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( 30 mars, 2018 )

30 mars 1814. A la santé du Père Lathuille !

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Au début de la route qui va de Paris à Clichy, en dehors de la ville, non loin de la barrière de Clichy,  se trouvait depuis 1769 un cabaret tenu par la famille Lathuille. Lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, le maréchal Moncey y établit son quartier-général. Il commandait en chef la Garde nationale et avait principalement sous ses ordres les 1er et 4ème légions, échelonnées depuis Chaillot jusqu’à Clichy. L’ennemi approchant, Pierre Lathuille (1763-1816), tenant son établissement « Au Père Lathuille » encouragea les élèves de l’École Polytechnique qui s’apprêtaient à faire le coup de feu, à boire toutes ses bouteilles en leur disant: « Mangez, buvez  mes enfants, il ne faut rien laisser à l’ennemi ! ». Les boulets russes ne tardèrent pas à fuser sur le cabaret. Les troupes françaises se replièrent sur la barrière de Clichy qu’ils barricadèrent. Elles se  battirent héroïquement face aux troupes russes commandées par le comte de Langeron, un ancien émigré français passé au service de la Russie. On montrait encore en 1860 un boulet de canon qui était venu se loger dans le comptoir de l’établissement. Le cabaret du Père Lathuille très en vogue tout au long du 19ème siècle a disparu en 1906. Il se trouvait au n°7 de l’actuelle avenue de Clichy (17ème arrondissement). Sur la place située non loin, à l’emplacement de la barrière, on peut voir une belle et imposante statue du maréchal Moncey immortalisant la défense de Paris.

C.B.

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Emplacement du cabaret du Père Lathuille. Etat actuel (Janvier 2014). Cliquez sur les photos afin de les agrandir.

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 Vue actuelle de la Place de Clichy (Janvier 2014) avec en son centre le beau monument au maréchal Moncey, tournée vers le nord, direction d’où sont venues les troupes ennemies. Ce monument se trouve approximativement sur l’emplacement de la barrière de Clichy (voir tableau ci-dessous).

Barrière Clichy

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( 21 septembre, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland »(V).

Sainte-Hélène 2

Le 15 octobre 1815, le Northumberland mouille devant l’île de Sainte-Hélène. L’Empereur y débarque le 16, en fin de journée.

« Sainte-Hélène.

