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( 16 octobre, 2018 )

A propos de la bataille de Leipzig…

A propos de la bataille de Leipzig… dans TEMOIGNAGES comte-mollien

Le comte Mollien, Ministre du Trésor public, écrira dans ses « Mémoires » : « On a reproché à Napoléon d’avoir accepté cette bataille. Sans doute comme chef de gouvernement, il peut paraître reprochable d’avoir livré à un tel hasard, et avec tant de chances contraires, la vie de tant de braves et le destinée de la nation qui les lui avait confiés ; mais il fallait ou combattre ou reculer, et ce n’était plus pour prendre ce dernier parti que cette brave armée avait été recomposée à si grands frais, et, sans l’absoudre entièrement, il est permis de ne voir en lui que le capitaine, en considérant qu’avec une armée formée en partie de nouvelles levées, il a lutté, dans cette sanglante journée, contre une armée presque triple du nombre, composée de vieilles troupes commandées par de très habiles généraux, animée par la présence de l’empereur de Russie, pourvue de tous les genres de munitions, et contre une artillerie plus forte de quatre cents pièces de canon que la sienne. »

 

 

 

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( 15 octobre, 2018 )

Un RAPPORT de MARET au MARECHAL MACDONALD…

Un RAPPORT de MARET au MARECHAL MACDONALD… dans TEMOIGNAGES SMO1Le Ministre des Affaires étrangères, Maret, duc de Bassano, concentre à Mina tous les renseignements qu’il envoie ensuite aux lieutenants de Napoléon et il mande dans la lettre suivante à Macdonald les détails qui lui sont parvenus sur la prise de Smolensk, sur le combat de Valoutina et sur la première bataille de Polotsk.

Vilna, le 26 août 1812.

Les détails qui me sont parvenus sur la bataille de Smolensk montrent que cette affaire a été plus considérable et plus glorieuse que les premières nouvelles ne l’annonçaient. Cent mille hommes ont été engagés de part et d’autre. Les Russes, quoique retranchés et protégés pendant une grande partie de l’action par la fusillade de leurs créneaux, ont éprouvé une perte de 4.700 hommes restés sur le champ de bataille, de 2.000 prisonniers et de 8.000 blessés. Cinq généraux russes sont parmi les morts. Nous avons eu 700 hommes tués et 3.100 blessés. Les Russes considéraient Smolensk comme une ville très forte et comme le boulevard de Moscou. Après l’occupation de la ville, l’ennemi a été vivement poursuivi. Le 19, à la pointe du jour le duc d’Elchingen a battu une division, lui a tué beaucoup de monde et lui a fait 400 prisonniers. Le même jour, vers le soir, il joignit l’arrière-garde, qui avait environ 15.000 hommes et qui fut ensuite renforcée par plusieurs divisions d’élite qui n’avaient pas encore donné et par 5 à 6.000 hommes de cavalerie. L’ennemi occupait à Valoutina une très belle position presque inexpugnable et qu’il avait un grand intérêt à conserver pour couvrir la retraite de ses équipages et de ses nombreux blessés. Le duc d’Elchingen, soutenu par la division Gudin, força l’ennemi à l’abandonner, après une perte très considérable. Nous avons fait un millier de prisonniers, la plupart blessés. L’ennemi a laissé 1.500 à 1.800 morts sur le champ de bataille. Le nombre de ses blessés se monte au moins à 6 ou 7.000. Nous avons eu 600 morts et 2.600 hommes hors de combat. Dès le commencement de l’affaire, le général Gudin a eu la cuisse emportée par un boulet, et le soir, l’armée a eu à regretter en lui l’un de ses plus braves et de ses plus estimables généraux. L’affaire de Valoutina dans laquelle 80.000 hommes se trouvaient engagés et qui pourrait aussi s’appeler une bataille, est considérée comme l’un des plus beaux faits d’armes de notre histoire militaire. Après ce combat, la retraite de l’ennemi a été tellement précipitée que nos troupes ont fait huit lieues sans trouver un seul cosaque et en ramassant partout des blessés et des traînards. Pendant que de si belles affaires se passaient devant Smolensk, le duc de Reggio était attaqué par le général Wittgenstein. L’ennemi avait été vigoureusement repoussé le 16 et le 17. Mais au moment où le duc de Reggio faisait ses dispositions pour profiter de sa victoire, il fut frappé à l’épaule par un biscaïen et blessé assez grièvement pour être obligé de remettre le commandement des 2ème et 6ème corps au général de Gouvion-Saint-Cyr. Le 18, ce général a attaqué l’ennemi et l’a mis dans une déroute complète. Nous avons fait dans ces deux journées 1.500 prisonniers et pris près de 20 pièces de canon. Le général Verdier et le général bavarois Deroy ont été blessés.

 Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.23-24).

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( 12 octobre, 2018 )

Un fidèle de Napoléon: le général Van Hogendorp…

Un fidèle de Napoléon: le général Van Hogendorp... dans FIGURES D'EMPIRE 06506222

Dirk van Hogendorp, né en 1761 à Heenvliet, en Hollande, se mit au service de l’Empire. Il est l’aîné de six enfants. son père, noble, est membre de la Régence et député de sa province. Sa mère est la baronne de Haren, fille de l’Ambassadeur à Aix-la-Chapelle. En 1773, son père est nommé Gouverneur à Java, colonie hollandaise, poste assez lucratif pour ne pas le refuser. Par des amies de sa mère, Dirk et son frère sont admis à l’École des Cadets nobles de Berlin, par autorisation spéciale du Grand Frédéric. Le jeune Dirk va être élevé « à la Prussienne » durant trois ans.   En 1777, il est caserné à Königsberg, puis en 1778 fait la campagne contre l’Autriche. Il en sort lieutenant des grenadiers, et entre dans le corps des ingénieurs-géographes, suivant en même temps les cours de philosophie de Kant. Sa voie est toute tracée pour une belle carrière en Prusse, quand la Guerre d’Indépendance d’Amérique vient réveiller le sentiment patriotique. La Hollande ayant rompu avec la Grande-Bretagne, le jeune Hogendorp, après un duel où il blesse un officier prussien, donne sa démission. A 21 ans, il devient capitaine dans les troupes de débarquement du Commodore van Braam, à bord du vaisseau de 64, l’Utrecht. Trop tard, un armistice est signé, mais le voyage servira à parfaire ses connaissances en astronomie et navigation, qui serviront plus tard. Entre autres, Hogendorp constate que les vaisseaux doublés de cuivre vont plus vite que les anciens en bois. L’amiral Pierre Jurien de La Gravière, jeune enseigne rapatrié sur le Dordrecht à l’époque, en a laissé des souvenirs. Le convoi est envoyé vers Le Cap, on croise devant l’île de Ste-Hélène … 

Au Cap, colonie hollandaise, tient garnison le régiment suisse de Meuron, au service de la Hollande. Hogendorp y retrouve deux anciens de l’École des cadets de Berlin, le Neuchâtelois de Sandol-Roy et le jeune York de Wartenburg qui sera un jour lieutenant de Blücher. Ce général Prussien de service dans la Grande Armée sous Macdonald, trahira en décembre 1812 et sera un des plus implacables ennemis de la France. Ces deux jeunes gens se retrouveront en Lituanie…L’ancien grenadier est devenu marin, retrouve son père à Java, après onze ans de séparation. Les îles néerlandaises, après la paix signée avec la Grande-Bretagne, voient des révoltes pousser un peu partout, révoltes comme d’habitude armées et payées par la perfide Albion… Il profite de ce séjour obligé pour demander la main avec Constance Alding, la 5e fille du Gouverneur général des Indes pour la Hollande. Hogendorp ira batailler contre les petits rois de Malacca, Salangor de Siac et de Riou. Vainqueur, Dirk vient porter la nouvelle au Gouverneur Alding, mais arrive pour assister au mariage de Constance, contrainte par son père à une autre union. De dépit, il quitte la marine et retrouve un commandement de capitaine dans les Dragons, et épouse en 1785 mademoiselle Bartlo, fille du vice-président des Échevins de Batavia. Son père repart pour la Hollande, mais meurt dans le naufrage du convoi. 

Hogendorp dénonce la corruption de l’administration coloniale et le manque de sérieux dans ces organisations de convois pour Le Cap, où le personnel est trop peu qualifié pour des bateaux encombrés et surchargés de marchandises de contrebande. C’est au cours de ces années d’épreuves que Dirk va se forger une réputation d’honnêteté et de rigueur. Il sera, en juin 1786, nommé résident au Bengale et remonte le Gange avec sa jeune femme. Il découvre ainsi le commerce de l’opium tenu par les Britanniques. Là naît un fils, qui sera plus tard chef d’Escadron des Cuirassiers dans la Grande Armée.

En 1790, il est nommé sous-gouverneur à Surabaya (Java), où il apprend la Révolution en France, puis la guerre entre la République et la Hollande.

C’est alors qu’il voit mouiller les deux frégates françaises à la poursuite de « La Pérouse », « La Recherche » et « L’Espérance », commandées par le lieutenant d’Auribeau.  

Hogendorp se montre compréhensif devant l’état de délabrement des Français, partis depuis deux ans, et les considère comme réfugiés, échoués en territoire hollandais. Les républicains peuvent regagner la France, les autres reçoivent des offres avantageuses pour servir dans la Compagnie des Indes Néerlandaises. Sur ces entrefaites arrive la nouvelle de l’entrée de Pichegru en Hollande, suivie d’une véritable révolution. Les « patriotes » se sont déclarés en comité pour remplacer l’ancienne Compagnie des Indes, et chaque fonctionnaire doit se prononcer pour l’ancien ou le nouveau régime. Hogendorp, considérant que là où est le peuple et la terre de la Patrie, là également est la Nation. Bien sûr, les Britanniques en profitent pour mettre la main sur les colonies hollandaises : Mallaca Amboine, les Moluques. Dans Java restée hollandaise, Hogendorp met Surabaya en état de défense. Le Cap est tombé aux mains des Britanniques, le colonel Meuron ayant vendu son régiment, hommes et armes, au gouvernement britannique. De même, l’île de Ceylan sera vendue par son Gouverneur. Dépité, abandonné, ruiné, Hogendorp doit s’en retourne en Europe, sur un navire danois, avec un arrêt pour faire l’eau à Ste-Hélène. Il a laissé son épouse chez sa mère, à Batavia (Djakarta) et le peu de biens qu’il leur reste. Il retrouve sa mère en Hollande et engage des actions contre la mauvaise organisation des colonies en publiant son « Exposé de l’état actuel des possessions de la République Batave aux Indes Occidentales ». Nombreux sont les Hollandais qui lors de voyages de commerce, avaient remarqué l’état déplorable de l’organisation du Conseil Colonial, et après la Paix d’Amiens, les colonies étant restituées en partie, le besoin se fait sentir pour la Hollande de réimplanter son administration. Hogendorp est sollicité pour être le gouverneur général de Batavia, quand il apprend la mort de sa femme restée aux bons soins de sa mère. Il perd également ses deux sœurs et reste avec son fils unique, qu’il envoie au collège militaire de Sorrèze, où était le jeune MarbotEn septembre 1802, il se remarie avec une cousine, Augusta, fille aînée du Prince de Hohenlohe, mariage qui le fait rentrer dans les grandes familles des cours allemandes. La rupture de la Paix d’Amiens rend illusoire les projets coloniaux de la Hollande, et c’est en ambassade en Russie que le couple convolera. Néanmoins, Hogendorp aura la satisfaction de voir le nouveau roi de Hollande en 1814 mettre en application ses réformes relatives aux Indes Néerlandaises…La domination française lui permet de devenir en 1806 Conseiller d’État, en 1807 ministre de la Guerre de Louis Bonaparte, roi de Hollande, puis ministre plénipotentiaire en Espagne, Comte de l’Empire en 1811, il est aide de Camp de l’Empereur. Il est chargé du commandement du dépôt des conscrits réfractaires et des déserteurs de Wesel, en 1811. 

En 1812, il fait la Campagne de Russie, nommé Gouverneur général de la Prusse à Koenigsberg, puis Gouverneur de la Lituanie à Vilnius le 8 juillet, puis gouverneur de Hambourg en juin 1813 à août 1814. Il est commandant au château de Nantes en mai 1815. Il partira de Nantes en 1816, après la chute de l’Empire, fonder une colonie agricole au Brésil, près de Rio où il mourra le 22 octobre 1822, en ermite, comme on peut le voir dans le film « Monsieur N. » Napoléon dans son testament lui légua 100.000 francs. (Notice extraite du site Wikipédia). 

Nous complétons cet intéressant portrait par deux lettres du maréchal Berthier adressées au général Hogendorp. Comme l’écrit Arthur CHUQUET : « Dans cette lettre, écrite trois jours après La Moskowa, Berthier informe Hogendorp, gouverneur général de la Lituanie, que l’armée  a fait une très grande consommation de munitions de guerre, qu’on doit les remplacer au plus tôt, qu’il enverra donc à Smolensk, où se formera le principal dépôt de munitions, des caissons vides que Hogendorp a mission de charger ». 

Au général Hogendorp, gouverneur général de la Lituanie. Mojaïsk, le 10 septembre 1812. L’armée a fait, Général, une très grande consommation de munitions de guerre, et il est de la plus grande importance de pourvoir sur-le-champ à leur remplacement. Il en existe des quantités considérables sur la route de l’armée depuis Kowno jusqu’à Smolensk ; mais vous sentez qu’il est impossible d’envoyer ici les caissons vides se charger à Vilna ou à Kowno ; les chevaux seraient ruinés dans une aussi longue route pour aller et revenir, et les remplacements ne peuvent pas être retardés à ce point ; Tout ce qu’il est possible de faire, c’est d’envoyer les caissons vides se charger à Smolensk. L’intention de l’Empereur est donc, Général, que vous exigiez de l’administration générale ou des administrations locales qu’elles fournissent des chevaux ou bœufs et des voitures de réquisition pour transporter successivement les munitions en caisses ou en barils de Kowno à Vilna, de Vilna à Minsk et de Minsk à Orcha ; de là, les chevaux des équipages de pont qui s’y trouvent, transporteront les munitions jusqu’à Smolensk où l’on formera ainsi un grand dépôt. Prenez les mesures les plus promptes pour l’exécution de ces dispositions.

BERTHIER. 

Ordres de Berthier au gouverneur de Vilna, Hogendorp; mais était-il possible de prendre les mesures sévères que prescrivait le major général, de rallier les traînards et les isolés, etc. ? Tout cela ne se fit que sur le papier. 

A.CHUQUET 

Au général Hogendorp, gouverneur général de la Lituanie. Miedniki, 7 décembre 1812, 7 heures du soir.  Monsieur le général Hogendorp, je vous préviens que la Garde impériale arrivera demain à Vilna. Sa Majesté désirerait qu’elle pût prendre des cantonnements dans le faubourg d’Ochmiana. La cavalerie de la Garde arrivera aussi demain et prendra des cantonnements provisoires dans les emplacements qu’elle a déjà occupés. Le corps du vice-roi [Eugène] et celui du prince d’Eckmühl [Maréchal Davout] s’arrêteront pour la journée de demain à Roukoni. Nous espérons que vous avez pis des mesures sévères pour qu’on prenne aux traînards et isolés tous leur konias [petits chevaux très résistants], qu’ils soient conduits directement dans les couvents ou emplacements que vous aurez choisi pour les réunir  par corps d’armée.

Il faut beaucoup de patrouilles en ville afin de n’y souffrir aucun soldat isolé. Nous désirerions avoir un état des villages qui se trouvent à deux lieues autour de Vilna et qui offrent des ressources pour y mettre des troupes.

Le Roi pense que vous ne perdez pas un seul instant pour faire évacuer nos malades et tous les embarras de l’administration. 

BERTHIER. 

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( 11 octobre, 2018 )

LETTRES d’Augustin MADELIN, sous-lieutenant lorrain, sur 1813 (1ère partie).

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Avec les lettres du sous-lieutenant Madelin, on a l’exemple même de cette correspondance intime et familiale qui pouvait être échangée entre un soldat et sa famille. Le jeune officier expédié au bout de l’Europe, ne manque pas un seul jour sans écrire à ses proches, n’oubliant jamais de saluer les parents, les amis, ceux qui sont restés tout là-bas dans sa Meurthe natale. On retrouve dans ses lettres les questions récurrentes du ravitaillement quotidien, des problèmes d’argent, de la tenue qu’il faut sans cesse entretenir et faire repriser, de l’avancement possible, probable ou qu’il faut oublier. Autant de thèmes que contient le tableau de l’officier en campagne, brossé avec simplicité et réalisme par Augustin Madelin. 

C.B.

Romain-Augustin Madelin, fils légitime de J.-B. Madelin, négociant à Toul, et de Rose Prat, son épouse, de la paroisse Saint-Jean du Cloître, est né dans cette même ville le 21 mai 1794. Il suivit les cours de mathématiques élémentaires au collège de Pont-à-Mousson, du 1er novembre 1811 au 11 avril 1812. Sorti de l’École militaire au début de 1813, il est incorporé comme sous-lieutenant au 149ème de ligne en formation. Le 30 mars, il est accueilli au camp de Gross-Awersleben par le chirurgien Eve, qui écrit à sa mère : « Sa timidité lui sied bien, car je sais qu’il a été questionné sur ses manœuvres, et que son colonel en a été content. » Le 23 août 1813, il est blessé mortellement d’une balle au front, à l’attaque d’une redoute au combat de Goldberg. La cantinière le transporte dans une chambre haute, le place sur un matelas, lui donne un cordial, fait un premier pansement…Voici, pieusement conservées par M. Madelin, ancien magistrat, les lettres du petit sous-lieutenant, tué dans la campagne d’Allemagne, en 1813. N’est-il pas émouvant de les publier, sans y changer une syllabe aujourd’hui qu’elles sont centenaires ? 

Charles-Léon BERNARDIN. 

Au camp devant Torgau, 12 mai 1813. 

Après 15 jours de marche forcée je trouve enfin un instant pour vous écrire mes chers parents ; Je commencerai par vous donner des nouvelles de ma santé qui continue toujours à être très bonne malgré les fatigues que nous endurons, et la faim que nous souffrons les trois quarts du temps. Outre que les vivres manquent par la négligence des employés, les officiers n’étant pas payés ne peuvent souvent pas se trouver le nécessaire, les soldats maraudent et s’en tirent. Heureusement que dans ma compagnie ‘ai quelques bon enfants qui partagent avec moi ce qu’ils ont. Depuis votre lettre du 9 avril je n’en ai point reçu de vous. M. Eve en avait reçu une de maman pour moi, il l’avait mise à la poste et je ne l’ai pas encore reçue. Le bon M. Eve qui vient d’être nommé, comme vous savez, chirurgien en chef de toute l’armée de l’Elbe, c’est-à-dire de dix corps d’armée a bien voulu se donner la peine de courir après moi pour me voir et s’informer comment je me portais. Les journaux vous ont sans doute appris la grande victoire de 2 mai. On évalue leur perte à trente mille hommes ; il y a avait quelqu’un qui avait passé sur le champ de bataille, 10 Russes ou Prussiens pour un Français. Notre division a eu le malheur de ne pas tirer un coup de fusil. En seconde ligne, spectateur de la bataille, nos soldats se désolaient de ne pas pouvoir approcher l’ennemi. Depuis ce jour juqu’aujourd’huy on a fait que les poursuivre. Notre corps d’armée après en avoir purgé la Saxe vient de passer l’Elbe, notre division la passé à Torgau et est allé camper à un lieu de l’autre côté de la ville. Je vois bien qu’il faut de suite finir ma lettre car nous pouvons bien partit tout à l’heure. Écrivez-moi souvent mes chers parents et soyez persuadés de l’éternel attachement de votre dévoué et respectueux fils. 

Signé : A. MADELIN, sous-lieutenant. 

Mes respects à tous mes parents et mes amis. J’embrasse bien cordialement mes bons frères. Bonjour à Marie, à sœur Marthe et à Catherine. 

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Au camp de… le 25 mai 1813 

Je ne sais pas si vous recevez mes lettres, mes chers parents, pour moi depuis 6 semaines je n’ai reçu aucune lettre de vous. Je crois que chaque fois que je vous écrirai je vous annoncerai des victoires ; les Russes et les Prussiens avaient le 21 les plus belles positions, elles leur furent toutes enlevées aux cris de « Vive l’Empereur ! » et sans perdre beaucoup de monde, et le soir  toute leur armée  était en déroute. Depuis le 21 nous les poursuivons. Pour moi je jouis toujours d’une excellente santé et je supporte très bien les fatigues de la guerre ; me voilà j’espère, habitué à coucher au bivouac, quelquefois avec de la paille, souvent sans paille ; depuis 6 semaines je n’ai pas couché dans un lit ni même dans ne chambre, et bien maintenant j’aime autant la paille et l’air du temps qu’un bel appartement et un bon lit. Je vais finir ma lettre aujourd’hui et si je trouve l’occasion de l’envoyer, je l’enverrai ; si je ne la trouve pas je vous marquerai ce qu’il arrivera le nouveau. Je vous embrasse donc mes chers parents ainsi que mes bons frères. Votre dévoué et respectueux fils. 

Signé : MADELIN Du 1er juin 1813. 

Depuis 6 jours que ma lettre est écrite je n’ai pas encore pu trouver l’occasion de vous l’envoyer. Je l’ouvre pour vous dire que ces jours-ci j’ai vu le général Barrois qui m’a fait beaucoup d’accueil. Aujourd’huy, il m’a envoyé » chercher et m’a demandé si j’espérais avoir de l’avancement dans mon corps. Je lui dis qu’il avait été question de me faire passer adjudant-major mais que maintenant in en parlait plus. Alors il me dit qu’il avait fait la demande pour me faire passer dans la Garde de sa division et si cela me faisait plaisir ; je répondis que oui et après nous êtes consultés, il fut décidé que si je passais adjudant-major avant que l’admission dans la Garde arrive je le refuserais lorsqu’elle viendrait, que si j’étais encore sous-lieutenant je l’accepterai si toutefois vous y consentez. Il m’a ensuite offert de l’argent comme on ne nous paye pas nos appointements et que le Gouvernement me doit 600 francs j’ai pris 100 francs, comptant vous les rendre lorsqu’on nous paiera. Le général me dit qu’il désirait que vous fassiez un cadeau de ces 100 francs à la supérieure de Saint-Nicolas. Veuillez bien lui en acheter un à peu près de ce prix-là. Je veux encore avoir le plaisir de vous embrasser ainsi que mes frères et vous assurer de l’éternel attachement de notre dévoué et respectueux fils. 

Signé : MADELIN. 

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Nous sommes à 2 lieues de Breslau.  Du 3 juin 1813. 

Nous voilà enfin à Breslau c’est-à-dire campé devant ? Notre 1ère division l’occupe ; nous nous reposons, car vous savez sans doute qu’il y a une trêve qui, dit-on, doit précéder la paix, in en parle ; je viens pour ainsi dire de me rhabiller à neuf ; mon pantalon était tout en loques, je n’avais plus de bas, plus qu’une paire de bottes toute dessemelée, plus de cannessons [sic], plus de mouchoirs de poche, encore deux cravates ; j’ai bien encore mes 6 chemises, mais j’en ai trois prêtée, il ne m’en reste plus que trois bien déchirées, car c’est mon soldat qui me les lave…

Signé:MADELIN. 

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Au camp devant Hanau, le 18 juin 1813. 

Je reçois trois lettres de vous presque en même temps mes chers parents : l’une en date du 29 avril que M. Eve me fait passer, l’autre du 9 may et la dernière du 27 may ; aussi, ai-je été près de 6 semaines sans en recevoir. Vous ne devez donc pas être étonnés si vous avez été si longtemps sans en recevoir des miennes ; je suis bien sûr que comme moi vous en recevrez deux ou trois à la fois car maintenant messieurs les cosaques n’arrêtent plus les courriers. Nous étions à Breslau qu’il y en avait encore trente ou quarante lieux en arrière. Nous voilà baraqués devant Hanau en attendant la continuation de la guerre ou la paix. Je n’oublie pas mon cher papa que votre fête tombe le 24 juin, je ne peux encore cette année que faire des vœux pour vous sans avoir le bonheur de vous les adresser moi-même. J’espère avoir ce plaisir-là une année, cependant je pense bien que, éloigné ou près de vous, vous n’êtes pas mois persuadé de la sincérité des vœux que je fais pour votre bonheur. 

Ma santé continue à être excellente, j’ai eu quelquefois la diarrhée, quelque temps la dysenterie, mais maintenant tous est passé, sinon encore un peu fatigué ; mais voici du repos qui nous arrive, les vires en viande, en vin et en pain bien mauvais à la vérité, ne nous manquent pas maintenant.

Si mon oncle Lemouse eut été garde-malade dans notre division, j’espère bien que moi, ni mes amis, n’en aurions jamais manqué et que maintenant au lieu d’acheter du pain blanc pour faire en notre soupe, il nous ne donnerait et pour cela et pour manger. Il fait bon être dans les bonnes grâces de ces messieurs. Je suis bien sûr que jamais ils n’ont jeuné deux heures de suite.  

