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( 14 mai, 2019 )

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz.

La bataille de Bautzen (20 et 21 mai 1813) analysée par Carl von Clauzewitz. dans HORS-SERIE ltzenLe 14 mai, l’armée installa son camp près de Bautzen, un demi-mille en arrière de la ville. La ville et le terrain environnant étaient occupés par l’avant-garde sous les ordres du général comte Milora­do­witch. Le camp proprement dit avait son aile gauche derrière HIein-Jenkwitz, son centre derrière Gross­-Jenkwitz et Bas­chütz et sa droite appuyée à Kreckwitz.

La chaîne de hauteurs qui sépare le ruisseau de Klein-Bautzen de l’armée, entre Kreckwitz et Nieder­-Gurkau, ne fut pas occupée au début, pour ne pas étendre par trop la position. Lorsque le général Barclay de Tolly, qui s’était em­paré de Thorn, eut rejoint l’armée le 17, avec 14 000 hom­mes, en passant par Sprottau, il prit position sur les hau­teurs de Kreckwitz et forma l’aile droite de l’armée. Devant le front, et derrière les villages de Gross, KIein-Jenkwitz et Baschütz, on créa des embrasures pour l’artillerie, afin de lui donner l’avantage d’un tir à couvert sur l’ennemi, car on prévoyait une longue et violente canon­nade. L’armée goûta là un repos de huit jours, dont elle avait grand besoin après tant de marches et de combats. L’ennemi se montra, il est vrai, dès le 15, devant nos avant-postes ; mais il se contenta de les rejeter un peu en arrière, et de faire camper son avant-garde sur les hauteurs opposées, ce qui n’empêcha pas nos avant-postes de rester établis au bord de la vallée. L’armée s’était vu rejoindre, après la bataille de Gross-Görschen, par le général Kleist avec 5 000 hommes, par le général Barclay avec 1 000, par 3 000 hommes de la réserve prussienne, et quelques milliers d’hommes de ren­forts rus­ses. Elle s’était donc augmentée de 24 à 25 000 hommes. Si l’on évalue à 46 000 hommes les pertes qu’elle avait subies à la bataille de Gross-Görschen et dans les combats qui avaient suivi, on peut admettre qu’elle comptait 80 000 hommes prêts à entrer en ligne.

Quant aux forces de l’ennemi,. on ne saurait rien en dire de précis. Il paraît certain toutefois que ce n’est pas sans intention que l’Empereur resta immobile et inactif pendant huit jours devant Bautzen. D’après des renseignements ulté­rieurs, d’importants renforts traversèrent Dresde à cette époque, et il est certain qu’une partie des troupes de Davout avait été rappelée du bas-­Elbe. En outre, la garnison saxonne de Torgau et la grosse cavalerie qui était allée en Bohême avec le roi de Saxe, avaient dû rejoindre l’armée française en même temps que le contingent wurtembergeois. On peut donc admettre que les pertes de l’ennemi à Gross-Görschen et aux autres combats ont été largement compensées et qu’à la bataille de Bautzen les forces françai­ses s’élevaient de nouveau à 420 000 hommes. Dans ces conditions, puisqu’on avait affaire à une su­périorité numérique presque aussi considérable qu’à Gross Görschen, il n’eût pas été à propos de livrer bataille, si le système des Alliés n’avait pas consisté à disputer au­tant que possible le terrain à l’ennemi, et à montrer à l’Eu­rope que notre première bataille n’avait nullement été une défaite, et que, ni matériellement, ni moralement, nous n’étions hors d’état de tenir tête à l’ennemi. Il valait mieux donner aux Autrichiens cette conviction que nous étions résolus à ne pas épargner nos forces, et à ne pas nous en remettre à eux du soin de délivrer l’Europe, pendant que nous garderions une expectative pusillanime. En raison de sa supériorité morale, l’armée nourrissait le désir de se mesurer de nouveau et aussi vite que possible avec l’ennemi ; une nouvelle retraite sans combat aurait anéanti ce beau zèle et affaibli la confiance dans le comman­dement. La région de Bautzen était, comme nous le démon­trerons avec plus de détail, favorable à nos armes ; par suite, on convint de tenter encore une fois sur cette position de ré­sister aux forces ennemies.

Le 18, on apprit que le général Lauriston, qu’on avait envoyé contre la Marche dans la conviction que les Alliés seraient désormais incapables de résistance, s’avançait par Hoyerswerda. Aussitôt, le corps de Barclay, auquel se joignit celui d’York, fut dirigé vers cette localité.

La marche s’exécuta sur deux colonnes dans la nuit du 18 au 19. La colonne de gauche, sous le général Barclay, tomba près de Koenigswartha sur le corps du général Lau­riston, le repoussa après une lutte opiniâtre et lui enleva 2 000 prisonniers et 11 canons. La colonne, de droite, sous le général York, forte d’environ 5 000 hommes, rencontra à Wleissig le corps du maréchal Ney qui s’était réuni à celui du général Lauriston. Les attaques répétées du général York contre les forces bien supérieures du maréchal Ney contri­buèrent beaucoup à empêcher le maréchal de se porter au secours de Lauriston. Grâce à cet effort, qu’York continua jusqu’au soir, le combat de Barclay contre Lauris­ton prit une tournure favorable et les positions du champ de bataille fu­rent maintenues jusqu’à la nuit. L’obscurité étant venue, le corps prussien retourna à l’armée principale. La direction prise par les corps de Ney et de Lauriston sur le flanc droit de Bautzen dévoilait l’intention de ces deux généraux de tourner la position par Gleina et Preititz, le premier de ces deux villages se trouvant un petit demi-mille derrière l’emplacement de l’aile droite, à Kreckwitz. Il fallut donc chan­ger de position, et le 20, premier jour de la bataille, l’armée était établie de la façon suivante L’aile gauche occupait une petite colline derrière Klein-Jenkwitz. La ligne de front, passant par les villages de Gross-Jenkwitz et Baschütz, se dirigeait sur Krechwitz et de là vers Nieder-Gurkau sur la Sprée, où le flanc droit, décri­vant une légère courbe en arrière, la Sprée devant lui, allait aboutir au moulin à vent de Gleina.

Klein-Jenkwitz est situé près d’un ruisseau qui des­cend de la haute croupe à laquelle est adossé Hochkirch ; cette croupe longeait donc le flanc gauche de la position. Le ruisseau coule de Klein-Jenkwitz par Nadelwitz, Nieder­kaina et Basankwitz jusqu’à Kreckwitz où il fait un léger coude à droite pour atteindre Gleina en passant par Klein­Bautzen et Preititz. Ce ruisseau décrivait donc une courbe devant le front : au centre il s’en éloignait d’environ 4 500 pas et formait une sorte de demi-lune entièrement plane. A Kreckwitz, il coupait la position, tandis que l’aile droite oc­cupait le secteur compris entre lui et la Sprée ; cette rivière coule, en effet, pendant un quart de mille, tout à fait parallè­le­ment an ruisseau. A Gleina, il venait effleurer sur les ar­rières l’extrême aile droite de la position, parce que ce flanc (potence) courait depuis Nieder-Gurkau jusqu’à Gleina, dia­gonalement entre lui et la Sprée. De même que le ruis­seau couvrait le front jusqu’à Kreckwitz, de même la Sprée cou­vrait le flanc de Nieder-Gurkau à Gleina. L’espace com­pris entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau est découvert et large d’environ 1 500 pas ; en avant se trouvent des hau­teurs qui, près du village de Burk, forment la limite de la vallée de la Sprée. Tout le terrain, depuis Klein-Jenhwitz jusqu’à Krecl­cwitz peut être considéré comme une plaine, quoique l’aile gauche se trouvait un peu plus élevée. Mais, derrière la posi­tion, le terrain monte dans la direction d’Hochkirch.

Entre Kreckwitz et Nieder-Gurkau se trouvait le groupe de collines dont il a déjà été question et qui servit de position principale au corps du général Blücher. Les villa­ges situés en avant de cette position et plus près de la Sprée fu­rent occupés par des troupes légères. L’extrême aile droite, sous Barclay, était à Gleina et sur la position avan­tageuse du Moulin a vent. Elle avait devant elle, a portée de canon, le défilé de Klix, au delà de la Sprée ; il s’agissait donc d’organiser la défense sur la rivière même, c’est-à-dire der­rière les villages de Nieller-Gurkau, Doberschütz, Plies­ko­witz et Malschwitz. Cependant, le mont du Moulin à vent près de Gleina, offrait un point très avantageux pour défen­dre, à portée de canon, les passages de la Sprée en aval de Malschwitz. Le 20, les troupes étaient réparties de la façon sui­vante sur cette position Le lieutenant général de Berg avec son corps, envi­ron 4 000 hommes, à l’aile gauche, derrière Jenkwitz ; à sa droite, le lieutenant général York et 5 000 hommes de trou­pes jusque derrière Baschütz. De Baschütz jusqu’à Krech­witz était un espace d’environ 2 000 pas, complètement plat, où aucune troupe ne se trouvait en première ligne. Il était couvert par la réserve des cuirassiers placée en ar­rière.

De Krechwitz à Nieder-Gurkau, en passant par Do­berschütz jusqu’à Plieskowitz, s’étendait le front du corps Blücher qui, sans la réserve de cuirassiers, peut être éva­lué à 18 000 hommes. A Gleina se tenait le général Barclay avec 14 000 hommes. Le général Blücher était d’ailleurs séparé du général Barclay par une ligne continue d’étangs avec peu de points de passage ; cette ligne commence à Plieskowitz sur la Sprée et se termine à Preititz sur le ruisseau.

Devant ce front, à Bautzen et aux environs, se te­naient 10 000 hommes sous les ordres du général Milorado­witch et sur les hauteurs de Burck, 5 000 hommes sous le géné­ral Kleist. La garde impériale et le reste de l’infanterie russe, 16 000 hommes environ, étaient établis en arrière du front, formant une réserve derrière l’aile gauche et le centre. En partie derrière eux, en partie à leur droite, se trouvaient les réser­ves de cavalerie russe, en tout 8 000 hommes, pour la plu­part des cuirassiers. Le front depuis Klein-Jenkwitz et Kreckwitz jusqu’à Gleina, par Nieder-Gurkau, embrasse plus d’un mille alle­mand. Par la configuration du terrain même, la position avait donc une très grande étendue. Cependant, la croupe élevée qui s’étend vers Hochkirch, en suivant l’aile gauche, devait être occupée dès que l’ennemi ferait mine d’y envoyer des masses importantes de troupes. C’est, en effet, ce qui arriva par la suite, car une partie des réserves, notam­ment la division du prince de Wurtemberg et une fraction du corps de Miloradowitch allèrent s’y établir et prolongèrent ainsi le front d’un demi-mille. A l’aile gauche, en terrain montagneux, le défenseur avait naturellement beaucoup d’avantages. En plaine, depuis KIein-Jenkwitz jusqu’à Krecklwitz, l’ennemi avait peu de chances de percer. Il fallait, en effet, passer le ruisseau ma­récageux sous le feu meurtrier d’une puissante artillerie qui était cachée dans des coupures du terrain et que l’ennemi aurait difficilement réduite au silence avant d’entreprendre son mouvement.

Les villages de Gross-Jenkwitz et de Baschütz étaient organisés défensivement, une nombreuse cavalerie était à proximité ; enfin, la partie de la plaine qui s’étend de Bas­chütz à Kreckwitz était si puissamment flanquée par la hau­teur de Kreckwitz, formant en quelque sorte saillant sur la position où était établie l’aile gauche de Blücher, que l’ennemi ne pouvait faire un pas en avant sans être préala­blement maître de la région de Kreckwitz. D’autre part, la position du général Blücher à Kreck­witz et à Nieder-Gurkau se trouvait sur des hauteurs avan­tageuses d’où elle avait des vues sur la vallée de la Sprée couverte de prairies en terrain plat. Comme front, on ne pou­vait pas demander mieux. Cependant, l’espace com­pris entre Kreckwitz et Malwitz), en passant par Nieder-­Gurkau, était d’un demi-mille trop grand pour 18 000 hom­mes, et d’autre part, le général Blücher, qui était éloigné d’un quart de mille de l’armée, était forcé, en cas d’échec, de se retirer par deux défilés à travers le ruisseau maréca­geux, et il ne pouvait pas non plus se passer d’une importante réserve. Par suite, il lui devenait impossible de dé­ployer plus de 12 000 hommes sur son front. Le général Barclay occupait un point sans doute fort avantageux, mais il était entouré de bois et plus éloigné en­core de l’armée que le général Blücher.

Le, 20, vers midi, l’ennemi attaqua le général Kleist sur les hauteurs de Burk et le général Miloradowitch à Baut­zen. Bientôt, le combat devint très violent, surtout du côté du général Kleist. L’ennemi considérait la possession de ces hauteurs comme le prélude nécessaire de la bataille et il amena, peu à peu, tant de troupes au combat, qu’il fallut soutenir le général Kleist. Cinq bataillons du corps de Blü­cher lui furent successivement envoyés. Dans le but de tour­ner le général Kleist sur son flanc droit, l’ennemi tenta de percer à Nieder-Gurkau vers 3 heures de l’après-midi. Mais là il rencontra quelques bataillons de la brigade de Ziethen du corps de Blücher et fut exposé au feu des batte­ries russes et prussiennes avantageusement établies sur les hauteurs, non loin et en arrière du défilé. Sur ce point, le combat se borna donc à un échange énergique de coups de fusil. En revanche, du côté du général Kleist, l’ennemi fit des efforts plus sérieux qui contribuèrent beaucoup rehaus­ser, en cette journée mémorable, la gloire et renommée de ce général remarquable et de ses troupes. Les attaques opiniâtres que l’adversaire entreprit en­tre midi et 8 heures du soir pour venir à bout des Prus­siens dans leur position tout à fait favorable ont principa­lement contribué aux pertes qu’il a subies dans la bataille de Baut­zen. Les 18 000 blessés qui de Bautzen ont été transportés à Dresde nous en ont donné la preuve évidente. Près de Bautzen, du côté du général Miloradowitch, le combat quoique sérieux, fut moins violent que contre le gé­néral Kleist. En outre, l’ennemi avait repoussé jusque dans les hautes montagnes les détachements russes qui, sous le commandement du général Emmanuel, étaient établis à gauche de Bautzen, et il avait envoyé à leur suite d’importantes masses de troupes. Cependant, les détache­ments rus­ses furent renforcés par une infanterie plus nom­breuse et, sur ce point, l’ennemi ne réussit pas non plus à dépasser les troupes avancées pour se jeter sur le flanc gau­che de l’armée, comme il parait en avoir eu l’intention. Rien ne fut entrepris ce jour-là contre le général Bar­clay, à l’extrême aile droite, sans doute parce que le maré­chal Ney et le général Lauriston n’étaient pas encore arrivés.

