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( 24 juin, 2019 )

Le capitaine Louis Bégos.

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Le Suisse Louis Bégos a tout juste seize ans, lorsqu’il embrasse la carrière des armes. Il s’engage dans un bataillon helvétique. « Les souvenirs de mes premières campagnes en Suisse n’ont rien de bien séduisants, car c’était la guerre civile, au nom de la République helvétique une et indivisible, et la guerre civile est toujours un malheur », peut-on lire au début de ses « Souvenirs des campagnes ». Au printemps de 1807, nous retrouvons l’auteur dans les rangs du 2ème régiment suisse, nouvellement créé. Nommé adjudant-majour avec rang de lieutenant, Louis Bégos et ses compagnons d’armes prennent la route du Portugal.

 « Partis de Marseille, vers la fin du mois d’août 1807, par une chaleur caniculaire, nous arrivâmes non sans peine, à Bayonne, vers la fin de septembre, après trente-six jours d’étapes. Pour ce qui me concernait, j’avais une lourde tâche, car ce n’est ni un petit travail ni un badinage que d’être adjudant-major d’un bataillon où soldats et officiers sont de nouvelles recrues », note l’auteur. Dès son entrée au Portugal, Louis Bégos décrit avec de nombreux détails les heurs et malheurs du soldat dans sa vie quotidienne. « Arrivant dans un village pillé, nous n’avions plus aucune ressource. Les premiers corps de l’armée française ayant passé plusieurs jours avant nous, il nous fallait, bien qu’exténués de fatigue, aller à la recherche de villages habités ». Plus tard, nous le retrouvons dans la place forte d’Elvas, assiégée par les anglais et les Espagnols.

 « Nous étions à peine 1400 hommes pour défendre Elvas. Ces forces étaient insuffisantes, puisque les forts contenaient plus de 800 pièces d’artillerie ». Étant tombé gravement malade, Bégos doit quitter son service et lorsqu’il retrouve la ville, la situation s’est considérablement aggravée « en raison des assassinats qui se commettaient à chaque instant sur les soldats ». S’en suit un long récit des événements qui émaillèrent ces journées. Le bombardement de la ville est décrit avec beaucoup de détails intéressants. Le 17 septembre 1808, Elvas capitule et après une dernière riposte très vive de la part des suisses, l’adjudant-major Bégos reçoit l’ordre formel de déposer les armes. « Le 1er octobre 1808, toute la garnison suisse et française quitta Elvas, au nombre de 1400 hommes, dont mille à peu près formaient l’effectif de notre bataillon, qui, en entrant au Portugal, comptait plus de 1200 combattants », et il ajoute : «  Nous sortîmes des forts d’Elvas avec tous les honneurs de la guerre : tambour battant, mèche allumée et aigles déployées. Les bourgeois d’Elvas étaient étonnés de nous voir en si bon état, après avoir été assiégés par une armée de huit mille hommes, qui ne nous laissaient aucun repos ni jour ni nuit ». Arrivés à Lisbonne début octobre, les troupes françaises sont expédiées en France par voie navale. Après quelques mésaventures, Bégos atteindra finalement les côtes de France en janvier 1809. L’année suivante, il est promu au grade de capitaine-adjudant-major. Après une période de calme toute relative, le 4ème régiment suisse est expédié en Russie ; nous sommes début 1812. Six mois plus tard il traverse le Niémen. Une nouvelle partie de son récit commence, avec toujours ce souci du détail :

 « La viande était abondante, mais, en septembre, le pain était rare, ainsi que les légumes et le sel… Nos quatre régiments suisses formaient encore un ensemble respectable, et, quoique nous eussions peu d’occasions de nous voir réunis, notre réputation n’en était pas moins parfaitement établie dans le second corps d’armée [duquel son régiment fait partie]. Nos avant-postes étaient à une demi-heure environ de nos bivouacs ; notre 2ème régiment était établi sous des baraques, car les bois ne manquaient pas. », écrit le mémorialiste.

Il participe à la bataille de Polotsk, le 18 octobre 1812, et l’évoque longuement : « Le feu de l’infanterie et l’artillerie russes portait la mort dans nos rangs. Notre colonel comprit que l’attaque à la baïonnette était le moyen le plus prompt et le plus énergique pour reprendre l’avantage. Il ordonna de battre la charge. J’étais à la tête de l’un de nos bataillons ; nous marchons droit à l’ennemi avec une impétuosité telle que nous reprîmes sur lui tout l’avantage qu’il paraissait avoir eu quelques instants auparavant. ». Au cours de cette mémorable bataille, l’aigle du régiment manquera d’être prise par les Russes.

Le capitaine-adjudant-major Bégos en profite pour corriger au passage l’historien Adolphe Thiers qui sous-estime l’action des troupes suisses lors de la journée de Polotsk (et lors de la campagne de Russie en général). Plus tard, l’auteur assiste au passage de la Bérézina (où il sera blessé) qu’il évoque longuement. « Nous passâmes sur la rive droite de la Bérézina. Le pont me parut peu solide. Nous le traversâmes avec le vaillant régiment de cuirassiers, colonel Doumerc, et les Suisses des trois autres régiments, en tout environ huit mille hommes d’élite. C’était le 27 novembre [1812] au soir. En débouchant sur la rive droite, nous rencontrâmes quelques voltigeurs d’avant-garde russe, qui furent délogés dans la soirée », note Bégos. Il n’oublie dans cette partie de son livre le froid intense, la neige incessante et précise aussi par une nuit dans un bivouac de fortune : « La faim et la soif nous talonnaient, et nous sentions que, le jour venu, nous aurions de rudes combats à soutenir ».

Terriblement affaibli, l’auteur manquera de trépasser lors de ces journées douloureuses pour toute la Grande-Armée. Il sera sauvé par un groupe de lanciers mais devra subir l’amputation d’une partie du pied gauche, atteint par la gangrène. « Quarante-quatre ans se sont écoulés dès lors, mais je crois encore entendre ce bruit strident qui se communiquait à tous mes nerfs, car alors le chloroforme n’était pas inventé ! » déclare  Louis Bégos.

Laissons encore à l’auteur le mot de la fin : « Mes souffrances et les blessures que je reçus à la Bérézina n’ont rien changé à mon amour pour mon pays et à mon admiration de vieux soldat pour le grand capitaine, l’empereur Napoléon ». Il s’éteindra en 1859 [1].

C.B.


[1] C’est cette même année que seront publiés ses « Souvenirs des campagnes » (A Lausanne, Librairie A. Delafontaine [Place de la Palud]). Ce livre fit l’objet d’une souscription dont les bénéfices furent versés aux quatre petits-enfants de l’auteur, comme ce dernier l’avait exigé.

 

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( 30 mai, 2019 )

Carnet d’un Italien au service de la France (1803-1815). Souvenirs de Venturini.

Ombre 1

Parti conscrit le 21 mars 1803.

Le soir, à Verceil, ville capitale du département de la Sesia. Le 22, séjour; le 23, passé à Trissero.

J’ai fait, un instant, la conversation chez mon cousin Monta, professeur de chirurgie. Le soir à Trino, logé chez une pauvre veuve, sur de la paille. Je commençais à m’apercevoir de la différence qu’il y avait d’être chez moi.

Le 23, à Crescentino, j’ai dépensé bien de l’argent pour régaler l’officier et les sous-officiers pour avoir la permission d’aller passer deux jours chez moi ; à mon arrivée, tout le monde se disait : « Le voilà encore, le pauvre Ventu ! « Parents et amis se sont empressés de me faire passer des moments agréables.

Le 2 avril, nous avons mangé de très bons taglianini; j’en ai été quitte de ma journée avec 40 francs.

Le 3, à Chambéry, capitale de la Savoie, jolie ville, très bien bâtie. Le 4, à Pont de Beauvoisin. Le pont sépare le pays du Piémont de la France.

Le 5, à Bourgoin, jolie ville où je me suis fort bien amusé. Le sexe est charmant, je commençais à me réjouir d’être ne France.

Le 6, à Lyon, très grande ville ; l’on y fait très bonne chère ; je me suis très bien amusé pendant trois jours, avec de jolies Lyonnaises.

 Là, je commençais à oublier les Piémontaises, excepté…

Le 9, à Villefranche, j’ai passé la nuit avec l’officier et un jeune homme de Lyon fort aimable; il chantait à merveille; il était en même temps très bon enfant.

Le 10, nous nous sommes quittés à regret, parce que l’on ne trouve pas toujours des personnes bien élevées.

Le soir, à Mâcon, un peu malade d’avoir passé la nuit, mais, le soir, le bon nectar me fit passer la maladie.

Le 11, parti pour Châlons sur le Rhône sur un bateau, passé par Thoran [?]

J’ai passé deux jours fort agréables. Nous allâmes voir les belles du pays ; étant à l’obscurité, l’officier vit une très belle femme ; il était tout flatté d’avoir eu la préférence.

Le lendemain, nous le pressions d’y retourner, mais, au lieu de voir une jolie femme, il se présente la même du soir : elle était épouvantable. Elle était, à la vérité, grande, mais elle avait deux beaux goitres à la place de la gorge, enfin c’était un monstre. Je fis mes compliments à l’officier du choix et de la préférence qu’il avait eus.

Le 14, à Beaune, renommé par son bon vin ; j’ai été au bal, j’ai vu de jolies personnes.

Le 15, à Joinville; le 16 à Chaumont, jolie ville.

Le 4 mai, à Verdun. Deux jours après, on me fit l’honneur de me mettre aux grenadiers. On me fit cadeau d’une clarinette de cinq pieds, un sabre, un habit, un bonnet à poil : j’étais tout déconcerté de me voir métamorphosé d’une si jolie manière. Ensuite, on me conduisit à mon sieur le caporal d’escouade qui, de son côté, fut très poli et me présenta à cinq camarades à moustaches qui me dirent, à leur tour : « Soyez le bienvenu ! »

L’on me présenta, ensuite, une cuiller de plomb, et ils me m’engagèrent à manger la soupe avec eux.

De mon côté, j’ai remercié tous ces honnêtes gens et me suis dit à moi-même : « Te voilà frais ! »

Le lendemain, on me fit faire l’exercice ; les larmes me tombaient parce que cela me fatiguait ; je n’avais pas assez de force pour pouvoir supporter ce fardeau. Enfin, j’y suis parvenu, mais non sans peine. Mon premier voyage que je fis avec tout cet appareil, fut pour aller manœuvrer à Sedan, devant le Premier consul.

La ville  était toute tapissée des plus beaux draps du pays, la garde d’honneur du pays était composée des plus beaux hommes et des plus riches de la ville. Leur uniforme était magnifique et du plus beau drap d’écarlate. La ville en fit cadeau de vingt-cinq pièces au Premier consul.

Dans les manœuvres que l’on fit faire, on voulait me mettre avec les recrues. Je me plaignis à mon capitaine de l’affront que l’on voulait me faire.

Il me demanda si j’étais dans le cas de rester longtemps pour les manœuvres que l’on devait faire, et, sur ma réponse affirmative, il m’admit à manœuvrer devant le Premier Consul. J’en fus tellement flatté qu’à mon retour à Verdun, je fis part à mes parents de l’honneur que j’avais eu.

Le 28 aout, parti pour Ostende où je suis resté près de deux ans. Je fus tellement épuisé de fatigue que je n’en pouvais plus. Je fus, pour quelque temps, à Montmédy, où j’ai reçu le grade de caporal. Ce jour, j’ai fait danser et donné un très beau dîner à mes amis. J’tais tout flatté de me voir ces beaux galons de laine sur les bras, je disais : « Me voilà déjà quelque chose ! »

Je suis ensuite parti pour Mayence ; j’eus le bonheur de loger chez la bonne famille Betz ; j’étais tellement bien que tous mes amis étaient régalés lorsqu’ils venaient me voir. Mlle Appollonie me fit l’honneur d’être marraine avec moi. A mon départ, ces braves gens étaient tous ne pleurs. De mon côté, j’étais peiné de quitter une famille qui me combla d’honnêtetés et de bienfaits. Les demoiselles m’ont fait de jolis présents avant mon départ. Quels regrets !

Passé le Rhin à marches forcées jusqu’à Austerlitz, bataille qui s’est donnée contre les russes qui occupaient toutes les hauteurs devant Austerlitz. Leur aile droite s’étendait jusqu’à Brünn, capitale de la Moravie. L’aile gauche était couverte d’un grand lac près de Sokolnicki. Ils se croyaient tellement sûrs d’être vainqueurs qu’ils avaient laissé leurs sacs sur les hauteurs.