Il vient d’arriver au régiment un major qui sort du 139ème où il était chef de bataillon. M. Paul qui par suite de sa blessure ne doit pas tarder à retourner à Toul, le connaît. Je désirerais bien que vous puissiez obtenir de lui une lettre de recommandation pour notre major, si cependant vous le jugez à propos.  Maintenant avec mes trois chemises, je pourrai en changer tous les trois ou quatre jours et par conséquent quitter les poux dont j’ai été garni jusqu’à présent. Heureusement que j’ai évité la gale, il y en seulement 644 dans le régiment qui l’ont ; c’est dans notre bataillon qu’il y en a le moins, encore il y en eut 128. On les traite maintenant dans une grande ferme à une demi-lieue du camp. Il y a des compagnies où il ne reste plus que dix ou douze hommes ; j’en ai encore 25 dans ma compagnie.

M. Serclet qui me dit dernièrement avoir reçu une lettre de M. Colomb m’a dit qu’il venait de vous écrire et m’apporte sa lettre pour la mettre dans la mienne. C’est un homme bien respectable. M. le général Barrois auquel j’en ai parlé comme sortant du même régiment paraît y prendre beaucoup d’intérêt.  

M. Marchand est maintenant assez éloigné de nous comme ordonnateur en chef du quartier-général de notre corps d’armée ; il est avec le général Lauriston et je ne sais pas précisément où. Quant à l’argent je lui en demanderais bien que vous feriez passer à ses parants à Toul mais je ne voudrais que vous l’emprunter et vous le ferai repasser lorsque je toucherai mes 300 francs d’indemnités de campagne. On me doit en outre quatre mois de solde, ce qui fait encore 320 francs ; on m’en devrait bien cinq mais l’officier-payeur n’entend pas raison et dit que d’après l’instruction de son inspecteur ma solde ne compte que du lendemain de mon arrivée au corps. Ah que je serais content si par hasard vous trouviez l’occasion de faire revenir mon porte-manteau du petit dépôt qui est à Wenden ! Mais je crois bien que cela est impossible : je crains qu’il y ait déjà de grands poils sur mes habits. Mon grand uniforme y est  [ainsi que] mon charivari et ma redingote ; si cela est soigné je n’aurais besoin en rentrant en France que d’un frac, un gilet et un pantalon, mais pour ainsi dire [de] tout mon linge. 

Adieu mes chers parents, je vous écrirai maintenant plus souvent puisque j’en aurai le temps. Comment pourrai-je oublier de si bons parents ainsi que les bons principes qu’ils m’ont inspirés ?  Soyez bien persuadés que jamais je ne les oublierai, et croyez au sincère attachement de votre dévoué et respectueux fils. Témoignez à toutes les personnes qui veulent bien penser à moi, combien j’y suis sensible.

J’embrasse bien tendrement mes frères ; bonjour à Marie, à Catherine et à sœur Marthe.  

Signé : A. MADELIN. 

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Monsieur Madelin, Négociant à Toul (Meurthe). Boersdorff, le 26 juillet 1813. 

Je croyais, mes chers parents, vous annoncer notre départ pour Hambourg, on prétendait que notre corps d’armée allait se diriger sur ce point. Nous devions partir le 20 ; voici le 20 passé, nous sommes encore ici. Il paraît que c’était un faux bruit car on fait presque autant de gazettes à l’armée qu’en France. Je continue à être très bien chez mes hôtes. On est aux petites attentions pour moi.

Mme Spielberg, femme du maître d’école a entrepris de me raccommoder mes effets. Elle est depuis le matin jusqu’au soir à l’ouvrage ; elle me garnit maintenant des bas que j’ai acheté et mes deux cannessons [sic] sont remis en état de refaire campagne. Je viens encore de faire un pantalon gris, c’est mon troisième. Comme on dit qu’on va nous donner du drap (avec notre argent) je ferai faire un frac bleu depuis que nous sommes partis de… le mien n’a pas quitté mon corps et se ressent fortement de bivouaquer.  Vous n’avez donc pas compris ou je me suis mal exprimé, mon cher papa quand je vous rapportai ce que m’avait proposé le général Barrois ; ce n’est pas moi du tout qui lui ai demandé à entrer dans la Garde, au contraire c’est lui qui m’a dit si je serais bien aise d’y entrer.  Vous sentez bien que cette question était embarrassante, je lui répondis cependant que si il jugeait que cela était utile à mon avancement j’aurais beaucoup de plaisir à servir sous ses ordres ; il me dit ensuite qu’il en avait fait faire la demande.  Ce fut alors que mon embarras augmenta. Je lui fis aussitôt part des bontés que Monsieur le Colonel avait pour moi : je lui dis même que dans le temps il avait été question de me faire passer  adjudant-major, mais qu’étant venu des officiers d’un autre régiment, cela n’avait pas réussi.  Ce fut alors qu’il me dit que si je venais à être nommé lieutenant, je n’aurais qu’à refuser lorsque l’admission arriverait. Elle ne l’est pas encore, alors je lui ai dit que je vous consulterais.  

Un cadre de notre régiment retourne en France au Hâvre où est notre dépôt. Retournent aussi les officiers que la campagne a mis hors d’état de continuer le service, il en part demain ; dans deux ou trois jours les autres partiront. M.Serclet est des derniers.  Rien de nouveau. Il paraît seulement que l’armistice est prolongé. Adieu mes chers parents. Donnez-moi de vos nouvelles et croyez au sincère attachement de votre dévoué et respectueux fils. J’embrasse mes frères. Mes respects à tous nos parents et amis. 

Signé : MADELIN           

A SUIVRE…  

Ce témoignage fut publié en 1913 dans la « Revue des Études Napoléoniennes ». 

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( 24 septembre, 2018 )

La fin de la campagne de Russie racontée par un officier…

Ney durant la campagne de Russie

La lettre qui suit est la première d’une longue série qui fut publiée en juillet 1906 dans le « Carnet de la Sabretache » (n°164), par les bons soins du commandant Devanlay. Auguste Breton, né à Paris en 1769, mort à Melun en 1845, a participé notamment au siège de Malte, à la campagne de 1806, occupant les fonctions d’aide-de-camp du général Chanez ; à celle de 1807, il était alors aide-de-camp du général Godinot. Blessé à Friedland puis en Espagne, le capitaine Breton s’illustre lors du passage de la Sierra-Morena (20 janvier 1810). Alors qu’il était employé à l’état-major de l’armée d’Espagne, il reçut sa nomination à celui du 3ème corps de la Grande-Armée le 30 juin 1812 [1]. Le capitaine Breton arriva en Russie  juste à temps afin de participer à la mémorable bataille de La Moskowa ; dans les jours qui suivirent le maréchal Ney le prit comme aide-de-camp ; promut chef de bataillon le 18 octobre 1812, il fut grièvement blessé par plusieurs coups de sabre sur la tête et les mains lors du combat de Krasnoïé (18 novembre 1812), et fut fait prisonnier. L’auteur ne rentra en France qu’en septembre 1814.

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De Shumarow, village  près de la ville de Mglin, gouvernement de Tchernigow, Petite-Russie. Fin de décembre 1812 et janvier 1813.

Mon cher frère, Les mouvements continuels de l’armée en Russie, depuis le moment où je l’ai jointe, jusqu’à celui qui vient de terminer si malheureusement pour moi cette mémorable campagne, ne m’ont pas permis de te donner des détails sur ce qui m’est arrivé depuis mon départ de la capitale.

Je vais entreprendre de le faire, en profitant du séjour momentané que nous faisons dans ce misérable village, à cause de la rigueur du froid (il gèle de 25 à 28 degrés) qui, aussi funeste à nos conducteurs qu’à nous, ne nous permet pas de nous conduire à Koursk, lieu de notre destination, avant trois ou quatre mois.

M’entretenir avec toi, mon cher et seul ami, c’est adoucir en quelque sorte les moments cruels qui s’écoulent avec tant de lenteur dans ma triste captivité. Logé dans une misérable chaumière enfumée, avec une quinzaine d’individus de tout âge et de tout sexe, environné d’animaux sales, dégoûtants, qui ne me laissent de repos ni jour, ni nuit, entendant continuellement un langage dur, et auquel je ne comprends rien, insulté par le premier manant qui entre dans cette hutte, ou bien lui servant de risée, souvent sur le point d’être égorgée, c’est dans cette affreuse position que je m’efforce de rappeler à ma mémoire et de retracer les douloureux événements dont j’ai été victime. Si ces détails te parviennent un jour, je suis assuré que tu ne pourras refuser quelques larmes à ton malheureux frère, en lisant le récit des souffrances inouïes qu’il a éprouvées depuis le fatal instant où, trahi par les armes, il s’est vu forcé de perdre sa liberté.

C’est pour toi seul, mon ami, que j’écris ; par conséquent, tu verras se peindre naturellement sous ma plume tout ce qui s’est passé dans mon âme. Qui mieux que toi connaît sa franchise et peur plus sincèrement compatir à mes peines ? Elles sont grandes, tu le sais. Ce dernier événement y met le comble, et sans ton inaltérable attachement pour moi, je n’aurais pas la force de les supporter. Ne t’ayant écrit que quelques lignes des villes principales que j’ai traversées, je reprends mon récit du moment de mon départ de la capitale.

Je me rappellerai toute ma vie l’attendrissement profond où tu étais lorsque je t’embrassais, peut-être, hélas, pour ma dernière fois ; je le partageai vivement. Quoique je fusse déjà revenu heureusement des bords du Niémen, et ceux de la Méditerranée, qui arrosent le midi de l’Espagne, l’immense distance qui devait bous séparer ne laissait pas que de faire impression sur nos deux cœurs. Je me voyais absent pour un temps indéfini, tu étais alors l’unique soutien de ma triste famille ; ton dévouement pour elle était toute ma consolation, tout mon espoir. Enfin, nous nous séparâmes. Le 1er août (1812), vers huit heures du soir, je m’éloignai avec l’intention de faire la plus grande diligence ; les lettres du grand quartier-général étaient déjà datées de Wilna. Je n’avais pas un moment à perdre si je voulais prendre part aux travaux de l’armée. J’arrivai en moins de soixante heures à Mayence. Je n’y restai que le temps nécessaire pour faire viser mes papiers et me remis ensuite en route pour Berlin, où je serai arrivé aussi promptement si la flèche de ma voiture n’eût été brisée par la maladresse d’un postillon. Cet accident me retarda près de vingt-quatre heures, attendu que j’arrivai la nuit à Wittenberg, et que je ne pus avoir d’ouvriers qu’au jour.

A quelques lieues de Leipzig, un malheureux postillon me versa en plein midi dans un chemin superbe. Je reçus une violente secousse et une forte contusion ; la vive douleur que j’en ressentis au côté ne m’arrêta cependant pas.

J’arrivai à Berlin le 8 août, à deux heures du matin. Je remis quelques heures après entre les mains de son père, le jeune homme qui m’avait été confié par le colonel Leclerc, aide-de-camp du ministre de la Guerre. Il fort étonné  de voir arriver son fils qu’il n’attendait pas aussitôt ; la lettre d’avis qu’on lui avait expédiée, avant mon départ de Paris, ne lui étant pas encore parvenue.

Je restai un jour à Berlin, que j’eusse quitté plus tôt si je n’eusse dû accorder quelques heures à un commissaire des guerres, pour le préparer à prendre place dans ma voiture, et venir avec moi rejoindre l’armée. Je ne puis qu’applaudir d’avoir eu cette complaisance, ayant fait dans la personne de M. Evrard de Saint-Jean une connaissance extrêmement agréable. Jeune homme de vingt-quatre ans, bien né, fort gai, il a charmé l’ennui d’un voyage aussi long que pénible. C’est un véritable ami dont j’ai fait l’acquisition. Puissé-je le revoir un jour !

Arrivé à Koenigsberg, je fus forcé par la douleur insupportable que me causait la contusion que j’avais reçue en versant, de rester trois jours en cette ville. Une seconde chute de voiture, pendant la nuit, avait considérablement augmenté cette douleur, et c’était au point que je respirais qu’avec peine. On voulut me saigner. Je m’y opposai, dans la crainte d’éprouver un trop long retard. Un peu de repos, quelques bains m’ayant soulagé, je me remis en route. Tu remarqueras que de Paris à Koenigsberg, je n’ai passé qu’une nuit au lit. J’allais donc passer les frontières de la Russie, que j’avais aperçues de la rive gauche du Niémen, cinq ans auparavant, lors de l’entrevue des empereurs Alexandre et Napoléon, après la bataille de Friedland, où j’avais été blessé.

De Koenigsberg à Dombrowna, 20 liues de Smolensk, il ne nous arriva rien d’extraordinaire ; les seuls contre temps que nous éprouvâmes provenaient des mauvais chemins. Souvent dans la boue jusqu’aux genoux, nous retirions notre voiture des mauvais pas où les postillons l’eussent infailliblement abandonnée. Je m’estimai bien heureux de l’avoir achetée aussi légère.

Je laissai à Dombrowna M. Evrard, qui venait d’y rencontrer un de ses amis intimes, M. Carles, commissaire des guerres, et continuai bien tristement ma route jusqu’à Smolensk, éprouvant un vide affreux par l’absence de mon aimable compagnon de voyage.

J’arrivai à Smolensk, première place forte de la Russie, le 1er septembre (1812), et j’y fis la connaissance de M. le compte de Bausset, préfet du palais, chargé de porter à l’Empereur le portrait du roi de Rome. Le compte, ayant laissé sa voiture à Wilna, rejoignait assez désagréablement le quartier impérial. Je lui offris et il accepta avec plaisir la place que mon ami Evrard avait laissée vacante. Le service des postes cessant, nous nous procurâmes des chevaux, et six jours après, nous arrivâmes à mon grand contentement, après avoir versé une troisième fois depuis Paris, au bivouac de l’Empereur, établi près de Borodino, village situé sure la Moskowa et devenu célèbre par la bataille sanglante qui eut lieu le lendemain.

Toute l’armée campait aux environs et se préparait à la bataille qui devait décider du sort de la Russie, ou du moins de Moscou. J’étais donc dans un grand embarras, faute de chevaux de selle et de domestiques. Je m’empressai de voir le général Gouré, chef de l’état-major général du 3ème corps de la Grande Armée, lequel me relit de suite mes lettres de services pour être employé  à l’état-major du 3ème corps, commandé par S.E. le maréchal Ney. Ces lettres lui étaient parvenues dès le mois de juillet. Le lendemain 7 septembre, dès le point du jour, le canon annonça le commencement de la bataille. C’est alors que je dus m’applaudir d’avoir fait une aussi grande diligence, ayant parcouru en moins de trente jours l’intervalle qui existe entre Paris det les environs de Moscou. Vingt-quatre heures plus tard, je perdais le fruit de toutes mes fatigues. J’étais depuis trois ou quatre jours tourmenté d’une fièvre aiguë et de la diarrhée, qui avait déjà attaqué toute l’armée. Mais oubliant tout cela, je pris le plus fort des petits chevaux polonais qui traînaient ma voiture, je lui  mis une mauvaise selle de paysan sur le dos, et je joignis dans ce singulier équipage le général Gouré, que je trouvai sur le champ de bataille, où il me présenta à M. le maréchal Ney qui, tranquille au milieu des boulets et des balles, m’étonna par son sang-froid imperturbable, quoique j’eusse déjà servi sous ses ordres en Espagne et qu’il m’eût été facile de connaître la bravoure de la grande réputation de cet intrépide guerrier.

Mon malheureux cognat ne tarda pas à éprouver les effets du feu terrible qui,  pour ainsi dire, nous couvrait ; un boulet lui emporta la moitié d’une jambe et laissa ton pauvre frère dans un embarras cruel. Heureusement, je ne tardai pas à rejoindre un hussard que j’avais aperçu, une demi-heure auparavant, poursuivre un cheval superbe qui s’échappait au milieu de la plaine ; il était dessellé et je supposai que son maître venait d’être tué ou blessé. Deux chevaux russes encore harnachés l’accompagnaient dans sa course. Je ne doutai point qu’il n’eût appartenu à un officier ennemi. Je fus bientôt d’accord avec le hussard, qui me laissa bientôt ce beau cheval pour huit louis d’or. Je fis seller et je pus ainsi rejoindre le maréchal qui, me voyant si bien monté, ne tarda pas à m’honorer de ses ordres, ce qu’il continua de faire pendant tout le cours de cette terrible journée. Je ne le  quittai que pour porter ses ordres et il me parut que ma manière de servir le satisfit, ce dont j’eus la preuve le lendemain, ainsi que tu vas le voir.

Mon nouveau cheval reçut une blessure à la cuisse ; mais la balle n’ayant fait qu’effleurer la peau, je pus continuer de le monter. Un des aides-de-camp de M. le maréchal fut tué, deux autres blessés, je ne fus pas atteint.

Je ne me m’étendrai pas sur les détails de cette bataille si mémorable, qui, peu de jours après, nous ouvrit les ports de l’ancienne capitale de la Moscovie ; les papiers publics auront satisfait la curiosité générale à cet égard.

Sept jours après, le 14 septembre, une grande partie de l’armée entra dans Moscou. Notre corps d’armée resta au bivouac à une demi-lieue de la ville. De notre camp, nous eûmes la surprise et la douleur de voir presque toute la ville en flammes, malgré la convention faite de la respecter réciproquement.

L’incendie continua avec fureur les jours suivants, malgré nos constants efforts pour le faire cesser. Nous voyions avec infiniment de peine de consumer les ressources immenses sur lesquelles devait naturellement compter une armée éloignée de 900 lieues de ses frontières.

Les Russes diront, soutiendront que cette belle ville a été incendiée par les Français ; mais qui sera assez dépourvu de bon sens pour croire à un pareil acte de folie ? Il est d’ailleurs bien prouvé, quand notre propre intérêt ne le ferait pas, que toutes les pompes de la ville avaient été évacuées la veille de notre arrivée par ordre du gouverneur Rostopchine, et que les Russes, arrêtés la torche à la main, ont été convaincus de leur crime et condamnés à mort par une commission militaire.

Notre corps d’armée étant resté plusieurs jours campé près de la ville, nous ne vîmes plus, en y rentrant, que de magnifiques débris. Je n’entreprendrai pas de te faire une description de la ville de Moscou, ce serait une tâche au-dessus de mes forces. Qu’il me suffise de te dire que c’était une ville singulièrement curieuse, en ce qu’elle offrait la réunion des plus beaux palais, des monuments avec des maisons particulières aussi simples qu’agréables. Presque chaque habitation avait son jardin. De très vastes places ornées d’arbres embellissaient et agrandissaient cette capitale, qui, par sa grande étendue, compte peu de rivales en Europe. De cet ensemble extraordinaire résultait le coup d’œil le plus nouveau et le plus pittoresque. En un mot, nous nous croyions transportés dans une vile de l’Asie. Au milieu des ruines et des flammes, à chaque pas arrêtés par la chute des maisons, si cette ville étonnante a pu nous paraître encore aussi agréable, juge, mon ami, de l’effet qu’elle eût produit sur nous, si, fidèle à la convention faite avant notre arrivée, on l’eût laissé subsister dans toute sa beauté. Peut-être le gouvernement russe se repentira-t-il un jour d’avoir détruit dans un instant, l’ouvrage de plusieurs siècles, et ruiné un aussi grand nombre de propriétaires qui gémiront longtemps sur les pertes douloureuses qu’ils auront éprouvées. Quoi qu’il en puisse être, je ne considère ici que le fait tel qu’il s’est passé  sous mes yeux, et je laisse à d’autres le soin de rechercher et de développer les raisons politiques ou militaires qui ont forcé les Russes à se rendre volontairement victimes de ce désastre inouï. L’incendie de Moscou sera, je n’en doute pas, le sujet de longues discussions, peut-être en apercevra-t-on les causes dans la présence et les conseils de quelques anglais qu’on assurait diriger la conduite du gouverneur Rostopchine. Le fait est que beaucoup de manufactures de toute espèce ont été la proie des flammes.

Le récit des événements extraordinaires dont j’ai été le témoin m’a entraîné si rapidement, que je me vois obligé de rétrograder de quelques jours pour t’apprendre de quelle manière je me suis trouvé employé comme aide-de-camp près de S.E. le maréchal Ney. Si je n’écrivais pas pour toi seul, je me garderais bien d’entrer dans ces détails qui, à bien d’autres, paraîtraient fastidieux, pour ne rien dire de plus. Mais ton attachement, notre amitié me donnent l’assurance qu’à tes yeux il n’en sera pas de même, et puis, chaque instant que j’emploie à ce récit, en pensant que tu pourras lire ces lettres un jour, est un adoucissement et une agréable distraction bien nécessaire dans ma triste situation.


[1] Le commandant Breton avait été nommé chevalier de la Légion d’honneur le 23 octobre 1808 ; puis officier du même ordre le 23 juin 1810. Son dossier complet est en ligne sur la base « Léonore » de la Légion d’honneur. Cote LH/360/9

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( 22 septembre, 2018 )

Le général Clarke au ministère de la Guerre…

La carrière du général Clarke, nommé ministre de la Guerre en août 1807, illustre particulièrement bien la montée en puissance des grands commis au moment où le grand Empire connaît son apogée. Le ministère de Clarke vit cependant au rythme des crises qui résultent des campagnes de plus en plus difficiles que doit mener l’empereur. Celui-ci conserve à tout instant la haute main sur les affaires militaires et délègue à son ministre des pouvoirs restreints, quand il ne le charge pas de tâches plus ingrates, comme la gestion quotidienne de la campagne d’Espagne dont Napoléon s’est progressivement détaché. L’organisation du ministère évolue lentement au cours de ces sept années bien chargées, conservant un aspect proche des bureaux de l’Ancien Régime. Le ministre est obligé, néanmoins, d’adapter les structures aux besoins les plus urgents, créant des directions supplémentaires. Les réformes, cependant, se font attendre tout comme la résolution des problèmes stratégiques apparus sur les champs de bataille, de Baylen à Walcheren, en passant par le royaume de Naples. Cette longue période se conclut en 1814 dans l’impuissance la plus flagrante, malgré le sursaut d’énergie de Clarke pour resserrer les cadres. Son action à la tête des services dela Guerre en font pourtant un personnage incontournable : Louis XVIII ne s’y trompe pas en lui redonnant le portefeuille dès 1815.

Le général Clarke au ministère de la Guerre… dans FIGURES D'EMPIRE Clarke-1-184x300Si les campagnes napoléoniennes ont fait l’objet d’une abondante production de commentaires, il est intéressant de remarquer que l’organisation administrative dela Guerre sous Napoléon n’a pas toujours attiré l’attention des historiens comme elle aurait dû. La récente acquisition par le ministère des Affaires étrangères des archives privées du maréchal Clarke, ministre de la Guerre de l’Empereur puis de Louis XVIII, a permis de jeter une nouvelle lumière sur une facette encore méconnue des affaires militaires. D’une taille encore réduite, le ministère dela Guerre prend, avec l’arrivée du nouveau ministre, une ampleur nouvelle à mesure que les fronts militaires s’accumulent. Il illustre cependant également les aspects les plus figés de la bureaucratie napoléonienne, laquelle fonde son action sur un service de renseignement parfois dépassé par les événements. Nouveautés et archaïsmes se croisent dans les couloirs de cette administration encore très influencée par les méthodes de travail en cours sous l’Ancien Régime. La nomination d’un officier de plume à sa tête ne pouvait qu’accentuer encore l’orientation résolument bureaucratique prise par l’administration impériale. Nous concentrerons de ce fait principalement notre propos sur les transformations apportées au ministère au cours des sept années que Clarke passa à sa tête.

Henri-Jacques-Guillaume Clarke, une personnalité en retrait.

Le mois d’août 1807 voit le triomphe de la politique continentale de Napoléon, vainqueur dela Prusseet de son allié russe au terme de l’éprouvante campagne qui s’est déroulée tout au long de l’hiver et du printemps précédent. La signature du traité de Tilsit, le 7 juillet 1807, censé entériner cette politique de rétorsion vis-à-vis des opposants du grand Empire, voit également émerger un nouveau mode de gouvernement, symbolisé par la fin de la mainmise du prince de Talleyrand sur les Affaires étrangères. Dans le même temps, le maréchal Berthier se voit cantonné dans le rôle de major général des armées, place où il pourra donner toute la mesure de son talent. Pour le remplacer, Napoléon fait appel à un officier général de toute confiance, Henri Clarke, celui-ci venant de s’attirer tous les éloges pour son action à la tête du gouvernement militaire dela Prusse.