Mon cher Ami,

Il est plus facile de concevoir que de décrire la sensation excitée par l’arrivée de Napoléon sur l’intéressante petite colonie de Sainte-Hélène. La curiosité, l’étonnement, l’intérêt s’unissaient pour arracher les habitants à leur tranquillité habituelle. Napoléon resta dans sa chambre une heure au moins après que le vaisseau eût jeté l’ancre dans la baie. Quand il n’y eut plus personne sur le pont, il parut et monta sur la poupe, d’où il pouvait examiner à son aise la rangée de canons qui luisaient au soleil sur les coteaux enserrant la vallée au centre de laquelle est la ville de Jamestown, seule ville de l’île. Pendant tout ce temps, j’examinai son visage avec la plus grande attention : ses traits ne trahissaient aucune émotion particulière. Il regardait ce spectacle comme tout autre homme aurait regardé un lieu qu’il eût vu pour la première fois. A celte occasion, je vous dirai que depuis le départ du Northumberland jusqu’à son arrivée à Sainte-Hélène, je n’ai jamais observé le moindre changement dans la physionomie calme et les manières polies de notre distingué passager. Je n’ai jamais ouï dire à bord que quelqu’un ait remarqué chez lui la moindre trace de mécontentement ou de mauvaise humeur. Les dames ont paru péniblement impressionnées à la première vue de leur cage. Toutefois, leur attitude en cette occasion a prouvé un empire sur elles-mêmes auquel on ne s’attendait guère. Le premier soin de l’Amiral fut de prendre les arrangements nécessaires pour loger convenablement Napoléon et sa suite. On disposa à cet effet la maison du lieutenant-gouverneur, en attendant qu’on eût choisi une résidence convenable pour le captif. Les Français ne mirent pied à terre que le 17 , au crépuscule. Les habitants de la ville, las d’attendre le débarquement de Bonaparte, étaient rentrés chez eux, et notre prisonnier, selon le désir qu’il en avait exprimé, entra sans avoir été aperçu dans la maison où il devait passer sa première nuit de Sainte- Hélène. Le lendemain matin, de bonne heure, le général (Bonaparte) monta à cheval, accompagné de sir Georges Cockburn. Ils gravirent la montagne jusqu’à Longwood, qui devait être désormais la demeure monotone, sur un rocher perdu en mer, d’un homme qui avait possédé des palais somptueux dans tant de grandes villes d’Europe. A peu près à un mille de la ville et à mi-côte, est située la maison de campagne de M. Balcombe, respectable négociant de l’île. Elle est appelée « Les Ronces » [Plus communément appelée « Les Briars »] et située sur un terrain si uni que, sur cette montagne escarpée, on pourrait le croire aplani par la main de l’homme. Elle occupe environ deux arpents de terre et est traversée par un ruisseau, dont la fraîcheur produit une fort belle végétation. Ce terrain, couvert de forts beaux arbres fruitiers, forme le plus agréable contraste avec le reste du paysage. Il parait suspendu entre les rochers qui s’élèvent au-dessus et les abîmes qui sont à ses pieds. Napoléon fut invité à s’arrêter aux « Ronces » à sa descente de Longwood, et l’accueil de l’aimable propriétaire de la maison fut tel qu’il refusa de retourner à Jamestown. Il put se dérober de la sorte à la curiosité publique. Sur une éminence, à environ cinquante verges de la maison, est situé un bâtiment gothique, ayant une chambre dans le bas et deux dans le haut. C’est celte maisonnette que Napoléon choisit pour sa résidence, jusqu’à ce que Longwood fut achevé. Il n’y avait pas grand choix à faire vu la distribution du logement. Il occupa donc le rez-de-chaussée tandis que Las  Cases, son fils qui est page de l’Impératrice, et leur valet de chambre, se logeaient au premier étage. Quelques jours après qu’il se fût fixé aux « Ronces », j’allai lui rendre visite. Je le trouvai couché sur un sofa , et paraissant incommodé par la chaleur. Il me dit qu’il avait été se promener au jardin, mais que l’ardeur du soleil l’avait forcé de rentrer. Il semblait être de bonne humeur et me demanda avec la plus grande politesse des nouvelles des officiers du Northumberland. Après quelques questions concernant les restrictions imposées à ceux qui venaient le visiter : « Je sais, me dit-il, qu’il y a dans l’île des forces considérables et peut-être plus qu’elle n’est capable d’en nourrir. Quel intérêt a donc votre gouvernement d’envoyer ici le 53me régiment ? Voilà comment, vous autres Anglais, vous jetez l’argent par les fenêtres. » Je lui répondis sans hésiter : « Mon Dieu, général, vous avouerez bien que lorsqu’une mesure est prise, la meilleure politique est d’employer tous les moyens qui peuvent en assurer le succès. » Vous pouvez croire que ma réponse n’était pas pour lui plaire, mais la façon dont il l’a accueillie m’a convaincu qu’il était plus content de ma franchise que d’un compliment, métier dans lequel, vous le savez, je ne brille pas par mon adresse. Je pris alors congé de lui et redescendis pour diner à Jamestown , en compagnie du comte Bertrand.  Ce n’est qu’au mois de novembre que je revins aux « Ronces », où M. Balcombe m’avait invité à dîner. Etant arrivé quelque temps avant que l’on se mît à table, j’ai voulu m’amuser à examiner les cultures des jardins. Je pris un chemin au hasard. A l’endroit où ce sentier se termine, commence une allée étroite formée de poiriers sauvages. A l’angle des deux chemins, je rencontrai Napoléon descendant les rochers avec ses grosses bottes de soldat. Il m’aborda avec un air mélangé de joie et de surprise et, de la manière la plus aimable, il me reprocha ma longue absence. Un gros billot de bois mal équarri, posé sur deux pierres, nous servit de siège. Après en avoir enlevé la poussière avec sa main, il m’invita à m’asseoir près de lui. Las Cases vint bientôt nous rejoindre, car en grimpant ces sentiers rocailleux, son maître, bien que mauvais piéton, allait cependant plus vite que lui. De tous côtés, autour de l’endroit où nous étions assis, des rochers s’élevaient à plus de mille pieds au-dessus de nos têtes et sous nos pieds se creusait un abîme de la même profondeur. Là nature semble s’être amusée à faire de cet étroit espace une sorte d’habitation aérienne. Pendant que je regardais d’un oeil d’étonnement les beautés sauvages de ce site extraordinaire, Napoléon me demanda, en souriant, ce que j’en pensais : « Croyez-vous, me dit-il, que vos compatriotes aient agi avec beaucoup de douceur à mon égard ? » Je n’avais qu’une réponse à faire, c’était le silence. Il se mit alors à parler de l’aspect et de la nature de l’île et fit observer que tous les livres qu’il avait lus à ce sujet, pendant le voyage, en donnaient un tableau beaucoup trop flatteur, à moins qu’il n’y eût des sites plus agréables que ceux qu’il avait eu occasion de voir en allant à Longwood, qui était le point le plus reculé des limites qu’on lui avait assignées. Sa conversation fut, dans cette circonstance, familière, aimable, facile, comme en toutes les occasions où il me fut donné de lui parler. Elle ne portait pas la moindre empreinte de sa grandeur passée et quand le sujet s’y prêtait, il ne manquait jamais de donner à ses remarques un air d’enjouement. Quand je lui parlai de l’activité que l’amiral mettait à diriger les réparations faites à la maison de Longwood, en ajoutant qu’elle serait probablement prête dans le délai d’un mois : « Votre amiral sait peut-être, répliqua-t-il, quand un vaisseau peut être achevé ; mais, comme architecte, je crois bien que ses calculs sont faux. » J’ai alors soutenu que, sur terre ou sur mer, Sir Georges Cockburn était capable d’assurer la réussite de tout ce qu’il entreprenait. J’ajoutai que les officiers surveillaient les matelots à Longwood et commandaient les transports de matériaux. Il s’informa de ces messieurs, essayant de se rappeler leurs noms. Il exprima le désir de les voir à leur passage ; « si, ajouta-t-il, ils veulent bien venir me voir, comme vous, en pleine campagne, car ma présente habitation, qui me sert de salle à manger et de chambre à coucher, n’est pas propre à recevoir une nombreuse société. » Les « Ronces » ont acquis et conserveront toujours une certaine célébrité, rien que pour avoir été la demeure momentanée de Napoléon ; de même que beaucoup de lieux obscurs, n’ayant jamais tenu la moindre place sur la carte, sont, grâce à des événements fortuits, devenus des points importants dans la géographie historique. Napoléon est souvent l’hôte de M. Balcombe. Il n’est jamais incommode ni importun. Il se conduit toujours en homme bien élevé, et sa vivacité vient ajouter à l’agrément général du cercle domestique. J’ai vu, dans les journaux anglais, qu’il jouait aux cartes pour des dragées, qu’il était emporté comme un enfant, qu’il faisait toutes sortes de singeries. Je déclare qu’il n’y a rien de vrai dans tous ces racontars. Je n’ai pas encore entendu dire que Napoléon se soit plaint, si ce n’est dans la circonstance suivante : depuis qu’il est aux « Ronces », un officier, ayant rang de capitaine, y demeure et est responsable de tout ce qui se passe. Napoléon s’est plaint de cette surveillance auprès de l’amiral, qui n’a pas jugé à propos d’y satisfaire en apportant un relâchement quelconque à ses instructions. Napoléon s’était plaint également de l’importunité des visiteurs durant son séjour aux « Ronces » ; ce qui a donné à l’amiral une occasion favorable d’exécuter les ordres transmis d’Angleterre, avec une délicatesse qui, pour quiconque le connaît, est une preuve de la satisfaction qu’il aurait éprouvée à plaire en tout à l’Empereur. Il a donné de suite des ordres pour que personne ne fût admis à Longwood sans une autorisation de l’amiral ou du gouverneur. Quand Napoléon est allé habiter Longwood, on lui a assigné des limites pour ses excursions. Cette enceinte est gardée par un cordon de sentinelles. Tant qu’il reste dans le cercle assigné, il n’est rien ajouté aux dispositions ordinaires de surveillance; mais veut-il aller plus loin, un officier est chargé de l’accompagner. Cette dernière circonstance, particulièrement pénible, le retient habituellement dans ses limites . L’indisposition du général Gourgaud m’a procuré l’occasion de passer beaucoup de temps à Longwood. Au commencement, la maladie avait fort mauvaise tournure et mon ami, M. O’Meara, que je vous ai déjà présenté comme chirurgien de l’Empereur, désirait que nous puissions conférer ensemble durant le traitement. Lors de ma première visite, j’ai remarqué plusieurs choses que je crois dignes de votre attention. A peu près vers six heures du soir, je suis arrivé à Hutsgate, petite maison sise sur la route de Longwood, à un mile de l’habitation principale. C’est là qu’habite le comte Bertrand. La maison se compose de deux petites chambres en bas et deux en haut. La santé règne dans cette chaumière, les enfants sont charmants, les soucis ne semblent pas pénétrer souvent dans cette demeure. Je pourrais remplir un volume de tout ce que je sais sur cette famille. Durant la traversée, j’employai la plus grande partie de mes loisirs à lire de l’anglais avec le général Bertrand qui, en retour, me racontait ses campagnes. Il me disait souvent : « Quel mauvais maître vous faites ! Vous écoutez tout ce que je vous raconte et, en retour, vous ne me dites rien. » Quand Napoléon avait besoin de moi, il envoyait demander « l’ami de Bertrand ». Quand j’arrivai à Hutsgate, Madame Bertrand me pria de descendre de cheval et de l’accompagner en voiture à Longwood, son mari étant parti avant elle. La nuit commençait à tomber et quand nous arrivâmes près de la maison, nous aperçûmes son « empereur », comme elle disait toujours, en conversation, près de la route, avec Bertrand. « Montrez-vous à la portière quand nous passerons, me dit-elle, ils me croiront en bonne fortune et cela leur rappellera les plaisirs de Paris. » Nous dépassâmes l’Empereur et Bertrand, en marchant d’un bon pas. J’obéis à mes instructions et, ayant donné la main à la comtesse, pour l’aider à sortir de la voiture, elle me quitta de suite pour aller annoncer à son mari quel était l’étranger. Quelques minutes après, je recevais de Napoléon lui-même une invitation à dîner. Comme vous pouvez bien le penser, j’ai accepté de suite et j’en ai été d’autant plus touché que, depuis quelque temps, il ne reçoit plus que les gens de sa suite. Je ne pouvais me présenter qu’en négligé et c’est ainsi que j’ai fait mon entrée. Le général de Montholon, en grand uniforme, m’a reçu dans l’antichambre et m’a introduit dans une pièce voisine, où Bonaparte jouait aux échecs avec le comte Bertrand. Il m’a accueilli avec les compliments ordinaires de civilité et, quand j’eus pris place derrière sa chaise, il continua de jouer. Les gens qui se trouvaient dans la chambre parlaient fort peu entre eux. On n’entendait qu’une sorte de murmure respectueux, interrompu de temps en temps par la « basse » de mes réponses aux questions qui m’étaient adressées. Peu de temps avant qu’on vint annoncer que la table était servie, le général de Montholon vint me dire à l’oreille que ma place était entre l’Empereur et le Grand-Maréchal. Que pensez-vous de ces honneurs ? Que ne puissiez-vous simplement voir votre ami, humble et modeste, dans une situation aussi élevée ! Je ne puis dire que je ressemblai à Sancho Panza, tous les mets étant à ma disposition, mais un morceau de bœuf rôti ou un gigot de mouton à la sauce aux câpres auraient été plus à mon goût que toutes les fricassées et ragoûts de la cuisine française. Napoléon était à ma droite et le grand-maréchal à ma gauche. Il y avait une place vacante, qui avait l’air d’être réservée pour Marie-Louise. A côté de chaque assiette étaient placées une bouteille de Bordeaux et une carafe d’eau. On ne but pas à la santé des convives ; si l’on voulait boire, il fallait se servir soi-même. Le service en porcelaine surpasse tout ce que j’ai vu en ce genre. L’argenterie est massive et décorée d’aigles. Le dessert fut servi dans un service en or. Le repas dura environ une heure. Les questions de Napoléon étaient si nombreuses que j’avais à peine le temps de manger et de boire, tant j’étais embarrassé pour trouver mes réponses. Je vais tout au moins essayer de vous en donner une idée générale. — « Avez-vous vu le général Gourgaud ? — Oui, Général, je suis venu à Longwood tout exprès. — Comment l’avez-vous trouvé ? — Très malade. — De quoi souffre-t-il ? — De la dysenterie. — Où est le siège du mal? — Dans les intestins. — Quelle en est la cause ? — La chaleur du climat, agissant sur une constitution sujette à cette influence, mais enlevez la cause et l’effet disparaîtra. S’il avait été saigné dès le début, il est probable que la maladie aurait été moins violente. — Quel remède vous proposez-vous d’appliquer ? — Les fonctions du foie et des autres viscères sont dérangées. Pour leur rendre leur activité, il sera nécessaire de recourir à l’usage du mercure. — Mauvais remède ! — L’expérience m’a enseigné le contraire. — Hippocrate s’en servait-il ? — Je ne le crois pas. Il avait grande confiance dans les simples. — Cependant, il est considéré comme l’un des plus grands médecins ? — Néanmoins, il aurait su tirer un grand avantage des découvertes modernes. — La nature ne fait-elle pas des efforts pour chasser de notre corps la maladie ? Ne croyez-vous pas que ces douleurs ne soient rien autre chose que ces efforts ? — On m’a enseigné par principe qu’il fallait aider la nature. — Ne pourriez-vous le faire sans avoir recours à ce dangereux métal ? — L’expérience m’a convaincu que le mercure, pourvu qu’il produise la salivation, est un remède infaillible. — Alors continuez l’emploi de votre mercure. » — « Avez-vous perdu beaucoup de monde sur le Northumberland ? — Nous avons eu le malheur de perdre plusieurs hommes de l’équipage. — De quelle maladie ? — De la dysenterie et de l’inflammation du foie. — Les avez-vous examinés après la mort ? — Oui. — Quel était l’aspect des entrailles ? — Dans l’une des maladies, une très forte suppuration ; dans l’autre, la gangrène des intestins. — Gomment définissez- vous la mort ? — Une suspension des fonctions vitales des organes de la respiration et de l’action du cœur. — A quel moment l’âme se sépare-t-elle du corps? — Je ne peux répondre avec précision, car l’homme peut paraître mort alors que, par des moyens artificiels, la résurrection est produite. — Quand croyez-vous que l’âme entre dans le corps? — Je n’ai pas assez de connaissances métaphysiques pour vous donner une réponse satisfaisante. La faculté de penser semble être comme l’aurore de l’âme. Quand elle a acquis une certaine puissance dé raisonnement, l’âme est parfaite et c’est alors que l’homme devient responsable de ses actions. » Là-dessus, la conversation tomba, à ma grand satisfaction, car elle prenait une tournure trop profonde pour ma philosophie. Vous penserez peut-être que cette partie de la conversation aurait fait perdre l’appétit à tout autre convive qu’un médecin. Je crois néanmoins que ce sera un excellent ragoût pour votre curiosité. Napoléon se leva et les convives l’accompagnèrent dans la salle de jeu, où le whist commença. Il paraît bien connaître ce jeu, mais il le joue avec beaucoup d’indifférence et de bonne humeur, comme s’il était enchanté de perdre son argent. Ce soir-là, il resta une demi-heure de plus qu’à l’ordinaire et, suivant son habitude, fit force questions. A la fin, il prit congé de nous et Las Cases me dit, du ton aimable qui lui est ordinaire : « Eh ! bien, ce jour-ci a été un jour de questions. Je crains que vous ne regardiez comme une punition de venir dîner avec nous, car vous avez subi un véritable interrogatoire. Mais vous pouvez être sûr qu’il est satisfait de vos réponses, car autrement il ne vous aurait pas fait tant de questions. »

