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( 11 décembre, 2018 )

Un témoignage méconnu sur la campagne de Russie. Récit d’Amédée de Pastoret (2ème partie et fin)

Faber1

L’Empereur fait halte, il met la Garde en bataille, détache toute sa cavalerie à droite pour l’éclairer et pour tenir en respect quelques pulks de cosaques qui s’y montraient et fait un mouvement vers ce côté. Tout à coup l’ennemi démasque sur le flanc gauche une batterie qu’il avait cachée, à deux tiers de portée, et nous envoie des partis de cavalerie par le même flanc, fait paraître ses cosaques à droite et en tête et nous attaque en queue sur la chaussée. L’Empereur change à l’instant de front de bataille, jette la Jeune Garde et la grosse cavalerie sur la droite pour tenir les Russes en respect, laisse sur la route les traînards, à qui le nombre donnait l’apparence d’un corps considérable, pousse un renfort sur les derrières, et se porte avec la Vieille Garde en ligne sur la gauche. A un signal, les officiers sont rassemblés et se forment en cercle

«-Messieurs, leur dit l’Empereur, si vous étiez d’autres hommes, si vous étiez d’une autre nation, je chercherais peut-être un moyen d’exciter votre courage ou de vous cacher le péril. Mais vous êtes Français! Voyez notre position; ce n’est point moi qu’il faut servir, c’est nous, c’est l’Empire, c’est la France qu’il faut sauver. Le danger est pour nous tous, unissons-nous tous pour le repousser. Nous le repousserons. Allez, messieurs, souvenez-vous que le salut de tous est le salut de chacun. »

Les officiers rentrent dans le rang, les bataillons se forment en ligne, le mouvement s’opère, la colonne s’avance prête à donner. Colbert, rappelé avec ses lanciers, et Lefebvre-Desnouettes avec le reste de la cavalerie légère de la Garde chargent l’ennemi et le dispersent.

Cependant, les batteries russes nous foudroyaient toujours.

L’Empereur, que l’on avait très bien reconnu, était leur point de mire c’était à lui qu’on adressait les coups. Il le voyait, mais, calme et tranquille, la canne d’une main et la lorgnette de l’autre, continuait à observer les Russes et à diriger les mouvements de ses troupes.

« -Sire, lui disait le prince de Neuchâtel, Votre Majesté est trop exposée ici. Vous devriez vous retirer.

-Bah bah répondit-il. Il y a longtemps qu’un boulet ne m’a passé entre les jambes; je veux voir s’ils me connaissent encore. »

Il  disait, et les sifflements qui se répétaient autour de nous, et les coups qui de moments en moments portaient plus juste ne prouvaient que trop combien on avait raison de craindre pour lui.

J’étais à la gauche du prince de Neuchâtel, et devant les officiers de grenadiers.

« -Ôtez-vous de là, me dit le prince, vous m’empêchez de donner l’ordre.

-Mais, monseigneur, lui répondis-je, où voulez-vous que je me mette ?

-Là, à ma droite. »

J’obéis, je passai à sa droite. Un des chefs de bataillon du premier régiment s’avance à ma place pour prendre l’ordre, et, avant d’avoir pu le recevoir, il tombe, emporté par un boulet.

Mais déjà, une de nos batteries avait été montée. Son feu éteignit le feu ennemi les charges de cavalerie ne furent pas moins heureuses les cosaques qui se trouvaient devant nous, craignant d’être abandonnés de droite et de gauche, faisaient mine de se retirer; la route était libre.

Mortier, maintenant c’est votre affaire, chassez-moi ces gens-là, dit l’Empereur au duc de Trévise, et il donna le signal du départ.

Cette journée de Krasnoïé fut le prélude et comme le signe avant-coureur de celles de la Bérézina. Les pertes que nous fîmes le  17 et le 18 en équipages, en artillerie et en chevaux furent énormes. Là, presque un tiers de nos voitures fut pris, le Trésor perdit deux millions en espèces, et un des fourgons du trophée fut noyé. Là, le vice-roi laissa une partie de ses meilleures troupes, massacrées dans cette surprise et dans le combat sanglant qui en fut la suite. Là, enfin, périt une grande partie de la Jeune Garde, avec laquelle le duc de Trévise soutint toute la journée l’effort des ennemis pour conserver Krasnoë et maintenir la communication des divers corps d’armée. Là enfin périt mon ami Villebranche, sorti de Smolensk avec le vice-roi. Il marchait dans sa colonne et se trouvait au centre du bataillon carré que l’on forma pour résister mieux. Un colonel, dont j’ignore le nom, fut blessé à côté de lui. Villebranche, bon et généreux, lui prodigua, sans considérer le danger, tous les soins qu’il put imaginer.

Pendant qu’il remplissait ce devoir pieux, un boulet l’atteignit entre les épaules et emporta en même temps la tête du colonel.

L’Empereur n’avait que trop senti le malheur de l’indiscipline et du désordre. Il voulut, autant qu’il serait en lui, les empêcher. Le 10 novembre, il donna un ordre général, et pendant toute cette journée, l’armée, ou du moins le corps de bataille présenta un spectacle aussi imposant que redoutable. Nous suivions la grand’route qui conduit de Smolensk à Minsk et qui, jusqu’à Tolotchine, est bordée d’une double rangée d’arbres plantés avec soin. A droite et à gauche, la cavalerie marchait, chargée de nous éclairer. Devant nous, deux bataillons d’infanterie, avec deux pièces de canon, formaient l’avant-garde ordinaire que tout corps jette devant soi, et précédaient la voiture de l’Empereur conduite par le duc de Vicence [le général de Caulaincourt], grand écuyer, celle du prince de Neufchâtel, major général, et celle du comte Daru, intendant général de l’armée; toutes les autres avaient été jetées derrière. Après cette avant-garde, venait le corps de bataille. L’Empereur marchait le premier, seul, suivi du major et de l’intendant général allant ensemble, et du duc de Frioul [le général Duroc], grand maréchal du palais, qui conduisait son traîneau. Derrière lui, le maréchal duc de Dantzig [le maréchal Lefebvre], commandant la Garde, venait, l’épée à la main, et la Garde suivait, rangée comme un jour de parade. Chaque général de division était à la tête de sa division, chaque général de brigade à la tête de sa brigade; chaque colonel menait son régiment, et chaque capitaine, sa compagnie.

Aucun officier n’avait pu et ne pouvait, sous quelque prétexte que ce fût, quitter son poste spécial. Les soldats, rendus à la discipline, marchaient à leurs rangs et dans un ordre parfait. Un pas uniforme et égal semblait réunir en un seul tant de mouvements divers, et le silence profond qui régnait dans cette immense troupe n’était troublé que par le cri ferme et court du commandement que les officiers répétaient à temps égaux, de rang en rang, et qui, de la Garde, passait aux différents corps qui la suivaient.

L’ennemi nous observait de loin, mais cette marche régulière et calme lui imposa tellement que pendant quelques jours il ne nous attaqua plus. En effet, on ne pouvait se défendre d’une sorte d’émotion en considérant ce spectacle nouveau il semblait que l’armée tout entière ne faisait qu’un seul corps ce n’était plus une retraite, c’était une marche tranquille et volontaire ce n’étaient plus des hommes découragés, désunis, abattus par les privations, c’étaient des soldats vaillants, guidés par le chef le plus habile et soumis à la discipline la plus sévère. Mais, cette discipline même sembla trop rigoureuse aux officiers ceux qui devaient la défendre furent les premiers à l’affaiblir ce bel ordre disparut promptement, et nous retombâmes dans le malheur que l’on avait voulu éviter.

Nous arrivâmes à Liady par un froid très vif. La route longe en cet endroit une petite rivière qui couvre ce village la négligence apportée depuis longtemps dans cette partie de l’administration publique faisait que le chemin était coupé par une descente assez rapide, d’environ cinq à six pieds. Le verglas qui la couvrait, la neige et la glace rendaient le passage plus que difficile. Le service léger arriva; puis, l’avant-garde. Tous les chevaux tombèrent, les hommes éprouvèrent le même accident et ce seul petit endroit retarda de trois ou quatre heures notre marche. Je n’ai cité ce trait insignifiant que pour montrer combien les choses qui paraissent de loin les plus simples pouvaient acquérir une funeste importance dans la position où nous nous trouvions.

Liady fut le premier village où nous trouvâmes quelques habitants, bien épars, bien tremblants à la vérité, mais assez courageux et assez raisonnables pour nous attendre et pour préférer de mauvais traitements pendant cinq à six jours à l’incendie de leurs chaumières. Les juifs reparurent, et, avec eux, les moyens de vivre exclus de la Russie. Ils se présentèrent avec une sorte d’empressement dès que nous eûmes touché la terre qu’il leur est permis d’habiter, et des sacrifices d’argent assez considérables les engagèrent à employer pour nous leur active industrie et les ressources dont ils pouvaient disposer.

C’est à Liady aussi que dut s’arrêter l’incendie qui, sur la route, avait consumé les villes et les villages. L’Empereur, irrité de l’incendie de Moscou, avait ordonné de traiter de la même manière toutes les habitations russes. L’ordre fut exécuté avec un empressement que la rigueur du froid pouvait seule excuser, jusqu’au moment où nous revînmes dans la Russie Blanche. Là, l’Empereur arrêta le cours de cette dévastation et donna des ordres pour punir des excès de ce genre, s’il s’en commettait à l’avenir. Ces ordres, malheureusement, ne furent pas exécutés. Kosiany, qui suit Liady, nous vit arriver par le même froid rigoureux; nos marches alors étaient très pénibles, et nous ne croyions pas, je l’avoue, avoir rien de plus dur à éprouver, lorsqu’un dégel momentané vint nous Infliger un autre tourment.

La neige qui couvrait la terre, et celle qui tombait incessamment du ciel se convertissaient en eau une boue épaisse, remuée par le passage de cette multitude, finit par rendre la route comme impraticable; beaucoup de voitures y restèrent, beaucoup de pièces d’artillerie y furent abandonnées, et ceux qui, par prudence, s’étaient réduits aux traîneaux y perdirent à la fois et le bagage transporté et les moyens de transport.

Notre étape fut de neuf lieues pour arriver à Doubrovna. J’y entrai de bonne heure, et j’y trouvai quelques restes de la garnison de Vitebsk et quelques employés qui avaient fui de ce côté.

«-Messieurs, leur dis-je: je ne suis plus et ne puis plus rien pour vous; tout nous est commun, maintenant, espérance et danger; aidons-nous les uns les autres et tâchons de nous conserver. J’ai encore cinq cents roubles; si vous en avez besoin, nous partagerons c’est tout ce que je puis faire. »

Presque tous refusèrent. Et depuis, je n’ai revu que six hommes de tous ceux qui composaient la grande administration d’un pays. Nous trouvâmes à Doubrovna jusqu’à du vin; nous avions une bonne chambre avec des fenêtres, un plancher de bois pour nous coucher, et un poêle pour échauffer l’air; aussi nous promettions-nous la meilleure nuit dont nous eussions joui depuis longtemps. Mais à cinq heures, des cris épouvantables se firent entendre, et le triste « Houra ! Houra ! » ne nous apprit que trop ce dont il s’agissait. En un moment, tout le monde fut sur pied, la Garde prit les armes; on se fusilla pendant une demi-heure, et les cosaques s’enfuirent avec le peu d’infanterie qu’ils avaient prise pour les soutenir. Nous aurions bien voulu rentrer dans la ville, mais l’Empereur était levé, et quelques instances qu’on put lui faire. il donna le signal du départ. L’Empereur mit de la fermeté pendant la retraite à résister aux demandes et aux suggestions de ceux qui l’entouraient. Trouvions-nous un meilleur séjour, un village moins dévasté,

un magasin un peu plus considérable, tous, nous voulions y rester.

«-Un jour ! Disions-nous, un jour est si peu; nous sommes si las et nous avons tant souffert ! » De bouche en bouche, ces mots arrivaient jusqu’à l’Empereur.

 «-Messieurs, répondait-il, un jour est beaucoup il ne faut pas nous arrêter. Marchons. »

Et quelquefois, il marchait le premier à notre tête. Une cruelle expérience ne lui avait que trop appris combien quelques jours de retard pouvaient amener de malheurs et il mettait à profit cette science acquise à si haut prix.

Que de raisons nous avions alors de nous hâter !  Koutousov nous poursuivait, harcelait nos derrières, et faisait chaque jour de nouveaux efforts pour nous arrêter. A droite, le comte Wittgenstein tenait en échec sur Sienno M. de Gouvion et s’apprêtait à fondre sur nous. A gauche, l’amiral Tchitchagov, auquel le prince de Schwarzenberg s’était  bien gardé de barrer le passage, s’avançait par Bobrouisk.

Vitebsk et Smolensk étaient à l’ennemi; Minsk et Moguilev allaient tomber en son pouvoir; la route était couverte de partisans et de cosaques. Le froid augmentait rapidement, nos pertes se multipliaient tous les jours, et nous pensions à nous arrêter, et nous voulions nous reposer paisiblement au milieu d’un froid inconnu même dans ces climats et dans une disette absolue de vivres et de munitions !

Orcha, où nous vînmes après Doubrovna, est située sur le Dnieper; c’était une petite ville assez florissante, où les jésuites avaient un collège, et les négociants d’Ukraine, un entrepôt. Nous nous crûmes sauvés quand nous y arrivâmes. Depuis Moscou, c’est ainsi que l’on allait d’espérances en espérances, et que l’on croyait devoir trouver le repos et la sûreté dans chaque ville dont on approchait. Ghiatz, Viazma, Smolensk, Orcha, furent ainsi le but de tous les désirs et le terme de tous les efforts et ce ne fut pas un des moindres moyens qui contribuèrent à soutenir la longue constance qu’il fallut mettre en usage.

Enfin, nous passions à Orcha le Dnieper pour la dernière fois, et chacun de nous salua d’un cri joyeux cette autre rive sur laquelle nous ne pouvions croire qu’on nous poursuivît.

« - J’ai passé bien des fleuves dans ma vie, disait le général Dumas, intendant général de l’armée, qui depuis quarante ans avait servi à la baie d’Hudson et à la côte de Coromandel, sous les murs de Moscou et sous ceux d’Alexandrie, à Madrid et à Berlin, à Londres et à  Vienne, j’ai passé bien des fleuves dans ma vie, je n’en ai jamais franchi un avec autant de plaisir que celui-ci. »

Le Dnieper semblait en effet une barrière naturelle entre la Pologne et la Russie, et nous espérions qu’il arrêterait l’effort de l’ennemi et la vivacité de la poursuite il n’en fut pas tout à fait ainsi. L’Empereur avait eu besoin pour arriver de traverser la foule des chevaux et des voitures qui se pressaient à la tête des colonnes, et il avait vu avec indignation nos pièces et nos caissons abandonnés faute de moyens de transport, tandis qu’une multitude de fantassins et de traînards montaient insolemment les chevaux qu’ils avaient dérobés. En entrant à Orcha, il s’établit à la tête du pont, et là, une canne à la main, il remplit deux heures durant les fonctions de vaguemestre général. Les voitures arrivaient en file sur le pont il demandait à qui elles appartenaient, retenait avec son inconcevable mémoire le nombre de celles de chacun, en laissait aller une partie, faisait brûler les autres, et donnait les chevaux à l’artillerie. Là, un maréchal avait deux voitures, un officier général une, M. le prince de Neuchâtel six, et ainsi des autres. Tous les hommes montés, et qui n’avaient pas le droit de l’être, furent mis à pied. Cette révision, si elle eût toujours été faite avec le même soin, eût presque remonté l’artillerie. Mais, au bout de deux heures, il s’ennuya il s’en alla et laissa le prince de Neuchâtel, qui s’ennuya plus vite encore de ce métier nouveau d’échelon en échelon, cette charge descendant toujours fut confiée enfin à un officier d’état-major. La nuit vint, tout le monde passa librement et le désordre recommença. Ce n’était pas sans peine que ceux de nos camarades qui nous précédaient étaient arrivés à Orcha.

Bergognié, qui était un d’eux, courait la poste sur une route de traverse (car la poste, rétablie par nous, subsistait encore), couché à demi sur un traîneau de quatre pieds de long, et couvert d’une énorme pelisse. Des hommes à cheval l’arrêtent, c’étaient des cosaques égarés l’un d’eux s’approche et l’interroge en polonais sur la route qu’il doit suivre. Bergognié se tait; les cosaques insistent, se fâchent. Enfin, le paysan qui conduisait le traîneau répond. Les partisans s’éloignent et Bergognié gagne Liady, tout étonné de n’être point prisonnier et d’avoir rendu service à l’ennemi.

Nous trouvâmes quelques approvisionnements dans la ville des magasins y avaient été établis par les soins de ce marquis d’Alorna, Portugais de la maison de Bragance, qui avait servi la cause de la révolution dans son pays et qui, homme de naissance, d’esprit et d’honneur, vécut sans éclat, passa sans gloire et mourut misérablement, parce qu’il n’avait jamais fait l’emploi convenable de ses rares qualités. Il était alors gouverneur des pays de Moguilev, fort aimé des habitants, adoré de ses soldats, et bien vu de l’Empereur. Il se joignit à notre marche, et ce fils des princes de Lisbonne vint mourir à Königsberg pour un prince étranger[1].

Depuis notre départ de Smolensk, une inquiétude assez légitime tourmentait l’Empereur. Le duc d’Elchingen, qui faisait l’arrière-garde, était fort éloigné de nous. La communication était interrompue et l’on n’avait que trop de raisons de craindre que son corps d’armée déjà affaibli ne fût pas en état de résister aux efforts continuels de l’ennemi. Un officier arriva tout d’un coup aàOrcha, qui annonça que le maréchal le suivait de près. Une suite de belles et savantes manœuvres, de combats sanglants et d’affaires heureuses le ramenaient enfin. Dix fois il avait passé le Dnieper, marchant sans cesse, combattant sans relâche pendant des journées de quinze heures et des marches de vingt lieues, faisant face de tous côtés, trompant l’ennemi quand il ne pouvait le vaincre, encourageant les officiers par ses promesses et les soldats par son exemple et conservant toujours, au milieu des plus cruelles privations, la force de son caractère, de son courage et de sa volonté. Il rejoignit, avec six mille hommes exténués de faim, de froid, de fatigues, manquant de tout, n’ayant plus même de munitions pour se défendre, mais enfin il arriva. L’Empereur eut une véritable joie de le revoir et dit hautement qu’il aurait donné une province pour le conserver.

Ce n’était pas un homme bon que ce duc d’Elchingen, mais c’était un homme habile, et son retour causa dans l’armée une satisfaction universelle[2].

D’Orcha, nous nous dirigeâmes vers Kokhanovo par la route de Minsk. Cette route est une des plus belles que j’aie vues, mais elle est aussi une des plus tristes. Le renouvelle- ment continuel des mêmes scènes n’a jamais rien que de fatigant qu’on juge de ce que ce devait être dans de telles circonstances. Il serait difficile, par exemple, de se faire une idée précise de la tristesse des départs. Lorsque, à cinq ou six heures du matin, par la nuit la plus sombre et le froid le plus rigoureux, il fallait quitter notre feu, quelquefois même notre cabane, pour nous remettre en route, l’obscurité profonde qui nous entourait, la neige qui tombait sur nos têtes, les glaces qui rendaient nos pieds chancelants, le besoin de nourriture qui renaissait avec plus de force au moment du réveil, l’affaiblissement total, de l’individu, l’incertitude des événements qui allaient suivre et la certitude des souffrances que nous ne pourrions éviter, toutes ces causes réunies portaient dans l’âme un découragement que je ne saurais rendre il est affreux de l’avoir éprouvé et il serait pénible même de le peindre. Alors, se réveillaient en foule tous les souvenirs de notre jeunesse et de notre prospérité ces souvenirs étaient amers, comme tous ceux qui sont dépouillés d’espérances.

Par degrés cependant, ces tristes impressions s’affaiblissaient  un peu. Le jour paraissait, le soleil, qui se levait pour nous, semblait réchauffer les âmes aussi bien que les corps le chemin était un peu plus libre, le hasard nous avait procuré quelque nourriture, nos forces se ranimaient, le courage revenait avec la force, et l’espérance avec le courage; alors, nos réflexions n’étaient plus sans douceur, et nos regrets sans consolations nous resserrions dans notre pensée les liens qui nous rattachaient à la vie et si, au bout d’une ou deux heures de semblables rêveries, un penchant naturel nous ramenait les uns vers les autres, nous nous rapprochions volontiers, nous parlions du passé et même de l’avenir, pour éviter de parler du présent nous nous racontions les détails ou les aventures de la campagne, et c’est ainsi que j’ai recueilli sur le séjour de l’Empereur à Moscou et sur le commencement de la retraite quelques-uns des détails que je vais essayer de placer ici.

La prise de Smolensk avait répandu chez les Russes une sorte de terreur. Barclay de Tolly, qui les commandait, se retira. Le prince Koutousov, son successeur, changea dès lors son plan de campagne, et l’on pourrait presque rapporter à ce moment-là ce système de défense qui n’opposait à l’ennemi que les difficultés nécessaires pour l’engager plus avant, si

M. de Koutousov avait pu être assez habile pour concevoir un pareil projet, s’il avait eu assez de force pour l’exécuter et si, d’un autre côté, les combats de Valoutino et de Borodino et la bataille de Mojaïsk n’avaient prouvé que l’on voulait tenter les derniers efforts avant d’abandonner Moscou.

L’armée entra dans la ville sainte le 14 septembre au soir, presque sans trouver de résistance. On conçoit la joie qu’éprouvèrent les soldats, après tant de travaux et de si longues privations, en arrivant dans une cité grande et riche où ils devaient se reposer de leurs fatigues. L’ordre le plus parfait régna dans les premiers moments. Le roi de Naples traversa la ville avec l’avant-garde, sans y causer le moindre dommage.

L’Empereur vint ensuite, avec sa Garde, et entra à cheval. Les rues étaient désertes, les maisons abandonnées. Il s’étonna de  cette solitude, demanda si l’on s’était occupé de former une administration municipale, et, sur la réponse négative du général Dumas, fit appeler un homme qu’il aperçut à la fenêtre c’était un apothicaire allemand, qui vint en tremblant de tout son corps. L’Empereur l’interrogea sur les moyens les meilleurs pour mettre à profit les immenses approvisionnements de Moscou, et voulut surtout savoir s’il n’était resté personne à qui l’on pût confier les soins de l’administration municipale. L’Allemand ne répondit qu’assez imparfaitement aux questions de ce genre et l’Empereur chargea le général Dumas de tirer de cet homme toutes les lumières qu’il pourrait fournir et de lui apporter le soir à signer l’organisation municipale de Moscou. Le soir arriva, et le général Dumas n’apporta rien. Il déclara que ceux des habitants un peu considérables qui étaient restés se refusaient avec opiniâtreté à toute espèce d’organisation, et qu’ils préféraient le pillage violent au pillage organisé. L’Empereur s’impatienta depuis longtemps déjà, il retenait l’armée, avide de butin; il lui céda alors, et les soldats, avides d’or, de vin, de fourrures, se répandirent de tous côtés. Le pillage commença. Deux heures après, l’incendie suivit. Rostopchine, qui avait tout préparé, avait laissé pour instruction à ses agents de ne mettre le feu à la ville que lorsqu’ils la verraient livrée aux soldats. Cet ordre barbare fut exécuté de point en point, et un océan de flammes enveloppa tout d’un coup et le peu d’habitants qui avaient eu le courage de s’attacher à leurs vieilles demeures, et les soldats et les officiers qui jouissaient tranquillement de leur mieux être; deux ou trois fois en quinze heures, chacun fut obligé de changer de logement et d’aller .de maison en maison demander un asile. Cet immense désastre commença au milieu de la nuit et grandit librement de tous côtés. L’Empereur, logé au Kremlin, fut enveloppé par les flammes et n’en sortit qu’avec peine. Il se retira d’abord au palais Petrowski; tous ceux qui le suivaient eurent à traverser une avenue embrasée, où les équipages ne s’écoutèrent qu’à grand peine. Le feu sembla s’apaiser quelques moments et reprit ensuite avec une nouvelle violence. Enfin, il s’éteignit, et l’on put mettre à profit les ressources que Moscou renfermait. Ces ressources étaient immenses des fabriques de sucre, des entrepôts de denrées prohibées, des approvisionnements préparés pour l’hiver dans toutes les maisons, des farines de Kalouga, des eaux-de-vie et des vins de tous les pays, des magasins de draps, de toiles et de fourrures offraient encore pour six mois d’approvisionnements assurés. Une mauvaise administration dissipa tout en un moment. Le général Dumas, intendant général de l’armée, était affaibli par la maladie, et ne dirigeait plus que d’une main tremblante cette vaste machine. L’avidité mit à profit sa faiblesse, et un désordre affligeant entraîna un nouveau pillage qui, pour être moins violent, n’en fut pas moins désastreux que celui qui l’avait précédé. Les pains de sucre, les boîtes de thé, les bouteilles de vin étaient jetés au hasard dans les rues. Chaque officier s’en faisait faire une provision par les soldats chaque général envoyait un officier piller pour son compte, un abus funeste remplaça partout un usage utile et, au bout d’un mois, Moscou aurait dû être évacué, ne fût-ce qu’en raison de la disette prochaine. Il est juste cependant de dire que ces provisions, enlevées et jetées de la sorte dans les voitures particulières, contribuèrent beaucoup a nous sauver dans la retraite, et que tel d’entre nous a été trop heureux, près de la Bérézina, de retrouver un morceau de sucre, ou de boire un peu de café de Moscou pour soutenir ses forces. Le pillage le plus utile, s’il est permis d’employer ce mot, fut, sans contredit, celui des fourrures. Beaucoup de peaux précieuses furent perdues, sans doute, mais aussi beaucoup de soldats eurent des pelisses plus ou moins amples qui leur sauvèrent la vie. C’était un spectacle assez bizarre que de voir dans nos marches l’effet que produisait ce nouveau vêtement, associé aux vêtements anciens. Ici, un cuirassier portait un manchon sur son casque là, un grenadier cachait son uniforme sous une pelisse doublée de satin rose plus loin, un officier enveloppait son habit chargé d’or d’une peau à peine préparée.

