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( 17 juin, 2018 )

Légendes et erreurs [au sujet du séjour de Napoléon au Caillou la veille de la bataille de Waterloo et d’autres faits]

Ferme Caillou

Voici un article intéressant, extrait du Bulletin de la société Belge d’Études Napoléoniennes n°30, de juin 1959. Il n’est pas signé. Il souligne les erreurs commises par deux historiens renommés au sujet de l’emploi du temps de Napoléon, à la Ferme du Caillou, la veille de la bataille de Waterloo. J’ai ajouté à la fin, les références des ouvrages cités par l’auteur.

« Dans le n°5 de notre Bulletin (juin 1952), un article du regretté historien Winand Aerts, le grand spécialiste de Waterloo, faisait justice de quelques légendes nées on ne sait comment, acceptées par des historiens et prenant désormais la place de la vérité. C’est ainsi qu’il démontrait péremptoirement que Napoléon, dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, celle précédent Waterloo, n’avait pas quitté Le Caillou pour faire une reconnaissance du terrain, à pied, avec le grand-maréchal Bertrand et le page Gudin. Cette légende était déjà contredite par les « Souvenirs » du mameluck Ali. A la solide argumentation de Winand Aerts devait se joindre un peu plus tard un témoignage de la première importance : celui du valet de chambre de l’Empereur, Marchand, qui, dans ses « mémoires » (tome I) publiés en 1952, conte en détail la nuit de Napoléon, nuit passée dans son lit et sans sortie.

Dans son remarquable ouvrage, « Les Cent-Jours », Louis Madelin a néanmoins repris la légende, faisant sortir l’Empereur à 2 heures du matin ; l’éminent et regretté académicien a préféré s’en tenir à la relation de l’Empereur, manifestement « arrangée » plus tard à Sainte-Hélène. Mais pourquoi, en publiant son livre en 1954 négligea-t-il le récit sensationnel de Marchand publié deux ans plus tôt ? Or, Louis Madelin, n’ignorait pas les « Mémoires » du valet de chambre puisqu’il les cite quelques pages plus loin. D’ailleurs, il estimait que « peut-être, aurait-il (Napoléon) mieux fait de se reposer ». Justement, Marchand précise que Napoléon, couché peu après son arrivée au Caillou, est resté au lit pendant toute la nuit, ce qui, d’ailleurs, ne devait pas l’empêcher de s’inquiéter du temps en questionnant le valet de chambre, de faire venir Gourgaud pour lui dire d’aller reconnaître le terrain. (Il ne le reconnaît donc pas lui-même). L’Empereur reçoit aussi Drouot, et marchand ajoute : «  Après ce rapport, l’Empereur continua de rester dans son lit… L’Empereur se leva de bonne heure et vit avec plaisir le temps s’éclaircir… Il se promena longuement de long en large dans cette chambre, les mains derrière le dos, il prit des ciseaux, les tourna autour de ses ongles, paraissant bien plus occupé de la bataille qui allait s’engager que de ce détail de toilette ; il s’approchait souvent de la fenêtre et regardait l’état du ciel ; sa barbe faite, il s’habilla et fit demander le général Gourgaud qu’il fit encore écrire sous sa dictée. A 9 heures, l’Empereur demanda son déjeuner. »

Voici donc Louis Madelin en contradiction avec l’un des principaux témoins oculaires, et l’un des plus sérieux. Mais à la suite de son récit, il ajoutera, pour notre surprise, une bien singulière invention. En effet, ayant conté le départ du Caillou de l’Empereur, dans la matinée, afin d’assister au défilé des troupes, Madelin fait ensuite retourner Napoléon au Caillou pour… dormir ! « Ce défilé  terminé, écrit-il, et pendant que les troupes prenaient leurs positions de départ, l’Empereur se jeta sur son lit, priant qu’on ne le réveillât qu’à onze heures. » Ceci est pour le moins inattendu. Consultons la montre, tout d’abord. L’Empereur déjeune vers 9 heures ; après cela il fait étalier les cartes et commente son plan de bataille pour Jérôme, Ney, Reille, etc. Ensuite, il reçoit le fermier Boucquéau. Puis il monte à cheval. Déjeuner, exposé stratégique (et vive discussion avec Soult), entretien avec le fermier, tout cela lui prend bien une heure. Il va à cheval vers Rossomme, il y assiste au défilé des troupes. Trajet, défilé et retour au Caillou lui prennent certainement une autre heure. Il est onze heures ! Et Louis Madelin plaçait lui-même l’Empereur à 11 heures, beaucoup plus loin : à la Belle-Alliance !

Quand a-t-il donc dormi ?

Ce qui ne tient pas devant la montre, ne tient pas plus au raisonnement. Après avoir été si impatient durant toute la nuit, si pressé d’engager le combat, l’Empereur voit enfin ses troupes prendre position et… il va se coucher ! Il se met au lit au moment d’engager la plus décisive des batailles ! On serait curieux de savoir d’après quel document Louis Madelin a pu reprendre pareil conte. On ne le saura jamais, d’ailleurs : ce témoignage n’existe pas. Le mameluck Ali, qui n’en conte pas, lui, et qui ne quitte pas l’Empereur, dit bien clairement : « Quand tous les corps eurent opéré leurs mouvements, il parcourut les rangs où il fut accueilli avec enthousiasme ; après quoi il vint s’établir sur une hauteur en arrière de Rossomme. L’action commença au parc [verger] d’Hougoumont ». Tous les autres témoignages des témoins présents concordent. Tout le monde a vu l’Empereur sur le terrain ; personne n’a vu le dormeur fantôme au Caillou. Avec Ali, il y a Marchand, le fermier Boucquéau et son fils, le secrétaire Fleury de Chaboulon, le commandant Duuring, etc., etc., etc. 

Peut-être dira-t-on que ce sont là des détails secondaires. Il n’y a rien de négligeable dans le comportement de Napoléon pendant cette grande journée ; en outre, faut-il, en matière d’Histoire, faire fi des précisions mineures ? Si un historien-et lequel ! Puisqu’il s’agit de Louis Madelin-donne ces indications c’est aussi qu’il y attache lui-même de l’importance. Dès lors, les erreurs ont, elles aussi, de l’importance.

Encore à ce propos de Waterloo, nous ressentons une certaine surprise en lisant un autre ouvrage, « le Secret de Waterloo » du commandant Henry Lachouque. Cet ouvrage, écrit avec verve, certes, de l’intérêt, quoique l’historien militaire belge M. Henri Bernard, professeur à l’École Royale Militaire, ait pu dire avec raison : « Nous avouons ne pas avoir compris quel était ce Secret ». Pourquoi faut-il trouver dans ce livre où il y a de « bons moments », et dans lequel Louis Madelin prit fréquemment sa documentation, de ces erreurs « mineures » que l’on est en droit déplorer ?

Signalant que, dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, couchèrent à Genappe, en l’Auberge du Roi d’Espagne, le prince Jérôme, le général Reille et ses divisionnaires, le commandant Lachouque ajoute du pittoresque en racontant que de nombreux officiers « se rendent  à l’hôtel du Roi d’Espagne où un bal impromptu est organisé; les dames de la ville accourent l’on dansera fort avant dans la nuit… Pourquoi pas ? » Où le commandant Lachouque a-t-il trouvé cela ? Nous ne le suivrons pas dans ces joyeux quadrilles car il nous faudrait, pour cela, oublier que pendant toute la journée la bataille a fait rage, tout près de là, aux Quatre-Bras, que Genappe est envahie de blessés et de moribonds et que Reille et ses généraux sortent à peine d’un sanglant combat pour marcher, tôt le lendemain, vers une nouvelle bataille. Légendes et erreurs [au sujet du séjour de Napoléon au Caillou la veille de la bataille de Waterloo et d’autres faits] dans JOURS D'EPOPEE Waterloo-300x196Il est bien peu vraisemblable que le prince et ces généraux aient toléré que s’improvise une telle fête en ces circonstances et dans le lieu où ils prenaient enfin un peu de repos. L’atmosphère générale, d’ailleurs (et le commandant Lachouque insiste lui-même là-dessus), était, au contraire bien tragique. La troupe et les officiers étaient éreintés et obsédés par l’idée de trahison. Quant aux dames de la ville, une telle réjouissance devait cadrer fort mal ave c leur état d’esprit cette nuit-là.

Autre détail concernant le duc de Wellington « installé à l’auberge située vis-à-vis de l’église et portant enseigne « A Jean de Nivelles ; Wellington, dans le village de Waterloo, n’a jamais mis les pieds à l’auberge Jean de Nivelles. Son quartier-général était installé en face de l’église dans le relais de poste, auberge connue sous ce nom et tenue pat le veuve Bodenghien, maison qui existe encore aujourd’hui. L’auberge Jean de Nivelles n’était pas située en face de l’église, mais plus loin, sur le même alignement que le relais, au-delà  d’un chemin dont ce dernier formait le coin (aujourd’hui avenue reine Astrid). Cette auberge Jean de Nivelles a disparu depuis longtemps et personne, depuis 1815, n’y a situé le quartier-général de Wellington-sauf le commandant Lachouque. Le commandant Lachouque, en décrivant  la retraite de Napoléon le soir de la bataille, le fait entrer au Caillou où « depuis 5 heures l’attendait le rôti de mouton commandé le matin à Mme Boucquéau ». Ce n’est pas nous qui arrêtons à cette côtelette, c’est notre auteur. Et puisqu’il nous invite à déguster ce détail historico-culinaire, faisons lui remarquer :

1°/ Que la commande n’avait pas été faite le matin à Mme Boucquéau, car celle-ci n’était pas au Caillou à ce moment-là, mais encore à Plancenoit (voir le témoignage de son fils).

2°/ Que la côtelette n’était pas trop grillée. Pas du tout même car le fils en question a noté que la servante du Caillou, Marie Houzeau, envoyée dans l’après-midi pour la chercher, n’en avait pas trouvé.

En plus, le commandant Lachouque, qui cite le témoignage du commandant Duuring chargé de la garde du Caillou, mais a mal lu ce témoignage qui précise bien que Napoléon n’est pas entré au Caillou, mais s’est arrêté quelques instants devant la ferme, sans descendre de cheval, pour entendre son rapport.

Détails… Nous ne tombons d’accord. Mais si on veut nous offrir des détails, qu’on nous autorise à les désirer exacts. Pour le surplus, l’Histoire est une grande fresque faite d’une multitude de touches minuscules. Quant la fantaisie s’empare du peintre qui applique ces touches, il est à craindre que la fresque toute entière ne se ressente de cette fantaisie.

X. »

——–

Les « Souvenirs » du mameluck Ali ont été publiés la première fois en 1926 chez Payot, avec introduction de G. Michaut. Il y a eu une nouvelle édition en 2000, chez Arléa, avec une présentation et des notes de Christophe Bourachot. 

Les « Mémoires » de Louis Marchand ont été publiés en 1952-1955 chez Plon, en 2 volumes.  Il y a eu des rééditions successives chez Tallandier en 1985 (en 2 volumes), chez le même en 1991 (idem) et en 2003 (en un seul volume cette fois rassemblant les 2, toujours chez Tallandier).

L’ouvrage de Louis Madelin qui est concerné est le 16ème (et dernier) de sa grande série publiée chez Hachette et qui porte le titre d’Histoire du Consulat et de l’Empire. Il est paru en 1954.

« Le Secret de Waterloo » du commandant Henry Lachouque a été publié en 1952 chez Amiot-Dumont.

 

( 16 juin, 2018 )

Faux empereurs mais véritables imposteurs !

Les faux napoléon

Voici une étude intéressante que je viens de terminer de lire. Elle est centrée sur le cas de quatre imposteurs s’étant fait passer pour Napoléon entre 1815 et 1823 : Mathieu Félix (fin août/début septembre 1815 dans le département de l’Isère), Jean-Baptiste Ravier (en août 1815 dans l’Ain), Jean Charnay (dans l’Ain durant l’été de 1817) et un certain père Hilarion (dans celui de la Lozère de 1821 jusqu’au début 1823).

Il y eut certainement d’autres cas mais l’étude de Nathalie Pigault possède l’important mérite d’aller jusqu’au bout des choses concernant ces « usurpations historiques ». Elle détaille chaque étape : depuis leurs apparition, passant en revue leur agissement, jusqu’à leur interpellation et leur comparution devant la justice.

Dans les campagnes de la Seconde Restauration, où vivaient des paysans, hommes et femmes sans doute moins instruits que dans les grandes villes et, surtout, possédant une naïveté incroyable, il était facile pour ces « Faux-Napoléon » d’abuser de leur crédulité . Comme le souligne l’auteur, le climat politique régnant à l’époque et le début de l’édification de la Légende napoléonienne y furent pour beaucoup : « Il y avait la légende officielle fabriquée par les Bulletins de la Grande-Armée, les articles du Moniteur  les peintures de Gros et la Colonne Vendôme. Il y eut à son tour une légende populaire née après la disparition de la scène européenne de Napoléon en 1815. »

En effet, pour les gens du peuple comment croire à la disparition d’un être aussi extraordinaire que le grand Empereur ? Déjà en 1814, alors que Napoléon se trouvait en son île d’Elbe, on le signalait çà et là, à la tête d’armées imaginaires, venant reconquérir son trône. Après la déflagration de la défaite de Waterloo, l’Empereur est expédié à Sainte-Hélène; un endroit que bien peu de français  des campagnes savent situer. Mais selon eux, « Il » reviendra, c’est certain !  En mai 1821, Napoléon meurt ; la nouvelle arrive à Paris début juillet. Mais dans les campagnes à quel moment ?Pour beaucoup de Français,  Napoléon n’est pas mort, il va s’échapper de son île et débarquer sur les côtes de France, comme il l’a si bien fait en mars 1815…

Mais revenons à nos imposteurs. On constate, en lisant cette étude, qu’ils ne ne portent pas l’habit militaire et encore moins une tenue se rapprochant de celle de l’Empereur. Leur ressemblance physique avec le grand homme est inexistante même si pour l’un d’entre eux, un témoin bien naïf déclarera reconnaître quelque peu Napoléon. Aucun de ces mystificateurs n’est accompagné d’une escorte, aussi peu importante soit-elle. En véritables manipulateurs, ils exercent leur talent sur une population exclusivement rurale. Il est très probable qu’ils ne purent arriver à leurs fins dans un milieu urbain, dans quelques grandes villes, dans lesquelles les esprits sont plus instruits, plus au fait de l’actualité politique. Le but de ces imposteurs fut essentiellement financier et matériel. Point de conspiration politique de leur part, comme l’a craint un moment la police de Louis XVIII.

Cette étude, qui se lit un peu comme une enquête policière, menée autour de ces quatre faux empereurs nous fait aussi revivre la France d’après Napoléon et son instabilité politique; un contexte particulièrement favorable à l’émergence de ce type d’affaires.

C.B.

Nathalie PIGAULT, « Les Faux-Napoléon », Editions du CNRS. Ouvrage paru en avril 2018, 218 pages,  20.00 €

( 16 juin, 2018 )

Quelques figures d’Empire (II).

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CANLER (Louis), 1797-1865. Très jeune, il suit son père, officier des armées de la République. Enfant de troupe, Canler est nommé tambour  par l’Empereur en personne, en juin 1805. En 1811, il s’engage au 28ème de ligne toujours en tant que tambour. Cinq ans plus tard, comme il l’écrit lui-même dans ses « Mémoires », « je quittai les baguettes pour le fusil. Je venais d’être nommé caporal… » C’est dans les rangs de ce régiment qu’il participera à la campagne de Belgique de 1815. En 1820, il entame une brillante carrière dans la police et deviendra, par ses compétences, chef du Service de Sûreté.

CAULAINCOURT (Général Armand-Augustin, marquis de). Grand-Écuyer de l’Empereur, duc de Vicence, 1773-1827. Entré à l’âge de quatorze ans au Royal-Étranger, sous-lieutenant en 1789, Caulaincourt est nommé capitaine au début de la Révolution. Il grimpe rapidement les échelons. En 1797, il est chef d’escadron. Colonel en 1801, il rencontre la même année Bonaparte ce qui marquera le début d’une nouvelle carrière. En 1802, le Premier Consul le nomme aide-de-camp. Caulaincourt est fait général de brigade en 1803.  Il participe à l’enlèvement du duc d’Enghien en mars 1804, en territoire étranger. Grand-Écuyer de l’Empereur en juin 1804, Caulaincourt est nommé général de division en février 1805. Nommé ambassadeur de France en Russie, en 1807, il s’avère être un diplomate confirmé. Il suit Napoléon en Russie, revient avec lui en France en décembre 1812, au terme d’un voyage mémorable de Smorgoni à Paris. Caulaincourt en profitera pour prendre quotidiennement des notes, à l’insu de l’Empereur. Ces derniers formeront un passage de ces Mémoires qui ne paraîtront qu’en 1933. Il participe aux négociations diplomatiques entourant la campagne de Saxe en 1813. Il est nommé ministre des affaires étrangères en novembre de la même année. En 1814, son rôle est primordial lors de la campagne de France et lors du Congrès de Châtillon. Après Waterloo, Caulaincourt est désigné pour siéger au gouvernement provisoire (du 22 juin 1815 au 9 juillet 1815). Cet homme de qualité, fin diplomate et grand serviteur de l’Empire, s’éteint en 1827.

CHASTENAY (Louise-Marie-Victorine de), 1771-1855. Issue d’une famille royaliste, poursuivie par la Révolution, la jeune Victorine se préoccupe de politique. Elle côtoie Bonaparte, Barras, Fouché et d’autres personnages appelés à prendre une importance. Parfaitement à son aise en fréquentant le monde aristocratique et littéraire, elle rencontre madame de Genlis et madame de Staël. Cultivée, très aux faits des événements, elle laissa des « Mémoires » qui témoignent de son esprit d’observation.

DAUTANCOURT (Général Pierre), 1771-1832. Ayant embrassé la carrière des armes en 1792, comme volontaire dans les rangs du 2ème bataillon de Vervins (Aisne), Dautancourt grimpe rapidement les échelons. En 1800, il est capitaine de cavalerie dans la gendarmerie d’élite, en 1804, chef d’escadron et en 1807 major du 1er régiment de chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale. Nommé général de brigade en 1813, il commande, durant la campagne de France, la 2ème brigade de cavalerie de la Garde. De la campagne de Prusse à celle de France, en passant par la campagne d’Autriche, Dautancourt se bat courageusement. Il est mis en non-activité en septembre 1814, puis reprend du service durant les Cent-Jours en tant que commandant de la Gendarmerie de la Garde Impériale. De nouveau licencié au retour du Roi, en 1815, il sera admis à la retraite comme maréchal-de-camp en 1825 et ne reprendra qu’une brève activité dans les années 1830-1832, occupant les fonctions de commandant de la 1ère subdivision et de la 15ème division militaires.

DURAND (Jean-Baptiste-Alexis), 1794-1853. Originaire de Fontainebleau, d’abord apprenti-menuisier à Paris, il décide d’embrasser la carrière des armes en rejoignant les rangs du 1er régiment des Gardes d’honneur. En 1814, après la première abdication, Durand est à Nantes puis à Bordeaux, cherchant à s’embarquer pour l’Amérique. En mars 1815, avec le retour de Napoléon, il devient sous-lieutenant dans la Garde nationale. Arrêté par les Vendéens insurgés à Saint-Maixent, délivré par la gendarmerie au bout de trois semaines, Durand rejoint l’armée. Au moment de la bataille de Waterloo, il est à Soissons. Après la chute de Napoléon on le retrouve à Bordeaux, puis parcourant le midi de la France, en Suisse et en Italie. Expulsé de Rome à cause de sa pauvreté, Alexis Durand s’installe à Fontainebleau, se marie, et exerce son premier métier de menuisier tout en s’adonnant à sa grande passion de l’écriture.

DURAND (Sophie, née COHONSET).  Épouse du général Durand, elle occupait les fonctions de première dame de l’impératrice. 

FAIN (Agathon-Jean-François, baron), 1778-1837. Lorsque le 27 octobre 1795, le général Bonaparte s’installe à l’hôtel de la première division militaire, rue des Capucines, à Paris, il y trouve un jeune garçon de dix-sept ans, « commis dans les bureaux de la Convention ». C’est Fain. C’est à lui que Bonaparte dicta ses premiers ordres de général en chef.  Par la suite il est chargé de la division des archives à la Secrétairerie d’État aux Tuileries. Par la suite il suivra Maret, secrétaire d’État, tous ses voyages officiels, approchant ainsi le Premier Consul, puis l’Empereur. Début 1806, Fain accède au cabinet de Napoléon en tant que secrétaire-archiviste. Nommé baron en 1809, commandeur de la Légion d’honneur et maître des requêtes au Conseil d’État en 1811, il remplace Méneval en mars 1813, alors secrétaire du Portefeuille. Après la première abdication, Fain se fait plus discret, en se retirant en province, dans sa propriété du Loiret. Après son retour de l’île d’Elbe, Napoléon le réintègre dans ses fonctions. Il suivra l’Empereur à Waterloo.

