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( 17 août, 2019 )

Les TRANSMISSIONS dans la GRANDE ARMEE (II).

Les TRANSMISSIONS dans la GRANDE ARMEE (II). dans TEMOIGNAGES snb14967

Les aides-de-camp.

La transmission d’un ordre ou d’un avis particulier ne pouvait évidemment se faire que par estafette, c’est-à-dire par un cavalier léger dûment informé de l’identité du destinataire ; Dans la majorité des cas, la dépêche était écrite à la plume, parfois au crayon, donc pas toujours parfaitement lisible et bien interprétable pour le destinataire. Toutefois les omissions de ponctuation y constituaient la source des erreurs les plus graves. Théoriquement la sabretache (portée par tous les cavaliers légers au début de l’Empire) était la sacoche plate destinée au transport de la dépêche. En fait, adoptée par les hussards du Roi au milieu du 18ème siècle, elle pouvait aisément jouer ce rôle lorsque primitivement elle était suspendue sous la ceinture au contact de la cuisse gauche. Mais la mode l’ayant fait descendre à hauteur du mollet, sa destination de boîte aux lettres devint très mal commode. On peut en conclure que sous l’empire les estafettes ne l’utilisaient guère et plaçaient de préférence le pli à porter dans leur ceinture ou caché sous leur chemise. Cette hypothèse semble bien être confirmée par le fait que l’uniforme réglementaire des aides-de-camp des officiers-généraux, conçu en 1803, ne comportait pas de sabretache.

La fonction principale des aides-de-camp était en effet de porter les dépêches, tant sur le champ de bataille, où il fallait braver les pires dangers en se faufilant entre les feux de bataillon et en se glissant entre deux char de cavalerie, que lors de missions à longue distance à travers un territoire ennemi. Ces aides-de-camp, étant tous des soldats éprouvés avec au moins le grade de lieutenant, Napoléon les préférait aux courriers professionnels qu’il jugeait « incapables » parce qu’ils ne donnaient aucune explication sur ce qu’ils avaient vu. La  confiance de l’Empereur ne risquait d’ailleurs pas d’être déçue, car ces jeunes gens à la fois généreux et ambitieux, pour la plupart fils de famille de l’ancienne noblesse ralliée à la gloire, s’efforçaient d’accomplir leur mission jusqu’à la limite de leurs forces : Marbot relie Paris à Strasbourg en quarante-huit heures et ne met que trois jours pour parcourir les cinq-cent-vingt kilomètres qui séparent Madrid de Bayonne ; sans changer de cheval, un officier de Davout couvre cent-soixante-dix kilomètres en dix-neuf heures en pays ennemi. A travers l’Espagne, menacés sans cesse par les guérilleros, ces courriers isolés risquaient beaucoup, et Marbot écrira à ce sujet : « Je ne crois pas exagérer en portant à plus de deux cents le nombre des officiers d’état-major qui furent pris ou tués pendant  la guerre de la Péninsule. » Chaque maréchal avait à son service au moins une demi-douzaine d’aides-de-camp (en 1809, par exemple, Lannes en possédait huit et Masséna seize). Mais il n’était pas rare qu’au soir d’une grande bataille la moitié de ces courageux porteurs d’ordre aient été mis hors de combat. Une transmission de bonne qualité se payait donc fort cher à l’époque. Quant à l’Empereur, il ne se limitait pas à envoyer en mission ses propres aides-de-camp. Il avait mis sur pied, principalement pour les dépêches de son cabinet, un service d’estafettes spécialisées pourvues d’une grande sacoche de cuir portant sur une large plaque de cuivre la mention « Dépêches de S.M. l’Empereur et Roi ». Ces courriers dont les plus célèbres furent Moustache, Clérice et Vidal, parcouraient les grandes routes impériales jalonnées de relais tous les huit kilomètres.

A suivre…

Jean-Claude QUENNEVAT

(Article paru dans la revue du Souvenir Napoléonien en 1975)

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( 1 juillet, 2019 )

Rocquencourt, 1er juillet 1815 : un des derniers combats de la Grande-Armée…

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18 juin 1815, Waterloo. L’armée de Grouchy, que l’on n’a point vue, après l’avoir tant espérée sur le champ de bataille principal, a retraité depuis la région de Wavre, par Namur, Dinant et Givet. Le 23 juin, avec un peu plus de 28 000 hommes valides, un millier de blessés et cent bouches à feu, il est entre Reims et Soissons. Le 29, il est à Paris. Son armée a parcouru quelque 350 km en dix jours et devance de peu l’armée prussienne, tandis que le gros des anglo-hollandais de Wellington s’attarde à Senlis. L’Empereur, qui a abdiqué le 22, a quitté l’Élysée le 25 juin pour la Malmaison.  Le 29, il prend place dans une calèche qui rejoint, par La Celle Saint-Cloud et Rocquencourt, la route de Paris à Rochefort où Napoléon à décidé de se livrer aux anglais. Alors qu’on le croit en route, il revêt son uniforme de colonel des chasseurs de la garde et propose au gouvernement de prendre une dernière fois la tête des armées pour battre l’ennemi.  C’est que la situation des forces en présence n’a pas laissé d’exalter l’imagination de Napoléon qui y voit l’occasion d’une revanche éclatante sur l’adversité, peut-être un des plus fantastiques retournements de l’histoire militaire, au moins les effets du désastre de Waterloo largement atténués. L’Empereur déchu en pressent l’occasion et l’urgence qu’exigent les actions violentes et soudaines.  Mais on ne l’écoute plus ; il quitte la Malmaison en vêtements civils, échappant de quelques heures à des éléments de cavalerie prussienne qui avaient le projet de l’enlever. Un gouvernement provisoire siège à Paris, Fouché l’anime, autant dire que l’intrigue règne et que sévit la confusion. Fouché, qui a trahit Napoléon, négocie avec les alliés et prépare le retour de Louis XVIII.  Ce personnage qui participa à la Terreur et contribua en 1793, à la sanglante répression de Lyon, après avoir trahi Robespierre.

Talleyrand expert en trahison disait : « Son mépris des hommes tient à ce que Monsieur Fouché s’est beaucoup regardé »  Dans Paris, sous Davout nommé généralissime, les forces de Grouchy viennent renforcer les restes de l’armée du Nord ramenés par Soult et quelques corps rameutés des provinces. « Les alliés, diminués par leurs pertes des 16 et 18 juin, obligés à des détachements importants pour l’observation des places et assurer les lignes de communication, ne peuvent opposer à Davout guère plus de cent mille hommes« . Or, celui-ci dispose maintenant d’une armée aussi nombreuse et sa supériorité en artillerie est écrasante. Si les troupes françaises sont concentrées, prussiens et anglo-bataves sont une fois de plus séparés. Malgré les précautions prises par Blücher pour masquer son changement de front, ces mouvements furent bientôt révélés à l’armée française. Bien qu’ayant adressé à Wellington et à Blücher une nouvelle demande d’armistice, Davout pensa qu’un échec infligé à l’ennemi dans une situation hasardeuse lui donnerait peut-être à réfléchir. En conséquence, Davout fit tenir l’ordre à Exelmans de rassembler toute la cavalerie bivouaquée sur la rive gauche et de la porter à la rencontre du parti prussien qui venait de traverser Versailles. Le succès de l’entreprise paraissait certain ; et comme cette petite opération devait être exécutée par de la cavalerie, presque toujours à même de se dégager, elle ne pourrait, quoi qu’il arrivât, entraîner une action générale. 

Exelmans combina un plan non seulement pour culbuter la cavalerie prussienne, mais aussi pour la prendre au filet: ordre à la division Piré, avec un bataillon du 44e, de se porter par Sèvres et Vaucresson sur Rocquencourt, afin de couper la retraite à l’ennemi; ordre à la division Valin de suivre ce mouvement; ordre à la division Donion, colonne de gauche, de se diriger sur Fontenay-le-Fleury, en tournant Versailles au sud-ouest. Exelmans se réservait le commandement de la colonne centrale, formée de ses deux divisions de dragons, qui marcherait droit sur Versailles par Le Plessis-Piquet et Vélizy. Les hussards prussiens (1), après avoir bivouaqué à Versailles (2), se dirigèrent en direction de Plessis-Piquet, mais se heurtèrent, à la hauteur de Velizy, aux 51ème et 13ème  dragons. Après un vif combat, les cavaliers de Sohr se replient sur Versailles, mais ne peuvent entrer, serrés de près qu’ils sont par les dragons d’Exelmans. Les hussards dévalent comme un torrent le boulevard du Roi et galopent en direction de Saint-Germain. Soudain, à l’entrée de Rocquencourt, une grêle de plomb s’abat sur le premier escadron: ce sont les fantassins du 44ème  de ligne français postés là par Piré qui tirent, dissimulés dans les champs. Une panique indescriptible s’empare de la cavalerie prussienne. Sohr jette ses hommes à travers champ en direction du Chesnay, mais lui-même tombe, blessé, et est emmené prisonnier à Versailles. Les Prussiens longent le parc du château du Chesnay, se trouvent bloqués dans la petite rue étroite. Ils sont cernés, tourbillonnent, cherchant vainement un refuge dans la cour de la ferme Poupinet et finalement sont tous massacrés ou faits prisonniers. Beaux coups de sabre donnés en vain ! Le gros de l’armée prussienne accourait en hâte en direction de Saint-Germain, et les forces qui s’opposèrent à Exelmans lui étaient dix fois supérieures. Néanmoins, il résista. Dans l’après-midi et jusqu’à 10 heures du soir soir, Exelmans, sans le soutien des corps de Vandamme, car Davout ne veut pas d’un engagement général, parvient à repousser un retour offensif des forces de Zieten accourues en hâte. Ayant bivouaqué à Versailles, il se replie le lendemain sur Paris ramenant quatre cent trente-sept prisonniers et de nombreux chevaux. Cependant, Blücher (3)n’osa entrer dans Le Chesnay que le 2 juillet au matin. Les femmes et les enfants du pays s’étaient réfugiés au Château. Il ne fallut rien moins que l’intervention et le sang-froid du propriétaire, M. Caruel, pour en imposer finalement aux Prussiens qui voulaient tout massacrer et brûler. Ce fait d’armes brillant, mais sans suite, est tout à la gloire d’Exelmans. En 1815, il a 40 ans. Incommode et bourru, il n’a pas connu la gloire et les honneurs qui ont favorisé parfois de moins dignes que lui. Au combat du Chesnay-Rocquencourt, cet entraîneur d’escadrons s’est révélé meilleur stratège que d’autres chefs d’un rang plus élevé ; quelques jours plus tard, c’est en vain qu’il s’oppose à la capitulation de l’armée. « Décision inutile, faute grave qui empêchait de tenter ce que Napoléon aurait voulu faire : frapper d’un coup foudroyant Blücher pris au piège dans la boucle de la Seine, puis encercler la petite armée de Wellington dans la plaine de Saint-Denis », et livrait le pays aux violences étrangères et aux vengeances des ultras. Engagé volontaire en 1791, l’ancien chef d’état-major de Murat ne rentre en grâce qu’en 1828 sous Charles X, qui le nomme inspecteur général de la cavalerie. Il est fait Grand Chancelier de la Légion d’honneur en 1849 et Louis-Napoléon lui confère enfin, en 1851, le titre de Maréchal de France.  C’est l’année suivante, d’une chute de cheval, que mourra l’un des plus grands cavaliers de l’Empire, qui avait exposé sa vie dans de nombreux combats. Un boulevard porte le nom d’Exelmans au Chesnay. Une plaque commémorative a été installée par la société d’histoire militaire «  la Sabretache » près de l’horloge du carrefour de Rocquencourt

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LE COURAGEUX FACTIONNAIRE

(Extrait des Annales du Chesnay n°5 1991 «  Rocquencourt Le Chesnay 1 juillet 1815 le dernier coup de sabre de la Grande Armée  ») 

Il est 6 heures et demie du soir; le général Exelmans dévale la rue des Réservoirs à la tête de la brigade Vincent et il rejoint boulevard de l’Empereur les lanciers de Piré et sa première brigade commandée par Burthe. Exelmans s’apprête à lancer les six régiments de cavalerie, qu’il a maintenant sous la main, aux trousses des hussards de Von Sohr, mais il se heurte aux grilles de la barrière Saint-Antoine, toujours fermées ; le général apprend que des Versaillais ont emporté les clefs et ont aidé les Prussiens; il s’indigne contre Versailles, « ce vieux repaire de royalistes, de traîtres abominables« ; il menace et s’écrie qu’ « il regrette de ne pas avoir le temps de livrer la ville aux flammes« . Enfin les grilles sont ouvertes; Exelmans se retourne vers le général Strolz : « Nous avons perdu bien du temps ! La brigade Hubert doit être actuellement aux prises avec l’ennemi à Rocquencourt ; pourvu qu’elle puisse tenir jusqu’à notre arrivée… Au galop! A Rocquencourt ! «  Plus de vingt escadrons de la cavalerie française sont sortis de Versailles dans un bruit d’enfer; le silence succède au tumulte ; le boulevard de l’Empereur est couvert de cadavres; on entend par moment des blessés qui gémissent… Le factionnaire de la barrière Saint-Antoine, M. Fasmann, est seul à son poste; tout à coup, son attention est attirée sur le boulevard par la vue d’un dragon qui se précipite, de toute la vitesse de son cheval, vers un Prussien démonté et blessé.

Le dragon brandit son sabre comme pour le frapper; le hussard allemand s’enfuit en courant et cherche à se réfugier dans le bureau de l’octroi; le dragon le rattrape et s’apprête à le tuer; le blessé se jette à genoux devant le cavalier et implore la merci de son agresseur, mais en vain; voyant cela, M. Fasmann s’élance au devant de son compatriote et l’apostrophe avec énergie : « Espèce de brute ! Tu ne vas tout de même pas commettre l’infamie de tuer de sang-froid un blessé qui te demande merci ! «  Le dragon n’écoute pas le garde national; il veut à toute force massacrer celui qu’il peut faire son prisonnier. Hors de lui, il hurle comme un forcené « qu’il doit venger la mort de ses camarades« ; le cavalier abaisse son sabre et l’enfonce à travers la poitrine du malheureux Prussien, sans craindre de frapper du coup M. Fasmann, dans les bras duquel le blessé est venu se blottir en un effort suprême ! Un coup de sabre malheureux, donné par un soldat aigri par la mort d’un compagnon ! Une tache sur l’honneur des dragons d’Exelmans ? Non. Nos « sabreurs » ont été en maintes occasions assez généreux pour se faire pardonner quelques faiblesses de ce genre. 

Alexandre TOLOCZIN

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(1) Qui, entre le 25 et le 29 juin, ont chevauché durant 170 kilomètres, et, pire encore, ont, depuis le 15 juin, avancé et combattu sans relâche. Situation qui ne sera pas sans influer sur les évènements qui vont suivre. (2)« J’ai l’honneur d’humblement rapporter à Votre Excellence que j’occupe Versailles. À mon approche, un nombre insignifiant de fantassins (français) et quelques cavaliers, tirant parti du terrain tourmenté, ont réussi à se retirer sur la route de Paris. Les 1200 hommes de la garde nationale nous ont envoyé un parlementaire, ouvert les portes, se sont déclarés partisans du Roi, et ont demandé notre protection. J’ai accepté, à la condition qu’ils enlèvent la cocarde tricolore de leur chapeau et que votre permission soit sollicitée. Selon les rapports reçus ici, Napoléon est parti l’après-midi du 29, pour Cherbourg via Rambouillet et Chartres, où deux frégates attendent son embarquement. Je vais continuer ma marche sur Longjumeau et j’ai déjà envoyé des patrouilles sur toutes les routes menant à Paris et vers l’intérieur du pays. » (Sohr à Blücher – in Voss, Generalmajor von, Napoleons Untergang 1815, Berlin 1906 – cité par Peter Hofschröer, « The Waterloo Campaign », Greenhill Books)  

(3) Blücher avait mal accueilli les nouvelles de Rocquencourt.  » Blücher était dans son bureau, sur un sofa, profitant d’un court repos et j’étais assis devant la maison, quand un parti de hussards du 5e régiment, conduits par le major von Wins, arriva et stoppa. Le major mis pied à terre et me reconnaissant, vint vers moi, me disant, très excité: « Ce que vous voyez ici est ce qui reste de deux régiments de hussards. Tous les autres sont soit morts ou prisonniers. Le lieutenant-colonel Sohr lui-même a été gravement blessé et fait prisonnier. » J’étais surpris. Je n’aurais jamais pensé que de si bonnes troupes puissent subir une si terrible défaite, et je lui dis que je n’en croyais rien. Le major m’assura que c’était la vérité et me demanda de parler au Prince. J’essayais de l’en dissuader, lui disant que l’entrevue risquait d’être très désagréable. Mais cela ne changea rien, et je l’introduisis. Le Prince écouta son rapport avec une colère grandissante, puis il explosa de rage, criant: « Monsieur ! Si ce que vous me dîtes est vrai, alors j’eusse souhaité que le diable vous ait également atteint ». Sur ces mots, Wins fut renvoyé. Le prince était outragé et choqué au plus haut point » (Nostitz, Graf von, Das Tagebuch des generals der Kavallerie Grafen von Nostitz, Kriegsgeschichtliche Einzelschriften, Berlin 1885 – cité par Peter Hofschröer, The Waterloo Campaign, Greenhill Books).  

