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( 23 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W.Warden, chirurgien du « Northumberland ».(III).

Sainte Hélène.

« En mer.

Mon cher Ami,

Je reprends mon travail décousu : « la tâche journalière telle que vous la voulez ». Le premier jour de son arrivée à bord, notre illustre passager montra un appétit extraordinaire. J’ai observé qu’il avait fort bien dîné et bu beaucoup de vin de Bordeaux. Il passa toute la soirée sur le pont, où il prit plaisir à entendre la musique du 53ème  régiment. Il demanda qu’on exécutât le God save the king et le Rule Britannia.  De temps en temps il plaisantait les officiers qu’il jugeait capables d’engager avec lui une conversation en français. Je remarquai que, dans ces occasions, il conservait invariablement la même attitude. Il se donnait un air d’importance, probablement tel qu’il était accoutumé à le prendre au Palais des Tuileries quand il donnait audience à ses Maréchaux ou à ses Ministres. Il a toujours ses mains derrière le dos et ne les enlève de leur place habituelle que pour prendre la tabatière. Une chose qui m’a frappé tout particulièrement, c’est qu’il n’offrait jamais une prise à celui avec lequel il causait : c’est sans doute un reste de sa dignité de jadis. Le lendemain il déjeuna à onze heures. Son repas consiste en viande arrosée de bordeaux et se termine par du café. Au dîner, je l’ai vu choisir une côtelette de mouton qu’il trouva moyen de manger sans l’aide d’un couteau ni d’une fourchette. Il passa la plus grande partie de la troisième journée sur le pont et parut avoir apporté une attention toute particulière à sa toilette. Il ne reçoit d’autres marques de respect des officiers du bord que celles que l’on témoignerait à un simple particulier. Du reste, il ne paraît pas en solliciter, ni en attendre plus qu’il n’en reçoit. Il se contente sans doute des hommages de sa suite, qui paraît toujours tête nue devant lui, de sorte que si une ligne était tirée autour d’eux, on pourrait se croire au Palais de Saint-Cloud. Il joua aux cartes dans la soirée ; on fit une partie de whist et il perdit. On ne joua pas de la même façon qu’à nos tables de jeu anglaises ; mais je n’ai pas la compétence nécessaire pour expliquer les diverses  variétés de ce jeu. Le jour suivant, Napoléon le passa tout entier dans sa cabine. Sa suite ne tarda pas à s’apercevoir qu’il avait le mal de mer. Il était si peu accoutumé à la mer, qu’il ne connaissait même pas les effets ordinaires du mouvement d’un vaisseau sur les personnes qui n’y sont point habituées et qu’il croyait devoir attribuer sa migraine à quelque autre cause. Il ne paraissait pas vouloir croire que l’eau salée en fût l’origine. Je présume qu’aucune personne de sa suite n’osa, à cette occasion, lui répéter la leçon pratique de son frère, Canut, à ses courtisans, sur les procédés grossiers de l’Océan. Parmi les bagages étaient deux lits de camp, qui l’avaient accompagné dans plusieurs de ses campagnes. L’un d’eux avait reçu une destination bien différente de celle que l’on avait eu en vue quand il fut construit et était devenu un meuble bien nécessaire dans sa cabine. L’autre n’était plus propre à donner du repos à un héros militaire, dans l’agitation de quelque campagne ; il était destiné à être pressé par quelque héroïne, telle qu’était Madame Bertrand, à travers les vagues en furie. L’habileté du tapissier et du mécanicien les ont cependant rendus aussi confortables que possible, Ils ont à peu près six pieds de long sur trois de large, avec une épaisse garniture de soie verte. La charpente est en acier et travaillée si artistement que l’on est surpris de leur légèreté et de la facilité avec laquelle on les déplace. Quand, par hasard, je viens à m’asseoir sur l’un d’eux, je ne peux m’empêcher de penser aux batailles de Wagram, Austerlitz, Friedland, etc. Dans une telle situation, le politique et le sage peuvent réfléchir aux vicissitudes et aux hasards du monde. Mais je ne crois pas posséder suffisamment aucun de ces deux caractères, ni séparément, ni collectivement, pour être autorisé à m’engager dans une suite de réflexions sur des sujets pourtant intéressants ; je laisserai cette occupation à votre esprit, plus actif et plus prompt à s’enthousiasmer.

Quoique le vent fût fort et le roulis considérable, Bonaparte apparut sur le pont entre trois et quatre heures de l’après-midi. Il s’amusa à faire des questions au lieutenant de quart : « Combien de lieues le vaisseau faisait dans une heure ? S’il était probable que la mer se calmât? Quel était le navire qui courait à bâbord du Northumberland ? ». Au résumé, il tenait à prouver que rien n’échappait à son attention. Mais je ne pouvais m’empêcher de sourire en voyant ce conquérant, qui avait traversé d’un pas si fier tant de pays asservis, chanceler sur le pont d’un navire et s’accrocher à n’importe quel bras pour s’empêcher de tomber, n’ayant pas encore le pied marin. Entre autres objets qui attirèrent son attention, il observa que M. Smith, qui se promenait de long en large avec les autres aspirants, était plus âgé que ses camarades. Il lui demanda depuis combien de temps il était entré dans la marine : « Depuis neuf ans », répondit M. Smith. — C’est beaucoup, répliqua Napoléon. — C’est vrai, répliqua M. Smith, mais j’en ai passé la plus grande partie dans une prison française ; j’étais à Verdun quand vous êtes parti pour la campagne de Russie. » Napoléon haussa les épaules avec un sourire significatif et mit fin à l’entretien. Je dois vous dire une fois pour toutes, si je n’en ai pas encore fait l’observation, que Napoléon laisse rarement échapper l’occasion d’interroger […]

Le nom de Talleyrand fut un jour prononcé, au cours d’une conversation que nous eûmes avec nos voyageurs français, qui avouèrent sans réserve la haute opinion que les Bonapartistes avaient de ses talents. Comme je demandais à quelle époque il avait perdu la confiance de Napoléon et cessé de diriger sa politique, on me répondit que c’était lors de la guerre d’Espagne. Ainsi se trouvèrent vérifiés les bruits répandus en Angleterre, à savoir que Talleyrand avait blâmé sans détours cette entreprise si hasardeuse et si téméraire. On avait pourtant contredit cette nouvelle et l’on avait dit alors que le prince de Bénévent avait, au contraire, approuvé la guerre d’Espagne et même recommandé cette mesure, se basant sur cette opinion inaltérable (sic), qu’il communiqua à l’Empereur, que sa vie ne serait pas en sûreté, tant qu’un Bourbon régnerait en Europe.

Je pénétrai plus avant dans ce sujet avec Madame Bertrand et elle m’assura positivement, et de la façon la moins équivoque, que Talleyrand entretenait une correspondance secrète avec Napoléon, lors de leur dernier séjour à Paris, et qu’il devait les rejoindre dans le délai d’un mois. Son départ de Vienne pour les eaux d’Aix-la-Chapelle fut attribué à une indisposition, mais c’était pour mieux cacher sa duplicité. « Croyez-vous, Madame, lui dis-je, que Talleyrand, même s’il en eût eu l’intention, aurait possédé le pouvoir d’influencer la Cour de Vienne en faveur du gendre de l’Empereur ? — La Cour de Vienne ! s’écria-t-elle. Oh ! Oui, il est capable d’influencer toutes les Cours de l’Europe. S’il avait rejoint l’Empereur, la France n’aurait pas changé de maître et nous serions maintenant à Paris. »

Quant aux vertus de Talleyrand, je n’en ai jamais entendu faire l’éloge, mais vous pouvez juger, d’après ce que je vous en ai dit, en quelle grande estime ses talents politiques étaient tenus dans le cercle français à bord du Northumberland. Je demandai au comte Bertrand lequel des généraux français avait amassé le plus de richesses. Sans la moindre hésitation, il me répondit que c’était Masséna. Il ajouta que tous avaient fait des fortunes considérables. D’après lui, Macdonald, duc de Tarente, s’était moins enrichi que tout autre. A notre grand étonnement, il fit de Davout, prince d’Eckmühl, un panégyrique complet, sur lequel se récrièrent tous les assistants, trouvant la conduite de cet officier à Hambourg sans exemple. Le comte Bertrand n’en convint pas. Au contraire, il représenta Davout comme un officier zélé, correct, fidèle, nullement dépourvu d’humanité. On le connaissait pour interpréter avec une extrême rigueur les ordres reçus et cependant il n’avait pas agi à Hambourg, avec toute la sévérité que lui prescrivaient ses instructions. Le comte Bertrand nous assura aussi que Davout était incapable de s’être laissé acheter. Une somme d’argent considérable lui avait été offerte pour laisser quelques vaisseaux sortir du port de Hambourg pendant la nuit. Il l’avait refusée avec le dédain d’un loyal soldat et d’un homme d’honneur.

Le comte de Las-Cases, prenant part à la conversation sur les maréchaux de France, parla d’eux avec très peu de réserve : « Masséna, nous dit-il, a été, à l’origine, un maître d’armes. Avant ses campagnes en Portugal et en Espagne, il était considéré en France comme égal, sinon supérieur, à Bonaparte pour les capacités militaires. Le comte le représente, depuis cette époque, comme réduit à une insignifiance absolue. « Il est, dit-il, très avare, quoiqu’il n’ait qu’un enfant, une fille, qui doit hériter de son immense fortune. »[…]

Dans l’après-midi, notre « principal passager » demeura plus longtemps sur le pont qu’il ne l’avait fait jusqu’alors, et ses traits dénotaient l’inquiétude. Il s’enquit de la marche du navire, montrant ainsi son impatience d’arriver au terme du voyage. Il éprouvait sans doute quelque indisposition, par l’effet de l’étroit local dans lequel il se trouvait resserré, ayant contracté dans ses campagnes l’habitude d’exercices violents. Suivant ce que j’ai entendu dire, il avait été fort maigre jusqu’au temps où il devint Premier Consul, et quand même son tempérament eût été autre, ses campagnes en Egypte eussent suffi à fondre son embonpoint. Mais les fatigues de corps et d’esprit qu’il a endurées depuis étaient faites pour détruire tout autre tempérament que le sien. Il a fallu une constitution extraordinairement robuste pour résister. Même sa santé s’est plutôt améliorée qu’affaiblie et pendant ces dix dernières années il a sans cesse engraissé.

Madame Bertrand, causant de la famille Bonaparte, m’a parlé des femmes avec admiration. Elle dit qu’à l’exception de la princesse de Piombino, toutes sont d’une beauté éclatante. C’est donc par ces femmes charmantes que, pour employer l’expression favorite de nos passagers « de grande et grosse tête », je finirai ici ma grande et grosse lettre.

Adieu, etc., etc.

W. WARDEN

 ——-

« En mer.

Mon cher Ami,

Je crois vous avoir déjà dit qu’on avait mis une attention toute particulière à ne pas laisser voir à nos exilés les journaux anglais qui nous furent envoyés avant que nous ne missions à la voile. Le comte Bertrand, un jour que nous parlions ensemble, en profita pour me demander si je les avais lus. Comme vous pouvez bien le supposer, je lui répondis affirmativement et aussitôt il se mit à me questionner sur leur contenu. C’est ainsi que je lui racontai que les journaux parlaient du voyage secret qu’on croyait qu’il avait fait à Paris, avant le retour de Napoléon en France. A peine lui eus-je communiqué ce détail que son visage exprima un vif ressentiment : « Je sais bien, me dit-il, que les journaux anglais m’ont accusé d’avoir été à Paris sous un déguisement, quelques mois avant le départ de l’Empereur de l’île d’Elbe. Mais je déclare solennellement qu’à cette époque, je n’ai jamais mis le pied en France, au moins de la façon qui m’a été attribuée. J’aurais pu aller en Italie si je l’avais voulu, mais je n’ai pas quitté l’île d’Elbe avant que mon Empereur l’ait lui-même quittée. On a aussi prétendu que j’avais prêté serment de fidélité au Roi, c’est une assertion également fausse, car je n’ai jamais vu un seul membre de la famille des Bourbons de France. » Je vais vous donner le récit du retour de Bonaparte en France, tel qu’il m’a été raconté. « Le principal acteur fut le duc de Bassano [Maret]. Plusieurs individus s’étaient rendus à l’île d’Elbe, de différents départements français. L’Empereur avait été conduit à soupçonner que les alliés avaient résolu de l’envoyer dans l’île qui lui est actuellement destinée. Sur quelle base était fondée cette appréhension, aucun indice ne m’a été, à cet égard, communiqué. Toutefois ce qui est certain, c’est qu’il le croyait si sérieusement qu’il se décida à quitter l’île d’Elbe pour déjouer le complot qu’il s’imaginait devoir éclater en France. Au moment de l’embarquement de la petite armée, l’Empereur reçut une dépêche de l’un de ses amis, le priant instamment de retarder son entreprise, ne fût-ce que d’un mois. Si les soldats n’eussent pas été embarqués et toutes choses arrêtées, il n’est pas douteux que cette communication eût suffi à contenir son impatience et à calmer ses craintes : quoi qu’il en soit, il était trop tard, le sort en était jeté.

Aujourd’hui il s’est passé un événement qui, comme vous pouvez l’imaginer, a excité beaucoup d’intérêt parmi nos passagers et appelé des questions multiples : une corvette française, portant le pavillon blanc, a vogué quelque temps de conserve avec nous. Le général Gourgaud nous amusa d’une foule de détails relatifs aux campagnes d’Espagne et de Russie, auxquelles il avait lui-même pris part. J’en choisirai deux ou trois ; car il est tels récits qui égayent la monotonie des journées passées sur le pont d’un vaisseau, et qui peuvent ne pas être dignes d’être communiqués à ceux qui sont entourés des plaisirs variés qu’on trouve à toute heure dans le large cercle de la vie sociale. Il nous parla de la rigueur du froid en Russie, en exprimant un étonnement qui nous procura quelque divertissement. Vous pouvez aisément vous figurer la différence des sensations d’un Français, né sous un climat très doux et qui avait servi en Espagne, quand il se trouva transporté dans une partie du globe, où les larmes coulant sur ses joues devenaient des petits glaçons ; et qu’autour de lui, les soldats stupéfiés par le froid, cherchant à s’agiter pour recouvrer leur sens, tombaient à terre et y expiraient instantanément […]

Pendant la soirée, Napoléon posa des questions au capitaine Beatty, des régiments de marine, qui parle la langue française avec une grande facilité. Ses questions portèrent sur les règlements et la discipline des troupes de la marine, etc., etc. Il ne pouvait choisir un officier qui fût mieux qualifié pour satisfaire sa curiosité militaire sur le sujet qu’il venait  d’aborder. Le capitaine Beatty avait servi sous Sydney Smith en Orient et était au siège de Saint-Jean d’Acre, événement qui ne figure pas parmi les souvenirs les plus agréables de Bonaparte. Cependant, quand il fut informé de cette circonstance, il l’accueillit de très  bonne humeur et, prenant le capitaine par l’oreille, il s’écria d’un ton plaisant : « Ah ! Coquin, coquin, vous étiez là ! » Il demanda alors ce qu’était devenu Sir Sydney Smith. Quand il apprit que ce brave chevalier était en ce moment sur le continent et qu’il avait soumis au Congrès de Vienne une proposition pour détruire les pirates de la côte barbaresque, il répliqua de suite « qu’il était et avait toujours été honteux que les puissances européennes permissent l’existence de ce repaire de scélérats ! » Cette opinion confirme en quelque sorte les avis émis sur une proposition qu’Andréossy  fut, dit-on, chargé de faire à notre gouvernement, durant la courte paix conclue avec la France sous le gouvernement consulaire. Pendant cette trêve des hostilités, on croit que le Premier Consul avait proposé une action combinée entre les deux puissances, qui se faisaient auparavant la guerre, pour détruire et exterminer entièrement les pirates de Barbarie. Dans cette occasion, à ce que dit l’histoire, Bonaparte offrait de fournir les forces militaires de terre, si l’Angleterre voulait faire tous les préparatifs maritimes nécessaires pour assurer le succès d’une entreprise si honorable pour les deux nations. Si de telles propositions ont été réellement faites, il n’est pas douteux qu’il a dû exister des raisons suffisantes pour faire hésiter à les accepter. La prompte reprise de la guerre a mis fin à toutes autres négociations sur ce sujet, si jamais il en a été entamé.[…]

Vous avez probablement remarqué que notre principal passager ne fait pas ses questions au hasard ; il s’adresse, en effet, toujours aux personnes qui, d’après leur caractère officiel, sont particulièrement qualifiées pour lui fournir des explications satisfaisantes ; ou, ce qui paraît plus probable, c’est plutôt l’apparence extérieure officielle des personnes, que le hasard amène devant lui, qui lui suggère le sujet de ses questions ; car sa curiosité se dirige vers ce qui paraît être relatif aux attributions apparentes de ceux avec qui il converse. Ainsi, il devait être porté à me parler de mon métier quand je venais à attirer son attention. La médecine  ne semble pas être un sujet sans attraits pour lui. Il regarde l’équitation comme un exercice plus propre que tout autre à conserver une bonne santé . On m’a dit que, pendant sa traversée à bord du Bellérophon, il s’était flatté d’obtenir de notre gouvernement la permission de rester en Angleterre et qu’il se faisait à l’avance une fête d’y goûter les plaisirs de la chasse.

Après vous avoir donné un tel spécimen de l’activité de Napoléon, je vais vous causer sans doute de la surprise en vous apprenant que cet homme qui, dans le cours de sa carrière, semble s’être à peine accordé la permission de se reposer et qui, pendant tant d’années, a tenu en éveil le monde entier, est maintenant le dormeur le plus décidé à bord du Northumberland . Pendant la plus grande partie de la journée, il demeure couché sur un sofa, quitte le soir la table de jeu de très bonne heure. Le matin, il ne paraît guère avant onze heures et souvent déjeune au lit. Mais il n’a rien à faire et un roman suffit parfois à le distraire. […]

Le général Montholon est d’un caractère gai ; il a de charmantes manières, mais Madame « sa très chère femme »  a continuellement besoin de l’assistance du médecin. Son Empereur, en s’informant auprès de M. O’Meara de l’état de sa santé, répéta la question de Macbeth de la manière suivante : « Un médecin peut-il guérir un esprit malade ; « Ou ôter de la mémoire un mal profondément enraciné? « 

« Madame de Montholon, continua-t-il, est très alarmée à l’idée d’aller à Sainte-Hélène. Elle manque de ce courage si nécessaire dans sa situation et le défaut de résolution est une faiblesse impardonnable, même chez une femme. » Il est, en effet, très manifeste que nous devons la société des dames dans notre voyage au dévouement romanesque de messieurs leurs époux au personnage qui en est l’objet. Madame Bertrand ne put même persuader à sa femme de chambre de quitter Paris tant qu’elle n’eût pas obtenu la permission, pour le mari et le fils de cette femme, de faire partie de la suite de Napoléon. […]

A notre approche de Madère , le mauvais état de l’atmosphère ne nous permit de distinguer cette île que lorsque nous fûmes entre Porto-Santo et les déserts. Cette dernière île est un rocher escarpé et offre quelque ressemblance avec Sainte-Hélène. Je communiquai cette idée à Las Cases, qui aussitôt en avertit l’Empereur. Celui-ci ayant quitté la table plus tôt qu’à l’ordinaire, vint nous joindre sur la poupe Mais la comparaison de ce qu’il voyait en ce moment avec l’image qu’il avait lieu de se former du triste séjour qu’il allait bientôt habiter, ne lui arracha pas une parole : il haussa les épaules et sourit avec dédain. Ce fut tout. La côte riante et l’aspect fertile de Madère ne pouvait exciter en lui qu’une sensation désagréable, par le contraste qu’ils présentaient avec l’idée qu’il s’était faite du noir et sourcilleux rocher de Sainte-Hélène. […]

Quarante-huit heures avant notre arrivée à Madère, les vignes de l’île avaient été fortement dévastées et avaient éprouvé un dommage considérable par suite d’un violent sirocco. Cet événement sera indubitablement attribué par les habitants superstitieux à l’apparition néfaste de Bonaparte sur leurs côtes et tous les Saints du Paradis seront sans doute invoqués pour qu’ils hâtent notre départ. Je finirai cette lettre en vous disant que nous avons sous les yeux un riche et fertile paysage. Ma prochaine lettre vous donnera peut-être la nouvelle de notre arrivée au rocher stérile de Sainte-Hélène. Mais en quelque endroit que je me trouve, vous savez avec quelle sincérité je suis, etc., etc., etc.

W. WARDEN. »

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.22-58).

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( 13 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland ».(II).