Le signal d’attaque fut donné par un coup de canon, là où était l’Empereur ; aussitôt les bataillons s’avancèrent en colonnes d’attaque et on les faisait déployer au fur et à mesure que le terrain le permettait. Les russes descendirent dans les plaines, l’armée française fit demi-tour et battit en retraite pour attirer l’armée russe en-deçà du lac et, lorsqu’elle y  fut, on fit faire face en tête à notre armée, on chargea avec tant de vigueur et d’audace, que les Russes furent obligés de battre en retraite sur le lac qui était fortement glacé, mais les généraux d’artillerie française firent aussitôt faire feu à boulet sur la glace qui ne put résister, et les russes furent engloutis. L’armée se mit en pleine retraite, mais les débouchés étaient occupés par les Français. Ils se virent, alors, obligés de capituler. Le soir, l’empereur d’Autriche vint demander la paix à Napoléon, qui la lui accorda en grand homme.

Je reviens ensuite dans le Wurtemberg. J’ai logé à Lamberteim, près de Mannheim, capitale du pays de Bade où j’allais m’amuser tous les jours. Quel beau pays ! J’y suis resté jusqu’en 1806, époque à laquelle nous reçûmes l’ordre de marcher contre les Prussiens. Nous les atteignîmes le 14 octobre à Iéna, où ils furent défaits.

Notre régiment perdit, ce jour-là 800 hommes. Nous poursuivîmes les Prussiens jusqu’à Eylau où il y avait toute l’armée russe. Nous nous sommes battus, pendant trois jours, par un temps affreux.

Les chasseurs de la Garde ont chargé et traversé les trois lignes russes. Le corps d’armée du maréchal Augereau fut dissous parce qu’il n’y avait plus de monde. Napoléon montra le plus grand sang-froid et fit voir qu’il savait conduire une armée. Il resta presque toujours devant l’église pour donner les ordres nécessaires. Deux de ses généraux (aides-de-camp) furent tués à côté de lui. On le pria instamment de se retirer, ce qu’il ne fit que lorsque la bataille fut décidée.

Les Russes battirent en retraite, et nous revînmes prendre des cantonnements pour bous remttre et avoir de quoi subsister.

En 1807, les russes attaquèrent le maréchal Ney qui était d’avant-garde. Son corps d’armée était rangé dans les plaines de Gustadt ; une partie faisait les manœuvres et l’exercice avec des pierres de bois. Nous [nous] reposions, mais c’était le repos du lion !

L’armée se met aussitôt en marche et passa la Passarge. Chaque soldat portait une fascine sur le dos pour former des ponts. Nous arrivâmes sans les p laines où les Russes avaient osé attaquer le corps d’armée du maréchal Ney. Cette armée terrible les fit aussitôt repentir de leur audace. Le lendemain, nous attaquâmes cette armée de barbares dans Ebersberg, qui ne put résister aux intrépides Français. Jamais je n’ai vue une pareille armée réunie !

Nous les poursuivîmes jusqu’à Friedland où ils osèrent faire résistance. Le général Oudinot attaqua avec ses intrépides réunis. Ces braves avaient un des meilleurs généraux d’avant-garde, qui donna toujours l’exemple par sa bravoure et son courage. Une partie des ruses furent jetés dans la Praga et le reste de l’armée battit en retraite sur Tilsitt et  passa le Niémen.

Nous fûmes en face et les préliminaires de paix se firent dans cette ville. Les deux Empereurs étaient toujours ensemble. Le Roi et la Reine de Prusse y étaient aussi. Les Gardes Françaises et Russe fraternisèrent ensemble et, tous les jours, ils se donnèrent des repas. Nous campâmes pendant un mois ou deux devant Tilsitt. Nous fîmes tous les jours les grands manœuvres. L’Empereur commandait souvent en personne. L’Empereur de Russie et le Roi de Prusse furent souvent témoins et suivirent toujours napoléon.

L’armée repartit pour prendre dans cantonnements et le régiment vint camper à Sokacew, mauvais pays où on ne voyait que sable, bois et marais. La ville est habitée par des Juifs, comme presque toutes celles de Pologne. Ils sont très malpropres partout. Nous restâmes deux mois et plus. J’ai attrapé la fièvre et fus pour rentrer à l’hôpital de Lowicz, mais je fus tellement découragé à cause de la malpropreté, que je suis aussitôt reparti pour le camp et je fus rejoindre le bataillon qui fortifia Modlin et faisait une tête de pont sur le Bug.

Je repartie, le lendemain, avec le régiment, pour Lowicz. On y resta deux mois, puis nous partîmes pour Mezeritz. Je fus logé chez le brave Monsieur Klein. Je me suis fort bien amusé dans cette ville. Nous fîmes souvent venir la musique du régiment pour amuser les jolies Polonaises. Elles venaient de vingt lieues à la ronde pour danser. Je fis connaissance avec une jolie dame et une très belle juive.

Nous partîmes, septi mois après, pour Wraclawek. Nous y restâmes trois mois. Nous vînmes ensuite camper à Breslau, capitale de la Silésie, très jolie ville. Nous nous y amusâmes ave les belles du pays ; elles venaient au camp pour passer les soirées dans nos jolies baraques.

Au commencement de l’hiver, nous partîmes pour Goura. J’avais avec moi une très jolie personne. Le colonel écrivit au commandant de bataillon qu’il fallait me mettre aux arrêts, parce que j’avais fait un rapt d’une demoiselle de Breslau. Heureusement pour moi que je l’avais cachée chez une dame. Je fis réponse que jamais je n’avais eu une demoiselle avec moi, et je ne gardai pas les arrêts. Je fis aussitôt partir, non sans regrets, la demoiselle qui, de son côté, versa bien des larmes de me quitter.

Après mon départ, arrivée à la maison, elle m’envoya une très jolie bourse et me témoignait de vifs regrets d’avoir été obligée de me quitter. Arrivé à Goura, je fis connaissance de très jolies personnes, du directeur de la poste aux lettres et de deux jolies meunières. Je n’étais point mal partagé dans mon logement : la demoiselle de la maison, accompagnée de sa servante, me faisait tous les soirs une visite dans mon lit.

Je partis pour Hof Bareuth. Je fus logé chez le baron de Plotho, au château de Zedwitz ; madame était très spirituelle, très bien élevée, ayant très bon cœur. Monsieur le baron ne l’était pas moins. Je m’amusais beaucoup avec ses deux enfants qui étaient de toute beauté. Je fis connaissance avec une demoiselle et je fus loger chez elle ; j’étais on ne peu pas mieux.

J’oubliais que je m’étais très bien amusé en traversant la Saxe, surtout à Dresde, capitale de ce pays.

Je partis de Zedwitz avec regret, mais il s’agissait de faire la guerre contre l’Autriche. C’était  mon état et cela passait avant tout le reste. Cependant, le régiment s’arrêta encore près d’un mois à Coulenbat, où j’ai eu l’occasion de faire quelques visites à la demoiselle du directeur de la poste aux lettres. Cette demoiselle était une très jolie blonde, très bon caractère. Je me trouvais vraiment heureux d’avoir fait sa connaissance. Comme j’étais alors très timide, la demoiselle, quoiqu’âgée que de quinze ans, était plus hardie que moi et, par conséquent, elle me faisait toujours entrer lorsque je  passais devant la maison. J’avais aussi soin de passer souvent ; enfin, je n’étais pas mal chez moi non plus. Le 9 avril 1809, je reçus l’ordre d’aller faire le logement à  Bareuth y pour le régiment. A mon arrivée, j’ai eu soin de bien me bien loger. Il y avait, en même temps, une fort jolie personne. Je commençais à lui dire que j’étais bien flatté d’être tombé si bien, mais tout à coup, j’entends une musique et des tambours ; je dis : « Voilà le régiment qui arrive pour caserner : « Pas du tout, je vois toute la division Friant, de laquelle je faisais partie. Je mandai le motif ; l’on me répondit qu’elle allait bivouaquer. Je fis aussitôt ma révérence à ces braves dames, non sans témoigner mon vif regret de les quitter si tôt.

J’arrive au régiment qui était déjà bivouaqué dans un bois ; je dis : « Voilà une jolie différence ! Ce soir, je commence à jeûner ! «  Et, à la vérité, je n’ai rien eu de toute la nuit.

Le 11, nous attaquâmes l’ennemi qui était embusqué, et nous le chassâmes de ses positions. Nous partîmes la nuit, de crainte d’être coupés ; nous arrivâmes heureusement à Bamberg après quelques escarmouches. Nous bivouaquâmes le 12, et, le 13, nous partîmes pour Nuremberg pour empêcher l’ennemi de joindre  l’armée qui était à Ratisbonne. Nous quittâmes cette ville pour nous rendre à Ratisbonne et, chemin faisant, nous chassâmes partout l’ennemi de ses positions et nous joignîmes le corps d’armée du maréchal Davout. Nous nous sommes battus pendant deux jours contre toute l’armée autrichienne qui occupait de fort jolies positions.

Le troisième jour, l’Empereur arriva avec l’armée bavaroise et wurtembergeoise, tomba sur l’aile gauche de l’ennemi et le défit totalement. Nous avons fiat 30 000 prisonniers. Nous poursuivîmes une partie de son armée dans les montagnes de la Bohême et nous revînmes sur la route de vienne. Nous nous arrêtâmes à Saint-Polten pendant quelques jours, et nous eûmes un excellent vin. Nous faisons la chasse à nos traînards. L’ordre de l’Empereur était de les décimer lorsqu’il n’y avait pas de chefs de complot.

Nous arrivâmes devant Vienne. Le prince Maximilien voulut faire quelque résistance. L’Empereur lui envoya dire que toute résistance était inutile de sa part, qu’il l’engageait à rendre la ville afin d’éviter de faire des malheureux, puisque la ville et les faubourgs en souffriraient seuls. Nous entrâmes après une capitulation, et nous bivouaquâmes pendant quelque temps au Prater.

La bataille d’Aspern et [d’] Essling se donna le 22 mai 1809. Le pont ayant été enlevé par des moulins[1], l’armée battit en retraite, et bien heureuse d’avoir peu rétablir le pont qu’on passa en désordre. Le maréchal Lannes et tant d’autres braves généraux en furent les victimes, avec douze à quinze mille braves. Nous revînmes camper près de vienne, et une partie de l’armée campa dans l’île de Lobau ; on rétablit un grand pont. Le prince Eugène, le plus brave des guerriers et prince sans tache, battit, par sa bravoure, son courage et son génie, l’armée du prince Ferdinand ; il ne lui laissa pas un moment de répit ; il l’enfonça partout où il la rencontra et vint faire sa jonction avec la Grande Armée, après la bataille de Raab . Le Sommering a été témoin de sa jonction.

Le 4 juillet, toute l’armée entra dans l’île de Lobau, par un temps affreux. Toute la nuit a été un feu d’enfer ; les boules rouges et les bombes pleuvaient comme la grêle. Nous fîmes le passage et, le lendemain 5, à la pointe du jour, toute l’armée était en bataille de l’autre côté du Danube dans la fameuse plaine de Wagram. Nous nous battions jusqu’à dix heures du soir.

Le lendemain 6, l’armée autrichienne descendit les hauteurs en colonne d’attaque ; on la laissa venir dans la plaine, et l’on nous fit charger à notre tour.

Les tambours battaient la charge, les colonnes firent retentir le nom de l’Empereur, les batteries firent un feu terrible. Nous poursuivîmes l’armée ennemie, la baïonnette aux reins, jusque dans les montagnes de la Moravie.

Cette journée a été glorieuse pour l’armée française et, de ma vie, je n’ai jamais vu une bataille où il se soit tiré autant de coups de canon. Nous achevâmes notre besogne à Znaïm où l’armistice se conclut et nous vînmes camper logé chez M. Gerstemberger et deux jolies filles, Charlotte et Caroline. La troisième vit.

L’on fit la paix, et j’ai eu le bonheur de venir passer quelques mois agréables à Passau. Je fus d’abord logé dans une auberge, sur un peu de paille ; encuite je logeai chez le banquier Pomerer, où il y avait la charmante Mlle Thérèse… Et sa sœur. Je fus ensuite logé chez la comtesse Wimerer. Mlle Joséphine était charmante, et le comte d4arco était l’ami de la maison. Je fus très heureux d’avoir cultivé sa connaissance.

J’ai fait ensuite connaissance avec Mlle Suthor, logement de mon lieutenant, qui était très malade. Je fus assez heureux pour devenir l’amant de cette demoiselle, lap lus jolie personne du pays. J’ai aussi fait connaissance avec la jeune comtesse Kuer, très aimable personne. Les demoiselles Kinder, ses amies, venaient aussi chez moi ; elles mettaient tout en désordre pour voir ce que j’avais soit dans ma chambre, soit dans ma malle ; enfin, j’étais un heureux mortel dans cette ville.

Le régiment reçut l’ordre de se rendre à Braunau, à la rencontre de l’impératrice Marie-Louise. Nous restâmes jusqu’à son arrivée pour lui rendre les honneurs qu’elle méritait si bien. Le soir, nous nous sommes très bien amusés au bal.

