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( 22 septembre, 2018 )

Le général Clarke au ministère de la Guerre…

La carrière du général Clarke, nommé ministre de la Guerre en août 1807, illustre particulièrement bien la montée en puissance des grands commis au moment où le grand Empire connaît son apogée. Le ministère de Clarke vit cependant au rythme des crises qui résultent des campagnes de plus en plus difficiles que doit mener l’empereur. Celui-ci conserve à tout instant la haute main sur les affaires militaires et délègue à son ministre des pouvoirs restreints, quand il ne le charge pas de tâches plus ingrates, comme la gestion quotidienne de la campagne d’Espagne dont Napoléon s’est progressivement détaché. L’organisation du ministère évolue lentement au cours de ces sept années bien chargées, conservant un aspect proche des bureaux de l’Ancien Régime. Le ministre est obligé, néanmoins, d’adapter les structures aux besoins les plus urgents, créant des directions supplémentaires. Les réformes, cependant, se font attendre tout comme la résolution des problèmes stratégiques apparus sur les champs de bataille, de Baylen à Walcheren, en passant par le royaume de Naples. Cette longue période se conclut en 1814 dans l’impuissance la plus flagrante, malgré le sursaut d’énergie de Clarke pour resserrer les cadres. Son action à la tête des services dela Guerre en font pourtant un personnage incontournable : Louis XVIII ne s’y trompe pas en lui redonnant le portefeuille dès 1815.

Le général Clarke au ministère de la Guerre… dans FIGURES D'EMPIRE Clarke-1-184x300Si les campagnes napoléoniennes ont fait l’objet d’une abondante production de commentaires, il est intéressant de remarquer que l’organisation administrative dela Guerre sous Napoléon n’a pas toujours attiré l’attention des historiens comme elle aurait dû. La récente acquisition par le ministère des Affaires étrangères des archives privées du maréchal Clarke, ministre de la Guerre de l’Empereur puis de Louis XVIII, a permis de jeter une nouvelle lumière sur une facette encore méconnue des affaires militaires. D’une taille encore réduite, le ministère dela Guerre prend, avec l’arrivée du nouveau ministre, une ampleur nouvelle à mesure que les fronts militaires s’accumulent. Il illustre cependant également les aspects les plus figés de la bureaucratie napoléonienne, laquelle fonde son action sur un service de renseignement parfois dépassé par les événements. Nouveautés et archaïsmes se croisent dans les couloirs de cette administration encore très influencée par les méthodes de travail en cours sous l’Ancien Régime. La nomination d’un officier de plume à sa tête ne pouvait qu’accentuer encore l’orientation résolument bureaucratique prise par l’administration impériale. Nous concentrerons de ce fait principalement notre propos sur les transformations apportées au ministère au cours des sept années que Clarke passa à sa tête.

Henri-Jacques-Guillaume Clarke, une personnalité en retrait.

Le mois d’août 1807 voit le triomphe de la politique continentale de Napoléon, vainqueur dela Prusseet de son allié russe au terme de l’éprouvante campagne qui s’est déroulée tout au long de l’hiver et du printemps précédent. La signature du traité de Tilsit, le 7 juillet 1807, censé entériner cette politique de rétorsion vis-à-vis des opposants du grand Empire, voit également émerger un nouveau mode de gouvernement, symbolisé par la fin de la mainmise du prince de Talleyrand sur les Affaires étrangères. Dans le même temps, le maréchal Berthier se voit cantonné dans le rôle de major général des armées, place où il pourra donner toute la mesure de son talent. Pour le remplacer, Napoléon fait appel à un officier général de toute confiance, Henri Clarke, celui-ci venant de s’attirer tous les éloges pour son action à la tête du gouvernement militaire dela Prusse.

L’Empereur et Clarke, qui se sont connus au cours de la campagne d’Italie, présentent de nombreux traits de ressemblance intéressants : nés à quelques années d’intervalle, tous deux sont d’origine étrangère, le père de Clarke ayant été l’un des nombreux officiers irlandais entrés au service dela France, suite à l’émigration continentale des partisans des Stuart. Tous deux ont bénéficié de l’enseignement de l’École militaire de Paris, bien que leur noblesse ait pu faire l’objet de doutes sérieux. Enfin, tous deux ont fréquenté le Cabinet topographique et militaire, institution attachée à l’autorité directe du directeur en charge des affaires dela Guerre, Lazare Carnot. Clarke a même été le supérieur du jeune général Bonaparte pendant les mois d’août et septembre 1795.

Auteur de rapports sérieux, véritable force de travail, le jeune officier général s’attire la bienveillance de Carnot qui l’envoie en mission d’observation pour le compte du Directoire en Italie. Sur place, il dénonce l’enrichissement personnel de certains généraux, tout en prenant garde d’épargner l’homme qu’il admire de plus en plus, le général Bonaparte. Mis à l’écart avant le coup d’État de Fructidor, lequel voit la chute de Carnot, il revient sur la scène des affaires après ce coup d’État, qu’il a applaudi sans réserve, bien qu’il se soit toujours défendu d’appartenir à un quelconque parti, si l’on excepte sa courte parenthèse orléaniste au début dela Révolution. Les missions qui lui sont assignées témoignent ensuite de l’ascension de ce discret serviteur de l’État. Parlant à la perfection l’anglais, l’allemand et l’italien, on le retrouve au cours des négociations de Lunéville avec l’Autriche, puis au poste de ministre plénipotentiaire auprès du roi d’Étrurie à Florence. Ambitieux, il obtient en 1805 son rappel en France, où il exerce brièvement la fonction de secrétaire de l’Empereur. La campagne d’Autriche lui donne une véritable occasion de se distinguer lorsque Napoléon lui confie le gouvernement de Vienne. Tâche difficile, sinon ingrate, elle lui permet de briller d’un éclat différent de celui des autres généraux qui s’illustrent à Austerlitz. Le fait est que Clarke réussit, au-delà des attentes, à remplir sa mission dans une ville dont les ressources ont été épuisées par la guerre. Les rapports officiels de la police font état d’une capitale sous tension, dont le calme n’est qu’apparent. Il lui faut combattre la criminalité ordinaire, maintenir le prix des aliments de base à un taux fixe, réquisitionner les lits pour les blessés. Toutes ces actions ne peuvent se faire sans le concours des Viennois et de la garde bourgeoise, dont Clarke s’assure (non sans risques) les services. En contrepartie, il fait régner l’ordre et la discipline dans les troupes françaises, n’hésitant pas à rappeler à l’ordre les fêtards qui expriment trop bruyamment leurs sentiments à l’annonce d’Austerlitz. Napoléon lui semble être très reconnaissant d’avoir garanti la bonne image de son gouvernement dans une ville occupée et le charge de renouveler l’expérience en 1806 en lui confiant, dans un premier temps, l’administration de Berlin puis de toutela Prusse. C’est une mission encore bien plus redoutable, dans un pays sans réserves, dont les voies de communication sont coupées par les francs-tireurs et les rigueurs de l’hiver. Clarke doit exécuter des otages et faire respecter un ordre précaire tout en levant une contribution de guerre de 131 millions de francs, somme dont le pays ne dispose pas dans son intégralité.

Satisfait des services rendus par ce dévoué commis et désirant marquer la nouvelle inflexion prise par son gouvernement, plus tatillonne et plus bureaucratique, Napoléon le nomme ministre dela Guerre. Clarkey voit la consécration de sa carrière d’officier de plume, suscitant jalousie et commentaires désobligeants, bien que ceux-ci soient encore assez éloignés du portrait du « maréchal d’Encre » brossé sous la Restauration. Lefait est que le personnage, assez raide et d’une honnêteté scrupuleuse, n’inspire que peu de sympathies à ses contemporains. On lui reproche sa grande suffisance et un amour-propre démesuré, sa passion pour les généalogies fantaisistes ajoutant encore à sa réputation d’homme compassé. Élevé dans un premier temps comte de Hunebourg, il obtient en 1809 le titre de duc de Feltre et fait sourire la cour en arrachant l’autorisation d’accoler cette nouvelle distinction à l’ancienne. Critiqué, mais rapidement incontournable : en dépit des difficultés de plus en plus sérieuses sur tous les fronts, il a imprimé sa marque sur toute la marche du ministère.

D’une crise à l’autre…

Bien que souvent déconnecté de la réalité des terrains, (la majeure partie de l’intendance étant partagée entre le major général Berthier, véritable ministre des armées délégué sur le terrain, et l’administration dela Guerre), le ministère de Clarke s’assure du déroulement des opérations et établit un lien indispensable entre le théâtre militaire et l’administration impériale. Les renseignements de la première importance et les rapports des officiers transitent en permanence sur le bureau du ministre, dont le rôle est d’établir la synthèse des informations avant d’en donner communication à l’Empereur. Cette organisation centralisée à l’extrême, largement héritée des bureaux de Louvois, n’est pas sans défauts. Clarke en fait l’expérience dès la première année de son ministère, lorsque la crise espagnole éclate avec une virulence imprévue. Il semble que le ministère tout comme l’ensemble du gouvernement aient sensiblement mésestimé les capacités de résistance des Espagnols. Aussitôt la sinistre comédie de Bayonne conclue, le pays s’est dressé tout entier contre les Français. Le vide au sommet de l’exécutif a désorganisé considérablement les services de renseignement, d’autant que les occupants ne peuvent espérer bénéficier d’aucune véritable complicité au sein de la population. Le ministère fait reposer l’essentiel de sa progression dans le pays sur une armée de jeunes conscrits commandés par un général expérimenté, le général Dupont. Celui-ci, dépassé par la tournure que prend le conflit, laisse saccager la ville de Cordoue avant d’être pris au piège à Baylen. Sa capitulation, en rase campagne, sème la stupeur en Europe et secoue gravement les institutions. Baylen est la première crise sérieuse que doit affronter le nouveau ministre, confronté à un autre problème, d’ordre personnel : Dupont est l’un de ses plus anciens amis. Les deux hommes se sont connus au Cabinet topographique et militaire sous le Directoire, ont travaillé longtemps ensemble et se sont tous deux fait remarquer par leurs qualités d’administrateurs. Mais le serviteur de l’État qu’est le ministre n’hésite pas longtemps : le 9 septembre 1808, se tient chez le comte Dejean, ministre de l’administration dela Guerre, une réunion cruciale à laquelle assistent Clarke, le comte de Cessac, directeur des revues, et Gassendi, chef de division au ministère. Ces quatre personnages, qui représentent toute l’administration militaire, refusent de considérer les éléments matériels de la défaite et suivent à la lettre les prescriptions impériales en chargeant Dupont de toutes les accusations. Il s’agit avant tout de respecter la volonté de Napoléon, profondément ulcéré par cet échec majeur, lequel a remis totalement en question sa politique extérieure. Madrid a été évacuée par le roi Joseph, qui ne contrôle plus qu’une petite partie du territoire entrela Navarreet les Pyrénées. Clarke et ses collègues écartent un certain nombre de décisions jugées inexcusables, notamment celle d’inclure dans la capitulation les généraux Vedel et Dufour. L’enquête est longue et minutieuse et Clarke ne ménage pas sa peine pour retarder le jugement, qui ne survient qu’en 1812, écrivant à cette occasion à Napoléon, d’une manière assez franche, qu’il lui est difficile d’assister aux séances de la commission. Dupont, bien que très affecté par cette longue épreuve, se défend remarquablement lors des interrogatoires et met fort bien en valeur les carences de l’armée impériale.

Celles-ci méritent d’être brièvement examinées : en 1806 et 1808, l’armée française subit à Sainte-Euphémie, puis à Baylen deux échecs dont les principales causes ne seront jamais analysées en profondeur par l’Empereur et le ministère dela Guerre : outre un armement vieillissant et des techniques de combat pas toujours adaptées aux terrains, l’armée impériale ne sait pas discerner les nouvelles méthodes d’un ennemi qui, bien qu’en infériorité numérique, est capable de lui infliger des échecs surprenants. Les Anglais, qui ont fait de la technique de feu roulant leur principale force, surprennent leurs adversaires une première fois dans le royaume de Naples, en juillet 1806 à Sainte-Euphémie. Cette première semonce passe inaperçue au beau milieu de la révolte dela Calabre et la responsabilité de l’affaire est rejetée sur quelques officiers accusés d’avoir fait montre de trop d’enthousiasme. Jacques Rambaud, auteur d’une thèse sur le règne napolitain de Joseph Bonaparte, ne se trompe pas en décrivant l’épisode de Sainte-Euphémie, comme une préfiguration de Baylen, où Dupont semble avoir été dépassé par la technique d’enveloppement de sa colonne. Les lanciers espagnols, réputés invincibles, ont fait le reste. En juillet 1809, à Talavera de la Reina, les Anglais réussissent à nouveau à tenir en échec les forces de Victor et du roi Joseph. Solidement retranchés sur des hauteurs qu’ils ont soigneusement hérissées de défenses, les soldats de Wellesley, futur duc de Wellington, parviennent à contenir les assauts de leurs ennemis. Cette stratégie porte à nouveau ses fruits d’une manière bien plus convaincante lors des campagnes du Portugal de Soult et de Masséna. À aucun moment, l’état-major et le ministère n’ont pensé à réviser leurs conceptions, erreur lourde de conséquences. La lutte contre les guérillas, connues à cette époque sous le nom de « quadrilles », met également beaucoup de temps à se mettre en place. Si le ministère n’ignore rien de l’art de la petite guerre, il peine à la combattre avec ses propres armes, laissant pleine initiative à quelques officiers pour mener ce combat difficile.

L’Espagne représente une crise permanente : Napoléon donne tout pouvoir à son ministre pour traiter directement avec le commandement français mais aussi avec le roi Joseph, qu’il est habilité à réprimander en vertu de consignes impériales. Clarke réalise rapidement que la question espagnole est devenue un inextricable problème. D’un côté, des maréchaux français rivaux, de plus en plus indépendants, de l’autre, le roi Joseph, totalement submergé par les événements militaires et qui réclame des subsides et le commandement suprême des armées. Sur le terrain, certains maréchaux prennent de grandes libertés avec les ordres de Paris. Ainsi, les tentatives du maréchal Soult pour se faire nommer roi du Portugal font l’objet de rapports alarmants au ministère. Plus tard, lorsque le roi Joseph s’oppose violemment au même maréchal, qui refuse d’évacuer l’Andalousie et de couvrir Madrid, c’est à Clarke que revient le rôle d’arbitrage. N’ayant aucun pouvoir pour relever le maréchal de ses fonctions, il se borne à transmettre les doléances du roi à l’Empereur et de conseiller aux deux antagonistes d’oublier momentanément leurs querelles. Néanmoins, après 1812, il n’hésite pas à faire part à l’Empereur de ses soupçons quant à la conduite douteuse de Soult lors de la prise de la ville de Badajoz par les Anglais. Il finit enfin, en 1813, par céder aux injonctions royales et à rappeler le maréchal en France. La situation dans la péninsule est catastrophique et de simples sous-officiers osent écrire directement à Clarke pour la lui faire connaître. Le rapport laissé par le sergent-major Laurent du 88e de ligne, daté du 19 août, fait un constat sans appel : fossé entre les hommes et leurs chefs, perte de l’esprit patriotique, fatigue générale, haine tenace contre les maréchaux et généraux accusés de ne penser qu’à leurs intérêts. Clarke, de ce fait, décide de sonder l’esprit de la troupe. Ses informateurs sont pour la plupart de jeunes officiers, ou des sous-officiers, qui fréquentent la troupe et partagent ses malheurs.

Baylen figure parmi les points marquants de l’année 1808. L’affaire de Walcheren, survenue l’année suivante, pèse fortement sur le prestige de Clarke, qui manque alors de perdre son poste. Walcheren est une petite île de la Zélande, à fort potentiel stratégique, que les Anglais souhaitent envahir afin d’opérer sûrement en Hollande. L’opportunité de s’emparer de l’île se présente au moment de la campagne de 1809, laquelle retient Napoléon en Autriche. Plus encore que Baylen, dont il ne peut être tenu pour seul responsable, Walcheren révèle bien l’impuissance des bureaux de la guerre lors des absences de l’Empereur. Parfaitement informés des préparatifs anglais, y compris de la date de l’embarquement, les ministres ne prennent aucune décision importante avant l’annonce de la prise des îles stratégiques de Zélande et des menaces existant sur Anvers. Le 21 avril, l’amiral Decrès, ministre de la Marine fait passer la note suivante à son collègue de la Guerre : « Mon cher ami, je suis une poule mouillée quand nous sommes loin de l’Empereur et que nous passons huit jours sans avoir de ses nouvelles. Je vous confierais que j’avais proposé à S. M. dès vendredi dernier de faire rentrer l’escadron à Flessingue. Je n’en ai point eu de réponse, et je n’en suis pas trop étonné car S. M. a beaucoup à faire. Dans ce silence du maître, je n’ose prendre aucun parti, mais je vous provoque pour que vous examiniez ce que les circonstances exigent. Mes motifs sont que je ne sais pas si l’Empereur connaissait tous ces préparatifs de l’ennemi. » 

Si Clarke réussit à envoyer 60 000 hommes en renfort en Hollande, de sérieux problèmes subsistent quant au commandement à leur donner. Cambacérès a concédé le commandement des troupes françaises au roi Louis de Hollande, sur les conseils du ministre de la Guerre, ce qui provoque la colère de Napoléon. Le bilan de l’affaire est finalement peu glorieux : il faut attendre la fin de l’année pour reprendre les îles hollandaises. Mais, surtout, la reddition de Flessingue, place aux mains des Français, a une nouvelle fois démontré les faiblesses du ministère à faire relayer convenablement ses ordres sur le terrain. Clarke gagne pourtant quelques mois plus tard le titre de duc de Feltre, n’ayant pas démérité personnellement au cours de l’affaire, faisant preuve en toute circonstance d’énergie, là où Cambacérès et Decrès semblaient incapables. Il écrit ainsi à Napoléon le 16 août : « Si les Anglais venaient à Paris, ce ne serait pas dans mon lit qu’ils me trouveraient car je me suis à peine couché depuis le 29 juillet. » Napoléon sait malgré tout apprécier le courage de ce ministre travailleur.

Clarke ne démérite pas après ce périlleux baptême du feu. On le voit organiser avec science la campagne de Russie et administrer les points les plus reculés de l’Empire. Il se substitue fréquemment à l’Empereur, notamment pour ce qui concerne les relations avec certains maréchaux. Il lui faut même entretenir une correspondance régulière avec le roi Joseph, Napoléon refusant de traiter directement avec son frère. Plus secrétaire que ministre, Clarke voit pourtant son rôle grandir au cours de la campagne de Russie, particulièrement après l’affaire Malet, du nom du général qui s’est emparé brièvement de Paris en prétextant la mort de l’Empereur en Russie. Clarke, qui a échappé aux conjurés, a réussi à éviter le pire en reprenant le contrôle des affaires et en arrêtant les principaux coupables. Jugés sommairement, Malet et ses complices sont fusillés à Grenelle, peut-être trop rapidement au goût de Napoléon qui, de retour à Paris, exprime vivement sa colère. Clarke a néanmoins marqué des points au détriment de son rival, le général Savary, ministre de la Police, qui s’est couvert de ridicule pour n’avoir rien pressenti. L’inimitié entre les deux hommes se transforme désormais en véritable guerre des services, la guerre empiétant de plus en plus sur les prérogatives de la police. Le ministre n’hésite pas à accuser Savary de vouloir devenir un nouveau maire du palais. Cet état de fait confirme la force grandissante des militaires sur la société civile, tandis que la loi martiale est instaurée sur le territoire au moment de l’invasion alliée. Mais cette emprise militaire est loin de ressembler à celle connue après le coup d’État de brumaire. Le baron Grundler, informateur de Clarke, écrit le 21 février 1814 qu’ « exceptés la Garde et ce qui arrive d’Espagne, l’armée n’a point de consistance véritable » 

Après la défaite de Leipzig et la perte dela Saxe, la situation est en effet dramatique. Il faut à nouveau combler les vides au sein de l’armée. Les rapports entre l’Empereur et son ministre sont houleux et l’on y découvre à travers eux un tout autre général Clarke, combatif et velléitaire, réclamant 289 000 hommes pour imposer le respect dela Franceà ses ennemis. Le ministre tient aussi à faire appel à d’anciennes sommités, comme son ancien supérieur, Carnot, qu’il consulte régulièrement. À cette occasion, Carnot parvient enfin à imposer ses vues quant à la modernisation de l’équipement, plaidant pour l’utilisation de grenades à main et d’un mortier qu’il a conçu. Mais il lui faut pour cela affronter la pesanteur d’un ministère qui délibère longuement sur ces innovations. En outre, le découragement prend peu à peu le dessus.

À Paris, menacée par les armées alliées, Clarke est en relation constante avec le roi Joseph, lieutenant-général de l’Empire et partage avec lui ses désillusions et ses désirs de paix. Les deux hommes fuient la capitale le 30 mars, convaincus de l’inutilité d’une défense. Le 2 avril 1814, Clarke écrit à Berthier pour justifier ce départ précipité, invoquant les conditions désastreuses de la défense et le refus de combattre opposé par la Garde nationale. Le désir de paix général l’a emporté et Clarke doit quitter le ministère qu’il transmet, ironie du sort, à son ancien ami, le général Dupont de l’Étang.

Organisation du ministère sous Clarke.

Les sept années du ministère Clarke, chargées en événements militaires et politiques et rythmées par les crises, ne coïncident pas avec une réorganisation des services. Manque de temps, manque de moyens chroniques : le ministère n’est pas du reste, et le fait est surprenant pour un régime militaire, un poste exposé. S’ils comptent parmi les portefeuilles stratégiques, ses attributions sont limitées par la volonté de l’Empereur. Napoléon a installé un homme de bureau, un grand commis dont le profil rappelle celui de certains ministres de l’Ancien Régime, certainement à dessein. En 1807, Clarke prend possession d’un vaste ministère, dont la force de travail est impressionnante, mais parfois inefficace. Il est doublé par une autre entité administrative, l’administration dela Guerre, chargée de nombreux domaines, dont le ravitaillement. Mais il arrive parfois que les attributions des deux ministères se croisent, notamment en Espagne, où Clarke doit assurer les subsistances de la ville de Barcelone. C’est également le ministère dela Guerrequi doit prendre en charge l’administration de places lointaines et stratégiques, telles que l’archipel de Corfou, où les Français sont très isolés.

Clarke ne procède à aucun changement marquant lors de son arrivée à la tête de la Guerre : l’organisation est à peu de choses près la même que celle qui prévaut en 1806. Le secrétaire général en est toujours l’inspecteur en chef aux revues Denniée, remplacé à partir de 1809 par le général Fririon, ami personnel de Clarke. On compte six divisions principales et trois bureaux chargés respectivement du génie (Decaux), du matériel du génie (Sénarmont) et de la police militaire (Besson). Une septième division, dirigée par Reverony, traite les dépenses internes du génie. Ce sont ces six divisions qui représentent la colonne vertébrale du ministère, le ministre se chargeant de coordonner leur action selon la ligne directrice qu’il définit en accord avec l’Empereur. Les six chefs de division peuvent être considérés comme les yeux et les oreilles dela Grande Armée, responsables des dépêches, des mouvements des troupes, des états de situation, des inspections, mais aussi de la situation personnelle de chaque soldat français, les troupes étrangères étant souvent soldées et équipées par les États vassaux de l’Empire.

Clarke-2-180x300 dans FIGURES D'EMPIRELe ministère ne mobilise finalement que peu de personnel : 439 employés en 1814, dont 90 surnuméraires. Son organisation n’a presque pas changé depuis la Révolution. On y discerne toutes les conceptions de Carnot, pour qui la guerre se prépare autant dans les bureaux que sur les terrains. Clarke se situe clairement et résolument dans cette ligne, en tant qu’ancien subordonné de l’ex-directeur dont il a observé et admiré la rigueur au travail. Il ne sera donc pas question pour lui de bouleverser fondamentalement les bases de l’administration qu’il dirige. Le travail ne répugne pas le nouveau ministre qui ne quitte à aucun moment la capitale. Le 1er janvier 1809, au moment où l’Empereur se bat en Espagne et alors que Paris fête joyeusement la nouvelle année, Clarke écrit à Napoléon que « les montagnes de papier qui s’élèvent autour de [lui], ainsi que le travail avancé dans la nuit, et sans aucune relâche » le maintiennent constamment dans son bureau. C’est en 1809 qu’il décide les premiers remaniements au sein du ministère, décidant d’adapter les services aux nouvelles exigences d’une Grande Armée présente sur tous les fronts européens.

Le ministère de Clarke, loin d’être immobiliste, doit cependant attendre une crise majeure telle que le débarquement anglais en Hollande pour commencer à réfléchir à la manière de répondre aux imprévus. Clarke révise dans un premier temps les attributions de ses chefs de division, confiant la garde de Paris à la quatrième division de Barnier, chargée jusque-là de l’état civil et des inspections. Mais ce sont les bureaux qui font avant tout l’objet des soins du ministre : ceux du génie sont ainsi rassemblés sous l’autorité de Decaux, tandis que la septième division, demeurée à l’écart, est supprimée. Enfin, le bureau des revues devient la division des revues, confiée à l’inspecteur Dubreil, composée de quatre bureaux. Ce remaniement n’est dans les faits qu’une adaptation. Clarke se contente de suivre l’évolution de son personnel et de répondre aux besoins du moment : en 1811, alors que l’on commence à envisager une campagne en Russie, le ministère créela Direction générale des revues et de la conscription, véritable service autonome, placé sous les ordres du général Dumas. Ce dernier retrouve les attributions qui étaient celles de Lacuée en 1806. Dès mars 1812, cette direction est supprimée, tandis que les revues viennent s’ajouter aux attributions de la première division, dirigée par Prevost. Les attributions de la direction sont partagées entrela Guerre et l’administration de la Guerre. Une direction générale de la conscription est alors mise en place et confiée au baron d’Hastrel, lequel récupère à son tour les prérogatives de Lacuée.

En 1811, deux divisions supplémentaires sont créées à partir d’anciens bureaux : le génie, formant la septième division et la police militaire, formant la huitième. Cette augmentation des effectifs du ministère est rendue nécessaire par les besoins d’une armée pléthorique. En 1813, le baron Denniée reçoit la charge d’une division supplémentaire spécialement dévolue à la surveillance et à l’administration des recettes et dépenses des armées d’Espagne. L’Espagne en cette année concentre d’immenses moyens, puisqu’une autre division particulière est créée au sein même de la première division, chargée des opérations des armées et confiée à Vieusseux. Une certaine fébrilité règne alors dans les ministères parisiens. L’armée est durement éprouvée par les revers qu’elle subit un peu partout et les bureaux, particulièrement sollicités pour répondre aux demandes urgentes, doivent faire appel à du personnel supplémentaire. Clarke doit ranimer des commissions éteintes, comme celle chargée des fortifications, ou bien présider, à partir du 27 décembre 1813, le Comité central de défense, institution importante mais vidée de substance, chargée d’organiser la défense civile et militaire du territoire national. Le Comité central est relayé sur le terrain par des référents chargés d’organiser dans chaque division militaire la défense des points stratégiques. Pour la défense des places, Clarke se fait seconder par l’ancien ministre Dejean, chargé alors de l’inspection du génie, lequel lui remet un rapport inquiétant sur la situation très dégradée des places fortes françaises.