FÉE (Antoine-Laurent-Apollinaire), 1789-1874.  Nommé pharmacien sous-aide en octobre 1809, il participe à la campagne d’Espagne, à propos de laquelle, il laissera d’intéressants  « Souvenirs ».  En 1815, après avoir été reçu Maître en pharmacie au sein de l’École de pharmacie de Strasbourg, Antoine Fée participe à la campagne de Belgique. En avril de la même année, il est nommé pharmacien aide-major à la 3ème division (général Marcognet) du 1er corps d’armée (général Drouet d’Erlon).

FRANCONIN (Commandant François), 1788-1857. Entré au service en 1807 aux fusiliers-grenadiers, il passe caporal en 1810 au  1er régiment de tirailleurs, puis fourrier au même régiment, en mai 1811. Quelques mois plus tard on le retrouve dans les rangs du 2ème régiment de grenadiers avec ce même grade. En  avril 1813, Franconin est nommé sergent-major au 1er régiment de grenadiers, puis lieutenant en deuxième second en mars 1814.  Passé au fameux Bataillon de l’île d’Elbe (4ème compagnie) en mai de la même année, il est nommé après le retour de Napoléon à Paris lieutenant en premier, sous-adjudant-major.

GIROD DE L’AIN (Général Félix) 1789-1874. En décembre 1805, le jeune Girod de l’Ain entre à l’École militaire de Fontainebleau. A sa sortie, il est nommé sous-lieutenant et affecté à titre provisoire au 9ème régiment d’infanterie légère. Il se bat en Pologne et en Espagne. Il sera nommé en 1810 adjudant-major. Début 1812, il quitte le 9ème léger et devient capitaine aide-de-camp du général Dessaix. L’année suivante nous le retrouvons comme aide-de-camp du général Curial. Il participe à la campagne de 1813 en Allemagne et devient chef de bataillon. Girod de l’Ain est engagé dans la campagne de France avec ce même grade. Durant les Cent-Jours, il suit le général Curial nommé par l’Empereur commandant de la 7ème division militaire. Mis en demi-solde après l’Empire, il est néanmoins réintégré dans l’armée dès 1818.

GOURGAUD (Général Gaspard), 1783-1852. Il entre en 1799 à l’École polytechnique, puis rejoint en 1801 l’école d’artillerie de Châlons comme sous-lieutenant. Affecté comme lieutenant en second en 1802 au 7ème régiment d’artillerie à pied Gourgaud devient au début de l’année suivante adjoint au professeur de fortification de l’École d’artillerie de Metz. Mais quelques mois plus tard, il passe au 6ème régiment d’artillerie à cheval. Gourgaud participera à toutes les campagnes de l’Empire. Il est à Ulm, à Vienne, à Austerlitz. Il combat en Prusse et en Pologne. En 1808 il est nommé capitaine, après avoir reçu l’année suivante la croix de la Légion d’honneur. Il se bat en Autriche dans les rangs de son 6ème régiment d’artillerie à cheval. Après un passage en 1810 à la manufacture d’armes de Versailles où il travaille à l’élaboration d’un nouveau fusil, Gourgaud part en Espagne. Il se distingue au siège de Saragosse, puis est rappelé et expédié en mission à Dantzig. Le 3 juillet 1811, Gourgaud est nommé officier d’ordonnance de l’Empereur.  Présent lors de la campagne de Russie, il sauve (une première fois) la vie de Napoléon en découvrant lors de l’incendie de Moscou, un énorme dépôt de poudre dans le Kremlin, où résidait l’Empereur et son état-major. En récompense il reçoit le titre de baron d’Empire alors qu’il n’est encore qu’un simple capitaine. Lors du passage de la Bérézina, Gourgaud traversa par deux fois à la nage ce cours d’eau glacé, afin de reconnaître les rives et permettent ainsi l’établissement des ponts  qui permirent le passage de l’armée. Cet exploit lui valut le grade de chef d’escadron et le titre de premier officier d’ordonnance de l’Empereur ; un titre crée spécialement pour lui.  En 1813, en Saxe, il est non loin de l’Empereur. Lors de la campagne de France, à Brienne, le 29 janvier 1814, il sauve une seconde fois l’Empereur en tuant d’un coup de pistolet un cosaque qui était sur le point de transpercer le souverain de sa lance. Il est nommé par la suite colonel et commandeur de la Légion d’honneur. Après la première abdication, Gourgaud  est admis dans les gardes du corps de Louis XVIII et reçoit la croix de Saint-Louis, puis nommé chef d’état-major de la 1ère division militaire. Au retour de l’Empereur, il participe à la campagne de 1815. Nommé général de brigade et aide-de-camp de l’Empereur le 21 juin 1815, il le suivra dans son exil à Sainte-Hélène. Toutefois, ce personnage, militaire courageux et tout dévoué, est d’un caractère ombrageux, impulsif et jaloux. Le huit-clos si particulier de Sainte-Hélène lui deviendra rapidement insupportable. Il en part le 14 mars 1818.

GRIOIS (Général Charles), 1772-1839. Après avoir achevé ses études, Griois décide d’embrasser la carrière des armes et passe le concours d’entrée de l’École d’artillerie de Châlons en 1792. Il est reçu 26ème sur 47. Nommé lieutenant au 4ème régiment d’artillerie, il est dans les Pyrénées-Orientales en mars 1793, puis regagne la vie civile. En mai 1800, Griois est nommé capitaine en second au 4ème d’artillerie et rejoint  l’état-major de l’artillerie à l’Armée de réserve. Il participe à la campagne d’Italie, puis est nommé capitaine en premier et tient garnison à Brest, à Grenoble et à l’île d’Elbe. Premier chef d’escadron au 1er régiment d’artillerie à cheval en 1803, il est nommé major quelques mois plus tard. Au début de l’année 1806 Griois est chef d’état-major de l’Armée de Naples, nous le retrouvons trois ans plus tard en Autriche. Il y arrive alors que la campagne est achevée et regagne l’Italie. En juin 1811, il est nommé colonel du 4ème régiment d’artilleur à cheval et prend part à la campagne de Russie. En 1813, Griois accède au grade de major de l’artillerie de la Garde et participe à la  campagne d’Allemagne. L’année suivante, il est attaché à la cavalerie de la Garde, placée sous les ordres de Nansouty, puis de Belliard et enfin de Sébastiani. Nommé directeur de l’artillerie à Mézières, durant la Première Restauration, il est chargé au  retour de l’Empereur en mars 1815, d’organiser la défense des places de l’Ardenne, sous les ordres du général Vandamme. A la fin de 1815 Griois occupe les fonctions de directeur d’artillerie au Havre. Il était commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur (12 août 1813) et chevalier de l’ordre royal de Saint-Louis. Griois était également chevalier de la Couronne de Fer et enfin baron de l’Empire depuis le 16 août 1813.

C.B. 

A suivre.

( 16 juin, 2018 )

Bataille de Fleurus ou de Ligny.

 » Le lendemain matin, 16 juin 1815, le temps était magnifique, le soleil était ardent et nous présageait une chaude journée, comme elle le fut en effet sous tous les rapports. Nos soldats firent la soupe, et notre corps d’armée prit posi tion en avant de Fleurus, faisant face au village de Saint- Amand, ayant à sa gauche la division Girard. Tout respirait le calme dans cette plaine immense et fertile qui se déroulait devant nous, et que parcouraient en silence nos colonnes d’infanterie, de cavalerie et nos parcs d’artillerie; on n’eût pas cru que cent cinquante mille hommes allaient en venir aux mains et se disputer quelques toises de terrain avec un acharnement tel que depuis longtemps il n’y en avait pas eu d’exemple, et que cinq heures après, sur ce nombre de cent cinquante mille hommes, quarante mille environ seraient morts, mutilés ou mis hors de combat. Ce calme, qui ressemblait à celui qui toujours précède l’orage, avait quelque chose de saisissant et qui faisait battre le cœur. Nous voyions en face de nous, sur la colline, entre Saint-Amand et Ligny, l’armée ennemie faire de même que nous ses dispositions, et je l’avoue, ce moment solennel, précurseur de tant de désastres, m’impressionna bien davantage que le moment d’ensuite, lorsque nous en vînmes aux mains. Lorsque toutes les dispositions pour la bataille qui se préparait furent terminées, ce fut notre division qui eut l’honneur d’ouvrir le feu contre Saint-Amand, qui devint le théâtre de combats acharnés. Tout conseillait à l’Empereur d’y diriger sa principale attaque; par-là, évitant une

partie des difficultés du terrain, et se rapprochant du maréchal Ney engagé aux Quatre-Bras contre l’avant-garde de Wellington, il aurait pu lui porter des secours ou en recevoir, séparer les Prussiens des Anglais et forcer les premiers de se retirer sur Namur; aussi, emporté par le désir d’exterminer l’armée prussienne, se décida-t-il à livrer une bataille générale. Ainsi que je viens de le dire, chargé de commencer le feu contre Saint-Amand, le général Lefol fit former le carré à sa division, et il la harangua avec tant de bonheur que ses soldats, pleins d’enthousiasme et excités d’ailleurs par la présence de Napoléon, qui passait en ce moment devant le front de la division, demandèrent à grands cris à marcher à l’ennemi. L’ordre d’attaquer Saint-Amand ayant enfin été donné, le général fit détacher un assez grand nombre de tirailleurs et s’avança à la tête de sa division formée sur trois colonnes. Le premier boulet parti des batteries prussiennes tomba dans ses masses et tua huit hommes d’une compagnie commandée par le capitaine Revest, mort depuis colonel d’un régiment d’infanterie. Cet événement, loin d’arrêter l’ardeur de nos soldats, ne fit que l’exciter, et c’est ainsi qu’ils arrivèrent à Saint-Amand et l’emportèrent à la baïonnette. De ce moment la bataille prit un caractère sanglant. Chaque parti était soutenu par une artillerie formidable, dont les détonations imitaient le bruit de la foudre, et ces attaques terribles s’alimentaient pour ainsi dire par un mouvement de fluctuation alternatif entre les deux armées revenant sans cesse à la charge. Près de deux cents bouches à feu étaient pointées contre le village par deux armées qui s’en disputaient la possession; c’était la clef de la position de Blücher, et tout l’effort de la bataille se portait sur Saint-Amand qui fut pris et repris trois fois au milieu de scènes de carnage horrible; et, comme le dit avec raison Vaulabelle dans son « Histoire des deux Restaurations » : « Chaque arbre, chaque fossé, chaque clôture était attaqué et défendu avec fureur; on luttait corps à corps, on se fusillait à brûle-pourpoint, on se tuait à coups de baïonnettes, et nos soldats tombaient en criant vive l’Empereur! ils ne se laissaient même emporter à l’ambulance que lorsqu’il leur était impossible de continuer à pren-  dre part au combat. »

Le général Lefol, entré le premier à Saint-Amand, eut son cheval tué sous lui dans un verger, et allait sans doute être fait prisonnier ou tué lorsque j’eus le bonheur de le tirer de ce mauvais pas en lui donnant le mien. Dans ce même moment son fils, Louis Lefol, chef de bataillon au 2ème léger, de la division du prince Jérôme, engagée aux Quatre-Bras, recevait une balle qui lui fracassait le poignet. Louis est mort à Oran en 1831, étant colonel du 21ème  régiment d’infanterie de ligne; il passait pour un des officiers les plus distingués de l’armée, et serait sans doute arrivé aux plus hautes dignités militaires. Le combat se prolongea, avec des avantages balancés, jusqu’au soir; toutefois les Prussiens ne purent reprendre ni l’église, ni le cimetière, dont notre division s’était si vigoureusement emparée dès le début de la bataille. Ce fut, autant que je puis me le rappeler, vers les six heures qu’il se manifesta parmi les soldats d’un régiment un mouvement de terreur, que l’on ignora heureusement dans l’armée et qui aurait pu avoir des suites funestes sans un moyen d’une extrême énergie qu’employa le général Lefol, et sans l’empressement que mirent plusieurs officiers à faire cesser cette espèce de panique, occasionnée d’abord par la fausse nouvelle répandue qu’une colonne ennemie venait surprendre la gauche de notre division, et par l’impression pénible que causa au 6U.c de ligne la mort du colonel Dubalen, qu’il aimait et estimait.

Plusieurs soldats quittèrent leurs rangs, jetèrent leurs fusils et pouvaient ébranler, peut-être même entraîner tout le corps d’armée, lorsque plusieurs officiers, au nombre desquels se trouva le général Corsin , commandant l’une des brigades de notre division, accoururent, arrêtèrent les fuyards, les rassemblèrent et les ramenèrent au combat, qu’ils soutinrent ensuite jusqu’au soir avec la même intrépidité qu’au début. Le général Corsin qui, pendant cette journée se fit remarquer par son courage et son énergie, eut trois chevaux tués ou blessés sous lui à Saint-Amand, et ses anciennes blessures s’étant rouvertes pendant notre retraite, cet officier général dut rester à Givet et résigner son commandement. Pendant que nous nous battions à Saint-Amand , une lutte semblable avait lieu à Ligny.

A dix heures la bataille était gagnée.

Voici, a l’occasion de bataille de Fleurus (Ligny), un écrit dont je conserve l’original entre mes mains, et que m’a laissé le général Corsin, comme un témoignage de son intérêt et de sa bonne affection pour moi.

« Nous, général de division, grand-officier de la Légion d’honneur, commandant en 1815 la 1ère  brigade de la division Lefol, constatons les faits dont le détail suit:

Le 16 juin 1815, la division Lefol contribua au gain de la bataille de Ligny (Fleurus) en luttant avec une glo rieuse persévérance contre les forces de Blücher bien  supérieures aux nôtres. Chargé de commencer le feu contre Saint-Amand, le général Lefol s’avança à la tête de sa division vers ce village, qui fut pris et repris plusieurs fois. Pendant une de ces attaques et au moment où nous en étions repoussés, le général Lefol eut son cheval tué sous lui, et allait être fait prisonnier lorsque l’aide-de- camp Lefol, n’écoutant que son devoir, mit pied à terre au milieu d’une scène de carnage horrible, pour lui donner son cheval ; tous deux essuyèrent une décharge de mousqueterie et allaient être tués ou pris lorsque l’arrivée imprévue d’une compagnie du 64ème, sur le lieu de  cette scène, les sauva en donnant le temps au général de monter sur son nouveau cheval, et d’aller rejoindre cette compagnie avec son neveu. L’aide-de-camp Lefol eut son épaulette enlevée par un biscaïen , et son cheval fut légèrement blessé. Toute la division a pu être témoin de sa brillante con duite dans les périlleuses attaques du cimetière de Saint-Amand. Le soir de cette mémorable journée, le jeune Lefol qui avait contribué à sauver la vie à son général et qui déjà, à cette époque, avait été décoré par l’Empereur lui-même (décret du 26 mars 1815), fut proposé sur le champ de bataille, pour le grade de capitaine.

 Le Général de Division,

« Signé: Vte CORSIN.

Vu par nous, sous-intendant militaire de première classe, commissaire des guerres en 1815, attaché à la division du général Lefol, commandant la 8ème division de l’armée du Nord, pour légalisation de la signature du général  Vte Corsin, alors commandant la 1ère  brigade de la division Lefol, et pour affirmer les faits ci-dessus relatés, comme en ayant été le témoin oculaire.

Signé : CHUFFART.

Pour copie conforme à l’original qui nous a été présenté.

Le Sous-intendant militaire,

Signé : LASELVE. »

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.19-25)

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( 15 juin, 2018 )

Le garde d’honneur Cramer…

Portrait Garde d'honneur Cramer

Le 31 mars 1813, Napoléon, empereur des  Français, roi d’Italie et médiateur de la Confédération suisse, ordonnait la formation et l’organisation de quatre régiments de gardes d’honneur qui comprendraient dans l’ensemble 10.000  hommes habillés, équipés et montés à leurs  frais. Le décret suscita sur-le-champ, et dans les  départements français, et dans les départements  réunis, les plaintes les plus vives. Qu’était-ce  que ce recrutement extraordinaire ? Napoléon  frappait d’un nouvel impôt les fortunes et les  familles ; il voulait avoir à bon marché des otages autant que des recrues !  Les quatre régiments ne furent donc levés que  parla contrainte. Les préfets désignèrent d’office  les volontaires et, selon les termes du décret :

I/ Les membres de la noblesse impériale, des ordres  de la Légion d’honneur et de la Réunion, des  collèges électoraux et des Conseils généraux et  municipaux, les citoyens les plus imposés, les  chefs et employés supérieurs des administrations  financières, les anciens militaires, durent, bon  gré mal gré, donner leurs fils. Mais le zèle des  justement compté, suivant le mot de Ségur, sur leur éloquence coercitive. Ils enrôlèrent des  hommes maries, des commerçants, des jeunes  gens réformés du service, des enfants de dix-sept  ans. C’était violer le décret qui prescrivait de ne  prendre que des Français âgés de dix-neuf à  trente ans, célibataires et sans profession. Mais les préfets avaient l’ordre de violer le décret. Il  y eut des départements où ceux qui marchaient,  furent des laboureurs et des remplaçants salariés : on les équipa sur une masse commune formée par les souscriptions obligatoires des notables du département, et les journaux de l’époque  répétaient à l’envi que la jeunesse la plus brillante delà France accourait d’un élan spontané pour servir de gardes d’honneur à Sa Majesté !

Des volontaires furent amenés à leur corps par  les gendarmes. Un d’eux, à Nancy, tenta de se  suicider dans l’hôtel du préfet en se tirant un  coup de pistolet sous le menton.  On ne s’étonnera pas que cette garde d’honneur  n’ait rendu que d’insignifiants services. Elle  n’avait pas d’instruction et elle n’eut pas le temps  de s’instruire. On ne la fit même pas séjourner  au dépôt ; on l’envoya presque aussitôt à la  guerre en prétextant qu’elle se formerait en  route. Encore si elle avait eu de bons officiers !  Mais les cadres étaient mauvais : les officiers  avaient été péchés dans tous les coins, dans  toutes les armes : les uns avaient oublié leur métier, les autres ne l’avaient jamais su,  quelques-uns sortaient de la marine !

Un Genevois de dix-sept ans. Frédéric-Auguste Cramer (1795-1865) [« Soldats suisses au service étranger. Souvenirs d'un Garde d'honneur, F.-A. Cramer ». Genève, Jullien. 1908. (Le volume contient, en outre, le Journal de Rilliet et les Mémoires de P.-L. Mayer] , fils d’un ancien militaire devenu  fonctionnaire de l’Empire, fut désigné par le préfet du Léman, le baron Capelle, pour faire partie des gardes d’honneur. Sa mère pleura. Son père éleva des objections. Capelle répondit que les gardes d’honneur serviraient de gardes du corps  au roi de Rome et seraient longtemps à l’abri des  hasards de la guerre, que le jeune Cramer  devançait la conscription pour entrer dans un corps de choix. Cramer, étudiant en droit, n’avait rêvé jusqu’alors que d’une carrière civile. Mais il aimait  Napoléon, il l’avait vu entrer triomphalement à  Lyon à la tête de l’armée d’Italie, et Napoléon  avait besoin de lui, Napoléon faisait appel à sa jeunesse par la bouche du préfet Capelle ; il dit oui sans hésiter et il reçut un« arrêté de désignation ». Le décret du 31 mars, écrivait le préfet, concernait principalement les fils des familles les plus recommandables et les plus distinguées par d’anciens et nouveaux services, par leur crédit, par leur fortune, par leur influence ; mais leurs qualités personnelles, leurs aptitudes, leur éducation, n’étaient pas moins à considérer que le rang de leur famille ; l’Empereur ouvrait cette carrière à l’élite de ses sujets, et, par suite, M. Cramer était désigné pour devenir garde d’honneur. « Il est certes impossible, remarque Cramer, d’être plus aimable et de mieux dorer la pilule ! »

Il eut bientôt un joli cheval bai qu’il monta tous les matins ; il eut un uniforme, shako rouge,  pelisse vert foncé brodée de peau noire, dolman  vert avec collet et parements écarlates, culotte hongroise en drap rouge avec tresses blanches.

Le 2 juin il partit. La pluie tombait quand il  sortit de la maison paternelle et les talons de ses  bottes restèrent imprimés sur le sol devant la  porte ; ses frères enfoncèrent des pierres dans  ces traces qui furent plus d’une fois pour son  père et sa mère une cause d’attendrissement.  Lui-même, quoique animé d’un esprit martial,  raconte que lorsque Genève disparut à ses  yeux, il eut ce serrement de cœur qu’éprouva Joinville, tournant ses regards vers son château  et ne voyant plus les tours du manoir au-dessus de la forêt.

Il appartenait au 4ème  régiment et il fut nomme  fourrier de son escadron. Après quelques se maines passées à Lyon, il prit le chemin de  Mayence. « Ce n’était pas, dit-il, ce qu’on avait  promis à nos parents ; mais ce nom de Mayence  était pour nous la première étape de la Grande  Armée et ne nous laissait pas de doute sur une  destination que chaque soldat appelait alors de  tous ses vœux. » Il était plein d’enthousiasme. Au  départ de Lyon, devant la foule amassée sur les  quais, lorsque le général commanda en avant,  lorsque les trompettes sonnèrent, il cria gaiement « Vive l’Empereur ! ». Quand il foula la rive droite du Rhin, « c’est un beau moment, écrivit- il à son père, que celui où l’on met le pied hors  de France », et il assurait que l’Empereur aurait  au 15 août, jour de sa fête, une armée de 400.000  hommes et que tout présageait les plus grandes  victoires.