Le jour de son départ, j’étais de garde à sa porte. Un moment après son départ, une dame de la cour me remit une boîte où il y avait les bijoux de l’Impératrice; elle me pria de la lui porter et de la lui remettre entre ses propres mains. Je me rendis auprès de sa voiture qui était sur le pont, je priai M. le colonel Rothembourg de me présenter à Sa Majesté. Celui-ci me présenta au général Barbanègre. Il prit la boîte et la remit à un domestique qui était derrière la voiture ; Je m’en retournai tout fâché, le colonel me fit des reproches de ma maladresse : j’aurais certainement eu un souvenir agréable !

Après le départ de l’Impératrice, nous sommes revenus pour quelque temps à Passau, où je me suis très bien amusé. Nous partîmes à regret le Passau, mais il fallait se résigner et en prendre mon parti. Le régiment fut cantonner à Rawensburg, et moi je reçus l’ordre de cantonner près de Wangen et [de] Lindau, pour instruire les soldats. Je fus assez heureux pour faire de bonnes connaissances, et surtout le prince de Sigmaringen, qui me procura le plaisir de faire connaissance avec son grand baillif, au château de Hasberg, qui avait deux fort jolies et fort aimables demoiselles. Je fis la cour à la plus jeune, Mlle Célestine. L’aînée se nommait Philippine. Leur maman était un ange et l’enfant gâté.

Le 15 août 1810, l’on fit demander les officiers qui désiraient aller en semestre chez eux. Je fus du nombre de ceux qui désiraient voir leur patrie, vu que j’y manquais depuis huit ans. Cette bonne famille me fit mille instances pour passer le semestre chez elle. Je ne peux y consentir, quoique j’y fusse très attaché; j’avais besoin de régler mes affaires et de voir mes parents. J’ai fait mes adieux les larmes aux yeux, et de leur côté, elles tombaient en abondance.

Je partis avec un détachement de 75 hommes et je traversai la Suisse. J’ai manqué[de]périr en traversant le Lac Majeur. Arrivé à Arona, je déjeunai et pris aussitôt la poste. J’arrivai vers le cinq à Novarra, je mangeai un morceau et je partis une dmei-heure après pour Verceil, ville capitale du départemnt de la Sesia. Je descendis à l’Auberge du Lion d’or, j’entendis aussitôt une voix que je connaissais et je ne m’y suis pas trompé, car c’était l’aimable Charlotte (Mme Piota). Elle tenait [un] hôtel à [dans] mon pays.

Cette dame était accompagnée de M. Merle, adjoint au maire de Cigliano. Tous deux furent très complaisants.  Après m’avoir embrassé, ils m’annoncèrent que mes beaux-frères et plusieurs de mes amis étaient venus à ma rencontre dans cette ville. En effet, ils m’accompagnèrent jusqu’à l’Auberge de la Fontaine, où ils étaient. J’entre, je vois mon cousin et un de mes beaux-frères qui faisaient la partie de cartes pour s’mauser. Aussitôt qu’ils entendirent un sabre traînant, ils se tournèrent vers mois en disant : « Le voilà ! » 

On éveilla ceux qui dormaient, et tous, empressés de me voir, descendirent au nombre d’une quinzaine ! nous nous embrassâmes de bon cœur, et ensuite une parie est venue m’accompagner à mon hôtel, où nous passâmes la nuit; le lendemain tous, pressés de me voir partir pour mon pays natal, s’empressèrent de venir me prendre et nous partîmes pour Cigliano, après avoir bien déjeuné. J’étais en voiture avec un de mes beaux-frères, escorté par plusieurs jeunes gens de mon pays, tous bien montés. Nous déjeunâmes à moitié chemin.

J’oubliais de dire que je rencontrai mon beau-frère Suvino sur le chemin de Verceil. Il descendit de cheval et moi de voiture ; nous nous embrassâmes et nous filâmes, ensuite, chacun de notre côté. Le soir, à quatre heures, j’arrive dans ce pays tant désiré et que je n’avais point vu depuis huit ans.

En entrant, j’eus bien soin de faire du tapage, et une grande partie des habitants des deux sexes se mirent aux croisées. J’entendais qu’ils se disaient : « C’est lui !… Non ce n’est pas lui ! « Enfin, je traversai les rues comme l’éclair, et je fus descendre chez mon cousin où j’eus le plaisir d’embrasser une partie de mes amis.

Plusieurs personnes des premières familles vinrent me voir, et chacun d’eux m’engageait à aller chez lui. Enfin, je cédai à une jolie dame, épouse d’un de mes amis nommé Cassio. A mon arrivée chez elle, on me fit manger un morceau. Plusieurs personnes sont venues nous voir pour fraterniser ensemble. Je peux bien dire que j’étais reçu comme un prince.

On pourrait croire que j’ai beaucoup d’amour-propre, mais cela m’est arrivé, et n’est pas étonnant dans un bourg où les gens se voient de tout cœur ! j’ai passé quatre mois dans mon pays natal au milieu de l’allégresse; je recevais des invitation de tous les pays environnants; je faisais souvent des courses dans les jolies vignes du pays, où plusieurs fmailels étiaent réunie pour s’mauser. Je me suis aussi beaucoup amusé à Turin, capitale du piémont. A force de plaisirs, je pris la fièvre. Je suis partie malade pour rejoindre le régiment qui était à Magdebourg (Prusse). En traversant la suisse, j’ai eu le malheur d’avoir les pieds gelés en passant la montagne du Saint-Gothard. Si j’ai eu du plaisir à mon pays, j’ai bien souffert en Suisse ! Heureusement pour moi, j’ai trouvé des personnes bien aimables, surtout M. et Mme de Feklin. Je fus reçu chez eux comme l’ami de la maison; l’on me donna un fort joli appartement, enfin je reçus tous les soins possibles. Je voulus partir par délicatesse, malgré les instances de ces braves gens. Madame eut la bonté de mettre du bon vin, des biscuits, etc., dans ma voiture. Elle pleurait en me voyant partir, comme si j’eusse été son fils. Je me suis repenti plus d’une fois d’avoir quitté cette bonne famille, car j’ai souffert peines et martyre.

Enfin, après tant de peines, je suis arrivé avec mon brave grenadier, mon homme de confiance à Lindau, très jolie ville bâtie sur le Lac de Constance, où je venais passer des moments agréables, avant mon départ pour aller en semestre [sic]. C’est près de cette ville que j’ai eu le bonheur de faire connaissance avec la bonne et brave famille de Scheffer, lorsque j’étais cantonné près de Wangen. Cette brave famille demeurait au château d’Achberg. Aussitôt qu’ils surent le triste état où j’étais, le bon papa, ne pouvant venir lui-même, a aussitôt envoyé sa fille aînée, Mlle Philippine, avec un jeune homme, pour me faire prendre dans sa voiture et me conduire dans leur château. Par une délicatesse mal placée de ma part, je témoignai ma vive reconnaissance des offres gracieuses qu’ils me faisaient, et je n’acceptai pas parce que je savais l’embarras que j’aurais donné. Le lendemain, le papa est venu lui-même pour me faire les mêmes offres; j’ai encore refusé.

Le samedi soir, je vois arriver la maman avec les deux demoiselles: elles me trouvèrent tellement mal, qu’elles se mirent toutes à pleurer et me prièrent de partir avec elles. Sur mon refus, c’est-à-dire après bien des remerciements, elles partirent non sans peine, car elles on voulut voir mes pieds qu’elles virent non sans frémir, puisque, jusqu’à mi-jambe, c’était comme du charbon.

J’avais déjà fait partir mon grenadier pour Magdebourg, avec une lettre pour le colonel, afin de l’instruire de mon malheur qui m’était arrivé le cinq décembre 1810, sur la montagne de Splügen. Tandis que j’étais seul, rêveur, et que je souffrais tant, M. de Scheffer venait souvent me voir. Tantôt c’était lui, tantôt la dame, et, deux fois par semaine, c’était leur messager; tous venaient dans l’intention de me chercher. Deux mois venaient de s’écouler quand, tout à  coup, je vois entrer dans chambre un caporal de grenadiers de ma compagnie nommé Bobbe. C’était le colonel qui me l’envoyait pour avoir soin de moi. C’était l’homme que j’aimais de tout mon cœur, je lui avais montré à lire et à écrire et je l’avais fait nommer caporal. C’était un jeune homme de mon pays, qui, de son côté, m’aimait beaucoup; enfin, il m’a rendu la vie.

Je fi aussitôt porter du bon vin et un bon souper et, de contentement, nous passâmes la nuit à causer. Quelques jours se passèrent sans nous en apercevoir. Lorsque je fus un peu mieux, je lui dis que je voulais partir pour le régiment; il me fit observer que c’était impossible et que je souffrirais trop. Un beau jour, j’écrivis à M. de Scheffer, en le remerciant des attentions qu’il avait eues pour moi, et que j’étais décidé à partir.

Le lendemain, je vois arriver ce brave homme dans ma chambre, accompagné de ses deux jolies demoiselles. Voici ce qu’il me dit : « Mon cher Venturini, vous ferez tout ce que je vous voudrez, mais je vous annonce que je ne vous laisserai pas partir. Si vous me le refusez, vous ne le refuserez pas à mes deux demoiselles ! «  Enfin, il eut tant de bonté, que je ne peux refuser ses offres. Je partis aussitôt pour son château, dans sa voiture, avec lui, ses deux filles et mon cher caporal. A mon arrivée à la maison, je fus reçu très poliment de la chère et bonne maman. La plus jolie chambre du château et un très bon lit furent pour moi ; un quart d’heure après, un bon chirurgien est venu me panser. Je soupirai et me dis : « Me voilà au milieu de ma famille ! » Je n’eux pas tort, car on était aux petits soins. Le matin, le papa était le premier à venir me voir ; à huit heures, la bonne maman venait me porter elle-même le café. Après mon déjeuner, les deux demoiselles venaient à leur tour et elles passaient presque toute la journée à causer avec moi: elles brodaient, etc.

J’étais vraiment un heureux mortel, toujours servi par la main des Grâces ! Mon caporal n’était pas mal partagé; il buvait ses deux bouteilles de vin par jour et mangeait encore mieux. Lorsque je me trouvai mieux, je voulus partir, mais les braves gens m’en ont empêché. Enfin, pour les contenter, il a fallu rester encore un mois, parce que chaque personne de la famille voulait que je reste encore une semaine après le je jour fixé pour mon départ. Enfin, je partie, les larmes aux yeux de quitter une famille à laquelle je devais la vie. Je traversai la Wurtemberg, une partie de la Saxe, une partie de la Bavière et une partie de la Westphalie, avant d’avoir rejoint le régiment qui était en garnison à Magdebourg.

J’ai eu la douce consolation de revoir des aimables familles, soit à Nuremberg, soit à Hof, pays de Bayreuth, où j’avais  cantonné en 1808 et 1809.

Je suis resté quelques mois à Magdebourg, j’étais instituteur à l’école régimentaire et me suis fort bien amusé. Les officiers de différents régiments jouaient la comédie ; il n’y avait que les meilleures familles qui pouvaient avoir des cachets. J’eux le bonheur de connaître la jolie Mme Kramer et les demoiselles Belfois, les plus jolies personnes de la ville.

Je partis le 9 avril 1811, avec une jolie dame, dans une voiture à trente-six portières [sic]. Le même soir je logeai chez Mme Mayer à Neuhausdesleben, très bien; le 10 à Gardeleben, dans une auberge. Il y a eu concert près de ma chambre. C’était une partie de crieuses et non de chanteuses !

Le 11à Salsweld, le 12 à Danneberg chez Mme Bergauer, très bien ; le 13 à Grabow chez la charmante Christiana Ted…, fort bien; le 14 à Prachin, où il y avait deux jolies demoiselles de Praud, très bien ; le 19, passé à Gustrow pour rendre visite au brave colonel Husson et au général Dufour ; le soir à Butzow, jolie petite ville du Mecklembourg-Schwerin. Je fus logé chez M. l’architecte Schéel. Il y avait quatre jolies demoiselles et une aimable tante. Toute la famille me combla de politesses.

Le mois de mai, chez M. de Leck, il y avait une fort aimable dame et la jolie demoiselle Rusinow, Mlle Sigelkow, son amie, la surpassait.

Un beau jour que j’amusais ces dames par es plaisanteries, mon hôte tomba mort d’apoplexie ! Le même soir, je reçus une invitation de MM. de Pletz, d’Elisberg et de Dorn. J’ai accepté chez le second, parce que j’avais reçu son invitation la première.

J’ai logé, ensuite, chez M. de Pletz. Son péouse peignait supérieurement, on peut la comparer aux premiers peintres de Prusse. Je fus logé  ensuite chez M. de Colantz, homme très estimé. Le brave général Dufour venait souvent s’amuser avec nous, soit au bal, soit à la chasse, et pour la bonne soicété qui était toute composée des meilleures familles de Mecklembourg, j’aurais désiré y demeurer toute ma vie. Les familles d’Heuenausen, d’Oertz, de Pletz, de Convenans, d’Eler, de Schéer, de Colantz, d’Eler, etc., et le juif Joseph, tous m’ont accueilli chez eux comme l’ami de la maison.