L’Empereur avait nommé le duc de Trévise gouverneur de Moscou. M. Lesseps, auparavant consul général de France, en fut intendant, et l’un des premiers soins de l’administration, après l’établissement d’une municipalité, fut la distribution des secours que l’Empereur accordait aux Français restés dans Moscou. Pendant ce temps, nos corps s’avançaient encore; l’un était sur la route de Kalouga, l’autre sur la route de Tver. Le roi de Naples, qui commandait le premier, eut quelques affaires d’avant-garde avec l’ennemi sa défaite sur ce point n’eût été qu’un faible malheur; mais les Russes le connaissaient assez pour craindre sa bravoure, beaucoup plus que sa prudence on ne pensa point à le vaincre, on chercha à le tromper. Quelques propositions de paix furent jetées en avant, il s’y laissa aller il persuada à l’Empereur, ce qu’il croyait lui-même, qu’il pourrait conclure de la sorte un traité que l’ennemi paraissait désirer, et tous deux donnèrent à de vaines négociations un temps précieux. Le Roi était séduit par l’apparence du rôle qu’il croyait jouer, et par les éloges que lui prodiguaient à dessein tous ceux des ennemis qui l’approchaient.

L’Empereur, enivré de ses succès, fier de dater de Moscou les règlements d’administration intérieure de l’Empire, habitué à dicter la paix dans la capitale de ses ennemis, pensait suivre en ce moment sa route ordinaire il croyait que Moscou renfermait encore des ressources abondantes, et, par crainte, le général Dumas lui cachait la disette prochaine. Il croyait que les autres corps d’armée exécutaient librement tous les mouvements qu’il avait prescrits, et, par faiblesse, le prince de Neuchâtel ne lui disait ni la lenteur de M. de Schwarzenberg, ni les fautes du duc de Bellune [le maréchal Victor], ni les combats de M. de Gouvion. Il croyait que les ennemis se dissipaient devant lui, que leurs forces étaient anéanties et leurs espérances détruites, et, par ambition, Lelorgne d’Ideville, notre camarade, secrétaire interprète, qui devait connaître la Russie qu’il avait habitée et dont il entendait la langue, lui répétait que les cosaques ne formaient pas plus de deux régiments, que les grands froids étaient très éloignés, que les journaux russes étalent remplis d’invectives contre Alexandre, et que le Sénat de Pétersbourg viendrait à genoux lui demander la paix.

Un moment dissipa toutes ces idées brillantes. Les ennemis avaient vu arriver les froids de l’hiver ils savaient par leurs nombreuses Intelligences que nos approvisionnements étaient épuisés; ils rompirent brusquement ces demi-négociations, auxquelles il était si difficile de croire, et la connaissance forcée de l’état de nos ressources apprit enfin à l’Empereur qu’il fallait partir. Les corps envoyés sur Tver et Toula se replièrent, les avant-postes furent relevés et changés de direction, le vice-roi fut d’avant-garde sur la route de Kalouga, par Borowsk, le duc d’Elchingen se porta sur celle de Mojaïsk, l’Empereur, avec la Garde, marcha sur les traces du vice-roi, et le duc de Trévise resta dans Moscou avec l’ordre de faire sauter le Kremlin et d’évacuer ensuite une position qui n’avait plus d’importance et que l’on ne pouvait plus guère détendre.

La sortie de Moscou était semblable à un triomphe. Les dépouilles des vainqueurs paraissaient de toutes parts, et l’orgueil que l’on sentait à les emporter était plus grand peut-être que le plaisir que l’on éprouvait à les posséder plus de dix mille voitures composaient alors le convoi du grand quartier général, et cette foule d’équipages venait en entier de Moscou où chaque maison en renfermait cinq ou six chaque soldat avait un bagage, chaque officier un fourgon, ou un drojki, ou un wurst, ou une calèche, ou une berline, attelés d’un nombre plus ou moins grand de chevaux dans ces voitures les fourrures, le thé, le sucre, les livres, les tableaux, les actrices du Théâtre de Moscou étaient entassés pêle-mêle tous les effets pillés par les soldats avaient passé entre les mains des officiers, l’argent des officiers avait passé en échange entre les mains des soldats, et ce ne fut pas une des moindres raisons de l’insubordination et du désordre, lorsque tous nos bagages eurent été pillés, que la pauvreté de ceux qui devaient commander et l’espèce d’opulence de ceux qui devaient obéir. Ce départ dura trois jours et le quartier général était déjà à Borowsk, que les équipages filaient encore. Arrivé sur ce point, l’Empereur apprit que l’ennemi avait pris position à Malojaroslavets; il vint à Grodnia, puis à Malojaroslavets même, le fit attaquer le 24 par le 4ème  corps, et engagea

le 1er, commandé par le prince d’Eckmühl [le maréchal Davout]. Dans la journée du 25, tout alla bien jusqu’au soir, mais à cinq heures, l’ennemi découvrit les collines qui couronnent la plaine en arrière, et foudroya nos soldats quelques charges furent essayées sur ce point et le furent sans succès; l’Empereur, dans son impatience, voulut s’avancer lui-même. La partie de son état-major qui ne l’avait pas suivi attendait le moment et l’ordre de l’aller rejoindre, quand, tout à coup, on le vit revenir au galop il était poursuivi par un essaim de cavalerie légère.

« -Allons, messieurs ! dit-il en arrivant. »

Les cosaques qui le poursuivaient s’arrêtèrent, mais il se retira néanmoins; il avait jugé la position des ennemis plus forte qu’il ne l’avait pensé tout d’abord et il ne voulait pas engager un combat nouveau[3].  Il laissa le prince d’Eckmühl en ligne, comme arrière-garde, et revint d’abord à Borowsk le 26, puis à Vereja le 27, et se jeta dans la route de traverse qui conduit à Mojaïsk ces chemins étaient impratiqués, ils furent difficiles à franchir, et les premières pertes d’équipages  datent de ce moment-là ; elles étaient légères encore et ne produisaient aucun effet ; mais elles préparèrent aux événements qui suivirent.

Le quartier-général se porta à Mojaïsk, puis à Ghiatz, puis à Viazma, où il était le 2 novembre et en avant duquel le vice-roi et le prince d’Eckmühl eurent un engagement avec l’ennemi, à Dorogobouj, où l’on vint le 7, et où commencèrent tout d’un coup les grands froids  et enfin à Smolensk, où l’Empereur arriva le 9, à pied. Il avait cru qu’il marcherait sur le verglas plus vite et plus sûrement que ses

chevaux, qui tombaient à chaque pas, et tous ceux qui l’entouraient s’étaient fait une loi de suivre cet exemple. On vit cet état-major rentrer dans la ville sans chevaux, sans voitures et presque sans suite. Le vice-roi fut aussitôt dirigé sur Vitebsk et le prince d’Eckmühl sur Moguilev, pendant que l’armée se réunissait et prenait quelque repos, et l’on attendit patiemment les nouvelles ou les ordres qui devaient décider des événements ultérieurs.

Deux mois s’étaient écoulés depuis que l’on avait quitté Smolensk; les combats de Valoutino, de Mojaïsk, de Malojaroslavets avaient ajouté à la gloire de nos armes. Ghiatz, Viazma, Dorogobouj, Mojaïsk, Moscou la Sainte n’existaient plus, mais déjà l’Empereur et l’armée avaient rencontré des obstacles inconnus, notre marche n’était plus celle de la victoire, et, à travers l’obscurité de l’avenir, un secret pressentiment nous avertissait qu’il faudrait  désormais plus peut-être que du courage…

—-

Tels étaient les récits qui occupaient nos longues marches, et le plaisir de conter notre gloire, nos exploits et nos revers honorables était presque le seul qui pût nous distraire de la triste uniformité de la route. Si l’on joint aux souffrances physiques la tristesse qu’un revers imprévu et incalculé jetait nécessairement dans le cœur, et l’inquiétude que ces cosaques qui se gardent si bien donnaient toujours à des gens qui se gardent si mal, on comprendra facilement combien le chemin qui sépare Orcha de Borisov dut nous paraître long et pénible. A Borisov, de nouveaux événements, de nouveaux dangers nous attendaient. Le prince de Schwarzenberg, qui répondait toujours aux ordres de l’Empereur qu’il attendait pour agir les intentions de sa cour, avait laissé arriver l’armée de Wolhynie de Bobruisk sur Minsk et faisait un mouvement sur Varsovie au lieu de venir à notre secours l’amiral Tchitchagov s’avança sans difficulté vers Borisov, dont il débusqua le général Dombrowski, et prit position sur la rivière. Il étendit ses ailes, couronna les hauteurs et nous attendit de pied ferme, avec l’intention de disputer le passage. Il était instruit de notre situation, il savait combien de désastres nous avions éprouvés, combien de pertes nous avions souffertes il savait que nous n’avions plus de moyens de défense ni d’attaque M. de Koutousov nous suivait et nous débordait par la gauche, et Wittgenstein nous serrait par la droite notre perte paraissait assurée. Nous arrivâmes le 25 à Borisov[4] et nous nous jetâmes sur-le-champ vers la droite chacun de nous calculait alors le danger qui nous menaçait, et l’on peut difficilement se faire une idée du triste aspect de l’armée. J’ai ce tableau présent encore le quartier général s’était arrêté l’Empereur, après avoir dormi une heure, était monté à cheval pour aller reconnaître, et l’on attendait ses ordres. Il était onze heures du soir, une nuit épaisse nous couvrait, un froid extrêmement vif se faisait sentir,. et tous nous étions assis sur la place du village, tristes, pensifs, jetant des regards découragés sur tout ce qui nous entourait, interrogeant mutuellement nos yeux pour y chercher de l’espérance, n’y voyant que de la résignation, et considérant par Intervalles nos épées comme ressource dernière. De temps en temps, le bruit du canon, se faisant entendre à notre droite ou à notre gauche, interrompait un moment le lugubre silence, où nous retombions aussitôt, et nous avertissait de l’horreur de notre situation. Nos soldats étaient exténues par la fatigue, découragés par la faim, y abattus par le froid. La moitié d’entre eux n’avaient plus d’armes. La cavalerie était détruite, et l’escadron sacré même n’existait plus l’artillerie était entièrement perdue, et la poudre manquait. Dans ces circonstances, après une marche de cinq semaines, il fallait passer un fleuve rapide et difficile, emporter des positions et triompher de trois armées qui nous attendaient et qui croyaient nous porter le dernier coup.

Bien des espérances se dissipèrent, bien des courages s’évanouirent alors, et la seule vue de ce vallon où coule la Bérézina, de ces hauteurs garnies d’ennemis, porta la terreur dans nos âmes, que la mort effrayait moins que l’impossibilité du retour. L’Empereur vit le danger et chercha à le vaincre. Le 2ème   corps et le 9ème , ceux mêmes qui avaient si mal défendu Vitebsk et la Russie Blanche, se trouvaient alors repoussés sur notre droite par M. de WIttgenstein, mais c’étaient des corps frais qui n’avaient perdu ni leurs armes ni leurs munitions on retrouva des fusils, des canons, de la poudre, et le courage commença à renaître. L’Empereur manœuvra toute la journée du 25, et le 26, au moment de se porter sur Studianka, il fit appeler le comte Pahlen, major des chevaliers-gardes et adjudant de l’empereur de Russie.

« -Vous voyez, lui dit-il, la position dans laquelle je me trouve trois armées me pressent de tous côtés, je n’ai plus de munitions, ni de vivres, et la retraite m’est coupée. Allez dire à votre maître que vous m’avez vu dans cette situation, que j’en sortirai, et que s’il prétend me faire la loi, j’irai traiter Pétersbourg comme il a traité Moscou. »

Le comte Pahlen partit et le mouvement commença.

Les ennemis, en s’emparant des collines, avaient établi des batteries, dont les feux croisés couvraient le cours de la Bérézina ils avaient jeté tout le long, de la rive droite des tirailleurs et de la cavalerie qui incommodaient et enlevaient nos tirailleurs le duc de Reggio envoya quelques partis qui traversèrent à la nage, chargèrent les tirailleurs russes et les culbutèrent. Deux ponts furent jetés le 2ème  corps passa sur-le-champ, attaqua les Russes et, après une vive tentative, les repoussa sur Borisov.

La possibilité de franchir le fleuve semblait assurée mais il fallait se donner le temps du passage et les ennemis nous pressaient de toutes parts. M. de Koutousov faisait les derniers efforts pour nous acculer à la Bérézina et nous placer entre l’armée de Volhynie et la sienne. M. de Wittgenstein, que le 2ème et le 9ème corps avaient contenu jusque-là, essayait de se placer entre nos corps et de se joindre à l’amiral Tchitchagov pour nous attaquer. Les instants étaient précieux on se hâta, le passage dura deux jours et ne finit que le 27, dans un moment où déjà les armées de la Duna et de Wolhynie, profitant de la retraite du 9ème  corps, qui était d’arrière-garde, avaient opéré leur jonction et déployaient de nouvelles forces sur Studianka. Le 26, et le 27 au matin, il avait été déjà difficile de traverser les ponts au milieu des voitures, des équipages, des trains qui étalent accumulés sur le bord et de la foule innombrable qui se pressait alentour; le 27 au soir, le passage fut plus que dangereux.

Déjà, les feux ennemis balayaient les ponts avec une rapidité effrayante, et nous ne pûmes traverser l’un des deux qu’en courant derrière une voiture, qui courait elle-même avec toute la vitesse dont elle était susceptible, pour échapper aux boulets.

Le 28 au matin, une partie des équipages restaient encore sur la rive gauche, lorsque, en même temps, l’armée de la Duna attaqua le 9ème corps sur la rive gauche, et l’armée de Wolhynie le 2ème  corps sur la rive droite. Toutes deux furent repoussées après un combat sanglant où le duc d’Elchingen se couvrit de gloire. Le duc de Reggio, blessé, contint l’ennemi du côté de Borisov. Le duc de Bellune passa avec le peu d’équipages qui n’avaient pas été enlevés ce jour même. L’armée se réunit, et cette fois encore, les projets, la haine et l’effort des ennemis vinrent échouer contre le courage français.

De Sembyn où nous arrivions, deux routes s’offraient à nous celle de Minsk par Borisov, et celle de Vilna par Molodetchno. Celle de Minsk était la seule véritable, mais il fallait traverser les forêts, il fallait allonger notre marche de trois jours. L’Empereur tenta le parti le plus hardi et le plus difficile il se dirigea par un chemin de traverse à travers des marais et des bois, mais dans un pays plus neuf, plus abondant et plus propre à favoriser notre marche. Le vice-roi était d’avant-garde, il passa le premier et éclaira la route. Le duc d’Abrantès venait ensuite avec les huit cents hommes qui composaient les débris du corps qu’il avait commandé. Arrivé à une chaussée coupée de ponts qui traverse pendant un espace de cinq à six lieues des marais impraticables, il fait défiler ses huit cents hommes et ordonne qu’on brûle le pont. Le comte de Grouchy accourt pour l’en empêcher et lui représente que l’Empereur et l’armée sont derrière le duc d’Abrantès répond froidement qu’il en sera plus en sûreté, et que tout le reste lui est indifférent.

M. de Grouchy insiste et enfin, pendant cette discussion, les premiers hommes du corps de bataille arrivent, et le duc d’Abrantès cède à l’approche de l’Empereur. On ne peut penser sans frémir à l’horrible désastre qu’aurait causé une action de ce genre c’en était fait, et aucun de nous n’aurait revu la France. Le premier et le second jour de marche après la Bérézina sont ceux peut-être où nous avons le plus souffert de la faim. Nos faibles provisions étaient épuisées et nous n’avions eu encore aucun moyen de les renouveler. Le jour même du passage, nous allâmes trois ensemble demander à souper au général Delaborde. Il nous donna ce qu’il avait c’était une bouillie d’avoine cuite avec de la graisse dans de l’eau de neige.

Le surlendemain, après avoir marché cinq à six heures, tombant de lassitude et de besoin, j’achetai à force d’argent une galette de fumier [sic] mêlé d’un peu d’orge, que je couvris de marc de betterave fermenté, et c’aurait été là toute ma nourriture si le général Charpentier, naguère gouverneur de Vitebsk et alors chef de l’état-major du 1er corps, ne m’eût donné un peu de pain, et même du pain blanc, qui me parut être le mets le plus délicieux que j’eusse jamais goûté.

A mesure cependant que nous avancions, nous éprouvions une privation moins rigoureuse, et nous trouvions plus de ressources dans les villages que nous traversions. Je dis nous, et j’entends les officiers de la Maison ou de l’état-major, ou ceux qui avaient gardé assez d’argent pour acheter à tout prix des choses si nécessaires. Les autres souffrirent jusqu’à Königsberg, et cette souffrance est affreuse: je l’ai éprouvée, je l’ai vue développée chez d’autres jusqu’à un point intolérable.

J’ai vu, et j’ai quelque pudeur à le dire, j’ai vu des prisonniers russes, portés aux dernières extrémités par la faim dévorante qui les pressait, parce qu’il n’y avait pas de vivres pour nos propres soldats, se jeter sur le corps d’un Bavarois qui venait d’expirer, le déchirer avec des couteaux et dévorer les lambeaux sanglants de ce cadavre je crois voir encore la route, le bois, l’arbre au pied duquel se passa cette horrible scène, et je voudrais pouvoir en effacer le souvenir comme j’en ai fui le spectacle. Il faut tout dire, ces Russes ne sont point de la même espèce que les hommes qui vivent sous nos yeux. C’est une autre race, c’est une nature abrutie, dégénérée, ingrate, mais, quelle qu’elle soit, est-il moins affreux de penser qu’il peut exister dans le monde des circonstances, un état de choses qui forcent les hommes à de semblables crimes ?

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Amédée de PASTORET

   

                                                                                                                                                                                                                       FIN

Bérézina

[1] Don Pedro d’Almeida-Portugal, marquis d’Alorna, comte d’Assumar, s’était rallié à la cause française lors de l’expédition de Junot en Portugal (1807).Napoléon l’employa à organiser la légion portugaise et à la commander. Lieutenant général portugais, attaché dans ce grade aux armées d’Espagne et de Portugal (18091811), puis général de division au service de France, compris dans le cadre de la Grande-Armée de 1812. Il devait mourir à Königsberg, le 2 janvier 1813, âgé de cinquante-huit ans. (Note de l’édition de 1902).

[2]  Ce que Pastoret dit ici de la manœuvre de Ney manque de toute exactitude.

En fait, ce n’est pas au départ de Smolensk, mais bien après la journée de Krasnoïé que Napoléon s’était senti séparé de Ney attaqué à ce moment en tête et en queue, il avait renoncé à attendre son arrière-garde et sacrifié Ney. Le 17 novembre au soir, Ney venait buter avec son faible corps de 4000 hommes contre 50000 Russes qui lui barraient la route de Krasnoïé. Sommé par Miloradovich, il avait refusé de capituler, rétrogradé, passé le Dnieper une seule fois dans les conditions les plus hasardeuses et fait retraite par la rive droite, entouré sans cesse par les cosaques de Platov. Le 21, il ramenait à Orcha, après des fatigues inouïes, quelques centaines d’hommes seulement .On prête à Napoléon, apprenant ce retour miraculeux, les paroles suivantes « J’ai quarante millions aux Tuileries je les aurais donnés pour sauver Ney. » (Note de l’édition de 1902)

[3] Par cette résolution fatale, Napoléon renonçait à passer par Kalouga et par les provinces encore intactes du Sud de la Grande-Russie il se condamnait à reprendre la route de Mojaïsk et à traverser de nouveau une région qu’il avait épuisée en marchant sur Moscou. Ségur insiste sur Ferreur commise par lui dans cette circonstance : « Napoléon n’avait qu’à marcher sur cette foule en désordre. Ce fut lorsque le plus grand effort, celui de Malojaroslavets, était fait, et quand il n’y avait plus qu’à marcher, qu’il se retira. Mais voilà la guerre on n’essaie, on n’ose jamais assez. » (Note de l’édition de 1902).

[4] Pastoret sous-entend que Borisov a été repris à Tchitchagov par Oudinot, et que Tchitchagov s’est retiré sur la rive droite en incendiant le pont. Au moment où Napoléon entre dans Borisov, le 25 au soir, Oudinot en sort et va prendre position devant  le gué de Studianka en même temps, Éblé y fait commencer le travail de la construction des ponts. (Note de l’édition de 1902).

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( 10 décembre, 2018 )

Stendhal a-t-il connu Napoléon ?

Le talentueux Henri Beyle, plus connu sous le nom de Stendhal (1783-1842)

« Nous touchons là un des points les plus controversés de la vie de l’écrivain. Il est vrai que les passages relatifs aux rapports personnels entre Stendhal et Napoléon contribuent, par leur caractère contradictoire, à entretenir l’embarras du lecteur ou du commentateur. Effectivement dans la « Vie de Henry Brulard », Stendhal affirme : « Napoléon ne parlait pas à des fous de mon espèce ».

Or, en 1832, dans les « Souvenirs d’égotisme » (Le Divan, p.102) une phrase s’inscrit en faux contre dette dernière affirmation : « D’un autre côté, il y a du plaisir à parler du général Foy, de Mme Pasta, de lord Byron, de Napoléon, de tous ces grands hommes ou du moins ces êtres si distingués que mon bonheur a été de connaître et qui ont daigné parler avec moi. »

En 1837, la préface aux « Mémoires sur Napoléon » (Editions Rencontre) nous fournit des précisions sur ces entretiens de l’écrivain et de l’Empereur:

« Ce grand homme m’a adressé la parole pour la première fois, à une revue au Kremlin. J’ai été honoré d’une longue conversation en Silésie, pendant la campagne de 1813. Enfin, il m’a donné de vive voix des instructions détaillées en décembre 1813 lors de ma mission à Grenoble, avec le sénateur comte de Saint-Vallier. Ainsi, je puis me moquer, en sûreté de conscience, de bien des mensonges. »

En réalité, il n’est pas sûr que tous ces entretiens aient réellement eu lieu; celui dont l’authenticité semble la plus certaine, concerne la campagne d’Allemagne en 1813, car Stendhal en donne connaissance à sa sœur [Pauline]

Nous lisons dans une lettre écrite de Glogau, le 9 juin 1813 : « Il y a huit jours que j’ai eu une longue conversation avec sa Majesté » (Correspondance, Le Divan, tome IV, p. 135).

En effet, au lendemain de la bataille de Bautzen, Beyle accompagnant le 24 mai 1813 les équipages du grand quartier-général, assista, à une échauffourée sur laquelle il fut écrire un rapport. C’est en cette circonstance que Napoléon aurait eu avec lui un entretien particulier.

Il n’est d’ailleurs pas d’une très grande nécessité d’ouvrir ou d’entretenir une polémique sur cette question. Nous jugeons nécessaire d’en parler, car Stendhal semblait y attacher une assez grande importance. Mais ce souci de l’auteur est-il véritablement justifié, A-t-on accordé, accorderons-nous plus de crédit ou d’intérêt à ses jugements sur Napoléon selon qu’il a connu l’ Empereur en personne ou qu’il ne lui a jamais parlé ? Le jugement de Mérimée dans sa réponse à la préface des « Mémoires sur Napoléon » fournit une excellente conclusion à cette question : « Pourquoi parler d’abord de l’avantage d’avoir connu Napoléon, lorsque vous dites quelques pages plus bas que cette connaissance se réduit à l’avoir vu quatre fois ; que ces quatre fois il ne vous parla que trois fois, et de ces trois fois, une fois pour dire des bêtises ?  Ne vaudrait-il pas mieux dire que vous avez vécu à sa cour, et que vous avez été dans l’intimité de ses ministres ? Cela est un titre maintenant, tandis qu’il n’y a pas un mauvais général de brigade qui n’ai eu de plus longues conversations que vous avec l’Empereur.»  »

(Maurice HEISLER, « Stendhal et Napoléon, Editions A.-G. Nizet, 1969 , pp.81-83).

Napoléon portrait.

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( 10 décembre, 2018 )

Paru le 14 novembre dernier…

Couv-PEYRUSSE-carré

« Il arrive parfois, qu’au détour des pages glorieuses de l’Epopée, apparaisse un personnage oublié ou méconnu. Guillaume Peyrusse, qui fut un des collaborateurs de Napoléon, en fait partie. Entré en 1805, l’année d’Austerlitz, dans les bureaux du Trésor de la Couronne, Peyrusse va débuter une carrière fulgurante. En 1809, alors que se prépare la campagne d’Autriche, Peyrusse est nommé Payeur du Trésor de la Couronne à la suite de l’Empereur.  Dès le lendemain de cette nomination, qui le rapproche de Napoléon, il suit la Grande-Armée. 

