons, il n’y en avait pas plus que d’artilleurs [ici, la mémoire du prince le trompe ; il disait en 1815 qu’il y avait « quelques pièces d’artillerie »].

L’officier français ne donne pas de coups de canne, le soldat n’en reçoit pas, et les princes de Monaco n’ont jamais fait pendre personne. Vous conviendrez, Monsieur, que votre imagination a trop de fécondité. J’étais loin de m’en plaindre en lisant vos romans, mais l’Histoire veut du vrai.

Recevez, Monsieur, l’assurance de ma très parfaite considération.

Prince de MONACO, duc de VALENTINOIS.

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( 11 février, 2019 )

Le capitaine Guingret et son témoignage…

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Pierre-François Guingret, (1784-1845), s’enrôle au début de l’année 1803, à l’âge de dix-huit ans, dans le 6ème régiment d’artillerie des côtes de l’Océan. L’année suivante, il entre comme élève à l’École polytechnique, d’où il sort en 1806, avant d’être envoyé à la Grande Armée. Sous-lieutenant le 10 octobre de la même année, au 69ème de ligne, Guingret participe aux campagnes de Prusse et de Pologne (1806-1807). De 1808 à 1813, il est en Espagne et au Portugal. A Burgos, le 13 novembre 1808 lors d’une revue, Guingret est nommé lieutenant; puis capitaine de voltigeurs le 3 juin 1811. Son récit, qui concerne la campagne du Portugal fut publié la première fois en 1817 [1].

« Cette relation est extraite des notes que je prenais après chaque marche, après chaque combat, quelquefois même pendant le cours de l’action, lorsque le corps dont je faisais partie n’était point engagé ». Il participe notamment au siège d’Almeida (qui se déroule du 25 juillet au 28 août 1810), à la bataille de Busaco, le 27 septembre de cette même année. « Masséna encourageait les régiments qui défilaient devant lui, en excitant les soldats par ses discours » écrit Guingret. Il est présent également au siège de Badajoz au printemps 1811, point stratégique situé en Espagne à proximité de la frontière portugaise, puis au combat de Fuentes de Onoro (en Espagne du 3 au 5 mai 1811). L’auteur est nommé capitaine de voltigeurs le 3 juin 1811.

Dans ses souvenirs, le capitaine Guingret évoque la difficulté du  ravitaillement durant cette campagne difficile : « Nos maraudeurs avaient beau s’étendre jusqu’à quinze ou vingt lieues sur les derrières ou sur les flancs de l’armée, ils ne rapportaient plus que très peu de choses »; et même quelques faits méconnus : « Une circonstance bien particulière de cette guerre, et dont on n’a jamais parlé, est qu’on a porté le dérèglement jusqu’à vendre des femmes ! On en a troqué pour des comestibles et pour des chevaux de main ». Et ajoute : « Dans les combats, l’impulsion, bonne ou mauvaise, produit l’effet d’une masse de neige que l’ouragan détache du sommet d’une montagne : elle se grossit en roulant de sa chute accélérée, et elle forme enfin l’avalanche dont le poids énorme renverse les arbres les plus vigoureux. Ainsi l’élan du courage se communique rapidement de proche en proche, il pénètre à la fois tous les rangs d’une force à laquelle rien ne peut résister ».

Le 30 octobre 1812, alors qu’il est capitaine au 6ème léger, il propose, commande, et effectue le passage du Douro devant Tordesillas, en face d’une colonne anglaise et sous un feu meurtrier. Le vaillant capitaine passe le fleuve, le sabre aux dents, à la tête des troupes électrisées par son exemple, et fait déposer les armes à la garnison de la tour, dont la fusillade empêchait le rétablissement du pont. Le 11 mai 1813, à l’assaut de Castro-Urdiales, Guingret aborde avec intrépidité la brèche, pénètre le premier dans le fort, au moyen d’une échelle, par une embrasure, et suivi de ses voltigeurs aussi braves que leur chef, fond à l’arme blanche sur la garnison, la fait prisonnière et se rend maître de la place. L’illustre Foy, son général divisionnaire, lui donne à cette occasion des éloges publics.