Je suis parti le 3 août, passé à Sternberg ; le même soir à Schwerin, capitale du Mecklembourg de ce nom, jolie ville situe près de très beaux lacs de 8 à 10 lieues. Les environs sont magnifiques. Il y a un superbe par cet de fort jolies promenades. J’ai logé chez M. le conseiller Franck. Il y avait al charmante Mlle Martini. J’ai fait connaissance avec Panhy, officier du 9ème lanciers ; Je me suis bien diverti. Le 4, à une lieue en avant de Gadebush, sur de la paille; le 5 à Ratzeburg, le soir à Mollen. J’ai passé quelques mois fort agréables.

J’allais souvent faire des courses à Butzow et à Schwerin. Un beau jour, nous fumes embourbés dans la neige et, grâce à plusieurs paysans, nous nous sommes retirés d’une fort mauvaise affaire.

Parti le 27, passé chez Ratzeburg où je me suis fort bien amusé chez M. l’apothicaire. Il y avait de charmantes demoiselles avec lesquelles j’ai beaucoup dansé. Je suis parti, ensuite, pour Rutzow où j’ai revu avec bien du plaisir les personnes qui m’avaient si bien accueilli lorsque j’étais cantonné. Elles m’ont donné de nouvelles preuves de leur véritable attachement.

Le 27, à Rostock, très jolie ville. Nous avons établi un casino où nous passions des soirées bien agréables. Je fus fort bien reçu de la famille Muller, où il y avait trois demoiselles de tout cœur. C’est dommage que j’aie dû les quitter au bout d’un mois. Les deux demoiselles du bijoutier étaient fort jolies, enfin je crois que c’est le pays où  je me suis le plus amusé.

Je ne dois pas oublier les beaux jours que j’ai passé à Mayence, Passau, Brunn et Vienne, Mezeritz, Bireinbaum, Smiegel, aux différents châteaux de la Pologne et chez les braves familles de Czacz, de Plotho et aux différents châteaux du prince Pignatelli et du prince d’Orange; enfin, je dois oubli er tous les plaisirs pour aller en Russie.

II

Je suis parti le 27 février 1812, le soir, à Gnoien. Parti le 2 mars par un temps affreux. Le soir, chez la baronne de Ploetz, très bien logé. Le 4, près d’Anklam, un froid terrible, de la neige en quantité et très mal logé sur une poignée de paille. Le 5, le temps était affreux ; j’ai fait dix à douze lieues à travers la boue et la neige. Le soir, chez une veuve de 80 ans, très riche à la vérité, mais elle nous traita, en revanche, très mal. Jeme suis jamais plaint.

Le 6, marché toute la journée dans une grande forêt ; le soir, au village de Boeug, très mal sur un peu de paille, et tout habillé. Le 7, à Zaberdorf, près de Stettin. Il y avait là Mlle Aldobrandini qui était aussi aimable que Madame. Le 9, à Zelow, chez un curé où l’on m’a volé mon argent. Le 20 à Guarzic, très mal. Le 30 mars 1812, à Stettin, pour joindre le 11ème léger. Je fus ravi de revoir la jolie demoiselle Louise, demoiselle d’un général prussien où je fis logé en 1807 et fort bien traité. J’ai mangé, tout le temps que je suis resté à Stettin, chez ce brave général et un major saxon.

Parti le 28 avril ; le même soir à quatre lieues de Stargard, le 29 à Sakau, le 30 à Neuwedell, le 1er mai à Marc-Friedland, le 2 à Deutschkrone, le 3 à Zaskow, le 4 à Preuss-Friedland, le 5 à Comen, séjour. Le 7 à Tachel, le 8 à Grosslewitz.

FIN.


[1] Les autrichiens, maîtres du cours du fleuve en amont des Français, avaient lancé des moulins à eau montés sur de gros bateaux, dans l’espoir que leurs poids briseraient les ponts établis par l’ennemi. (Note figurant dans l’édition de 1904).

Ombre 2

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( 8 mars, 2019 )

Grenoble ! …

Napoléon Grenoble, 8 mars 1815

« Nous étions à deux lieues de Grenoble ; nous voyons accourir vers nous, de toute la vitesse de leurs chevaux, le chef d’escadron Jerzmanowski et quatre lanciers ; il était sept heures du soir. Ils ont vu une colonne assez profonde marchant sur la route en ligne de bataille. On serra les rangs, chacun prit son poste et on attendit. La colonne venue de Grenoble, s’avançait toujours ; on entendait le cliquetis des baïonnettes et le pas des soldats. Nos lanciers, se retirant sur nous, s’arrêtèrent à une portée de fusil. Au cri de qui vive ! Il fut répondu : 7e de ligne ! Au même instant, on vit marcher en avant et s’avancer un officier précédé d’un tambour ; on reconnut bientôt le colonel du 7ème de ligne, Labédoyère . En s’approchant de Sa Majesté, il creva la caisse de son tambour et lui présenta l’aigle de son ancien drapeau. Sa Majesté l’embrassa et le félicita sur ses bons sentiments. Les deux colonnes s’avancèrent et se joignirent aux cris de Vive l’Empereur ! Les troupes fraternisèrent et rivalisèrent de fidélité et de dévouement.
A huit heures du soir, nous approchions de Grenoble sans trouver la division que le général Marchand avait fait sortir de la place. Déjà une avant-garde de lanciers polonais s’était présentée à la porte de Bonne ; ils la trouvèrent fermée.
L’Empereur et sa troupe pénétraient dans le faubourg et suivaient la ligne des remparts. Les canonniers étaient à leurs pièces, mèches allumées . Des cris de Vive l’Empereur ! se faisaient entendre ; la population du faubourg nous saluait de ses plus vives acclamations, ouvrait les tabagies et les cabarets. Un colloque commençait entre les canonniers et nos grenadiers : – « Sont-elles bonnes vos prunes? …Vous ne nous en envoyez pas ? Demandaient les grenadiers. – Il n’y a pas de risque, répondaient les canonniers. » Les cantinières de la garnison chantaient :

Nous avons des pommes
Pour le Roi de Rome…

Pendant ces divers entretiens, qui ne témoignaient que du bon esprit et des dispositions favorables des troupes, l’officier d’ordonnance Raoul, aidé des sapeurs, des soldats et des charrons des faubourgs, faisait enfoncer les portes. L’avant-garde entre ; tous les citoyens accourent à la lueur des flambeaux, et, presque aussitôt, l’Empereur paraît seul à la tête et en avant de son armée. Une foule immense se précipite sur son passage ; tous se mêlent, soldats et citoyens. Le maire, plusieurs fonctionnaires se présentent aussitôt à Sa Majesté ; ils veulent la conduire à l’hôtel de la Préfecture ; mais l’Empereur avait fait marquer son quartier chez un de ses anciens guides, nommé Labarre , tenant l’hôtel des Trois Dauphins . Nous étions à peine installés, lorsque des habitants vinrent, au bruit des fanfares, déposer sous le balcon de l’hôtel les débris de la porte de Bonne, en disant que, n’ayant pu offrir à l’Empereur les clefs de sa bonne ville de Grenoble, en revanche, ils lui apportaient les portes.
La ville fut spontanément illuminée.
Le lendemain, l’Empereur reçut l’hommage des habitants et de tous les fonctionnaires. Une adresse fut présentée à Sa Majesté. Il y était dit :
« Les habitants de Grenoble, fiers de posséder dans leurs murs le triomphateur de l’Europe, le prince au nom duquel sont attachés tant de glorieux souvenirs, viennent déposer aux pieds de Votre Majesté le tribut de leur respect et de leur amour.
Associés à votre gloire et à celle de l’armée, ils ont gémi avec les braves sur les événements funestes qui ont quelques instants voilé vos aigles. Ils savaient que la trahison ayant livré notre patrie aux troupes étrangères, Votre Majesté, cédant à l’empire de la nécessité, avait préféré l’exil momentané aux déchirements convulsifs de la guerre civile dont nous étions menacés.
Aussi grand que Camille, la dictature n’avait point enflé votre courage, et l’exil ne l’a point abattu.
Tout est changé : les cyprès disparaissent ; les lauriers reprennent leur empire ; le peuple français, abattu quelques instants, reprend toute son énergie. Le Héros de l’Europe le remplace à son rang ; la grande nation est immortelle.
Sire, ordonnez ! Vos enfants sont prêts à obéir ; la voix de l’honneur est la seule qu’ils suivront.
Plus de troupes étrangères en France ; renonçons à l’empire du monde, mais soyons maîtres chez nous.
Sire, votre cœur magnanime oubliera les faiblesses ; il pardonnera à l’erreur ; les traîtres seuls seront éloignés, et la félicité du reste fera leur châtiment.
Que tout rentre dans l’ordre et obéisse à la voix de Votre Majesté ; qu’après avoir pourvu à notre sûreté contre les ennemis de l’extérieur, Votre Majesté donne au peuple français des lois protectrices et libérales, dignes de son amour envers le souverain qu’il chérit.
Tels sont, Sire, les sentiments des habitants de votre bonne ville de Grenoble ; que Votre Majesté daigne en agréer l’hommage. »
Cette adresse était couverte des signatures les plus honorables.
A deux heures, l’Empereur passa la revue de toutes les troupes (leur nombre s’élevait à plus de 7,000 hommes), avec cette aisance, cette dignité, cette liberté d’esprit qu’il avait aux Tuileries ; l’enthousiasme était à son comble . Une avant-garde de 4,000 hommes fut formée. Le général Cambronne, en en prenant le commandement, demanda des cartouches. – « Vous n’en avez pas besoin, général, lui dit l’Empereur, vous ne trouverez que des amis sur toute votre route. »
A l’issue de la revue, je me fis annoncer à Sa Majesté pour lui rendre compte de mon accident de Digne et prendre ses ordres pour augmenter ma caisse ; elle remit ce travail à son entrée à Lyon. »

(Guillaume PEYRUSSE, Mémoires, 1809-1815… » , Editions AKFG, 2018 ).

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( 9 février, 2019 )

Quelques figures d’Empire (II).

08-500529

CANLER (Louis), 1797-1865. Très jeune, il suit son père, officier des armées de la République. Enfant de troupe, Canler est nommé tambour  par l’Empereur en personne, en juin 1805. En 1811, il s’engage au 28ème de ligne toujours en tant que tambour. Cinq ans plus tard, comme il l’écrit lui-même dans ses « Mémoires », « je quittai les baguettes pour le fusil. Je venais d’être nommé caporal… » C’est dans les rangs de ce régiment qu’il participera à la campagne de Belgique de 1815. En 1820, il entame une brillante carrière dans la police et deviendra, par ses compétences, chef du Service de Sûreté.

CAULAINCOURT (Général Armand-Augustin, marquis de). Grand-Écuyer de l’Empereur, duc de Vicence, 1773-1827. Entré à l’âge de quatorze ans au Royal-Étranger, sous-lieutenant en 1789, Caulaincourt est nommé capitaine au début de la Révolution. Il grimpe rapidement les échelons. En 1797, il est chef d’escadron. Colonel en 1801, il rencontre la même année Bonaparte ce qui marquera le début d’une nouvelle carrière. En 1802, le Premier Consul le nomme aide-de-camp. Caulaincourt est fait général de brigade en 1803.  Il participe à l’enlèvement du duc d’Enghien en mars 1804, en territoire étranger. Grand-Écuyer de l’Empereur en juin 1804, Caulaincourt est nommé général de division en février 1805. Nommé ambassadeur de France en Russie, en 1807, il s’avère être un diplomate confirmé. Il suit Napoléon en Russie, revient avec lui en France en décembre 1812, au terme d’un voyage mémorable de Smorgoni à Paris. Caulaincourt en profitera pour prendre quotidiennement des notes, à l’insu de l’Empereur. Ces derniers formeront un passage de ces Mémoires qui ne paraîtront qu’en 1933. Il participe aux négociations diplomatiques entourant la campagne de Saxe en 1813. Il est nommé ministre des affaires étrangères en novembre de la même année. En 1814, son rôle est primordial lors de la campagne de France et lors du Congrès de Châtillon. Après Waterloo, Caulaincourt est désigné pour siéger au gouvernement provisoire (du 22 juin 1815 au 9 juillet 1815). Cet homme de qualité, fin diplomate et grand serviteur de l’Empire, s’éteint en 1827.

CHASTENAY (Louise-Marie-Victorine de), 1771-1855. Issue d’une famille royaliste, poursuivie par la Révolution, la jeune Victorine se préoccupe de politique. Elle côtoie Bonaparte, Barras, Fouché et d’autres personnages appelés à prendre une importance. Parfaitement à son aise en fréquentant le monde aristocratique et littéraire, elle rencontre madame de Genlis et madame de Staël. Cultivée, très aux faits des événements, elle laissa des « Mémoires » qui témoignent de son esprit d’observation.