A suivre…

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.72-92).

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( 23 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (IV)

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« Le dimanche 23 juillet, nous passâmes près d’Ouessant; la journée était belle. Buonaparte resta sur le pont une grande partie de la matinée. Il jeta sur la côte de France plus d’un regard mélancolique, mais dit peu de choses à ce sujet. Il posa plusieurs questions sur le littoral anglais, voulut savoir si on pouvait en approcher sans crainte, à quelle distance nous nous trouvions, sur quel point nous pensions atterrir. Vers 8 heures du soir, nous découvrîmes les hauteurs de Dartmoor. Je descendis dans sa cabine pour l’en informer je le trouvai en robe de chambre de flanelle, presque déshabillé et sur le point de se mettre au lit. Il passa son manteau pour monter sur le pont où il demeura quelque temps à regarder la terre il demanda à quelle distance se trouvait Torbay, à quel moment nous comptions y arriver. Il admira la hauteur de la côte et dit : « Vous avez, à cet égard, un grand avantage sur la France, ceinturée de roches, de dangers. »

Devant Torbay, frappé par la beauté du spectacle, il s’écria : « Le beau pays! Cela rappelle beaucoup la baie de Porto Ferrajo, à l’ile d’Elbe. » A peine avions-nous jeté l’ancre qu’un officier se présentait le long du bord, avec un ordre de Lord Keith […] Napoléon et sa suite tenaient beaucoup à parcourir tous les journaux qu’ils pouvaient, surtout le Courier, qu’ils considéraient comme l’organe ministériel et comme celui qui, le plus vraisemblablement, contiendrait les intentions du gouvernement à leur égard. Ils ne retiraient pas grand réconfort de ces feuilles, spécialement de celles qui, en politique, étaient regardées comme ministérielles et qui, non seulement contenaient pas mal d’attaques personnelles mais relataient, en les termes les plus clairs qu’on n’autoriserait aucun des Français à mettre les pieds en Angleterre, que leur destination finale serait vraisemblablement Sainte- Hélène. Buonaparte affectait de prendre cela pour simple élucubration de journaliste bien qu’il en fût sensiblement affecté, je crois. Les personnes de sa suite manifestaient de l’irritation et de l’impatience à plusieurs reprises, elles essayèrent de me convaincre que notre gouvernement ne pouvait s’arroger le droit de disposer ainsi d’elles. Elles s’adressaient à moi comme si j’étais un des ministres de Sa Majesté, comme si j’avais qualité pour fixer leur résidence. Tout ce que je pouvais déclarer là-dessus ne les empêchait pas de revenir fréquemment à la charge, de protester contre l’injustice d’une pareille mesure. Ce matin-là, le général Gourgaud revint du Slaney que nous trouvâmes mouillé en ce lieu. On ne l’avait pas laissé débarquer, et il avait refusé de remettre la lettre dont il avait été chargé pour le Prince Régent à aucune autre personne qu’à Son Altesse Royale, elle-même. Au cours d’une causerie, Mme Bertrand me dit: « Si l’Empereur avait gagné la bataille de Waterloo, il aurait été fermement assis sur le trône de France. »

Je répondis : « Certes, une victoire aurait pu retarder sa chute, mais, selon toute probabilité, il aurait été finalement défait. Les Russes avançaient rapidement jamais il n’aurait pu résister aux forces combinées des Alliés. »  Elle répliqua : « Si votre armée avait été battue, les Russes ne seraient pas intervenus contre lui.  Je ne puis le croire, dis-je; ils faisaient leur possible pour opérer leur jonction avec les Alliés et les soutenir l’assertion contraire est risible. »

«  Oh ! Comme tant d’autres vous pouvez en rire, et peut-être ne l’apprendra-t-on pas de sitôt, mais souvenez-vous de ce que je vous dis et soyez-en bien certain, un jour, on saura que jamais Alexandre n’eut l’intention de franchir la frontière de France pour attaquer l’Empereur. »

Au cours de la journée, je reçus mainte demande d’admission à bord une dame du pays me fit remettre un billet accompagné d’une corbeille de fruits elle demandait qu’on lui envoyât une embarcation le lendemain matin. Je répondis poliment que mes instructions ne me permettaient pas d’accéder à ce désir. Il ne nous vint plus de fruits de cet endroit. Lord Gwydir et Lord Charles Bentinck demandèrent également à être reçus ils n’eurent pas plus de succès. Dès qu’on connut dans les environs l’arrivée de Buonaparte, quantité d’embarcations nous entourèrent; de tous côtés, des gens accouraient voir cet homme extraordinaire. Il monta fréquemment sur le pont, se montra aux coupées et aux fenêtres de l’arrière, sans doute afin de donner satisfaction à une curiosité qui, me fit-il remarquer, paraissait bien développée chez les Anglais [Une brochure de cette époque: « Interesting particulars of Napoleon’s deportation for life to S’ Helena », Londres, 1816, donne les renseignements suivants :  « Depuis le matin jusqu’à la nuit, plus d’un millier de barques tournaient autour du Bellerophon dont les matelots adoptèrent une façon assez pittoresque de signaler aux curieux les mouvements de Napoléon. Sur un tableau qu’ils exposaient aux regards, ils écrivaient, à la craie, une brève indication de ce qu’il faisait : A déjeuné.- Dans la cabine, avec le commandant Maitland. II Écrit avec ses officiers. – II va dîner. – II vient sur le pont, etc ». Note de H. Borjane]

Dans la soirée, l’officier qu’à notre arrivée, j’avais envoyé à Plymouth avec les dépêches destinées à Lord Keith […]

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934] ,pp.66-72)

RadeLes curieux anglais entourant le « Bellérophon » afin de tenter d’apercevoir l’Empereur sur le pont.

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( 8 juillet, 2015 )

Louis XVIII entre dans sa capitale !

8 juillet 1815

« Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits-réunis à La Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal; j’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre. Enfin, à près de sept heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière; le royalisme lui. coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries. Oh! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois , n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillants , l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour: les balustrades des parterres avaient été franchies; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées. du château; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries , ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français; c’était l’uniforme de l’Angleterre ! J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie. Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814: j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs- Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée. Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ? Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts ‘furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière. Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50,000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles , je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité dans cette revue; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo. Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance; ils étaient entièrement costumés de noir; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabretaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni. Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience: la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours; sommes-nous donc en carnaval? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie: place aux braves écossais ! Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Écossais. Eh! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter-Scott, nous a rendus si familiers ! Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté! Et leur musique militaire; que croyez-vous qu’elle eût en tête? Oh! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides , gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre: mes oreilles seront charmées; mais c’est mon imagination qui le fut, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération ! Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Écosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Élysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de trois ou quatre cents hommes; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Écosse; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Édouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Édimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités. Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France: Wellington , Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française. »

 

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.285-291). 

 

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( 16 avril, 2015 )

Napoléon au printemps 1815.