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( 25 juin, 2019 )

Lettre d’un garde d’honneur du 1er régiment…

1er régiment

Cette lettre, qui fut publiée en avril 1914 dans le « Carnet de la Sabretache », est signée « Serafino Carocci ». L’en-tête de cette dernière indique « 1er régiment, 6ème escadron, 12ème compagnie ». L’auteur faisait donc partie des quatre régiments de Gardes d’honneur (1er, 2ème, 3ème et 4ème, de 2.500 hommes chacun) crées par un sénatus-consulte du 3 avril 1813 et rattachés à la Garde Impériale. Carocci dans cette lettre adressée à ses parents, y évoque son arrivée récente à Versailles (le 1er régiment était cantonné dans cette ville), quelques renseignements uniformologiques, ses petits tracas financiers sa vie de garnison; et quelques détails encore, le tout dans un style simple et clair. Ajoutons que ce document fut traduit de l’italien lors de sa parution dans le « Carnet de la Sabretache ».
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A Versailles, le 13 septembre 1813.

Le 11 de ce mois, nous sommes heureusement arrivés à Versailles, mais je suis sans nouvelles de vous depuis Turin. En vous répondant de Turin, je vous demandais de m’adresser une lettre à Lyon, mais je n’y ai rien trouvé. J’ai pensé que vous l’aviez envoyé à Pippo pour qu’il me la remette à Versailles et je n’ai rien trouvé ici non plus ; j’en suis fort mélancolique parce que qui sait si et quand je recevrai et vos lettres et l’argent dont je suis tout à fait dépourvu. Et l’on dit que nous allons bientôt partir pour la Grande-Armée, où l’on a déjà envoyé plusieurs escadrons de notre régiment qui se sont même déjà battus.M. le sous-préfet Borgio m’avait recommandé de ne faire aucune dépense. Et voilà qu’à peine arrivés, on nous a adressé l’ordre de nous faire confectionner un grand uniforme, une veste rouge à boutons d’argent à la hussarde, une paire de pantalons longs, un chapeau, un bonnet de police brodé ; le tout se monte à la somme de 200 francs. Quant à ceux qui ne voudront pas se faire faire ces objets, on les mettra hors des Gardes d’honneur. J’ai répondu que pour le moment je n’avais pas d’argent, ayant dépensé en route ; mais que dans 25 jours j’en aurais certainement reçu. Je vous prie de faire cet effort. Car ce serait un grand déshonneur si on me rayait de ce corps et si on m’incorporait comme petit soldat dans un régiment de ligne. Je vous prie aussi de penser au voyage que j’aurais à faire sous peu. Les vivres sont très chers et il est impossible de s’en procurer rien qu’avec notre paye. Pour vous faire comprendre le prix des choses, le vin : une bouteille de gros verre noir, pleine d’un liquide qui ressemble à de l’eau, et moitié moins grande que les nôtres, coûte 25 sous. Mais nous ne buvons que de l’eau parce que nous n’avons pas de vin. Seulement l’eau est très mauvaise et, de temps à autre, il faut bien boire de la bière qui coûte 7 sous la bouteille. C’est du reste à peine si on peut la boire, car c’est un breuvage fait d’un mélange d’orge et d’eau. Du reste je me résignerai et me ferai à tout. Maintenant je veux vous faire une analyse de notre vie et une description de la ville ; Versailles est une belle ville, on l’appelle le village de l’Empereur. Napoléon y a un palais et je vous assure que ce palais est plus grand et plus beau que celui de Monte-Cavallo à Rome. Vous n’y trouverez rien de pareil. Au milieu du jardin, il y a un grand lac et plus bas un autre jardin tout plein de plantes du Portugal aussi hautes que des noyers et enfin un coup d’œil magnifique de tous côtés. Chacune des rues de la ville est trois fois aussi large que le Corso de Rome. Je ne peux vous parler de tout puisque je ne suis arrivé qu’avant-hier. Mais Versailles est beaucoup plus beau que Lyon. Je ne peux rien vous dire de Paris parce que je n’y ai pas été faute d’argent. Mais j’espère bien recevoir un de ces jours les 50 francs que je vous demandais par ma lettre de Turin, à laquelle vous ne m’avez pas encore répondu comme je vous l’ai dit plus haut, mais que je compte bien voir arriver un de ces jours.

Maintenant voici quelle est notre vie. 

A 5 heures du matin la trompette sonne et on va panser les chevaux, puis on leur donne à boire et ensuite l’avoine. Après on va faire l’exercice soit à pied soit à cheval jusqu’à 10 heures du matin. Ensuite, on va déjeuner. Ce repas se compose de la soupe et d’un mets bien accommodé et bien propre, préparé par une femme dans notre chambrée. On est libre jusqu’à 2 heures. A 2 heures, on panse de nouveau les chevaux et après le pansage, on nous rend notre liberté jusqu’à 8 heures, même où l’on va se coucher. Le lit n’est pas mauvais, la chambre non plus et nous ne pouvons pas nous plaindre. Je vous prie de me répondre courrier per courrier, d’autant plus que nous devons partit sous peu et que j’ai mis 25 jours en route. Mais si je partais, je dirais au maître de poste de me faire suivre la lettre sur telle ou telle ville par laquelle nous passerions, ainsi que la lettre de change ou l’argent qu’elle contiendrait. Par charité, je vous prie de ne pas m’abandonner. Je pourrais sans cela faire quelque mauvais coup. Aussi, je vous recommande de m’écrire de suite. Saluez pour moi les amis, M. Gaetano Moronti, le père, le maître de chapelle. Et si vous voyez le comtesse, dites-lui qu’à 3 étapes de Versailles, un capitaine français qui parlait italien et qui avait été à Ruti et qui me dit que ses fils devaient arriver dans 2 heures. J’ai beaucoup regretté de n’avoir pu les voir parce qu’il m’a fallu partir avec le détachement, et qu’eux ils allaient à la Grande-Armée ; mais ils étaient en bonne santé. 

Saluez pour moi Luigi, Peppe, Antonio et sa femme. Je vous souhaite bonne santé à tous, à Mamare et à Nonna, et suis, 

Votre fils bien affectionné, 

Serafino CAROCCI.[/aligner]

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( 22 juin, 2019 )

CHARLES-GABRIEL-CESAR, COMTE GUDIN, PAGE de l’EMPEREUR au CAILLOU…

Une liste, datée de juin 1815, nous donne les noms des 13 derniers pages de Napoléon. Ce sont MM. de Cambacérès, Gudin, de Vertillac, Daudiffredy, Roguet, Gauthier, Mechin, Delarue, Berton, Menou, Gilbert des Voisins, Michaud et Duchêne. Lorsque l’Empereur quitta Paris le 12 juin 1815, il semble qu’il n’emmenât que trois pages avec sa Maison aux ordres du comte Bertrand, Grand-Maréchal du palais : MM. Gudin, de Cambacérès et Roguet.

CHARLES-GABRIEL-CESAR, COMTE GUDIN, PAGE de l’EMPEREUR au CAILLOU… dans FIGURES D'EMPIRE Waterloo-300x196Charles-Gabriel-César, comte Gudin, fils du général de division comte Charles-Etienne Gudin de La Sablonnière, blessé mortellement à Valoutina le 19 août 1812, et de Jeannette-Caroline-Christine Creutzer, était né à Bitche (Moselle) le 30 avril 1798.

Page à la Maison de l’Empereur le 15 juin 1812 (il avait quatorze ans) , il fut licencié le 8 mai 1814. Il entra aussitôt aux Gardes du corps de Louis XVIII en qualité de sous-lieutenant surnuméraire àla Compagniede Wagram le 16 juin suivant. Repris aux Cent-Jours dansla Maisonde l’Empereur, il est premier page de S.M.  le 2 mai 1815. On est assez mal informé sur les activités de Gudin durant la campagne de Belgique. Il remplit les fonctions de sa charge en campagne. C’était un dédoublement de celles des officiers d’ordonnance et aides-de-camp : ils portaient les ordres de l’Empereur aux corps de troupe et servaient d’estafette à l’Etat-major général. Il semble que durant la campagne, l’Empereur ait tenu Gudin constamment à ses côté. Quant aux deux autres pages, ils furent sans doute employés à porter les dépêches. On sait que le soir du 17 juin 1815, les officiers d’ordonnance, aides-de-camp et pages occupèrent au Caillou la petite pièce à gauche en entrant, directement contiguë à celle où l’empereur passa la nuit et où il arriva vers 8 heures. Ces officiers durent se contenter de bottes de paille pour s’étendre et leur sommeil fut, on s’en doute, entrecoupé d’arrivées d’estafettes et de missions nocturnes ; le lendemain, 18 juin 1815, Gudin semble avoir suivi l’Empereur dans tous ses déplacements et risqué sa part de boulets. Que devint-il au milieu de la débâcle ? Il aurait tenu au Caillou, le soir, un cheval frais que l’empereur devait monter pour fuit au milieu des débris dela Gardeà pied. Nous le retrouvons le lendemain 19 juin 1815 à Philippeville où il s’apprête à escorter Napoléon vers Laon avec le reste de la maison ; Le page Cambacérès a été fait prisonnier la veille. On part le 20 juin au matin. L’Empereur, qui voyage depuis Philippeville dans la voiture du général de brigade Dupuy de Saint-Florent, commandant de place, a perdu tous ses équipages.

L’uniforme des pages en campagne était l’habit vert, culotte de peau, bottes à l’écuyère avec les éperons bronzés, chapeau de petite tenue avec torsade d’or. Sur l’épaule gauche, nœud de « pékin verd [sic] semé d’abeilles, bordé d’une frange d’or. L’épée est fournie par le page.

Le 17 juin 1815,Gudin était nommé lieutenant au 3ème régiment de hussards, mais n’eut jamais l’occasion de rejoindre son corps. Il fut en septembre 1815 aide-de-camp  de son oncle le maréchal de camp baron pierre-César Gudin (dit Gudin des Bardelières). Il servira toujours dans la cavalerie et accompagnera son oncle en Espagne comme officier d’ordonnance (1823-1828) durant l’occupation française de la Péninsule. Sert aux hussards de Chartres comme chef d’escadron et suit le régiment au siège d’Anvers sous le maréchal Gérard. Enfin, nous le retrouvons colonel du 2ème lanciers le 19 février 1839. Maréchal de camp en 1846, il part pour l’Afrique du Nord. Général de division le 3 janvier 1852, il commande la 2ème division militaire en 1870 opérant en Seine-Inférieure [Seine-Maritime] contre les Prussiens. Le général Gudin mourut à Paris-en son  domicile du 14, place Vendôme-le 9 janvier 1874. Il avait épousé en 1836 la fille du maréchal Mortier, duc de Trévise, dont il eut une fille qui s’unit à son tour à Jacques Albéric, Comte d’Orléans, lieutenant-colonel d’état-major.

Georges ENGLEBERT.

(Bulletin de la Société Belge d’Etudes Napoléoniennes, n°28, décembre 1958).

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( 8 mai, 2019 )

Le point de vue des Alliés sur la bataille de Ligny.

Knotel. Prussiens.

Je n’ai ni la prétention ni le temps de raconter ici, la bataille de Ligny, d’autres, l’ont fait avant moi, et que pourrais-je ajouter, après Houssaye, Charras, Navez, Siborne, Aerts et le regretté commandant Lachouque. C’est d’ailleurs à eux que j’emprunterais les quelques réflexions qui feront l’objet de cette causerie. Le champ de bataille s’étend entre Fleurus et la chaussée de Nivelles à Namur, la route de Gembloux à Charleroi le traverse.

Aux environs de cette ville, sur une région valonnée, sur la rive gauche de la Sambre, un petit village a eu, peut-être, dans l’histoire le privilège unique de voir se livrer sur son sol quatre batailles, cinq, si l’on compte celle livrée par les Légions de César sur les Nerviens de Boduognat, qui, en face de 120.000 Romains se défendirent héroïquement. En 1622, le comte Tserclaes-Tilly, général de Ferdinand, livra bataille aux Protestants de Mansfeld, Saxe et Christian de Brunswick, déjà deux noms que nous reverrons en 1815. Pour nous Français, plus connues sont celles que livra en 1690, le maréchal de Luxembourg, aux troupes Hollando-Allemandes du Prince de Waldeck et surtout celles de 1794 gagnées par les armées de la République. Coïncidence de l’histoire, c’est au mois de juin, entre le 16 et le 26 que furent livrées ces batailles, la première, celle Charleroi ou des Gosselies, qui opposa Jourdan au Prince d’Orange, déjà ! La seconde, le 26 juin gagnée par Jourdan, Soult et Kléber sur les Impériaux, la plus éclatante victoire de la jeune armée républicaine. Si l’on veut continuer le jeu de coïncidences, il est curieux de noter que la victoire du maréchal de Luxembourg fut une victoire sans lendemain, que celle de Charleroi en 1794 ne tourna pas à l’avantage des Français, et que celle de 1815 ne fut pas non plus une victoire définitive, mais une « victoire platonnique » comme l’écrit Barral, le mot est joli !

Les adversaires en présence.

Vingt et un ans après la bataille de Fleurus, une nouvelle fois Français et Allemands vont se trouver face à face. Le soleil est brûlant, la chaleur est suffocante, le sol poudreux. Dans ce décor de fin de printemps, voyons où sont les acteurs du drame qui se prépare Napoléon. Le 14, l’Empereur est à Beaumont, il couche au château, à cette époque, propriété du Prince de Caraman-Chimay. Le 15, il franchit la frontière, le 16 il est à Fleurus. Là, descendu de voiture, il s’installe au Moulin de Naveau. Ce moulin, situé en face de Ligny, appartenait à un émigré français ayant fait partie de la Maison de Marie-Antoinette. Lui-même, ouvrit la porte à l’Empereur, qui, après avoir pris congé de lui, monta sur le toit aménagé en observatoire, accompagné du géomètre Simon. De là, l’Empereur voyait à peu près ce que nous voyons aujourd’hui. À droite Sombreffe, Ligny, dont on distingue le clocher, à gauche Saint-Amand, entre les deux, le clocher de Brye. Ces villages étaient occupés par les Corps Prussiens de Pirch, Thiclman et Zieten. Napoléon, avec sa longue-vue, distingue un moulin au pied duquel se trouvaient deux cavaliers : c’étaient Wellington et Blücher. Les mouvements sont imprécis, et Napoléon, impatienté, s’écrie : « Le vieux renard ne débuche pas ! ».

Blücher. Pouvait-il penser que le vieux renard était en face de lui prenant ses dispositions pour essayer de le vaincre.
Le plateau de Fleurus s’abaisse en pente douce jusqu’à un petit ruisseau, la Ligne, sur sa rive opposée, sur un point culminant un moulin aussi historique que celui de Fleurus, théâtre d’un conseil de guerre célèbre mais resté obscur. Ce moulin c’est celui de Bussy appelé aussi de Winter, démoli en 1895. Là se trouvent Blücher, Gneisenau, Grolman et le colonel Hardinge, attaché militaire anglais, qui, sera d’ailleurs grièvement blessé dans la bataille. Si nous nous mettons face au sud-est, nous voyons le panorama que voyaient les Prussiens ce jour-là. A gauche, Sombreffe, en face le moulin de Fleurus, à droite Saint-Amand, enfin Longpré et Wagnelée, dont on voit le clocher.