DAUTANCOURT (Général Pierre), 1771-1832. Ayant embrassé la carrière des armes en 1792, comme volontaire dans les rangs du 2ème bataillon de Vervins (Aisne), Dautancourt grimpe rapidement les échelons. En 1800, il est capitaine de cavalerie dans la gendarmerie d’élite, en 1804, chef d’escadron et en 1807 major du 1er régiment de chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale. Nommé général de brigade en 1813, il commande, durant la campagne de France, la 2ème brigade de cavalerie de la Garde. De la campagne de Prusse à celle de France, en passant par la campagne d’Autriche, Dautancourt se bat courageusement. Il est mis en non-activité en septembre 1814, puis reprend du service durant les Cent-Jours en tant que commandant de la Gendarmerie de la Garde Impériale. De nouveau licencié au retour du Roi, en 1815, il sera admis à la retraite comme maréchal-de-camp en 1825 et ne reprendra qu’une brève activité dans les années 1830-1832, occupant les fonctions de commandant de la 1ère subdivision et de la 15ème division militaires.

DURAND (Jean-Baptiste-Alexis), 1794-1853. Originaire de Fontainebleau, d’abord apprenti-menuisier à Paris, il décide d’embrasser la carrière des armes en rejoignant les rangs du 1er régiment des Gardes d’honneur. En 1814, après la première abdication, Durand est à Nantes puis à Bordeaux, cherchant à s’embarquer pour l’Amérique. En mars 1815, avec le retour de Napoléon, il devient sous-lieutenant dans la Garde nationale. Arrêté par les Vendéens insurgés à Saint-Maixent, délivré par la gendarmerie au bout de trois semaines, Durand rejoint l’armée. Au moment de la bataille de Waterloo, il est à Soissons. Après la chute de Napoléon on le retrouve à Bordeaux, puis parcourant le midi de la France, en Suisse et en Italie. Expulsé de Rome à cause de sa pauvreté, Alexis Durand s’installe à Fontainebleau, se marie, et exerce son premier métier de menuisier tout en s’adonnant à sa grande passion de l’écriture.

DURAND (Sophie, née COHONSET).  Épouse du général Durand, elle occupait les fonctions de première dame de l’impératrice. 

FAIN (Agathon-Jean-François, baron), 1778-1837. Lorsque le 27 octobre 1795, le général Bonaparte s’installe à l’hôtel de la première division militaire, rue des Capucines, à Paris, il y trouve un jeune garçon de dix-sept ans, « commis dans les bureaux de la Convention ». C’est Fain. C’est à lui que Bonaparte dicta ses premiers ordres de général en chef.  Par la suite il est chargé de la division des archives à la Secrétairerie d’État aux Tuileries. Par la suite il suivra Maret, secrétaire d’État, tous ses voyages officiels, approchant ainsi le Premier Consul, puis l’Empereur. Début 1806, Fain accède au cabinet de Napoléon en tant que secrétaire-archiviste. Nommé baron en 1809, commandeur de la Légion d’honneur et maître des requêtes au Conseil d’État en 1811, il remplace Méneval en mars 1813, alors secrétaire du Portefeuille. Après la première abdication, Fain se fait plus discret, en se retirant en province, dans sa propriété du Loiret. Après son retour de l’île d’Elbe, Napoléon le réintègre dans ses fonctions. Il suivra l’Empereur à Waterloo.

FÉE (Antoine-Laurent-Apollinaire), 1789-1874.  Nommé pharmacien sous-aide en octobre 1809, il participe à la campagne d’Espagne, à propos de laquelle, il laissera d’intéressants  « Souvenirs ».  En 1815, après avoir été reçu Maître en pharmacie au sein de l’École de pharmacie de Strasbourg, Antoine Fée participe à la campagne de Belgique. En avril de la même année, il est nommé pharmacien aide-major à la 3ème division (général Marcognet) du 1er corps d’armée (général Drouet d’Erlon).

FRANCONIN (Commandant François), 1788-1857. Entré au service en 1807 aux fusiliers-grenadiers, il passe caporal en 1810 au  1er régiment de tirailleurs, puis fourrier au même régiment, en mai 1811. Quelques mois plus tard on le retrouve dans les rangs du 2ème régiment de grenadiers avec ce même grade. En  avril 1813, Franconin est nommé sergent-major au 1er régiment de grenadiers, puis lieutenant en deuxième second en mars 1814.  Passé au fameux Bataillon de l’île d’Elbe (4ème compagnie) en mai de la même année, il est nommé après le retour de Napoléon à Paris lieutenant en premier, sous-adjudant-major.

GIROD DE L’AIN (Général Félix) 1789-1874. En décembre 1805, le jeune Girod de l’Ain entre à l’École militaire de Fontainebleau. A sa sortie, il est nommé sous-lieutenant et affecté à titre provisoire au 9ème régiment d’infanterie légère. Il se bat en Pologne et en Espagne. Il sera nommé en 1810 adjudant-major. Début 1812, il quitte le 9ème léger et devient capitaine aide-de-camp du général Dessaix. L’année suivante nous le retrouvons comme aide-de-camp du général Curial. Il participe à la campagne de 1813 en Allemagne et devient chef de bataillon. Girod de l’Ain est engagé dans la campagne de France avec ce même grade. Durant les Cent-Jours, il suit le général Curial nommé par l’Empereur commandant de la 7ème division militaire. Mis en demi-solde après l’Empire, il est néanmoins réintégré dans l’armée dès 1818.

GOURGAUD (Général Gaspard), 1783-1852. Il entre en 1799 à l’École polytechnique, puis rejoint en 1801 l’école d’artillerie de Châlons comme sous-lieutenant. Affecté comme lieutenant en second en 1802 au 7ème régiment d’artillerie à pied Gourgaud devient au début de l’année suivante adjoint au professeur de fortification de l’École d’artillerie de Metz. Mais quelques mois plus tard, il passe au 6ème régiment d’artillerie à cheval. Gourgaud participera à toutes les campagnes de l’Empire. Il est à Ulm, à Vienne, à Austerlitz. Il combat en Prusse et en Pologne. En 1808 il est nommé capitaine, après avoir reçu l’année suivante la croix de la Légion d’honneur. Il se bat en Autriche dans les rangs de son 6ème régiment d’artillerie à cheval. Après un passage en 1810 à la manufacture d’armes de Versailles où il travaille à l’élaboration d’un nouveau fusil, Gourgaud part en Espagne. Il se distingue au siège de Saragosse, puis est rappelé et expédié en mission à Dantzig. Le 3 juillet 1811, Gourgaud est nommé officier d’ordonnance de l’Empereur.  Présent lors de la campagne de Russie, il sauve (une première fois) la vie de Napoléon en découvrant lors de l’incendie de Moscou, un énorme dépôt de poudre dans le Kremlin, où résidait l’Empereur et son état-major. En récompense il reçoit le titre de baron d’Empire alors qu’il n’est encore qu’un simple capitaine. Lors du passage de la Bérézina, Gourgaud traversa par deux fois à la nage ce cours d’eau glacé, afin de reconnaître les rives et permettent ainsi l’établissement des ponts  qui permirent le passage de l’armée. Cet exploit lui valut le grade de chef d’escadron et le titre de premier officier d’ordonnance de l’Empereur ; un titre crée spécialement pour lui.  En 1813, en Saxe, il est non loin de l’Empereur. Lors de la campagne de France, à Brienne, le 29 janvier 1814, il sauve une seconde fois l’Empereur en tuant d’un coup de pistolet un cosaque qui était sur le point de transpercer le souverain de sa lance. Il est nommé par la suite colonel et commandeur de la Légion d’honneur. Après la première abdication, Gourgaud  est admis dans les gardes du corps de Louis XVIII et reçoit la croix de Saint-Louis, puis nommé chef d’état-major de la 1ère division militaire. Au retour de l’Empereur, il participe à la campagne de 1815. Nommé général de brigade et aide-de-camp de l’Empereur le 21 juin 1815, il le suivra dans son exil à Sainte-Hélène. Toutefois, ce personnage, militaire courageux et tout dévoué, est d’un caractère ombrageux, impulsif et jaloux. Le huit-clos si particulier de Sainte-Hélène lui deviendra rapidement insupportable. Il en part le 14 mars 1818.

GRIOIS (Général Charles), 1772-1839. Après avoir achevé ses études, Griois décide d’embrasser la carrière des armes et passe le concours d’entrée de l’École d’artillerie de Châlons en 1792. Il est reçu 26ème sur 47. Nommé lieutenant au 4ème régiment d’artillerie, il est dans les Pyrénées-Orientales en mars 1793, puis regagne la vie civile. En mai 1800, Griois est nommé capitaine en second au 4ème d’artillerie et rejoint  l’état-major de l’artillerie à l’Armée de réserve. Il participe à la campagne d’Italie, puis est nommé capitaine en premier et tient garnison à Brest, à Grenoble et à l’île d’Elbe. Premier chef d’escadron au 1er régiment d’artillerie à cheval en 1803, il est nommé major quelques mois plus tard. Au début de l’année 1806 Griois est chef d’état-major de l’Armée de Naples, nous le retrouvons trois ans plus tard en Autriche. Il y arrive alors que la campagne est achevée et regagne l’Italie. En juin 1811, il est nommé colonel du 4ème régiment d’artilleur à cheval et prend part à la campagne de Russie. En 1813, Griois accède au grade de major de l’artillerie de la Garde et participe à la  campagne d’Allemagne. L’année suivante, il est attaché à la cavalerie de la Garde, placée sous les ordres de Nansouty, puis de Belliard et enfin de Sébastiani. Nommé directeur de l’artillerie à Mézières, durant la Première Restauration, il est chargé au  retour de l’Empereur en mars 1815, d’organiser la défense des places de l’Ardenne, sous les ordres du général Vandamme. A la fin de 1815 Griois occupe les fonctions de directeur d’artillerie au Havre. Il était commandeur de l’ordre de la Légion d’honneur (12 août 1813) et chevalier de l’ordre royal de Saint-Louis. Griois était également chevalier de la Couronne de Fer et enfin baron de l’Empire depuis le 16 août 1813.

C.B. 

A suivre.

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( 15 décembre, 2018 )

Le récit de Nicolas Nottat, brigadier du Train des équipages (Avril 1812-Octobre 1813)

Voici, les « Souvenirs » de Nicolas Nottat, brigadier du régiment du train. Ce témoignage  fut publié la première fois en juin 1939 dans la « Revue d’Histoire », par le capitaine de réserve Pierre Arnoult. Une seconde diffusion eut lieu en octobre 1953, dans la  » Revue du Train  » à l’initiative de M. Péchon, Président des  » Cadets de Saumur du Train « , mais celle-ci ne fut que partielle. Nous avons choisi de mettre en ligne intégralement ici le texte de la  » Revue d’Histoire « . Dans son avant-propos, Pierre Arnoult nous apprend que Nicolas Nottat est né à Ceffonds (Haute-Marne), le 10 février 1790. Il « appartenait à une famille de cultivateurs ». Arnoult Le récit de Nicolas Nottat, brigadier du Train des équipages (Avril 1812-Octobre 1813) dans TEMOIGNAGES train-des-équipages-224x300précise :  » Conscrit de l’an 1810, il fut incorporé le 31 mai 1809 au 2ème bataillon des équipages militaires « . Nottat est en Espagne en 1810-1811. En 1812, l’Empereur crée « de nouvelles unités d’équipages militaires pour aller, en Russie, transporter les vivres et les bagages de la Grande Armée ». Nicolas Nottat est affecté alors à la 1ère  compagnie, 18ème  bataillon des équipages militaires et « reçoit dès le 21 mars 1812, les galons de brigadier ». Le 10 avril de cette même année, il part pour Moscou… [dans le fac-similé de son livret militaire, reproduit dans l’édition de 1939, on apprend qu’il était brigadier appartenant à la 1ère compagnie du 4ème escadron du Train des équipages ; et qu’il y est entré comme simple soldat le 25 mai 1809]. Laissons-le nous raconter son périple… 

C.B.

Vers la Grande-Armée. De Paris à Moscou (10 avril-11 octobre 1812). 