L’Empereur et Clarke, qui se sont connus au cours de la campagne d’Italie, présentent de nombreux traits de ressemblance intéressants : nés à quelques années d’intervalle, tous deux sont d’origine étrangère, le père de Clarke ayant été l’un des nombreux officiers irlandais entrés au service dela France, suite à l’émigration continentale des partisans des Stuart. Tous deux ont bénéficié de l’enseignement de l’École militaire de Paris, bien que leur noblesse ait pu faire l’objet de doutes sérieux. Enfin, tous deux ont fréquenté le Cabinet topographique et militaire, institution attachée à l’autorité directe du directeur en charge des affaires dela Guerre, Lazare Carnot. Clarke a même été le supérieur du jeune général Bonaparte pendant les mois d’août et septembre 1795.

Auteur de rapports sérieux, véritable force de travail, le jeune officier général s’attire la bienveillance de Carnot qui l’envoie en mission d’observation pour le compte du Directoire en Italie. Sur place, il dénonce l’enrichissement personnel de certains généraux, tout en prenant garde d’épargner l’homme qu’il admire de plus en plus, le général Bonaparte. Mis à l’écart avant le coup d’État de Fructidor, lequel voit la chute de Carnot, il revient sur la scène des affaires après ce coup d’État, qu’il a applaudi sans réserve, bien qu’il se soit toujours défendu d’appartenir à un quelconque parti, si l’on excepte sa courte parenthèse orléaniste au début dela Révolution. Les missions qui lui sont assignées témoignent ensuite de l’ascension de ce discret serviteur de l’État. Parlant à la perfection l’anglais, l’allemand et l’italien, on le retrouve au cours des négociations de Lunéville avec l’Autriche, puis au poste de ministre plénipotentiaire auprès du roi d’Étrurie à Florence. Ambitieux, il obtient en 1805 son rappel en France, où il exerce brièvement la fonction de secrétaire de l’Empereur. La campagne d’Autriche lui donne une véritable occasion de se distinguer lorsque Napoléon lui confie le gouvernement de Vienne. Tâche difficile, sinon ingrate, elle lui permet de briller d’un éclat différent de celui des autres généraux qui s’illustrent à Austerlitz. Le fait est que Clarke réussit, au-delà des attentes, à remplir sa mission dans une ville dont les ressources ont été épuisées par la guerre. Les rapports officiels de la police font état d’une capitale sous tension, dont le calme n’est qu’apparent. Il lui faut combattre la criminalité ordinaire, maintenir le prix des aliments de base à un taux fixe, réquisitionner les lits pour les blessés. Toutes ces actions ne peuvent se faire sans le concours des Viennois et de la garde bourgeoise, dont Clarke s’assure (non sans risques) les services. En contrepartie, il fait régner l’ordre et la discipline dans les troupes françaises, n’hésitant pas à rappeler à l’ordre les fêtards qui expriment trop bruyamment leurs sentiments à l’annonce d’Austerlitz. Napoléon lui semble être très reconnaissant d’avoir garanti la bonne image de son gouvernement dans une ville occupée et le charge de renouveler l’expérience en 1806 en lui confiant, dans un premier temps, l’administration de Berlin puis de toutela Prusse. C’est une mission encore bien plus redoutable, dans un pays sans réserves, dont les voies de communication sont coupées par les francs-tireurs et les rigueurs de l’hiver. Clarke doit exécuter des otages et faire respecter un ordre précaire tout en levant une contribution de guerre de 131 millions de francs, somme dont le pays ne dispose pas dans son intégralité.

Satisfait des services rendus par ce dévoué commis et désirant marquer la nouvelle inflexion prise par son gouvernement, plus tatillonne et plus bureaucratique, Napoléon le nomme ministre dela Guerre. Clarkey voit la consécration de sa carrière d’officier de plume, suscitant jalousie et commentaires désobligeants, bien que ceux-ci soient encore assez éloignés du portrait du « maréchal d’Encre » brossé sous la Restauration. Lefait est que le personnage, assez raide et d’une honnêteté scrupuleuse, n’inspire que peu de sympathies à ses contemporains. On lui reproche sa grande suffisance et un amour-propre démesuré, sa passion pour les généalogies fantaisistes ajoutant encore à sa réputation d’homme compassé. Élevé dans un premier temps comte de Hunebourg, il obtient en 1809 le titre de duc de Feltre et fait sourire la cour en arrachant l’autorisation d’accoler cette nouvelle distinction à l’ancienne. Critiqué, mais rapidement incontournable : en dépit des difficultés de plus en plus sérieuses sur tous les fronts, il a imprimé sa marque sur toute la marche du ministère.

D’une crise à l’autre…

Bien que souvent déconnecté de la réalité des terrains, (la majeure partie de l’intendance étant partagée entre le major général Berthier, véritable ministre des armées délégué sur le terrain, et l’administration dela Guerre), le ministère de Clarke s’assure du déroulement des opérations et établit un lien indispensable entre le théâtre militaire et l’administration impériale. Les renseignements de la première importance et les rapports des officiers transitent en permanence sur le bureau du ministre, dont le rôle est d’établir la synthèse des informations avant d’en donner communication à l’Empereur. Cette organisation centralisée à l’extrême, largement héritée des bureaux de Louvois, n’est pas sans défauts. Clarke en fait l’expérience dès la première année de son ministère, lorsque la crise espagnole éclate avec une virulence imprévue. Il semble que le ministère tout comme l’ensemble du gouvernement aient sensiblement mésestimé les capacités de résistance des Espagnols. Aussitôt la sinistre comédie de Bayonne conclue, le pays s’est dressé tout entier contre les Français. Le vide au sommet de l’exécutif a désorganisé considérablement les services de renseignement, d’autant que les occupants ne peuvent espérer bénéficier d’aucune véritable complicité au sein de la population. Le ministère fait reposer l’essentiel de sa progression dans le pays sur une armée de jeunes conscrits commandés par un général expérimenté, le général Dupont. Celui-ci, dépassé par la tournure que prend le conflit, laisse saccager la ville de Cordoue avant d’être pris au piège à Baylen. Sa capitulation, en rase campagne, sème la stupeur en Europe et secoue gravement les institutions. Baylen est la première crise sérieuse que doit affronter le nouveau ministre, confronté à un autre problème, d’ordre personnel : Dupont est l’un de ses plus anciens amis. Les deux hommes se sont connus au Cabinet topographique et militaire sous le Directoire, ont travaillé longtemps ensemble et se sont tous deux fait remarquer par leurs qualités d’administrateurs. Mais le serviteur de l’État qu’est le ministre n’hésite pas longtemps : le 9 septembre 1808, se tient chez le comte Dejean, ministre de l’administration dela Guerre, une réunion cruciale à laquelle assistent Clarke, le comte de Cessac, directeur des revues, et Gassendi, chef de division au ministère. Ces quatre personnages, qui représentent toute l’administration militaire, refusent de considérer les éléments matériels de la défaite et suivent à la lettre les prescriptions impériales en chargeant Dupont de toutes les accusations. Il s’agit avant tout de respecter la volonté de Napoléon, profondément ulcéré par cet échec majeur, lequel a remis totalement en question sa politique extérieure. Madrid a été évacuée par le roi Joseph, qui ne contrôle plus qu’une petite partie du territoire entrela Navarreet les Pyrénées. Clarke et ses collègues écartent un certain nombre de décisions jugées inexcusables, notamment celle d’inclure dans la capitulation les généraux Vedel et Dufour. L’enquête est longue et minutieuse et Clarke ne ménage pas sa peine pour retarder le jugement, qui ne survient qu’en 1812, écrivant à cette occasion à Napoléon, d’une manière assez franche, qu’il lui est difficile d’assister aux séances de la commission. Dupont, bien que très affecté par cette longue épreuve, se défend remarquablement lors des interrogatoires et met fort bien en valeur les carences de l’armée impériale.

Celles-ci méritent d’être brièvement examinées : en 1806 et 1808, l’armée française subit à Sainte-Euphémie, puis à Baylen deux échecs dont les principales causes ne seront jamais analysées en profondeur par l’Empereur et le ministère dela Guerre : outre un armement vieillissant et des techniques de combat pas toujours adaptées aux terrains, l’armée impériale ne sait pas discerner les nouvelles méthodes d’un ennemi qui, bien qu’en infériorité numérique, est capable de lui infliger des échecs surprenants. Les Anglais, qui ont fait de la technique de feu roulant leur principale force, surprennent leurs adversaires une première fois dans le royaume de Naples, en juillet 1806 à Sainte-Euphémie. Cette première semonce passe inaperçue au beau milieu de la révolte dela Calabre et la responsabilité de l’affaire est rejetée sur quelques officiers accusés d’avoir fait montre de trop d’enthousiasme. Jacques Rambaud, auteur d’une thèse sur le règne napolitain de Joseph Bonaparte, ne se trompe pas en décrivant l’épisode de Sainte-Euphémie, comme une préfiguration de Baylen, où Dupont semble avoir été dépassé par la technique d’enveloppement de sa colonne. Les lanciers espagnols, réputés invincibles, ont fait le reste. En juillet 1809, à Talavera de la Reina, les Anglais réussissent à nouveau à tenir en échec les forces de Victor et du roi Joseph. Solidement retranchés sur des hauteurs qu’ils ont soigneusement hérissées de défenses, les soldats de Wellesley, futur duc de Wellington, parviennent à contenir les assauts de leurs ennemis. Cette stratégie porte à nouveau ses fruits d’une manière bien plus convaincante lors des campagnes du Portugal de Soult et de Masséna. À aucun moment, l’état-major et le ministère n’ont pensé à réviser leurs conceptions, erreur lourde de conséquences. La lutte contre les guérillas, connues à cette époque sous le nom de « quadrilles », met également beaucoup de temps à se mettre en place. Si le ministère n’ignore rien de l’art de la petite guerre, il peine à la combattre avec ses propres armes, laissant pleine initiative à quelques officiers pour mener ce combat difficile.

L’Espagne représente une crise permanente : Napoléon donne tout pouvoir à son ministre pour traiter directement avec le commandement français mais aussi avec le roi Joseph, qu’il est habilité à réprimander en vertu de consignes impériales. Clarke réalise rapidement que la question espagnole est devenue un inextricable problème. D’un côté, des maréchaux français rivaux, de plus en plus indépendants, de l’autre, le roi Joseph, totalement submergé par les événements militaires et qui réclame des subsides et le commandement suprême des armées. Sur le terrain, certains maréchaux prennent de grandes libertés avec les ordres de Paris. Ainsi, les tentatives du maréchal Soult pour se faire nommer roi du Portugal font l’objet de rapports alarmants au ministère. Plus tard, lorsque le roi Joseph s’oppose violemment au même maréchal, qui refuse d’évacuer l’Andalousie et de couvrir Madrid, c’est à Clarke que revient le rôle d’arbitrage. N’ayant aucun pouvoir pour relever le maréchal de ses fonctions, il se borne à transmettre les doléances du roi à l’Empereur et de conseiller aux deux antagonistes d’oublier momentanément leurs querelles. Néanmoins, après 1812, il n’hésite pas à faire part à l’Empereur de ses soupçons quant à la conduite douteuse de Soult lors de la prise de la ville de Badajoz par les Anglais. Il finit enfin, en 1813, par céder aux injonctions royales et à rappeler le maréchal en France. La situation dans la péninsule est catastrophique et de simples sous-officiers osent écrire directement à Clarke pour la lui faire connaître. Le rapport laissé par le sergent-major Laurent du 88e de ligne, daté du 19 août, fait un constat sans appel : fossé entre les hommes et leurs chefs, perte de l’esprit patriotique, fatigue générale, haine tenace contre les maréchaux et généraux accusés de ne penser qu’à leurs intérêts. Clarke, de ce fait, décide de sonder l’esprit de la troupe. Ses informateurs sont pour la plupart de jeunes officiers, ou des sous-officiers, qui fréquentent la troupe et partagent ses malheurs.

Baylen figure parmi les points marquants de l’année 1808. L’affaire de Walcheren, survenue l’année suivante, pèse fortement sur le prestige de Clarke, qui manque alors de perdre son poste. Walcheren est une petite île de la Zélande, à fort potentiel stratégique, que les Anglais souhaitent envahir afin d’opérer sûrement en Hollande. L’opportunité de s’emparer de l’île se présente au moment de la campagne de 1809, laquelle retient Napoléon en Autriche. Plus encore que Baylen, dont il ne peut être tenu pour seul responsable, Walcheren révèle bien l’impuissance des bureaux de la guerre lors des absences de l’Empereur. Parfaitement informés des préparatifs anglais, y compris de la date de l’embarquement, les ministres ne prennent aucune décision importante avant l’annonce de la prise des îles stratégiques de Zélande et des menaces existant sur Anvers. Le 21 avril, l’amiral Decrès, ministre de la Marine fait passer la note suivante à son collègue de la Guerre : « Mon cher ami, je suis une poule mouillée quand nous sommes loin de l’Empereur et que nous passons huit jours sans avoir de ses nouvelles. Je vous confierais que j’avais proposé à S. M. dès vendredi dernier de faire rentrer l’escadron à Flessingue. Je n’en ai point eu de réponse, et je n’en suis pas trop étonné car S. M. a beaucoup à faire. Dans ce silence du maître, je n’ose prendre aucun parti, mais je vous provoque pour que vous examiniez ce que les circonstances exigent. Mes motifs sont que je ne sais pas si l’Empereur connaissait tous ces préparatifs de l’ennemi. » 

Si Clarke réussit à envoyer 60 000 hommes en renfort en Hollande, de sérieux problèmes subsistent quant au commandement à leur donner. Cambacérès a concédé le commandement des troupes françaises au roi Louis de Hollande, sur les conseils du ministre de la Guerre, ce qui provoque la colère de Napoléon. Le bilan de l’affaire est finalement peu glorieux : il faut attendre la fin de l’année pour reprendre les îles hollandaises. Mais, surtout, la reddition de Flessingue, place aux mains des Français, a une nouvelle fois démontré les faiblesses du ministère à faire relayer convenablement ses ordres sur le terrain. Clarke gagne pourtant quelques mois plus tard le titre de duc de Feltre, n’ayant pas démérité personnellement au cours de l’affaire, faisant preuve en toute circonstance d’énergie, là où Cambacérès et Decrès semblaient incapables. Il écrit ainsi à Napoléon le 16 août : « Si les Anglais venaient à Paris, ce ne serait pas dans mon lit qu’ils me trouveraient car je me suis à peine couché depuis le 29 juillet. » Napoléon sait malgré tout apprécier le courage de ce ministre travailleur.

Clarke ne démérite pas après ce périlleux baptême du feu. On le voit organiser avec science la campagne de Russie et administrer les points les plus reculés de l’Empire. Il se substitue fréquemment à l’Empereur, notamment pour ce qui concerne les relations avec certains maréchaux. Il lui faut même entretenir une correspondance régulière avec le roi Joseph, Napoléon refusant de traiter directement avec son frère. Plus secrétaire que ministre, Clarke voit pourtant son rôle grandir au cours de la campagne de Russie, particulièrement après l’affaire Malet, du nom du général qui s’est emparé brièvement de Paris en prétextant la mort de l’Empereur en Russie. Clarke, qui a échappé aux conjurés, a réussi à éviter le pire en reprenant le contrôle des affaires et en arrêtant les principaux coupables. Jugés sommairement, Malet et ses complices sont fusillés à Grenelle, peut-être trop rapidement au goût de Napoléon qui, de retour à Paris, exprime vivement sa colère. Clarke a néanmoins marqué des points au détriment de son rival, le général Savary, ministre de la Police, qui s’est couvert de ridicule pour n’avoir rien pressenti. L’inimitié entre les deux hommes se transforme désormais en véritable guerre des services, la guerre empiétant de plus en plus sur les prérogatives de la police. Le ministre n’hésite pas à accuser Savary de vouloir devenir un nouveau maire du palais. Cet état de fait confirme la force grandissante des militaires sur la société civile, tandis que la loi martiale est instaurée sur le territoire au moment de l’invasion alliée. Mais cette emprise militaire est loin de ressembler à celle connue après le coup d’État de brumaire. Le baron Grundler, informateur de Clarke, écrit le 21 février 1814 qu’ « exceptés la Garde et ce qui arrive d’Espagne, l’armée n’a point de consistance véritable » 

Après la défaite de Leipzig et la perte dela Saxe, la situation est en effet dramatique. Il faut à nouveau combler les vides au sein de l’armée. Les rapports entre l’Empereur et son ministre sont houleux et l’on y découvre à travers eux un tout autre général Clarke, combatif et velléitaire, réclamant 289 000 hommes pour imposer le respect dela Franceà ses ennemis. Le ministre tient aussi à faire appel à d’anciennes sommités, comme son ancien supérieur, Carnot, qu’il consulte régulièrement. À cette occasion, Carnot parvient enfin à imposer ses vues quant à la modernisation de l’équipement, plaidant pour l’utilisation de grenades à main et d’un mortier qu’il a conçu. Mais il lui faut pour cela affronter la pesanteur d’un ministère qui délibère longuement sur ces innovations. En outre, le découragement prend peu à peu le dessus.

À Paris, menacée par les armées alliées, Clarke est en relation constante avec le roi Joseph, lieutenant-général de l’Empire et partage avec lui ses désillusions et ses désirs de paix. Les deux hommes fuient la capitale le 30 mars, convaincus de l’inutilité d’une défense. Le 2 avril 1814, Clarke écrit à Berthier pour justifier ce départ précipité, invoquant les conditions désastreuses de la défense et le refus de combattre opposé par la Garde nationale. Le désir de paix général l’a emporté et Clarke doit quitter le ministère qu’il transmet, ironie du sort, à son ancien ami, le général Dupont de l’Étang.

Organisation du ministère sous Clarke.

Les sept années du ministère Clarke, chargées en événements militaires et politiques et rythmées par les crises, ne coïncident pas avec une réorganisation des services. Manque de temps, manque de moyens chroniques : le ministère n’est pas du reste, et le fait est surprenant pour un régime militaire, un poste exposé. S’ils comptent parmi les portefeuilles stratégiques, ses attributions sont limitées par la volonté de l’Empereur. Napoléon a installé un homme de bureau, un grand commis dont le profil rappelle celui de certains ministres de l’Ancien Régime, certainement à dessein. En 1807, Clarke prend possession d’un vaste ministère, dont la force de travail est impressionnante, mais parfois inefficace. Il est doublé par une autre entité administrative, l’administration dela Guerre, chargée de nombreux domaines, dont le ravitaillement. Mais il arrive parfois que les attributions des deux ministères se croisent, notamment en Espagne, où Clarke doit assurer les subsistances de la ville de Barcelone. C’est également le ministère dela Guerrequi doit prendre en charge l’administration de places lointaines et stratégiques, telles que l’archipel de Corfou, où les Français sont très isolés.

Clarke ne procède à aucun changement marquant lors de son arrivée à la tête de la Guerre : l’organisation est à peu de choses près la même que celle qui prévaut en 1806. Le secrétaire général en est toujours l’inspecteur en chef aux revues Denniée, remplacé à partir de 1809 par le général Fririon, ami personnel de Clarke. On compte six divisions principales et trois bureaux chargés respectivement du génie (Decaux), du matériel du génie (Sénarmont) et de la police militaire (Besson). Une septième division, dirigée par Reverony, traite les dépenses internes du génie. Ce sont ces six divisions qui représentent la colonne vertébrale du ministère, le ministre se chargeant de coordonner leur action selon la ligne directrice qu’il définit en accord avec l’Empereur. Les six chefs de division peuvent être considérés comme les yeux et les oreilles dela Grande Armée, responsables des dépêches, des mouvements des troupes, des états de situation, des inspections, mais aussi de la situation personnelle de chaque soldat français, les troupes étrangères étant souvent soldées et équipées par les États vassaux de l’Empire.

Clarke-2-180x300 dans FIGURES D'EMPIRELe ministère ne mobilise finalement que peu de personnel : 439 employés en 1814, dont 90 surnuméraires. Son organisation n’a presque pas changé depuis la Révolution. On y discerne toutes les conceptions de Carnot, pour qui la guerre se prépare autant dans les bureaux que sur les terrains. Clarke se situe clairement et résolument dans cette ligne, en tant qu’ancien subordonné de l’ex-directeur dont il a observé et admiré la rigueur au travail. Il ne sera donc pas question pour lui de bouleverser fondamentalement les bases de l’administration qu’il dirige. Le travail ne répugne pas le nouveau ministre qui ne quitte à aucun moment la capitale. Le 1er janvier 1809, au moment où l’Empereur se bat en Espagne et alors que Paris fête joyeusement la nouvelle année, Clarke écrit à Napoléon que « les montagnes de papier qui s’élèvent autour de [lui], ainsi que le travail avancé dans la nuit, et sans aucune relâche » le maintiennent constamment dans son bureau. C’est en 1809 qu’il décide les premiers remaniements au sein du ministère, décidant d’adapter les services aux nouvelles exigences d’une Grande Armée présente sur tous les fronts européens.

Le ministère de Clarke, loin d’être immobiliste, doit cependant attendre une crise majeure telle que le débarquement anglais en Hollande pour commencer à réfléchir à la manière de répondre aux imprévus. Clarke révise dans un premier temps les attributions de ses chefs de division, confiant la garde de Paris à la quatrième division de Barnier, chargée jusque-là de l’état civil et des inspections. Mais ce sont les bureaux qui font avant tout l’objet des soins du ministre : ceux du génie sont ainsi rassemblés sous l’autorité de Decaux, tandis que la septième division, demeurée à l’écart, est supprimée. Enfin, le bureau des revues devient la division des revues, confiée à l’inspecteur Dubreil, composée de quatre bureaux. Ce remaniement n’est dans les faits qu’une adaptation. Clarke se contente de suivre l’évolution de son personnel et de répondre aux besoins du moment : en 1811, alors que l’on commence à envisager une campagne en Russie, le ministère créela Direction générale des revues et de la conscription, véritable service autonome, placé sous les ordres du général Dumas. Ce dernier retrouve les attributions qui étaient celles de Lacuée en 1806. Dès mars 1812, cette direction est supprimée, tandis que les revues viennent s’ajouter aux attributions de la première division, dirigée par Prevost. Les attributions de la direction sont partagées entrela Guerre et l’administration de la Guerre. Une direction générale de la conscription est alors mise en place et confiée au baron d’Hastrel, lequel récupère à son tour les prérogatives de Lacuée.

En 1811, deux divisions supplémentaires sont créées à partir d’anciens bureaux : le génie, formant la septième division et la police militaire, formant la huitième. Cette augmentation des effectifs du ministère est rendue nécessaire par les besoins d’une armée pléthorique. En 1813, le baron Denniée reçoit la charge d’une division supplémentaire spécialement dévolue à la surveillance et à l’administration des recettes et dépenses des armées d’Espagne. L’Espagne en cette année concentre d’immenses moyens, puisqu’une autre division particulière est créée au sein même de la première division, chargée des opérations des armées et confiée à Vieusseux. Une certaine fébrilité règne alors dans les ministères parisiens. L’armée est durement éprouvée par les revers qu’elle subit un peu partout et les bureaux, particulièrement sollicités pour répondre aux demandes urgentes, doivent faire appel à du personnel supplémentaire. Clarke doit ranimer des commissions éteintes, comme celle chargée des fortifications, ou bien présider, à partir du 27 décembre 1813, le Comité central de défense, institution importante mais vidée de substance, chargée d’organiser la défense civile et militaire du territoire national. Le Comité central est relayé sur le terrain par des référents chargés d’organiser dans chaque division militaire la défense des points stratégiques. Pour la défense des places, Clarke se fait seconder par l’ancien ministre Dejean, chargé alors de l’inspection du génie, lequel lui remet un rapport inquiétant sur la situation très dégradée des places fortes françaises.

À cette date, jamais la pression n’a été aussi forte sur les épaules des fonctionnaires, mais l’organisation interne n’en est pas pour autant modifiée. Lorsqu’il quitte précipitamment la capitale en avril 1814, le ministre parvient encore à réunir son cabinet à Blois et à assurer un semblant de service, mais cet épisode parvient à sauver les apparences. Malgré les événements défavorables, Clarke a réussi à prouver combien il est indispensable à la tête dela Guerre. Au même moment, la plupart des fonctionnaires du ministère signent sans aucune difficulté l’acte reconnaissant Louis XVIII roi de France.

Conclusion.

Clarke, qui succède à l’austère Berthier, ne possède en rien la fougue des généraux qui s’illustrent sur les terrains mais correspond au type du fonctionnaire idéal, peu bruyant et très obéissant. Rentré au ministère au moment où la France occupe la place de première puissance militaire du continent européen et s’apprête à remettre de l’ordre en Espagne, il le quitte provisoirement en 1814, au moment où le pays se trouve au bord du gouffre. On peut résumer la carrière de Clarke sous l’Empire à travers cinq grandes crises : Baylen, Walcheren, l’affaire Malet, la fin de la guerre d’Espagne et la campagne de France. Durant chacune des crises, Clarke fait épreuve d’initiative et de courage, mais la clairvoyance lui fait défaut à plusieurs reprises. L’armée est durement secouée par la catastrophe de Baylen, survenue en 1808, bataille au cours de laquelle les meilleurs soldats de l’Europe continentale ont été pris au piège : Clarke, pas plus que les autres tacticiens, ne discernent les graves défauts qui grippent la machine de guerre impériale. Mais le ministre est-il libre d’apporter son diagnostic propre ? N’est-il pas plutôt un simple mécanicien attaché à cette machine ? Autant de questions qui méritent que l’on prenne en considération cet aspect de l’armée napoléonienne, illustrant particulièrement bien les faiblesses d’une entreprise aux bases fragiles. Les archives personnelles du maréchal Clarke recèlent toutes les informations susceptibles de compléter les dossiers du Service Historique de la Défense.