Northumberland2

« Quand il reparut sur le pont, une heure avant dîner, il se mit à parler avec M. Lyttelton, Lord Lowther et Sir Georges Byngham. Il se plaignit beaucoup de la sévérité avec laquelle il était traité et de l’obligation de passer le reste de ses jours sur ce rocher de Sainte-Hélène, perdu au milieu de l’Océan et sans cesse battu par la tempête. Il déclara qu’il ne pouvait comprendre ni la politique, ni les craintes de l’Angleterre, qui lui refusait un asile sur son sol. Sa carrière politique n’était-elle donc pas terminée ?  Il insista sur ce point avec véhémence. Mais ce serait prendre trop de liberté avec M. Lyttelton, son principal interlocuteur, que de reproduire ses réponses d’après les racontars d’autrui. Je dois observer cependant que, durant toute cette conversation, M. Lyttelton ne se départit pas de sa courtoisie habituelle. Dans un entretien que j’eus le lendemain avec le comte Bertrand, celui-ci se plaignit en termes énergiques de l’inutile cruauté avec laquelle on les traitait. L’Empereur, disait-il (car sa suite continuai à l’honorer de ce titre), se fiait à la bonne foi de l’Angleterre, étant persuadé que celle-ci lui accorderait un asile sûr. Il se demandait quel sort plus malheureux il aurait pu avoir sur un bâtiment américain qui l’eût fait prisonnier. Au moins, dans ce cas, aurait-il pu essayer de s’échapper. Il discourut quelque temps sur les chances d’une pareille aventure et ajouta qu’il pourrait bien avoir à se repentir de ne pas l’avoir risquée. Il ajouta ensuite : « Croyez-vous que l’Empereur n’eût pas pu se mettre à la tête de l’armée de la Loire ? Ne pensez-vous pas qu’elle eût été fière de se soumettre à un tel chef? N’est-il pas plus que probable que de nombreux partisans du Nord, du Sud et de l’Est fûssent venus le rejoindre ? Il est impossible de nier qu’il ne fût en son pouvoir de s’assurer de la sorte une situation autrement avantageuse que celle où il se trouve actuellement. S’il s’est jeté dans vos bras, c’est pour éviter une nouvelle effusion de sang; c’est pour ce même motif qu’il se fia à une nation réputée pour sa générosité et son amour de la justice. L’Angleterre n’eût certes pas été déshonorée en proclamant Napoléon Bonaparte un de ses citoyens. Il demandait simplement à compter parmi les plus humbles, ayant le ciel pour toit, la terre d’Angleterre pour sauvegarde. Cette demande était-elle donc trop exigeante de la part d’un tel homme ? Assurément non ; et certes, même dans un moment de désespoir, s’il en eût été capable, avec un cœur comme le sien pouvait-il ne pas être touché du refus d’une telle grâce? C’eût été plutôt un sujet d’orgueil pour l’Angleterre, que l’homme qui avait vaincu toute l’Europe, sauf la patrie anglaise, cherchât dans son infortune à passer le reste d’une vie, si brillante qu’elle forme une époque à part dans l’histoire de notre siècle, dans un coin retiré, qu’elle aurait daigné lui accorder. Il avoua que Napoléon l’avait consulté sur la magnanimité probable du gouvernement anglais et sur la mesure qu’il avait en vue, « mais dans cette affaire, dit-il, j’ai refusé de lui donner le conseil qu’il me demandait. Ce ne fut pas, certes, par quelque prévention contre la nation anglaise, mais parce que je préférai lui désobéir que de devenir son conseiller dans un moment si critique et dans une affaire de tant d’importance, qui intéressait son avenir et l’honneur de son nom. Je savais bien que sa personne serait en sûreté, mais je m’attendais, comme cela est en effet arrivé, à ce que sa liberté fut atteinte. « Partagé entre mes craintes et mes espérances, je ne pus que l’assurer de mon dévouement loyal et fidèle, et je lui déclarai que j’étais prêt à m’attacher à sa fortune, quelle qu’elle fût, lorsqu’il en aurait montré la route. « Je ne saurais exprimer, ajouta-t-il, combien je me félicite d’avoir persévéré dans cette résolution, car si mon opinion avait influé, ne fût-ce qu’un peu, sur la situation dans laquelle se trouve actuellement mon Empereur, je ne pourrais plus d’un moment de tranquillité. »

Son accent manifestait l’état de son âme. Dans sa manière de parler, on retrouvait une sorte d’énergie militaire, mais on sentait que la douleur était dans son cœur, et, ferme comme je le suis dans ma loyauté d’Anglais, fier, comme doit l’être tout Anglais, de ce qualificatif distingué, et bien que son attachement l’entraînât à des sentiments et des opinions que je ne pouvais partager, je n’hésite pas à reconnaître que je fus rempli d’admiration pour ce Français si fidèle. Les plaintes de madame Bertrand étaient exprimées d’une toute autre façon que celles du comte son époux. Elle paraissait parfois ne pas avoir conscience de son état. Elle me dit une fois : « Ma situation ne vous paraît-elle pas bien triste ? Où trouver une expression qui pourrait dépeindre la vivacité de mes souffrances ? Quel changement pour une femme qui a tenu un haut rang dans la cour la plus brillante et la plus aimable de l’Europe, où son importance était telle que des milliers de personnes recherchaient sa faveur et étaient fières d’y participer ! « L’épouse du comte Bertrand, grand-maréchal du Palais de l’Empereur des Français, est maintenant destinée, avec ses trois enfants, à accompagner  un époux exilé sur un rocher au milieu des mers, où le faste du rang, la pompé de la fortune et les chants de joie seront remplacés par une triste captivité, car, malgré les promesses qu’on nous a faites d’adoucir notre sort, ce séjour environné d’un océan sans bornes ne sera qu’un exil et une prison. » Elle était curieuse de savoir ce que les Anglais pensaient de son mari. Je lui répondis qu’autant qu’il m’était possible d’en juger, ils avaient une plus haute opinion de lui que de tout autre maréchal de France et que son fidèle attachement pour Napoléon avait une saveur romanesque qui n’était pas sans admirateurs en Angleterre. Ce changement de fortune, lui faisant méconnaître son véritable intérêt et les plus chères affections de sa famille, madame Bertrand avait essayé de se suicider. Le soir où Napoléon fut informé de son sort futur, au moment où on communiqua la décision du gouvernement anglais à Madame Bertrand, elle tenta de se jeter du Bellérophon dans la mer. Les petits Bertrand sont des enfants fort intéressants ; le plus jeune n’a que trois ou quatre ans. L’aîné naquit à Trieste, pendant que son père était gouverneur des provinces Illyriennes. Le second enfant est une fille, dont le caractère emporté se manifeste de temps en temps par des mouvements de violence. Il semble que l’esprit militaire se soit emparé de ces enfants : du matin au soir, ils jouent aux soldats, marchent, chargent au petit galop. La petite fille se joint à ces jeux, comme une véritable amazone, sous le commandement d’un petit Français qui, je présume, doit être né dans un camp. Ayant dit par hasard à Madame Bertrand que tout le monde supposait qu’elle serait restée en Angleterre pour l’éducation de ses enfants, elle me répondit avec vivacité et avec un accent égaré qui lui est assez ordinaire : « Comment, Monsieur, quitter mon mari dans un pareil moment ! C’est un degré d’héroïsme auquel mon cœur n’atteindra point. Dans un an, peut-être, songerai-je à retourner en Europe. » Quand je lui eus dit qu’une occasion favorable s’offrirait bientôt à bord du Northumberland, elle parut ajouter foi à la probabilité d’un tel événement. Ni Monsieur ni Madame de Montholon ne parlent l’anglais : le comte est un joli homme, petit ; la comtesse est une femme de tournure très élégante. La grande consolation de leur infortune, consolation à laquelle ils attachent bien du prix, est la compagnie de leur charmant petit garçon. Vous voyez que, d’une manière fort décousue, il est vrai, je vous fais peu à peu connaître tous nos passagers ; mais vous devez comprendre que c’est le meilleur moyen que je puisse employer. Bonaparte, au moment de quitter le Bellérophon, fut prié de choisir trois personnes de sa suite pour l’accompagner à Sainte-Hélène. Bertrand était tout indiqué, à cette époque, pour rester en Europe. Lord Keith prit sur lui d’ajouter un ami si fidèle à la suite du général exilé. Les autres étaient le comte de Las Cases, ancien capitaine de la marine française, homme instruit et lettré, le général comte de Montholon et le lieutenant-général Gourgaud, tous les deux aides-de-camp de Bonaparte et entièrement dévoués à leur maître. Ces deux officiers l’ont accompagné dans la campagne de Russie et nous ont dépeint dans toute son horreur l’hiver qu’ils y ont passé. Ils font le plus grand éloge de la cavalerie russe, mais représentent les Cosaques comme un troupeau facile à disperser. Ils n’aiment pas les armées prussiennes, mais les estiment supérieures à celles de l’Autriche. A Waterloo , l’infanterie anglaise les a frappés d’étonnement. Ils prétendent que notre cavalerie a trop de fougue ; ils ont eu probablement à en souffrir dans cette glorieuse journée. Parlant l’autre jour de Waterloo avec le comte Bertrand, celui-ci ne put me dissimuler sa façon de penser. Le peu qu’il disait était exprimé d’un ton plaintif, mais sincère : « Nous avons combattu ce jour là, dit-il, pour la couronne de France. Vous avez gagné la bataille et nous avons été défaits. » Je lui demandai s’il avait lu la lettre du maréchal Ney au duc d’Otrante pour justifier sa conduite sur le champ de bataille. II ne semblait pas la connaître. Quand je lui eus dit en quels termes le maréchal avait critiqué la conduite de son maître, alors qu’aux yeux de l’opinion publique, celle-ci était pleinement justifiée : « Bien, bien, répliqua- t-il, si j’avais eu le commandement de la division du maréchal Ney, j’aurais peut-être fait plus de sottises que lui, mais du poste que j’occupais, j’ai vu qu’il commettait de grosses fautes. » Puis, levant les yeux au ciel et les baissant rapidement, il s’écria d’un ton significatif : « Il y a autant de distance entre Bonaparte et Ney, qu’entre le Ciel et la Terre ! D’après les détails que j’ai recueillis dans mes conversations avec nos hôtes, il parait que l’abdication de l’Empereur en faveur de son fils est un sujet qui, autant que je puis en juger, a été entièrement dénaturé en Angleterre : je veux dire quant aux causes immédiates et prochaines. Si les renseignements qui m’ont été donnés sont exacts, et je ne peux pas croire qu’ils aient été inventés pour m’en imposer, un vaste complot fut ourdi par Fouché pour renverser son maître. Ce complot réussit. Les habitants de notre petite colonie ne prononcent jamais le nom de ce rusé politique et ardent révolutionnaire, qu’en l’accompagnant de malédictions qu’il n’est pas nécessaire que vous entendiez et qu’il y aurait quelque ridicule à vous répéter. Talleyrand, lui-même, ne leur est pas aussi odieux et ils croient fermement que Fouché va s’efforcer de faire pendre son complice Talleyrand, à moins que celui-ci ne lui réserve le même sort. Ils ajoutent que s’ils étaient tous les deux pendus au même gibet, ce monument devrait être considéré comme un objet de vénération publique, étant donné le service qu’il aurait rendu au genre humain, en punissant deux des plus grands coquins qui aient jamais déshonoré la société. L’historiette (sic) à laquelle je viens de faire allusion, était ainsi rapportée : Lors du retour de Napoléon à Paris, après sa désastreuse défaite à Waterloo, le duc d’Otrante soumit à son maître, très perplexe à l’égard de la conduite qu’il devait tenir dans cet immense malheur, une lettre, qu’il lui dit avoir reçue du prince de Metternich, le ministre de l’Empereur d’Autriche. Cette lettre était datée du mois d’avril précédent : le diplomate y déclarait que son souverain était résolu à chasser Napoléon Ier du trône de France, et qu’on laisserait le peuple français libre de se soumettre au gouvernement de Napoléon II, ou d’adopter la République comme forme de gouvernement. L’Autriche déclarait qu’elle ne se reconnaissait aucun droit à dicter des lois aux Français. L’exil définitif du traître (c’était son expression), voilà tout ce que l’Empereur d’Autriche exigeait de la France. Napoléon mordit à l’hameçon et immédiatement abdiqua en faveur de son fils. Mais à peine eut-il signé son abdication qu’il découvrit le double jeu de Fouché. La lettre était un faux et il devint bientôt évident qu’il n’était pas au pouvoir de l’Empereur d’Autriche, même s’il l’eût voulu, de pousser son petit-fils sur la scène politique. En quittant Paris, l’ex-Empereur et sa suite allèrent tout d’une traite aux rivages de la mer. Ils auraient pu y séjourner longtemps, le voisinage de Rochefort ne leur donnant aucun motif raisonnable de crainte. L’impatience de Bonaparte ne leur permit pas de rester en cet endroit.

A peine arrivé à bord, il exprima le désir de lire les journaux anglais, mais comme il ne lui aurait pas été très agréable de savoir ce qui se disait sur son caractère et sa conduite, on mit de la délicatesse à les soustraire à ses regards. La vérité n’est pas toujours bonne à dire et jamais ce proverbe ne fut mieux justifié qu’à bord du Northumberland. Le comte de Las-Cases avait cependant offert à son général de le mettre, dans le délai d’un mois, suffisamment au courant de la langue anglaise pour qu’il pût lire un journal, entreprise qu’il n’aurait certes pas réussi à mener à bien; mais il ne put décider son maître à devenir son élève et la proposition fut brièvement écartée par la réponse suivante : « Je sais bien que vous me prenez pour un prodige, mais quoi qu’il en soit, je ne suis pas universel et parmi les choses qui sont au-dessus de mes forces, est la possibilité de passer maître dans la langue anglaise en quelques semaines. » Je terminerai ici cette première lettre, ou si vous préférez, la première partie de ma correspondance. Elle sera prête ainsi, à tout événement, dès qu’une occasion s’offrira pour vous l’envoyer. Si elle vous donne quelque plaisir, si elle satisfait en quelque façon votre curiosité, « tant mieux »[en français dans le texte]. Au moins elle me donnera l’occasion de dire : « Comment vous portez-vous ? Et que Dieu vous bénisse » à tous nos amis, auxquels j’offre mes compliments sincères et mes affectueux souvenirs.

Adieu, etc., etc.

W.WARDEN

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.12-22)

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( 7 août, 2015 )

Napoléon en route vers Sainte-Hélène. Extrait du témoignage du docteur W. Warden, chirurgien du « Northumberland »(I)

Northumberland 1

En guise d’introduction, commençons par citer un passage d’un livre du commandant Lachouque : « Lundi, 7 août 1815. Temps sombre et frais. Avant-hier, la liste des personnes qui accompagnent l’Empereur a été arrêtée : Bertrand, Montholon et leurs familles, Gourgaud, Las Cases et son fils, Marchand, Saint- Denis, dix domestiques. On a caché les bijoux, un peu d’or, puis, l’odieux le disputant à l’imbécile, on a subi la fouille des bagages, l’enlèvement des armes à feu, de l’épée des généraux. Arrêté par un regard d’acier, Keith a laissé à son côté celle de Napoléon. Dans l’affolement, le désarroi, la peur de l’ « habeas corpus », d’une manifestation violente de l’opposition, d’un enlèvement, le triumvirat Liverpool, Castlereagh, Bathurst, a précipité le départ, bien que le Northumberland ne soit pas prêt ; on n’a même pas eu le temps de se procurer à terre l’indispensable pour un long voyage, un séjour indéterminé au bout du monde !

11 heures du matin. L’Empereur fait ses adieux à ceux de ses compagnons qui ne le suivent pas en exil, embrasse Savary et Lallemand en larmes, puis tous défilent devant lui par ordre de grade ; certains étreignent sa main ou le pan de sa redingote grise. Il serre la main de Maitland, cause avec lui pendant dix minutes qui marqueront dans la vie de l’Ecossais ; soulève son chapeau et remercie en souriant les officiers des attentions qu’ils ont eues pour lui ; salue avec une dignité calme l’équipage rassemblé, tête nue, dans la grand-rue ; reçoit de la garde les honneurs royaux… Il voudrait parler encore, mais l’émotion l’en empêche ; il fait plusieurs signes de la main et se dirige vers l’échelle de poupe, suivi de sa « Maison » et de l’amiral Keith, dont les pas martèlent le plancher.

 « Vous observerez, My Lord, que ceux qui pleurent sont ceux qui restent ». dit Las Cases.

 « On entendrait une épingle tomber du mât », note l’aspirant George Home qui conclut en voyant le canot-major emporter Napoléon vers son destin : « Ce sera une vilaine tache sur notre nom dans les siècles les plus reculés. »

(Commandant Henry LACHOUQUE, Les derniers jours de l’Empire – Artaud, 1965)

———                                                                           

Le 7 août 1815, Napoléon quitte le Bellérophon pour monter à bord du Northumberland. C’est à bord de ce dernier qu’il atteindra sa destination finale : l’île de Sainte-Hélène. Laissons la parole à présent du docteur Warden : « Appelé, par les hasards de ma carrière, à remplir les fonctions de chirurgien à bord du vaisseau qui conduisit Napoléon Bonaparte à Sainte-Hélène et ayant, d’autre part, séjourné quelque temps dans cette île, je fus, à mon retour en Angleterre, tellement pressé de questions sur l’ex-Empereur, que je puis assurer que la curiosité excitée par cet homme extraordinaire fut pour moi un tourment constant. Les circonstances m’avaient bien servi : en ma qualité de chirurgien, j’avais eu des occasions fréquentes de m’entretenir soit avec Napoléon, soit avec les personnages de sa suite, et je puis dire que, surtout pendant la traversée, j’ai vécu avec eux sur le pied d’une intimité véritable. Les conversations que j’eues avec Lui et ses compagnons ont formé la substance de mon journal. Ce sont ces récits, auxquels j’ai joint certains détails fournis par ma mémoire lors de leur rédaction, qui forment la matière des lettres suivantes. Je n’avais jamais pensé que ce modeste travail pût s’étendre hors du cercle d’amis pour lesquels il avait été rédigé. Mais, partout où j’allais, on exprimait le désir de le voir publier. La plus petite  anecdote, le plus mince renseignement se rapportant à la situation actuelle de Napoléon, semblait exciter un prodigieux intérêt. Aussi, bien malgré moi, je suis devenu «auteur », cédant à des instances auxquelles je n’aurais pas su résister, si l’on peut croire que j’eusse pu le faire. Ce n’est pas à moi de juger si ces lettres répondront à l’attente de ceux qui ont lu ces pages ou de ceux, en bien plus grand nombre, qui en ont entendu parler. Je puis dire seulement, à leur intention, que tout ce qui est rapporté est véridique ; que chaque conversation a été rendue avec la plus minutieuse exactitude. Je crois qu’il n’est pas besoin de s’étendre davantage sur ce point, mais la justice que je me dois ne me permettait pas d’en dire moins.

W. WARDEN.

———–

En mer.

Mon cher Ami,

Ce n’est certainement pas la première fois que j’ai occasion de me récrier sur ce qu’ont d’étrange et d’inattendu certains événements de la vie. Souvent au calme d’aujourd’hui succède la tempête de demain ; le cours ordinaire de la nature est interrompu par des phénomènes que le philosophe lui-même est incapable d’expliquer. Mais le monde politique ne le cède pas en merveilles au monde physique, et je présume que rien n’aurait pu paraître moins vraisemblable au capitaine Maitland, quand on lui ordonna de partir pour Rochefort, que la reddition volontaire de l’Empereur de France et de sa suite et leur arrivée avec leurs bagages et leur fortune à bord du Bellérophon. S’emparer d’un navire pour essayer de prendre la fuite était un événement auquel les circonstances donnaient toute apparence de réalité, mais la façon dont cet homme extraordinaire vint se livrer de lui-même au capitaine Maitland doit avoir surpris ce vieux marin qui, dans son service, ne s’était jamais laissé surprendre. Mais je n’ai pas à calculer les chances et les probabilités, en vue d’accorder de petites choses avec de plus importantes. Ce n’est pas ce que vous attendez de cette lettre et toutes les missives que vous recevrez de moi contiendront, à la place des insipides et habituelles anecdotes d’un journal de traversée, un récit des faits et gestes de Napoléon Bonaparte, faits et gestes que ma position m’a permis, si inopinément, de connaître. L’attention excitée par ce grand homme a été telle que des curieux sont accourus en foule des parties les plus éloignées du pays et même de Londres, afin d’essayer de l’apercevoir, malgré la distance qui les séparait du Bellérophon, sur le pont duquel il se promena de temps à autre. Toutes ces circonstances sont de telle nature que je me trouve suffisamment autorisé à croire que les moindres détails concernant Napoléon et sa suite, seront bien accueillis de vous et de ceux de nos amis communs auxquels vous jugeriez à propos de communiquer ces lettres. Ce que je puis vous assurer, c’est que j’ai vu ou entendu tout ce que je vous raconte. S’il n’a pas d’autres mérites, mon récit aura du moins celui de l’authenticité. J’ai rapporté tout ce qui est arrivé à notre illustre passager absolument dans l’ordre des faits. Je continuerai de même, en adoptant le mode le plus convenable à un marin, c’est-à-dire en adoptant la forme du journal. Ne vous attendez donc qu’à une série d’articles détachés, à un récit d’événements domestiques, si je puis employer une telle expression à bord d’un navire, tels qu’ils se sont passés, quand l’ex-Empereur est venu s’offrir de lui-même à mon observation. Je vais commencer par son court passage du Bellérophon au Northumberland. Le 3 août 1815, le vaisseau le Northumberland, capitaine Ross, battant pavillon de l’amiral Sir Georges Cockburn, choisi par le gouvernement pour cette importante mission, leva l’ancre de Spithead. Après avoir lutté contre les Agents contraires, il fut bientôt en vue du cap Berry, extrémité de Torbay. A cet endroit, il fut rejoint par le Tonnant, capitaine Brenton, portant pavillon de Lord Keith, commandant la flotte de la Manche. Le Bellérophon, capitaine Maitland, ayant à son bord Napoléon Bonaparte, accompagnait le Tonnant. Une fois les signaux échangés, une salve fut tirée par le Northumberland, à laquelle répondit le Tonnant. Lord Keith, après en avoir conféré avec Sir Georges Cockburn, fit jeter l’ancre sous le cap Berry, pour échapper, à ce qu’on supposa, à l’avide curiosité des personnes remplissant les navires de toutes sortes, qui circulaient sans cesse autour du Bellérophon. Aucun événement digne d’être noté ne marqua le reste de la soirée. Le lendemain matin, le comte de Las Cases, chambellan de l’ex-Empereur, vint à bord, afin de procéder à l’installation de son maître. Les bagages suivaient et je n’essaierai pas de décrire la curiosité inquiète qui se manifesta sur le navire, pour examiner les effets du personnage auquel ils appartenaient, dernière propriété d’un homme qui, pendant tant de temps, avait commandé aux arts, à l’industrie, aux productions de tant de nations. Mais cette curiosité fut déçue ; et, à part une caisse en acajou, ornée des armes impériales, le reste n’avait pas meilleure figure que les hardes d’une troupe de comédiens ambulants. Le comte de Las Cases n’a que cinq pieds un pouce de hauteur. Il paraît âgé de cinquante ans. Il est aigre, le front ridé. Il portait l’uniforme de la marine française. Il ne resta qu’une heure à bord du Northumberland. Pendant qu’il expédiait la besogne ont il était chargé, sa petite stature ne manqua pas de donner lieu aux remarques des spectateurs curieux. Je présume que plusieurs d’entre eux s’attendaient à voir des figures herculéennes au service d’un homme qui avait mis à ses pieds une si grande partie de l’Europe. Avaient-ils donc oublié, s’ils l’avaient jamais su, qu’Alexandre le Grand, ce conquérant toujours victorieux, est représenté comme un homme de fort petite taille ? Ils devaient se représenter Bonaparte comme un homme d’un extérieur athlétique. De onze heures à midi, nous nous préparâmes à recevoir Napoléon à notre bord. Par un sentiment d’une délicatesse qui l’honore, Lord Keith ne voulut recevoir aucun des honneurs qui étaient dus à son rang. Il tint à ce que les hommages pussent dans toute leur étendue se reporter sur l’ex-Empereur, dont les titres sonores s’étaient évanouis avec le pouvoir qui en était la source. Le titre de général fut considéré comme correspondant à tout ce qu’il avait le droit d’attendre d’un gouvernement qui ne lui avait jamais reconnu aucune autre qualité. Une compagnie de matelots se rangea sur la poupe, attendant son arrivée, avec l’ordre de présenter les armes et de battre le tambour trois fois, salut ordinaire dans l’armée anglaise pour un officier général. La barque du Tonnant accosta le Northumberland, quelques minutes après avoir quitté le Bellérophon. Je me suis laissé dire qu’à bord du Bellérophon, Bonaparte avait su se concilier les sympathies à ce point, qu’aucun murmure ne marqua son départ. Il quitta le navire, environné de ce silence effrayant qui accompagne la fin d’une exécution capitale. La dunette était couverte d’officiers et de quelques personnes de haut rang, attirées par la curiosité. Outre Napoléon, la barque contenait Lord Keith et Sir Cockburn, le grand-maréchal Bertrand, partageant les fortunes diverses de son impérial maître, les généraux de Montholon et Gourgaud, qui ont été ses aides de camp et en conservent le titre. Comme le navire approchait, la figure de Napoléon fut bientôt reconnue, à cause de la grande ressemblance qu’elle offrait avec les gravures placées aux vitrines des magasins. Les matelots occupaient le devant de la poupe et les officiers se tenaient sur le tillac. Un grand silence se fit quand la barque atteignit le Northumberland. L’anxiété était peinte sur le visage de tous les spectateurs de cette scène, et ce silence ajoutait beaucoup à la solennité de la cérémonie. Le comte Bertrand monta le premier. Après avoir salué, il fit quelques pas en arrière pour faire place à celui qu’il considérait toujours comme son maître, et en présence duquel il paraissait encore tenu aux plus grandes marques de respect. A ce moment, il sembla que tout le personnel de l’équipage respirait à peine et je ne puis mieux vous donner une idée de l’intérêt que Napoléon inspirait exclusivement à tous ceux qui se trouvaient à bord, qu’en vous disant que Lord Keith, malgré son grade de commandant de la flotte de la Manche, malgré le rang distingué qu’il occupe parmi nos officiers, fut à peine remarqué, quoiqu’il fût en grand uniforme et revêtu de toutes ses décorations. Précédant Lord Keith, Bonaparte parut sur le pont et quand il y prit pied, il salua. Aussitôt le tambour battit et la garde présenta les armes. Les officiers du Northumberland, tête nue, se tenaient à plusieurs pas en avant. Il s’approcha d’eux et les salua avec une politesse exquise. S’adressant à Sir Georges Cockburn, il le pria de lui présenter de suite le « Capitaine de vaisseau » : ce qui fut aussitôt fait. Mais voyant qu’il ne parlait pas français, il s’adressa successivement à plusieurs autres, jusqu’à ce qu’il eût trouvé un capitaine d’artillerie, qui pût lui répondre en cette langue. Lord Lowther et l’Honorable M. Lyttelton lui furent alors présentés et quelques minutes après, plutôt par gestes que par paroles, il exprima le désir de connaître sa cabine, dans laquelle il resta environ une heure. Il avait revêtu l’uniforme de général d’infanterie française, tel qu’il était porté de son temps : habit vert à revers blancs. Il portait des culottes blanches, des bas de soie blancs et de superbes souliers garnis de boucles d’or ovales. Il était décoré d’un ruban rouge auquel était fixée une étoile. Trois médailles étaient attachées à sa boutonnière : l’une était la Couronne de fer, les autres, les différents grades de la Légion d’honneur. Son visage était pâle. Sa barbe n’avait pas été rasée depuis plusieurs jours. Son aspect annonçait que la nuit précédente avait été mauvaise. Son front est légèrement couvert de cheveux noirs, ainsi que le dessus de la tête, qui est large et très plat. Ses cheveux sont, derrière la tête, extrêmement épais. Je n’y pus apercevoir un seul cheveu blanc. Les yeux sont gris, s’agitent sans cesse, embrassant dans leurs regards tous les objets qui les entourent. Les dents sont bien rangées et belles, le cou est court, les épaules bien proportionnées. Le reste de la figure, quoique un peu gros, est d’une forme très pure. On trouvera peut-être que j’ai été trop minutieux dans la description de ce personnage remarquable, mais j’ai pensé que vous attendiez de moi cette exactitude, afin de satisfaire votre curiosité. D’ailleurs, je suis naturellement porté par mes études, ma profession et mes habitudes, à examiner la figure humaine sous le rapport physiologique et parfois, je me suis hasardé à étudier la conformation du corps humain et à méditer sur les rapports, qui n’existent peut-être pas, du physique avec le moral.