De cet observatoire, l’État-Major prussien voyait distinctement déboucher les colonnes françaises, certains officiers, braquant leur lunette sur le moulin de Fleurus, pouvaient distinguer l’Empereur au milieu de son État-Major. Jamais les adversaires n’avaient été aussi près, qu’en ce court moment de l’histoire, peut-être, cherchaient-ils à s’épier avant la bataille. Wellington. Parti de Bruxelles à six heures, le Duc arriva vers 10 heures aux Quatre-Bras ; aux environs de Frasnes il écrit au maréchal Blücher la lettre fameuse qui est, peut-être, la cause de la méprise de ce dernier, qui comptera sur l’arrivée des Anglais, troupes qui lui firent tellement défaut au cours de la bataille.

« Mon cher Prince,
Mon armée est disposée, comme suit :
Le Corps du Prince d’Orange a une division aux Quatre-Bras, l’autre à Nivelle. La réserve est en marche sur Genappe, où elle arrivera à midi. La cavalerie Anglaise sera à la même heure à Nivelle. Le Corps de Lord Hill est à Braine-le-Comte ».
Vous avez bien entendu, tout indique que l’armée anglaise se dirige vers le champ de bataille.
La lettre se poursuit :
« Je ne vois pas beaucoup d’ennemis devant nous et j’attends des nouvelles de votre Altesse pour décider des opérations pour la journée. Du côté de Binche on a rien vu.
Votre très obéissant serviteur : Wellington ».

Cela est daté : des hauteurs de Frasnes : le 16 juin 1815, 10 h 30.

13 heures. – Au lieu d’attendre des nouvelles, Wellington, préfère s’entretenir directement avec le maréchal Blücher ; accompagné de Muffling et Dornberg, il rejoint Blücher au moulin de Bussy. Le lieutenant-colonel Ludwig Von Reich, Chef d’État-Major du 1er Corps Prussien nous relate cette rencontre : Le Duc, écrit-il portait une simple tunique bleue sans distinction et un bicorne, orné de trois cocardes : une noire et deux rouges (espagnole et portugaise) et une plume rouge et blanche. Il était habillé de la plus simple façon. Le Duc quitta le moulin vers 13 h 30. Von Reich remarque que son cheval n’avait qu’un petit porte-manteau fixé à l’arrière de la selle, qui contenait de quoi changer de vêtements, quant aux fontes de pistolets, elles contenaient… tout ce qu’il fallait pour écrire.

Que se passa-t-il au cours de cette entrevue ?

On ne le saura jamais exactement. Clausewitz, Wagner, Damitz, Loben-Sels et Charras pensent que Wellington promit son appui au maréchal prussien, d’autres auteurs pensent que ce dernier ne fut pas si affirmatif. Essayons de reconstituer cette conversation qui se déroula en français :
Wellington, brusquement : « Que voulez-vous que je fasse ? » Gneisenau : « Dirigez vos troupes sans tarder comme réserve de l’armée prussienne, tandis que Muffling, lui conseille de déborder l’aile gauche française. C’est ça, s’écrie le Duc, je culbuterais ce que j’ai devant moi à Frasnes et je monterais sur Gosselies. À cela, Gneisenau répond : que la manoeuvre est imprudente et bien longue, et qu’il vaudrait mieux marcher sur Sombreffe. Ce qui présentait moins d’inconvénient. Il est certain que cette manoeuvre plaçait l’armée anglaise sous les ordres de Blücher, le Duc en fut-il irrité ? Quoiqu’il en soit Wellington quitte brusquement Blücher, en disant : Et bien, je viendrais si je ne suis pas attaqué moi-même ».

Cette promesse était-elle formelle, ou simplement conditionnelle ? De toute façon, Blücher, comme Wellington, se trompaient de bonne foi, sur la répartition des troupes françaises. Blücher pensait avoir en face de lui toute l’armée ennemie et, dans ce cas il avait besoin de l’appui anglais. Wellington, lui, commettait une erreur d’appréciation, certainement involontaire. En effet il avait sous les yeux un tableau de l’emplacement des troupes hollando-belges et anglaises, établi par le Quartier-Maître général Delancey, or, ce tableau était inexact, car ce n’est que dans la soirée que les troupes mentionnées furent réunies en nombre suffisant.

Y avait-il, comme l’écrit Houssaye, un peu de diplomatie dans ces promesses ? Wellington a-t-il trompé volontairement Blücher ? Cette duperie n’est pas dans le caractère du Duc. A-t-il dit à Hardinge en quittant Bussy : « If old Vorvarts fights here, he will get most damnably liked » ou, si l’on préfère : « si le vieux Blücher combat ici, il sera honteusement rossé ! ». D’après Lord de Ross, Wellington avait prévu l’inconvénient de la disposition des troupes prussiennes, et il en avait averti Blücher : « Si j’étais à votre place, avec mes troupes, j’en placerai un plus grand nombre derrière la crête pour les abriter, car si les Français les canonnent, ils peuvent les mettre en pièces avant de franchir les ponts, mais il ajoute, personne ne voulait m’entendre, et je n’avais plus qu’à m’en aller, et tout se passa comme je le craignais ! ».

Tout ceci se passait entre 13 heures et 15 heures. Tous les acteurs du drame sont maintenant en place.

L’armée prussienne.

Puisque nous nous intéressons aux armées alliées, voici en résumé la composition de l’armée prussienne :
Commandant en Chef : Field Maréchal Prince Blücher Von Wahlstatt Chef d’État-Major : Lieutenant-général Comte Von Gneisenau.
Quartier-Maître général : Général-Major Von Grolman.

Ier Corps : Lieutenant-général Von Zieten : 1re, 2e, 3e et 4e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIe Corps : Général Von Pirch : 1er, 5e, 6e, 7e et 8e brigade d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.
IIIe Corps : Lieutenant-général Baron Von Thielmann : 9e, 10e, 11e et 12e brigades d’infanterie. Une division de cavalerie et de l’artillerie.

La cavalerie était répartie dans les Corps d’armée. En principe chaque brigade d’infanterie avait un régiment de cavalerie à sa suite, chaque Corps d’armée avait une division de cavalerie. La cavalerie prussienne comprenait des dragons, des cuirassiers, des uhlans et des hussards, tous à quatre escadrons. La cavalerie portait en général la « litewka » en Campagne, les hussards le dolman et la pelisse, le casque ou le shako. Les cuirassiers ne combattirent pas à Waterloo. L’infanterie était à trois bataillons : les deux premiers de mousquetaires, le dernier de fusiliers. Tous les régiments étaient à 4 compagnies. Ils avaient deux numéros : celui du rang et celui de la province. Les régiments d’infanterie légère avaient deux bataillons de chasseurs (Jagers) et deux de tirailleurs (Schutzen), également à 4 compagnies. L’artillerie était répartie en brigades : elle avait des batteries à pied de 12, des batteries à pied de 6 et des batteries à cheval de 6, plus une batterie d’obusiers. L’infanterie comme l’artillerie avait l’uniforme bleu, le pantalon gris. Les régiments se distinguaient par la couleur distinctive différente pour chaque province. L’artillerie avait cette couleur noire. L’armée prussienne avait en plus des régiments de landwehr en bataillons et en escadrons, et quelques formations de chasseurs volontaires (Frewillige Jagers).

La retraite prussienne.

Mais revenons au champ de bataille. Environ 150.000 hommes sont en présence. Un silence profond et inquiétant s’abat sur la plaine.Soudain trois coups de canon tirés par une batterie de la Garde Impériale à intervalles réguliers donnent le signal de l’attaque. Il est 15 heures. La tragédie commence, elle ne se terminera qu’à la nuit ; à minuit on se battait encore près du moulin de Bussy. Le récit de la bataille de Ligny n’entre pas dans le cadre de cette causerie, elle a été maintes fois racontée par des historiens combien prestigieux ! Disons seulement qu’elle fut meurtrière, acharnée, que l’on se battit au corps à corps… dans l’église, dans le cimetière on se bat à coups de baïonnettes, à coups de crosse, et quand les armes manquent, à coups de poing ! Les pertes furent très lourdes, bien qu’elles varient selon les auteurs : de 10 à 20.000 hommes pour les Prussiens ; pour les Français de 6 à 7.000 selon Gourgaud, 13.000 selon Mauduit. Où en sont les adversaires, maintenant que les canons se sont tus, et que l’on relève les blessés trop nombreux pour les ambulances. Blücher hors de combat, Gneisenau prend le commandement de l’armée prussienne.

Le voici à cheval, entraîné lui aussi par le flot des fuyards, il arrête son cheval sur un chemin, qui relie la route de Namur, au nord de Brye, nous dit Houssaye. Profitant de la clarté de la lune, il consulte sa carte. C’est dans cette attitude que le représente un très beau portrait, dont j’ignore l’auteur. Gneisenau est en tenue de Campagne, aussi simple que celle de Wellington, col et parements rouges, sans aucune broderie, pantalon gris boutonnés jusqu’au pied, il est coiffé d’une petite casquette à visière, coiffure chère à l’Etat-Major prussien. Son cheval ne porte qu’un tapis de selle de fourrure noire et des sacoches de cuir clair. Il a posé ses brides sur l’encolure de son cheval, lunette à la main, et carte dans l’autre, il réfléchit quelques instants, puis il lance son ordre resté célèbre : « Ruczug nach Tilly und Wavre ». « Retraite sur Tilly et Wavre ». Il est probable, qu’en ce moment même, en ordonnant la retraite, le général vient de sauver l’armée prussienne, et, permis sans le savoir la victoire alliée à Waterloo. Ainsi au lieu de se replier sur ses bases d’opérations, il choisit d’aller vers le nord rejoindre les armées anglaise et tendre ainsi la main à Wellington. Ce dernier écrira, d’ailleurs quelques jours plus tard avec une certaine exagération que la décision de Gneisenau a été le moment décisif du siècle ! Pourquoi les Français stratégiquement vainqueurs n’ont pas exploité leur avantage en poursuivant l’armée ennemie. Cette erreur a permis à l’armée prussienne éparpillée sur les différents champs de bataille de se rassembler sans aucune menace. C’est ainsi que les deux brigades Heinkel et Steinmetz, dispersées, purent tranquillement rejoindre leur Corps d’armée en retraite. Cette armée battue n’avait l’air d’être aucunement désorganisée. Contraste frappant, entre ses deux armées. Alors que les vainqueurs se reposent sur leur victoire, les vaincus, eux, sont continuellement en alerte, profitant de cette passivité et de l’obscurité pour organiser leur retraite. Le Quartier-Général est replié à Mellery, en arrière de Ligny. Thielmann conserve sa position initiale, Jagow, lui, avec des éléments du Corps de Zieten occupe Brye et ses environs. Cette évacuation durera jusqu’à 3 heures du matin.

Et les Anglais ? Eh bien, au matin du 17 ils ignoraient encore le sort de la bataille et l’on pensait même que les Prussiens étaient victorieux, Lord Fitzroy-Somerset, (futur lord Raglan) secrétaire du Duc de Wellington écrivait à sa femme : « Les Prussiens et les Anglais ont refoulé les Français ? ». C’était chanter trop tôt victoire ! Wellington lui-même, ne disait-il pas de Blücher qu’il croyait vainqueur : « He his a fine old fellow ! ».
A l’aube du 17, Wellington se trouvait aux Quatre-Bras, lorsqu’arriva à brides abattues, un aide de camp qui dit quelques mots à l’oreille du Duc, celui-ci se tourna alors vers le capitaine Bowles du 28e Regiment of Foot, et lui dit : « Le vieux Blücher a reçu une sacrée rosée et s’est replié sur Wavre, nous devons reculer aussi, je suppose qu’en Angleterre on dira que nous avons été battus… ». Vous remarquez que Wellington ne dit pas « nous avons été battus, mais on pensera que nous l’avons été, il y a là toute une nuance qui sépare une défaite d’une bataille perdue ! Puis il ajoute : « Je n’y peux rien, nous devons reculer aussi ».

Conclusion.

Victoire stérile ou défaite victorieuse, Ligny aura été la bataille des occasions perdues ou gâchées, des hésitations et des fausses estimations. Il semble que les événements se soient ligués pour déjouer les projets des adversaires ! A Napoléon il manqua d’Erlon, à Blücher il manqua Bülow et  l’armée anglaise pour transformer une défaite, peut-être, en victoire. Si Napoléon avait engagé la bataille à 8 ou 9 heures du matin, si Wellington avait concentré ses forces avec 24 heures d’avance… si, si… Le général Vivian a été sévère pour son chef, il a jugé cette décision, comme une véritable bévue,

« A sad blunder » dira-t-il !Le destin, toujours le destin. J’ai été frappé par ce petit fait – souvent contesté par les historiens – mais que j’aime à croire authentique ! Il est raconté par le capitaine Georges Bowles, du régiment des « Coldstreams guards ». Peut-être le sort de la Campagne fut-il marqué pendant la soirée de la duchesse de Richmond. Après le départ du Prince d’Orange, Wellington qui se trouvait avec Richmond lui demanda une carte de la région. Comme ce dernier lui en présentait une, Wellington, après l’avoir examinée, s’exclama : « Napoléon m’a roulé » – (he has humbegged me), il a 24 heures d’avance sur moi. Que ferez-vous demanda Richmond ? Wellington répondit : « J’ai ordonné de résister aux Quatre-Bras, mais, sauf imprévu nous ne pourrons l’arrêter là, c’est ici que nous livrerons la vraie bataille, et le Duc marqua avec son ongle un point sur le carte que Richmond entoura d’un cercle rouge, ce point c’était Mont-Saint-Jean. Quoiqu’il en soit les faits devaient donner raison à Wellington, déjà Ligny annonçait Waterloo. Dramatique cheminement du destin inexorable : Ligny, magnifique victoire française serait une victoire sans lendemain, ou plutôt elle en aurait un terrible, l’Histoire le connaît sous le nom de Waterloo !

 

Baron Louis de BEAUFORT

(« Revue du Souvenir Napoléonien » , n°271, septembre 1973 pp.14-18).

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( 28 avril, 2019 )

Un TÉMOIGNAGE ANGLAIS sur NAPOLÉON à bord de l’ »UNDAUNTED ».

Napoléon

Thomas Hastings (1785-1812), était lieutenant à bord du navire l’Untaunted. C’est ce bâtiment qui conduisit l’Empereur dans son nouveau royaume. L’Undaunted mit les voiles le 29 avril 1814 à 11 heures, de Saint-Raphaël. Et jeta l’ancre le 3 mai suivant devant Portoferraio, dans la soirée. Napoléon débarque à l’île d’Elbe le 4 mai à 14 heures. Ce récit méconnu est extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet et intitulé « L’année 1814 » (Fontemoing et Cie, 1914). Il est à prendre avec précaution car bien écrit dans l’air du temps où il était si facile d’accabler un souverain impuissant à se défendre et condamné à l’exil… J’ai complété ce témoignage par quelques notes et autres extraits ; le tout mis en gras et entre-crochets.

C.B.

———–

Le 16 avril [1814], lorsque au retour d’une courte croisière nous regagnâmes notre ancien poste devant Marseille, nous fumes reçus par les habitants de cette ville, dont le commerce a pourtant beaucoup souffert de nos efforts pour le détruire, avec des transports d’allégresse qu’aucune plume ne peut dépeindre.

La veille un pêcheur nous avait appris qu’on s’attendait à quelque grand changement. Ce matin-là, nous remarquâmes que le drapeau blanc flottait sur tous les forts à côté du drapeau anglais. Cela nous excitait à nous rapprocher quand une députation, conduite par le maire, vint à bord, nous invita à jeter l’ancre, et nous informa de la bienheureuse nouvelles de la paix et de la chute du perturbateur du monde, Bonaparte. Il serait impossible de décrire les exclamations immodérées de la joie enthousiaste qui éclata ; l’aire retentissait des cris de « Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! Vive l’Anglais ! » A  midi nous saluâmes la terre et jetâmes l’ancre. Il était étrange de voir ces mêmes gens, qui, peu de temps auparavant, chercher à se faire mutuellement tout le mal les uns des autres et s’embrasser avec une chaleur plus que fraternelle.