L’an 1812, le 10 avril, nous sommes partis de Paris pour nous rendre à Mayence, très bien montés et équipés tout à neuf. Première destination. Partis de Mayence pour nous rendre à Berlin. Seconde destination. Partis le 2 juin pour nous rendre à Bromberg. Troisième destination.  Partis le 18 juin pour nous rendre à Koenigsberg. Quatrième destination. Là, nous sommes restés dix jours pour le rétablissement des chevaux. Partis le 12 juillet pour nous rendre à Kowno. Cinquième destination. Là, nous sommes restés six jours aussi. Partis le 4 août pour nous rendre à Smolensk. Sixième destination et première ville de Russie. Pour y arriver, nous avons eu bien de la peine. Nous avions touché le pain pour huit jours à Wilna [aujourd’hui Vilnius, en Lituanie] , et le lieutenant voulait le garder pour le donner par ration tous les jours. Mais les soldats ont voulu tout avoir de suite, et il a été très difficile de vivre quand cela a été mangé, parce que l’on avait encore beaucoup de chemin à faire pour arriver à la ville de Smolensk. L’on ne trouvait que de la nourriture très médiocre, qui était du seigle ou du blé cuit dans de l’eau, et quelquefois un peu de farine, dont on faisait de la bouillie avec du lait et du sel, car la graisse était très rare. En partant de Smolensk, nous avons été contraints de forcer l’allure pour marcher avec un corps d’armée, parce que l’on craignait trop le danger. Mais à trois jours de marche, nous avons été réduits à rester dans une poste une dizaine de jours. La plus grande partie de nos chevaux ont péri, et l’on a été obligé d’aller à 10 ou 12 lieues à la ronde de cet endroit pour pouvoir en trouver. L’on rapportait tout ce que l’on trouvait à l’égard de nourriture [sic], tant pour les chevaux que pour les hommes ; et quoique l’on s’y prenait de cette manière, on avait bien de la peine à vivre. Nous sommes partis de cette poste aux environs du 20 septembre avec 32 fourgons, attelés tant de chevaux du pays que des nôtres. Notre compagnie a marché seule. Il y avait des hommes qui avaient trois et quatre chevaux chacun, parce que déjà beaucoup d’hommes étaient décédés, tant par maladies du pays que d’autres, et parce qu’ils n’avaient pas leur nourriture ordinaire. Quoiqu’il y avait, soi-disant, grand danger, nous avons marché, nous tenant toujours bien sur nos gardes la nuit et le jour. La nuit, on ne dormait que le moins possible, parce que l’on craignait trop. La nourriture n’était pas très excitante non plus : c’était du seigle et du blé cuit dans de l’eau et du sel. Si l’on trouvait du pain, c’est qu’on le prenait quand on le mettait dans le four ; autrement, on n’en trouvait jamais. Nous avons été l’espace de trente-six jours, de Smolensk à Moscou, sans avoir une seule ration. 

La retraite. De Moscou à Kowno  (19 octobre-15 décembre 1812). 

Nous sommes arrivés dans cette ville le 11 octobre, et nous y sommes resté onze jours, sans toucher de pain du tout. On donnait pour ration un peu de farine et de viande. Pour les chevaux, on allait chercher à 3 ou 4 lieues de la ville, plus ou moins, chercher toutes sortes de marchandises, comme seigle, avoine et foin. Pour les hommes : choux ou pommes de terre. Quand on a été un peu approvisionné, il a fallu battre en retraite de cette ville. On l’a évacuée le 19 octobre, par une autre route que celle où on y était entré. Plusieurs de nos fourgons étaient chargés de gros pains de seigle, et d’autres compagnies avaient de la farine. Nous avons été une quinzaine de jours avec quelques bêtes que nous avions emmenés. Les uns les tuaient, et les autres donnaient de la farine, pour faire du pain. A défaut de pain, on servait de suif pour faire de la bouillie avec de la farine. Au bout de ces quinze jours-là, nous avons été forcés par l’armée russe de reprendre l’ancienne route où était donnée la bataille de Mojaïsk, du 20 au 25 septembre, avant d’arriver à la ville de Moscou. Sur cette ancienne route, que l’on a reprise, le froid et la faim s’étant fait sentir à l’extraordinaire, et l’armée étant cernée sur la droite, sur la gauche, devant et derrière, il était presque impossible de trouver de quoi manger. Enfin, on comptait toujours sur les villes où nous étions passés en allant, pour s’y faire faire quelque habit ou prendre soulagement de repos ou de nourriture. Et point du tout ! Le plus vite qu’il était possible de partir, c’était le meilleur. D’abord, la première de ces villes, qui était Smolensk, il était impossible d’entrer. Là, on a repris quelques troupes qui n’avaient pas été jusqu’ à Moscou, n’étant pas bien portantes. Après le départ de cette ville, pour arriver à Wilna, le froid et la faim se sont fait sentir si excessivement, que les soldats mouraient faute de subsistance, et que les chevaux aussi. Comme l’on était, tous les matins, sujets à être attaqués par l’ennemi, l’on allait éveiller les officiers supérieurs par le bras. Beaucoup de soldats restaient là, parce que l’on partait très souvent à la muette .Entre ces deux villes, il y a eu trois feux de bivouac, et dans chacun il est resté quelques soldats morts de froid ou de faim. Car, au lieu d’y trouver du pain, on avait communément grand peine à trouver de l’eau : les ruisseaux, les lacs et les grandes rivières étaient gelées si fort, qu’on aurait eu cassé la glace à grand’ peine pour le moment où il aurait fallu partir. L’on ne buvait que de l’eau de neige, et l’on se trouvait très content quand on avait quelque chose pour la faire fondre, car cela n’arrivait pas toujours. Si on voyait quelquefois du pain, c’était grâce à des Polonais qui se détachaient un peu loin de la route et qui savaient la langue du pays. Mais ils ne faisaient que paraître et disparaître. Ce n’était pas un prix, c’était de l’argent tant que l’on en voulait Le plus fort de la nourriture était de cheval, que l’on montrait au feu d’un bâton, car les pots ou marmites étaient si rares, que souvent on ne s’en servait pas du tout. 

A Borisow, il est resté beaucoup d’artillerie et d’autres troupes aussi, parce qu’il y avait une rivière qui s’appelle la Bérésina. Elle était cependant gelée, mais pas assez fort. Elle n’était cependant pas très large, mais profonde, avec des marécages de chaque côté. Quoiqu’il y avait deux ponts, ce n’était pas suffisant pour passer. On s’y portait, et celui qui avait le malheur de tomber ou de passer par-dessus ne pouvait pas se relever. Enfin, on a tout perdu, de Smolensk à Wilna : artillerie, équipages et beaucoup d’hommes. Jusqu’à des trésors d’argent en métal, que l’on a jetés dans une rivière, à Orcha, dans les trous les plus profonds qu’il a été possible de trouver. Il n’y a eu de sauvés que le trésor de l’Empereur et celui du prince Murat, d’argent fabriqué ou d’or. Et encore, celui de l’Empereur a été perdu à 1 lieue de Wilna, au bas d’une petite côte [Celle de Ponari]. Nous avons été forcés de l’abandonner par la force armée russe, et la neige, et le verglas, qui contribuaient fort à ce que les chevaux ne pouvaient avancer, comme aussi le défaut de nourriture. Celui du prince Murat est venu tout proche de Kowno, à 25 lieues plus loin. En abandonnant ces trésors, ceux qui les escortaient et y ont mis le feu auraient fait leur fortune s’ils n’avaient pas été pris à peu de distance de cet endroit.  En arrivant à Kowno, il y avait des juifs qui vendaient du rhum, et même des caves qui étaient abandonnées. Beaucoup de soldats se sont mis à boire de cette liqueur, très douce à boire et très forte de son naturel. Les hommes étant très faibles faute de nourriture, il en est resté beaucoup dans cette ville. D’ailleurs, sur cette route-là, on ne trouvait pour nourriture que du cheval et du navet ou de la betterave. Et si l’on voulait exposer quelque peu de bonne nourriture, il fallait exposer sa vie plus qu’à l’ordinaire. On était beaucoup sur la grand’route, et les hommes qui y marchaient étaient très bien portants. Mais ils tombaient et au bout de cinq minutes ils étaient gelés et mouraient de suite. Il y en avait qui avaient les pieds gelés, d’autres les mains, les oreilles et le nez. Si on se trouvait dans quelque grange pour les bivouacs, on y faisait du feu, quoique couverte en paille. Il y entrait du monde tant qu’il était possible d’en tenir. Les derniers qui venaient pour y entrer, et qui ne le pouvaient, croyant qu’on ne voulait pas leur faire de la place, mettaient le feu dans la grange. Alors, ceux qui n’étaient pas bien disponibles pour se sauver bien vite, restaient dans le feu aussi. Je vous dirai : il faut avoir bon courage et bon cœur pour ne pas y penser, ayant vu la manière dont s’est passée cette retraite. 


La fuite à l’ouest. De Kowno à Koenigsberg (16-31 décembre 1812). 

Pour moi, j’ai eu les pieds gelés, les oreilles et le bout du nez . C’est la cause pour laquelle j’ai été fait prisonnier. Après avoir passé Kowno, ayant trouvé des pommes de terre et croyant nous en faire un grand régal, nous nous étions introduits dans une maison pour les faire cuire. Deux ou trois cosaques, avec des paysans, nous en ont fait partir, déclarant pour défaite que ceux qui étaient catholiques pouvaient sortir. Tous ceux qui se trouvaient dans cette passe leur montrèrent des marques de cette religion. Après cela, nous sommes revenus jusque dans une petite ville de Pologne prussienne sans être arrêtés, quoiqu’ayant été presque tous les jours chassés par des domestiques de barons. Ils se permettaient de prendre des mauvaises armes. Ils prenaient tout ce que l’on pouvait avoir, soit en argent ou autrement. Ils prenaient aussi les épaulettes des officiers. Dans cette ville, nous avons été arrêtés par des cosaques qui nous fouillèrent partout, jusqu’à regarder dans la bouche. Puis de là, ils nous menèrent dans une très grande chambre chez des juifs qui en avaient la surveillance. Nous y sommes resté quatre jours, sans feu ni vivres d’aucune manière. Tous ceux qui étaient bien portants sont devenus faibles. Aussi, la cinquième nuit, nous sommes partis de cette chambre. Il y en avait plus de la moitié de morts. Quand nous sommes sortis en abandonnant la chambre, les morts étaient devant la porte, l’un sur l’autre. A peine si on pouvait passer. Nous avons marché, à 3 ou 4, pendant trois ou quatre jours. La veille de Noël, ne pouvant trouver de maisons pour coucher, l’un de camarades se rappela qu’il avait sauvé un louis de 24 francs d’entre les mains des cosaques. Les paysans n’ont pas voulu s’en rapporter à nous, et ils ont voulu aller chez un juif pour se contenter. Quand ils ont vu cela, ils nous ont fait partir par force sans qu’ils ne rendent rien, à coups de bâton.Et puis, j’ai quitté ces camarades, et j’ai marché seul, avec beaucoup de peine, jusque tout proche de Koenigsberg. A 2 lieues de cette ville, je suis entré dans une maison pour me changer. Il y arriva un commandant russe, qui me demanda si j’étais Français. Je lui dis que non, que j’étais Espagnol Il me répéta plusieurs fois, en très bon français :  » Il va passer des voitures qui ramassent les convalescents, et tu monteras dedans.  » A force de le dire, je lui donnai à entendre que oui, et il ma dit :  » Si je savais que tu ne le fasses pas, je te ferai prendre de suite par mes gendarmes « . Il partit de suite pour se rendre à la ville, et je partis de derrière, tout au désespoir de ne pouvoir traverser cette ville, rapport à la grande rivière qui y passe, et parce qu’il n’y avait pas longtemps qu’il regelait. Cependant, je me suis tiré sur la gauche de cette ville. Voyant du monde qui s’y promenait avec des traîneaux, cela me rassura. Je m’en fus, après avoir passé cette rivière, dans une maison où la bourgeoise était seule. Elle m’aurait donné quelque chose, mais son mari arriva de la ville, et me dit que je n’avais qu’à y aller chercher du pain. 

La fuite continuelle. De Koenigsberg à Graudenz (janvier-février 1813).