Quelques jours plus tard, près de Lequeytio, il attaque avec deux compagnies d’élite le bataillon d’Artola, le culbute et le détruit entièrement; il lui prend 300 hommes, dont 20 officiers; les autres ayant été tués ou noyés, sans qu’un seul soit parvenu à se sauver. Le bouillant officier se fait remarquer le 25 juillet 1813, en enlevant à la baïonnette la position retranchée d’Achistoÿ, défendue par un régiment anglais. Quelques jours auparavant, Guingret avait été nommé chef de bataillon par le maréchal Soult, commandant en chef de l’armée du Portugal.

C.B.

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État des services de Pierre-François GUINGRET

[Né le 24 mars 1784, à Valognes (Manche).

Mort en janvier 1845 à Paris]

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Source : Base « Léonore » de la Légion d’honneur,

Dossier LH/1245/28.  

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Services.

Enrôlé volontaire dans le 6ème régiment d’artillerie le 5 ventôse an 11. Reçu par examen à l’École Polytechnique le 4ème de la promotion, le 28 brumaire an 13.

Sous-lieutenant par décret en date du 10 octobre 1806.

Lieutenant à la revue de Burgos le 13 novembre 1808.

[Chevalier de la Légion d’honneur le 6 août 1810.]

Capitaine de voltigeurs le 3 juin 1811.

Nommé chef de bataillon par Son Excellence le général en chef de l’armée du Portugal, le 5 juillet 1813. Et confirmé dans ce grade par décret pour prendre rang du jour même de sa nomination provisoire. Officier de la Légion d’honneur le 25 novembre 1813. Décoré du Lys le 17 juillet 1814.

 A la réorganisation de l’armée d’après l’ordonnance royale, le 69ème  régiment ayant formé le noyau du 64ème régiment organisé le 6 septembre 1814, Mr Guingret fut conservé en activité et eut le commandement du 1er bataillon du 64ème, lequel reprit depuis le n°69.

 

Campagnes, blessures & actions.

A fait les campagnes des ans 12, 13, sur les côtes de l’Océan; 1806, 1807, en Prusse et en Pologne; 1808, 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, en Espagne et au Portugal; 1814, dans les Pyrénées.

-A fait les sièges de Rodrigo et d’Almeida en 1810, et celui de Castro en 1813.

-Blessé à la bataille de Friedland d’un éclat d’obus à la cuisse droite.

-Blessé à la bataille de Busaco, d’un coup de feu dans le col et de plusieurs éclats de mitraille.

-Blessé à l’affaire de Fuentes de Onoro, d’un coup de feu à la jambe droite.

-Blessé d’un coup de feu à la jambe gauche à l’enlèvement de la montagne d’Aïnoha.

 Actions.

 Le 2 mars 1809, Mr Guingret, à la tête de 50 tirailleurs enleva sur le chemin de La Corogne, une pièce de canon défendue par plus de 200 Espagnols. Le 13 avril 1809, il a franchi le premier le pont de San-Payo qui était barricadé et fortifié par une batterie de 8 pièces de canon; il tua un canonnier au moment où il mettait le feu à la pièce, et détermina par son élan l’enlèvement du pont, la prise des 8 pièces, et la défaite totale de l’ennemi. Le 27 septembre 1810, il combattit à Busaco quoiqu’il ait déjà l’épaule traversée d’une balle et il reçut plusieurs nouvelles blessures dans l’action. Le 30 septembre 1812, Mr Guingret fut mis à l’ordre de l’armée pour la conduite qu’il tint dans la surprise de Poza, où commandant l’avant-garde, il se précipita sur une masse de 500 ennemis qui furent tous pris où passés à la baïonnette. Le 30 octobre 1812, mis à l’ordre de l’armée pour avoir proposé, dirigé et commandé le passage du Douro à la nage, par un froid rigoureux devant Tordesillas, en face d’une colonne ennemie, et dans le feu le  plus vif de l’ennemi, il passa le sabre aux dents à la tête d’hommes résolus et fit prisonnière la garnison de la tour, qui du bord opposé, défendait le rétablissement du pont. Les journaux rapportèrent ce fait. Le 11 mars 1813, à l’assaut de Castro, il franchit la brèche des premiers ; et de son chef, pénètre dans le fort qui servait de réduit à l’ennemi; au moyen d’échelles, il passa le premier par une embrasure et suivi de la compagnie de voltigeurs, il égorge la garnison du fort et s’en rendit maître. L’ordre du jour de l’armée et les journaux firent mention de ce fait. Le 30 mai [1813] prit Lequeytio avec deux compagnies d’élite, il attaqua et défit  les bataillons d’Artola, auxquels il prit 300 hommes dont 20 officiers ; le reste de ce bataillon fut presque tout tué ou noyé. L’ordre du jour de l’armée et les journaux firent mention de cette affaire. Le 25 juillet [1813], avec son bataillon, il enleva la position d’Achistoÿ défendue par un régiment anglais. On l’aborda et l’on combattit à la baïonnette. Le duc de Dalmatie [maréchal Soult] dans son rapport, loua la conduite du bataillon qu’il commandait. Le général de division Foy ayant été blessé au commencement de la bataille d’Orthez, Mr Guingret prit le commandement de la 1ère brigade et l’ayant conservé jusqu’au 22 mars [1814], il la conduit plusieurs fois à l’ennemi dans cet intervalle.