Je dois confesser que j’ai essayé de faire mon « Lavater » sur la personne de l’ex-Empereur de France et roi d’Italie. Mais, pour l’instant, je ne vous importunerai pas du résultat de mes investigations. »

A suivre…

(Docteur CABANES, « Napoléon jugé par un Anglais. Lettres de Sainte-Hélène. Correspondance de W. Warden, Chirurgien de S.M. à  bord du Northumberland, qui a transporté Napoléon à Sainte-Hélène. Traduite de l’anglais et suivie des  Lettres du Cap de Bonne-Espérance. Réponses de Napoléon aux lettres de Warden…», Librairie Historique et Militaire Henri Vivien, 1901, pp.1-12)

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( 5 août, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (2).

Espagne

Après avoir fait à Vitoria un séjour de plus d’un mois et ne voyant aucun espoir de rejoindre mon régiment par la route de Valladolid, je consultais le général en chef sur le parti que j’avais à prendre et il me conseilla de retourner à Bayonne pour prendre la route de Saragosse et de Valence et de profiter de l’occasion d’un convoi qui devait ramener en France le maréchal duc de Raguse, blessé à la bataille d’Alba de Tormès ; en effet ce convoi arriva le 22 septembre à Vitoria, il y séjourna le 23 et j’obtins de M. le duc la permission de partir avec lui, nous repassâmes dans les mêmes gîtes que pour venir à Vitoria. L’escorte de M. le duc était nombreuse et bien choisie. Il y avait en cavalerie 5 compagnies d’élite, 2000 hommes de cadres de troisième et quatrième bataillons, 2 pièces de canon et un nombre prodigieux d’officiers isolés, elle marchait avec beaucoup d’ordre, avec trop d’ordre peut-être, car cette marche ressemblait à un triomphe. Le maréchal sur son brancard était au milieu du convoi avec une compagnie d’élite devant et une derrière, dix grenadiers de ces compagnies avaient les mains appuyées sur le brancard, des laquais le précédaient et le suivaient, nul sous aucun prétexte ne pouvait dépasser la litière. Le général Bonnet blessé à la même affaire suivait dans une litière ainsi que le major Ducheyron, du 66e d’infanterie mort en arrivant à Bayonne. Avant d’arriver à Emany, nous rencontrons une colonne française de 2.000 hommes environ et 150 chevaux ; le général qui la commandait et dont je ne me rappelle pas le nom, nous dit que les Anglais avaient opéré un fort débarquement à Guetaria, éloigné de 4 ou 5 lieues de là et qu’il avait été forcé à la retraite ; cependant cette retraite nous parut un peu précipitée, puisqu’il n’était pas suivi et qu’il avait à peine échangé quelques coups de fusil. Le maréchal lui dit des choses assez dures et nous continuons notre chemin croyant d’après ce rapport rencontrer l’ennemi. Nous ne vîmes aucun parti et nous arrivâmes fort paisiblement à Yrun. Là les bruits de débarquement paraîssaient certains, et un convoi très considérable d’habillement qui venait enfin de sortir de Bayonne, reçut ordre de rentrer en France. Je restai un jour à Yrun pour voir ce que cela allait devenir et ne voyant rien de nouveau, je partis le lendemain pour Bayonne. En mettant pied à terre, j’allai avec le colonel Duchastel du 21e régiment de chasseurs voir le général L’Huillier qui nous reçut fort mal, c’est-à-dire comme des gens qui se sauvent de l’Espagne. Nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire comprendre que nous n’en étions sortis que pour y rentrer le lendemain par une autre route; il ne nous mit néanmoins en réquisition pour aller commander la cavalerie qui allait marcher contre les Anglais; un régiment d’infanterie qui arrivait de l’intérieur à Bayonne ne s’y arrêta pas et poussa le même jour jusques (sic) à Saint-Jean de Luz, cependant lorsqu’on eut vérifié les faits, ce fameux débarquement se réduisit à rien ou à fort peu de chose et on nous laissa tranquille.

Je trouvai à cette époque à Bayonne, le général Souham qui allait y prendre le commandement de l’armée de Portugal, j’aurais bien désiré repartir avec lui, mais je craignais de perdre un tems (sic) parce que l’on parlait de la prochaine jonction des armées du Midi et d’Arragon (sic) à Valence, et je me mis en route pour Pau où j’arrivai le 1er octobre. 

Je n’avais jamais entendu parler de Pau comme d’une ville agréable, cependant on vante beaucoup de villes en France qui, selon moi, sont loin de la valoir, d’abord cette ville est située dans un pays agréable et fertile, il y a des promenades de la plus grande beauté et où l’on jouit d’une vue admirable, un fleuve qui arrose ses murs et des accidents de terrain très répétés font une espèce de jardin de tout le pays qui entoure la ville, la vie y est à très bon compte, les habitans (sic) en paraissent bons et affables, et certes, pendant le peu de jours que j’ai passé à Pau, mon tems (sic) n’a pas été à regretter et je m’y suis fort amusé.

Je pars à Pau le 5 octobre pour aller coucher à Oloron, ville autrefois très commerçante à cause de son voisinage de l’Espagne et de la contrebande que facilitent les montagnes qui l’avoisinent. Le chemin de Pau jusques (sic) là traverse des pays fort agréables, on ne peut sortir de France par une route qui laisse de plus aimables souvenirs, le 6 je vais à Bedous. C’est un triste et malheureux village, dans un triste et malheureux pays ; j’arrivai le 7 à Urdos, dernier village français. Il est comme tous ceux des montagnes fort resserré et surtout très pauvre. A deux lieues avant d’y arriver, le chemin devient impraticable pour les voitures et même souvent très mauvais pour les chevaux et les bêtes de somme. On nous fait remarquer un rocher immense taillé à pic par la main des hommes, et l’on nous dit que c’est par les Carthaginois, commandés par Annibal lorsqu’il quitta les Espagnes pour marcher contre Rome. C’est une chose curieuse que les garnisons de ces villages frontières, autant -vaudrait n’en point avoir; car quelle résistance pourraient opposer 15 ou 20 soldats, mal armés, mal vêtus et malheureusement souvent mal commandés ? Les paysans des montagnes que j’ai parcouru dans ces cantons, parlent comme ceux des Alpes un français assez pur. Je ne pense pas cependant que la même cause opère les mêmes résultats, on voit beaucoup plus de Savoyards à Paris que d’habitans (sic) des Pyrennées (sic). Ceux-ci m’ont dit qu’ils ne quittaient gueres (sic) leur retraite que pour aller dans les environs, soit en Espagne, soit en France ; ils ont aussi une réputation d’intégrité et de bonne foi comme les autres et je crois qu’ils la méritent. 

L’entrée en Espagne par cette route est fort dangereuse dans le rapport des chemins, car on ne parle pas encore de brigands. Nous partons le 8 à la pointe du jour avec dix soldats d’infanterie qui escortaient jusques (sic) à Jacca un convoi d’habillement pour l’armée d’Arragon (sic), le chemin devient de plus en plus difficile, on monte toujours, les montagnes n’offrent aucuns (sic) de ces beaux sites que l’on voit dans les Alpes; tout présente ici l’image du chaos et de la désolation ; arrivé enfin au col que l’on appelle ici Port (3), les chemins deviennent presqu’impraticables et surtout très dangereux parce qu’ils sont tellement rapides qu’on a été obligé d’y pratiquer des marches que les chevaux escaladent avec peine. On trouve au Port une auberge assez vaste où nous avons le bonheur de pouvoir manger une omelette, du pain et du vin assez bons. Il faisait un tems (sic) affreux, la pluie, le vent, la grêle et la neige fondue rendait les chemins beaucoup plus dangereux encore. A quelques cent toises de l’auberge on entre sur le territoire espagnol ; rien ne l’annonce qu’un mauvais bâtiment où se trouvait autrefois la douane et qui a été détruit. On redescend presqu’aussitôt, et la difficulté des passages fait qu’il y a plusieurs sentiers, chacun cherchant les endroits qu’il croit les moins dangereux, de sorte qu’il serait très facile de se perdre sans guides particulièrement lorsqu’il y a de la neige, attendu qu’on pourrait aller se jetter (sic) dans des vallées qui n’aboutissent qu’à des précipices où les pâtres vont mener leurs chèvres. Le chemin continue à descendre jusques (sic) à Campfranc (4), premier gîte en Espagne, il est impossible de dépeindre la misère des habitans (sic) de ce village. Cependant, malgré la malheureuse position dans laquelle ils sont, nous y avons eu de l’orge pour nos chevaux, on parle à Campfranc tout à fait la langue espagnole, on ne peut plus se faire entendre avec le français. 
 
Nous quittons le lendemain 9 ce malheureux village et nous marchons avec un peu plus de précautions parce que quelquefois des partis de la bande de Mina viennent de tems en tems (sic) dans les vallées de Campfranc à Jacca et qu’en outre il y a des bandes de voleurs qui arrêtent sur les chemins les voyageurs de quelque nation qu’ils soient; nous arrivons heureusement à Jacca, située sur une haute plaine, le pays commence à redevenir riant et cultivé, et on retrouve le beau soleil de l’Espagne. Jacca est une ville assez considérable bien bâtie, et où il y a de bonnes maisons, il paraît qu’elle a peu souffert en comparaison du reste de l’Espagne pendant la guerre actuelle, les Français en sont toujours restés les maîtres, elle est déffendue (sic) par une citadelle régulière et assez forte, et surtout bien armée et approvisionnée. Le chef de bataillon Deshonties, gouverneur de la place, reçoit tous les officiers français avec une aimable cordialité, on obtient des magazins (sic) qu’il a formés tout ce que l’on peut désirer; il paraît administrer sagement le pays puisqu’il est content des habitans (sic) et que les habitans (sic) paraissent aussi l’être de lui. C’est dans cette ville que pour la première fois j’ai mangé dans une auberge; c’était chez une vieille française, bonne cuisinière, fesant (sic) toutefois beaucoup d’étalage de son savoir-faire, se plaignant amèrement de la cherté du pain et des denrées ; nous nous attendions après cela à déjeuner fort mal et à payer beaucoup  ; au contraire, elle nous fit une cuisine fort recherchée, elle nous donna de bons vins et de différentes sortes, un dessert tout à fait galant, du carié (sic), des liqueurs. Enfin tout ce qu’on peut désirer, et tout cela pour 40 francs. Nous étions huit, en France, on en aurait demandé 200 et on aurait été moins bien servi ; je cite ce fait plutôt comme une chose extraordinaire que comme un objet de comparaison sur ce qu’il en coûte en France et en Espagne, parce que -tout est généralement plus cher – dans la péninsule. 

Jusques (sic) alors je n’avais vu d’autres convois que ceux avec les quels (sic) j’avais voyagé ; tout y était purement militaire ; je n’avais par conséquent aucune idée des caravanes qui ont lieu dans ce pays à la suitte (sic) de grands événemens (sic), soit que l’on se porte en avant soit que l’on rétrograde. Ne pouvant quitter Jacca faute de troupes nécessaires pour traverser le pays jusques (sic) à Saragosse, le gouverneur m’engagea ainsi que mes compagnons, à attendre l’arrivée d’un convoi considérable composé de personnes de la Cour ou attachées au nouveau gouvernement, de blessés, de malades, et de gens enfin qui refluaient de l’Espagne sur la France. En effet, le lendemain 10 à onze heures du matin arriva un bataillon du 81e formant l’avant-garde et j’allai hors de la ville voir arriver ce fameux convoi. Les chemins pour venir de Ayerbé à Jacca étant absolument impraticables pour les voitures, tous ces grands seigneurs, toutes ces grandes dames avaient été obligés de les abandonner. 
 
Je vis ce jour-là un des plus curieux spectacles que l’on puisse s’imaginer. Des dames dans des litières dorées portées par 20 paysans qui se relayaient de tems en tems (sic), d’autres en amazones et montant de superbes chevaux, d’autres sur des mules, celles-ci à califourchon sur des ânes, celles-là portées sur des chaises ajustées en forme de litière, quelques-unes n’ayant pu se procurer une monture marchand à pied dans la boue, quelques autres préférant se faire tenir sur des chevaux énormes de routiers français qui avaient aussi abandonné leurs chariots, des enfants sur des ânes et dans des paniers, d’autres portés par des paysans et suspendus sur un bâton dans une espèce de hamac, d’autres enfin tout bonnement portés à bras par les nourrices, des valets galonnés à cheval, des maîtres à pied, une suitte (sic) nombreuse de chevaux de main, un nombre prodigieux de mulets chargés de malles, de matelas, d’orge, de paille et de vivres de toute espèce. Ajoutés à cela des généraux français et espagnols ayant tous un cortège plus ou moins nombreux, des officiers, des soldats, les uns blessés ou malades et les autres bien portants, des dames et des seigneurs escortés au milieu de cette bagarre par des pages ou des gardes, tout cela marchant pêle mêle, au milieu des cris des blessés, des cantinières et des chansons grivoises des soldats bien portants et défilant dans le plus grand désordre après avoir bivouaqué la nuit précédente par un tems (sic) affreux. Cette marche a duré depuis onze heures du matin jusqu’à six heures du soir et il n’y avait pas 4 000 personnes dans le convoi. Chacun trouva à se caser tant bien que mal à Jacca et le lendemain désordre plus grand encore au départ parce que le danger avait cessé et que chacun s’en allait pour son compte.

Nous profitons du retour du bataillon du 81e et nous allons le lendemain à Ancenigo où avait bivouaqué le convoi la veille, nous nous jetons pêle mêle dans trois ou quatre maisons qui composent ce misérable hameau et le lendemain nous partons en bon ordre pour Ayerbé, où nous arrivons sans accident par un tems (sic) fort mauvais, il y avait une brigade de troupes italiennes de sorte que les logemens (sic) y étaient rares. Le capitaine de gendarmerie Mouchet, qui commande la place s’est fort bien retranché dans un ancien château maure, les brigands sont venus l’attaquer très souvent avec des forces supérieures, ils ont toujours été contraints de se retirer après des pertes inutiles ; nous apprenons le lendemain au moment de quitter Ayerbé, qu’un convoi et des couriers (sic) qui marchaient deriere (sic) nous venaient d’être vigoureusement attaqués à la tour des Maures distante de deux lieues et où nous avions fait halte la veille. Un détachement de 60 dragons Napoléon italien (sic), a chargé les brigands, leur a tué une trentaine d’hommes et a dégagé le convoi. Nous laissons à Ayerbé le bataillon du 81e et nous partons avec un détachement de 40 chevaux du 18e et du 22e dragons d’un escadron du 9e régiment de hussards et d’un bataillon, devant nous accompagner seulement jusqu’au village de Gurrea à 4 lieues d’Ayerbé. Nous faisons halte à une demi-lieue pour réunir le convoi, parce qu’on nous donne l’avis que quelques partis ennemis rôdent dans les environs; c’est là où je m’apperçois (sic) que mon chien, le fidèle Mylord, me manquait ; j’envoie un petit détachement pour le chercher, parce que nous étions encore en vue de la ville, mais on vient me dire, qu’on l’a vu parcourant la ville en poussant des cris affreux, qu’il est entré et ressorti vingt fois du logement que j’avais occupé, et qu’enfin il avait disparu. Je fus, je l’avoue, vivement affligé de cette perte. Nous marchons dans un pays découvert et stérile, laissant à droite le fleuve Gallego qui nous sépare d’un pays rempli d’insurgés, nous n’en voyons pourtant que fort peu dans un grand éloignement et après avoir fait halte dans un ravin fort agréable au village de Gurrea, nous nous remettons en marche et arrivons à la nuit à Zuera, petite ville ruinée en partie et dont la plupart des habitans (sic) se sont enfuis ; elle est située sur le bord du Gallego que l’on passe sur un pont en bois et adossée à des collines qui terminent l’immense plaine que nous venions de parcourir. Comme dans les gîtes précédens (sic) la troupe de la garnison est renfermée dans un castillo (petit château fort) pour éviter toute surprise de la part des bandes fort nombreuses dans ce pays, comme dans tout le Nord de l’Espagne. Les rapports que l’on nous fait là nous apprenent (sic) que la route jusqu’à Saragosse est infestée ; l’escadron du 9e de hussards, n’avait pas ordre de dépasser Zuera de sorte qu’il ne nous restait que les 40 dragons venus de France et qui pour la plupart étaient des enfants ; nous sollicitons en vain le commandant de la place pour avoir quelques gendarmes à cheval connaissant le pays pour éclairer la route dans les endroits les plus dangereux, il s’y refuse, en nous assurant que nous avions assez de monde pour voyager en toute sûreté, qu’il n’y avait aucun danger; et cependant la veille dix hommes avaient été enlevés à une lieue de là avec un trésor qu’ils escortaient ; nous partons donc le lendemain, nous rencontrons quelques brigands qui s’éloignent à notre approche et après avoir fait deux lieues, arrivés sur une haute plaine d’où on découvre parfaitement Saragosse, nous faisons halte pour envoyer d’avance un détachement au logement, il y avait devant nous un ravin assez profond et une venta à quelques pas sur la gauche ; nous étions bien loin de nous douter que ce même endroit, d’où l’on paraît toucher Saragosse, et où nous goûtions tant de sécurité, devait être le lendemain à la même heure le théâtre d’une sanglante tragédie ; en effet ce même convoi déjà attaqué près de Ayerbé et qui était à un jour derrière nous ayant détaché avant d’arriver sur la hauteur 10 hommes pour aller au logement, ils furent assaillis à ce même ravin où nous étions arrêtés la veille, et accablés par le nombre, ils furent tous égorgés à l’exception de deux à qui les brigands eurent la cruauté de couper les mains et les pieds, on les rapporta dans cet état à Saragosse où ils moururent le lendemain.

A suivre…

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( 31 juillet, 2015 )

Souvenirs du colonel Morin (du 5ème régiment de dragons) sur la campagne d’Espagne (1).

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Natif de Charleville (Ardennes) le jeune Morin s’engage dans un bataillon de volontaires à l’âge de dix-sept ans. En 1796, il est lieutenant, aide de camp du général Dupont-Chaumont à l’armée du Nord. Après avoir passé quelques mois dans les rangs de la 66e demi-brigade de ligne, puis du 2e de dragons, il est promu capitaine. Il reprend les fonctions d’aide de camp successivement du général Wirion, de la gendarmerie (1798), puis du général Dupont-Chaumont pour la deuxième fois (1799) et enfin du général Dupont de l’Étang (celui de Baylen) en 1800. Il est blessé deux fois pendant la campagne d’Italie de 1800-1801 et passe chef d’escadron.  Après un séjour à l’armée des Côtes en 1804, il combat avec la Grande Armée en Allemagne et en Autriche. Major au 7e de dragon, il est en Italie et à Wagram dans l’armée du vice-roi Eugène de Beauharnais. Ayant fait ses preuves comme colonel en second de son régiment en 1811, l’Empereur lui donne le commandement d’un autre régiment de dragons, le 51 qui est en opération dans le Sud de l’Espagne. C’est ainsi que le colonel Morin va faire campagne dans la péninsule pendant dix-huit mois. C’est l’objet du récit qui va suivre. 

Dans ce document manuscrit, rigoureusement inédit, récemment acquis en salle de ventes par la Fondation Napoléon, le jeune colonel raconte avec intelligence, précision et parfois avec un certain lyrisme – dans le style et avec l’orthographe de l’époque – ses pérégrinations parfois mouvementées à la recherche de son régiment dans un pays dévasté par quatre ans de guerre. En effet, averti le 23 juin 1812 de sa nomination à la tête du 5e de dragons (ci-devant colonel- général-dragons), Morin va mettre plus de sept mois pour rejoindre son commandement. 

Compte tenu du danger grandissant que représentent en 1812 les nombreuses bandes de guérilleros espagnols dans presque toutes les régions, on ne peut plus y circuler qu’en convoi sous escorte de centaines d’hommes armés. Ce qui n’empêche ni les embuscades ennemies de se produire ni les routes d’être coupées par des éboulements, des aabatis des ponts détruits, etc. 

Parti de Bayonne le 2 août 1812 le colonel rejoint Irun où il se joint au convoi du général de Lameth. Arrivé à Vitoria, il trouve la route de Valladolid (vers. le Sud-Ouest) coupée. Il décide alors de profiter du convoi du maréchal Marmont pour rebrousser chemin. Ainsi, il revient en France dans le but de reprendre un nouvel itinéraire, par l’Est de l’Espagne, passant par Saragosse et Valence. Après Bayonne, il se rend à Pau qu’il quitte le 5 octobre pour repasser les Pyrénées. Il est à Saragosse le 14 et à Tortose le 24, d’où il emprunte la route côtière par Benicarlo, Castellon et Sagunte. Son convoi arrive péniblement à Valence à la fin du mois. Le colonel décrit admirablement cette ville sous tous ses aspects. Il ne semble d’ailleurs pas pressé d’en repartir car il y séjourne deux mois. En fait, il y est très aimablement accueilli par le maréchal Suchet en personne. Le duc Albufera le prend provisoirement à son service et l’invite à l’accompagner dans des opérations contre les Anglo-Espagnols au Nord d’Alicante, puis à remettre en état sa cavalerie dans la région de Cullera (située sur la côte à environ 100 kms à l’Ouest de l’île d’lbiza).
 
En janvier 1813, la route .Séparant l’armée d’Aragon de l’armée du Centre étant enfin réouverte, Morin repart vers Madrid à la tête d’un important convoi. C’est à Utiel, à 75 kms à l’Ouest de Valence, qu’il a la bonne surprise, le 4 février, de rencontrer enfin son régiment qu’il cherchait à rejoindre depuis si longtemps.  Faisant dès lors partie de la 2e division de dragons du général baron Digeon, brigade Sparre : composée des 5e, 12e et 21e dragons, Morin va mener des opérations incessantes de contre-guerrilla à la tête de son régiment. Il sera engagé pendant deux mois dans la province de la Manche à la poursuite des bandes rebelles du redoutable El Empecinado. Le 5e de dragons séjourne à Madrid les 5 et 6 avril avant de franchir les montagnes du Guadarrama pour rejoindre l’armée du Portugal du général comte Reille dans la région de Toro. C’est là que se termine en mai 1813 le récit du colonel Morin, à la veille de l’offensive décisive de Lord Wellington à la tête de l’armée anglo-portugaise en direction de la France. Nous savons que par la suite le 5e dragons va mener une action retardatrice au sein de la division Digeon en direction de Burgos puis de Vitoria. C’est là que Morin va se couvrir de gloire dans la bataille du 21 juin. Responsable de la défense du pont d’Arriaga sur la Zadorra il exécute trois charges à la tête de son régiment contre les hussards britanniques du général Stuart, tuant de sa main un officier supérieur ennemi. Bien que blessé de deux coups de feu et criblé de vingt coups de sabre, il parvient cependant à se dégager.  Il sera de nouveau blessé le 13 décembre 1813 au combat de Saint-Pierre d’lrube dans les Pyrénées.  Promu général de brigade le 12 mars 1814, Jean-Baptiste Morin meurt à Paris le 26 du même mois à l’âge de trente-huit ans, probablement épuisé par ses nombreuse blessures récentes. 