C’est là que débute son passionnant témoignage.

Il va raconter notamment toutes les campagnes auxquelles il participe, les batailles dont il est témoin, toujours placé non-loin de Napoléon.

En 1812, débute une des plus fameuses campagnes de Napoléon : celle de Russie. G. Peyrusse suit l’Empereur, toujours en tant que Payeur du Trésor de la Couronne. Cette fonction lui va décidément à ravir, lui, dont la rectitude dans les comptes est légendaire. Aux batailles menées par Napoléon, il oppose des batailles de nombres. Son armée est composée de milliers d’opérations, de colonnes noircies à la plume par des combats d’additions et de soustractions qui doivent donner en finalité un résultat exact. C’est quelquefois pour lui un vrai casse-tête. Mais il n’oublie pas relater tout ce qu’il voit : la bataille de Borodino, Moscou, la ville aux mille clochers, l’incendie dantesque dont elle sera la proie et plus tard l’enfer blanc, ce froid, cette neige qui décimeront la Grande-Armée de l’Empereur, et le fameux passage de la Bérézina qui a tant marqué les esprits !

G. Peyrusse fait partie des survivants. Le voici en Allemagne, où il aura à peine le temps de se reposer. En ce début 1813, il doit suivre Napoléon dans la nouvelle campagne qui commence. En avril, il est à Mayence ; en mai, Peyrusse assiste aux batailles de Lützen et de Bautzen ; en août, il est témoin de la bataille de Dresde qui verra la mort du fameux général Moreau dans les rangs ennemis. Puis ce sera celle de Leipzig, le 16 octobre 1813, que Peyrusse qualifie « d’effroyable boucherie ». En janvier 1814, il est de retour à Paris. L’Empire est menacé. L’héroïque campagne de France commence. Elle est ponctuée par des noms de lieux, qui sont autant de combats et de batailles menés avec courage par les troupes de l’Empereur : Brienne, Champaubert, Montmirail, Vauchamps…

Mais tout est bientôt fini. Napoléon doit abdiquer. G. Peyrusse assiste aux émouvants Adieux de Fontainebleau, le 20 avril 1814, puis c’est le départ pour l’exil: l’île d’Elbe.

Durant cet intermède, il joue un rôle capital auprès de Napoléon : c’est lui qui occupe les fonctions de « Trésorier général de l’Empereur et Receveur général de l’île ». Celui que Napoléon aime à appeler, avec son accent si particulier, Peyrousse, a su obtenir la confiance du souverain.

Le 26 février 1815, lorsque l’Aigle prend soudain son envol, lorsque Napoléon décide de revenir en France, G. Peyrusse le suit et note tout, depuis le débarquement de la petite armée de l’Empereur à Golfe-Juan jusqu’ à son arrivée triomphale à Paris. Au soir du 21 mars, aux Tuileries,  Napoléon est accueilli par une foule en délire; moments d’une intensité incommensurable !

Deux jours après, l’Empereur nomme G. Peyrusse, Trésorier général de la Couronne. Il s’installe non loin du cabinet du souverain, se tenant toujours prêt à répondre à ses sollicitations. Peyrusse, travailleur infatigable, entreprend alors de remettre en ordre les comptes fastidieux de l’Empire. Resté à Paris, il ne participe pas à la campagne de Belgique. Le 21 juin 1815, à trois heures du matin, il apprend la défaite de Waterloo… Tôt ce même jour, Napoléon arrive à l’Élysée et convoque aussitôt Peyrusse afin de remettre de l’ordre dans ses finances. Mais l’Histoire suit son cours inexorable : l’Empereur  doit abdiquer pour la seconde fois.

 « Je rentrai aux Tuileries le cœur navré », écrit-il, après avoir rencontré Napoléon une ultime fois au château de Malmaison et assisté à son départ pour un exil, cette fois, définitif…

Ce sont les « Mémoires » de ce personnage attachant que nous vous proposons de découvrir, et ce dans une version intégrale. En effet, Christophe Bourachot, commentateur de cette nouvelle édition, a pu avoir accès au manuscrit original écrit de la main de Guillaume Peyrusse. L’ensemble a été complété par de nombreuses notes qui viennent éclairer cet important témoignage. »

Site internet de l’éditeur AKFG: http://akfgedition.com/product/baron-guillaume-peyrusse

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( 9 décembre, 2018 )

A propos de la campagne de France (1814)


Meissonier 1814« Napoléon n’avait pour lui que l’armée. Encore les chefs étaient las de la guerre et ne désiraient que du repos pour jouir de leurs honneurs et de leur grande fortune. Partout on entendait des imprécations contre l’Empereur. Ses soldats, sa garde surtout, partageaient cette défaveur. Cette garde, habituée à vivre en pays conquis, s’oubliait quelquefois avec ses concitoyens. Un jour, en ma présence, un grenadier à cheval de la Garde renversa un vieillard et répondit insolemment, en les traitant de tas de pékins, à quelques personnes qui lui firent des observations d’une manière très convenable.
Un rassemblement, formé par des passants, se rua sur ce militaire, et on lui aurait fait un mauvais parti si d’autres personnes plus calmes n’avaient trouvé moyen de le faire éloigner. Il n’y avait pas de famille qui n’eût à demander compte de la perte d’un de ses membres. Avec Napoléon, disait-on, c’est la guerre partout et toujours; pas de paix possible avec cette ambition démesurée.

Voilà ce qui peut expliquer, sans la justifier, cette absence de patriotisme en présence de l’ennemi. Dans le Midi surtout, nos pauvres soldats eurent beaucoup à souffrir du mauvais vouloir des populations. Réveillé-Parise [ancien chirurgien], qui a assisté à la bataille de Toulouse, m’a dit souvent que ce qui faisait la force des Anglais, c’était la coupable sympathie qu’ils rencontraient dans nos concitoyens, lesquels se montraient hostiles et cruels pour nos armées. Et cependant si le maréchal Suchet avait amené les douze mille hommes qu’il avait à Narbonne, les Anglais auraient été écrasés; mais il ne voulut pas se réunir à Soult, son ancien d’âge et de maréchalat, et devenir son subordonné. On a toujours cru que la maréchale Suchet n’avait pas été étrangère à cette détermination; elle se montrait dans toutes les occasions fière et hautaine; il fallait presque avoir fait ses preuves de noblesse pour être admis à sa table, comme pour monter dans les voitures du roi. Etant accouchée à Saragosse, elle voulut que son enfant fût présenté à l’église dans une cuirasse. »

(Docteur Poumiès de la Siboutie », « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp. 136-137).

 

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( 9 décembre, 2018 )

Le couvre-chef de Napoléon en Russie…

A notre connaissance, trois auteurs, dont une femme, ont parlé du singulier couvre-chef de l’Empereur, lors de la retraite de Moscou, depuis Mojaïsk (avant Smolensk au retour) jusqu’à Varsovie : l’abbé de Pradt, notre ambassadeur en Pologne, qui vit Napoléon à son passage en traîneau ; Mme Armand Domergue, qui fit la retraite dans les équipages de l’Empereur et passa derrière lui le pont de la Bérézina ; enfin, Duverger (« Mes aventures dans la campagne de Russie »). Ces trois auteurs sont d’accord pour nous dire qu’outre sa pelisse de fourrures à la polonaise, que portait l’Empereur sous sa légendaire redingote grise, il avait sur la tête un bonnet fourré en velours vert, attaché sous le menton par de longs rubans noirs, avec un énorme gland d’or pendant en arrière. Ces rubans noirs semblaient [être] de bien tristes augure à Mme Armand, une des comédiennes du Théâtre français de Moscou.

Il faut ajouter que l’Empereur se trouvait très bien sous ce costume, qui ne lui allait pas du tout, à cause de son obésité précoce et de sa petite taille ; tandis que ces fourrures allaient admirablement aux officiers polonais, généralement sveltes et élancés. Aussi, en arrivant à Smolensk, faisant la queue au milieu des soldats débandés, qui se pressaient pour entrer, fut-il bousculé par des gens qui ne le reconnaissaient pas, sous ce déguisement tout nouveau pour eux : et la vérité nous oblige à reconnaître qu’il apostropha fort incivilement les officiers qui se permettaient de le bousculer un peu fort, bien qu’ils se confondissent en excuses.

Docteur BOUGON.

(« La Chronique médicale » n°19, 1912, pp.659-660).

Le couvre-chef de Napoléon en Russie… dans HORS-SERIE SNB19503

Napoléon 1er en Russie. (Lithographie de Verestchaguine, d’après son tableau, « La Retraite »).

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( 8 décembre, 2018 )

Napoléon à l’île d’Elbe vu par Guillaume Peyrusse

Napoléon le Grand

Ce témoignage émane du trésorier Guillaume Peyrusse. Ce fonctionnaire, travailleur et homme de confiance, est amené à collaborer quotidiennement avec Napoléon, lors de son séjour à l’île d’Elbe. Peyrusse a laissé un excellent portrait de l’Empereur qui a été reproduit in fine de son volume rassemblant une correspondance adressée à son frère André.

 C.B.

« Pendant mon séjour à l’île d’Elbe, ayant eu souvent l’honneur d’être admis à travailler, à dîner, à jouer avec Sa Majesté l’Empereur, j’ai pu facilement contempler cet homme extraordinaire. A cette époque de sa vie Napoléon avait quarante-six ans ; sa taille était de cinq pieds un ou deux pouces [près d'1m68], sa tête était grosse ; ses yeux bleu claire ; ses cheveux châtains foncés  et rares ; les cils de ses paupières étaient plus clairs que ses sourcils, qui étaient comme ses cheveux ; il avait le nez bien fait et la forme de la bouche gracieuse et d’une extrême mobilité ; ses mains étaient remarquablement belles et éclatantes de blancheur, il avait le pied petit, il était bien fait et bien proportionné à sa taille ; ses gants étaient simples ; sa seule recherche se bornait à une extrême propreté, ses vêtements n’avaient rien de remarquable. On a parlé de son goût pour le tabac, j’ai souvent remarqué qu’il en perdait plus qu’il n’en prenait ; c’était plutôt une manie, une sorte de distraction qu’un besoin réel. Ses tabatières étaient fort simples, ovales, en écaille noire doublées d’or, toutes parfaitement semblables, et ne différant entre elles que par les belles médailles  antiques et en argent qui étaient encastrées sur le couvercle. S.M. portait presque toujours l’uniforme des chasseurs de la Garde, veste et culotte blanches. On a beaucoup parlé du goût passionné de l’Empereur pour les femmes : sans doute S.M. ne fut pas exempte de ces faiblesses amiables ; mais je crois que l’on a singulièrement exagéré leur nombre. L’Empereur trichait au jeu ; souvent nous voulions bien ne pas nous en percevoir, mais S.A. Madame Mère, dont j’avais souvent d’être le vis-à-vis, usait quelques fois d’un droit que nous ne pouvions nous permettre. « Napoléon, vous vous trompez ». S.M., se voyant découvert, passait sa main sur la table, brouillait tout, prenait nos napoléons, rentrait dans son intérieur où nous ne pouvions le suivre, et donnait notre argent à Marchand, son valet de chambre, qui, le lendemain, le rendait aux volés. L’empereur, qui connaissait les hommes, ignorait les femmes ; il n’avait pas vécu parmi elles : aussi ne les comprenait-il pas ; il dédaignait une si futile étude ; ses sensations étaient matérielles, il n’aimait pas les femmes savantes, ni qu’elles sortent de leurs attributions de famille ; une femme était à ses yeux une gracieuse créature, mais l’amour une folle préoccupation ». 

Guillaume PEYRUSSE 

Écrit à Porto-Ferrajo [Portoferraio], le 17 janvier [1815].

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Les « Mémoires » de G. PEYRUSSE viennent de connaître une nouvelle publication réalisée EDITIONS AKFG. Edition établie et annotée par votre serviteur :-)

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

 

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( 8 décembre, 2018 )

Les femmes à l’honneur dans le prochain « Gloire & Empire » !

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Ce numéro paraîtra en kiosque le 21 décembre.

« A plusieurs reprises, lors des précédents numéros de Gloire & Empire, nous avons eu l’occasion d’évoquer, en marge de campagnes ou d’exploits militaires, certains aspects de la condition féminine dans le cadre des armées de la Révolution et de l’Empire ou de leurs actions. Généralement cantonnées à un rôle auxiliaire quand elles ne sont pas de simples suivantes, les femmes sont noyées dans la cohorte de tous ceux qui, à un titre ou à un autre, participent à la vie des armées en campagne : fournisseurs, ouvriers, marchands, épouses plus ou moins fortunées d’officiers, de généraux, voire de simples soldats. Une armée en campagne est en effet un long cortège hétéroclite où se côtoient toutes les classes de la société.

Il arrive pourtant, bien que cela soit peu fréquent, que l’engagement des femmes aille au-delà de ce rôle accessoire et qu’elles prennent, elles aussi, les armes. On a vu, dans maints récits de témoins, de simples vivandières défendre leur compagnon blessé le fusil à la main ou même recharger les armes des combattants pour accroître la cadence du tir. Par conviction ou par passion, certaines d’entre elles ont bravé les interdits d’une époque où les femmes n’avaient pas leur place dans l’armée pour s’engager comme des hommes. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles ont largement tenu leur rang.
Notre couverture évoque une belle légende, celle de la remise de la Légion d’honneur à Marie Schellinck par Napoléon lui-même au soir de la bataille d’Austerlitz. La réalité n’a pourtant guère besoin d’être embellie ! En 1792, âgée de 35 ans, la jeune femme s’engage parmi les volontaires belges et est blessée à la bataille de Jemmapes. Après les campagnes de Belgique et de Hollande, elle aurait rejoint Italie puis, selon des sources divergentes, servi dans la Grande Armée, en Autriche, en Prusse et en Pologne, participant notamment aux batailles d’Austerlitz et d’Iéna. Quoi qu’il en soit, elle a pris sa retraite en 1807, avec le grade de sous-lieutenant, au terme d’une très honorable carrière.
Vous le découvrirez dans ces pages, même s’il est difficile de démêler la réalité du mythe dans leurs différents parcours, bien d’autres femmes ont pris les armes durant cette longue période de guerres. Elles l’ont généralement fait par fidélité à leurs idéaux, que ce soit pour la cause révolutionnaire ou, à l’inverse, pour défendre le roi et la religion. Ce qui est vrai pour la France l’est tout autant au-delà et il ne faut pas s’étonner de découvrir de brillantes vocations parmi les fières Espagnoles révoltées par le comportement de l’envahisseur français ou encore, lors des guerres pour l’indépendance de l’Allemagne, ou les Prussiennes humiliées comme les hommes par la défaite catastrophique de leur pays face à la Grande Armée en 1806.
Mis bout à bout, tous ces récits offrent un regard fascinant sur un phénomène bien plus répandu qu’on ne l’imagine parfois lors des guerres de la Révolution et de l’Empire. »
(Communication de l’Editeur).
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( 7 décembre, 2018 )

La taille de Napoléon et celle de ses maréchaux…

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Napoléon était loin d’être petit, puisqu’il fut reconnu, après sa mort qu’il mesurait 1m687 ; c’est-à-dire 5 pieds 2 pouces, mais la plupart de ses maréchaux étaient de beaux hommes à la taille élevée. Mortier semble détenir le record avec 1m94. Après lui vient Murat avec 1m81 ; Marmont, Soult, Augereau, Bessières, Kellermann (1m78) ; suivent par rang de taille : Moncey, Suchet, Oudinot (1m74) ; Berthier, Lefebvre, Perrin dit « Victor » (1m73) ; Masséna, Ney, Davout (1m72) ; Lannes, Pérignon, Sérurier, Macdonald (1m70). Brune avec ses 1m68 ne dépassait pas, de la taille, l’Empereur qui, répétons-le, n’était pas petit. La taille a toujours eu un prestige incontestable, mais Bonaparte qui le connaissait  bien n’hésitait pas à dire à Kléber qui était une sorte de géant : 

« Vous avez tenu des propos séditieux : prenez garde que je ne remplisse mon devoir : vos cinq pieds dix pouces ne vous empêcheraient pas d’être fusillé dans deux heures ». 

Robert MERGET.

(« Waterloo illustré », 2/1, sans date [circa 1960/1970]).

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( 6 décembre, 2018 )

Napoléon à Oschmiana. Récit du chirurgien Geissler

Napoléon à Oschmiana. Récit du chirurgien Geissler dans TEMOIGNAGES Geissler-226x300Dans sa « Geschichte des Regiment Herzoge su Sachsen » (pp.136-137), le chirurgien Geissler raconte qu’il vit Napoléon arriver le 5 décembre 1812 au soir. Tel était l’enthousiasme que l’Empereur inspirait encore aux soldats qu’on eut du mal à empêcher les troupes allemandes de la division Loison de lui faire une ovation. 

Arthur CHUQUET 

‘Le 5 décembre au soir, Napoléon arrivait du quartier-général de Smorgoni- à une journée de marche d’Ochmiana- après avoir remis au roi de Naples [Maréchal Murat]  Le commandement en chef de l’armée. Il était près de 10 heures du soir lorsqu’il arriva à Ochmiana, accompagné d’un détachement de cavalerie polonaise. Il était dans une voiture de voyage drapée de fourrure et tirée par six petits chevaux lithuaniens ; Caulaincourt, duc de Vicence, à côté de lui ; sur le siège, le mamelouk Roustam et l’interprète polonais, le capitaine de la Garde Wonsowicz. Dans un traîneau suivaient le Grand Maréchal Duroc, duc de Frioul, et Mouton, comte de Lobau.

L’Empereur portait une pelisse verte garnie de brandebourgs d’or et un bonnet de même espèce. Il avait l’air grave et semblait être en très bonne santé. Depuis que nous l’avions vu de près à Gotha en 1807, à Erfurt et à Weimar en 1808, et, en dernier lieu, à Donauwörth  en 1809, son visage n’avait pas du tout changé. Nous considérions ce  puisant mortel à la distance de quelques pas- car, par hasard, il avait fait arrêter devant notre quartier- et avec la plus grande attention. Les généraux Gratien (qui remplaçait Loison, pas encore arrivé) et Vivier, avec les colonels des régiments, s’étaient mis en demi-cercle à la portière de la voiture. On parla du grand froid et de la surprise qui venait d’avoir lieu [celle tentée par le partisan Seslavine, qui à la tombée de la nuit, était soudain entré dans Ochmiana avec des canons sur traîneaux] et qui parut affecter désagréablement l’Empereur : il croyait peut-être que l’ennemi connaissait déjà son départ. La personnalité de cet homme extraordinaire, la plus attachante de l’époque moderne, ses traits marqués de l’empreinte de la plus grandiose originalité, ses puissantes actions qui avaient remué son temps et son monde, nous entraînaient à une involontaire admiration.

La voix que nous entendions à l’instant même, n’était-ce pas la voix dont le moindre accent résonnait dans toute l’Europe, déclarait des guerres, décidait des batailles, déterminait le destin des empires, élevait ou détruisait la gloire de tant et tant d’hommes ? Lorsque la nouvelle de son arrivée se répandit parmi les troupes, elles voulurent manifester. Malgré le froid rigoureux et d’autres conditions favorables, comme les troupes d’Oudinot et de Victor à Borisov, le saluer par l’habituel cri de joie.  Mais à cause de son incognito, de telles acclamations furent réprimées.  »

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( 5 décembre, 2018 )

Une lettre INEDITE de Guillaume Peyrusse, Trésorier de la Couronne durant les Cent-Jours.

G. PEYRUSSE. Lettre écrite à la suite de l'abdication de Napoléon.

Ce document a été écrit par Peyrusse le 26 juin 1815, huit jours après la défaite de la bataille de Mont-Saint-Jean, dite « de Waterloo ». Nous ne savons pas à qui elle s’adresse exactement. Est-ce au ministre de la Guerre ? A  notre connaissance, ce document, lequel se trouve actuellement dans un fonds d’archives privé, n’a jamais été publié.  En voici le contenu:

« Monseigneur, 

Je suis instruit que plusieurs généraux veulent demander des gratifications à l’Empereur et que S. M. [Sa Majesté] veut vous en parler; je crois devoir faire observer à Votre Excellence que les fonds du Trésor s’épuisent et que les fournisseurs doivent passer avant tout.

Je supplie votre Excellence de prendre ma demande en considération. 

Le Trésorier. 

PEYRUSSE

Paris, ce 26 juin 1815. »

G.Peyrusse

Miniature représentant G. Peyrusse. (Musée de Carcassonne).

Ce portrait daterait des années 1820.

Il a été redécouvert récemment dans les réserves du Musée.

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

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( 4 décembre, 2018 )

Le baron Larrey…

Larrey

D.-J. LARREY (1766-1842), Docteur en Chirurgie et en Médecine, Premier Chirurgien de la Garde et de l’Hôpital de la Garde de S.M.I.et R, Commandant de la Légion d’Honneur, Chevalier de la Couronne de Fer, Inspecteur Général du Service de Santé des Armées, Professeur à l’Hôpital Militaire d’Instruction du Val de Grâce, Membre de l’Institut, de celui d’Égypte, de la Société de la Faculté de Médecine de Paris. Associé correspondant des Facultés de Montpellier, Toulouse, Bruxelles, de l’Académie Impériale Joséphine de Vienne, Madrid, Turin, Naples, Munich, et Iéna. Il a été créé Baron d’Empire le 31 janvier 1810.

Né à Beaudéan, près de Bagnères dans le comté de Bigorre, il est issu d’une modeste famille pyrénéenne, fils d’un cordonnier de village, éduqué par l’abbé Grasset jusqu’à 12 ans. Jean Dominique Larrey était fier de sa longue chevelure bouclée et sa petite et robuste taille lui valut le surnom de  » Hercule basset  » qui rendit populaire sa silhouette. Son apprentissage médical s’est déroulé près de son oncle Alexis à l’hôpital St. Joseph de la Grave, vieil hôpital toulousain, en 1780. Puis, Chirurgien de la Marine, il fait campagne à bord de la Vigilante, et compléta ses études sous la direction de Dessault. Nommé aide-major principal après la prise de Mayence par Custine, il put rendre service à Houchard encerclé. Ce fut la première fois qu’un médecin se trouva dans la mêlée et le Service de Santé ne sera plus considéré comme le refuge des « planqués ». Cependant, il sera toujours en butte à l’autorité stérilisante des Commissaires-Ordonnateurs et des Intendants Généraux ainsi que de la toute-puissante Administration de la guerre. Pour protéger ses blessés et ses services il mènera jusqu’à sa mort des guérillas et des batailles contre cette Administration. Cela n’empêche pas qu’il soit nommé Chirurgien en Chef à l’Armée de Corse, ensuite en Espagne et en Italie. Il suivit, malgré son récent mariage, la fortune du premier Consul dans l’expédition d’Égypte dont il improvisa le personnel médical et le matériel d’ambulance qui ne le suivit pas : il utilisa alors un moyen du pays : le chameau pour le transport des blessés et il raconte le fait dans ses Mémoires

 » Je fis construire cent paniers (sans doute en osier souple), deux par chameau, disposés en forme de berceau que l’animal portait de chaque côté de sa bosse, suspendus par des courroies élastiques au moyen d’une prolonge à bascule : ils pouvaient porter un blessé couché dans toute sa longueur. « 

De retour en France, il devint, en 1796, le premier Professeur titulaire de la chaire d’Anatomie et de Chirurgie Militaire. Dans ses fonctions, il inventa, entre autres, la ligature des vaisseaux sanguins. Il dut abandonner son poste l’année suivante pour rejoindre l’Armée d’Italie, et au retour, il reprend sa fonction au Val de Grâce. Il fut promu alors Chirurgien en Chef de la Garde Consulaire et Officier de la Légion d’Honneur à la création de l’Ordre.

De Boulogne à Waterloo, Larrey ne quittera plus l’Empereur, utilisant la confiance que lui accordait Napoléon, pour la mettre au profit des soins aux blessés. Chirurgien-soldat hors pair, il est partout, voit tout, connaît tout et prévoit tout. Les soldats l’appellent leur  » Providence ».

Le voici soignant le général Comte Morand : il porte la petite tenue de chirurgien, fond bleu à parements écarlates, gilet écarlate, bottes noires à parements. On voit à côté de lui ses instruments personnels et les pansements nécessaires pour donner les premiers soins. Il eut le titre de Chirurgien en Chef de la Garde Impériale. Cette fonction représente la participation à 25 campagnes, 60 batailles rangées et 400 combats. C’est au cours de la campagne de Russie qu’il devint Chirurgien en Chef de la Grande Armée. Il faillit y rester pendant le passage de la Bérézina, et relate dans ses Mémoires les faits suivants :

 » J’étais près de mourir quand je fus heureusement reconnu. Mon nom fut prononcé. Aussitôt les regards se tournent vers moi puis chacun s’empresse de m’aider… C’est aux soldats que je dois mon existence… Chacun me faisait place et j’étais aussitôt entouré de paille et de leurs vêtements. »

On peut ajouter qu’à la Moskowa, en deux fois 24 heures, il pratiqua, seul, 200 amputations dont 11 désarticulations de l’épaule avec 75% de succès, aidé par l’environnement glacé, servant d’anesthésique.