Nous restâmes à  Marseille jusqu’au 23 avril, où nous reçûmes l’ordre de faire voile vers Fréjus pour transporter le ci-devant Empereur à l’île d’Elbe. Nous arrivâmes le 24 et le 27 tout fut prêt pour son embarquement. Ce puissant ennemi de l’Angleterre préférait se remettre entre les mains de ce même peuple qu’il avait si fréquemment stigmatisé comme étant sans honneur et sans principes, plutôt qu’à ceux sur lesquels il avait régné et qu’il avait si souvent conduits à la victoire et à la gloire. Sur sa toute il n’avait pas été insulté sauf à Avignon où la population avait pendu son effigie sur le bord de la chaussée et demandé à grands cris à voir le tyran.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse : « La plus grande effervescence régnait dans les villes que nous eûmes à traverser pendant la journée du 24 [avril 1814] et la matinée du 25. A Orange, à Avignon, nous fûmes assourdis des cris de Vive le Roi ! Vive Louis XVIII ! À bas Nicolas ! Je faisais, tapi dans ma voiture, des réflexions bien amères sur l’instabilité des grandeurs humaines, me contentant d’envisager tous ces visages frénétiques. A Orgon, petit village où les relais avaient été placés, la rage du peuple était à son comble.  Devant l’auberge même, où l’on avait forcé les relais à établir ; on avait suspendu un mannequin, représentant Sa Majesté, en habit vers de sa Garde, avec un papier ensanglanté sur sa poitrine. La populace des deux sexes se pressait, se cramponnait à la voiture de Sa Majesté et cherchait à la voir pour lui adresser les plus fortes injures. Le danger est imminent ; les Commissaires s’empressèrent de descendre de leurs voitures pour se ranger autour de celle de l’Empereur. Transporté de colère à la vue de ces misérables, je m’élançai de la mienne pour me joindre aux Commissaires ; leur harangue et mes paroles, prononcées très énergiquement en langue patoise, suspendirent les hurlements de la multitude. Les chevaux se trouvant attelés, on les lança au grand galop, et la rage des gens d’Orgon expira dans quelques jets de pierre lancés sur la voiture de Sa Majesté. Le danger auquel l’Empereur venait d’échapper l’avertissait et lui commandait la prudence. A un quart de lieue au-delà d’Orgon, Sa Majesté jugea indispensable de changer de costume ; elle prit l’habit d’un de ses courriers qu’elle fit placer dans sa voiture, et courut elle-même au-devant de nos voitures. On trompa ainsi la multitude à St-Canat, où l’effervescence ne le cédait en rien à celle dont nous venions d’être les tristes témoins ; mais à midi, l’Empereur, harassé de fatigue, et horriblement meurtri, ne put continuer sa route ; il s’arrêta dans l’auberge dite La Calade, à trois lieues en deçà d’Aix. Sa Majesté, s’y présentant comme un courrier de l’Empereur, eût à essuyer avec la maîtresse du logis une conversation bien pénible. Cette mégère ne lui déguisa pas la haine que l’on portait à Napoléon et la résolution où était le peuple de le massacrer lors de son passage à Aix. »]

 Il avait été escorté par un régiment de hussards autrichiens et accompagné par un général russe et par le colonel Campbell des gardes [Cet officier britannique chargé de la surveillance de Napoléon à l’île d’Elbe ne pourra pas empêcher son évasion, ayant été parti compter fleurette (une fois de plus) à une belle comtesse italienne à Livourne !]

Il resta deux jours à Fréjus et dans la nuit du 28 quitta cette ville pour s’embarquer. Les hussards faisaient la haie sur le chemin et un carré était formé sur la plage autour du canot. A 8 heures et demie il quitta la terre au milieu d’un profond silence interrompu seulement par une sonnerie de trompettes. La mer était calme, paisible, et la scène tout à fait solennelle.

Abandonné de tous ses généraux sauf deux, ainsi que du plus grand nombre de ses domestiques, craignant toujours pour sa sécurité [Hastings a une vision simpliste des événements !], il se jeta à bord d’une frégate appartenant à ce pays dont il avait justement mérité la haine mortelle. Il y fut reçu avec tous les honneurs dus à un prince souverain; ce à quoi, pour lui rendre justice, il fut très sensible, et il fit observer que les Anglais étaient vraiment des ennemis nobles et généreux. Il me faut dire toutefois que l’inflexible force d’âme et la noble fermeté avec lesquelles il supporte les revers de la fortune doivent au moins commander le respect, et si nous pouvions nous dépouiller de l’idée que l’assassin de d’Enghien [allusion à l’exécution du duc d’Enghien], de Wright et de tant d’autres est devant nous, nous laisserions bientôt aller à l’admiration.

[Extrait des « Mémoires » de Guillaume Peyrusse, qui assiste à ces événements : « 27 avril 1814. Nous arrivâmes à Fréjus, où nous avait précédé le colonel Campbell, qui était arrivé de Marseille avec la frégate anglaise The Undaunted. Ce bâtiment était commandé par le capitaine Ussher, et était destiné à escorter l’Empereur pour garantir Sa Majesté contre toute espère d’attaque. Le brick l’Inconstant, capitaine Montcabrié, attendait l’Empereur, mais Sa Majesté jugea au-dessous de sa dignité de passer à son bord » ]

[Lettre inédite du général Bertrand à sa femme, Fanny : « « Nous sommes arrivés ici hier et nous partons ce matin sur une frégate anglaise ; le bâtiment français étant arrivé trop tard. Nous avons fait un heureux voyage sauf dans quelques villages de Provence où nous avons été exposés aux injures de la populace mais qui n’ont eu d’ailleurs aucune suite… Lettre datée de « Fréjus, ce 28 avril 1814 »].

La nuit même nous levâmes l’ancre et mîmes à la voile. Pendant une longue traversée de six jours, il  affecta une amabilité qui assurément ne lui paraît pas naturelle. Sa taille est de cinq pieds six pouces ; il tourne à l’embonpoint, ce qui lui donne l’air inactif et pesant ; ses yeux sont gris et extrêmement pénétrants. L’expression de sa physionomie n’a rien d’agréable. Il parle de tout et semble bien renseigné sur tout. On dirait qu’il s’est  beaucoup occupé de choses de la marine, car ses remarques sur ce chapitre sont extrêmement justes et appropriées.

Je fus nommé un des commissaires pour prendre possession de l’île [d’Elbe] et reconnaître le drapeau indépendant ; en conséquence, quand nous approchâmes, je quittai le navire avec le comte Koller [Le général autrichien Koller (1757-1821) fut désigné pour accompagner Napoléon de Fontainebleau à l’île d’Elbe. Il entretint d’assez bon rapport avec l’Empereu ], et le général comte Drouot [Le général Antoine Drouot (1774-1847), courageux et vertueux, il sera nommé par Napoléon Gouverneur de l’île d’Elbe.] Après avoir accompli toutes les formalités nécessaires, nous retournâmes et trouvâmes le vaisseau près du port de Portoferraio. Le lendemain, le bizarre drapeau de Bonaparte, blanc avec des bandes diagonales rouges et trois barres qui, dit-il, indiqueront son désir de cultiver l’industrie, l’harmonie et la paix, fut arboré [il s’agit du drapeau de Napoléon à l’île d’Elbe. Notre Anglais en donne une interprétation fantaisiste !] L’Undaunted le salua de vingt-et-un coups et tous les forts suivirent cet exemple. A 2 heures le cortège était prêt, et lorsque Napoléon descendit dans le canot, les servants gagnèrent leurs pièces, et dès qu’il s’éloigna du navire, on commença un salut royal.

Nous pénétrâmes dans le port en cet appareil. D’abord les canots de l’Empereur avec les marins de la Garde, leurs officiers et les officiers de sa maison, ensuite une grande affluence d’embarcations du pays avec de la musique, des gens qui jetaient des fleurs et acclamaient notre débarquement.

Napoléon fut reçu par la municipalité qui lui présenta les clefs d’or de la ville sur un plat d’argent. Nous nous avançâmes ensuite dans le plus grand ordre ; les rues étaient bordées de troupes et jonchées de fleurs, et l’air retentissait des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Napoléon le Grand ! »

Alors eut lieu la plus grande scène d’hypocrisie [Hastings en est-il si certain ?]. A notre entrée dans l’église, et pendant qu’on chantait le Te Deum, le perturbateur du monde, le fléau des nations fléchit le genou devant l’autel de ce Dieu qu’il avait si souvent nié, de ce Dieu en présence duquel il avait abattu tant de victimes non préparées, non attendues. J’avais supporté tout le reste avec patience, et ces honneurs qu’on lui rendait, lui étaient certainement dus comme souverain ; mais la vue du voile sacré qu’il tira sur sa figure, me rappela que le plus grand et le plus compliqué des scélérats était en ce moment devant mes yeux et réveilla dans mon cœur des sentiments qui étaient loin d’être ceux d’un ami. Après la messe, nous nous rendîmes à la maison qui devait servir de palais à Napoléon, et toutes les formes de l’allégeance y furent remplies.

[Extrait des « Mémoires » de G. Peyrusse en date du 4 mai 1814 : « A deux heures, l’Empereur débarqua. Le général Drouot le salua d’une salve de cent coups de canon. La municipalité et les corps de l’État vinrent le recevoir et le haranguer. Sa Majesté était en culottes blanches, souliers à boucles d’or. Elle portait l’uniforme des chasseurs à cheval de sa Garde. L’Empereur, placé sous le dais, fut conduit à la cathédrale, où un Te Deum fut chanté. Les troupes formaient la haie. Après la cérémonie, le cortège se dirigea vers l’Hôtel de ville. Un Trône impérial avait été élevé à la hâte. Sa Majesté ne s’y plaça pas. Elle donna audience et reçut les hommages de toutes les autorités de l’île et leur adressa le discours suivant:

« La douceur de votre climat, le caractère et les mœurs de vos habitants, m’ont décidé à choisir votre île pour mon séjour ; j’espère que vous m’aimerez comme des enfants ; aussi me trouverez-vous toujours disposé à avoir pour vous la sollicitude d’un père. »

La joie la plus vive régnait dans toute la ville. Toutes les fenêtres étaient pavoisées d’étoffes de soie. Les rues étaient jonchées de verdure.

Aussitôt après l’audience, l’Empereur monta à cheval, visita les fortifications et promit, d’un air de contentement, beaucoup d’améliorations. »]

Nous terminâmes ainsi notre très extraordinaire voyage.

 

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( 1 février, 2019 )

Une lettre d’un garde d’honneur du 1er régiment…

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Cette lettre, qui fut publiée en avril 1914 dans le « Carnet de la Sabretache », est signée « Serafino Carocci ». L’en-tête de cette dernière  indique « 1er régiment, 6ème escadron, 12ème compagnie ». L’auteur faisait donc partie des quatre régiments de Gardes d’honneur  (1er, 2ème, 3ème et 4ème, de 2.500 hommes chacun) crées par un sénatus-consulte du 3 avril 1813 et rattachés à la Garde Impériale. Carocci dans cette lettre adressée à ses parents, y évoque son arrivée récente à Versailles (le 1er régiment était cantonné dans cette ville), quelques précisions uniformologiques, ses petits tracas financiers sa vie de garnison; et quelques détails encore, le tout dans un style simple et clair. Ajoutons que ce document fut traduit de l’italien lors de sa parution dans le « Carnet de la Sabretache ».

 

 A Versailles, le 13 septembre 1813.

Le 11 de ce mois, nous sommes heureusement arrivés à Versailles, mais je suis sans nouvelles de vous depuis Turin. En vous répondant de Turin, je vous demandais de m’adresser une lettre à Lyon, mais je n’y ai rien trouvé. J’ai pensé que vous l’aviez envoyé à Pippo pour qu’il me la remette à Versailles et je n’ai rien trouvé ici non plus ; j’en suis fort mélancolique parce que qui sait si et quand je recevrai et vos lettres et l’argent dont je suis tout à fait dépourvu. Et l’on dit que nous allons bientôt partir pour la Grande-Armée, où l’on a déjà envoyé plusieurs escadrons de notre régiment qui se sont même déjà battus.M. le sous-préfet Borgio m’avait recommandé de ne faire aucune dépense. Et voilà qu’à peine arrivés, on nous a adressé l’ordre de nous faire confectionner un grand uniforme, une veste rouge à boutons d’argent à la hussarde, une paire de pantalons longs, un chapeau, un bonnet de police brodé ; le tout se monte à la somme de 200 francs. Quant à ceux qui ne voudront pas se faire faire ces objets, on les mettra hors des Gardes d’honneur. J’ai répondu que pour le moment je n’avais pas d’argent, ayant dépensé en route ; mais que dans 25 jours j’en aurais certainement reçu. Je vous prie de faire cet effort. Car ce serait un grand déshonneur si on me rayait de ce corps et si on m’incorporait comme petit soldat dans un régiment de ligne. Je vous prie aussi de penser au voyage que j’aurais à faire sous peu. Les vivres sont très chers et il est impossible de s’en procurer rien qu’avec notre paye. Pour vous faire comprendre le prix des choses, le vin : une bouteille de gros verre noir, pleine d’un liquide qui ressemble à de l’eau, et moitié moins grande que les nôtres, coûte 25 sous. Mais nous ne buvons que de l’eau parce que nous n’avons pas de vin. Seulement l’eau est très mauvaise et, de temps à autre, il faut bien boire de la bière qui coûte 7 sous la bouteille. C’est du reste à peine si on peut la boire, car c’est un breuvage fait d’un mélange d’orge et d’eau. Du reste je me résignerai et me ferai à tout. Maintenant je veux vous faire une analyse de notre vie et une description de la ville ; Versailles est une belle ville, on l’appelle le village de l’Empereur. Napoléon y a un palais et je vous assure que ce palais est plus grand et plus beau que celui de Monte-Cavallo à Rome. Vous n’y trouverez rien de pareil. Au milieu du jardin, il y a un grand lac et plus bas un autre jardin tout plein de plantes du Portugal aussi hautes que des noyers et enfin un coup d’œil magnifique de tous côtés. Chacune des rues de la ville est trois fois aussi large que le Corso de Rome. Je ne peux vous parler de tout puisque je ne suis arrivé qu’avant-hier. Mais Versailles est beaucoup plus beau que Lyon. Je ne peux rien vous dire de Paris parce que je n’y ai pas été faute d’argent. Mais j’espère bien recevoir un de ces jours les 50 francs que je vous demandais par ma lettre de Turin, à laquelle vous ne m’avez pas encore répondu comme je vous l’ai dit plus haut, mais que je compte bien voir arriver un de ces jours.

Maintenant voici quelle est notre vie. 

A 5 heures du matin la trompette sonne et on va panser les chevaux, puis on leur donne à boire et ensuite l’avoine. Après on va faire l’exercice soit à pied soit à cheval jusqu’à 10 heures du matin. Ensuite, on va déjeuner. Ce repas se compose de la soupe et d’un mets bien accommodé et bien propre, préparé par une femme dans notre chambrée. On est libre jusqu’à 2 heures. A 2 heures, on panse de nouveau les chevaux et après le pansage, on nous rend notre liberté jusqu’à 8 heures, même où l’on va se coucher. Le lit n’est pas mauvais, la chambre non plus et nous ne pouvons pas nous plaindre.  Je vous prie de me répondre courrier per courrier, d’autant plus que nous devons partit sous peu et que j’ai mis 25 jours en route. Mais si je partais, je dirais au maître de poste de me faire suivre la lettre sur telle ou telle ville par laquelle nous passerions, ainsi que la lettre de change ou l’argent qu’elle contiendrait. Par charité, je vous prie de ne pas m’abandonner. Je pourrais sans cela faire quelque mauvais coup. Aussi, je vous recommande de m’écrire de suite. Saluez pour moi les amis, M. Gaetano Moronti, le père, le maître de chapelle. Et si vous voyez le comtesse, dites-lui qu’à 3 étapes de Versailles, un capitaine français qui parlait italien et qui avait été à Ruti et qui me dit que ses fils devaient arriver dans 2 heures.  J’ai beaucoup regretté de n’avoir pu les voir parce qu’il m’a fallu partir avec le détachement, et qu’eux ils allaient à la Grande-Armée ; mais ils étaient en bonne santé. 

Saluez pour moi Luigi, Peppe, Antonio et sa femme. Je vous souhaite bonne santé à tous, à Mamare et à Nonna, et suis, 

Votre fils bien affectionné, 

Serafino CAROCCI. 