Ainsi se termina, à la tombée de la nuit, le combat du 20, dont on ne pourrait dire exactement s’il fut la ba­taille principale ou simplement un acte préparatoire. En effet, bien que du côté des Alliés on se fût contenté de dé­fendre certains points préalablement occupés et d’empêcher ainsi l’ennemi de pénétrer jusqu’au cœur de la position principale, la résis­tance due à la bravoure des troupes et aux avantages du ter­rain fut si grande et les pertes de l’en­nemi furent si nom­breuses qu’on était en droit d’espérer que l’adversaire s’abstiendrait de toute nouvelle attaque. Cependant, on ne voulait pas transformer ces points en champ de bataille pro­prement dit, dans le cas où l’ennemi renouvellerait son atta­que le lendemain, d’abord parce qu’on se promettait plus de succès sur la position princi­pale, ensuite, parce qu’une atta­que contre Barclay était inévitable dans ce cas et que sa po­sition avancée devenait intenable. On se décida donc, à la tombée de la nuit, à ramener les corps du général comte Mi­loradowitch et du gé­néral Kleist sur la position principale. Le général Milora­dowitch fit sa jonction avec le général de Berg et le général Kleist avec le général York.

Ainsi, les troupes, avec le sentiment réconfortant de s’être heureusement défendues, passèrent la nuit sur le champ de bataille, et, si quelque chose devait affirmer le suc­cès d’une journée, c’était bien de voir régner chez les soldats un ordre et un calme qu’on trouve rarement après un combat si meurtrier.

Le 21, quelques heures après le commencement du jour, on entendit les premiers coups de fusil. L’ennemi re­prenait son attaque en la dirigeant sur trois principaux points de la position : contre le général Blücher, contre le général Barclay, à gauche dans la montagne et, plus tard, pendant que s’engageait un combat de tirailleurs et d’artillerie, il déployait ses forces sur tous les points à la fois. Au centre, où la vue pouvait s’étendre librement, on vit venir sur les hauteurs, à droite et à gauche de Bautzen, de grosses colonnes qui allèrent s’établir en face de la posi­tion principale, hors de la portée du canon. Cette masse de troupes pouvait être évaluée à 30 ou 40 000 hommes. A peine ces troupes avaient-elles pris position qu’on vit s’élever sur les hauteurs de Burk des colonnes de fumée ; c’était le signal d’attaque pour le maréchal Ney et le général Lauriston. Ceux-ci étaient arrivés avec 30 000 hommes qu’ils lancèrent sur Barclay. Le combat, devenu bientôt très vio­lent, dura jusque vers 10 heures. Le général Barclay, repoussé par un ennemi supé­rieur en nombre, fut réduit à abandonner le Moulin à vent de Gleina et à se retirer peu à peu derrière le ruisseau auquel il était adossé ; il ramena ensuite une, partie de ses troupes par le cours d’eau de Löbau jusque sur les hauteurs de Ba­ruth. Comme ce point était un des plus sensibles de la posi­tion, le général Kleist reçut l’ordre de marcher au secours du général Barclay ; mais celui-ci, très affaibli par le combat sanglant de la veille et réduit à 3 000 hommes à peine, ne put repousser un ennemi supérieur et ne parvint qu’à faire sus­pendre le combat. Pendant ce temps, l’engagement s’était vivement ra­nimé dans la montagne. L’ennemi, toutefois, ne fit aucun progrès dans la journée. Le prince de Wurtemberg et le gé­néral Miloradowitch défendirent ce point, pas à pas, en fai­sant donner toute leur infanterie, et les avantages du ter­rain coûtèrent à l’ennemi un très grand nombre d’hommes.

Au centre, l’ennemi s’était très peu avancé, de sorte que le feu de l’artillerie venait seulement de commencer. Du côté du général Blücher, auquel, sur la rive opposée de la Sprée, un bois cachait la force de l’ennemi, on s’était borné à un combat de tirailleurs dans la vallée. Les choses en étaient là, vers midi, lorsque le maréchal Ney et le général Lauriston envoyèrent des détachements sur la droite et s’emparèrent du village de Preititz. Le village se trouvait entre le général Blücher et le général Barclay, sur le ruisseau souvent cité, près de Klein-Bautzen, par conséquent derrière l’aile droite du général Blücher. Cette localité était pour le général Blücher de la plus haute importance. Si l’ennemi parvenait, de là, à s’emparer des villages voisins, Klein-Bautzen et Purschwitz, non en­core occupés, le général Blücher ne pouvait plus rejoindre le reste de l’armée que par Kreckwitz. Or, Kreckwitz se trouvait en face de la position, sous le feu de l’artillerie enne­mie, il n’avait pu, en outre, être occupé que par un batail­lon et, l’en­nemi étant tout prés, à Bazankwitz, on n’était pas très sûr de pouvoir se maintenir à Kreckwitz. Le général Blücher se décida donc, quelque besoin qu’il en eût dans sa situation, à renoncer à la seule réserve qu’il eût avec lui, et à la faire marcher au secours du géné­ral Barclay, afin de pouvoir reprendre le village de Preititz. La lutte n’étant pas encore sérieusement engagée, il espé­rait que la brigade de réserve pourrait amener une diver­sion en survenant ainsi sur le flanc droit du maréchal Ney et de Lauriston. En même temps, une partie de la cavalerie de ré­serve prussienne fut envoyée vers la Sprée, qui sépa­rait alors le général Blücher du maréchal Ney, pour obser­ver les passages, menacer de plus en plus le flanc droit de l’ennemi et diriger sur lui les coups de la grosse artillerie. A peine ces dispositions étaient-elles prises et les troupes mises en mouvement que l’ennemi se précipita sur la position même de Blücher. A Pheskowitz d’abord, puis à Nieder-Gurkau et, enfin, sur toute la ligne de la Sprée s’engagea un violent combat de mousqueterie. Au bout d’une heure, et alors que la seconde ligne d’infanterie avait dû être amenée, le général Blücher, incertain de pouvoir conserver sa ligne, donna ordre à la brigade de réserve de battre en retraite et d’alter prendre position à Purschwitz pour parer à l’imprévu. Cependant, celle brigade s’était déjà mise en mou­vement sur Preititz et, se reliant au corps de Kleist, elle avait attaqué le village. Déployant une bravoure extraordi­naire, ces bataillons pénétrèrent dans le village et, malgré de très grosses pertes, s’en emparèrent rapidement. Ils s’y maintinrent pendant que le reste de la brigade, conformé­ment aux ordres reçus, battait en retraite.

Le corps de Blücher se trouvait ainsi dans l’obligation de faire face de trois côtés à la fois :

1.   entre Krechwitz et Nieder-Gurkau, contre l’ennemi qui descen­dait des hauteurs de Burk ;

2.  de Nieder-Gurkau à Plies­kowitz, pour défendre la vallée de la Sprée ;

3.  de Pliesko­witz à Preititz, derrière les étangs, contre les troupes de Ney, qui avançaient rapi­dement.

En même temps, on dut employer la réserve tout en­tière pour reprendre à l’ennemi le village de Preitiz dont il s’était emparé par les derrières et pour s’ouvrir ainsi le qua­trième côté menacé de la posi­tion, le seul par lequel on pou­vait, ou recevoir des renforts, ou opérer sa retraite.

A ce moment, le combat livré sur le front du général Blücher avait pris une très mauvaise tournure. Deux batte­ries lourdes russes, rune à Kreskwitz, l’autre à Nieder-Gur­kau, chargées de couvrir ces deux points d’appui, avaient épuisé leurs munitions et se trouvaient réduites à l’impuissance. En arrière de Nieder-Gurkau, où l’on n’avait pu établir que quelques bataillons, l’ennemi, supérieur en nombre, s’était rendu maître des hauteurs qui, seules, ren­daient possible la défense de ce point. L’ennemi s’avançait maintenant dans le secteur formé par le ruisseau et la Sprée, et, quoique la brigade du colonel de Klüx l’eût attaqué deux fois à la baïonnette et l’eût repoussé, on ne put parvenir à reprendre les hauteurs.

Le général Blücher demanda du renfort : ordre fut donné â York de voler à son secours. Ce général marcha contre le village de Kreckwitz, afin de se jeter sur le flanc droit de l’ennemi, qui poussait de l’avant. Il arriva trop tard.

Les deux brigades de front du corps de Blücher s’étaient peu â peu retirées de leur position convexe entre les collines, pour se porter sur Kreckwitz, mais sans pouvoir trouver un terrain à peu près convenable pour s’y établir. Si l’on voulait absolument rester maître de la position, il n’y avait plus qu’un moyen : réunir les deux brigades de front très affaiblies avec ce qui restait de la réserve et attaquer l’ennemi coûte que coûte avec ces forces. Il est hors de doute que de cette manière on aurait pu atteindre de nouveau la vallée de la Sprée. Mais la brigade de réserve n’était pas encore de re­tour! En outre, il pouvait surgir d’autres complications.

En reprenant ce terrain, on était loin d’avoir gagné la bataille ; bien plus, en lâchant pied à l’aile droite, on provo­quait un événement tellement décisif que le quartier général, voyant qu’il devenait impossible de progresser de ce côté, ne pouvait plus s’attendre à une issue tout â fait favorable du combat. Si Blücher tenait à tout prix à reconquérir son an­cienne position, il était obligé, même en cas de succès, de dé­ployer son corps tout entier. Il ne savait encore rien de l’arrivée du général York ; chez les généraux Barclay et Kleist, le combat continuait et il était peu probable qu’ils pourraient conserver leur ligne. En conséquence, le général Blücher prit le parti de ne rien entreprendre de décisif avant d’avoir reçu de nouveaux ordres. Il voulait attendre l’arrivée de la brigade de réserve à Purschwitz, mais elle n’y était pas encore. Il envoya donc, aux deux autres brigades, l’ordre de tenir aussi longtemps mue possible et, au pis aller, de se re­tirer sur Purschwitz. Quant à la cavalerie de réserve, de peu d’utilité sur ce terrain, il la fit reculer au­-delà du défilé pour ne pas barrer la retraite aux deux brigades, s’il fallait en ve­nir là.

Pendant ce temps, l’ennemi n’avait rien fait au cen­tre que de montrer ses colonnes et d’entretenir une assez vive canonnade. Il était évident que la force de notre posi­tion sur ce point le faisait réfléchir. Il attendait sans doute que le centre de l’armée alliée se fut plus affaibli encore qu’il ne l’était déjà pour se porter au secours de l’aile droite menacée, espérant que l’effort produit sur ce point sensible lui procu­rerait l’occasion favorable pour prononcer l’attaque générale qui, seule, rendrait possible une victoire complète.

Mais depuis l’ouverture de la campagne, les Alliés, s’inspirant de motifs politiques, avaient pris pour principe de ne jamais s’exposer à une défaite décisive, préférant rompre le combat avant son dénouement. Ici, c’était le cas plus que jamais, le combat, dans son ensemble, ayant pris déjà une mauvaise tournure. Et, précisément, les raisons qui ne per­mettaient pas d’espérer un résultat décisif de la reprise du terrain par le général Blücher, mais qui faisaient redouter pour son corps une situation fort dangereuse, dé­terminèrent le quartier général à rompre le combat entre 3 et 4 heures de l’après-midi et à ordonner la retraite. Dans ces conditions, cette retraite s’effectua en deux colonnes dans un ordre par­fait. Les troupes russes du centre et de l’aile gauche se diri­gèrent par Hochkirch sur Löbau, les troupes prussiennes par Wurschen sur Weissenberg. Les généraux Barclay et Kleist, avec la réserve de cavalerie prussienne, allèrent occuper les hauteurs avantageuses de Gröditz pour contenir sur ce point le maréchal Ney et le général Lauriston et ils y réussirent pendant toute la soi­rée ; de sorte que les généraux Blücher et York purent dé­passer Weissenberg avec la queue de leurs colonnes. Cette mesure était d’autant plus nécessaire que de Baruth àWeissenberg l’ennemi avait une distance moindre à parcourir que les généraux Blücher et York, qui venaient de Kreckwitz et de Purschwitz.

Au centre, l’ennemi poursuivit mollement et, pour mieux dire, pas du tout. Il ne s’empara d’aucun canon pen­dant la bataille et ne fit guère de prisonniers. Il délogea les Alliés d’une partie de leurs positions, cela est vrai ; mais au prix de quels sacrifices ? On peut soutenir, sans exagéra­tion, qu’il perdit en hommes le double de l’adversaire. Les Alliés, en effet, eurent de 12 000 à 15 000 morts et blessés, tandis que l’ennemi, nous l’avons déjà fait remarquer, fit conduire à Dresde, rien qu’en blessés, 18 000 hommes. Ce ne sont certainement pas des victoires de ce genre sur lesquelles l’empereur Napoléon comptait. Il avait l’habitude d’infliger à son adversaire des défaites décisives tout en perdant relativement peu de monde lui-même, et il en profi­tait pour imposer une paix rapide, précipitée. Son caractère de conquérant le veut ainsi. Mais maintenant après le désas­tre inouï qu’il a subi en Russie, et dans l’extrémité où il se trouve réduit, c’est pour lui une double, une triple nécessité de foudroyer par une éclatante victoire les espérances re­naissantes de l’Europe et de terrifier dans leurs préparatifs les nouveaux ennemis.

Nous avons déjà vu que ses désirs ne se sont pas réali­sés. Il est obligé de se contenter d’un demi-succès, qui ne peut opposer qu’une faible digue au torrent qui se précipite sur lui, tandis que derrière lui une nouvelle tempête éclate sur sa puissance et ses plans ;- lord Wellington, le vainqueur de Vittoria, est aux portes de la France. Nous n’avons donc aucune raison de nous lamenter sur notre situation et nous pouvons être convaincus que la persévérance, l’ordre, le courage et la confiance nous condui­ront à notre but, malgré les avantages passagers dont l’ennemi fait parade devant nous et qui ne lui donne­ront que des fruits verts.