Bientôt viennent les fatigues et les privations  de la guerre, viennent les marches forcées par  un temps affreux sur des routes que la pluie défonce. Il faut, au milieu d’alertes continuelles,  aller à Leipzig, puis à Torgau, puis à Dresde.  Mais, dans la plaine de Dresde, le 30 août, à  midi, Cramer vit face à face Napoléon qui passait la revue de ses troupes. L’Empereur montait un cheval blanc et portait le petit uniforme. Il  mit pied à terre et parcourut les rangs. « Qui sont  ceux-là ? » dit-il en approchant du 4ème  régiment  des gardes d’honneur. — « Ceux du midi », répondit un général. — « Ah ! je les aime bien, ceux-là ! » 11 interrogea Cramer dont il remarqua la jeune et belle figure : « D’où êtes-vous ? — Sire, de Genève. — Comment vous appelez-vous ? — Cramer. —Comment dites-vous ? — Cramer. — Que fait votre père? — Sire, un ancien militaire. » Après la revue, les gardes d’honneur défilèrent au grand trot devant Napoléon et leurs cris de « Vive l’Empereur ! » couvraient le bruit des chevaux. Cramer était en serre-file derrière le dernier peloton de sa compagnie qui fermait la marche: il voulut, lui aussi, acclamer l’Empereur ; l’émotion l’étouffait, et il salua du sabre.

 Il arrivait après la bataille de Dresde. La ville fourmillait de prisonniers. Il y dîna et il paya seize francs un plat de viande avec des légumes. Du moins il eut la volupté de dormir dans un lit: depuis deux semaines il ne s’était pas déshabillé.

Au bout de quatre jours, il dut rejoindre l’armée à l’entrée des défilés de Bohème, et il souffrit de la faim et surtout de la pluie : il vivait dans un déluge et dans de grands bois semés de marais. Mais il voyait souvent Napoléon. Un soir, par un magnifique coucher de soleil, comme si sa présence eût ramené le beau temps, et tandis que les armes étincelaient de tous côtés, Napoléon passa devant ses troupes ; il arrêtait en souriant des officiers, des soldats ; c’était, dit Cramer, un père au milieu de ses enfants. L’ardeur de notre Genevois ne s’était donc pas  refroidie. Il se félicite que les gardes d’honneur soient incorporés à la cavalerie de la vieille Garde et que son régiment marche avec les lanciers polonais ; il applaudit à la mort du « traître » Moreau ; il souhaite que Bernadotte ait le même sort. Pourtant, il commence à trouver que les bivouacs sont durs ; la dysenterie sévit parmi ses camarades ; sa compagnie ne compte plus au 8 octobre que cinquante-trois gardes et dix instructeurs. Il ne prit aucune part à la bataille de Leipzig; il dut rester dans la ville ; mais le 18 octobre il vit les blessés qu’on apportait ou qui se traînaient le long des maisons pendant que les troupes et les caissons encombraient la rue, et jamais la guerre ne se présenta plus horrible à ses yeux.

Dans la retraite, entre Naumbourg et Erfurt, il faillit succomber. 11 avait perdu son cheval bai et il montait une rosse qu’il avait achetée douze francs à un soldat du train des équipages ; il était à bout de forces et il ne pouvait plus avancer. Un hasard incroyable lui fit rencontrer dans cette foule de cent mille hommes qui se pressaient sur des routes différentes, un grand ami de son oncle, le colonel Montjardet. « Etes-vous, lui dit le colonel, du régiment de Lyon, et con- naissez-vous le garde Cramer ?» — « C’est moi. » — « Pas possible ; eh bien ! mon garçon, cheminez à côté de moi ! ». Il fit donner un bon cheval à Cramer qui, le lendemain, entra dans Erfurt avec Montjardet, et comme secrétaire de  Montjardet. Mais le colonel, blessé d’un coup de lance à la cuisse, dut rester un jour à Erfurt. Lorsqu’il voulut partir, la ville était investie.

Voilà donc Cramer enfermé dans Erfurt et comme il dit, pris dans une souricière. La ville fut bombardée. Mais le blocus succéda bientôt au bombardement et la fièvre nerveuse fit plus de victimes que le feu des ennemis. A la fin de décembre, le général d’Alton, qui commandait  la place, conclut avec l’assiégeant une convention ; il évacua la ville pour se retirer dans la citadelle du Petersberg; les malades devaient rester dans les hôpitaux sous une administration française jusqu’à leur entière guérison. Cramer, nommé secrétaire de la commission des hospices, demeura dans Erfurt jusqu’au 15 mars 1814. Ce  jour-là, tous les malades étant morts ou remontés à la citadelle, il gagna le Petersberg. Ce changement dévie offrait peu d’agrément, 3.000 hommes, dont 500 malades, étaient amassés dans la citadelle. On n’avait pour nourriture que de la viande de cheval et de mauvaises salaisons. Les casernes qui servaient de logement, tombaient en ruines. L’hiver était très froid. Mais la gaieté française, dit Cramer, surnageait encore. Les sous-officiers jouaient la comédie deux fois la semaine dans une église transformée en théâtre. Le général d’Alton recevait tous les soirs dans son salon et il savait par sa bonté, par la confiance qu’il inspirait, charmer ses invités. Souvent il sortait sans rien dire et, appuyé sur sa canne, car il marchait difficile- ment, il visitait les remparts et distribuait aux sentinelles, outre des paroles encourageantes, de petits paquets de tabac qu’il avait préparés d’avance. « J’entends encore, rapporte Cramer, le cri : Sentinelles, prenez garde à vous ! faisant de guérite en guérite le tour de la citadelle, mêlé pendant la nuit aux gémissements du vent; qu’il était mélancolique, ce cri sortant de la bouche de jeunes soldats basques et bretons sur un rempart neigeux au fond de la Thuringe ! »

Le 24 avril, la garnison apprit l’abdication de l’Empereur et le retour des Bourbons. L’agitation fut extrême. Personne ne voulait croire à cette nouvelle. Un petit colonel hollandais jurait ses grands dieux que rien n’était plus faux. De toutes parts éclataient la douleur et la surprise. La France avait donc succombé ! Le héros était à jamais vaincu ! Et qui étaient ces Bourbons ? Qui les connaissait? Qu’allaient-ils faire ? Que de- viendrait l’armée? Les officiers conserveraient- ils leurs grades si laborieusement acquis ?

Le 10 mai, un colonel français, envoyé par le gouvernement, entrait à Erfurt pour régler la remise de la place et le départ de la garnison. Nombre de soldats et d’officiers ne cachèrent pas leur colère et leur désespoir à la vue du drapeau blanc. Ils durent se résigner, ils durent renoncer en frémissant à cette cocarde tricolore qu’ils avaient depuis si longtemps portée. Ce changement ne fut pas le seul. De tant de braves gens  réunis sous le même étendard, les uns restaient  Français, les autres redevenaient Belges, Hollandais, Suisses. Le jeune Cramer se retrouvait, comme il s’exprime, étranger, républicain et bourgeois. Il reçut néanmoins sa solde de deux mois et une gratification de cent cinquante francs pour les services qu’il avait rendus à la commission des hospices. « Les bons procédés, écrit-il, ont tous été du côté de l’Empereur dans ses rap- ports avec moi, même après son abdication. »

Un an après son départ, il rentrait à Genève. Il a bien fait de retracer brièvement, en une trentaine de pages, ses impressions de 1813 et de 1814. Elles ont quelque chose de naïf et de vivant. « Jeté, dit-il, par les circonstances du temps dans cette grande bagarre, je n’ai point la prétention d’avoir fait la guerre en héros ; j’étais trop jeune, je possédais mal l’art du cavalier; mais enfin, je l’ai faite, je t’ai vue, et je m’en suis tiré, grâce à la protection et à la miséricorde de Dieu, sans la permission de qui un passereau ne tombe pas en terre. » .

Arthur CHUQUET (« Episodes et Portraits. Deuxième série », Librairie Ancienne Honoré Champion, 1910)

 

 

 

 

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( 15 juin, 2018 )

Tableau récapitulatif des combats du 15 au 18 juin 1815.

Waterloo

15 juin. Des combats sont engagés avec les troupes alliées. Les Français parviennent au soir du 15 juin à encercler Charleroi sans avoir eu trop de difficultés.

16 juin. Bataille des Quatre-Bras. Ney est confronté à l’armée anglo-néerlandaise. Leur position allait être enlevée quand arrivèrent la division Picton et le corps de Brunswick. Les combats continuèrent jusqu’à vingt heures. Chacune des armées avait presque repris au soir  les positions du matin. Bataille de Ligny. L’Empereur est confronté au feld-maréchal Blücher. Les Prussiens engagent toutes leurs forces. Cependant, la victoire sera française. Les Prussiens sont en déroute. Les pertes sont considérables des deux côtés.

17 juin. Grouchy est envoyé à la poursuite des Prussiens vers Gembloux. Napoléon s’avance avec ses troupes au nord des Quatre-Bras vers Bruxelles. Cela va conduire à des engagements à Genappe contre les Anglo-néerlandais. Les Français attaquent et poussent jusqu’à la Belle-Alliance mais les mauvaises conditions climatiques vont perturber le mouvement des troupes. Vers 18 h., Napoléon arrive à la ferme du Caillou pour y passer la nuit.  A la mi-journée, Wellington décide un repli de ses troupes sur Mont-Saint-Jean. Ses troupes prennent position pour l’attaque du lendemain aux fermes d’Hougoumont, de La Haie-Sainte et de la Papelotte.

18 juin. 11h30. Début des hostilités à la ferme d’Hougoumont. 13h30. Attaque de l’infanterie du 1er corps de Drouet d’Erlon. 14 heures. Les Français sont, une première fois, repoussés. 14h30. Attaque de l’infanterie anglaise. 15h00. Échec de l’attaque de la cavalerie française. 15h30. Quatre charges de Ney, sans succès. 16h30. Arrivée des Prussiens. 19h00. Napoléon engage ses dernières ressources : la Vieille Garde, mais au vu de la disproportion des forces, la Garde est repoussée. A Plancenoit, la situation se dégrade pour les Français. 20h15. Attaque générale des Alliés. 20h30. L’armée française est enfoncée et se retire en désordre.

Source: Bulletin de la Société Royale Belge d’Etudes Napoléoniennes, 2005, n°46, pp.48-49. Numéro spéciale 190ème anniversaire de la campagne de Belgique.

( 13 juin, 2018 )

Quelques figures d’Empire (I)

Napoléon à cheval

ALI (Mameluck), de son vrai nom Louis-Etienne SAINT-DENIS, 1788-1856. En 1806, Saint-Denis entre au service des équipages de la maison de l’Empereur, grâce à l’appui d’une connaissance de son père : le général de Caulaincourt, grand-écuyer de Napoléon. Il suit le souverain en Espagne, en Allemagne et en Hollande. En décembre 1811, il passe au service intérieur comme second mameluck ; le premier étant Roustam. Cette promotion lui vaut de changer de nom. Désormais il s’appellera Ali. Les deux mamelucks suivent Napoléon en tous lieux et veillent sur sa personne. Plus d’une fois, Ali couchera en travers de la porte conduisant aux appartements de Napoléon, allongé tout habillé sur un simple matelas posé sur le sol, son sabre à ses côtés, prêt à bondir au moindre bruit suspect. Il participe à la campagne de Russie et à une grande partie de celle de 1813 Après la fuite de Roustam en avril 1814, Louis-Etienne Saint-Denis devient premier mameluck ; il suit l’Empereur à l’île d’Elbe, sera présent non loin de lui à Waterloo, avant de l’accompagner dans le dernier acte de son existence : Sainte-Hélène…

ABOVILLE  (Général Augustin-Marie, baron d’), 1776-1843. En 1792, il est élève sous-lieutenant à l’école d’artillerie de La Fère. Il en sort avec le grade de lieutenant au 7ème régiment d’artillerie. Durant la période 1792-1794, il rejoint les rangs de l’armée d’Italie (il y obtient le grade de capitaine), de l’armée de Moselle (suspendu pendant près d’un an comme étant noble), de celle de Rhin-et-Moselle et à nouveau de celle d’Italie. En 1807, d’Aboville est nommé colonel et chevalier de la Légion d’honneur, puis l’année suivante il reçoit le grade de major de l’artillerie à cheval de la Garde Impériale. Il se fait remarquer lors de la campagne d’Autriche en 1809 ; a un bras  emporté à la bataille de Wagram. Il est nommé général de brigade peu après, reçoit le titre de baron de l’empire et est nommé à la direction de l’école d’artillerie de La Fère. En 1814, d’Aboville est appelé au commandement de l’artillerie destinée à la défense de Paris. Il combattit vaillamment face à un ennemi nombreux et déterminé.

AUBRY (Capitaine Thomas-Joseph), 1780-1865. Il entre au 12ème régiment de chasseurs à cheval en 1798. Durant toute sa carrière militaire Aubry ne quittera pas ce régiment et participe à de nombreuses campagnes de l’Épopée. Citons celles d’Italie, de 1805 (présent à Austerlitz), à celles de Prusse (il est à Iéna), de Pologne (Aubry est à Eylau et à Friedland). En 1809, il est de nouveau en Autriche et se bat à Eckmühl et à Wagram. En 1812, le capitaine Aubry il part pour la campagne de Russie. Fait prisonnier fin 1812, il ne recouvre la liberté qu’en 1814 et songe alors à prendre sa retraite. Mais le 1er mars 1815, Napoléon débarque à Golfe-Juan. Aubry ne pose pas son sabre comme prévu et on le retrouve lors de la campagne de Belgique. Pus tard, il combat à Rocquencourt (1er juillet 1815) et sera de cette armée en retraite sur la Loire.

BELLIARD (Général Augustin-Daniel), 1769-1832. Engagé volontaire dans la tourmente révolutionnaire en 1790, il est élu par ses concitoyens de Fontanay-le-Comte (Vendée) capitaine de la 1ère compagnie des volontaires. Engagé en 1791, Belliard participe, dans les rangs de l’armée du nord, aux batailles de Valmy, de Jemmapes et de Neerwinden. Plus tard, on le retrouve dans l’armée d’Italie commandée par le général Bonaparte. En 1796, il se bat notamment  à Castiglione et à Arcole, puis durant la campagne d’Égypte (1798-1800). Nommé général de division à son retour, il dirige la 24ème division militaire à Bruxelles, puis prend part aux fameuses campagnes d’Allemagne et de Prusse, en 1805-1806, comme chef d’état-major de Murat ; il combat à Austerlitz. Belliard est à Eylau et à Friedland en 1807, puis occupe les fonctions de gouverneur de Berlin avant d’être expédié en Espagne, où il sera nommé gouverneur de Madrid en 1808. Le général Belliard s’illustre encore durant la campagne de Russie ; il est grièvement blessé à Mojaïsk, en septembre 1812. Nommé colonel-général des cuirassiers, Belliard participe à la campagne d’Allemagne de 1813. Blessé une nouvelle fois grièvement à Leipzig (octobre 1813), il se bat à Hanau. Nommé major général de l’armée, il réorganisera à Metz les troupes, décimées et affaiblies. En 1814, Belliard reprend du service. Il commande un corps de cavalerie. Il  combat à Montmirail, à Château-Thierry, à Reims, à Fère-Champenoise. C’est lui qui, dans la soirée du  30 mars 1814, à Juvisy, apprendra à Napoléon la chute de Paris. Sous la première Restauration, Belliard est nommé Pair de France, chevalier de Saint-Louis par le Roi. Durant les Cent-Jours, il rejoint Murat à Naples et prend part à la bataille de Tolentino (mai 1815). A son retour à Paris, Napoléon le nomme au commandement des 3ème et 4ème divisions militaires chargées de mettre les places-fortes de l’Est en état de défense.  Comte de l’Empire en 1810, Belliard avait été nommé grand-croix de l’ordre de la Légion d’honneur.

BELLOT DE KERGORRE (Alexandre), 1784-1840. De 1806 à 1810, il est employé au quartier-général de la Grande-Armée, en tant qu’aide-garde-magasin du service des vivres, puis comme garde-magasin et enfin comme contrôleur. Après son licenciement en 1810, il est employé dès l’année suivante comme secrétaire de l’ordonnateur en chef Mazeau pour l’organisation des équipages de l’armée d’Espagne. En 1812, nous le trouvons comme employé au quartier-général de la Grande-Armée en Russie, occupant  les fonctions d’adjoint provisoire aux commissaires des guerres. L’année suivante, Bellot de Kergorre est nommé adjoint titulaire et employé au quartier-général de la Garde, et dans la 4ème division de cette même garde. En 1814, il est nommé dans la Vieille-Garde afin d’être employé au quartier-général de la Garde et dans la 2ème division (Vieille-Garde). Mis en non-activité septembre 1814, Bellot de Kergorre reprend du service en mars 1815 ; il est employé dans les places de Paris et d’Amiens. Une ordonnance en date du 15 novembre 1815 lui confère à part entière le titre de commissaire des guerres, rétroactivement à compter du 7 janvier de la même année. Il avait été nommé chevalier dans l’ordre de la Légion d’honneur en 1823.

BELLY DE BUSSY (Colonel David-Victor) 1768-1848. En 1784, il est aspirant au corps royal d’Artillerie.  Nommé lieutenant en second au régiment de La Fère, le 1er septembre 1785, le même jour que le jeune Bonaparte. Belly de Bussy fut respectivement promu lieutenant le 1er avril 1791 et second capitaine le 6 février 1792.  Démissionnaire le 1er juin 1792, il émigre et sert, de 1793 à 1796, dans un « rassemblement » d’officiers d’artillerie alors réuni à Ostende sous les ordres du colonel de Quiefdeville. Il fit campagne avec ce « rassemblement » en Hollande et dans la baie de Quiberon, puis alla s’établir en Allemagne où, pour vivre, il loua paraît-il, une boutique, et devint un excellent pâtissier dont les affaires prospérèrent vite. Étant parvenu à se faire rayer de la liste des émigrés, Bussy rentra en France en 1802. Pris pour guide, le 7 mars 1814, à la bataille de Craonne, il fut remis en activité, nommé colonel d’artillerie et aide de camp de l’Empereur le 11 mars ; c’est en cette qualité qu’il assista aux batailles de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier. A Fontainebleau, avant de quitter la France pour l’île d’Elbe, Napoléon lui fit don de 50.000 francs. Mis en non-activité le 1er juillet 1814, Belly de Bussy, qui avait sollicité un service actif, fut nommé à la Direction d’artillerie de La Fère, le 12 mars 1815.  Quelques jours après, au retour de l’île d’Elbe, il rejoignit l’Empereur à Paris et reçut, le 11 avril 1815, la Direction du parc d’artillerie de la Garde impériale. Le 10 juin suivant, il quitte Paris pour Laon, en qualité d’aide-de-camp de l’Empereur. Après Waterloo, Bussy s’arrêta à Laon, le 20 juin ; il y tomba malade et se fit transporter à Paris dix jours après. Mis en non-activité le 1er septembre 1815.

BEUGNOT (Comte Jean-Claude), 1761-1835. Député à la Législative, puis emprisonné sous la Terreur, Beugnot entre au Ministère de l’Intérieur au lendemain du 18 Brumaire. Préfet de la Seine-Maritime, il devient conseiller d’État en 1806, chargé de l’organisation du Royaume de Westphalie (gouverné par Jérôme Bonaparte). En 1807, il y devient ministre des Finances, puis administrateur du Grand-duché de Berg et chevalier de l’Empire en 1808. En 1809, ce haut fonctionnaire est nommé officier de la Légion d’honneur et comte de l’Empire. Préfet du Nord en 1813, Louis XVIII le nomme en 1814, Directeur général de la Police, puis ministre de la Marine en décembre de la même année (c’est le comte Anglès qui le remplacera dans cette première fonction). Beugnot suit le Roi à Gand (Belgique) durant les Cent-Jours.

BIOT (Colonel Hubert-François) 1778-1842. Il s’engage au 11ème chasseurs, peu avant sa vingtième année. Nommé sous-lieutenant en mai 1809, lieutenant en août de la même année, il devient aide-de-camp du général de cavalerie Pajol, qu’il suivra jusqu’en 1815. Nommé capitaine en avril 1812, il reçoit la croix de la Légion d’honneur en septembre pour le courage dont il a fait preuve lors des combats autour de Minsk et de Smolensk. Il participe à la campagne d’Allemagne l’année suivante. Lors de celle de France, il se fera remarquer une nouvelle fois à Montereau, aux côtés du général Delort, dévalant, dans une charge furieuse, le plateau de Surville en direction des ponts qui enjambent  l’Yonne et la Seine. En 1815,  Biot sera en Belgique. Il s’est éteint en 1842.