À cette date, jamais la pression n’a été aussi forte sur les épaules des fonctionnaires, mais l’organisation interne n’en est pas pour autant modifiée. Lorsqu’il quitte précipitamment la capitale en avril 1814, le ministre parvient encore à réunir son cabinet à Blois et à assurer un semblant de service, mais cet épisode parvient à sauver les apparences. Malgré les événements défavorables, Clarke a réussi à prouver combien il est indispensable à la tête dela Guerre. Au même moment, la plupart des fonctionnaires du ministère signent sans aucune difficulté l’acte reconnaissant Louis XVIII roi de France.

Conclusion.

Clarke, qui succède à l’austère Berthier, ne possède en rien la fougue des généraux qui s’illustrent sur les terrains mais correspond au type du fonctionnaire idéal, peu bruyant et très obéissant. Rentré au ministère au moment où la France occupe la place de première puissance militaire du continent européen et s’apprête à remettre de l’ordre en Espagne, il le quitte provisoirement en 1814, au moment où le pays se trouve au bord du gouffre. On peut résumer la carrière de Clarke sous l’Empire à travers cinq grandes crises : Baylen, Walcheren, l’affaire Malet, la fin de la guerre d’Espagne et la campagne de France. Durant chacune des crises, Clarke fait épreuve d’initiative et de courage, mais la clairvoyance lui fait défaut à plusieurs reprises. L’armée est durement secouée par la catastrophe de Baylen, survenue en 1808, bataille au cours de laquelle les meilleurs soldats de l’Europe continentale ont été pris au piège : Clarke, pas plus que les autres tacticiens, ne discernent les graves défauts qui grippent la machine de guerre impériale. Mais le ministre est-il libre d’apporter son diagnostic propre ? N’est-il pas plutôt un simple mécanicien attaché à cette machine ? Autant de questions qui méritent que l’on prenne en considération cet aspect de l’armée napoléonienne, illustrant particulièrement bien les faiblesses d’une entreprise aux bases fragiles. Les archives personnelles du maréchal Clarke recèlent toutes les informations susceptibles de compléter les dossiers du Service Historique de la Défense.

Vincent HAEGELE

Source : Vincent Haegele, « Le général Clarke au ministère de la Guerre », Revue Historique des Armées, 251/2008. http://rha.revues.org/index328.html

 

Publié dans FIGURES D'EMPIRE par
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( 21 septembre, 2018 )

La BATAILLE de LUTZEN (2 mai 1813) analysée par CARL VON CLAUZEWITZ.

A mesure que les forces françaises se rassemblaient dans le Thüringer-Wald et que les troupes venant d’Italie se rapprochaient des frontières de la Saxe, le comte Wittgens­tein s’avançait de plus en plus des bords de la basse Saale vers Leipzig et le général Blücher qui ne pouvait pas encore abandonner la route de Dresde, par Chemnitz, ligne la plus courte entre la Franconie et l’Elbe, s’établissait aux environs d’Altenbourg, de telle sorte qu’il pouvait, par un mouvement rapide, se réunir facilement à droite au comte Wittgenstein.

On connaissait assez La BATAILLE de LUTZEN (2 mai 1813) analysée par CARL VON CLAUZEWITZ.  dans HORS-SERIE Lutzen-300x108exactement l’importance des for­ces françaises. On pouvait estimer que 60 00 à 70 000 hom­mes avaient été dirigés de Würzbourg sur le Thüringer-Wald et que les divisions d’Italie du général Bertrand comptaient environ 30 000 hommes mais, on ne savait pas si toutes se­raient rappelées, car, d’après les dispositions antérieures, deux d’entre elles de­vaient être maintenues sur le Danube. On était, par contre, absolument fixé sur la force de l’armée du vice-roi. Son effectif, y compris le corps du maréchal Da­vout et sans compter la garnison de Magdeburg, était de 38 000 hommes. Le maréchal Davout avait 12 000 hommes avec lui. On pensait donc que le vice-roi se réunirait à la grande armée avec 20 000 hommes environ. En somme, quand tout aurait re­joint, il y aurait là une masse de 120 000 hommes.  Les armées du général Blücher et du comte Wittgens­tein s’élevaient ensemble à 55 000 hommes, déduction faite des détachements qu’il fallait laisser devant Wittenberg, à la tête de pont de Dessau et sur la basse Saale ; la principale armée russe était de 30 000 hommes. Au total, 85 000 hom­mes. On n’était donc pas en état, comme déjà on avait pu le prévoir, d’opposer à l’ennemi des forces égales en Saxe. Il n’y avait à choisir qu’entre deux manières d’opérer : ou abandonner la Saxe sans combat et s’établir derrière l’Elbe pour en défendre le cours ou bien attaquer l’ennemi dès qu’il aurait franchi la Saale.

La défense de l’Elbe ne pouvait pas arrêter l’ennemi longtemps, car il tenait Wittemberg, et, si les alliés. recu­laient au-delà de l’Elbe, il disposerait sûrement aussi de Torgau. Le passage d’un cours d’eau si étroit ne présente d’ailleurs aucune difficulté sérieuse. Il semblait donc que l’armée alliée se trouverait ainsi engagée dans une défensive dangereuse, et, d’un autre côté, on se rendait déjà bien compte, alors qu’il était impossible de gagner assez de temps pour permettre à l’Autriche de venir à notre aide. Quant à continuer notre retraite jusqu’en Lusace et vers la Silésie et donner, par là, à l’Autriche le temps de faire sentir son ac­tion, c’était une solution encore moins acceptable, car il était facile de voir que nous étions entraînés de la sorte jusqu’aux confins de la Pologne et au delà. Il fallait donc tenter la bataille. Il semblait d’ailleurs que nous avions tout avantage à ne pas nous soumettre à l’impression fâcheuse que devait fatalement produire en Al­lemagne et dans l’armée un mouvement de recul : il valait mieux attaquer l’ennemi de front que d’accepter la bataille sur une position défensive qu’on eût été chercher en arrière. Au surplus, certaines circonstances accessoires, mais non sans importance, rendaient les chan­ces d’un succès plus grandes qu’elles ne l’eussent été au­trement, étant donnés l’adversaire et la proportion des for­ces en présence.

Il n’était pas certain que l’empereur Napoléon pût avoir ces 120 000 hommes concentrés sous sa main au jour de la bataille, si l’on se hâtait de l’attaquer aussitôt qu’il au­rait franchi la Saale. Dans ces conditions, il avait à dos la vallée escarpée de la Saale, et il devait s’avancer dans une plaine favorable à notre armée, qui comptait environ 25 000 cavaliers, tandis que l’ennemi en avait à peine 5 000. En ou­tre, nos troupes étaient incontestablement meilleures que les siennes. Enfin, il ne s’attendait peut-être pas a notre auda­cieuse décision de l’attaquer, et, comme l’empereur et son armée n’avaient jamais eu à livrer de bataille purement dé­fensive, c’était une raison de plus pour compter que l’ennemi serait surpris et qu’il n’agirait pas avec sa confiance habi­tuelle.  C’était donc un concours de circonstances qui permet­taient d’espérer la victoire, sans se faire toutefois de folles illusions sur son adversaire.

L’empereur Napoléon commença par passer la Saale le 30 avril à Weissenfels avec des forces importantes. On ac­quit, dès lors, la certitude que son intention était de s’avancer dans la plaine de Leipzig. On se mit donc rapide­ment en mouvement pour attaquer l’ennemi aussitôt que possible dans la plaine de Lützen, en prenant des disposi­tions telles que, faisant face au chemin de Leipzig, on le cou­pait complètement de Weissenfels et de Naumbourg, si l’on était victorieux et qu’on le rejetât dans la région maré­ca­geuse que forment la Pleisse et l’Elster après leur confluent. L’armée prussienne était rassemblée, le 30 avril à Borna, le 1er mai à Roetha. Le comte Wittgenstein était à Zwenkau pendant que le général Witizingerode observait et occupait l’ennemi sur le canal. L’armée prussienne rompit dans la nuit du 1er au 2 mai et les deux armées ensemble passèrent l’Elster, le len­demain, à Zwenkau et à Pegau. Le général Miloradowitch s’était chargé d’observer la route de Chemnitz, pendant que l’armée prussienne com­mençait sa conversion à droite ; dès qu’on fut certain que rien concernant l’ennemi n’avait été signalé, il se mit en marche droit vers Zeitz, pour couvrir les chemins de Naum­bourg et de Cambourg. Le 1er mai, en effet, on était dans l’impossibilité de savoir si l’ennemi ne déboucherait pas de ces points avec 20 000 ou 30 000 hommes pour venir sans obstacle sur les derrières de l’armée en marche. Le reste de la principale armée, la garde, les grenadiers et les cuiras­siers, à 20 000 hommes, marcha sans s’arrêter de Dresde vers Rochlilz vers l’Elster et se trouva le lendemain derrière l’armée de Blücher et de Wittgen.

Le comte Wittgenstein avait pris le commandement de ces troupes réunies. Leurs Majestés, l’Empereur et le Roi, étaient arrivées sur le champ de bataille avec les réser­ves. Napoléon ne s’était certainement pas attendu à cette déci­sion des Alliés. Il était en marche vers Leipzig pour se porter de là sur Dresde ; il voulait par cette marche frapper un coup violent et décisif. Ce sont, du reste, les propres ex­pressions de son bulletin. Il espérait, vraisemblablement, tomber sur l’armée de Wittgenstein avant qu’elle se fût jointe à celle de Blücher, qu’il croyait toujours près d’Altenburg ; ou bien, si elles se réunissaient vers Alten­burg, il pensait, avant de les attaquer, leur couper toutes les routes conduisant vers l’Elbe. Il fut arrêté, dans cette sublime manœuvre, comme la nomment les feuilles françaises elles-mêmes, car, au moment psychologique, l’armée combinée l’attaqua par derrière et le maintint dans la plaine de Lützen.  Le maréchal Marmont, placé avec son corps dans les villages de Rahna, Gross et Klein-Görschen, formait l’arrière-garde et devait couvrir la marche ; il eut à soutenir le premier choc. L’Empereur s’arrêta aussitôt à Lützen et rappela les colonnes qui avaient déjà atteint Leipzig.

On avait donc trouvé en temps et lieu, le point vulné­rable ; l’empereur Napoléon le donne lui-même clairement à entendre. Si l’on ajoute à cela les immenses résultats que la bataille devait assurer, en cas de succès, on peut dire avec conviction que l’idée qui y présidait est une des plus belles combinaisons stratégiques. Pour la relation des incidents de la bataille, l’auteur réclame l’indulgence du lecteur. Bien que les combattants prussiens, auxquels ces li­gnes sont surtout destinées, puissent trouver fort intéres­sant de suivre le développement successif de tous les com­bats par­tiels de cette journée mémorable et d’en revivre, pour ainsi dire, toutes les phases, l’auteur de ce court aperçu estime que c’est là une besogne trop difficile en ce moment et qui ne saurait être accomplie sans avoir, au pré­alable, revu et exa­miné soigneusement le terrain. Il faudra donc se contenter de l’idée principale et du caractère de l’ensemble.

Comme le général Kleist était resté avec 5 000 hom­mes à Leipzig et autour de cette place, et que le général Mi­loradowitch se trouvait encore à Zeitz avec 12 000 hommes, nous pouvons admettre que l’armée réunie comptait tout au plus 70 000 hommes. Après avoir passé l’Elster, elle porta vers le canal son front de combat, formé de petites colonnes accolées, conversa ensuite à droite, de façon à appuyer son aile droite au canal et s’arrêta derrière la colline qui s’élève à un quart de mille de Görschen. Il était midi et les troupes avaient besoin d’une heure de repos, car les Prussiens avaient marché presque sans interruption pendant trente-six heures. De ces hauteurs, on voyait, dans le lointain, l’ennemi en marche sur le chemin de Lützen à Leipzig ou du moins on le pensait ainsi, en raison de la poussière que l’on aperce­vait ; mais il était à présumer qu’à ce moment-là il revenait déjà sur ses pas. Les villages de Gross et Klein­ Görschen, Rahna et Kaja, disposés l’un près de l’autre en quadrilatère irrégulier, étaient, comme on pouvait s’en apercevoir, oc­cupés par l’ennemi. Mais on croyait ne trouver là que de fai­bles avant-postes et l’on espérait que l’ennemi n’opposerait pas une grande résistance dans ces villages. Le plan d’attaque consistait à les enlever et les oc­cuper avec une faible avant-garde, puis à se porter de front contre l’ennemi dont on apercevait, dans les environs de Lüt­zen, la position à peu près parallèle à la route de Weis­sen­fels, de façon à diriger la masse principale contre son aile droite mais, sans rien entreprendre de plus contre son aile gauche. On voulait, avec les forces ainsi concentrées, obliger autant que possible l’aile droite à reculer, couper l’ennemi de la route de la Saale, entourer entièrement cette aile avec la masse de la nombreuse cavalerie et exécuter, autant qu’on le pourrait par ce moyen, une attaque décisive sur les derrières de l’armée ennemie.

L’ordre de bataille était le suivant : l’armée du général Blücher passait en première ligne, celle qui était auparavant sous les ordres du comte Wittgenstein formait la seconde ligne, le corps du général Winzingerode, avec la garde russe et les grenadiers, servait de réserve, et les réserves de cava­lerie russes et prussiennes devaient être réunies. L’armée s’avança dans cette formation, vers une heure et demie, après une heure de repos.

La brigade du colonel Klüx avait pour mission d’attaquer le premier village : Gross-Görschen. Trois ou qua­tre batteries furent amenées à 800 pas de cette localité et la canonnèrent énergiquement. Les bataillons ennemis, dont trois, ou même plus, s’étaient déployés en avant du vil­lage, supportèrent admirablement cette canonnade. Après un feu d’artillerie de courte durée, la brigade se remit en marche. L’attaque du village, bien qu’il fût occupé par des troupes plus nombreuses qu’on ne l’avait supposé, fut exé­cutée avec une impétuosité telle que l’ennemi dut l’évacuer au bout d’un instant. Le feu ne cessa que bien peu de temps dans le vil­lage, car les Français revinrent bientôt et atta­quèrent nos troupes à leur tour ; on se battit avec acharne­ment, sans que, cependant, les Alliés rompissent d’une se­melle. L’ennemi fit alors avancer des troupes de plus en plus nombreuses, de sorte que nous fûmes obligés d’envoyer à droite du village une deuxième brigade (Ziethen) de trou­pes prussiennes. On obtint ainsi la supériorité et, bien que l’infanterie ennemie se battît bravement, on pénétra plus avant et l’on débusqua aussi l’adversaire des villages de Rahna et Klein-Görschen, situés à une portée de canon à droite et à gauche de Gross-Görschen. Ce combat dura plu­sieurs heures, avec la rage violente de la fusillade et les troupes étaient si rapprochées les unes des autres qu’il y eut des deux côtés un nombre in­croyable de morts et de blessés. L’artillerie s’était avancée progressivement, et de pe­tits détachements de cavalerie, d’un ou de deux escadrons, qui formaient la deuxième ligne des brigades prussiennes, cherchaient une occasion favorable de sabrer. De son côté, l’ennemi fit avancer de l’artillerie et quelques escadrons de cavalerie, de sorte qu’on livrait là, de près, avec toutes les armes, un combat violent sur un terrain de 1 000 à 1 500 pas, entrecoupé de villages, de prairies et de fossés.

On pouvait évaluer à 14 000 ou 15 000 hommes les forces engagées du côté des Prussiens. L’ennemi, devenu l’assaillant à ce moment, parce qu’il voulait nous reprendre les villages, se renforçait sans cesse, car il ne manquait pas de troupes. Il se donna enfin une telle supériorité numéri­que qu’il repoussa peu à peu nos bataillons, très affaiblis, et re­prit Klein-Görschen. De nouveaux encouragements aux troupes, de la part des généraux, et quelques charges heu­reuses d’escadrons isolés enlevèrent encore une fois à l’en­nemi ses avantages. Il arriva alors que l’infanterie fran­çaise, qui n’avait pas atteint la valeur morale de la nôtre, céda une seconde fois, quoique très supérieure en nombre et que plu­sieurs bataillons s’enfuirent en désordre. Comme on vient de le voir, il y avait du côté prussien une occasion favorable de pousser le combat plus avant en emportant aussi Kaja, le troisième village. Mais les troupes étant trop faibles pour s’en emparer, on appela au combat la brigade de réserve comprenant la garde et les grenadiers. Lorsque ces braves troupes débouchèrent, on se trouvait de nouveau dans un moment très critique.

L’ennemi arrivait de tous côtés avec des bataillons épais et nouveaux et nos deux brigades se trouvaient, par suite d’un combat long et opiniâtre, en grande partie disper­sées sur une chaîne mince de tirailleurs ou en groupes in­formes. La garde s’avança alors avec une bravoure et, dans un ordre incomparable, elle prit d’assaut Klein-Görschen, ainsi que le village de Eissdorf, situé à sa droite. En un ins­tant, elle avait rejeté l’ennemi derrière Kaja. Le village lui-même était en feu et aucun des deux partis ne l’occupait. Ce fut le moment le plus brillant de la bataille. Il pou­vait être 6 heures, et l’on avait conquis là un bon quart de mille de terrain par un combat incessant, de l’opiniâtreté duquel on peut à peine se faire une idée. Cette conquête san­glante aurait pu devenir la base d’une brillante victoire si, toutefois, les événements qui allaient se produire, avaient permis d’y songer.  La bataille, dont nous venons de retracer l’épisode le plus important, avait pris dans son ensemble la tournure qui suit : la résistance inattendue et acharnée de l’ennemi dans le premier village, la quantité de troupes qu’il amenait dans les villages et leurs intervalles, donnaient la convic­tion que l’on s’était heurté à une fraction importante de sa masse. On ne pouvait pas rompre le combat à cet endroit ou le laisser indécis, car l’ennemi aurait été bientôt en état de passer à l’offensive, si on lui avait laissé reprendre haleine. On ne négligea donc rien pour se rendre, autant que possi­ble, maî­tre de la situation et, comme on avait engagé peu à peu dans le combat toute l’infanterie de Blücher et une par­tie de sa cavalerie, c’est-à-dire toute la première ligne, il ne fallait plus songer à diriger la masse principale contre l’aile droite ennemie. On fit donc avancer, vers le général Blücher, la deuxième ligne qui se composait du général York avec 8 000 hommes et du général de Berg avec 5 000.

Pour occuper l’aile droite de l’adversaire et ne pas lais­ser échapper le moment où, peut-être, une manœuvre de la première ligne ennemie, qui appuyait son aile droite au vil­lage de Starsiedel, fournirait à notre cavalerie une occasion favorable de tomber sur l’infanterie, la réserve de cavalerie prussienne et une partie importante de la cavalerie russe se déployèrent dans la plaine, de façon à lier leur aile droite à la gauche du général Blücher et à maintenir l’aile gauche face au village de Starsiedel. On commença à canonner toute cette ligne avec une nombreuse artillerie russe et prus­sienne. Les réserves de cavalerie et d’infanterie russes étaient maintenues hors de la portée du feu, sur les hauteurs, pour ne pas mettre tout de suite toutes les forces en jeu. Au moment où l’infanterie prussienne s’était avancée jusqu’à Kaja, la première ligne ennemie, menacée sur son flanc gauche et fortement incommodée par la violente ca­nonnade, s’était retirée de 500 à 600 pas, de sorte que le vil­lage de Starsiedel se trouvait complètement libre ; mais le manque d’infanterie fit que nous ne pûmes l’occuper. L’ennemi regardait l’occupation des cinq villages comme dé­cisive. Il n’hésita aucunement à faire entrer en ligne le quart ou même la moitié de son infanterie, c’est-à-dire de 10 000 à 50 000 hommes, pour les prendre d’assaut et les conserver.

Le corps du général Blücher, qui, jusqu’alors, avait combattu seul, pouvait, sans la réserve de cavalerie, être évalué à environ 20 000 hommes. L’ennemi prenait peu à peu la supériorité du nombre et l’on ne se maintenait plus qu’avec peine sur les points conquis.

C’est alors que la deuxième ligne fut amenée au com­bat. Le général York et la majeure partie des troupes du gé­néral de Berg s’avancèrent pour soutenir le général Mâcher. Peu à peu l’ennemi, en mettant en ligne des forces plus considérables, avait étendu d’autant le front de combat et s’avançait déjà, en force, le long des villages, de sorte que nous fûmes obligés de prolonger davantage notre seconde ligne vers la droite et diminuer ainsi l’appui que la première ligne devait en recevoir. Une grande partie de cette ligne avait entièrement épuisé ses munitions, et ses bataillons, fondus en petits groupes sans consistance, se réfugiaient derrière les villages pour s’y rassembler. Pour donner enfin à ce combat, dont l’acharnement était extrême, une tournure définitive, le comte Wittgenstein ordonna à l’infanterie du général Winzingerode, sous le commandement du prince Eugène de Wurtemberg, de tom­ber dans le flanc gauche de l’ennemi, afin de rendre décisifs les avantages obtenus avec tant de peine contre les villages. C’est ce qui fut fait. Seulement, le prince vit s’avancer contre lui le vice-roi qui venait à l’instant même d’arriver de Leipzig sur le champ de bataille et, au lieu d’opérer son mouvement débordant, ce fut le prince de Wurtemberg qui se vit à son tour débordé par un ennemi supérieur en nombre. Il fallut toute la bravoure de ce jeune héros et de sa remarquable di­vision pour maintenir pendant quelque temps l’équilibre du combat sur ce point. A ce moment, la cavalerie alliée échangeait des coups de canon avec l’aile droite de l’ennemi. Les deux par­tis perdi­rent beaucoup de monde, sans aboutir à rien de décisif. Les efforts répétés que fit la cavalerie prussienne pour enfoncer les masses de l’adversaire eurent parfois, il est vrai, un heu­reux résultat ; mais la ligne principale de l’infanterie enne­mie resta calme et en ordre sur ses positions, et il fut impos­sible de continuer le combat avec la cavalerie seule. On se disputa donc, jusqu’à la tombée de la nuit, la possession d’un terrain péniblement conquis par les Alliés pendant un com­bat de huit heures.

Pour conserver, pendant la nuit, le terrain gagné, il eût été nécessaire de faire approcher de nouvelles réserves d’infanterie. Du côté des Alliés, environ 38 000 hommes d’infanterie avaient pris part au combat ; or, la totalité de l’infanterie pouvait être évaluée à 53 000 hommes ; il restait donc encore 15 000 hommes de troupes fraîches, de cette arme. En supposant que l’ennemi eut mis en ligne, en tout, de 60 000 à 70 000 hommes (chiffre qu’on peut admettre après l’arrivée du vice-roi), il lui restait encore au moins de 40 000 à 50 000 hommes d’infanterie entièrement intacts. Cette considération amenait forcément la conviction qu’il serait impossible, avec le temps, de tenir contre les for­ces ennemies ; aussi voulut-on faire encore un effort : qui sait si une charge soudaine de cavalerie, dans l’obscurité, ne pourrait pas, si la chance la favorisait, amener un grand ré­sultat ? Neuf escadrons de la réserve de cavalerie prussienne (qui était dans le voisinage et qui avait, pendant cette ca­nonnade de huit heures, perdu le tiers de ses forces) tombè­rent subitement, à 10 heures, sur les troupes de première ligne de l’ennemi. Ce fut une véritable irruption au milieu d’elles, et on les rejeta en désordre vers l’arrière.

Mais, d’une part, la masse de l’infanterie ennemie pla­cée en arrière était trop forte ; d’autre part, l’obscurité, puis, un chemin creux qu’il lui fallut passer au train de charge, disloquèrent complètement la cavalerie. On ne put, par suite, attendre de cette attaque aucun résultat sérieux. Si l’on ne voulait pas, désormais, jouer son reste contre une infanterie trois fois supérieure en nombre, il fallait battre en retraite le lendemain pour se rapprocher de ses renforts et laisser venir le moment de la déclaration de guerre de l’Autriche, tout en perdant le moins de terrain possible. On n’avait perdu, dans cette bataille, que des morts et des blessés ; c’est à peine si l’ennemi pouvait avoir fait quel­ques centaines de prisonniers ; quant aux pièces, nous n’en avions pas abandonné une seule. En revanche, nous avions conquis une portion importante de la position ennemie, pris 2 canons et fait 600 à 800 prisonniers. Tout cela avait eu lieu contre un ennemi très supé­rieur ; on était donc en droit de considérer cette bataille comme une victoire (en tant, du moins, qu’affaire d’honneur) qui rehaussait l’éclat des armées alliées. Après ce qui vient d’être dit, on ne saurait considérer l’abandon de la plaine de Leipzig comme une conséquence de la bataille ; il était commandé par la supériorité numérique de l’ennemi et aurait été encore plus nécessaire si la bataille n’avait pas été livrée. Il n’y a, au fond de cette assertion, aucune vaine fan­fa­ronnade ni aucune illusion : la conduite de l’armée enne­mie après a bataille en est la preuve. Elle s’était reportée un peu en arrière dans la soirée (de l’aveu même des écri­vains fran­çais) et elle n’occupa que le lendemain, à midi, et très faible­ment encore, les villages évacués par nous. Elle se contenta de cette occupation le 3, et ce ne fut que le 4 qu’elle se mit en mouvement pour poursuivre l’armée alliée.

Celle-ci, marchant en deux colonnes, atteignit, le 2, Borna et Altenbourg ; le 4, Rochlitz et Kolditz ; le 5, Döbeln et Nossen ; le 6, Meissen et Wilsdruf ; le 7, elle passa l’Elbe, et le 8 elle poursuivit sa route vers Bautzen, où l’on espérait pouvoir déjà offrir à l’ennemi une seconde bataille générale. Pendant la bataille, le général Kleist, qui, à l’approche de l’armée principale ennemie, avait évacué Leipzig, venait de la réoccuper. Ce ne fut que le 3 qu’il l’abandonna et se re­plia sur Mühlberg, où il franchit l’Elster. Le général de Bulow avait, le 2 mai, pris Halle d’assaut et conquis 6 canons. Ce glorieux fait d’armes mon­tra, comme tout le reste, l’excellent esprit des troupes ; mais ses conséquences allèrent se perdre dans le courant dont l’ensemble des événements venait de décider le sens. Ce fut seulement le 5 que l’ennemi se montra à Kolditz en présence de l’arrière-garde prussienne. Il y eut là un vio­lent combat, mais qui n’apporta pas le moindre changement ni la moindre hâte dans la marche de la colonne. L’ennemi ne tenta aucun autre combat d’arrière-­garde qui eût de l’importance. Par contre, dans la colonne de l’armée russe, l’ennemi fit quelques tentatives contre le général Milorado­witch, dont le corps formait l’arrière-­garde ; mais elles n’aboutirent pour lui à aucun avantage et ne furent, au contraire, à plusieurs reprises, châtiées par de très heureux succès de la part des Russes.