De Weissenberg et de Lobau, les Alliés se retirèrent le 22 sur Gôrhtz. A Reichenbach, l’arrière-garde eut à sou­tenir un petit combat qui coûta à l’armée française un ma­réchal et deux généraux et, à l’empereur Napoléon, un ami. En effet, l’Empereur, vexé de voir que ses généraux de l’avant-­garde ne faisaient pas de prisonniers à une armée battue, prit, pour un jour, lui-même le commandement de l’avant­-garde, afin de leur donner une leçon. Notre arrière-garde était à Reichen­bach ; elle avait une nombreuse cavalerie et beau­coup d’artillerie et elle désirait vivement en venir aux mains avec la cavalerie française. La canonnade se fit en­tendre et quel­ques régiments de cavalerie ennemie se mon­trèrent en effet. On n’eut pas de peine à les repousser et, pendant la canon­nade, il arriva qu’un boulet néfaste étendit raide mort le gé­néral français Kirchner à côté de l’Empe­reur, éventra le [grand-] ma­réchal Duroc et blessa mortellement le général La­bruyère.

L’Empereur, ébranlé par ce coup du destin, qui ve­nait de se passer sous ses yeux et lui enlevait son meilleur ami, fit tourner silencieusement son cheval, et, depuis lors, on s’en tint à l’ancienne manière de faire la poursuite. De Görlitz, l’armée alliée se retira de nouveau en deux colonnes : par Naumbourg sur le Queiss, Bunzlau, Haynau et par Laubau, Löwenberg, Goldberg et Striegau sur le camp de Piltzen, près de Schweidnitz, où elle arriva le 1er juin.

L’armée prussienne se trouvait avec le corps du gé­né­ral Barclay dans la colonne de l’aile droite qui marchait par Haynau. Comme on avait l’intention de continuer la retraite aussi lentement que possible et d’éviter un combat général ; comme, d’autre part, l’avant-garde ennemie com­mençait peu à peu à serrer de plus près notre arrière-garde, le général Blücher se décida à tendre une embuscade à l’avant-garde ennemie. La contrée située en arrière de Haynau en offrit bientôt l’occasion.

Entre Haynau et Liegnitz, à un quart de mille en ar­rière de Haynau, se trouve le village de Michelsdorf, et, de ce village à Doberschau, qui est situé à un demi-mille de là, le pays est complètement plat et découvert. Seuls, les vil­lages de Pantenau et de Stendnitz, qui sont dans un fond de prai­ries, marquent une coupure du terrain. A droite de la plaine s’étend un terrain coupé qui commence au village d’Uberschaur et qui se compose d’un fond tout à fait plat et de quelques petites forêts. C’est ainsi que se dessine la contrée jusqu’à Baudmannsdorf, qui est à peu près à la même hauteur que Doberschau, mais à un demi-mille à droite. Le 26, l’armée prussienne se portait de Haynau sur Liegnitz. L’arrière-garde suivait l’armée à une distance de 2 milles et traversait Haynau le même jour. Le plan était le suivant : l’arrière-garde, qui se com­po­sait de 3 bataillons d’infanterie et de 3 régiments de cava­lerie légère sous les ordres du colonel de Mutius, devait re­culer à tra­vers cette plaine sur Stendnitz mais devait tenir devant Haynau jusqu’à ce que l’ennemi débouche pour la mettre en fuite. Elle devait chercher à attirer l’ennemi à sa suite. Toute la réserve de cavalerie, 20 escadrons et 2 batte­ries à cheval, sous le commandement du colonel de Dolffs, fut disposée à couvert à Schellendorf. Elle devait s’avancer dans ce terrain coupé avec toute la dissimulation et toute la rapi­dité possible, de manière â débou­cher dans la plaine par Uberschaur et à tomber dans le flanc droit de l’avant-garde ennemie pendant qu’elle était occupée à attaquer le colonel Mutius.

Entre Baudmannsdorf et Pohlsdorf se trouvait un moulin à vent que les deux partis pouvaient voir distincte­ment. On devait y mettre le feu et donner par là, à la ré­serve de cavalerie, le signal de l’attaque. La brigade de Zie­then fut établie en réserve derrière Pantenau et Pohlsdorf, et la di­rection de l’ensemble fut confiée à son général. Le général Blücher se trouvait aussi dans le voisinage. 

L’ennemi ne suivait, ce jour-là, qu’avec beaucoup de prudence. Ce ne fut qu’après 3 heures qu’il parut en avant de Haynau ; il s’avançait lentement, à pas craintifs. Le colonel Mutius se retirait tout aussi lentement. C’était la division Maison qui formait cette avant-garde. Le maréchal Ney, au corps duquel elle appartenait, était lui-même présent, peu avant l’attaque. Le général Maison, comme s’il était averti par un pressentiment, manifesta sur la marche dans cette plaine des craintes qui furent raillées par le maréchal Ney. Le maréchal se rendit sur un autre point et le général Mai­son s’avança dans la plaine, le cœur serré ; pourtant, malgré son appréhension, il avait omis d’envoyer des déta­chements à droite dans le terrain coupé, seul moyen par le­quel il pût assurer convenablement son flanc droit.

Lorsque l’ennemi eut dépassé d’environ 1500 pas le village de Michelsdorf, la réserve de cavalerie se porta en avant parce qu’elle avait à parcourir un quart de mille avant de se trouver à la même distance de l’ennemi que le colonel Mutius. Elle parcourut ce trajet au trot, et, là-dessus, le gé­néral de Ziethen donna le signal de l’attaque par l’incendie du moulin à vent. Le général Maison comprit aussitôt ce si­gnal et donna l’ordre de former les carrés ; mais ses troupes en eurent à peine le temps. Le colonel Dolffs laissa 2 régi­ments en réserve ; et, négligeant d’utiliser son artillerie à cheval, il saisit le moment favora­ble et se précipita sans dé­lai sur l’ennemi avec 3 régiments. La cavalerie ennemie prit la fuite et abandonna à leur sort les trois ou quatre masses en désordre qui cherchaient à se former. L’infanterie fut aus­sitôt culbutée, et ce qui ne fut ni sabré, ni pris, s’enfuit vers Haynau à travers le village de Michelsdorf Tout cela fut l’affaire d’un quart d’heure, en sorte que le colonel Mutius eut à peine le temps d’arriver avec sa cavalerie et de prendre part au combat.

L’ennemi abandonna toute son artillerie, qui se com­posait de 18 pièces. Comme on manquait de chevaux harna­chés, on ne put emmener que 11 pièces. On fit en outre de 300 à 400 prisonniers. La cavalerie rétrograda ensuite sur Lobendau ; l’arrière-garde s’installa sur place et poussa ses avant-postes dans la plaine, près de Haynau. L’ennemi n’osa pas reprendre l’offensive le jour suivant et c’est le 28 seule­ment que l’arrière-garde fut retirée jusqu’aux environs de Kloster-Wahlstatt. Dans ce combat, la cavalerie s’est acquis une gloire que la supériorité de la tactique de l’infanterie lui rendit plus tard bien difficile à conquérir. Nous avons là une preuve que, dans certaines circonstances, la supériorité de l’infanterie disparaît et qu’alors la cavalerie est capable de grandes cho­ses. Le colonel Dolffs, qui trouva la mort au milieu des en­nemis, peut, avec juste raison, être comparé ce jour-là à un Seidhtz. A l’arrière-garde russe, il y eut également quelques combats brillants, mais nous n’en connaissons pas les dé­tails. Aussitôt que l’empereur Napoléon fut arrivé à Liegnitz avec son armée, il s’aperçut que l’armée alliée se retirait, non sur Breslau, mais sur Schweidnitz ; il détacha alors sur Neumarkt un corps de 30 000 hommes, qui entra à Breslau le jour suivant. L’empereur Napoléon, avant la bataille de Bautzen, avait déjà fait des propositions d’armistice et de négociations pour la paix. Il renouvela ces propositions sur ces entrefaites, et les Alliés tombèrent d’accord avec lui pour une suspension d’armes préalable qui, d’abord de trente-six heures, fut en­suite portée à trois jours. Pendant que les Alliés reculaient en Silésie, le général de Bülow quitta la Marche et se porta avec environ 20 000 hommes dans la région de la basse Lusace.

L’empereur Napoléon détacha le général Oudinot avec son corps d’armée pour arrêter les progrès du général de Bülow. Celui-ci se trouvait à Luckau lorsque le général Ou­dinot marcha contre lui. Le 4 mai, le général de Bülow fut attaqué et la lutte devint bientôt générale ; elle roula sur l’occupation de Luckau. Mais les Français n’étaient pas en état de déloger les Prussiens du village en flammes ; ils fu­rent assaillis sur leurs arrières par la cavalerie du général de Bülow, sous le commandement du général de Oppen, et for­cés d’évacuer le champ de bataille, nous abandonnant 1 ca­non et 400 à 500 prisonniers. Le général de Bülow menaçait alors les communications de l’ennemi avec l’Elbe.

Des détachements prussiens et russes opéraient iso­lément sur les arrières de l’armée française sur les deux ri­ves de l’Elbe et même dans la Franconie. Ils firent indivi­duellement un grand nombre de prisonniers : deux de ces détachements se signalèrent d’une manière brillante. Le capitaine de Colomb, qui avait passé l’Elbe avec un escadron de chasseurs volontaires au moment où les deux armées se trouvaient sur ce fleuve, atteignit alors la fron­tière de la Franconie. C’est là qu’il enleva un convoi de 16 canons et 10 caissons qui se rendait à l’armée avec une es­corte de Bavarois. Il détruisit les canons, fit sauter les cais­sons et fit 200 à 300 prisonniers.

Le général russe Tschernitschef traversa l’Elbe avec 1 800 hommes de cavalerie légère et tomba près d’Halber­stadt sur un convoi du même genre : 14 canons et un grand nom­bre de caissons formaient un parc défendu par 2 500 hommes sous le commandement du général de division west­phalien von Ochs. Le général Tschernitschef n’avait que 2 pièces légères. Il fit canonner le parc et sauter plu­sieurs caissons, puis, avec une hardiesse rare, n’ayant au­cune in­fanterie, il se jeta sur le parc. En un clin d’œil, les cosaques se trouvèrent entre les canons et les caissons. On fit sauter tout le convoi ; le général Ochs fut fait prisonnier avec toute son infanterie et les 14 pièces qu’il perdit purent être ame­nées facilement sur l’autre rive de l’Elbe. Aussitôt après, le général Tschernitschef et le général Woronzof se mirent en marche et se portèrent sur Leipzig où le duc de Padoue était en train de remonter la cavalerie française. Là encore, ils auraient obtenu un brillant succès, si la nouvelle de l’armistice ne leur était parvenue à ce moment.

Les pourparlers au sujet de l’armistice furent conti­nués sur ces entrefaites et l’on s’entendit sur une prolonga­tion de sept semaines, c’est-à-dire jusqu’au 20 juillet, à la condition de prévenir six jours avant l’expiration. Les condi­tions furent l’évacuation de Breslau par les Français et le retrait de leurs troupes en arrière de la Katzbach. La ligne des avant-postes des Alliés devait s’appuyer à l’Oder, à une lieue en amont de Breslau, aller de là au ruisseau de Schweidnitz qu’elle remonterait, puis passer par Folken­hain, Landshut et Schmiedeberg. Toute la région comprise entre les deux armées fut dé­clarée neutre ainsi que la ville de Breslau.

Les détachements des Alliés qui se trouvaient sur les arrières de l’armée française durent repasser l’Elbe ; en somme, les limites des États prussiens avec la Saxe et la Westphalie formèrent la ligne de démarcation. Sur le bas Elbe, la situation devait rester telle qu’elle était le 7 juin à mi­nuit.

Les Danois, qui au nombre de 10 000 hommes, s’étaient portés dans les environs de Hambourg dans l’intention de prendre part aux opérations des Alliés, avaient pendant ce temps abandonné cette détermination, par suite de mésintelligences politiques survenues avec l’Angleterre et la Suède. Ils se déclarèrent tout à coup pour la France, firent cause commune avec les généraux Van­damme et Davout et forcèrent le général russe de Tetten­born à évacuer Ham­bourg. C’est ainsi qu’avant le 7 juin tomba, pour la deuxième fois, entre les mains des Français cette antique ville libre d’empire qui, par ses efforts pour la bonne cause, s’était mon­trée digne de ses anciennes liber­tés ; c’était incontestable­ment la perte la plus douloureuse que les Alliés avaient faite jusque là.

Sur Clauzewitz lire cette notice sur Wikipédia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Carl_von_Clausewitz

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( 13 mai, 2019 )

Le général Vandamme…

vandamme

« C’est un officier qui a beaucoup de mérite militaire. » (Napoléon à Frédéric, roi de Wurtemberg, Paris, 5 avril 1809).

« Ce malheureux Vandamme, qui paraît s’être tué [à Kulm], n’avait pas laissé une sentinelle sur les montagnes, ni une réserve nulle part ; il s’était engouffré dans un fond, sans s’éclairer en aucune façon. S’il avait seulement eu 4 bataillons et 54 pièces de canon sur les hauteurs, en réserve, ce malheur ne serait pas arrivé. Je lui avais donné l’ordre positivement de se retrancher sur les hauteurs, d’y camper son corps, et de n’envoyer en Bohême que des partis isolés. »

(Napoléon au maréchal Gouvion Saint-Cyr, Dresde, 1er septembre 1813. Précisons que le tumultueux général Vandamme sera fait prisonnier à l’issue de la bataille de Kulm, le 30 août 1813).

 

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( 12 mai, 2019 )

Souvenirs sur le baron Larrey.

Larrey

« …le 14 août [1842], eurent lieu les obsèques de Larrey, le célèbre chirurgien militaire [Il s’était éteint le 25 juillet précédent à Lyon] , dont Napoléon a dit que c’était le plus honnête homme qu’il eût rencontré. Je l’ai connu intimement. C’était un homme d’une activité prodigieuse, dur au mal et à la fatigue. Il pouvait impunément passer plusieurs nuits sans se coucher. Assis à rebours sur une chaise dont le dos lui servait à appuyer sa tête, il dormait, disait-il, comme dans son lit. Il était d’une taille au-dessous de la moyenne, trapu, robuste, fortement membre, la tête volumineuse, couverte d’une chevelure plantureuse, le visage expressif où dominait la bonté. Il avait une magnifique collection d’autographes que j’ai parcourue bien souvent. Il y avait des lettres de Napoléon et de sa famille, des hommes marquants de la Révolution, de tous les hommes de guerre de la République et de l’Empire. J’y ai vu une lettre de notre brave compatriote Daumesnil, ainsi conçue :

« Tout va bien, mon cher Larrey. Mon bobo sera bientôt guéri, et il ne me restera plus de souvenir de mon accident qu’une jambe en chair et en os de moins et une jambe de bois de plus. Je ne m’en suis pas mal tiré. Reçois mes remerciements par écrit. Je ne sais quand je pourrai te les adresser de vive voix.

Daumesnil.