 

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( 11 novembre, 2018 )

1814. Un projet de cavalerie non réalisé…

1814. Un projet de cavalerie non réalisé… dans TEMOIGNAGES claye-28mars1814

Le 31 janvier 1814, le duc de Feltre [général Clarke, ministre de la Guerre] envoyait à l’Empereur un intéressant rapport. Tous les inspecteurs, les généraux-colonels des gardes d’honneur, disait-il, jugeaient que les chevaux de ces régiments étaient en mauvais état parce que les cavaliers, jeunes gens de famille, ne pouvaient, ne savaient en prendre soin. Il avait donc cherché « ce qui se pratiquait dans les gardes du corps sous l’ancien gouvernement » et il avait vu qu’ « on accordait, sur trois gardes, un palefrenier, ou Tartare pour soigner les chevaux ». Le ministre pensait donc qu’il serait bon d’accorder à chaque garde sur le pied de guerre un Tartare monté sur un cheval de 4 pieds 3 pouces. Ces tartares seraient en même temps employés comme éclaireurs ; leur uniforme différerait de celui des gardes ; ils auraient la solde et les masses de la cavalerie légère ; ils seraient admis par les généraux-colonels sur la présentation des gardes qui trouveraient aisément des hommes de leur département et qui, pour cette fois, se chargeraient de leur donner un cheval ; ce service serait d’ailleurs compté pour la conscription. Là-dessus, le duc de Feltre soumit à l’Empereur son projet.

I. Il pourra être passé dans les régiments de gardes d’honneurs, sur le pied de guerre, un palefrenier sous la dénomination de Tartare, à la suite de chaque sous-officier ou garde d’honneur, pour soigner son cheval. Ce Tartare, présenté par chaque garde au capitaine de sa compagnie et agrée par celui-ci, sera admis dans le régiment par le général-colonel.

II. Chaque Tartare ne pourra avoir moins de 18 ans et plus de 40 ans. A dater de son admission, il recevra la solde de soldat de cavalerie légère et aura droit aux mêmes masses.

III. Chaque Tartare devra être monté sur un cheval de 4 pieds 3 pouces. Les gardes d’honneur qui présenteront un Tartare, devront, pour cette fois, fournir son cheval. L’habillement, l’équipement et le harnachement lui seront fournis aux frais de l’État.

IV. L’uniforme des Tartares aura les mêmes formes et la même coupe que celui des chasseurs à cheval : l’habit-veste, le gilet, la culotte hongroise et le manteau-capote seront en drap gris : collet, liseré des revers, parements et doublures verts; boutons blancs; shakos noirs; buffleterie noire; bottes à la hussarde ; le harnachement du cheval sera le même que celui des éclaireurs.

V. Le service des Tartares leur sera compté pour la conscription; mais sous aucun prétexte, on ne pourra les tirer d’autres corps de la ligne.

VI. En campagne, les Tartares seront employés en éclaireurs; il y aura, dans chaque compagnie des gardes d’honneur, un officier et le nombre de sous-officiers nécessaires pour les diriger suivant les ordres des chefs.

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Napoléon ne signa pas le décret ; il n’en eut pas le temps et n’en vit pas l’utilité.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, pp.33-34).

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( 3 novembre, 2018 )

La campagne d’Autriche (1809) vécue par le musicien Girault. (I)

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Voici un extrait de ces « Souvenirs » dont la toute première édition fut publiée en 1889 à La Rochelle à cent exemplaires numérotés.  A cette époque, Philippe-René Girault (1775-1851) est musicien dans les rangs du 93ème régiment de ligne.

« L’ordre d’entrer en campagne arriva dans les premiers jours de mars, mais ce n’était plus en Espagne que nous allions, mais en Autriche. Guerre pour guerre, j’aimais mieux la faire aux Autrichiens qu’aux Espagnols. On nous fit refaire la même route que nous avions faite pour venir à Lyon, jusqu’à Belfort, où nous prîmes la route de Bâle en Suisse. Nous avions l’ordre de passer le Rhin à Brisach; mais, le pont n’étant pas prêt, le général Molitor, qui commandait la division qui nous précédait, demanda le passage par Bâle. Les Suisses, invoquant les traités qui avaient reconnu leur neutralité, refusèrent de laisser passer les troupes françaises sur leur territoire, sans en avoir reçu l’ordre des autorités fédérales. Le général, impatient de passer, fit dire aux Bâlois que s’ils n’ouvraient pas leurs portes, il les ferait ouvrir à coups de canons. Et comme il l’aurait fait comme il le disait, on s’empressa de nous livrer passage et nous pûmes franchir le Rhin; mais aucun soldat ne séjourna sur le territoire Suisse. Nous entrions dans un pays que j’avais souvent parcouru avec l’armée de Moreau. La guerre y avait déjà apporté une première fois la dévastation. Nous entrions dans un pays que j’avais souvent parcouru avec l’armée de Moreau. La guerre y avait déjà une première fois apporté la dévastation ; sorti à peine de ses ruines, il lui fallait de nouveau supporter es charges d’une occupation militaire. Car dès que le Rhin fut passé, nous fûmes nourris chez es habitants, ce qui me permettait de faire des économies et d’envoyer de l’argent à ma femme. De Bâle on nous dirigea sur Fribourg, grande et belle ville dont la cathédrale possède une tour presque aussi belle que celle de Strasbourg. A Donaueschingen, je vis où le Danube prend sa source, dans la cour du château. Après avoir passé à Masskich et Biberach, lieux illustrés par des faits d’armes où j’avais assisté, on nous fit cantonner dans un gros bourg de la Bavière, nommé Krumbach.

Je fus logé à Krumbach chez un bon bourgeois qui nous reçut avec plus d’égards que nous n’y étions habitués. J’en sus bientôt la raison. Il devait la vie à un Français, et voici ce qu’il me raconta :

- « Lors de la dernière guerre, je servais dans un régiment de hussards autrichiens. A la bataille de Biberach, mon cheval fut tué et je reçus une balle dans la cuisse. J’étais étendu, sans pouvoir me relever, au milieu de la rue, où j’aurais péri infailliblement sous les pieds des chevaux de la cavalerie et de l’artillerie, lorsqu’un musicien de hussards français vint me relever, me traîna contre une maison, me donna une goutte d’eau-de-vie, ce qui me remit un peu, car j’étais presque sans connaissance. Puis frappant à la maison contre laquelle il m’avait déposé, il se fit aider de la femme qui vint ouvrir, et ne me quitta que lorsqu’il m’eut couché sur un lit. Il partit sans que je puisse lui témoigner ma reconnaissance autrement qu’en lui baisant les mains. Voilà sept ans de cela. Je n’ai fait qu’entrevoir mon libérateur; mais, depuis que vous êtes ici, je ne cesse de vous regarder, et plus je vous regarde plus je trouve une ressemblance frappante avec celui qui m’a sauvé la vie, et n’était le costume je dirais que c’est vous. Avez-vous eu un frère musicien dans les hussards ? [Girault fit un passage dans les rangs du 5ème hussards avant d'arriver au 93ème d'infanterie]»

Pendant tout le cours de cette histoire, j’avais peine à cacher mon émotion; car c’était bien moi qui étais le héros de cette petite aventure que j’avais presque oubliée: de pareils faits, bien naturel d’ailleurs, m’étant arrivés bien souvent. Surmontant enfin mon émotion, je finis par lui dire:- « Ce n’est pas mon frère qui vous a sauvé, c’est moi-même qui servais alors dans les hussards. En passant il y a deux jours à Biberach, j’ai reconnu la maison où je vous ai déposé. C’était un débit de tabac, et je me rappelle que la femme qui m’avait aidé à vous porter, me donna un paquet de tabac. — Que vous vouliez payer, » interrompit mon hôte en me sautant au cou. Ce brave homme ne se connaissait plus de joie, il riait, il pleurait, il m’embrassait et ne savait comment me témoigner sa reconnaissance. Il fallut que sa jeune femme vint embrasser celui qu’il appelait son sauveur. Il répétait sans cesse à un petit garçon d’un an qu’il tenait dans ses bras: — « Regarde bien ce militaire, sans lui tu ne serais pas au monde», comme si l’enfant avait pu le comprendre. Lorsqu’il fut un peu calmé, je lui demandai la suite de son aventure. — « L’armée française marchait si vite, me dit-il, qu’il me fut facile de me dissimuler pour n’être pas fait prisonnier. La femme qui m’avait recueilli me donna un lit et cacha mon uniforme. Au bout de deux jours, il n’y avait plus de Français dans le pays, et j’envoyai un exprès ici pour avertir mes parents de ma situation. Mon père vint de suite auprès de moi. Il aurait voulu me transporter chez lui, mais je n’étais pas en état de supporter la voiture. Il s’arrangea avec les maîtres de la maison où l’on m’avait recueilli, et j’y restai jusqu’à parfaite guérison. Puis je revins au pays, ici, où l’on ne songea pas à me réclamer. Depuis deux ans, je suis marié, et, vous pouvez me croire, je n’ai jamais laissé passer un jour sans songer à vous, sans prier le ciel qu’il vous conserve la vie, comme vous me l’avez conservée. »

Mon hôte avait souvent raconté son histoire à sa famille et à ses amis. Aussi dès que l’on sut que le sauveur, comme il m’appelait, était chez lui, ce fut comme une procession de visiteurs. Il fallait à tous raconter toujours la même histoire: c’eût été bien ennuyeux, si chaque récit n’avait été arrosé, à chaque répétition, d’une nouvelle bouteille de vin. Mon hôte était un riche paysan, qui n’épargnait rien pour me prouver sa reconnaissance. Aussi pendant tout le temps que nous restâmes chez lui, ce fut une noce continuelle. Mais il fallut bientôt partir et dire adieu aux bons repas. Si j’avais laissé faire ces braves gens, ils m’auraient chargé de vivres pour quinze jours. Je n’acceptai qu’un saucisson et une petite bouteille d’eau-de-vie, et je les laissai me comblant de toutes sortes de bénédictions. Nous étions au 11 avril 1809, et cependant il nous fallut partir dans la neige. A la première étape, nous fûmes logés vingt par maison et nous fûmes obligés d’attendre pour manger que le pain fût cuit. C’était un vilain début; mais nous devions en voir de bien plus dures. Le lendemain, comme nous avions pris les devants, nous fîmes, sans nous y attendre, un fort bon repas. A moitié route, nous entrâmes dans une auberge pour y déjeuner, et nous y trouvâmes une table copieusement garnie. Un officier qui se disposait à partir nous dit: – « Mes amis, profitez du déjeuner que j’avais fait préparer pour les officiers de mon bataillon qui devaient faire halte ici. Je viens d’apprendre qu’ils ont reçu l’ordre de changer de route et je vais les rejoindre. » Nous ne nous fîmes pas prier pour nous mettre à table, et nous étions bien repus, lorsque notre régiment arriva. Nous cédâmes la place à nos officiers, qùi crurent que c’était nous qui avions fait préparer le déjeuner et qui payèrent leur écot et aussi le nôtre sans s’en douter.

Le 20, toute la division était réunie à Lansberg, où nous restâmes cinq jours sur le qui-vive et nous restâmes cinq jours sur le qui-vive et nous entourant de retranchements. Les Autrichiens venaient d’entrer en Bavière et avaient commencé les hostilités. De Lansberg on nous dirigea sur Augsbourg, où nous arrivâmes à sept heures du soir. Là on nous distribua des vivres pour quatre jours, pain, viande et eau-de-vie, et à dix heures nous repartions avec ordre de ne nous arrêter que lorsque nous aurions trouvé l’ennemi. Nous fîmes ainsi vingt-huit lieues en trente-six heures, dans des chemins de traverse effondrés par l’artillerie et la cavalerie. Nous n’avions pas été cependant assez vite; car nous arrivâmes le lendemain de la bataille. Pour nous reposer, on nous envoya bivouaquer à une lieue de là, dans un endroit où il n’y avait ni bourg ni village, deux maisons seulement pour le quartier-général. Il tombait de l’eau et il faisait froid, mais pas moyen de faire du feu: on avait déjà ramassé tout ce qu’on avait trouvé de bois et de paille dans les environs. Nous nous réfugiâmes une douzaine dans une petite écurie et nous nous y couchâmes, sans souper, la fatigue nous ôtant l’appétit : nous aurions dormi le derrière dans l’eau. Notre logis avait un toit de paille; mais à notre réveil nous nous trouvâmes à bel air: la paille et la charpente avaient été enlevées par des soldats, sans que nous nous en apercevions, tant nous dormions de bon cœur. Le général avait vu lui-même sa maison à moitié découverte et avait été obligé de mettre des factionnaires pour la protéger. Dès le matin, on fit une distribution de pain, de viande et d’eau-de-vie, et nous nous mîmes à faire la soupe dans une vieille marmite que nous avions trouvée dans notre étable; mais la soupe n’était pas encore trempée qu’il fallut partir pour Ratisbonne. On posta notre division à deux lieues de cette ville, dont l’attaque était dirigée par l’empereur Napoléon lui-même (23 avril 1809). Toute la journée nos soldats restèrent l’arme au bras entendant gronder le canon et pestant de ne pouvoir assister au bal. Le soir, y on nous apprit que la ville avait été prise de vive force, et, le lendemain, on nous annonça que nous serions passés en revue par l’Empereur sous les murs de Ratisbonne.

C’était la première fois que notre régiment se trouvait en présence de Napoléon. Comme tous les corps qui avaient fait partie des armées de Jourdan, Hoche, Marceau, Moreau, notre régiment n’avait pas été gâté par les faveurs impériales, il était bien pauvre en croix d’honneur. Le colonel le fit remarquer à l’empereur et celui-ci lui répondit: — « Si vous voulez des croix, vous en trouverez, avec vos baïonnettes, aux portes de Vienne, où nous serons dans quinze jours. » Il ne s’est trompé que de deux jours. Puis il fit quelques promotions dans le régiment. Comme il y avait un chef de bataillon à nommer, il fit demander le plus ancien capitaine. Celui-ci était resté en arrière, avec les fourgons, par suite de mal au pied. L’Empereur ne voulut point attendre qu’on l’allât chercher, il fit appeler le suivant en ancienneté et le nomma commandant. Quelques minutes après arriva l’autre capitaine; mais il était trop tard: il apprit ainsi à ses dépens qu’il fallait être sous les yeux du maître pour obtenir ses faveurs. La distribution de vivres se faisant dans Ratisbonne, j’en profitai pour visiter la ville. J’y vis un grand désastre. Un pont magnifique était détruit, plusieurs beaux édifices étaient brûlés et tous les faubourgs incendiés ne formaient plus qu’un immense décombre. Les rues étaient encombrées de chariots brisés qui témoignaient du désastre des Autrichiens. »

A suivre.

 

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( 2 septembre, 2018 )

1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry.

Les récits sur l’Épopée et laissés par des témoins anglais et traduits en français sont assez peu nombreux. Ainsi les mémoires de William Lawrence,  ceux d’Alexandre Cavalie-Mercer, ou 1814-1815. Un officier britannique face à la Grande-Armée: le lieutenant George Woodberry. dans TEMOIGNAGES Espagnebien encore le récit de Basil Jackson viennent compléter maigrement cette catégorie. Il faut toutefois leur ajouter le « Journal » de George Woodberry dont nous reproduisons plusieurs passages significatifs. Il est à noter que nous avons respecté les noms de lieux tels que les donne l’auteur. Le témoignage de G. Woodberry a été réédité en 2009 par L.C.V. sous le label « A la Librairie des Deux Empires ».

C.B.

Un militaire observateur.

C’est en 1896 chez Plon que parut pour la première fois, en français le « Journal » du lieutenant George Woodberry. Il semblerait que le traducteur d’alors, Georges Hélie, soit parti directement  du manuscrit en langue anglaise; de plus il n’indique pas qu’il y une publication précédente en anglais. Faut-il en déduire que cette édition est la toute première réalisée ? L’auteur, est né le 13 avril 1792. Il s’engage tout d’abord dans le 10ème régiment d’infanterie, puis au 18ème de hussards. A l’âge de 21 ans il s’embarque avec ce régiment pour le Portugal. Nous sommes le 17 janvier 1813. Georges Hélie dans sa  préface, nous apprend qu’il est blessé à la bataille de Vitoria, le 21 juin 1813. Nous retrouvons Woodberry comme sous lieutenant en 1814 lors de la bataille de Toulouse. Le 18ème hussards se dirige après sur Calais, via Bordeaux et Calais où une partie du régiment regagne l’Angleterre ; George Woodberry se retrouvera l’année suivante encore face àla Grande-Armée : ce sera lors de la campagne de Belgique… Il est présent à Waterloo où, comme l’écrit G. Hélie : « Placé à l’extrême gauche de l’armée anglaise avec toute la cavalerie de Sir H. Vivian, il ne prend part à l’action qu’à la fin de la journée, au moment de l’arrivée de Blücher, ce qui lui permet d’observer et d’en donner une description exacte ».  Les passages qui suivent sont tirés de son « Journal » et permettent de le suivre au cours de son itinéraire.