Vincent HAEGELE

Source : Vincent Haegele, « Le général Clarke au ministère de la Guerre », Revue Historique des Armées, 251/2008. http://rha.revues.org/index328.html

 

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( 21 septembre, 2018 )

La BATAILLE de LUTZEN (2 mai 1813) analysée par CARL VON CLAUZEWITZ.

A mesure que les forces françaises se rassemblaient dans le Thüringer-Wald et que les troupes venant d’Italie se rapprochaient des frontières de la Saxe, le comte Wittgens­tein s’avançait de plus en plus des bords de la basse Saale vers Leipzig et le général Blücher qui ne pouvait pas encore abandonner la route de Dresde, par Chemnitz, ligne la plus courte entre la Franconie et l’Elbe, s’établissait aux environs d’Altenbourg, de telle sorte qu’il pouvait, par un mouvement rapide, se réunir facilement à droite au comte Wittgenstein.

On connaissait assez La BATAILLE de LUTZEN (2 mai 1813) analysée par CARL VON CLAUZEWITZ.  dans HORS-SERIE Lutzen-300x108exactement l’importance des for­ces françaises. On pouvait estimer que 60 00 à 70 000 hom­mes avaient été dirigés de Würzbourg sur le Thüringer-Wald et que les divisions d’Italie du général Bertrand comptaient environ 30 000 hommes mais, on ne savait pas si toutes se­raient rappelées, car, d’après les dispositions antérieures, deux d’entre elles de­vaient être maintenues sur le Danube. On était, par contre, absolument fixé sur la force de l’armée du vice-roi. Son effectif, y compris le corps du maréchal Da­vout et sans compter la garnison de Magdeburg, était de 38 000 hommes. Le maréchal Davout avait 12 000 hommes avec lui. On pensait donc que le vice-roi se réunirait à la grande armée avec 20 000 hommes environ. En somme, quand tout aurait re­joint, il y aurait là une masse de 120 000 hommes.  Les armées du général Blücher et du comte Wittgens­tein s’élevaient ensemble à 55 000 hommes, déduction faite des détachements qu’il fallait laisser devant Wittenberg, à la tête de pont de Dessau et sur la basse Saale ; la principale armée russe était de 30 000 hommes. Au total, 85 000 hom­mes. On n’était donc pas en état, comme déjà on avait pu le prévoir, d’opposer à l’ennemi des forces égales en Saxe. Il n’y avait à choisir qu’entre deux manières d’opérer : ou abandonner la Saxe sans combat et s’établir derrière l’Elbe pour en défendre le cours ou bien attaquer l’ennemi dès qu’il aurait franchi la Saale.

La défense de l’Elbe ne pouvait pas arrêter l’ennemi longtemps, car il tenait Wittemberg, et, si les alliés. recu­laient au-delà de l’Elbe, il disposerait sûrement aussi de Torgau. Le passage d’un cours d’eau si étroit ne présente d’ailleurs aucune difficulté sérieuse. Il semblait donc que l’armée alliée se trouverait ainsi engagée dans une défensive dangereuse, et, d’un autre côté, on se rendait déjà bien compte, alors qu’il était impossible de gagner assez de temps pour permettre à l’Autriche de venir à notre aide. Quant à continuer notre retraite jusqu’en Lusace et vers la Silésie et donner, par là, à l’Autriche le temps de faire sentir son ac­tion, c’était une solution encore moins acceptable, car il était facile de voir que nous étions entraînés de la sorte jusqu’aux confins de la Pologne et au delà. Il fallait donc tenter la bataille. Il semblait d’ailleurs que nous avions tout avantage à ne pas nous soumettre à l’impression fâcheuse que devait fatalement produire en Al­lemagne et dans l’armée un mouvement de recul : il valait mieux attaquer l’ennemi de front que d’accepter la bataille sur une position défensive qu’on eût été chercher en arrière. Au surplus, certaines circonstances accessoires, mais non sans importance, rendaient les chan­ces d’un succès plus grandes qu’elles ne l’eussent été au­trement, étant donnés l’adversaire et la proportion des for­ces en présence.

Il n’était pas certain que l’empereur Napoléon pût avoir ces 120 000 hommes concentrés sous sa main au jour de la bataille, si l’on se hâtait de l’attaquer aussitôt qu’il au­rait franchi la Saale. Dans ces conditions, il avait à dos la vallée escarpée de la Saale, et il devait s’avancer dans une plaine favorable à notre armée, qui comptait environ 25 000 cavaliers, tandis que l’ennemi en avait à peine 5 000. En ou­tre, nos troupes étaient incontestablement meilleures que les siennes. Enfin, il ne s’attendait peut-être pas a notre auda­cieuse décision de l’attaquer, et, comme l’empereur et son armée n’avaient jamais eu à livrer de bataille purement dé­fensive, c’était une raison de plus pour compter que l’ennemi serait surpris et qu’il n’agirait pas avec sa confiance habi­tuelle.  C’était donc un concours de circonstances qui permet­taient d’espérer la victoire, sans se faire toutefois de folles illusions sur son adversaire.

L’empereur Napoléon commença par passer la Saale le 30 avril à Weissenfels avec des forces importantes. On ac­quit, dès lors, la certitude que son intention était de s’avancer dans la plaine de Leipzig. On se mit donc rapide­ment en mouvement pour attaquer l’ennemi aussitôt que possible dans la plaine de Lützen, en prenant des disposi­tions telles que, faisant face au chemin de Leipzig, on le cou­pait complètement de Weissenfels et de Naumbourg, si l’on était victorieux et qu’on le rejetât dans la région maré­ca­geuse que forment la Pleisse et l’Elster après leur confluent. L’armée prussienne était rassemblée, le 30 avril à Borna, le 1er mai à Roetha. Le comte Wittgenstein était à Zwenkau pendant que le général Witizingerode observait et occupait l’ennemi sur le canal. L’armée prussienne rompit dans la nuit du 1er au 2 mai et les deux armées ensemble passèrent l’Elster, le len­demain, à Zwenkau et à Pegau. Le général Miloradowitch s’était chargé d’observer la route de Chemnitz, pendant que l’armée prussienne com­mençait sa conversion à droite ; dès qu’on fut certain que rien concernant l’ennemi n’avait été signalé, il se mit en marche droit vers Zeitz, pour couvrir les chemins de Naum­bourg et de Cambourg. Le 1er mai, en effet, on était dans l’impossibilité de savoir si l’ennemi ne déboucherait pas de ces points avec 20 000 ou 30 000 hommes pour venir sans obstacle sur les derrières de l’armée en marche. Le reste de la principale armée, la garde, les grenadiers et les cuiras­siers, à 20 000 hommes, marcha sans s’arrêter de Dresde vers Rochlilz vers l’Elster et se trouva le lendemain derrière l’armée de Blücher et de Wittgen.

Le comte Wittgenstein avait pris le commandement de ces troupes réunies. Leurs Majestés, l’Empereur et le Roi, étaient arrivées sur le champ de bataille avec les réser­ves. Napoléon ne s’était certainement pas attendu à cette déci­sion des Alliés. Il était en marche vers Leipzig pour se porter de là sur Dresde ; il voulait par cette marche frapper un coup violent et décisif. Ce sont, du reste, les propres ex­pressions de son bulletin. Il espérait, vraisemblablement, tomber sur l’armée de Wittgenstein avant qu’elle se fût jointe à celle de Blücher, qu’il croyait toujours près d’Altenburg ; ou bien, si elles se réunissaient vers Alten­burg, il pensait, avant de les attaquer, leur couper toutes les routes conduisant vers l’Elbe. Il fut arrêté, dans cette sublime manœuvre, comme la nomment les feuilles françaises elles-mêmes, car, au moment psychologique, l’armée combinée l’attaqua par derrière et le maintint dans la plaine de Lützen.  Le maréchal Marmont, placé avec son corps dans les villages de Rahna, Gross et Klein-Görschen, formait l’arrière-garde et devait couvrir la marche ; il eut à soutenir le premier choc. L’Empereur s’arrêta aussitôt à Lützen et rappela les colonnes qui avaient déjà atteint Leipzig.

On avait donc trouvé en temps et lieu, le point vulné­rable ; l’empereur Napoléon le donne lui-même clairement à entendre. Si l’on ajoute à cela les immenses résultats que la bataille devait assurer, en cas de succès, on peut dire avec conviction que l’idée qui y présidait est une des plus belles combinaisons stratégiques. Pour la relation des incidents de la bataille, l’auteur réclame l’indulgence du lecteur. Bien que les combattants prussiens, auxquels ces li­gnes sont surtout destinées, puissent trouver fort intéres­sant de suivre le développement successif de tous les com­bats par­tiels de cette journée mémorable et d’en revivre, pour ainsi dire, toutes les phases, l’auteur de ce court aperçu estime que c’est là une besogne trop difficile en ce moment et qui ne saurait être accomplie sans avoir, au pré­alable, revu et exa­miné soigneusement le terrain. Il faudra donc se contenter de l’idée principale et du caractère de l’ensemble.

Comme le général Kleist était resté avec 5 000 hom­mes à Leipzig et autour de cette place, et que le général Mi­loradowitch se trouvait encore à Zeitz avec 12 000 hommes, nous pouvons admettre que l’armée réunie comptait tout au plus 70 000 hommes. Après avoir passé l’Elster, elle porta vers le canal son front de combat, formé de petites colonnes accolées, conversa ensuite à droite, de façon à appuyer son aile droite au canal et s’arrêta derrière la colline qui s’élève à un quart de mille de Görschen. Il était midi et les troupes avaient besoin d’une heure de repos, car les Prussiens avaient marché presque sans interruption pendant trente-six heures. De ces hauteurs, on voyait, dans le lointain, l’ennemi en marche sur le chemin de Lützen à Leipzig ou du moins on le pensait ainsi, en raison de la poussière que l’on aperce­vait ; mais il était à présumer qu’à ce moment-là il revenait déjà sur ses pas. Les villages de Gross et Klein­ Görschen, Rahna et Kaja, disposés l’un près de l’autre en quadrilatère irrégulier, étaient, comme on pouvait s’en apercevoir, oc­cupés par l’ennemi. Mais on croyait ne trouver là que de fai­bles avant-postes et l’on espérait que l’ennemi n’opposerait pas une grande résistance dans ces villages. Le plan d’attaque consistait à les enlever et les oc­cuper avec une faible avant-garde, puis à se porter de front contre l’ennemi dont on apercevait, dans les environs de Lüt­zen, la position à peu près parallèle à la route de Weis­sen­fels, de façon à diriger la masse principale contre son aile droite mais, sans rien entreprendre de plus contre son aile gauche. On voulait, avec les forces ainsi concentrées, obliger autant que possible l’aile droite à reculer, couper l’ennemi de la route de la Saale, entourer entièrement cette aile avec la masse de la nombreuse cavalerie et exécuter, autant qu’on le pourrait par ce moyen, une attaque décisive sur les derrières de l’armée ennemie.

L’ordre de bataille était le suivant : l’armée du général Blücher passait en première ligne, celle qui était auparavant sous les ordres du comte Wittgenstein formait la seconde ligne, le corps du général Winzingerode, avec la garde russe et les grenadiers, servait de réserve, et les réserves de cava­lerie russes et prussiennes devaient être réunies. L’armée s’avança dans cette formation, vers une heure et demie, après une heure de repos.

La brigade du colonel Klüx avait pour mission d’attaquer le premier village : Gross-Görschen. Trois ou qua­tre batteries furent amenées à 800 pas de cette localité et la canonnèrent énergiquement. Les bataillons ennemis, dont trois, ou même plus, s’étaient déployés en avant du vil­lage, supportèrent admirablement cette canonnade. Après un feu d’artillerie de courte durée, la brigade se remit en marche. L’attaque du village, bien qu’il fût occupé par des troupes plus nombreuses qu’on ne l’avait supposé, fut exé­cutée avec une impétuosité telle que l’ennemi dut l’évacuer au bout d’un instant. Le feu ne cessa que bien peu de temps dans le vil­lage, car les Français revinrent bientôt et atta­quèrent nos troupes à leur tour ; on se battit avec acharne­ment, sans que, cependant, les Alliés rompissent d’une se­melle. L’ennemi fit alors avancer des troupes de plus en plus nombreuses, de sorte que nous fûmes obligés d’envoyer à droite du village une deuxième brigade (Ziethen) de trou­pes prussiennes. On obtint ainsi la supériorité et, bien que l’infanterie ennemie se battît bravement, on pénétra plus avant et l’on débusqua aussi l’adversaire des villages de Rahna et Klein-Görschen, situés à une portée de canon à droite et à gauche de Gross-Görschen. Ce combat dura plu­sieurs heures, avec la rage violente de la fusillade et les troupes étaient si rapprochées les unes des autres qu’il y eut des deux côtés un nombre in­croyable de morts et de blessés. L’artillerie s’était avancée progressivement, et de pe­tits détachements de cavalerie, d’un ou de deux escadrons, qui formaient la deuxième ligne des brigades prussiennes, cherchaient une occasion favorable de sabrer. De son côté, l’ennemi fit avancer de l’artillerie et quelques escadrons de cavalerie, de sorte qu’on livrait là, de près, avec toutes les armes, un combat violent sur un terrain de 1 000 à 1 500 pas, entrecoupé de villages, de prairies et de fossés.

On pouvait évaluer à 14 000 ou 15 000 hommes les forces engagées du côté des Prussiens. L’ennemi, devenu l’assaillant à ce moment, parce qu’il voulait nous reprendre les villages, se renforçait sans cesse, car il ne manquait pas de troupes. Il se donna enfin une telle supériorité numéri­que qu’il repoussa peu à peu nos bataillons, très affaiblis, et re­prit Klein-Görschen. De nouveaux encouragements aux troupes, de la part des généraux, et quelques charges heu­reuses d’escadrons isolés enlevèrent encore une fois à l’en­nemi ses avantages. Il arriva alors que l’infanterie fran­çaise, qui n’avait pas atteint la valeur morale de la nôtre, céda une seconde fois, quoique très supérieure en nombre et que plu­sieurs bataillons s’enfuirent en désordre. Comme on vient de le voir, il y avait du côté prussien une occasion favorable de pousser le combat plus avant en emportant aussi Kaja, le troisième village. Mais les troupes étant trop faibles pour s’en emparer, on appela au combat la brigade de réserve comprenant la garde et les grenadiers. Lorsque ces braves troupes débouchèrent, on se trouvait de nouveau dans un moment très critique.

L’ennemi arrivait de tous côtés avec des bataillons épais et nouveaux et nos deux brigades se trouvaient, par suite d’un combat long et opiniâtre, en grande partie disper­sées sur une chaîne mince de tirailleurs ou en groupes in­formes. La garde s’avança alors avec une bravoure et, dans un ordre incomparable, elle prit d’assaut Klein-Görschen, ainsi que le village de Eissdorf, situé à sa droite. En un ins­tant, elle avait rejeté l’ennemi derrière Kaja. Le village lui-même était en feu et aucun des deux partis ne l’occupait. Ce fut le moment le plus brillant de la bataille. Il pou­vait être 6 heures, et l’on avait conquis là un bon quart de mille de terrain par un combat incessant, de l’opiniâtreté duquel on peut à peine se faire une idée. Cette conquête san­glante aurait pu devenir la base d’une brillante victoire si, toutefois, les événements qui allaient se produire, avaient permis d’y songer.  La bataille, dont nous venons de retracer l’épisode le plus important, avait pris dans son ensemble la tournure qui suit : la résistance inattendue et acharnée de l’ennemi dans le premier village, la quantité de troupes qu’il amenait dans les villages et leurs intervalles, donnaient la convic­tion que l’on s’était heurté à une fraction importante de sa masse. On ne pouvait pas rompre le combat à cet endroit ou le laisser indécis, car l’ennemi aurait été bientôt en état de passer à l’offensive, si on lui avait laissé reprendre haleine. On ne négligea donc rien pour se rendre, autant que possi­ble, maî­tre de la situation et, comme on avait engagé peu à peu dans le combat toute l’infanterie de Blücher et une par­tie de sa cavalerie, c’est-à-dire toute la première ligne, il ne fallait plus songer à diriger la masse principale contre l’aile droite ennemie. On fit donc avancer, vers le général Blücher, la deuxième ligne qui se composait du général York avec 8 000 hommes et du général de Berg avec 5 000.

Pour occuper l’aile droite de l’adversaire et ne pas lais­ser échapper le moment où, peut-être, une manœuvre de la première ligne ennemie, qui appuyait son aile droite au vil­lage de Starsiedel, fournirait à notre cavalerie une occasion favorable de tomber sur l’infanterie, la réserve de cavalerie prussienne et une partie importante de la cavalerie russe se déployèrent dans la plaine, de façon à lier leur aile droite à la gauche du général Blücher et à maintenir l’aile gauche face au village de Starsiedel. On commença à canonner toute cette ligne avec une nombreuse artillerie russe et prus­sienne. Les réserves de cavalerie et d’infanterie russes étaient maintenues hors de la portée du feu, sur les hauteurs, pour ne pas mettre tout de suite toutes les forces en jeu. Au moment où l’infanterie prussienne s’était avancée jusqu’à Kaja, la première ligne ennemie, menacée sur son flanc gauche et fortement incommodée par la violente ca­nonnade, s’était retirée de 500 à 600 pas, de sorte que le vil­lage de Starsiedel se trouvait complètement libre ; mais le manque d’infanterie fit que nous ne pûmes l’occuper. L’ennemi regardait l’occupation des cinq villages comme dé­cisive. Il n’hésita aucunement à faire entrer en ligne le quart ou même la moitié de son infanterie, c’est-à-dire de 10 000 à 50 000 hommes, pour les prendre d’assaut et les conserver.

Le corps du général Blücher, qui, jusqu’alors, avait combattu seul, pouvait, sans la réserve de cavalerie, être évalué à environ 20 000 hommes. L’ennemi prenait peu à peu la supériorité du nombre et l’on ne se maintenait plus qu’avec peine sur les points conquis.

C’est alors que la deuxième ligne fut amenée au com­bat. Le général York et la majeure partie des troupes du gé­néral de Berg s’avancèrent pour soutenir le général Mâcher. Peu à peu l’ennemi, en mettant en ligne des forces plus considérables, avait étendu d’autant le front de combat et s’avançait déjà, en force, le long des villages, de sorte que nous fûmes obligés de prolonger davantage notre seconde ligne vers la droite et diminuer ainsi l’appui que la première ligne devait en recevoir. Une grande partie de cette ligne avait entièrement épuisé ses munitions, et ses bataillons, fondus en petits groupes sans consistance, se réfugiaient derrière les villages pour s’y rassembler. Pour donner enfin à ce combat, dont l’acharnement était extrême, une tournure définitive, le comte Wittgenstein ordonna à l’infanterie du général Winzingerode, sous le commandement du prince Eugène de Wurtemberg, de tom­ber dans le flanc gauche de l’ennemi, afin de rendre décisifs les avantages obtenus avec tant de peine contre les villages. C’est ce qui fut fait. Seulement, le prince vit s’avancer contre lui le vice-roi qui venait à l’instant même d’arriver de Leipzig sur le champ de bataille et, au lieu d’opérer son mouvement débordant, ce fut le prince de Wurtemberg qui se vit à son tour débordé par un ennemi supérieur en nombre. Il fallut toute la bravoure de ce jeune héros et de sa remarquable di­vision pour maintenir pendant quelque temps l’équilibre du combat sur ce point. A ce moment, la cavalerie alliée échangeait des coups de canon avec l’aile droite de l’ennemi. Les deux par­tis perdi­rent beaucoup de monde, sans aboutir à rien de décisif. Les efforts répétés que fit la cavalerie prussienne pour enfoncer les masses de l’adversaire eurent parfois, il est vrai, un heu­reux résultat ; mais la ligne principale de l’infanterie enne­mie resta calme et en ordre sur ses positions, et il fut impos­sible de continuer le combat avec la cavalerie seule. On se disputa donc, jusqu’à la tombée de la nuit, la possession d’un terrain péniblement conquis par les Alliés pendant un com­bat de huit heures.

Pour conserver, pendant la nuit, le terrain gagné, il eût été nécessaire de faire approcher de nouvelles réserves d’infanterie. Du côté des Alliés, environ 38 000 hommes d’infanterie avaient pris part au combat ; or, la totalité de l’infanterie pouvait être évaluée à 53 000 hommes ; il restait donc encore 15 000 hommes de troupes fraîches, de cette arme. En supposant que l’ennemi eut mis en ligne, en tout, de 60 000 à 70 000 hommes (chiffre qu’on peut admettre après l’arrivée du vice-roi), il lui restait encore au moins de 40 000 à 50 000 hommes d’infanterie entièrement intacts. Cette considération amenait forcément la conviction qu’il serait impossible, avec le temps, de tenir contre les for­ces ennemies ; aussi voulut-on faire encore un effort : qui sait si une charge soudaine de cavalerie, dans l’obscurité, ne pourrait pas, si la chance la favorisait, amener un grand ré­sultat ? Neuf escadrons de la réserve de cavalerie prussienne (qui était dans le voisinage et qui avait, pendant cette ca­nonnade de huit heures, perdu le tiers de ses forces) tombè­rent subitement, à 10 heures, sur les troupes de première ligne de l’ennemi. Ce fut une véritable irruption au milieu d’elles, et on les rejeta en désordre vers l’arrière.

Mais, d’une part, la masse de l’infanterie ennemie pla­cée en arrière était trop forte ; d’autre part, l’obscurité, puis, un chemin creux qu’il lui fallut passer au train de charge, disloquèrent complètement la cavalerie. On ne put, par suite, attendre de cette attaque aucun résultat sérieux. Si l’on ne voulait pas, désormais, jouer son reste contre une infanterie trois fois supérieure en nombre, il fallait battre en retraite le lendemain pour se rapprocher de ses renforts et laisser venir le moment de la déclaration de guerre de l’Autriche, tout en perdant le moins de terrain possible. On n’avait perdu, dans cette bataille, que des morts et des blessés ; c’est à peine si l’ennemi pouvait avoir fait quel­ques centaines de prisonniers ; quant aux pièces, nous n’en avions pas abandonné une seule. En revanche, nous avions conquis une portion importante de la position ennemie, pris 2 canons et fait 600 à 800 prisonniers. Tout cela avait eu lieu contre un ennemi très supé­rieur ; on était donc en droit de considérer cette bataille comme une victoire (en tant, du moins, qu’affaire d’honneur) qui rehaussait l’éclat des armées alliées. Après ce qui vient d’être dit, on ne saurait considérer l’abandon de la plaine de Leipzig comme une conséquence de la bataille ; il était commandé par la supériorité numérique de l’ennemi et aurait été encore plus nécessaire si la bataille n’avait pas été livrée. Il n’y a, au fond de cette assertion, aucune vaine fan­fa­ronnade ni aucune illusion : la conduite de l’armée enne­mie après a bataille en est la preuve. Elle s’était reportée un peu en arrière dans la soirée (de l’aveu même des écri­vains fran­çais) et elle n’occupa que le lendemain, à midi, et très faible­ment encore, les villages évacués par nous. Elle se contenta de cette occupation le 3, et ce ne fut que le 4 qu’elle se mit en mouvement pour poursuivre l’armée alliée.

Celle-ci, marchant en deux colonnes, atteignit, le 2, Borna et Altenbourg ; le 4, Rochlitz et Kolditz ; le 5, Döbeln et Nossen ; le 6, Meissen et Wilsdruf ; le 7, elle passa l’Elbe, et le 8 elle poursuivit sa route vers Bautzen, où l’on espérait pouvoir déjà offrir à l’ennemi une seconde bataille générale. Pendant la bataille, le général Kleist, qui, à l’approche de l’armée principale ennemie, avait évacué Leipzig, venait de la réoccuper. Ce ne fut que le 3 qu’il l’abandonna et se re­plia sur Mühlberg, où il franchit l’Elster. Le général de Bulow avait, le 2 mai, pris Halle d’assaut et conquis 6 canons. Ce glorieux fait d’armes mon­tra, comme tout le reste, l’excellent esprit des troupes ; mais ses conséquences allèrent se perdre dans le courant dont l’ensemble des événements venait de décider le sens. Ce fut seulement le 5 que l’ennemi se montra à Kolditz en présence de l’arrière-garde prussienne. Il y eut là un vio­lent combat, mais qui n’apporta pas le moindre changement ni la moindre hâte dans la marche de la colonne. L’ennemi ne tenta aucun autre combat d’arrière-­garde qui eût de l’importance. Par contre, dans la colonne de l’armée russe, l’ennemi fit quelques tentatives contre le général Milorado­witch, dont le corps formait l’arrière-­garde ; mais elles n’aboutirent pour lui à aucun avantage et ne furent, au contraire, à plusieurs reprises, châtiées par de très heureux succès de la part des Russes.