Napoléon 1er« A l’époque des Cent-Jours Napoléon est dans sa quarante-sixième année. Son visage est très pâle, les cheveux, « d’un brun cendré », se clairsèment sur les tempes et ont disparu au-dessus de la tète « tous ses traits avaient grossi, son corps avait pris une obésité qui alourdissait sa marche; ses mouvements étaient pesants, ses gestes, lents et sans vivacité » ». en juin, au moment de partir pour l’armée, il a « un teint verdâtre fortement prononcé», la bouche « contractée », le regard sans puissance, la physionomie nullement dominatrice . Sa poitrine était sensible, douloureuse, secouée de toux . L’Empereur souffrait de l’estomac, et son mal inspirait « de fâcheux augures »  au médecin Dubois . Il aimait somnoler, tout en combattant, dit-on, ce penchant par des quantités de plus en plus fortes du café. Sa santé mauvaise frappa Lucien. Tant d’indices affaiblissent notablement le témoignage de Fleury de Chaboulon, suivant lequel la santé de l’Empereur était demeurée vigoureuse: Napoléon continue de se lever de très bonne heure, avant six heures du matin, de fredonner parfois entre ses dents, de dicter en marchant . Il ne dédaigne pas de plaisanter. En déjeunant il interpelle Talma, l’un des assistants, en ces termes: « Eh! bien, Talma, on dit que c’est vous qui m’avez appris à me tenir sur mon trône; c’est une preuve que je m’y tiens bien » Il n’a point perdu l’art de sourire « de la manière la plus agréable ». Ingénieux à plaire, il goûte la soupe avec une cuiller chez les jeunes filles de la Légion d’honneur, au faubourg Saint-Antoine il entre dans les ateliers, se laisse baiser et serrer la main, toucher les vêtements par le populaire, il visite les vétérans des Invalides et, dit-on, donne des instructions dans cet établissement pour que le nombre des chemises par homme soit augmenté. Attentif à cultiver sa popularité, à stimuler ses partisans, à déjouer les manœuvres de ses adversaires, il sait utiliser avec sa dextérité coutumière le Moniteur, feuille excellemment machinée, au moyen de petits faits pittoresques, de narrations récréatives ou de généralisations fausses, pour accréditer l’idée d’une universelle cohésion des âmes françaises, l’illusion que tous les courages s’affermissaient au service de la cause impériale, et que la France entière se  confondait avec Napoléon. Napoléon a changé et il croit que le destin a changé pour lui, d’autant mieux qu’il constatait que « les amis de sa prospérité chancelaient ». On le devinait soucieux, inquiet. Molé, un jour de mai, le trouvait « abattu », et Benjamin Constant a pu surprendre en lui «je ne sais quelle insouciance sur son avenir, quel détachement de sa propre cause ». Il consulte, il écoute, « il flotte, il hésite ». Toujours sagace, il est devenu « plus circonspect » . Il suggère des objections à ses ministres, il les questionne, il s’habitue à la contradiction. Ce n’est plus le maître tout-puissant qui, avec une fougueuse confiance en soi, dictait des ordres « en style de consigne». Assurément, il est demeuré fort actif: l’étendue et la minutie de sa correspondance militaire, ses nombreux décrets, ses notes, ses apostilles, sa collaboration au Moniteur, ses harangues, ses conversations politiques, témoignent suffisamment d’un labeur encore intense et d’une vigilante application. Il n’en éprouve pas moins des accès de lassitude. Alors il mande Lavalette et cause avec lui «des heures entières». D’autres interlocuteurs, d’opinion plus indépendante, le distraient, en des entretiens très étrangers aux affaires urgentes L’Empereur est devenu plus méprisant envers la lâcheté, l’indifférence et la versatilité humaines. On sait son mot, à la fois profond et injuste, à Mollien, qui le félicitait de son retour : « Le temps des compliments est passé, ils m’ont laissé arriver comme ils ont laissé partir les autres ». Par intervalles, son humeur despotique se réveille, elle éclate en propos furibonds, en virulentes menaces contre ses adversaires. Napoléon est resté irascible, et, d’un premier mouvement, prompt à des représailles.

Témoin ces paroles à Fouché: « Savez-vous bien, monsieur Fouché, que ces royalistes, que ces jacobins, que ces républicains, que ces orléanistes et cette clique de conventionnels me déplaisent, et que je finirai par d porter encore le reste de cette canaille. Les Bourbons seront fusillés s’ils tombent sous ma main » Il se défend mal contre les émotions. Au moment où sa puissance intérieure succombe, à la veille d’une guerre inexorable, sa sensibilité s’accroît, comme si la conscience d’avoir perdu son omnipotence et le sentiment angoissant de son énorme tâche militaire l’eussent de concert amolli et énervé. Un matin Carnot le surprit contemplant en silence un portrait de l’Impératrice et de son fils : l’Empereur, le visage inondé de larmes, montra d’un geste le tableau au ministre, dont il serra « convulsivement » le bras. Il avait gardé à Berthier son ancienne affection, il en parlait avec un accent triste, mais disait que si Berthier reparaissait « il ne pourrait s’empêcher de lui tendre les bras », et une autre fois, en souriant, il tenait ce propos : « Je voudrais bien revoir Berthier en habit de capitaine des gardes de Louis XVIII ». Aussi la mort de Berthier l’affligea-t-elle singulièrement, jusqu’à contracter sa physionomie et à jeter dans son regard « quelque chose de sinistre ». La ruine de Murat l’ébranla avec violence, répandit dans son esprit un émoi superstitieux. Néanmoins Napoléon était en général calme, pensif, et il « conservait sans affectation une dignité sérieuse » Jusqu’à quel point Napoléon avait-il laissé entamer son naturel autoritaire, et n’aspirait-il pas à le reconquérir ?  En son âme fermentaient sans doute de vivaces regrets. Quand il s’interrogeait solitairement, il ne se sentait plus lui-même, ou plutôt. en une pensée orgueilleusement caressée, il songeait aux victoires qui le délivreraient de toute entrave et lui permettraient de « reforger son sceptre de quatorze années»

 (Emile LE GALLO, « Les Cent-Jours. Essai sur l’histoire intérieure de la France  depuis le retour de l’île d’Elbe jusqu’à la nouvelle de Waterloo », Librairie Félix Alcan, 1923, pp.252-256).

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( 15 novembre, 2014 )

Le général Roussel d’Hurbal.

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François Roussel d’Hurbal, né à Neufchâteau dans les Vosges, servit d’abord en Autriche, comme faisaient alors quelques Lorrains. Cadet au régiment d’Arberg en 1782, premier lieutenant en 1788, capitaine en second en 1793, chef d’escadron en 1797, major en 1800, lieutenant-général en 1804, colonel commandant du régiment des cuirassiers de Mack en 1806, il avait été fait général major sur le champ de bataille d’Essling. En 1811,  il donne sa démission du service d’Autriche et demande à être porté sur le tableau des généraux de brigade de l’armée française. « De quel pays est-il ? répondit Napoléon. Comment est-il passé au service de [l’] Autriche ? Quel âge a-t-il ? » Le 31 juillet 1811, Roussel fut nommé général de brigade et le 4 décembre 1812, après s’être signalé dans la campagne de Russie, général de division. En 1814, le 17 janvier, Napoléon qui le regardait comme un de ses meilleurs officiers de cavalerie, lui dit en le voyant : « Général, tenez-vous prêt », et le jour même il le nommait inspecteur général  du dépôt central de Versailles. Le 19 février 1814, il lui confiait une division de grosse cavalerie, formée des 5ème, 12ème, 21ème et 26ème  dragons; Roussel a, du reste, ainsi raconté ce qu’il fit en 1814.

Arthur CHUQUET.

« Quant au grade de commandant de la Légion d’Honneur, c’est de l’Empereur que je le tiens ; il m’y a nommé à Fontainebleau, et l’avis m’en est parvenu à Essonnes où j’occupais le poste abandonné par les troupes de M. le maréchal Marmont ; je pourrais peut-être citer qu’en 1814, à Sézanne [sans doute le 10 février 1814], l’Empereur me fit déjeuner avec lui, pour me témoigner sa satisfaction sur une charge que je fis sur des lanciers russes et des cosaques ; il n’y avait à sa table que le prince Berthier et moi ; on sait ce que valait une pareille marque d’estime de la part d’un tel chef. »

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814… », Fontemoing et Cie, 1914, p.362).

 

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( 28 septembre, 2014 )

« Partout, le simple soldat montre un front hargneux… »

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« 27 septembre 1814.- Il m’est pénible d’avoir à opposer au tableau de joie et d’affection que présente la majeure partie de la population, les dispositions vraiment affligeantes et peut-être incurables de l’esprit militaire. Partout, le simple soldat montre un front hargneux et rechigné, partout des mouvements d’humeurs et des signes d’infidélité lui échappent ; on croit lire sur son visage la contrainte qu’il éprouve et le désir qu’il aurait de revenir au culte de Bonaparte. Le temps, une bonne discipline et une bonne composition d’officiers supérieurs, remédieront sans dote, peuà peu, à ces dispositions de l’armée.

Toujours-est il que, dans le département de la Haute-Saône, on voit sur les routes des enfants de dix à quinze ans courir après les voitures qui passent et crier : « Vive l’empereur Napoléon ! » Ce sont pourtant des conscrits que Bonaparte aurait dévorés dans trois ou quatre ans ! D’où vient donc cette frénésie ? Il est probable, au surplus, que la plupart de ces cris s’adressent à des hommes qu’on prend pour des officiers ».

(Georges Firmin-Didot, « Royauté ou Empire. La France en 1814. D’après les rapports inédits du comte Anglès », Maison Didot, Firmin-Didot et Cie Éditeurs, s.d. [1897], pp.134-135)

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( 19 juin, 2014 )

Musée de l’armée ou Musée des larmes ?