Si nous jetons un coup d’œil sur la première partie de cette campagne, nous arrivons forcément à dire que le résul­tat général était une conséquence toute naturelle des condi­tions de l’ensemble. C’était un seul État allemand, une seule petite fraction de ses forces à venir qui, avec l’appui d’une médiocre armée alliée, avait à lutter contre les forces concen­trées de la France, alors si colossale. Par malheur, cette fois encore, des princes allemands avaient laissé leurs contin­gents se joindre à l’oppresseur et le reste de l’Allemagne gar­dait timidement le silence, appelant de ses vœux ardents le moment de la délivrance sans trouver le courage d’y tra­vailler de ses propres mains ; par malheur, l’Autriche n’avait pas encore terminé ses prépa­ratifs. Il n’y avait dès lors qu’une issue possible : résister énergiquement à la nouvelle irruption d’un conquérant supérieur en forces et, par ce moyen, rendre ses progrès plus pénibles, ruiner autant que possible ses forces et lui montrer, ainsi qu’au reste de l’Europe, la va­leur de nos armes ; avant tout, justifier et exalter la confiance en soi-même qui animait l’armée.

Cela se réalisa-t-il ? C’est ce qu’on peut demander hardiment ; il n’est pas de Prussien qui craigne la réponse. Soyez tranquilles ! Vous pouvez jeter un regard en arrière sur votre conduite d’alors. Vous avez fait ce que la patrie at­tendait de vous, ce que Dieu demande aux défenseurs d’une cause juste et sainte. C’est la reconnaissance au cœur que le peuple constate vos efforts et vos sacrifices et l’orgueil qu’il trouve à jeter les yeux sur votre lutte glo­rieuse est, pour l’esprit guerrier qui l’enflamme, un nouvel aliment.

Sur Clauzewitz, lire cette notice sur Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_von_Clausewitz

 

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( 20 septembre, 2018 )

Napoléon à l’île d’Elbe. II. La vie secrète.

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Cet article, qui vient compléter celui du même auteur et diffusé ici il y a peu de temps, a été rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) . Il fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

Ce comportement résigné dissimulait une activité secrète, intense, qui absorbait, à l’insu de la plupart de ses proches, sa pensée pénétrante. Le rocher des Mulini à l’égal des Tuileries, de Schoenbrunn ou de Buckingham, était exactement informé des fluctuations de la politique européenne comme du sentiment populaire français. Avec un égal acharnement, les gouvernements alliés s’ingéniaient à percer les intentions de l’exilé. Pour s’observer, Napoléon et ses ennemis montèrent de toutes pièces un mutuel et subtil dispositif d’espionnage : les renseignements recueillis par leurs agents, bénévoles ou prébendés, s’acheminaient par les filières les plus diverses. 
L’histoire en est mal connue. Les informateurs alliés, qui n’étaient pas tenus à demeurer clandestins, ont certes laissé des traces écrites. Mais ceux de Napoléon, pour des raisons de sécurité, procédaient par transmission orale, et l’écho fragmentaire ou déformé de leurs exploits est surtout venu jusqu’à nous par les rapports de police du contre-espionnage allié, accessoirement par les allusions des mémorialistes. 

 Les agents secrets de Napoléon.

Pour se renseigner, Napoléon eut recours à divers procédés. Les plus innocents consistaient à lire les journaux français, anglais, italiens, auxquels il s’était abonné sous des noms d’emprunt ; à se faire communiquer les lettres intéressantes qui parvenaient à la troupe ; à recevoir et à faire parler les visiteurs anglais, les négociants français et les officiers en demi-solde qui affluaient à l’île d’Elbe par curiosité, par fidélité, ou pour y chercher un emploi. 
Il ne faut pas oublier en effet que sa souveraineté reconnue par toutes les puissances européennes, sauf la France, permettait aux bâtiments étrangers de relâcher librement dans les ports de l’île et à sa petite flottille de se’ rendre dans les ports toscans ou pontificaux, sous couvert d’assurer la poste et le ravitaillement. Certains jours on compta jusqu’à vingt entrées ou sorties de navires anglais, génois et napolitains à Porto Ferrajo. Venait ou repartait qui voulait et cela facilita singulièrement le passage des agents secrets.  Ceux de Napoléon travaillaient avec efficacité en Italie, en France et en Autriche. Leurs messages étaient centralisés par un conseiller municipal de Livourne, François Bartolucci, qui avait monté un réseau clandestin de correspondants à Gênes, à Piombino et à Civita Vecchia. Deux fois par semaine une barque venant de Porto Ferrajo accostait de nuit à Montenuero, près de Livourne, et assurait la navette du courrier. J’ai retrouvé le nom de Bartolucci sur la longue liste des gratifications accordées par Napoléon à ceux qui le suivirent jusqu’à Paris : il figure pour une somme de 2.000 francs, alors que la moyenne ne dépasse pas 300.

En France deux filières sont connues, à Grenoble et à Paris. Une troisième, d’importance capitale, fonctionnait à Vienne.  Dumoulin, gantier à Grenoble, vint proposer ses services à l’Empereur par l’intermédiaire de son compatriote Emery, chirurgien de la Garde. Il aurait fourni, sur une carte des Alpes, le tracé de la route inaccessible à toute poursuite qui sera plus tard suivie. En attendant, il lui fut prescrit de renseigner son ami sur l’opinion en Dauphiné et sur les mutations des chefs de corps, ce qu’il fit régulièrement en cachant ses lettres dans des balles de gants.  A Paris, le naïf d’André, directeur général de la Police, prit pour secrétaire intime Mounier, homme de confiance de Maret, duc de Bassano, à qui il livrait une copie des bulletins confidentiels rédigés par son patron pour le ministre de l’Intérieur, l’abbé de Montesquiou. Maret les transmettait à Evain, chef de division au ministère de la Guerre, qui les acheminait par la voie officielle à sa soeur, directrice du bureau de poste d’Angers. De là les plis gagnaient le bureau de Toulon où ils étaient pris en charge par les agents de Bartolucci. Ainsi Napoléon était-il tenu au courant des fluctuations de l’opinion en France par le successeur de Fouché ! 

A Vienne, le Fidèle Méneval, détaché auprès de Marie-Louise, et qui avait conservé de nombreuses amitiés dans les milieux diplomatiques (en particulier la vieille comtesse de Brignole, belle-mère du duc de Dalberg, adjoint de Talleyrand), Méneval tenait Napoléon au courant des projets du Congrès. Le contact avait été noué par le mystérieux Cipriani, dont les fonctions de maître d’hôtel de Napoléon lui permettaient de l’aborder à toute heure sans éveiller l’attention, et qui fut le véritable responsable de son deuxième bureau. Il fit trois voyages à Vienne d’où il rapporta des renseignements capitaux. C’est lui qui organisa la filière de Méneval, grâce à des négociants viennois en liaison avec leur confrère génois Constantin Gatelli. Chaque semaine un bulletin d’information parvenait de Vienne à l’île d’Elbe par ce canal.  Existe-t-il une trace qui matérialiserait la charge financière d’un tel service ? Je crois l’avoir découverte dans les registres de dépenses minutieusement tenus à jour par le trésorier Peyrusse. On relève au chapitre V intitulé Cassette six « bons de l’Empereur » totalisant la somme énorme de 136.000 francs, plus d’un million de francs lourds d’aujourd’hui. Cela représente environ 7 % des dépenses engagées pendant le premier exil. Le principal titulaire de ces largesses est l’obscur Docteur Lapi, médecin à Porto Ferrajo, qui figure à lui seul pour 121.000 francs en trois versements (56.000 le 23 juin 1814, 61.000 le 30 septembre, 4.000 le 15 octobre 1814.). Or Lapi avait été nommé chambellan au traitement annuel de 1.200 francs et directeur des Domaines. A son départ Napoléon le fera général, gouverneur de l’île et président de la junte gouvernementale. Son successeur en quelque sorte… Etonnante promotion pour un praticien de village : elle plaide en faveur d’un grand service rendu, tant elle semble disproportionnée avec la modestie de sa personnalité. On peut en déduire que Lapi devait gérer les fonds secrets que Cipriani distribuait. 

L’espionnage européen.

Pour déjouer les intentions de Napoléon, pour l’isoler de ses informateurs, pour contrecarrer efficacement son débarquement, il eût fallu confier la police du royaume de France à un homme de la trempe de Fouché. Une des plus grandes fautes de Louis XVIII, c’est d’en avoir successivement chargé deux néophytes peu doués : Beugnot, de mai à décembre, et d’André pendant la période cruciale de décembre à mars. Par comble d’impéritie Beugnot fut promu à la Marine dont il annihila l’essentielle mission de surveillance. Ferrand, directeur des Postes, et surtout l’incapable Blacas, le tout puissant favori, portent, eux aussi, une lourde responsabilité dans la dérisoire facilité du retour de Napoléon. Quant à Dupont et à Talleyrand, leurs louables efforts se heurtèrent à l’incrédulité de leurs collègues et du roi.

Le général Dupont, ministre de la Guerre, nourrissait à l’égard de Napoléon une solide haine depuis sa condamnation après la capitulation de Baylen. En confiant à Bruslart (un ancien Chouan qui avait tenu pendant quatorze ans le maquis vendéen) le gouvernement militaire de la Corse, il lui avait enjoint de s’en défaire à tout prix. Bruslart tenta à plusieurs reprises de faire assassiner Napoléon par des transfuges corses. Mais la police veillait et ses hommes de main furent interceptés à temps.

Talleyrand disposait en la personne de Mariotti. consul de France à Livourne, d’un collaborateur plus subtil. Mariotti conçut le projet de s’emparer de Napoléon à bord de son propre brick l’Inconstant au cours d’une promenade à l’îlot de Pianosa et de le transférer au fort de l’île Sainte-Marguerite. Il fallait pour cela s’assurer de la complicité du lieutenant de vaisseau Taillade qui commandait ce navire et il semble que ce douteux marin, après des contacts suspects, se soit laissé convaincre. Napoléon bien informé le destitua. D’autre part Mariotti essaima des indicateurs sur la côte toscane et dans l’île même. Le plus notoire est un individu dont on ne connaît que le sobriquet de « marchand d’huiles ». Arrivé en novembre sous prétexte de négoce, il se glisse dans la familiarité des officiers et des fonctionnaires. Dans les rapports qu’il expédie à Mariotti les rumeurs de seconde main voisinent avec des faits précis, des avertissements prophétiques. A la mifévrier il accumule les indices de préparatifs. Une semaine à l’avance il prédit le départ. Mariotti, ce n’est pas douteux, transmit à Paris ces renseignements inestimables, mais Jaucourt, qui suppléait Talleyrand aux Affaires Etrangères, n’en tint aucun compte : il méprisait Mariotti et ne prenait pas même la peine de lire ses dépêches. Pas plus que les rapports clairvoyants. expédiés d’Italie par de fervents royalistes comme Hyde de Neuville, le comte Jules de Polignac et le marquis d’Osmond.
 
En Italie trois polices s’intéressaient, chacune pour son propre compte, aux faits et gestes de Napoléon : l’Autrichienne, la Toscane et la Pontificale. Les deux premières se distinguèrent par leur nullité. Elles se bornaient à transmettre à Metternich, par l’intermédiaire du préfet de Police de Vienne, d’interminables listes de voyageurs revenant de l’île d’Elbe, qui étaient souvent fouillés et interrogés en pure perte. Quelques indicateurs furent installés à Porto Ferrajo et bientôt rappelés, faute de nouvelles intéressantes. Le maigre bilan de ces tentatives stériles se soldait par l’affirmation cent fois répétée d’une collusion entre Napoléon et Murat pour soulever l’Italie. Au Congrès de Vienne on feignait d’y croire et de s’en alarmer, mais personne ne songeait à la France.  Nous ne connaissons de l’espionnage pontifical que les exploits fort peu ecclésiastiques de Mgr Tiberio Pacca, nommé administrateur du port de Civita Vecchia par son oncle, le secrétaire d’Etat de Pie VII. En décembre il organise une rixe pour subtiliser une valise débarquée de l’Inconstant dont Taillade a confié sur le quai la garde à un marin : elle contient une lettre compromettante de Napoléon à Lucien. Quelques jours plus tard, ayant eu vent que le cardinal Fesch expédie de Rome à son neveu deux caisses de livres, Pacca intercepte une lettre adressée au convoyeur, par laquelle on recommande à Bertrand de lire attentivement le volume 127. Les caisses déclouées, on découvre une liasse de lettres familiales destinées à Napoléon, parmi lesquelles des voeux anodins de Murat à l’occasion du Nouvel An. Enfin, courant février, on saisit à bord d’un bâtiment une lettre d’un officier en garnison à Porto Ferrajo au commandant de la place de Gaëte, lui annonçant le prochain départ de l’Empereur pour Naples. Ces trouvailles, aussitôt expédiées à Metternich par le Vatican, fortifiaient l’hypothèse italienne déjà fortement ancrée dans son esprit.

Nul n’était mieux placé pour espionner Napoléon que le colonel Campbell, commissaire d’Angleterre en résidence à Porto Ferrajo, qui faisait auprès de lui figure d’ambassadeur de l’Europe. S’il avait eu l’étroite conscience de son devoir et la méfiance d’un Hudson Lowe, jamais l’Empereur n’eût osé fuir, d’autant que Campbell disposait de la frégate la Partridge, capable à elle seule d’anéantir toute la flottille impériale réunie.  Entre les deux hommes les rapports avaient d’abord été cordiaux. l’Anglais s’efforçant de rendre de menus services. Mais Napoléon n’avait pas tardé à s’irriter de ses relations avec Bruslart et Mariotti et de son côté la vigilance de l’Anglais s’était relâchée devant l’apparente résignation de celui qu’il était censé surveiller. Ses rapports. comme celui auquel il a été fait allusion plus haut, faisaient état de son apathie et de son affaiblissement intellectuel. Napoléon s’ingéniait d’ailleurs à le rassurer : « je vous l’ai dit et je vous le répète. je ne suis plus qu’un homme mort. Je ne m’occupe plus que de ma famille et de ma retraite, de ma maison, de mes vaches et de mes mulets ». Alors Campbell, qui s’ennuie ferme, décide de s’absenter le plus souvent et le plus longtemps possible, sous prétexte d’échanger ses renseignements avec les Autrichiens. Dix à quinze jours par mois il est à Lucques ou à Florence, en fait pour y retrouver sa maîtresse, une ravissante comtesse Miniaci. Entre temps Napoléon lui accorde de loin en loin une audience pour exposer ses griefs du moment. Certes il n’en attend rien, mais l’écho de ses plaintes aussitôt répandues dans les chancelleries européennes servira – du moins l’espère-t-il – à justifier sa conduite le moment venu. Jamais Campbell n’aura le moindre soupçon de ce qui se trame et sa dernière espacade, en février, sur la frégate dont il se sert comme d’un bateau de plaisance, laissera le champ libre à l’aventure. Ce sauteur imbécile partage avec Louis XVIII l’écrasante responsabilité du désastreux retour de Napoléon. 

Pourquoi partir ?

Il serait absurde de croire qu’une décision si lourde de conséquences – l’une des plus graves qu’ait jamais prises un homme – celle de braver seul, sans armée. sans argent, l’énorme puissance de l’Europe coalisée fut improvisée par Napoléon. 

L’idée de s’enfuir mûrit peu à peu dans son esprit, à mesure que se multipliaient contre sa personne les manquements de parole et les actes agressifs. Ce réflexe désespéré de survie fut conditionné par de puissants motifs : la détresse financière où le précipita la mauvaise foi de Louis XVIII, les menaces d’enlèvement, d’assassinat et de déportation qui rendirent sa sécurité précaire à partir de l’automne ; enfin l’absence de Marie-Louise et du Roi de Rome. En outre il voyait se dessiner l’occasion propice d’un retour en France, favorisé par l’impopularité croissante du gouvernement royal.  Entre des faits aussi disparates la pénurie d’argent constitue l’élément majeur. Les ressources de l’île – rentrées fiscales et Domaines – équilibraient à peine le budget civil et les dépenses de la Maison de Sa Majesté qui engloutirent 480.000 francs pendant les sept derniers mois de 1814. Restait à combler le déficit béant du million annuel prévu pour les dépenses militaires. Or Napoléon ne pouvait à aucun prix renoncer à sa petite troupe de quinze cents hommes, suprême rempart de sa sécurité, qu’il entretenait sur le pied de guerre. La licencier eût été courir au suicide. Et comment la maintenir ? Les quatre millions amenés de France seront réduits de moitié au moment de l’évasion, le reste eût tout juste permis de patienter une seconde année.  La situation aurait été bien différente si Louis XVIII avait honoré l’article 3 du Traité signé le 11 avril 1814 à Fontainebleau entre Napoléon, les puissances coalisées et le gouvernement provisoire français. Cet article prévoyait le versement au souverain de l’île d’Elbe d’une rente annuelle de deux millions sur le Grand Livre de France et d’une somme un peu plus élevée aux membres de sa famille.  Jamais aucune de ces promesses ne fut tenue. A plusieurs reprises Napoléon en réclama l’exécution par l’intermédiaire de Campbell. Le Tsar Alexandre et Metternich élevèrent à ce sujet de vives protestations auprès de Talleyrand qui promit de les transmettre à Louis XVIII, l’un et l’autre – on le sait par leur correspondance – étant résolus à ne rien faire et à gagner du temps. Talleyrand fit même au roi la proposition burlesque d’offrir à l’Angleterre la charge d’entretenir Napoléon en échange de la renonciation de la France à la traite des noirs !… On en était là lorsque, le 7 mars 1815, Louis XVIII mit fin au débat en écrivant à Talleyrand: « Je me proposais de revenir aujourd’hui avec vous sur la convention du 11 avril dernier. Buonaparte m’en épargne la peine. Avant de recevoir cette dépêche, vous serez sans doute instruit de son audacieuse entreprise ; j’ai pris sur le champ les mesures que j’ai jugées les plus propres à l’en faire repentir et je compte avec confiance sur leur succès… ». 

Ce jour-là Napoléon entrait triomphalement à Grenoble… En attendant il a, dès l’automne précédent, multiplié de sordides mesures d’économies, jusqu’à régler la solde de la troupe et des fonctionnaires, moitié en numéraire, moitié en bons à valoir sur le Trésor français. Tout ce qui peut être bradé, chevaux, ferrailles, farines avariées, est impitoyablement sacrifié. En pure perte, car il faut d’urgence armer des forts abandonnés, acheter quatre mille sacs de blé pour soutenir un siège éventuel, en somme renoncer au rêve ébauché de bien-être et de faste pour une défense illusoire. 

D’autres périls se précisent en effet. Sans compter les risques d’enlèvement ou d’assassinat qu’il sait tramés par Mariotti et par Bruslart, le projet beaucoup plus menaçant de le déporter aux Açores est formulé par Talleyrand au Congrès de Vienne. Louis XVIII informé par lui le 7 octobre formule des réserves. En novembre le Congrès en discute, et déjà on incline pour SainteHélène. Le secret est si mal gardé que le Journal des Débats en fait état le 19. Selon le précieux Journal d’Eynard, secrétaire de la délégation genevoise, Lord Castelreagh au nom de l’Angleterre soutient à fond Talleyrand. Ils se heurtent au veto chevaleresque du Tsar et à l’opposition plus molle de l’Empereur d’Autriche. Napoléon, prévenu de ce sinistre projet par un mystérieux émissaire de Méneval au début de décembre, prend alors les hâtives mesures de défense que l’on sait. Cependant le Congrès se désintéresse de la question jusqu’en février où, vraisemblablement influencé par les dépêches de Pacca, il décide, au cours d’une séance secrète tenue le 9, de passer à l’action. Napoléon ne lui en laissera pas le temps.  L’absence de Marie-Louise et surtout celle de son fils le marquaient d’une blessure secrète qu’il taisait par orgueil mais ressentait profondément. L’histoire de sa faillite conjugale n’est vraiment connue que depuis la publication par Madelin en 1935, puis par Palmstierna en 1956, de la correspondance du couple, et des rapports de Neipperg à Metternich découverts et publiés par le baron de Bourgoing en 1939. L’étude de ces documents capitaux mériterait de longs développements qui n’ont pas place ici. En résumé le drame se joua en trois actes. 

Le premier s’étend de janvier à août 1814. Napoléon a quitté sa femme le 25 janvier pour livrer les ultimes batailles de la Campagne de France. Chaque jour ils s’écrivent : lui, de rapides billets griffonnés au hasard des bivouacs ; elle, de longues lettres puériles. Ni l’un ni l’autre ne témoignent de sentiments très vifs, ils se contentent des formules d’un ménage uni et déjà ancien, bien qu’ils ne soient mariés que depuis trois ans. 

Mais aux journées cruciales de Fontainebleau en avril, tandis qu’il s’apprête à l’abdication et à l’exil et qu’elle se morfond à Blois où la Cour s’est repliée, le ton des lettres de Marie-Louise tranche de façon saisissante avec celle des mois précédents : un fugitif élan de tendresse passionnée, un immense désir de fuir avec lui la méchanceté humaine, éclairent ces lignes angoissées. Elle le supplie de lui donner l’ordre de le rejoindre et il élude sans cesse. Ses atermoiements relèvent à la fois d’un scrupule honorable et d’un faux calcul : se sentant vieillir il hésite à imposer l’ennui d’un exil précaire à cette jeune femme de vingt-deux ans dont la maturité ne dépasse guère celle d’une adolescente, et il lui importe qu’elle rencontre d’abord son père pour plaider leur cause et celle de leur fils. C’est donc à l’instigation de Napoléon qu’elle ira rejoindre l’Empereur François à Rambouillet où, à son désespoir, elle se verra notifier avec ménagement l’ordre de partir aussitôt pour Vienne avec le Roi de Rome. 
Fait surprenant, Napoléon ne réagit pas à ce procédé barbare qui le sépare à jamais de sa femme et de son fils. Il répond courtoisement à la lettre de son beaupère qui l’en informe et les mois suivants, de l’île d’Elbe, il se contente d’écrire à Marie-Louise des billets désinvoltes et de formuler le voeu qu’elle aille prendre les eaux en Toscane pour se rapprocher de lui. 

A l’opposé Marie-Louise poursuit avec obstination le plan qu’elle a confié à Napoléon avant de quitter Rambouillet : feindre la soumission pour échapper plus sûrement aux Autrichiens ; demeurer deux mois à Vienne, puis demander la permission de faire une cure à Aix-les-Bains, d’où il lui sera plus aisé de s’enfuir à l’île d’Elbe. Ce plan, elle l’exécute avec un apparent succès : le 17 juillet elle arrive à Aix avec une suite de trente-trois personnes. Mais deux embûches ont été dresseés par son père pour contrecarrer ses projets : le Roi de Rome est gardé à Vienne en otage et le général de Neipperg est chargé de lui tenir lieu de mentor, en fait de la surveiller et de l’isoler de son mari. 
Contrairement à l’opinion répandue, Neipperg ne fut pas choisi pour la détourner de la fidélité conjugale : c’est le généralissime Schwartzenberg qui le proposa à l’Empereur d’Autriche et l’élu accepta avec répugnance cette mission qu’il estimait peu honorable. Ses rapports exprimeront souvent le désir formel de reprendre son commandement à Pavie. Elle-même se défie de lui et poursuit à son insu sa correspondance clandestine avec Napoléon. 

Ainsi s’achève au lac du Bourget ce premier acte où rien d’irréparable n’a été accompli. Pendant cinq mois. l’attitude de Marie-Louise est demeurée irréprochable et d’autant plus méritoire qu’elle est sans nouvelles de l’île d’Elbe depuis le 24 mai, la police autrichienne ayant saisi les lettres de son mari qui lui seront restituées plus tard. Napoléon, en revanche, n’a suscité aucune occasion de rapprochement quand il en était temps encore, ni élevé de protestation afin qu’elle lui soit rendue. 
Soudain, elle va se trouver écartelée entre deux volontés qui tentent de forcer son destin dans des directions opposées. Le 15 août son père lui intime l’ordre formel de rentrer à Vienne. Le 18 et le 28 parviennent jusqu’à elle deux messagers secrets, porteurs de lettres de Napoléon: le colonel Laczynski et le capitaine Hurault de Sorbée, le premier chargé de la préparer à venir coûte que coûte, le second de l’enlever et de la conduire à Gênes où l’attend L’Inconstant Napoléon. en commettant cette maladresse, méconnaît le caractère timoré de la jeune femme et prou,e qu’il ignore la surveillance policière dont elle est l’objet. Alors. terrorisée, déchirée entre la parole donnée à son père et l’exécution périlleuse de son devoir conjugal, elle cède au plus fort, mais de la plus honteuse manière : en transmettant à Vienne la dernière lettre si pressante de Napoléon et en se confiant à Neipperg. 

Le troisième acte va se dérouler à l’automne et pendant l’hiver. Elle a repris la route de Vienne en faisant avec Neipperg l’école buissonnière à travers la Suisse. Peu à peu elle se sent irrésistiblement attirée par ce séducteur qui lui résiste sans conviction. Le 25 septembre à l’auberge du Soleil d’Or, sur les pentes du Mont Righi, elle devient sa maîtresse. Les mois suivants elle passe par des alternatives d’abandon et des sursauts de conscience. Il la domine maintenant, défend ses intérêts, dispose de ses sens comme de sa volonté. Il en sera ainsi jusqu’à ce qu’il meure, quinze ans plus tard, après lui avoir donné deux enfants, nés pendant la captivité de Sainte-Hélène. 

Napoléon, à l’île d’Elbe, ignore évidemment cette trahison (il l’apprendra, à force de presser Méneval de questions, pendant les Cent-Jours). Persuadé que Marie-Louise est prisonnière d’un père inhumain, il tente de rétablir le contact épistolaire par l’intermédiaire du Grand Duc de Toscane. frère de l’Empereur François, qui fut jadis son obligé. Deux lettres seront transmises par cette voie à Vienne où, après avoir été décachetées et recopiées, elles seront remises à l’intéressée qui ne répondra pas, se bornant à l’occasion du Nouvel An à lui adresser des voeux impersonnels que son père ne daignera même pas expédier. Aussi Napoléon, après avoir élevé le 4 décembre une solennelle protestation auprès de Campbell, cessera d’écrire. Mais les rares confidences qu’il fit à Pons de l’Hérault et à Marchand témoignent de l’indignation et de l’amertume qu’il éprouvait à être frustré de son enfant.  L’épilogue se situe à son retour en France. De Grenoble, de Lyon, des Tuileries, il lance à l’infidèle de pressants messages et à son beau-père un pathétique appel. En vain. L’un et l’autre lui opposent un silence total. A Méneval qui va la quitter, Marie-Louise affirme sa résolution irrévocable de ne jamais se réunir à son mari. L’idée d’un retour en France la terrifie, elle n’aspire plus qu’à vivre en paix des rentes du duché de Parme. Lorsque Waterloo fut connu à Vienne, sa bellemère Ludovica écrivit à l’Empereur François : « Je communiquai la nouvelle à notre chère Louise qui était hors d’elle de joie… ».