Colonel Paul WILLING.

Ce témoignage a été publié la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien », n°378, d’août 1991.

L’Empereur m’ayant nommé par décret du 1er juin 1812 colonel du 5e régiment de dragons, je fus informé de ma nomination le 23 du même mois par le ministre de la Guerre ; je fis le même jour partir de Paris un domestique avec trois chevaux pour arriver à Bayonne le 23 ou le 24 juillet; je partis moi-même en poste avec mon valet de chambre Hauvette le 21 juillet à une heure du matin. J’arrivai le 22 à Château-Renault, le 23 à Poitiers, le 24 à Bordeaux où je séjoumai le 25 et le 26. Je descendis à Bayonne à l’hôtel de Saint-Etienne. Cette ville paraît avoir un assez mauvais esprit, on y débite continuellement mille fâcheuses nouvelles sur l’Espagne. Cependant si son commerce maritime a beaucoup souffert ou plutôt s’il est nul, elle fait beaucoup d’affaires pour tout ce qui a rapport aux fournitures des armées qui sont en Espagne. Les commissionnaires, les marchands, les aubergistes, les selliers, les tailleurs y font fortune ; c’est particulièrement à Bayonne qu’on vend bon marché le superflu de la guerre, quand on sort de l’Espagne, qu’on paye au poids de l’or ce que l’on veut acheter quand on y entre. 

Il y a de fort jolies promenades appelées les allées marines, elles m’ont paru peu fréquentées. Un aventurier pendant mon séjour à Bayonne est descendu à l’hôtel de Saint-Etienne, il arrivait de Bilbao avec une escorte de 1.200 hommes, et avait, disait-il débarqué dans les environs de cette ville ; il se donnait pour ambassadeur des Etats-Unis et porteur de dépêches pour Sa Majesté, plusieurs autorités lui ont fait visite ; le lendemain de son arrivée, il a annoncé son départ pour Paris, ses papiers visés par le commissaire général de police étaient, ou paraissaient être en règle, rien ne s’opposait à son départ, il fit charger sa voiture, demander des chevaux de poste, et il disparut, laissant son bagage et 12.000 frs en or. On l’a fait chercher et je n’ai pas appris qu’on ait pu découvrir ce qu’il était devenu. 

Le 31 juillet je vais en bateau promener au village du Boucaut peu distant de l’Océan, sur la rive droite de l’Adour ; il y a une très belle jetée ouvrage de nos derniers rois, qui conduit à la mer, elle a au moins 800 toises de longueur, sur deux environ de largeur, elle est bâtie en pierres dures taillées carrément. L’entrée du port est fort difficile, on fait des ouvrages immenses pour détruire ce que l’on appelle la barre, ce sont des sables mouvants qui forment des bancs changeant de place chaque jour et qui rendent à cet endroit la mer très houleuse. Je l’ai vue extrêmement agitée quoique le tems (sic) (1) fut calme. 

Après avoir beaucoup dépensé d’argent à Bayonne, pour achats de mules et autres objets, j’obtiens du général L’Huillier, commandant la réserve à Bayonne la permission de partir pour Yrun ; je laisse dans cette ville ma voiture, des livres et plusieurs autres objets d’un transport difficile et je pars le dimanche 2 août, par une chaleur excessive, pour aller coucher à Saint-Jean de Luz, petite ville près la mer ; elle doit être fort malsaine à cause de la laisse de basse mer qui y séjourne et produit des exhalaisons funestes. Le lendemain 3 je passe le pont de Bidassoa et j’entre en Espagne. Il faut déjà être sur ses gardes pour aller du pont à Yrun, quoiqu’il y ait à peine un quart de lieue de distance, les brigands répandus dans le pays viennent quelquefois enlever des hommes isolés sur cette route. Je trouve à Yrun un ancien ami et compatriote dans le commissaire des guerres Gailly, qui me reçoit avec beaucoup de cordialité; il y a abondance de toutes choses dans cette ville où on se trouverait bien si on n’était pas pour ainsi dire, bloqué de toutes parts, on aperçoit à une demi-lieue de distance à peu près la petite ville de Fontarrabie, fort déchue de ce qu’elle était autrefois  ; huit jours avant mon arrivée à Yrun le commandant de Fontarrabie se promenait à 50 pas de la porte de la ville, deux paysans en sortent, le saluent, ils marchent ensemble quelques pas, les paysans lui mettent le pistolet sur la gorge et l’enlèvent. Le 4 août je séjourne à Yrun, je pars le 5 avec 200 gendarmes à pied, 100 gendarmes à cheval et un bataillon d’infanterie. Le général Charles De Lameth, nommé commandant de Santonia est chargé du commandement du convoi où se trouve aussi le général Labadie qui se rend dans la même place pour mettre en état les fortifications. Le convoi s’ajuste avec assez de peine, on marche enfin militairement. Le pays est bien cultivé. Les routes sont bonnes, on fait halte au village Ernany(2) et on se remet en route pour Tolosa où nous arrivons à trois heures après midi, après une marche de 12 heures; quelques brigands couronnaient les hauteurs, mais le bon ordre de la colonne leur en a imposé, ils ont vu qu’il n’y avait que des coups à gagner et ils ne nous ont point inquiétés. 

Il est pourtant fâcheux de voir de distance en distance les postes établis sur les hauteurs par les bandes pour percevoir les droits sur tout ce qui passe sur les routes, les détachemens (sic) s’éloignent quand une colonne française arrive et reviennent à leur poste aussitôt que l’arrière garde de la colonne a défilé. Un homme qui resterait à cinquante pas derrière la colonne courerait le risque d’être assassiné. Aussi n’y a-t-il point de traînards. Cette manière de marcher en caravane dès les premiers jours que l’on entre en Espagne, de traverser des villages dépeuplés ou détruits, a quelque chose de sinistre et donne une idée fâcheuse du pays à celui qui y vient pour la première fois. Le pays quoiqu’aussi bien cultivé qu’il peut l’être à cause de la guerre, est généralement sec et aride dans beaucoup de parties, et malgré soi on regrette vivement la France que l’on vient de quitter. 
Tolosa est une ville assez considérable et où malgré la présence continuelle des brigands autour des murailles, on trouve encore quelques ressources. On commence à s’appercevoir (sic) déjà de l’injustice des Français envers les Espagnols. Ils croient que rien n’est bien que chez eux et que lorsque l’on entre en Espagne, on va mourir de faim et surtout qu’on ne trouvera aucun secours pour réparer ou remplacer les équipages. Cette crainte peu fondée force la plupart de ceux qui viennent dans ce pays, à des dépenses et à des embarras inutiles ; si on n’a pas les mêmes facilités qu’en France, s’il en coûte plus cher, on peut néanmoins se procurer à peu de chose près tout ce dont on peut avoir besoin.

On part de Tolosa pour aller coucher à Villaréal qui n’est qu’un bourg, divisé en deux et fort insignifiant ; il est absolument impossible là de sortir de la ville sans escorte. Les bandes font journellement feu sur les vedettes. Les troupes de la garnison là comme dans les autres lieux d’étapes sont renfermées dans de grandes maisons crénelées, qui sont la plupart du tems (sic) celles de l’hôtel de ville, toutes sont belles et d’une bonne architecture dans la province de Guipuscoa et la Biscaye.  La journée de Villaréal à Montdragon est pénible à cause du paysage d’une montagne que l’on monte et resdescend avant d’arriver à Bergara, jolie petite ville près la route et où on faisait beaucoup d’armes autrefois. De là on arrive à Montdragon petite ville située au milieu des montagnes et où les mêmes dangers existent par la présence continuelle des bandes sur ce territoire. Les distributions de vivres en tous genres s’y font avec assez de régularité et si on n’y est pas bien, on ne peut pas dire que l’on y soit mal.  Le 7 nous partons avec la même escorte ; nous faisons halte à la petite ville de Salinas, et après avoir heureusement traversé le défilé qui l’avoisine, et vu les tristes restes d’un convoi considérable attaqué et pris six mois auparavant par la bande commandée par Mina, nous arrivons à Vitoria; c’est là que nous apprenons les malheureux événements arrivés à l’armée du Portugal le 22 juillet ; un convoi considérable de blessés y arrivait, ceux que nous interrogions nous peignent les choses sans doute beaucoup plus noires qu’elle ne le sont. Le général en chef Caffarelli me fait un accueil fort aimable et m’engage à rester à Vitoria, jusqu’à ce qu’il y ait une occasion pour pousser plus loin, ou jusqu’à ce que les affaires aient pris une autre tournure afin de savoir quelle route je dois prendre.

Vitoria est une grande et jolie ville, la place est superbe et d’une bonne architecture ; comme dans la plupart de celles d’Espagne, il y a beaucoup de fenêtres et de balcons parce que c’est là où se donnent les combats de taureaux, tout ce qui avoisine la place est neuf et bâti régulièrement, l’ancienne ville est sur le penchant d’une colline et n’a gueres (sic) que trois grandes rues principales qui longent la colline horizontalement avec une infinité d’autres plus petites qui ne sont gueres (sic) que des escaliers ; elles sont d’ailleurs fort sales, malgré que  presque tous les jours des forçats soient occupés à les netoyer (sic) ; peine inutile, les Espagnols paraissent se complaire dans cette ordure, puisque outre cela, il y a entre les différents quartiers des conduits non recouverts où toutes les saloperies et les eaux séjournent et qui répandent une odeur affreuse. Mon séjour se prolongeant à Vitoria, j’y passe le tems (sic) fort tristement, malgré toutes les amitiés que je reçois de MM. l’Intendant Bépières de l’ordonnateur en chef Volland, et du général Thiébault, qui chacuns occupés de leurs affaires ne sont libres que le soir.
 
Vers le 15 août le général Caffarelli part pour reprendre Bilbao que les événemens (sic) de l’armée du Portugal lui avaient fait quitter et il laisse le général Thiébault avec quelques centaines d’éclopés et 500 gendarmes à cheval pour commander et garder Vitoria. On tâche de tout utiliser dans une reconnaissance que je fais le lendemain avec le général Thiébault, nous prenons deux brigands qui sont fusillés.  Ce même jour mon valet de chambre Hauvette qui était avec moi depuis six ans, que j’avais toujours traité avec bonté, qui paraissait m’être fort attaché déserte pour aller joindre les bandes insurgées, heureusement il ne m’emporte qu’une montre et des choses de peu de valeur.  C’est pour la première fois que j’entends la musique espagnole, si toutes fois (sic) on peut appeler musique, des psalmodies aussi insipides que ridicules. Il est inconvenable que la barbarie d’un pareil chant reste enracinée dans un pays où les airs de danse sont les plus vifs et les plus animés. Rien d’aimable en effet comme le fandango, le bollero (sic) et le sorongo. Cinq jours après le général Caffarelli rentre de son expédition, et il ramène une centaine de prisonniers de la bande de Durand qu’il avait rencontrée sur son chemin. Un détachement de mon régiment passe à Vitoria pour se rendre dans la Garde impériale. Le convoi dont il fait partie est attaqué près de Vitoria. Je demande à un grenadier que je rencontre avec 4 autres de combien d’hommes était ce détachement; nous sommes dix, mon colonel, me répond-il, et où sont les autres ? ah! les autres, ils ont été tués tout à l’heure.  J’ai vu pendant mon séjour à Vitoria exécuter six malheureux qui dans une maison avaient assassiné un officier français. Le supplice qu’ils ont subi est, je pense, le moins effrayant de tous. Aussi d’un peuple immense qui se trouvait là, aucun ne me paraîssait ému et j’avoue, à ma honte, que j’en regardais les apprêts avec le plus grand sang froid. Le patient est assis sur un banc derrière lequel est une poutre, le confesseur qui le suit sur l’échafaud ne le quitte pas et l’on peut dire qu’il lui donne l’absolution lorsque son âme s’échappe de son corps. 

Aussitôt assis, l’exécuteur lui passe au col un collier en fer, il tourne une vis et dans l’instant l’homme est mort. Le prêtre fait ensuite un discours au peuple qui lui rit au nez. Il y a sans doute du mérite à rendre à des malheureux les approches de la mort moins terribles, mais les prêtres espagnols ont si peu de décence dans tout ce qu’ils font et dans l’exercice de leurs fonctions, ils sont si sales, qu’ils perdent tout le fruit de leurs exhortations sur une multitude à qui il faudrait un peu parler aux yeux.

A suivre…

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( 23 juillet, 2015 )

Témoignage du capitaine Maitland (IV)

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« Le dimanche 23 juillet, nous passâmes près d’Ouessant; la journée était belle. Buonaparte resta sur le pont une grande partie de la matinée. Il jeta sur la côte de France plus d’un regard mélancolique, mais dit peu de choses à ce sujet. Il posa plusieurs questions sur le littoral anglais, voulut savoir si on pouvait en approcher sans crainte, à quelle distance nous nous trouvions, sur quel point nous pensions atterrir. Vers 8 heures du soir, nous découvrîmes les hauteurs de Dartmoor. Je descendis dans sa cabine pour l’en informer je le trouvai en robe de chambre de flanelle, presque déshabillé et sur le point de se mettre au lit. Il passa son manteau pour monter sur le pont où il demeura quelque temps à regarder la terre il demanda à quelle distance se trouvait Torbay, à quel moment nous comptions y arriver. Il admira la hauteur de la côte et dit : « Vous avez, à cet égard, un grand avantage sur la France, ceinturée de roches, de dangers. »

Devant Torbay, frappé par la beauté du spectacle, il s’écria : « Le beau pays! Cela rappelle beaucoup la baie de Porto Ferrajo, à l’ile d’Elbe. » A peine avions-nous jeté l’ancre qu’un officier se présentait le long du bord, avec un ordre de Lord Keith […] Napoléon et sa suite tenaient beaucoup à parcourir tous les journaux qu’ils pouvaient, surtout le Courier, qu’ils considéraient comme l’organe ministériel et comme celui qui, le plus vraisemblablement, contiendrait les intentions du gouvernement à leur égard. Ils ne retiraient pas grand réconfort de ces feuilles, spécialement de celles qui, en politique, étaient regardées comme ministérielles et qui, non seulement contenaient pas mal d’attaques personnelles mais relataient, en les termes les plus clairs qu’on n’autoriserait aucun des Français à mettre les pieds en Angleterre, que leur destination finale serait vraisemblablement Sainte- Hélène. Buonaparte affectait de prendre cela pour simple élucubration de journaliste bien qu’il en fût sensiblement affecté, je crois. Les personnes de sa suite manifestaient de l’irritation et de l’impatience à plusieurs reprises, elles essayèrent de me convaincre que notre gouvernement ne pouvait s’arroger le droit de disposer ainsi d’elles. Elles s’adressaient à moi comme si j’étais un des ministres de Sa Majesté, comme si j’avais qualité pour fixer leur résidence. Tout ce que je pouvais déclarer là-dessus ne les empêchait pas de revenir fréquemment à la charge, de protester contre l’injustice d’une pareille mesure. Ce matin-là, le général Gourgaud revint du Slaney que nous trouvâmes mouillé en ce lieu. On ne l’avait pas laissé débarquer, et il avait refusé de remettre la lettre dont il avait été chargé pour le Prince Régent à aucune autre personne qu’à Son Altesse Royale, elle-même. Au cours d’une causerie, Mme Bertrand me dit: « Si l’Empereur avait gagné la bataille de Waterloo, il aurait été fermement assis sur le trône de France. »

Je répondis : « Certes, une victoire aurait pu retarder sa chute, mais, selon toute probabilité, il aurait été finalement défait. Les Russes avançaient rapidement jamais il n’aurait pu résister aux forces combinées des Alliés. »  Elle répliqua : « Si votre armée avait été battue, les Russes ne seraient pas intervenus contre lui.  Je ne puis le croire, dis-je; ils faisaient leur possible pour opérer leur jonction avec les Alliés et les soutenir l’assertion contraire est risible. »

«  Oh ! Comme tant d’autres vous pouvez en rire, et peut-être ne l’apprendra-t-on pas de sitôt, mais souvenez-vous de ce que je vous dis et soyez-en bien certain, un jour, on saura que jamais Alexandre n’eut l’intention de franchir la frontière de France pour attaquer l’Empereur. »

Au cours de la journée, je reçus mainte demande d’admission à bord une dame du pays me fit remettre un billet accompagné d’une corbeille de fruits elle demandait qu’on lui envoyât une embarcation le lendemain matin. Je répondis poliment que mes instructions ne me permettaient pas d’accéder à ce désir. Il ne nous vint plus de fruits de cet endroit. Lord Gwydir et Lord Charles Bentinck demandèrent également à être reçus ils n’eurent pas plus de succès. Dès qu’on connut dans les environs l’arrivée de Buonaparte, quantité d’embarcations nous entourèrent; de tous côtés, des gens accouraient voir cet homme extraordinaire. Il monta fréquemment sur le pont, se montra aux coupées et aux fenêtres de l’arrière, sans doute afin de donner satisfaction à une curiosité qui, me fit-il remarquer, paraissait bien développée chez les Anglais [Une brochure de cette époque: « Interesting particulars of Napoleon’s deportation for life to S’ Helena », Londres, 1816, donne les renseignements suivants :  « Depuis le matin jusqu’à la nuit, plus d’un millier de barques tournaient autour du Bellerophon dont les matelots adoptèrent une façon assez pittoresque de signaler aux curieux les mouvements de Napoléon. Sur un tableau qu’ils exposaient aux regards, ils écrivaient, à la craie, une brève indication de ce qu’il faisait : A déjeuné.- Dans la cabine, avec le commandant Maitland. II Écrit avec ses officiers. – II va dîner. – II vient sur le pont, etc ». Note de H. Borjane]

Dans la soirée, l’officier qu’à notre arrivée, j’avais envoyé à Plymouth avec les dépêches destinées à Lord Keith […]

(Relation du capitaine de Vaisseau F.L. MAITLAND, contenu dans l’ouvrage « Napoléon à bord du ‘Bellérophon’. Traduction de Henry Borjane », Librairie Plon, s.d. [1934] ,pp.66-72)

RadeLes curieux anglais entourant le « Bellérophon » afin de tenter d’apercevoir l’Empereur sur le pont.

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( 9 juillet, 2015 )

La seconde Restauration à Paris (juillet 1815).

« La substitution du drapeau blanc au drapeau tricolore rencontra beaucoup plus de difficultés qu’en 1814. Les paysans, les ouvriers, les jeunes gens des villes essayèrent, dans plus d’un endroit, de l’empêcher. Un capitaine de gendarmerie de mes amis fut chargé de prêter main-forte à l’autorité municipale dans une petite commune où la population opposait la plus vive résistance. Le maire, tout effaré, s’en vint trouver le capitaine : « C’est qu’ils ne veulent pas absolument du drapeau blanc. Comment faire? Si nous laissions le tricolore et mettions le blanc à côté, je suis sûr que tout le monde serait content. » Le bon homme l’aurait fait comme il le disait. Au lis dont la cour se para, on opposa la violette, dont la fleur devint une protestation contre l’accueil fait à nos ennemis. Mlle Mars parut sur la scène avec un énorme bouquet de violettes; elle fut couverte d’applaudissements; deux ou trois sifflets s’étant fait entendre, les applaudissements redoublèrent. Les femmes se parèrent toutes de violettes, devenues l’emblème du deuil national. Encore une fois, nos hôpitaux furent envahis et nos pauvres malades expulsés. Nous dûmes nous retirer devant des gens qui ne nous valaient pas Au bout de quelque temps cependant, lorsqu’on se connut mieux, les rapports qui s’établirent entre nous et les médecins étrangers furent convenables. Ils nous répétaient souvent que Dupuytren et Boyer étaient les princes de la chirurgie civile, et Larrey, le prince de la chirurgie militaire. Ce dernier surtout les remplissait d’admiration par son courage, son sang-froid, sa probité à laquelle Napoléon lui-même a rendu justice dans son testament. Les médecins prussiens avaient de l’instruction et un ton parfait. Les médecins russes parlaient notre langue comme nous-mêmes : ils avaient de bonnes manières, peu d’instruction. Les chirurgiens anglais étaient des hommes instruits ; les médecins, des ignorants. Les médecins belges se montrèrent à notre égard les plus fiers, les plus impertinents, les plus intraitables, de même que dans la coalition les troupes belges étaient les plus animées contre nos soldats. En général, les Anglais, à quelque rang qu’ils appartinssent, se montraient ce qu’ils sont toujours et partout : rogues et hautains. Wellington leur donnait en cela l’exemple. Il ne parlait de la France, de notre armée, de Napoléon, qu’avec mépris. Cependant, comme il faut être juste avec tout le monde, même avec ses ennemis, on ne peut s’empêcher de reconnaître en lui de grandes qualités militaires. Pendant la guerre d’Espagne, nos officiers étaient les premiers à reconnaître sa grande habileté. Il n’acceptait le combat que lorsque toutes les chances étaient pour lui ; lorsqu’elles lui paraissaient contraires, il ne craignait pas de se retirer devant l’ennemi. Avant tout, avare du sang de ses soldats, il ne les exposait jamais inutilement, bien différent en cela de mauvais généraux qui attaquent toujours. Dans sa retraite de Miranda, il ne laissa sur la route qu’une charrette dont l’essieu était cassé. Ses soldats étaient toujours parfaitement nourris, habillés, entretenus de tout, tandis que ses adversaires n’avaient pas même le strict nécessaire. Est-ce une raison pour comparer Wellington à Napoléon, pour le mettre au-dessus comme le font les Anglais? Il ne lui va pas à la cheville. Paris était rempli d’empereurs, de rois, de princes de généraux, de diplomates de toutes les parties de l’Europe. L’empereur d’Autriche, François II, que j’avais eu occasion de voir plusieurs fois en 1814, avait une tournure bourgeoise, une mise plutôt commune que simple, une figure sans expression, mais bonne et bienveillante. Il en était autrement d’Alexandre, le puissant autocrate de Russie. J’assistai un jour à l’office grec célébré au Garde-meuble, dont il avait fait une chapelle. C’était un très bel homme, à la figure grande, noble et mélancolique; ses manières étaient simples, sa tenue pleine de dignité. J’ai vu à peu près tous les rois de l’Europe : aucun n’a fait sur moi l’impression que produisit la vue d’Alexandre; aucun ne m’a donné, comme lui, l’idée d’un puissant monarque. Il était entouré de ses trois frères. Nicolas, l’empereur actuel, et Michel étaient deux beaux jeunes hommes, ayant encore toutes les grâces de l’adolescence; ils avaient les cheveux blonds, le visage frais et une taille élégante. Constantin n’avait rien de tout cela : c’était un vrai Tartare au physique comme au moral ; il avait quelque chose de gêné, de guindé, de gauche dans sa tournure. Comme je le regardais, un peu plus peut-être que les convenances ne le permettaient, il fixa sur moi des yeux farouches : je n’osai plus le regarder. Alexandre fut le premier à l’offrande, car l’office grec a beaucoup de ressemblance avec la messe romaine; ses frères vinrent ensuite, par rang d’âge. Chacun, en passant devant lui, s’inclinait presque jusqu’à terre, autant qu’il est possible de le faire et, arrivé ensuite à l’autel, s’inclinait moins bas devant Dieu. Alexandre avait l’air très recueilli : il tenait un livre de prières dans lequel il lisait attentivement, sans grimace et sans affectation. On a dit de ce prince qu’il commandait le respect et l’affection ; je le compris en le voyant. Malgré les sentiments douloureux, un peu haineux peut-être, dont mon cœur était rempli pour tous ces étrangers qui pressaient notre pauvre France du talon de leur botte, je ne pouvais voir sans intérêt cette noble et belle figure. Sa douce mélancolie contrastait avec la joie orgueilleuse qui rayonnait sur le visage de son entourage. Parmi ces officiers il y avait bon nombre de cosaques échappés aux steppes de la Tartarie. »

(Docteur POUMIES DE LA SIBOUTIE (1789-1863), « Souvenirs d’un médecin de Paris… », Plon, 1910, pp.170-173)

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( 8 juillet, 2015 )

Louis XVIII de nouveau à Paris…

Louis XVIII

Le colonel de Rumigny assiste à l’entrée de Louis XVIII à Paris le 8 juillet 1815. Il évoque aussi les premiers moments de la Terreur Blanche…

  »Lorsque le roi Louis XVIII fit sa seconde entrée à Paris, j’étais sur le boulevard, au coin de la rue Montmartre.