BOURGOING (Baron Paul de), 1791-1864. Ce fils de diplomate embrasse la carrière militaire à l’âge de vingt ans. Après deux années passées à Saint-Cyr, il devient sous-lieutenant, puis est placé dans la Jeune Garde. Il participe à la campagne de Russie, à celle d’Allemagne, avant de combattre en 1814. Le sous-lieutenant de Bourgoing est présent à Fère-Champenoise puis à Paris, lors des combats autour de la capitale. Il était aide-de-camp du maréchal Mortier (duc de Trévise). Démissionnaire en 1815, Paul de Bourgoing entame une carrière diplomatique. Pair de France en 1841, il est ambassadeur en Espagne en 1849, puis est nommé sénateur à la fin de l’année 1862.

BRO (Général Louis), 1781-1844. Après avoir participé très jeune à la campagne de Saint-Domingue dans les rangs du 1er régiment de hussards, il est nommé brigadier en février 1801. En 1804, Bro accède au grade de lieutenant, occupant les fonctions d’aide-de-camp du général Augereau (le frère du maréchal). Il part pour l’Allemagne afin de rejoindre le 7ème corps de la Grande-Armée. Début 1807, il est nommé capitaine au 7ème hussards (commandé alors par le fameux Édouard de Colbert). Il est présent à Eylau, à Heilsberg et à Friedland. En 1809, Bro se distingue à Wagram et passe en septembre 1809 aide-de-camp du général de Colbert.  Affecté début décembre 1811 au 5ème escadron de chasseurs à cheval de la Garde, il est lieutenant en premier. Bro participe à la campagne de Russie, puis à celles d’Allemagne et de France. Au retour de l’Empereur en 1815, il est nommé colonel chef d’état-major de la 3ème division de cavalerie du 2ème corps d’observation, puis, quelques jours après, l’Empereur le met à la tête du 4ème régiment de chevau-légers lanciers. Blessé grièvement à Waterloo, il doit quitter le champ de bataille.

C.B. 

A suivre.

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( 12 juin, 2018 )

«Mon séjour à l’île d’Elbe», par le commandant Bernard Poli.

Bernard Poli

Près de deux siècles après son apogée, l’histoire napoléonienne réserve dans ses arcanes quelques témoignages méconnus. Le récit du commandant Bernard (ou Bernardin) Poli (1767-1851) fut publié la première fois dans la revue « Études Corses » en 1954-1955, sous les auspices de Simon Vinciguerra. Le manuscrit original de ces souvenirs se trouve aux Archives départementales de la Corse-du-Sud (cote : FR AD 20A, 1 J2/1)

Voici quelques mots à propos du commandant Bernard Poli, né le 15 avril 1767, à Solaro (Corse).

Les renseignements qui suivent sont extraits de la base Léonore de la Légion d’honneur (dossier LH/2191/52). Le 23 septembre 1805, il est nommé capitaine au Bataillon des Chasseurs Corses du Liamone. Confirmé par décret du 19 juin 1806. Nommé provisoirement chef de bataillon à la suite, le 25 novembre 1807. Nommé chef de bataillon commandant, celui de cinq cents hommes organisé pour le Grand Duché de Toscane le 14 août 1809. Confirmé dans ce grade par décret du 29 juin 1810. Nommé commandant d’armes de quatrième classe au fort de Gavi le 23 décembre 1810. A noter que Poli indique dans ses « Mémoires » que c’est en juin 1812 qu’il prend ce commandement. S’agit-il d’une mauvaise transcription ? Il passe avec le même grade à l’état-major de la 23ème division militaire le 21 juin 1815. Admis au traitement de réforme par décision royale du 8 septembre 1819 à raison de neuf cents francs (jouissance du 1er janvier 1819), le 2 octobre 1819.

Admis à la retraite et inscris sous le n° 19462 pour une somme annuelle de 1440 frs (jouissance du 1er janvier 1825), le 13 avril 1825. Concernant ses blessures, son dossier mentionne les faits suivants : Blessé d’un coup de poignard qui lui traverse le corps le 18 janvier 1808, dans une expédition à Savone, ordonnée par le général Morand, contre des bandits. Blessé le 6 mai 1814, d’un coup de feu au bras droit à Gavi, à l’occasion d’une conspiration organisée par le Maire en faveur des Anglais pour massacrer les Français. Ces états de services sont arrêtés à la date du 22 septembre 1830. Le commandant Poli s’éteint le 12 août 1851. Il était chevalier de la Légion d’honneur par décret du 26 février 1815 ; officier du même ordre depuis le 2 juin 1815 ; hormis les deux dates précédentes, il est à noter que dans son dossier de la Légion d’honneur, Poli, est nommé chevalier pour prendre rang à compter du 30 août 1832.

Ses mémoires relatent les faits suivants : comme il l’indique au début de sa relation, Poli prend le commandement de la place de Gavi (en Corse). Il devra mettre la ville en état de siège face aux menaces anglaises ; il y reste jusqu’à la fin avril  1814. C’est à cette époque qu’il séjourne à l’île d’Elbe. Alors que l’Empereur débarque à Golfe-Juan, Poli arrive à Sari. Il en prend possession au nom de Napoléon. Il va s’en suivre un long soulèvement des Corses vis-à-vis du pouvoir royal. Plus tard, à l’automne 1815, le commandant Poli rencontre le maréchal Murat, de passage en Corse. Il aurait le dépositaire d’un trésor appartenant au roi de Naples. La fin de son récit est consacré aux combats menés en Corse (notamment dans le Fiumorbo (ou Fium’orbu)) face au pouvoir royal incarné par le Marquis de Rivière. Ce dernier sera tenu en échec face à la détermination des troupes de Poli. Le successeur du marquis de Rivière, le général comte Willot conclut une paix honorable et décrète une amnistie générale. Le chef de bataillon Poli quitte la Corse en mai 1816.

Quelques notes, se trouvant entre-crochets ont été ajoutées à ce témoignage.

C.B.

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Je débarquai à Porto-Ferrajo [Portoferraio] le 17 mai 1814. L’Empereur ayant quitté sa capitale, je m’empressai de me rendre à la Villa Marciana, sa résidence d’été.

L’Empereur avait fait dresser une tente au-dessous d’un escarpement, au sommet duquel s’élève une chapelle consacrée à la vierge. Cette partie de l’île est connue sous le nom de Madonna del Monte. A peine m’eut-on annoncé, qu’il sortit de sa tente, et nous nous entretînmes pendant plus de quatre heures, allant et venant devant l’entrée.

L’Empereur était agité et impatient. Son désir de savoir ce qui se passait en France d’une bouche non-suspecte, éclatait dans sa personne et dans ses gestes. Sans me donner le temps de terminer mes réponses, il me coupait sans cesse par de nouvelles questions. Enfin, s’apercevant combien cela m’embarrassait et avançait peu les instructions qu’il attendait, il essaya de se  contenir, et s’il m’interrompit quelques fois encore, il me disait aussitôt d’une voix brève et émue : « Continuez, continuez ».

Nous étions dans un moment où ses partisans de France et d’Italie n’étaient pas encore revenus de ce premier coup qui, dans tous les changements de règne, étourdit le parti vaincu. Je n’avais donc rien de bien satisfaisant à lui apprendre, et je n’eus à lui citer que peu d’exemples de dévouement, isolés au milieu du silence presque universel de ses amis.

Néanmoins, cette conversation le laissa plus calme, soit qu’il fut sorti de ces certitudes, soit que, rapportant tel renseignement qu’il venait de recevoir à des faits que je ne connaissais pas, il entrevit des espérances qui devaient demeurer inconnues pour moi.

Celui qui aurait alors jugé des vues secrètes de Napoléon sur sa vie extérieure, l’aurait cru fort satisfait de sa nouvelle situation.

Qu’il eut déjà combiné dans sa tête des projets sur la France au moment où j’arrivai, cela n’est pas douteux ; mais ce qui est encore plus certain, c’est que rien ne trahissait sa pensée, et que pour ses amis et ses confidents les plus intimes, elle ne se révélait par aucun signe. On aurait dit, au contraire, que charmé de sa résidence, il n’avait d’autre souci que d’en jouir paisiblement.

Il semblait s’être parfaitement accommodé de son petit royaume : il en prenait les affaires au sérieux ; il formait des projets d’embellissement pour sa capitale; il perçait des routes; il publiait des décrets. [Sur l’œuvre accomplie par Napoléon durant son exil elbois, lire « Le Registre de l’île d’Elbe. Lettres et Ordres de Napoléon 1er. Publiés par L.-G. Pélissier », A. Fontemoing, Éditeur, 1897]

Les espions de la Sainte-Alliance se laissèrent prendre à cette simplicité d’existence; ils ne virent plus dans Napoléon qu’un homme content de s’être débarrassé d’immenses soucis et d’un fardeau trop lourd pour ses épaules. Sans doute, ils écrivaient à leurs cours dans ce sens; et il fit si bien qu’il parvint à endormir tout le monde dans une complète sécurité.

En attendant, les négociations se nouaient avec la France. Les corsaires de l’île d’Elbe, sous pavillon au champ blanc semé d’abeilles, abordaient les côtes de la Provence et de la Corse, ne manquant jamais de rapporter des renseignements utiles et des dépêches secrètes.

Parmi cette foule d’officiers de tous grades qui avaient suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et qui y touchaient leur solde sur sa cassette particulière, le capitaine de marine Pontier avait été choisi pour ces sortes d’expéditions.

C’était lui que regardait l’exécution des services de ce genre. Il est vrai que l’Empereur, pour déconcerter ses ennemis, feignit de s’être épris tout à coup d’une passion immodérée pour les huîtres : à Porto-Ferrajo [Portoferraio] on manquait d’huîtres : c’était là une grande privation pour lui. Il était bien extraordinaire que l’île d’Elbe, qui produit tant d’excellentes choses n’eût pas seulement des huîtres à fournir à la table de son souverain. Napoléon était un maître absolu : au Louvre [l’auteur veut dire au palais des Tuileries] comme à Porto-Ferrajo [Portoferraio], huîtres ou autres choses, quand il exprimait un désir, il fallait obéir et le satisfaire ; mais quel parti prendre ? Alors, comme par hasard, quelqu’un avança qu’il existait en Corse une grève où les huîtres abondaient miraculeusement.

Cet indice fut comme un trait de lumière; l’Empereur se montra disposé à attendre un peu, et il fut décidé que le capitaine Pontier irait deux fois par semaine charger des huîtres près d’Aléria, à l’étang de Diana, lieu où gisent encore les ruines d’une ville romaine.

Le corsaire revenait chargé d’huîtres et de poissons excellents ; il en jetait à pleines  cales sur les quais; on en faisait des réserves autour de la citadelle; on affectait de combler de ces bivalves le port et les fossés; ce que  nous ne mangions était effarant à voir.

Mais comme on pense bien, ce  n’était là qu’un moyen de cacher la mission secrète de Pontier, lequel après avoir pris terre à Aléria, se rendait à Cioti, dans le canton de Moriani, auprès de Madame Cervoni qui recevait les dépêches de France sous son couvert, et les transmettait à l’Empereur par l’entremise du hardi capitaine.[« Une dame Cervoni, patriote corse, se prévaudra plus tard d’avoir eu vent d’une expédition que Bruslart [gouverneur royaliste de la Corse] projetait en janvier [1815], et de l’avoir fait échouer avec un groupe de partisans en s’opposant de vive force à l’embarquement », écrit Guy Godlewski dans fameux ouvrage sur le séjour elbois de l’Empereur]

Aux premiers jours de février 1815, la tentative sur la France était encore un secret pour tout le monde; des quatre personnes que l’Empereur avait admis à confidences, sans caractère officiel, étaient Antonio Sisco, négociant, chef d’escadron de cavalerie ; le juge Poggi, espèce de ministre occulte [Pons de l’Hérault dans ses « Souvenirs », écrit à propos de ce dernier : « …il était juge et il avait été nommé par l’influence de Lucien Bonaparte », avant d’ajouter que ce personnage fut d’abord suspect à l’Empereur avant de gagner peu à peu sa confiance. Napoléon le « chargea de la police d’intimité »]; M. Proux, chef d’escadron de cavalerie, et moi ; nous étions les deux seuls avec Poggi, qui en connaissions quelque chose ; encore faut-il dire que nous ne savions qu’une faible partie de ce qu’il méditait.

Je ne crois pas me tromper en avançant que ni sa mère, ni sa sœur, ni MM. Bertrand et Drouot, ne furent instruits avant nous. Je commençais à être tout à fait initié que le général Drouot me disait encore, sur quelques propos vagues que je lui avais tenus, que la France qui commençait à respirer après tant de désastres, n’avait besoin que de repos. Drouot tenait sans doute le même langage à l’Empereur avec la noble franchises qu’on lui connaît, ce qui faisait que craignant peut-être cette opposition toute française, il n’avait pas jugé à propos de leur en parler. Cette réserve de l’Empereur, si tant est que les indices sur lesquels je m’appuie ne me trompent pas, ne saurait diminuer en rien l’idée qu’on s’est formée de l’amitié qui unissait ces grands personnages à Napoléon. Admirateur passionné de leur beau dévouement, je n’irais pas faire mentir l’Histoire au profit de mes observations. Seulement, je constate cette réserve de l’Empereur pour montrer à quel point il était maître de lui-même, ne révélant de ses projets à ses plus dévoués amis que ce qu’il fallait en dire pour réussir.

Le premier plan arrêté par l’Empereur consistait à opérer un débarquement entre Gênes et Savone, de traverser le mont Ferrat, en passant sur la droite d’Alexandrie, de se rendre à Milan, puis de surgir sur les Alpes, et du haut du Simplon, ayant à sa droite la France et à  sa gauche l’Italie, de faire un appel à l’armée française et à tous les cœurs dévoués à sa cause. C’était là une idée digne de lui: peut-être ce projet eut-il été préférable à l’autre. [Poli est le seul à évoquer ce projet inédit. Quant au trésorier Peyrusse, il écrit à la même période : « Le Roi de Naples était en Italie en armes ; certains préparatifs pouvaient nous faire croire que Sa Majesté irait se joindre à lui … »]

Murat n’aurait pas attaqué l’Autriche au moment où l’Empereur aurait essayé une négociation avec elle. Et le rôle moins hostile de l’Autriche aurait incontestablement changé la face des affaires. L’Empereur m’avait chargé de la prévenir à Gênes. Je devais préparer les esprits et y nouer des intelligences avec des hommes puissants ; les relations que je m’étais créées dans le pays pendant mon commandement de Gavi, la connaissance que j’avais acquise des ressources de la localité, l’engagèrent à me confier cette mission.

L’expédition que je devais conduire était prête; les vaisseaux armés. Je n’attendais plus que l’ordre du départ, lorsque l’arrivée de quelques personnages mystérieux à l’île d’Elbe vint renverser tout à coup ce projet et tourna les idées de l’Empereur d’un autre côté. [Encore une précision inédite]

Il n’était sorte de précautions que nous ne prissions à l’île d’Elbe, autant pour dérouter les surveillants que pour déjouer la trahison.  Je ne pense pas, pour ce qui est de la sûreté de sa personne, qu’elle put courir aucun danger. Allait-il se promener à la campagne, des hommes sûrs veillaient sur lui incessamment. Des promeneurs, en apparence indifférents, le suivaient de loin en loin sans jamais le perdre de vue. Nous étions surtout d’une intolérance excessive envers toutes les personnes qui débarquaient dans l’île.

Sur ce point, cependant, notre vigilance à moi et à quelques autres fut complètement déjouée par les soins mêmes de l’Empereur. C’était M. Sisco qui, de longue main avait l’entière possession de ces sortes de confidences. Ce digne homme, à qui l’Empereur confiait une foule d’affaires d’intérêt privé, méritait bien sa confiance.

J’ai dit que l’Empereur se posant comme le centre d’une vaste ramification d’intrigues, ne livrait tout juste un secret que ce qui était proportionné à l’utilité et au genre de service qu’on pouvait rendre. Ainsi, je connaissais des secrets que Sisco ignorait, mais il en savait qui m’étaient inconnus. De ce nombre était l’arrivée de certaines personnes venant de France et d’Italie et communiquant secrètement avec l’Empereur.

Le moyen employé à cette occasion était encore assez singulier. J’avis observé que, si nous étions alertes à courir au bureau de la santé, à l’arrivée, je ne dis pas seulement des navires, mais des moindres barques, M. Sisco n’était pas moins prompt que nous à remplir ce devoir que je croyais purement officieux de sa part comme de la nôtre. Je m’étonnais toujours de la sévérité inouïe de l’administration. Pas un navire qui ne fut mis ne quarantaine comme si la fièvre jaune ou la peste eussent régné sur le continent. Pis une chose qui ne m’étonnait pas moins, c’était le grand nombre de relations de M. Sisco avec tous les ports de l‘extérieur.

Sitôt les premières informations prises par les officiers de la santé, M. Sisco ne manquait pas jamais d’adresser cette question  au patron du navire : « N’avez-vous rien pour M. Sisco le Banquier ? »

Assez souvent, le Capitaine répondait : « Oui, j’ai quelque chose ; una scatola (un coffre), deux, trois, à l’adresse de M. Sisco ».

Je ne comprenais rien à ces envois. Mais lorsque la marche des événements eut rendu notre intervention indispensable, nous apprîmes, M. Proux et moi, tout le mystère de la scatola. La scatola n’était autre que l‘annonce d’un passager de marque et dont l’arrivée devait rester inconnue. M. Sisco faisant son profit de l’avertissement en allait rendre compte à l’Empereur.

C’est alors que nous nous trouvâmes à même de juger des précautions apportées au débarquement de ces personnages. Ils descendaient à terre au milieu de la nuit quand les portes de la ville étaient fermées. On les faisait longer en silence les remparts extérieurs et l’entrée au Palais avait lieu par la petite porte des écuries, qui donnait sur la campagne.

La première personne que j’introduisis de la sorte, un mois environ avant le départ de l’île d’Elbe, se promenait sur le rivage quand nous arrivâmes. Elle était affublée d’un grossier cabau de matelot dont le capuchon lui couvrait tout le visage. Sans mots dire, durant tout le trajet, nous parvînmes avec   le visiteur silencieux dans le corridor du Palais. L’Empereur, qui attendait dans un salon du rez-de-chaussée, s’avança d’un air empressé, prit son hôte par la main, et en nous souhaitant le bonsoir, ferma sa porte à double tour.

Le lendemain, à la même heure, nous reconduisîmes le personnage par les mêmes chemins ; nous montâmes un navire du gouvernement qui prit le large vers un point où nous devions rencontrer un brick qui croisait dans le détroit de Piombino. Sitôt que les deux navires furent en vue l’un de l’autre, le brick mit ne travers ; nous tînmes la proue sur lui et en peu de temps nous nous trouvâmes bord à bord.

Ce ne fit qu’au moment de la séparation, en serrant dans nos mains une petite main délicate, quand nous nous entendîmes enfin prononcer quelques mots de remerciements et, qu’à la lueur d’un fanal, le dérangement du capuchon nous eut montré un visage tel qu’on n’en trouve pas d’ordinaire sous la lourde peluche des cabaus, que nous reconnûmes dans notre compagnon une jeune femme.

Je n’ai jamais su le nom de cette dame. Le déguisement qu’elle affectait prouvait qu’elle tenait beaucoup à n’être pas reconnue. Sous le premier vêtement, dont j’ai parlé, elle portait encore un costume de poissonnière marseillaise ; j’en jugeai par cette ample coiffe de mousseline que les femmes de ce pays appellent si improprement une coquette, et dont elle avait ajusté les bandes autour de sa tête. Nous ne revenions pas de notre surpris, ce qui n’empêcha pas M. Proux de s’écrier tout de suite : « Je m’en étais douté ! » [Qui peut être cette femme qui arrive donc vers la fin janvier 1815 à l’île d’Elbe ?]

Ce qui n’est pas douteux, c’est l’adhésion de nos mais de France que cette dame vint décidément porter à l’Empereur. A dater de cette entrevue, il n’hésita plus à se confier à sa fortune. Pour ce qui est du message qui le détourna de son projet sur gênes, il avait été confié à deux jeunes gens, prétendus matelots, que nous introduisîmes avec le cérémonial ordinaire. Ils arrivèrent douze jours après la dame étrangère et au moment où j’attendais d’heure en heure l’ordre de mettre à la voile.