 Vienne, 30 août 1809. »

Je possède dans mes papiers une lettre de Larrey, où il dit que Marc-Aurèle fut le plus honnête homme de l’antiquité. Un soir, me trouvant dans un salon à côté de Desgenettes, je lui dis : « Ah ! voilà Larrey avec ses longs cheveux. — Eh ! mon Dieu, je le vois bien. Et n’allez pas lui dire de les couper. Il prétend que sa tête est historique, et il n’y veut rien changer. » Quelques moments après, causant avec Larrey : Savez-vous, lui dis-je, que Desgenettes fait faire son portrait ? — Oui, par Gérard, qui prétend que c’est une vraie tête de chat. » Desgenettes n’avait aucune des belles qualités de Larrey. Cependant sa conduite dans le grand hôpital de Jaffa, en Palestine, fut héroïque, quoi qu’en aient pu dire les envieux. Plonger une lancette dans le bubon d’un pestiféré agonisant, s’inoculer par des larges piqûres sur les bras cette matière délétère, c’était beau. L’armée reprit courage, la peur n’éloigna plus des pauvres malades ceux qui étaient chargés de leur donner des soins. Desgenettes m’a raconté plusieurs fois tous les détails de ce fait historique, qu’ila publié depuis dans ses mémoires sur la campagne d’Egypte. Il y avait une grande différence entre ces deux hommes. Larrey était vif, emporté même, mais bon et excellent homme, voyant avec plaisir surgir des hommes de talent, les encourageant de ses conseils, les aidant de sa bourse et de son influence. Vingt ans passés sur les champs de bataille, dans des ambulances encombrées de blessés, l’avaient familiarisé avec la vue du sang, mais lui avaient laissé cette chaleur de cœur, cette charité compatissante pour ceux qui souffrent. Aussi toute l’armée le connaissait, l’aimait et avait foi en lui. « Larrey y sera », disaient les soldats la veille d’une bataille, et les moins braves devenaient courageux. Desgenettes était disgracieux, hargneux et, comme on dit vulgairement, mauvais coucheur. Il était bon et humain, mais dur en paroles. Napoléon en faisait grand cas, et dans beaucoup d’occasions il en obtint de bons services. Il s’entendait, de même que Larrey, à organiser, à improviser des moyens de secours. Tout manquait dans un hôpital; deux jours après l’arrivée de Desgenettes, tout y abondait.

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.268-270)

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( 12 mai, 2019 )

Quatre lettres du colonel Castex (1806-1809).

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Elles furent publiées la première fois dans le « Carnet de la Sabretache » (n°123) en mars 1903.

Bernard-Pierre Castex fut un des meilleurs cavaliers de la grande épopée, est né à Pavie, dans l’Armagnac, le 29 juin 1771. Parti en 1792 comme volontaire dans les chasseurs à cheval de son département (Gers), Castex était général de division le 28 octobre 1813. Napoléon le créa baron de l’Empire en 1808 ; Louis XVIII lui accorda le titre de vicomte en 1822, le nomma grand-officier de la Légion d’honneur et grand-croix de Saint-Louis. Le vicomte de Castex est mort à Strasbourg le 19 avril 1842.

Belmar, le 15 octobre 1806.

Tu dois être surpris de ne pas avoir reçu de mes nouvelles pendant mon séjour à Versailles, je ne le pouvais pas, n’y ayant resté que 6 jours dans des occupations très multipliées ; au surplus je ne t’en aurais pas donné de plus satisfaisantes que celles-ci. Hier (à Iéna), nous avons complètement battu l’armée prussienne ; les débris de cette armée se retirent en désordre, nous la poursuivons sans qu’elle puisse nous échapper. J’ai fait exécuter une charge au 7ème régiment de chasseurs que je commandais comme major depuis trois jours qui m’a parfaitement réussi et qui m’a fait nommer colonel sur le champ de bataille. L’Empereur a demandé à me voir et m’a dit : « Vous êtes un brave, vous êtes colonel. Dites aux chasseurs que je savais qu’ils valaient mieux que les Saxons et les Prussiens. » Cette journée a été pour moi la plus belle de ma vie, mon père et ma mère partageront sans doute la satisfaction qu’elle m’a fait éprouver ; plus tard et quand j’aurai le temps je te donnerai quelques autres détails. Le colonel Marigny (du 20ème chasseurs) avait repris le commandement de son régiment huit jours avant cette bataille où il a été enlevé par un boulet de canon  et c’est son régiment que je commande.

CASTEX.

——–

Ming, le 12 mars 1807.

A son ami Despax.

Il m’a été impossible, mon cher ami, de te donner plus tôt de mes nouvelles. J’ai constamment été à l’avant-garde depuis le 28 janvier [1807] et tu dois savoir que la poste aux lettres ne la suit pas ordinairement de très près. C’est donc ce motif seul qui m’a prouvé du plaisir de t’écrire, je désirais d’autant plus trouver un moment favorable pour cela, que je suis persuadé que vous avez dû avoir tous de l’inquiétude surtout après les différentes batailles que nous avons eues dans le mois de février : celle du 8 principalement [celle d’Eylau] a été on ne peut plus meurtrière pour les Russes, beaucoup plus que pour nous. En un mot, le champ de bataille d’Eylau est la plus belle de toutes les horreurs que j’aie vues de ma vie et on y a remarqué qu’il y avait au moins 4 Russes pour un Français. Mon régiment a un peu souffert dans toutes ces affaires, mais avec quelques jours de repos il n’y paraîtra plus, les braves qui ont péri seront remplacés par d’autres. Quant à moi je me porte très bien, le repos que je prends dans ce moment me fait le plus grand bien, je désirerais même qu’il se prolonge encore quelques mois, mais j’en doute.

CASTEX.

——–

Burghausen, le 30 avril 1809.

Trois batailles, trois combats et autant de victoires et je me porte bien. La Bavière est entièrement évacuée et nous marchons sur Vienne où nous serons sans doute avant un mois. Les journaux te donneront les autres détails, en attendant je monte à cheval pour faire l’avant-garde de l’armée.

CASTEX.

——

Neustadt, le 17 mai 1809.

Je me porte bien, mon cher ami, l’armée est à vienne et mon régiment sur les frontières de la Hongrie où nous espérons trouver plutôt des mais que les Landsturm qu’on nous avait annoncés, s’il nous prend envie d’y entrer ; en attendant, nous nous reposons un peu de nos fatigues. Je ne  parle pas de nos succès, persuadé que les journaux ont soin de t’en donner tous les détails, mais je te dirai que Dayrens s’est trouvé si fatigué qu’il est resté à 30 lieues d’ici avec les officiers blessés.

CASTEX.

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( 8 mai, 2019 )

Le point de vue des Alliés sur la bataille de Ligny.

Knotel. Prussiens.

Je n’ai ni la prétention ni le temps de raconter ici, la bataille de Ligny, d’autres, l’ont fait avant moi, et que pourrais-je ajouter, après Houssaye, Charras, Navez, Siborne, Aerts et le regretté commandant Lachouque. C’est d’ailleurs à eux que j’emprunterais les quelques réflexions qui feront l’objet de cette causerie. Le champ de bataille s’étend entre Fleurus et la chaussée de Nivelles à Namur, la route de Gembloux à Charleroi le traverse.

Aux environs de cette ville, sur une région valonnée, sur la rive gauche de la Sambre, un petit village a eu, peut-être, dans l’histoire le privilège unique de voir se livrer sur son sol quatre batailles, cinq, si l’on compte celle livrée par les Légions de César sur les Nerviens de Boduognat, qui, en face de 120.000 Romains se défendirent héroïquement. En 1622, le comte Tserclaes-Tilly, général de Ferdinand, livra bataille aux Protestants de Mansfeld, Saxe et Christian de Brunswick, déjà deux noms que nous reverrons en 1815. Pour nous Français, plus connues sont celles que livra en 1690, le maréchal de Luxembourg, aux troupes Hollando-Allemandes du Prince de Waldeck et surtout celles de 1794 gagnées par les armées de la République. Coïncidence de l’histoire, c’est au mois de juin, entre le 16 et le 26 que furent livrées ces batailles, la première, celle Charleroi ou des Gosselies, qui opposa Jourdan au Prince d’Orange, déjà ! La seconde, le 26 juin gagnée par Jourdan, Soult et Kléber sur les Impériaux, la plus éclatante victoire de la jeune armée républicaine. Si l’on veut continuer le jeu de coïncidences, il est curieux de noter que la victoire du maréchal de Luxembourg fut une victoire sans lendemain, que celle de Charleroi en 1794 ne tourna pas à l’avantage des Français, et que celle de 1815 ne fut pas non plus une victoire définitive, mais une « victoire platonnique » comme l’écrit Barral, le mot est joli !

Les adversaires en présence.

Vingt et un ans après la bataille de Fleurus, une nouvelle fois Français et Allemands vont se trouver face à face. Le soleil est brûlant, la chaleur est suffocante, le sol poudreux. Dans ce décor de fin de printemps, voyons où sont les acteurs du drame qui se prépare Napoléon. Le 14, l’Empereur est à Beaumont, il couche au château, à cette époque, propriété du Prince de Caraman-Chimay. Le 15, il franchit la frontière, le 16 il est à Fleurus. Là, descendu de voiture, il s’installe au Moulin de Naveau. Ce moulin, situé en face de Ligny, appartenait à un émigré français ayant fait partie de la Maison de Marie-Antoinette. Lui-même, ouvrit la porte à l’Empereur, qui, après avoir pris congé de lui, monta sur le toit aménagé en observatoire, accompagné du géomètre Simon. De là, l’Empereur voyait à peu près ce que nous voyons aujourd’hui. À droite Sombreffe, Ligny, dont on distingue le clocher, à gauche Saint-Amand, entre les deux, le clocher de Brye. Ces villages étaient occupés par les Corps Prussiens de Pirch, Thiclman et Zieten. Napoléon, avec sa longue-vue, distingue un moulin au pied duquel se trouvaient deux cavaliers : c’étaient Wellington et Blücher. Les mouvements sont imprécis, et Napoléon, impatienté, s’écrie : « Le vieux renard ne débuche pas ! ».

Blücher. Pouvait-il penser que le vieux renard était en face de lui prenant ses dispositions pour essayer de le vaincre.
Le plateau de Fleurus s’abaisse en pente douce jusqu’à un petit ruisseau, la Ligne, sur sa rive opposée, sur un point culminant un moulin aussi historique que celui de Fleurus, théâtre d’un conseil de guerre célèbre mais resté obscur. Ce moulin c’est celui de Bussy appelé aussi de Winter, démoli en 1895. Là se trouvent Blücher, Gneisenau, Grolman et le colonel Hardinge, attaché militaire anglais, qui, sera d’ailleurs grièvement blessé dans la bataille. Si nous nous mettons face au sud-est, nous voyons le panorama que voyaient les Prussiens ce jour-là. A gauche, Sombreffe, en face le moulin de Fleurus, à droite Saint-Amand, enfin Longpré et Wagnelée, dont on voit le clocher.

De cet observatoire, l’État-Major prussien voyait distinctement déboucher les colonnes françaises, certains officiers, braquant leur lunette sur le moulin de Fleurus, pouvaient distinguer l’Empereur au milieu de son État-Major. Jamais les adversaires n’avaient été aussi près, qu’en ce court moment de l’histoire, peut-être, cherchaient-ils à s’épier avant la bataille. Wellington. Parti de Bruxelles à six heures, le Duc arriva vers 10 heures aux Quatre-Bras ; aux environs de Frasnes il écrit au maréchal Blücher la lettre fameuse qui est, peut-être, la cause de la méprise de ce dernier, qui comptera sur l’arrivée des Anglais, troupes qui lui firent tellement défaut au cours de la bataille.

« Mon cher Prince,
Mon armée est disposée, comme suit :
Le Corps du Prince d’Orange a une division aux Quatre-Bras, l’autre à Nivelle. La réserve est en marche sur Genappe, où elle arrivera à midi. La cavalerie Anglaise sera à la même heure à Nivelle. Le Corps de Lord Hill est à Braine-le-Comte ».
Vous avez bien entendu, tout indique que l’armée anglaise se dirige vers le champ de bataille.
La lettre se poursuit :
« Je ne vois pas beaucoup d’ennemis devant nous et j’attends des nouvelles de votre Altesse pour décider des opérations pour la journée. Du côté de Binche on a rien vu.
Votre très obéissant serviteur : Wellington ».

Cela est daté : des hauteurs de Frasnes : le 16 juin 1815, 10 h 30.

13 heures. – Au lieu d’attendre des nouvelles, Wellington, préfère s’entretenir directement avec le maréchal Blücher ; accompagné de Muffling et Dornberg, il rejoint Blücher au moulin de Bussy. Le lieutenant-colonel Ludwig Von Reich, Chef d’État-Major du 1er Corps Prussien nous relate cette rencontre : Le Duc, écrit-il portait une simple tunique bleue sans distinction et un bicorne, orné de trois cocardes : une noire et deux rouges (espagnole et portugaise) et une plume rouge et blanche. Il était habillé de la plus simple façon. Le Duc quitta le moulin vers 13 h 30. Von Reich remarque que son cheval n’avait qu’un petit porte-manteau fixé à l’arrière de la selle, qui contenait de quoi changer de vêtements, quant aux fontes de pistolets, elles contenaient… tout ce qu’il fallait pour écrire.

Que se passa-t-il au cours de cette entrevue ?

On ne le saura jamais exactement. Clausewitz, Wagner, Damitz, Loben-Sels et Charras pensent que Wellington promit son appui au maréchal prussien, d’autres auteurs pensent que ce dernier ne fut pas si affirmatif. Essayons de reconstituer cette conversation qui se déroula en français :
Wellington, brusquement : « Que voulez-vous que je fasse ? » Gneisenau : « Dirigez vos troupes sans tarder comme réserve de l’armée prussienne, tandis que Muffling, lui conseille de déborder l’aile gauche française. C’est ça, s’écrie le Duc, je culbuterais ce que j’ai devant moi à Frasnes et je monterais sur Gosselies. À cela, Gneisenau répond : que la manoeuvre est imprudente et bien longue, et qu’il vaudrait mieux marcher sur Sombreffe. Ce qui présentait moins d’inconvénient. Il est certain que cette manoeuvre plaçait l’armée anglaise sous les ordres de Blücher, le Duc en fut-il irrité ? Quoiqu’il en soit Wellington quitte brusquement Blücher, en disant : Et bien, je viendrais si je ne suis pas attaqué moi-même ».