Si nous jetons un coup d’œil sur la première partie de cette campagne, nous arrivons forcément à dire que le résul­tat général était une conséquence toute naturelle des condi­tions de l’ensemble. C’était un seul État allemand, une seule petite fraction de ses forces à venir qui, avec l’appui d’une médiocre armée alliée, avait à lutter contre les forces concen­trées de la France, alors si colossale. Par malheur, cette fois encore, des princes allemands avaient laissé leurs contin­gents se joindre à l’oppresseur et le reste de l’Allemagne gar­dait timidement le silence, appelant de ses vœux ardents le moment de la délivrance sans trouver le courage d’y tra­vailler de ses propres mains ; par malheur, l’Autriche n’avait pas encore terminé ses prépa­ratifs. Il n’y avait dès lors qu’une issue possible : résister énergiquement à la nouvelle irruption d’un conquérant supérieur en forces et, par ce moyen, rendre ses progrès plus pénibles, ruiner autant que possible ses forces et lui montrer, ainsi qu’au reste de l’Europe, la va­leur de nos armes ; avant tout, justifier et exalter la confiance en soi-même qui animait l’armée.

Cela se réalisa-t-il ? C’est ce qu’on peut demander hardiment ; il n’est pas de Prussien qui craigne la réponse. Soyez tranquilles ! Vous pouvez jeter un regard en arrière sur votre conduite d’alors. Vous avez fait ce que la patrie at­tendait de vous, ce que Dieu demande aux défenseurs d’une cause juste et sainte. C’est la reconnaissance au cœur que le peuple constate vos efforts et vos sacrifices et l’orgueil qu’il trouve à jeter les yeux sur votre lutte glo­rieuse est, pour l’esprit guerrier qui l’enflamme, un nouvel aliment.

Sur Clauzewitz, lire cette notice sur Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_von_Clausewitz

 

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( 14 septembre, 2018 )

L’île d’Aix, dernière étape de l’Empereur en France (II et fin)…

 Steuben 1810.« 14 juillet 1815,

Toutes les dispositions sont prises pour quitter l’île d’Aix le plus tôt possible et se rendre à l’Angleterre. Napoléon écrit au régent d’Angleterre son billet légendaire que tout le monde connaît : « Altesse royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer britannique. Je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »

On ne saurait assez déplorer, ajoute Lamartine, pour la majesté et la moralité de l’histoire que l’Angleterre n’ait pas répondu par un magnanime asile à la lettre de Napoléon, cette lettre d’une majesté calme et triste, dit-il, et dans laquelle on retrouve, avecl’accent de Marius à Minturne, l’intonation d’une grande âme aux prises avec les extrémités du sort. Napoléon, toujours maître de lui, restant partout et quand même cet incomparable acteur auquel le pape jetait un jour son apostrophe de souveraine ironie, lut sa lettre à Gourgaud, pour juger de l’effet qu’elle pourrait produire et lui demanda son avis. Il jugea l’effet satisfaisant et ajouta qu’il avait fait choix de lui pour porter ce billet à destination. C’était une mission de confiance et d’honneur. Il dicta ensuite à Gourgaud la lettre que Bertrand devait écrire au commandant anglais. Il appelle Bertrand et lui fait recopier cette missive sous ses yeux. L’Empereur avise le capitaine Maitland que le lendemain, à la marée de 4 ou 5 heures du matin, il se rendra à son bord avec sa suite. Il le prévient en même temps de la mission de Gourgaud auprès du régent. Cette lettre était accompagnée d’instructions dans lesquelles Napoléon répétait qu’il désirait avant tout obtenir des passeports pour les États-Unis, qu’un séjour dans la grande république américaine était ce qui le tentait davantage, mais qu’à défaut des États- Unis, l’Angleterre était le pays de son choix, « qu’il s’y rendrait volontiers comme simple particulier, pour y jouir de la protection des lois du pays ». Ce pli doit être porté au vaisseau anglais par le comte de Las Cases, chargé d’aviser aux derniers préparatifs matériels, car l’Empereur entend être reçu comme l’Empereur. Gourgaud, avant de partir, est désigné pour prévenir les capitaines Poné et Philibert de la décision prise et il leur remet à chacun, de la part de Napoléon, une paire de pistolets. Les deux capitaines expriment leur regret de cette décision. « Ah ! vous ne savez pas où vous allez ! Vous ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l’Empereur d’un tel projet . » Ils font demander à Napoléon de réfléchir encore et l’avertissent que ce parti lui serait funeste entre tous.

Mais il est trop tard ; et le capitaine Philibert, en sa qualité de commandant de la division de la rade, doit prendre les mesures nécessaires. Il avertit de suite M. Jourdan, lieutenant de vaisseau, commandant le brick l’Épervier : « Monsieur le commandant, d’après la demande de M. le lieutenant général Becker et conformément aux ordres et instructions de S. Ex. le ministre de la marine et de M. le préfet maritime que je vous ai transmis, vous voudrez bien vous tenir prêt à recevoir à votre bord à 2 heures, cette nuit, l’empereur Napoléon avec les personnes de sa suite, pour le conduire à bord de la croisière anglaise, en rade des Basques. Il n’est point nécessaire, Monsieur le commandant, de vous rappeler les égards qui sont dus à cet illustre personnage1.» Gourgaud et Las Cases s’embarquent le 14 juillet, l’un pour avertir le commandant anglais de la mission confiée auprès du régent d’Angleterre et lui demander les moyens de l’accomplir le plus tôt possible, l’autre pour remettre au capitaine Maitland la  lettre du général Bertrand. Ils sont reçus à bord du Bellérophon. Le soir, à la nuit tombante, Gourgaud est conduit à bord du Slaney qui reçoit l’ordre de faire voile immédiatement vers l’Angleterre. Gourgaud pouvait supposer que sa mission lui serait facilitée, ou tout au moins qu’il lui serait donné de l’accomplir. Les événements devaient démentir cette espérance. Dans la soirée du 14, Napoléon fait embarquer sur l’Épervier ses bagages et sa suite. Lui-même prend ses dispositions de départ.

15 juillet 1815.

Napoléon s’habilla à 3 heures du matin, au lever du jour. Il était vêtu du costume légendaire : petit chapeau, uniforme vert de colonel des chasseurs à cheval de la garde, épée au côté, culotte courte et bas de soie. Les officiers anglais  qui l’approchèrent pendant la traversée de l’Océan ont remarqué la coquetterie, la seule coquetterie physique de Napoléon, pour sa jambe et son pied; il se chaussait de manière à en faire valoir la finesse.

Napoléon mit le pied sur le canot qui devait le conduire au brick l’Épervier en présence de tout son entourage, de ses officiers en grand uniforme et des habitants de l’île, venus pour le voir une dernière fois. Il avait ainsi quitté le sol de la France à tout jamais. Lorsque le canot aborda l’Épervier, l’Empereur renvoya le général Becker, qui fondait en larmes, et l’embrassa affectueusement. Celui- ci demandait à le suivre encore : « C’est de mon propre mouvement, répondit Napoléon, que je me rends à la croisière. Si vous y veniez avec moi, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais. Je ne veux pas laisser peser sur la France même le soupçon d’une pareille injure  »

L’embarquement sur l’Épervier se fit à 4  heures du matin dans le plus profond silence, « par respect pour le héros que fixait l’attention de tout l’équipage réuni sur le pont ». Après ce premier instant de stupeur émue et silencieuse, l’enthousiasme devint extraordinaire, et l’émotion fut profonde à bord de l’Épervier, dont l’équipage comprenait surtout des jeunes marins, encore impressionnés de la cérémonie grandiose du Champ de Mai à laquelle ils avaient assisté dans les députations envoyées pour la remise des aigles. Le bateau se dirigea de suite vers la rade des Basques où mouillaient les bâtiments anglais .Pendant cette dernière traversée, l’Empereur se promenait sur le pont, causant avec les officiers et les matelots, de leur métier, de la marine, des ordres qu’il avait donnés pendant son règne, s’informant des travaux qu’il avait ordonnés, demandant où en était l’exécution, étonnant chacun par sa présence d’esprit et sa connaissance des choses. Il ne cessait, paraît-il, de regarder la côte, distinguant avec ses lorgnettes les pavillons blancs qui flottaient partout à Oléron et sur les points différents du rivage, reprenant, parfois malgré lui, dans une obsession du souvenir qui s’explique par la dissemblance môme des situations, les épisodes de sa traversée de l’île d’Elbe en France. Un moment, il monta sur le banc de quart, où se trouvait le lieutenant Jourdan de la Passardière, qu’il interrogea longuement sur l’Angleterre, sur le caractère de ses habitants, car il savait que le lieutenant avait été prisonnier en terre anglaise pendant quatre ans. Il lui demanda même son opinion personnelle sur cette dernière résolution prise de se rendre en Angleterre. Car il est curieux de. voir combien à cette époque Napoléon, qui pendant quinze ans avait tenu l’Europe, la France, son entourage à la merci de ses ordres les plus brefs et les plus indiscutés, se sentait maintenant à la dérive, se laissant influencer par les uns et par les autres, changeant d’avis constamment, renonçant à des résolutions qui peut-être lui auraient donné le salut, parce qu’autour de lui des femmes sensibles et malheureuses ont pleuré et manifesté leur désapprobation. Ce fut peut-être la seule circonstance de sa vie où les femmes eurent une influence sur lui. A cette dernière interrogation, «je répondis à Sa Majesté que sa question me mettait dans un grand embarras, mais que puisqu’Elle me demandait de lui répondre avec franchise, je pensais qu’il eût mieux valu tenter de se rendre aux États-Unis. Sa Majesté me répliqua que l’on croyait ce passage inexécutable, d’après l’avis de personnes compétentes, à cause de la présence de croiseurs anglais. Je convins qu’en effet il y avait des chances à courir, et j’ajoutai qu’en fin de compte mon opinion était qu’il fallait essayer de forcer la croisière anglaise sur la frégate la Méduse ou le brick l’Épervier, qui étaient d’une marche supérieure, que s’il arrivait qu’on fût joint par l’ennemi, Sa Majesté serait considérée comme prisonnière de guerre et que j’étais persuadé qu’Elle serait traitée comme telle en se rendant à bord du Bellérophon : ainsi, que j’eusse préféré adopter le parti qui offrait encore quelques chances. L’Empereur, après avoir réfléchi un instant, me répondit : Il est trop tard, j’ai envoyé l’un de nos officiers généraux à bord de la croisière anglaise; on m’y attend et je m’y rendrai1. » Jusqu’au dernier instant, il flottait donc dans l’incertitude et le doute, comptant peut-être au fond de lui-même sur un de ces hasards imprévus de la destinée qui, souvent déjà, avaient marqué sa vie. Le fond de son Caractère, dans son mélange presque contradictoire de fatalisme et de superstition, se devine toujours chez lui. Il descendit alors du banc de quart et rejoignit les généraux de Montholon et Bertrand. Il leur fit part de son entretien, mais ces deux officiers haussèrent les épaules et traitèrent M. Jourdan de « jeune homme ». Vers 8 heures du matin, l’Empereur prit du café sur le cabestan du brick. La traversée, à cause du vent et de la marée, fut très longue, mais vers 9 heures on se trouvait tout près du Bellérophon. Quand l’Épervier fut environ à une portée de canon du bâtiment ennemi, un canot anglais s’approcha et un officier monta sur le pont. « L’Empereur, ayant le coude appuyé sur le cabestan, fit appeler Mme Bertrand pour lui servir d’interprète et lui dit : Demandez à Monsieur combien de temps il faut pour aller en Angleterre avec ces vents (Nord-Ouest). — Il faut huit jours, répondit l’officier anglais. — Et si nous avions le bon vent ? reprit l’Empereur. — Il faudrait quarante-huit heures. — A cette dernière réponse l’Empereur tressaillit. Il ordonna à toute sa suite de s’embarquer dans le canot anglais . » Il se retourna d’abord vers Mmes Bertrand et Montholon et leur dit : « Mesdames, vous sentez-vous de force à aller à bord du vaisseau anglais ? » Mme Bertrand répondit : « Oui, Sire. » Il leur dit: « Embarquez-vous, Mesdames. » Le capitaine de frégate anglais fut offrir son bras à Mme Bertrand. L’Empereur s’embarqua le dernier et, avant de partir, il invita notre capitaine à déjeuner avec lui, à bord du vaisseau anglais. Il était 10 heures lorsque Sa Majesté nous laissa et, en nous quittant, nous dit qu’il se rappellerait longtemps le brick l’Épervier et ses habitants. » Tout l’équipage de l’Épervier, réuni sur le même côté du pont (bâbord), faisait retentir, à travers des torrents de larmes, les cris de : « Vive l’Empereur ! » A cet instant, la Saale et la Méduse arborèrent le drapeau blanc et firent descendre le pavillon tricolore. L’Empire avait disparu. « L’Empereur répondit aux douloureuses exclamations des marins français par des signes bien expressifs, et son dernier geste fut de lancer de l’eau qu’il prit avec la main comme pour donner sa bénédiction aux Français qui le voyaient pour la dernière fois. » Ce geste, presque rituel, n’étonnera pas chez celui qui, le jour de son sacre, saisissait la couronne de la main du pape, se la fixait lui-même sur la tête et la déposait ensuite sur le front de l’Impératrice. Il émane bien de ce même homme qui, à certains jours et à certaines heures de sa prodigieuse destinée, s’était cru et supposé presque autant le prêtre suprême que le souverain de son peuple. Le capitaine Maitland confirme, dans sa relation, que Napoléon quittant l’Épervier, fut salué par les exclamations répétées des équipages, tant que le canot fut à portée de la voix; il ajoute aussi que la plupart des matelots et des officiers avaient les larmes aux yeux. . Le commandant de l’Épervier faisait porter par ce même canot la lettre suivante au commandant du vaisseau de guerre anglais le Bellérophon : « Monsieur le commandant, chargé de la haute mission de transporte à bord de la croisière anglaise, sur le brick l’Épervier que je commande, l’empereur Napoléon, j’ai l’honneur de vous donner connaissance que Sa Majesté a saisi l’occasion de l’arrivée de l’un de vos canots à bord du brick pour laisser mon bâtiment. Je vous prie de me dire si c’est bien à bord de votre vaisseau qu’Elle s’est rendue. » Quand Napoléon aborda le Bellérophon, il reçut en arrivant les honneurs que l’on réserve aux chefs d’armée : le capitaine Maitland l’attendait avec tout son état-major. L’Empereur, une fois monté, se rendit de suite sur le gaillard d’arrière et, s’adressant au capitaine : « Je viens, dit-il, me mettre sous la protection de votre prince et de vos lois. » Il se rendit dans les appartements qui lui étaient préparés et se reposa. Il dormit un moment et demanda à passer immédiatement l’inspection de l’équipage et à visiter le navire. On cite de lui, lors, de cette visite, un trait qui montre bien un des côtés de son caractère, le besoin de plaire dans les circonstances même les plus imprévues de sa vie. En entrant dans la chambre du capitaine Maitland, il aperçut un portrait accroché sur une des parois delà cabine : « Quelle est donc cette jeune personne ? demanda-t-il. —Ma femme, répond Maitland.— Ah ! Elle est très jeune et très jolie . » Il est certain que chez Napoléon ce grand désir de séduction ne disparut jamais : c’est que ce charme inattendu de ses manières ou de certaines de ses flatteries était pour lui une forme de domination, ce qu’il cherchait avant tout. C’est ce qui faisait dire à l’empereur Alexandre après l’entrevue de Tilsitt : « Je n’ai jamais eu plus de préventions contre quelqu’un que j’en eus contre lui, mais après trois quarts d’heure, elles ont toutes disparu comme un songe. » Les officiers et les amiraux anglais qui se trouvèrent en rapport avec lui pendant la traversée de France en Angleterre s’accordaient à dire que si l’entrevue sollicitée par Napoléon avec le régent d’Angleterre avait eu lieu, les événements eussent été fort différents, car ils ne mettent pas en doute que le prince anglais n’eût subi lui aussi le charme de cette nature étrange et dominatrice. Le capitaine Maitland, celui de tous les officiers anglais qui approcha le plus Napoléon à cette époque, se demanda d’où venait ce don très personnel de produire ainsi une impression favorable sur

ceux qui l’approchaient. La remarque suivante est d’un véritable observateur : « Il me parut qu’il y parvenait en tournant l’entretien sur des matières qu’il supposait que celui à qui il s’adressait connaissait bien et sur lesquelles il pouvait parler avec avantage. Cette conduite avait pour effet de le rendre content de lui-même, après quoi il n’était pas très difficile de faire partager cette sensation â la personne qui l’avait causée. » Le capitaine Maitland explique que lui aussi subit le charme général« Il peut paraître surprenant qu’il y ait possibilité qu’un officier anglais soit prévenu en faveur d’un homme qui a causé tant de calamités à son pays, mais cet homme possédait à un tel point le don de plaire qu’il n’y a guère de gens qui auraient pu s’asseoir à la même table que lui pendant près d’un mois, comme je l’ai fait, sans éprouver un sentiment de compassion, allié peut-être au regret qu’un homme doué de tant de qualités séduisantes et qui avait occupé un rang si élevé se trouvât réduit à l’état dans lequel je le vis. »

Voici dans quels termes, peu de jours après, le Journal des Débats rendait compte à ses lecteurs de la réception de Napoléon à bord du Bellérophon, et de son arrivée prétendue en Angleterre. Or, le 21, date de l’information du journal, Napoléon était en mer et personne encore ne savait où serait interné l’Empereur.

Journal des Débats (21 juillet 1815).

On a reçu aujourd’hui des nouvelles de Londres par voie extraordinaire qui disent ce qui suit : « Buonaparte croyait, au moment où il est monté sur le Bellérophon, qu’il allait encore y recevoir les honneurs dus à son ancien rang. Le capitaine l’a fait entrer seul dans une chambre d’officier et a mis deux sentinelles à la porte. On y est entré un moment après et on l’a trouvé fondant en larmes. Il est passé à Londres incognito. Quand le courrier est parti de Londres, Buonaparte était déjà rendu à sa destination provisoire, le fort Saint-Georges au nord d’Edimbourg. »

La veille, le même journal, également bien informé et dans le but d’égarer l’opinion, laissait entendre que Napoléon serait interné à la Tour de Londres. Lorsque l’Empereur eut inspecté le Bellérophon, il déjeuna : il avait fait inviter les officiers anglais et le commandant français de l’Épervier. Il se promena ensuite sur le pont. Il se trouvait à un moment sur la poupe du navire, quand reparut l’Epervier avant de retourner à l’île d’Aix, chargé de remorquer jusqu’au Bellérophon une embarcation manœuvrant difficilement et qui portait plusieurs personnes de la suite impériale. Il paraît qu’en un instant tout l’équipage du vaisseau français monta dans les vergues pour saluer une dernière fois l’Empereur et lui porter l’adieu définitif des marins de la France. Quant à lui, toujours calme et maître de ses impressions, il se laissa acclamer et fit de la main des signes d’adieu. Dans l’après-midi du 15, l’Empereur reçut à bord du Bellérophon la visite du contre-amiral sir Harry Hotham, qui commandait l’ensemble de la flotte anglaise sur les côtes de France, et de tout l’état- major de l’amiral. Un des officiers anglais présents, sir Humphrey Senhouse, écrivit à ce sujet quelques lettres qui ont été publiées récemment et où nous relevons certains détails intéressants 1. « Nous fûmes reçus par l’ex-Empereur avec toute son ancienne dignité et tout le monde, c’est-à-dire l’Empereur, le maréchal Bertrand, sir Harry Hotham, le capitaine Maitland et moi, resta debout tout le temps. Après une entrevue de près d’une heure, le dîner fut annoncé à Sa Majesté. Il joue en tout à l’Empereur et a pris entièrement possession de la cabine d’arrière ainsi que de la table et de l’installation générale. Sa Majesté entra dans la salle à manger comme dans son palais.  Au dîner, il avait peu parlé, mais mangé de bon appétit. Il ne parla pas davantage ensuite sur le pont. Il s’amusa successivement avec les officiers subalternes, puis se promena avec Bertrand. Il se retira de bonne heure, évidemment très fatigué. »

L’amiral Hotham avait invité l’Empereur à venir le lendemain déjeuner à son bord sur le Superbe. L’Empereur accepta. Le drapeau blanc flottait alors partout dans la rade, excepté à l’île d’Aix, où il devait être arboré le lendemain.

Dès le soir de cette même journée, le gouvernement de la Restauration avait été avisé de tous ces événements par une lettre du préfet maritime. Le Journal des Débats du 19 juillet 1815 publiait la lettre suivante :

Rochefort, le 15 juillet 1815, à 10 heures du soir.

LETTRE DU PRÉFET MARITIME A S. E. LE MINISTRE DE LA MARINE.

« Pour exécuter les ordres de Votre Excellence, je me suis embarqué dans mon canot, accompagné de M. le baron Richard, préfet de la Charente-Inférieure. Les rapports de rade de la journée du 14 ne m’étaient point encore parvenus : il me fut rendu compte par le capitaine de vaisseau Philibert, commandant la frégate l’Amphitrite, que Buonaparte s’était embarqué sur le brick l’Épervier, armé en parlementaire, déterminé à se rendre à la croisière anglaise. En effet, au point du jour nous le vîmes manoeuvrer pour s’approcher du vaisseau anglais le Bellérophon, commandé par le capitaine Maitland, qui voyant que Buonaparte se dirigeait sur lui avait arboré pavillon blanc au mât de misaine. Buonaparte a été reçu à bord du vaisseau anglais ainsi que les personnes de sa suite ; l’officier que j’avais laissé en observation m’avait informé de cette importante nouvelle, quand le général Becker, arrivé peu de moments après, me l’a confirmée. »

16 juillet 1815.

L’Empereur, comme il l’avait promis, se rendit sur le Superbe portant pavillon de l’amiral Hotham. Il vint à l’heure fixée avec les officiers et les dames de sa suite. « Il a été reçu par les marins montés sur les vergues et avec tous les égards dus à un général commandant en chef, sauf le salut. Comme d’habitude, il est immédiatement allé dans la cabine d’arrière et a demandé que les officiers du bord lui fussent présentés. Il a fait beaucoup de remarques pendant cette présentation, et quand elle a été terminée a demandé à visiter le navire. Napoléon posa un millier de questions et fit de nombreuses observations qui montrent à quel point il est au courant de tout ce qui concerne le service naval. Ses manières ressemblent beaucoup à celle du roi. En un mot, il causa de tout avec tous… L’expression de sa physionomie; dit encore le correspondant anglais, reflète au plus haut point les vives et diverses passions de son esprit. Par moments sa figure porte l’empreinte d’une très grande bonne humeur, puis brusquement s’assombrit et un regard pensif et pénétrant dénote le caractère de la pensée qui l’anime. Il parle vite et passe d’un sujet à un autre avec une grande rapidité. Ses connaissances semblent très étendues et très variées et il me surprit beaucoup par sa familiarité avec les hommes de tout ordre en Angleterre .  Après la visite détaillée du navire, on fut appelé pour déjeuner « et l’Empereur fut en tout point l’Empereur, je vous assure. Il est étonnant de voir le respect et les égards que lui témoignent ceux qui l’entourent. »

Pendant ce déjeuner et pendant tout le temps que dura le séjour de Napoléon sur le Superbe, l’amiral Hotham ne cessa de témoigner à l’Empereur le plus grand respect : l’attitude des assistants fut très diverse. Il paraît que la réserve froide et le respect compassé des Anglais contrastaient avec la contenance joyeuse et insouciante de plusieurs des compagnons d’exil. Le lieutenant colonel Planat se faisait remarquer par son air de gravité douloureuse et triste. Il était ému, a-t-il dit lui-même, de la nécessité où se trouvait l’Empereur de courtiser ses ennemis. Le capitaine Maitland, auquel peu de remarques échappaient, ne peut s’empêcher d’en faire l’observation dans son rapport. « Pendant tout le temps que durale déjeuner, j’observai que le colonel Planât, qui était très attaché à Napoléon, avait des larmes qui lui coulaient le long des joues et semblait extrêmement peiné de la situation où se trouvait son maître. »

Après le déjeuner, l’Empereur causa avec différents groupes, affectant une bonne humeur et une gaieté qui frappaient les assistants. Il fit au capitaine Senhouse le récit des travaux dont il avait commandé l’exécution à l’île d’Aix, étonnant son interlocuteur par des connaissances particulières sur la profondeur de l’eau dans toute cette rade spécialement compliquée. Il partit avec sa suite à 1 heure et demie. Le Bellérophon se prépara à faire voile pour l’Angleterre, et le départ s’effectua promptement. Le préfet maritime de Rochefort, le 17 juillet, en avisait par lettre le ministre secrétaire d’État du département de la marine.