1814, Portugal, Espagne et Pyrénées. En route vers le Portugal.

Le 1er janvier 1813, le 18ème de hussards rejoint Portsmouth pour s’embarquer à destination du Portugal : « J’ai fait mes provisions pour la traversée, elles se composent de douze volailles vivantes, deux jambons, trois langues fumées, six pains, trois livres de beurre, deux boisseaux de pommes de terre, trente livres de viande fraîche, deux livres de thé, une livre de café, neuf livres de sucre… » Woodberry ne se laisse pas abattre ! Il y ajoute « trois bouteilles d’eau-de-vie, du lait et six livres de riz pour les puddings. ». Après une traversée au cours de laquelle le mal de mer fut très présent, le navire de Woodberry  arrive en vue de Lisbonne le 30 janvier 1813. Le 3 février, il note que « de nombreux bateaux nous apportaient des fruits, de pain et des comestibles ».

Une existence de garnison plutôt paisible.

A terre notre anglais observe tout : « La basse classe est ici un ramassis de misérables et le confort n’a pas encore pénétré dans la classe moyenne » ; plus loin : « Prix actuels des marchandises à Lisbonne : Œufs, la pièce 1 centime ½ ; beurre la livre 16 centimes ; fromage (très mauvais), la livre 14 centimes ½… » Puis le militaire reprend le dessus : «Luz, 18 février 1813.  Nos rations quotidiennes arrivent tous les matins de Lisbonne et sont délivrées au régiment vers midi » et il ajoute quelques jours plus tard : «  Le régiment s’est mis en marche vers neuf heures pour le Campo Pequeiro pour y être passé en revue avec le 10ème et le 15ème de hussards ». Nous sommes en mars 1813. A l’horizon toujours point de français… Woodberry et ses camarades mènent une vie plutôt facile : dîners, bals, soirée à l’Opéra [de Luz], sans oublier les courses de chevaux. Le 16 mars 1813, le régiment célèbre la Saint-Patrick et l’alcool aidant, Woodberry écrit : « Pas mal de têtes cassées ce soir dans le régiment. Ces gaillards boivent comme des poissons…On en a porté un à l’hôpital plus mort que vif. » Le 1er avril 1813, l’ordre de mouvement du régiment arrive : il se dirigera vers Sacavem, Villafranca, Azambuja pour arriver à Cartaxo. Au cours de son voyage, Woodberry  poursuit ses observations : « Les Portugais s’habillent ici [à Azambuja] suivant la veille mode du pays, ce qui leur va bien mieux que les vêtements anglais, qui font fureur à Lisbonne. » Le 13 avril, il célèbre son 22ème anniversaire : « Je suis décidé à être gai aujourd’hui, car Dieu seul sait si je verrai un autre anniversaire ». Toujours pas d’ennemi en vue, et l’existence se poursuit avec son lot de beuveries entre amis, mais aussi de vols de vin et Woodberry siège quelquefois à la cour martiale militaire. Le 18 mai, à Freixados, Wellington en personne passe ses troupes en revue. En passant devant le 18ème de hussards il déclare : « C’est le plus beau corps de cavalerie que j’aie vu de ma vie, et je n’éprouve aucune hésitation à dire qu’il est sans rival en Europe ». La campagne de 1813 est ouverte. « Gare à vous, Français, nous serons bientôt sur vos talons ! », écrit Woodberry, le lendemain. Le Lieutenant Woodberry apprend que les français  « ont quatre-vingt-dix mille hommes à nous opposer et font tous les efforts possibles  pour défendre le pont qui traverse l’Estouro à Zamora », mais il n’a pas encore l’ombre d’un soldat ennemi…Il faudra attendre le 24 mai : « Dieu merci, nous nous rapprochons des Français : on les voit maintenant à Meiza, en Espagne, à trois milles d’ici [de Fornos]; mais la rivière Douro les protège en nous séparant, autrement, ils ne seraient pas si tranquilles. » Les anglais souffrent du climat : « La chaleur est extrême ; nous devenons tous très bruns et nos lèvres sont si douloureuses que nous pouvons à peine les toucher ».

Les choses sérieuses commencent enfin…

Le 31 mai, à Yeneste, Woodberry peut se réjouir : « Enfin, j’ai vu une escarmouche et c’est une plaisanterie que je goûte assez. La brigade a traversé le gué d’Almandra, soutenue par la 7ème et 8ème division de l’armée et un escadron d’artillerie volante. Nous passâmes à deux heures de la nuit, il faisait très ombre ; l’ennemi ne nous attendait pas de si bon matin, il a donc été surpris et de soixante hommes qui composaient le piquet chargé de garder les hauteurs et le gué, dix au plus ont échappé. L’officier qui les commandait a été trouvé en train de se raser dans sa chambre. Quelques hommes ont fait une vigoureuse résistance et ont été horriblement sabrés et taillés en pièces par nos hussards » Le 2 juin, les anglais se heurtent à l’armée française près du village de Moralès : « Je fus envoyé sur le front avec les tirailleurs et j’eus quelque peine à empêcher mes hommes de dépasser la ligne. L’artillerie légère arriva alors et je fus rappelé : elle tira deux volées puis fit volte-face et se retira lentement. Un escadron du 10ème hussards chargea alors et rencontra les Français qui chargeaient aussi. Le tumulte et la confusion étaient extrêmes : l’ennemi s’efforçait de son mieux de se frayer un chemin, tandis que le 10ème et le 18ème le sabraient et le taillaient en pièces dans toutes les directions… » Le 12 juin à Esar, nouvel accrochage. Woodberry souligne notamment que « la grosse cavalerie (4ème régiment) chargea les Français près de la grande route, mais fut repoussée. Elle s’empara d’un canon qui fut repris par l’ennemi. Toute notre artillerie prit alors part à l’action, et l’ennemi se retira en désordre sous le feu de près de quarante pièces de canon ». Le 21 juin, se déroule la fameuse bataille de Vittoria. Notre lieutenant anglais écrit : « J’y ai vu (sur une haute colline) avec une lunette le roi Joseph et son état-major. L’engagement commença à neuf heures du matin et l’ennemi fut rapidement chassé des hauteurs de Puebla par le corps de sir Rowland Hill. L’action devint très sérieuse et les ennemis furent repoussés du haut en bas de leur position… »

Après la bataille…

Woodberry recommence ses observations quelques peu futiles : « Les dames espagnoles portent les cheveux nattés et attachés serrés sur la tête avec un ruban, puis elles les laissent pendre sur leur dos » (Olite, Espagne, le 7 juillet 1813) ; ou bien encore : « Une ridicule affaire est arrivée le soir du bal de lord Worcester : il avait retenu nos musiciens pour jouer, à l’heure dite, on ne les vit pas arriver ; on envoya à leur recherche un sous-officier, qui les trouva tous réunis dans une chambre ; ils étaient ivres et dansaient tout nus, mais ils portaient leurs pelisses sur l’épaule. Il y avait, paraît-il, des femmes avec eux ; je n’ai pas pu savoir si elles étaient déshabillées ou non ». (9 juillet) Le témoignage du jeune lieutenant pour 1813 s’arrête brutalement le 7 septembre ; le 18 décembre de la même année, Woodberry sera blessé grièvement « à la main par une balle de fusil devant l’ennemi entre Urucuray et Mendionde (midi dela France) ». Dans les premiers jours de 1814, nous le retrouvons remis de ses blessures dans le Pays basque, à Hasparren (Pyrénées-Atlantiques).

Dans les Pyrénées…

L’officier anglais a cette réflexion pleine réalisme : « Les pauvres diables d’habitants, qui actuellement nous bénissent comme leurs libérateurs, auront bientôt de justes raisons pour nous maudire, car nous consommons toutes leurs provisions ». Il ajoute : « Plusieurs centaines de jeunes gens, déserteurs de leurs drapeaux, sont arrivés des montagnes où ils se tenaient cachés. » Woodberry reprend sa vie tranquille : « J’ai chassé ce matin et j’ai tué deux lapins et un très beau poulet qui s’était égaré ; j’ai été forcé de le cacher, car tout le voisinage me rebattrait les oreilles ». Mais les Français sont toujours dans les environs et il indique que « l’ennemi a refoulé nos piquets à la Bastidede Clarence et à Bunloc, et s’est avancé » sur Hasparren, au grand effroi de la population, qui nous a si bien reçus. « 8 janvier 1814. Une sonnerie de trompette rassembla la brigade et je fus détaché avec la compagnie de Croker à l’entrée d’Hasparren pour charger l’ennemi, s’il marchait sur la ville. Notre infanterie tirailla avec lui toute la journée, et il fit peu de progrès. Nous attendons ce soir deux divisions d’infanterie. Le général Picton est avec nous, et nous avons notre nouveau chef, le colonel Vivian, du 7ème de hussards. Le général Alton nous a quittés hier allant en Angleterre. Un escadron du 18ème et un du 1er de hussards sont, avec deux canons, de piquet sur les hauteurs ; le reste est rentré au quartier. Les hommes se reposent près de leurs chevaux sellés, et sont prêts à partir à la première alerte. » Woodberry poursuit son existence: « Ce matin (De piquet à Bunloc, 16 janvier 1814), j’ai été à la messe avec les villageois : on fait tout pour passer le temps. J’ai été relevé à midi, par un officier du 1er de hussards, et je suis revenu à on logement. 22 janvier 1814 (Chapelle de Hasparren). Tous les matins, je contemple les montagnes et je découvre toujours quelque nouveau sujet d’admiration. Ceux qui n’ont pas vu les Pyrénées, ne peuvent se faire une idée de leur magnificence. 27 janvier 1814 (De piquet à Ayherre). Je suis encore de piquet, il y a si peu de sous-lieutenants présents au régiment. Je viens de voir un paysan arrivant de Pau. Le maréchal Soult et le général Clauzel ont passé les troupes en revue. On exerce environ quinze mille conscrits, mais leur nombre diminue de dix à vingt par jour, par désertion. Il en arrive ici en effet journellement, et il y a plusieurs milliers de déserteurs qui vivent avec les habitants en-dedans de nos lignes. » Il y a un certain flottement durant ces journées. Ainsi, l’auteur écrit le 14 février 1814, de Ayherre : « On s’est battu toute la journée dans la vallée, mais pas de nouvelles et pas d’ordres.

Puis le 27 février 1814, c’est la bataille d’Orthez :

« Vers neuf heures, l’engagement commença et notre brigade quitta la grande route pour occuper une colline à gauche. Pendant que nous la gravissions, nous entendions au loin tonner l’artillerie. Il fallut franchir un ravin à pente très raide en tenant nos chevaux par le tête. Nous entrâmes alors dans le village de Baigts, qui avait été pris et repris plusieurs fois. Nous vîmes alors l’armée française dans ses positions, déployée d’une façon très imposante. Cette vue frappa de terreur plusieurs de nos camarades, j’ai le regret de le dire. A ce moment, le maréchal Soult et son état-major parcouraient à cheval le front de bataille. Le maréchal exhortait ses soldats à bien combattre,  je le vis très bien avec ma lunette. Nous arrivâmes bientôt sous le feu de l’ennemi, Vivian voulant former le régiment au plus près, pour le cas où il aurait fallu charger. Mais les français nous firent tant de mal avec leur artillerie, que deux escadrons du régiment furent envoyés à l’arrière-garde, et que l’escadron de droite se mit à l’abri, les hommes se tenant a centre des chevaux dans un fossé boueux. Je vis de là comment les choses se passaient dans la vallée. Nos braves tirailleurs se maintenaient avec des succès divers. Le maréchal Beresford et son état-major se tenaient près de nous, très exposés, car nous étions au centre de la ligne de bataille, attendant qu’une division ne vienne à notre secours. Quand elle arriva, nous sortîmes du fossé et nous avançâmes avec elle. A ce moment, l’ennemi se retirait de tous côtés ; nous ne pouvions en connaître la cause : c’était le général Hill qui, après avoir passé le gave à Orthez, avait tourné le flanc gauche de l’ennemi après un petit engagement. La poursuite de l’infanterie continua jusqu’à la tombée de la nuit, aucune occasion de charger ne s’étant présentée pour notre brigade. Le 7ème de hussards fut plus heureux et ramena environ soixante-dix prisonniers. La route était jonché de cadavres ; il y en avait, je crois, plus qu’à Vitoria ; et par le temps que dura la bataille, elle fut une des plus meurtrières de la campagne ». Woodberry fait preuve d’une certaine lucidité concernant l’état-major anglais : « Lord Wellington n’a jamais été plus mal secondé sur le champ de bataille ; tous ses aides de camp étaient loin de lui et on l’a vu galoper avec une seule ordonnance. Il était pourtant où l’on avait besoin de lui ».

« J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ».

Le 12 mars 1814, il écrit de Langon : « L’armée anglaise est entrée à Bordeaux ce matin. J’ai vu le duc d’Angoulême traverser Langon pour se rendre à Bordeaux. J’espère bien que c’est la dernière campagne de Buonaparte ». Quatre jours plus tard, toujours à Langon, il précise : « Nous partons ce matin rejoindre l’armée de lord Wellington à marches forcées. Le bruit court que Soult lui a infligé une défaite ; les gens du pays en paraissent consternés. Ils craignent le retour de leurs compatriotes et la punition de leur complaisance pour nous. » Il est à Bazas, le 17 mars 1814, jour dela Saint-Patrick, fête chère aux cœurs des britanniques : « Il y a un an, à Luz, au Portugal, tout le régiment était ivre-mort. Cette année, c’est bien différent, tout le monde reste sobre. » Le 9 avril, Woodberry se trouve « aux avant-postes sur la route de Toulouse », et il ajoute : « … cette belle cité est devant mes yeux… on annonce la bataille pour demain. » Il assiste à la fameuse bataille de Toulouse : « Jours de gloire pour les armées anglaise, espagnole et portugaise, mais jour de carnage pour tous ! », écrit-il.

Le 13 avril 1814, l’auteur fête ses 22 ans. Il est à Escalquens, et, tout content des nouveaux événements, il déclare sans ambages : « Quel plaisir, quelle joie de pouvoir écrire les nouvelles arrivées de Paris ! Buonaparte a abdiqué le trône de France et un nouveau gouvernement est formé ! C’est la paix ! » Pénétrant dans Toulouse le 15 avril, Woodberry écrit : « La ville est pleine de déserteurs français : plus de deux mille hommes de l’armée de Soult se sont cachés pour attendre notre entrée. Soult a bien laissé un général pour rassembler les traînards, mais le peuple s’est ameuté contre lui et l’a mis en prison. » Et plus loin  (De Maureville, le 17 avril 1814) : « On dit que la cavalerie française souhaitait une rencontre personnelle avec la cavalerie anglaise dans ces belles plaines. Je ne sais si elle encore dans ces dispositions, mais pour ma part, je ne demande qu’une chose, c’est que le 18ème en vienne aux mains avec deux de leurs meilleurs régiments, et je promets qu’ils seront proprement étrillés ». Puis le 18 avril, Soult conclut un armistice avec Wellington. « …nous avons été  dans le lignes françaises pour parler avec les officiers. Nous devons évacuer ce village [Maureville] et ses environs. Demain, les troupes françaises l’occuperont. Nous nous retirerons sur les bords dela Garonne et nous y resteront jusqu’à la signature de la  paix. Tout le pays a arboré le drapeau blanc et s’est déclaré [être] pour les Bourbons. »

Quelques jours plus tard, il est à Auch. Ainsi à la date du 23 avril 1814 : « On nous dit que Buonaparte est parti de Fontainebleau mercredi dernier pour l’île d’Elbe, accompagné de plusieurs de ses généraux ». L’Empereur avait abdiqué le 12 avril et s’était mis en route le 20 avril pour son petit royaume elbois. Woodberry va jusqu’à plaindre le sort du souverain à présent déchu ; mais non sans une certaine ironie : « (De Lavardens, dimanche 24 avril 1814), Pauvre diable de Buonaparte ! Le songe de sa grandeur est fini. Il va se réveiller à l’île d’Elbe. Il y a six mois, il négociait pour garder les bords de l’Elbe ; il y a trois mois, il offrait de traiter pour les bords du Rhin ; dans les premiers jours de mars, il ne se trouvait pas satisfait des limites de l’ancienne France, et maintenant que toutes ses prétentions sont détruites, il parlemente  encore pour obtenir quelques articles d’ameublement, quelques livres, quelques bouteilles de vin. Hélas ! Pauvre Napoléon ! ».