Certifié par nous, membres du Conseil d’administration de l’ex-69ème régiment de ligne. A Chauvigny, le 16 novembre 1815.

Signés : d’HERVÉ, colonel; VINCENT, major; GUINGRET, chef de bataillon; GINOUX, capitaine.

 Vu par nous, sous-inspecteur aux revues, adjoint, LATOUR.

Et après l’Empire…

Pierre-François Guingret est nommé lieutenant-colonel du 33ème de ligne, le 19 mars 1823 et participe à la campagne d’Espagne qui se déroula cette même année. En 1837, nous le retrouvons comme colonel du 51ème de ligne. Il est expédié à la Guadeloupe et y passe trois années. Il doit faire face à un soulèvement des habitants et se refuse à employer la force. C’est par le dialogue qu’il calme la révolte. Pour cet acte de courage, Guingret reçoit la croix de Commandeur de la Légion d’honneur. Élevé au grade de maréchal-de-camp le 11 novembre 1837, il passe l’année suivante en Algérie où il reste quatre ans. Il commande ensuite à Paris une brigade d’infanterie, avec le grade de général. C’est à ce poste qu’il s’éteint en janvier 1845; la date exacte ne nous est pas connue. Ses obsèques sont célébrées à l’église Saint-Pierre du Gros-Caillou le 14 janvier 1845, en présence d’une foule nombreuse. Il repose au cimetière du Montparnasse, à Paris.

 


[1] A Limoges, chez Bargeas, Imprimeur-Libraire, rue Ferrerie, mai 1817.

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( 25 août, 2018 )

De l’ALLEMAGNE à l’ESPAGNE…

De l'ALLEMAGNE à l'ESPAGNE... dans TEMOIGNAGES napoleonparmauzaisseLettre de Napoléon au général Clarke, duc de Feltre, ministre de la Guerre.

Mayence, 1er août 1813.

Il sera convenable de rendre compte au public des affaires d’Espagne. Il ne faut parler ni de l’affaire ni de Vitoria ni du roi. La première note que vous mettrez dans le « Moniteur » sera conçue de la manière suivante : «  Sa Majesté a nommé le duc de Dalmatie [maréchal Soult] son lieutenant général commandant ses armées en Espagne. Ce maréchal a pris le commandement le 12, et a fait sur-le-champ ses dispositions pour marcher contre les Anglais qui assiégeaient Pampelune et Saint-Sébastien ».  Après cela, vous ferez insérer la première lettre du général Rey relative à l’assaut de Saint-Sébastien, et ensuite les lettres relatives aux événements qui auront eu lieu les 25, 26 et 27. Il sera convenable que vous augmentiez un peu le nombre des prisonniers et le nombre des pièces de canon prises, non pas à cause de la France, mais à cause de l’Europe. Comme je fais mettre la lettre du général Rey dans le Journal de Francfort, et que j’y ai fait des changements, afin qu’elle paraisse de même dans le Moniteur.