Cette promesse était-elle formelle, ou simplement conditionnelle ? De toute façon, Blücher, comme Wellington, se trompaient de bonne foi, sur la répartition des troupes françaises. Blücher pensait avoir en face de lui toute l’armée ennemie et, dans ce cas il avait besoin de l’appui anglais. Wellington, lui, commettait une erreur d’appréciation, certainement involontaire. En effet il avait sous les yeux un tableau de l’emplacement des troupes hollando-belges et anglaises, établi par le Quartier-Maître général Delancey, or, ce tableau était inexact, car ce n’est que dans la soirée que les troupes mentionnées furent réunies en nombre suffisant.

Y avait-il, comme l’écrit Houssaye, un peu de diplomatie dans ces promesses ? Wellington a-t-il trompé volontairement Blücher ? Cette duperie n’est pas dans le caractère du Duc. A-t-il dit à Hardinge en quittant Bussy : « If old Vorvarts fights here, he will get most damnably liked » ou, si l’on préfère : « si le vieux Blücher combat ici, il sera honteusement rossé ! ». D’après Lord de Ross, Wellington avait prévu l’inconvénient de la disposition des troupes prussiennes, et il en avait averti Blücher : « Si j’étais à votre place, avec mes troupes, j’en placerai un plus grand nombre derrière la crête pour les abriter, car si les Français les canonnent, ils peuvent les mettre en pièces avant de franchir les ponts, mais il ajoute, personne ne voulait m’entendre, et je n’avais plus qu’à m’en aller, et tout se passa comme je le craignais ! ».

Tout ceci se passait entre 13 heures et 15 heures. Tous les acteurs du drame sont maintenant en place.

L’armée prussienne.

Puisque nous nous intéressons aux armées alliées, voici en résumé la composition de l’armée prussienne :
Commandant en Chef : Field Maréchal Prince Blücher Von Wahlstatt Chef d’État-Major : Lieutenant-général Comte Von Gneisenau.
Quartier-Maître général : Général-Major Von Grolman.

Ier Corps : Lieutenant-général Von Zieten : 1re, 2e, 3e et 4e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIe Corps : Général Von Pirch : 1er, 5e, 6e, 7e et 8e brigade d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIIe Corps : Lieutenant-général Baron Von Thielmann : 9e, 10e, 11e et 12e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.

La cavalerie était répartie dans les Corps d’armée. En principe chaque brigade d’infanterie avait un régiment de cavalerie à sa suite, chaque Corps d’armée avait une division de cavalerie. La cavalerie prussienne comprenait des dragons, des cuirassiers, des uhlans et des hussards, tous à quatre escadrons. La cavalerie portait en général la « litewka » en Campagne, les hussards le dolman et la pelisse, le casque ou le shako. Les cuirassiers ne combattirent pas à Waterloo. L’infanterie était à trois bataillons : les deux premiers de mousquetaires, le dernier de fusiliers. Tous les régiments étaient à 4 compagnies. Ils avaient deux numéros : celui du rang et celui de la province. Les régiments d’infanterie légère avaient deux bataillons de chasseurs (Jagers) et deux de tirailleurs (Schutzen), également à 4 compagnies. L’artillerie était répartie en brigades : elle avait des batteries à pied de 12, des batteries à pied de 6 et des batteries à cheval de 6, plus une batterie d’obusiers. L’infanterie comme l’artillerie avait l’uniforme bleu, le pantalon gris. Les régiments se distinguaient par la couleur distinctive différente pour chaque province. L’artillerie avait cette couleur noire. L’armée prussienne avait en plus des régiments de landwehr en bataillons et en escadrons, et quelques formations de chasseurs volontaires (Frewillige Jagers).

La retraite prussienne.

Mais revenons au champ de bataille. Environ 150.000 hommes sont en présence. Un silence profond et inquiétant s’abat sur la plaine.Soudain trois coups de canon tirés par une batterie de la Garde Impériale à intervalles réguliers donnent le signal de l’attaque. Il est 15 heures. La tragédie commence, elle ne se terminera qu’à la nuit ; à minuit on se battait encore près du moulin de Bussy. Le récit de la bataille de Ligny n’entre pas dans le cadre de cette causerie, elle a été maintes fois racontée par des historiens combien prestigieux ! Disons seulement qu’elle fut meurtrière, acharnée, que l’on se battit au corps à corps… dans l’église, dans le cimetière on se bat à coups de baïonnettes, à coups de crosse, et quand les armes manquent, à coups de poing ! Les pertes furent très lourdes, bien qu’elles varient selon les auteurs : de 10 à 20.000 hommes pour les Prussiens ; pour les Français de 6 à 7.000 selon Gourgaud, 13.000 selon Mauduit. Où en sont les adversaires, maintenant que les canons se sont tus, et que l’on relève les blessés trop nombreux pour les ambulances. Blücher hors de combat, Gneisenau prend le commandement de l’armée prussienne.

Le voici à cheval, entraîné lui aussi par le flot des fuyards, il arrête son cheval sur un chemin, qui relie la route de Namur, au nord de Brye, nous dit Houssaye. Profitant de la clarté de la lune, il consulte sa carte. C’est dans cette attitude que le représente un très beau portrait, dont j’ignore l’auteur. Gneisenau est en tenue de Campagne, aussi simple que celle de Wellington, col et parements rouges, sans aucune broderie, pantalon gris boutonnés jusqu’au pied, il est coiffé d’une petite casquette à visière, coiffure chère à l’Etat-Major prussien. Son cheval ne porte qu’un tapis de selle de fourrure noire et des sacoches de cuir clair. Il a posé ses brides sur l’encolure de son cheval, lunette à la main, et carte dans l’autre, il réfléchit quelques instants, puis il lance son ordre resté célèbre : « Ruczug nach Tilly und Wavre ». « Retraite sur Tilly et Wavre ». Il est probable, qu’en ce moment même, en ordonnant la retraite, le général vient de sauver l’armée prussienne, et, permis sans le savoir la victoire alliée à Waterloo. Ainsi au lieu de se replier sur ses bases d’opérations, il choisit d’aller vers le nord rejoindre les armées anglaise et tendre ainsi la main à Wellington. Ce dernier écrira, d’ailleurs quelques jours plus tard avec une certaine exagération que la décision de Gneisenau a été le moment décisif du siècle ! Pourquoi les Français stratégiquement vainqueurs n’ont pas exploité leur avantage en poursuivant l’armée ennemie. Cette erreur a permis à l’armée prussienne éparpillée sur les différents champs de bataille de se rassembler sans aucune menace. C’est ainsi que les deux brigades Heinkel et Steinmetz, dispersées, purent tranquillement rejoindre leur Corps d’armée en retraite. Cette armée battue n’avait l’air d’être aucunement désorganisée. Contraste frappant, entre ses deux armées. Alors que les vainqueurs se reposent sur leur victoire, les vaincus, eux, sont continuellement en alerte, profitant de cette passivité et de l’obscurité pour organiser leur retraite. Le Quartier-Général est replié à Mellery, en arrière de Ligny. Thielmann conserve sa position initiale, Jagow, lui, avec des éléments du Corps de Zieten occupe Brye et ses environs. Cette évacuation durera jusqu’à 3 heures du matin.

Et les Anglais ? Eh bien, au matin du 17 ils ignoraient encore le sort de la bataille et l’on pensait même que les Prussiens étaient victorieux, Lord Fitzroy-Somerset, (futur lord Raglan) secrétaire du Duc de Wellington écrivait à sa femme : « Les Prussiens et les Anglais ont refoulé les Français ? ». C’était chanter trop tôt victoire ! Wellington lui-même, ne disait-il pas de Blücher qu’il croyait vainqueur : « He his a fine old fellow ! ».
A l’aube du 17, Wellington se trouvait aux Quatre-Bras, lorsqu’arriva à brides abattues, un aide de camp qui dit quelques mots à l’oreille du Duc, celui-ci se tourna alors vers le capitaine Bowles du 28e Regiment of Foot, et lui dit : « Le vieux Blücher a reçu une sacrée rosée et s’est replié sur Wavre, nous devons reculer aussi, je suppose qu’en Angleterre on dira que nous avons été battus… ». Vous remarquez que Wellington ne dit pas « nous avons été battus, mais on pensera que nous l’avons été, il y a là toute une nuance qui sépare une défaite d’une bataille perdue ! Puis il ajoute : « Je n’y peux rien, nous devons reculer aussi ».

Conclusion.

Victoire stérile ou défaite victorieuse, Ligny aura été la bataille des occasions perdues ou gâchées, des hésitations et des fausses estimations. Il semble que les événements se soient ligués pour déjouer les projets des adversaires ! A Napoléon il manqua d’Erlon, à Blücher il manqua Bülow et  l’armée anglaise pour transformer une défaite, peut-être, en victoire. Si Napoléon avait engagé la bataille à 8 ou 9 heures du matin, si Wellington avait concentré ses forces avec 24 heures d’avance… si, si… Le général Vivian a été sévère pour son chef, il a jugé cette décision, comme une véritable bévue,

« A sad blunder » dira-t-il !Le destin, toujours le destin. J’ai été frappé par ce petit fait – souvent contesté par les historiens – mais que j’aime à croire authentique ! Il est raconté par le capitaine Georges Bowles, du régiment des « Coldstreams guards ». Peut-être le sort de la Campagne fut-il marqué pendant la soirée de la duchesse de Richmond. Après le départ du Prince d’Orange, Wellington qui se trouvait avec Richmond lui demanda une carte de la région. Comme ce dernier lui en présentait une, Wellington, après l’avoir examinée, s’exclama : « Napoléon m’a roulé » – (he has humbegged me), il a 24 heures d’avance sur moi. Que ferez-vous demanda Richmond ? Wellington répondit : « J’ai ordonné de résister aux Quatre-Bras, mais, sauf imprévu nous ne pourrons l’arrêter là, c’est ici que nous livrerons la vraie bataille, et le Duc marqua avec son ongle un point sur le carte que Richmond entoura d’un cercle rouge, ce point c’était Mont-Saint-Jean. Quoiqu’il en soit les faits devaient donner raison à Wellington, déjà Ligny annonçait Waterloo. Dramatique cheminement du destin inexorable : Ligny, magnifique victoire française serait une victoire sans lendemain, ou plutôt elle en aurait un terrible, l’Histoire le connaît sous le nom de Waterloo !

 

Baron Louis de BEAUFORT

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.14-18).

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( 5 mai, 2019 )

« Mes réflexions en apprenant la mort de Sa Majesté »

Napoléon

Paris, 20 mars [année laissée en blanc].

« Napoléon fut appelé grand A peine âgé de vingt-sept ans, pareil à un torrent, il précipita sa course impétueuse du haut des Alpes dans les belles plaines d’Italie. Ces champs, illustrés par les victoires Hannibal et de Marius, reçurent un nouvel éclat de ses trophées.

Empereur des Français, il subjugua le monde. Les rois de la Terre l’entouraient tous et formaient un cortège brillant qui annonçait sa présence. Ses armées assiégeaient Cadix. Quelque temps après, la victoire les conduisait jusque sous les murs de Moscou. Tant de prospérités ne pouvaient durer. Invincible jusque-là, la nature se chargea du soin de venger ses ennemis. Les glaces de l’hiver lui enlevèrent la plus belle armée qu’on eût vue sous le soleil. En une nuit tout changea.

L’étoile de l’Empereur, qui jusqu’alors avait jeté de si vifs rayons, commença à pâlir. Le monde s’ébranla ; des nuées de barbares l’entourèrent. Semblable à un gladiateur, qui, au milieu de l’arène couvert de blessures, porte des coups à tous ses rivaux et les menace encore avant de tomber, l’Empereur les anéantit partout où il put les atteindre.

L’Europe conservera un souvenir éternel de ses désastres et de ses victoires. Mais enfin l’Empereur était homme : il fallut céder à la fortune…

Retiré dans son palais de Fontainebleau, conservant pour tout bien son grand nom, abandonné de tous, il sut encore se faire craindre et respecté.

Il signa son abdication à Fontainebleau. Qui n’admirerait pas les desseins admirables de la Providence sur la destinée des hommes, quand on songe, que dans ce même palais dans cette même salle où l’Empereur signa son abdication, S.M. avait voulu forcer le pape Pie VII à renoncer à son trône. Pouvait-il prévoir que vaincu, abandonné de tous, il abdiquerait sa puissance et verrait le papa entrer dans Rome, rétabli par les Russes et les Anglais qui brûlaient naguères le pape en effigie ?

C’est dans la cour de ce palais que l’Empereur se vit dans cette première période entouré de ses vieux soldats.

 Qui pourrait peindre la douleur qui oppressait dans ce moment l’âme de l’Empereur à la vue de ces hommes intrépides qui, dans cent batailles, avaient contemplé de si près la mort sans rien craindre, versant des larmes à son départ, l’entourant de leurs armes, courbant, leur drapeau sur sa tête !

L’Empereur s’arracha de leurs bras… Il partit !

Un an s’était à peine écoulé. L’Empereur revint. Tout se souleva sur son passage. Le monde s’ébranla encore une fois pour le  vaincre. La France épuisée par tant de guerres ne put résister à tant d’ennemis. Nouveau Thémistocle, Napoléon allait s’asseoir au foyer du peuple britannique, mais ce peuple égoïste le relégua sur un rocher désert au milieu de l’Océan.

Cinq ans après l’Empereur n’existait plus. Quelques pieds de terre recouvraient celui à qui le monde n’avait pu suffire !  »

Guillaume PEYRUSSE.