Revenons en arrière, c’est alors qu’étant parti comme aide-major, en 1792, à l’Armée du Rhin, il eut un éclair de génie au cours de cette campagne, en Franconie, sous les ordres de Houchard En effet c’est en regardant à la lorgnette évoluer des batteries d’artillerie volante, qu’il eut l’idée de les transformer et de concevoir les « Ambulances Volantes  » capables de suivre les combattants et de les secourir jusqu’au cœur de la bataille. Il présenta son plan à Houchard et devint ainsi l’inventeur des ambulances volantes. C’est le but de mon propos sur ces dernières qui virent le jour, sur le papier, en 1792 et réalisée seulement en 1797 pour l’Armée d’Italie, qui sauvèrent, parmi tous les blessés, bien des gueules cassées. Dans ce projet, l’équipe sanitaire se compose alors d’un Chirurgien-Chef, de 2 assistants, et d’un infirmier. Ils seront montés et les fontes des chevaux porteront des pansements et des instruments de première urgence. Le Commissaire Villemanzy, consulté par Houchard, donne son accord et en quelques semaines, les premières « ambulances volantes » furent mises au point, ce qui ne manque pas de le faire remarquer par Bonaparte. Il faut citer aussi Heurteloup et le Baron Percy, qui pensent au même problème que Larrey, mais Percy le résout d’une autre manière en inventant le  » Wurtz  » : caisson ordinaire, difficile à conduire et insuffisant dans les grandes occasions et les chirurgiens étaient difficiles à remplacer. On dut y renoncer. Il faut rappeler qu’à la fin de la Monarchie et sous la Révolution, le Service de Santé est considéré par le Commandement comme une organisation très accessoire, ce dernier étant orienté vers le combat avec peu de soucis pour les pertes humaines. Pourtant, certaines personnes pensèrent donner au Service de Santé une structure, des moyens et des modes de fonctionnement dans le but d’aller récupérer les blessés sur le champ de bataille, afin de les acheminer vers des centres de traitement susceptibles de leur donner des soins plus efficaces. Ces idées furent loin d’être appliquées et en 1792, le règlement des Hôpitaux ambulants qui suivent les colonnes est le suivant : les hommes et les chevaux sont mis à la disposition par l’entrepreneur de charrois ou de la régie pour être affectés à ce service. Les caissons attelés de 4 chevaux sont recouverts d’une toile enduite et sur les caisses sont inscrits les mots :  » Hôpital ambulant N°.. « , qui restait à une lieue de l’Armée.

Un nouveau règlement est édité sous le Directoire, le 20 Thermidor An VI (7 août 1798) qui modifie la couleur de l’uniforme lequel sera  » bleu national piqué de blanc sur le rapport d’un trente deuxième. » Cette couleur fut changée en  » bleu barbeau » par le règlement du 1er Vendémiaire An XII (24 septembre 1803). La couleur distinctive des chirurgiens devient l’écarlate, mais cette décision semble être restée lettre morte car elle ne fut pas suivie en pratique. Cependant l’organisation du Service de Santé reconnaissait le personnel par une couleur distinctive : noire pour les médecins, cramoisi pour les chirurgiens et vert pour les pharmaciens. La couleur de l’uniforme resta gris bleu et les revers croisés se portent rabattus en laissant voir le gilet tantôt gris, blanc ou écarlate. Le haut du collet avait des broderies différenciées et ils ont tous droit au port de l’épée. On peut ajouter que les Officiers de Santé attachés au régiment, portent le plus souvent l’uniforme du régiment avec la couleur de leur spécialité et les marques de leur classe au collet.

Le nombre de chirurgiens des corps est de 1000 au début de l’Empire, il passera à plus de 2000 par la suite. Seule la formation de la Garde Impériale comporte des médecins et des chirurgiens dignes de ce nom disposant d’ambulances, de caissons et de matériel, et accompagnés d’infirmiers… Dans la Garde, ils ont en outre l’aiguillette or à l’épaule droite. On constate surtout entre 1804 et 1815 cette différenciation de plus en plus marquée entre les uniformes de la Garde et ceux de la Ligne par le rapprochement de leurs tenues avec celles portées par les combattants. Ce qui aboutit à l’abandon progressif du bleu barbeau.

Le Service des ambulances

Le service était organisé en 3 divisions. Chacune d’elles comprenait 8 à 12 ambulances légères à 2 roues et 4 ambulances lourdes à 4 roues tirées par 4 chevaux, et 2 fourgons contenant pansements et instruments. Ces groupes mobiles sont complétés par une ambulance sédentaire et 2 hôpitaux temporaires, il faut dire que seule la Garde possédait une telle organisation. Chaque ambulance est placée sous la direction d’un Chirurgien de 1ère classe assisté par 6 chirurgiens de seconde classe, 2 pharmaciens et 8 infirmiers. En 1806, Napoléon, par un décret du 1er mai, grâce à l’action conjuguée de Larrey et de Percy, crée 5 compagnies d’ouvriers d’administration comprenant 100 infirmiers.

Ces derniers sont au service des Ambulances. Vêtus de gris jusqu’à ce qu’en 1809 on leur donne un uniforme de coupe militaire. Ils sont alors formés en 10 compagnies de 125 hommes. Ils portent un chapeau noir, puis un shako noir sans cordon, à plaque de cuivre jaune avec le N° de la compagnie, veste blanche, culottes blanches, guêtres et chaussures noires. Leurs grades sont : Centenier, commandant de compagnie, Sous-Centenier et Sergent-major. Sergent et caporal. En 1812, le nouveau règlement leur donne la poche en long, supprime le fusil, et la giberne est remplacée par un sac à compartiments pour contenir les objets de 1er secours pour les blessés. Ils ont également une tenue de travail. (bonnet de police et tablier). Ils sont encadrés par les Médecins, les Chirurgiens et les Pharmaciens de 1ère, de 2ème ou 3ème classe et détachés suivant leur classe auprès des Etats-Majors, des Régiments, des Ambulances ou des Hôpitaux Militaires. La Garde possédait un Service de Santé particulièrement bien organisé, en raison de l’attention spéciale qu’accordait l’Empereur à Larrey. Larrey avait alors divisé son ambulance volante en 3 divisions comprenant chacune 75 infirmiers à pied, 36 infirmiers à cheval et 60 conducteurs.

On distingue deux types de voitures : La voiture légère à deux roues qui peut être attelée de trois façons différentes :

1. Un cheval entre les brancards

2.  de chaque côté du timon : un en porteur et un en sous-verge, le cheval porteur peut être attelé à hauteur du limonier, les traits bouclés à un palonnier suspendu au brancard gauche de la voiture

3.  le cheval porteur en flèche. Son collier est alors relié par des traits en corde à l’extrémité des brancards de la voiture et le harnais ne comporte pas d’avaloir. La voiture est une caisse dont les quatre angles inférieurs sont suspendus par de fortes courroies de cuir à quatre ressorts de fer. Les chevaux porteurs sont montés par les conducteurs. La voiture a 4 roues, destinée surtout au pays de montagne, dont la caisse est un peu plus longue et qui est généralement attelée de 4 chevaux, parfois 6 chevaux en cas de difficulté de terrain. Certaines voitures, attelées à grandes guides, étaient conduites par un militaire, juché au devant de la caisse. Les deux chevaux de derrière étaient attelés de chaque côté du timon de l’avant-train; le cheval porteur à gauche, le sous-verge à droite. En plus de leur rôle de traction et de retenue, ils dirigeaient l’avant-train ; ils étaient reliés à l’anneau d’attelage du timon par des chaînes engagées dans la plate-longe. Les deux chevaux de devant étaient attelés au bout du timon par des palonniers reliés au porte-palonnier de volée, cheval porteur à gauche et sous-verge à droite. Les chevaux porteurs servaient de montures aux conducteurs. Celui de sous-verge comprend : licol avec longe, bride de cavalerie, collier, une paire de traits, fourreau de traits, sous-ventrières, la croupière, rênes de filet tenues par le conducteur. Pour les chevaux de devant, le harnais est le même que pour les chevaux de derrière, sauf l’avaloir et la plate-longe qui sont remplacés par un surdos recouvert d’une sellette en cuir de vache.

Toutes ces voitures étaient peintes en gris, ocre clair ou en vert olive, les parois intérieures restant en bois naturel. Toutes les ferrures, charnières, ressorts, etc., étaient noires. Les cordages enserrant les lames de ressorts étaient noircis. Les courroies de suspension et de balancement, en cuir naturel. Les toitures étaient de toile cirée noire, portant en lettres blanches, de chaque coté, Nème DIVn d’AMBULANCE ou AMBULANCE du Nème CORPS ou encore AMBULANCE Gle. L’inscription sur celles de la Garde présentait un Aigle au milieu de GARDE IMPERIALE, surmontée du mot AMBULANCE. Les voitures, attelées par le Train des Equipages, étaient accompagnées d’infirmiers montés et de chirurgiens à cheval qui  » portent à l’arçon de leur selle comme dans une valise des moyens de pansements fort abondants « . Parmi les objets se trouvant dans les ambulances figuraient des brancards. A la fin de l’Empire, un essai allait être fait pour faire porter ces brancards par des infirmiers spéciaux qui reçurent le nom de despotats.

A Waterloo, Larrey dirigea les ambulances jusqu’à l’instant de la déroute où il tomba, frappé de deux coups de sabre, entre les mains des Prussiens. Il fut fait prisonnier et conduit devant le Général Blücher ; ce dernier le traita en ennemi généreux. Larrey porte la petite tenue de chirurgien, fond bleu barbeau à collet et parements écarlate garnis de broderies or. Gilet écarlate, culotte blanche, bottes noires à revers fauves. Les aiguillettes de l’épaule droite marquent l’appartenance à la Garde. Il porte un coffret renfermant ses instruments personnels, des pansements et de la charpie pour donner sur place les premiers soins. Après la fin de l’Empire, bien que mis à l’écart par la Restauration, Larrey, respecté et admiré de tous, fut réintégré par le gouvernement de Juillet et il va se servir alors de son autorité et de son prestige pour défendre l’organisation du Service de Santé contre les avis néfastes de l’Intendance de l’époque. Larrey meurt à Lyon le 25 Juillet 1842, au retour d’une inspection des Hôpitaux de l’armée d’Algérie, qu’il accepta de faire sur ordre de Louis Philippe, à l’âge de 76 ans. Mission qu’il accomplit, bien que malade, et qu’il ne voulut pas refuser. Les médecins de l’Hôpital militaire procédèrent à l’embaumement. Le cœur et les entrailles furent prélevés et furent transférés au Val de Grâce, le cœur en 1854, et ce fut autre chose pour ses entrailles. Sa dépouille fut bien transférée à Paris après que les Honneurs Militaires et Civils lui furent rendus. Son testament exprimait le vœu d’être enterré  » dans un petit coin du jardin de l’Infirmerie des Invalides « , mais le refus du ministre de la guerre, le Maréchal Soult, fit que la ville de Paris se montra plus généreuse, grâce à Arago, en lui offrant une sépulture à perpétuité au Père Lachaise.

C’est seulement le 15 décembre 1992, anniversaire du retour des cendres de l’Empereur, que le transfert du corps de Larrey eut lieu aux Invalides, dans la crypte des Gouverneurs, au cours d’une importante manifestation, L’exhumation du corps fut faite par Madame le Professeur Bonnet Lecomte, Médecin-Inspecteur et Directeur de l’Institut Médico-Légal, le Docteur Pierre L. Thillaud, et mon confrère le Docteur Claude Lavaste, Odontologiste. Ce dernier en profita pour faire un examen dentaire de la mâchoire de D. Larrey et en faire des photographies ainsi que des boutons de son uniforme. Soldat énergique, peu soucieux de la fatigue, doué des qualités de calme, de sang-froid et de bravoure devenues proverbiales, soignant, pansant et opérant les blessés avec rapidité et compétence et surtout avec un grand esprit d’humanité. Le plus bel éloge qu’on puisse lui faire est de citer la phrase du testament de l’Empereur : « Si l’Armée élève une colonne à la reconnaissance, elle doit l’ériger à Larrey« .

Sacha BOGOPOLSKY

DCD, DSO, DEA Ecole Pratiques des Hautes Etudes (La Sorbonne, Paris).

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( 4 décembre, 2018 )

Un témoignage méconnu sur la campagne de Russie. Récit d’Amédée de Pastoret (1ère partie)

Amédée

Amédée-David de Pastoret est né le 2 janvier 1791 à Paris. Fils du marquis de Pastoret, membre du Sénat conservateur. Il fait ses études au lycée Napoléon, et à l’âge de 18 ans, est envoyé à Rome comme secrétaire général du Ministre de l’Intérieur. Il est nommé le 19 janvier 1810 auditeur de seconde classe, et affecté près l’administration des Ponts et Chaussées jusqu’en 1811. Il passe en service extraordinaire comme intendant en Russie en 1812. Officiellement auditeur de première classe en service ordinaire près du ministre de la police et de la section de l’intérieur en 1812, il est également rattaché à la commission du contentieux en 1812.

En service extraordinaire, il est fait sous-préfet de Corbeil le 7 avril 1813, puis de Châlon-sur-Saône, mais est mis à disposition de Daru, pour la Grande-Armée, par décret du 14 avril 1813. Le décret du 26 décembre 1813 le nomme adjoint au commissaire extraordinaire dans la 18ème  division militaire (Dijon). Il se rallie aux Bourbons en 1814 et est alors nommé maître des requêtes. Membre libre de l’Académie des Beaux-Arts en 1823. Conseiller d’État en service extraordinaire en 1825. Il refuse en 1830 de prêter serment à Louis Philippe et se mêle assez activement aux menées légitimistes. Il soutient le prince Louis-Napoléon. Il est nommé  sénateur le 31 décembre 1852, grand officier de la Légion d’honneur en 1853 et membre de la commission municipale de Paris en 1855. Il s’éteint à Paris le 18 mai 1857.

A propos de son rôle durant la campagne de Russie.

Pastoret fut intendant de la Russie blanche. Il  n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit être entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. Il assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. » Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème  corps, Victor à Smolensk avec le 9ème, Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens, la lui tiennent fermée; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème, viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre 1812, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignezde la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus.

Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre 1812, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles. D’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps. Au cours de sa campagne de Russie, Amédée de Pastoret rencontrera plusieurs personnages célèbres (Berthier, Murat et l’Empereur en personne).

CB.

Ce témoignage, intitulé « De Vitebsk à la Bérézina », fut publié la première fois dans la Revue de Paris en 1902. Au début de ce texte, se trouve la préface réalisée  pour l’occasion et que nous avons jugé bon de conserver.

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Amédée de Pastoret fut Intendant, de la Russie Blanche en 1812 Il n’avait eu que deux mois pour organiser cette province, délai manifestement trop court, quand il se vit entraîné dans les désastres de la Grande-Armée et réduit à tracer dans les boues et les neiges son douloureux itinéraire de Vitebsk à la Bérézina. La suite de sa carrière, toujours liée aux péripéties de l’histoire, devait le ramener à Corbeil et à Chalon-sur-Saône comme sous-préfet et se terminer à Paris môme, où le gouvernement de la Restauration lui réservait une position bien fixe de conseiller d’État.

Les muses l’y attendaient, celle de la poésie, celle de l’histoire, assez sensibles l’une et l’autre aux efforts de sa plume pour lui valoir un jour une place a l’Académie des Beaux-Arts. Les libraires connaissent de lui des « Élégies », des « Poèmes descriptifs et sentimentaux », des ouvrages sur le XVIème  et le XVIIème siècle, des morceaux de concours quelquefois couronnés.

Le fragment inédit que nous publions ici méritait, certes, que l’érudit moscovite, M. Pierre Stchoukine, le recueillit et le plaçât dans ses précieuses collections documentaires relatives à l’année 1812. Une sincérité parfaite, une maladresse charmante feront Je premier mérite de ces souvenirs. On y voit, par exemple, l’auteur glisser sans appuyer sur les épisodes de la Bérézina, qui se sont pourtant déroulés sous ses yeux, et s’étendre de préférence sur ceux de Moscou, qu’il ne connaît que par ouï-dire. Voilà bien les témoins oculaires mais, à défaut d’art dans la narration, à défaut même d’une parfaite exactitude historique, leurs textes se recommandent par un autre et supérieur intérêt, celui de choses directement connues, vécues, belles, quoi qu’ils fassent pour les décolorer, des couleurs de la réalité. Pastoret assiste au dénouement du drame militaire le plus poignant que les annales du monde aient enregistré; il rejoint la Grande-Armée à ce moment tragique où, selon le mot de Ségur  « l’aspect de la carte devenait effrayant. Les premières nuits de grand froid, en gelant des bivouacs entiers, ont frappé les troupes comme à coups de massue. Koutousov les talonne depuis Moscou. L’âge et le caractère de ce général rendent sa poursuite peu active, mais n’empêchent pas que Napoléon ne soit dans l’impossibilité de faire halte là où, par hasard, il pourrait reposer ses troupes et les nourrira Au moins Napoléon se rassure-t-il en voyant le Dnieper tout près de lui il compte s’arrêter de l’autre côté du fleuve et recueillir là les fruits de cette extrême prudence qu’il sait mêler à ses plus grandes témérités. La région entre le Dnieper et la Duna lui appartient Oudinot et Saint-Cyr à Polotsk, avec les 2ème  et 6ème corps, Victor à Smolensk avec le 9ème , Schwarzenberg à Minsk avec les Autrichiens, la lui tiennent fermée ; Macdonald resté de l’autre côté du Niémen avec le 10ème corps, Augereau à Berlin avec le 11ème , viendront l’y rejoindre. Telles sont ses espérances; dans le fait, son dispositif de sûreté est  enfoncé depuis le jour même où il a quitté Moscou. Ce jour-là, 18 octobre, Gouvion Saint-Cyr battu à Polotsk par la faute de Victor, qui ne l’a pas secouru, a perdu la lignez de la Duna ; il rétrograde avec Oudinot vers Sienno, où Victor vient tardivement le rejoindre, mais où il ne pourront se maintenir En même temps, Schwarzenberg, qui barrait jusque-là la route à l’armée de Tchitchagov, lui abandonne Minsk et se retire vers Varsovie, trahissant ainsi la première défection de son empereur à la cause de Napoléon ; Tchitchagov se dirige vers Borisov, où il se propose de maîtriser les passages de la Bérézina. Koutousov à l’est, Wittgenstein au nord, Tchitchagov au sud-ouest, sont désormais aux trois sommets d’un triangle à l’intérieur duquel la Grande-Armée se trouve inscrite; ce triple coin s’enfonce dans la masse militaire française qui s’émiette et ne résiste plus. Partout des retraites, des abandons, des capitulations depuis le 6 novembre, jour au cours duquel il connu la conjuration de Malet, l’Empereur n’a reçu que de mauvaises nouvelles d’abord le rapport de Gouvion Saint-Cyr, annonçant son revers de Polotsk, puis les courriers qui lui apprennent la porte de Minsk, la défection des Bavarois, désormais séparés de Gouvion Saint-Cyr et marchant par un itinéraire à eux, le pillage des magasins de Smolensk. Il est dans cette ville, qu’il faut maintenant quitter, qu’on ne quittera pas sans de nouveaux désastres, quand le jeune intendant de Pastoret s’en approche, croise des troupes du prince Eugène qui marchent vers Vitebsk et qu’il n’a pas qualité pour arrêter. Ces troupes ignorent encore l’événement dont Pastoret vient rendre compte Vitebsk pris, la mauvaise garnison de Berg, qui le défendait, prise elle-même, ou rejetée en désordre vers le gros du 9ème corps.

 ART ROË

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-Nous nous hâtâmes d’arriver à Smolensk, nous entrâmes dans ces remparts à demi détruits, nous passâmes devant ces maisons naguère brillantes et qui ne présentaient plus que des ruines et des décombres, nous arrivâmes. Le ministre[1] me mena sur le champ chez l’Empereur. Il fallut voir d’abord M. le prince de Neuchâtel, comme major général de l’armée [le maréchal Berthier].

« -Vous ici ! me dit-il, et que venez-vous faire ? »

-Apporter une triste nouvelle, monseigneur, Vitebsk est pris.

- Vitebsk est pris ! Et le corps du vice-roi [Eugène de Beauharnais] y est allé ?

-Le corps du vice-roi est à une marche dans cette direction mais, monseigneur, Vitebsk est pris.

-Cela n’est pas possible, dit-il.

-Je voulus répondre.

-Cela n’est pas possible,-reprit-il, trois ou quatre fois, et il ajouta:

–Au reste, pourquoi venez-vous me l’apprendre à moi ? Allez-vous-en, si vous voulez, le dire vous-même à l’Empereur ! » 

Je pris mon parti et je montai. Au moment où j’arrivais dans le salon de service, un des aides-de-camp de Pouget venait d’entrer chez l’Empereur, à qui il contait le gros de l’aventure; pendant quelques minutes qu’il y resta, ce fut beau jeu de voir comment tout le salon s’intriguait de savoir la nouvelle. Enfin, l’Empereur me fit appeler j’entrai comme j’étais venu, c’est-à-dire avec mon épée détachée à la main et un bonnet de drap noir en place de chapeau. Il était seul avec le roi de Naples [le maréchal Murat], et me dit d’abord d’un air assez calme

«-Eh bien! Vous faites donc la campagne tout entière ? Vous voulez être avec nous, vous nous revenez ?

-Hé bon Dieu, Sire, lui répondis-je, ce n’est pas ma faute !

-Je le sais bien, reprit-il, mais voyons, contez-moi comment cela s’est passé. »

Je lui en fis le récit, le plus succinctement qu’il me fut possible. Quand j’eus fini, le roi de Naples me demanda avec une sorte d’empressement quels étaient ces coquins de soldats qui s’étaient rendus de la sorte :

« -Sire, lui dis-je avec toute l’humilité du monde, c’est le régiment de Berg. »

Il le prit pour bon et ne m’interrogea plus[2].Je me tournai vers l’Empereur et je répondis d’abord à ses questions sur la nature et la quantité des approvisionnements Il y avait en magasin, lui dis-je, de quoi nourrir l’armée dix jours et entretenir un corps tout l’hiver.

« -Avez-vous eu beaucoup de peine à les rassembler ? dit-il.

-Un peu, repris-je, parce que l’ennemi était toujours près de moi.

- Oui, mais vous aviez Gouvion pour vous défendre.

- Pardonnez-moi, Sire. M. de Gouvion ne pouvait pas s’occuper de nous il avait assez à faire de se défendre lui-même.

- Et les habitants ?

-Les habitants avaient fini par prendre quelque confiance. Tous les administrateurs polonais que Votre Majesté avait mis avec moi s’étaient éloignés, et leur absence a souvent arrêté notre marche.

-Comment ?  dit-il, vous étiez tout seul ?

-Tout seul, lui répondis-je et je prie Votre Majesté de m’excuser à ce titre si je n’ai pas rempli ses intentions. »

De là ses questions passèrent aux diverses branches d’administration, puis il revint au fait même, à la prise de la ville

« -Mais comment se fait-il donc que Gouvion n’ait pas arrêté Wittgenstein ?

-Sire, il n’avait que trente mille hommes au plus.

-Cela n’est pas vrai, reprit-il vivement. Il en avait cinquante et Wittgenstein vingt.

-Je ne puis dire à Votre Majesté que ce que je sais, mais je le sais par des moyens sûrs par l’espionnage, par des rapports fréquents, par l’intérêt que je devais y prendre. M. le maréchal de Gouvion n’avait que trente mille hommes, et M. de Wittgenstein en a cinquante.

-Ils m’ont encore trompé s’écria-t-il tout d’un coup. »

Puis, revenant

«-Et Victor ?

-Je ne répondis pas.

-Victor ? reprit-il.

-Sire, lui dis-je, il ne m’appartient pas de juger sa con duite je pourrais tromper Voire Majesté et me tromper moi-même.

« -Non, dites, dites !

-Sire, il y a un mois que Vitebsk était dans un pressant danger. Monseigneur le duc de Bellune, à qui nous adressions tous les jours des représentations, à qui, chaque jour, M. le maréchal de Gouvion demandait des renforts, à qui l’on indiquait une route courte et sûre pour se porter sur les derrières de l’armée ennemie, n’a pas jugé à propos de marcher; il attendait. disait-il, les ordres de Votre Majesté pour nous secourir et, lorsque enfin il a cru pouvoir s’avancer, M. le maréchal de Gouvion a livré bataille et l’a perdue.