(« Lettres inédites de Napoléon 1er (An VIII-1815). Publiés par Léon Lecestre » Plon, 1897, 2 volumes, p.277).

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( 7 août, 2018 )

Une note du général Roussel d’Hurbal…

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Au moment du débarquement de l’Empereur sur les côtes de France, le général Roussel d’Hurbal commandait une division de cavalerie chargée d’arrêter l’Usurpateur en avant de Paris. Il assure que le 20 mars 1815, à Gentilly, des régiments, le 1er  dragons et le 6ème chasseurs, ne fléchirent pas, malgré l’infanterie qui leur criait : « Vive l’Empereur ! » et malgré les voitures de la cour qui les virent passer et venaient chercher Napoléon. 

A.CHUQUET. 

Le 14 du mois de mars, étant à Besançon en tournée d’inspection, je reçus de M. le maréchal duc de Dalmatie [Soult], Ministre de la Guerre, l’ordre, du 11, de me rendre en poste à  Lyon près de S.A.R . Monsieur [le comte d’Artois, frère de Louis XVIII, lui-même futur Charles X].  Je me mis en route le même jour ; mais ayant appris à Chagny, près de Chalon-sur-Saône, que Monseigneur le comte d’Artois était retourné à Paris, je me dirigeai vers cette ville, où j’arrivai le 17.  Le 19, surlendemain de mon arrivée, Monseigneur le duc de Berry [fils du comte d’Artois] me fit expédier l’ordre de me rendre à Essonnes pour y prendre le commandement d’une division de cavalerie dans le corps de M. le comte du Valmy [Kellermann fils] ; j’y arrivai le même jour au soir.  Le 20, à 5 heures du matin, M. le général comte de Valmy m’envoya l’ordre de me retirer d’Essonnes sur Saint-Denis. Je pris sur le champ mes mesures pour mettre cet ordre à exécution. Mais, mes brigades ayant été répartie sur différents points et marchant isolément, je partis d’Essonnes avec une garde d’un officier er quatorze chasseurs du 4ème régiment et j’atteignis à deux lieues de là la brigade de M. le général Vallin, composée du 1er de dragons et du 6ème de chasseurs, à la tête de laquelle je me mis  pour marcher au lieu désigné.  A la hauteur de Gentilly, entre Paris et Villejuif, le général en chef, instruit de l’insurrection de Saint-Denis, me fit ordonner de l’arrêter où je me trouvais et de cantonner mes régiments dans les villages voisins de la route. Je m’empressai d’obéir à cet ordre pour ne pas me trouver sur la route au moment du passage de Bonaparte que je prévoyais devoir arriver bientôt à cause des voitures de la Cour qui, depuis longtemps, étaient passées pour aller le chercher.  Qu’il me soit ici permis de rendre hommage à la conduite digne d’éloge des deux régiments et au détachement de chasseurs que je ramenai.  Aucun homme n’a ni quitté son rang ni fait entendre un cri séditieux, quoique tous y fussent provoqués par plusieurs bataillons d’infanterie qui marchaient en sens contraire et retournaient à BonaparteJe passai la nuit du 20 à Gentilly avec le colonel du 6ème chasseurs et le lendemain, je me rendis à Paris dans mon logement où je restai sans vouloir paraître aux revues de ma troupe passées par BonaparteCe ne fut qu’après le retour de M. le maréchal Macdonald et des autres militaires qui avaient escorté le Roi jusqu’à la frontière, que je consentis à paraître aux Tuileries.  Le 8 avril, le Ministre de la Guerre m’envoya les lettres de service que je n’avais point sollicitées, pour prendre le commandement de la 2ème division de cavalerie. 

Paris, 26 octobre 1815. 

 

 

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( 27 mai, 2015 )

Napoléon réaliste…

2

NAPOLÉON AU MARÉCHAL SOULT, DUC DE DALMATIE,

Major général de la Grande Armée, à Paris.

Paris, 27 mai 1815.