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( 3 mai, 2019 )

L’Empereur et sa cour…

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« La cour de Napoléon était dans tout son éclat, sa puissance à son apogée. Tous les dimanches et jours de fête, il y avait aux Tuileries grande réception. On voyait défiler dans de beaux équipages aux chevaux fringants, aux livrées éclatantes, toutes les nouvelles illustrations. Hier soldats ou hommes obscurs au fond d’une province, aujourd’hui maréchaux de France, rois, princes, ducs, plaques, cordons, nombreuses décorations, tous avaient bonne mine et portaient bien leur habit. Cette cour, dans son ensemble, était la plus grande, la plus imposante du monde. Tous ces maréchaux, jeunes encore, avaient un air martial et fier, qui repoussait les quolibets des émigrés et des vieux gentilshommes de l’ancien régime. Murat surtout était beau à voir, et je crois que Napoléon, en l’appelant le roi Franconi, cédait, peut-être à son insu, à un mouvement de jalousie. On a dit de lui que dans un salon il commandait le respect et sur un champ de bataille l’admiration. Murat est resté dans ma mémoire comme un type de noblesse et de grandeur. Le vieux comte de Béthisy, auquel je faisais part de cette impression, me disait : — Où diable voulez-vous qu’il ait pris cela? Vous vous êtes laissé séduire par son uniforme et sa mise de théâtre. Murât avait pour amie très intime Mme Michel, dont il était passionnément aimé. Lorsque M. de Mosbourg lui annonça la mort de son ami, elle éprouva une telle commotion qu’elle fut saisie d’un tremblement nerveux qu’elle conserva jusqu’à sa mort, en 1837. Son salon était devenu le rendez-vous de tout ce que Paris comptait de remarquable. Le maréchal Berthier, prince de Wagram, avait pour maîtresse la belle marquise de Visconti, pour laquelle il a fait des folies que tout le monde connaît. En campagne, il faisait placer son buste dans sa tente, sous un dais. A l’époque où je l’ai connue, elle était paralysée d’un côté; ce qui ne l’empêchait pas d’aller dans le monde, où j’ai fait souvent sa partie de whist. Marie-Louise était enceinte. Elle allait, chaque jour, se promener sur la terrasse du bord de l’eau. La foule était toujours considérable, et bien que la souveraine n’y rencontrât que des figures bienveillantes, cette foule n’en était pas moins gênante. Pour obvier à cet inconvénient, on construisit en trois jours une communication souterraine du château à la terrasse; elle fut comblée sous la Restauration et rétablie par Louis-Philippe. Je vis plusieurs fois l’impératrice. Elle était très blanche de peau, avec quelques taches de rousseur sur le visage; ses cheveux étaient d’un blond un peu doré. C’était une grande et belle femme, ayant des manières timides, l’air peu imposant, la figure bonne mais sans expression. Elle était énorme et portait très bien sa grossesse. Une femme du peuple qui était près de moi lui cria un jour : « Ne craignez rien, ma grosse mère, tout cela se passera bien; j’en sais quelque chose, j’ai huit enfants! » L’impératrice, rouge comme du corail, se retourna et salua la femme qui lui avait adressé la parole. Ce fut surtout cet incident qui motiva la construction du passage. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.93-95)

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( 2 mai, 2019 )

Témoignage d’un aide-de-camp de Napoléon…

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(David-Victor BELLY DE BUSSY, colonel d’artillerie, aide-de-camp de Napoléon. Portrait peint par Germain en 1827.)

David-Victor Belly de Bussy est né le 19 mars 1768 à Beaurieux (Aisne). En 1784, il est aspirant au corps royal d’Artillerie.  Nommé lieutenant en second au régiment de La Fère, le 1er septembre 1785, le même jour que le jeune Bonaparte. Belly de Bussy fut respectivement promu lieutenant le 1er avril 1791 et second capitaine le 6 février 1792.  Démissionnaire le 1er juin 1792, il émigre et sert, de 1793 à 1796, dans un « rassemblement » d’officiers d’artillerie alors réuni à Ostende sous les ordres du colonel de Quiefdeville. Il fit campagne avec ce « rassemblement » en Hollande et dans la baie de Quiberon, puis alla s’établir en Allemagne où, pour vivre, il loua paraît-il, une boutique, et devint un excellent pâtissier dont les affaires prospérèrent vite. Étant parvenu à se faire rayer de la liste des émigrés, Bussy rentra en France en 1802 et se rendit aussitôt auprès de sa vieille mère à Beaurieux. Pris pour guide, le 7 mars 1814, à la bataille de Craonne, il fut remis en activité, nommé colonel d’artillerie et aide de camp de l’Empereur le 11 mars ; c’est en cette qualité qu’il assista aux batailles de Reims, d’Arcis-sur-Aube et de Saint-Dizier. A Fontainebleau, avant de quitter la France pour l’île d’Elbe, Napoléon lui fit don de 50.000 francs. Mis en non-activité le 1er juillet 1814, Belly de Bussy, qui avait sollicité un service actif, fut nommé à la Direction d’artillerie de La Fère, le 12 mars 1815.  Quelques jours après, au retour de l’île d’Elbe, il rejoignit l’Empereur à Paris et reçut, le 11 avril 1815, la Direction du parc d’artillerie de la Garde impériale. Le 10 juin suivant, il quitte Paris pour Laon, en qualité d’aide de camp de l’Empereur. Après Waterloo, Bussy s’arrêta à Laon, le 20 juin ; il y tomba malade et se fit transporter à Paris dix jours après. Mis en non-activité le 1er septembre 1815, notre colonel se retira à Beaurieux où, le 31 janvier 1830, il fut admis à la retraite de maréchal de camp (3350,00 francs), par application de l’ordonnance du 27 août 1814, qui prescrivait que les colonels d’artillerie et du génie ayant dix ans de grade, auraient droit à cette retraite. Il mourut le 15 janvier 1848 à Beaurieux.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Commandant Emmanuel MARTIN. 

——————

Le récit qui suit est dû à Pierre Genty de Bussy (1793-1867). Le 22  octobre 1847, ce dernier rendit visite à l’ancien officier de l’Empereur dans sa retraite de Beaurieux. A cette occasion il recueillit son témoignage. Prévenu d’avance qu’on pouvait recueillir de la conversation de M. le colonel de Bussy de précieux renseignements, peut-être même quelques matériaux pour l’Histoire, je m’étais bien promis de le faire parler. Le soir donc, après le dîner, je parviens, sans avoir l’air de le rechercher, à me placer près de lui ; je laisse tomber quelques mots sur l’Empire ; il relève le gant, et voici textuellement ce qu’il me raconte : « Né d’une famille aisée, j’eus le malheur encore enfant de perdre mon père. Resté seul avec ma mère qui n’avait d’autre volonté, d’autre désirs que les miens ; j’entrai à l’École militaire de Brienne, aussitôt que j’eus fait connaître mon goût pour la carrière des armes. Sur le pied d’égalité où nous vivions, j’avais bien des occasions de rencontrer le jeune Bonaparte, je dois dire cependant que je ne les recherchais pas ; il était peu communicatif et rêveur. Un jour entre nous une querelle s’élève, le sujet en était futile, nous nous rendons sur le terrain, et au moment où on nous sépare, nous étions encore heureusement tous deux sains et saufs. Mes études finies, on m’envoie dans le régiment d’artillerie de La Fère, dont faisait aussi partie le futur empereur. Il était écrit qu’au commencement, au  milieu et aux extrémités de notre vie,  nous devions ne pas nous perdre de vue malgré la médiocrité de ma position, malgré son étourdissante fortune. 

A peine devenu capitaine, j’apprends que ma mère, ne pouvant plus supporter mon absence, me redemande à grands cris. Devant cette prière, sur moi toujours si puissante, je n’hésite pas à sacrifier mon avenir. Je donne ma démission.  Redevenu simple citoyen, ma vie a été celle de tout le monde : je n’ai rien à vous en dire ; concentré dans les affections de la famille, dans le respect de celle à qui je devais le jour, je refusai tout établissement pour rester près d’elle. Ma mère était et a toujours été tout pour moi. Les moments que je passais hors du logis étaient exclusivement réservé à la chasse. J’avais si souvent battus les environs de Beaurieux, tous les repaires du gibier, que j’avais acquis, sous ce rapport, une réputation colossale.  Les désastres de 1812 amenèrent ceux de 1813, et ceux de 1814, l’invasion. Je n’ai point à rappeler nos héroïques et derniers efforts ; vous les connaissez. Comme tout ce qui porte un cœur français, je déplorais l’humiliation du pays et j’admirais sa résistance. L’ennemi avait envahi une grande partie du nord de la France et notre malheureuse Champagne était couverte de ses bataillons. L’Empereur manœuvrait à six lieues de nous, lors qu’un matin, vers les quatre heures, je vois arriver chez moi, suivi de deux dragons, un de ses officiers d’ordonnance qui m’apporte l’ordre de me rendre sur-le-champ au grand quartier-général de l’armée, alors établi dans un village voisin de Craonne.- Mais vous avez donc trouvé les abords libres, dis-je à l’officier.- Sans doute, puisque nous sommes ici.- Je ne vous demande que deux minutes pour m’habiller, et nous partons.- Soit mais dépêchons-nous. 

On me selle à la hâte un cheval et nous voilà en route. Chemin faisant, je demande à mon compagnon s’il connaît le motif pour lequel l’Empereur m’appelle. Il me répond qu’embarrassé sur le choix des points par lesquels  il se propose d’attaquer la formidable position de Craonne, Napoléon, à défaut d’indications fournies par les cartes qu’il a sous les yeux, a voulu qu’on le mit en rapport avec un homme du pays, de préférence un ancien militaire, parfaitement au courant des localités, et que je lui ai été signalé comme le seul qui pût lever ses incertitudes. Après une course rapide, nous entrons à sept heures dans la petite chambre de l’Empereur ; c’était celle du curé du village. Il me semble le voir encore, réveillé depuis un moment ; il était en caleçon de tricot, sa tête était couverte d »un foulard jaune, et tout autour de lui étaient de nombreuses cartes déployées t pointées. On l’annonce.- Ah ! C’est vous Bussy. Êtes-vous toujours mauvaises tête. – Sire, j’ai vingt-cinq ans de plus qu’alors et il y a longtemps que cette effervescence est passée.- Eh bien tant mieux.-Et de suite, il m’accable de questions sur la contrée. Avec lui, je le savais, il fallait être laconique et concluant ; je m’explique vite, nettement, et rectifie tout ce qui avait besoin de l’être. Il me fait signe de m’asseoir, marque avec moi sur une carte tous les emplacements qui doivent être occupées par les troupes, et ce travail achevé, je repars avec le général Bertrand pour surveiller tous les mouvements. La bataille fut chaude et la victoire nous resta, quoique chèrement achetée. Mais il jouait là une terrible partie et ses succès n’aboutissaient qu’à reculer de quelques jours le dénouement que déjà tout le monde pouvait prévoir. Quelques instants après cette sanglante mêlée, Napoléon m’envoie chercher et me dit :-Bussy, j’apprécie le grand service que vous venez de me rendre ; plus que jamais j’ai besoin d’hommes comme vous, dès ce moment je vous attache à ma personne, vous êtes colonel et officier de la Légion d’honneur.-Je m’empresse de prévenir ma mère de ce qui m’arrive, de l’informer que deux récompenses si rapidement obtenues ne me laissant et plus d’autre alternative que celle de suivre l’homme à qui j’en étais redevable et que la reconnaissance m’en faisait un devoir sacré ; Elle me comprit et se borna à en gémir tout bas ; mais plus la situation était critique, plus elle m’engageait. 

Les dernières péripéties du drame de 1814 me conduisirent à Fontainebleau. J’y fus témoin des convulsions qui précédèrent la renonciation de l’Empereur au plus beau trône du monde, et j’étais de service quand on la lui arracha. Je couchais même en travers de sa porte dans la fameuse nuit de la tentative d’empoisonnement. On dut passer nécessairement par-dessus mon lit, mais je dormais si profondément que je n’entendis absolument rien. 

Le jour du départ pour l’île d’Elbe arrêté, l’Empereur me demande s’il me convient de partager son exil. Je le priai de m’en donner l’ordre par écrit, afin que ma vieille mère pût en prendre lecture et qu’elle sût à quel irrésistible ascendant j’avais cédé. J’étais sûr autrement de la faire mourir de chagrin. Je ne pensai  qu’à elle et à mon infortuné maître. Celui-ci s’y refusa, mais en nous séparant, il me répéta plusieurs fois qu’il comptait sur mon dévouement et certes, il avait raison de ne pas en douter, car j’étais à lui presque autant qu’à ma mère.  J’assistai à l’immortelle scène des adieux de Napoléon à sa Garde, la plus importante de toutes celles des temps modernes et, l’âme brisée, je revins à Beaurieux. Le 21 mars 1815, un des premiers je me trouvai à côté du héros de l’île d’Elbe ; son retour, quelque prodigieux qu’il eût été, m’avait peut-être moins surpris qu’un autre ; ceux qui l’avaient approché étaient habitués aux miracles. Dès qu’il m’aperçut, il me tendit la main.- J’étais sûr de  vous revoir, me dit-il, et j’en suis heureux.  A quelques jours de là, il était triste et préoccupé, une nouvelle coalition de l’Europe s’apprêtait à fondre sur nous, et le dernier mot de la Sainte-alliance était une nouvelle invasion. Il travaillait jour et nuit à réorganiser son armée, à en accroître l’effectif, et il la voyait pleine d’enthousiasme à sa voix, mais Berthier lui manquait. Bien traité par les bourbons, son caractère faible et irrésolu l’avait porté à attendre les événements chez le roi de Bavière. Les inquiétudes de Napoléon ne m’avaient point échappé. Un jour que j’étais de service et qu’il causait avec moi, je hasarde une question, il me confie ses embarras, et je prononce timidement le nom du maréchal Soult.-Vous avez raison, me dit-il, en me frappant sur l’épaule, il n’y a pas que lui.-Déjà, il était décidé. Et cependant, combien n’ai-je pas regretté ce choix fatal, combien ne me le suis-je pas reproché ? Propre à toute autre chose, le maréchal ne l’était nullement à cette difficile mission, non qu’elle exigeât plus de capacité qu’il n’en avait réalité, mais parce qu’elle demandait une habitude, une sorte de vocation spéciale. Berthier aurait plutôt envoyé cent officiers à Grouchy en une heure que de renoncer à le voir entrer en ligne, quand il devait être d’un si grand poids dans la balance. Le maréchal Soult ne lui en envoya qu’un seul ; Grouchy ne mesura pas suffisamment l’importance du rôle qui lui était assigné et la bataille de Waterloo fut perdue. A quoi tiennent pourtant les destinées des empires ? » 

M. de Bussy ne quitta pas Napoléon durant cette cruelle journée ; Il m’assurait qu’après une certaine heure l’Empereur avait entièrement cessé de compter sur Grouchy et qu’il voulait mourir au milieu de ses soldats.

Rattaché à cet homme incomparable peu de mois avant ses deux chutes, M. de Bussy l’avait vu naturellement plus expansif qu’il ne l’était précédemment et il ne tarissait pas sur son admiration pour lui. Après le culte de Dieu, le peuple et l’armée de ce temps n’en connaissaient pas d’autre que celui de napoléon, et entre les deux c’était à peine si la famille trouvait sa place.  Dans un de leurs derniers entretiens à Fontainebleau, l’Empereur lui dit : « Oui, ce sont d’abord les Bourbons de la branche aînée qui règneront, mais ils ne garderont pas sceptre ; il glissera de leurs mains. Viendra ensuite le branche d’Orléans, qui, bien qu’un peu plus près des idées de la Révolution que l’autre, ne poussera cependant pas de beaucoup plus profondes racines. Que ne puis-je donner Alexandre à la France ; il a le caractère et la fermeté du souverain avec les grâces du comte d’Artois. Je ne connais pas de chef qui convient mieux à ce pays enthousiaste et mobile… Mais le ciel en a ordonné autrement, il faut respecter ses décrets. » 

Cet article parut dans le « Carnet de la Sabretache » en 1914.  Voir également l’article de Serge DELLOYE consacré à ce personnage dans le « Bulletin de la Société Royale Belge d’Etudes Napoléoniennes », année 2001, n°39, pp. 4-13.