Mlle Bourgoin, la belle actrice du Théâtre-Français, était au balcon de la maison sous laquelle je me trouvais avec un camarade d’armée. Mlle Bourgoin était très jolie, et connue pour son royalisme exalté et pour sa haine contre l’Empereur. Cette haine avait, dit-on, pour origine la manière dont elle avait été traitée par quelques grands seigneurs de sa cour. Au retour de l’Ile d’Elbe, elle avait tenu les propos les plus aigres contre le vainqueur du jour, et ses paroles, commentées par la police, avaient été dites à l’Empereur. Il résolut donc une petite vengeance, qui porta au dernier degré la haine de l’actrice. Pendant les Cent-Jours, Napoléon fit demander Mlle Bourgoin. Elle arriva le soir aux Tuileries ; elle coucha dans la chambre qui est en haut de l’escalier des appartements et qui aboutit au deuxième étage du château. Vers une heure du matin, l’Empereur, qui avait feint d’oublier la belle, arriva dans sa chambre, la regarda assez longuement sans parler ; puis, haussant les épaules, il la quitta en disant :

— Ce n’est que cela ! Il ne valait pas la peine de faire tant la renchérie !

Cette anecdote, qui amusa tout le monde, explique bien la rancune d’une personne habituée à tous les hommages, et que l’empereur Alexandre avait trouvée très à son gré, à Erfurt et à Paris.

Mlle Bourgoin, en voyant sous le balcon deux officiers en qui, à leur teint bronzé et à leurs décorations sans lys, elle reconnut des officiers de Waterloo, des « demi-solde » sans doute, nous fit, avec la main et le visage, un signe de profond mépris.

Nous ripostâmes par un léger coup de sifflet, et peu s’en fallut que nous ne fussions maltraités par la foule. Malgré tout ce que l’on a pu écrire et dire, il est évident qu’au retour de Louis XVIII, toute la population de Paris, sauf quelques exceptions, était heureuse et voyait là un gage de calme pour l’avenir. Le licenciement de l’armée s’était fait sans la moindre opposition ; jamais soumission n’a été plus complète aux décrets de la Providence. L’armée en rentrant dans la nation y porta cependant le culte des souvenirs et ce levain de bonapartisme qui a donné souvent de mauvais jours à la Royauté. L’orgueil naturel aux hommes de guerre ne pouvait se pénétrer de l’idée que Napoléon avait commis de grandes fautes ; pas un soldat ne croyait à une défaite suite de mauvaises combinaisons. Ils avaient vu dans celles de Leipzig, de 1814, et de Waterloo, uniquement la trahison. Ce mot est le voile qui aveugle les croyants en palliant les fautes de l’idole, et l’illusion qu’il crée explique l’attachement au nom de Napoléon, et le fanatisme des anciens soldats qui ont survécu aux longues campagnes de 1794 à 1815. Les officiers supérieurs ne partageaient pas cette opinion. Souvent, en 1814, on entendait dire : « Bravo ! encore une victoire ! mais si l’Empereur ne fait pas la paix, un beau jour, après la victoire, nous nous en irons chacun chez nous, avec une blouse et un bonnet de coton, car il n’y aura plus personne pour ramasser les lauriers ! » L’épuisement de l’armée était à son comble, chaque combat la diminuait dans une proportion effrayante. De recensement, il n’était plus question, la race était presque éteinte.

Dans le midi de la France, il y eut des actions déplorables.

Ainsi, lorsque la garnison de Marseille reçut avis de son licenciement, on lui donna ordre de quitter les forts Saint-Jean et autres. Ensuite, on lui demanda ses drapeaux ; elle les livra. Le lendemain, on demanda ses fusils, en disant que les royalistes s’effraieraient de voir des armes dans les mains d’une armée commandée par les officiers de l’empereur vaincu. Par une faiblesse inouïe, on livra les armes.

La garnison reçut ordre de se rendre à Toulon, et lorsqu’elle se soumettait entièrement en prenant la route de Toulon, elle fut attaquée sans ordres. La populace de Marseille excitée se rua sur les femmes et les derniers mamelouks et les tua, les pilla. Poursuivant par-dessus les murs qui bordent la grande route les régiments désarmés, elle massacra un grand nombre de soldats.

Jusqu’à Aubagne les survivants furent traqués, indignement mis à mort, et leurs restes outragés.

Le massacre eut lieu sans que M. de Vitrolles eût été vu entre les victimes et les égorgeurs. Son nom doit donc être voué à l’exécration.

Tout le monde sait l’horrible fin du maréchal Brune. Après le licenciement de l’armée du Midi, il arriva à Avignon. Sa présence excita une grande fermentation dans la populace ; il y eut des rassemblements. Aussi quelques personnes conseillèrent-elles au maréchal de ne pas rester dans la ville et de partir en se déguisant.

Brune refusa :

— J’ai fait ma soumission, dit-il, que veut-on de plus ?

Au milieu de la nuit, la maison est attaquée par la bande de Trestaillon, le maréchal résiste avec les personnes qui l’accompagnent. Un homme se laisse glisser par la cheminée, ouvre à la bande des forcenés. Ceux-ci pénètrent dans l’hôtel, prennent le maréchal et l’égorgent avec la dernière barbarie.

Ces événements portèrent la rage dans les cœurs des vieux soldats ; beaucoup voulaient que l’on prît les armes, mais force fut de se soumettre, et d’ailleurs, il faut le reconnaître pour être juste envers la Restauration, on donna des ordres pour réprimer ces excès ; ils furent donc partiels. Nous autres officiers supérieurs, on nous renvoya avec certaines formes, et on nous engagea à quitter Paris. Je me retirai dans la Somme, chez mon père, à Amiens. J’y fus témoin d’une chose assez curieuse pour que je la raconte :

Le prince de Salm, gendre du duc d’Havré, capitaine d’une compagnie des gardes du corps, n’avait jamais servi dans aucune armée. Il arriva à Amiens avec des officiers d’état-major et des aides de camp, tellement nombreux qu’on ne savait où les loger. Tous se mirent à acheter des épaulettes de capitaine, de lieutenant, etc., mais de soldats, pas un seul. La ville fut inondée de ces uniformes chamarrés. Le prince ne se montrait qu’entouré de ce brillant et grotesque état-major. Rien n’était plus comique ; on les rencontrait par petites bandes avec des sabres énormes, se promenant comme s’ils eussent été les vainqueurs du monde.

La ville leur offrit des fêtes et des bals qui semblaient insulter à la misère publique, car les chers Alliés coûtaient des sommes énormes, et ils enlevaient nos trophées avec notre argent. Louis XVIII fit alors un acte de vigueur, qui eut un certain retentissement parmi nous. Il s’opposa avec une grande énergie à la destruction du pont d’Iéna, que Blücher voulait faire sauter en révolte du nom qu’il portait, comme si la mine du pont eût pu faire oublier les malheurs de la Prusse et les victoires de Napoléon !

La France possède de telles ressources que peu d’années suffisent pour effacer toute trace extérieure de guerre et de pillage ; mais les services individuels oubliés, méconnus, les pertes de famille ne se réparent pas aussi promptement, et les longues guerres laissent l’âme triste et douloureuse. La France respira cependant. En même temps, les soins du gouvernement tendirent à combler les vides laissés dans le trésor par les événements des Cent-Jours.

Les malheurs de 1814 n’avaient pas porté le désordre dans les finances, et deux années de paix auraient réparé les dépenses onéreuses de la défaite ; mais les énormes consommations de 1815, les contributions de guerre, la nourriture des troupes étrangères furent des plaies profondes dont on ne sondait pas les abîmes sans frémir. Une sage liberté, des dépenses modérées et, il faut le dire, l’économie du gouvernement comblèrent peu à peu les déficits. La nation, au bout de quelques années, se souvenait encore des maux que nous avions soufferts ; mais les finances étaient en bon état. La condition de l’armée ancienne fut triste, il est vrai, et ceux qui souffrent sont rarement justes dans leurs récriminations. Nous étions à demi-solde, nos grades dans certains cas furent contestés, et je fus de ceux, nombreux, qui étaient condamnés à perdre les épaulettes qu’ils portaient pendant les Cent-Jours, ou à la fin de 1814.

J’avais été nommé colonel à Fontainebleau par l’empereur Napoléon. Je m’étais, en effet, heureusement distingué à la bataille de Montereau, et le général Gérard avait demandé pour moi le grade de colonel. A Fontainebleau, on faisait des nominations ; mais le corps du général Gérard avait tout d’abord été oublié par le prince Berthier, lorsque le général s’en plaignit amèrement. En effet, le 11e et le 2e corps d’armée, mis sous les ordres du général Gérard, avaient agi seuls avec la Garde, à cette dernière de nos victoires.

Le 5 avril au matin, on nous envoya enfin nos brevets. Le gouvernement de Louis XVIII refusa de les reconnaître. Il arrêtait son consentement à ce qu’il avait ratifié le 4 au soir. Cette triste mesure, qui atteignait environ 40 à 50 officiers au plus, servit de texte aux plus furibondes réclamations. J’en souffrais, mais je le supportais avec courage malgré mon chagrin. Je me retirai à la campagne. Quant au général Gérard, il alla pour quelque temps en Belgique. Mon parti fut bientôt pris, je me décidai à compléter mon instruction scientifique, tout à fait manquée par suite de mon entrée au service avant l’âge de seize ans. Je revins à Paris, où je restai tant que mes moyens pécuniaires me le permirent, pour y suivre des cours de géologie, de médecine, de physique, de chimie, etc.

Je trouvai une source infinie de jouissances dans ce travail intellectuel, que j’ignorais presque. Je me préparais à voyager, à utiliser mon peu de connaissances pour le bien de mon pays ; je fus sur le point de partir pour la Chine avec M. de Sainte-Croix, qui avait une mission du gouvernement. »

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( 5 juillet, 2015 )

A Paris, en juillet 1815…

Voici un nouvel extrait du récit de l’étudiant Labretonnière.

« …je passais sur le quai Voltaire quand je vis un détachement de hussards escortant des militaires à pied et désarmés. Je courus vers le pont Royal, devant lequel ils allaient passer ; c’était une partie régiments de hussards de Brandebourg et de Poméranie qu’on escortait jusqu’à l’Ecole militaire où étaient casernés les autres prisonniers. Dans l’escorte, je remarquai un jeune brigadier dont le regard plein de feu se portait sur ces hussards étrangers vêtus de vert comme son régiment, le 7e à ce que je crois me rappeler ; dans un soubresaut du cheval, son schako était tombé, mais il aima mieux demeurer tête nue que d’abandonner son rang un instant, et il continua de prendre fièrement sa revanche en jetant, du haut de son cheval, un regard superbe sur les piétons captifs.

Ces deux régiments qui passaient pour les plus beaux de l’armée prussienne, avaient été laissés à Versailles par Blücher, qui était loin de craindre qu’on n’allât les y attaquer. Mais le coup que voulait porter Napoléon paraissait si infaillible que le général Exelmans ne put résister à l’envie de séparer, par un manœuvre subite, l’armée prussienne de l’armée anglaise. En conséquence, le mouvement était combiné de manière à s’emparer de toute la rive droite de la Seine, tandis que l’armée française, campée dans la plaine de Grenelle, acculerait à la rivière le corps prussien qu’on avait imprudemment jeté sur la rive gauche ; les divisions de la plaine Saint-Denis eussent pris en écharpe sur son flanc gauche le reste de l’armée combinée. Jamais, dit-on, victoire ne s’était montrée plus certaine, surtout avec la soif de vengeance qui dévorait nos bataillons. Fouché, le fatal Fouché, fit avorter ce plan de salut ; le mouvement fut arrêté au nom du gouvernement provisoire. L’avant-garde seule avait marché avec résolution sur Versailles, avant d’avoir reçu contrordre. Honneur aux braves qui, là, portèrent les derniers coups, au terme de cette lutte de vingt-trois ans, de la France contre l’Europe ! Les hussards prussiens furent sabrés par les dragons du jeune colonel Bricqueville, devenu depuis l’énergique député de Cherbourg. Puis, reçus au bout des baïonnettes du 14e de ligne, ils furent entièrement pris ou tués. L’aspect des prisonniers, tous superbes et vieux soldats, rendit un éclair de fierté à des regards abattus, depuis quelques jours, par la douleur. Le bruit se répandit qu’on allait enfin attaquer le corps prussien, campé dans la plaine de Vaugirard.

Je me transportai à l’instant derrière les bâtiments de l’Ecole militaire ; là, l’Ecole polytechnique était en bataille, attendant des ordres qui ne venaient point. Je reconnus dans les rangs mes deux camarades Duclos et Allenet, et m’approchai d’eux pour parler ; ils ne doutaient point que l’ennemi ne fût attaqué dans la soirée, et l’Ecole était toute prête à soutenir sa renommée. Les deux élèves Duclos et Allenet sont aujourd’hui en retraite, le premier comme colonel du génie, à Toulon, le second comme officier supérieur d’artillerie, à la Rochelle.

On voyait de loin les masses noires de l’armée prussienne se mouvoir lentement à travers les bouquets d’arbres qui semaient la plaine. Mais en vain espéra-t-on toute la soirée voir commencer l’attaque ; Fouché venait d’écrire à Wellington cette lettre qui, le lendemain, fit saigner tant de cœurs française par sa bassesse et ses lâches adulations ; c’en était fait ! L’armée devait livrer Paris sans combattre !

C’était le 5 juillet ; il me semblait, dans mon sommeil, entendre un bruit sourd et continu, que des sons harmonieux interrompaient de temps en temps. Je me réveillai et reconnus le bruit de l’artillerie, roulant sur le pavé, ainsi que les sons de la musique militaire. C’était une division de l’armée qui descendait la rue de La Harpe ; la capitulation était conclue ; il fallait, le lendemain, livrer la capitale à un ennemi qu’on eut pu écraser deux jours auparavant. Quelle journée pleine d’angoisses et de terreurs pour Paris, que ce jour du 5 juillet ! Certes, il fallut de la vertu à ces 80 000 hommes qu’on vendait ainsi à l’ennemi pour exécuter des ordres émanés d’un pouvoir sans force et sans sympathie dans la nation. L’armée de la Loire imita la sublime résignation de son Empereur ; la gloire et l’intérêt lui criaient de combattre ; elle n’écouta que la paix et l’humanité qui lui disaient de poser les armes.

Mais ce ne fut pas sans murmures et sans dangers pour la tranquillité parisienne. La Garde nationale sillonnait toutes les rues, remplissant sa mission d’ordre et de concorde, si difficile à exercer ce jour-là. Partout des groupes de soldats de ligne faisaient entendre des imprécations contre les traîtres qui livraient Paris ; ils regardaient de travers les patrouilles nationales, qui les dissipaient avec douceur au nom de la paix publique. On entendait à chaque instant des coups de feu retentir sur les quais et sur les ponts ; c’étaient des soldats qui, dans leur colère, déchargeaient leurs fusils dans la Seine. Le bruit se répandit même que plusieurs régiments se révoltaient et refusaient d’évacuer Paris.

Au milieu de ce désordre et de cette effervescence soldatesque, je fus témoin d’un de ces épisodes comiques qui, rarement, manquent de se mêler aux scènes les plus graves. La rue de La Harpe était pleine de soldats qui descendaient vers le pont Saint-Michel ; un sergent paraissant avoir puisé une partie de son exaltation à une source autre que celle du patriotisme, se faisait remarquer par son désespoir, en criant, d’une voix tremblante de fureur : « A bas les royalistes ! » Voilà qu’une marchande d’oublies, sa boîte sur le dos, sa claquette en main, insoucieuse des affronts du jour, ne voyant dans la chute de l’Empire qu’une occasion de vendre plus de produits de son commerce à des masses d’acheteurs ; voilà que cette industrielle parisienne vient, au milieu des grenadiers exaspérés, jeter son cri joyeux et cadencé :

-Voilà… le plaisir, mesdames, voilà… le plaisir !

-Comment ! s… nom de D… ! lui dit le sergent en la saisissant par le bras, voilà le plaisir ! te f..-tu de nous, avec ton plaisir ? Allons ! crie Vive l’Empereur !

Et la pauvre marchande, interdite et confuse, n’avait plus de voix pour un cri si étranger à ses habitudes. D’autres camarades intervinrent en riant ; elle cria en riant elle-même ce qu’on ne lui ordonnait plus qu’en plaisantant ; et, pour lui tenir compte de son dévouement à la cause impériale, la boîte fut dressée, et les aiguilles tournèrent rapidement sur leur axe.

La capitale ouvrant ses portes aux hordes étrangères ; les drapeaux ennemis détrônant dans nos murs les couleurs françaises ; d’indignes citoyens s’attelant au char de triomphe de nos vainqueurs ; d’autres, forcés de cacher leurs pleurs et leurs cicatrices ; – voilà ce que j’ai raconté dans mes souvenirs de 1814 ; voilà ce que j’ai encore à redire. J’ai malheureusement été, deux fois dans une année, témoin de ce que des siècles ne semblaient pas pouvoir reproduire.

A peine l’armée française eût-elle pris, morne et désespérée, la route d’Orléans, que Paris prit un nouvel aspect : la joie brilla sur toutes les physionomies qui s’étaient cachées pendant l’interrègne. Dès le soir de l’évacuation, on apprit que le Roi et sa famille étaient à Saint-Denis, se disposant à faire leur entrée solennelle, le jour suivant. La belle occasion de faire parade de dévouement, pour les hommes du lendemain, ces intéressantes victimes, arrivant à point nommé pour se faire escompter en places et en rubans les dangers courus et les persécutions essuyées par le courage réel qui se tait ! Aussi Dieu sait avec quel empressement l’élite royaliste se précipita vers Saint-Denis pour saluer, la première, le retour des exilés.

Comme les barrières étaient encore au pouvoir des vétérans et de la gendarmerie, cocarde tricolore en tête, chaque fidèle avait la peine de passer devant ces mécréants, avec sa cocarde blanche en poche ; ce n’était que dans la plaine que ce symbole de la vieille monarchie sortait de l’ombre et brillait aux bonnets des Gardes nationaux, aux chapeaux bourgeois et même à beaucoup de chapeaux féminins. Le beau sexe, il faut en convenir, était terriblement royaliste ; Nîmes, Marseille et Montauban en garderont longtemps la mémoire.

Or, qu’arriva-t-il ? C’est que les officiers de garde aux barrières, vexés de démonstrations semblant insulter à leurs sentiments patriotiques, se permirent une petite vengeance qui fit beaucoup rire aux dépens des chevaliers de la fidélité, qui s’étaient rendus à Saint-Denis. Les grilles furent impitoyablement fermées à l’heure dite, et refusèrent de s’ouvrir à des milliers de traînards qui vinrent s’y heurter. Il fallait passer la nuit à la belle étoile ou retourner à Saint-Denis ; la foule prit son parti en brave : on forma donc des danses rondes dont les refrains n’épargnaient guère les oreilles des bonapartistes ; femmes, enfants, jeunes gens, vieillards, tout s’enlaça par la main aux cris de « Vive le Roi ! » Cette séance nocturne aux barrières, fut appelée Campagne sentimentale de Saint-Denis.

C’était une campagne comme une autre à porter sur ses états de services. La colonne des actions d’éclat et blessures pouvait s’enrichir de l’ardeur déployée, sous les yeux de l’ennemi, par certains coryphées entonnant la ronde célèbre alors : 

Rendez-nous notre père

De Gand,

Rendez-nous notre père.

ainsi que des rhumes de cerveau attrapés,

par d’autres, en dansant à la belle étoile.

 Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits réunis à la Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal. J’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries ; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre.

Enfin, à près de 7 heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue ; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière ; le royalisme lui coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire ; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries.

Oh ! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois, n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillans, l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour : les balustrades des parterres avaient été franchies ; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales ; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées du château ; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries, ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français ; c’était l’uniforme de l’Angleterre !

J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie, Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814 : j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable ; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs-Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée.

Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ?

Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors ; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes ; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière.

Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50 000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles, je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. »

Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité, dans cette revue ; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées ; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo.

Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance ; ils étaient entièrement costumés de noir ; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre ; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabredaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir ; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort ; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils ; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni.

Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience : la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes ; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges ; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours ; sommes-nous donc en carnaval ? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie : place aux braves Ecossais !

Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant ; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la Garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette ; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Ecossais.

Eh ! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter Scott, nous a rendus si familiers ? Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté ! Et leur musique militaire ; que croyez-vous qu’elle eût en tête ? Oh ! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides, gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre : mes oreilles seront charmées ; mais c’est mon imagination qui le fût, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération !

Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce ; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Ecosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Elysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de 300 ou 400 hommes ; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Ecosse ; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Edouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Edimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités.

Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations ; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France : Wellington, Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire ; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française.

Ici, se termine l’histoire des Cent-Jours et commence celle de la seconde Restauration, cette longue lutte entre le droit divin et le droit du peuple. Pour préluder à cette série de manques de foi, devant aboutir aux Ordonnances de Juillet, le pouvoir commença par violer la capitulation de Paris, qui jetait un voile sur la conduite politique des Français dans les Cent-Jours ; il décréta d’accusation La Bédoyère et l’illustre et malheureux Ney. L’étranger suivit ce noble exemple en spoliant nos Musées ainsi que l’arc de Triomphe du Carrousel, au mépris des traités qui les protégeaient. Le pont d’Iéna avait alors pour ornement les aigles que lui a rendues la Révolution de 48 ; elles posaient leurs serres sur le cordon de chaque pile, étendaient gracieusement leurs ailes à droite et à gauche et embrassaient ainsi chaque arcade.

Pauvre pont ! son nom pensa lui coûter cher ; sans la maladresse des canonniers prussiens, c’en était fait de lui.

Après la rentrée de Louis XVIII, le bruit se répandit un matin que les Prussiens avaient fait sauter le pont d’Iéna, la nuit précédente. Je sortis à l’instant avec d’autres étudiants qui se trouvaient alors comme moi au café des Pyrénées ; nous nous rendîmes au Champ-de-Mars et vîmes en effet un groupe nombreux près du pont. La seconde pile du côté du Champ-de-Mars était écornée à la hauteur du chapiteau, quelques pierres du cintre étaient fendillées ; les artificiers prussiens avaient si mal disposé leur fougasse, trop faible, du reste, que tout l’effet s’en était manifesté en dehors du pont et n’avait réussi qu’à le marquer d’une auréole noire qui était loin d’être glorieuse pour eux. L’indignation et le mépris jaillissaient de tous nos regards, à l’aspect de ce guet-apens nocturne ; on annonçait que les Prussiens devaient, dans la journée, procéder définitivement à la destruction du pont d’Iéna ; la plus vive agitation se répandit alors dans Paris. Le roi Louis XVIII, informé du projet de l’armée prussienne, déclara, dit-on, qu’il ne souffrirait point une telle violation des traités et qu’il irait se placer sur le pont qu’on voulait faire sauter. Malheur inévitable de la situation ! personne ne crut un mot de cette résistance à l’étranger de la part d’un prince dont le retour se signalait déjà dans le Midi par le meurtre et la terreur ; quoi qu’il en fût, les Prussiens respectèrent le pont d’Iéna, et le Roi, qui s’était peut-être prononcé avec fermeté, ne réussit qu’à s’attirer l’épigramme suivante, qui, dès le même jour, circulait en cachette. Louis XVIII était, on le sait, d’une corpulence énorme ; quelle bonne fortune pour l’opposition ! Voici l’épigramme en question, demeurée intacte en ma mémoire, ainsi que tout ce qui tient à cette mémorable époque des Cent-Jours : 

Venez, fiers Prussiens, sur le pont d’Iéna

Assouvissant votre orgueil misérable,

Vous venger du nom mémorable

Que la victoire lui donna.