« -Oh malheureux ! dit-il avec indignation. Non, ce Victor n’est pas même en état de commander une division, un régiment ! Ne pas marcher! Laisser forcer la ligne ! Voyez-vous comme ils sacrifient à eux-mêmes le salut de mes armées ? Quelle sottise ! Quelle ignorance des principes de l’art de la guerre ! poursuivit-il en s’approchant d’une carte posée  sur la table. Voilà comme ils sont tous. Je les ai faits trop, ils ne marchent plus qu’à regret, ils font manquer tous mes plans. Davout est à moitié fou et ne sert plus à rien. Ce Victor vient à Smolensk détruire inutilement les approvisionnements préparés Augereau ne voulait pas remuer, et croit me faire une grâce en m’obéissant. Il faut pourtant bien qu’ils m’obéissent,  ils savent qui je suis, et je sais ce qu’ils sont. Non, non, il n’y en a pas un seul parmi eux, à qui l’on puisse rien confier il faut éternellement tout faire. Eh bien ! Je ferai tout. Mais qu’ils exécutent, qu’ils obéissent !  Qu’ils y prennent garde, je saurai bien me passer d’eux ! Voyez, ajouta-t-il, quel plan on m’a fait ainsi manquer. Le vice-roi à Vitebsk, Gouvion à Dunabourg et Macdonald à Riga tenaient la Duna tout entière. A Moguilev, à Smolensk, Davout et Ney couvraient le Dnieper. Victor allait a Orcha, Regnier à Minsk, Poniatowski à Plotzk, Schwarzenberg avec les Allemands dans l’Ukraine, et de Vilna, pendant l’hiver, j’organisais tout ce pays, je reposais l’armée, et les forçais enfin à obéir. Quelle ignorance ! Quelle ignorance!,répéta-t-il deux ou trois fois encore, en frappant du poing sur la table. Et ils veulent me tromper encore ! »

Il revint alors à moi.

« -N’avez-vous rien laissé à Vitebsk ? reprit-il.

-Quelques malades qu’il m’a été impossible d’emmener mais ils sont en sûreté. Le maire m’a juré sur son honneur de les protéger, de les nourrir, de les soigner. Je dois dire son nom à Votre Majesté c’est Bohomolec, et j’aime à lui rendre aujourd’hui devant vous ce témoignage d’estime et de reconnaissance.

-C’est bien, dit l’Empereur. J’en suis content. »

Le roi de Naples se joignit à moi pour appuyer cet éloge. Peu à peu, l’Empereur s’apaisa et revint à la causerie qui lui est naturelle.

« -Quel pays était votre Vitebsk ? me demanda-t-il. J’ai bien vu la ville; mais les environs ? 

-Fort tristes, répondis-je. Le pays, les institutions et les hommes, tout cela n’est que de la barbarie ornée.

- Je le sais, reprit-il. »

Et, après quelques autres phrases.

« -Voyez un peu, ils m’accusent d’ambition, comme si l’ambition pouvait me conduire ici La guerre que je fais est toute politique. Eh qu’ai-je à gagner à venir chercher un pareil climat, un pareil pays? Rien de tout cela vaut-il la plus mauvaise partie de la France Ils ont, eux, un intérêt bien différent en Pologne, en Allemagne, tout leur est bon. Tout est beau pour des sauvages. Le soleil seul, pendant six mois de l’année, est un plaisir nouveau. Ce sont eux qu’il faut arrêter, et non pas moi. Ces Allemands n’y entendent rien, avec toute leur philosophie. »

Le discours dura quelque temps encore de la sorte puis  il me demanda si je n’étais pas fatigué. Je l’étais, j’en convins bien vite, et il m’envoya coucher, en ajoutant :

« -Demain, je vous ferai appeler. »

Quand je sortis, tout le monde était émerveillé de ma faveur; beaucoup de personnes me reconnurent. J’attendis le lendemain: mais l’Empereur reçut de mauvaises nouvelles et je ne le retrouvai que longtemps après, non loin de la Bérézina.

Smolensk était une des villes considérables de la Russie elle avait été longtemps le sujet des guerres des czars et des rois de Pologne, et sa situation sur le Dnieper, sa proximité des provinces fertiles du nord et du midi justifiaient assez l’importance qu’on avait mise à sa possession. Lorsque j’y arrivai, le 10 novembre, elle était loin de conserver aucune trace de son ancienne prospérité des maisons en ruine, des palais brûlés s’offraient de toutes parts à nos regards affligés.

Nos soldats, et surtout les grenadiers de la Vieille-Garde, avaient établi dans un endroit de la ville où viennent se joindre quatre des principales rues, un véritable bazar. Là, on trouvait une quantité de choses incroyable tout ce que désire le luxe et tout ce que demande le besoin. Ici, une vivandière offrait des montres, des anneaux, des colliers, des vases d’argent et quelquefois des pierreries. Là, un grenadier vendait de l’eau-de-vie ou des pelisses. Plus loin, un soldat du train proposait les œuvres complètes de Voltaire ou les « Lettres à Émile » de Desmoustiers. Un voltigeur exposait des chevaux et des voitures, et un cuirassier tenait boutique de souliers et d’habits. On imaginerait difficilement un spectacle plus curieux, et, dans ce temps, où l’on espérait encore, nous gardions assez de sang-froid pour aller souvent nous promener au bazar, et y entendre les cris, les disputes et les discours des acheteurs et des vendeurs. Ce fut un grand malheur que la tolérance de cet abus. Les officiers, qui avaient autant de besoins que d’autres, allèrent chercher dans ces marchés tout ce qui leur manquait, ou y échanger ce qui ne leur était plus nécessaire. Ils traitèrent d’égal à égal avec ceux à qui ils avalent affaire et, dès lors, les soldats perdirent toute considération pour des hommes avec qui ils avaient discuté ou partagé le gain ou la perte. Si un reste de subordination survécut encore, nous verrons bientôt quelles circonstances l’affaiblirent et comment il disparut tout à fait. Les approvisionnements amassés à Smolensk étaient peu considérables; ils furent bientôt consommés. Le vice-roi y était revenu avec son corps d’armée. M. de Baraguey d’Hilliers, colonel général des dragons, qui en commandait un autre à l’arrière-garde, l’avait laissé prendre prisonnier[3]. M. de Wittgenstein, qui nous avait chassés de Vitebsk, faisait un mouvement sur notre droite et l’on ne pouvait deviner Si M. de Gouvion et le duc de Bellune pourraient l’arrêter les districts de la droite de la Duna, du côté de Portjersey, où tous les soins du général Charpentier, le meilleur, le plus ferme et le plus intègre gouverneur qu’il y eût à l’armée, avaient à peine pu rétablir le calme dans le temps de notre prospérité, s’armaient de nouveau contre nous. Il fallut quitter Smolensk. Le duc d’Abrantès [le général Junot], dont l’esprit était déjà fort troublé, fit l’avant-garde, les autres corps marchèrent après, le prince de la Moskowa, qui n’était alors que duc d’Elchingen [le maréchal Ney], fut d’arrière-garde. C’est à ce moment que commencèrent les véritables désastres de la campagne.

Jusque-là, la marche de l’armée, pour avoir eu peu d’ordre, n’avait cependant pas cessé d’être une retraite; les besoins, quoique pressants, avaient généralement été satisfaits. Les soldats obéissaient encore aux ordres de leurs chefs, et les chefs pensaient encore au salut des soldats. Bientôt l’Intérêt général fut totalement oublié, la discipline tomba dans le mépris, le besoin présent l’emporta sur toute autre considération, le découragement se glissa dans les âmes où la peur n’avait point eu d’accès, la crainte commença à s’allier même avec le courage et chacun de nous éprouva en particulier des maux que, réunis, nous eussions facilement repoussés. Là, nous vîmes les caractères à découvert. L’homme fut homme et le fut tout entier; mais là aussi nous trouvâmes des âmes fermes, des cœurs généreux, et presque toujours, je le dis avec une sorte d’orgueil pour notre espèce, la tranquillité, la constance accompagnaient la noblesse des sentiments. On était fort pour soi quand on était bon pour les autres et ce fut la première récompense, comme le premier droit de la vertu, de concevoir une espérance.

Nous avions quitté Smolensk le 13 au soir; nous allâmes à deux lieues de là passer notre première nuit sur le bord d’un ravin assez profond, où descendait la route, et que l’on ne croyait pas d’abord pouvoir faire franchir à l’artillerie. Déjà le froid était très vif, et cette nuit passée au bivouac nous le fit sentir. Nous étions assez mal à Smolensk, mais enfin nous étions à couvert, et cet air vif et rare, cette terre dure et gelée sur laquelle nous étions couchés, nous faisait un lieu de délices de la salle obscure et du plancher de bois dont nous murmurions à la ville. Notre seconde nuit fut comme la première la neige était tombée par gros flocons tout le jour, et le soir, il fallut l’ouvrir et la séparer pour nous creuser un lit. Je ne sais quel pressentiment ou quelle honte engageait ceux qui avaient des voitures a n’en pas faire usage l’événement nous prouva que cette privation était raisonnable.

Nous vînmes en trois jours à Krasnoïé petit village situé environ à dix-huit lieues de Smolensk et à trente de Vitebsk. Déjà nous avions perdu beaucoup de voitures et d’équipages; les causes en étaient un froid très rigoureux, une route mal entretenue, en temps ordinaire, et rompue par les pluies et la neige. Le manque de vivres et la fatigue avaient fait périr, ou du moins affaibli la plus grande partie des chevaux. Se présentait-il un ravin ou une colline escarpée, deux ou trois voitures arrêtées produisaient sur-le-champ un embarras affreux. Les voitures privilégiées voulaient passer de droit, celles qui se trouvaient mieux attelées prenaient les devants et dérangeaient l’ordre établi. L’artillerie devait avoir le pas, mais on n’en tenait compte. Les cochers fouettaient, les chevaux tiraient, les palefreniers se battaient avec les gardes, les files se brouillaient, les voitures s’accrochaient aux chariots d’équipage, les berlines aux trains d’artillerie. La voiture la plus pesante, obligée de rester en arrière, faisait un effort, regagnait celle plus légère qui la précédait et brisait ses roues. La cavalerie, engagée dans ces embarras, sabrait à droite et à gauche l’infanterie ou les palefreniers qui entravaient sa marche les officiers se faisaient jour à coups de poing ou à coups d’épée, et si, par malheur, il arrivait un des services de l’Empereur avec les mulets, les forges et l’ameublement, tout était renversé pour ouvrir un passage. Les vociférations, les jurements, le bruit des coups, les cris des officiers de garde qui ne pouvaient rien obtenir, les clameurs des soldats qui pillaient au hasard ajoutaient encore à cet épouvantable désordre. La marche s’arrêtait en entier, l’escorte du convoi se dispersait, et les cosaques, qui ne nous perdaient jamais de vue, accouraient rapidement, plaçaient les pièces sans affût qu’ils portent avec eux sur des traîneaux, fondaient au milieu du tumulte, emmenaient au galop tout ce qui pouvait aller, brûlaient le reste, et perçaient de coups de lance ceux de nos soldats qui pensaient à se défendre. Telle fut notre histoire à chaque défilé. Telle elle fut surtout au ravin profond qui coupe la route avant Krasnoïé un quart peut-être de nos équipages fut pris dans cet endroit. Pourtant quelques cosaques, plus maladroits que les autres, se laissèrent prendre à leur tour ce soir-là. Nous étions chez l’Empereur quand on l’annonça, satisfaits de ce village où nous trouvions quelques maisons pour y dormir, une église pour faire un hôpital, un peu de farine pour les troupes, enfin, croyant avoir atteint la terre promise.

-« Des cosaques pris s’écria le roi de Naples. Ah coquins!  Ce ne sont certainement pas des cosaques Les cosaques ne sont pas des gens à se laisser prendre ! » Et il alla les voir.

« Non, répétait-il, les cosaques sont trop braves pour cela! Ces coquins-ci ne sont pas de vrais cosaques. Montrez, montrez-les-moi Je suis sûr que ce n’en sont point ! »

 J’ai dit que le duc d’Abrantès conduisait notre avant-garde. Le 16 au soir, il passa Krasnoïé et alla prendre position un peu plus loin, dans la direction de Liady. Leprince d’Eckmühl le joignit le soir même, et l’Empereur vint avec la Garde à Krasnoïé. Derrière nous était le vice-roi en corps de bataille, et plus en arrière encore, entièrement séparé du reste, le duc d’Elchingen. Le vice- roi avait exécuté l’ordre de l’Empereur: il avait fait sauter les fortifications de Smolensk et venait à grandes journées se réunir à nous. On le croyait encore loin, quand le lendemain, à sept heures du matin, un bruit très fort se fait tout à coup entendre. Chacun se lève, on appelle,  on interroge :

«-Messieurs, nous dit-on, le vice-roi a été surpris ce matin à une lieue en arrière de Krasnoïé. Il est entouré de toutes parts et ne se défend qu’à peine. L’Empereur vient de partir avec la Garde pour l’aller dégager.

-L’Empereur parti ! s’écrie le ministre, amenez-moi mon cheval ! »

Et il part à son tour. Nous restons seuls dans le village avec quelques traînards, des malades et deux ou trois cents hommes qui ont trouvé moyen d’y arriver. Un quart d’heure ne s’est pas écoulé que la fusillade se fait entendre de tous côtés. L’ennemi avait eu sur-le-champ connaissance du mouvement de l’Empereur et il voulait le couper en arrière. Krasnoïé était attaqué deux batteries placées sur une colline nous y jetaient des boulets et les tirailleurs étaient à portée de pistolet des premières maisons. Le danger était grand; une présence d’esprit non moins grande le repoussa. Tout le monde prit les armes, ceux des malades qui pouvaient marcher vinrent se défendre, et, de tous côtés, un feu faible, mais soutenu, répondit au feu ennemi. Cependant, notre désavantage était sensible, les boulets russes tombaient avec plus de force et en plus grand nombre; une partie de nos gens étaient blessés et il fallait songer aux moyens d’échapper, lorsque tout à coup les tirailleurs ennemis s’éloignent, les batteries se taisent, l’attaque cesse et la retraite précipitée de ceux qu’un moment de plus rendait victorieux nous annonça la présence de l’Empereur. Il revenait vainqueur la route était libre et le vice-roi dégagé. Cependant, le danger n’était qu’éloigné les ennemis qui nous suivaient de droite et de gauche nous avaient gagnés de vitesse cette nuit. Ils étaient au moment de nous couper de l’avant-garde il fallait arrêter ce mouvement funeste. L’Empereur était arrivé à dix heures et demie; à onze heures, nous repartîmes. On sort de Krasnoïé par une chaussée qui traverse un marais et qui va rejoindre la route ordinaire en plaine, dans un site plat et au milieu de quelques massifs d’arbres. Colbert, avec ses chevau-légers, passa d’abord et fit passer les bagages du grand quartier général. L’Empereur marchait ensuite avec l’état-major de la Vieille Garde; le duc de Trévise [le maréchal Mortier] venait après, avec quelque artillerie et la Jeune Garde, qui était encore en bon état. Au moment du départ, une foule inconcevable de traînards se précipita au milieu des rangs et se mit à courir pour prendre les devants. Ils passèrent au milieu de notre état-major, et l’effroi que leur inspirèrent quelques cosaques qui s’étaient montrés vers la chaussée fut tel qu’ils ne tinrent plus compte ni des maréchaux, ni du prince de Neuchâtel, ni de qui que ce fût au monde. Bientôt ils revinrent avec une précipitation extrême: un parti de cosaques s’était jeté en avant sur le chemin et semblait vouloir le défendre.

A suivre…


[1] Mathieu Dumas. On qualifie aussi quelquefois Mathieu Dumas et nous verrons plus loin Pastoret lui donner ce titre d’intendant général de l’armée; mais les fonctions d’intendant général appartiennent plus particulièrement à Daru. (Note figurant dans l’édition de 1902).

[2] Murat avait été grand-duc de Berg avant de devenir roi de Naples. En 1812, le duché de Berg appartenait au prince Louis Napoléon, fils aîné du roi de Hollande. (Note figurant dans l’édition de 1902).

[3] Baraguey d’Hilliers, bouc émissaire des fautes de commandement commises à la Grande-Armée, dut se retirer à Berlin pour y attendre son jugement. Il y mourut de chagrin peu après. (Note figurant dans l’édition de 1902).

Faber 1 ter

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( 1 décembre, 2018 )

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Un témoignage émanant d'un personnage qui fit partie des collaborateurs de Napoléon.

8 MARS 2018

Avec Napoéon 2016

Avec Napoléon

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Quelques livres sur l'Empire dont je suis à l'origine... Bangofsky

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( 30 novembre, 2018 )

Actuellement en vente…

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Le numéro de décembre de « Gloire &Empire » (n°81) est actuellement en vente en kiosque.

« En janvier 1807, Napoléon est à Varsovie. Si l’armée prussienne est détruite, il a encore fort à faire avec les Russes qui, pour le moment, refusent de livrer bataille. Pourtant, il est tout aussi préoccupé par le Portugal qui ne respecte pas son blocus continental. Sa politique, écrit-il au prince de la Paix, vise à « éloigner les Anglais du continent : y frapper leur commerce, c’est attaquer les bases de leur puissance ; c’est là qu’il faut tendre avant tout ». A peine le traité de Tilsit signé, il crée le corps d’observation de la Gironde qui, sous le commandement du général Junot, a pour mission d’envahir le Portugal.

Si cette première invasion se déroule pour le mieux, le comportement des Français suscite rapidement des réactions hostiles qui s’étendent très vite à toute l’Espagne. La situation se détériore encore plus quand Napoléon veut profiter de l’impopularité de Charles IV et de son différend avec son fils Ferdinand pour installer son frère Joseph sur le trône d’Espagne tout en faisant de Joachim Murat le nouveau roi de Naples. Le 2 mai 1808, Madrid se soulève, provoquant une terrible répression.

C’est dans un contexte quasi-insurrectionnel que les Anglais débarquent au Portugal. Le 21 août 1808, ils infligent une sévère défaite aux Français qui, grâce à la convention de Sintra, sont évacués vers la France par la Royal Navy. Le 4 novembre, l’Empereur arrive en Espagne avec son armée avec pour objectif de reprendre le contrôle de l’ensemble de la péninsule. Un mois après, Madrid se rend, permettant à Joseph Bonaparte de récupérer son trône. Le 16 janvier 1809, après la bataille de La Corogne, les Anglais parviennent à embarquer l’essentiel de leurs forces. Préoccupé par l’imminence d’une nouvelle guerre avec l’Autriche, Napoléon doit retourner à Paris et charge le maréchal Soult de reprendre le Portugal.

C’est l’histoire de cette campagne que vous raconte ce numéro de Gloire & Empire. La tâche de duc de Dalmatie est loin d’être simple tant les conditions climatiques, les mauvaises routes, l’hostilité de la population et l’épuisement des hommes rendent difficile la progression des Français. Le 27 mars, l’armée arrive devant Porto qu’elle occupe deux jours plus tard mais, malgré cette victoire, elle ne peut espérer reprendre Lisbonne. Sans nouvelles de l’Empereur et des autres colonnes françaises, isolé en territoire hostile, le maréchal hésite sur la marche à suivre. Il mène une politique très personnelle qui le fera accuser plus tard d’avoir voulu se faire roi du Portugal. Pendant ce temps, les Anglais préparent leur revanche. Le général Wellesley arrive à Lisbonne le 22 avril, il reprendra Porto le 12 mai, chassant les Français du Portugal. »

(Communication de l’Editeur).

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( 29 novembre, 2018 )

Le signalement de Napoléon en 1812…

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Depuis le jour où les cosaques avaient fait un hourra sur le quartier impérial, le bruit s’était répandu dans l’armée française que les Russes voulaient à tout prix s’emparer de Napoléon, que l’hetman Platov avait promis sa fille à qui le lui amènerait vivant, et l’amiral Tchitchagov, s’apprêtant  à défendre le passage de la Bérézina, souhaitait ardemment de faire l’Empereur prisonnier. Dans ce dessein, il notifia aux généraux placés sous son commandement l’ordre suivant : « L’armée de Napoléon est en fuite ; l’auteur responsable des calamités de l’Europe est avec elle ; nous nous trouvons sur son chemin ; il est possible qu’il plaise au Tout-Puissant de mettre un terme à son courroux en nous le livrant ; je désire donc faire connaître à tous le signalement de cet homme. Il est de petite taille, corpulent, pâle ; il a le cou court et fort, la tête grosse, les cheveux noirs. Pour plus de sécurité, arrêtez tous les individus de petite taille et envoyez-les moi. Je ne parle pas de la récompense qui sera accordée pour cette prise ; la générosité bien connue de notre monarque [le Tsar] m’en dispense. »

Extrait de l’ouvrage d’Arthur CHUQUET, « Lettres de 1812 » 1ère série [seule parue] », Paris, Champion, 1911, p.229. 

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( 29 novembre, 2018 )

Le lieutenant-colonel Louis-Nicolas Périolas, vétéran de la Grande-Armée et personnage balzacien…

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Le lecteur qui parcourt « Le médecin de campagne » (paru pour la première fois en 1833) d’Honoré de Balzac, peut y croiser un certain commandant Genestas « … ma vie est la vie de l’armée ; toutes les figures militaires se ressemblent. N’ayant jamais commandé, étant toujours resté dans le rang à recevoir ou à donner des coups de sabre, j’ai fait comme les autres.  Je suis allé là où Napoléon nous a conduits, et me suis trouvé en ligne à toutes les batailles où a frappé la Garde impériale. », Genestas au bon docteur Benassis (le fameux Médecin de campagne). Comme bien souvent dans l’œuvre du grand écrivain, l’imaginaire est inspiré de la réalité. Le personnage qui avait les traits du lieutenant-colonel Pierre-Joseph Genestas, était un des amis de Balzac : Louis-Nicolas Périolas, ayant participé aux campagnes de l’Empire. « Périolas était d’une taille au-dessus de la moyenne et d’une figure « si belle et impassible » qu’elle resta gravée dans la mémoires de ceux qui la connurent », écrit Jouenne d’Esgrigny dans ses « Souvenirs de Garnison » (publiés en 1873).  Marcel Bouteron, un des plus éminents balzaciens du début du 20ème siècle, ajoute que « Le caractère de Périolas était à l’avenant : « froid et réfléchi, calme et ferme, quelquefois un peu roide, quoique soumis », nous disent les notes des inspecteurs.

Un beau type de soldat !

Avec cela, « capable », savant, d’une grand instruction théorique, connaissant toutes les manœuvres, parlant l’allemand et l’italien ».  Si Balzac fait naître Genestas en 1779, Louis-Nicolas Périolas, lui en revanche,  voit le jour le 23 octobre 1785, à Tournon, dans l’Ardèche. Issu d’une famille d’ingénieurs des travaux publics du Vivarais, il fait ses études au célèbre collège des Oratoriens de sa ville natale, devenu École centrale sous le directoire. » Bouteron précise : « Nous savons même que ce futur guerrier y remporta ; en l’an IX, un deuxième accessit de grammaire et un troisième prix d’histoire qu’il vint recevoir le 28 fructidor, vêtu de neuf et les cheveux bien poudrés, en présence de la plus noble assemblée. »  Toujours selon Marcel Bouteron : « Son père, devenu officier du génie an l’an III, avait fait campagne sous l’Empire, principalement en Italie, avec le prince Eugène, et, directeur des ponts sur pilotis de la Grande Armée, était mort Dantzig, en 1813.  Son frère cadet, Michel, qui avait débuté dans l’armée comme vélite, « est péri », nous dit un certificat de 1815 « dans les dernières guerres d’Espagne ».  « Louis-Nicolas Périolas, quant à lui, entra au service à l’âge de dix-huit, comme lieutenant de 2ème classe dans l’armée italienne en 1803. Tour à tour sapeur, artilleur à pied, artilleur à cheval, il fait campagne en Italie, Dalmatie, Allemagne, Tyrol, Russie, prend part au siège de Raab, où il est décoré, assisté à dix-huit batailles, dont Caldiero, Wagram, Ostrowno, La Moskowa. Quels souvenirs !