Ils séjournèrent quarante huit heures au Palais. Mais, en nous quittant, moins discrets que le dernier personnage, ils nous embrassèrent, et l’un d’eux nous dit avec exaltation : « Adieu mes amis, jusqu’au revoir en France dans moins d’un mois ! » Ce jeune homme, que nous connaissions fort bien cette fois, était le fils d’un Maréchal de France ; on me permettra de ne rien dire de plus.[C’est parmi les fils des maréchaux de France après l’Empire qu’il faut chercher]

Le lendemain, à dix heures du soir, l’Empereur me fit appeler. Sa chambre n’était éclairée que par un seul flambeau placé sous le manteau de la cheminée. Je vis par cet indice qu’il s’agissait d’une communication grave; c’était du moins son usage, avec moi, d’éclairer ainsi l’appartement qu’il destinait à quelques secrète entrevue. Il m’annonça l’abandon de l’expédition d’Italie, et alors il me développa son nouveau plan sans réserve. Il me détailla avec son extrême sagacité les chances de succès ou de revers qu’il pouvait rencontrer dans sa marche sur Paris. Il fit la part des hommes et des choses ; des adhésions ou des résistances avec une sûreté de coup d’œil prophétique. Mais les revers pouvaient arriver ; en cas de désastre il faillait se ménager un retraite en lieu sûr. Il avait songé à la Corse. C’était dans nos montagnes qu’il devait se retirer et si son étoile le trahissait : « Seize mille hommes », me dit-il, « se jetteront avec moi en Corse ; et avec seize mille hommes, on peut tenir en Corse une éternité. » [Aucun mémorialiste de l’île d’Elbe n’a évoqué ce projet. Peyrusse rencontre l’Empereur vers la même heure. Ecoutons-le : «Vers dix heures du soir, je fus mandé dans le cabinet de Sa Majesté; il ne me fut pas difficile de m’apercevoir de ses projets futurs. – « Etes-vous prêt ? Peyrousse. » Ma réponse ne se fit pas attendre. – « La frégate me gêne ; mais tout annonce qu’elle lèvera l’ancre demain ; laissez un peu d’argent pour les troupes que je laisse à Lapi (qui devait commander l’île). Donnez-lui votre caissier et soyez prêt à faire embarquer toutes mes affaires. » Sa Majesté me congédia ; je fus toute la nuit dans une vive agitation ; il fallait tout abandonner pour ne songer à prendre avec moi que ma comptabilité, mes registres et le Trésor de Sa Majesté.] 

Que n’a-t-il suivi cette première inspiration ? Et pourquoi Dieu ne l’a-t-il pas détourné de se mettre à la merci de l’Aristocratie britannique ?

Ma mission était d’aller révolutionner la Corse, d’y soulever le peuple et d’y proclamer son gouvernement. A cet effet, l’Empereur avait nommé un comité composé des corses qui l’avarient suivi à Porto-Ferrajo [Portoferraio] et dont il connaissait le dévouement et l’influence[1]. Après m’avoir détaillé minutieusement les devoirs de ma commission, il me demanda si ce parti me convenait.

« Sire, lui dis-je, j’avoue que j’aimerais mieux vous suivre en France, et y partager vos dangers ; mais la nécessité parle, et il ne me reste qu’à vous exprimer ma reconnaissance pour la confiance que vous mettez en moi. »

Dès ce moment, je n’attendis plus que le moment de partir. Enfin, l’heure arriva pour l’Empereur de quitter l’île d’Elbe. Dans la matinée de ce jour-là, il fut sombre et triste. Je l’avais rarement vu aussi soucieux. Attribuant sa mauvaise humeur à la présence d’une frégate anglaise arrivée inopinément dans le port, je me hasardai à lui dire : « Sire il ne faut pas que cette frégate vous chagrine; donnez-m’en l’ordre, et dans une demi-heure elle est à nous. » [Le trésorier Guillaume Peyrusse mentionne à la date du 7 décembre 1814 un changement du caractère de Napoléon suite à la visite d’un étranger dans l’île. Quelques heures après, ce dernier revient dormir à bord du navire qu’il l’a emmené. Le valet de chambre Louis Marchand remarque (après le 8 janvier 1815) que l’Empereur était silencieux et réfléchi. Enfin, c’est de nouveau Peyrusse qui décrit Napoléon « fortement préoccupée », à la date du 22 février 1815]

Il se mit à rire : « Et comment ferais-tu pour la prendre ? » me dit-il. Je lui expliquai ce que j’aurais fait ; il me dit alors de me rassurer ; cette frégate, ajouta-t-il, ne l’inquiétait pas, et j’allais la voir partir à onze heures. En effet, la frégate anglaise quitta le port comme il l’avait dit.

Depuis le matin, l’expédition n’étant plus un mystère pour personne, une foule immense de peuple encombrait la plage et remplissait l’air de ses acclamations. Chacun montait à bord du brick l’Inconstant pour féliciter l’illustre passager. Le pont était couvert de monde.

Le 26 février, à six heures du soir, l’Empereur donna l’ordre de tirer les ancres ; le navire s’ébranla et, tandis que les visiteurs descendaient à terre, m’ayant pris à part, il me serra la main et me dit ces paroles, les dernières, hélas ! que j’ai entendues sortir de sa bouche : « Va e fa bene ; e ritorna a trovarmi in Parigi » (« Va et fais bien, et reviens me trouver à Paris »).  

Nos ordres étaient de ne mettre à la voile que lorsque sa flottille aurait disparu. Le lendemain matin, les voiles se dessinaient encore à  l’horizon ; nous ne bougeâmes pas ; mais, à onze heures, tous les vaisseaux ayant doublé l’île de Capraia, tout étant prêt, nous dîmes adieu à l’île d’Elbe.

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Quelques sources sérieuses sur l’île d’Elbe.

Guy Godlewski, « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe. Préface de Marcel Dunan », Hachette, 1961, 284 p. (Réédité en 2003 aux éditions Nouveau Monde).

Baron Guillaume Peyrusse, « En suivant Napoléon. Mémoires, 1809-1815. Edition présentée, complétée et annotée par Christophe Bourachot », Dijon, Editions Cléa, 2009,474 p.

Louis Laflandre-Linden, « Napoléon et l’île d’Elbe », La Cadière d’Azur, Editions Castel, 1989, 350 p.

« Napoléon, empereur de l’île d’Elbe. Souvenirs & Anecdotes de Pons de l’Hérault. Présenté et annoté par Christophe Bourachot », Les Éditeurs Libres, 2005, 416 p. (A compléter par l’ouvrage du même auteur :  « Mémoire aux puissances alliées… », Alphonse Picard et Fils, 1899,374 p.)

On consultera également les témoignages de Louis Marchand, le fidèle valet de chambre de l’Empereur, et celui de Louis-Etienne Saint-Denis, plus connu sous le nom de mameluck Ali.


[1]  Note insérée dans la version parue dans la revue « Etudes Corses » : Cette phrase est écrite dans la marge. Elle remplace un passage légèrement barré dans le texte, et ainsi rédigé : « J’avais sous mes ordres trois navires chargés d’armes et de munitions. Une junte, composée de membres choisis parmi les plus fidèles à Porto-Ferraio [Portoferraio], montait sur la flotte avec moi; de plus, j’étais muni de pleins pouvoirs pour la réunion des notables de l’Ile qu’il m’avait désignés comme devant faire partie du gouvernement provisoire. Le capitaine Pontier était l’amiral de notre flottille » 

( 10 juin, 2018 )

Un inédit du baron FAIN: Le voyage d’AUSTERLITZ (Septembre 1805-Janvier 1806).

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Agathon-Jean-François FAIN (1778-1837), attaché aux bureaux de Maret par Napoléon qui l’avait remarqué à ceux de la Convention et du Directoire, devenu en 1806 secrétaire-archiviste de l’Empereur, puis son premier secrétaire à la place de Ménéval de 1813 à l’Abdication comme aux Cent-Jours, entre temps nommé baron et maître des requêtes, mort grand officier de la Légion d’honneur, a publié sous la Restauration des « Manuscrits » qui constituèrent à l’époque les premiers documents historiques émanant de la Chancellerie impériale[citons ceux de « 1812 » , de « 1813 » et de « 1814 », publiés sous la seconde Restauration]. Ses « Mémoires », édités par ses arrières-petits-fils en 1908 [parus chez Plon], sont le témoignage le plus précieux et le plus révélateur des méthodes de travail. Mais à côté du haut fonctionnaire, il est attachant de découvrir l’homme. 

Marcel DUNAN   

Témoignage publié dans la « Revue de l’Institut Napoléon », (janvier-avril 1952)  

Comme on peut le voir, Fain a rédigé ce « Journal » à l’intention d’une femme. Est-ce son épouse ? Une sœur ou une parente ? Rien ne l’indique. Le napoléonien d’aujourd’hui se doit de savoir que les excellents « Mémoires » du baron Fain, publiés chez Plon en 1908, la première fois, ont été réédités en 2001 chez Arléa (Présentation et notes de Christophe Bourachot). 

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Strasbourg, le 7 vendémiaire, an XIVL’Empereur est parti ce matin pour l’armée.

Nous avons de notre côté effectué le passage du Rhin, mais bientôt après, en gens qui savent vivre, nous avons repassé le fleuve pour nous rapprocher  du dîner. 

Strasbourg, le 16 vendémiaire. L’Empereur est déjà à plus de soixante-dix lieues de nous. Nous prenons un avant-goût de l’Allemagne en ne quittant pas le théâtre allemand. 

Strasbourg, le 19 vendémiaire. Je viens de faire visite à Mme de Lavalette qui est ici avec l’Impératrice ; elle m’a dit mille choses aimables pour toi. Le froid et le mauvais temps ont remplacé ici le petit été qu’on nous avait ménagé pour notre arrivée ; adieu les promenades ! La guerre est vivement allumée et l’on se bat ferme.

D’après les premières manœuvres, il y a des connaisseurs qui pronostiquent déjà que l’Empereur sera encore plus étonnant dans cette campagne que dans les précédents. Les chevaux pris sur l’ennemi commencent à arriver : pour trois louis, on peut avoir un bon cheval. 

Strasbourg, le 28 vendémiaire. Au moment où j’y pensais le moins, on m’a reçu maçon dans une loge qui suit la cour. Les banquets et les séances maçonniques nous donneront-ils quelques distractions ? 

Strasbourg, le 30 vendémiaire. Nos loges se succèdent sans interruption : hier nous avons reçu Mme de Lavalette. Vendredi nous aurons la loge présidée par l’Impératrice elle-même.

Maintenant nous sommes tous maçons jusqu’au petit Joanne. 

Strasbourg, le 3 brumaire. Nous sortons d’une fête charmante que la Loge vient de donner à l’Impératrice. Le banquet était très bon et pour les maçons, c’est tout.

L’esprit est bien aussi quelque chose, aussi Etienne a-t-il su égayer la fête par des couplets très jolis. Nous nous faisons désirer : nous étions invités hier au bal chez l’Impératrice, mais nous n’avons pas pu y aller. 

Strasbourg, le 4 brumaire. L’ordre est enfin venu de nous rendre à Munich en Bavière. Le courrier est arrivé ce soir et nous partons cette nuit. Je t’écris à la hâte au milieu des embarras d’un déménagement si précipité. Au surplus l’armée va si vite que quand nous serons à  Munich, nous nous trouverons encore sur les derrières, comme nous étions à Strasbourg. 

Munich, le 8 brumaire. En quittant Strasbourg nous avons d’abord traversé toute la Souabe ; nous avons vu successivement les jolies villes de Rastatt et de Stuttgart et après avoir tourné la fameuse Forêt Noire, nous sommes arrivés à Ulm où  huit jours auparavant, trente mille autrichiens avaient mis bas les armés.

Les routes autour de cette ville étaient encore jonchées de fusils autrichiens et de casquettes. Enfin, après trois jours et trois nuits de route, nous sommes entrés dans cette belle capitale de la Bavière : mais l’Empereur n’y était déjà plus.

Il courait après les Russes qui venaient de se présenter pour dégager les Autrichiens. M. Maret dans son ardeur s’était lancé tout seul à la suite du quartier-général ; nous autres, qui restons ici sans trop savoir ce que nous allons devenir, nous sommes provisoirement recueillis chez M. de Talleyrand… 

Munich, le 11 brumaire. Il faut partir. Nous étions pourtant dans un bien bel hôtel à Munich, mais nous le quittons avec bien de l’empressement pour nous rendre à Braunau en Autriche où M. Maret est déjà. Nous allons y coucher sur la paille et nous y portons notre pain : belle perspective ! 

Braunau, le 16 brumaire. Nous allons marcher aujourd’hui et demain sur la route de Vienne. Nous devons être après-demain à Lintz. Nous venons de traverser la Bavière ; nous sommes en Autriche au milieu de l’armée. Ta dernière lettre m’a été remise au moment où nous étions embourbés et où je poussais à la roue pour gravir une haute montagne.

Nous n’avons pu arriver jusqu’ici qu’en forçant de pauvres paysans à nous fournir onze chevaux par voiture et nous leur avons fait faire vingt-deux lieues sans dételer. La poste n’a plus de chevaux, à la guerre comme à la guerre ! Tout cela est un peu différent de nos manières de Paris. 

Lintz, 18 brumaire an XIV. Comme nous arrivions dans cette ville, l’armée en partait pour aller en avant. L’Empereur est déjà au couvent de Moelk et l’on prétend que notre avant-garde est à Saint-Hippolyte, à seize lieues de Vienne. Nous allons nous dépêcher d’expédier la besogne que l’on nous a laissée ici et nous partirons aussitôt après pour aller rejoindre le quartier-général. Depuis que nous avons quitté Munich notre marche est tout à fait militaire.

On va au pas ; deux chasseurs d’escorte protègent nos voitures, ils ont la carabine au poing ; viennent ensuite les deux berlines tirées par des chevaux de paysans mis en réquisition ; à la portière du Ministre est le maréchal-des-logis qui commande l’escorte, et derrière les voitures sont nos chevaux de selle bien équipés, avec les pistolets chargés dans les fontes et tout prêts pour être montés par nous si nous avions quelque sujet de quitter nos voitures.

La marche est fermée par une charrette de paysans qui porte nos plus gros bagages, nos vivres et le fourrage des chevaux. C’est ainsi que nous cheminons à travers des villages pillés et presque déserts ; à la couchée nous jetons des matelas sur le carreau et nous par-dessus. Voilà quatre jours que je n’ai quitté ni bottes ni éperons sans être trop fatigué ; tout cela est très supportable et je me porte à merveille ; pour achever le tableau au risque d’être grondé, je te dirai que je fume la pipe comme un caporal et que j’ai laissé pousser mes moustaches.

Aujourd’hui, nous logeons chez l’Evêque de Lintz ; il y aura plus de cérémonies et je coucherai entre deux draps. 

Enns, près Moelk, 20 brumaire an XIV. Nous cheminons toujours sur la route de Vienne. Un courrier passe et je lui glisse ce billet. 

Du Palais de Schönbrunn, près Vienne, 24 brumaire. Depuis quatre jours, nous n’avons pas couché dans une maison habitée. Tous les villages de la route sont déserts, ni fourrage, ni pain. Le soir à défaut de logement on bivouaque dans la voiture.

Voilà la vie que nous menons depuis huit jours. Hier, nous n’aurions pas soupé si les chasseurs de l’escorte n’avaient pas été enlever un moutons à deux lieues de la route. Le cuisinier eut à tirer pour nous des côtelettes et un gigot, le reste a fait faire bombance à la caravane. Mais enfin dieu soit loué ! Le désert est passé ! Et nous voici dans la terre promise, nous sommes à Vienne.

C’est-à-dire l’armée y est, mais nous on nous retient à la porte. L’Empereur s’est arrêté dans le palais d’où j’écris, qui est loin de Vienne comme l’Ecole Militaire l’est loin de Paris [cette institution se trouvait à l’époque hors des murs de la capitale], et nous y voilà casernés à notre grand regret.

Si je parviens à m’échapper, je ne manquerai pas d’y aller fourrer le nez comme les autres. 

Vienne, mardi 28 brumaire an XIV. L’Empereur ayant quitté Schönbrunn pour aller battre les Russes, rien ne nous retient plus dans ce [illisible], et nous avons fait aussitôt notre grande entrée à Vienne. On nous attendait dans le Palais impérial, on nous a logés dans les petits appartements de l’empereur et c’est moi qui a l’honneur de coucher dans son lit.

Vienne est une ville superbe, cinq grands théâtres y sont ouverts tous les soirs. 

Vienne, 2 frimaire an XIV. L’Empereur a repoussé les Russes jusque sur l’extrême frontière de  la Moravie. On parle de son retour et alors il nous faudra quitter Vienne pour aller monter la garde au triste château de Schönbrunn, nous sommes pourtant fort bien ici. L’empereur d’Autriche nous fait servir une table qui est commune aux deux ministres, MM. de Talleyrand et Maret, et à leurs secrétaires. Nous vivons donc ainsi tous ensemble et les soirs nous allons au spectacle ; les loges de l’empereur d’Autriche nous y sont toujours réservées.

Une chose à remarquer, c’est que les viennois en signe de tristesse s’abstiennent de fréquenter les lieux publics ; il n’y a que des Français au parterre. 

Vienne, le 8 frimaire. On parle beaucoup de négociation. Il faut espérer qu’on finira par s’entendre, et que cette campagne la plus brillante sera en même temps la plus courte. En attendant nous tuons le temps, le matin à voir les établissements de la ville et le soir à courir les spectacles. La troupe la plus savante est bien certainement la troupe italienne. Nous avons rencontré ici trois talents plus forts que ce que nous avons pu entendre en Italie : Crescentini, Mme Botta et Mme Canepi.

Tout cela est fort beau, mais le théâtre du Boulevard qui ne représente que des mélodrames [illisible] la pantomime est de tous les pays et j’entends au moins quelque chose à cette langue-là. T’ai-je marqué que j’avais trouvé ici le marin Grivel qui vient manœuvrer sur le Danube ? Ma patience commence à se lasser cette bureaucratie vagabonde. Voilà trois ans que je vis sur les grandes routes ; c’est assez pour ma part, et je commence à devenir trop vieux pour n’être que l’aide de camp d’un Ministre. 

Vienne, le 11 frimaire. Nous sommes toujours ici dans la même manière de vivre. Cependant les négociateurs qui arrivent vont faire prendre à nos dîners un apparat plus imposant ; ils viendront tous les jours manger à la table de nos ministres. 

Vienne, le 15 frimaire. L’Empereur vient de remporter une victoire signalée sur les Russes à trente-six lieues d’ici. Il paraît que les ennemis sont dans une déconfiture complète. Les deux empereurs d’Autriche et de Russie étaient en personne à la bataille. 

Vienne, le 15 frimaire. La grande victoire est déjà suivie d’un grand avantage. L’empereur d’Autriche est venu voir le nôtre aux avant-postes. Il a obtenu qu’on ne se battrait plus et qu’on laisserait les Russes retourner chez eux.

Ainsi il y a déjà armistice et M. de Talleyrand vient de partir à l’instant pour aller achever le traité.

T’ai-je dit qu’à vienne l’on ne connaissait plus l’argent ? Le commerce ne s’y fait plus qu’avec du papier et nous autres Français nous sommes tout étonnés de nous retrouver au temps des assignats. 

Brünn, le 19 frimaire. J’ai été hier sur le champ de bataille. Quel triste, quel horrible spectacle ! Voilà huit jours que l’on enterre [les morts] et la plaine est encore couverte de cadavres. Cette plaine a plus de quatre lieues de gauche à  droite. Nous l’avons parcourue à cheval et nous avons été ensuite dîné à Austerlitz, petite ville qui donne son nom à la bataille.

J’ai ramassé sur le champ de bataille un plumet noir des chevaliers-gardes et un livre de prière tartare. Je les rapporterai comme trophées et souvenirs du premier champ de bataille que j’ai eu sous les yeux. Puisse-t-il être le dernier ! On assure que l’Empereur retourne demain à Vienne. 

Schönbrunn, le 26 frimaire. Nous ne savons pas encore si la paix se fera. Les allemands sont si longs à tout qu’il faudra peut-être attendre quinze jours pour en tirer un oui ou un non… 

Münich, le 3 janvier 1806.  Je pouvais partir l’un des premiers ; je ne l’ai pas fait, pour montrer du courage jusqu’au bout et faire bien les choses jusqu’à la fin ; mais c’est mon dernier effort et la Secrétairerie d’Etat ira désormais se promener sans moi. 

Münich, le 7 janvier 1806.  Sais-tu qui nous accroche ici ? C’est le mariage du Prince Eugène avec la demoiselle de Bavière [la princesse Catherine de Würtemberg]. On nous fait faire ici les fonctions de notaire et de greffier de l’état-civil, çà me vaudra une petite tabatière sur laquelle il y aura de la poussière de diamant que tu gratteras ; voilà tout ce que je peux te dire sur la cause de notre ennuyeux retard. 

Münich, le 13 janvier 1806.  A quoi bon t’écrire ? Si je pars, j’irai plus vite que ma lettre, oui, mais il faut faire de la contrebande et sous ce respectable cachet, tu trouveras trois robes anglaises. Stuttgart, capitale du royaume de Würtemberg de nouvelle fabrique, le 19 janvier 1806. 

Encore trente-cinq lieues et nous serons en France. Quand le nouveau roi nous aura fait tous ses remerciements, nous ne nous arrêterons plus, et le 25 ou le 26 janvier, au plus tard, nous serons à Paris. 

Baron FAIN. 