Essayez ! Louis vous défie

De pouvoir le faire sauter ; 

Car pour nous, exposant sa vie,

Il a juré de s’y faire porter !

Tu resteras debout sur ta base imposante,

Noble pont ; ne crains rien pour tes fiers piédestaux,

Sur ton pavé que Louis se présente…

Et l’on verra la mine avorter, impuissante,

Sous un tel héroïsme… et sous tant de quintaux.

Je vis hélas ! plus tard, le pillage du musée ; j’ai vu les grenadiers hongrois porter sur de grossiers brancards les divines toiles des Raphaël, des Titien et des Dominiquin ; la main sauvage d’un pandour arrachait de leur piédestal les marbres sacrés qu’avaient fait respirer les Phidias et les Praxitèle, sous les formes d’Apollon, de Vénus et de Laocoon. Pour l’honneur de Paris, l’Autriche n’avait pu y trouver d’emballeur pour consommer son vol ; ses soldats seuls lui servirent dans cet ignoble emploi.

Pendant ce temps-là, l’arc de triomphe perdait ses trophées, ses reliefs lui étaient arrachés ; des câbles grossiers garrottaient les chevaux de Venise, que de victoire en victoire la gloire avait menés de Corinthe à Paris. Là, un officier anglais, monté sur le monument, prenait en riant des poses dans le char où Napoléon ne s’était pas trouvé digne de figurer ! Voilà ce que je voyais douloureusement, d’une croisée du musée, tandis que la cavalerie autrichienne gardait toutes les avenues du Carrousel. »

 

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( 30 juin, 2015 )

Fin juin/début juillet 1815…

La bataille de Waterloo perdue, Napoléon ayant abdiqué, Paris est occupée et la France sur le point d’être envahie, comme en 1814. L’aspirant de marine Jal, est à Paris avec son bataillon, pour  la défense de la capitale.

Le 30 juin, à 3 heures du matin, les Anglo-Prussiens avaient préludé par une attaque au nord de Paris, mais ils n’avaient pas osé forcer le passage de ce côté : ils avaient, en conséquence, suivi la rivière du côté de Neuilly et de Saint-Germain, et le lundi 3 juillet, comme ils étaient en bataille dans la plaine de Grenelle, occupant déjà les hauteurs d’Issy, de Vanves et de Meudon, il avait été décidé entre le maréchal Davout commandant l’armée française et le duc de Wellington, lorsque tout était prêt pour une bataille, que Paris serait livré le 6.

En conséquence, le 4, l’armée française avait commencé son mouvement sur la Loire.

Le 5 [juillet], les Anglo-Prussiens prenaient possession de Saint-Denis, de Saint-Ouen, de Clichy, de Neuilly ; Montmartre leur était ensuite livré. Enfin, le 6, les troupes étrangères entraient dans Paris par la barrière de l’Etoile, et avec elles Talleyrand, qui se tenait enfoncé dans une calèche de mince apparence pour se dissimuler aux regards.

Lorsque nous quittâmes Montmartre, nous fûmes souvent insultés par les royalistes. Nous eûmes besoin d’une grande modération pour ne pas tirer vengeance de ces ignobles outrages. Je vis le lendemain un officier de cuirassiers, moins patient que nous, punir avec énergie et d’une manière assez plaisante un monsieur et sa compagne qui, en passant près d’un détachement que cet officier conduisait à pied, s’avisèrent de dire :

— En voilà encore de ces brigands de soldats de Bonaparte !

Notre cuirassier s’approcha de l’impertinent duo, appliqua un vigoureux soufflet au cavalier, puis se plaçant côte à côte avec la dame, leva, très grand qu’il était, son talon à la hauteur de la hanche de cette femme, et son éperon, déchirant du haut en bas la robe de mousseline blanche et le jupon, il la laissa demi-nue, fort embarrassée de sa contenance et obligée de chercher un refuge dans un fiacre.

Le 9 juillet seulement, notre bataillon fut dissous et il me fallut subir le douloureux spectacle d’une occupation qui tenait à affirmer son triomphe et sa haine. Le souvenir m’en serre encore le cœur tant je sentais dans ce qui se passait sous mes yeux l’humiliation de la patrie, réduite à ne pouvoir plus se défendre et à tout souffrir.

Il faut le dire aussi, dans la première invasion de 1814, les Alliés n’avaient pas voulu imposer de lois à la France ni se mêler de son gouvernement. Ils promettaient de reconnaître celui qui nous conviendrait, n’excluant que Bonaparte et sa famille.

De vieux soldats allemands, à cette époque, venaient prendre la main des Français et leur disaient en la serrant fortement :

— Nous bons amis, Napoléon, non.

Les princes alliés parcouraient les rues, fréquentaient les spectacles comme de simples particuliers ; il n’était pas rare de rencontrer l’empereur Alexandre, allant faire des visites dans un simple cabriolet, ou même à pied et sans gardes.

Cela était généreux de leur part, car nous étions entrés, nous aussi, dans leurs capitales et les poitrines des Russes étaient décorées pour la plupart d’une médaille commémorative de la guerre contre leur envahisseur.

La générosité de 1814 avait tout à fait disparu en 1815, à la seconde occupation de Paris. Les passions qui s’étaient démasquées pendant les Cent-Jours, le retour de Napoléon accepté de manière à faire croire qu’il y avait eu une conspiration secondée par de nombreuses intelligences, la connaissance de certains meneurs qui, après avoir agité les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, y avaient créé l’association des Fédérés dont on avait vu les bandes passées en revue le 14 mai par Napoléon ; l’union possible des bonapartistes et des anciens républicains, pour quelque mouvement, quoique l’opinion de certains libéraux eût refusé à Napoléon l’espoir d’un dernier et heureux coup de main, toutes ces circonstances étaient bien propres à ne pas laisser de confiance aux Alliés.

Nous avions également à payer les frais des efforts nouveaux qui leur avaient été imposés pour en finir avec Napoléon.

Leurs récentes contributions de guerre, les réquisitions pour un million de soldats devaient encore aggraver nos charges et multiplier nos embarras. L’empereur Alexandre, en apprenant la nouvelle du retour de Napoléon, avait dit qu’il sentait la faute qu’il avait commise en consentant par générosité au traité du 14 avril, mais qu’il s’en laverait en exposant dans cette nouvelle guerre son dernier homme et son dernier écu. Il fallait payer tout cela et aussi supporter ce que les ennemis appelaient des mesures de sûreté.

Par exemple : des canons avaient été braqués sur tous les points par où la population pouvait se réunir. Sur le Pont-Neuf, il y avait deux pièces du côté du sud, de manière à balayer la rue Dauphine ; deux autres pièces étaient braquées à l’extrémité du nord et enfilaient la rue de la Monnaie ; sur le Pont-Royal, deux autres pièces étaient dirigées vers la rue du Bac et deux autres pièces sur le jardin ou sur le château des Tuileries. Des dispositions semblables avaient été prises sur les autres points, sur les quais, sur les boulevards et aux principaux carrefours. Les canonniers étaient toujours près de leurs pièces, mèche allumée, prêts à agir, à la première apparence de mouvement. De nombreux détachements des régiments ennemis campaient sur les principales places publiques, la cour des Tuileries avait été transformée en un immense bivouac.

La masse de la population, qui s’attendait à tout avec des hommes tels que Blücher, était morne et silencieuse. Blücher, qui avait été, après la prise de Lübeck, obligé de se rendre prisonnier avec son corps d’armée ; Blücher, qui avait été foulé aux pieds de nos chevaux à la bataille de Ligny, s’en souvenait, et l’on savait que, vainqueur, il serait sans pitié. Aussi ceux que leurs affaires appelaient hors de chez eux parcouraient les rues d’un pas rapide et semblaient craindre de s’aborder.

 Le 8, au matin, le nouveau commandant donné à la Garde nationale publiait un ordre du jour, pour annoncer que Louis XVIII ordonnait de reprendre la cocarde blanche et d’arrêter les individus qui paraîtraient avec d’autres signes. Cependant, le Roi défendait d’user d’aucune violence à l’égard de ceux qui, ayant renoncé à la cocarde tricolore, ne reprendraient pas de suite le nouveau signe d’union.

A 3 heures après midi, Louis XVIII fit son entrée dans Paris. L’armée de ligne ayant été envoyée au delà de la Loire et la Garde nationale ne s’étant point rassemblée, le vieux roi s’avança précédé seulement de quelques gardes nationaux qui s’étaient portés spontanément à Saint-Denis.

La voiture royale était environnée d’un détachement de gardes du corps et de quelques autres hommes à cheval ; toute cette troupe était dans l’ivresse de la joie. La voiture allant très vite, les hommes qui la précédaient ou l’accompagnaient étaient obligés d’aller aussi vite qu’elle pour ne pas être dépassés. Couverts de sueur et de poussière, le visage enflammé par l’exaltation et la fatigue, poussant des cris de joie et courant en désordre, ces hommes présentaient un spectacle étrange au milieu d’une partie de la population attristée et frémissante.

La joie des femmes royalistes fut d’une telle indécence, à cette occasion, que Wellington se crut obligé de leur en faire affront en disant aux folles qui allèrent lui faire visite, l’embrasser et le remercier de la bataille de Waterloo, qu’en Angleterre, après un malheur public aussi grand, les femmes, loin de se parer de leurs habits de fête, prendraient des voiles de deuil.

Il est certain que de pareilles réjouissances et les danses renouvelées chaque soir sur le Carrousel et dans la cour des Tuileries par des femmes vêtues avec élégance étaient des plus inconvenantes, sous les yeux d’ennemis se préparant à ce qu’ils appelaient leurs représailles.

Qu’on se figure dans Paris 150 000 soldats ennemis qu’il fallait nourrir, loger et contenir. Dans le douzième arrondissement, le plus pauvre de tous, on avait logé de dix jusqu’à soixante cavaliers par maison.

Le 10 juillet, cet arrondissement avait été mis au pillage, et, presque tous les habitants ayant pris la fuite, il était devenu désert.

Le 11, les violences continuèrent ; une fille fut tuée dans le premier arrondissement. Le septième était occupé par 15 000 Prussiens. Pendant la nuit, ils se livrèrent aux derniers excès. Des viols nombreux furent commis. En se retirant du douzième arrondissement pour se rendre à Versailles, la cavalerie prussienne se livra encore au pillage. Les Prussiens étaient exécrés, sans qu’ils pussent invoquer contre nous les souvenirs de 1805, car c’étaient les Prussiens qui avaient les premiers envahi la France, et le manifeste du duc de Brunswick méritait un châtiment.

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( 28 juin, 2015 )

Illusions, désillusions…

Le jeune étudiant parisien Labretonnière, est de ceux qui ont placé tous leurs espoirs dans le retour de l’Empereur. Lui aussi attend des nouvelles du front. 

La confiance dans les armes françaises était extrême ; il nous semblait que cette superbe armée que Paris venait de voir partir, si pleine d’ardeur, devait être invincible ; aussi ce fut avec moins de surprise que de joie, que nous reçûmes la nouvelle du premier avantage remporté sur la coalition, sous les murs de Charleroi, le 15 juin. La lutte était enfin engagée !

Un dimanche matin, de très bonne heure, il me semblait, tout en sommeillant, entendre de sourdes détonations ; je me réveillai et écoutait attentivement.

— Hippolyte ! m’écriai-je, transporté, à l’ami qui dormait près de moi, entends-tu ?

— Quoi ! me dit-il en s’éveillant.

— Le canon tire aux Invalides : C’est une grande victoire !

Nous nous levons à l’instant et courons nous informer. Le canon célébrait effectivement la victoire remportée le 16, par l’Empereur, sur les Prussiens à Ligny. Transportés de joie, nous nous rendons au café des Pyrénées pour y lire le bulletin ; là, l’orgueil brillait dans tous les regards ; le canon des Invalides avait réveillé dans nos jeunes cœurs ces souvenirs de triomphe qui avaient bercé notre enfance ; nous étions ivres de fierté ; et c’était le 18 ! et le canon de Waterloo tonnait pendant ce temps-là ! Pour atténuer l’effet de la victoire, les royalistes répandaient les bruits les plus exagérés ; je me souviens de l’enthousiasme avec lequel un étudiant de Grenoble, nommé Rousseau, vint m’annoncer que Wellington était pris, Blücher tué, etc.

Enfin, un petit bulletin parut dans le Moniteur, annonçant très succinctement la bataille de Ligny. Cependant, deux jours s’étaient écoulés et pas une nouvelle de l’armée de Flandre n’avait été publiée dans cet intervalle. On se disait bien tout bas que nous avions essuyé une défaite, mais cela nous paraissait impossible.

Enfin, le 21 juin, en descendant dans la cour de l’hôtel, je vis presque tous les étudiants qui y demeuraient, dans une grande agitation et s’entretenant avec chaleur. Savez-vous la nouvelle ? me dit-on. On assure que l’armée a été anéantie et que l’Empereur est arrivé ce matin à Paris. En pareille circonstance, c’était toujours au café que nous allions nous mettre au courant ; la consternation y était sur tous les visages. Cependant, quelques personnes cherchaient à remonter le moral abattu des autres ; elles faisaient observer que ce n’était peut-être encore qu’une manœuvre des royalistes et qu’il était impossible que les affaires fussent assez désespérées pour que l’Empereur eût ainsi abandonné son armée. Elles oubliaient sans doute l’Egypte ; Moscou et Leipzig.

Je n’étais pas hommes à rester plus longtemps dans une aussi cruelle incertitude. Je courus, aussitôt après mon déjeuner, à la chambre des représentants. Une foule immense était entassée sur le grand escalier, et attendait que quelque chose transpirât de l’intérieur, où la séance venait de s’ouvrir dès 11 heures. Comme on le pense bien, les versions les plus contradictoires circulaient parmi tous ces politiques en plein vent ; un grand nombre révoquait même en doute l’arrivée de l’Empereur, prétendant qu’on confondait ; c’était sans doute, disaient-ils, le prince Jérôme qui était pris pour Napoléon. Effectivement, Jérôme avait été blessé à l’attaque de la ferme d’Hougoumont, et cette circonstance avait transpiré avant qu’on connût la défaite de Waterloo.

Pour savoir plus vite à quoi m’en tenir, je me rendis devant l’Elysée, que Napoléon avait choisi pour sa résidence d’été. Là, je vis un mouvement qui ne me permettant plus de douter de la présence du maître. La cour du palais était pleine de chevaux couverts de sueur et de poussière ; des aides de camp y arrivaient coup sur coup, paraissant harassés de fatigue ; quelques soldats de la cavalerie de la Garde impériale étaient tristement assis sur un banc, à la porte, pendant que les chevaux attendaient, attachés dans la cour. L’un des cavaliers avait la face bandée d’une cravate noire ; tout respirait dans cette scène la honte et la douleur.

Je retournai sur les degrés de la chambre des députés ; l’Empereur venait d’y envoyer un message pour lui annoncer le fatal résultat de la journée du 18.

Nous attendions avec une anxiété inexprimable que quelqu’un sortît de la salle pour nous apprendre ce qu’on y venait de dire. Enfin, un monsieur apparaît, et le pauvre diable est appréhendé au corps. Je ne sais si c’était lui qui avait mal saisi le sens du message, ou si le gouvernement avait déguisé à ce point la vérité ; mais il résultait seulement des réponses du sortant que l’armée, trompée par l’obscurité sur la fin de la bataille de Mont-Saint-Jean, avait été saisie d’une terreur panique et avait abandonné le champ de bataille dans un grand désordre. Du reste, l’Empereur annonçait qu’elle se ralliait sur la frontière ; il venait seulement demander à la Représentation nationale de vouloir bien lui donner les moyens de rétablir la lutte, commencée sous de malheureux auspices, mais facile encore à rendre formidable.

Le même jour, à 2 heures du soir [de l’après-midi], parut un supplément au Moniteur, qui donnait le bulletin de Mont-Saint-Jean ; car seulement après l’Angleterre, le nom de Waterloo succéda chez nous à celui-ci pour éterniser cette grande journée. Quelque funeste qu’elle fût pour les armes françaises, elle ne devint irréparable que par la faute commise par Napoléon en venant se confier à la chambre des représentants. Je me rappelle l’indignation générale qui se répandit dans tout Paris, quand il apprit que les deux chambres, non seulement refusaient de concourir au nouveau plan de campagne que venait leur proposer l’Empereur, mais qu’elles exigeaient son abdication et déclaraient traître à la patrie quiconque tenterait de les dissoudre.

A partir du jour de l’abdication de Napoléon, le retour des Bourbons ne fut un problème pour personne malgré les airs de nationalité et de résistance que prenait la Chambre des représentants. Le coup était porté.

Au lieu de prendre un parti vigoureux, de se déclarer pouvoir exécutif, et d’ordonner tous les actes qui pouvaient sauver d’abord l’indépendance du territoire, la Chambre nomma un gouvernement provisoire, et se mit paisiblement à discuter une constitution que devrait jurer le Prince appelé à régner sur la France. Or, il était assez naturel de commencer par proclamer ce nouveau chef, de le faire avec éclat et retentissement, et d’appeler aux armes la nation au nom de Napoléon II. Ce fut seulement pour la forme qu’eut lieu ce grand acte de souveraineté populaire.

La certitude de la prochaine issue des Cent-Jours avait rend à Paris sa physionomie aristocratique ; la joie était rentrée au cœur du faubourg Saint-Germain ; c’était un dimanche, et les Tuileries étaient pleines d’un société brillante. Je m’y promenais tristement avec un de mes anciens camarades de lycée, que je venais de rencontrer par hasard ; voilà bientôt Hippolyte qui arrive tout essoufflée de la Chambre, et nous annonce qu’elle vient de proclamer Napoléon II. Nous, de nous réjouir ; et Bordet, le camarade dont je viens de parler, de se moquer de nous. En qualité d’ex-garde de la porte, il était fort royaliste et nous apprit en riant que notre Napoléon II ne serait pas un grand obstacle à la rentrée du Roi, que nous verrions avant huit jours. Voilà, du reste, tout l’effet que produisit sur la capitale cet événement ; nulle cérémonie, nul apparat pour l’annoncer ; le pauvre petit roi de Rome vit sa royauté passer à la Chambre avec la même solennité qu’un amendement sur les tabacs ou la potasse.

Cependant, l’armée, désorganisée à Waterloo, s’était peu à peu ralliée ; le maréchal Grouchy venait d’accourir au secours de Paris avec un superbe corps d’armée de 34 000 hommes ; les corps détachés arrivaient à marches forcées, les Gardes nationales de la Bourgogne et de la Picardie avaient rejoint l’armée de ligne. Tous brûlaient de venger l’échec de Mont-Saint-Jean. Les fortifications élevées sur la rive droite de la Seine furent armées d’une manière imposante ; Montmartre, Belleville, Saint-Chaumont étaient devenus de véritables citadelles. Dans l’intervalle des forts, des batteries détachées et de petites redoutes étaient confiées à des artilleurs volontaires tirés des lycées et des écoles de droits et de médecine ; la capitale était donc couverte depuis Vincennes jusqu’à Neuilly. L’armée était campée dans la plaine, attendant l’ennemi de pied ferme.

Pauvres laboureurs ! quel cas on faisait de ce qui vous avait coûté tant de travaux et de sueurs ! J’allais un soir visiter les préparatifs de défense ; en sortant de la barrière, je vis une longue suite de petites cabanes bâties à la hâte par un régiment de cavalerie qui campait là. Les chevaux broutaient paisiblement au piquet le blé vert, tandis que les soldats, pour se garantir du soleil, avaient moissonné des champs entiers dans le but de couvrir, en guise de chaume, les toits en branchages sous lesquels ils dormaient.

Pendant ce temps-là, les armées prussienne et anglaise, avant de connaître l’abdication, tâtonnant et incertaines dans leurs mouvements, marchaient plus hardiment sur Paris depuis qu’elles avaient connaissance de ce grand événement qui devait avoir jeté le découragement au sein de l’armée. Cette nouvelle avait effectivement consterné tous les patriotes. Mais un vague instinct disait à l’armée, ainsi qu’au peuple, que la nécessité briserait bientôt cette fatale abdication qui paralysait le seul bras capable de brandir l’épée libératrice. Aussi chaque jour une foule avide, d’ouvriers surtout, rôdait autour de l’Elysée, épiant l’instant où elle pouvait apercevoir dans le jardin, Napoléon se promenant triste et rêveur. Un cri général l’appelait à la tête de l’armée ; jamais le peuple, le peuple qui paie et se bat, ne lui avait témoigné plus d’intérêt que dans son malheur. Je cherchais à le voir une dernière fois, je n’y pus parvenir.

Cependant, les généraux Blücher et Wellington avaient marché de concert ; ils étaient maîtres de Saint-Germain et de Versailles, lorsqu’une grande partie de l’armée prussienne se sépara de l’armée anglaise et passa sur la rive gauche de la Seine. Ce fut alors que Napoléon, en apprenant cette énorme faute, jugea l’instant décisif pour sauver la liberté. Il proposa au gouvernement provisoire de redevenir le général Bonaparte, de se remettre en cette qualité à la tête de l’armée, et se fit fort d’écraser l’une après l’autre les deux armées ennemies. C’était encore une fois la manœuvre de Mantoue. Pour toute réponse, la commission présidée par Fouché le fit mettre en surveillance à la Malmaison.

Oh ! si jamais malédiction générale accueillit un acte de gouvernement, ce fut ce jour-là ! La trahison était si flagrante que l’indignation ne se déguisait plus. Je me rappelle nos protestations, notre colère pendant toute la soirée au café des Pyrénées. Jamais ce paisible théâtre de nos discussions politiques depuis un an n’avait été témoin de scènes si orageuses.

Les canonniers volontaires de l’Ecole de Médecine rentraient de l’exercice ; quelques tirailleurs de notre 11e bataillon, qui avaient reçu leurs armes et leur équipement, revenaient du village des Vertus, la bouche encore noircie par la cartouche ; on y avait tiraillé toute la journée avec les vedettes étrangères. On conçoit que ces jeunes têtes ne devaient pas prendre patiemment le parti de se soumettre au joug ennemi. »

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( 19 juin, 2015 )

19 juin 1815…

Visuel 1815-2015

Le mamelouk Ali est resté près de l’Empereur au soir de la bataille de Waterloo:

« Dans le milieu de la journée du 19 [juin], nous arrivâmes à Philippeville. L’Empereur, extrêmement fatigué, non seulement de la longue route qu’il venait de faire à cheval, mais de la journée du 18 et du peu de sommeil de la nuit qui l’avait précédée, descendit dans une mauvaise auberge et se fit donner une chambre. Je le déshabillai à moitié et il se mit au lit pour chercher à prendre quelques repos. Il était fort triste et surtout très préoccupé. C’est dans cette ville de Philippeville que vint le rejoindre le duc de Bassano.

L’Empereur prit quelque peu de nourriture.

Sur le soir, on amena devant la porte de l’auberge deux espèces de calèches. Je mis dans le coffre de celle qui était destinée à l’Empereur une quinzaine ou vingtaine de tablettes d’or, contenant chacune une dizaine de rouleaux de mille francs, que m’avait fait remettre le duc de Bassano un moment avant. Les deux jumelles de l’Empereur furent mises dans la voiture de suite que devait accompagner le nommé Daussin, courrier.

L’heure du départ étant arrivée, des chevaux de poste furent attelés. La calèche ne pouvait contenir que deux personnes, et sur le devant il n’y avait pas de siège. Voulant suivre l’Empereur à quelque prix que ce fût, je me trouvai fort embarrassé. Comment aller ? La tablette derrière la voiture étant garnie de pointes de fer, je ne pouvais m’y asseoir. Je ne vis d’autre moyen que celui de me percher derrière, à la manière des valets de pied, en me tenant debout à l’aide des deux courroies qui étaient à la capote, et il n’y avait tout juste que la place de mes deux pieds sur la tablette. Comme nous étions dans les grands jours, j’espérais trouver aussitôt qu’il ferait clair quelque autre moyen plus agréable de voyager. L’Empereur et le grand-maréchal [Bertrand] montèrent en voiture ; moi je m’arrangeai comme je pus, et nous partîmes. L’autre voiture resta loin en arrière pour que nous eussions l’air de voyager isolément, et afin de ne pas attirer les yeux des curieux qui se trouveraient sur notre passage ou aux relais.