« Le repos du guerrier »…

Une fois que les armes se sont tues, notre officier britannique reprend sa vie insouciante : « J’ai pêché dans l’Auzoue, avec le comte et sa sœur cadette : nous avons pris quelques carpes. » (4 mai 1814). Et plus loin : »Nous donnons demain un bal aux dames de Mézin et de Nérac. On ne parle que de cette fête et on prépare ses plus beaux habits. Le 20 juin, il est à Paris et visite la capitale : « Nous avons été voir les admirables collections du Louvre et la place Vendôme où s’élève la superbe colonne érigée par ordre de Buonaparte en commémoration des victoires remportées sur les armées autrichiennes, russes et prussiennes, et faite avec le métal des canons pris sur elles. » Le 23 juin 1814, il rend visite au Roi nouvellement installé sur son trône : « Nous avons été à onze heures au Palais des Tuileries en grand uniforme, faire notre cour à Louis XVIII ». Puis Woodberry, rentre en Angleterre, en passant par Boulogne. Il va voirla Colonne dela Grande-Armée et peut écrire, le 7 juillet 1814 : « « J’ai vu ce matin, la fameuse colonne élevée en l’honneur de Napoléon par l’armée de Soult : chaque homme fit dont d’un jour de paie ». Dix jours plus tard, le lieutenant George Woodberry quittela France : « Je supporte très bien la mer : je ne suis jamais malade ». Le 18 juillet 1814, il retrouve son Angleterre natale.

1815, Campagne de Belgique.

Woodberry devait revoir la Francequelques mois après. Le 19 avril 1815, il repart en campagne avec le 18ème hussards et débarque à Ostende en Hollande.  Il transcrit rapidement ses premières impressions : « 22 avril 1815, Eccloo, département de l’Escaut, Belgique », l’infortuné roi de France Louis XVIII est à Gand avec une faible suite composée en grande partie de traîtres ».  Le 8 mai, Woodberry se trouve à Bruxelles, prêt à entrer en campagne : « Ordre à tous les officiers séjournant à Bruxelles de regagner immédiatement leurs régiments ; aucun officier n’aura plus le droit d’aller à Bruxelles sans autorisation du général commandant » (12 mai 1815, Op Hasselt, département de l’Escaut, Belgique). L’armée anglaise observe les mouvements de celle de l’Empereur ce qui fait dire à Woodberry (le 17 mai) que « Buonaparte semble vouloir concentrer ses efforts surla Belgique ».

L’orage approche…

« L’ennemi s’est, dit-on, avancé avec Buonaparte à sa tête vers Charleroi. Lord Wellington donne ce soir un grand bal [c’est celui, fameux, de la duchesse de Richmond] à Bruxelles ; j’étais invité par lord Arthur Hill, mais je trouve que c’est trop loin. » (Op Hasselt, 15 juin 1815).

Puis le 18 juin c’est Waterloo…

« Nous restâmes au bivouac jusqu’à dix heures ; nous le quittâmes au signal de la trompette. Nous croyions que l’armée allait avancer de concert avec les prussiens de Blücher, mais jugez de notre surprise quand, arrivés en position (notre place étant à l’extrême-gauche), nous vîmes plusieurs fortes colonnes marchant à l’attaque et que nous trouvâmes nos piquets assaillis par la cavalerie française et repoussée par elle à une certaine distance…. Rien n’égale la grandeur du spectacle qu’offrit l’attaque de notre centre. Plus de deux cent pièces de canons ouvrirent sur nous un feu épouvantable. Sous leu couvert de leur fumée, Buonaparte, fit une attaque générale avec la cavalerie et l’infanterie, en tel nombre qu’il fallut toute l’habileté de Wellington, pour disposer ses troupes et toutes les bonnes qualités de ces troupes elles-mêmes pour y résister…. Les life-guards et les bleus chargèrent alors avec la plus grande vigueur et le 49ème et le 105ème régiment français ; ils perdirent leurs aigles ainsi que deux à trois mille prisonniers…. L’admiration de tous est due à la bravoure déployée par la cavalerie française : les cuirassiers, avec leurs armures à l’épreuve des balles, chargèrent à plusieurs reprises nos carrés, sur lesquels leurs canons faisaient des trouées. »

Le 21 juin, Woodberry arrive en France et note quelques jours plus tard (Du Cateau-Cambrésis, Somme, le 23 juin) que « Buonaparte rassemble son armée à Laon, mais on croit que ce n’est pas là qu’il livrera bataille, bien que ses lignes fortifiées soient imprenables, au dire des français ». Le 2 juillet 1815, il bivouaque au Bourget, non loin de Paris. « Le prince Blücher a promis à son armée que si les français défendent Paris, il autorisera le pillage des deux faubourgs St-Germain et St-Antoine. ». Le lendemain, George Woodberry précise qu’ « une suspension des hostilités a été conclue entre les alliés et les Français ce matin. Nous espérons que tout est arrangé et que nous allons nous mettre immédiatement en marche pour entrer dans Paris. Dieu soit loué ! Puisse la nouvelle être vraie et la guerre finie ! ».

Ainsi, c’est avec un plaisir non dissimulé que l’officier britannique redécouvre la capitale, le 8 juillet. Trois jours plus tard, il s’étonne « de l’état dans lequel sont les musées ». Et précise que « ceux du Jardin des plantes sont déjà honteusement pillés, particulièrement le Muséum et l’amphithéâtre de chirurgie et d’anatomie ». George Woodberry goûte avec bonheur aux plaisirs de la vie parisienne : soirée à l’Opéra-Comique, promenade sous les frondaisons des nombreux jardins de la capitale, bal au fameux Tivoli… L’odeur de la poudre est loin désormais. Les seules explosions auxquelles il assiste, sont celles d’un grand feu d’artifice par lequel se termine son « Journal » : « Le spectacle était magnifique, et toute la compagnie paraissait enchantée des amusements de la soirée ».

 

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( 12 juillet, 2018 )

Derniers jours de l’Empereur en France (1er juillet 1815-15 juillet 1815).

Napoléon 1er

« 1er juillet 1815. Il est à Tours dans la nuit, s’y entretient avec le préfet Miramon. Assez longue halte à Poitiers, en dehors vde la ville, à la maison de poste. Il repart à 14 heures. A la nuit, il parvient à Saint-Maixent. Il est à Niort à 22 h. Il descend à l’auberge de la Boule d’Or.

2 juilet. A Niort. Levé de bonne heure, il se met à la fenêtre, est reconnu par les hussards qui l’acclament. La population est enthousiaste. Il se rend à la préfecture. Il reçoit son frère Joseph venu incognito. Il reçoit également le commandant du port de Rochefort, M. de Kérangal, venu le prévenir que la croisière anglaise serre de près les passes de la rade.

3 juillet. Départ de Niort à l’aube. Il passe à Mauzé, Surgères, Muron, Saint-Louis. C’est une erreur de prétendre qu’il a quitté Niort le 2, comme le fait  Schuermans. Il arrive à 8 heures à Rochefort et d’installe à la préfecture maritime. Dans la rade, sont les deux frégates la Saale et la Méduse.

4-6 juillet. Il attend l’arrivée des sauf-conduits dont on lui a caché le refus par les Alliés.

7 juillet. Dans la soirée arrive une dépêche du gouvernement provisoire : elle presse le général Becker de hâter l’embarquement de Napoléon, sans l’autoriser à forcer le blocus.

8 juillet. On avait tenté de le sauver, mais la garde qui veillait  autour de lui était stricte. Il quitte la préfecture maritime vers 17 h., sous les acclamations. Il est emmené en voiture jusqu’à l’embranchement du chemin de Fouras. Dans l’anse de la Coue, il rembarque sur la frégate la Saale. La salle du conseil fut convertie en chambre à coucher. La frégate était mouillée dans la fosse d’Enet entre la pointe de Fouras et l’île d’Aix. On conservait, sur le quai du port sud de Fouras, la pierre sur laquelle Napoléon avait posé le pied en quittant la France et qui portait son nom gravé. Elle a dis paru au cours de travaux effectués en janvier 1908.

9 juillet. Il visite l’île d’Aix, passe les troupes en revue, est acclamé. Il examine les grands travaux qu’il avait fait exécuter vers la fin de son règne. En remettant le pied sur la frégate la Saale il trouve le préfet maritime Bonnefoux porteur d’un arrêt de la commission du gouvernement déclarant traître à la Patrie l’officier qui tenterait maintenant de débarquer napoléon sur le territoire français.  Il ne pouvait plus douter. Il était proscrit. L’autorisation lui fut accordée de communiquer avec la croisière anglaise.

10 juillet. Il reste à bord de la Saale tandis que Savary et Las Cases sont envoyés à bord du Bellérophon. Le commandant du vaisseau, Maitland, se prit à dire : « Pourquoi ne pas demander asile à l’Angleterre ? » Les deux envoyés se récrièrent, alléguant les difficultés, la haine du peuple anglais pour Napoléon. Maitland protesta du libéralisme britannique. Savary et las Cases avaient obtenu ce qu’ils voulaient, des assurances qui, dans la bouche de Maitland, n’avaient cependant aucune valeur officielle.

11 juillet. A bord de la Saale. La fuite eut été possible, a-t-on dit avec quelques raisons. Les moyens de sauver l’Empereur agitaient tous les esprits de l’île d’Aix.  Il eut vent de des projets, on lui en soumit plusieurs.

11 juillet. Il débarque à l’île d’Aix et se loge dans la maison militaire. On lui propose e le faire évader sur un chasse-marée. Il hésite, laisse faire les préparatifs.

13 juillet. A l’île d’Aix, il reçoit Joseph ui vient lui proposer d’aller s’embarquer à Bordeaux avec lui. Il  refuse également de partir dur un bateau danois, à la faveur de la nuit. Dans la nuit du 13 au 14 juillet, il rédige la lettre adressée au régent d’Angleterre.

14 juillet. Il envoie Las Cases et le général Lallemand à bord du Bellérophon. Maitland accepte de la recevoir à bord avec sa suite.

15 juillet. Il revêt l’uniforme de colonel des chasseurs de la garde et se coiffe du petit chapeau. Au moment de donner l’ordre de gagner le Bellérophon, le général Becker demanda : « Sire, Votre majesté désire-t-elle que je l’accompagne jusqu’à la croisière ? » Il répondit : « Non, général Becker, il ne faut pas qu’on puisse dire que la France m’a livre aux anglais ». Il était temps : au même instant arrivait dans la rade le préfet maritime, porteur des ordres du nouveau ministre de la marine, Jaucourt, prescrivant que le commandant de la station anglaise était autorisé à réclamer Napoléon « au nom de S.M. britannique et au nom du Roi de France ».

 (J. TULARD et L. GARROS, « Itinéraire de Napoléon au jour le jour,  1769-1821 », Tallandier, 1992, pp.474-476).

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( 5 juillet, 2015 )

A Paris, en juillet 1815…

Voici un nouvel extrait du récit de l’étudiant Labretonnière.

« …je passais sur le quai Voltaire quand je vis un détachement de hussards escortant des militaires à pied et désarmés. Je courus vers le pont Royal, devant lequel ils allaient passer ; c’était une partie régiments de hussards de Brandebourg et de Poméranie qu’on escortait jusqu’à l’Ecole militaire où étaient casernés les autres prisonniers. Dans l’escorte, je remarquai un jeune brigadier dont le regard plein de feu se portait sur ces hussards étrangers vêtus de vert comme son régiment, le 7e à ce que je crois me rappeler ; dans un soubresaut du cheval, son schako était tombé, mais il aima mieux demeurer tête nue que d’abandonner son rang un instant, et il continua de prendre fièrement sa revanche en jetant, du haut de son cheval, un regard superbe sur les piétons captifs.

Ces deux régiments qui passaient pour les plus beaux de l’armée prussienne, avaient été laissés à Versailles par Blücher, qui était loin de craindre qu’on n’allât les y attaquer. Mais le coup que voulait porter Napoléon paraissait si infaillible que le général Exelmans ne put résister à l’envie de séparer, par un manœuvre subite, l’armée prussienne de l’armée anglaise. En conséquence, le mouvement était combiné de manière à s’emparer de toute la rive droite de la Seine, tandis que l’armée française, campée dans la plaine de Grenelle, acculerait à la rivière le corps prussien qu’on avait imprudemment jeté sur la rive gauche ; les divisions de la plaine Saint-Denis eussent pris en écharpe sur son flanc gauche le reste de l’armée combinée. Jamais, dit-on, victoire ne s’était montrée plus certaine, surtout avec la soif de vengeance qui dévorait nos bataillons. Fouché, le fatal Fouché, fit avorter ce plan de salut ; le mouvement fut arrêté au nom du gouvernement provisoire. L’avant-garde seule avait marché avec résolution sur Versailles, avant d’avoir reçu contrordre. Honneur aux braves qui, là, portèrent les derniers coups, au terme de cette lutte de vingt-trois ans, de la France contre l’Europe ! Les hussards prussiens furent sabrés par les dragons du jeune colonel Bricqueville, devenu depuis l’énergique député de Cherbourg. Puis, reçus au bout des baïonnettes du 14e de ligne, ils furent entièrement pris ou tués. L’aspect des prisonniers, tous superbes et vieux soldats, rendit un éclair de fierté à des regards abattus, depuis quelques jours, par la douleur. Le bruit se répandit qu’on allait enfin attaquer le corps prussien, campé dans la plaine de Vaugirard.

Je me transportai à l’instant derrière les bâtiments de l’Ecole militaire ; là, l’Ecole polytechnique était en bataille, attendant des ordres qui ne venaient point. Je reconnus dans les rangs mes deux camarades Duclos et Allenet, et m’approchai d’eux pour parler ; ils ne doutaient point que l’ennemi ne fût attaqué dans la soirée, et l’Ecole était toute prête à soutenir sa renommée. Les deux élèves Duclos et Allenet sont aujourd’hui en retraite, le premier comme colonel du génie, à Toulon, le second comme officier supérieur d’artillerie, à la Rochelle.

On voyait de loin les masses noires de l’armée prussienne se mouvoir lentement à travers les bouquets d’arbres qui semaient la plaine. Mais en vain espéra-t-on toute la soirée voir commencer l’attaque ; Fouché venait d’écrire à Wellington cette lettre qui, le lendemain, fit saigner tant de cœurs française par sa bassesse et ses lâches adulations ; c’en était fait ! L’armée devait livrer Paris sans combattre !

C’était le 5 juillet ; il me semblait, dans mon sommeil, entendre un bruit sourd et continu, que des sons harmonieux interrompaient de temps en temps. Je me réveillai et reconnus le bruit de l’artillerie, roulant sur le pavé, ainsi que les sons de la musique militaire. C’était une division de l’armée qui descendait la rue de La Harpe ; la capitulation était conclue ; il fallait, le lendemain, livrer la capitale à un ennemi qu’on eut pu écraser deux jours auparavant. Quelle journée pleine d’angoisses et de terreurs pour Paris, que ce jour du 5 juillet ! Certes, il fallut de la vertu à ces 80 000 hommes qu’on vendait ainsi à l’ennemi pour exécuter des ordres émanés d’un pouvoir sans force et sans sympathie dans la nation. L’armée de la Loire imita la sublime résignation de son Empereur ; la gloire et l’intérêt lui criaient de combattre ; elle n’écouta que la paix et l’humanité qui lui disaient de poser les armes.