« Monseigneur,

 J’ai l’honneur d’informer V. E. que le vaisseau de S. M. Britannique le Bellérophon, à bord duquel Napoléon Buonaparte s’est embarqué le 15 de ce mois, a fait voile pour l’Angleterre hier 16, à 1 heure après midi. Ce vaisseau emporte, outre ce personnage, toutes les personnes qui se sont attachées à son sort : la liste en est ci-jointe. Elles avaient d’abord été réparties sur les frégates la Saale et la Méduse ; passées ensuite le 14 au soir sur le brick l’Épervier et la goélette la Sophie, elles ont été versées à bord des embarcations de la division anglaise commandée par l’amiral sir Harry Hotham. »

Cette lettre peut-elle avoir été écrite par ce même signataire, qui moins de trois semaines avant présidait à Rochefort la cérémonie de la remise des aigles impériales et exaltait en termes pompeux la gloire militaire de l’Empereur ? Beaucoup diront peut-être que la politique et la discipline ont de ces nécessités. Mais ceux qui se trouvent réduits à de telles extrémités sont au moins à plaindre. La traversée fut longue sur le Bellérophon, et les heures passaient lentes sur le pont de ce bateau dont les passagers toutefois ne soupçonnaient pas encore en mer quels coups imprévus le destin leur réservait. La plupart songeaient à leur prochaine existence en Angleterre, et dans leurs projets se l’aménageaient aussi riante et aussi brillante que possible. Napoléon, pour occuper ses journées, lisait beaucoup et ses livres préférés étaient, paraît-il, une vie de Washington et une traduction des poésies d’Ossian. Dans ce choix de lecture à un instant si décisif de sa destinée, comme dans le titre de tous les ouvrages qui composaient sa bibliothèque de chevet, on trouverait aisément matière à des réflexions et à des rapprochements curieux sur la tendance d’esprit, sur l’éducation intellectuelle et morale, à la fois prodigieuse et très incomplète, de cet être d’exception que fut Napoléon. Il se montrait alors très calme, mais nullement abattu. Peut-être éprouvait-il, au lendemain de ces événements qui avaient fondu sur lui comme un tourbillon d’infortune et qui physiquement et moralement avaient dû le lasser, une sorte de détente et de repos dans cette oisiveté forcée d’une traversée. Peut-être enfin se disait-il qu’il avait encore un rôle à jouer et que dans cette intimité de toutes les heures avec ses ennemis il dépendait de lui de leur en imposer toujours par son caractère et son énergie. Dans la presse française du temps on avait insinué que, pendant son séjour sur le Bellérophon, il s’était livré à. toutes les incartades possibles d’humeur et avait laissé à tous l’impression d’un être maussade et de peu d’éducation. Son ennemi, presque déjà son geôlier, le capitaine Maitland, protesta contre cette assertion et insista à plusieurs reprises dans la relation de son voyage sur l’attitude plus que correcte du proscrit. « Je crois donc devoir une fois pour toutes déclarer ici et de la manière la plus positive que, depuis le moment de son arrivée à bord de mon vaisseau jusqu’à celui où il le quitta, sa conduite fut certainement celle d’un gentleman, et je ne me rappelle pas que dans aucune circonstance il ait employé une expression grossière et se soit rendu coupable d’aucune espèce d’incivilité. Bonaparte, dit encore Maitland, paraissait avoir un grand empire sur lui-même, car bien qu’aucun homme n’ait jamais pu être soumis à de plus grandes épreuves que celles qu’il eut à subir pendant son séjour à bord du Bellérophon, jamais en ma présence ou à ma connaissance il ne laissa échapper aucune expression qui décelât de la mauvaise humeur. Il affectait au contraire une bonne grâce et une sorte d’amabilité qui dans son esprit étaient un attribut de la souveraineté à laquelle il entendait ne pas renoncer. Un jour cependant, il fut triste. C’était un dimanche matin, le 23 juillet. Le Bellérophon côtoyait les parages d’Ouessant, le temps était très beau. Napoléon resta sur le pont une grande partie de la matinée jetant sans cesse un regard attendri et grave vers la France. Il se taisait et faisait faire silence autour de lui. Personne ne le lui reprochera. Le 24 juillet, le Bellérophon et le Mirmidon de la croisière anglaise arrivaient dans la baie de Torbay. Nous ne suivrons pas Napoléon pendant tout son séjour sur les côtes d’Angleterre. Nous rappellerons seulement qu’il étonna ceux qui l’approchèrent par son surprenant empire sur lui-même. Il se contenta de protester avec une majesté dont ses ennemis eux-mêmes demeurèrent surpris; on retrouvait en lui, à une heure pareille, cette tendance qu’il avait toujours eue plus ou moins d’envisager l’existence avec le calme fataliste de l’Oriental. L’exil de Sainte- Hélène le faisait entrer tout vivant dans la légende, et allait transformer chez beaucoup d’imaginations populaires son souvenir en une sorte de culte fétichiste. La presse officielle de Paris faisait en partie le silence sur tous ces événements, qui cependant passionnaient l’opinion et les cercles. Le 2 août 1815, le Journal des Débats annonçait à ses lecteurs que les dispositions étaient prises par le gouvernement anglais pour conduire Napoléon à Sainte-Hélène. Le 6 août, le Moniteur appréciait en ces termes la situation de Napoléon :

« Buonaparte est un monument vivant pour tous les ennemis à venir du genre humain dont la passion serait d’être des conquérants. Nous ne pouvons concevoir un spectacle plus sublime, l’histoire ne nous offre pas un plus beau triomphe des principes de justice que la situation actuelle de cet usurpateur déchu, prisonnier sur le rivage qu’il menaçait d’envahir il y a douze ans. » Cette même presse, condamnée longtemps au silence, habituée à l’hyperbole et au dithyrambe, se vengeait, pensant bien que de toutes les louanges adressées au nouveau régime aucune n’était plus adroite et plus cynique d’ailleurs que la condamnation du souverain vaincu. La décision prise par l’Angleterre, au mépris de toute humanité et on pourrait ajouter de toute bonne foi, ne souleva nulle part de protestation officielle ; l’histoire, plus désintéressée et qui ne flotte pas toujours entre la crainte et la servilité, s’est montrée plus sévère pour cet acte de l’Angleterre. Qu’elle retînt son prisonnier, elle se le devait à elle-même et le devait aux puissances alliées, mais qu’elle renouvelât pour lui le supplice de Prométhée, rien ne l’y contraignait. « L’Angleterre, dit Lamartine, en accomplissant ainsi le devoir de ne pas disposer d’un prisonnier collectif, acceptait néanmoins trois rôles odieux dont son histoire restera teinte devant l’avenir : le rôle de livrer à l’Europe le réfugié non pris sur le champ de bataille, mais venu volontairement demander l’hospitalité à son foyer ; le rôle de veiller seule sur ses chaînes ; le rôle enfin d’assigner la prison. L’Angleterre, champion du monde, en devenait le geôlier. Elle assumait sur elle les sévérités, les distances, les malédictions de la captivité. Sa gloire en souffre : l’hospitalité plus généreuse aurait eu moins de probité devant les puissances, moins de sécurité devant le présent, mais plus d’humanité devant le cœur humain et plus de majesté devant l’histoire.» Chateaubriand, qui n’est pas suspect de sympathie ni de faiblesse dans ses jugements sur « Bonaparte », ne put s’empêcher, dans ses Mémoires d’outre-tombe, d’apprécier sévèrement la conduite de l’Angleterre :

« Cette violation du droit des gens et du respect de l’hospitalité était révoltante Les Anglais, se laissant emporter à une politique étroite et rancunière, manquèrent leur dernier triomphe ; au lieu de perdre leur suppliant en l’admettant à leur bastille ou à leurs festins, ils lui rendirent plus brillante pour la postérité la couronne qu’ils croyaient lui avoir ravie. Il s’accrut dans sa captivité de l’énorme frayeur des puissances : en vain l’Océan l’enchaînait, l’Europe armée campait au rivage, les yeux attachés sur la mer. » Le 8 août, le Northumberland, ayant Napoléon à son bord, quittait l’Angleterre et partait pour Sainte-Hélène. Avant de quitter la Manche, on put apercevoir la côte française au cap de la Hogue.

Napoléon, debout sur le pont, salua avec émotion la patrie qu’il entrevoyait encore et dont le rivage disparaissait peu à peu dans les brouillards de la mer. Il regarda longuement ce pays qu’il avait bouleversé de fond en comble, mais qu’il avait maîtrisé, qu’il avait aimé, et sur lequel il avait jeté l’auréole d’une gloire militaire impérissable et s’écria d’une voix brisée par l’angoisse ces mots de légende : « Adieu, terre des braves ! Adieu, chère France ! Quelques traîtres de moins et tu serais encore la grande nation, la maîtresse du monde. »

Ce ne fut, nous le pensons, ni à cette heure ni en ce moment que Napoléon fit à son chirurgien O’Meara la confidence que nous rapporte ce dernier : que son cœur lui faisait l’effet de ne pas battre parce qu’il ne l’avait jamais senti. »

 

 (Georges MAZE-SENCIER, « Le dernier séjour de l’Empereur en France. La rade de l’île d’Aix (8-16 juillet 1815) », Librairie militaire Berger-Levrault, 1899, pp.33-49. Ce texte fut publié tout d’abord dans le « Carnet de la Sabretache »).

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( 12 septembre, 2018 )

Alexandre Ier et l’incendie de Moscou…

« Ce fut le colonel Michaud qui vint annonAlexandre Ier et l'incendie de Moscou… dans TEMOIGNAGES Mosk-22sept1812cer à Alexandre que Koutouzov avait abandonné Moscou et que la ville était en flammes [Alexandre Michaud, savoyard de naissance, officier dans les troupes sardes, passé en 1805 au service de la Russie comme capitaine du génie, colonel en 1812, aide-de-camp d'Alexandre,gnéral lieutenant en 1826, mort à Palerme en 1841. (Note d’Arthur Chuquet)]. Il a, sur les instances de Mikhaïlovsky-Danilevsky, dans une lettre du 11 août 1819 retracé son entrevue avec le tsar. Vous n’ignorez pas que je fus envoyé à Saint-Pétersbourg par le maréchal Koutouzov, le troisième jour de mon arrivée à son quartier-général, pour porter la nouvelle à Sa Majesté de l’abandon de Moscou, dont les flammes éclairèrent malheureusement ma route jusqu’au delà de Vladimir. Jamais voyageur n’a eu le cœur plus sensiblement touché que le mien l’a été dans cette occasion. Russe de cœur et d’âme,quoique étranger, porteur au meilleur des souverains d’une des plus tristes nouvelles, traversant un pays au milieu d’un demi-million et plus d’habitants de toutes classes qui émigraient, n’emportant avec eux que  des vieillards, des femmes, des enfants, l’espoir de venger leur patrie et un dévouement sans bornes pour leur adoré souverain ; frappé tour à tour par la douleur de tout ce que je voyais et par la joie de tout ce que j’entendais autour de moi de l’enthousiasme national, j’arrivai le 20 septembre [1812] au matin à la capitale, tout plein de chagrin pour les tristes nouvelles que j’allais donner. Admis à l’instant par S. M. dans son cabinet, l’Empereur jugea d’abord par mon air que je n’avais rien de consolant à lui apprendre.

-M’apportez-vous de tristes nouvelles, colonel ? me dit-il.

-Malheureusement bien tristes, lui répondis-je, l’abandon de Moscou.

-Quoi ! Avons-nous perdu une bataille, aurait-on livré mon ancienne capitale sans se battre ?

-Sire, les environs de Moscou n’offrant malheureusement aucune position propre à pouvoir hasarder un combat avec des forces inférieures, le maréchal Koutouzov a cru bien faire en conservant à V. M. une armée dont la perte, sans sauver Moscou, aurait pu être de la plus grande conséquence et qui, par les renforts que V. M. vient de lui procurer et que j’ai rencontrés de toutes parts, se verra bientôt à même de reprendre l’offensive et de faire repentir l’ennemi d’avoir osé pénétrer dans le cœur de ses États…

-L’ennemi est-il entré en ville ?

-Oui, Sire, et elle est en cendres à l’heure qu’il est : je l’ai laissée tout en flammes. A ces mots, les larmes coulèrent de ses yeux à ne pouvoir les distinguer.

-Grand Dieu ! Que de malheurs, me dit-il, que de tristes nouvelles vous me donnez, colonel !

-Ne vous chagrinez pas trop. Sire, lui répétai-je, ému par le chagrin dans lequel je le voyais, votre armée se renforce à chaque moment.

- Je vois, colonel (en m interrompant), je vois par tout ce qui arrive que la Providence exige de grands sacrifices de nous et de moi particulièrement : je suis prêt à me soumettre à toutes ses volontés. Mais, dites-moi, Michaud, comment avez-vous laissé l’esprit de l’armée, en voyant abandonner ainsi mon ancienne capitale sans coup férir? Est-ce que cela n’a pas trop influé sur le moral du soldat ? N’avez-vous pas remarqué, aperçu du découragement ?

-Sire, me permettez-vous, lui répondis-je, de vous parler avec franchise, en loyal militaire ?

- Je l’exige toujours, colonel, reprit le souverain ; mais dans ce moment surtout, je vous prie de ne me rien cacher, dites-moi franchement ce qu’il en est.

-Sire, le cœur m’en saigne, mais je dois vous avouer que j’ai laissé toute l’armée depuis le chef jusqu’au dernier soldat dans une crainte épouvantable, effrayante…

-Que me dites-vous, Michaud ? Comment ça, reprit le souverain, d’où peuvent naitre ces craintes ? Mes Russes se laisseraient-ils abattre par le malheur?…

- Jamais, Sire ; ils craignent seulement que V. Mpar bonté de cœur ne se laisse persuader de faire la paix ; ils ne brûlent que de combattre et de vous prouver par leur courage et par le sacrifice de leur vie combien ils vous sont dévoués…

-Ah ! Colonel, vous soulagez mon cœur, dit-il en frappant de sa main sur mon épaule, vous me tranquillisez. Eh bien ! Retournez à l’armée, dites à nos braves, dites à mes bons sujets, partout où vous passerez, que lorsque je n’aurai plus aucun soldat, je me mettrai moi-même à la tête de ma chère noblesse et de mes bons paysans, et j’userai ainsi jusqu’à la dernière ressource de mon empire ; il m’en offre encore plus que mes ennemis ne pensent. Mais si jamais il fut écrit dans les décrets de la divine Providence que ma dynastie doive cesser de régner sur le trône de mes ancêtres, alors, après avoir usé de tous les moyens qui seront en mon pouvoir, je me laisserai croître la barbe jusqu’ici (en portant la main sur sa poitrine) et j’irai manger des pommes de terre avec le dernier de mes paysans au fond de la Sibérie plutôt que de signer la honte de ma patrie et de mes bons sujets, dont je sais apprécier les sacrifices qu’il me font. La Providence nous éprouve : espérons quelle ne nous abandonnera pas.

Puis, allant au fond de son cabinet et revenant à grands pas, le visage tout enflammé, serrant de sa main mon bras : « Colonel Michaud, n’oubliez pas ce que je vous dis ici; peut-être un jour nous nous le rappellerons avec plaisir. Napoléon ou moi — ou lui ou moi — nous ne pouvons plus régner ensemble. J’ai appris à le connaître ; il ne me trompe plus ! » Il ne m’est pas donné, mon cher Danilevsky, de vous peindre ici quel était l’état de mon âme en voyant le feu qui étincelait des yeux de S. M. et en pensant au bonheur que j’allais porter à l’armée. C’était bien, parmi tous les renforts que S. M. lui envoyait, le plus puissant pour en redoubler le courage. Aussi lui répondis-je, le cœur enthousiasmé de tout ce que je venais d’entendre :

-Sire, Votre Majesté signe en ce moment la gloire de sa nation et le salut de l’Europe ; je vois déjà d’ici ma malheureuse patrie délivrée…

-Soyez exaucé, cher colonel, allez vous reposer et préparez-vous à partir.

Voilà des traits qui caractérisent la force d’âme de notre auguste maître. Les événements ont prouvé qu’il a tenu parole. »

 

(Arthur CHUQUET, « Lettres de 1812. Première Série [seule parue] », Librairie Ancienne, Honoré Champion, Éditeur, 1911, pp.37-41).

 

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( 6 septembre, 2018 )

Napoléon les 6 et 7 septembre 1812…

Napoléon portrait.

Pasquier prétend que Napoléon n’aurait pas examiné le terrain sur lequel se livra la bataille de La Moskowa. Il a tort. Lejeune nous raconte que le 6 septembre 1812, avec Berthier, Eugène et trois officier-dont Lejeune- Napoléon a parcouru le front de l’armée russe et reconnu la position d’autant plus en détail et de plus près qu’une trêve semblait exister entre les deux partis. Les vedettes, quoique à portée de pistolet, ne tiraient pas. Lejeune craignit même que l’Empereur ne fût brusquement enlevé par les cosaques cachés au détour d’un ravin et, un instant, Napoléon qui marchait le premier poursuivit ; mais, grâce à la vitesse de leurs chevaux, Napoléon et ses compagnons échappèrent aux cavaliers cosaques. Faut-il ajouter qu’après cette reconnaissance, Lejeune parcourut de nouveau la ligne et rapporta des croquis du terrain que l’Empereur accueillit avec satisfaction ?

Faut-il ajouter que Bacler d’Albe, le chef des ingénieurs-géographes, fit exécuter le même travail et faire avant le soir un levé à vue des positions russes ? Napoléon a donc rempli, à la veille de la bataille, ses devoirs de général d’armée.Mais Lejeune assure qu’il n’a pas, le 7 septembre 1812, déployé la même activité qui « forçait le succès ». L’Empereur est resté sur son tertre, suivant les mouvements et donnant des ordres sans bouger de place au lieu d’aller, comme autrefois, électriser son monde par sa présence. A vrai dire, il était souffrant et dans un « état de malaise ».

Mais, conclut Lejeune, on n’était pas satisfait et on portait sur lui un jugement sévère. 

Arthur CHUQUET 

 

 

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( 3 septembre, 2018 )

Quelques témoignages lus…

Ombre 3

La maison Teissèdre, avec d’autres (parmi lesquelles la Librairie des Deux Empires, La Vouivre, la Boutique de l’Histoire et LCV), livrèrent à la curiosité du public, comme on disait si bien autrefois, des témoignages souvent difficilement trouvables en édition originale.

Voici quelques titres lus au hasard, ils ont pour point commun d’avoir été publiés par ce même éditeur.

C.B.

« Les Gardes d’Honneur pendant la campagne de 1813-1814 », Librairie Historique Teissèdre, 2000, 108 p.

La première partie de ce livre est composée par le témoignage du jeune Stanislas Girard (né en 1790), du 2ème régiment des Gardes d’Honneur. Son récit fut publié la  première fois, en volume, en 1920 mais il y avait eu une prépublication fragmentaire dans la « Nouvelle Revue Rétrospective en 1903/1904 (ce que n’indique pas la Bibliographie de J. Tulard).Son témoignage couvre en grande partie la campagne de 1813. Il est présent notamment lors de la bataille de Leipzig. Fin décembre 1813, Girard se dirige vers la France. La campagne de 1814 vient de commencer. Mais il ne prend part à aucun combat. Néanmoins son récit, pour ces deux campagnes, est détaillé et intéressant. La réédition de ce texte est donc une bonne initiative. Le témoignage de Stanislas Girard est suivi par des extraits du « Livre d’ordres du 2ème régiment de Gardes d’honneur », formation à laquelle il appartenait. On y trouve essentiellement des ordres du jour

 

« Murat en 1815. Mémoires et Correspondances », Editions Historiques Teissèdre, 2000, 115 p.

Un volume composé par deux textes. Tout d’abord le témoignage du général d’Ambrosio, publié (anonymement) la première fois en 1899 et suivi par : « Documents sur la dernière expédition et la mort de Murat » dûs à Macéroni qui fut secrétaire du Maréchal et qui parurent à l’origine en 1838. Je dois avouer  que j’ai été un déçu par la lecture de ces textes. Il faut réellement s’intéresser aux dernières semaines du roi de Naples afin d’en saisir l’intérêt et d’oublier le côté « soporifique » qu’ils présentent.

« Les mémoires de Jakob Walter, 1812 », Editions Historiques Teissèdre, 2003, 190 p.

On connaissait parmi les témoignages wurtembergeois, notamment ceux de Faber du Faur, Roos et Suckow; tous portant sur la campagne de Russie. Celui de Jakob Walter était jusqu’à présent inédit en français. L’auteur, fantassin, est affecté à la 25ème division du IIIème corps d’armée (Ney). Son récit est extrêmement détaillé et plonge le lecteur dans un grand réalisme. On regrettera simplement que les nombreuses notes établies par Jean Dif, ne se trouvent pas plus commodément en bas de page.

 

Alexandre de Chéron, « Mémoires inédits sur la campagne de Russie. Présentés par Robert de Vaucorbeil », Editions Historiques Teissèdre, 2001, 81 p.

Ce témoignage comme le laisse entendre le titre n’est pas réellement inédit car il fut publié une première fois dans la « Revue de l’Institut Napoléon », en 1983 (dans son n° 140), du moins jusqu’à la page 51 du livre. Le récit de ce sous-lieutenant au 26ème léger, et qui fut par la suite aide-de-camp du général de la Houssaye peut figurer parmi les bons témoignages sur la campagne de 1812. Alexandre de Chéron sera fait prisonnier début janvier 1813 par les Russes à Königsberg et ne revoit la France qu’en décembre 1814.

Il est regrettable que cette édition ne soit pas assortie d’un appareil critique qui aurait mis en lumière ces mémoires. A noter qu’on trouve à la fin de ce volume quelques pages ayant trait à la campagne de Belgique.

 

 

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( 2 septembre, 2018 )

1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry.

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou 1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry. dans TEMOIGNAGES Espagnebien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur. Le témoignage de G. Woodberry a été réédité en 2009 par L.C.V. sous le label « A la Librairie des Deux Empires ».

C.B.

Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face àla Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées. En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi dela France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastidede Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour dela Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords dela Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois. Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

« Le repos du guerrier »…

Une fois que les armes se sont tues, notre officier britannique reprend sa vie insouciante : « J’ai pêché dans l’Auzoue, avec le comte et sa sœur cadette : nous avons pris quelques carpes. » (4 mai 1814). Et plus loin : »Nous donnons demain un bal aux dames de Mézin et de Nérac. On ne parle que de cette fête et on prépare ses plus beaux habits. Le 20 juin, il est à Paris et visite la capitale : « Nous avons été voir les admirables collections du Louvre et la place Vendôme où s’élève la superbe colonne érigée par ordre de Buonaparte en commémoration des victoires remportées sur les armées autrichiennes, russes et prussiennes, et faite avec le métal des canons pris sur elles. » Le 23 juin 1814, il rend visite au Roi nouvellement installé sur son trône : « Nous avons été à onze heures au Palais des Tuileries en grand uniforme, faire notre cour à Louis XVIII ». Puis Woodberry, rentre en Angleterre, en passant par Boulogne. Il va voirla Colonne dela Grande-Armée et peut écrire, le 7 juillet 1814 : « « J’ai vu ce matin, la fameuse colonne élevée en l’honneur de Napoléon par l’armée de Soult : chaque homme fit dont d’un jour de paie ». Dix jours plus tard, le lieutenant George Woodberry quittela France : « Je supporte très bien la mer : je ne suis jamais malade ». Le 18 juillet 1814, il retrouve son Angleterre natale.

1815, Campagne de Belgique.

Woodberry devait revoir la Francequelques mois après. Le 19 avril 1815, il repart en campagne avec le 18ème hussards et débarque à Ostende en Hollande.  Il transcrit rapidement ses premières impressions : « 22 avril 1815, Eccloo, département de l’Escaut, Belgique », l’infortuné roi de France Louis XVIII est à Gand avec une faible suite composée en grande partie de traîtres ».  Le 8 mai, Woodberry se trouve à Bruxelles, prêt à entrer en campagne : « Ordre à tous les officiers séjournant à Bruxelles de regagner immédiatement leurs régiments ; aucun officier n’aura plus le droit d’aller à Bruxelles sans autorisation du général commandant » (12 mai 1815, Op Hasselt, département de l’Escaut, Belgique). L’armée anglaise observe les mouvements de celle de l’Empereur ce qui fait dire à Woodberry (le 17 mai) que « Buonaparte semble vouloir concentrer ses efforts surla Belgique ».