J’eus beaucoup à souffrir pendant tout ce voyage. A tout moment, je craignais que les courroies ne vinssent à se détacher ou à casser, et que je ne tombasse à la renverse, les pieds accrochés aux pointes de fer. La route, qui était peu unie, me fatigua horriblement. C’était beaucoup de temps à passer dans une position des plus gênantes. Je m’armai de courage, ayant toujours l’espérance de soulager ma misère à la première occasion.

Enfin l’Empereur s’arrêta à Laon, où il arriva dans la journée du 20, vers les deux ou trois heures. J’étais harassé. Comme on le pense bien, il ne m’avait pas été possible de fermer les yeux dans la position où j’avais dû rester pendant si longtemps.

Je ne me rappelle pas où l’Empereur descendit de voiture ; mais je sais que nous nous trouvâmes dans une cour d’auberge assez spacieuse, où l’Empereur resta quelques heures à se promener et à causer avec les principaux de la ville, tels que le préfet, le maire, des officiers de la Garde nationale et quelques autres personnes, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre. Je me rappelle parfaitement que des officiers de la Garde lui montrèrent un grand dévouement par la chaleur qu’ils mettaient dans leur conversation, et par les expressions dont ils se servaient. Dans la cour, il y avait bon nombre de bourgeois, de paysans, qui, de temps en temps, laissaient échapper des cris de « Vive l’Empereur ! ». Chacun était sensible à la grande infortune de celui qui était, il y a peu de jours, à la tête d’une belle armée pleine d’enthousiasme, et qui aujourd’hui a tout perdu, hors l’honneur. Ces cris de « Vive l’Empereur ! » avaient quelque chose qui attristait l’âme.

L’intention de l’Empereur avait été d’abord de rester à Laon pour attendre les débris de son armée, les organiser et les joindre au corps du maréchal Grouchy ; mais, sentant que sa présence serait peut-être utile à Paris, il se détermina à se rendre dans la capitale.

Le préfet, qui avait vu notre piteux équipage, proposa sa voiture à l’Empereur qui l’accepta ; on alla la chercher. Elle était plus propre, plus commode que celle qui l’avait amené à Laon. Elle fut attelée et l’Empereur y monta avec le grand-maréchal, et moi sur le siège. Au départ, des cris répétés de « Vive l’Empereur ! » vinrent encore retentir à nos oreilles ; mais ceux qui les prononçaient comme ceux qui les entendaient avaient la tristesse dans le cœur et les larmes dans les yeux.

De bonne heure, le 21, nous arrivâmes à la barrière de Paris, où aboutit la route que nous venions de parcourir ; mais l’Empereur, ne voulant pas entrer par cette barrière, fit prendre à droite pour longer le mur d’enceinte jusqu’à la barrière du Roule. C’est par là que nous entrâmes dans Paris. Nous descendîmes la rue du Faubourg. Les boutiques, pour la plupart, étant encore fermées, nous pûmes arriver jusqu’à l’Elysée et y entrer, sans qu’on se doutât au dehors du retour de l’Empereur.

Une seule personne était dans la cour où elle se promenait : c’était le duc de Vicence [Caulaincourt]. Il courut au perron pour recevoir l’Empereur ; et l’un et l’autre, suivis du grand-maréchal, passèrent dans les appartements. Le silence de ces lieux à l’arrivée du maître me serra le cœur.

Dès que l’on connut dans Paris l’arrivée de l’Empereur à l’Elysée, quelques personnes, soit grandes, soit petites, vinrent reprendre leur service ; mais il n’y eut plus, comme précédemment, cette multitude d’allants et de venants ; l’Empereur, pour le plus grand nombre, ne fut plus qu’un homme ruiné et que l’on devait par conséquent abandonner. O Napoléon ! que tu as fait d’ingrats ! Mais le peuple, mais tes braves et valeureux soldats, mais de vrais amis te sont restés fidèles et dévoués. »

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( 17 juin, 2015 )

Trente ans après, retour à Ligny…

« En 1845, en allant passer quelques jours de congé à Gilly, chez un de mes parents, directeur des mines dans ce pays, je fus visiter le champ de bataille de Ligny, qui se trouvait à deux lieues de là. A Fleurus, je revis ce fameux moulin, maintenant presque détruit, que l’Empereur avait occupé une partie de la journée du 16 juin 1815, et où j’avais été envoyé plusieurs fois en ordonnance ce jour-là. En parcourant ces plaines, jadis si animées, aujourd’hui si calmes, mille souvenirs saisissants se croisèrent dans mon esprit. A Saint-Amand, je ne reconnus que l’église et le cimetière. Les arbres et les maisons qui existaient autrefois avaient disparu, d’autres les remplaçaient, mais rangés différemment. En m’arrêtant sur le lieu même de ce verger dont j’ai parlé, il me semblait que je foulais aux pieds les cendres de ce malheureux colonel Dubalen, que j’avais vu tomber là. Je voyais l’endroit où l’Empereur m’avait parlé; plus loin, la place où mon général avait manqué d’être tué, et, autour de moi, les scènes affreuses qui s’y s’étaient passées. En suivant, seul au monde par un temps calme et magnifique, entre Saint-Amand et Ligny ce chemin, que, juste trente ans auparavant, j’avais parcouru entre des milliers de cadavres, je trouvai deux poteaux à certaine distance l’un de l’autre. On avait écrit sur l’un, Tombeau de Ligny, et sur l’autre, Bon Dieu de miséricorde. Déjà plein des émotions que cette excursion avait éveillées en moi, la vue de cette simple et touchante inscription d’une ame pure, et qui disait tant à mon imagination dans un pareil moment, lit couler de mes yeux d’abondantes larmes, qui me soulagèrent, et je quittai cette fois, pour toujours, ces lieux dont je conserverai éternellement le souvenir.

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.29-30)

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( 17 juin, 2015 )

Après la bataille de Ligny…

« Toutes les troupes étaient harassées et tombaient de fatigue et de besoin; le repos, si chèrement acheté, était devenu pour tous une nécessité. Le 3ème corps, la Jeune Garde, et la division Girard bivouaquèrent sur le champ de bataille où ils avaient si glorieusement combattu pendant six heures consécutives, et notre état-major s’établit dans le cimetière de Saint-Amand. En revenant de transmettre différents ordres, je rencontrai le général Vandamme, qui me fit, pour mon général, le cadeau le plus précieux, en raison des circonstances, ce fut une bouteille de bon vin et un canard cuit; jamais présent ne fut reçu avec tant de reconnaissance par mon oncle. Des factionnaires furent placés autour du village et nous pûmes nous reposer. A trois heures du matin, le 17 juin, je fus réveillé sur l’ordre de Vandamme, afin d’aller à Ligny, à un quart de lieue de nous, pour faire rentrer à Saint-Amand notre batterie d’artillerie qui y avait été détachée la veille pour aider à écraser les Prussiens et terminer ainsi cette lutte acharnée. Arrivé à Ligny, je fus témoin d’un spectacle affreux, et qui n’a pas parcouru comme moi ce champ de bataille ne saurait se représenter une pareille horreur, encore moins concevoir les émotions qui la vous pressent. Le village, auquel on avait mis le feu la veille, brûlait encore, grillant les malheureux blessés qui s’étaient réfugiés dans les maisons; des monceaux de cadavres complétaient un tableau que n’ont peut-être jamais présenté les champs de bataille des plus grandes guerres, car ici quatre mille soldats morts étaient entassés sur une très petite superficie; les allées qui conduisaient à Ligny étaient tellement encombrées que, sans être taxé d’exagération, je puis certifier que mon cheval trouvait difficilement le moyen d’éviter de marcher sur ces cadavres. Ce fut bien pis lorsqu’il fallut passer là avec les canons et les caissons que j’étais allé chercher pour les ramener à Saint-Amand. J’ai encore dans les oreilles le genre de bruit que produisaient les roues écrasant les crânes des soldats, dont les cervelles, mêlées avec des lambeaux de chair, se répandaient hideusement sur le chemin; peut-être même parmi ces hommes étendus sur le sol et que nous foulions aux pieds, y en avait-il dont le coeur battait encore! Après ma mission remplie, je revins à mon bivouac, où je pus rester tranquille quelque temps. Vers les dix heures, étant encore étendu dans un état de somnolence, j’aperçus tout-à-coup l’Empereur débouchant d’une petite rue, qui était tellement jonchée de cadavres, qu’il dut s’y arrêter pour donner le temps de lui ouvrir un passage au travers de cette boucherie humaine. Lorsque ce chemin fut libre, il continua sa route, et il allait enfiler une ruelle vis-à-vis de l’endroit où je me trouvais, lorsque, me levant lestement, je courus à lui pour le prévenir qu’il s’engageait dans un cul-de-sac; il revint sur ses pas, et s’arrêta un instant pour causer avec mon général, qui l’avait vu et qui accourait pour lui rendre compte des détails de la bataille, pour ce qui concernait sa division. Napoléon s’apercevant alors que mon habit était déchiré par l’effet du projectile qui m’avait enlevé mon épaulette, me félicita avec intérêt sur le danger auquel  j’avais échappé. En s’en allant, il nous prescrivit de veiller aux blessés, et nous suivîmes ses ordres avec un pieux empressement. En relevant un jeune soldat blessé à la tempe, et qui m’avait fait signe de lui donner de l’eau, j’éprouvai l’émotion de le voir s’éteindre dans mes bras, en prononçant ces mots: « Ma pauvre mère ! »

Pour notre part, dans le petit état-major de notre division, voici comment nous fûmes traités :

Le général de division Lefol eut son cheval tué sous lui, et, en tombant, il se fit une large blessure à la tête, ce qui ne l’empêcha pas de rester à son poste d’honneur. Le général Corsin, commandant la 1ère brigade de notre division, reçut une forte contusion à la cuisse, et eut trois chevaux tués ou blessés sous lui. Le général Billard, commandant la 2ème brigade, fut mis hors de combat dès le début de la bataille. Un officier d’état-major eut la cuisse traversée d’une balle, et en mourut quelques jours après. Un autre, dont un boulet tua le cheval, fut lancé contre un arbre, et reçut une secousse tellement forte, qu’il resta sans connaissance sur le terrain pendant plus de deux heures. Quant à moi, je ne fus qu’effleuré par un biscaïen qui ne s’en prit qu’à mon habit. Sur les quatre colonels commandant les régiments de notre division, un fut tué à bout portant: c’est le brave et jeune colonel  Dubalen, atteint par dix balles; et deux autres furent blessés. Notre colonel d’état-major Marion eut le corps traversé par une balle; mais le surlendemain, 18 juin.

Ces pertes s’expliquent facilement par la manière dont on se battait alors. A Saint-Amand et à Ligny, c’étaient des combats corps-à-corps, qui duraient des heures entières; c’étaient des coups de fusils à bout portant, de la mitraille à cinquante pas; et si même on doit s’étonner de quelque chose, c’est que nous n’ayons pas eu plus de victimes

(« Souvenirs sur le retour de l’empereur  Napoléon de l’île d’Elbe et sur la campagne de 1815 pendant les Cent-jours », par M. LEFOL,  Trésorier de l’Ecole militaire de Saint-Cyr, ancien aide-de-camp du général de division baron Lefol, sous l’Empire », Versailles, imprimerie de Montalant-Bougleux, 1852, pp.25-29)

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( 14 juin, 2015 )

La dernière campagne de Desaix…

Le 14 juin 1800, alors que l’armée commandée par le Premier consul bat en retraite devant les Autrichiens, le général Desaix parvient à temps, avec la division Boudet, dans lLa dernière campagne de Desaix… dans FIGURES D'EMPIRE Desaix-221x300a plaine de Marengo pour provoquer un dénouement bien connu quant à son résultat final et ses conséquences, moins pour son déroulement et ses circonstances. Il est l’organisateur du succès de San Giuliano qui sauve Bonaparte de la roche Tarpéienne et le propulse vers le Consulat à vie. Le souvenir de cette cruciale journée, où Desaix perd la vie, a longtemps embarrassé le principal bénéficiaire. Bonaparte, pour payer le tribut d’estime qu’il doit, s’évertue à rendre encore plus dramatique et héroïque la mort de son lieutenant ; mais en même temps, le Premier consul n’hésite pas à spolier Desaix des mérites de la victoire pour se les attribuer, en tentant de donner une version de la bataille plus conforme à son statut de génie militaire infaillible.

Présenter la dernière campagne de Desaix revient à discerner et tenter de comprendre quel fut le rôle de ce général dans la conclusion d’une opération militaire dont les aspects et les conséquences politiques engagent pour longtemps la France et l’Europe. À Marengo, l’arrivée de Desaix, avec la division Boudet, permet à Bonaparte d’éviter la roche Tarpéienne et d’avancer vers le Capitole du Consulat à vie, puis de l’Empire. Le souvenir de cette cruciale journée du 14 juin 1800, où Desaix perd la vie, a longtemps embarrassé le principal bénéficiaire. Trois brèves mais denses étapes chronologiques sont nécessaires pour aborder ce parcours biographique:

- L’arrivée et la place de Desaix à l’armée de Réserve.

- Son action, le 14 juin 1800 en fin d’après-midi, dans la préparation de la victoire finale de San-Giuliano, appellation nécessaire pour qui veut la distinguer de la défaite initiale de Marengo.

- Enfin la mort de ce général, moins dans son aspect événementiel déjà étudié que pour la manière dont elle a été utilisée par le Premier Consul.

Desaix à l’armée de réserve.

Desaix, après un périple de plus de trois mois, rejoint Bonaparte le 11 juin 1800 à Stradella, localité située entre Pavie et Plaisance, entre la rive droite du Pô et les premiers escarpements des Apennins. Les deux hommes se retrouvent après une longue séparation et ont un important entretien en privé qui les rassure sur la force de leurs liens.

Bonaparte replace aussitôt Desaix dans les premiers rangs de ses fidèles et lui accorde le commandement des divisions Monnier, 3 600 hommes environ, et Boudet, quelque 5 300 hommes, pour constituer la réserve de l’armée. La présence du nouvel arrivant à l’armée de Réserve renforce encore, si besoin était, le phénomène de clientèle qui caractérise le haut commandement des troupes qui opèrent avec le Premier consul puisque, sur neuf lieutenants généraux et généraux de division qui vont être présents à Marengo, huit sont entièrement acquis à la cause du nouvel homme fort de la France.

La situation militaire, plutôt bonne, n’est pourtant pas totalement satisfaisante. L’armée du Premier consul a franchi les Alpes par le col du Grand Saint-Bernard. Elle a fondu par surprise sur les arrières des principaux corps autrichiens, que dirige le feld-maréchal baron Von Melas, leur coupant la voie de retraite naturelle ; ce qui a mis un terme au projet, cher aux émigrés, d’invasion de la France par le Var et la Provence.

Maître de la Lombardie, Bonaparte a besoin maintenant d’annihiler rapidement son adversaire pour finir au plus vite sa seconde campagne d’Italie. Celle-ci déborde amplement le seul cadre militaire ou celui de la politique extérieure consulaire, pour constituer un aspect crucial de la situation intérieure en France. Le Premier consul doit consolider par une grande victoire sa mainmise politique ; loin d’être totalement assuré à Paris, son pouvoir est même fragilisé par son absence.

Or le succès militaire envisagé peut s’envoler si Von Melas tente de sortir du piège où la stratégie de Bonaparte veut l’enfermer. Le commandement autrichien peut encore espérer éviter l’affrontement ; soit en franchissant le Pô vers Casale ou Valenza, mais des unités françaises surveillent le secteur sur l’autre rive ; soit surtout en se réfugiant dans Gênes où le général Masséna, qui y fixait de nombreuses forces autrichiennes, a capitulé honorablement le 6 juin – en sauvant la garnison – après une défense héroïque, mais trop tôt pour permettre au Premier consul de fermer hermétiquement la souricière.

Le gros de l’armée française part donc, peu ou prou en aveugle, à la recherche des troupes de Von Melas qui, elles, se rassemblent sur Alexandrie. Dans cette perspective, la présence d’un excellent manœuvrier, capable d’autonomie, comme Desaix constitue un atout supplémentaire non négligeable.

Le 12 juin, le nouveau lieutenant-général à l’armée de Réserve rejoint ses troupes et ses collègues, en marche sur Tortone. Le lendemain, Bonaparte, de plus en plus inquiet des intentions de Von Melas, avance son armée dans la plaine d’Alexandrie. Il assigne une mission à Desaix : s’assurer de la voie de communication vers Gênes, par Novi, pour intercepter l’armée autrichienne si elle se présente par là. Pour cela, Desaix dispose de la seule division Boudet : 9e demi-brigade légère, 30ème  et 59ème  demi-brigades de ligne, avec un peu de cavalerie et huit pièces d’artillerie. Desaix et ses hommes contournent par le sud-ouest la forteresse de Tortone, tenue par une garnison autrichienne. Ils sont ralentis par l’artillerie quand ils franchissent la zone montagneuse de Sarrezano, puis arrêtés dans la soirée sur la rive droite de la Scrivia par une crue d’orage, et ne finissent de franchir la rivière que le lendemain vers 10 heures.

De son côté, Bonaparte, également bloqué par la crue de la Scrivia mais plus au nord et sur l’autre rive, installe son quartier général à Torre Garofoli le 13 juin au soir. Dans l’après-midi, la faible résistance des Autrichiens pour conserver la position clé de Marengo, qui commande l’entrée de la plaine à l’est d’Alexandrie, sur la rive droite de la Bormida, laisse à penser que l’armée de Von Melas s’apprête à fuir. Aussi, au petit matin du 14 juin 1800, le Premier consul refuse-t-il d’accorder foi au rapport d’un aide de camp de Murat lui assurant que l’ennemi fait des dispositions pour combattre. Bien au contraire, Bonaparte confirme à Desaix sa mission d’avancer dans la direction du secteur de Novi et, par conséquent, de s’éloigner encore du reste de l’armée. Il ordonne dans le même esprit à la division Lapoype, 3 000 hommes en mesure de rejoindre les troupes dans la plaine d’Alexandrie, de quitter Ponte Curone pour rebrousser chemin et aller renforcer la surveillance du Pô. Ce faisant, le Premier consul se prive de plus du quart des 31 000 hommes à sa disposition quasi immédiate. Or la bataille tant espérée par lui, mais manifestement pas ce jour là, débute dans les environs de Marengo.

Von Melas, avec également 31 000 hommes, et malgré un plan d’attaque erroné, surprend néanmoins en plein délit de dispersion les 23 000 Français restants : le corps d’armée de Victor se trouve en première ligne, dans le secteur de Spinetta / Marengo ; celui de Lannes et la cavalerie sont à près de deux lieues à l’est, vers San Giuliano Vecchio ; la division Monnier et la garde consulaire bivouaquent encore plus loin en arrière, à Torre Garofoli. Dans un premier temps le corps de Victor résiste seul à l’offensive, encore timide, des Autrichiens. Il est assez rapidement secouru par celui de Lannes, qui se place à sa droite dans le secteur de la Barbotta, et par la cavalerie, qui se porte pour protéger les ailes avec la brigade de Kellermann à gauche et celle de Champeaux à droite. Ces troupes repoussent toute la matinée les assauts autrichiens de plus en plus fougueux.

Dès que le Premier consul, toujours à Torre Garofoli, reconnaît son erreur, un peu tardivement, entre dix et onze heures du matin, il se porte vers le champ de bataille avec les demi-brigades de Monnier et la garde consulaire. Auparavant, il a commandé le rappel des divisions Lapoype et Boudet. La première, plus éloignée, reçoit bien trop tard le contre-ordre pour revenir à temps. Desaix, lui, est averti entre midi et une heure, du côté de Rivalta, et parvient assez tôt sur le champ de bataille pour provoquer un dénouement bien connu quant à son résultat final et ses conséquences, moins pour son déroulement et ses circonstances.

Desaix et la victoire San-Giuliano.

Dans ses annotations sur les récits napoléoniens de Marengo, Kellermann fils, un des grands acteurs de la bataille, constate : « [Les Autrichiens] ont fui, cela ne se conçoit point : Dieu l’a voulu ! ». Cette vision, pourtant rétrospective, se rapproche de celle, plus contemporaine de l’événement, que donne le prince de Rohan, archevêque insermenté et émigré de Cambrai, dans une lettre à son ancien secrétaire : « …il paraît clair à ceux qui ont de la religion que Dieu protège les Français […] Autrefois les murs de Jéricho tombèrent par la permission céleste. Les obstacles surmontés par les Français et surtout par Buonaparte, favori du ciel, sont bien plus insurmontables… ». La documentation consultée autorise à dépasser ce stade de l’explication pour tenter de comprendre le « miracle » du 14 juin 1800.

Lorsque les soldats de Desaix arrivent du côté de San Giuliano, vers 17 heures, la situation de l’armée française est devenue critique. Déjà, au début de l’après-midi, la tentative de la dernière chance du Premier consul pour déséquilibrer le dispositif adverse a échoué : deux demi-brigades de la division Monnier n’ont pas réussi à occuper durablement le village de Castel Ceriolo, à l’extrême droite de la ligne française. À partir de 14 heures, l’ensemble de l’armée du Premier consul a commencé de se replier vers San-Giuliano Vecchio.

Des hauteurs de Cassina-Grossa, Desaix, qui a précédé ses troupes, peut évaluer la situation. Après une importante pause pour récupérer de la fatigue des durs combats et mal se réorganiser, les unités autrichiennes ont repris la poursuite. La retraite française se déroule en bon ordre à droite, où se trouve l’essentiel de la division Monnier face au corps de Ott. Au centre, les unités de Lannes, quoique longtemps pilonnées par une importante artillerie, font encore bonne contenance. Par contre, le corps de Victor frôle l’anéantissement et la division Boudet est témoin du désordre qui commence à régner dans cette partie de l’armée : «…désordre qu’occasionnaient, d’une part, la marche d’un grand nombre de blessés et de camarades qui les conduisaient en obstruant tout le passage et, de l’autre, l’encombrement des charrettes et la foule des domestiques, des vivandiers et des mauvais soldats qui se joignent communément à ceux-ci ».

Desaix envoie la 9ème  demi-brigade légère, conduite par Boudet, en avant sur la route de Tortone à Alexandrie, pour aider le repli et empêcher la déroute de la gauche française, également pour retarder l’avance des unités autrichiennes les plus proches. Puis le lieutenant-général rejoint Bonaparte et les autres généraux vers San-Giuliano Vecchio, où se tient une sorte de conseil.

Une solution, logique sur le plan militaire à ce stade de la bataille, serait d’utiliser les troupes « fraîches » de la division Boudet pour protéger la retraite du reste de l’armée qui, sinon, risque l’anéantissement ou la débandade lors du passage de la Scrivia. Toutefois, ce serait reconnaître de façon certaine la défaite. Un échec militaire à Marengo compromet immédiatement mais pas irrémédiablement les suites de la campagne. Un général Bonaparte, seulement chef militaire, peut le surmonter mais pas le Premier consul, chef politique. L’homme fort, en apparence, du régime consulaire peut-il s’avouer battu alors qu’un de ses rivaux potentiels, Moreau, était vainqueur des Autrichiens, un an plus tôt, sur ce même champ de bataille et collectionne les succès au même moment sur le Danube ? Le Premier consul n’ignore sans doute pas que certaines personnalités, déçues par le cours du nouveau régime, comme Sieyès ou Carnot, et/ou mues par l’opportunisme, comme Talleyrand et Fouché, sont prêtes à le remplacer en cas d’échec. Pour Bonaparte, consentir à la défaite revient à envisager la perte de son récent pouvoir.