A la chute de l’Empire, l’armée italienne est dissoute, et Périolas mis en non-activité comme capitaine. Il reprend du service aux Cents-Jours, est remis en non-activité après Waterloo, puis rappelé à l’activité en 1816, comme capitaine au 3ème régiment d’artillerie à pied à Valence.  Enfin en 1820, selon Bouteron, il est nommé capitaine instructeur à Saint-Cyr, et c’est là que Balzac le connut, sans doute en l’année 1828. »  A cette époque Périolas, âgé de 43 ans, toujours capitaine, et chevalier de Saint-Louis, instruisait, depuis huit années, les subtilités de l’artillerie.  Il convient de souligner qu’il avait succédé dans ce domaine au commandant Carraud, promu sous-directeur des études.  Le couple Carraud faisait partie du petit cercle des amis intimes de Balzac.  Le grand écrivain avait connu tout d’abord Zulma Tourangin (1796-1889)  qui fut son ami d’enfance, comme l’a montré le balzacien Thierry Bodin (et non par Laure, la sœur de l’écrivain).  Zulma avait épousé en 1816, un autre militaire des armées de Napoléon : François-Michel Carraud (1781-1864).  C’est donc dans le cadre de l’école militaire de Saint-Cyr, lors de ses séjours qui le dépaysaient, que Balzac rencontre la première fois Périolas, mais pas seulement. « …il y a là quelques officiers qui aiment [à] évoquer leurs campagnes de la Révolution et de l’Empire », selon Th. Bodin. Non seulement le nouvel ami de Balzac mais aussi le lieutenant Dupacq, le chef de bataillon Viennot, le capitaine Chapuis (blessé à Waterloo à la tête de sa compagnie de Grenadiers et auteur notamment d’une étude sur la Bérésina) et le colonel Nacquart. « Balzac écoute avec enthousiasme toutes ces histoires de militaires, qu’il retiendra pour écrire ses Scènes de la vie militaire, comme Adieu, Une passion dans le Désert, Le Colonel Chabert, ou bien le grandiose projet de La Bataille, qu’il portera en lui des années, et dont il n’écrira jamais qu’une dizaine de mots » (Thierry Bodin).  «La Révolution de 1830 va rompre ces amicales relations. L’École a pris parti pour le roi déchu, la disgrâce est menaçante. En juillet 1831, le petit groupe commence à se disloquer : les Carraud étaient nommés à la poudrerie d’Angoulême.  Mais  Périolas restait, Périolas de qui l’on avait déjà tiré plus d’un renseignement profitable sur les horreurs d’Eylau et de la Bérésina.  Justement, en mai 1832, il était encore là, et sa présence pouvait véritablement passer pour providentielle », écrit Marcel Bouteron.  Pour en revenir à « La Bataille », roman avorté, ce n’est pas faute pourtant d’avoir puisé dans les souvenirs et récits du fidèle Périolas ! « La Bataille », au titre si prometteur, ne verra jamais le jour. Projet sans cesse reporté, il est définitivement rangé dans les tiroirs suite à l’accident de voiture de Balzac, survenue le 20 mai 1832. En effet, Balzac qui avait promis à Périolas de venir à Saint-Cyr, lui fera faux-bond. Ce qui fera écrire au militaire un peu amer, à Balzac, le 21 mai 1832 : « Vous n’avez pas manqué seulement à votre parole, mais vous avez été encore été mal avisé, et pour un homme d’esprit ceci est autrement désolant : sachez donc que vous auriez fait un excellent dîner servi par la délicieuse main de Mme Bergeron [Femme du commandant Xavier Bergeron, officier de Saint-Cyr] : la circonstance était on ne peut plus favorable pour prendre un avant-goût  des douceurs de la survivance. De plus, vous eussiez siroté le champagne avec quatre troupiers finis échappés aux gloires de Wagram, et les renseignements que vous désirez eussent tombés [sic] sur vous comme de la mitraille céleste… Maintenant vous pouvez venir quand vous voudrez, mais avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrai vous donner à exploiter une mine aussi riche de sensations et de renseignements : vous ne trouverez que des atlas, des livres et mon triste verbiage. Mme Berg.[eron] vous boude, moi je vous abomines [sic] »  «  Après un séjour à Saché [en Touraine, chez son ami Jean de Margonne, lequel possédait le charmant château que l’on peut encore voir de nos jours] de juin à octobre 1832, l’homme de lettres ne retrouvera pas « le bon Périolas » à Saint-Cyr : ce dernier a été nommé chef d’escadron à Metz au 2ème régiment d’artillerie ; il quitte donc l’École vers septembre 1832.  Dans toutes sa correspondance, de juillet 1832 à janvier 1833, Balzac évoque « La Bataille », il croit en entendre le ronflement du canon, il est à Wagram, le 6 juillet 1809 !  Ne s’est-il pas s’est engagé auprès des éditeurs Dieulouard et Mame à livrer dans les délais son manuscrit ?  Mais le 10 octobre 1832, il confie à son amie de toujours, Zulma Carraud : « Vous avez gagné ! Il n’y a pas une ligne d’écrite sur la Bataille ».  L’écrivain remboursera en 1833  ses acomptes, mais ce projet le hantera jusqu’à sa mort…  Quant à Périolas après son séjour à Metz, « il tiendra garnison à Bourges en 1835, à Besançon en 1837, à Lyon en 1839 »  écrit M. Bouteron qui ajoute : « Les deux amis ne se verront plus guère, s’écriront peu, mais toujours dans les termes les plus affectueux. En 1838, Périolas envoie aux Jardies [La propriété que Balzac possède à Sèvres près de Paris. Il sera obligé de s’en défaire en 1840, après l’échec du lancement  de sa « Revue Parisienne »] deux barriques de vin de son pays de Tournon, du vin de l’Ermitage, demandées par Balzac ».  La fidèle Zulma Carraud, amie de l’un et de l’autre, continue par sa correspondance entretenue avec ces derniers, à être une intermédiaire improvisée.  Plus tard, en 1844, le grand écrivain dédie son roman « Pierre Grassou » à Louis-Nicolas Périolas, « comme un témoignage de l’affectueuse estime de l’auteur » 

Le militaire continue sa route : devenu officier de la Légion d’honneur en 1837, lieutenant-colonel en 1843, il est nommé en 1845 sous-directeur de l’artillerie au Hâvre. « C’est là que Balzac le revoit en débarquant d’un de ses voyages d’Allemagne ».  Périolas est mis à la retraite en 1845 ; il s’installe alors à Lyon.  Celui qui fut un des inspirateurs militaires d’Honoré de Balzac survivra de neuf années à ce dernier : il s’éteint le 16 mars 1859, âgé de 74 ans.

C.B.

Sources 

Honoré de Balzac : « Correspondance inédite avec le Lieutenant-Colonel Périolas (1832-1845) », Paris, Les Cahiers Balzaciens, 1923. 

Honoré de Balzac : « Correspondance. Textes réunis, classés et annotés par Roger Pierrot », Tome I, Editions Garnier Frères, 1960. 

Honoré de Balzac : « Le Médecin de campagne. Introduction, notes et relevés de variantes par Maurice Allem », Classiques Garnier, 1961. 

Fernand Lotte : « Dictionnaire biographique des personnages fictifs de la Comédie Humaine. Avec un avant-propos de Marcel Bouteron »,

Librairie José Corti, 1952. 

«Une amie de Balzac : Zulma Carraud », par Thierry Bodin sur le site : http://carraud.com/ 

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( 29 novembre, 2018 )

Témoignage d’un aide-de-camp de Napoléon…

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(David-Victor BELLY DE BUSSY, colonel d’artillerie, aide-de-camp de Napoléon. Portrait peint par Germain en 1827.)

David-Victor Belly de Bussy est né le 19 mars 1768 à Beaurieux (Aisne). En 1784, il est aspirant au corps royal d’Artillerie.  Nommé lieutenant en second au régiment de La Fère, le 1er septembre 1785, le même jour que le jeune Bonaparte. Belly de Bussy fut respectivement promu lieutenant le 1er avril 1791 et second capitaine le 6 février 1792.  Démissionnaire le 1er juin 1792, il émigre et sert, de 1793 à 1796, dans un « rassemblement » d’officiers d’artillerie alors réuni à Ostende sous les ordres du colonel de Quiefdeville. Il fit campagne avec ce « rassemblement » en Hollande et dans la baie de Quiberon, puis alla s’établir en Allemagne où, pour vivre, il loua paraît-il, une boutique, et devint un excellent pâtissier dont les affaires prospérèrent vite. Étant parvenu à se faire rayer de la liste des émigrés, Bussy rentra en France en 1802 et se rendit aussitôt auprès de sa vieille mère à Beaurieux. Pris pour guide, le 7 mars 1814, à la bataille de Craonne, il fut remis en activité, nommé colonel d’artillerie et aide de camp de l’Empereur le 11 mars ; c’est en cette qualité qu’il assista aux batailles de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier. A Fontainebleau, avant de quitter la France pour l’île d’Elbe, Napoléon lui fit don de 50.000 francs. Mis en non-activité le 1er juillet 1814, Belly de Bussy, qui avait sollicité un service actif, fut nommé à la Direction d’artillerie de La Fère, le 12 mars 1815.  Quelques jours après, au retour de l’île d’Elbe, il rejoignit l’Empereur à Paris et reçut, le 11 avril 1815, la Direction du parc d’artillerie de la Garde impériale. Le 10 juin suivant, il quitte Paris pour Laon, en qualité d’aide de camp de l’Empereur. Après Waterloo, Bussy s’arrêta à Laon, le 20 juin ; il y tomba malade et se fit transporter à Paris dix jours après. Mis en non-activité le 1er septembre 1815, notre colonel se retira à Beaurieux où, le 31 janvier 1830, il fut admis à la retraite de maréchal de camp (3350,00 francs), par application de l’ordonnance du 27 août 1814, qui prescrivait que les colonels d’artillerie et du génie ayant dix ans de grade, auraient droit à cette retraite. Il mourut le 15 janvier 1848 à Beaurieux.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Commandant Emmanuel MARTIN. 

——————

Le récit qui suit est dû à Pierre Genty de Bussy (1793-1867). Le 22  octobre 1847, ce dernier rendit visite à l’ancien officier de l’Empereur dans sa retraite de Beaurieux. A cette occasion il recueillit son témoignage. Prévenu d’avance qu’on pouvait recueillir de la conversation de M. le colonel de Bussy de précieux renseignements, peut-être même quelques matériaux pour l’Histoire, je m’étais bien promis de le faire parler. Le soir donc, après le dîner, je parviens, sans avoir l’air de le rechercher, à me placer près de lui ; je laisse tomber quelques mots sur l’Empire ; il relève le gant, et voici textuellement ce qu’il me raconte : « Né d’une famille aisée, j’eus le malheur encore enfant de perdre mon père. Resté seul avec ma mère qui n’avait d’autre volonté, d’autre désirs que les miens ; j’entrai à l’École militaire de Brienne, aussitôt que j’eus fait connaître mon goût pour la carrière des armes. Sur le pied d’égalité où nous vivions, j’avais bien des occasions de rencontrer le jeune Bonaparte, je dois dire cependant que je ne les recherchais pas ; il était peu communicatif et rêveur. Un jour entre nous une querelle s’élève, le sujet en était futile, nous nous rendons sur le terrain, et au moment où on nous sépare, nous étions encore heureusement tous deux sains et saufs. Mes études finies, on m’envoie dans le régiment d’artillerie de La Fère, dont faisait aussi partie le futur empereur. Il était écrit qu’au commencement, au  milieu et aux extrémités de notre vie,  nous devions ne pas nous perdre de vue malgré la médiocrité de ma position, malgré son étourdissante fortune. 

A peine devenu capitaine, j’apprends que ma mère, ne pouvant plus supporter mon absence, me redemande à grands cris. Devant cette prière, sur moi toujours si puissante, je n’hésite pas à sacrifier mon avenir. Je donne ma démission.  Redevenu simple citoyen, ma vie a été celle de tout le monde : je n’ai rien à vous en dire ; concentré dans les affections de la famille, dans le respect de celle à qui je devais le jour, je refusai tout établissement pour rester près d’elle. Ma mère était et a toujours été tout pour moi. Les moments que je passais hors du logis étaient exclusivement réservé à la chasse. J’avais si souvent battus les environs de Beaurieux, tous les repaires du gibier, que j’avais acquis, sous ce rapport, une réputation colossale.  Les désastres de 1812 amenèrent ceux de 1813, et ceux de 1814, l’invasion. Je n’ai point à rappeler nos héroïques et derniers efforts ; vous les connaissez. Comme tout ce qui porte un cœur français, je déplorais l’humiliation du pays et j’admirais sa résistance. L’ennemi avait envahi une grande partie du nord de la France et notre malheureuse Champagne était couverte de ses bataillons. L’Empereur manœuvrait à six lieues de nous, lors qu’un matin, vers les quatre heures, je vois arriver chez moi, suivi de deux dragons, un de ses officiers d’ordonnance qui m’apporte l’ordre de me rendre sur-le-champ au grand quartier-général de l’armée, alors établi dans un village voisin de Craonne.- Mais vous avez donc trouvé les abords libres, dis-je à l’officier.- Sans doute, puisque nous sommes ici.- Je ne vous demande que deux minutes pour m’habiller, et nous partons.- Soit mais dépêchons-nous. 

On me selle à la hâte un cheval et nous voilà en route. Chemin faisant, je demande à mon compagnon s’il connaît le motif pour lequel l’Empereur m’appelle. Il me répond qu’embarrassé sur le choix des points par lesquels  il se propose d’attaquer la formidable position de Craonne, Napoléon, à défaut d’indications fournies par les cartes qu’il a sous les yeux, a voulu qu’on le mit en rapport avec un homme du pays, de préférence un ancien militaire, parfaitement au courant des localités, et que je lui ai été signalé comme le seul qui pût lever ses incertitudes. Après une course rapide, nous entrons à sept heures dans la petite chambre de l’Empereur ; c’était celle du curé du village. Il me semble le voir encore, réveillé depuis un moment ; il était en caleçon de tricot, sa tête était couverte d »un foulard jaune, et tout autour de lui étaient de nombreuses cartes déployées t pointées. On l’annonce.- Ah ! C’est vous Bussy. Êtes-vous toujours mauvaises tête. – Sire, j’ai vingt-cinq ans de plus qu’alors et il y a longtemps que cette effervescence est passée.- Eh bien tant mieux.-Et de suite, il m’accable de questions sur la contrée. Avec lui, je le savais, il fallait être laconique et concluant ; je m’explique vite, nettement, et rectifie tout ce qui avait besoin de l’être. Il me fait signe de m’asseoir, marque avec moi sur une carte tous les emplacements qui doivent être occupées par les troupes, et ce travail achevé, je repars avec le général Bertrand pour surveiller tous les mouvements. La bataille fut chaude et la victoire nous resta, quoique chèrement achetée. Mais il jouait là une terrible partie et ses succès n’aboutissaient qu’à reculer de quelques jours le dénouement que déjà tout le monde pouvait prévoir. Quelques instants après cette sanglante mêlée, Napoléon m’envoie chercher et me dit :-Bussy, j’apprécie le grand service que vous venez de me rendre ; plus que jamais j’ai besoin d’hommes comme vous, dès ce moment je vous attache à ma personne, vous êtes colonel et officier de la Légion d’honneur.-Je m’empresse de prévenir ma mère de ce qui m’arrive, de l’informer que deux récompenses si rapidement obtenues ne me laissant et plus d’autre alternative que celle de suivre l’homme à qui j’en étais redevable et que la reconnaissance m’en faisait un devoir sacré ; Elle me comprit et se borna à en gémir tout bas ; mais plus la situation était critique, plus elle m’engageait. 

Les dernières péripéties du drame de 1814 me conduisirent à Fontainebleau. J’y fus témoin des convulsions qui précédèrent la renonciation de l’Empereur au plus beau trône du monde, et j’étais de service quand on la lui arracha. Je couchais même en travers de sa porte dans la fameuse nuit de la tentative d’empoisonnement. On dut passer nécessairement par-dessus mon lit, mais je dormais si profondément que je n’entendis absolument rien. 

Le jour du départ pour l’île d’Elbe arrêté, l’Empereur me demande s’il me convient de partager son exil. Je le priai de m’en donner l’ordre par écrit, afin que ma vieille mère pût en prendre lecture et qu’elle sût à quel irrésistible ascendant j’avais cédé. J’étais sûr autrement de la faire mourir de chagrin. Je ne pensai  qu’à elle et à mon infortuné maître. Celui-ci s’y refusa, mais en nous séparant, il me répéta plusieurs fois qu’il comptait sur mon dévouement et certes, il avait raison de ne pas en douter, car j’étais à lui presque autant qu’à ma mère.  J’assistai à l’immortelle scène des adieux de Napoléon à sa Garde, la plus importante de toutes celles des temps modernes et, l’âme brisée, je revins à Beaurieux. Le 21 mars 1815, un des premiers je me trouvai à côté du héros de l’île d’Elbe ; son retour, quelque prodigieux qu’il eût été, m’avait peut-être moins surpris qu’un autre ; ceux qui l’avaient approché étaient habitués aux miracles. Dès qu’il m’aperçut, il me tendit la main.- J’étais sûr de  vous revoir, me dit-il, et j’en suis heureux.  A quelques jours de là, il était triste et préoccupé, une nouvelle coalition de l’Europe s’apprêtait à fondre sur nous, et le dernier mot de la Sainte-alliance était une nouvelle invasion. Il travaillait jour et nuit à réorganiser son armée, à en accroître l’effectif, et il la voyait pleine d’enthousiasme à sa voix, mais Berthier lui manquait. Bien traité par les bourbons, son caractère faible et irrésolu l’avait porté à attendre les événements chez le roi de Bavière. Les inquiétudes de Napoléon ne m’avaient point échappé. Un jour que j’étais de service et qu’il causait avec moi, je hasarde une question, il me confie ses embarras, et je prononce timidement le nom du maréchal Soult.-Vous avez raison, me dit-il, en me frappant sur l’épaule, il n’y a pas que lui.-Déjà, il était décidé. Et cependant, combien n’ai-je pas regretté ce choix fatal, combien ne me le suis-je pas reproché ? Propre à toute autre chose, le maréchal ne l’était nullement à cette difficile mission, non qu’elle exigeât plus de capacité qu’il n’en avait réalité, mais parce qu’elle demandait une habitude, une sorte de vocation spéciale. Berthier aurait plutôt envoyé cent officiers à Grouchy en une heure que de renoncer à le voir entrer en ligne, quand il devait être d’un si grand poids dans la balance. Le maréchal Soult ne lui en envoya qu’un seul ; Grouchy ne mesura pas suffisamment l’importance du rôle qui lui était assigné et la bataille de Waterloo fut perdue. A quoi tiennent pourtant les destinées des empires ? » 

M. de Bussy ne quitta pas Napoléon durant cette cruelle journée ; Il m’assurait qu’après une certaine heure l’Empereur avait entièrement cessé de compter sur Grouchy et qu’il voulait mourir au milieu de ses soldats.

Rattaché à cet homme incomparable peu de mois avant ses deux chutes, M. de Bussy l’avait vu naturellement plus expansif qu’il ne l’était précédemment et il ne tarissait pas sur son admiration pour lui. Après le culte de Dieu, le peuple et l’armée de ce temps n’en connaissaient pas d’autre que celui de napoléon, et entre les deux c’était à peine si la famille trouvait sa place.  Dans un de leurs derniers entretiens à Fontainebleau, l’Empereur lui dit : « Oui, ce sont d’abord les Bourbons de la branche aînée qui règneront, mais ils ne garderont pas sceptre ; il glissera de leurs mains. Viendra ensuite le branche d’Orléans, qui, bien qu’un peu plus près des idées de la Révolution que l’autre, ne poussera cependant pas de beaucoup plus profondes racines. Que ne puis-je donner Alexandre à la France ; il a le caractère et la fermeté du souverain avec les grâces du comte d’Artois. Je ne connais pas de chef qui convient mieux à ce pays enthousiaste et mobile… Mais le ciel en a ordonné autrement, il faut respecter ses décrets. » 

Cet article parut dans le « Carnet de la Sabretache » en 1914.  Voir également l’article de Serge DELLOYE consacré à ce personnage dans le « Bulletin de la Société Royale Belge d’Etudes Napoléoniennes », année 2001, n°39, pp. 4-13.

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( 25 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (VI et fin)

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Dernière partie du témoignage de Philippe-René Girault (1775-1851), musicien dans les rangs du 93ème régiment de ligne.

« Le lendemain, j’enjolivai encore mon habitation, en élevant sur le devant un petit berceau, et, de chaque côté, deux bancs de gazon que j’avais soin d’arroser tous les jours, pour les conserver bien verts. Enfin je m’imaginai de creuser un puits, l’eau du Danube étant souvent trouble. Avec ma gamelle, je creusai la terre qui n’était que du gravier, jusqu’à cinq pieds de profondeur, où je trouvai de l’eau très claire. Il fallait alors agrandir le trou et le consolider. Comme personne de mes camarades ne voulait m’aider, je demandai à l’adjudant-major quatre soldats de corvée. Il me les accorda, et, en nous aidant de nos mains et de nos gamelles, nous parvînmes à faire un trou où j’avais de l’eau jusqu’au ventre. Je me procurai alors une barrique vide, il n’en manquait pas dans le camp, et, après l’avoir défoncée aux deux bouts, nous l’enfonçâmes dans le trou, en montant quatre dessus. Puis nous remplîmes le vide autour de la barrique avec de la terre et du gazon, et le lendemain nous avions un puits d’eau très claire où toute la division vint puiser. Mais je payai cher l’imprudence que j’avais faite de rester, trop longtemps, les jambes dans l’eau très froide. Je fus pris de douleurs qui, pendant huit jours, m’empêchèrent de marcher. J’employai ce temps à embellir mon château, et ma baraque, qui avait été la première construite, fut aussi la plus jolie de tout le camp: on venait la voir par curiosité. Le mamelouk de l’Empereur lui-même m’en fit ses compliments.

Lorsque je fus guéri de mes douleurs et que je pus marcher, j’allai faire une tournée dans l’île.  J’y trouvai bien du changement. On travaillait à élever des batteries de tous côtés, et on construisait de nouveaux ponts sur pilotis, où trois voitures pouvaient passer de front. Tous les ponts étaient protégés par des estacades assez fortes pour arrêter toutes les machines incendiaires. Toute l’île était devenue une véritable place forte, défendue par plus de cent pièces de grosse artillerie. Tous les travaux s’exécutaient avec une activité extraordinaire, sous les yeux de l’empereur, qui tous les jours venait s’assurer par lui-même de l’exécution de ses ordres, et surveiller les travaux des Autrichiens qui, eux aussi, élevaient sur la rive gauche des retranchements formidables. On avait établi au milieu des arbres une grande échelle du haut de laquelle on pouvait découvrir toute la plaine. L’empereur y montait souvent pour étudier les travaux de défense des Autrichiens. Un jour qu’il y était monté, un factionnaire qui ne voyait pas l’échelle et qui croyait que c’était un soldat qui était monté dans un arbre, menaça d’abattre d’un coup de fusil l’oiseau trop haut perché. Il ne faisait qu’exécuter sa consigne, et si l’on ne se fut pas empressé de prévenir l’empereur, un grand malheur serait arrivé. Que serions-nous tous devenus, si dans les circonstances où nous étions, l’empereur avait été tué !

On se canonnait de temps en temps de part et d’autre, mais sans se faire beaucoup de mal et seulement pour entraver l’ouvrage des travailleurs. Ayant remarqué que l’on ne tirait jamais sur les ouvriers isolés, l’Empereur prit la capote d’un soldat, et, une pelle sur l’épaule, alla se promener jusque près des avant-postes de l’ennemi pour examiner leurs travaux. Puis il s’en retourna tranquillement, remit la capote au soldat en lui donnant la pièce. L’envie nous étant venue de revoir Vienne et de faire un bon repas, nous nous fîmes donner Une permission pour quatre et nous allâmes passer la journée dans la capitale, Je ne sais si la disette de farine se faisait encore sentir, mais nous fûmes obligés, au restaurant, de nous fâcher pour obtenir du pain en quantité suffisante; il est vrai que les Allemands mangent plus de viande que de pain. Nous trouvâmes la ville un peu plus vivante que la première fois; mais elle n’était pas gaie et cela se conçoit: depuis bientôt deux mois, les Viennois n’étaient plus leurs maîtres, c’étaient les Français qui commandaient chez eux.

En rentrant au camp, nous ramassâmes chacun une botte de paille, pour remplacer les feuilles

sèches qui nous servaient de couchette et qui commençaient à se réduire en poussière. Nous eûmes alors un excellent lit dont malheureusement nous ne pûmes jouir longtemps. On nous annonça que la Garde impériale allait venir nous remplacer, et, quelques jours après, on vint dresser la tente de l’empereur trop près de ma baraque pour que je pusse compter y rester. En effet, le 1er juillet, Napoléon vint s’installer dans l’île avec tout le quartier-général. Il fallut déguerpir. On avait défendu de toucher aux baraques, et j’abandonnai la mienne avec bien du regret. Les maréchaux étaient venus la voir et avaient admiré surtout le puits qui avait été si utile à toute la division. Le grand-maréchal Duroc voulut en goûter l’eau. A défaut de verre de cristal, je.lui en offris dans un gobelet de fer-blanc. Il la trouva fort bonne. Un des maréchaux se mit à plaisanter en regardant ma baraque. — « On se croirait ici au Palais-Royal, dit-il, car voilà le café du Caveau. » Toujours est-il qu’elle excitait bien des convoitises parmi les grosses épaulettes. Ce fut le maréchal Duroc qui s’en empara pour en faire son logement. J’emportai ma paille et ma toile et je transportai mes pénates plus loin. J’eus bientôt creusé un trou et fabriqué avec des branchages et ma toile une nouvelle baraque. Mais je n’y donnai pas autant de soin qu’à la première, c’était bien inutile ; car tout annonçait que le branle allait commencer. Tous les jours de nouvelles troupes arrivaient dans l’île. Il y en avait de toutes les couleurs, des Bavarois, des Wurtembergeois, des Hessois, des Saxons. Ma nouvelle baraque étant située sur la route qui joignait les deux ponts, je vis défiler tout cela. Je vis passer mon ancien régiment où je retrouvai quatre de mes anciens camarades. Je les arrêtai pour leur faire boire un coup. J’avais un de mes amis qui était garde-magasin des liquides, et grâce à lui j’avais toujours ma gourde pleine. J’allai le trouver, et, comme c’était lui-même un ancien musicien, il me donna, pour traiter mes collègues, un grand baquet qui contenait au moins quarante bouteilles de vin. Mais ça ne dura pas longtemps. Un invité en invitait un autre, et, comme j’étais assez connu tant dans la Grande Armée que dans l’Armée d’Italie, la société fut bientôt nombreuse, et l’on ne se sépara que lorsqu’il n’y eut plus de vin. Chacun alla alors rejoindre son corps. Dans la nuit du 4 au 5 juillet, vers dix heures du soir, notre, division reçut ordre de prendre les armes. On rassembla tous les voltigeurs et les grenadiers de la division, on les fit monter sur des barques et ils abordèrent l’autre rive sans obstacles. Mais à peine étaient-ils débarqués, que toutes les batteries françaises et autrichiennes ouvraient leur feu: la terre en tremblait sur plus d’une lieue de circonférence. Bientôt la petite ville d’Enzersdorf, sur les bords du Danube, fut tout en feu, et lorsque le clocher brûla, on y voyait dans l’île comme en plein midi. Sous la protection de nos canons, trois ponts d’une seule pièce, qui étaient tout préparés, furent jetés d’une rive à l’autre, une demi-lieue au-dessous de l’endroit où s’était effectué le premier passage, endroit où les Autrichiens avaient accumulé tous leurs moyens de défense. Toute l’armée se précipita alors sur les ponts, et au lever du jour elle était tout entière rangée en bataille au-delà des retranchements des Autrichiens, qui furent obligés de les abandonner pour battre en retraite sur Wagram. Par ordre de leurs chefs, la plupart des musiciens devaient rester dans l’île jusqu’à ce que le passage fût complètement terminé. J’assistai donc au défilé de toutes les troupes. Je n’en avais jamais tant vu. Toute la Garde impériale était là en grande tenue, comme pour la parade. Le défilé de l’artillerie semblait interminable. Cependant Napoléon, avait fait distribuer deux pièces de canon dans chaque régiment d’infanterie, et, pendant notre séjour dans l’île, on avait exercé une compagnie à la manœuvre du canon. Je vis bien défiler devant moi au moins cinq cents pièces d’artillerie.