L’orage approche…

« L’ennemi s’est, dit-on, avancé avec Buonaparte à sa tête vers Charleroi. Lord Wellington donne ce soir un grand bal [c’est celui, fameux, de la duchesse de Richmond] à Bruxelles ; j’étais invité par lord Arthur Hill, mais je trouve que c’est trop loin. » (Op Hasselt, 15 juin 1815).

Puis le 18 juin c’est Waterloo…

« Nous restâmes au bivouac jusqu’à dix heures ; nous le quittâmes au signal de la trompette. Nous croyions que l’armée allait avancer de concert avec les prussiens de Blücher, mais jugez de notre surprise quand, arrivés en position (notre place étant à l’extrême-gauche), nous vîmes plusieurs fortes colonnes marchant à l’attaque et que nous trouvâmes nos piquets assaillis par la cavalerie française et repoussée par elle à une certaine distance…. Rien n’égale la grandeur du spectacle qu’offrit l’attaque de notre centre. Plus de deux cent pièces de canons ouvrirent sur nous un feu épouvantable. Sous leu couvert de leur fumée, Buonaparte, fit une attaque générale avec la cavalerie et l’infanterie, en tel nombre qu’il fallut toute l’habileté de Wellington, pour disposer ses troupes et toutes les bonnes qualités de ces troupes elles-mêmes pour y résister…. Les life-guards et les bleus chargèrent alors avec la plus grande vigueur et le 49ème et le 105ème régiment français ; ils perdirent leurs aigles ainsi que deux à trois mille prisonniers…. L’admiration de tous est due à la bravoure déployée par la cavalerie française : les cuirassiers, avec leurs armures à l’épreuve des balles, chargèrent à plusieurs reprises nos carrés, sur lesquels leurs canons faisaient des trouées. »

Le 21 juin, Woodberry arrive en France et note quelques jours plus tard (Du Cateau-Cambrésis, Somme, le 23 juin) que « Buonaparte rassemble son armée à Laon, mais on croit que ce n’est pas là qu’il livrera bataille, bien que ses lignes fortifiées soient imprenables, au dire des français ». Le 2 juillet 1815, il bivouaque au Bourget, non loin de Paris. « Le prince Blücher a promis à son armée que si les français défendent Paris, il autorisera le pillage des deux faubourgs St-Germain et St-Antoine. ». Le lendemain, George Woodberry précise qu’ « une suspension des hostilités a été conclue entre les alliés et les Français ce matin. Nous espérons que tout est arrangé et que nous allons nous mettre immédiatement en marche pour entrer dans Paris. Dieu soit loué ! Puisse la nouvelle être vraie et la guerre finie ! ».

Ainsi, c’est avec un plaisir non dissimulé que l’officier britannique redécouvre la capitale, le 8 juillet. Trois jours plus tard, il s’étonne « de l’état dans lequel sont les musées ». Et précise que « ceux du Jardin des plantes sont déjà honteusement pillés, particulièrement le Muséum et l’amphithéâtre de chirurgie et d’anatomie ». George Woodberry goûte avec bonheur aux plaisirs de la vie parisienne : soirée à l’Opéra-Comique, promenade sous les frondaisons des nombreux jardins de la capitale, bal au fameux Tivoli… L’odeur de la poudre est loin désormais. Les seules explosions auxquelles il assiste, sont celles d’un grand feu d’artifice par lequel se termine son « Journal » : « Le spectacle était magnifique, et toute la compagnie paraissait enchantée des amusements de la soirée ».

 

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( 29 juillet, 2018 )

« Ce malheureux Vandamme… »

« Ce malheureux Vandamme... » dans FIGURES D'EMPIRE vandamme

Une lettre de l’Empereur adressée au maréchal Gouvion Saint-Cyr, commandant le 4ème corps de la Grande-Armée.

Dresde, 1er septembre 1813.

Le duc de Tarente [maréchal Macdonald] s’est laissé pousser sur Görlitz. Il sera possible que je sois obligé de marcher sur Bautzen demain ou après-demain. Occupez donc promptement les positions défensives. afin que le duc de Raguse [maréchal Marmont] et ma Garde soient disponibles pour marcher avec moi de ce côté.

Ce malheureux Vandamme, qui paraît s’être tué, n’avait pas laissé une sentinelle sur les montagnes, ni une réserve nulle part ; il s’était engouffré dans un fond, sans s’éclairer en aucune façon. S’il avait seulement eu 4 batillons et 4 pièces de canon sur les hauteurs en réserve, ce malheur ne serait pas arrivé [allusion à la bataille de Kulm (30 août 1813) au cours de laquelle le général Vandamme fut fait prisonnier ] . Je lui avais donné ordre positivement de se retrancher sur les hauteurs, d’y camper son corps, et de n’envoyer en Bohême que des partis isolés, pour inquiéter l’ennemi et avoir des nouvelles.

Indépendamment des hommes qui vous sont arrivés de son corps, il en est arrivé beaucoup et il en arrive encore à Dresde.

(« Lettres inédites de Napoléon 1er (An VIII-1815). Publiés par Léon Lecestre » Plon, 1897, tome II,p.288).

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( 28 juin, 2018 )

Faux empereurs mais véritables imposteurs !

Les faux napoléon

Voici une étude intéressante que je viens de terminer de lire. Elle est centrée sur le cas de quatre imposteurs s’étant fait passer pour Napoléon entre 1815 et 1823 : Mathieu Félix (fin août/début septembre 1815 dans le département de l’Isère), Jean-Baptiste Ravier (en août 1815 dans l’Ain), Jean Charnay (dans l’Ain durant l’été de 1817) et un certain père Hilarion (dans celui de la Lozère de 1821 jusqu’au début 1823).

Il y eut certainement d’autres cas mais l’étude de Nathalie Pigault possède l’important mérite d’aller jusqu’au bout des choses concernant ces « usurpations historiques ». Elle détaille chaque étape : depuis leurs apparition, passant en revue leur agissement, jusqu’à leur interpellation et leur comparution devant la justice.

Dans les campagnes de la Seconde Restauration, où vivaient des paysans, hommes et femmes sans doute moins instruits que dans les grandes villes et, surtout, possédant une naïveté incroyable, il était facile pour ces « Faux-Napoléon » d’abuser de leur crédulité . Comme le souligne l’auteur, le climat politique régnant à l’époque et le début de l’édification de la Légende napoléonienne y furent pour beaucoup : « Il y avait la légende officielle fabriquée par les Bulletins de la Grande-Armée, les articles du Moniteur  les peintures de Gros et la Colonne Vendôme. Il y eut à son tour une légende populaire née après la disparition de la scène européenne de Napoléon en 1815. »

En effet, pour les gens du peuple comment croire à la disparition d’un être aussi extraordinaire que le grand Empereur ? Déjà en 1814, alors que Napoléon se trouvait en son île d’Elbe, on le signalait çà et là, à la tête d’armées imaginaires, venant reconquérir son trône. Après la déflagration de la défaite de Waterloo, l’Empereur est expédié à Sainte-Hélène; un endroit que bien peu de français  des campagnes savent situer. Mais selon eux, « Il » reviendra, c’est certain !  En mai 1821, Napoléon meurt ; la nouvelle arrive à Paris début juillet. Mais dans les campagnes à quel moment ?Pour beaucoup de Français,  Napoléon n’est pas mort, il va s’échapper de son île et débarquer sur les côtes de France, comme il l’a si bien fait en mars 1815…

Mais revenons à nos imposteurs. On constate, en lisant cette étude, qu’ils ne ne portent pas l’habit militaire et encore moins une tenue se rapprochant de celle de l’Empereur. Leur ressemblance physique avec le grand homme est inexistante même si pour l’un d’entre eux, un témoin bien naïf déclarera reconnaître quelque peu Napoléon. Aucun de ces mystificateurs n’est accompagné d’une escorte, aussi peu importante soit-elle. En véritables manipulateurs, ils exercent leur talent sur une population exclusivement rurale. Il est très probable qu’ils ne purent arriver à leurs fins dans un milieu urbain, dans quelques grandes villes, dans lesquelles les esprits sont plus instruits, plus au fait de l’actualité politique. Le but de ces imposteurs fut essentiellement financier et matériel. Point de conspiration politique de leur part, comme l’a craint un moment la police de Louis XVIII.

Cette étude, qui se lit un peu comme une enquête policière, menée autour de ces quatre faux empereurs nous fait aussi revivre la France d’après Napoléon et son instabilité politique; un contexte particulièrement favorable à l’émergence de ce type d’affaires.

C.B.

Nathalie PIGAULT, « Les Faux-Napoléon », Editions du CNRS. Ouvrage paru en avril 2018, 218 pages,  20.00 €

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( 12 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (V)

Sainte-Hélène 2

VIII – DIVERSES CIRCONSTANCES RELATIVES A L’EMPEREUR

Je vois souvent l’Empereur se promenant dans son jardin, toujours dans son costume habituel. Tout le monde a l’ordre de se retirer dès qu’on l’aperçoit pour ne pas le troubler dans ses méditations ou dans la crainte de l’importuner. Les sentinelles, elles-mêmes, s’éloignent. Quelquefois, muni de sa lunette, il porte ses regards sur le camp Anglais ou la haute mer. 

L’Empereur ne monte plus à cheval. Je ne l’ai jamais vu se promener en calèche, mais, j’ai su qu’il y va quelquefois et qu’il invite le général Montholon ou le général Bertrand pour l’accompagner. Parfois c’est Mme la Comtesse Bertrand et ses enfants. 
La demeure de l’Empereur est trop séparée de celle du général Bertrand pour que je puisse m’apercevoir de ce qui s’y passe. Tous ces détails se trouvent dans l’ouvrage du Dr. Antommarchi, ouvrage qu’il a eu la bonté de me donner et qui a pour titre « Mémoires du Dr. J. Antommarchi ou les derniers moments de Napoléon » 

Note de G. Godlewski : Ce qui prouve que Bouges demeure en relation avec ce sinistre coquin après leur retour en Europe. Tout ce qui touche à Longwood et à ses habitants semble d’ailleurs, dans ce manuscrit, plus ou moins inspiré du factum d’Antommarchi. C’est la partie la plus faible du récit de Bouges

Mais je rapporterai deux faits assez singuliers. 

Le premier est celui-ci : un bœuf de la ferme de la Compagnie des indes s’est échappé du pacage et a franchi la clôture du jardin de l’Empereur. L’Empereur s’en aperçoit, va chercher un pistolet et l’abat.. On paye le bœuf et il est dépecé et mangé. 
Voici le second : un k jour le général Bertrand apporte un pistolet et me demande de le fixer sur un affût de bois. J’ai, par la suite de la construction de la barrière du jardin, un atelier contenant divers instruments. Je creuse un morceau de sapin et je parviens à fixer cette arme assez solidement. On la porte à l’Empereur qui fait demander le Berrichon pour assister à l’expérience qu’il voulait faire. On lui tend une sorte de rideau et c’est Noverraz qui ajuste le pistolet et y met le feu à plusieurs reprises, avec une mèche. La balle perce le rideau à plusieurs hauteurs. Je ne me suis pas rendu compte du but que recherchait l’Empereur. 

Note de G. Godlewski : L’anecdote du bœuf, qui inquiéta tant Hudson Lowe, est bine connue. Celle du rideau est en revanche inédite et fort curieuse. On ne voit pas le but poursuivi par Napoléon. Ne serait-ce pas une supercherie destinée à troubler l’esprit maladivement soupçonneux du Gouverneur qui s’affolait d’un rien ? 

Après le départ de Mme Montholon, l’Empereur avait pensé que Mme Bertrand, dont les enfants ont besoin d’éducation et qui, elle-même, souffre du climat, ne tarderait pas à retourner, elle aussi, en France et que son mari la laisserait partir seule. Mais, j’ai toujours été convaincu que le général Bertrand ne quitterait jamais l’Empereur. Son attachement pour lui est trop sincère et tout me persuade que sa fidélité serait à l’abri de toute épreuve. 

Note de G. Godlewski : Sur les cas de conscience du Grand maréchal écartelé entre les scènes de sa femme, impatiente de l’entraîner et son désir de ne pas abandonner Napoléon voir Paul Ganière ( tome III, 133-141) 

Sir Hudson, pour paraître alléger la captivité de l’Empereur, a pensé lui faire construire une nouvelle demeure. Il y a été autorisé par son Gouvernement. Il veut la laisser sur le plateau de Longwood pour que la surveillance reste plus facile. Seulement, il l’a fait rapprocher du Pic de Diane, afin d’éviter le vent du sud-est qui est le plus désagréable ; mais l’Empereur déclara qu’il ne changerait pas d’habitation. Il appelait cette maison, construite en fer et en bois, la cage de fer. 

Les Docteurs O’Meara, Antommarchi et Stokoe ont toujours insisté de l’exécuter. L’Empereur ne pouvant plus monter à cheval et ne voulant plus se montrer en calèche à ses gardiens, a la pensée de se livrer au jardinage. Pour exécuter son plan, il y appelle toute la colonie, ses compagnons d’exil, ses serviteurs et jusqu’aux Chinois. Il quitte son costume et revêt celui des planteurs. On le voit habillé de nankin ou d’une étoffe de l’Inde blanche et légère, la tête recouverte d’un grand chapeau de paille et un bâton à la main, dirigeant tous les ouvriers, faisant transplanter des arbres, établir des gazons, semer des graine potagères. On fait venir de l’eau d’un réservoir que le Gouverneur a fait creuser au pied du Pic de Diane, et la végétation se produit comme par enchantement. L’Empereur a fait élever un épaulement en terre qu’on gazonne rapidement au moyen de plaques de gazon transplantées. Cet épaulement le met à l’abri du vent et lui couvre une vue qui lui était désagréable, celle du camp Anglais, dont on voyait, de toutes part, les six baraques. En dedans de l’épaulement, on a établi des plates-formes sur les quelles des fleurs on été placées. 
Note de G. Godlewski : L’épisode des jardins est ici sommairement résumé d’après Antommarchi et Montholon. Les meilleures descriptions sont celles d’Ali et de Marchand que Bouges n’a pu connaître, puisqu’elles sont restées inédites jusqu’en 1926 et 1954 et qu’il semble n’avoir lié aucune relation avec eux.

IX – MORT DE L’EMPEREUR.

Depuis longtemps, il n’est question parmi les habitants de Longwood que de la maladie de l’Empereur. On ne l’aperçoit plus. On parle de sa fin prochaine. Le Gouverneur ne veut pas y croire et cherche tous les moyens possibles de s’en assurer par lui-même. 
Enfin, l’événement fatal ne tarde pas à se consommer. L’Empereur après de longues souffrances, dont on trouve le récit très détaillé dans l’ouvrage du Dr. Antommarchi, devient en proie à un hoquet persistant et perd complètement connaissance. L’agonie est commencée. Mme la Comtesse Bertrand amène ses enfants, qui baisent avec la plus grande émotion la main de l’Empereur. On admet ensuite tous les serviteurs à pénétrer dans la chambre ; j’y entre avec eux. L’Empereur gît sur son lit de camp. Les généraux Bertrand et Montholon sont assis au côté du grand lit. Le Dr. Antommarchi et M. Marchand se tiennent au côté droit et s’occupe à rafraîchir les lèvres du mourant en y passant les barbes d’une plume imbibée d’eau acidulée. L’ Abbé Vignali récite les prières d’usage. Tous les serviteurs s’agenouillent dans la chambre. 

Dès que l’Empereur a rendu le dernier soupir, un médecin du régiment Anglais vient, de la part du Gouverneur, constater la mort. 

Pendant les derniers moment les plus tourmentés de la vie de l’Empereur, ainsi que le Dr. Antommarchi a eu soin de le noter, le temps était affreux, la pluie tombait sans interruption et le vent menaçait de tout détruire. Le saule, sous lequel l’Empereur aimait à prendre le frais, a cédé. Les plantations sont déracinées ; un seul arbre à gomme résiste encore, lorsqu’un tourbillon le saisit et le couche par terre. Dès que l’agonie est confirmée, la nature revient au calme. 

Note de G. Godlewski : Le récit sommaire de la journée du 5 mais 1821 est ici directement inspiré d’Antommarchi. Il est possible que Bouges ait assisté aux derniers instants de Napoléon (Bertrand note seize personnes, dont douze Français), bine qu’aucun mémorialiste ne mentionne sa présence. Quant à la prétendue tempête des 4 et 5 mai, elle est également empruntée à Antommarchi qui a sans doute voulu dramatiser un peu plus son texte. Aucun des témoins sérieux de ces journées dramatiques n’en souffle mot. 

L’Empereur a demandé à plusieurs reprises qu’on fasse l’autopsie du corps. Il est persuadé, d’après les symptômes qu’il éprouve, que, outre, l’hépatite déterminée par le climat de Sainte-Hélène, il est atteint par la maladie à laquelle a succombé son père, c’est à dire un squirre à l’estomac. Il paraît que l’examen cadavérique a confirmé ses présomptions. Le général Bertrand, malgré la douleur qu’il ressent, a voulu assister à toutes les opérations de l’autopsie du Dr. Arnott, que, dans les derniers temps de sa vie l’Empereur a consenti à recevoir. J’arrive auprès du général Bertrand lorsque l’autopsie est terminée. Il y a dans la chambre une odeur des plus fétides. Le cadavre, qui est très amaigri, est étendu sur une table, et les médecins recousent la peau du ventre, qui a été ouvert en croix. L’Empereur a recommandé, dit-on, de recueillir ses cheveux. M. Marchand se prépare à les raser et me prie de tenir la tête. Malgré le trouble que j’éprouve et le tremblement dont je suis saisi, je ne pus prendre sur moi de remplir cette tâche jusque la fin. 

Note de G. Godlewski : La présence de Bouges, même à la fin de l’autopsie, est des plus contestables. Les 17 personnes présentes (10 Anglais, dont 7 médecins, et 7 Français : Bertrand, Montholon, Marchand, Ali, Pierron, Vignali, Antommarchi) sont mentionnés par tous les mémorialistes. Bouges ne figure pas sur la liste. En outre, d’après Antommarchi, Marchand rasa le crâne avant l’autopsie et non après, ce qui est logique. Marchand, qui en fut l’exécutant d’après Bouges, na parle pas de cet acte dans ses Mémoires, ni de l’assistant bénévole qu’il n’eût pas manqué de citer s’il avait été là. On imagine d’autre part que la porte du parloir devait être sévèrement gardée par les domestiques Français non conviés.

On avait eu la pensée d’envoyer le cœur de l’Empereur à sa mère. A cet effet, il a été placé dans un vase d’argent avec de l’esprit de vin. Le Gouverneur s’y étant opposé, du moins à ce que j’ai entendu dire,, le vase est conservé et placé dans le cercueil.

Note de G. Godlewski : L’estomac fut aussi déposé dans le cercueil, dans un vase d’argent, distinct de celui du cœur. 

Lorsque l’opération est complètement terminée, on habille l’Empereur avec son uniforme des Chasseurs à cheval, sur lequel on met la plaque de la Légion d’Honneur qu’il portait habituellement sur son habit bourgeois. On a fixé sur le gilet le Grand Cordon de la Légion d’Honneur. On lui passe ses bottes à l’écuyère. Par les soins de M. Marchand, le manteau de Marengo est étendu sur la partie inférieure du corps. Son chapeau recouvre la tête. L’Abbé Vignali a déposé un crucifix sur sa poitrine. C’est ainsi que tout le monde peut voir Napoléon sur son lit de camp, qui est transporté dans une chapelle ardente, dressée dans la salle à manger. On a tendu de noir cette pièce où l’on a allumé une grande quantité de coerges et de bougies. 
Note de G. Godlewski : La tenue de Napoléon après l’autopsie est correctement décrite. En revanche l’exposition du corps n’ a pas lieu dans la salle à manger, mais dans la petite chambre contigüe, dite cabinet de travail de l’Empereur. 

Cette exposition dure vingt-quatre heures. L’Abbé Vignali, tantôt à genoux, tantôt debout, récite constamment des prières. Les généraux Bertrand et Montholon y paraissent souvent, ainsi que tous les serviteurs. J’y entre aussi plusieurs fois. Les officiers et les soldats de la garnison y défilent, et il n’y a pas un seul habitant de Sainte-Hélène qui ne veut rendre à l’Empereur un dernier hommage. L’épée de Napoléon a été placée à son côté, mais le général Bertrand, dans la crainte qu’elle ne soit enlevée par ordre du Gouverneur, y a substitué la sienne .

Note de G. Godlewski : Ali mentionne la substitution de l’épée de Bertrand à celle de napoléon. Nul autre en fait état. Le témoignage de Bouges ici est probant. 

Au bout de ce temps, le corps est placé dans un cercueil, composé d’une quadruple enveloppe : la première en fer blanc, garni de taffetas blanc ; la seconde, en bois d’acajou ; la troisième, en plomb ; et la quatrième, encore en bois d’acajou. Le costume de l’Empereur a été complètement conservé ; le chapeau seulement, a été placé sur sa poitrine. Le vase d’argent, contenant le cœur, est introduit, comme je l’ai dit dans le cercueil. On y dépose également des pièces de monnaies Françaises et Italiennes. 
Note : Le procès-verbal d’ensevelissement dressé par Marchand donne le détail des monnaies déposées dans le premier cercueil.

X – FUNERAILLES DE L’EMPEREUR. 

L’Empereur, dans le cas trop présumable où son corps pourrait être ramené en France, a désigné, pour le déposer, le lieu où est la fontaine qui fournit l’eau qu’il buvait habituellement. C’est un espèce de précipice, qu’on appelle en Anglais « bol de punch du diable ». On se hâte de pratiquer un large sentier pour pouvoir y arriver commodément 
Note de G. Godlewski : La fontaine Torbett (nom du propriétaire du terrain) jaillit en réalité au fond du cul de sac constitué par la profonde dépression circulaire du bol à punch, dans un étroit repli de terrain à peu près plan, dans la vallée de géranium 

Le 8 mai 1821, troisième jour de sa mort, ont lieu les funérailles. Le temps est magnifique. Toute la garnison sous les armes fournit forme la haie. A midi, 12 grenadiers placent le cercueil sur le char funèbre qui a été formé avec une des voitures de l’Empereur. Le cercueil est recouvert d’un drap de velours violet et du manteau de Marengo. 

Note de G. Godlewski : Erreur Le 9 mai. Le temps magnifique n’est mentionné que par Antommarchi. Aucune allusion dans les autres mémoriaux. Détail inédit : Marchand dit « le corbillard », Ali « une sorte de char ». 

Le cortège se met en marche. L’Abbé Vignali, précédé d’un porte-croix et accompagné du jeune Henri Bertrand qui tient le bénitier, marche en tête. Il est suivi du Dr. Antommarchi et Arnott. Le jeune Napoléon Bertrand et M. Marchand marchent sur les côtés du char funèbre et, en dehors d’eux, les 12 grenadiers, dont quelques-uns tiennent en main les quatre chevaux carapaçonnés de deuil. Derrière le char, Archambault conduit le cheval de l’Empereur, sellé, bridé et recouvert d’un crêpe noir. Les généraux Bertrand et Montholon suivent à cheval. Mme la Comtesse Bertrand et sa fille sont dans une voiture, attelée de deux chevaux, tenus par des domestiques. Puis vient tout le service de l’Empereur, au milieu duquel je me trouve. Après ce cortège, on remarque les officiers de marine à pied et à cheval, les officiers d’Etat-Major à cheval. Les habitant de l’île suivent en foule. Une grande quantité de personnes se sont placées sur les hauteurs et des corps de musique ajoutent, par leurs sons lugubres, à la tristesse et à la solennité de la cérémonie. Lorsque le cortège a défilé, les troupes suivent et l’accompagnent vers le lieu de la sépulture : les Dragons en tête, puis le 20° régiment d’infanterie, les soldats de marine, le 66° régiment, les volontaires de Sainte-Hélène, enfin le régiment de l’artillerie avec quinze pièces de canon. 

Après avoir suivi la route pendant cinq kilomètres, en passant par Alarm House et Hutt’s Gate (note de G.Godlewski : en réalité 3 kms et dans l’ordre Hutt’s Gate et Alarm House), il faut descendre le cercueil qui est porté par les grenadiers, par le sentier, qui a été préparé, jusqu’au lieu de la sépulture. Les généraux Bertrand et Montholon, le jeune Napoléon Bertrand et M. Marchand prennent les coins du poële. 

Je regarde avec recueillement tous les préparatifs de la sépulture. Le caveau est creusé dans la terre et revêtu de maçonnerie. Pour le recouvrir, on a préparé une vatse pierre à laquelle a été scellé un très fort anneau de fer. Les bords de la tombe sont tendus de noir. On fait jouer une chèvre et des cordages pour descendre le cercueil et le recouvrir. 