Jamais Napoléon n’eût couru le risque de se voir traité en intrus par les Français si l’unité nationale s’était faite sur la personne de Louis XVIII. Il n’en fut rien. Rarement au cours de notre Histoire un régime aussi pétri des meilleures intentions que celui de la Première Restauration n’a, en si peu de temps, accumulé une telle somme de maladresses ni exaspéré à ce point l’opinion.  L’armée impériale sera sa première victime et deviendra vite son opposant le plus résolu. Pour passer du pied de guerre à l’état de paix, 500.000 hommes sont licenciés, dont 12.000 officiers réduits à la demi-solde forcent la compassion du pays par leur misère et par leur amertume. Cette mesure, justifiée mais impopulaire, eût été à la rigueur tolérée si Blacas n’avait ressuscité à grands frais la Maison du Roi dont les 6.000 prébendiers seront recrutés dans la noblesse d’Ancien Régime, avec rang et solde d’officiers. D’autres émigrés de l’armée de Condé sont promus, sans avoir jamais combattu, à des grades honorifiques. Enfin et surtout les Bourbons blessent au plus haut point l’orgueil de l’armée en avilissant à plaisir la Légion d’honneur, distribuée par brassées dans chaque ville, lors des tournées de propagande des Princes. 

Privilèges, titres et fonctions, hormis les postes-clefs de l’administration et de la hiérarchie, sont dévolus à l’ancienne noblesse, appuyée, encensée par un clergé rétrograde aux prétentions exorbitantes. Les émigrés et les prêtres ne manquent pas une occasion d’humilier, de menacer la bourgeoisie qui redoute de se voir déposséder des biens nationaux. Les menées dictatoriales, si vivement reprochées à l’Empire par les libéraux – telles que la censure de la presse ou les restrictions au suffrage universel – sont maintenues et aggravées par la Première Restauration. Quant au menu peuple il souffre de la crise économique engendrée par la suppression brutale des fabriques d’armement et par la liberté nouvelle d’importation de produits coloniaux, dont la concurrence ruine la culture et l’industrie nouvelle de la betterave sucrière et du tabac. Le chômage, inconnu sous l’Empire, fait d’effrayants progrès.Ainsi l’armée et les ouvriers sont prêts à se soulever en faveur de Napoléon. La bourgeoisie et la paysannerie demeurent passives, mais déçues, anxieuses de l’appauvrissement général. La noblesse, sur laquelle le régime voudrait s’appuyer, n’a plus d’assises populaires. La génération qui la voit resurgir après vingt-cinq ans de révolutions et de guerres n’éprouve plus pour elle ni confiance ni respect. Napoléon n’ignore pas ces réalités. Il saura les exploiter à son heure. 

Quand partir ?

A l’automne de 1814 Napoléon entrevoyait donc l’avenir sous de tels auspices qu’à une échéance plus ou moins lointaine il serait contraint d’opter entre la faillite et l’aventure. Mais ni sa détresse financière ni l’impopularité de Louis XVIII ne l’obligeaient à prendre un parti urgent. Seule la menace de déportation pouvait se matérialiser d’un moment à l’autre. C’est ce péril qui força son destin.  Nous avons dit qu’il en fut averti au début de décembre et que sa décision de fuir fut aussitôt arrêtée. La preuve en est établie par l’ordre verbal donné le jour même à Pons de l’Hérault d’acheter trois bâtiments de transport. Ce fidèle sera longtemps le seul à être admis dans la confidence d’un projet dont la réussite dépendra de l’effet de surprise, donc du secret le plus rigoureux.  D’infimes indices de préparatifs se dessinent toutefois à travers certains ordres donnés par Napoléon en janvier et en février. Mais ils sont si bien noyés dans une débauche de plans à long terme concernant la mise en valeur de l’île qu’ils passeront inaperçus. Ainsi le sellier Vincent reçoit mission de démonter ses deux berlines de voyage et de les emballer. Drouot est prié de lui présenter l’effectif exact du bataillon de la Garde et le pays d’origine de chaque officier et sous-officier. Peyrusse doit liquider les dépenses arriérées et lui délivrer 500.000 francs. Bertrand fera remettre en état la route de Longone. 

Pourtant, près de trois mois vont s’écouler entre la décision et l’exécution, alors que Napoléon aurait intérêt à profiter des nuits les plus longues de l’hiver et des éclipses de lune qui se produiront au début de janvier et de février.  Un grave incident est à l’origine de ce retard imprévu : L’Inconstant, au retour d’un voyage à Civita Vecchia où il est allé charger du blé, a été détourné de façon suspecte sur Bastia et s’y est attardé. En arrivant de nuit à Porto-Ferrajo le 12 janvier il fait naufrage au fond du golfe dans des conditions encore plus incompréhensibles. Ses avaries sont sérieuses, elles nécessitent au moins six semaines de réparation en cale sèche. A cette nouvelle Napoléon manifeste une violente colère dont Taillade fera les frais, et le 16 février il ordonne à Drouot que le brick soit prêt coûte que coûte à prendre la mer le 24 ou le 25, avec trois mois de vivres pour 120 hommes.  C’est là le premier signe révélateur du départ imminent. Mais pourquoi cette date du 25 février, retenue dix jours à l’avance ? Parce que le 16 Campbell s’est éloigné une fois de plus à bord de la Partridge pour un voyage à Livourne et Florence et que, craignant de ne pas rentrer à temps, il a décliné l’invitation au bal que Pauline doit donner le 26. 

Ainsi Napoléon dispose d’un répit de dix jours pour concentrer sa flottille, l’équiper et embarquer onze cents hommes sans que personne ne se doute de rien jusqu’à la dernière minute. Ce tour de force va s’accomplir au prix de ruses extraordinaires. 

Le carnaval bat son plein : les bals se succèdent aux Mulini, on inaugure le théâtre, une mascarade à laquelle participe l’Etat-Major costumé défile dans les rues de Porto-Ferrajo en liesse. Pour mieux duper les espions, Napoléon fait don à la troupe de parcelles de terrains autour des forts et du matin au soir on peut voir les soldats bêcher, piocher, semer en chantant. 

Bertrand lui-même est abusé, pour ne pas susciter les reproches de sa femme : le 19 Napoléon lui prescrit d’entreprendre des travaux à l’Ermitage où il compte résider en juin !… Le 20 un gros bâtiment de commerce marseillais, le Saint Esprit, qui se dirige vers Naples, fait relâche dans le port. On charge à son bord les berlines et on le retient sous prétexte d’attendre d’autre frêt. Le 21 dans la nuit le chébec l’Etoile arrivant de Longone avec des pièces d’artillerie et l’Inconstant enfin remis à flot sont discrètement chargés de caisses de fusils et de munitions. La nuit suivante ils recevront leur provision de vivres et d’eau douce. Ces préparatifs échappent à la population et aux intéressés eux-mêmes, blasés des navettes incessantes de la marine impériale.  Cependant le 24, de grand matin, tout semble compromis. Les voiles de la Partridge sont signalées à l’horizon. Campbell aurait-il été prévenu par ses agents ? Napoléon fait aussitôt prendre le large à l’Inconstant qui devra se rapprocher de l’Anglais et lui expliquer qu’il vérifie son calfatage. Si l’on insiste il attaquera par surprise. Rien de fâcheux ne se produit heureusement. Campbell n’est pas à bord, le capitaine Adye se propose seulement de présenter à l’Empereur six touristes anglais auxquels il réserve le plus gracieux accueil. Adye rapportera à Campbell qu’il a remarqué les occupations bucoliques des soldats jardiniers. Une heure plus tard la frégate appareille. La mer est libre.

Le lendemain 25 la population ne peut plus ignorer qu’un changement extraordinaire va se produire : la police retire les passeports et n’en délivre plus ; aucun mouvement n’est autorisé dans les ports, même pour les pêcheurs. Le marchand d’huiles tentera vainement de louer une barque à prix d’or pour alerter Mariotti à Livourne. Ce jour-là Napoléon demeure invisible. Les domestiques ont été éloignés, sauf Marchand qui le surprendra en compagnie de Bertrand et de Drouot traçant à genoux de mystérieux repères sur une grande carte de France déployée dans le salon des Mulini. Le soir après dîner il entraîne sa mère sur la terrasse et lui révèle son départ la nuit prochaine. Toujours stoïque elle l’approuve et souhaite. s’il doit mourir, que ce soit l’épée à la main. A Marchand il donne l’ordre de ne lui préparer que deux uniformes et des chemises. Puis il s’enferme et rédige des proclamations. On retrouvera sur sa table de chevet une Histoire de Charles Quint ouverte à la page sur laquelle il s’était endormi.  Le dimanche 26 février, temps radieux, brise légère soufflant du large. Après avoir inspecté l’horizon désert Napoléon, d’excellente humeur, annonce à son médecin et à Ali stupéfaits qu’ils seront bientôt en France. La population inquiète s’est massée derrière la maison sur la petite esplanade qui domine la ville et le réclame à grands cris. Il paraît et remercie en termes vagues, sans se livrer. Même énigme pour les courtisans accourus à la messe, qu’il salue de bonne grâce et congédie comme à l’ordinaire. 
A midi seulement le mystère est levé. On placarde dans les rues une proclamation signée de Lapi : « Notre auguste souverain va quitter l’île… ». Alors une intense émotion étreint la foule. Elle se masse dans les rues qu’il va emprunter ; elle s’écrase sur le port. L’interminable attente se prolonge jusqu’au soir. Au coucher du soleil les onze cents braves qui vont conquérir la France quittent les casernes en bon ordre et, follement acclamés, s’embarquent à bord des sept petits bâtiments de la flottille. Cinq cents d’entre eux s’entassent sur le pont et dans la cale de l’Inconstant. 

Napoléon a passé l’après-midi à brûler ses papiers. Pons de l’Hérault survenu à l’improviste apprend qu’il sera du voyage et qu’il doit embarquer aussitôt, sans prendre le temps d’aller embrasser sa femme et ses filles. Et Pons le raisonneur obéit, fasciné. 

La nuit tombée, Napoléon précipite les adieux. Après le dîner, pris en tête à tête avec sa mère et sa soeur, il reçoit les autorités. les notables et leurs femmes. En quelques mots il exprime sa gratitude et transmet ses pouvoirs à Lapi. Encore quelques instants, seul avec Letizia et Pauline qui remet à Marchand son collier de diamants, et il monte en calèche. Dans les ruelles illuminées de lampions, sa voiture est arrêtée plusieurs fois par la foule qui pleure et s’écrase pour le toucher. Sur le port il prononce une brève harangue : « … Elbois. comptez sur ma reconnaissance. le vous confie ma mère et ma soeur… Adieu Elbois, je vous aime, vous êtes les braves de la Toscane ». 
Il saute dans son canot qui gagne à force de rames l’Inconstant : une formidable clameur s’élève de terre, à laquelle répondent les soldats massés dans les coursives. Un coup de canon donne le signal du départ. Les navires se couvrent de voiles, s’estompent dans la nuit, faiblement éclairés par un croissant de lune. La mer est calme, la brise nulle. La flottille tombe en panne après avoir doublé le cap Saint-André. A minuit enfin le vent se lève. A midi elle disparaît à l’horizon en direction de Capraia. Alors seulement les Elbois massés sur les falaises réalisent qu’il ne va pas à Naples, comme ils en étaient persuadés. Dans quarante-huit heures la France va vivre la plus étonnante aventure de son Histoire. 

Que penser du premier exil ? Initialement le choix fut désastreux. La présence de Napoléon dans une île minuscule, si proche du continent, ne pouvait qu’entretenir un dangereux abcès au flanc de l’Europe. Il eût fallu, dans l’intérêt général, lui abandonner un continent à sa mesure, l’Amérique ou l’Australie peu importe, pourvu qu’il fût au bout du monde. 

Cette faute commise, l’irréparable pouvait etre encore évité. Si les Alliés avaient entretenu avec lui des rapports de confiance et respecté sa quiétude ; s’ils lui avaient rendu femme et enfant; si Louis XVIII ne l’avait réduit aux abois ; si la France apaisée était parvenue à l’oublier, alors Napoléon n’eût sans doute pas osé rompre son ban

Mais il était écrit que l’oppresseur deviendrait victime et que la tyrannie changerait de camp. On lui prodigua brimades, vexations, menaces ; on ne manqua pas une occasion de le tourmenter, de le pousser à la révolte. Faible et désarmé il patienta trois cents jours et jugeant à bon droit que l’Europe l’avait assez humilié, il osa l’affronter seul et lui reprendre la France, sans verser une goutte de sang. 

Cette éphémère victoire de David sur Goliath, même si elle a entraîné pour la France les plus funestes conséquences, forcera toujours l’admiration de ceux qui applaudissent au triomphe de l’intelligence pure sur la force aveugle des médiocres. 

G.G.

Vue Portoferraio

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( 17 septembre, 2018 )

Napoléon à l’île d’Elbe. I. La vie ostensible.

Napoleon Ile Elbe

Cet article rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

L’épisode elbois marque dans les fastes napoléoniens une pause forcée de dix mois, entre le règne de quinze ans et celui des Cent-Jours. Sans les fautes des Bourbons et de leurs alliés, l’Empereur eût peut-être achevé là son destin, comme successeur d’un sous-préfet administrant douze mille illettrés. Le retour de l’Aigle et le drame de Sainte-Hélène rejettent à l’arrière-plan cet Etat d’opérette, sa cour de fantoches galonnés, ses dépenses somptuaires excédant quatre fois ses ressources.
Napoléon avait un sentiment trop vif de son génie pour ne pas ressentir l’énormité de la farce qu’il y joua jusqu’au dernier jour pour masquer ses intentions. Deux exemples entre mille éclairent sa véritable pensée sur le rôle qu’il s’imposait.  Adressant à Drouot un ordre concernant les soldats qui désirent regagner la France, cette phrase révélatrice lui échappe :  « Vous effacerez cette formule de « souverain de l’île d’Elbe », qui est ridicule… ». 

Et quarante jours avant de s’embarquer pour la France, le 17 janvier 1815, en pleine fièvre des préparatifs secrets, il dicte à l’intention du Grand maréchal Bertrand un ordre de vingt lignes qui commence ainsi :  « Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse : il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence… Cela sera payé sur les dépenses de chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois ». 

L’île d’Elbe est toute proche du petit port toscan de Piombino, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de six kilomètres. coupé par l’îlot de Palmaiola. Masse imposante et sombre émergeant du bleu profond de la mer Thyrrhénienne, elle apparaît sauvage, hérissée de caps aigus et de baies inhospitalières. Une quinzaine de villages aux noms chantants, cinq ou six ports de pêche, quelques fermes isolées ; des collines arides, tapissées d’une maigre végétation ; à l’arrière-plan, un relief montagneux : de loin en loin une vigne sur les versants bien exposés.  Cet aspect de la côte nord, que Napoléon découvre en arrivant de France, on le retrouve tout aussi âpre le long des quatre-vingt-cinq kilomètres du pourtour. L’île, étirée d’est en ouest, affecte vaguement la forme d’une crevette dont la croupe serait orientée vers la Corse, les antennes et les pattes tournées vers l’Italie. Une épine dorsale montagneuse parcourt son grand axe, d’où se détachent de nombreuses arêtes qui tombent à pie dans la mer.  L’arrivée à Porto Ferrajo, capitale et port principal, est d’une saisissante beauté. La côte septentrionale s’échancre soudain en un vaste golfe dont la courbe harmonieuse est soulignée par le sable clair d’une longue plage. Les rochers escarpés qui en défendent l’accès oriental s’abaissent peu à peu vers le fond de cette rade naturelle que borde une plaine étroite. A son extrémité occidentale se dresse une falaise abrupte, curieusement évidée en croissant ouvert sur le fond du golfe. Le port se blottit dans sa concavité, dos à la mer, bien abrité des vents du large. 

La cité s’élève en amphithéâtre autour du port, jusqu’au sommet de l’isthme défendu par deux forts. le Stella et le Falcone. Entre eux, quelques moulins en ruine se dressaient sur un terre-plein, appelé pour cette raison les Mulini, qui surplombe d’un côté la mer. et de l’autre la ville. 

L’arrivée de Napoléon.

Dans la soirée du 3 mai 1814, la frégate anglaise Undaunted, qui avait quitté Saint-Raphaël quatre jours plus tôt, jette l’ancre dans le port et hisse le drapeau blanc pour ne pas avoir à subir la canonnade des forts. Les rares nouvelles de France reçues au mois d’avril à Porto Ferrajo étaient en effet fort imprécises : on y avait vaguement appris l’abdication de Fontainebleau, le retour de Louis XVIII et, depuis une semaine, l’éventuelle accession de Napoléon à la souveraineté de l’île. Mais sur la cessation des hostilités, rien de certain, et le général Dalesme, gouverneur militaire. s apprête à recevoir le bâtiment britannique à coups de canon. Aucun insulaire ne se doute encore de la présence de l’Empereur à bord : seuls Dalesme et le sous-préfet Balbiani en sont aussitôt avisés. Pendant la nuit ils se rendent plusieurs fois auprès de lui pour régler la passation des pouvoirs et le protocole de sa réception. 

Le matin du 4, les Elbois se pressent autour d’une proclamation qui vient d’être placardée sur leurs murs : 
« Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l’histoire de l’île d’Elbe s’est réalisé en ce jour ! Notre auguste souverain l’Empereur Napoléon est arrivé parmi nous. Nos voeux sont accomplis : la félicité de l’île d’Elbe est assurée… 
… Unissons-nous autour de sa personne sacrée, rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir… ». 
A cette lecture, une intense curiosité, des sentiments contradictoires de fierté, d’inquiétude et d’espoir agitent ce peuple un peu primitif, qui a toujours imaginé Napoléon comme une sorte de divinité guerrière, lointaine et inaccessible. Or, par un miracle qui échappe à l’entendement, il est descendu de l’Olympe, il se promène sur le pont d’un navire ennemi à quelques encablures ; d’un moment à l’autre on pourra le contempler, l’entendre, le toucher peut-être… Quelle extraordinaire y, journée pour les Elbois ! 
Il se fait attendre. Depuis midi la garde nationale est alignée sur le parcours qu’il doit suivre. La municipalité au grand complet entoure le maire Traditi, une foule énorme se presse le long des quais sous un soleil de plomb. 

A trois heures enfin le canon des forts tonne, ceux de la frégate lui font écho. Les marins saluent au sabre d’abordage l’Empereur qui descend l’échelle de coupée et prend place dans la chaloupe. A la poupe on a hissé les couleurs du nouvel Etat, à fond blanc, barré en diagonale d’une bande cramoisie piquée d’abeilles d’or. 
Dans le fracas assourdissant des salves, des roulements de tambour, des acclamations, le canot traverse le bassin au rythme lent des avirons. Napoléon debout, impassible, découvre sa nouvelle capitale, si semblable aux villages du Cap Corse qu’il n’a pas revus depuis son enfance, avec des maisons grises, blanches ou roses à volets verts, accrochées en gradins aux flancs du rocher.  Il débarque devant la Porte de Mer, sorte d’arc de triomphe élevé au XVI » siècle à la gloire de Cosme de Médicis, fondateur de la cité. Le maire Traditi lui présente les clefs de la ville sur un plateau d’argent et ne sait comment extraire de sa poche la harangue de bienvenue qu’il a préparée. Le vicaire général Arrighi, un lointain cousin de Bonaparte, vient à son secours et bredouille quelques paroles auxquelles l’Empereur met fin en baisant la croix pastorale. On l’invite alors à prendre place sous un dais de papier doré surmonté d’abeilles en carton, que portent quatre jeunes gens endimanchés. Napoléon en uniforme vert et redingote grise. coiffé du chapeau de la légende, marche entre Bertrand et Drouot. Impénétrable et plutôt renfrogné, il semble témoigner quelque impatience de cet étrange cortège,mi-procession, mi-défilé de carnaval, au passage duquel la foule, frappée de stupeur, se tait. On n’entend que le roulement des tambours qui ouvrent lentement la marche. 

Napoléon franchit ainsi la Porte de Mer et débouche sur la place d’armes où se dresse à droite l’église paroissiale, élevée pour la circonstance au rang de cathédrale. Mgr Arrighi le conduit à l’autel et entonne un Te Deum solennel. A la sortie de l’office la foule se déchaîne. L’Empereur, pressé, bousculé, acclamé, traverse à grandpeine la place pour gagner l’Hôtel-de-Ville où. faute de mieux, un logement sommaire lui a été préparé. Il y passera les premières nuits, incommodé par la puanteur des ruisseaux, fatigué des marques d’enthousiasme de ses sujets massés à toute heure sous ses fenêtres, et quittera sans regret ce séjour inhospitalier où viendra résider le ménage Bertrand.  Le lendemain de son arrivée, au petit jour, Napoléon monte à cheval pour visiter les mines de fer de Rio Marina. C’est une promenade d’une vingtaine de kilomètres, par de mauvais chemins. Ayant contourné le golfe de Porto Ferrajo et ses marais salants. il s’arrête un instant au village de Capoliveri qui, un mois plus tard, se révoltera contre les collecteurs d’impôts. Sur la côte orientale, il inspecte les défenses de Porto Longone, délicieux village de pêcheurs dont il fera une de ses résidences éphémères. Le « palais » était, à la mesure de son gouverneur-concierge, une maisonnette de six pièces.Poursuivant sa route, Napoléon atteint Rio Marina où l’administrateur des mines, l’honnête Pons de l’Hérault, entouré des plus jolies filles du pays couronnées de fleurs, lui fait, avec un grand concours de peuple, les honneurs de sa maison. Toute la nuit on a préparé le repas et orné la demeure. Par malchance le jardinier a planté un parterre de lys, ce que l’Empereur ne manque pas de faire observer à son hôte consterné. Plus tard Napoléon élira parfois domicile dans cette maison pour de brefs séjours. Il en expulsait courtoisement le propriétaire, l’autorisant toutefois à y vivre en son absence, ce qui le comblait d’aise. 

Les Mulini.

En approchant de l’île, Napoléon avait remarqué la situation exceptionnelle des Mulini. D’emblée il avait été séduit par l’immense panorama et l’isolement de cette crête. D’autre part, protégée d’une agression maritime par un à-pic vertigineux, et d’un assaut terrestre par les feux croisés des deux forts qui la dominent, une telle position serait facile à défendre. Aussitôt débarqué, il décide d’y aménager sa résidence principale.  L’accès en était malaisé, un rocher barrant le dernier lacet de la grande rue de Porto Ferrajo à proximité de la terrasse des Mulini. Il fera donc percer ce rocher d’un long tunnel, pour se frayer une issue vers la campagne sans être obligé de traverser la ville, et pour se dérober à l’exubérante familiarité de ses nouveaux sujets. 
Le tunnel débouche sur une petite esplanade, d’où l’on découvre la ville et le fond du golfe. A l’arrivée de Napoléon ce n’était qu’un champ mal tenu, envahi de bicoques et de moulins abandonnés qu’il fit raser. Seuls furent conservés deux pavillons bas, entre lesquels on édifia à la hâte un corps de bâtiment central plus élevé, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, percés chacun de quatre fenêtres. Cette maison sera le « palais » des Mulini, et les pavillons attenants serviront de communs. 
A la lin de mai l’Empereur, qui vient chaque jour surveiller les travaux, s’y installe malgré la désagréable odeur de peinture et de plâtre frais. Au rez-de-chaussée quatre petites pièces contiguës deviennent sa chambre, sa bibliothèque, son petit salon et son cabinet. De part et d’autre, un grand salon et deux plus petits pour les officiers de service, une antichambre et la salle des valets. Un escalier fort raide accède à la vaste pièce qui correspond, au premier étage, à l’emplacement des appartements privés du rez-de-chaussée. Ses huit fenêtres dominent d’un côté la ville, de l’autre la mer. Ce salon d’apparat tient lieu de salle du trône pour les audiences collectives, parfois de salle de bal lorsque le petit théâtre, construit obliquement à l’extrémité du pavillon de gauche, n’est pas utilisé.

Pauline disposera de l’appartement contigu, primitivement destiné à Marie-Louise ; une penderie et un cabinet précèdent sa chambre, ainsi qu’une salle de bains, d’où un escalier dérobé permet de gagner le jardin sans avoir à traverser, au-delà du grand salon, les petits appartements de ses dames de compagnie.  Cette maison est péniblement impersonnelle, comme à la veille d’être vendue par des héritiers qui en auraient dispersé le mobilier. Napoléon l’avait cependant meublée avec abondance, sinon avec choix, grâce à deux razzias qui méritent d’être contées, tant elles sont évocatrices des moeurs corses. Une première fois il fait saisir à Piombino, dans l’ancien palais de sa soeur Elisa restitué au domaine autrichien, meubles, tentures, jalousies, jusqu’aux lames des parquets. Au commissaire d’Autriche qui se plaint de cette spoliation, il fait remettre l’état circonstancié de cet « emprunt », et l’affaire en reste là. Un peu plus tard, la tempête ayant forcé un bâtiment à faire relâche dans le port, Napoléon s’enquiert de son chargement : c’est le mobilier de son beau-frère Borghèse, acheminé de Turin à Rome. Il se l’approprie aussitôt, disant : « cela ne sort pas de la famille », et il en informe l’intéressé.

Après 1815 l’archiduc Ferdinand de Toscane vida complètement la maison, bibliothèque comprise, ce qui lui valut d’interminables protestations de la municipalité à qui l’Empereur l’avait léguée. Pendant cinquante ans les Mulini furent abandonnés jusqu’au jour oit le gouvernement italien les transforma en école, puis en bureaux administratifs. Devenue musée au début de ce siècle, la maison n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution sérieuse. Le mobilier du musée actuel provient du garde-meuble national italien et n’a qu’un lointain rapport avec celui du souverain de l’île d’Elbe. 

Ce n’est donc pas à l’intérieur des murs qu’il faut s’efforcer d’imaginer Napoléon, mais dans le minuscule jardin qui sépare la maison de la mer et domine un immense horizon marin où s’inscrivent, au nord-ouest l’île Capraia, au nord-est la Toscane qui s’estompe à l’infini, à l’est la côte septentrionale de l’île. barrée par le fort Stella tout proche. Jardinet exquis, planté de myrtes, de cyprès, de palmiers, clos sur le précipice par un petit mur où, tôt levé, il allait s’asseoir pour contempler la mer et, comme plus tard à Sainte-Hélène, observer le mouvement des navires. A droite, l’ancien potager s’élève en pente douce vers le fort Stella. On y voit encore, au centre d’un petit bassin, une copie de la statue de Pauline par Canova. Certes, un monde sépare les Mulini de la splendeur des palais impériaux, mais l’azur méditerranéen, la lumière qui transfigure la médiocrité de cette maison, sa vue incomparable, forment un tel cadre que l’on parvient à oublier les murs, dignes au plus d’un notable cossu. Porto-Ferrajo conserve encore une demeure banale, qu’une plaque de marbre distingue des maisons voisines : dans une ruelle fort raide, en contrebas des Mulini, s’installa Madame Mère, au loyer de deux cents francs par mois. Elle montait chaque soir dîner chez son fils, et jouait avec lui au whist. Il aimait la faire perdre en trichant et s’en excusait: « Madame vous pouvez perdre ; moi qui suis pauvre, je dois gagner ». 

San Martino.