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Depuis ma visite de juillet 2010 des salles « Empire » du Musée de l’Armée (Paris), et ma déception quant à leur muséographie, peu de médias, voire aucuns, n’avaient souligné l’absurdité avec laquelle les magnifiques objets historiques qu’elles contiennent sont présentés au public. Aussi, quelle a été ma surprise, quand dans « Le Figaro » de ce jeudi 19 juin 2014, je m’aperçois qu’Adrien Goetz abonde dans ce sens. Son article s’intitule « Jeu de massacre au Musée de l’Armée »; avec en sous-titre : « Si l’exposition « Mousquetaires ! »  est une réussite, les chefs-d’œuvre des Invalides sont présentés dans une scénographie ratée ». 

 C.B.

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« Dans les salles rénovées en 2010- le parcours qui va du XVIIème  siècle au Second Empire, avec des morceaux de bravoure, l’Indépendance des États-Unis d’Amérique, la Révolution, Napoléon.-, la déception est grande. Domine une esthétique de salle d’honneur de caserne, avec des sabres alignés dans des vitrines au carré, des espaces fragmentés qui semblent plus conçus par un cuisiniste que par un muséographe, des spots alignés comme à la parade. Perdues au milieu de cette morne plaine, quelques reliques qui pourraient faire rêver : Vizir, le cheval emblématique de l’Empereur, le mocassin indien du vicomte de Noailles… Ces salles autrefois avaient un vrai charme, elles l’ont  perdu. Et n’ont guère gagné à se trouver enrichies de ces bornes bien nommées qui racontent sur écran, campagnes et coalitions, jusqu’au désastre de Sedan, pour lequel il ne manque pas un bouton de guêtre.

Le portrait de Napoléon sur le trône impérial peint par Ingres est la plus grande victime de cette mise en scène à la fois ringarde et high-tech. Ce tableau mondialement connu, aux Invalides depuis Louis-Philippe, était jadis au cœur de la salle des Emblèmes, au milieu des étendards des régiments dissous de l’armée française, et cela n’était pas sans grandeur. Aujourd’hui, entouré de vitrines de grand magasin, avec deux spots en pleine figure, sous un plafond trop bas aux poutres badigeonnées, barré d’un large ruban rouge, entre des plots de mise à distance, il n’est plus une œuvre d’art, il est un document . Pire, il a l’air faux. Comme une image de chocolat collée dans un bel album consacré aux grandes batailles du passé.

A côté de lui, un grand collier de la Légion d’honneur, des uniformes portés par Lannes, c’est intéressant, mais c’est Ingres qu’au passage on a assassiné, et Napoléon aussi. Rendre illisible une œuvre majeure, et si célèbre, c’est navrant. Si la Joconde était au Musée de l’armée, l’accrocherait-on au bout du couloir consacré à Marignan ? Pour faire écho à Clémenceau : le Musée de l’armée doit-il vraiment être à nos musées ce que la musique militaire est à la musique et les tribunaux militaires à la justice ? « 

 Mon reportage de l’époque est en ligne ici : http://lestafette.unblog.fr/2010/07/11/nouvelles-salles-empire-du-musee-de-larmee-paris-quelle-deception/

 Et là : http://lestafette.unblog.fr/2010/07/11/musee-de-larmee-paris-quelques-photos-commentees/

 

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( 8 mai, 2014 )

L’état d’esprit à Paris…

« En général, la tournure des esprits est telle, qu’à présent on interprète à mal, avec une grande facilité, toutes les actions des souverains alliés qu’on avait accueillis, d’abord, d’une manière beaucoup plus favorable. Cependant, l’opinion publique fait toujours une grande différence en faveur de l’empereur Alexandre ; mais on ne peut parvenir à ôter de la tête de beaucoup de gens que la Prusse et l’Autriche demandent une contribution énorme. Il est vrai que tous les détails connus sur la conduite des généraux autrichiens, dans les pays qu’occupent leurs troupes, est fort propre à aigrir les esprits. Ils lèvent contributions sur contributions dans de misérables localités déjà ruinées de fond en comble. L’observation attentive avec laquelle on suit ce qui se passe dans les groupes, donne lieu de connaître, qu’en général, l’esprit s’y améliore un peu. Hier soir, dans ceux où se trouvaient des militaires français, on parlait assez de Bonaparte et de ce qu’il avait fait dans la dernière campagne. Les militaires, en général, défendaient sa bravoure que quelques personnes voulaient attaquer, mais il n’y avait rien de fort animé de part et d’autre.

 Caricature 1814

En général, il importe d’éviter de publier, d’aucune manière, des choses injurieuses à l’égard de Bonaparte, car on a remarqué que, presque toujours, elles produisaient un effet contraire à celui qu’on entendait. Par exemple, le Préfet de Police a été obligé, aujourd’hui, de faire retirer de beaucoup de boutiques des gravures représentant la figure l’ex-Empereur composée avec des cadavres humains. Cette image avait déjà occasionné beaucoup de murmures de la part de quelques militaires. Hier, un bijoutier, rue Saint-Honoré, avait mis à sa fenêtre un tableau où il représentait Bonaparte sous la figure d’un tigre; la Garde, même nationale, le trouva fort mauvais. On a sagement agi en faisant retirer ce tableau, avant le passage du cortège. »

 

Rapport en date du 4 mai 1814, extrait de l’ouvrage de Georges Firmin-Didot, « Royauté ou Empire. La France en 1814. D’après les rapports inédits du comte Anglès », Maison Didot, Firmin-Didot et Cie Éditeurs, s.d. [1897], pp.12-13. Au début de la première Restauration, le comte Anglès (1778-1828) est nommé par Louis XVIII « Commissaire du gouvernement provisoire à la police générale de la police du Royaume par intérim », dépendant du comte Beugnot, ministre de l’Intérieur.

 

 

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( 27 avril, 2014 )

Les cheveux me dressent sur la tête des crimes commis par les ennemis…»

Savary duc de Rovigo

Une lettre de l’Empereur au général Savary, ministre de la Police. Elle est pleine de remontrances. Nous sommes lors de la campagne de France.

Nogent[-sur-Seine], le 21 février [1814]

A Savary, Monsieur le duc de Rovigo, il y a bien peu de ressources à la police. Elle sert bien mal. Au lieu des bêtises dont on remplit chaque jour les petits journaux, pourquoi n’avez-vous pas des commissaires qui parcourent les pays d’où nous avons chassé les ennemis, et recueillent les détails des crimes qu’ils y ont commis ? Il n’y aurait rien de plus fort pour animer les esprits que le récit de ces détails. Dans ce moment, il nous faut des choses réelles et sérieuses, et non pas l’esprit en prose et en vers. Les cheveux me dressent sur la tête des crimes commis par les ennemis, et la police ne pense pas à recueillir un seul de ces faits ! En vérité, je n’ai jamais été plus mal servi ! Il est des habitants connus dans les communes et dont les récits excéderaient la croyance. Des juges de paix, des maires, des curés, des chanoines, des évêques, des employés, des anciens seigneurs qui écriraient ce qu’ils nous disent, voilà ce qu’il faut publier. Or, pour avoir ces lettres, il faudrait les leur demander. Il ne faut  pour tout cela ni esprit littéraire, ni littérature. Des femmes de soixante ans, des jeunes filles de douze ans ont été violées par trente ou quarante soldats. On a pillé, volé saccagé et brûlé partout. On a porté le feu à la mairie et dans les communes. Des soldats et des officiers ruses ont dit partout sur leur passage qu’ils voulaient aller à Paris, mettre la ville en cendres après avoir enlevé tout ce qu’ils y trouveraient. Ce n’est pas en faisant un tableau général que l’on persuadera. Le prince de… s’est couvert de boue. Il a volé et pillé partout où il a passé. Pourquoi ne pas citer ce fait ? Il est impossible que les bourgeois de Paris et les hommes du gouvernement ne reçoivent pas des lettres de toutes les parties d’où les ennemis ont été contraints de se retirer. Ne peut-on pas recueillir ces lettres et les imprimer ? C’est alors, après que tous les détails particuliers auront été signalés, que des articles bien faits seront d’un bon résultat. Ce seront des tableaux fait s su les éléments dont tout le monde connaîtra la vérité. Les préfets sont en général des hommes connus et estimés ; ils devraient écrire au ministre de l’Intérieur et celui-ci ferait imprimer leurs lettres. »

Lettre contenue dans l’ouvrage d’A. Périvier, « Napoléon journaliste », Plon, 1918, pp.303-304.

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( 11 octobre, 2013 )

Automne 1813…

Automne 1813... dans TEMOIGNAGES 1813-20131

Un nouvel extrait du témoignage de G. Peyrusse. Il participa à la campagne de Saxe en tant que Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

7 octobre A six heures du matin, l’Empereur quitte Dresde. Sa Majesté le Roi de Saxe veut le suivre. Sa voiture, dans laquelle ce prince monte avec la reine et la princesse Augusta, est placée sous l’escorte du grand quartier-général. Les 1er et 14ème corps, commandés par le général comte de Lobau, et M. le maréchal Saint-Cyr, furent chargés de garder Dresde. Le départ du Roi replongea la capitale dans les plus vives angoisses. Le soir, on arrive à Seerhausen.