La perspective politique aide à comprendre le sens des propos que les témoignages prêtent à Desaix sur sa volonté de livrer et de remporter un nouvel engagement. Le lieutenant de Bonaparte saisit que l’enjeu dépasse le simple cadre militaire. Il sait bien que la bataille de Marengo est perdue mais estime possible d’engager celle de San-Giuliano. Pour reprendre l’expression qu’utilise Victor : « …c’était satisfaire aux secrets désirs de Bonaparte ». Arrêter les Autrichiens à San Giuliano, tenir sur cette position jusqu’à la nuit, permettrait de cacher partiellement les carences de la matinée et même, pourquoi pas, d’annoncer une victoire de propagande, en espérant faire mieux par la suite avec des renforts. Par contre, personne ne pouvait envisager l’ampleur de la déroute autrichienne. L’ultime phase de la bataille du 25 prairial an VIII est bien une tentative de la dernière chance, sur le plan politique, pour le Premier consul mais ne constitue pas pour autant un essai militaire entièrement hasardeux ou totalement désespéré pour inverser le sort des armes. Bonaparte et ses généraux ont pu constater que le dispositif autrichien comporte des failles.

Effectivement, le général Von Melas, désormais certain de sa victoire, ne modifie en rien son plan originel dont il a pourtant dû voir qu’il n’a jamais correspondu à la situation. Avant de quitter ses troupes pour retourner à Alexandrie se reposer et annoncer sa victoire, il commet à son tour l’erreur de les disperser. Reprenant sa mission initiale, la colonne de droite des Autrichiens, dirigée par O’Reilly, va vers Frugarolo dans la direction de Novi et s’éloigne donc de la zone des combats : elle ne constitue pas une menace immédiate. À l’aile opposée, à Castel-Ceriolo, Ott fait preuve d’un peu plus d’initiative. S’apercevant qu’il n’y a pas de troupes françaises devant lui dans la direction de Sale, il dirige sa colonne à l’est, vers San Giuliano Nuovo – la Ghilina : il évite ainsi de trop s’éloigner du champ de bataille mais se trouve quand même à plus de deux kilomètres de la colonne principale. L’équivalent d’une division française, sous la direction de Monnier, devrait pouvoir contenir l’avancée de Ott. Le point délicat concerne la colonne autrichienne du centre, la plus forte numériquement. Cependant, elle est nettement séparée des autres et, en outre, s’allonge sur trois à quatre kilomètres. Les différentes unités risquent de rencontrer des difficultés pour se secourir rapidement.

Dans le secteur névralgique de la bataille, face à la principale colonne ennemie, Desaix prend la direction des opérations. Il utilise sa maîtrise de la topographie pour dissimuler ses forces dans les replis du terrain et masquer de la sorte ses intentions au commandement autrichien. Desaix n’a encore jamais combattu sur le sol italien, mais c’est la troisième fois qu’il vient dans la péninsule ; aussi connaît-il bien les paysages de la grande plaine du Pô ainsi que la tactique à employer. Lors de son premier voyage, en 1797, il écrivait : « Sur 800 lieues parcourues par moi, je n’ai pas vu un terrain à mettre un escadron en bataille ; partout des fossés, vignes, marais, plantations découpent le pays. Cela explique le genre de guerre faite par le général Bonaparte : toujours des tirailleurs et des colonnes ».

Desaix peut adopter, et adapter, ces dispositions car ses troupes évoluent sur un coteau viticole entre Cassina-Grossa et San Giuliano. La division Boudet, renforcée par deux bataillons de la 72ème de ligne, est disposée de part et d’autre de la route, avec la 9ème  demi-brigade légère à gauche. Les restes, beaucoup plus éprouvés, des corps de Lannes et Victor constituent la seconde ligne, plus en arrière vers San Giuliano. Malgré la protection qu’offrent les vignes, la présence de nombreux escadrons autrichiens représente une menace pour les fantassins. Desaix demande au Premier consul de disposer la cavalerie de façon à soutenir l’attaque de l’infanterie et la protéger des cavaliers ennemis : Champeaux mortellement blessé, Duvignau absent du champ de bataille, la brigade Rivaud éloignée vers Sale, Kellerman rassemble les débris des unités montées pour satisfaire à cette mission.

Desaix réclame également la formation d’une « grande » batterie et Marmont, qui commande l’artillerie de l’armée de Réserve nous rapporte le propos : « … c’est ainsi que l’on perd les batailles. Il nous faut absolument un bon feu de canons… ». Marmont rassemble les 18 pièces disponibles et les installe à droite de la route, devant la brigade Guénand. La leçon s’avère quelque peu cruelle pour Bonaparte, artilleur de formation, qui a dû faire combattre ses troupes dans la matinée avec des canons en nombre insuffisant et, de plus, mal approvisionnés. L’Empereur saura s’en souvenir pour la suite de ses campagnes.

Dans les campagnes d’Allemagne et que salue un de ses anciens adversaires, l’archiduc Charles, avec un éloge pour le combat de Geisenfeld en 1796 qui convient également à l’attitude du général français ce 14 juin 1800 : « Desaix prouva dans cette circonstance une grande énergie, un coup d’œil juste, une connaissance parfaite de l’emploi de chaque arme »3. En comparaison, le Premier consul, dont l’action se limite à haranguer les soldats, fait piètre figure. Après la bataille, un rapport de Berthier tente d’y remédier et place Bonaparte parmi les troupes qui s’élancent vers la victoire mais la flatterie, trop grossière, est vite abandonnée.

Vers 17 heures 30, ou peut-être 18 heures, Desaix, à la tête de la 9e demi-brigade légère, lance son infanterie à l’attaque. La division Boudet bouscule la première ligne des régiments autrichiens, ceux de Wallis et de François Kinsky, mais chancelle face au choc de la colonne des grenadiers hongrois. Deux demi-brigades françaises, la 9e légère et la 30e de bataille, commencent à céder mais la formation autrichienne de tête, canonnée à mitraille par Marmont, finit par se disloquer la première sous la charge décisive de la cavalerie de Kellermann et met bas les armes.

Le triple choc (infanterie + artillerie + cavalerie) des Français, totalement improvisé mais parfaitement combiné grâce à l’esprit d’initiative des généraux, a décapité le dispositif autrichien et son commandement : le quartier-maître général de l’armée autrichienne et chef d’état-major, le général baron Von Zach qui remplace Von Melas, est fait prisonnier avec quelque 2 000 grenadiers. Les premiers escadrons ennemis refluent sur les autres troupes de la colonne centrale en y propageant une onde de panique. Tout se passe si rapidement que le fuyard ne sait pas pourquoi il court et que certaines unités ne comprennent pas pourquoi d’autres reculent.

À la nuit tombée, et malgré quelques vaines tentatives de résistance, la quasi-totalité des colonnes autrichiennes – à l’exception de la partie attaquée par Desaix – a pu retraverser la Bormida et se ranger sous la protection d’Alexandrie, signe de la mollesse de la poursuite française. De son côté, l’armée du Premier consul reprend ses positions initiales dans le secteur de Marengo. Le lendemain, Von Melas et son état-major, peu motivés pour reprendre la lutte, ouvrent les négociations qui conduisent à la convention d’Alexandrie du 17 juin 1800. La France réoccupe la Ligurie, le Piémont et le Milanais ; et le Premier consul, victorieux, peut rentrer en France consolider son régime.

Desaix, l’organisateur de la victoire, n’a pu savoir combien le succès était important puisqu’il est mort dès le début de la contre-attaque. Sans pour autant sortir de l’Histoire.

La mort de Desaix…

L’aspect événementiel de la mort de Desaix, ses circonstances, les hypothèses que ce décès a pu susciter bénéficient déjà d’une étude fort complète. Il suffit de retenir que Desaix mène l’attaque à cheval et tombe dès les premières décharges de mousqueterie, probablement dans le secteur de la Vigna-Santa, près de la Cassina Il Cantone. Une balle l’a frappé au cœur. Le général, selon toute vraisemblance, a été tué net ; sans pouvoir proférer de paroles, si ce n’est éventuellement pour s’écrier : « Mort ! ». Dans le feu de l’action – expression appropriée – quasiment personne n’a prêté attention à cette disparition. La dépouille dénudée du général est retrouvée par son aide de camp Savary et, par ordre du Premier consul, elle sera embaumée à Milan deux jours plus tard.

Comme pour n’importe quel autre combattant, la mort de Desaix n’est vraiment ressentie que par ses proches, ses amis. Dans ses Mémoires, Bourrienne rapporte le chagrin de Bonaparte que confirme plus sobrement Marmont. Auguste de Colbert, un aide de camp de Murat à Marengo, écrit à sa mère : « Le succès est brillant, mais nous avons à regretter le général Desaix avec lequel j’étais arrivé d’Égypte et avec lequel je vivais depuis cinq mois. Il est mort au champ d’honneur ; je l’ai pleuré amèrement ; j’ai heureusement échappé à tous les dangers… ».

Cependant, la perte de Desaix provoque peu d’émoi dans l’armée, en dehors du cercle des intimes. Elle reste encore mal connue au lendemain de la bataille. Le 15 juin, le général de brigade Bonnamy écrit au général de division Lorge : « … la victoire a été indécise jusqu’à la nuit. Elle a été fixée par la division du général Desaix qui a fait 5 000 prisonniers. Ce général, blessé dans le combat, est mort ce matin… ». Dans les rangs subalternes, préoccupés de trouver de l’eau, du repos et de la nourriture, car l’intendance ne suit pas, la disparition de ce chef passe, dans un premier temps et comme sur le champ de bataille, presque inaperçue au sein d’une troupe qui le connaît peu. Ni la correspondance du dragon Piffard, ni celle de Maurice Dupin ne l’évoquent. Pourtant, nul à l’armée n’ignore longtemps le rôle décisif de Desaix. L’adjudant général Dampierre, fait prisonnier par les Autrichiens dans l’après-midi du 14 juin et qui n’a pu assister à la fin de la bataille, se renseigne : « Mais d’après tout ce que j’entends dire, il me paraît qu’il était bien temps que le brave Desaix se dévouât pour le salut de l’armée ; il ne pouvait pas mieux finir sa glorieuse carrière qu’en ramenant la victoire un moment infidèle aux Français ».

De fait, le Premier consul, qui souhaite payer le tribut d’estime qu’il doit à son compagnon, corrige les rapports officiels un peu trop secs sur cet aspect, notamment ceux de Berthier. Il ne peut pas non plus se contenter de la version du général Dupont, chef d’état-major, qui écrit à Carnot, ministre de la Guerre, le 17 juin : « L’armée de la République a fait la perte irréparable du général Desaix ; ses campagnes sur le Rhin et en Égypte rendent son éloge superflu ». Le Premier consul demande, au contraire et quitte à falsifier la réalité, que l’on clame les mérites de son lieutenant, du moins ceux qui ne lui portent pas ombrage. Dès lors de nombreuses pièces de la correspondance officielle évoquent la douleur ressentie par l’armée à la perte de Desaix.

Les résultats de cette propagande auprès de l’armée de Réserve donnent naissance à des scènes historiques insolites que répandent certaines lettres. Le chef de bataillon Gruyer écrit le 18 juin à un de ses anciens supérieurs désormais à la retraite : « Le Tout-puissant Bonaparte arrive sur le champ de bataille avec son ami Desaix ; il parcourt tous les rangs sous le feu de l’ennemi. Là, le brave général Desaix tombe mort d’un boulet à côté du Premier consul qui s’écrie : “Von Melas sera vaincu !” ». La mort de Desaix, trop sobre et lisse à l’image du personnage, mérite davantage de grandiloquence ; d’ailleurs la postérité ne saurait se contenter d’un héros muet. Rué des Sagets, qui sert dans la division Gardanne, envoie le 3 juillet une longue missive à son père : « Comme il [Desaix] était porté par quatre grenadiers qui le plaignaient tout haut : “Parlez bas, mes amis, disait-il, prenez garde à décourager les soldats. Dites au Premier Consul (en s’adressant à son aide de camp qui l’accompagnait) que tout mon regret est de n’avoir pas assez fait pour passer à la postérité”. Et il expira ! ».

Tout ceci ne saurait encore suffire. L’ensemble de la Nation doit connaître le sacrifice de l’un de ses fils les plus estimés. Durant les derniers jours de juin et la première quinzaine de juillet 1800, un florilège de discours sur Marengo et le général défunt – auquel est parfois associé Kléber, assassiné le même jour en Égypte – est imprimé sous forme de petites brochures, pour une diffusion plus massive et populaire. Au cours des deux années suivantes, c’est-à-dire en l’an IX et en l’an X, la « littérature » à la gloire du Premier consul octroie souvent une place de choix à son lieutenant disparu. Les ouvrages contiennent généralement un passage biographique, même succinct, sur Desaix. Un des plus beaux exemples reste la publication du Récit fait par le grenadier Petit dont la seconde édition, augmentée par l’auteur, paraît dès l’an IX et comporte dans son ajout pas moins d’une quinzaine de pages sur la vie du général disparu.

L’attitude du Premier consul ne prolonge pas, à la différence d’autres domaines, l’action du Directoire qui avait instauré le culte du militaire, et parfois du vivant même du général victorieux, ce dont avait su profiter Bonaparte. Dans le cas présent, le héros est mort et ne saurait donc constituer un concurrent potentiel. Les propagandistes, à travers le souvenir du général disparu, célèbrent les vertus d’une éthique militaire favorable à celui qui détient les rênes du pouvoir politique : amitié certes, mais surtout fidélité et dévouement à son supérieur dans l’accomplissement du devoir patriotique.

Évidemment, Desaix n’est glorifié que pour ses campagnes en Allemagne, son action en Égypte ou, bien sûr, pour sa mort héroïque au service de la cause du Premier consul ; jamais pour son action décisive dans la préparation de la victoire de San Giuliano, dénomination que Bonaparte choisit judicieusement d’éliminer au profit de Marengo. Ce dernier aspect reste soigneusement dans l’ombre au grand désappointement de certains des contemporains auvergnats de Desaix.

Le succès ne pouvait dépendre que du seul talent militaire de Bonaparte. D’ailleurs dans les tentatives de réécriture de la bataille, Desaix devient le parfait mais simple exécutant des dispositions tactiques effectuées par le Premier Consul, et forcément géniales, pour piéger les Autrichiens. Ainsi que le souligne Bourrienne : « Le Premier consul ne voulait pas que l’on pût attribuer un résultat aussi décisif à une autre cause qu’aux combinaisons de son génie ». Kellermann partage ce point de vue : « De toutes les victoires qu’a remporté Bonaparte, Marengo est celle dont il a retiré le plus de profit et le moins de gloire personnelle. Il en était tourmenté, il avait la faiblesse de vouloir se l’approprier d’autant plus qu’elle lui appartenait le moins. De là ces relations contradictoires et mensongères qu’il faisait et refaisait sans cesse ».

Pour un membre de la clientèle de Bonaparte, Desaix possède la particularité de n’avoir pu participer au coup d’État qui donne le pouvoir à un général, et de ne pas avoir su combien il avait contribué à affermir la position politique du Premier consul. Sa mort précoce lui octroie une gloire militaire sans véritable faille, au service d’un régime qui se recommande encore pour un temps de la République et sans avoir eu à passer par l’épreuve de l’Empire. Sainte-Beuve a écrit à son propos : « (Desaix) a pu rester fidèle jusqu’au bout à l’amitié, à la patrie, à la gloire, et si le premier rang lui est refusé, parce qu’il n’a pas donné toute sa mesure ; du moins a-t-il laissé le souvenir d’un mérite pur, incontestable ». Un tel personnage pouvait-il être délaissé par certains courants historiographiques et politiques du XIX° siècle, et notamment par la III° République ? Dans une publication posthume et remaniée, un rescapé de l’épopée impériale se souvient de Desaix comme d’un général mort à la tête de ses troupes qui, avant d’expirer, eut seulement le temps de dire : « Courage, mes enfants ; moi, je meurs pour ma patrie sur le champ de la gloire. Vive la République ! ».

Bruno CIOTTI.

Source: Bruno Ciotti, « La dernière campagne de Desaix », Annales historiques de la Révolution française 324/avril-juin 2001.

http://ahrf.revues.org/381

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( 14 juin, 2015 )

Proclamation de la campagne de Belgique en 1815.

Napoléon

Avesnes, 14 juin 1815.

A l’Armée du Nord.

Soldats, c’est aujourd’hui l’anniversaire de Marengo et de Friedland qui décidèrent deux fois du destin de l’Europe. Alors, comme après Austerlitz, comme après Wagram, nous fûmes trop généreux ;nous crûmes aux protestations et aux serments des princes que nous laissâmes sur le trône  ! Aujourd’hui, cependant, coalisés contre nous, ils en veulent à l’indépendance et aux droits les plus sacrés de la France. Ils ont commencé la plus injuste des agressions. Marchons donc à leur rencontre: eux et nous ne sommes-nous plus les mêmes hommes ?

Soldats, à Iéna, contre les mêmes Prussiens aujourd’hui si arrogants, vous étiez un contre trois; à Montmirail, un contre six. Que ceux d’entre vous qui ont été prisonniers des Anglais vous fassent le récit de leurs pontons et des maux affreux qu’ils ont soufferts ! Les Saxons, les Belges, les Hanovriens, les soldats de la confédération du Rhin, gémissent d’être obligés de prêter leurs bras à la cause des princes ennemis de la justice et des droits de tous les peuples, lls savent que cette coalition est insatiable. Après avoir dévoré douze millions de Polonais, douze millions d’Italiens, un million de Saxons, six millions de Belges, elle devra dévorer les Etats de deuxième ordre de l’Allemagne. Les insensés ! Un moment de prospérité les aveugle. L’oppression et l’humiliation du peuple français sont hors de leur pouvoir. S’ils entrent en France, ils y trouveront leur tombeau.

Soldats, nous avons des marches forcées à faire, des batailles à livrer, des périls à courir ; mais avec de la constance, la victoire sera à nous : les droits, l’honneur et le bonheur de la patrie seront reconquis.

Pour tout Français qui a du cœur, le moment est arrivé de vaincre ou de périr !

NAPOLEON.

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( 7 juin, 2015 )

L’infortuné général Duhesme…

Rappelons que le général Duhesme dont il est question ci-dessous va vivre sa dernière campagne. Il sera grièvement blessé lors de la bataille de Waterloo, puis fait prisonnier par les Prussiens et décèdera le 20 juin 1815.

« 6853. — Paris, 7 juin 1815.

NAPOLEON à DAVOUT.

Donnez ordre au général Duhesme de se rendre à Soissons. Il prendra le commandement de la 1ère  division de la jeune garde. Le général Barrois sera sous ses ordres; il aura le commandement de la 2ème  division lorsqu’elle sera formée; mais, en attendant, il suivra la 1ère  division. »

(Arthur CHUQUET, « Ordres et Apostilles de Napoléon (1799-1815). Tome quatrième », Librairie Ancienne Honoré Champion, Éditeur, 1912, p.624)

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( 4 juin, 2015 )

De BEAUMONT à PHILIPPEVILLE. NAPOLEON en JUIN 1815 (2ème partie).

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Les tambours de la Garde battent la fameuse « Grenadière » dont les roulements annoncèrent si souvent l’assaut décisif, l’attaque finale. Mais cette fois, c’est avec l’obscurité qui gagne et qui empêche de se reconnaître, le crépuscule de l’Empire que les caisses dela Vieille Garde paraissent rythmer ! On a dit que les Français étaient à l’attaque courageux comme des lions, mais que venaient les revers, ils se révélaient être des moutons. A Waterloo, une démonstration de cette affirmation fut donnée et on vit la première armée du monde fuir comme un troupeau de moutons. Napoléon qui est malade et qui pourtant donne un exemple de courage surhumain s’efforce d’endiguer ce flot, mais on ne l’entend plus, et il n’y a aucune réserve pour arrêter cette déroute qui se transforme en désastre sous la ruée de la cavalerie prussienne. D’un geste désespéré il a fait signe aux quelques escadrons de service rangés autour de lui, de charger pour repousser cette cavalerie qui menace de tout submerger. Quelques grands coups de sabre, holocauste inutile, puis l’hallali, un instant interrompu, recommence. Napoléon n’a plus d’armée ! A Genappe, il lui faudra près d’une heure  pour traverser le flot toujours grossissant de cette cohue qui s’écrase dans les rues du village et encombre le pont de la Dyle.

« Au bout d’une heure, les vagues de la foule le poussèrent comme une épave hors du village », rapporte Charras. Mais vers minuit, alors qu’étant monté dans sa berline de campagne, il s’apprêtait  à quitter sa malheureuse armée désorganisée, les Prussiens de Von Keller apparurent bien décidés d’en finir en se saisissant de sa personne. Ce détachement de fusiliers du 15ème régiment observait depuis six heures le quartier-général de Napoléon au Caillou. Il avait fait plusieurs pointes offensives que le vaillant Duuring commandant des Grenadiers de la Garde en service de surveillance à cet endroit, avait repoussées. On s’est demandé si cette troupe qui formait l’extrême gauche de l’armée de Blücher, n’avait pas pour mission de capturer l’Empereur. Toujours est-il qu’elle fut la première force prussienne à se montrer autour de la berline de campagne de Napoléon.  Le major baron Von Keller qui commandait ce véritable commando d’assaut s’imagina que son bonheur était complet et croyant l’Empereur entre ses mains, il ordonna au cocher de s’arrêter et comme celui-ci ne paraissait pas décidé à obéir aussitôt, il frappa le postillon qui fut d’ailleurs bientôt abattu, en mme temps que ses chevaux. 

Alors, la berline arrêtée, Von Keller ouvrit une des portières mais Napoléon avait disparu.

Prévenu quelques secondes avant l’arrivée des Prussiens, il avait eu le temps de sauter à cheval et de recommencer son calvaire au milieu de la cohue hurlante. La berline de Napoléon fut visitée par les Prussiens qui y trouvèrent outre le chapeau de l’Empereur, son épée, un télescope et un manteau, dans la doublure duquel se dissimulait la fortune que représentaient les diamants de la princesse Pauline. Demain cette berline s’en ira captive et elle sera offerte à la curiosité des foules. C’est ainsi qu’elle alla à Liège où dès le 23 juin 1815, elle fut exposée dans la Cour des Mineurs.

Le public était admis à la voir moyennant un droit d’entrée de 50 centimes. Ce fut un gros succès paraît-il, bien que la presse locale garde le silence à ce propos. La plupart des équipages qui avaient échappé à la capture sur le champ de bataille, tombèrent au pouvoir des Prussiens à Genappe ; parmi eux il y avait un carrosse ayant servi au sacre de Napoléon à Milan en 1805 et destinée à servir à son entrée à  Bruxelles.

L’entrée à Bruxelles !  Le souper au Palais Impérial de Laeken ! De ces rêves morts il y avait pourtant un témoin : dans un fourgon aux armes impériales, les Prussiens trouvèrent des paquets d’une proclamation aux Belges. Elle avait été imprimée en France et sa lecture dans la nuit de Waterloo, à la lueur des incendies de Genappe ne manquait pas d’ironie.  « Le succès éphémère de mes ennemis vous a détachés pour un moment de mon empire. Dans mon exil, sur un rocher, au milieu des mers, j’ai entendu vos plaines.  Le Dieu des batailles a décidé du destin de vos belles provinces. Napoléon est parmi vous. Vous êtes dignes d’être Français. Levez-vous en masse, rejoignez mes invincibles phalanges pour exterminer le reste de ces barbares qui sont vos ennemis et les miens. Ils fuient avec rage et le désespoir au cœur. 

Bruxelles, Palais impérial de Laeken. Napoléon. » 

Les invincibles phalanges n’étaient plus qu’une proie offerte à la fureur de la cavalerie prussienne qui, continuant la poursuite, croyait vivre les scènes de la chasse de Lützow qui, depuis 1813 et la guerre de l’Indépendance, enfiévrait leur imagination exaltée. Mais l’horreur n’était pas encore à son comble et ce ne fut qu’aux Quatre-Bras que Napoléon devait avoir une vision aussi terrible que celles d’Essling et d’Eylau, mais avec en plus un affreux sentiment de sacrifice inutile. « La lune éclairait le champ de bataille », écrivent W.Aerts et L.Wilmet, les auteurs d’une excellente brochure sur la fin de la bataille.  « Les corps des hommes et des chevaux n’avaient pas été enlevés et gisaient nombreux et épars dans ces blés foulés. Dépouillés, trempés de pluie et souillés de boue noirâtre, ils s’étaient décomposés par la chaleur et une odeur pestilentielle s’exhalait de ce champ de mort. L’impression était horrible ». 

A suivre… 

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