Disposant en ville d’un « palais », Napoléon se met en quête d’une maison de campagne pour la saison chaude. Bien entendu l’île n’en possède pas. Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il découvre au lieudit San Martino un vallon planté de vignes, d’où la vue s’étend agréablement jusqu’à Porto Ferrajo. Séduit par ce site calme et ombragé, il s’enquiert du propriétaire. Celui-ci fait valoir l’étendue de son domaine et, bien qu’il ne comporte qu’une grange et quelques cabanes, en demande le prix exorbitant de cent quatrevingt mille francs-or. Dans l’état des finances de Napoléon ce serait une folie. Aussi n’hésite-t-il pas à prier sa soeur Pauline d’en faire l’acquisition. En quelques semaines les masures sont rasées ; vingt maçons édifient une coquette maison blanche adossée à la colline, un peloton de grenadiers de la Garde construit une bonne route pour y accéder. L’été venu l’Empereur passera souvent la nuit à San Martino, distant d’une lieue des Mulini. 

Cette maisonnette a conservé le charme rustique et la décoration auxquels il apporta ses soins. Au premier étage on visite la salle à manger peinte à l’antique par un artiste local qui a naïvement évoqué en trompe-l’oeil des paysages égyptiens, des hiéroglyphes, une charge de mamelucks. Dans un angle est dessinée l’inscription optimiste : Ubicumque felix Napoleo. De part et d’autre de cette pièce, les chambres de Bertrand et de Drouot, la chambre et le petit bureau de Napoléon, meublés avec simplicité ; seul paraît authentique son lit d’acajou. Le centre de la façade est occupé par un salon dont le plafond allégorique représente, sur fond de ciel, deux pigeons liés par un ruban dont le noeud se resserre à mesure qu’ils s’éloignent : allusion à la venue de MarieLouise que les Elbois attendront en vain. Au rez-dechaussée subsistent dans la salle de bains une baignoire de pierre et une fresque pompéienne; l’Empereur y descendait de sa chambre par une échelle de moulin. 

Au milieu du siecle dernier, San Martino fut acheté par le prince Demidoff, divorcé de la princesse Mathilde. fille de Jérôme, qui conçut le projet d’y établir un musée consacré à son oncle par alliance. Malheureusement la réalisation, d’un mauvais goût offensant. allait porter un grave préjudice au site. Une allée de palmiers conduit à une grille surmontée d’aigles dorés qui donne accès à une galerie monumentale soutenue par une colonnade dorique. Demidoff y entreposa des collections napoléoniennes de grande valeur qui furent dispersées à sa mort par son neveu. La municipalité de Porto Ferrajo en a fait un affreux musée où s’entassent des copies de maîtres italiens voisinant avec des portraits et des bustes de notables locaux ! Le toit de cet étrange édifice, situé en contrebas de la maison de campagne, lui sert de terrasse, ce qui présente au moins l’avantage de le dissimuler lorsqu’on se promène dans le charmant jardin qui la précède. L’Empereur y planta un magnifique micocoulier qui ombrage encore la façade.  San Martino, bien entretenu, partiellement décoré. décemment meublé, constitue la relique napoléonienne la mieux conservée de l’île : les touristes y affluent et se montrent ébahis, prêtant à Napoléon les folies de Demidoff. Le gardien les entretient volontiers dans cette erreur, si bien qu’ils demeurent confondus de la somptuosité d’un règne qui avait trouvé en dix mois le moyen d’édifier le seul bâtiment imposant de l’île ! 

L’Ermitage de la Madonne.

Des trois résidences napoléoniennes, la plus touchante et la plus poétique, la moins connue aussi est sans doute l’Ermitage de la Madone au Monte Giove. Ce fut encore au hasard d’une promenade que l’Empereur le découvrit et s’abandonna à son enchantement.  Il avait, par une piste muletière, longé les méandres souvent vertigineux de la côte nord jusqu’au port de Marciana Marina. Là, l’horizon s’élargit : un cirque de montagnes enserre une étroite plaine côtière tapissée de vignobles. Deux sommets dominent ce massif, le Monte Capane et le Monte Giove, aux flancs desquels sont suspendus les villages jumeaux de Poggio et de Marciana Alta, où venaient se réfugier. depuis des temps immémoriaux. les pêcheurs fuyant l’attaque des Barbaresques.  A Marciana Alta la piste s’achève. Le village, pressé autour de son clocher, domine un admirable paysage de pentes escarpées allant se perdre au loin sur le dédale des falaises. Au-dessus, la masse énorme et nue du Monte Giove. Napoléon s’engage sur le sentier pierreux qui le gravit en marches d’escalier taillées dans le roc. C’est un pèlerinage fréquenté, marqué de loin en loin par de petites niches de plâtre rappelant les stations du Calvaire. Graduellement l’horizon s’élargit pour former sur la mer immobile une fantastique dentelle de côtes déchiquetées. Le site évoque les mille détours de la baie de Rio de Janeiro, telle qu’on la découvre du haut du Corcovado. Mais ici pas de ville immense : une solitude absolue, sans une maison, sans un arbre. La montagne aride ne nourrit que buissons odorants. bruyères, mousses, fougères. Longtemps il faut peiner sous le soleil implacable pour découvrir près du sommet un petit bois de châtaigniers d’où émerge un clocher blanc. Là vécut un ermite, dans l’étroite et basse masure qui se blottit le long de la chapelle. Aux alentours un éboulis de rochers dont le plus élevé, l’Affaciatoio, évoque un aigle aux ailes déployées. Si l’on escalade sa plate-forme. comme le fera souvent Napoléon, on découvre le plu, beau panorama du monde, la Corse au couchant. Capraia au nord, la côte elboise au levant, se découpant sur la mer Tyrrhénienne. 
Napoleon est seduit par la souveraine grandeur du site. Il décide d’y passer les journées les plus chaudes de l’été dans une des cellules de l’ermite. Drouot en occupera une autre. Une piquet de grenadiers campera en contrebas. Madame Mère, elle, s’installera dans une maison de Marciana Alta, et chaque soir il descendra à cheval pour aller la saluer. Ici, comme ailleurs. il veille au moindre détail d’installation : 

« Monsieur le comte Bertrand, écrit-il de sa main, il me manque trois volets pour les fenêtres de ma chambre… Envoyez trois rideaux pour la chambre de Madame, les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux. pincettes. pelles… ». 

Il s’y attardera une quinzaine de jours. du 23 août au 5 septembre 1814. De ces premières heures de détente depuis tant d’années, il goûte profondément la paix. rêvant à la Corse du haut de son rocher. escaladant les pentes du Monte Giove, ou sillonnant la côte occidentale, abrupte et déserte. Cependant il ne néglige pas son administration. Chaque jour des officiers d’ordonnance apportent les nouvelles et repartent avec les ordres les plus minutieux, ayant trait aussi bien à la grosseur des poutres et au nombre de clous nécessaires pour édifier la salle de spectacle des Mulini, qu’au marché à conclure pour l’exportation du minerai, et jusqu’à ce billet adressé à Bertrand : 

« Un de mes mulets s’est noyé dernièrement, ce qui est une perte ; elle vient de ce qu’il n’y a pas une petite pompe à l’écurie ; faites-en arranger une, de celles qui sont en magasin… » 

Une visite inopinée va troubler cette quiétude. exceptionnelle dans l’existence de Napoléon. Au cours de la nuit du 1er septembre, un navire entre en rade de Porto Ferrajo mais, au lieu de gagner le port, mouille dans une crique au fond du golfe. Bertrand prévenu accourt, salue profondément la jeune femme et l’enfant qui débarquent, fait atteler une calèche et seller les chevaux. Les voyageurs disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont venus. En ville le bruit se répand de l’arrivée de l’Impératrice et du Roi de Rome. 
Quelques heures plus tot, au crépuscule, Napoléon avait suivi à la lunette l’approche du bâtiment. Dès qu’une estafette de Bertrand lui apprend l’accostage, il la renvoie avec ses ordres et saute lui-même à cheval. Précédé de quatre porteurs de torches, il descend de son nid d’aigle. La rencontre des deux groupes se fera au milieu de la nuit, le long de la mer, près de Marciana Marina. Napoléon prend la place de Bertrand dans la calèche et, tout en jouant avec les boucles blondes de l’enfant, s’enquiert affectueusement du voyage. Avant l’aube, tout le monde atteint enfin l’Ermitage, Napoléon a cédé sa chambre et fait dresser une tente devant la maison. Mais Ali, son valet de chambre, le voit furtivement la quitter aussitôt : Marie Walewska passe avec lui une dernière nuit… Certes, les temps de l »idylle polonaise sont révolus. L’amour de l’Empereur est mort, celui de Marie subsiste-t-il ? Pendant les quatre années du règne de MarieLouise il l’a rarement revue. A Fontainebleau, après l’abdication, elle a vainement attendu une nuit devant sa porte, il ne l’a pas reçue. A l’île d’Elbe, elle lui a écrit plusieurs fois, gagnant par petites étapes la côte toscane, sollicitant la permission de venir. Il la lui accorde enfin et elle accourt, peut-être avec l’espoir de rester auprès de lui. 

C’est mal le connaître. Informé quelques heures plus tard de la rumeur publique, il en conçoit un vif mécontentement. Ainsi, malgré les précautions prises, les Elbois sont déjà persuadés que sa femme et son fils l’ont rejoint. Il désire éviter que le Cabinet autrichien ne tire parti de cette visite pour inciter Marie-Louise à ajourner encore sa venue. Il ne veut surtout pas, lui si strict pour les autres, que sa conduite soit un objet de scandale quand la vérité éclatera.

Marie Walewska sera donc une fois de plus sacrifiée au devoir conjugal et aux obligations d’Etat. Il ne le lui dit pas tout de suite. Le matin, il l’emmène jusqu’à son rocher ; au déjeuner, il s’esquive pour sa visite quotidienne à Madame Mère – la famille avant tout. Le soir, il dîne sous la tente avec la jeune femme et les officiers polonais de la Garde. On improvise des danses, les chants slaves s’élèvent de la terre latine. Marie espère, Marie est heureuse. Le lendemain, informée par le trésorier Peyrusse de la détresse financière de l’Empereur, elle veut restituer le collier de perles qu’il lui offrit jadis à la naissance d’Alexandre, mais il refuse avec émotion et la prie doucement de partir le soir même. Puis il disparaît toute la journée et ne la reverra que pour les adieux. 

Rien ne manque à cet épisode, ni le cadre exceptionnel où il se déroula, ni son dénouement romantique. Avec la nuit la tempête s’est levée, la pluie tombe en rafales. Marie, transie, serrant son enfant contre elle, tente de s’embarquer à Marciana. Le risque est trop grand. Son navire ira l’attendre à Porto Longone, à l’autre extrémité de l’île. De longues heures elle peine sur les mauvais chemins transformés en torrents. dans la nuit traversée d’éclairs. Lorsqu’elle atteint son but, on veut encore la dissuader. Trop fière elle s’obstine, saute dans une barque et, courant mille périls. gagne l’échelle de coupée. Le vaisseau s’éloigne, elle ne reverra Napoléon que furtivement à l’Elysée et à Malmaison. quelques mois plus tard. Lui, pendant ce temps, saisi de remords et d’angoisse, dépêche un officier d’ordonnance pour ajourner l’embarquement, puis de plus en plus inquiet, saute à cheval et galope jusqu’à Longone, où il arrivera trop tard. Au matin, accablé, frissonnant, il regagne l’Ermitage, mais le charme est rompu. Deux jours plus tard, il le quittera à son tour pour n’y plus revenir.

Les personnages de l’entracte Elbois.

Tel est le cadre elbois. Le personnage central et les figurines qui gravitent autour de lui composent un tableau coloré, naïf et parfois cocasse, comme une toile du douanier Rousseau.  L’entourage de Napoléon est aussi nombreux que médiocre, Drouot et Bertrand exceptés. A sa tête, à la fois gouverneur militaire de l’île et ministre de la Guerre, le général Drouot, « homme de Plutarque », loyal et dévoué, un des très rares hommes devant qui Napoléon pense tout haut sans crainte de voir ses propos aussitôt déformés ou transcrits pour la postérité. Mais Drouot est si éperdu d’admiration pour son maître qu’il ne se permettrait pas l’ombre d’une critique ou d’un conseil. Ce quadragénaire vertueux et désintéressé, dur dans le service, bon à l’excès dans le privé, croit découvrir l’amour : il voudrait épouser une jeune fille de l’île, mais sa mère s’étant opposée par lettre à ce mariage avec une inconnue, il y renoncera au dernier moment. 

Bertrand, Grand maréchal du palais depuis la mort de Duroc, sera ministre de l’Intérieur. Inséparable de Napoléon depuis la Campagne d’Egypte, il lui fermera les yeux à Sainte-Hélène. La publication de son Journal par Fleuriot de Langle éclaire cette figure de grand honnête homme, plus travailleur qu’intelligent, pointilleux et têtu. Il obtient souvent gain de cause, par lassitude ou indulgence de l’Empereur, dans les conflits qui les opposent sur des vétilles. Il partage sa vie entre son maître et sa femme, demie anglaise de naissance, qui se tient à l’écart de la cour elboise, au milieu d’un petit cercle de compatriotes.  Bertrand, pas plus que Drouot, ne peut prendre la moindre initiative. Les quelques ordres de Napoléon cités plus haut montrent combien son autorité s’étend aux plus infimes détails. Que Drouot veuille casser un caporal ivre qui a donné un coup de pied à son officier, il rédige un rapport que l’Empereur apostille de sa main. Que Bertrand énumère la suite de Pauline, on lui répond : « Qu’elle n’amène pas de maître de piano, mais seulement un bon chanteur et une bonne chanteuse, vu que nous avons ici un bon violon et un bon pianiste…»  Le maître veut tout connaître, tout régenter, ses généraux ne sont que des commis d’ordres. 

Le troisième compagnon d’infortune, c’est Cambronne, le soudard héroïque aux dix-sept blessures. Commandant la place de Porto Ferrajo, il a la nostalgie des champs de bataille. Un jour une frégate napolitaine entre dans le port, et l’amiral qui la commande sollicite l’honneur d’être présenté à l’Empereur. A la vue de l’uniforme de la trahison, Cambronne voit rouge et menace de passer le visiteur par les armes. L’autre ne se le fait pas dire deux fois et prend aussitôt le large. Napoléon en est navré, mais désespère d’initier le bouillant général aux subtilités diplomatiques. 

Peyrusse, trésorier de la couronne [durant les Cent-Jours], devient ministre des Finances. L’inexorable amenuisement des quatre millions apportés de France, et réduits de moitié dix mois plus tard, n’altère pas sa bonne humeur méridionale. Ses Mémoires et ses Archives constituent, avec les Souvenirs de Pons de l’Hérault la plus précieuse source documentaire sur le premier exil.  Une foule de fonctionnaires est rattachée à l’autorité de Bertrand par l’intermédiaire du sous-préfet Balbiani qui devient intendant général et supervise les magistrats du tribunal de commerce, ainsi que le directeur des domaines, le chef de la sûreté, le directeur du port, deux architectes, autant de postes coûteux et superflus qui seront supprimés au départ de Napoléon. 

L’entretien de l’armée à lui seul suffit à provoquer la banqueroute, et cependant cette force est indispensable pour parer à une éventuelle tentative d’enlèvement. Aux 675 grenadiers de la Garde et aux 54 chevau-légers polonais venus le rejoindre, Napoléon adjoint un bataillon franc recruté sur place et un bataillon corse, péniblement enrôlé dans la grande île. Ce seront de mauvaises troupes, insubordonnées, infestées de déserteurs, qu’il abandonnera sans regret au départ. 

Au total près de 1.600 hommes qui, avec l’armement très poussé, les innombrables forts, l’intendance. coûteront un million par an. L’armée s’accroît d’ailleurs sans cesse d’officiers isolés qui, par nostalgie du passé, viennent solliciter un emploi. Tel le général Boinod, parfaitement sourd, que l’on nomme inspecteur général aux revues. Tel le commandant Tavelle, vieillard corse qui se présente un matin à Napoléon : « Colonel, vous irez commander à Rio », lui dit-il, n’osant le renvoyer. Le bonhomme s’empresse d’acheter les insignes de son nouveau grade : « Si je ne portais pas ces épaulettes, disait-il volontiers, je donnerais un démenti à l’Empereur qui m’a traité de colonel ». Il s’en fut donc commander la place de Rio Marina, dont la garnison s’élevait à 5 canonniers et 4 cavaliers. Il se refusait obstinément à quitter ce village, pour ne saluer l’Empereur qu’à son poste. 

Toute aussi comique fut la Cour, inspirée de celle de France, mais avec les seuls concours locaux. Deux fourriers des Tuileries devinrent préfets du palais des Mulini. L’un, Deschamps, était un vieux gendarme en habit d’officier, brutal et grossier ; l’autre, Baillon, s’initiait avec plus de bonheur à la vie de salon. Quatre chambellans pris parmi les notables : le maire et le médecin de Porto Ferrajo, un aristocrate ruiné qui donnait le ton de l’élégance, un borgne, « brigand qui fait maintenant le chien couchant », écrit Pons de l’Hérault avec indignation. Sept officiers d’ordonnance choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles villageoises. L’un d’eux, Paoli, d’origine corse et gendarme de profession, répondit un jour à l’Empereur qui lui demandait l’heure : « L’heure qui plaît le mieux à Votre Majesté… ». L’ancien médecin des écuries impériales, Foureau de Beauregard, devint médecin en chef de l’Empereur. Très infatué de sa science, il voulut une fois l’empêcher de humer un bol de bouillon trop chaud, « parce que Sa Majesté avalait des colonnes d’air, et ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique » Ce à quoi il lui fut répondu qu’on était assez grand pour savoir comment boire. 

Une innombrable domesticité voletait autour de ces parvenus. La livrée ne comprenait pas moins de 24 hommes, parmi lesquels Marchand, premier valet de chambre, et Ali, premier chasseur, deviendront bientôt de nobles figures héléniennes. 13 serviteurs assuraient le service de bouche ; il y avait encore 5 tapissiers ébénistes, 2 jardiniers, 4 musiciens, 3 lingères, 22 piqueurs, cochers et palefreniers pour les 9 chevaux célèbres qu’avait montés l’Empereur aux plus grandes batailles. Les écuries logeaient en outre 90 chevaux de moindre valeur et 27 voitures. Du matin au soir cette centaine de courtisans et d’employés bourdonnait dans l’étroit espace des Mulini. 

La journée de Napoléon commence avant l’aube. Dès son réveil il lit et dicte au secrétaire ou au valet de service en scrutant l’horizon. A sept heures il prend une légère collation et se recouche un moment. Puis à cheval, avec un officier d’ordonnance, il fait une longue course dans la campagne. Au retour il donne audience. Les visiteurs ne sont reçus que sur approbation d’une liste présentée par Drouot ou Bertrand qui les introduisent au milieu d’uniformes chamarrés et de livrées aux armes impériales. A midi il déjeune, seul ou avec Drouot, il se retire pour lire pendant les heures chaudes. Vers le soir, il fait quelque inspection et dîne à six heures avec Madame Mère, et Pauline à partir de novembre. Il y a toujours quelques invités : anglais de passage, officiers de la Garde, Pons de l’Hérault, Campbell, le commissaire anglais avec qui il entretient les rapports les plus courtois, malgré l’espionnage mutuel impitoyable auquel tous deux se livrent. A la veillée, les courtisans et leurs femmes sont souvent priés. L’Empereur joue avec sa mère ou avec les généraux. A neuf heures, il donne le signal du départ en tapotant quelques notes, toujours les mêmes, sur le piano.

Pauline et la vie mondaine.

Cette vie si calme, coupée seulement de brefs séjours dans ses diverses résidences lorsque l’ennui l’accable, s’anime soudain avec l’arrivée de sa soeur Pauline Borghèse. 
Au printemps elle avait fait une première escale à l’île d’Elbe avec la frégate Laetitia, mise à sa disposition par Murat. L’objet de ce voyage était une cure thermale à Ischia ; Pauline, éternelle malade imaginaire, l’avait décidée depuis longtemps. Mais après avoir passé l’hiver au Luc, en Provence, où Napoléon sur le chemin de l’exil s’était lui-même arrêté quelques heures, elle avait tergiversé tout le mois de mai avant de s’embarquer : la première quinzaine à Saint-Raphaël avec son amant en titre, le colonel Duchand ; la seconde à Villefranche où après une courte traversée qui l’avait fort éprouvée, elle attendait une mer moins agitée. 

Le 30 mai, après avoir refusé l’offre de deux frégates anglaises, elle était enfin montée à bord du vaisseau napolitain et le 1er juin, accueillie avec les honneurs souverains par les salves des forts et des navires, elle faisait à Porto Ferrajo une entrée triomphale au côté de son frère. Brève rencontre au cours de laquelle elle détacha quelques diamants de son collier célèbre pour lui permettre d’acquérir San Martino. Elle passa la nuit aux Mulini en pleins travaux d’aménagement, fut présentée en grande pompe à la petite Cour réunie en son honneur, et reprit la mer aussitôt, laissant aux insulaires ébahis l’éblouissante vision de sa beauté alanguie, d’un hamac dressé sur le pont pour son repos, et du carré de velours garni de rouleaux à poignées sur lequel elle se faisait porter. 

Bien accueillie à Naples par les Murat, elle est leur hôte à Portici. D’Ischia il n’est plus question, le docteur Andral la jugeant trop malade pour affronter « les eaux ». Tout l’été, entre Portici et les pentes du Vomero où elle est allée fuir la chaleur, elle se soigne et écrit d’innombrables lettres. Avant tout des billets d’affaires à son homme de confiance parisien, Michelot, avec qui elle correspond par l’intermédiaire du plus actif agent napoléonien, Bartolucci, de Livourne. Elle est ruinée, aucune de ses propriétés ne trouve acquéreur, sauf l’hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’elle vendra huit cent mille francs au gouvernement anglais pour son ambassade. Par surcroît son mari, l’infortuné prince Borghèse, lui réclamant tableaux, meubles, argenterie, elle presse Michelot de les déménager au plus vite et de les mettre en lieu sûr. Elle gémit sur son sort, sa santé, sa solitude, auprès des Bonaparte réfugiés à Rome, Madame Mère, le cardinal Fesch, Lucien, Louis… Sans cesse, elle manifeste le désir de rejoindre au plus tôt Napoléon et de voir la famille réunie autour de lui ; elle a des mots très durs pour Elisa qui trahirait volontiers le clan pour s’installer en France, et pour Joseph qui ne se soucie pas de quitter le confortable exil de Prangins. Mais cette velléitaire ne manifeste aucun empressement à revenir. Napoléon s’impatiente, et, le 25 septembre, lui envoie son brick l’inconstant qui l’attendra vainement tout le mois d’octobre à Civita-Vecchia. à Baïes et à Portici. Le 29 enfin, escortée des Murat, elle consent à s’embarquer. 

Le surlendemain, Porto Ferrajo, la reçoit avec le même cérémonial, et la population pavoise. Pauline s’installe au premier étage des Mulini, aménagé au mieux pour elle. Son étroite intimité avec Napoléon, pendant les quatre mois où ils vont vivre sous le même toit, donnera lieu à de venimeuses insinuations que Beugnot propage à la Cour de France, et Talleyrand à Vienne. Certains historiens hostiles à Napoléon ressuscitent périodiquement cette calomnie, au mépris de la magistrale réfutation donnée par Frédéric Masson. Le rôle de Pauline s’est tout au plus borné à favoriser les passades de son frère.
 
Elle prend pour dames de compagnie Mmes Colombani, Bellini, et Lise Le Bel, femmes ou fille d’officiers échoués à l’île d’Elbe. La Capraiaise, l’Espagnole et la Parisienne font sensation à Porto Ferrajo, où leur beauté et leur élégance éclipsent celles des petites bourgeoises de la ville ; le choix de deux d’entre elles lui a sans doute été suggéré par Napoléon lui-même. Ces complaisances de Pauline ne sont d’ailleurs pas nouvelles : n’a-t-elle pas, en 1809, servi d’intermédiaire entre son frère et sa dame d’honneur Christine de Mathis ?  La brune Belina, dite Bellini, qui pourrait aussi bien se faire appeler Stupieski, du nom de son mari, chef d’escadron polonais, dansait admirablement le fandango. Cette Castillane avait plus de charme que de beauté, et son mari ne brillait pas par l’intelligence. Que Napoléon ait consenti quelques faveurs à Belina ne semble pas douteux : rentrée à Paris avec Mme Bertrand pendant les Cent-Jours, elle écrit à Marchand pour lui signaler son dénuement. Napoléon, prévenu, donne l’ordre de lui porter 4.000 francs sur sa cassette (40.000 frs/1979) et l’invite à dîner à l’Elysée ; elle put ainsi « offrir elle-même ses remerciements à Sa Majesté », ajoute Marchand sans sourire… La Bellini devait une dernière fois faire parler d’elle lors du triste départ de Malmaison pour Rochefort. Flanquée de Stupieski et déguisée en homme, elle supplia tant et si bien Bertrand qu’ils obtinrent de monter dans la voiture de Gourgaud. A Rambouillet, dans la nuit, Napoléon, informé de cette étrange présence, pria qu’on l’en débarrassât avec ménagement. Marchand remit au couple 3.000 francs et Bertrand un billet de congédiement. La Bellini affectait un profond désespoir de ne pouvoir suivre le second exil de son impérial amant. Elle s’en consola en ouvrant à Lima, au Pérou, un pensionnat de demoiselles ! 

Lise Le Bel était une plus ancienne liaison. Le préfet du palais Bausset, qui pourvoyait à l’occasion son maître en jolies filles, avait distingué sa beauté. Elle avait dix-sept ans à la fin de l’Empire. Une nuit, le valet de chambre Constant était venu la quérir à Bourg-la-Reine,avec la complicité de sa mère et de son beau-père, l’adjudant commandant Le Bel. Introduite au palais de Saint-Cloud par la porte secrète de l’Orangerie, elle y passa trois heures et revint quelquefois, mais ces témoignages de la faveur impériale s’espacent vite. Déception familiale. A Fontainebleau, après la première abdication, elle tente en vain, comme Walewska, d’être reçue. Obstinée, elle débarque en famille à l’île d’Elbe. Bien accueillie et placée auprès de Pauline, elle ne peut néanmoins obtenir de sinécure pour son beau-père. Sans doute Napoléon estime-t-il cette complicité paternelle peu compatible avec l’honneur. Lise suivra Pauline en Italie pendant les Cent-Jours et ne reverra plus Napoléon.

Aidée de ces jolies femmes, Pauline improvise soirées musicales et théâtrales où elle-même se produit avec des officiers de la Garde dans des pièces qui semblent faites pour elle : Les Fausses Infidélités et Les Folies amoureuses ; il y aura encore six grands bals, dont trois masqués, en janvier et février à la veille du départ, sans aucun doute pour duper les espions. Napoléon veille lui-même à leurs préparatifs : 
« Les invitations devront s’étendre sur toute l’île sans cependant qu’il y ait plus de deux cents personnes… Il y aura des rafraîchissements sans glace, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coutât plus de mille francs ». 
Or Pons de l’Hérault écrit : 

… « Il n’y avait pas à Porto-Ferrajo six familles dont la fortune fût au niveau du luxe inusité de leurs femmes… N’importe, l’on était notabilité, et pour ne pas déchoir par la mise, on s’exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays ; on n’aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l’on cherchait à s’en procurer une plus belle ; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour : tout cela conduisait à une catastrophe… ». 