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( 1 mai, 2019 )

Un garde d’honneur face à Napoléon…

Napoléon portrait.Frédéric-Auguste Cramer (1795-1865) est un genevois qui participe à la campagne de 1813 dans les rangs du 4ème régiment des Gardes d’honneur. Toutefois, son régiment est arrivé trop tard afin pour être engagé dans  la bataille de Dresde. Le 30 août, c’est dans cette ville que le jeune Cramer est passé en revue par Napoléon.

« Depuis Torgau, il s’est passé bien des choses. On nous a fait partir pour Dresde, distant de vingt lieues que nous avons franchies en deux jours, pour venir passer la revue de l’Empereur ; à la dernière étape nous nous sommes harnachés de notre mieux. A midi nous arrivions dans les grandes plaines qui entourent la ville, et nous prenions place dans immense ligne de bataille. L’Empereur est arrivé en petit uniforme, sur un cheval blanc, suivi d’un magnifique état-major. Il est descendu de cheval non loin de notre corps, et il a parcouru les rangs à pied en adressant souvent la parole aux soldats. Serez-vous ravis quand vous saurez qu’il m’a parlé ? Le lieutenant-commandant et tous les sous-officiers et brigadiers nous étions à la tête de notre compagnie, à pied devant nos chevaux. Il a dit un mot au commandant et en passant, son attention s’est portée sur moi, peut-être à cause de la différence de mon âge et de celui des maréchaux des logis ; il m’a demandé :

-D’où êtes-vous ?

-Sire, de Genève, la main au shako.

-Comment vous appelez-vous ?

-Cramer ?

-Comment dites-vous ?

-Cramer.

-Que fait votre père ?

-Sire, un ancien militaire.

Et il a passé. En approchant de notre régiment il avait dit :

-Qui sont ceux-là ?

-Ceux du Midi, Sire, a dit un général.

-Ah ! Je les aime bien ceux-là.

Il a ri en disant cela et a parlé avec beaucoup de bonté au major et à M. d’Arbaud, le chef d’escadron. Après la revue nous avons défilé au grand trot ; les cris de « Vive l’Empereur ! » de toute la brigade couvraient le bruit des chevaux. J’étais en serre-file derrière le peloton de notre compagnie, et c’est elle qui fermait la marche; j’ai donc défilé le dernier de tous ; devant l’Empereur j’ai voulu pousser mon cri ; mais j’étouffais et j’ai salué du sabre… »

(« Souvenirs d’un Garde d’honneur », dans « Soldats Suisses au Service Étranger », Genève, A. Jullien, Éditeur, 1908, pp.221-223).

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( 1 mai, 2019 )

Une lettre méconnue du ministre Champagny, duc de Cadore, ministre des Relations Extérieures.

Champagny

Daté de Vienne, 28 mai 1809  et adressée au diplomate Serra.

Elle se situe après la bataille d’Essling et la jonction de l’Armée d’Italie commandée par le Prince Eugène avec la Grande Armée de l’Empereur, le 27 mai. Elle fait allusion aux opérations en Pologne du Prince Poniatowski qui résistait héroïquement aux attaques de l’armée autrichienne commandée par l’Archiduc Ferdinand. La Russie, qui selon les accords avec napoléon devait intervenir contre l’Autriche en cas d’agression de cette dernière, préféra rester neutre. 

(Communication du capitaine P. MATZYNSKI)

—————

« Monsieur,

Des lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, la dernière qui me soit parvenue (…) m’annonce votre départ pour Posen. Je l’ai mise sous les yeux de sa Majesté, l’Empereur et Roi .

Ce qui se passe sur les bords de la Vistule ne nous est connu que par des rapports assez vagues et qui même ne s’accordent pas. Quelques uns de ces rapports présentent les Autrichiens comme descendant la Vistule et faisant le siège de Thorn, tandis que les troupes aux ordres du général Prince de Poniatowski remontent le fleuve, s’avancent dans la Galicie et en occupent peut-être en ce moment la capitale. 

Cette conduite des Autrichiens semble à S.M. tout à fait inexplicable. Rapproché du théâtre des événements, il vous sera facile de les connaître avec exactitude. Sa Majesté attend de vous des renseignements précis et certains, sur la force, la position et les mouvements de l’ennemi dans ces contrées, sur la marche des troupes polonaises (…) et les mouvements des troupes russes qui doivent être maintenant entrées en Galicie (…) Le dixième bulletin de la Grande Armée (…) raconte de nouveaux prodiges de valeur, d’intrépidité, de constance dont tout français doit sentir, avec orgueil, que les troupes françaises sont seules capables (Bataille d’Essling, 21-22 mai). L’armée d’Italie aussi s’est couverte de gloire (armée menée par Eugène de Beauharnais), comme l’attestent les comptes-rendus du Vice-Roi d’Italie au ministre de la Guerre. Après avoir battu et disputé l’ennemi qui lui était opposé, elle a fait la jonction avec la Grande armée et mérité les éloges et les témoignages de satisfaction que l’Empereur lui donne dans les proclamations dont vous trouverez pareillement ci-joint un exemplaire imprimé dans les deux langues française et allemande (…)

Champagny.

P.S. : Vous ne devez pas craindre, Monsieur, de m’expédier des courriers extraordinaires lorsque l’importance et l’urgence des nouvelles que vous avez à me transmettre vous paraîtront l’exiger ». 

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( 29 avril, 2019 )

La MORT d’Auguste de CAULAINCOURT…

 250px1.jpgGénéral de division depuis le 7 septembre 1809, Auguste de Caulaincourt était gouverneur des pages et faisait le service d’aide de camp de l’Empereur lorsqu’il partit pour la guerre de Russie. Il ne semble pas avoir approuvé l’expédition et il partageait sans doute les sentiments et pressentiments de son frère Armand, duc de Vicence et Grand-Écuyer de l’Empereur. Le jour où l’armée passa le Niémen, dans le groupe des officiers généraux qui formaient l’entourage de Napoléon, le général van Dedem de Gelder se permettait un peu de gaieté. Auguste de Caulaincourt lui dit tout bas : « On ne rit point ici, c’est une grande journée ». Le 7 juillet 1812, à Vilna, il fut nommé commandant du grand-quartier impérial. Mais cette plaça ne lui agréait pas, et le 30 juillet, il écrit à l’Empereur : « Accoutumé à être exact et ne pouvant, dans les fonctions de commandant de quartier-général impérial, obtenir des résultats satisfaisants, me rappelant que Votre Majesté a daigné dire qu’on commettait un crime en lui cachant la vérité, je crois de mon devoir de lui présenter que le bien de son service demande que l’emploi de commandant du quartier-impérial soit donné à un officier général de l’état-major général. » Le 30 août 1812, Napoléon le chargea de prendre possession de Viazma et de préserver la ville de l’incendie.  La veille de la bataille de La Moskowa, le 6 septembre, Caulaincourt et non pas Rapp comme on l’a dit, était aide de camp de service sous la tente de l’Empereur. Il ne dormait pas. A demi couché sur un matelas, enveloppé dans son manteau, il appuyait la tête sur le coude et regardait tristement un portrait, celui de sa jeune femme, Blanche de La Feuillade, qu’il avait épousé le 21 avril 1812. Il semblait lui dire un adieu éternel et lorsque l’Empereur l’appela, il n’eut que le temps de remettre le portrait sur son cœur. Quelques heures après, il n’était plus. Il remplaça Montbrun qui venait d’être mortellement atteint, et criant aux aides de camp qui pleuraient de le suivre et de venger leur général, écoutant Murat qui lui ordonnait de tourner à gauche avec les cuirassiers pour prendre à dos la grande redoute, répondant au roi de Naples qu’il serait bientôt mort ou vif dans cette redoute, il partit, renversa tout ce qui lui résistait pénétra le premier dans l’ouvrage. Là, il tomba frappé d’une balle. La nouvelle fut annoncée à l’Empereur et au duc de Vicence. « Vous avez entendu, dit Napoléon au Grand-Écuyer, voulez-vous vous retirer ? » Le duc de Vicence versait des larmes et restait impassible ; il ne répliqua rien, il ne retira pas, mais il se découvrir à demi pour remercier et refuser. Caulaincourt, a dit Napoléon dans le 18ème Bulletin, « se porte à la tête du 5ème cuirassiers, culbute tout, entre dans la redoute par la gorge.  Dès ce moment, plus d’incertitude ; la bataille est gagnée ; il tourne contre les ennemis les vingt et une pièces de canon qui se trouvent dans la redoute. Caulaincourt qui venait de se distinguer par cette belle charge avait terminé ses destinées ; il tombe mort, frappé par un boulet ; mort glorieuse et digne d’envie. 

Arthur CHUQUET. 

 

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( 13 avril, 2019 )

Fouché en 1815…

Fouché.

Quel homme  »intègre » que le duc d’Otrante ! Dommage, que Napoléon ne l’ait pas fait fusiller dans la plaine de Grenelle avec… Talleyrand ! 

« Le 20 mars 1815, il n’avait pas demandé un ministère à l’empereur dans l’unique dessein de le trahir. Après tout, le portefeuille qu’il tenait était une réalité, et celui qu’il espérait obtenir de Louis XVIII, du duc d’Orléans ou de Marie-Louise régente n’était qu’une espérance. Sacrifier la proie pour l’ombre est une ligne de conduite que moins qu’aucun autre pouvait se proposer le duc d’Otrante. Le malheur pour Napoléon, c’est que Fouché avait peu de confiance dans la durée du nouvel empire et conséquemment dans celle de son portefeuille. Or, selon le mot de Barère, il était atteint de gouvernomanie. Que l’empereur triomphât ou tombât, lui voulait rester au pouvoir. Il avait fallu une révolution pour l’y ramener. Fouché en appréhendait une seconde; il ne fallait pas que, celle-ci pût le renverser. Il ne fallait pas non plus que Napoléon régnât avec l’omnipotence de naguère. Le duc d’Otrante savait que l’empereur avait des raisons pour ne point l’aimer. Il craignait une destitution le jour où ce maître redoutable aurait recouvré la plénitude de son pouvoir. Dès le commencement d’avril, il écrivit même à Wellington pour lui exposer les dangers qu’il courait de la part de Napoléon et lui demander un asile en Angleterre dans le cas où il serait proscrit. Dominé par la crainte de la chute de l’empire et par l’appréhension du despotisme de l’empereur, Fouché se prémunit contre la première alternative en faisant des ouvertures à l’étranger, contre la seconde en créant à Napoléon toutes sortes de difficultés intérieures. Mais pour cela, il n’a garde de se dévouer au roi ni d’abandonner l’Empereur. Il sert, trompe et trahit l’un et l’autre au grand profit et au plus grand dommage de tous les deux. Dans ses messages à Gand, il proteste de son zèle pour le roi légitime; dans son cabinet, il dit aux oyalistes : «— Cet homme est revenu de l’île d’Elbe plus fou qu’il n’était parti. Son affaire est réglée, il n’en a pas pour trois mois ! » Mais il fait rééditer à des milliers d’exemplaires et avec des adjonctions perfides le Mémoire de Carnot, ce réquisitoire contre les Bourbons, et il inonde Paris et les départements de caricatures où Louis XVIII est représenté emportant les sacs d’or de la Banque et les diamants de la couronne, commandant l’exercice dans une chaise à porteurs à une armée d’invalides, ou indiquant du doigt la frontière française à un peloton de Cosaques. Maître de la police et d’une partie de la presse, il en use à la fois pour soutenir l’empereur et pour lui susciter une opposition très forte. Il fait proclamer que Napoléon est le seul souverain qui convienne à la France, mais il fait dire tantôt que l’empereur abdiquera au Champ de Mai, tantôt que toutes ses promesses pacifiques et libérales sont mensongères, que la guerre est proche et la tyrannie certaine. Aux familiers de l’empereur, à ses frères eux-mêmes, Lucien et Joseph, il persuade que l’Europe concéderait la régence, mais que dans son féroce égoïsme Napoléon préfère à une abdication au profit de son fils les chances douteuses d’une campagne et la menace du démembrement de la France. Pour obtenir des lois répressives, il lit à la Chambre un rapport effrayant sur la situation du pays, mais ce rapport est conçu en même temps pour donner espoir à l’émigration et pour jeter l’alarme chez tous les Français. Il conseille à Davout de faire poursuivre par le ministère public les individus qui s’opposent à l’enrôlement, mais il ne les fait pas arrêter par ses propres agents. Il encourage les fédérations pour imposer aux royalistes et pour exalter l’esprit républicain, mais il modère ce mouvement national pour ne pas rendre l’empereur trop fort. Il dénonce comme une honte et un danger l’organisation de « la canaille de Paris » en bataillons de tirailleurs, il dissuade Napoléon de toute mesure énergique, il arrête son bras prêt à frapper, il élude ses ordres, il calme le zèle des lieutenants de police et des agents subalternes . C’est surtout dans cette campagne contre le despotisme éventuel de Napoléon que Fouché nuisit à la cause impériale, en donnant l’exemple de la défiance, de la tiédeur et du laisser-faire. Vis-à-vis de Louis XVIII et des Alliés, ses intrigues se bornèrent à de bons offices rendus aux royalistes, au don de passeports et de permis de séjour, à une intercession en faveur de Vitrolles, à des pourparlers, à des correspondances secrètes, à des ouvertures, à des promesses. Si Fouché s’offrait cyniquement, il n’avait garde de se livrer avant que, le sort des armes ayant prononcé, il pût le faire sans risquer de rien perdre. Un agent des Bourbons mandait à Gand: « Tout fait, penser que le plus grand coup de politique que pourrait faire le roi serait de traiter avec Fouché. » Mais Pozzo, qui pénétrait mieux le personnage, écrivait à Nesselrode : « On n’obtiendra de Fouché que des intrigues et des communications stériles qu’il rappellera plus tard comme des services réels. » Sans doute, le duc d’Otrante facilita aux émissaires du roi et aux espions de Wellington le passage des frontières et le séjour à Paris; il les reçut même dans son cabinet et leur révéla l’état des armements en France et la date probable de l’ouverture des hostilités. Mais en même temps, il tira d’eux des renseignements sur les forces et les positions des armées coalisées et les révéla à l’empereur. S’il promit à Wellington de lui faire parvenir des indications sur le plan de campagne de Napoléon, voici comme il tint sa promesse : le jour du départ de l’empereur, il remit avec tous les sauf-conduits du monde une longue note chiffrée à une dame D., mais la veille il avait envoyé à la frontière le signalement de cet émissaire en juponné et l’ordre secret de le retenir, sous différents prétextes, jusqu’après la première bataille. Dans toutes ces manoeuvres, Fouché n’était pas guidé par le seul intérêt personnel. Il aimait l’intrigue pour l’intrigue en artiste. « Il faut toujours, disait Napoléon, qu’il ait son vilain pied sali dans les souliers de tout le monde» Dès le 19 mars, Fouché, qui visait alors au portefeuille des affaires étrangères, avait eu une entrevue avec Marschall et, devançant les intentions de l’empereur, il avait assuré le confident du prince régent que le nouveau gouvernement impérial serait tout à fait pacifique. Le surlendemain, Marschall étant retourné en Angleterre après avoir promis de s’employer au maintien de la paix, Fouché lui fit passer cette lettre à Londres: « Les Bourbons ne peuvent convenir à la France. Napoléon peut seul garantir les grandes masses d’intérêts de la nation et toutes les existences, toutes les situations nées de la Révolution. Je suis autorisé à vous dire que l’empereur est disposé à recevoir du gouvernement anglais toute proposition propre à assurer une paix durable entre les deux pays. Vous pouvez donc agir avec confiance dans cette direction. » Un peu plus tard, quand toutes les lettres de l’empereur étaient interceptées, quand aucun de ses courriers ne pouvait passer les avant-postes prussiens et bavarois, quand Flahaut était arrêté à Stuttgard et le baron de Stassart emprisonné à Linz, ce fut le duc d’Otrante qui conseilla d’envoyer à Vienne des créatures à lui et à Talleyrand : Montrond, Saint-Léon, Bresson de Valensoles. Les frontières rigoureusement fermées aux serviteurs de Napoléon s’ouvrirent comme par enchantement devant les émissaires de Fouché. Fouché imagina encore de détacher le czar de la coalition par l’influence de Laharpe, son ancien précepteur. Alexandre le traitait toujours amicalement et orientait quelquefois sa politique d’après ses conseils. Laharpe se trouvait à Zurich. On lui envoya son ami Ginguéné qui, devenu bonapartiste par haine des Bourbons, plaida ardemment la cause de l’empereur. Laharpe l’écouta sans trop le décourager et l’invita même à exposer la question dans un Mémoire qu’il promit de communiquer au tzar. Toutes ces négociations échouèrent, mais Napoléon n’en était pas moins redevable à Fouché d’avoir suggéré les unes et facilité les autres en perçant la Grande-Muraille que l’Europe avait élevée autour de la France.