Après les prières accoutumées récitées par l’Abbé Vignali, l’artillerie fait entendre trois salves de quinze coups chacune. Pendant la marche du cortège, le vaisseau-amiral a tiré vingt-cinq coups de canon. Aucune inscription n’est mise sur la pierre. 
Pendant la cérémonie qui est assez longue, je jette de temps en temps, les yeux sur le général Bertrand. Jamais, je ne vis une figure plus empreinte d’émotion et de douleur. 

Tout est fini, il n’y a plus de sentinelles, plus d’ordres, plus de services. Chacun pense à s’arranger pour son retour en France. 
Le général Bertrand, cependant, a une vieille affaire à vider à Hudson Lowe ; il s’y prépare, mais le Gouvernuer aime mieux négocier et on n’en parla plus. Le général n’eut plus aucun rapport avant son départ avec les deux gouverneurs. 

Note de G. Godlewski : Inexact. Dès la mort de Napoléon, un rapprochement de courtoisie s’établit entre les ennemis de la veille. Ainsi Bertrand et Montholon feront une visite à Lowe le 12 mai, qu leur rend la politesse le lendemain à Longwood. Enfin, le 27, avant l’embarquement des Français sur le Camel, les Bertrand, Montholon et Antommarchi sont conviés par Lowe à déjeuner au « château » de Jamestown. 

A suivre.

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( 3 mai, 2018 )

« Souvenirs sur Sainte-Hélène », par Etienne Bouges. (III)

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IV – MES FONCTIONS CHEZ LE GENERAL BERTRAND.

Le général Bertrand a emmené à Sainte-Hélène de vieux serviteurs. C’est un homme nommé Bernard qui a sa femme et un fils de 15 à 16 ans, mais Bernard s’est adonné à la boisson à tel point que le général n’a pu le garder. Il est rembarqué avec sa femme et son fils. La femme de Bernard, après le retour de Sainte-Hélène, rentre chez M. Bertrand et y reste quelque temps. 
Après le départ de la famille Bernard, le général a pris à son service un nommé Grafé avec sa femme, ils quittent tous deux le Commissaire Montchenu. La femme ne convient pas à Madame la Comtesse. J’ai revu Grafé à Paris, après mon retour de Sainte-Hélène. Il est cocher de cabriolet et le cheval et le cabriolet lui appartiennent. 

Note de G. Godlewski : Le très précieux » Saint Helena Who’s who » d’Arnold Chaplin, London 1914, indique que Bernard et sa femme quittent l’île en juin 1818, parce qu’ils avaient le mal du pays. En revanche le couple Grafé n’y est pas mentionné, mais leur existence est confirmée par une allusion de Bertrand (Cahiers, II, 141) qui, sans les nommer, note à la même époque que Mme Bertrand a engagé une servante de Mme Sturmer ( Femme du Commissaire Autrichien) et son mari. Ils n’étaient donc pas au service du Commissaire de France, le Marquis de Montchenu. 

Je suis chargé de la surveillance générale de la maison. Je suis bine novice pour ce service, mais je me mets promptement au courant. Les provisions arrivent tous les jours à midi de Jamestown à Longwood, et j’en reçois le quart pour la maison du général. Elles consistent en pain, vin, lait, œufs, beurre, viandes, volailles, poissons. Chaque domestique a une bouteille de vin par jour; mais l’Empereur et le général reçoivent chaque mois une provision de vin d’un meilleur chais. Le sucre blanc ou candi, le thé et le café s’envient aussi par provisions. Les provisions viennent presque toutes du Cap. 
Le linge de table et de maison appartient au général; il l’avait acheté dans l’île du linge de coton, mais il se sert de l’argenterie de l’Empereur. Je commande à tous les domestiques. Il ya deux domestiques Anglais. Le premier, Becker, qui a soin des enfants du général, est un soldat du 66° régiment, faisant partie de la garnison de l’île. Le second se nomme Fletchel, c’est aussi un soldat du même régiment. Il fait le gros de l’ouvrage, comme les chaussures, etc…Un autre soldat, nommé Richard, a été au service du général comme tailleur. Il fait les vêtements des enfants; mais il passe au service de l’Empereur et c’est Fletchel qui le remplace. Il y a en outre dans la maison, trois domestiques chinois. Ils sont occupés, le premier en grade à faire la cuisine, les deux autres au service des appartements et de la cuisine. Ils conservent leur costume national, ils consomment beaucoup de thé noir et fument constamment. Ces Chinois baragouinent comme moi l’Anglais. Mais nous avons fini par nous entendre. Nous mangeons tous ensemble. 
Mme la Comtesse a pour son service particulier une femme de soldat de la garnison ; elle en changeait assez souvent. Cette femme a aussi pour occupation de garder le petit Arthur qui n’a que 18 mois et que sa mère nourrit. Ce n’est pas une sinécure, car il crie beaucoup ; le général le berce souvent la nuit dans ses bras. J’ai entendu raconter que Mme la Comtesse Bertrand ayant eu l’occasion de rencontrer Hudson Lowe en promenant son enfant, lui a dit : « Monsieur le Gouverneur, je vous présente le premier Français entré dans l’île sans votre permission. Madame Bertrand a en outre une gouvernante pour ses enfants, miss Hall ; elle lui a été envoyé de Londres par une vieille connaissance Lady Jerningham, tante de cette jeune personne.

V – HABITATION DE LA FAMILLE BERTRAND, SES HABITUDES. 

La famille Bertrand qui, depuis le l’origine, vit à part, a d’abord habité Hutt’s Gate. C’est une petite maison qui est sur le chemin de Jamestown à Longwood ; elle est mal distribuée et on y est très gêné. Bien qu’à vol d’oiseau elle est peu distante de l’habitation de l’Empereur, on n’y parvient que par de longs détours, mais deux ans avant mon arrivée, on a construit pour la famille Bertrand une maison en pierre, qui n’est séparée de la maison de l’Empereur que par son jardin. 

Note de G. Godlewski : Inexact. La maison de Hutt’s Gate, à la limite sud-ouest du périmètre de 4 milles, à l’intérieur duquel Napoléon pouvait se promener librement, était distante de Longwood de 500 mètres environ au début d’une longue ligne droite qui aboutit au corps de garde. Il n’y avait donc aucun détour entre les deux maisons, et Napoléon vint souvent rendre visite aux Bertrand par la route directe

Voici quelle est la disposition de cette maison : devant l’entrée qui est située vers l’habitation de l’Empereur, il y a une petite véranda qui sert de vestibule. De là on entre dans la salle à manger, puis dans le salon. La salle à manger n’est pas grande, mais le salon a des dimensions convenables. Les deux pièces se commandent. A la suite du salon, il y a sur le jardin une autre véranda, beaucoup plus grande que la première : elle sert à la récréation des enfants, par mauvais temps. 

A gauche du salon, est la chambre à coucher de Mme la Comtesse. Cette chambre est éclairée par deux fenêtres qui donnent sur le camp de la garnison. Ce camp est séparé de la maison par un profond ravin. Auprès de la chambre, se trouvent deux cabinets de toilette qui prennent jour sur la cour. De l’autre côté du salon est la chambre des enfants, de la même grandeur que celle de Mme la Comtesse ; leur gouvernante y couche. Cette chambre a aussi deux cabinets de toilette donnant sur la cour. Le premier étage est une mansarde. Le général y a sa chambre au-dessus de celle de sa femme ; cette pièce y communique par un escalier intérieur. A côté, est un cabinet où il fait sa toilette. Au dessus de la chambre des enfants, une pièce à cheminée sert de décharge. Le reste de la mansarde constitue deux autres petites pièces, l’une occupée par moi et l’autre par deux domestiques Anglais. Le mobilier fourni par le Gouvernement Anglais est très médiocre.

La cuisine tient à la maison sans y communiquer directement, elle est sans plafond, comme une grange. Le cuisinier, dont on peut avoir besoin le soir, comme pour l’eau chaude ou du thé, couche sur un matelas posé sur une table. Les autres Chinois se retirent dans des huttes à eux. 

A mon arrivée, le jardin n’est ni terrassé, ni clos, ce n’est qu’une pelouse en pente. Les sentinelles s’approchent le soir des fenêtres de Mme la Comtesse et auraient, pour ainsi dire, pu entendre ce qu’on dit dans la chambre. Je m’occupe de faire rapporter des terres pour égaliser le terrain, et je fais construire une assez jolie palissade en bois de sapin, d’un mètre de haut, de manière à circonscrire un assez grand espace en forme de carré long. Les sentinelles sont, par la suite, obligées de rester à une certaine distance. Je fais placer des fleurs du pays dans le jardin, des géraniums surtout. J’y fais aussi planter des pêchers déjà en fleurs et qui, moyennant de nombreux arrosements, donnent la même année des fruits, malheureusement fort médiocres. Ces pêchers sont en touffes, comme ceux de nos vignes. Des plates-bandes sont établies autour des gazons. La cour n’est pas grande : elle est séparée du jardin de l’Empereur par un mur, de sorte que, pour aller chez sa Majesté, il faut sortir dehors. 
Mme la Comtesse prend son café au lit et ne se lève que pour déjeuner. Elle ne sort presque pas. La gouvernante de ses enfants est pour elle une ressource mais, un an avant la mort de l’Empereur, elle se marie avec Saint-Denis, l’un des serviteurs de Sa Majesté et elle doit habiter avec son mari. 
Note de G. Godlewski : Ce mariage d’Ali Saint-Denis avec la jolie Irlandaise Mary Hall fait beaucoup de bruit dans le petit univers concentrationnaire de Longwood. Le fiancé venait la nuit chez Bertrand qui s’en plaignit à Napoléon en décembre 1818 et s’attire la réponse « On ne peut les empêcher de se marier. Il n’y a pas à craindre qu’elle devienne grosse. Il paraît que la femme est sage et lui n’est pas libertin. » Néanmoins, il est convenu d’un commun accord d’interdire les visites nocturnes. Le mariage est béni clandestinement le 14 octobre 1819, Montholon et Mme Bertrand étant témoins. L’apprenant, Napoléon s’emporte et interdit au ménage de cohabiter. Mais finalement la chambre d’Ali, dans les combles de Longwood, est agrandie pour héberger Mary. Le 31 juillet 1820, elle accouche d’une fille nommée Clémence. Napoléon, sans rancune, passe au cou du bébé la plus belle chaîne d’or de l’une de ses montres. 

Mme la Comtesse a toujours une mise soignée, même pour le déjeuner. Elle est ordinairement habillée de blanc, avec des peignoirs tuyautés. Quelquefois, elle va se promener avec son mari et ses enfants du côté du camp, surtout le dimanche. Les officiers ont disposé un espace pour faire des courses, ils ont coutume de s’y rendre. Quelques personnes de la maison de l’Empereur y assistent aussi. Il y a près du camp un marchand nommé Bannister, qui vend de la mercerie et des étoffes. Les fils de Mme la Comtesse sont habituellement vêtus de nankin avec des vestes courtes en drap. 

Note de G. Godlewski : Les courses de chevaux du camp de Deadwood sont l’occasion de tromper l’ennui mortel de Sainte-Hélène, mais surtout prétexte à à se renseigner auprès des Commissaires étrangers, le Français Montchenu, le Russe Balmain, l’Autrichien Sturmer. De petites intrigues inspirées par Napoléon s’y nouaient, à la fureur d’Hudson Lowe, qui exigeait de la part des intéressés des rapports circonstanciés sur les propos tenus par les Français. 

Mme la Comtesse va très peu chez l’Empereur et l’Empereur ne vient que rarement chez elle. Comme, par suite de ses nombreuses fausses couches, elle est presque constamment souffrante, l’Empereur envoie souvent M. Marchand son premier valet de chambre, savoir les nouvelles. Je ne me souviens n’avoir vu venir l’Empereur que trois ou quatre fois. A sa première visite, il me prend par l’oreille de manière à me faire mal, en me disant « Berrichon, va dire à la Comtesse que je désire la voir ». Ses visites ne sont jamais longues. Jamais il ne vient jamais le soir. 
Note du docteur G. Godlewski : Les fausses couches de Mme Bertrand sont la fable de l’île, j’en ai dénombré dans les Cahiers de son mari, trois avant la naissance d’Arthur Bertrand et trois après. Soit sept grossesses, dont une menée à son terme, en cinq ans !…

Un matin l’Empereur se présente vers dix heures. Il paraît dispos et de bonne humeur ; le temps est doux et agréable. Il passe dans le jardin, frappe aux persiennes de Mme Bertrand et fait dire qu’il veut déjeuner avec toute la famille sur la pelouse. On apporte le déjeuner de chez lui. Le repas est gai et l’Empereur s’amuse avec les enfants. Il a sa tenue habituelle. Je remarque son embonpoint, ses épaules larges et son col court. Il a le teint basané. Ses cheveux sont châtains, plats, clairsemé et grisonnants. Il a peu de barbe qu’il se fait tous les jours avec soin. Ses mains et ses pieds sont d’une finesse extrême. J’ai entendu dire à un marchand que l’Empereur n’aime pas être gêné par un habit neuf, qu’il lui arrive de faire retourner un habit usé pour éviter cette gêne. Peu après le déjeuner, il se retire. Ceci a lieu 15 mois après mon arrivée sur l’île. 

Note de G. Godlewski : Cette anecdote est inédite. Située par Bouges au printemps de 1820, en pleine fièvre de création de jardins, elle n’a suscité aucun écho dans les Cahiers de Bertrand qui, par lassitude, n’a rien noté cette année-là. 

Les soirs sont assez longues, car la nuit vient à six heures. Quoique Mme la Comtesse reçoit quelquefois des visites, comme celle du général Montholon, des différents docteurs et de l’abbé Vignali, elle s’ennuie beaucoup et pleure souvent. 
Note de G. Godlewski : Avant tout Antommarchi, à qui Napoléon reproche injustement son intimité avec Fanny Bertrand. Egalement le Dr. Livingstone, son médecin attitré et le Dr. Verling qui donne occasionnellement des soins aux enfants. 

A ma connaissance, le marquis de Montchenu ne vint jamais chez elle. Cependant il y est venu plusieurs fois à Paris, depuis le retour de Sainte-Hélène. C’est un grand vieillard qui a une abondance de cheveux blancs. Je ne me rappelle pas, à plus forte raison, d’avoir vu venir chez elle, les Commissaires Autrichiens et Russes, MM. Sturmer et Balmain. 

Note de G. Godlewski : Les rapport de ce personnage ridicule, le marquis de Montchenu, ont été publiés par Firmin Didot (La Captivité de Sainte-Hélène, 1894). Ceux de Sturmer par St Cère et Schlitter ( Napoléon à Sainte-Hélène, en 1887). Ceux de Balmain, le plus intelligent des trois, dasn la Revue Bleue (avril-octobre 1897). Tous fustigent les tracasseries inquisitrices d’Hudson Lowe. 

Je n’ai jamais vu venir non plus chez Mme la Comtesse Bertrand, Mme Montholon. Je crois qu’elle n’étaient pas bien ensemble. Elle quitta Sainte-Hélène peu de mois après mon arrivée. Je pense bien, cependant, qu’elle dut venir faire ses adieux à Mme Bertrand. Elle partit avec un officier Anglais et emmena sa fille et son fils Tristan, tous les deux étaient à peu près du même âge que les enfants de Mme Bertrand. 

Note de G. Godlewski : Il s’agit du lieutenant Basil Jackson, espion de Lowe, dont Mme de Montholon fut sans doute la maîtresse au grand courroux de Napoléon, jaloux qui interdit au ménage de le recevoir (Cahier de Bertrand II, 295-97, 317-319). Jackson vint habiter à Bruxelles chez Mme de Montholon après leur retour de Sainte-Hélène. 

On dîne à sept heures, et peu après, le général se rend chez l’Empereur. Il y passe presque toutes les soirées. Il y reste aussi une grande partie de la journée. L’Empereur le fait, en outre, souvent demander et quelquefois même la nuit. Lorsque le général s’y rend, il est toujours en tenue, c’est à dire avec un habit bourgeois, un gilet de piquet blanc, une cravate noire, un pantalon de drap bleu ou de nankin, il met des bottes à l’écuyère. C’est une étiquette de l’Empire. Le général a une santé parfaite, je ne l’ai jamais vu malade. 

La mort de son père, arrivée en 1819, lui causa un profond chagrin. Il se tint dans la chambre pendant plusieurs jours sans recevoir personne. L’Empereur vint le voir à cette occasion. 

Note de G. Godlewski : Inexact. Henry Bertrand mourut à Châteauroux, le 13 mars 1820. Le Grand Maréchal dut apprendre la nouvelles en juin, mais nous avons dit que ses Cahiers sont interrompus cette année-là.

A suivre.

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( 14 avril, 2018 )

Encore une anecdote sur Napoléon…

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« Léger, ancien tailleur de l’Empereur et mon voisin à Ville-d’Avray, m’a fourni quelques détails sur le grand homme qu’il habilla. Napoléon eut pour tailleur, jusqu’en 1810, un nommé Chevalier qui l’habillait fort mal, quoiqu’il travaillât bien, parce qu’il avait le tort de céder à toutes les observations de mauvais goût de son illustre pratique. En 1810, Napoléon étant à Compiègne pour recevoir Marie-Louise, une de ses sœurs (la princesse Borghèse, je crois), lui dit : « Vos habits sont mal faits et vous vont très mal ; vous vous obstinez à ne pas porter de bretelles, et votre culotte a toujours l’air de vouloir vous quitter. — Eh bien, dit l’Empereur, quel tailleur me conseillez-vous de prendre? — Il faut prendre l’avis de Constant, votre valet de chambre. » Constant fut appelé et indiqua Léger, tailleur de Murat, du prince Eugène, de Joseph et de Jérôme Bonaparte, etc. Un courrier fut envoyé à Léger qui arriva à Compiègne le lendemain : il fit tous les habits de Napoléon qui, selon son habitude, faisait des observations n’ayant pas le sens commun. Ainsi il voulait que ses habits eussent leurs basques agrafées comme les habits de Frédéric. — Je n’y consentirai jamais, dit Léger, vous seriez ridicule, et moi perdu de réputation ! L’univers a les yeux fixés sur Votre Majesté, et si on vous voyait porter un habit d’uniforme comme vous me le commandez, cela vous ferait tort et j’en serais la cause. Vous me donneriez l’Empire Français que je ne consentirais pas à vous faire un semblable uniforme. L’Empereur se prit à rire de bon cœur et renonça à son idée. Le jour de l’entrée de Marie-Louise à Paris, Léger alla de grand matin à Saint-Cloud porter à l’Empereur ses habits et son manteau brodé, couvert d’abeilles. En le voyant entrer, il dit : « Léger, fera-t-il beau ? — Nous aurons une journée superbe. — Bon. » Et il courut à la fenêtre. « Cependant, dit-il, le temps est bien couvert. -— N’importe. J’affirme que Votre Majesté aura une belle journée. » « Pendant que je lui essayais ses habits, me contait Léger, il me quitta bien douze ou quinze fois pour aller examiner le temps. Il était si économe dans ses vêtements qu’il voulait un jour que je misse une pièce à une culotte de chasse que le frottement du couteau de chasse avait usée ; je m’y refusai nettement. C’était une très mauvaise pratique pour moi : il avait son brodeur, son marchand de soie; il discutait  lui-même ses mémoires et, de plus, il me faisait perdre tout mon temps. Une fois, pour un habit, je fus quinze jours de suite à Saint-Cloud. Ou il était occupé, ou il dormait; car, dormant fort peu la nuit, il s’endormait facilement dans le jour. Je cessai de l’habiller en 1813. Mes autres pratiques valaient beaucoup mieux. Murat, le prince Eugène, Borghèse, Berthier, dépensaient pour leurs vêtements personnels, sans compter leur maison, de 40 000 à 60 000 fr. Il y a eu des années où j’ai fait à Murat, à lui, pour 100 000 francs d’habits, de manteaux ou d’uniformes. A cette époque, nous avons eu souvent, mon associé Michel et moi, 400 000 francs de bénéfices net par an.  Sur les observations de M. de Rémusat, Napoléon consentit en 1810 à monter sa garde-robe. Jusque-là, il était si parcimonieux que sa garde-robe et sa lingerie, les broderies exceptées, ne valaient pas 2000 francs. Dans l’hiver, je lui faisais toujours une demi-douzaine de redingotes grises; dans l’été, autant d’habits d’uniforme de chasseurs verts, comme on le voit dans tous ses portraits; tous les quinze jours, une culotte et un gilet de casimir blanc. C’étaient là ses plus grandes dépenses. Et jamais d’habit bourgeois. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.99-101)

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( 6 avril, 2018 )

La CAMPAGNE de 1813 vue par le Baron FAIN (1ère partie).

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Les lettres qui suivent sont parues pour la première fois en 1961 dans les pages de la « Revue de l’Institut Napoléon ». Adressées à sa femme et empreintes d’une certaine inquiétude, elles couvrent plusieurs campagnes de l’Empereur. Celles sur la campagne de France, ainsi que son témoignage sur le « Voyage d’Austerlitz », furent diffusés précédemment sur  « L’Estafette ». Voici la partie de sa correspondance sur la campagne d’Allemagne. 

C.B. 

Mayence, 17 avril 1813.

Je n’ai jamais pu suivre la voiture de l’Empereur. Il a gagné dix heures sur moi et je ne suis arrivé ici que ce matin, sans pourtant avoir éprouvé d’accident.

Weissenfels, 1er mai 1813.

Nous avons repris depuis deux jours notre allure militaire. Adieu les chevaux de poste ! Nous sommes traînés par les attelages de la Maison qui marchent au milieu des bataillons et à petites journées.

Nossen, 7 mai 1813.

Depuis ma dernière lettre, nous avons eu une bataille qui arrange bien nos affaires [celle de Lützen, le 2 mai 1813].

Nous étions en route pour Leipzig; j’étais à cheval; petit à petit le combat s’est engagé sur notre droite.

L’Empereur, quittant aussitôt la route a tourné brise de ce côté et j’ai suivi, c’est ainsi que je le suis transporté à l’improviste au milieu de l’affaire la plus rude qui ait lieur depuis longtemps.

C’est une belle chose que le spectacle d’une grande bataille vue de si près, mais je n’ai pu me défendre d’avoir le coeur serré et de penser quelquefois à vous autres.

Dresde, 17 mai 1813.

Nous allons nous remttre en route pour achever de reconduire MM. les Russes chez eux.

Du camp devant Bautzen en Lusace, 19 mai 1813. 

Je reçois étendu sur la paille ta bonne petite lettre du 11 mai ; mais rassure-toi, cela veut dire seulement que nous recommençons nos caravanes. Je me porte bien et je viens de faire un bon somme. Je t’envoie deux lettres que j’ai reçues de l’Impératrice. Je crois donc que tu te feras un plaisir de les garder. 

Görlitz, le 23 mai 1813. 

Toujours à cheval ou sous la tente ; je ne puis guère écrire exactement, je puis au moins te dire bonjour, je me porte bien, nous gagnons du terrain et je crois que demain nous entrerons en Silésie. 

Liegnitz, 28 mai 1813 

Nous nous reposons aujourd’hui dans cette petite ville ; vite une feuille de papier et une lettre. Du train dont vont nos affaires, j’espère toujours t’aller rejoindre aux vacances. 

Neumarkt, 2 juin 1813. 

Nous sommes ici à parlementer pour un armistice. En attendant nous restons dans un vilain trou, tandis que nos avant-postes sont dans la belle ville de Breslau. C’est vraiment le monde renversé… 

Buntzlau, 7 juin 1813. 

Grâce à  l’armistice [celui du 4 juin 1813], nous revenons sur Dresde. Quand je me trouverai là établi dans un bon cabinet, je t’écrirai alors plus que tu ne voudras. 

Dresde, 11 juin 1813. 

Nous voici de retour de nos caravanes, et nous nous retrouvons à  Dresde dans la civilisation européenne, c’est si différent de l’Etat de [nom laissé en blanc] qu’il est incroyable qu’en si peu de jours, et aussi facilement, on puisse passer de l’un à l’autre. On dit que le temps de l’armistice se passera ici. Le palais du Roi, vieille habitation qui n’est qu’un Louvre sans jardin, ne nous aurait pas offert un séjour assez agréable ; on a placé l’Empereur dans le palais Marcoline [Marcolini]. C’est une jolie maison de campagne située à l’extrémité d’un faubourg de la ville. Le bel appartement y est de plain-pied avec un grand jardin, et dans le voisinage se trouve la belle promenade qu’on appelle « Oster-Wiese », ou « prairie de l’Est ». C’est en effet une prairie qui n’est bornée que par l’Elbe, et qui est ombragée par de longues rangées de tilleuls les plus beaux que j’aie jamais vus. Ainsi donc nous voilà dans un bon quartier-général, mais le meilleur ne vaut rien, les plus mauvais sont ceux où l’on a le plus de repos. Les dangers et les fatigues de la guerre étourdissent ; ici on revient trop facilement à soi, et quelque triste qu’ait pu être le songe, le réveil l’est encore davantage. Ton frère se porte bien. Dresde est pour lui un second Paris. 

A suivre…

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