8 octobre.  A Wurschen.

9 octobre. A Eilenbourg. Sa Majesté passe en revue les troupes saxonnes et les somme, au nom de l’honneur, de combattre en bons compagnons.

10 octobre Après avoir traversé une plaine immense, nous arrivons à Duben sur la Mulde. Les Russes et les Prussiens venaient d’en sortir si précipitamment qu’ils n’avaient pu brûler le pont.

11 octobre.  Séjour. Le général comte Bertrand a une belle affaire avec les Prussiens, devant Wartenbourg, et reste maître des ponts que l’ennemi a laissés derrière lui. Par suite du déblocus de Wittemberg, nous communiquons avec cette place. Sa Majesté reste immobile à Duben. On se perd en conjectures sur les nouveaux projets de Sa Majesté. Cette inaction fait fermenter les têtes. On se demande où l’on va ? Ce que tout cela va devenir ? La fatigue et le découragement gagnent certains commandants très dévoués lorsqu’on marche de succès en succès, mais manquant de cette énergie qui se montre supérieure aux vicissitudes trop longtemps variées de la fortune… Les mouvements militaires des corps aux ordres des généraux Reynier et Bertrand, sont dans la direction de Berlin. Dans l’après-midi, ces corps sont rappelés ; ils traversent Duben et manœuvrent vers Eilenbourg.

15 octobre.  L’ordre de départ est donné ; on marche vers Leipzig. Cette ville est déjà occupée par les ducs de Raguse et de Castiglione, menant le 9e corps, organisé à Wurtzbourg, et le 5e corps de cavalerie aux ordres du général Milhaud. Arrivé à la barrière de Grima, le service longea les boulevards et vint s’établir au petit hameau de Reudnitz. On annonce le Roi de Saxe. Sa Majesté l’Empereur se porte à sa rencontre. Le canon se fait entendre. La famille de Saxe se dirige sur Leipzig. L’Empereur reçoit la visite du Roi de Naples. Ces deux souverains parcourent la plaine et visitent les positions où stationnent les divers corps de notre armée. Le grand mouvement qui s’opère dans le quartier-général, aux ambulances ; l’activité des bureaux du major général, les dispositions dela Garde, annoncent pour demain un choc épouvantable. Sa Majesté est rentrée tard à son quartier-général. Nous occupons une ligne immense. Toute la plaine étincelle des feux des bivouacs. Toutes nos troupes vont être engagées.

16 octobre.  Sa Majesté a quitté son quartier, de très bonne heure ; à neuf heures un quart, une vive décharge d’artillerie annonce le combat. Notre droite, commandée par le Roi de Naples, fut attaquée avec impétuosité. Les efforts de l’ennemi, après avoir échoué sur notre droite, semble s’obstiner sur Liebertvolkwitz. A midi, l’engagement est général. L’artillerie tonne de tous côtés. J’étais parti à dix heures, avec le Trésor, sous la garde du bataillon de service. Nous avions pris un guide pour aller rejoindrela Garde à Probstheida. Étourdi par le feu et mourant de frayeur, il se trompa de route. Quelques coups de canon, tirés sur notre convoi, et partant d’une éminence connue sous le nom de redoute suédoise, nous avertirent que nous faisions fausse route. On s’arrêta ; une reconnaissance eut lieu ; nous nous portâmes à travers champs sur la route à Strassenhauser, et recevant l’ordre de m’arrêter, je me joignis à la réserve de l’artillerie dela Garde, établie sur un plateau en arrière du quartier impérial. De grands mouvements avaient lieu sous mes yeux ; autant l’attaque était audacieuse, autant la résistance était vive ; plusieurs villages étaient en feu. Jusqu’à présent, l’Empereur, resté sur la défensive, avait résisté, à toutes les attaques de l’ennemi. A son tour, il prit l’offensive. 150 pièces de canons dela Garde, réunies sur le centre de notre ligne, à Wachau, arrêtent l’ennemi, qui, pour ne pas être écrasé, est sur le point de chercher son salut dans la fuite, lorsque l’attention de Sa Majesté est portée vers notre extrême droite. L’attaque y est furieuse ; elle est accompagnée de cris terribles. La cavalerie ennemie veut forcer notre extrême droite, du côté de Dolitz. Nos troupes ne peuvent résister à ce choc violent ; elles abandonnent le village. Les Polonais, chargés de la défense de ce point, sont forcés de céder. L’attention de Sa Majesté est toute entière à l’attaque qui se développe devant lui, à Mark-Keeberg. Les Autrichiens attaquent vivement le duc de Castiglione [maréchal Augereau] ; mais ce maréchal résiste vaillamment. A peine le combat est ralenti, que l’Empereur ayant pénétré le secret de l’ennemi, se porte avant tout ce qu’il trouve de troupes disponibles, au secours du prince Poniatowski. Les chasseurs dela Vieille Garde entourent Sa Majesté ; Dolitz est repris. La vivacité de cette attaque déconcerta les Autrichiens ; leur cavalerie fut sabrée. Le général [de] Merfeld qui la commandait fut fait prisonnier avec tout ce qui avait passéla rivière. Depuis le commencement de la bataille, ce n’est qu’un feu roulant d’artillerie et de mousqueterie. Immobile à mon poste, rien ne pouvait me distraire de cette épouvantable détonation et je hâtais de tous mes vœux l’approche de la nuit pour mettre fin à cette effroyable boucherie. Il est quatre heures, nos troupes occupent les positions qu’elles avaient prises avant la bataille : aucun résultat n’est connu. Les Cosaques nous ont repris vingt-quatre pièces d’artillerie ; nous avons fait des pertes immenses sur toute la ligne ; les feux se ralentissent. A six heures, on n’entend plus rien. Sa Majesté veut bivouaquer sur le champ de bataille. Elle fait dresser ses tentes dans un terrain creux, non loin de la bergerie où son quartier avait été établi toutela journée. La Garde Impériale bivouaque autour des tentes. Je fus souper avec les officiers de la maison pour savoir des nouvelles ; et je retournai m’établir dans mon fourgon. Je vis le général [de] Merfeld ; on lui avait rendu son épée et il avait partagé avec les généraux de la maison le souper du bivouac. A onze heures du soir, une vive canonnade se fit entendre ; l’ennemi, profitant de l’obscurité de la nuit, s’était glissé dans un village qu’il fut forcé d’évacuer. Au moment de quitter le quartier de l’Empereur, je vis approcher des chevaux le quartier de l’Empereur, je vis approcher des chevaux de selle de Sa Majesté et je vis M. de Merfeld s’éloigner, conduit par deux officiers. J’en conçus bon augure. Il allait au quartier de l’Empereur d’Autriche.

17 octobre.  La pluie avait commencé dansla nuit. Au point du jour, tout était calme dans les deux camps. Les convois de blessés sont dirigés sur Leipzig. L’Empereur ne sort pas de sa tente ; il reçoit les divers rapports. Le duc de Raguse a été fort mal traité ; les Suédois sont entrés en ligne ; ils sont aux portes de Leipzig. Sans trop perdre de vue le parc dela Garde, je parcourus à cheval le champ de bataille. Je poussai jusqu’à Liebertvolkwitz. Ce village avait été foudroyé ; une partie avait été réduite en cendres. Les avenues étaient couvertes de débris, de cadavres d’hommes et de chevaux. J’avais sous mes yeux le tableau d’un vaste carnage. Sur ces ruines encore fumantes nos soldats faisait bouillir leurs gamelles et nettoyaient leurs armes. Ils étaient heureux : le présent était pour eux.