Le lendemain, 6 juillet, au lever du soleil, nous entendîmes gronder le canon. C’était la bataille de Wagram qui commençait. Sur les neuf heures, nous allions nous mettre en route pour rejoindre notre régiment, lorsque nous vîmes déboucher des ponts une masse de fuyards criant: « En retraite, en retraite. » Ce fut alors une panique générale dans toute l’île Lobau. Les cantiniers, les musiciens, les infirmiers, toute la foule des non-combattants, le parc des bœufs, les vivres, l’ambulance, tout cela se mit à courir en désordre du côté des ponts de la rive droite. On se rappelait la première retraite et l’on ne se souciait pas d’être de nouveau renfermé dans l’île. Pour moi, je n’étais pas trop effrayé; car, entendant gronder le canon à deux ou trois lieues de nous, il me paraissait improbable que l’armée fût en retraite. J’essayais, mais inutilement, de rassurer les fuyards, lorsque je vis un général, arrivant au galop, écumant de colère, criant à la foule de s’arrêter, mais n’y pouvant parvenir. Il arriva cependant à temps pour arrêter le parc d’artillerie, qui était tout attelé et prêt à se mettre en retraite. Mais il avait beau prodiguer les coups de plats de sabre, il ne pouvait arrêter les fuyards. Un hasard fit plus que lui. Un caisson énorme de vivres versa à l’entrée du retranchement qui formait la tête du pont. On ne pouvait plus passer qu’en franchissant les palissades, ce qui n’était pas commode. Plusieurs qui l’essayèrent furent blessés. Le général profita de ce moment pour mettre fin à cette fuite insensée. Il rallia quelques cavaliers, et, à leur tête et à l’aide de coups de plats de sabre, il parvint à faire reprendre à chacun son poste. Il était temps, car la panique eût pu gagner l’armée et Dieu sait ce qui aurait pu en résulter. Un seul de mes camarades était resté avec moi. Nous retournâmes à notre baraque. A côté était la baraque d’un cantinier qui avait été un des premiers à se sauver. Il avait laissé sa marmite au feu et une casserole pleine de fricot. Ne sachant s’il reviendrait, nous nous emparâmes de sa cuisine, et achevant de faire cuire la viande, nous fîmes un excellent souper. Nous venions de finir, lorsque nous vîmes arriver la cantinière. Elle se précipita dans sa baraque comme une folle. Elle y avait oublié sa bourse, qui était fort dodue, et comme elle la retrouvait intacte, elle ne se connaissait plus de joie. Au lieu de nous faire des reproches d’avoir mangé ses provisions, elle nous remercia d’avoir ainsi gardé sa baraque et par conséquent sa bourse. Son mari arriva un moment après avec sa voiture. Elle en tira plusieurs bouteilles de vin qu’elle nous offrit. Elle nous aurait donné, je crois, toute sa marchandise, tant elle était contente d’avoir retrouvé son argent.

Tous nos confrères ayant regagné le camp, nous nous mîmes en route pour rejoindre notre division. Nous la trouvâmes au repos. Elle avait tellement donné la veille et toute la matinée, que les soldats étaient harassés. La bataille était alors dans toute sa force. On ne distinguait plus les coups de canon, c’était un roulement continuel produit par les détonations d’un millier de pièces. Le sol en tremblait et c’était à en devenir sourd. L’instant décisif approchait. Notre division fut lancée en avant. Les Autrichiens lâchaient pied sur toute la ligne, et bientôt ils se mettaient en pleine retraite. Nos soldats les poursuivirent la baïonnette dans les reins pendant trois lieues, faisant quantité de prisonniers. Mais la fatigue arrêta la poursuite et toute l’armée, qui avait combattu presque sans interruption pendant plus de quarante heures, reçut l’ordre de coucher sur le champ de bataille de Wagram. Dès le lendemain matin, la poursuite recommença, mais sans engagement sérieux. Nous côtoyâmes d’abord le Danube jusqu’à Stockerau. Puis on nous dirigea sur Hollabrun, où nous restâmes un jour, et enfin sur Znaïm, où les Autrichiens avaient fait volte face et faisaient mine de vouloir de nouveau livrer bataille. Nous avions entendu le matin gronder le canon, et, lorsque nous rencontrâmes tournant le dos à l’ennemi un régiment de lanciers de la Garde, nous crûmes d’abord que l’on battait en retraite. Mais le trompette-major, près duquel je m’étais rendu, m’annonça qu’un armistice venait d’être signé (11 juillet 1809) et que toute la Garde s’en retournait à Vienne. La nouvelle fut confirmée un moment après par un général. On fit faire halte à la division, et toutes les gourdes se vidèrent pour célébrer la bonne nouvelle. Nous vîmes bientôt défiler tous les corps d’armée qui se rendaient dans leurs cantonnements. L’Empereur traversa notre division se rendant à Vienne, et nous le vîmes rire pour la seconde fois de toute la campagne: on se rappelle que, pour la première fois, c’était sur une plaisanterie de moi, que j’avais lancée sans me douter qu’il l’entendrait. Notre corps d’armée reçut l’ordre d’aller camper sur les frontières de Bohême, la division Molitor à Jaspitz et nous à Budwitz, où nous arrivâmes le 14 juillet. Nous y restâmes jusqu’au 12 octobre. C’était un très pauvre pays, les habitants étaient dans la dernière misère, et, loin de trouver chez eux des vivres, c’était nous au contraire qui pourvoyions à leur subsistance en retour des petits services qu’ils pouvaient nous rendre. Nous étions réduits au strict ordinaire, aux vivres de campagne, et, même pour de l’argent, on ne pouvait rien se procurer. Pendant notre séjour dans ce triste pays, nous perdîmes notre général de division, qui fut enterré avec toute la pompe due à son rang. La neige ayant commencé à tomber, on fit lever le camp et on nous envoya sur les derrières de l’armée, dans un mauvais village, où nous étions cependant un peu mieux que d’où nous sortions. Mais nous n’y restâmes que quatre jours. Il nous fallut aller remplacer, à Jaspitz, la division Molitor qui y cantonnait depuis plus de deux mois. On ne pouvait être plus mal. Heureusement nous n’y restâmes pas longtemps. On nous envoya à Sigard, très beau village, fort riche, qui n’avait pas éprouvé les misères de la guerre. Nous y restâmes fort heureux jusqu’au 16 décembre, bien logés, bien nourris. bien vus des hommes auxquels nous payions à boire, et encore mieux des femmes que nous faisions danser. »

FIN.

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( 25 novembre, 2018 )

Retour sur la bataille de Waterloo. Notes de Jean de Sismondi (1773-1842)

sismondi« L’Empereur savait très bien ce qu’il cherchait à dissimuler, que l’Europe entière se mettait en mouvement pour écraser la France, et que celle-ci n’avait point de forces suffisantes pour faire une longue guerre défensive. S’il avait attendu l’attaque du Nord derrière les forteresses de Flandres et fait une guerre de chicane, il aurait résisté sur ce point, mais toutes les autres frontières auraient été envahies. Paris aurait été pris; et sa situation n’en aurait pas été moins désespérée, sans qu’il y eût eu pour lui une bonne chance. Il crut plus convenable d’essayer de détruire entièrement les armées anglaises et prussiennes et d’obtenir de tels résultats qu’il déliât la coalition, qu’il intimidât les autres puissances, et fît une bonne paix. II livra la première bataille de Fleurus, qui fut gagnée, mais avec une perte très considérable, et point de résultats; il aurait pu gagner à Soignes une victoire semblable, en réunissant toutes ses forces, mais deux ou trois victoires de cette nature complétaient sa ruine, sa belle armée se serait fondue, et il n’aurait plus eu ensuite moyen de s’opposer aux autres oppressions. Il crut devoir donner davantage au hasard, mais s’assurer aussi que si les Anglais étaient défaits leur déroute était complète. Il donna au maréchal de Grouchy un corps très considérable pour observer les Prussiens et les écarter, et en même temps pour percer sur Bruxelles par Wavre, et y arriver avant lui. Si en effet les Anglais avaient été battus, cette position du maréchal Grouchy complétait leur déroute, les résultats auraient pu être immenses, la totalité de l’armée aurait été détruite ou faite prisonnière. Aussi n’était-il point vrai qu’il attendît le maréchal Grouchy au lieu même de la bataille, ni qu’il n’ait pas voulu croire l’approche de Bülow dont M. de Flahaut l’avait averti, d’après une lettre interceptée, encore qu’il fit semblant de n’y donner aucune attention il suivait son projet, et il se résignait à en courir les chances. Quant aux autres objections qu’on a faites sur la disposition de la bataille, elles auraient été louées s’il avait réussi. Une partie de son armée se promena l’arme au bras devant les positions anglaises, et ne prit jamais part au combat; mais il attaquait, avec un nombre fort inférieur, une position formidable il fallait faire illusion à l’ennemi sur la position de son armée, occuper un front égal au sien, pour ne pas se laisser déborder et montrer dans plusieurs endroits des masses qui fissent croire à l’existence d’une forte arrière-garde, en sorte que les ennemis ne sortissent nulle part de leurs positions. Trente mille hommes qui faisaient derrière l’armée des marches et des contremarches, faisaient aux yeux de Wellington plus d’effet que deux fois ce nombre agissant; celui-ci assure en effet dans ses rapports que l’armée française était double de la sienne, tandis qu’elle était inférieure de près de moitié. Pendant ce temps-là on ne combattait qu’en un seul point, au centre, que Napoléon espérait emporter. Il profitait de l’impétuosité française pour y faire faire des charges successives par des corps souvent peu nombreux, mais c’est par ces charges successives mêmes que la plupart des batailles sont gagnées, que celle-là fut sur le point de l’être. Ce fut au contraire le mouvement de toute la cavalerie, lorsque l’ordre n’avait été donné qu’à un seul corps de se mettre en mouvement, qui tourna le plus toutes les chances contre les Français. Jusqu’à cinq heures et demie l’avantage paraissait cependant encore être pour eux, et beaucoup de fuyards de l’armée anglaise avaient répandu la terreur et à Gandet à Bruxelles, mais à cette heure le corps de Bülow commença à déboucher sur la droite de l’armée, et son feu à se croiser avec celui des Anglais, dans la position même qu’occupait  l’empereur. Alors Napoléon aurait encore été à temps de se retirer, de renoncer au gain de la bataille, mais d’éviter une défaite. Le lendemain le maréchal de Grouchy serait entré dans Bruxelles, et Wellington aurait été obligé d’abandonner sa position, mais en se retirant en bon ordre. Napoléon jugea cependant que cet avantage même serait ruineux pour lui. Entre les deux batailles il aurait perdu 30,000 de ses meilleures troupes, il en aurait tué autant à l’ennemi; il aurait pris Bruxelles, mais il n’aurait pu la quitter après cet avantage, pour faire face à l’armée du pays de Liège, ou secourir celle du Rhin; il n’aurait point obtenu la paix, et il n’avait.pas de moyen à la longue pour remplacer les hommes qu’il avait perdus. La partie était devenue beaucoup plus mauvaise; cependant il n’en persista pas moins à vouloir jouer son va-tout, puisque c’était la seule chance de la gagner. Il chercha à faire prendre le change sur l’attaque de Bülow, en répandant le bruit que Grouchy arrivait derrière lui, il fit une dernière charge désespérée avec sa garde, charge dont le but fut jugé insensé par quelques-uns, puisque si elle avait réussi il n’en aurait pas moins eu Bülow sur ses derrières; cependant il ne pouvait savoir quelles chances heureuses se seraient présentées; si les positions de Wellington avaient été forcées, l’armée anglaise aurait peut-être été jetée dans une complète déroute la nuit survenait, Bülow aurait hésité à se porter en avant, il aurait cru lui-même peut-être à l’approche de Grouchy, et la grande victoire était possible jusqu’au dernier moment, quoiqu’elle ne fût plus probable. L’effroyable perte que fit la garde dans cette dernière charge, le nombre de blessés qu’on vit s’en séparer et qu’on prit d’abord pour des fuyards, et la fuite de quelques bataillons décidèrent de la déroute; elle fut d’autant plus complète que la position était devenue plus critique avant qu’elle commençât. Dès que la fuite eut commencé, tout était perdu. Bonaparte savait très bien qu’il avait  joué son va-tout. Il n’avait plus rien à attendre; il n’avait pas pu se faire tuer dans la bataille, il ne voulut pas l’être dans la déroute. Il avait cru impossible de faire la guerre de chicane et de position avant la bataille, il était bien plus impossible de la faire après. Il ne restait d’autre parti à prendre que celui de traiter aux conditions les moins désastreuses possibles. Il revint à Paris pour en donner les moyens. Il discuta avec ses conseillers les résultats que pourrait avoir son abdication dont il ne parut point éloigné dès les premiers mots qu’on lui adressa. Il se faisait encore illusion sur sa popularité, il ne croyait point non plus à cette haine si acharnée que les rois manifestent contre lui; il se figurait qu’il lui serait encore possible de vivre en simple particulier à la Malmaison, ou de se retirer en liberté dans quelqu’autre partie du monde; mais au moment où il quitta l’armée, il était déterminé à renoncer à une guerre dont il ne pouvait plus attendre d’heureux résultats. Il se sacrifiait lui-même sans hésiter, comme il avait déjà fait l’année précédente, parce qu’il regardait une Vendée, une guerre civile dans les provinces, une lutte prolongée contre toute l’Europe, comme une calamité pour la France, qu’il ne voulait pas attirer sur elle pour sa seule cause.

(« Notes de Sismondi sur l’Empire et les Cent-Jours » in « Revue historique », Janvier-avril 1879, pp.376-379).  Propos recueillis le 20 juillet 1815 auprès d’Alexandre de Girardin.

 

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( 20 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (V)

1809 5

Suite du témoignage de Philippe-René Girault (1775-1851), musicien dans les rangs du 93ème  régiment de ligne.

« Cependant la bataille avait recommencé sur la rive gauche, et le canon grondait avec plus de furie encore que la veille. Mais nous ne pouvions plus nous faire illusion sur l’issue du combat. Nous savions que Napoléon ne pouvait plus recevoir aucun secours: un corps d’armée tout entier était resté sur la rive droite ainsi que le grand parc qui contenait toutes les réserves de munitions. Nous nous attendions donc à être faits prisonniers ou à être obligés de nous jeter dans le Danube. Pour moi, qui ne savais pas nager, je me faisais difficilement à cette dernière alternative. C’est dans ces idées fort peu gaies que la faim se fit sentir. Je n’avais pas mangé depuis bientôt vingt-quatre heures, et l’eau que j’avais bue n’avait fait que m’affaiblir. Personne de nous n’avait un morceau de pain. Moi j’avais encore dans mon petit sac deux biscuits que je gardais précieusement depuis deux mois. Il fallut en sacrifier un. J’en distribuai un morceau à chacun de mes camarades, mais bien en cachette; car si les malheureux blessés m’avaient vu, ils m’auraient assailli de leurs demandes, et il m’aurait été bien cruel d’entendre leurs supplications sans pouvoir y satisfaire. Toutes nos préoccupations se portèrent sur les moyens d’atteindre le pont et de nous tirer le plus tôt possible de la bagarre. Je résolus de tenter l’aventure en suivant le même chemin que j’avais pris la nuit pour aller parler au général. Mais la crue du Danube avait augmenté, et, pour arriver par là au pont, il aurait fallu me mettre à l’eau jusqu’au cou. Un certain nombre de blessés avaient déjà été entraînés par le courant, je ne me souciais pas de suivre leur sort. J’essayai de prendre un chemin plus direct en enjambant de blessé en blessé. J’avais déjà fait un bout de chemin et je me trouvais parmi la foule, lorsqu’il vint une poussée qui me renversa sur un pauvre blessé qui avait la jambe cassée. A peine relevé, je fus jeté sur un autre. Les plaintes déchirantes des pauvres malheureux qu’on foulait ainsi aux pieds me firent tant de peine, que je renonçai à continuer l’aventure et que je retournai près de mes camarades. Je remontai en observation sur un petit monticule et j’aperçus de l’autre côté du pont une barque qui passait des militaires. Je me dirigeai de ce côté, et après avoir failli plusieurs fois être étouffé dans la foule, je parvins à peu de distance de la barque. Mais je m’aperçus qu’elle ne passait que des officiers ayant des jambes ou des bras cassés.

Sur ces entrefaites, l’Empereur arriva pour s’assurer par lui-même si l’on pouvait rétablir les communications entre la rive droite et la rive gauche. Sa présence ramena un peu d’ordre dans la cohue qui se pressait toujours sur le chemin du pont. Des chasseurs et des grenadiers à cheval de la Garde en gardaient les abords. Je remarquai que leurs chevaux n’avaient de l’eau que jusqu’au ventre. J’entrai dans l’eau et je me faufilai tout doucement entre les chevaux; puis, arrivé près du pont, je mets ma main sur la croupe d’un cheval et je saute sur le pont. Je passe devant trois ou quatre habits brodés, que je salue très humblement, et qui me laissent passer sans dire mot.

 Ce n’était pas sans tribulations de toute espèce que j’avais pu enfin aborder dans l’île Lobau.

Arrivé à l’autre bout du pont, et bien content, je fis signe à mes camarades qui attendaient le résultat de ma tentative, pour suivre le même chemin. Nous ne tardâmes pas à être réunis et nous nous mîmes en route pour gagner l’autre pont. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque étant arrivés, nous vîmes que le pont n’était pas encore rétabli. Comme aux abords de l’autre pont, mais dans un espace moins resserré, il y avait là une grande quantité de blessés et de mourants, couchés par terre, sans soins d’aucune sorte, et attendant qu’on les transportât sur la rive droite. Nous trouvâmes là beaucoup de soldats de notre régiment qui avait été fortement éprouvé. Ils nous demandèrent comment cela allait de l’autre côté. Pour ne pas les attrister, nous leur disions que tout allait bien. En attendant que le pont fût réparé, j’allai faire ma découverte dans l’île. J’y trouvai l’Empereur qui avait l’air fort ennuyé et qui allait souvent voir si le pont était terminé. C’était aussi l’objet de mes préoccupations ; car j’avais le pressentiment que nous ne sortirions pas de sitôt de l’île Lobau, et ce qui me tranquillisait peu, c’est que l’on racontait que, dans la guerre avec les Turcs, les Autrichiens avaient fait mourir de faim, dans cette île, toute une armée turque. Lorsqu’il n’y eut plus que deux barques à placer, et que l’on fut sûr que le pont allait s’achever, nous prîmes deux blessés de notre régiment, qui avaient la jambe cassée, et nous les approchâmes le plus que nous pûmes du pont, mais nous en étions encore assez éloignés; car il y en avait des quantités arrivés avant nous et qui occupaient un espace considérable. Il nous fallut encore attendre une heure pour que le pont fût terminé. A peine était-il ouvert et les premiers blessés engagés sur le pont, qu’une nouvelle catastrophe vint arrêter le passage. Un bateau chargé de pierres, lancé par les Autrichiens des îles qui se trouvent au-dessus de l’île Lobau, vint par un fort courant heurter notre pont qui sur le coup fut emporté. Aux cris de sauve-qui-peut, le pont qui était alors encombré de blessés, donna le spectacle le plus affligeant. Ces malheureux blessés, abandonnés de ceux qui les portaient, jettent des cris déchirants, retrouvent cependant des forces pour échapper au danger. Tel qui, un moment auparavant, n’aurait pu faire un pas, se met à courir pour arriver dans la petite île ou pour retourner dans l’île Lobau. Tous couraient et, chose extraordinaire, tous furent sauvés. Il ne restait plus sur le pont, au moment où il fut emporté, que six pontonniers qui étaient restés pour tâcher d’arrêter la barque de pierres. Ils furent emportes sur les débris du pont; mais le courant les fit échouer sur la rive droite que nous occupions. De sorte que personne ne périt. Mais nous étions bloqués dans l’île, sans vivres et sans espoir d’en avoir d’ici longtemps.

Tout le monde était dans la consternation, depuis l’empereur jusqu’au dernier soldat. On ne se gênait pas pour lancer des épigrammes contre Napoléon et son état-major qui, avertis par une première catastrophe, n’avaient pas su en éviter une seconde. Mais des épigrammes ne pouvaient remplacer la nourriture, et j’avais l’estomac bien vide et le corps bien faible. Il me restait la moitié d’un biscuit. Je e partageai avec mon camarade, ce qui ne fit qu’aiguiser notre appétit, puis j’allai à la découverte. Je trouvai des soldats qui étaient en train de dépecer un superbe cheval de cuirassier. Je me mis de la partie, et, comme j’avais un bon couteau, je parvins à enlever un beau morceau de la cuisse. Je courus montrer à mes camarades ma provision qu’ils auraient prise pour de la viande de bœuf, si j’en avais enlevé la peau. Il s’agissait de la faire cuire; pour cela il fallait un vase quelconque, et nous n’avions rien. On chercha, et l’un de nous apporta une espèce d’arrosoir qu’il avait trouvé sur le sac d’un soldat mort. Nous fîmes du feu, et au bout de deux heures, nous nous mîmes à manger notre viande à moiti cuite et sans sel. Ce n’était pas bon, et j’en mangeai bien à contre cœur, mais la faim fait surmonter bien des dégoûts. Pendant la nuit, toute l’armée qui avait combattu pendant deux jours à Essling, rentra dans l’île. Napoléon, privé de ses réserves et de ses munitions, avait été obligé de donner l’ordre de battre en retraite. Dès le matin, j’allai revoir mon régiment et je trouvai mon colonel qui était éreinté. Il était tombé deux fois de cheval et il ne pouvait plus se tenir debout. Il me dit que son régiment avait beaucoup souffert et que ses deux bataillons avaient beaucoup de blessés. Il m’apprit la mort de plusieurs de mes amis et en particulier de l’adjudant qui avait déjeuné avec moi le premier jour de la bataille d’Essling. On avait trouvé son shako percé d’une balle à la hauteur du front. C’est ce qui avait fait croire à sa mort. Mais il n’était que prisonnier. En portant un ordre, au milieu de la nuit, au second bataillon, il s’était trouvé enveloppé par de la cavalerie autrichienne, et, dans la bagarre, il avait perdu son shako qui, par terre, avait reçu une balle, ce qui avait fait croire à la mort de son propriétaire. Toute l’armée était réunie dans l’île: c’était une fourmilière de soldats, et pour nourrir tout cela pas une miche, rien que de la viande de cheval. Nos malheureux soldats, qui venaient de se battre pendant deux jours de suite, furent obligés, pour ne pas mourir de faim, d’abattre une partie de leurs chevaux de selle et de trait. Quant aux pauvres blessés, la moitié au moins succombèrent faute de secours. On nous avait annoncé que nous allions recevoir des barques de pain, aussi j’étais souvent au bord du Danube pour voir si elles n’arrivaient pas. Sur le tantôt, j’aperçus à travers les arbres un pavillon tricolore qui paraissait s’avancer sur l’eau. J’en avertis un général qui, avec sa longue-vue, distingua que c’était une barque, une barque de pain qui se dirigeait de notre côté. A cette nouvelle ce furent des cris de joie sur toute la rive. Mais il fallut prendre de grandes précautions pour le débarquement car sans cela tout eut été bien vite pillé par la foule des affamés. Cependant en triplant la garde et les factionnaires, on parvint à faire la distribution par régiment. Mais la part de chacun n’était pas lourde. On donnait un pain pour douze hommes. Heureusement que notre camarade, qui alla à la distribution, put se faire donner deux pains pour toute la musique, en affirmant que nous étions tous présents, alors que nous n’étions plus que six. Le pain arriva au moment où nous allions sortir notre morceau de cheval de la marmite. Un soldat nous avait donné du sel à la condition de partager notre repas, le bouillon avait bonne mine et bonne odeur. Nous résolûmes de tremper une soupe. Nous avions toujours notre gamelle, qui nous avait servi à panser les plaies des blessés: elle nous servit de soupière. Cette soupe bien chaude nous réconforta délicieusement et nous permit d’épargner notre pain qu’il fallait ménager; car les distributions étaient rares et les rations bien minimes. Aussi chacun gardait son pain, quand on en avait, comme la prunelle de ses yeux. Celui qui avait l’imprudence de laisser son sac pour aller se promener, était certain de ne plus trouver à son retour le pain qu’il y avait mis. J’ai vu rouer de coups et laisser presque mort un prisonnier autrichien qui avait volé un morceau de pain sur le sac d’un soldat qui dormait. Il était bien excusable cependant, car on n’avait fait aucune distribution aux prisonniers depuis qu’ils étaient dans l’île. J’en vis qui mangeaient de l’herbe et d’autres qui raclaient avec un couteau les os de cheval que nos soldats avaient abandonnés après en avoir ôté la viande.