Je fus obligé de partir de suite. Je marchai jusqu’à 8 heures du soir, rien qu’à travers des campagnes, et puis je m’arrêtai, à 2 lieues de la ville, dans une maison un peu éloignée de la route, où j’ai eu bien de la peine à me faire recevoir.Mais il y est arrivé des cosaques russes un peu plus tard que moi. Le fourrier y vint pour faire les logements. Je fus battu par lui à coups de plat de sabre. Il m’en donna tant qu’il ne fut pas rendu. Et puis, il dit aux paysans de ne pas me laisser sortir. Leur capitaine y revint. Il avait été blessé par les Français ; et pris d’eau-de-vie, il me fit faire plus de dix fois le tour de la maison à coups de sabre. Il regardait à chaque instant avec son pouce le taillant de son sabre pour voir s’il coupait bien. Et puis, quand il fut content de ma battre, il me prit par les cheveux et me jeta sur de la mauvaise paille, dans un coin de la maison. Il me jeta son sabre, et puis il défit son ceinturon autour de moi et me jeta le fourreau aussi. Il m’attrapa avec la monture de son sabre sur le front, où il me leva une petite bosse comme une noisette, qui dura bien six mois. Et puis, il me prit par le bras et me releva. Il envoya chercher par ses domestiques un grand sac tout rempli d’habits de généraux et maréchaux de France, tout galonnés d’or avec les croix et les crachats. Puis il les retira l’un après l’autre sur la table, me mettant le poing dessous le nez et me disant :  » Napoléon capoute [Kaput] « Après m’avoir fait tout cela, ils me mirent à la porte. Me tenant encore par le bras, il me ramena et me donna deux pommes de terre pour mon souper. Et puis, il me fit enfermer dans une chambre neutre. Il n’y couchait qu’un chien ; et en me mettant dans cette chambre, le domestique de la maison dit au chien :  » Chien, voilà un camarade pour toi dormir la nuit . «  Tout cela ne me fit aucune impression. Cependant, j’en fus bien huit jours sourd et muet. Mais sitôt que je fus dans cette chambre, j’aperçus des petites croisées en plomb, et j’en soulevai une .Je me dis en moi-même :  » Voilà qui est bon ; je m’en vais dormir un peu, et qu’ils soient tous couchés, je partirai.  » Je ne manquai point le coup. Cependant, ils croyaient bien m’emmener à la ville le lendemain. Et point du tout ! Car je partis sur les [coups de] minuit. Je marchai sur la route jusqu’au jour, et puis je m’en éloignai un peu pour pouvoir trouver à manger. Je craignais tant ces maudits cosaques que de si loin que je les voyais, je m’écartais encore de la route. Croyant la retrouver pour marcher la nuit, point du tout ! Je fus obligé de coucher dans une grange un peu éloignée d’un village. J’en cassai le cadenas avec un gros morceau de bois, parce qu’il y avait des russes couchés dans ce village. Je marchai dans un chemin de traverse qui me mena dans des bois où je fus bien dix jours sans savoir où j’allais, ne trouvant que des maisons comme des ermitages. Je m’y trouvais très bien, parce qu’on n’avait vu encore aucune troupe de quelques nation que ce soit. En sortant de cet endroit, je me trouvai chez un baron, qui me fit très bien dîner, me donna deux ou trois sous, et me montra la route que je devais tenir. Sitôt que je fus sur cette route, je rencontrai un cosaque qui venait en ordonnance, à cheval ; il me fit retourner à peu près cinquante pas en arrière et me prit ces deux ou trois sous que j’avais. Puis il me quitta, en disant à un paysan qui était avec moi de me faire arrêter au premier poste de leurs gens. Mais ce n’était pas l’intention de cet homme-là : il suivit son chemin, et moi je me détournai sur la gauche de cette route, avec bien de la peine pour trouver à coucher. Le lendemain, je partis, et me trouvai, à peu près à midi, dans une grosse ferme où il n’y avait que les files de la maison. Là, j’ai très bien dîné. Puis, je défis mes souliers, parce que mes pieds me faisaient trop mal ; je les avais gelés, à part les deux gros doigts ; l’on voyait les os à découvert, et au pied gauche, tous les autres ongles étaient tombés. Ces jeunes filles me donnèrent du linge pou les envelopper, car cela leur faisait pitié. Je restai dans cette maison pour coucher. Le soir, il y arriva des Russes. Les gens ne savaient pas quoi faire de moi. Ils m’ont caché et m’ont fait bien souper. Puis, ils m’ont amené chez leur batteur, dans une maison un peu éloignée de chez eux.  

Le lendemain, je partis au travers des bois et des plaines, et je me trouvai chez un baron qui me fit bien dîner. Je ne restai pas chez lui, parce qu’il craignait les Russes. Il m’envoya dans un village où je fus reçu par ses ordres Parti de là, je me trouvai chez un baron polonais, où je dînai, et m’en fus, toujours traversant les bois et les montagnes. Mais, en traversant une très grande forêt, je me trouvai dans un atelier de charrons russes, qui travaillaient au bois pour l’usage de leur artillerie. Je m’approchai de ceux qui ébauchaient. Sitôt que je les vis, je regardai de quel côté il fallait me sauver. Mais point du tout ! il y en avait tout autour de moi. Ils m’appelèrent. Je fus auprès de leur feu. Ils allaient partir, et ils me donnèrent une croûte de pain qu’ils avaient de reste. Mais je ne la mangeai pas d’un trop bon courage, quoique j’avais faim, parce que j’avais peur qu’ils m’emmènent avec eux. Cependant, les uns voulaient me faire marcher, et les autres ne s’en souciaient pas. De cette manière, je restai un peu en arrière et ils me laissèrent là. Moi,ne sachant où aller coucher, car il était nuit, je fixai des maisons par la fumée qui en sortait au milieu des bois. Étant arrivé auprès de ces maisons, elles étaient remplies de Russes. Moi, au désespoir, ne sachant pas comment faire pour en trouver une pour coucher, je marchai à tout hasard au travers des bois. Je me trouvai sur un étang, perdu au moins six heures. Cependant, à force de marcher j’entendis un moulin. Ayant peur de tomber dans l’eau, je me tirai sur le côté, j’aperçus de la lumière, ce qui me rassura, et je fus coucher là. J’étais si bien perdu, que le matin, en sortant de la maison, je ne savais quel chemin prendre. Je le demandai à des personnes, et je ne voulus pas les croire. Quand je fus sur la grand’route, je demandai à une femme que je trouvai sur la route de Graudenz. Elle me dit que c’était sur la gauche, et moi je croyais être sur la droite. Je marchai toujours, continuant la route avec beaucoup de peine, toujours trouvant des parcs de Russes. Cependant je parvins à 6 lieues de Graudenz sans aucune interruption.

Arrivé là, un dragon russe m’aperçut, qui allait en vedette. Il m’appela, et moi je marchai mon chemin droit. Il redoubla quand il vit cela. Il monta à cheval et me poursuivit plus d’une lieue avec un paysan. Heureusement, il y avait des enclos entourés de perches et de gros fossés remplis de neige. Je passai au travers, et eux prenaient le tour : ce qui me sauva. Quand il vit que j’approchais du bois, il retourna. Et moi, je marchai au travers du bois, toujours appréhendant ces Russes ; et la moindre des choses que j’entendais, j’étais à me cacher. Pour coucher le soir, je fus dans une maison au milieu de la campagne, entre les bois. C’était comme une véritable gargote, et on a eu bien de la peine à me recevoir. Le lendemain, je partis par un très mauvais temps. Je traversai une route toute remplie de Russes. Je me trouvai chez une dame polonaise, qui me fit très bien dîner et me donna des moufles et du linge pour envelopper mes pieds. Je me faisais Français dans ces maisons-là. Elle me donna aussi une pièce de dix-huit à vingt sous. Et puis je partis, parce qu’elle craignait les Russes et je me fis de suite Espagnol. Je vins dans un village où il y avait de la garnison prussienne. Je ne savais pas de quelle manière m’y prendre pour entrer dans une maison. Mais eux, voyant que j’étais Espagnol, m’ont laissé entrer. 

Sur la route de Berlin. De Graudenz à Stettin (février 1813).

Le lendemain, j’entrai dans la ville très forte de Graudenz. Je restai trois jours dans une maison où les soldats faisaient leurs divertissements et me donnaient à boire et à manger du pain, de la bière ou de l’eau-de-vie. Il y survint un sergent français qui, depuis trente ans, servait dans ces troupes et était parisien de nation. Je me fis Français à lui, et lui demandai si quelqu’un de leurs officiers avait besoin de domestique. Il me répondit qu’il s’en informerait, et même que leur major serait bien aise d’avoir un Français, et qu’il me rapporterait la nouvelle le lendemain matin. Mais moi, qui demandais de l’ouvrage et priais le Bon Dieu de n’en point trouver, comme ni Français, ni Russes n’entraient dans cette ville, je partis dès le matin, parce qu’ils me menaçaient déjà de me faire arrêter. Tout en sortant de cette ville, l’on m’indiqua le chemin de Thorn. Il me fut impossible de le tenir, parce qu’il était trop fréquenté par les Russes. A une lieue de là, j’ai appris que Thorn était investi par les Russes. Je fus obligé de retourner, de passer sur la glace [de] la Vistule, très forte rivière, et de prendre la route de Berlin. Je marchai quelques jours sans aucune interruption, et je me trouvai chez un baron qui me donna à boire et à manger. il vint une demoiselle qui me demanda si je savais lire, écrire et calculer en français. Je lui dis que oui. Elle voulait absolument que je reste. Elle parlait très bien français. Mais moi, je ne m’en souciais pas, parce que j’avais trop de vermine. Le baron me dit cependant que je ne pourrais pas passer dans une petite ville qui était toute proche. Mais je m’informai, et il n’y avait pas de troupe du tout. Ce qui me faisait plus de peine, c’était une grosse rivière à passer. Mais je la passai très librement, et fus coucher dans un village à 2 lieues de là. Je me trouvai dans une maison où il n’y avait qu’une fille, et qui a eu grand’ peine à me recevoir. Mais le père et la mère arrivèrent, et puis un gendre qui avait été prisonnier en France. Je fus très bien reçu d’eux, et je restai deux jours. Ils m’ont rechangé de linge blanc, et cela m’a ôté toute ma vermine. Après cela, j’étais beaucoup hardi. Le lendemain, je fus coucher dans un village où on me donna un billet de logement. Je fus logé chez un homme qui avait été prisonnier en France, et qui perlait bien français. Il me dit que les Prussiens et les Russes, ce n’était qu’un. C’était le 18 février. Il me dit même aussi que des hommes comme moi étaient logés dans le village, et qu’ils avaient trouvé dans cette maison des Calmoucks  [Kalmouks] qui, après les avoir piqués plusieurs fois de leurs lances, leur coupaient de la chair après les cuisses et voulaient la leur faire manger. De là, je marchai deux ou trois jours sans interruption, et je me trouvai au milieu d’un bois chez un garde forestier qui me fit dîner. Puis je continuai mon chemin dans le bois, tout rempli d’eau et de marécages. Cependant je trouvai des petits bergers et m’informai du village voisin. Ils me dirent qu’il était tout rempli de Russes, qui prenaient les chevaux et même des hommes. Aussi, sur le soir, tout le monde en partit pour sauver les chevaux dans le bois. Je couchai avec eux dans le milieu du bois, avec du bon feu. Ils me donnèrent à manger de ce qu’on leur apporta le lendemain.  Je fus obligé, rapport à ces Russes, de passer dans l’eau et dans la glace jusqu’aux genoux l’espace d’une lieue, ce qui m’a fait pleurer. La première maison où j’entrai, on m’en chassa, et puis on me rappela et on me donna du pain et du beurre. De là, je parvins à arriver en Poméranie avec beaucoup de peine, car je n’entendais que tambours et trompettes de Prussiens dans toutes les villes et tous les villages. Très souvent, il fallait que j’attende des demi-journées et même des journées entières derrière des buissons ou dans le bois pour laisser passer ces troupes-là. Il m’était impossible de trouver un village pour y coucher. J’étais obligé de chercher dans des maisons isolées dans le milieu des bois ou des campagnes. Étant arrivé dans cette province de Poméranie je me trouvai dans une maison qui tenait auberge, et j’y couchai. Il y vint des compagnons rouleurs, qui dirent au bourgeois de la maison que les Français étaient dans Stettin, à peu près à 12 lieues de cet endroit. Moi, je ne savais comment faire. Le matin, j’étais encore là à 10 heures. Il y passa un adjudant et un fourrier russes, qui allaient faire les logements dans un village voisin, et qui me trouvèrent là. Heureusement, je me fis passer pour Espagnol. Après m’avoir interrogé plusieurs fois, ils le crurent, et me firent apporter par la bourgeoise pain, eau-de-vie, bière et beurre à manger, et ils lui dirent de se dépêcher. Mais quand elle les a vus partir, elle a dit :  » Ils me disaient bien de me dépêcher, mais l’argent ne va guère vite « . De là, je m’en fus, et je me trouvai chez un jeune homme dont le père était de Strasbourg. Il craignait que l’ennemi n’y entrât et qu’il maltraitât son père. Je lui dis qu’il n’y avait pas de danger. Il me donna à souper et je couchai. 

L’échappée au sud. De Stettin en Bohême et en Saxe (mars- 10 avril 1813).