Un vent de folie soufflait sur les Elboises. Ces petites bourgeoises se découvraient des vocations de dames du palais. Et leurs maris, par vanité, se ruinaient doucement pour paraître. Cette « promotion sociale » n’allait pas sans quelques maladresses. Un soir au bal, Mme Balbiani ayant appris que l’étiquette prescrivait de ne pas croiser l’Empereur sans le saluer, passa et repassa tant de fois en faisant la grande révérence qu’il finit par lui tourner le dos. Toute l’assistance de rire. Mais Napoléon, qui déteste blesser, fait ostensiblement le tour de la salle et adresse quelques paroles bienveillantes à la pauvre femme. 

 Les travaux et les jours.

Derrière cette façade d’opérette destinée à donner le change autant qu’à stimuler la vanité de très petites gens, Napoléon travaille énormément. Environ trois cents notes ou ordres nous sont parvenus. Dictés à son secrétaire Rathery, parfois à Bertrand ou à Marchand, ces pièces concernent à peu près exclusivement la gestion de l’île, dans ses plus infimes détails. En dix mois Elbe a connu plus de changements qu’en mille ans, et rien de sensible n’a depuis lors été accompli. Il mûrissait d’ailleurs des projets grandioses qui, faute de temps, ne virent pas le jour. Elbe est aujourd’hui le dernier vestige de la civilisation napoléonienne, figé au stade où il l’abandonna. 
Ayant dressé un bilan des ressources locales, il conclut qu’elle sont insuffisantes pour assurer la subsistance de la population. La récolte annuelle de blé est épuisée en trois mois ; les herbages sont maigres et le cheptel insignifiant; les cultures se limitent à des potagers familiaux. Le vignoble donne un excellent vin, léger et capiteux, qui constitue avec le minerai de fer les seules productions exportables. Pêcheries de thon et salines complètent cette activité économique des plus restreinte. 
Napoléon fait établir un plan d’irrigation et de mise en valeur de la seule plaine importante, celle de l’Acona. Aux paysans il conseille la culture de la pomme de terre, qu’il appelle parmentière, et qui est inconnue dans l’île. Il rêve de faire d’Elbe un paradis et ordonne un vaste reboisement : des oliviers et des mûriers dans les vallées et sur les pentes exposées au midi ; des châtaigniers sur le versant nord des montagnes. 
Des pistes a peine carrossables tenaient lieu de routes : un de ses premiers soins est de faire construire un réseau routier qui desservira les communes les plus importantes en partant de la capitale. 

Un jour il va visiter l’îlot abandonné de la Pianosa, à vingt mille au sud. Aussitôt il l’annexe, le fortifie, y laisse une garnison, fait venir vingt ménages de fermiers italiens pour défricher. Cette dernière conquête le préoccupe beaucoup pendant l’été. Il lui consacre des dizaines d’ordres et deux inspections. 
Elbe possède de belles carrières de marbre inexploitées. Marbriers et sculpteurs sont recrutés en Italie. Bargigli, de Carrare, ouvre un atelier dont les Anglais de passage achèteront la production à prix d’or. Et puisque toute distraction ne peut être organisée ici qu’à une échelle minuscule, Napoléon décide de se constituer une réserve de chasse en isolant par un mur le petit cap Stella qui s’enfonce d’une demi-lieue dans la mer. Pour le peupler il ordonne de capturer lièvres et lapins sur tout le territoire. Devant le maigre résultat obtenu, il en fera venir de Corse et de Toscane.

L’hygiène publique, à son arrivée, était inexistante. Les ruelles puantes tenaient lieu de latrines et de poubelles. Il exige que chaque maison en soit pourvue, faute de quoi un impôt de propreté devra être versé, qui sera doublé tous les trois mois. Des sources sont captées, de nouvelles citernes sont creusées pour assurer le ravitaillement de la ville en eau potable. Il crée un hôpital, fort bien tenu qu’il visitera souvent… 
Tant de prodiges accomplis en si peu de temps stupéfiaient les insulaires. Pons de l’Hérault, volontiers emphatique, s’en émerveille : 
« L’ère nouvelle de l’île d’Elbe s’annonçait avec éclat. Porto Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L’industrie levait sa tête radieuse, l’enclume retentissait constamment sous le marteau ; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence. Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l’accroissement de richesse du commerce elbois… ». 
Pauvres gens ! Leur rêve de gloire et de prospérité s’évanouira dès le départ du grand homme. Lui parti, l’île d’Elbe retombera dans l’oubli d’où son génie créateur l’avait un instant tiré. 

Telle fut, sous des dehors bouffons, l’innocente activité dont Napoléon offrit au monde étonné le rassurant spectacle. Comédien consommé, il adaptait son génie à la fièvre besogneuse d’un sous-préfet en mal d’avancement. Pour mieux abuser l’Europe il feignit de prendre au sérieux cet Etat d’opérette et de s’y complaire, d’afficher l’irrésolution et l’oisiveté jusqu’à convaincre les naïfs de sa déchéance prématurée. Le colonel Campbell, seul espion officiel en résidence dans l’île, note dans son Journal le 20 septembre 1814 :  « Napoléon semble avoir perdu toute habitude de travail et d’étude sédentaire. Il a quatre résidences dans diverses localités de l’île, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améliorations. … Je commence à croire qu’il est tout à fait résigné à sa retraite et qu’il se trouve passablement heureux, excepté quand, dans sa solitude, se réveille le souvenir de son ancienne grandeur, souvenir rendu plus amer par le besoin d’argent et la pensée qu’on retient loin de lui l’Impératrice et le Roi de Rome » … 

Rien n’est plus trompeur que le lion qui sommeille ou feint de sommeiller… 

G.G.

Vue Ile Elbe

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( 14 septembre, 2018 )

L’île d’Aix, dernière étape de l’Empereur en France (II et fin)…

 Steuben 1810.« 14 juillet 1815,

Toutes les dispositions sont prises pour quitter l’île d’Aix le plus tôt possible et se rendre à l’Angleterre. Napoléon écrit au régent d’Angleterre son billet légendaire que tout le monde connaît : « Altesse royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »

On ne saurait assez déplorer, ajoute Lamartine, pour la majesté et la moralité de l’histoire que l’Angleterre n’ait pas répondu par un magnanime asile à la lettre de Napoléon, cette lettre d’une majesté calme et triste, dit-il, et dans laquelle on retrouve, avecl’accent de Marius à Minturne, l’intonation d’une grande âme aux prises avec les extrémités du sort. Napoléon, toujours maître de lui, restant partout et quand même cet incomparable acteur auquel le pape jetait un jour son apostrophe de souveraine ironie, lut sa lettre à Gourgaud, pour juger de l’effet qu’elle pourrait produire et lui demanda son avis. Il jugea l’effet satisfaisant et ajouta qu’il avait fait choix de lui pour porter ce billet à destination. C’était une mission de confiance et d’honneur. Il dicta ensuite à Gourgaud la lettre que Bertrand devait écrire au commandant anglais. Il appelle Bertrand et lui fait recopier cette missive sous ses yeux. L’Empereur avise le capitaine Maitland que le lendemain, à la marée de 4 ou 5 heures du matin, il se rendra à son bord avec sa suite. Il le prévient en même temps de la mission de Gourgaud auprès du régent. Cette lettre était accompagnée d’instructions dans lesquelles Napoléon répétait qu’il désirait avant tout obtenir des passeports pour les États-Unis, qu’un séjour dans la grande république américaine était ce qui le tentait davantage, mais qu’à défaut des États- Unis, l’Angleterre était le pays de son choix, « qu’il s’y rendrait volontiers comme simple particulier, pour y jouir de la protection des lois du pays ». Ce pli doit être porté au vaisseau anglais par le comte de Las Cases, chargé d’aviser aux derniers préparatifs matériels, car l’Empereur entend être reçu comme l’Empereur. Gourgaud, avant de partir, est désigné pour prévenir les capitaines Poné et Philibert de la décision prise et il leur remet à chacun, de la part de Napoléon, une paire de pistolets. Les deux capitaines expriment leur regret de cette décision. « Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet . » Ils font demander à Napoléon de réfléchir encore et l’avertissent que ce parti lui serait funeste entre tous.

Mais il est trop tard ; et le capitaine Philibert, en sa qualité de commandant de la division de la rade, doit prendre les mesures nécessaires. Il avertit de suite M. Jourdan, lieutenant de vaisseau, commandant le brick l’Épervier : « Monsieur le commandant, d’après la demande de M. le lieutenant général Becker et conformément aux ordres et instructions de S. Ex. le ministre de la marine et de M. le préfet maritime que je vous ai transmis, vous voudrez bien vous tenir prêt à recevoir à votre bord à 2 heures, cette nuit, l’empereur Napoléon avec les personnes de sa suite, pour le conduire à bord de la croisière anglaise, en rade des Basques. Il n’est point nécessaire, Monsieur le commandant, de vous rappeler les égards qui sont dus à cet illustre personnage1.» Gourgaud et Las Cases s’embarquent le 14 juillet, l’un pour avertir le commandant anglais de la mission confiée auprès du régent d’Angleterre et lui demander les moyens de l’accomplir le plus tôt possible, l’autre pour remettre au capitaine Maitland la  lettre du général Bertrand. Ils sont reçus à bord du Bellérophon. Le soir, à la nuit tombante, Gourgaud est conduit à bord du Slaney qui reçoit l’ordre de faire voile immédiatement vers l’Angleterre. Gourgaud pouvait supposer que sa mission lui serait facilitée, ou tout au moins qu’il lui serait donné de l’accomplir. Les événements devaient démentir cette espérance. Dans la soirée du 14, Napoléon fait embarquer sur l’Épervier ses bagages et sa suite. Lui-même prend ses dispositions de départ.

15 juillet 1815.

Napoléon s’habilla à 3 heures du matin, au lever du jour. Il était vêtu du costume légendaire : petit chapeau, uniforme vert de colonel des chasseurs à cheval de la garde, épée au côté, culotte courte et bas de soie. Les officiers anglais  qui l’approchèrent pendant la traversée de l’Océan ont remarqué la coquetterie, la seule coquetterie physique de Napoléon, pour sa jambe et son pied; il se chaussait de manière à en faire valoir la finesse.

Napoléon mit le pied sur le canot qui devait le conduire au brick l’Épervier en présence de tout son entourage, de ses officiers en grand uniforme et des habitants de l’île, venus pour le voir une dernière fois. Il avait ainsi quitté le sol de la France à tout jamais. Lorsque le canot aborda l’Épervier, l’Empereur renvoya le général Becker, qui fondait en larmes, et l’embrassa affectueusement. Celui- ci demandait à le suivre encore : « C’est de mon propre mouvement, répondit Napoléon, que je me rends à la croisière. Si vous y veniez avec moi, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais. Je ne veux pas laisser peser sur la France même le soupçon d’une pareille injure  »

L’embarquement sur l’Épervier se fit à 4  heures du matin dans le plus profond silence, « par respect pour le héros que fixait l’attention de tout l’équipage réuni sur le pont ». Après ce premier instant de stupeur émue et silencieuse, l’enthousiasme devint extraordinaire, et l’émotion fut profonde à bord de l’Épervier, dont l’équipage comprenait surtout des jeunes marins, encore impressionnés de la cérémonie grandiose du Champ de Mai à laquelle ils avaient assisté dans les députations envoyées pour la remise des aigles. Le bateau se dirigea de suite vers la rade des Basques où mouillaient les bâtiments anglais .Pendant cette dernière traversée, l’Empereur se promenait sur le pont, causant avec les officiers et les matelots, de leur métier, de la marine, des ordres qu’il avait donnés pendant son règne, s’informant des travaux qu’il avait ordonnés, demandant où en était l’exécution, étonnant chacun par sa présence d’esprit et sa connaissance des choses. Il ne cessait, paraît-il, de regarder la côte, distinguant avec ses lorgnettes les pavillons blancs qui flottaient partout à Oléron et sur les points différents du rivage, reprenant, parfois malgré lui, dans une obsession du souvenir qui s’explique par la dissemblance môme des situations, les épisodes de sa traversée de l’île d’Elbe en France. Un moment, il monta sur le banc de quart, où se trouvait le lieutenant Jourdan de la Passardière, qu’il interrogea longuement sur l’Angleterre, sur le caractère de ses habitants, car il savait que le lieutenant avait été prisonnier en terre anglaise pendant quatre ans. Il lui demanda même son opinion personnelle sur cette dernière résolution prise de se rendre en Angleterre. Car il est curieux de. voir combien à cette époque Napoléon, qui pendant quinze ans avait tenu l’Europe, la France, son entourage à la merci de ses ordres les plus brefs et les plus indiscutés, se sentait maintenant à la dérive, se laissant influencer par les uns et par les autres, changeant d’avis constamment, renonçant à des résolutions qui peut-être lui auraient donné le salut, parce qu’autour de lui des femmes sensibles et malheureuses ont pleuré et manifesté leur désapprobation. Ce fut peut-être la seule circonstance de sa vie où les femmes eurent une influence sur lui. A cette dernière interrogation, «je répondis à Sa Majesté que sa question me mettait dans un grand embarras, mais que puisqu’Elle me demandait de lui répondre avec franchise, je pensais qu’il eût mieux valu tenter de se rendre aux États-Unis. Sa Majesté me répliqua que l’on croyait ce passage inexécutable, d’après l’avis de personnes compétentes, à cause de la présence de croiseurs anglais. Je convins qu’en effet il y avait des chances à courir, et j’ajoutai qu’en fin de compte mon opinion était qu’il fallait essayer de forcer la croisière anglaise sur la frégate la Méduse ou le brick l’Épervier, qui étaient d’une marche supérieure, que s’il arrivait qu’on fût joint par l’ennemi, Sa Majesté serait considérée comme prisonnière de guerre et que j’étais persuadé qu’Elle serait traitée comme telle en se rendant à bord du Bellérophon : ainsi, que j’eusse préféré adopter le parti qui offrait encore quelques chances. L’Empereur, après avoir réfléchi un instant, me répondit : Il est trop tard, j’ai envoyé l’un de nos officiers généraux à bord de la croisière anglaise; on m’y attend et je m’y rendrai1. » Jusqu’au dernier instant, il flottait donc dans l’incertitude et le doute, comptant peut-être au fond de lui-même sur un de ces hasards imprévus de la destinée qui, souvent déjà, avaient marqué sa vie. Le fond de son Caractère, dans son mélange presque contradictoire de fatalisme et de superstition, se devine toujours chez lui. Il descendit alors du banc de quart et rejoignit les généraux de Montholon et Bertrand. Il leur fit part de son entretien, mais ces deux officiers haussèrent les épaules et traitèrent M. Jourdan de « jeune homme ». Vers 8 heures du matin, l’Empereur prit du café sur le cabestan du brick. La traversée, à cause du vent et de la marée, fut très longue, mais vers 9 heures on se trouvait tout près du Bellérophon. Quand l’Épervier fut environ à une portée de canon du bâtiment ennemi, un canot anglais s’approcha et un officier monta sur le pont. « L’Empereur, ayant le coude appuyé sur le cabestan, fit appeler Mme Bertrand pour lui servir d’interprète et lui dit : Demandez à Monsieur combien de temps il faut pour aller en Angleterre avec ces vents (Nord-Ouest). — Il faut huit jours, répondit l’officier anglais. — Et si nous avions le bon vent ? reprit l’Empereur. — Il faudrait quarante-huit heures. — A cette dernière réponse l’Empereur tressaillit. Il ordonna à toute sa suite de s’embarquer dans le canot anglais . » Il se retourna d’abord vers Mmes Bertrand et Montholon et leur dit : « Mesdames, vous sentez-vous de force à aller à bord du vaisseau anglais ? » Mme Bertrand répondit : « Oui, Sire. » Il leur dit: « Embarquez-vous, Mesdames. » Le capitaine de frégate anglais fut offrir son bras à Mme Bertrand. L’Empereur s’embarqua le dernier et, avant de partir, il invita notre capitaine à déjeuner avec lui, à bord du vaisseau anglais. Il était 10 heures lorsque Sa Majesté nous laissa et, en nous quittant, nous dit qu’il se rappellerait longtemps le brick l’Épervier et ses habitants. » Tout l’équipage de l’Épervier, réuni sur le même côté du pont (bâbord), faisait retentir, à travers des torrents de larmes, les cris de : « Vive l’Empereur ! » A cet instant, la Saale et la Méduse arborèrent le drapeau blanc et firent descendre le pavillon tricolore. L’Empire avait disparu. « L’Empereur répondit aux douloureuses exclamations des marins français par des signes bien expressifs, et son dernier geste fut de lancer de l’eau qu’il prit avec la main comme pour donner sa bénédiction aux Français qui le voyaient pour la dernière fois. » Ce geste, presque rituel, n’étonnera pas chez celui qui, le jour de son sacre, saisissait la couronne de la main du pape, se la fixait lui-même sur la tête et la déposait ensuite sur le front de l’Impératrice. Il émane bien de ce même homme qui, à certains jours et à certaines heures de sa prodigieuse destinée, s’était cru et supposé presque autant le prêtre suprême que le souverain de son peuple. Le capitaine Maitland confirme, dans sa relation, que Napoléon quittant l’Épervier, fut salué par les exclamations répétées des équipages, tant que le canot fut à portée de la voix; il ajoute aussi que la plupart des matelots et des officiers avaient les larmes aux yeux. . Le commandant de l’Épervier faisait porter par ce même canot la lettre suivante au commandant du vaisseau de guerre anglais le Bellérophon : « Monsieur le commandant, chargé de la haute mission de transporte à bord de la croisière anglaise, sur le brick l’Épervier que je commande, l’empereur Napoléon, j’ai l’honneur de vous donner connaissance que Sa Majesté a saisi l’occasion de l’arrivée de l’un de vos canots à bord du brick pour laisser mon bâtiment. Je vous prie de me dire si c’est bien à bord de votre vaisseau qu’Elle s’est rendue. » Quand Napoléon aborda le Bellérophon, il reçut en arrivant les honneurs que l’on réserve aux chefs d’armée : le capitaine Maitland l’attendait avec tout son état-major. L’Empereur, une fois monté, se rendit de suite sur le gaillard d’arrière et, s’adressant au capitaine : « Je viens, dit-il, me mettre sous la protection de votre prince et de vos lois. » Il se rendit dans les appartements qui lui étaient préparés et se reposa. Il dormit un moment et demanda à passer immédiatement l’inspection de l’équipage et à visiter le navire. On cite de lui, lors, de cette visite, un trait qui montre bien un des côtés de son caractère, le besoin de plaire dans les circonstances même les plus imprévues de sa vie. En entrant dans la chambre du capitaine Maitland, il aperçut un portrait accroché sur une des parois delà cabine : « Quelle est donc cette jeune personne ? demanda-t-il. —Ma femme, répond Maitland.— Ah ! Elle est très jeune et très jolie . » Il est certain que chez Napoléon ce grand désir de séduction ne disparut jamais : c’est que ce charme inattendu de ses manières ou de certaines de ses flatteries était pour lui une forme de domination, ce qu’il cherchait avant tout. C’est ce qui faisait dire à l’empereur Alexandre après l’entrevue de Tilsitt : « Je n’ai jamais eu plus de préventions contre quelqu’un que j’en eus contre lui, mais après trois quarts d’heure, elles ont toutes disparu comme un songe. » Les officiers et les amiraux anglais qui se trouvèrent en rapport avec lui pendant la traversée de France en Angleterre s’accordaient à dire que si l’entrevue sollicitée par Napoléon avec le régent d’Angleterre avait eu lieu, les événements eussent été fort différents, car ils ne mettent pas en doute que le prince anglais n’eût subi lui aussi le charme de cette nature étrange et dominatrice. Le capitaine Maitland, celui de tous les officiers anglais qui approcha le plus Napoléon à cette époque, se demanda d’où venait ce don très personnel de produire ainsi une impression favorable sur

ceux qui l’approchaient. La remarque suivante est d’un véritable observateur : « Il me parut qu’il y parvenait en tournant l’entretien sur des matières qu’il supposait que celui à qui il s’adressait connaissait bien et sur lesquelles il pouvait parler avec avantage. Cette conduite avait pour effet de le rendre content de lui-même, après quoi il n’était pas très difficile de faire partager cette sensation â la personne qui l’avait causée. » Le capitaine Maitland explique que lui aussi subit le charme général« Il peut paraître surprenant qu’il y ait possibilité qu’un officier anglais soit prévenu en faveur d’un homme qui a causé tant de calamités à son pays, mais cet homme possédait à un tel point le don de plaire qu’il n’y a guère de gens qui auraient pu s’asseoir à la même table que lui pendant près d’un mois, comme je l’ai fait, sans éprouver un sentiment de compassion, allié peut-être au regret qu’un homme doué de tant de qualités séduisantes et qui avait occupé un rang si élevé se trouvât réduit à l’état dans lequel je le vis. »

Voici dans quels termes, peu de jours après, le Journal des Débats rendait compte à ses lecteurs de la réception de Napoléon à bord du Bellérophon, et de son arrivée prétendue en Angleterre. Or, le 21, date de l’information du journal, Napoléon était en mer et personne encore ne savait où serait interné l’Empereur.

Journal des Débats (21 juillet 1815).

On a reçu aujourd’hui des nouvelles de Londres par voie extraordinaire qui disent ce qui suit : « Buonaparte croyait, au moment où il est monté sur le Bellérophon, qu’il allait encore y recevoir les honneurs dus à son ancien rang. Le capitaine l’a fait entrer seul dans une chambre d’officier et a mis deux sentinelles à la porte. On y est entré un moment après et on l’a trouvé fondant en larmes. Il est passé à Londres incognito. Quand le courrier est parti de Londres, Buonaparte était déjà rendu à sa destination provisoire, le fort Saint-Georges au nord d’Edimbourg. »

La veille, le même journal, également bien informé et dans le but d’égarer l’opinion, laissait entendre que Napoléon serait interné à la Tour de Londres. Lorsque l’Empereur eut inspecté le Bellérophon, il déjeuna : il avait fait inviter les officiers anglais et le commandant français de l’Épervier. Il se promena ensuite sur le pont. Il se trouvait à un moment sur la poupe du navire, quand reparut l’Epervier avant de retourner à l’île d’Aix, chargé de remorquer jusqu’au Bellérophon une embarcation manœuvrant difficilement et qui portait plusieurs personnes de la suite impériale. Il paraît qu’en un instant tout l’équipage du vaisseau français monta dans les vergues pour saluer une dernière fois l’Empereur et lui porter l’adieu définitif des marins de la France. Quant à lui, toujours calme et maître de ses impressions, il se laissa acclamer et fit de la main des signes d’adieu. Dans l’après-midi du 15, l’Empereur reçut à bord du Bellérophon la visite du contre-amiral sir Harry Hotham, qui commandait l’ensemble de la flotte anglaise sur les côtes de France, et de tout l’état- major de l’amiral. Un des officiers anglais présents, sir Humphrey Senhouse, écrivit à ce sujet quelques lettres qui ont été publiées récemment et où nous relevons certains détails intéressants 1. « Nous fûmes reçus par l’ex-Empereur avec toute son ancienne dignité et tout le monde, c’est-à-dire l’Empereur, le maréchal Bertrand, sir Harry Hotham, le capitaine Maitland et moi, resta debout tout le temps. Après une entrevue de près d’une heure, le dîner fut annoncé à Sa Majesté. Il joue en tout à l’Empereur et a pris entièrement possession de la cabine d’arrière ainsi que de la table et de l’installation générale. Sa Majesté entra dans la salle à manger comme dans son palais.  Au dîner, il avait peu parlé, mais mangé de bon appétit. Il ne parla pas davantage ensuite sur le pont. Il s’amusa successivement avec les officiers subalternes, puis se promena avec Bertrand. Il se retira de bonne heure, évidemment très fatigué. »

L’amiral Hotham avait invité l’Empereur à venir le lendemain déjeuner à son bord sur le Superbe. L’Empereur accepta. Le drapeau blanc flottait alors partout dans la rade, excepté à l’île d’Aix, où il devait être arboré le lendemain.

Dès le soir de cette même journée, le gouvernement de la Restauration avait été avisé de tous ces événements par une lettre du préfet maritime. Le Journal des Débats du 19 juillet 1815 publiait la lettre suivante :

Rochefort, le 15 juillet 1815, à 10 heures du soir.

LETTRE DU PRÉFET MARITIME A S. E. LE MINISTRE DE LA MARINE.

« Pour exécuter les ordres de Votre Excellence, je me suis embarqué dans mon canot, accompagné de M. le baron Richard, préfet de la Charente-Inférieure. Les rapports de rade de la journée du 14 ne m’étaient point encore parvenus : il me fut rendu compte par le capitaine de vaisseau Philibert, commandant la frégate l’Amphitrite, que Buonaparte s’était embarqué sur le brick l’Épervier, armé en parlementaire, déterminé à se rendre à la croisière anglaise. En effet, au point du jour nous le vîmes manoeuvrer pour s’approcher du vaisseau anglais le Bellérophon, commandé par le capitaine Maitland, qui voyant que Buonaparte se dirigeait sur lui avait arboré pavillon blanc au mât de misaine. Buonaparte a été reçu à bord du vaisseau anglais ainsi que les personnes de sa suite ; l’officier que j’avais laissé en observation m’avait informé de cette importante nouvelle, quand le général Becker, arrivé peu de moments après, me l’a confirmée. »

16 juillet 1815.

L’Empereur, comme il l’avait promis, se rendit sur le Superbe portant pavillon de l’amiral Hotham. Il vint à l’heure fixée avec les officiers et les dames de sa suite. « Il a été reçu par les marins montés sur les vergues et avec tous les égards dus à un général commandant en chef, sauf le salut. Comme d’habitude, il est immédiatement allé dans la cabine d’arrière et a demandé que les officiers du bord lui fussent présentés. Il a fait beaucoup de remarques pendant cette présentation, et quand elle a été terminée a demandé à visiter le navire. Napoléon posa un millier de questions et fit de nombreuses observations qui montrent à quel point il est au courant de tout ce qui concerne le service naval. Ses manières ressemblent beaucoup à celle du roi. En un mot, il causa de tout avec tous… L’expression de sa physionomie; dit encore le correspondant anglais, reflète au plus haut point les vives et diverses passions de son esprit. Par moments sa figure porte l’empreinte d’une très grande bonne humeur, puis brusquement s’assombrit et un regard pensif et pénétrant dénote le caractère de la pensée qui l’anime. Il parle vite et passe d’un sujet à un autre avec une grande rapidité. Ses connaissances semblent très étendues et très variées et il me surprit beaucoup par sa familiarité avec les hommes de tout ordre en Angleterre .  Après la visite détaillée du navire, on fut appelé pour déjeuner « et l’Empereur fut en tout point l’Empereur, je vous assure. Il est étonnant de voir le respect et les égards que lui témoignent ceux qui l’entourent. »

Pendant ce déjeuner et pendant tout le temps que dura le séjour de Napoléon sur le Superbe, l’amiral Hotham ne cessa de témoigner à l’Empereur le plus grand respect : l’attitude des assistants fut très diverse. Il paraît que la réserve froide et le respect compassé des Anglais contrastaient avec la contenance joyeuse et insouciante de plusieurs des compagnons d’exil. Le lieutenant colonel Planat se faisait remarquer par son air de gravité douloureuse et triste. Il était ému, a-t-il dit lui-même, de la nécessité où se trouvait l’Empereur de courtiser ses ennemis. Le capitaine Maitland, auquel peu de remarques échappaient, ne peut s’empêcher d’en faire l’observation dans son rapport. « Pendant tout le temps que durale déjeuner, j’observai que le colonel Planât, qui était très attaché à Napoléon, avait des larmes qui lui coulaient le long des joues et semblait extrêmement peiné de la situation où se trouvait son maître. »

Après le déjeuner, l’Empereur causa avec différents groupes, affectant une bonne humeur et une gaieté qui frappaient les assistants. Il fit au capitaine Senhouse le récit des travaux dont il avait commandé l’exécution à l’île d’Aix, étonnant son interlocuteur par des connaissances particulières sur la profondeur de l’eau dans toute cette rade spécialement compliquée. Il partit avec sa suite à 1 heure et demie. Le Bellérophon se prépara à faire voile pour l’Angleterre, et le départ s’effectua promptement. Le préfet maritime de Rochefort, le 17 juillet, en avisait par lettre le ministre secrétaire d’État du département de la marine.