 

 

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( 9 juin, 2018 )

Derniers jours de Napoléon en Allemagne,en 1813…

Derniers jours de Napoléon en Allemagne,en 1813... dans HORS-SERIE nap-et-son-etat-major

« 30 octobre 1813. Bataille de Hanau. Il s’était arrêté au milieu de la forêt, non loin du coude qu’y fait la route. Il se promenait de long en large sur le chemin, donnant des ordres et causant avec Caulaincourt. Un obus tomba près d’eux. Le duc de Vicence se plaça aussitôt entre Napoléon et le danger. Leur conversation continua comme si rien ne les menaçait. Autour d’eux, on respirait à peine. Heureusement, l’obus, enfoui dans la terre, n’éclate pas. (Fain, II, 475). Il passe la nuit au bivouac, dans la forêt.

31 octobre 1813. Au matin, une députation de la ville de Hanau vient le trouver. Il était assis sur un pliant de maroquin rouge, devant un grand feu de garde, entouré de plusieurs maréchaux et officiers généraux. Il posa diverses questions sur l’armée autrichienne et les Bavarois. Le duc de Vicence servait d’interprète. Puis il part. Il s’arrête à Francfort et loge dans une maison du faubourg appartenant au banquier Bethman.

1er novembre 1813. Il se rend de Francfort à Hoeschst.

2 novembre 1813. Il arrive à Mayence.

3-6 novembre 1813. A Mayence.

7 novembre 1813. Départ de Mayence à 22 heures.

8 novembre 1813. Il traverse Metz et Verdun. Là, il s’arrête quelque temps à l’hôtel des Trois Maures.

9 novembre 1813. Il passe à La Ferté et arrive à Saint-Cloud à 17 heures. »

(Jean TULARD et Louis GARROS, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour, 1769-1821 », Tallandier, 1992, pp.428-429).

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( 8 juin, 2018 )

Le point de vue des Alliés sur la bataille de Ligny.

Knotel. Prussiens.

Je n’ai ni la prétention ni le temps de raconter ici, la bataille de Ligny, d’autres, l’ont fait avant moi, et que pourrais-je ajouter, après Houssaye, Charras, Navez, Siborne, Aerts et le regretté commandant Lachouque. C’est d’ailleurs à eux que j’emprunterais les quelques réflexions qui feront l’objet de cette causerie. Le champ de bataille s’étend entre Fleurus et la chaussée de Nivelles à Namur, la route de Gembloux à Charleroi le traverse.

Aux environs de cette ville, sur une région valonnée, sur la rive gauche de la Sambre, un petit village a eu, peut-être, dans l’histoire le privilège unique de voir se livrer sur son sol quatre batailles, cinq, si l’on compte celle livrée par les Légions de César sur les Nerviens de Boduognat, qui, en face de 120.000 Romains se défendirent héroïquement. En 1622, le comte Tserclaes-Tilly, général de Ferdinand, livra bataille aux Protestants de Mansfeld, Saxe et Christian de Brunswick, déjà deux noms que nous reverrons en 1815. Pour nous Français, plus connues sont celles que livra en 1690, le maréchal de Luxembourg, aux troupes Hollando-Allemandes du Prince de Waldeck et surtout celles de 1794 gagnées par les armées de la République. Coïncidence de l’histoire, c’est au mois de juin, entre le 16 et le 26 que furent livrées ces batailles, la première, celle Charleroi ou des Gosselies, qui opposa Jourdan au Prince d’Orange, déjà ! La seconde, le 26 juin gagnée par Jourdan, Soult et Kléber sur les Impériaux, la plus éclatante victoire de la jeune armée républicaine. Si l’on veut continuer le jeu de coïncidences, il est curieux de noter que la victoire du maréchal de Luxembourg fut une victoire sans lendemain, que celle de Charleroi en 1794 ne tourna pas à l’avantage des Français, et que celle de 1815 ne fut pas non plus une victoire définitive, mais une « victoire platonnique » comme l’écrit Barral, le mot est joli !

Les adversaires en présence.

Vingt et un ans après la bataille de Fleurus, une nouvelle fois Français et Allemands vont se trouver face à face. Le soleil est brûlant, la chaleur est suffocante, le sol poudreux. Dans ce décor de fin de printemps, voyons où sont les acteurs du drame qui se prépare Napoléon. Le 14, l’Empereur est à Beaumont, il couche au château, à cette époque, propriété du Prince de Caraman-Chimay. Le 15, il franchit la frontière, le 16 il est à Fleurus. Là, descendu de voiture, il s’installe au Moulin de Naveau. Ce moulin, situé en face de Ligny, appartenait à un émigré français ayant fait partie de la Maison de Marie-Antoinette. Lui-même, ouvrit la porte à l’Empereur, qui, après avoir pris congé de lui, monta sur le toit aménagé en observatoire, accompagné du géomètre Simon. De là, l’Empereur voyait à peu près ce que nous voyons aujourd’hui. À droite Sombreffe, Ligny, dont on distingue le clocher, à gauche Saint-Amand, entre les deux, le clocher de Brye. Ces villages étaient occupés par les Corps Prussiens de Pirch, Thiclman et Zieten. Napoléon, avec sa longue-vue, distingue un moulin au pied duquel se trouvaient deux cavaliers : c’étaient Wellington et Blücher. Les mouvements sont imprécis, et Napoléon, impatienté, s’écrie : « Le vieux renard ne débuche pas ! ».

Blücher. Pouvait-il penser que le vieux renard était en face de lui prenant ses dispositions pour essayer de le vaincre.
Le plateau de Fleurus s’abaisse en pente douce jusqu’à un petit ruisseau, la Ligne, sur sa rive opposée, sur un point culminant un moulin aussi historique que celui de Fleurus, théâtre d’un conseil de guerre célèbre mais resté obscur. Ce moulin c’est celui de Bussy appelé aussi de Winter, démoli en 1895. Là se trouvent Blücher, Gneisenau, Grolman et le colonel Hardinge, attaché militaire anglais, qui, sera d’ailleurs grièvement blessé dans la bataille. Si nous nous mettons face au sud-est, nous voyons le panorama que voyaient les Prussiens ce jour-là. A gauche, Sombreffe, en face le moulin de Fleurus, à droite Saint-Amand, enfin Longpré et Wagnelée, dont on voit le clocher.

De cet observatoire, l’État-Major prussien voyait distinctement déboucher les colonnes françaises, certains officiers, braquant leur lunette sur le moulin de Fleurus, pouvaient distinguer l’Empereur au milieu de son État-Major. Jamais les adversaires n’avaient été aussi près, qu’en ce court moment de l’histoire, peut-être, cherchaient-ils à s’épier avant la bataille. Wellington. Parti de Bruxelles à six heures, le Duc arriva vers 10 heures aux Quatre-Bras ; aux environs de Frasnes il écrit au maréchal Blücher la lettre fameuse qui est, peut-être, la cause de la méprise de ce dernier, qui comptera sur l’arrivée des Anglais, troupes qui lui firent tellement défaut au cours de la bataille.

« Mon cher Prince,
Mon armée est disposée, comme suit :
Le Corps du Prince d’Orange a une division aux Quatre-Bras, l’autre à Nivelle. La réserve est en marche sur Genappe, où elle arrivera à midi. La cavalerie Anglaise sera à la même heure à Nivelle. Le Corps de Lord Hill est à Braine-le-Comte ».
Vous avez bien entendu, tout indique que l’armée anglaise se dirige vers le champ de bataille.
La lettre se poursuit :
« Je ne vois pas beaucoup d’ennemis devant nous et j’attends des nouvelles de votre Altesse pour décider des opérations pour la journée. Du côté de Binche on a rien vu.
Votre très obéissant serviteur : Wellington ».

Cela est daté : des hauteurs de Frasnes : le 16 juin 1815, 10 h 30.

13 heures. – Au lieu d’attendre des nouvelles, Wellington, préfère s’entretenir directement avec le maréchal Blücher ; accompagné de Muffling et Dornberg, il rejoint Blücher au moulin de Bussy. Le lieutenant-colonel Ludwig Von Reich, Chef d’État-Major du 1er Corps Prussien nous relate cette rencontre : Le Duc, écrit-il portait une simple tunique bleue sans distinction et un bicorne, orné de trois cocardes : une noire et deux rouges (espagnole et portugaise) et une plume rouge et blanche. Il était habillé de la plus simple façon. Le Duc quitta le moulin vers 13 h 30. Von Reich remarque que son cheval n’avait qu’un petit porte-manteau fixé à l’arrière de la selle, qui contenait de quoi changer de vêtements, quant aux fontes de pistolets, elles contenaient… tout ce qu’il fallait pour écrire.

Que se passa-t-il au cours de cette entrevue ?

On ne le saura jamais exactement. Clausewitz, Wagner, Damitz, Loben-Sels et Charras pensent que Wellington promit son appui au maréchal prussien, d’autres auteurs pensent que ce dernier ne fut pas si affirmatif. Essayons de reconstituer cette conversation qui se déroula en français :
Wellington, brusquement : « Que voulez-vous que je fasse ? » Gneisenau : « Dirigez vos troupes sans tarder comme réserve de l’armée prussienne, tandis que Muffling, lui conseille de déborder l’aile gauche française. C’est ça, s’écrie le Duc, je culbuterais ce que j’ai devant moi à Frasnes et je monterais sur Gosselies. À cela, Gneisenau répond : que la manoeuvre est imprudente et bien longue, et qu’il vaudrait mieux marcher sur Sombreffe. Ce qui présentait moins d’inconvénient. Il est certain que cette manoeuvre plaçait l’armée anglaise sous les ordres de Blücher, le Duc en fut-il irrité ? Quoiqu’il en soit Wellington quitte brusquement Blücher, en disant : Et bien, je viendrais si je ne suis pas attaqué moi-même ».

Cette promesse était-elle formelle, ou simplement conditionnelle ? De toute façon, Blücher, comme Wellington, se trompaient de bonne foi, sur la répartition des troupes françaises. Blücher pensait avoir en face de lui toute l’armée ennemie et, dans ce cas il avait besoin de l’appui anglais. Wellington, lui, commettait une erreur d’appréciation, certainement involontaire. En effet il avait sous les yeux un tableau de l’emplacement des troupes hollando-belges et anglaises, établi par le Quartier-Maître général Delancey, or, ce tableau était inexact, car ce n’est que dans la soirée que les troupes mentionnées furent réunies en nombre suffisant.

Y avait-il, comme l’écrit Houssaye, un peu de diplomatie dans ces promesses ? Wellington a-t-il trompé volontairement Blücher ? Cette duperie n’est pas dans le caractère du Duc. A-t-il dit à Hardinge en quittant Bussy : « If old Vorvarts fights here, he will get most damnably liked » ou, si l’on préfère : « si le vieux Blücher combat ici, il sera honteusement rossé ! ». D’après Lord de Ross, Wellington avait prévu l’inconvénient de la disposition des troupes prussiennes, et il en avait averti Blücher : « Si j’étais à votre place, avec mes troupes, j’en placerai un plus grand nombre derrière la crête pour les abriter, car si les Français les canonnent, ils peuvent les mettre en pièces avant de franchir les ponts, mais il ajoute, personne ne voulait m’entendre, et je n’avais plus qu’à m’en aller, et tout se passa comme je le craignais ! ».

Tout ceci se passait entre 13 heures et 15 heures. Tous les acteurs du drame sont maintenant en place.

L’armée prussienne.

Puisque nous nous intéressons aux armées alliées, voici en résumé la composition de l’armée prussienne :
Commandant en Chef : Field Maréchal Prince Blücher Von Wahlstatt Chef d’État-Major : Lieutenant-général Comte Von Gneisenau.
Quartier-Maître général : Général-Major Von Grolman.

Ier Corps : Lieutenant-général Von Zieten : 1re, 2e, 3e et 4e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIe Corps : Général Von Pirch : 1er, 5e, 6e, 7e et 8e brigade d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIIe Corps : Lieutenant-général Baron Von Thielmann : 9e, 10e, 11e et 12e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.

La cavalerie était répartie dans les Corps d’armée. En principe chaque brigade d’infanterie avait un régiment de cavalerie à sa suite, chaque Corps d’armée avait une division de cavalerie. La cavalerie prussienne comprenait des dragons, des cuirassiers, des uhlans et des hussards, tous à quatre escadrons. La cavalerie portait en général la « litewka » en Campagne, les hussards le dolman et la pelisse, le casque ou le shako. Les cuirassiers ne combattirent pas à Waterloo. L’infanterie était à trois bataillons : les deux premiers de mousquetaires, le dernier de fusiliers. Tous les régiments étaient à 4 compagnies. Ils avaient deux numéros : celui du rang et celui de la province. Les régiments d’infanterie légère avaient deux bataillons de chasseurs (Jagers) et deux de tirailleurs (Schutzen), également à 4 compagnies. L’artillerie était répartie en brigades : elle avait des batteries à pied de 12, des batteries à pied de 6 et des batteries à cheval de 6, plus une batterie d’obusiers. L’infanterie comme l’artillerie avait l’uniforme bleu, le pantalon gris. Les régiments se distinguaient par la couleur distinctive différente pour chaque province. L’artillerie avait cette couleur noire. L’armée prussienne avait en plus des régiments de landwehr en bataillons et en escadrons, et quelques formations de chasseurs volontaires (Frewillige Jagers).

La retraite prussienne.

Mais revenons au champ de bataille. Environ 150.000 hommes sont en présence. Un silence profond et inquiétant s’abat sur la plaine.Soudain trois coups de canon tirés par une batterie de la Garde Impériale à intervalles réguliers donnent le signal de l’attaque. Il est 15 heures. La tragédie commence, elle ne se terminera qu’à la nuit ; à minuit on se battait encore près du moulin de Bussy. Le récit de la bataille de Ligny n’entre pas dans le cadre de cette causerie, elle a été maintes fois racontée par des historiens combien prestigieux ! Disons seulement qu’elle fut meurtrière, acharnée, que l’on se battit au corps à corps… dans l’église, dans le cimetière on se bat à coups de baïonnettes, à coups de crosse, et quand les armes manquent, à coups de poing ! Les pertes furent très lourdes, bien qu’elles varient selon les auteurs : de 10 à 20.000 hommes pour les Prussiens ; pour les Français de 6 à 7.000 selon Gourgaud, 13.000 selon Mauduit. Où en sont les adversaires, maintenant que les canons se sont tus, et que l’on relève les blessés trop nombreux pour les ambulances. Blücher hors de combat, Gneisenau prend le commandement de l’armée prussienne.

Le voici à cheval, entraîné lui aussi par le flot des fuyards, il arrête son cheval sur un chemin, qui relie la route de Namur, au nord de Brye, nous dit Houssaye. Profitant de la clarté de la lune, il consulte sa carte. C’est dans cette attitude que le représente un très beau portrait, dont j’ignore l’auteur. Gneisenau est en tenue de Campagne, aussi simple que celle de Wellington, col et parements rouges, sans aucune broderie, pantalon gris boutonnés jusqu’au pied, il est coiffé d’une petite casquette à visière, coiffure chère à l’Etat-Major prussien. Son cheval ne porte qu’un tapis de selle de fourrure noire et des sacoches de cuir clair. Il a posé ses brides sur l’encolure de son cheval, lunette à la main, et carte dans l’autre, il réfléchit quelques instants, puis il lance son ordre resté célèbre : « Ruczug nach Tilly und Wavre ». « Retraite sur Tilly et Wavre ». Il est probable, qu’en ce moment même, en ordonnant la retraite, le général vient de sauver l’armée prussienne, et, permis sans le savoir la victoire alliée à Waterloo. Ainsi au lieu de se replier sur ses bases d’opérations, il choisit d’aller vers le nord rejoindre les armées anglaise et tendre ainsi la main à Wellington. Ce dernier écrira, d’ailleurs quelques jours plus tard avec une certaine exagération que la décision de Gneisenau a été le moment décisif du siècle ! Pourquoi les Français stratégiquement vainqueurs n’ont pas exploité leur avantage en poursuivant l’armée ennemie. Cette erreur a permis à l’armée prussienne éparpillée sur les différents champs de bataille de se rassembler sans aucune menace. C’est ainsi que les deux brigades Heinkel et Steinmetz, dispersées, purent tranquillement rejoindre leur Corps d’armée en retraite. Cette armée battue n’avait l’air d’être aucunement désorganisée. Contraste frappant, entre ses deux armées. Alors que les vainqueurs se reposent sur leur victoire, les vaincus, eux, sont continuellement en alerte, profitant de cette passivité et de l’obscurité pour organiser leur retraite. Le Quartier-Général est replié à Mellery, en arrière de Ligny. Thielmann conserve sa position initiale, Jagow, lui, avec des éléments du Corps de Zieten occupe Brye et ses environs. Cette évacuation durera jusqu’à 3 heures du matin.

Et les Anglais ? Eh bien, au matin du 17 ils ignoraient encore le sort de la bataille et l’on pensait même que les Prussiens étaient victorieux, Lord Fitzroy-Somerset, (futur lord Raglan) secrétaire du Duc de Wellington écrivait à sa femme : « Les Prussiens et les Anglais ont refoulé les Français ? ». C’était chanter trop tôt victoire ! Wellington lui-même, ne disait-il pas de Blücher qu’il croyait vainqueur : « He his a fine old fellow ! ».
A l’aube du 17, Wellington se trouvait aux Quatre-Bras, lorsqu’arriva à brides abattues, un aide de camp qui dit quelques mots à l’oreille du Duc, celui-ci se tourna alors vers le capitaine Bowles du 28e Regiment of Foot, et lui dit : « Le vieux Blücher a reçu une sacrée rosée et s’est replié sur Wavre, nous devons reculer aussi, je suppose qu’en Angleterre on dira que nous avons été battus… ». Vous remarquez que Wellington ne dit pas « nous avons été battus, mais on pensera que nous l’avons été, il y a là toute une nuance qui sépare une défaite d’une bataille perdue ! Puis il ajoute : « Je n’y peux rien, nous devons reculer aussi ».

Conclusion.

Victoire stérile ou défaite victorieuse, Ligny aura été la bataille des occasions perdues ou gâchées, des hésitations et des fausses estimations. Il semble que les événements se soient ligués pour déjouer les projets des adversaires ! A Napoléon il manqua d’Erlon, à Blücher il manqua Bülow et  l’armée anglaise pour transformer une défaite, peut-être, en victoire. Si Napoléon avait engagé la bataille à 8 ou 9 heures du matin, si Wellington avait concentré ses forces avec 24 heures d’avance… si, si… Le général Vivian a été sévère pour son chef, il a jugé cette décision, comme une véritable bévue,

« A sad blunder » dira-t-il !Le destin, toujours le destin. J’ai été frappé par ce petit fait – souvent contesté par les historiens – mais que j’aime à croire authentique ! Il est raconté par le capitaine Georges Bowles, du régiment des « Coldstreams guards ». Peut-être le sort de la Campagne fut-il marqué pendant la soirée de la duchesse de Richmond. Après le départ du Prince d’Orange, Wellington qui se trouvait avec Richmond lui demanda une carte de la région. Comme ce dernier lui en présentait une, Wellington, après l’avoir examinée, s’exclama : « Napoléon m’a roulé » – (he has humbegged me), il a 24 heures d’avance sur moi. Que ferez-vous demanda Richmond ? Wellington répondit : « J’ai ordonné de résister aux Quatre-Bras, mais, sauf imprévu nous ne pourrons l’arrêter là, c’est ici que nous livrerons la vraie bataille, et le Duc marqua avec son ongle un point sur le carte que Richmond entoura d’un cercle rouge, ce point c’était Mont-Saint-Jean. Quoiqu’il en soit les faits devaient donner raison à Wellington, déjà Ligny annonçait Waterloo. Dramatique cheminement du destin inexorable : Ligny, magnifique victoire française serait une victoire sans lendemain, ou plutôt elle en aurait un terrible, l’Histoire le connaît sous le nom de Waterloo !

 

Baron Louis de BEAUFORT

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.14-18).

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( 5 juin, 2018 )

La rencontre historique et émouvante de Laffrey (7 mars 1815).