Quand je fus à 3 ou 4 lieues de Stettin, ville très forte, j’ai appris qu’elle était bloquée par les Russes. Je ne savais plus que devenir. Je retournai sur mes pas, au risque d’être prisonnier. Je me trouvai dans une maison. On me donna du pain, et en même temps on me dit qu’il y avait deux de mes camarades dans une maison voisine. C’étaient un sapeur et un cuirassier.  Nous faisant tous les trois Espagnols, nous fîmes route ensemble, demandant le chemin qui allait en Pologne, de Pologne en Hongrie, de Hongrie en Italie, et d’Italie en Espagne. Les paysans se disaient entre eux que nous passerions bien par Küstrin, et l’un dit aux autres qu’il ne sortirait pas seulement en chien de cette ville-là, car les ponts étaient bien gardés. Nous nous sommes mis en route par les chemins demandés, et nous trouvâmes trois grandes rivières. La première, on nous passa avec du monde du pays, sur une barque. La seconde, on nous passa aussi, mais après avoir marché toute une demi-journée sur les bords. Les paysans nous disaient :  » Si nous savions que vous ne soyez pas Espagnols, on ne vous passerait pas, car cela nous est bien défendu.  » On répéta encore que si, et ils nous passèrent de suite. De là, nous fûmes dans une maison, au milieu du bois, chez un garde-forestier. Il nous fit bien dîner, et puis nous lui demandâmes le chemin que nous avions envie de ternir. Il fut chercher une carte et nous le dit, et combien il y avait de lieues. Nous fûmes de là dans un village où le maire nous logea chacun dans une maison. Il vient un officier prussien, qui me demanda si j’étais Français. Je lui dis que non, que nous étions Espagnols. Cela n’empêcha pas qu’il nous fit partir, et un paysan nous mena coucher tout proche d’un autre village. De là, nous trouvâmes la troisième rivière, et nous avons tourné bien des fois avant de pouvoir passer. Cependant, sur le soir, nous avons vu un enfant qui venait à nous. Nous lui avions passé cette rivière sur les ponts ; et puis, de là, nous sommes venus tomber en Bohême, croyant être sauvés : mais point du tout ! C’était le jour de la Notre-Dame de mars. Nous sommes entrés dans la première maison. On nous donna à chacun un morceau de pain. Et, tout en sortant de cette maison, nous avons rencontré deux soldats autrichiens, qui nous ont fait retourner au premier village de Prusse. Nous avons déserté de suite, et sommes rentrés en Saxe. Le même jour, nous sommes rentrés en Bohême, croyant que c’étaient peut-être des Prussiens qui nous avaient arrêtés. Mais point du tout. La nuit étant venue, nous avons été demander des logements. Le maire étant venu, envoya chercher des soldats, et puis du monde pour nous loger. Moi, qui étais censé savoir le moins l’allemand, je fus logé le premier, et le soldat duit :  » Bourgeoise, vous ne le laisserez pas sortir demain matin que je ne vienne le chercher pour le mener à la ville.  » Moi, sitôt qu’il fut parti, je sortis derrière, laissant là un mauvais bâton. La bourgeoise me dit :  » Il faut manger la soupe « . Je lui dis que j’allais revenir. Mais point du tout ! Je m’en fus. Je marchai tout au travers des montagnes jusqu’à ce que je sois fatigué. Puis je me couchai sous un hangar jusqu’à ce que j’eus froid aux pieds, et je partis au travers des montagnes et des bois. Le lendemain, sur les 9 heures du matin, ils étaient 10 soldats qui couraient après moi, et j’ai eu mille peines de les perdre. Ils criaient :  » Halte !  » Mais point du tout ! 

Je suivis, sur la gauche d’une petite montagne, un taillis à peu près de ma hauteur, mais clair. Sur le haut de cette montagne, à gauche, il y avait un bois très grand. Ils sont entrés dedans, et moi, je tournai derrière eux. Je me trouvai esquivé d’eux de cette manière-là. Je traversai un ruisseau avec de l’eau jusqu’à la ceinture, quoique l’eau fût glacée. Je traversai d’autres montagnes dans la neige, et je n’osais plus me montrer à personne. J’entrai dans la journée dans une seule maison, où on me donna un morceau de pain, et je marchai dans les bois. La nuit, ne sachant comment faire pour me coucher, je restai jusqu’ à 9 heures du soir dans le bois, et je m’en fus auprès d’une maison. J’ouvris la porte d’une étable, et je me mis dedans, croyant partir le lendemain avant qu’ ‘il soit jour. Mais point du tout !   Je restai jusqu’ à 8 heures du matin, parce qu’il y avait trois nuits que je n’avais dormi, et j’avais très sommeil. Je ne sais comment je ne fus pas vu de ces gens-là, car c’étaient des ouvriers de bois, et leurs outils étaient dans cette étable. Je fus surpris quand je m’éveillai, de voir le grand jour par la porte ouverte. Cette maison était seule. Je sortis et dépassai la maison sur la gauche. Je vis un soldat qui se promenait. Me demandant où j’allais, je lui répondis que j’allais chez nous. Il courut après moi en appelant ses camarades. Mais, je m’enfonçai dans le bois, et ils me laissèrent aller. Je m’en fus sur le haut d’un rocher. Voyant un homme venir à moi, je lui demandai si j’étais loin de la Saxe. Il me répondit que c’était ici. Moi, je ne voulais pas le croire. C’était un ancien soldat. Il me montra les revers de son habit, de l’uniforme du pays. Je lui demandai si je pourrais coucher au premier village ; il me dit que oui. Je fus dans la première maison, on me donna du pain, et dans la seconde, je couchai. Le lendemain, je passai dans une autre maison, où on me donna à déjeuner, et je m’en fus.  Je trouvai d’autres camarades qui sortaient d’un hôpital des environs. Je marchai neuf à dix jours sans aucune interruption. 

La capture et la régression. De Saxe en Silésie (11 avril- juin 1813).

Passant dans une petite ville, je demandai des logements au maire. Il nous envoya dans un village voisin, à une lieue de la ville, avec à peu près vingt sous qu’il nous donna pour sept à huit que nous étions. Il s’y rendit aussi. Il y vint sept soldats prussiens avec un sergent. Après avoir soupé, étant couchés et endormis, ils nous ont croisé la baïonnette sur les yeux, et puis nous ont éveillés.  Le lendemain matin, ils nous ont menés à leur quartier-général. Ils nous ont bien questionnés, nous demandant pourquoi nous n’étions pas restés prisonniers dès qu’on sortait de l’hôpital. Ils nous ont fait monter en voiture, et nous ont fait retourner de 100 lieues en arrière. Tous les jours, on doublait les étapes. A la destination, qui était Breslau, on nous mit dans un corps de garde pendant un mois, à quatre sous par jour sans pain, et il fallait se nourrir là-dessus. Il y en arriva d’autres. On nous a mis dans un quartier, tous ensembles. Et puis, l’armée française a avancé, et on, nous a fait partir pour aller à Neisse en Silésie, ville très forte, où nous sommes restés deux mois et demi. Puis, au mois de juin 1813, la trêve s’est faite à Prague, en Bohême. On nous a fait partir par détachement de 200, pour nous conduire en Sibérie. Ils étaient, pour nous conduire, autant d’hommes que de prisonniers, et ils ne voulaient pas que l’on ait le moindre bâton, ni que l’on chantât du tout. Ils nous ont versés entre les mains des Russes, à deux étapes de cet endroit-là, et nous avons fait séjour. C’étaient des Calmouks [Kalmouks], qui devaient nous conduire jusqu’à notre destinée ? Ils nous ont comptés et ont fait l’appel. 

Le retour au drapeau. A Liegnitz et Bunzlau (juin 1813).

La dernière nuit, nous sommes partis, une dizaine, par les croisées d’un vieux château dévalisé où nous faisions séjour. Nous sommes partis de ce château du troisième étage, sur les 2 heures du matin, avec un bras d’escalier qui avait à peu près sept à huit pieds de long, et qui était lié avec une mauvaise courroie de sac. L’on se laissait tomber sur une petite cour, et puis l’on passait par-dessus un mur pour être sorti de la ville.  Nous avons marché deux jours et deux nuits pour rejoindre les Français, et j’ai marché ce temps pieds nus, rien que dans les bois. Nous avons rejoint l’armée à Liegnitz en Prusse. Puis, de là, on nous envoya à Bunzlau, où je trouvai mon ancien adjudant major, qui me repris, me fit entrer à 1ère compagnie. La campagne d’Espagne en 1810 et 1811, et celle de Leipzig en 1813, et de France en 1814, et de Fleurus en 1815, ne sont que des fleurs envers moi en comparaison de celle de Russie en 1812.Si j’avais appris le nom des villes et villages par où j’ai passé, je vous aurais fait une description plus ample. Mais au lieu de les savoir, je n’entrais pas seulement dedans.Je marchai du 15 décembre an 1812 au 10 avril an 1813, ce qui fait à peu près quatre mois et demi, toujours me guidant aux étoiles de nuit et au soleil de jour. Je me perdais encore très souvent,, parce qu’il fallait que je me détourne très souvent ; et je marchai seul ce temps-là. Dans cette route, je me recommandai toujours à Dieu, et je crois en avoir été protégé, car je n’aurais jamais pu réussir dans cette route-là, ayant les pieds gelés comme je les avais, et de très mauvais souliers, avec lesquels je fis de 400 lieues.

Nicolas NOTTAT 

Il ne semble pas que Nicolas Nottat ait laissé d’autres témoignages sur ses campagnes d’Espagne (1810 et 1811), de France (1814) et de Belgique (1815). 

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( 20 août, 2018 )

Les TRANSMISSIONS dans la GRANDE-ARMEE (III et fin).

Les TRANSMISSIONS dans la GRANDE-ARMEE (III et fin). dans TEMOIGNAGES snb14972

La poste aux armées.

Quant à la façon dont les militaires pouvaient communiquer par lettre avec leur famille, le « règlement sur le service des « Postes militaires » nous  précise qu’à partir de septembre 1809 il existait pour eux :

-  à l’intérieur de l’Empire, une correspondance par l’intermédiaire des bureaux des villes de garnison.

-  en campagne un service de transmission et de remise assuré par des courriers et des postillons aidés d’employés sous la surveillance des commissaires des guerres.

La franchise est acquise pour le courrier des militaires aux armées durant les campagnes seulement. Chaque arme a son papier à lettre illustré d’une vignette coloriée, de facture naïve, représentant un soldat dans l’uniforme correspondant.Ce sont les lettres dites « de cantinières », car généralement fournies et vendues par ces dernières. Celles destinées à la Garde Impériale ajoutent de chaque côté de l’effigie du combattant celles de l’Empereur et de l’Impératrice en médaillons. Ordres verbaux, roulements de tambours, sonneries de trompettes, envois d’estafettes, telles étaient donc les grands moyens de communication de la Grande Armée.

Le canon.

Tirant « à blanc », il pouvait doubler l’effet du tambour. C’était le cas dans les camps comme celui de Boulogne, lorsque par exemple il ponctuait chaque jour le réveil et l’extinction des feux. En campagne, il annonçait le début d’une grande bataille : trois coups caractéristiques tiré à intervalles égaux par une compagnie de la Garde. Autre type de liaison acoustique par l’intermédiaire du canon, cet ordre de Soult quelques jours avant Austerlitz : « En cas où l’adversaire ferait des mouvements aux avant-postes, il sera tiré quatre coups de canon d’alarme par une batterie établie sur la hauteur de la chapelle… et à ce signal la division Vandamme rejoindra aussitôt celle de Legrand pour se mettre en bataille sur la hauteur située à… »

Et la grande distance, soit 35 kilomètres à vol d’oiseau dans le cas présent, la liaison entre l’Empereur et Davout le 22 avril 1809 : « Si vous êtes prêt à attaquer, écrit Napoléon, tirez à midi, une salve de douze coups à la fois, une pareille à 1 heure, une autre à 2 heures ». dans ces conditions le gros de l’armée accourant de Landshut pourra surprendre l’adversaire engagé contre Davout, donc compromis dans sa liberté de manœuvre. L’utilisation visuelle de fusées d’artifices semble n’avoir existé sous l’Empire que dans la guerre de siège. Elle eut été pourtant réalisable sans appareillage particulier et sans utiliser d’artificiers spécialisés, puisque nous savons que n’importe quel fantassin pouvait, sans aucune modification de son fusil, envoyer des étoiles lumineuses. L’exemple nous est donné par la soirée du 16 août 1804 à Boulogne, au cours de laquelle furent tirées, à la nuit tombante, 45.000 cartouches à étoiles, éclairant pendant quelques secondes la ville et la rade d’une lumière si intense que ce jeu lumineux fut aperçu de la côte anglaise.

N’oublions pas le télégraphe Chappe. Son rôle militaire supposait bien souvent l’utilisation complémentaire d’estafettes. Ce fut le cas le 10 avril 1809 lorsque, des Tuileries, Napoléon voulant communiquer d’urgence avec Berthier  qui se trouvait à Donauwerth, envoya un message télégraphique de Paris à Strasbourg (perturbé dans sa transmission par le brouillard) et que ce dernier fut repris par un cavalier de Strasbourg à Donauwerth. Bilan : cette missive d’importance avait mis cinq jours pleins pour franchir 700 kilomètres  à vol d’oiseau.

Fin.

Jean-Claude QUENNEVAT

(Article paru dans la revue du Souvenir Napoléonien en 1975).

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( 6 août, 2018 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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