Je n’avais pas dormi depuis deux ou trois jours, je voulus prendre un peu de sommeil. Je me couchai au pied d’un arbre, ayant mon petit sac pour oreiller, afin de garantir le morceau de pain qui me restait. Au bout d’une demi-heure, je fus réveillé par des coups de fusils, et, voyant beaucoup de soldats courir, je me mis à courir aussi. J’assistai alors à une chasse fort inattendue, une chasse au cerf. Il y avait dans l’île un parc, clos de palissades. Ces palissades ayant été en partie enlevées par les soldats pour faire du feu, une troupe de cerfs s’échappa par une brèche et fit invasion dans le camp. Accueillis à coups de fusils, et poursuivis de toutes parts, ils se jetèrent à l’eau, et c’était vraiment un joli coup d’œil de voir tous ces cerfs, portant majestueusement leurs bois, et nageant comme des canards. Quelques-uns tombèrent sous les coups de nos soldats; mais le plus grand nombre s’échappa sur la rive gauche du Danube. Tout le parc qui appartenait, disait-on, à l’ambassadeur de Russie et qui pour cette raison avait été épargné pendant quelques jours, fut bientôt nettoyé de tout son gibier. Il ne contenait qu’une maison, celle du garde, qui fut occupée par le maréchal Masséna, qui commandait notre corps d’armée.

J’allais souvent me promener aux bords du Danube, pour voir s’il n’arrivait point quelques bateaux de vivres, et aussi pour m’assurer si les travaux du pont avançaient. Il n’était rien resté de l’ancien, et, par tous les moyens, l’ennemi cherchait à en entraver la reconstruction. Il lançait de tous les bras du Danube, au-dessus de l’île Lobau, des engins de toutes sortes, bateaux chargés de pierres, brûlots, radeaux ayant à leur avant des faux tranchantes, pour couper les amarres du pont. Un moulin tout entier fut amené par le courant. Mais instruits par l’expérience, nos pontonniers ne se laissaient plus surprendre. Des marins avaient été postés de distance en distance dans des barques en amont du pont. Ils jetaient des grappins sur tout ce qui descendait le Danube, et venaient l’amarrer le long des rives. Grâce à ces précautions, on put alors travailler tranquillement au pont. Pourquoi n’avait-on pas pris ces précautions quelques jours plus tôt ? C’était bien simple cependant. Nous n’aurions pas été obligés de battre en retraite après une victoire. Nous ne serions pas restés affamés pendant quatre jours et réduits à manger du cheval. Passe encore le premier accident, attribué en partie à la crue des eaux; mais c’était une leçon qui aurait dû faire prévoir et empêcher la seconde débâcle. Une pareille imprévoyance nous montre que les plus grands généraux ne songent pas à tout. Etant sur la rive, j’assistai à une scène assez curieuse. Un valet de pied de l’empereur, monté sur une petite nacelle, vint aborder dans l’île pour y chercher le portefeuille de l’empereur. Celui-ci avait repris sa résidence au château de Schönbrunn. Deux généraux qui se promenaient sur les bords du Danube, voulurent s’emparer de la nacelle, et forcer les bateliers à mettre au large, mais ceux-ci refusèrent, disant qu’ils attendaient le portefeuille de l’Empereur et qu’ils ne partiraient pas sans cela. Sur  ces entrefaites arriva le valet de pied, qui intima l’ordre aux généraux de sortir de la nacelle. Ceux-ci essayèrent de résister, en disant, ce qui était vrai, que la nacelle pouvait facilement porter cinq ou six hommes. Mais ils eurent beau dire, il fallut céder la place au valet ou plutôt à son portefeuille. Nous étions toujours au régime de la viande de cheval. N’ayant plus de sel, un de nos camarades, chargé du pot-bouille, eut l’idée de le remplacer par deux ou trois cartouches : le salpêtre de la poudre devant tenir lieu de sel. Je ne goûtai point ce nouveau genre d’assaisonnement. Le bouillon était comme du cirage, et j’eus beau gratter la viande pour enlever la couche de noir, il me fut impossible de l’avaler. Je fus forcé de manger mon pain sec. En faisant une tournée dans le camp, nous parvînmes à nous procurer presque la moitié d’une cuisse de cheval qui avait une mine charmante, on la mangeait des yeux et avec cela, ce qui était aussi précieux, une bonne poignée de sel. Nous voilà de nouveau à mettre notre arrosoir au feu, avec beaucoup de viande et peu d’eau, pour que ce fut plus vite cuit. Mais il fallut rester plusieurs en faction autour de la marmite, sans quoi elle nous aurait été volée. Sur ces entrefaites, le pont s’achevait. Dès que les communications furent rétablies, nous vîmes arriver nos camarades qui étaient retournés à Vienne avant la débâcle. Ils nous apportaient des vivres, du pain, de l’eau-de-vie. Je n’ai pas besoin de dire avec quelle joie le tout fut reçu. Nous fîmes un bon repas et une bonne goutte d’eau-de-vie nous fit presque oublier nos misères. Des vivres en abondance arrivèrent au camp et l’on fit évacuer les malades, les blessés et tout ce qui ne devait pas rester dans l’île. Tout notre corps d’armée garda ses positions dans l’île Lobau; mais les soldats, quoique les distributions de pain, viande, eau-de-vie et même de vin fussent abondantes, ne voulurent pas s’en contenter. Ils passèrent en grand nombre sur la rive droite, et, allant en maraude, rapportèrent au camp de la volaille, des moutons, des barriques de vin. Ce fut alors une véritable bombance. Aux jours de misère succédaient des jours de joie, et, dans tout le camp, on n’entendait plus que des chants joyeux. Mais la bombance ne fut pas de longue durée. On mit des factionnaires au pont et personne ne put désormais passer qu’avec une permission. Comme je prévoyais bien que nous ferions un long séjour dans l’île Lobau, je me mis en devoir de faire une baraque. Personne ne voulut m’aider, mon camarade lui-même se moquait de moi, disant qu’il était inutile de se donner tant de peine, pour le peu de temps que nous avions à rester. Il se trompait; car nous sommes restés dans l’île quarante-trois jours. Je me procurai, dans les chantiers des travaux du pont, une pelle et une pioche. Je creusai un trou de huit pieds de long, quatre pieds de large et un pied et demi de profondeur. Avec des branchages entrelacés, je fis les murs de mon habitation, et je recouvris la charpente du toit d’un grand drap plié en quatre que j’avais trouvé dans l’ancien bivouac de la cavalerie et qui avait servi à être mi s sur le dos d’un cheval blessé. Je me trouvais ainsi à l’abri de la pluie. Il ne me restait plus qu’à me procurer un lit. Je n’avais point de paille à ma disposition. J’allai ramasser des feuilles sèches et du houblon sauvage et j’en fis un épais tapis sur lequel je m’étendis et fis un bon somme, jusqu’à ce que mon camarade vînt me réveiller pour souper. Lorsqu’il me vit si bien installé, il eut bien regret de ne m’avoir pas aidé; car il craignait que je lui défendisse l’entrée de mon palais. Aussi pour m’amadouer, comme il avait passé la journée à jouer, et que la fortune lui avait été favorable, il alla acheter à une cantinière quelques bouteilles de vin et un beau morceau de fromage. Un autre camarade apporta une bonne goutte, et après avoir arrosé copieusement notre baraque, nous nous y couchâmes tous trois. Il y avait longtemps que nous n’avions si bien reposé et surtout aussi tranquillement. »

A suivre.

 

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( 15 novembre, 2018 )

La bataille de Bautzen vue par Guillaume Peyrusse…

Guillaume PeyrusseLe passage qui suit est extrait de l’excellent témoignage du trésorier Guillaume Peyrusse, dont j’ai réalisé une édition annotée. Ce livre est paru récemment aux Editions AKFG.

« 20 mai. Tout le quartier-général est sur pied de très bonne heure. Les officiers d’état-major se succèdent. Les corps des ducs de Reggio, de Tarente, de Raguse et du général Bertrand font leurs dispositions pour passer la Spree. Une canonnade effroyable retentit autour de Bautzen. Les Russes et les Prussiens se battent avec acharnement ; ils occupent toutes les sommités des montagnes et sillonnent la plaine de leur artillerie. Dans les bouquets de bois qui environnent Bautzen, brillent les éclairs de la fusillade. L’ennemi, après la résistance la plus opiniâtre, est forcé de céder. Pendant toute la bataille, la maison est restée dans une auberge qui se trouve sur la route, au centre d’un très grand mouvement. Les avenues de Bautzen étaient jonchées de cadavres ; nous y sommes arrivés à neuf heures du soir. Vers les onze heures, placé sur un point très élevé à l’entrée de la ville, j’observai les feux de nos bivouacs ; ils figuraient autour de la ville un cercle lumineux. Sur les hauteurs de droite et bien avant dans la plaine, on apercevait les feux de l’ennemi. Le calme de cette nuit contrastait avec le bruit effroyable de toute la journée. 

21 mai.  J’avais couché dans mon fourgon ; aussi je fus sur pied de très bonne heure. A la pointe du jour, je vis Sa Majesté sortir de son quartier. La bataille recommence à cinq heures ; à la vivacité des feux, tout annonce qu’elle sera vive. Toute la Garde Impériale est mise en mouvement. Le feu éclate partout ; la fusillade et les bruits de l’artillerie retentissent sur toute la ligne. Le combat est sanglant ; l’ennemi résiste avec opiniâtreté. Les cent bouches à feu dela Garde vomissent la mort; nous triomphons de tous les obstacles. 

Le Maréchal Ney, qui,depuis Dresde, manœuvrait sur notre extrême gauche, entre en ligne. C’est un canon qu’on entend dans le lointain. L’ennemi s’ébranle et précipite sa retraite vers Wurschen. On le suit ; mais Sa Majesté s’arrête dans une auberge qui se trouve en arrière du village. La joie brille sur tous les visages. 

La bataille de Bautzen est décisive. Je m’établis dans mon fourgon derrière le bataillon de service. L’armée avait fait des pertes cruelles.

La nuit couvre ce vaste champ de carnage et de gloire.  

22 mai. Sa Majesté, voulant reconnaître le dévouement que l’armée vient de lui témoigner dans ces deux journées, a fait mettre à l’ordre de l’armée le décret suivant : «Un monument sera élevé sur le Mont-Cenis ; à l’endroit le plus élevé et le plus apparent, on lira :L’Empereur Napoléon, du champ de bataille de Wurschen, a ordonné l’érection de ce monument comme témoignage de sa reconnaissance envers ses peuples de France et d’Italie.Ce monument transmettra d’âge en âge le souvenir de cette grande époque, où, en trois mois, un million deux cent mille hommes ont couru aux armes pour assurer l’intégrité du territoire de l’Empire Français. » Dans la matinée, on s’occupe du soin des blessés ; plus de vingt mille sont étendus dans la plaine. Tous les services des ambulances sont en mouvement. Les malheureux Saxons réunissent tous leurs efforts et tous les moyens de transport possibles pour le soulagement des blessés. Mais tous les villages sont anéantis et les habitants dispersés. Les moyens manquent sur tous les points, mais l’humanité y supplée. Les convois de blessés sont dirigés sur Dresde. Dès la pointe du jour, nos troupes ont été lancées à la poursuite de l’ennemi, qu’on trouve établi partout où il peut nous disputer le terrain avec quelque avantage. Sa Majesté est à l’avant-garde. On se canonne d’une manière effroyable. Les lanciers rouges de la Garde, les cuirassiers de Latour-Maubourg sont aux prises avec l’ennemi ; l’impétuosité et la valeur française triomphent de tous les soldats, et le village de Reichenbach est enlevé. Dans cette journée, comme dans toutes les autres, placés avec toute la maison de l’Empereur non loin du champ de bataille, j’en attendais l’issue dans une alternative de crainte et d’espérance ; cet état d’immobilité était fatigant. Nous suivons le mouvement de Sa Majesté ; nous traversons Reichenbach ; sur les rampes qui mènent à ce village, et dans le village, l’image de la destruction, du pillage et du carnage est empreinte partout…  

Guillaume PEYRUSSE  »

Un témoignage émanant d'un personnage qui fit partie des collaborateurs de Napoléon.

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( 14 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (IV)

1809 4

Suite du témoignage de Philippe-René Girault (1775-1851), musicien dans les rangs du 93ème  régiment de ligne.

« Le 10 mai 1809, tout notre corps d’armée reçut l’ordre d’aller se poster à deux lieues au-dessous de Vienne, sur les bords du Danube, qu’il s’agissait de franchir. Pour cela il fallait construire trois ponts: un premier pour passer dans une petite île, un second pour aborder dans l’île Lobau, et enfin un troisième pour passer de l’île Lobau sur a rive gauche. J’allai voir travailler aux ponts, et comme j’étais assis sur une pièce e bois, je vis arriver l’Empereur qui se mit fort en colère, parce qu’il ne trouvait pas le premier pont terminé. Il ne restait plus que deux ou trois barques à placer. Il ne s’en alla que lorsque le pont fut terminé, et, comme quelques pièces de bois obstruaient encore le passage, et qu’on ne se pressait pas assez d’obéir à ses ordres pour les enlever, il distribua quelques coups de cravache et tout fut bientôt nettoyé. Le 20, lorsque le pont qui reliait l’île Lobau à la petite île  fut terminé En arrivant au pont, nous vîmes l’empereur qui en examinait les travaux. Mes camarades qui comme moi l’avaient reconnu, se mirent à plaisanter : — « As-tu vu le tondu? — As-tu vu le petit caporal ?» Comme il n’avait pas sa redingote, et que sa toilette paraissait plus soignée que d’habitude, je dis: —« Il s’est mis en toilette pour le grand bal qu’il va donner demain aux Autrichiens. » Comme je prononçais ces paroles, je me sens heurter. C’était l’empereur qui me poussait pour passer devant moi. J’aurais bien voulu avoir mes paroles dans le ventre; mais il ne dit mot et se mit à sourire, ce qui lui arrivait rarement, et nous entrâmes dans l’île Lobau, avec l’Empereur, au milieu de notre musique. Nous traversâmes toute l’île, qui a bien deux lieues d’étendue, et l’on nous posta en bataille derrière un petit bois où nous passâmes la nuit pendant que les voltigeurs et les grenadiers, dont on forma des bataillons, passaient sur des barques le troisième bras du Danube, pour protéger la construction du troisième pont auquel on travaillait avec la plus grande activité. Je m’étais couché près d’un feu qu’avaient allumé les travailleurs et je fis un petit somme. A mon réveil, je me trouvai le plus proche voisin de l’Empereur. Il était assis sur une pièce de bois qui me servait d’oreiller. Très étonné de n’avoir pas été dérangé, mais effarouché d’un pareil voisinage, je ne savais comment me tirer de là. Je fis comme si je n’avais rien vu, je me retournai et feignis de dormir. J’écoutais de toutes mes oreilles ce que l’on pouvait dire, mais je n’entendis rien d’intéressant. On ne s’occupait que de faire diligenter les ouvriers pour la confection du pont. De temps en temps l’Empereur s’appuyait sur ses deux mains et faisait sans doute un petit somme; puis il s’informait si l’ouvrage avançait.

Sur les deux heures du matin, il alla s’assurer par lui-même de l’état des travaux, et il dit aux ouvriers: – « Si dans deux heures le pont est fini, il y a deux cents napoléons pour vous autres. » Sous l’œil du maître, on fit des prodiges. Tout le monde travaillait : officiers, généraux étaient dans l’eau presque jusqu’au cou. A trois heures et demie tout était prêt et à quatre heures du matin (21 mai 1809) nous abordions l’autre rive, l’empereur et tout son état-major à notre tête. En débouchant du pont, nous entrâmes dans une plaine superbe. J’entendis le prince Berthier dire à l’Empereur: — « Voilà une magnifique salle de bal. Nous allons y faire danser les Autrichiens. » Pour cette fois il s’est trompé. Il y a bien eu danse, mais c’est nous qui avons payé les violons. Notre régiment ayant pris position à droite du village d’Essling, j’allai à la découverte pour tâcher de trouver quelque nourriture ; car j’avais mangé mon dernier morceau de pain le matin et il ne devait pas y avoir de distribution avant le soir. Je trouvai un bidon de graisse; puis, comme dans le village il y avait beaucoup d’oies qui avaient été plumées et vidées par les premiers arrivants, je ramassai, parmi les débris, des foies et des cœurs qu’on avait dédaignés et qui furent pour moi les éléments d’un bon fricot où la graisse ne manquait pas. Un de mes confrères avait trouvé de la farine, nous en fîmes une galette que nous fîmes cuire dans la cendre. Notre festin, quoique bien modeste, attira cependant des convives. L’adjudant-major et l’adjudant sous-officier, qui n’avaient rien à se mettre sous la dent, vinrent nous demander de partager notre repas. Nous avions grand’faim, aussi nous n’attendîmes pas que la galette fût cuite; nous la mangeâmes en pâte et en doublant les bouchées de fricot. Nous finissions notre festin, quand le premier coup de canon se fit entendre. L’adjudant-major courut reprendre son poste, et l’adjudant qui était un de mes pays, me fit ses adieux en m’embrassant, disait-il, pour la dernière fois. Il avait le pressentiment qu’il n’en reviendrait pas. Pendant trois mois, on le crut mort, mais il n’était que prisonnier. Moins heureux fut un de mes intimes amis, un sergent-major, qui lui aussi avait des idées noires, et qui nous répétait souvent qu’il ne verrait pas finir la campagne. Un boulet de canon le coupa en deux, quelques minutes après que je lui eusse serré la main. Dès les premiers coups de canon, la plupart de nos confrères s’empressèrent de repasser le Danube. Six de nous seulement restèrent avec l’année, malheureusement pour nous; car si nous les avions suivis nous nous serions épargné bien des misères. Pour nous garantir des boulets, nous nous retirâmes dans le village d’Essling. Au milieu du village, un aide-de-camp vint à moi et me demanda si je n’avais pas vu le maréchal Lannes. Un moment après le prince Berthier arrivait au galop demandant lui aussi après le maréchal. A l’instant, je le vis qui traversait un verger. Je le montrai au prince qui, piquant des deux, alla le rejoindre, et le ramena pour le conduire à l’empereur qui était de l’autre côté du village. C’est la dernière fois que je devais voir le maréchal Lannes qui, le lendemain, eut la cuisse emportée par un boulet et qui mourut quelques jours après à Vienne (31 mai 1809). J’étais monté au grenier d’un bâtiment fort élevé, qui servait de magasin de grains. De là je découvrais tout le champ de bataille. Je pus constater que l’ennemi avait des forces bien plus considérables que les nôtres. Les Autrichiens avaient trois lignes, l’une derrière l’autre, tandis que nous n’en avions qu’une, encore nous ne garnissions pas tout notre terrain. Ils étaient bien cent mille, contre nous trente mille, mais des troupes débouchaient sans cesse du pont du Danube, cela me rassura. J’étais loin de me douter que les renforts, dont nous avions tant besoin, allaient être arrêtés par la rupture des ponts, et que la Grande Armée allait être coupée en deux. Comme les boulets menaçaient de venir me trouver dans mon observatoire, je m’empressai de descendre. Je trouvai en sortant un bataillon qui venait occuper la maison. Il se livra là un terrible combat, qui ne fut pas à notre avantage. Au bout de deux heures, le bataillon fut obligé d’abandonner sa position après avoir fait des pertes considérables. Abandonnant le village, où il faisait trop chaud pour moi, je me dirigeai du côté du quartier-général de l’Empereur, pensant que là je serais moins en danger. Mais je n’y arrivai pas sans baisser souvent la tête, les boulets sifflant de tous côtés. L’Empereur et son état-major étaient dans un petit fond près d’une tuilerie. Un général ou un maréchal, je ne pouvais d’où j’étais distinguer les insignes, était monté dans les bâtiments de la tuilerie, et de là suivait les divers incidents de la bataille. Il en informait l’Empereur qui était au-dessous et qui d’après cela donnait des ordres qu’allaient porter dans toutes les directions, au triple galop, une nuée d’aides de camp. J’aurais bien voulu m’approcher plus près pour entendre ce que disait le patron; mais il ne fallait pas songer à franchir le cercle que formaient autour du quartier-général les chasseurs de la Garde. Un boulet qui vint en ricochant s’enfoncer en terre, presque à mes pieds, me fit abandonner la place et me guérit de ma curiosité. Je m’empressai de me mettre hors de portée du canon en me dirigeant du côté du Danube. Je trouvai là mes camarades qui m’apprirent qu’ils avaient essayé en vain de franchir le pont, qui était exclusivement réservé au passage des blessés. Il y avait en faction, sur le pont, un maréchal et plusieurs généraux qui avaient pour consigne de ne laisser passer aucun soldat valide. Avec de tels factionnaires, il n’y avait pas à parlementer. Toute la rive était encombrée de blessés qui y avaient été déposés en attendant leur passage dans l’île. Tous ces blessés avaient fait sortir de l’armée beaucoup de soldats qui, pour se tirer du danger, se mettaient trois ou quatre à porter un blessé. C’étaient ceux-là surtout qu’on voulait empêcher d’entrer dans l’île, dont ils ne seraient plus sortis. Mais on avait beau leur ordonner de rejoindre leurs corps, ils se faufilaient au milieu de la foule des blessés et augmentaient le désordre qui était à son comble, lorsque la nuit vint. Il n’y avait point de service d’ambulance organisé et l’on n’entendait partout que les cris des blessés appelant au secours. Mes camarades et moi nous nous mîmes en devoir de soulager autant que nous le pouvions les pauvres moribonds. Il y avait là un capitaine de grenadiers qui avait l’épaule emportée par un boulet. C’est par lui que je commençai, quoiqu’il n’y eut pas d’illusion à se faire sur son sort; mais le pauvre malheureux endurait de telles souffrances, que je voulus essayer de le soulager. Je dépouillai de leurs chemises plusieurs morts qui étaient parmi les blessés, et avec mon couteau j’en coupai des bandes. Nous avions une gamelle de fer-blanc dans laquelle nous allâmes chercher de l’eau. Je lui lavai sa plaie, puis je la lui bandai le mieux que je pus. Il se trouva un peu soulagé, mais ce ne pouvait être pour longtemps. Nous pansâmes ainsi, pendant la nuit, une vingtaine de blessés; mais notre plus grand ouvrage fut de donner à boire à ces pauvres malheureux, à qui la soif faisait sortir la langue de la bouche. Nous n’avions d’autre vase que notre gamelle, qui nous servait alternativement à laver leurs plaies et à leur donner à boire de l’eau toute boueuse. On avait amené près de nous un convoi de prisonniers autrichiens. Plusieurs avaient des bidons. Je leur ordonnai d’aller les remplir et de donner à boire à leurs blessés ainsi qu’aux nôtres, car nous ne pouvions pas suffire. Mais je m’aperçus bientôt qu’à la faveur de la nuit, tous les prisonniers valides s’enfuyaient : il n’y avait personne pour les garder. Je résolus d’aller en prévenir un général qui était près du pont; mais le Danube venait de déborder, et pour arriver jusqu’au général, je fus obligé de me mettre à l’eau jusqu’aux genoux. Le général qui était de fort mauvaise humeur, me reçut fort mal. — « Qu’ils aillent au diable, me répondit-il, cela ne me regarde pas », et il me tourna le dos. Je fus bien fâché de m’être mis à l’eau pour obtenir une aussi belle réponse. Je retournai près de mes camarades, et toute la nuit se passa à soigner les blessés, sans qu’aucun de nous ne songeât à dormir. A la pointe du jour, je montai sur une petite éminence, et je ne vis autour de moi qu’un amas de blessés, couchés presque les uns sur les autres, et sur la route une foule de cavaliers et de fantassins qui cherchaient à gagner le pont; mais la route était tellement encombrée que personne ne pouvait plus avancer. La crue du Danube ayant augmenté, les abords du pont étaient devenus impossibles. Il fallait attendre qu’on l’eût rendu de nouveau praticable. Sur ces entrefaites, nous apprîmes que les ponts qui reliaient l’île Lobau à la rive droite avaient été emportés. »

 A suivre.

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