18 octobre. A deux heures et demie du matin, les feux des bivouacs, quoique pâles, éclairaient encore les deux lignes. On a levé camp sans bruit ; nous avons eu ordre de nous porter sur Stotterits. La pluie et l’obscurité augmentaient les embarras de notre marche. Des détonations qui se font entendre devant moi, des équipages ayant fait volte-face, des soldats effrayés qui refluent vers nous en annonçant l’ennemi, l’explosion qui continue, tout semble justifier nos craintes. Le commandant du parc fait mettre ses pièces en batterie et se porte sur la route pour la faire déblayer. J’étais en position de ne rien compromettre ; je fis tourner bride et j’allais me mettre en marche pour rejoindre le quartier impérial, lorsque mon domestique, que j’avais laissé au parc, et qui avait suivi le commandant dans sa reconnaissance, vint m’annoncer que nos craintes n’étaient pas fondées, qu’on avait rassemblé des caissons vides pour y mettre le feu, et que parmi ces caissons il s’en était trouvé de pleins. Cette opération était imprudente dans un moment où il convenait de ne pas éveiller l’ennemi. J’arrivai à neuf heures à Stotterits. Sa Majesté était passée devant nous, et après s’être portée sur Reudnitz et Lindenau, elle vint s’établir à Stotterits. A peine l’Empereur eût-il mis pied à terre, que les avant-postes commencèrent à escarmoucher. Il est à présumer que l’ennemi, ayant eu connaissance de notre mouvement concentrique, courut aux armes et se porta sur nous par toutes les directions. Presque au même instant, toute la ligne fut en feu, d’Olehausen, occupé par le duc de Tarente, à Dolitz, que gardaient les Polonais. Le feu n’était pas moins vif devant nous à Robstheida. L’Empereur vient de remonter à cheval pour marcher à l’ennemi. Déjà les boulets sillonnent la plaine. Je reçois l’ordre de traverser Leipzig et de me rendre à Lindenau. Notre marche fut très embarrassée par les nombreux convois de caissons d’artillerie allant à tous les corps d’armée, et par les caissons d’ambulance se dirigeant sur les divers champs de bataille. Les avenues de Leipzig étaient tellement encombrées, qu’il me fut impossible d’y pénétrer. Déjà l’avant-garde suédoise pénétrait dans Reudnitz ; une batterie de douze de la Garde se préparait à lui disputer le passage de la rivière. L’Empereur venait de s’élancer au grand galop et de diriger sur ce point les réserves de la Garde. Déjà les Suédois étaient en vue, dirigeant leurs feux sur la route par laquelle nous débouchions. Pour éviter ce danger pressant, je tentai de nouveaux efforts pour pénétrer dans la ville ; mais, m’étant convaincu que je ne pourrais percer la foule qui obstruait la porte, je me mis avec la batterie de la Garde pour suivre son mouvement. Les décharges d’artillerie se succédaient ; des flots de soldats, de blessés, tous les hommes inutiles se précipitaient vers Leipzig, portant partout l’épouvante. On se battait avec fureur à Reudnitz. A quatre heures, la batterie eut ordre de traverser la ville pour se mettre sur la route de Lindenau et protéger la porte de Hale qui était vivement attaquée. Le commandant donna tête baissée dans cette masse, fit écarter et renverser tous les obstacles, s’empara de la porte, traversa Leipzig au galop, et, malgré le désordre occasionné par les obus, qui déjà éclataient sur la ville, nous atteignîmes la chaussée de Lindenau. C’est la seule avenue qui mène à Leipzig ; elle suffisait à peine à y resserrer les divers corps qui débouchaient vers ce point ; chacun des nombreux ponts qu’il fallait traverser était un obstacle, et on s’étonnait qu’on n’eût pas fait jeter quelques ponts auxiliaires sur la Pleisse ; enfin, engagé à travers la foule, j’arrivai à Lindenau. Le général comte Bertrand était déjà en avant, chargé d’ouvrir la route. La nuit mit fin au carnage. Le canon ne grondait plus. On avait tiré dans la journée quatre-vingt-quinze mille coups de canon. On avait besoin de repos. Vers onze heures du soir, le service de l’Empereur vient s’établir à Lindenau. Les nouvelles qu’on nous donne sont cruelles ; nous avons fait des pertes considérables, mais nos troupes n’ont pas perdu un pouce de terrain, malgré le renfort de cent mille hommes dont les armées alliées avaient grossi leur masse depuis la journée du 16, et malgré la défection de l’armée Saxonne et de la cavalerie Wurtembergeoise, qui passèrent dans les rangs suédois, au moment où le général Reynier, qui la commandait, était fortement engagé avec le général [maréchal] Bernadotte dans Reudnitz. D’après les rapports des commandants de l’artillerie de l’armée, Sa Majesté a ordonné la retraite et son quartier a été marqué à l’hôtel des Armes de Prusse, à Leipzig.

19 octobre. Trop préoccupé pour pouvoir prendre un logement à Lindenau, je m’établis dans mon fourgon. Toute la nuit le passage fut continuel. Au point du jour, les divers corps d’armée occupaient les faubourgs et les barrières de Leipzig ; tout se disposait pour une résistance rigoureuse ; on garnissait de palissades les murs des jardins extérieurs. En même temps, les magistrats de la ville allaient au quartier-général des alliés demander, au nom du Roi de Saxe, que les troupes françaises pussent se retirer sans être molestées. A neuf heures, la ville fut vivement attaquée. La fusillade éclatait de toutes parts ; bientôt elle redouble et semble plus rapprochée. Les Autrichiens pénètrent par les faubourgs du Midi. Les autres faubourgs sont attaqués avec fureur ; la résistance est vive et opiniâtre ; on se défend de maison en maison. L’Empereur était auprès du Roi de Saxe ; mais Sa Majesté, voyant que sa présence ne fait que redoubler les alarmes de toute la famille Royale, n’insiste plus et lui fait ses adieux. Toutes les attaques de l’ennemi avaient échoué ; partout on le retenait. Sa Majesté arrive à travers la foule au dernier pont du moulin de Lindenau. En traversant le grand pont sur l’Elster, elle ordonne qu’on le fasse sauter lorsque le dernier peloton de nos troupes l’aura traversé. Elle s’enferme au 1er étage du moulin pour dicter des ordres.

« Tandis qu’on les expédie, l’Empereur, fatigué, se laisse surprendre au sommeil ; il dort profondément au bruit des soldats et des voitures qui défilent sur la route, et des coups de canon qui retentissent de tous les faubourgs de Leipzig.»(Baron FAIN. Manuscrit de 1813).

Placé au débouché de la route qui conduit à Markranstädt, je voyais avec une vive impression le désordre de notre sortie de Leipzig et l’air effaré de tous ceux qui traversaient Lindenau ; il n’était plus possible de les arrêter ni de réunir les diverses compagnies ; l’encombrement, un désordre affreux dans les équipages, les cris des blessés, des feux successifs de pelotons et de bataillons, l’incendie qui éclatait dans quelques maisons du faubourg ; les cris des fuyards annonçant que les portes avaient été forcées, cet affreux tableau de notre armée me mettait dans une agitation difficile à exprimer ; ce hideux et triste résultat d’efforts qui n’étaient pas sans gloire, m’affecta profondément.

La maison qu’occupait le quartier-général de Sa Majesté étant trop à découvert, nous nous portâmes à une lieue en arrière sur une hauteur. On avait miné le grand pont sur l’Elster pour le faire sauter et ralentir la poursuite de l’ennemi. Cette opération avait été confiée à un caporal qui fit jouer la mine dès qu’il entendit siffler les balles de quelques tirailleurs prussiens qui avaient tourné notre arrière-garde. Tout ce qui se trouvait en deçà du pont fut foudroyé par l’artillerie ennemie. Les corps des maréchaux ducs de Tarente et Poniatowski, des généraux Lauriston et Reynier, traversaient Leipzig en défendant le terrain pied à pied : plus de deux cents pièces de canon étaient encore sur le boulevard, arrêtées par ce refluement de troupes ; enveloppés de toutes parts par l’ennemi, nos soldats se mitraillaient avant de s’être entendus ; les plus braves ne songeaient désormais qu’à vendre chèrement leur vie ; d’autres tentèrent de traverser des marais presque impraticables, mais tous ceux qui n’ont pu nager ont été engloutis. Des flots de fuyards, échappés au désastre de Leipzig, nous eurent bientôt appris cette épouvantable catastrophe. Sa Majesté se porta sur Mark-Randstadt où elle coucha.

20 octobre Nous quittâmes notre position ; nous poussâmes jusqu’à Lützen, que nous trouvâmes en flammes ; la position n’était pas tenable ; nous continuâmes notre marche vers Weissenfels ; nous traversâmesla Saale sur un pont couvert et sous la protection des troupes du général Bertrand. Sa Majesté s’établit dans un pavillon isolé dans une grande vigne. C’est de ce quartier que l’Empereur fit congédier tout ce qui restait d’officiers saxons auprès de sa personne ; ils partirent comblés des marques de sa munificence. Une alerte de Cosaques vint un moment troubler notre établissement à Weissenfels. Des officiers, échappés à la nage, nous confirmèrent tous les malheurs de l’armée. L’Empereur en fut consterné, et apprit avec douleur la perte du maréchal Poniatowski, qui se noya en cherchant à traverser avec son cheval les marais de l’Elster.

21 octobre. Nous arrivâmes au défilé qui mène à Freiburg. Il n’existait qu’un seul pont sur l’Unstrutt, ce qui rendait la marche lente, et Sa Majesté jugeait important de mettre encore ce nouvel obstacle sous les pas de l’ennemi ; aussi, après s’être arrêtée un moment à Freiburg, elle se porta sur les bords de la rivière pour y faire construire un deuxième pont. Je pris la route d’Echartzberg. Je franchis le pont après des efforts extraordinaires. Je commençais à m’établir dans un pré pour faire rafraîchir mes chevaux, lorsque des tirailleurs prussiens se faisant voir derrière nous, sur les collines qui dominent le village, troublèrent notre halte par une vive fusillade. Je levai le pied et continuai ma route. L’approche de l’ennemi donna à tous nos mouvements une précipitation qui multipliait pour moi les embarras dela marche. Sa Majesté, après avoir donné l’ordre de repousser les tirailleurs, ne quitta pas les ponts ; sa présence seule put arrêter le désordre du passage. Pendant tout l’après-dîner, le canon gronda sur notre gauche. Le général Bertrand contenait les Autrichiens et les empêchait d’arriver sur nous. J’arrivai tard à Echartzberg. Les chemins furent difficiles et encombrés.

22 octobre. On tint toute la nuit à Freiburg ; en quittant cette position, à la pointe du jour, le duc de Reggio brûla les ponts ; nous arrivâmes à Erfurt.