Notre armée n’étant plus de la même force que ces années dernières, il est probable que je ne me trouverai que dans une direction. Vous pourrez donc organiser vos équipages en conséquence et n’avoir que le tiers ou le quart de ce qu’avait le prince de Neuchâtel. J’ai fait de même pour les miens. J’ai donné ordre au ministre de la Guerre de mettre à votre disposition une somme de 50.000 francs pour nos dépenses secrètes. Vous prendrez sur ces fonds pour envoyer de l’argent aux généraux de division qui auraient à faire de ces sortes de dépenses.

D’après la minute.Arch. Nat. AF IV, 908.

(« Dernières lettres inédites de Napoléon 1er. Collationnées sur les textes et publiées par Léonce de Brotonne », Tome II, Honoré Champion, Libraire, 1903, p.529)

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( 9 mai, 2015 )

9 mai 1815…

« 6747. — Paris, 9 mai 1815.

Notre cousin, le maréchal Soult, duc de Dalmatie, est nommé notre major général.

NAPOLEON. »

——————-

« 6748. — Paris, 9 mai 1815.

Il sera formé un quatrième  régiment de chasseurs à pied de vieille garde et un quatrième régiment de grenadiers à pied de vieille garde. Chacun des régiments d’infanterie de vieille garde sera composé de deux bataillons, chaque bataillon sera composé de quatre compagnies, et chaque compagnie sera forte de 150 hommes, officiers compris. La composition de l’état-major et des compagnies des quatrièmes régiments de grenadiers et de chasseurs sera conforme à celle qui a été fixée pour les trois premiers régiments de grenadiers et chasseurs, par notre décret du 8 avril dernier. Les quatre régiments de grenadiers et de chasseurs auront les  mêmes solde et traitement que les troisièmes régiments de vieille garde.

NAPOLEON. »

——————–

« 6749. — Paris, 9 mai 1815.

I. Il sera fourni par les différents maîtres de poste du nord et de l’est de l’Empire, sept cents chevaux de trait conduits par trois cent cinquante postillons. Ces hommes et ces chevaux seront mis à la disposition de l’artillerie pour le service des armées du Nord, du Rhin et de la Moselle, et ne seront employés qu’à conduire des munitions des places de guerre aux parcs d’artillerie du corps d’armée, sans jamais entrer en ligne. Nombre de postillons et de chevaux que chaque relais devra fournir, d’après sa force et son utilité, et donnera les ordres nécessaires pour que ces postillons et ces chevaux soient réunis ainsi qu’il suit, et aux époques ci-après désignées savoir :

Armée du Nord, 200 postillons et 400 chevaux réunis à La Fère, au 20 mai.

Armée de la Moselle, 75 postillons et 150 chevaux réunis à Metz, au 25 mai.

Armée du Rhin. 75 postillons et 150 chevaux réunis à Strasbourg, le 25 mai.

III. Les postillons recevront une solde journalière de 1 franc 50 centimes, sur les fonds affectés au service du matériel de l’artillerie; ils auront, en outre, les vivres de campagne.

IV. Les chevaux recevront les rations de fourrage des magasins de l’état, comme elles sont fixées pour le train d’artillerie; le loyer des chevaux sera payé aux maîtres de postes à raison de 1 franc 50 centimes par cheval et par jour: leur ferrage est à la charge de l’artillerie.

V. Les chevaux devront être propres au service du train de l’artillerie et remplir les conditions suivantes :

1° être âgés de 5 ans au moins et de 9 ans au plus; 2° avoir la taille de 4 pieds  6 pouces au moins et de 4 pieds  10 pouces . au plus, et être bien conformés.

VI. Les harnais et les selles seront fournis par l’artillerie.

VII. Les postillons et les chevaux seront formés en brigades de 25 postillons et de 50 chevaux, et seront sous les ordres des officiers et sous-officiers du train d’artillerie qui seront désignés à cet effet.

VIII. Tout cheval qui viendrait à périr par suite des fatigues de la guerre, ou par tout autre événement militaire, sera remboursé à raison de cinq cents francs.

IX. Les postillons qui seront fournis compteront sur le contingent des gardes nationales mobiles à fournir par leurs arrondissements.

NAPOLEON. »

 

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Editeur, 1912, pp.577-578)

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