Laffrey Le trésorier Guillaume Peyrusse témoigne:   »6 mars [7 mars 1815] . Le général Cambronne, avec sa troupe, après avoir assuré le passage de Sisteron, se porta sur La Mure. A la première nouvelle de notre débarquement, le général Marchand [1], commandant à Grenoble, avait lancé une avant-garde sur nous ; elle était venue prendre position dans un défilé entre des lacs et près le village de La Mure. Instruite de cette circonstance, Sa Majesté fait faire halte, rallia la Garde et la mit en ordre de bataille. Mes habitudes ne m’avaient pas familiarisé avec ces dispositions hostiles. Je devenais embarrassant. Je me mis sur un des côtés de la route et j’attendis l’issue de cette rencontre avec anxiété ; je ne crains pas d’en faire l’aveu. L’Empereur envoya son officier d’ordonnance, le capitaine Raoul [2], pour parlementer avec cette troupe et lui faire connaître la nouvelle de son arrivée ; mais cet officier ne put ni communiquer ni se faire entendre. Il fallait faire bonne contenance ; l’Empereur mit pied à terre et alla droit au bataillon, suivi de quelques grenadiers portant l’arme sous le bras, et s’approchant à la distance de la voix : – « Me voilà, soldats du 5e, reconnaissez-moi… S’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son Empereur (déboutonnant sa capote grise), il peut le faire. Une étincelle électrique frappa toute la troupe ; le cri unanime de vive l’Empereur ! fut sa réponse. Sa Majesté fut à l’instant même entourée, pressée ; la Garde et le bataillon s’embrassèrent, se communiquèrent et burent à la santé de l’Empereur. La cocarde tricolore parut bientôt sur tous les schakos ; les soldats s’étaient aperçus que leur ancienne cocarde n’avait été couverte que d’une couche de blanc, qu’un peu d’eau eut bientôt enlevée. Je sortis triomphant de mon champ de bataille et pris part à l’ivresse commune. La figure de Sa Majesté était rayonnante de joie. Soldats et officiers, tous écoutèrent avec un empressement silencieux toutes les circonstances de notre départ, de notre débarquement, de notre marche ; ils connurent tout l’enthousiasme que la marche et la présence de Sa Majesté avaient excité parmi les populations que nous avions traversées. Cette scène eut lieu en avant du village de l’Offraye [Laffrey][3]. Les braves du bataillon du 5e demandèrent à marcher les premiers sur la division qui couvrait Grenoble ; mais, avant de se mettre en route, on battit un ban et Sa Majesté fit lire la proclamation de la Garde à l’armée, proclamation ainsi conçue :

Les généraux, officiers et soldats de la Garde Impériale aux généraux, officiers et soldats de l’armée.

« Soldats, camarades !

Nous vous avons conservé votre Empereur, malgré les nombreuses embûches qu’on lui a tendues ; nous vous le ramenons au travers des mers, au milieu de mille dangers ; nous avons abordé sur la terre sacrée de la patrie avec la cocarde blanche ; elle est le signe de la honte et du joug imposé par l’étranger et la trahison. Nous aurions inutilement versé notre sang, si nous souffrions que les vaincus nous donnassent la loi !!!

Depuis le peu de mois que les Bourbons règnent, ils vous ont convaincus qu’ils n’ont rien oublié ni rien appris. Ils sont toujours gouvernés par des préjugés ennemis de nos droits et de ceux du peuple. Ceux qui ont porté les armes contre leur pays, contre nous, sont des héros ; vous, vous êtes des rebelles à qui on veut bien pardonner jusqu’à ce qu’on soit assez consolidé pour la formation d’un corps d’armée d’émigrés, par l’introduction à Paris d’une garde Suisse, et par le remplacement successif de nouveau officiers dans vos rangs. Alors, il faudra avoir porté les armes contre sa patrie pour pouvoir prétendre aux honneurs et aux récompenses ; il faudra avoir une naissance conforme à leurs préjugés pour être officier. Le soldat devra toujours rester soldats ; le peuple aura les charges et eux les honneurs. En attendant le moment où ils oseraient détruire la Légion d’honneur, ils l’ont donnée à tous les traîtres et l’ont prodiguée pour l’avilir ; ils lui ont ôté toutes les prérogatives politiques que nous avions gagnées au prix de notre sang.

Les 400 millions du Domaine extraordinaire, sur lequel étaient assignées nos dotations, qui étaient le patrimoine de l’armée et le prix des nos sœurs, ils se les sont appropriés.

Soldats de la grande Nation, soldats du grand Napoléon, consentirez-vous à l’être d’un prince qui, [durant] vingt ans, fut l’ennemi de la France, et qui se vante de devoir son trône à un prince régent d’Angleterre ?

Tout ce qui a été fait sans le consentement du peuple et le nôtre, et sans nous avoir consulté, est illégitime.

Soldats, officiers en retraite, vétérans de nos armées, venez avec nous conquérir le Trône, palladium de nos droits, et que la postérité dise un jour : Les étrangers, secondés par des traîtres, avaient imposé un joug honteux à la France ; les braves se sont levés, et les ennemis du peuple, de l’armée, ont disparu et  sont rentrés dans le néant.

Soldats, la générale bat, nous marchons ; courez aux armes ! Venez nous rejoindre, joindre notre Empereur et nos aigles tricolores !

Signé à l’original :

Le général de brigade, baron Cambronne, major du 1er régiment des chasseurs à pied de la Garde ; le lieutenant-colonel, chevalier Mallet. – Artillerie de la Garde : Cornuel, Raoul, capitaines ; Lanoue, Demons, lieutenants. – Infanterie de la Garde : Loubert, Lamourette, Monpez, Combes, capitaines ; Dequeux, Thibault, Chaumet, Franconnin, Mallet, lieutenants ; Laborde, Eméry, Noisot, Arnauld. – Chevau-légers de la Garde : Le baron Jerzmanowski, major ; Balinski, Schultz, capitaines ; Fintoski et Skoronski, lieutenants.

Signé : le général de division aide-de-camp de Sa Majesté l’Empereur, aide-major général de la Garde,

 Comte Drouot.

A peine la lecture de l’adresse eût-elle était terminée, qu’une salve de Vive l’Empereur ! retentit ; des poignées de main furent échangées ; on se mit en marche. Je fus placé sur les derrières ; mon bagage n’était pas brillant. Les Polonais firent l’avant-garde. Sa Majesté marcha au milieu du 5e. Le bourg de Vizille, que nous traversâmes, se distingua par son enthousiasme. « 

—————

[1] Le général Marchand (1765-1851) commandait la 7ème division militaire à Grenoble. Il essaya de s’opposer à Napoléon mais dû évacuer la ville, le 7 mars 1815. Fin 1815, il sera accusé  par le pouvoir royal d’avoir livré cette ville à l’Empereur, puis traduit devant un conseil de guerre (en juin 1816) et acquitté.

[2] Le capitaine Nicolas Raoul (1788-1850), suit Napoléon à l’île d’Elbe. Pons (ibid., p. 332)  précise que « …l’Empereur avait nommé le capitaine Raoul au commandement du génie militaire de l’île d’Elbe, quoique cet officier appartînt à l’artillerie ».  Par la suite, cet officier est nommé capitaine en second de la compagnie d’artillerie de la Garde Impériale elboise. Il est nommé en avril 1815 chef de bataillon de l’artillerie de la Garde. Blessé très grièvement à Waterloo, il est fait prisonnier. « Le capitaine en second Raoul était le fils du général Raoul [1759-1824], débris de cette armée de Sambre et Meuse qui a fourni des généraux à toutes nos armées et dont on ne semple plus se rappeler. » (Pons, ibid., pp.339-340).

[3] « Cependant les troupes venues de Grenoble avaient rétrogradé, et pris position à trois lieues de Gorp [Corps], entre les lacs et près d’un village [celui de Laffrey]. L’Empereur fut les reconnaître ; il trouva sur la ligne opposée un bataillon du cinquième régiment de ligne ; une compagnie de mineurs, en tout sept à huit cent hommes : il leur envoya le chef d’escadron Roul [Ruhl] ; elles refusèrent de l’entendre…Aussitôt mettant pied à terre, il marcha droit au détachement, suivi de sa Garde, l’arme baissée : « Eh : Quoi, mes amis, leur dit-il, vous ne me reconnaissez pas ? Je suis votre Empereur ; s’il est parmi vous un soldat qui veuille tuer son général, son empereur, il le peut : me voilà (en effaçant sa poitrine)… Le cri unanime de «Vive l’Empereur ! », fut leur réponse. » (Fleury de Chaboulon, « Mémoires »., tome I, p.138).

 

( 4 juin, 2018 )

Une lettre de Guillaume PEYRUSSE (Neumarkt, 4 juin 1813).

Guillaume Peyrusse

En 1813, Guillaume Peyrusse  participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur. Le 29 juillet de la même année, il sera nommé Payeur de l’Empereur. Cette lettre est adressée à son frère André.

 ——————

Au quartier-général de Neumarkt, 4 juin 1813.

Je n’ai pas des tes lettres depuis longtemps, mon cher André. Je ne sais pas même si je ne suis pas un peu en retard avec toi. Mais j’ai plusieurs excuses à te donner et qui le justifieront. D’abord, j’ai été malade à Mayence quand Sa Majesté y est arrivée. Je me suis traîné comme çà jusqu’à Bichofferda à neuf lieues en avant de Dresde, d’où j’ai été envoyé à Fuld pour y chercher de l’argent qui nous a manqué. J’ai fait grande diligence. Elle naissait des vives inquiétudes que me donnait la route sur laquelle des partis de Cosaques et des partisans se montraient, mail fallait arriver. J’ai fait mes deux cent trente lieues dans sept jours et j’ai même éprouvé des retards, faute de chevaux. J’arrive et j’apprends la cruelle catastrophe qui me prive d’un grand protecteur [le général Duroc, blessé très grièvement le 21 mai 1813, lors de la bataille de Bautzen]. Je suis désolé de ne l’avoir pas assisté dans ses derniers moments. Quoiqu’il souffrit le martyre, il a survécu vingt-sept heures à sa blessure. Il a eu le ventre traversé par un boulet qui lui a fait huit trous aux entrailles. Il a conservé toute sa connaissance et il est mort comme un héros. Sa Majesté l’a honoré de sa visite.-« Eh bien mon pauvre Duroc », en lui prenant la main, « vous devez bien souffrir. N’avez-vous rien à me dire , »-« Non, Sire, j’ai toujours été un honnête homme et fidèle sujet de Votre Majesté. Je n’ai qu’un regret de ne pouvoir plus la servir. Les comtes sont en règle… »- « vous laissez une fille… »- « Oui, Sire, mais je lui laisse assez de fortune pour être heureuse… » Les sanglots étouffaient la voix de sa Majesté qui fut entrainée par le duc de Dalmatie [maréchal Soult]. Sa Majesté a fait une perte irréparable. Son corps a été embaumé et transporté militairement à Mayence. Je fis une grande perte : il m’avait beaucoup promis cette campagne, et il avait assuré M. l’’écuyer [de] Saluces qui lui avait parlé de moi qu’il demanderait la croix bleue [l’ordre de la Réunion ?]  pour moi [pour] cette campagne. A propos de M. de Saluces, il est, je crois , major du régiment des gardes d’honneur qui s’organise à Tours. Tu l’auras sans doute vu. Pries-le de me recommander au grand écuyer [Général de Caulaincourt] avec le même intérêt qu’il avait parlé de moi au [grand-] maréchal, et qu’il ajoute  la promesse de M. le [grand-] lui avait faite pour moi d’obtenir de Sa Majesté la croix bleue, fondée sur tous les titres que m’a donnés la conservation du trésor de Sa Majesté aux dépens de tous mes effets et de ma vie . Pour que la lettre arrive sûrement, tu l’enverras ou [la] feras envoyer à Mélan qui me l’adressera par l’estafette et je la remettrais moi-même. Soigne cette affaire. Mais comme un malheur n’arrive jamais sans l’autre, tu sauras que le 30 mai [1813] tous les équipages de Sa Majesté avaient été parqués dans une grande grange, [en] crainte des Cosaques, qui, la veille, avaient entamé un convoi. J’étais dans une des écuries de ce bâtiment à travailler. A une heure, on a crié « Au feu ! », j’ai ramassé mon portefeuille ; je n’étais pas hors de l’écurie, que le feu y pénétrait ; tout était ne paille. J’ai donné mes papiers à garder à un grenadier et me suis jeté sur mon caisson pour le faire sortir, mais l’action du feu a été si prompte et si active que j’y étais à peine arrivé que j’étais étouffé par la fumée et entouré par les flammes. Dans un clin d’œil, tous les bâtiments de ferme ont été enflammés. Par une cruelle position j’avais mis mes deux portemanteaux dans le fourgon, où je les croyais plus en sûreté que dans mon écurie. Tout  a été brûlé, et je suis sans chemise, moi et bien d’autres. Sa Majesté a perdu toute sa garde-robe, mais elle a été peu sensible à cet événement. Elle a dit : « Eh bien ! C’est une cosaquade. » Ce n’est pas tout ; tu vas dire : «L’or qui est dans le fourgon ne brûlera pas… » mais tu sauras que j’étais de moitié dans mon fourgon avec la pharmacie. Il y avait seize caisses de drogues, qui ont entretenu un feu tel que j’ai un bon sixième de mon or fondu comme du mâchefer mêlé avec du fer, des cristaux et du charbon. J’ai fait de suite au prince major-général [maréchal Berthier] ma déclaration de ce qu’il y avait dans mon fourgon, et, comme Sa Majesté  allait partir, je lui ai demandé un bataillon pour me protéger dans les recherches que j’allais faire ; à 5 heures j’ai pu parvenir à faire faire par les sapeurs del a Garde un chemin dans ce foyer pour aller sur le lieu où stationnait mon fourgon. La place n’était pas encore tenable ; cependant nous nous y sommes maintenus. J’avais avec moi six hommes, nos recherches ont été très actives et très laborieuses. Tous mes napoléons qui ne se sont pas fondus sont noirs comme le… [charbon ?]. Lorsqu’il fut devenu constant qu’on ne pouvait plus rien trouver, j’ai tout renfermé et fait à l’instant le procès-verbal que j’ai mis très en règle et que j’ai fait certifier par le grand prévôt de l’armée, viser par M. le grand écuyer, et envoyé à M. [de] La Bouillerie [le trésorier général de la Couronne, supérieur de Peyrusse] le lendemain avec ma situation, de laquelle il constate que j’avais en caisse la somme déclarée au prince major-général. Je m’occupe à laver à l’eau forte mes napoléons pour les besoins du service, et à compter ceux qui peuvent l’être pour pouvoir constater le déficit que je ne vois pas devoir être bien considérable. Tu vois, mon ami, que chacun a ses traverses [travers].

Depuis trois jours, nous sommes ici dans un trou à huit lieues de Breslau, où le prince dela Moskowa [maréchal Ney] est depuis trois jours fort tranquille. M. le grand écuyer est à trois lieues et demie d’ici, et je crois que dans quelques jours nous apprendrons du bien bon. Les avant-postes se regardent sans se rien faire. Je voudrais cependant, avant que cela ne finisse, qu’on fit une belle peur aux Berlinois pour celle qu’ils m’ont faite…

 « Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894, pp.133-137.

 

( 30 mai, 2018 )

Retour sur les derniers jours du maréchal Lannes, racontés l’apothicaire Charles Cadet de Gassicourt.

Cadet

Charles-Louis Cadet de Gassicourt, pharmacien et écrivain français est né à Paris le 2 janvier 1769. Officiellement, il est le fils du célèbre chimiste Louis-Claude Cadet de Gassicourt (1731-1789), et de Marie Thérèse Boisselet (1731-1800), selon toute probabilité, il est en réalité le produit des amours de celle-ci avec le Roi Louis XV. Cet état de fait est d’ailleurs rapporté par le général Baron Thiébault dans ses mémoires. Quoi qu’il en soit, son père pour l’état-civil souhaite lui faire suivre des études de pharmacie. Mais le jeune homme qui côtoie chez ses parents des talents littéraires tels que d’Alembert, Buffon ou Condorcet, veut d’abord se consacrer exclusivement à l’écriture et à la littérature. Il fait malgré tout des études de droits et devient avocat. Il possède un certain talent oratoire et plaide avec éloquence et un certain succès. Il se marie en janvier 1789 avec Madeleine Félicité Baudet. Lors de la Révolution française, Cadet de Gassicourt y adhère pleinement avec enthousiasme. Il n’hésite pas cependant à en condamner les excès du Tribunal révolutionnaire. Il est accusé d’avoir participé au 13 vendémiaire (5 octobre 1795), proscrit, il se cache pendant trois ans dans le Berry. A son retour, il se remet à la pharmacie et acquiert dans cette pratique, une solide réputation. Celle-ci lui doit d’être nommé premier pharmacien par l’empereur Napoléon en 1809. 

En parallèle, il mène une carrière d’écrivain. Il écrit de nombreux ouvrages sur les sciences, se moqua ouvertement de Madame de Staël et de Chateaubriand. Il compose un ouvrage souvent cité sur les Templiers. Sous la Restauration, il s’oppose à la notion de droit divin. On lui doit : Le Tombeau de Jacques de Molay, ou histoire secrète des initiés anciens et modernes, Templiers, Francs-maçons, illuminés, Paris 1797. Le Souper de Molière (1798), La Visite de Racan (1798), Mon voyage ou lettres sur la Normandie (1799), Esprits des sots (1801), Le Poète et le savant, dialogues (1799), Saint-Géran ou la nouvelle langue française (1807), suite du précédent (1811), De l’étude simultanée des sciences (1812), Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière (1818).Charles Louis Cadet de Gassicourt est décédé le 21 novembre 1821. Il repose dans la 39ème division du cimetière du Père-Lachaise à Paris.

-Notice extraite du site des Amis et Passionnés du Père-Lachaise : http://www.appl-lachaise.net/

Le passage qui suit est extrait de son ouvrage intitulé « Voyage en Autriche, en Moravie et en Bavière fait à la suite de l’armée française pendant la campagne de 1809 », et qui fut publié en 1818 à Paris, chez L’Huillier. On n’oubliera pas que ce récit, comme bien de ceux publiés sous les deux restaurations, est favorable au pouvoir royal. Aussi l’auteur n’hésite pas à mettre dans la bouche du malheureux Lannes des mots de reproches à l’égard de Napoléon. Il est peu probable que compte-tenu de son état le duc de Montebello ait tenu de pareils propos… 

C.B.

Le duc de Montebello avait sans doute des pressentiments sinistres, lorsqu’il monta à cheval pour se rendre à l’île Lobau. J’étais avec le docteur Lannefranque, lorsque nous le rencontrâmes sur le pont de la Vienne. Le maréchal aimait beaucoup mon collègue. Il s’arrêta, lui prit la main, et lui dit : « Vous ne tarderez pas sans doute à venir nous retrouver, nous aurons probablement besoin de vous ; Messieurs, si j’en crois les apparences, la journée sera chaude- Monsieur le duc, lui fit le docteur, elle ajoutera à votre gloire, et nous nous en féliciterons avec toute l’armée.-La gloire ! reprit vivement Montebello, fumée bien chère ! J’aimerais mieux cent fois… Tenez, voulez-vous que je vous parle franchement, on s’est trop pressé… Je n’ai pas une bonne idée de cette affaire ; mais qu’elle qu’en soit l’issue, ce sera pour moi la dernière bataille… Comment l’entendez-vous Général ? –Adieu, adieu, Messieurs… Et il partit au galop. Ce dernier mot m’afflige, me dit M. Lannefranque, voilà plusieurs fois que le maréchal me montre ce découragement et ce mécontentement. D’il n’avait pas pour l’Empereur un attachement aussi sincère, il aurait soupçonné de faiblesse un aussi brave militaire ; il est comme bien d’autres, las du métier, et il est persuadé que cette campagne lui sera funeste… 

22 mai 1809. La postérité ne saura pas toute la vérité sur la malheureuse bataille d’Essling. Les ordres de l’Empereur m’ont obligé de rester à Schoenbrünn, et je n’étais pas à cette affaire ; mais aussitôt que la canonnade se fit entendre, je montai au sommet de la Gloriette, d’où l’on pouvait découvrir les deux armées ; je n’ai pu distinguer au travers d’un nuage gros comme Paris, que les éclairs de quatre cents pièces de canon et la flamme de quelques maisons incendiées. On vient de nous amener le général Mouton, blessé par une balle qui lui a traversé la main. On nous annonce que le maréchal Lannes vient d’avoir une jambe emportée par un boulet en faisant une reconnaissance. Si les Autrichiens avaient su que les ponts étaient coupés, derrière notre armée, d’ils avaient su qu’une division entière était de l’autre côté du Danube, spectatrice inutile de notre désastre ; si par le plus habile manœuvre, on ne les avait pas trompé sur la quantité de nos forces, aucun Français ne serait revenu de cette bataille. Notre perte est énorme, mais on ne peut pas dire que nous ayons été vaincus, puisque nous sommes restés maîtres du champ de bataille, que les autrichiens n’ont pas osé sortir de leurs lignes, et qu’en nous retirant dans l’île de Lobau, nous n’avons pas laissé un seul de nos blessés sur la rive. Gloire à Masséna ! C’est lui qui a sauvé l’armée. J’ai couru à Vienne au-devant de nos blessés. L’esprit des Viennois est détestable : ils insultent nos militaires qu’ils voient se traîner sanglants à l’hôpital. Les Capucins, répandus dans les rues, excitent les femmes à maudire les Français. J’étais tenté de tomber à coups de canne sur quelques uns de ces misérables barbus ; la crainte d’exciter une sédition, a pu seule me retenir…Que de traits d’héroïsme la journée d’Essling à produit ! 