« Monseigneur,

 J’ai l’honneur d’informer V. E. que le vaisseau de S. M. Britannique le Bellérophon, à bord duquel Napoléon Buonaparte s’est embarqué le 15 de ce mois, a fait voile pour l’Angleterre hier 16, à 1 heure après midi. Ce vaisseau emporte, outre ce personnage, toutes les personnes qui se sont attachées à son sort : la liste en est ci-jointe. Elles avaient d’abord été réparties sur les frégates la Saale et la Méduse ; passées ensuite le 14 au soir sur le brick l’Épervier et la goélette la Sophie, elles ont été versées à bord des embarcations de la division anglaise commandée par l’amiral sir Harry Hotham. »

Cette lettre peut-elle avoir été écrite par ce même signataire, qui moins de trois semaines avant présidait à Rochefort la cérémonie de la remise des aigles impériales et exaltait en termes pompeux la gloire militaire de l’Empereur ? Beaucoup diront peut-être que la politique et la discipline ont de ces nécessités. Mais ceux qui se trouvent réduits à de telles extrémités sont au moins à plaindre. La traversée fut longue sur le Bellérophon, et les heures passaient lentes sur le pont de ce bateau dont les passagers toutefois ne soupçonnaient pas encore en mer quels coups imprévus le destin leur réservait. La plupart songeaient à leur prochaine existence en Angleterre, et dans leurs projets se l’aménageaient aussi riante et aussi brillante que possible. Napoléon, pour occuper ses journées, lisait beaucoup et ses livres préférés étaient, paraît-il, une vie de Washington et une traduction des poésies d’Ossian. Dans ce choix de lecture à un instant si décisif de sa destinée, comme dans le titre de tous les ouvrages qui composaient sa bibliothèque de chevet, on trouverait aisément matière à des réflexions et à des rapprochements curieux sur la tendance d’esprit, sur l’éducation intellectuelle et morale, à la fois prodigieuse et très incomplète, de cet être d’exception que fut Napoléon. Il se montrait alors très calme, mais nullement abattu. Peut-être éprouvait-il, au lendemain de ces événements qui avaient fondu sur lui comme un tourbillon d’infortune et qui physiquement et moralement avaient dû le lasser, une sorte de détente et de repos dans cette oisiveté forcée d’une traversée. Peut-être enfin se disait-il qu’il avait encore un rôle à jouer et que dans cette intimité de toutes les heures avec ses ennemis il dépendait de lui de leur en imposer toujours par son caractère et son énergie. Dans la presse française du temps on avait insinué que, pendant son séjour sur le Bellérophon, il s’était livré à. toutes les incartades possibles d’humeur et avait laissé à tous l’impression d’un être maussade et de peu d’éducation. Son ennemi, presque déjà son geôlier, le capitaine Maitland, protesta contre cette assertion et insista à plusieurs reprises dans la relation de son voyage sur l’attitude plus que correcte du proscrit. « Je crois donc devoir une fois pour toutes déclarer ici et de la manière la plus positive que, depuis le moment de son arrivée à bord de mon vaisseau jusqu’à celui où il le quitta, sa conduite fut certainement celle d’un gentleman, et je ne me rappelle pas que dans aucune circonstance il ait employé une expression grossière et se soit rendu coupable d’aucune espèce d’incivilité. Bonaparte, dit encore Maitland, paraissait avoir un grand empire sur lui-même, car bien qu’aucun homme n’ait jamais pu être soumis à de plus grandes épreuves que celles qu’il eut à subir pendant son séjour à bord du Bellérophon, jamais en ma présence ou à ma connaissance il ne laissa échapper aucune expression qui décelât de la mauvaise humeur. Il affectait au contraire une bonne grâce et une sorte d’amabilité qui dans son esprit étaient un attribut de la souveraineté à laquelle il entendait ne pas renoncer. Un jour cependant, il fut triste. C’était un dimanche matin, le 23 juillet. Le Bellérophon côtoyait les parages d’Ouessant, le temps était très beau. Napoléon resta sur le pont une grande partie de la matinée jetant sans cesse un regard attendri et grave vers la France. Il se taisait et faisait faire silence autour de lui. Personne ne le lui reprochera. Le 24 juillet, le Bellérophon et le Mirmidon de la croisière anglaise arrivaient dans la baie de Torbay. Nous ne suivrons pas Napoléon pendant tout son séjour sur les côtes d’Angleterre. Nous rappellerons seulement qu’il étonna ceux qui l’approchèrent par son surprenant empire sur lui-même. Il se contenta de protester avec une majesté dont ses ennemis eux-mêmes demeurèrent surpris; on retrouvait en lui, à une heure pareille, cette tendance qu’il avait toujours eue plus ou moins d’envisager l’existence avec le calme fataliste de l’Oriental. L’exil de Sainte- Hélène le faisait entrer tout vivant dans la légende, et allait transformer chez beaucoup d’imaginations populaires son souvenir en une sorte de culte fétichiste. La presse officielle de Paris faisait en partie le silence sur tous ces événements, qui cependant passionnaient l’opinion et les cercles. Le 2 août 1815, le Journal des Débats annonçait à ses lecteurs que les dispositions étaient prises par le gouvernement anglais pour conduire Napoléon à Sainte-Hélène. Le 6 août, le Moniteur appréciait en ces termes la situation de Napoléon :

« Buonaparte est un monument vivant pour tous les ennemis à venir du genre humain dont la passion serait d’être des conquérants. Nous ne pouvons concevoir un spectacle plus sublime, l’histoire ne nous offre pas un plus beau triomphe des principes de justice que la situation actuelle de cet usurpateur déchu, prisonnier sur le rivage qu’il menaçait d’envahir il y a douze ans. » Cette même presse, condamnée longtemps au silence, habituée à l’hyperbole et au dithyrambe, se vengeait, pensant bien que de toutes les louanges adressées au nouveau régime aucune n’était plus adroite et plus cynique d’ailleurs que la condamnation du souverain vaincu. La décision prise par l’Angleterre, au mépris de toute humanité et on pourrait ajouter de toute bonne foi, ne souleva nulle part de protestation officielle ; l’histoire, plus désintéressée et qui ne flotte pas toujours entre la crainte et la servilité, s’est montrée plus sévère pour cet acte de l’Angleterre. Qu’elle retînt son prisonnier, elle se le devait à elle-même et le devait aux puissances alliées, mais qu’elle renouvelât pour lui le supplice de Prométhée, rien ne l’y contraignait. « L’Angleterre, dit Lamartine, en accomplissant ainsi le devoir de ne pas disposer d’un prisonnier collectif, acceptait néanmoins trois rôles odieux dont son histoire restera teinte devant l’avenir : le rôle de livrer à l’Europe le réfugié non pris sur le champ de bataille, mais venu volontairement demander l’hospitalité à son foyer ; le rôle de veiller seule sur ses chaînes ; le rôle enfin d’assigner la prison. L’Angleterre, champion du monde, en devenait le geôlier. Elle assumait sur elle les sévérités, les distances, les malédictions de la captivité. Sa gloire en souffre : l’hospitalité plus généreuse aurait eu moins de probité devant les puissances, moins de sécurité devant le présent, mais plus d’humanité devant le cœur humain et plus de majesté devant l’histoire.» Chateaubriand, qui n’est pas suspect de sympathie ni de faiblesse dans ses jugements sur « Bonaparte », ne put s’empêcher, dans ses Mémoires d’outre-tombe, d’apprécier sévèrement la conduite de l’Angleterre :

« Cette violation du droit des gens et du respect de l’hospitalité était révoltante Les Anglais, se laissant emporter à une politique étroite et rancunière, manquèrent leur dernier triomphe ; au lieu de perdre leur suppliant en l’admettant à leur bastille ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante pour la postérité la couronne qu’ils croyaient lui avoir ravie. Il s’accrut dans sa captivité de l’énorme frayeur des puissances : en vain l’Océan l’enchaînait, l’Europe armée campait au rivage, les yeux attachés sur la mer. » Le 8 août, le Northumberland, ayant Napoléon à son bord, quittait l’Angleterre et partait pour Sainte-Hélène. Avant de quitter la Manche, on put apercevoir la côte française au cap de la Hogue.

Napoléon, debout sur le pont, salua avec émotion la patrie qu’il entrevoyait encore et dont le rivage disparaissait peu à peu dans les brouillards de la mer. Il regarda longuement ce pays qu’il avait bouleversé de fond en comble, mais qu’il avait maîtrisé, qu’il avait aimé, et sur lequel il avait jeté l’auréole d’une gloire militaire impérissable et s’écria d’une voix brisée par l’angoisse ces mots de légende : « Adieu, terre des braves ! Adieu, chère France ! Quelques traîtres de moins et tu serais encore la grande nation, la maîtresse du monde. »

Ce ne fut, nous le pensons, ni à cette heure ni en ce moment que Napoléon fit à son chirurgien O’Meara la confidence que nous rapporte ce dernier : que son cœur lui faisait l’effet de ne pas battre parce qu’il ne l’avait jamais senti. »

 

 (Georges MAZE-SENCIER, « Le dernier séjour de l’Empereur en France. La rade de l’île d’Aix (8-16 juillet 1815) », Librairie militaire Berger-Levrault, 1899, pp.33-49. Ce texte fut publié tout d’abord dans le « Carnet de la Sabretache »).

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( 12 septembre, 2018 )

Alexandre Ier et l’incendie de Moscou…

« Ce fut le colonel Michaud qui vint annonAlexandre Ier et l'incendie de Moscou… dans TEMOIGNAGES Mosk-22sept1812cer à Alexandre que Koutouzov avait abandonné Moscou et que la ville était en flammes [Alexandre Michaud, savoyard de naissance, officier dans les troupes sardes, passé en 1805 au service de la Russie comme capitaine du génie, colonel en 1812, aide-de-camp d'Alexandre,gnéral lieutenant en 1826, mort à Palerme en 1841. (Note d’Arthur Chuquet)]. Il a, sur les instances de Mikhaïlovsky-Danilevsky, dans une lettre du 11 août 1819 retracé son entrevue avec le tsar. Vous n’ignorez pas que je fus envoyé à Saint-Pétersbourg par le maréchal Koutouzov, le troisième jour de mon arrivée à son quartier-général, pour porter la nouvelle à Sa Majesté de l’abandon de Moscou, dont les flammes éclairèrent malheureusement ma route jusqu’au delà de Vladimir. Jamais voyageur n’a eu le cœur plus sensiblement touché que le mien l’a été dans cette occasion. Russe de cœur et d’âme,quoique étranger, porteur au meilleur des souverains d’une des plus tristes nouvelles, traversant un pays au milieu d’un demi-million et plus d’habitants de toutes classes qui émigraient, n’emportant avec eux que  des vieillards, des femmes, des enfants, l’espoir de venger leur patrie et un dévouement sans bornes pour leur adoré souverain ; frappé tour à tour par la douleur de tout ce que je voyais et par la joie de tout ce que j’entendais autour de moi de l’enthousiasme national, j’arrivai le 20 septembre [1812] au matin à la capitale, tout plein de chagrin pour les tristes nouvelles que j’allais donner. Admis à l’instant par S. M. dans son cabinet, l’Empereur jugea d’abord par mon air que je n’avais rien de consolant à lui apprendre.

-M’apportez-vous de tristes nouvelles, colonel ? me dit-il.

-Malheureusement bien tristes, lui répondis-je, l’abandon de Moscou.

-Quoi ! Avons-nous perdu une bataille, aurait-on livré mon ancienne capitale sans se battre ?

-Sire, les environs de Moscou n’offrant malheureusement aucune position propre à pouvoir hasarder un combat avec des forces inférieures, le maréchal Koutouzov a cru bien faire en conservant à V. M. une armée dont la perte, sans sauver Moscou, aurait pu être de la plus grande conséquence et qui, par les renforts que V. M. vient de lui procurer et que j’ai rencontrés de toutes parts, se verra bientôt à même de reprendre l’offensive et de faire repentir l’ennemi d’avoir osé pénétrer dans le cœur de ses États…

-L’ennemi est-il entré en ville ?

-Oui, Sire, et elle est en cendres à l’heure qu’il est : je l’ai laissée tout en flammes. A ces mots, les larmes coulèrent de ses yeux à ne pouvoir les distinguer.

-Grand Dieu ! Que de malheurs, me dit-il, que de tristes nouvelles vous me donnez, colonel !

-Ne vous chagrinez pas trop. Sire, lui répétai-je, ému par le chagrin dans lequel je le voyais, votre armée se renforce à chaque moment.

- Je vois, colonel (en m interrompant), je vois par tout ce qui arrive que la Providence exige de grands sacrifices de nous et de moi particulièrement : je suis prêt à me soumettre à toutes ses volontés. Mais, dites-moi, Michaud, comment avez-vous laissé l’esprit de l’armée, en voyant abandonner ainsi mon ancienne capitale sans coup férir? Est-ce que cela n’a pas trop influé sur le moral du soldat ? N’avez-vous pas remarqué, aperçu du découragement ?

-Sire, me permettez-vous, lui répondis-je, de vous parler avec franchise, en loyal militaire ?

- Je l’exige toujours, colonel, reprit le souverain ; mais dans ce moment surtout, je vous prie de ne me rien cacher, dites-moi franchement ce qu’il en est.

-Sire, le cœur m’en saigne, mais je dois vous avouer que j’ai laissé toute l’armée depuis le chef jusqu’au dernier soldat dans une crainte épouvantable, effrayante…

-Que me dites-vous, Michaud ? Comment ça, reprit le souverain, d’où peuvent naitre ces craintes ? Mes Russes se laisseraient-ils abattre par le malheur?…

- Jamais, Sire ; ils craignent seulement que V. Mpar bonté de cœur ne se laisse persuader de faire la paix ; ils ne brûlent que de combattre et de vous prouver par leur courage et par le sacrifice de leur vie combien ils vous sont dévoués…

-Ah ! Colonel, vous soulagez mon cœur, dit-il en frappant de sa main sur mon épaule, vous me tranquillisez. Eh bien ! Retournez à l’armée, dites à nos braves, dites à mes bons sujets, partout où vous passerez, que lorsque je n’aurai plus aucun soldat, je me mettrai moi-même à la tête de ma chère noblesse et de mes bons paysans, et j’userai ainsi jusqu’à la dernière ressource de mon empire ; il m’en offre encore plus que mes ennemis ne pensent. Mais si jamais il fut écrit dans les décrets de la divine Providence que ma dynastie doive cesser de régner sur le trône de mes ancêtres, alors, après avoir usé de tous les moyens qui seront en mon pouvoir, je me laisserai croître la barbe jusqu’ici (en portant la main sur sa poitrine) et j’irai manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans au fond de la Sibérie plutôt que de signer la honte de ma patrie et de mes bons sujets, dont je sais apprécier les sacrifices qu’il me font. La Providence nous éprouve : espérons quelle ne nous abandonnera pas.

Puis, allant au fond de son cabinet et revenant à grands pas, le visage tout enflammé, serrant de sa main mon bras : « Colonel Michaud, n’oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-être un jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon ou moi — ou lui ou moi — nous ne pouvons plus régner ensemble. J’ai appris à le connaître ; il ne me trompe plus ! » Il ne m’est pas donné, mon cher Danilevsky, de vous peindre ici quel était l’état de mon âme en voyant le feu qui étincelait des yeux de S. M. et en pensant au bonheur que j’allais porter à l’armée. C’était bien, parmi tous les renforts que S. M. lui envoyait, le plus puissant pour en redoubler le courage. Aussi lui répondis-je, le cœur enthousiasmé de tout ce que je venais d’entendre :

-Sire, Votre Majesté signe en ce moment la gloire de sa nation et le salut de l’Europe ; je vois déjà d’ici ma malheureuse patrie délivrée…

-Soyez exaucé, cher colonel, allez vous reposer et préparez-vous à partir.

Voilà des traits qui caractérisent la force d’âme de notre auguste maître. Les événements ont prouvé qu’il a tenu parole. »

 

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1812. Première Série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911, pp.37-41).

 

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( 6 septembre, 2018 )

Napoléon les 6 et 7 septembre 1812…

Napoléon portrait.

Pasquier prétend que Napoléon n’aurait pas examiné le terrain sur lequel se livra la bataille de La Moskowa. Il a tort. Lejeune nous raconte que le 6 septembre 1812, avec Berthier, Eugène et trois officier-dont Lejeune- Napoléon a parcouru le front de l’armée russe et reconnu la position d’autant plus en détail et de plus près qu’une trêve semblait exister entre les deux partis. Les vedettes, quoique à portée de pistolet, ne tiraient pas. Lejeune craignit même que l’Empereur ne fût brusquement enlevé par les cosaques cachés au détour d’un ravin et, un instant, Napoléon qui marchait le premier poursuivit ; mais, grâce à la vitesse de leurs chevaux, Napoléon et ses compagnons échappèrent aux cavaliers cosaques. Faut-il ajouter qu’après cette reconnaissance, Lejeune parcourut de nouveau la ligne et rapporta des croquis du terrain que l’Empereur accueillit avec satisfaction ?

Faut-il ajouter que Bacler d’Albe, le chef des ingénieurs-géographes, fit exécuter le même travail et faire avant le soir un levé à vue des positions russes ? Napoléon a donc rempli, à la veille de la bataille, ses devoirs de général d’armée.Mais Lejeune assure qu’il n’a pas, le 7 septembre 1812, déployé la même activité qui « forçait le succès ». L’Empereur est resté sur son tertre, suivant les mouvements et donnant des ordres sans bouger de place au lieu d’aller, comme autrefois, électriser son monde par sa présence. A vrai dire, il était souffrant et dans un « état de malaise ».

Mais, conclut Lejeune, on n’était pas satisfait et on portait sur lui un jugement sévère. 

Arthur CHUQUET 

 

 

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( 4 septembre, 2018 )

Le 4 septembre 1870: un coup d’état républicain…

« Faut-il rappeler les événements de cette journée du 4 septembre que les Républicains n’ont cessé de glorifier, et qui, pour l’historien impartial, demeurera un véritable crime de lèse-patrie : une révolution faite devant l’ennemi triomphant. »

Maurice QUENTIN-BAUCHART.

—————————————-

« La révolution du 4 septembre, qui désorganisa tout le mécanisme gouvernemental, au moment où ses ressources allaient être le plus nécessaires à la défense du pays, fut un acte tellement coupable que ceux qui en ont profité se sont constamment défendus de l’avoir fomentée. »

Emile OLLIVIER.

Le 4 septembre 1870: un coup d'état républicain… dans HORS-SERIE 4-sept-1870-300x187Dans le domaine de l’Histoire, il est toujours préférable d’avoir un certain recul par rapport aux événements passés. Le Second Empire, Napoléon III et l’impératrice Eugénie sont des sujets qui furent longtemps mis aux oubliettes par certains historiens orientés… Il y a eu 1870, la guerre franco-prussienne, déclarée le 19 juillet, tant désirée par le perfide Bismarck, puis la journée dramatique de Sedan, et ce fut le 4 septembre, l’effondrement tant voulu et désiré par l’opposition républicaine… Loin de vouloir refaire un historique complet de cette année-charnière, d’autres s’en sont chargés avec succès dans des ouvrages plus ou moins récents dans le temps (tels Adrien Dansette, François Roth, Stéphane Audoin-Rouzeau). Le 28 juillet 1870, Napoléon III quitte le château de Saint-Cloud pour Metz, ayant nommé l’impératrice Eugénie, régente. Leurs fils, le Prince impérial, accompagne son père sur le front des opérations. A Paris, l’Impératrice doit faire face à certains problèmes. Selon l’historien William Smith : « Selon la nouvelle Constitution et selon les Lettres parentes [celles données par l’Empereur et laissant les pleins pouvoirs à Eugénie, du moins en théorie], c’étaient des ministres qui gouvernaient. Comme les Chambres étaient prorogées et que le commandement de l’armée incombait à l’Empereur et à ses généraux, il ne restait aux ministres qu’à prendre les mesures de routine pour administrer le pays. L’Impératrice devait donc se contenter de les écouter, et ils ne souciaient guère de la mettre au courant. »  Eugénie s’est fixée des objectifs. Augustin Filon, familier des Tuileries et précepteur du Prince Impérial indique dans ses souvenirs, que la souveraine « dédaignait les paperasses, la broutille administrative, la routine du Cabinet ; mais elle s’est tracée nettement un double but, qu’elle espérait atteindre avec son intelligence et ses ressources de femme : 1°/ Obtenir  des adhésions dans les rangs des diverses oppositions et rallier les partis dans un souci commun, un élan d’enthousiasme national ; 2°/ Susciter des alliés à la France parmi les puissances étrangères. » Afin s’atteindre ces objectifs, il était tout d’abord nécessaire de calmer la presse. En effet, lors des semaines qui précédèrent la déclaration de la guerre, les journaux contribuèrent à l’effervescence générale, adoptant une position clairement belliciste. Il n’en faut pas plus pour entraîner une foule qui va jusqu’à se masser devant l’ambassade de Prusse, boulevard Saint-Michel, à Paris, et qui hurle : « A Berlin ! »N3-205x300 1870 dans HORS-SERIEDu côté diplomatique ce fut un échec complet : ni l’Italie, ni l’Autriche, ni même la Russie ne bougèrent ni avant, ni durant le conflit ; même cas pour l’Angleterre. L’amitié entre la reine victoria et les souverains français n’y fit rien. On peut s’en étonner quelque peu… Pour décider les puissances amies de la France à s’engager, il aurait fallut dès le début de la guerre une victoire éclatante ; encore fallait-il s’en donner les moyens. L’armée française non dépourvue de soldats courageux était toutefois en proie à une impéritie incroyable. Lorsque le conflit éclata, lorsque la paix partit en fumée au premier coup de canon tiré, l’armée n’était pas prête, et encore moins organisée. Napoléon III lors de son arrivée à Metz confia à l’Impératrice dans une lettre : « Rien n’est prêt. Nous n’avons pas suffisamment de troupes. Je nous considère d’avance comme perdus. » Spicheren, Wissembourg, Frœschwiller, furent autant de batailles perdues. Eugénie prit connaissance de ces mauvaises nouvelles au château de Saint-Cloud dans la nuit du 4 au 5 août 1870. Le 6, ce fut la défaite du maréchal Mac-Mahon à Reichshoffen. Ce jour-là, l’Impératrice quitte Saint-Cloud pour lesTuileries où elle reste jusqu’au dimanche 4 septembre 1870… Dans l’ombre, les Républicains s’activent. Pour ceux qui s’imaginent être les héritiers de 1792, « Le premier pas était encore à franchir : il fallait terrasser l’Empire. Le meilleur moyen fut de maintenir l’Empereur à distance et de manipuler l’Impératrice en tant que régente », écrit W. Smith, déjà cité plus haut et qui a donné une excellente biographie consacrée à Eugénie, publiée en 1989 ( chez Olivier Orban). Le 9 août 1870, le gouvernement du libéral Emile Ollivier fut renversé et un autre fut formé, dirigé par le général Cousin-Montauban, comte de Palikao, qui prit le portefeuille du ministère de la Guerre. Napoléon III en apprenant ce changement fut atterré. Emile Ollivier suggéra à l’Impératrice l’idée suivante : pourquoi l’Empereur ne rentrerait-il pas à  Paris, supprimant la régence et reprenant les rênes du pouvoir ? Eugénie repoussa cette option. Selon W. Smith : « Pour ses ennemis, l’explication est simple et claire : elle s’accrochait au pouvoir. Une telle interprétation serait satisfaisante si l’on ignorait dans quel contexte elle exerçait ce pouvoir, quelles furent les circonstances précises de ce moment décisif. » Selon ces mêmes ennemis, n’avait-elle pas déclaré : « C’est ma guerre ! », paroles totalement inventées comme le souligne l’écrivain et témoin Lucien Daudet. Il convient de pas oublier que pour les Républicains, l’impératrice Eugénie est l’Espagnole, l’Etrangère, la responsable de tous les maux, des défaites militaires. Des accusations non dénuées d’un racisme qui rappellent une autre souveraine de France : Marie-Antoinette, l’Autrichienne« Elle pensait, selon W. Smith, que le retour de Napoléon III à Paris provoquerait inéluctablement une guerre civile. ». Pour l’Impératrice, l’objectif prioritaire est de « maintenir un gouvernement qui tiendrait tête à l’ennemi et servirait à tous de point de ralliement. » Mais pour les Républicains, point d’union nationale ! Et plutôt que de faire front dans un réflexe patriotique qui aurait été tout à leur honneur, ils préfèrent saisir l’occasion : renverser le régime impérial ! Le 14 août 1870, des républicains partisans d’Auguste Blanqui, attaquèrent la caserne des pompiers de La Villette, à Paris, afin de s’emparer de leurs armes (ce corps était à cette époque armé, contrairement à aujourd’hui).Entre temps, le général Trochu, personnage si peu faible, pris contact avec Adolphe Thiers, parfait opportuniste. De cet entretien la décision fut prise d’envoyer Trochu pour Châlons afin de formuler deux propositions à l’Empereur : « les forces armées devaient être ramenées à Paris dont Trochu devait être nommé gouverneur. » Trochu, encore lui, « breton et catholique », comme il aime à se définir, serait alors nommé responsable du maintien de l’ordre dans la capitale avec, en appui, les forces armées disponibles dans Paris. Cet officier supérieur revint à Paris et se présenta à l’Impératrice avec le titre de « Gouverneur de Paris » et annonça l’arrivée imminente de Napoléon II dans la capitale. Eugénie stupéfaite télégraphia sur-le-champ à son époux de ne pas rentrer. « La dynastie était prise au piège », écrit W. Smith. Nous passerons sous silence les agissements douteux du Prince Napoléon (1822-1891), « Plon-Plon », lequel, à Châlons après avoir soutenu le général Trochu, « suggéra à l’Empereur de rentrer non à Paris mais à Saint-Cloud, d’où il demanderait la dictature au Corps Législatif. Si la Chambre ne voulait pas l’accorder, le souverain abdiquerait en faveur de son fils. Dans ce cas, il serait mit fin à la régence actuelle, et un autre régent serait nommé : on devine à qui le Prince réservait ce rôle ! », écrit W. Smith. Napoléon III, loin d’être un demeuré, ne donna aucune suite favorable à cette idée fantaisiste. A Paris, l’Impératrice et le gouvernement Palikao géraient au mieux la crise.La ville s’apprêtait à être mise en état de siège et l’Impératrice fit transformer une partie du palais des Tuileries en hôpital… Ce fut le 21 août 1870 que le général Trochu rencontra les tribuns républicains : Jules Favre et Ernest Picard. « Ils décidèrent de proposer à Palikao [le général Cousin-Montauban] la participation du Corps législatif à la direction des affaires. » Sept jours plus tard, l’Impératrice envoya le corps d’armée du général Vinoy renforcer l’armée du maréchal de Mac-Mahon. Paris comprenait désormais trop peu de troupes. Le 28 août se déroula la bataille de Beaumont, perdue par le général Failly… L’Impératrice dans la tourmente continue de représenter le pouvoir légal, celui qui lui a été remis des mains de Napoléon III, avant son départ pour l’armée. Eugénie achevait de préparer la ville à un siège qu’elle considérait comme inévitable ; elle envisageait de continuer le combat ailleurs si la ville capitulait. Le 3 septembre 1870, en fin d’après-midi, Eugénie reçoit une dépêche transmise par le ministre de l’Intérieur : la capitulation de Sedan a eu lieu la veille ! L’Impératrice réunit alors un conseil des Ministres à 18 heures alors qu’à la Chambre et dans les rues circule déjà le bruit alarmant d’une défaite. Les Républicains peuvent alors déclencher leur prise de pouvoir ; toutes les circonstances favorables sont réunies : éloignement définitif de l’Empereur de la capitale, une défaite cuisante qui entraîne une capitulation de l’armée. « Les leaders de l’opposition, voulant maintenant brusquer les choses, s’étaient rendus au domicile de Schneider, le président du Corps législatif, pour lui demander de convoquerla Chambre en séance de nuit. » on contacta dans le même temps le général Cousin-Montauban afin de lui proposer de prendre la tête d’un gouverneEugénie-202x300 Impératrice Eugéniement. Celui-ci refusa. Jules Favre passe à l’attaque en demandant la déchéance de l’Empire mais la majorité la repoussa.Le dimanche 4 septembre 1870, l’Impératrice se leva à sept heures et entendit la messe dans on oratoire privée. A 8 huit heures et demie, elle présida la séance du Conseil. Certains, à l’issue de ce dernier, lui apportèrent une proposition d’abdication qu’elle refusa en affirmant : « La meilleure solution serait de se serrer autour de mon gouvernement, de laisser de côté quant au présent, toutes les questions intérieures et d’unir étroitement nos efforts pour repousser l’invasion. Quant à moi, je suis prête à aller n’importe où, avec le Corps législatif, pour continuer la lutte. » Un désordre commençait à s’installer dans Paris. Le matin, des bandes d’émeutiers organisées et non le peuple répondant à un soulèvement spontané, avaient envahi les alentours du corps législatif aux cris de « Déchéances ! » ou encore d’ « A bas l’Empereur ! » ; mais le bâtiment restait protégé par sa garde. Vers 15 heures, le chef de service d’ordre reçut un message de… Trochu !  Ce dernier lui ordonnait de laisser entrer la foule massée sur le quai. La salle de séance fut envahie. La déchéance fut à nouveau réclamée et fut prononcée par Léon Gambetta, si farouchement hostile au régime impérial. Jules Favre proposa de se rendre à l’hôtel de ville afin d’y proclamer la République. Rencontrant le général Trochu, à cheval, il l’invita à le suivre ; ce qu’il fit sans hésiter. Chevreau, le ministre de l’Intérieur informa l’Impératrice de ce qui s’était passé au Corps législatif. Eugénie, voulant connaître l’état d’esprit de la capitale, expédia le comte de Lezay-Marnésia chez Piétri, le préfet de Police, le priant de venir aux Tuileries. Vers 16 heures, ce dernier arriva au palais et conseilla sans hésitation à Eugénie de s’en aller. Le palais des Tuileries possédait une petite garnison commandée par le fidèle général Mellinet.  « Comme la foule menaçante s’était massée jusque devant la grille, le général alla voir l’Impératrice pour prendre ses ordres. Elle répéta qu’en aucune circonstance on ne devait tirer sur le peuple et elle ordonna au général de retirer ses soldats », écrit W. Smith. Un peu avant 16h30, l’Impératrice quitta les Tuileries accompagnée seulement de madame Lebreton, sa lectrice, du prince de Metternich, ambassadeur d’Autriche et comte Nigra, ambassadeur d’Italie. La foule approchait du palais. Eugénie sortit par la grande porte donnant face à l’église Saint-Germain l’Auxerrois. Un gamin la reconnut et s’écria « Voilà l’Impératrice ! », il eut à peine le temps de lancer son exclamation que le comte Nigra le fit taire sans ménagement. Mme Lebreton hèle un fiacre et indique au cocher l’adresse d’un conseiller d’État, M. Besson, qui demeure boulevard Haussmann. En lisant l’excellent « Mémoires » du docteur T.-W. Evans, dentiste du couple impérial, on peut connaître la suite des événements. Le dénommé Besson absent, l’Impératrice décide de se réfugier chez Evans. C’est lui qui assure la fuite de la souveraine vers l’Angleterre, après un parcours plein d’inattendus passant par Évreux et se terminant à Trouville-sur-Mer, avant une traversée par gros temps au cours de laquelle l’Impératrice crut sa dernière heure arrivée… Le 4 septembre 1870, la République, troisième du nom, fut donc proclamée. Le 5 septembre, Victor Hugo, qui avait espéré un temps un portefeuille ministériel lors de l’accession au pouvoir en 1848 du futur Napoléon III, alors Prince-Président,  rentre en France, de son exil de Guernesey ; proscrit en 1851, le célèbre écrivain avait refusé l’amnistie de 1859. Le 8 septembre, l’impératrice débarque en Angleterre, meurtrie, blessée, mais ayant échappée la tourmente révolutionnaire. Les Thiers, Gambetta, Favre, Ferry et autres Jules Simon pouvaient régner en maître désormais, entraînant dans leur sillage les oublieux qui se plurent tant à rabaisser Napoléon III, Eugénie, quitte à les salir par la calomnie, à détruire les aspects positifs de ce Second Empire encore méconnu de nos jours.