Fouché s’employait avec d’autant plus de zèle à procurer à son souverain les meilleurs émissaires qu’il s’en servait pour ses propres intrigues. Si Bresson et Montrond portèrent à Vienne les paroles de Napoléon, ils y portèrent du même coup les paroles du duc d’Otrante, et celles-ci n’auraient sans doute pas eu l’approbation de l’empereur. Saint-Léon remit à Metternich cette lettre de Fouché : « On vous trompe. Non seulement l’armée mais le peuple ont rappelé Napoléon. De quel droit nous empêcher d’avoir le souverain qui nous convient ? Le peuple français veut la paix, mais il sera terrible dans la guerre. Avant peu, il y aura sous les armes un million d’hommes exaltés. Tous les trônes s’écrouleront au cri de: Liberté ! Poussé par les armées françaises. Donc détournez la guerre de nous et de vous. » Mais très vraisemblablement, en même temps que cette lettre, qui avait été soumise à l’empereur, Saint-Léon donna à Metternich une autre lettre de Fouché, conçue en termes fort différents. Depuis le commencement d’avril, les deux ministres étaient en correspondance secrète. Tandis que Fouché chargeait les émissaires de Napoléon de messages occultes pour Metternich, celui-ci fit passer au duc d’Otrante, par un prétendu commis d’une banque de Vienne, un billet à l’encre sympathique, l’invitant à envoyer à Bâle une personne de confiance « qui y trouverait à qui parlera » Fouché s’occupait sans doute à chercher « cette personne de confiance » lorsque la présence de l’agent de Metternich fut signalée à l’empereur par un grand banquier de Paris chez qui il avait présenté une lettre de crédit. Arrêté et conduit à l’Elysée, cet homme avoua la missionqu’il avait remplie auprès de Fouché et indiqua même le signe de reconnaissance qui devait servir aux deux agents pour leur rencontre à Bâle. L’empereur, qui gardait encore des illusions sur son ministre de la police, le manda incontinent, espérant qu’il allait de lui-même donner le billet de Metternich. Le duc d’Otrante ne fit aucune confidence. Napoléon songea alors à faire arrêter Fouché et à faire saisir ses papiers, mais il réfléchit que le personnage était trop habile et trop prudent pour avoir rien conservé de compromettant. Le meilleur moyen de connaître la vérité serait d’envoyer au rendez-vous un homme sûr qui se présenterait comme mandataire du duc d’Otrante.  Napoléon confia cette mission à Fleury de Chaboulon, dont le voyage à l’île d’Elbe lui avait fait apprécier la valeur et le dévouement et qui était devenu un de ses secrétaires.  Le 3 mai, Fleury descendit à l’hôtel des Trois-Rois, à Bâle. Il y trouva l’agent de Metternich, le baron d’Ottenfels, secrétaire aulique, qui avait pris pour la circonstance le nom d’Henri Werner. Au début de l’entretien, ils restèrent l’un et l’autre sur la réserve, car Ottenfels attendait les ouvertures de l’affidé de Fouché, et Fleury, qui ignorait le texte du billet de Metternich, appréhendait de se trahir en parlant sans être un peu renseigné. Ottenfels finit par s’expliquer. « L’Autriche et ses alliées, dit-il en substance, sont déterminées à faire une guerre à outrance à Napoléon, mais elles désireraient ne pas la faire à la France pour éviter l’effusion du sang. M. de Metternich a pensé que le duc d’Otrante pourrait seconder  puissamment les vues de l’Europe. Les Alliés sont très partisans du rétablissement des Bourbons; toutefois, ils donneront des garanties que Louis XVIII ne rentrera en France qu’en vertu d’un pacte nouveau ; que les émigrés n’auront aucune influence dans son gouvernement et qu’il prendra un ministère libéral dont pourraient faire partie le duc d’Otrante et Carnot. Si la France voulait le duc d’Orléans, au lieu de Louis XVIII, les puissances s’emploieraient pour obtenir l’abdication du roi; si même la France voulait la régence, on ne s’y refuserait pas. Mais l’Autriche, la première, est loin de désirer la régence, pour des raisons de politique et de famille. » C’étaient là d’ailleurs, insinua Ottenfels, des questions subsidiaires. Le point important était que la France et l’Europe fussent délivrées de Napoléon. Très curieux d’apprendre de quelle façon Metternich entendait qu’on le délivrât de Napoléon, Fleury dit  tout crûment: «— Pour cela, il n’y a que deux moyens. Le premier est l’assassinat. » Ottenfels l’ayant interrompu avec une indignation feinte ou réelle, il reprit: « —Le second est un complot. » L’Autrichien ne dissimula pas que complot ou révolution était ce que l’on attendait de Fouché. Fleury dit alors, et avec raison, que M. de Metternich s’exagérait singulièrement la puissance du duc d’Otrante s’il s’imaginait que tout ministre de la police qu’il était, il pourrait arrêter l’empereur comme un simple roi fainéant ou soulever contre lui le peuple de Paris. « — D’ailleurs, ajouta-t il, M. Fouché n’en aurait pas le désir. Il ne pense plus comme l’an dernier. Il est sincèrement rallié à l’empereur qui a pour lui les suffrages unanimes de= la nation, qui n’est plus l’ambitieux et le conquérant d’autrefois et qui est le seul chef qui nous convienne. » Cette déclaration avait d’autant plus de force qu’elle semblait faite parle mandataire de Fouché, c’est-àdire par un confident de l’homme qui passait à Vienne pour un ennemi irréconciliable de Napoléon. Très déconcerté, Ottenfels manifesta sa surprise et laissa même voir son trouble. Fleury en profita pour insinuer que le prince de Metternich ferait œuvre de grand politique en amenant une pacification générale par un accord avec le gouvernement actuel de la France. Ottenfels se contenta de répondre qu’il informerait M. de Metternich de la nouvelle disposition d’esprit où était le duc d’Otrante ; puis les deux émissaires se séparèrent en convenant de se retrouver à Bâle sous huit jours. Le soir même du départ de Fleury pour la Suisse. Une scène violente avait eu lieu entre Napoléon et Fouché. Averti par les soins de Réal, qui, tout en le détestant, cherchait à s’assurer son appui, que l’empereur savait tout, le duc d’Otrante se rendit à l’Elysée avec le billet de Metternich. Au milieu de la conversation, il dit du ton d’un homme à qui quelque fait revient soudain à la mémoire: « — Ah! Sire, j’avais oublié de vous dire que j’ai reçu un billet de M. de Metternich. J’ai tant de choses plus importantes qui me préoccupent ! Puis son envoyé ne m’avait pas remis la poudre pour faire reparaître l’écriture, et je croyais à une mystification. Enfin, je vous l’apporte. » L’empereur éclata. « — Vous êtes un traître, Fouché, je devrais vous faire pendre! »« — Sire, répliqua le ministre, je ne suis pas de l’avis de Votre Majesté. » Puis aussi tranquille que si Napoléon venait de lui adresser quelque complimenta il continua ses explications. L’empereur se calma. Peut-être, d’ailleurs, sa colère était-elle feinte et n’avait-il fait ces menaces que pour voir s’il pourrait troubler son imperturbable ministre. « L’intérêt de Fouché n’est pas de me trahir, dit-il à Fleury de Chaboulon à son retour de Bâle. Il a toujours aimé à intriguer. Il faut le laisser faire. Contez-lui tout ce qui s’est passé avec M. Werner.» Fouché se prêta de bonne grâce à collaborer à la comédie de Bâle. Il remit à Fleury deux lettres pour Metternich, l’une destinée à être rendue publique, l’autre confidentielle. Toutes deux étaient rédigées de façon à convaincre le ministre autrichien que Napoléon était le seul souverain qui convînt à la France. Quand Fleury revint à Bâle, il pouvait, cette fois, se donner sans imposture comme l’envoyé de Fouché. Ottenfels déclara que les résolutions des Alliés de ne jamais reconnaître Napoléon étaient irrévocables, mais qu’ils consentiraient à laisser régner son fils. « — Mais que fera-t-on de l’empereur ? demanda Fleury. — Commencez par le déposer. Les Alliés, qui sont généreux et humains, prendront ensuite et selon les événements la détermination — Mais, enfin ? —Je n’en sais pas davantage». Ottenfels en disait assez. A supposer que la question de la régence eût été sérieusement discutée par les Alliés, ils l’avaient résolue négativement. Mais Metternich pensait que cette forme de gouvernement était celle dont les Français en général et Fouché en particulier s’accommoderaient le plus volontiers. Il en faisait la proposition dans l’espoir que Fouché s’emploierait activement, par la persuasion, la ruse ou la force, à obtenir l’abdication de l’empereur. La France désarmée de l’épée napoléonienne, les Alliés, qui ne voulaient donner aucune garantie, agiraient en maîtres. Selon les paroles d’Ottenfels, « ils prendraient alors la détermination convenable » non seulement sur le sort de Napoléon mais sur le gouvernement même de la France. Napoléon ne s’était pas déterminé à sa grande aventure pour obéir, redevenu empereur, aux sommations de l’étranger avant de faire parler la poudre. Il n’était pas l’homme du sacrifice. Il n’avait nulle intention d’abdiquer. « —Pas si bête! » dit-il à Lucien . Et les propositions de Metternich n’étaient ni assez précises ni assez sûres pour l’y déterminer. Les conférences de Bâle n’eurent pas de suite. Fleury n’y perdit pourtant point toute sa peine, car il en rapporta la certitude que les négociations entre Metternich et Fouché se bornaient à de vagues pourparlers et qu’il n’y avait pas complot contre la vie de l’empereur, comme celui-ci l’avait d’abord soupçonné. Napoléon resta néanmoins en défiance: le duc d’Otrante avait trop tardé à lui parler du billet de Metternich. Ayant appris par une indiscrétion d’Ottenfels que Montrond et Bresson de Valensolles avaient été chargés, à Vienne, de messages secrets pour Fouché, l’empereur ordonna de mettre en surveillance ces deux agents. Mais déjà Bresson, que Fouché jugeait le plus compromis ou le moins discret, était parti pour Londres. Le ministre de la police lui avait fait confier par son collègue de la guerre la mission d’aller acheter 40,000 fusils que proposait un armateur anglais. L’empereur gronda très fort Davout, croyant qu’il était le complice de Fouché. Bien vraisemblablement, il était plutôt sa dupe. A Sainte-Hélène, Napoléon dit plusieurs fois qu’il aurait dû faire fusiller Fouché. A Paris, il avait pensé du moins à le destituer. S’il ne le fit pas, c’est qu’il avait ses raisons, et ces raisons-là il les avait oubliées dans son exil ou il ne voulait pas les dire. Au retour de l’île d’Elbe, il lui fallait compter avec le duc d’Otrante. C’était le chef du parti jacobin, et son opposition à toutes les mesures autoritaires de l’empereur lui avait gagné les libéraux. Sa disgrâce eût été regardée comme l’indice du retour à l’absolutisme. Carnot lui-même, qui haïssait et méprisait Fouché et qui, n’étant pas homme à se donner à demi, montra pendant les Cent Jours un entier dévouement à l’empereur, le déconseilla de destituer le duc d’Otrante. «— Il y a un mois, dit-il, j’aurais approuvé le renvoi de Fouché. Mais aujourd’hui cela augmenterait les irrésolutions et les défiances déjà si grandes de l’opinion. » Napoléon temporisa, attendant qu’une victoire lui donnât l’autorité nécessaire pour cette espèce de coup d’Etat. »

(Henry HOUSSAYE, « 1815. La première Restauration.-Le retour de l’île d’Elbe.-Les Cent-Jours », Perrin et Cie, 1893, pp.580-592).

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