23 et 24 octobre.  Séjour. J’avais besoin de repos et j’en profitai pour mettre mes écritures à jour. Un nouvel ennemi se présente ;la Bavière tourne ses armes contre nous. Cette fâcheuse nouvelle me fit prévoir tous les embarras que nous éprouverions avant d’arriver à Mayence. Sa Majesté travailla beaucoup à Erfurt.

25 octobre.  Les Cosaques sont sur nos flancs ; quelquefois ils nous précèdent. On s’arrête à Gotha.

26 octobre. A Vach. Les Cosaques avaient été vus rôdant autour d’Eisenach que nous venions de traverser.

27 octobre.  On ne s’arrêta pas à Fuld. L’arrivée de Sa Majesté calma les vives craintes que la présence des Cosaques avaient données dansla matinée. Leur présence avait été signalée par des réquisitions et l’enlèvement du Préfet. Sa Majesté coucha à Hunefeld.

28 octobre.  A Schlutern. Tous les princes dela Confédération du Rhin, dont les troupes servaient dans nos rangs, sont entraînés dans le tourbillon général qui soulève contre nous toute l’Allemagne. Sa Majesté congédie ce qui reste encore de Badois et de Bavarois. La fortune épuisait sur Sa Majesté ses derniers traits.

29 octobre. Notre avant-garde rencontra l’ennemi près de Gelnhausen et l’en chassa. Sa Majesté mit pied à terre pour faire réparer le pont que l’ennemi avait brûlé. Nos avant-postes occupèrent Langen-Selbod ; le quartier de l’Empereur fut placé dans le château du prince d’Isembourg. Le maréchal duc de Tarente poussa une reconnaissance et vit l’ennemi.

30 octobre.  On fut en présence à neuf heures du matin. Les ducs de Tarente et de Bellune marchent les premiers à l’ennemi ; la forêt dite de Lamboy, ainsi nommée depuis que les affaires qu’y soutint un général de ce nom dans la guerre de trente ans, cachait l’ennemi dont les forces principales couvrent Hanau. Il ne fut pas facile à la cavalerie du général Sébastiani de trouver des clairières pour charger les tirailleurs qui faisaient dans le bois un feu roulant. Placé avec tout le service de la maison à l’entrée de la forêt, j’attendis le résultat d’un engagement que l’éloignement de nos troupes ne permettait pas à Sa Majesté de rendre général. Nos soldats arrivaient au pas de course.La Garde Impériale avait mis en batterie ses premières pièces. Le général Curial, sous la protection de ce feu, débouche à la baïonnette à la tête des chasseurs de la Garde. Nos cuirassiers et nos dragons enfoncent les carrés bavarois et dispersent tout à coups de sabre. La fusillade et une vive canonnade retentissent dansla forêt. Les boulets et les obus sifflaient dans les branchages. Vers trois heures, un feu plus vif éclate sur notre gauche ; je vis un mouvement rétrograde dans notre ligne ; nous le suivîmes. Sa Majesté était arrêtée sur la route ; une foule inquiète l’entourait.La Vieille Garde fut lancée sur l’ennemi. 50 pièces d’artillerie, commandées par le général Drouot, soutinrent ce mouvement. Tout céda à l’impétuosité de cette attaque, et la route de Hanau fut libre. Sa Majesté bivouaqua dansla forêt. Tout son service s’y établit.

31 octobre.  Dans la nuit on prit possession d’Hanau. Les Bavarois, qui avaient passé la rivière, jetèrent sur nous quelques boulets perdus ont un passa sur nos têtes pendant que nous déjeunions. Sa Majesté partit. Devant Hanau, nous saluâmes de quelques décharges d’artillerie une colonne de Bavarois qui remontait le Main. A notre arrivée à Francfort, nous trouvâmes la ville évacuée et le pont brûlé. Sa Majesté prit son logement hors la ville, dans le pavillon du banquier Bethman. J’entrai dans Francfort pour parcourir la ville et voir le désastre du pont.

gp. 1813 dans TEMOIGNAGES

Guillaume PEYRUSSE  (1776-1860)

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( 17 décembre, 2010 )

La demeure du Prince Roland BONAPARTE renaît de ses cendres…

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Le somptueux palace qui vient tout juste d’ouvrir des portes à Paris est un lieu historique. Il fut la demeure du prince Roland Bonaparte (1858-1924), fils du prince Pierre Bonaparte, petits-fils de Lucien Bonaparte, un des frères de Napoléon. Roland Bonaparte, lieutenant au 36ème régiment d’infanterie de ligne, épouse en novembre 1880 Marie-Félix Blanc, héritière de François blanc, fondateur du casino de Monte-Carlo. Deux ans après, naît sa fille Marie, qui deviendra une psychanalyste célèbre. L’épouse du Prince disparaît la même année, en septembre, victime d’une embolie. En 1886, une loi radiant de l’armée les princes des maisons ayant régné en France est votée. Le prince Roland Bonaparte quitte définitivement l’armée pour entreprendre de nombreux voyages dans le monde. Il commence à accumuler une importante documentation géographique, ethnologique et botanique. Notons que le Prince sera d’ailleurs l’auteur de plusieurs ouvrages sur ces disciplines. En 1891, il fait l’acquisition de terrain, avenue d’Iéna, à Paris, en surplomb de la rue Fresnel, sur une partie la colline de Chaillot et dominant la Seine.

L’avenue d’Iéna fut ouverte en 1858, en partie sur l’emplacement de la rue des Batailles (curieux hasard toponymique), voie principale de l’antique village de Chaillot.

C’est dans cette même rue, à l’emplacement du n°12 de l’avenue d’Iéna, qu’habita Balzac, en 1834. En 1892, l’architecte Ernest Janty commence les imposants travaux de la demeure du prince. Ils se poursuivront jusqu’en 1894. Cette même année le prince Roland et sa fille la princesse Marie emménagent dans cet endroit somptueux. Cette immense demeure, entretenue par un personnel composé de 30 personnes, comporte une importante bibliothèque, comprenant 6 kilomètres de rayonnages… 

En avril 1924, le prince Roland meurt dans ce même endroit. L’année suivante, sa fille Marie, devenue par son mariage en 1907, princesse de Grèce vend l’hôtel de l’avenue d’Iéna à la Compagnie financière du Canal de Suez. La bibliothèque du prince érudit est alors louée à la société de Géographie, dont il fut Président. 

Par la suite, dans les années 1926/1929, le corps de l’hôtel Roland Bonaparte sera surélevé de deux étages. Des appartements locatifs sont emménagés. Le peintre Jean-Gabriel Domergue (1889-1962) qui a commis avec talent quelques peintures légères,  en sera un des locataires. Quatre niveaux de garages seront crées sur la rue Fresnel. La cour de la bibliothèque sera transformée en salle de spectacle et les galeries du rez-de-chaussée en foyers. En 1944, l’immeuble est acquis par le Centre National du commerce Extérieur (CNCE), nouvellement créé. Cette institution deviendra par la suite le Centre Français du Commerce Extérieur (CFCE) et occupera les lieux jusqu’en 2004. En 1966 un sixième étage est ajouté au bâtiment. De 1983 à 1987, d’importants travaux de rénovations sont entrepris. 

Cet endroit, que j’ai eu l’occasion de visiter en 1992, contenait çà et là quelques rappels napoléoniens. Ici ce sont des abeilles dans une moulure, un plâtre superbe représentant Bonaparte à cheval franchissant le Saint-Bernard surmontait la cheminée de l’ancienne salle à manger princière, devenue le siège du très confidentiel « Club Carrefour Iéna International »…Il est à souligner que l’entier contenu de l’hôtel, formé par le mobilier, les tableaux, les livres de l’imposante bibliothèque, a été dispersé après la mort de Roland Bonaparte. 

Le groupe Shangri-La, qui n’a pas donné un nom très original à ce nouvel établissement  en le baptisant « Shangri-La Hôtel, Paris », n’oublie nullement que ce lieu fut construit pour un descendant du grand Napoléon, un prince lettré et cultivé.

Ainsi, la chambre la plus somptueuse porte le nom de « Suite Impériale » et occupe l’emplacement des appartements privés du Prince Roland Bonaparte. 

C.B.

Ici un article récent du « Parisien » (26 octobre 2010) sur cet endroit (400 personnes formeront le personnel de l’hôtel. Shangri-La a préféré donner la priorité à la qualité qu’à la quantité : 81 chambres (de 47m2 en moyenne) et 27 suites-de 50 à 300 m2- occupent les lieux) :

http://www.leparisien.fr/paris-75/paris-75005/l-hotel-shangri-la-devoile-son-decor-de-futur-palace-26-10-2010-1123691.php 

Site institutionnel :

http://www.shangri-la.com/fr/property/paris/shangrila 

Illustrations: Portrait du prince Roland Bonaparte dans sa tenue de lieutenant au 36ème de ligne. Ce tableau d’Edouard Armand-Dumaresq ornait le trumeau de la cheminée de son cabinet de travail, avenue d’Iéna.

Une lettre du même en date du 20 octobre 1894. Elle porte les initiales « R.B. » [Roland Bonaparte] surmontées de la couronne princière et l’adresse « Paris, 10, avenue d’Iéna ».

 

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