L’Empereur s’est constamment exposé comme un sous-lieutenant. Les boulets ont tué plusieurs personnes derrière lui. Enfin, on dit que le général Walther effrayé du danger qu’il courait, s’écria : »Sire, si votre Majesté ne se retira pas, je la fais enlever par mes grenadiers ». J’ai vu un cuirassier qui venait de perdre un bras, porter avec l’autre jusqu’à l’hôpital un de ses camarades qu’un boulet avait frappé au pied. Un canonnier français eut les deux jambes emportées par un boulet. Deux soldats le ramassent, et le chargent sur deux branches d’arbres pour le porter à l’ambulance établie dans l’une des îles du Danube. Il souffrait horriblement, et ne jetait pas un cri : « J’ai bien soif », disait-il souvent à ses porteurs. Arrivés sur un des ponts sur radeaux, il les supplie d’arrêter un moment, de le poser sur le plancher, et d’aller lui chercher de l’eau pour étancher sa soif ; ou un peu d’eau-de-vie pour ranimer ses forces. Ses camarades lui obéissent et le quittent.  A peine ont-ils fait quelques pas, il leur crie : »Mes amis, allez doucement, je n’ai pas de jambes, et j’arriverai plus tôt que vous. Vive la France ! »

Il dit, et se roule dans le fleuve qui l’engloutit. L’Empereur, en voyant emporter le maréchal Lannes baigné dans son sang, a fait poser le brancard, s’est jeté à genoux, à pris le maréchal dans ses bras, et lui a dit en fondant en larmes : « Montebello, me reconnais-tu ? »- « Oui, Sire, vous perdez votre meilleur ami. »-« Non, non, tu vivras !, puis se tournant vers Larrey, n’est-il pas vrai que vous répondez de ses jours ? » Cette scène attendrissante et digne du pinceau de Gérard, a ranimé le courage des malheureux blessés qui, se soulevant sur le sable, ont crié :  »Vive l’Empereur !  ». Quelques pages plus loin, Cadet de Gassicourt revient sur la situation très critique du duc de Montebello: « On désespère de pouvoir sauver le maréchal Lannes. Il a soutenu avec beaucoup de force et de courage l’amputation de la cuisse droite, mais le boulet a touché le genou gauche et brisé la rotule ; une seconde amputation deviendra peut-être nécessaire. Le duc éprouve un violent chagrin, une fièvre d’un mauvais caractère s’est déclarée. On a placé le maréchal chez un brasseur d’Ebersdorf, dans un entresol au-dessus d’une écurie. La maison est environnée de cadavres d’hommes et de chevaux. L’air qu’on y respire est infect, la chaleur y est étouffante. C’est cependant ce qu’on a trouvé de mieux. L’Empereur témoigne le plus tendre intérêt au malade. Par ses ordres, le célèbre Franck a été appelé avec MM. Larrey, Yvan, Paulet et Lannefranque qui soignent alternativement le maréchal. Napoléon lui a déjà fait deux visites. Dans la dernière entrevue le duc a demandé que tout le monde se retirât dans la pièce voisine, dont la porte est restée ouverte. Quand il s’est vu seul avec l’Empereur, il lui a rappelé tous les services qu’il lui a rendus, toutes les preuves d’attachement qu’il lui a données ; puis élevant la voix :  »Ce n’est pas, a-t-il dit, pour t’intéresser à ma femme et à mes enfants que je te parle ainsi. Quand je meurs pour toi, je n’ai pas besoin de te les recommander, ta gloire te fait un devoir de les protéger, et je ne crains pas de changer tes dispositions à leur égard en t’adressant les derniers reproches de l’amitié. Tu viens de faire une grande faute, elle te prive de ton meilleur ami, mais elle ne te corrigera pas. Ton ambition insatiable te perdra ; tu sacrifies sans nécessité, sans ménagement, sans regrets, les hommes qui te servent le mieux. Ton ingratitude éloigne de toi ceux-mêmes qui t’admirent ; tu n’as plus autour de toi que des flatteurs ; je ne vois pas un ami qui ose te dire la vérité. On te trahira, on t’abandonnera ; hâte-toi de terminer cette guerre.

C’est le vœu de tes généraux ; c’est dans doute celui de ton peuple. Tu ne seras jamais plus puissant, tu peux être bien plus aimé ! Pardonne à un mourant ces vérités, ce mourant te chérit… Le maréchal, en achevant, lui a tendu la main, et l’Empereur l’a embrassé en pleurant, mais sans lui répondre. Je tiens cette scène de plusieurs témoins auriculaires, qui me l’ont rapportée dans les mêmes termes, ou au moins dans le même sens. 

6 juin 1809. Montebello est mort [le 31 mai après huit jours de souffrances…], j’ai embaumé son corps avec MM. Larrey et Varéliaud. Il nous a été envoyé le jour même de sa mort, avec ordre de la préparer comme l’avait été le colonel Morland, tué à la bataille d’Austerlitz, c’est-à-dire, de le plonger dans une forte dissolution de sublimé corrosif, selon la méthode du Dr. Chaussier. Mais le maréchal était en pleine putréfaction, et cette opération qui a duré trois jpurs a été pénible et dangereuse. Les lotions d’acide muriatique, les fumigations, guytonniennes, les cassolettes de benjoin, etc., ne pouvaient corriger l’odeur horrible de ce cadavre. J’ai été fortement indisposé par la poussière du sublimé corrosif, dont j’ai pilé trente livres dans un mortier découvert. Je me suis trouvé superpurgé pendant trois jours et j’ai eux un commencement de salivation. Lorsque nous avons plongé le corps du maréchal dans le bain mercuriel, l’ammoniaque et l’hydrogène sulfuré qui s’exhalaient du cadavre, décomposèrent la dissolution, et il fallut recommencer. Après huit jours d’immersion, nous avons mis le maréchal dans un tonneau fait exprès et nous avons achevé de le remplir avec une solution saturée de sublimé corrosif. Le corps, transporté en France, doit être séché et placé dans un cercueil. 

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( 23 mai, 2018 )

Une lettre sur Austerlitz…

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Voici quelques mots à propos de son auteur : « Né le 28 octobre 1771 à Létenville (Calvados), VIEL Antoine, l’auteur de cette missive, a donc à la date qu’elle porte, trente-quatre ans. Entré au service, comme volontaire dans la cavalerie de Bayeux, le 16 brumaire an II [6 novembre 1793], et passé peu après au 19ème régiment de cavalerie, il a guerroyé partout : en Vendée, en l’an II ; aux armées de Sambre-et-Meuse et du nord, en l’an III ; à l’armée du Rhin les deux années suivantes. En l’an VI, devenu fourrier, il est avec son régiment à l’armée d’Allemagne ; en l’an VII, à celle du Danube, où il se fait nommer, à quelques jours d’intervalle, maréchal des logis chef et adjudant. Revenu à l’armée du Rhin, il s’y couvre de gloire et se fait citer plusieurs fois à l’ordre, aux cours des années VIII et IX. C’est le 5 pluviôse an XI (25 janvier 1803), qu’il est passé avec son grade au 9ème régiment, devenu le 9ème de cuirassiers. Le 10 prairial [30 mai 1803] suivant, le premier Consul lui a décerné un sabre d’honneur, et, de l’an XI à l’an XII, il est resté employé dans les 25ème et 26ème divisions militaires. Sa nomination de sous-lieutenant date de quelques mois à peine : elle est du 16 pluviôse an XIII [5 février 1805] : il a été, à sa grande joie, maintenu à son cher régiment, désigné pour faire partie de la 1ère division de grosse cavalerie de la Grande Armée. C’est ici le moment de lui laisser la parole. Voici sa lettre, in extenso  : 

A monsieur Guérould Pierre, commune de Létenville (Calvados), par Isigny. 

 [Nom de lieu illisible], le 6 nivôse an 14 [27 décembre 1805

Convaincu comme je le suis, mon cher M. Guéroult, de l’intérêt que vous prenez à moi, je profite d’un moment de repos pour vous écrire et vous faire connaître que malgré les efforts de nos ennemis je vis encore. Vous saurez aussi que depuis le 26 messidor [15 juillet 1805], époque où nous sommes partis de Mayence pour aller à Lille, où nous arrivâmes le 25 thermidor [13 août 1805] et fûmes de suite sous les ordres du général Nansouty, qui réunit là sa division composée ainsi qu’il suit : les 2ème, 3ème, 9ème, 12ème de cuirassiers et les 2 régiments de carabiniers (convenez que c’est un joli commandement, mais il en est digne). Huit jours se sont passés dans des revues et manœuvres. Mais pas plus surpris de voir arriver l’ordre de partir sur le champ pour nous diriger sur le Rhin et notamment sur la ville de Mannheim où nous le passâmes le 8 vendémiaire [30 septembre 1805]. Voilà donc 300 lieues faites pour les Capucins, puisque nous sommes revenus à onze lieues d’où nous étions partis) et cela à grandes journées, ce qui nous a ruiné nos chevaux. Il faut vous dire, cher ami, que dans mon retour la fièvre me prit et j’ai fait cent lieues passées avec ce maudit fardeau : elle m’a mis dans un état déplorable ; vous ne aurez une faible idée dans ce petit détail. Jugez d’un homme qui a la fièvre des plus violentes pendant sept ou huit heures, qui à peine passée, se met dans une voiture et fait des 7, 8 et 9 lieues, qui, les jours qu’elle lui donne congé, part d’un grand matin, arrive à dix ou onze heures, se met au lit et au bout de deux heures prend médecine ; le lendemain, part croyant arriver avant lui. Jugez quelle jouissance d’avoir de grands maux de tête et d’avoir à supporter les cahots d’une mauvaise voiture. Dix-sept jours de jeûne, d’émétique, de médecine et de limonade m’en ont débarrassé ; huit jours de repos dans un très mauvais village m’a mis à même de pouvoir passer le Rhin et de partager avec mes camarades les maux de cette glorieuse campagne. Je dis « les maux » car je crois que jamais on en a fait une pareille. Jamais un jour de repos. Tous les jours monter à cheval avant le jour, n’en descendre qu’à 9 et 10 heures du soir, enfin nous sommes restés jusqu’à 22 heures à cheval, mais très souvent dix-huit mais quand on remporte une victoire complète, on doit oublier tous ces maux. Que pourrai-je vous dire, cher ami, quand les papiers publics vous ont instruits mieux que je ne pouvais le faire, attendu qu’ils vous ont appris tout ce qui s’est passé dans l’armée, et moi, je ne pourrais vous dire que ce que j’ai vu en grand et cela dans la position qu’a occupé la division. Je me permettrai seulement une réflexion : c’est qu’il n’appartient qu’à notre empereur de faire la guerre quand on considère qu’en dix jours il a détruit à l’Autriche une armée de 80 à 90 mille hommes ; cela paraît incroyable et cependant c’est vrai. J’en fus témoin et notre division ne les battit que par sa présence, nous ne mîmes pas même le sabre à la main pour les faire rentrer dans Ulm au nombre de 20 mille hommes.La Garde Impériale et nous, fûmes la seule cavalerie qui y parut et ils n’eurent pas le front de se mesurer avec nous. Cependant, nous désirions avoir cet honneur-là. Seulement une brigade de notre division fut détachée à la poursuite du prince Ferdinand qui le rejoignit à quelques lieues où conjointement avec d’autres, lui prit 17 à 18 mille hommes de 25 mille qu’il avait sauvés et dont le reste fut pris en détail. Nous continuâmes notre route sur Vienne où nous arrivâmes sans de grands combats : presque toute la cavalerie se rassembla sous ses murs le 20 brumaire [11 novembre 1805] ; le 22 [13 novembre 1805] ce fut notre division qui traversa la ville capitale de ce grand empire, passa le Danube, traversa les troupes autrichiennes, et fut s’établir à deux lieues au-delà, où un régiment de cuirassiers d’Autriche lui céda la place. Après notre passage, toutes ces troupes furent désarmées, nous nous crûmes en paix, on nous dit même que nous allions prendre des cantonnements. Nous marchâmes pendant deux jours dans cette douce espérance, quant on nous dit que les russes ne voulaient pas s’en retourner chez eux sans un ordre de leur souverain : il nous fallut donc encore battre ces messieurs pour les mettre à la raison, mais une fois ni deux n’ont pas suffit. Il en fallut venir aux gros mots.

Aussi, j’ose croire qu’ils se rappelleront de la bataille d’Austerlitz. Celle-là, je l’ai vue de tout mon saoul, et je peux dire que jamais champ de bataille de fut aussi sanglant. Jugez que cent cinquante mille mousquetaires tirèrent depuis sept heures du matin jusqu’à une heure de l’après-midi et que plus de deux cents pièces d’artillerie tirèrent également. Jugez, dis-je, du carnage que cela a pu faire. Je n’ai pu encore deviner ce que c’est que le caractère russe, mais je n’ai pas vu sans une surprise étrange, des russes sans nombre, mutilé par le boulet, par la mitraille et autres armés, les uns des bras, les autres des jambes emportées, et bien, ils ne poussent pas un soupir, pas une plainte.  Je suis repassé au bout de six jours sur le champ de bataille : on travaillait à enterrer les morts, j’en ai vu qui ne l’étaient pas, par des temps semblables, et blessés : quel courage ! 

Laissons là ce champ de tristesse et de carnage et revenons au 11 frimaire [2 décembre 1805], où Napoléon les écrasa tous, quand je dis « tous », je pourrais ajouter que nous lui avons aidé un peu… Voici comment nous avons travaillé. Vous savez, ou vous ne savez pas, la grosse cavalerie ne doit pas donner à propos de rien et on doit la regarder comme emporte-pièce à qui rien ne doit résister, en voici une preuve : à midi, les affaires n’allaient pas des mieux pour nous. L’ennemi nous chagrinait fortement, quand le prince Murat envoya l’ordre à notre général de se porter en avant pour charger la cavalerie. Cette cavalerie (la tête de l’armée russe) était placée sur un plateau assez élevé, flanquée de 8 pièces d’artillerie qui faisant un feu croisé sur nous. Ils comptaient par cette manœuvre, sans doute, nous arrêter. Point du tout ! Nous avons manœuvré avec sécurité et avec autant de sang-froid que si ce fût pour notre instruction. L’ennemi fit si tellement effrayé de cela qu’il n’osa pas faire un pas sur nous. Nous montâmes sur le plateau, nos têtes hérissées de nos sabres, que nous leur avons enfoncés dans le ventre et partout, car ils sont restés là comme des murs, on en a tué tant qu’on a pu, forcé le reste à la retraite ; mais la majeure partie ont emporté des blessures mortelles. Nous avons pris les 8 pièces qui nous avaient fait tant de mal, donné l’exemple à toute la ligne, une charge générale s’opère, l’ennemi partout est mis en fuite et là se termine la journée du 11 frimaire, dite « Bataille des trois empereurs ou d’Austerlitz ».  Mon cher Monsieur Guéroult, ce qu’il y a de flatteur pour nous c’est que nous avons perdu très peu de monde et que ce fut notre régiment qui perça le premier l’ennemi, ce qui fut remarqué par le prince Murat, qui, sur le champ de bataille passa devant. « Braves cuirassiers, dit-il, vous avez chargé l’ennemi avec intrépidité et sang-froid, cela est digne de vous ! » Tous criaient :  » Vive le prince Murat !  »  Le prince Murat dit : « Vive les cuirassiers qui savent vaincre nos ennemis, etc. ».  Il fit son rapport à l’Empereur qui dit qu’il portrait les régiments de cuirassiers à 1.000 hommes, ce qui fait une augmentation de 400. J’écris beaucoup sur une grande feuille de papier et je vous dis peu, mais vous excuserez le petit génie de votre ami et vous direz mille choses honnêtes de ma part à Mme Guéroult ainsi qu’à tous ses enfants.

Mes compliments à ma sœur et à son mari, je vous prie de leur donner de mes nouvelles le plus tôt possible. Je ne leur écrirai pas par la raison que ici on ne peut affranchit les lettres pour la France, étant trop éloignés de la poste. Nous sommes cantonnés à douze lieues de Vienne du côté de la France.

Nous avons repassé dans cette capitale le 23 frimaire [14 décembre 1805] après avoir parcouru les belles plaines de la Moravie. Milles choses à tous nos amis. Je suis, en attendant votre réponse, votre bien sincère, 

VIEL. 

J’ai oublié de vous dire que l’on vient de nous payer trois mois de solde en billets de banque de Vienne lesquels perdent seulement 45 %. Il est vrai que l’on nous a donné un tiers en sus. Convenez que si cela n’est pas gratifiant ce n’est pas galant de la part de notre Empereur. Mon adresse est : VIEL, sous-lieutenant au 9ème régiment de cuirassiers, membre de la Légion d’honneur, 1ère division de cavalerie commandée par le général Nansouty, à la Grande armée.  Bonsoir, je vais faire un lit avec deux bottes de paille. Le papier me manque comme vous voyez. Je ne peux vous en dire davantage. Portez-vous aussi bien que moi. C’est tout ce que je désire ; il est dix heures, je veux cacheter ma lettre pour l’envoyer demain matin à la poste, car si je manque cette occasion je serait 8 jours sans la retrouver.

L’année suivante, Viel gagne ses galons de lieutenant à la bataille d’Iéna ; en 1807, il se bat à Eylau comme lieutenant adjudant-major ; en 1809, capitaine commandant, il est blessé à Wagram d’un éclat d’obus au pied. Il fait en 1812 la campagne de Russie et, en 1813, celle de Saxe, au cours de laquelle, pour sa belle conduite à la bataille de Dresde, il est fait officier del a Légion d’honneur, ce qui l’incite à se distinguer de plus belle à celle de Leipzig, où il reçoit trois coups de sabre. Nommé chef d’escadron au début de la campagne de France, le 19 février 1814, il passe le 6 août suivant au 10ème cuirassiers. Il fait enfin la campagne des Cent-Jours avec la 14ème division de cavalerie, assiste à la bataille de Ligny et couronne sa glorieuse carrière en prenant part, le 18 juin 1815, à l’immortelle chevauchée de Mont-Saint-Jean. Le 25 décembre 1815, après le licenciement de l’armée, il se retire dans ses foyers à Létanville ; il est dans toute la force de l’âge, n’ayant que quarante-quatre ans. Il en vivra quarante encore, entouré de l’estime et de la considération de tous et mourra maire de sa commune, le 16 février 1855. 

Valère FANET. 

Cette lettre fut publiée en 1905 dans le « Carnet de la Sabretache ». 

 

 

 

( 21 mai, 2018 )

Le général Compans durant la campagne de Russie…

Compans a été un des héros de la campagne [de Russie]. A la fin d’août, par décision de l’Empereur, il marche à l’avant-garde sous les ordres de Murat dont il soutient la cavalerie, et le 5 septembre [1812], c’est lui qui s’empare de la redoute de Schwardino et qui la garde, malgré les efforts de Bagration. L’Empereur l’avait directement chargé d’attaquer et de prendre cette position qui couvrait la gauche des Russes, et Compans montra autant d’habileté que de bravoure : il sut profiter des accidents du terrain et il fit avec un bataillon, du 57ème  une charge décisive à la baïonnette. Le lendemain, Napoléon appela celui que l’armée nommait déjà le preneur de redoutes et lui donna mission d’attaquer, dans la matinée du 7 [septembre], la redoute à l’extrême gauche des Russes. Compans proposa, afin d’éviter la mitraille, de passer par le bois qu’il avait reconnu et qui lui semblait praticable; Napoléon l’approuva et Compans eut à sa disposition, outre sa propre division, la division Dessaix : il craignait, en effet, que les Russes, avançant sur sa droite dans le bois, ne se missent entre Poniatowski et lui. Le 7, Compans, chargé comme porte l’« Ordre pour la bataille» de longer la forêt pour enlever la première redoute, Compans plaça la division Dessaix en réserve et forma sa propre division en deux masses parallèles : celle de droite devait éloigner l’ennemi du bois et celle de gauche, ainsi couverte, marcher tout droit sur la redoute. Mais à 7 heures 1/2, à l’instant où Teste, avec le 25ème et le 57ème, pénétrait dans la redoute, Compans fut blessé d’un biscaïen à l’épaule et forcé de quitter le champ de bataille. Le 3 novembre, il se signale à Viasma. Durant la retraite, le 17 novembre, sur les hauteurs en avant de Krasnoïé, il montra, comme toujours, courage et sang-froid. Bien que souffrant de sa blessure et réduit à aller à pied, il demeura riant et aussi tranquille devant l’adversaire que s’il était dans son jardin où il faisait volontiers de longues promenades; et un témoin, Lejeune, assure que sa figure calme et comme heureuse ôtait à ses soldats l’idée du danger. Après le départ de la Garde, lorsque le 1er corps s’éloigna, Compans le dernier redescendit vers la ville et, le dernier, à la tombée de la nuit, traversa le ravin. Jusqu’au dernier jour de la retraite il fit preuve, comme dit Lejeune, de stoïcité et l’on n’a qu’à lire sa lettre du 7 décembre où il écrit à Davout qu’un grand nombre d’officiers meurent ou tombent malades journellement et que, le 6 et le 7, le froid a été si rigoureux qu’il est impossible de rien obtenir des hommes.

Le 21 mars 1813 Lejeune, qui ne l’avait pas vu depuis Krasnoïé, le rencontrait à Mayence. Le costume de Compans avait changé; il n’avait plus de fourrures, il n’avait plus le bras en écharpe ; mais il avait toujours le même calme, la même sérénité, le même sourire, comme au milieu de la bataille. »

(Arthur Chuquet, « 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912, pp.337-338).

Le général Compans durant la campagne de Russie… dans FIGURES D'EMPIRE 86-001577

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