Soixante-dix ans plus tard, cette IIIème République s’effondrera dans une défaite ; et quelle défaite ! Celle de 1940, entraînant cinq ans d’occupation allemande, laissant la France exsangue, à l’issue de la deuxième guerre mondiale.

Capitaine Paul MATZYNSKI

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( 3 septembre, 2018 )

Quelques témoignages lus…

Ombre 3

La maison Teissèdre, avec d’autres (parmi lesquelles la Librairie des Deux Empires, La Vouivre, la Boutique de l’Histoire et LCV), livrèrent à la curiosité du public, comme on disait si bien autrefois, des témoignages souvent difficilement trouvables en édition originale.

Voici quelques titres lus au hasard, ils ont pour point commun d’avoir été publiés par ce même éditeur.

C.B.

« Les Gardes d’Honneur pendant la campagne de 1813-1814 », Librairie Historique Teissèdre, 2000, 108 p.

La première partie de ce livre est composée par le témoignage du jeune Stanislas Girard (né en 1790), du 2ème régiment des Gardes d’Honneur. Son récit fut publié la  première fois, en volume, en 1920 mais il y avait eu une prépublication fragmentaire dans la « Nouvelle Revue Rétrospective en 1903/1904 (ce que n’indique pas la Bibliographie de J. Tulard).Son témoignage couvre en grande partie la campagne de 1813. Il est présent notamment lors de la bataille de Leipzig. Fin décembre 1813, Girard se dirige vers la France. La campagne de 1814 vient de commencer. Mais il ne prend part à aucun combat. Néanmoins son récit, pour ces deux campagnes, est détaillé et intéressant. La réédition de ce texte est donc une bonne initiative. Le témoignage de Stanislas Girard est suivi par des extraits du « Livre d’ordres du 2ème régiment de Gardes d’honneur », formation à laquelle il appartenait. On y trouve essentiellement des ordres du jour

 

« Murat en 1815. Mémoires et Correspondances », Editions Historiques Teissèdre, 2000, 115 p.

Un volume composé par deux textes. Tout d’abord le témoignage du général d’Ambrosio, publié (anonymement) la première fois en 1899 et suivi par : « Documents sur la dernière expédition et la mort de Murat » dûs à Macéroni qui fut secrétaire du Maréchal et qui parurent à l’origine en 1838. Je dois avouer  que j’ai été un déçu par la lecture de ces textes. Il faut réellement s’intéresser aux dernières semaines du roi de Naples afin d’en saisir l’intérêt et d’oublier le côté « soporifique » qu’ils présentent.

« Les mémoires de Jakob Walter, 1812 », Editions Historiques Teissèdre, 2003, 190 p.

On connaissait parmi les témoignages wurtembergeois, notamment ceux de Faber du Faur, Roos et Suckow; tous portant sur la campagne de Russie. Celui de Jakob Walter était jusqu’à présent inédit en français. L’auteur, fantassin, est affecté à la 25ème division du IIIème corps d’armée (Ney). Son récit est extrêmement détaillé et plonge le lecteur dans un grand réalisme. On regrettera simplement que les nombreuses notes établies par Jean Dif, ne se trouvent pas plus commodément en bas de page.

 

Alexandre de Chéron, « Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil », Editions Historiques Teissèdre, 2001, 81 p.

Ce témoignage comme le laisse entendre le titre n’est pas réellement inédit car il fut publié une première fois dans la « Revue de l’Institut Napoléon », en 1983 (dans son n° 140), du moins jusqu’à la page 51 du livre. Le récit de ce sous-lieutenant au 26ème léger, et qui fut par la suite aide-de-camp du général de la Houssaye peut figurer parmi les bons témoignages sur la campagne de 1812. Alexandre de Chéron sera fait prisonnier début janvier 1813 par les Russes à Königsberg et ne revoit la France qu’en décembre 1814.

Il est regrettable que cette édition ne soit pas assortie d’un appareil critique qui aurait mis en lumière ces mémoires. A noter qu’on trouve à la fin de ce volume quelques pages ayant trait à la campagne de Belgique.

 

 

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( 2 septembre, 2018 )

1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry.

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou 1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry. dans TEMOIGNAGES Espagnebien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur. Le témoignage de G. Woodberry a été réédité en 2009 par L.C.V. sous le label « A la Librairie des Deux Empires ».

C.B.

Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face àla Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées. En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi dela France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastidede Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour dela Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords dela Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois. Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

« Le repos du guerrier »…

Une fois que les armes se sont tues, notre officier britannique reprend sa vie insouciante : « J’ai pêché dans l’Auzoue, avec le comte et sa sœur cadette : nous avons pris quelques carpes. » (4 mai 1814). Et plus loin : »Nous donnons demain un bal aux dames de Mézin et de Nérac. On ne parle que de cette fête et on prépare ses plus beaux habits. Le 20 juin, il est à Paris et visite la capitale : « Nous avons été voir les admirables collections du Louvre et la place Vendôme où s’élève la superbe colonne érigée par ordre de Buonaparte en commémoration des victoires remportées sur les armées autrichiennes, russes et prussiennes, et faite avec le métal des canons pris sur elles. » Le 23 juin 1814, il rend visite au Roi nouvellement installé sur son trône : « Nous avons été à onze heures au Palais des Tuileries en grand uniforme, faire notre cour à Louis XVIII ». Puis Woodberry, rentre en Angleterre, en passant par Boulogne. Il va voirla Colonne dela Grande-Armée et peut écrire, le 7 juillet 1814 : « « J’ai vu ce matin, la fameuse colonne élevée en l’honneur de Napoléon par l’armée de Soult : chaque homme fit dont d’un jour de paie ». Dix jours plus tard, le lieutenant George Woodberry quittela France : « Je supporte très bien la mer : je ne suis jamais malade ». Le 18 juillet 1814, il retrouve son Angleterre natale.

1815, Campagne de Belgique.

Woodberry devait revoir la Francequelques mois après. Le 19 avril 1815, il repart en campagne avec le 18ème hussards et débarque à Ostende en Hollande.  Il transcrit rapidement ses premières impressions : « 22 avril 1815, Eccloo, département de l’Escaut, Belgique », l’infortuné roi de France Louis XVIII est à Gand avec une faible suite composée en grande partie de traîtres ».  Le 8 mai, Woodberry se trouve à Bruxelles, prêt à entrer en campagne : « Ordre à tous les officiers séjournant à Bruxelles de regagner immédiatement leurs régiments ; aucun officier n’aura plus le droit d’aller à Bruxelles sans autorisation du général commandant » (12 mai 1815, Op Hasselt, département de l’Escaut, Belgique). L’armée anglaise observe les mouvements de celle de l’Empereur ce qui fait dire à Woodberry (le 17 mai) que « Buonaparte semble vouloir concentrer ses efforts surla Belgique ».

L’orage approche…

« L’ennemi s’est, dit-on, avancé avec Buonaparte à sa tête vers Charleroi. Lord Wellington donne ce soir un grand bal [c’est celui, fameux, de la duchesse de Richmond] à Bruxelles ; j’étais invité par lord Arthur Hill, mais je trouve que c’est trop loin. » (Op Hasselt, 15 juin 1815).

Puis le 18 juin c’est Waterloo…

« Nous restâmes au bivouac jusqu’à dix heures ; nous le quittâmes au signal de la trompette. Nous croyions que l’armée allait avancer de concert avec les prussiens de Blücher, mais jugez de notre surprise quand, arrivés en position (notre place étant à l’extrême-gauche), nous vîmes plusieurs fortes colonnes marchant à l’attaque et que nous trouvâmes nos piquets assaillis par la cavalerie française et repoussée par elle à une certaine distance…. Rien n’égale la grandeur du spectacle qu’offrit l’attaque de notre centre. Plus de deux cent pièces de canons ouvrirent sur nous un feu épouvantable. Sous leu couvert de leur fumée, Buonaparte, fit une attaque générale avec la cavalerie et l’infanterie, en tel nombre qu’il fallut toute l’habileté de Wellington, pour disposer ses troupes et toutes les bonnes qualités de ces troupes elles-mêmes pour y résister…. Les life-guards et les bleus chargèrent alors avec la plus grande vigueur et le 49ème et le 105ème régiment français ; ils perdirent leurs aigles ainsi que deux à trois mille prisonniers…. L’admiration de tous est due à la bravoure déployée par la cavalerie française : les cuirassiers, avec leurs armures à l’épreuve des balles, chargèrent à plusieurs reprises nos carrés, sur lesquels leurs canons faisaient des trouées. »

Le 21 juin, Woodberry arrive en France et note quelques jours plus tard (Du Cateau-Cambrésis, Somme, le 23 juin) que « Buonaparte rassemble son armée à Laon, mais on croit que ce n’est pas là qu’il livrera bataille, bien que ses lignes fortifiées soient imprenables, au dire des français ». Le 2 juillet 1815, il bivouaque au Bourget, non loin de Paris. « Le prince Blücher a promis à son armée que si les français défendent Paris, il autorisera le pillage des deux faubourgs St-Germain et St-Antoine. ». Le lendemain, George Woodberry précise qu’ « une suspension des hostilités a été conclue entre les alliés et les Français ce matin. Nous espérons que tout est arrangé et que nous allons nous mettre immédiatement en marche pour entrer dans Paris. Dieu soit loué ! Puisse la nouvelle être vraie et la guerre finie ! ».

Ainsi, c’est avec un plaisir non dissimulé que l’officier britannique redécouvre la capitale, le 8 juillet. Trois jours plus tard, il s’étonne « de l’état dans lequel sont les musées ». Et précise que « ceux du Jardin des plantes sont déjà honteusement pillés, particulièrement le Muséum et l’amphithéâtre de chirurgie et d’anatomie ». George Woodberry goûte avec bonheur aux plaisirs de la vie parisienne : soirée à l’Opéra-Comique, promenade sous les frondaisons des nombreux jardins de la capitale, bal au fameux Tivoli… L’odeur de la poudre est loin désormais. Les seules explosions auxquelles il assiste, sont celles d’un grand feu d’artifice par lequel se termine son « Journal » : « Le spectacle était magnifique, et toute la compagnie paraissait enchantée des amusements de la soirée ».

 

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( 28 août, 2018 )

La bataille de Dresde: « Une victoire à peu de frais. »

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Les 26 et 27 août 1813, s’est déroulée une des plus célèbres batailles de l’Empire. La Grande-Armée la remporta avec un minimum de pertes ; c’est ce qui fait écrire au cuirassier Auguste Thirion : « Il était difficile de remporter une victoire à aussi peu de frais « .

Une bataille de deux jours. 

Selon Alain Pigeard,  » Napoléon était accouru pour défendre la ville de Dresde, capitale de la Saxe et de son allié. Dès le 26, Schwartzenberg s’était établi sur les collines qui dominaient la ville et les positions françaises, mais attendait l’arrivée des Prussiens avant de commencer les hostilités. Malgré ce désir, toute l’armée alliée se jeta sur les positions de Gouvion Saint-Cyr le 26 à 15 heures. Les troupes françaises luttèrent à quatre contre un et furent rejetées du Gross-Garten et du parc Moczinski, au moment où l’Empereur arriva avec la Jeune Garde et la cavalerie de Murat ; les Alliés furent immédiatement rejetés et regagnèrent leurs positions initiales. Le lendemain, la bataille s’engagea sous une pluie battante ; c’est dans cette partie du combat que le général Moreau, ancien héros de Hohenlinden, opposant à Bonaparte et devenu conseiller militaire du tsar avec Jomini, eu les jambes broyées par un boulet tiré par l’artillerie à pied de la Garde. Murat et Victor rejetèrent les Autrichiens et firent de nombreux tués ou prisonniers. Schwartzenberg craignant de voir couper sa ligne de retraite sur la Bohême, abandonna le champ de bataille et la capitale de la Saxe fut libérée. » 

Quelques chiffres. 

Alain Pigeard indique que les forces françaises sont de 120 000 hommes (le 27) ; les forces ennemies 140 000 hommes (le 29). Les pertes françaises sont de 8000 tués et blessés ; celles ennemies de 27 000 tués, blessés et prisonniers.

Un témoignage… 

Auguste Thirion était sous-lieutenant au 9ème cuirassiers. Il assista à la bataille de Dresde et en a laissé un intéressant témoignage contenu dans ses  » Souvenirs militaires  » :   » Depuis quarante-huit heures, toutes les cataractes du ciel étaient ouvertes sur nos têtes, et si nous n’étions pas des chevaliers de triste figure, on pouvait au moins dure que nous étions des cuirassiers faisant tristes figures ? Mouillés, harassés, manquant totalement de vivres, autant pour nos chevaux que pour nous, pataugeant dans un sol trempé, voilà dans quelles conditions nous nous présentions à la bataille de Dresde. Il est vrai que l’ennemi, aux vivres près dont il ne manquait pas, partageait avec nous l’inclémence de l’atmosphère. Une chose remarquable et heureuse pour nous, fut que l’ennemi ne nous présenta presque que de l’infanterie, et voici en quoi il fut heureux. Les fusils à pierre et à bassinet tellement mouillés qu’ils ne purent faire feu ; de l’infanterie de l’atmosphère. La bataille s’engagea par le feu des batteries, qui dura assez longtemps, et comme les deux armées tenaient bon, nous reçûmes l’ordre d’avancer sur les carrés ennemis, car toute cette infanterie était formée en carrés, manœuvre usitée quand elle est opposée à la cavalerie. A mesure que nous approchions, nous fûmes forcés de nous convaincre que nous faisions là une attaque à l’eau de rose, car sur un carré de 1500 baïonnettes sur lesquelles mon régiment marchait, il n’y eut que 50 fusils qui purent faire feu, et, avançant toujours, nous finîmes par arriver à portée des baïonnettes, dont cette infanterie fit le meilleur usage qu’il lui était possible. Elle lançait avec vigueur contre le poitrail ou les naseaux de nos chevaux et nous fûmes tenus ainsi pendant assez longtemps sans pouvoir entamer le carré, soit que nos chevaux fussent effrayés de ce mouvement, soit que les cavaliers ne fissent point usage des éperons, aucun d’eux ne voulant sacrifier son cheval. Si nous avions chargé cette infanterie de la vigueur de nos chevaux, elle n’eût pas essayé de tenir, persuadée qu’il lui aurait été impossible de résister au choc d’une masse lancée avec impétuosité, mais nous arrivâmes au pas et elle se défendit aussi bien que cela lui fut possible.  J’ignore combien de temps nous serions restés dans cette respective et très extraordinaire position, les cuirassiers, le sabre haut et la menace à la bouche, l’infanterie se livrant à une gymnastique de baïonnettes violente et incessante, si un homme du régiment ne s’était écrié ;:  » Prenons les pistolets !  » Le conseil fut immédiatement suivi, les schabraques furent levées, les fontes découvertes et les pistolets, qui étaient parfaitement à l’abri de la pluie qui paralysait les fusils, furent saisis et dirigés sur ces malheureux Autrichiens, qui cessèrent aussitôt toute résistance, jetèrent leurs armes par terre et la cavalerie pénétra dans le carré, qui se rendit prisonnier ainsi que les autres qui couvraient le champ de bataille. Il était difficile de remporter une victoire à aussi peu de frais. «  

Le général Moreau à Dresde ou la fin d’un traître…. 

Le colonel d’artillerie Noël, alors major, est lui aussi engagé à la bataille de Dresde. Voici ses impressions sur la bataille et la mort de Moreau :  » 27 août. Le lendemain c’est à notre tour de prendre l’offensive. L’ennemi, sous le coup de son échec, se tient sur la défensive. Connaissant son adversaire, il s’attend bien à être attaqué. La tâche pour nous n’est pas facile. L’ennemi, outre qu’il nous est bien supérieur en nombre, occupe sur les hauteurs d’excellentes positions, ses deux ailes appuyée à l’Elbe, à gauche et à droite. Il nous faut le débusquer des hauteurs et le rejeter sur les montagnes de la Bohême d’où il est sorti, sa seule ligne de retraite, et dont le général Vandamme doit lui fermer l’accès. Il fait un temps affreux, il a plu toute la nuit. Nous sommes mouillés jusqu’aux os et un épais brouillard couvre par moment tout le pays. Comme nous sommes les assaillants, ce brouillard nous est favorable, en ce qu’il dérobe à l’ennemi nos dispositions d’attaque. L’Empereur porte ses principales forces sur ses ailes, et, pour tromper l’ennemi, commence l’action, vers six heures du matin, par une violente canonnade au centre. Il surveille en personne le feu, et pour en activer encore la violence, il fait avancer l’artillerie de la garde. Une de ces batteries tire sur un groupe de généraux et d’officiers supérieurs qu’on aperçoit par intervalles, sur la hauteur, et un de ses boulets coupe les jambes du général Moreau, qui se trouve parmi eux. Triste fin pour un officier français, si glorieux, et qui, après avoir rendu de grands services à son pays, s’est laissé entraîner, par une jalousie et une haine personnelles, jusqu’à porter les armes contre lui et contre ses anciens frères d’armes, qui lui avaient pourtant conservé une vive sympathie. Le général Moreau, excellent général, ne peut pourtant pas, pour le génie militaire, être comparé à Napoléon. On n’a, pour en juger, qu’à comparer la campagne de l’armée du Rhin à celle de l’armée d’Italie. En dehors des choses de la guerre, c’était un caractère incertain, et il s’est laissé entraîner par les mauvais conseils de Bernadotte. A son tour, il a entraîné son ancien aide de camp Rapatel, qui, lui, fut tué d’une balle française à La Fère-Champenoise. Un boulet pour le général, une balle pour l’aide de camp, c’était la récompense de leur honteuse conduite. Lorsque, quelques jours après, on connut à l’armée la mort de Moreau, elle y causa plus de satisfaction que de regrets, malgré les bons souvenirs qu’il y avait laissés. On ne lui pardonnait pas de s’être joint à nos ennemis et de les avoir aidés de ses conseils. Si Moreau n’eût été tué à Dresde, il aurait continué à se battre contre nous ; il serait entré à Paris à la droite d’Alexandre, serait devenu un des hauts dignitaires des Bourbons, et son nom serait flétri comme celui du traître Marmont. Sa mort lui a fait pardonner sa conduite, et aujourd’hui on ne compte plus se souvenir que des services rendus. «  

Pour en savoir plus sur le sujet : 

Colonel NOEL :  » Souvenirs d’un officier du Premier Empire (1795-1832). Edition annotée et complétée par Christophe Bourachot « . A la Librairie des Deux Empires, 1999.

Auguste THIRION :  » Souvenirs militaires « . A la Librairie des Deux Empires, 1998.

Alain PIGEARD :  » Dictionnaire de la Grande-Armée « . Tallandier, 2002.

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( 24 août, 2018 )

Le colonel (puis général de brigade) Béchaud…

Béchaud

Jean-Pierre Béchaud est né le 17 février 1770 à Belfort, dans le département du Haut-Rhin. Il embrasse le métier des armes très tôt car on le trouve soldat au régiment de Dauphiné dès 1787. À l’armée du Rhin, il est nommé capitaine des grenadiers en 1793 et lieutenant-colonel en 1794. À celle d’Italie en 1799, il commande le château de Milan, mais capitule face aux Autrichiens le 27 avril ; traduit devant une commission militaire, il est acquitté. Après diverses fonctions à l’intérieur, en Italie et à Saint-Domingue, il est envoyé en Espagne en 1808. Il est grièvement blessé au pont de la Coa en juillet 1810 et à Busaco en septembre de la même année (une balle lui ayant traversé la poitrine). Le 25 novembre 1811, il est nommé colonel du 66ème régiment de ligne (avec effet rétroactif au 12 mars 1809). Ajoutons que ce général avait été nommé chevalier de la  Légion d’honneur le 14 juin 1804 ; il sera nommé officier du même ordre le 21 août 1810 ; baron en juin 1811.  Sous les ordres du général Souham à l’armée du Portugal, il se distingue lors du combat de Villamuriel le 25 octobre 1812. Béchaud est nommé général de brigade en janvier 1813, puis employé à la 3ème division de l’armée du Portugal le 9 mai de la même année.  Malgré le fait qu’il soit nommé par la suite au Corps d’observation de Mayence (le 1er juin 1813), le général Béchaud reste en Espagne. En juillet, il participe au combat de Sorauren, dans les rangs de la 1ère brigade de la 8ème division d’infanterie (Taupin) à l’armée des Pyrénées. Il est grièvement blessé sur la Bidassoa le 7 octobre 1813.

Le 27 février 1814, lors de la bataille d’Orthez, précisément au combat de Saint-Boès,  le général Béchaud est tué.

Le général Béchaud a laissé un « Journal » écrit avec réalisme et précision forme « le récit de la campagne de trente-cinq jours par laquelle Souham a dégagé Burgos et repoussé Wellington sur Salamanque au mois d’octobre 1812. ». Il fut publié pour la première fois en 1912, dans la « Revue des Études Napoléoniennes. »

C.B.

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