Mais ce ne fut pas sans murmures et sans dangers pour la tranquillité parisienne. La Garde nationale sillonnait toutes les rues, remplissant sa mission d’ordre et de concorde, si difficile à exercer ce jour-là. Partout des groupes de soldats de ligne faisaient entendre des imprécations contre les traîtres qui livraient Paris ; ils regardaient de travers les patrouilles nationales, qui les dissipaient avec douceur au nom de la paix publique. On entendait à chaque instant des coups de feu retentir sur les quais et sur les ponts ; c’étaient des soldats qui, dans leur colère, déchargeaient leurs fusils dans la Seine. Le bruit se répandit même que plusieurs régiments se révoltaient et refusaient d’évacuer Paris.

Au milieu de ce désordre et de cette effervescence soldatesque, je fus témoin d’un de ces épisodes comiques qui, rarement, manquent de se mêler aux scènes les plus graves. La rue de La Harpe était pleine de soldats qui descendaient vers le pont Saint-Michel ; un sergent paraissant avoir puisé une partie de son exaltation à une source autre que celle du patriotisme, se faisait remarquer par son désespoir, en criant, d’une voix tremblante de fureur : « A bas les royalistes ! » Voilà qu’une marchande d’oublies, sa boîte sur le dos, sa claquette en main, insoucieuse des affronts du jour, ne voyant dans la chute de l’Empire qu’une occasion de vendre plus de produits de son commerce à des masses d’acheteurs ; voilà que cette industrielle parisienne vient, au milieu des grenadiers exaspérés, jeter son cri joyeux et cadencé :

-Voilà… le plaisir, mesdames, voilà… le plaisir !

-Comment ! s… nom de D… ! lui dit le sergent en la saisissant par le bras, voilà le plaisir ! te f..-tu de nous, avec ton plaisir ? Allons ! crie Vive l’Empereur !

Et la pauvre marchande, interdite et confuse, n’avait plus de voix pour un cri si étranger à ses habitudes. D’autres camarades intervinrent en riant ; elle cria en riant elle-même ce qu’on ne lui ordonnait plus qu’en plaisantant ; et, pour lui tenir compte de son dévouement à la cause impériale, la boîte fut dressée, et les aiguilles tournèrent rapidement sur leur axe.

La capitale ouvrant ses portes aux hordes étrangères ; les drapeaux ennemis détrônant dans nos murs les couleurs françaises ; d’indignes citoyens s’attelant au char de triomphe de nos vainqueurs ; d’autres, forcés de cacher leurs pleurs et leurs cicatrices ; – voilà ce que j’ai raconté dans mes souvenirs de 1814 ; voilà ce que j’ai encore à redire. J’ai malheureusement été, deux fois dans une année, témoin de ce que des siècles ne semblaient pas pouvoir reproduire.

A peine l’armée française eût-elle pris, morne et désespérée, la route d’Orléans, que Paris prit un nouvel aspect : la joie brilla sur toutes les physionomies qui s’étaient cachées pendant l’interrègne. Dès le soir de l’évacuation, on apprit que le Roi et sa famille étaient à Saint-Denis, se disposant à faire leur entrée solennelle, le jour suivant. La belle occasion de faire parade de dévouement, pour les hommes du lendemain, ces intéressantes victimes, arrivant à point nommé pour se faire escompter en places et en rubans les dangers courus et les persécutions essuyées par le courage réel qui se tait ! Aussi Dieu sait avec quel empressement l’élite royaliste se précipita vers Saint-Denis pour saluer, la première, le retour des exilés.

Comme les barrières étaient encore au pouvoir des vétérans et de la gendarmerie, cocarde tricolore en tête, chaque fidèle avait la peine de passer devant ces mécréants, avec sa cocarde blanche en poche ; ce n’était que dans la plaine que ce symbole de la vieille monarchie sortait de l’ombre et brillait aux bonnets des Gardes nationaux, aux chapeaux bourgeois et même à beaucoup de chapeaux féminins. Le beau sexe, il faut en convenir, était terriblement royaliste ; Nîmes, Marseille et Montauban en garderont longtemps la mémoire.

Or, qu’arriva-t-il ? C’est que les officiers de garde aux barrières, vexés de démonstrations semblant insulter à leurs sentiments patriotiques, se permirent une petite vengeance qui fit beaucoup rire aux dépens des chevaliers de la fidélité, qui s’étaient rendus à Saint-Denis. Les grilles furent impitoyablement fermées à l’heure dite, et refusèrent de s’ouvrir à des milliers de traînards qui vinrent s’y heurter. Il fallait passer la nuit à la belle étoile ou retourner à Saint-Denis ; la foule prit son parti en brave : on forma donc des danses rondes dont les refrains n’épargnaient guère les oreilles des bonapartistes ; femmes, enfants, jeunes gens, vieillards, tout s’enlaça par la main aux cris de « Vive le Roi ! » Cette séance nocturne aux barrières, fut appelée Campagne sentimentale de Saint-Denis.

C’était une campagne comme une autre à porter sur ses états de services. La colonne des actions d’éclat et blessures pouvait s’enrichir de l’ardeur déployée, sous les yeux de l’ennemi, par certains coryphées entonnant la ronde célèbre alors : 

Rendez-nous notre père

De Gand,

Rendez-nous notre père.

ainsi que des rhumes de cerveau attrapés,

par d’autres, en dansant à la belle étoile.

 Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits réunis à la Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal. J’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries ; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre.

Enfin, à près de 7 heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue ; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière ; le royalisme lui coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire ; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries.

Oh ! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois, n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillans, l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour : les balustrades des parterres avaient été franchies ; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales ; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées du château ; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries, ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français ; c’était l’uniforme de l’Angleterre !

J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie, Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814 : j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable ; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs-Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée.

Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ?

Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors ; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes ; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière.

Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50 000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles, je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. »

Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité, dans cette revue ; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées ; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo.

Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance ; ils étaient entièrement costumés de noir ; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre ; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabredaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir ; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort ; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils ; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni.

Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience : la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes ; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges ; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours ; sommes-nous donc en carnaval ? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie : place aux braves Ecossais !

Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant ; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la Garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette ; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Ecossais.

Eh ! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter Scott, nous a rendus si familiers ? Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté ! Et leur musique militaire ; que croyez-vous qu’elle eût en tête ? Oh ! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides, gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre : mes oreilles seront charmées ; mais c’est mon imagination qui le fût, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération !

Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce ; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Ecosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Elysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de 300 ou 400 hommes ; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Ecosse ; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Edouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Edimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités.

Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations ; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France : Wellington, Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire ; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française.

Ici, se termine l’histoire des Cent-Jours et commence celle de la seconde Restauration, cette longue lutte entre le droit divin et le droit du peuple. Pour préluder à cette série de manques de foi, devant aboutir aux Ordonnances de Juillet, le pouvoir commença par violer la capitulation de Paris, qui jetait un voile sur la conduite politique des Français dans les Cent-Jours ; il décréta d’accusation La Bédoyère et l’illustre et malheureux Ney. L’étranger suivit ce noble exemple en spoliant nos Musées ainsi que l’arc de Triomphe du Carrousel, au mépris des traités qui les protégeaient. Le pont d’Iéna avait alors pour ornement les aigles que lui a rendues la Révolution de 48 ; elles posaient leurs serres sur le cordon de chaque pile, étendaient gracieusement leurs ailes à droite et à gauche et embrassaient ainsi chaque arcade.

Pauvre pont ! son nom pensa lui coûter cher ; sans la maladresse des canonniers prussiens, c’en était fait de lui.

Après la rentrée de Louis XVIII, le bruit se répandit un matin que les Prussiens avaient fait sauter le pont d’Iéna, la nuit précédente. Je sortis à l’instant avec d’autres étudiants qui se trouvaient alors comme moi au café des Pyrénées ; nous nous rendîmes au Champ-de-Mars et vîmes en effet un groupe nombreux près du pont. La seconde pile du côté du Champ-de-Mars était écornée à la hauteur du chapiteau, quelques pierres du cintre étaient fendillées ; les artificiers prussiens avaient si mal disposé leur fougasse, trop faible, du reste, que tout l’effet s’en était manifesté en dehors du pont et n’avait réussi qu’à le marquer d’une auréole noire qui était loin d’être glorieuse pour eux. L’indignation et le mépris jaillissaient de tous nos regards, à l’aspect de ce guet-apens nocturne ; on annonçait que les Prussiens devaient, dans la journée, procéder définitivement à la destruction du pont d’Iéna ; la plus vive agitation se répandit alors dans Paris. Le roi Louis XVIII, informé du projet de l’armée prussienne, déclara, dit-on, qu’il ne souffrirait point une telle violation des traités et qu’il irait se placer sur le pont qu’on voulait faire sauter. Malheur inévitable de la situation ! personne ne crut un mot de cette résistance à l’étranger de la part d’un prince dont le retour se signalait déjà dans le Midi par le meurtre et la terreur ; quoi qu’il en fût, les Prussiens respectèrent le pont d’Iéna, et le Roi, qui s’était peut-être prononcé avec fermeté, ne réussit qu’à s’attirer l’épigramme suivante, qui, dès le même jour, circulait en cachette. Louis XVIII était, on le sait, d’une corpulence énorme ; quelle bonne fortune pour l’opposition ! Voici l’épigramme en question, demeurée intacte en ma mémoire, ainsi que tout ce qui tient à cette mémorable époque des Cent-Jours : 

Venez, fiers Prussiens, sur le pont d’Iéna

Assouvissant votre orgueil misérable,

Vous venger du nom mémorable

Que la victoire lui donna.

Essayez ! Louis vous défie

De pouvoir le faire sauter ; 

Car pour nous, exposant sa vie,

Il a juré de s’y faire porter !

Tu resteras debout sur ta base imposante,

Noble pont ; ne crains rien pour tes fiers piédestaux,

Sur ton pavé que Louis se présente…

Et l’on verra la mine avorter, impuissante,

Sous un tel héroïsme… et sous tant de quintaux.

Je vis hélas ! plus tard, le pillage du musée ; j’ai vu les grenadiers hongrois porter sur de grossiers brancards les divines toiles des Raphaël, des Titien et des Dominiquin ; la main sauvage d’un pandour arrachait de leur piédestal les marbres sacrés qu’avaient fait respirer les Phidias et les Praxitèle, sous les formes d’Apollon, de Vénus et de Laocoon. Pour l’honneur de Paris, l’Autriche n’avait pu y trouver d’emballeur pour consommer son vol ; ses soldats seuls lui servirent dans cet ignoble emploi.

Pendant ce temps-là, l’arc de triomphe perdait ses trophées, ses reliefs lui étaient arrachés ; des câbles grossiers garrottaient les chevaux de Venise, que de victoire en victoire la gloire avait menés de Corinthe à Paris. Là, un officier anglais, monté sur le monument, prenait en riant des poses dans le char où Napoléon ne s’était pas trouvé digne de figurer ! Voilà ce que je voyais douloureusement, d’une croisée du musée, tandis que la cavalerie autrichienne gardait toutes les avenues du Carrousel. »

 

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( 29 juin, 2015 )

Pourquoi pas l’Amérique ?

Napoléon 1er

Napoléon prend la route de Rochefort avec l’idée de partir pour les Etats-Unis. Ecoutons de nouveau Marchand, son premier valet de chambre.

« L’Empereur, en s’éloignant de la Malmaison par cette route de traverse, se rendit à Rambouillet. Malgré toutes les précautions prises, Sa Majesté ne put se soustraire aux regards de braves gens arrêtés auprès de la voiture, qui lui firent entendre les cris de : « Vive l’Empereur ! » Il était alors 5 heures et demie du soir le 29 juin 1815. Les chevaux étaient attelés aux berlines, aux pourvoyeuses chargées d’argenterie et de linge appartenant à l’Empereur. Sachant que les équipages devaient se mettre en route, la voiture de Sa Majesté partie, j’avais ramassé en toute hâte ce qui appartenait à l’Empereur pour le placer dans ma voiture et n’y monter qu’après avoir vu les fourgons en route et serré la main à quelques personnes présentes qui m’embrassaient les larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur. Deux convois, l’un de trois voitures, le coupé de l’Empereur dans lequel monta le général Gourgaud, la mienne et une pourvoyeuse, prenaient la route de Rambouillet ; l’autre convoi, voitures aux armes impériales, sous la conduite du comte de Montholon, dans lequel se trouvaient Mme de Montholon et son fils, le comte Las Cases et son fils, puis tout le reste de la suite prenant la route d’Angoulême pour se rendre à Rochefort. La comtesse Bertrand, avec ses enfants, venait seule par une autre route. Le rendez-vous pour tous était Rochefort. Le général Gourgaud prit la tête du convoi ; nous le suivîmes ; malgré l’encombrement de ma voiture, je donnai place à M. Maingaut, médecin de l’Empereur, et Totin, premier maître d’hôtel. Pour ne pas avoir une trop forte somme en or avec moi, j’en remis une partie entre les mains du général Gourgaud, qui la tint avec lui et me la remit plus tard. Sur chacun des sièges de nos deux voitures étaient un valet de pied et un garçon de garde-robe. Ces directions différentes avaient été ordonnées pour qu’on ne manquât pas de chevaux. Dans la côte avant d’arriver à Gressey, l’Empereur vit Amodru son piqueur auprès de sa calèche ; il devait commander les chevaux sur la route que devait tenir l’Empereur. Il était, sur un habit bourgeois, porteur du couteau de chasse, avec le ceinturon des piqueurs de la Maison. L’Empereur lui fit dire par Saint-Denis [mamelouk Ali] de retirer ce couteau qui ne pouvait servir qu’à le faire reconnaître, et qu’un habit bourgeois ne le comportait pas. Amodru obéit mais avec humeur, prit les devants pour aller faire préparer les chevaux à Coignères, où l’Empereur devait relayer, mais en réalité prit la route de Versailles et disparut. Arrivé à cette poste, l’Empereur fut étrangement surpris de ne point trouver de chevaux préparés. Il demanda à Saint-Denis où pouvait être Amodru ; le maître de poste n’avait vu personne ; on pensa qu’il avait fait fausse route et qu’on le retrouverait à Rambouillet, mais il ne reparut plus. Cet homme dont la conduite avait été toujours parfaite, qui avait suivi l’Empereur à l’île d’Elbe et dans toutes ses campagnes, sans aucune raison abandonnait son maître. Santini, qui se trouvait dans ce convoi, monta à cheval et fit le service de courrier, de Rambouillet à Rochefort.

Les postillons qui amenèrent l’Empereur à Coignères, se doutèrent bien que l’Empereur était dans cette voiture, mais n’en firent point part aux autres. Ils ne furent payés le long de la route que le prix ordinaire afin d’éviter d’éveiller l’attention. Dans la route, à quelque distance de Rambouillet, Sa Majesté rencontra un dépôt de cavalerie polonaise, uniforme des légions de la Vistule, qui se dirigeait sur Versailles. Bien que les ordres du gouvernement provisoire fussent que l’Empereur ne s’arrêtât point dans les villes, Sa Majesté arrivée à la grille du parc de Rambouillet, manifesta le désir de s’y arrêter.

Saint-Denis [Ali] fit ouvrir la grille du parc, et l’Empereur, par l’avenue, alla descendre au château où il fut reçut par M. Hubert, un de ses anciens valets de chambre en Egypte, qui lui avait demandé cette conciergerie. Il s’empressa de tout mettre à la disposition de l’Empereur. Saint-Denis, de qui je tiens tous les détails de ce voyage, me dit que, le souper servi, l’Empereur se mit à table, mais que personne n’y parla, qu’après un quart d’heure, il s’était levé de table, et était rentré dans sa chambre suivi du grand-maréchal qui en était sorti une demi-heure après, disant que l’Empereur, se sentant mal à l’aise, s’était couché et remettait au lendemain à continuer son voyage. L’Empereur était arrivé à cette résidence à 8 heures du soir. Le convoi que conduisait le général Gourgaud arriva beaucoup plus tard. L’Empereur était couché ; dans la nuit, il demanda du thé qui ramena un peu de transpiration. L’agitation cessa, le sommeil s’empara de lui, et, le lendemain, cette légère indisposition avait disparu. Le grand-maréchal, le duc de Rovigo [Savary], le général Becker et le général Gourgaud s’établirent dans la pièce voisine de celle de l’Empereur et y passèrent la nuit.

Dans des circonstances telles que celle-ci, l’estomac demande peu de nourriture ; la profonde affliction que montrait M. Hébert, ce digne serviteur de l’Empereur, était si vive et si profonde que Saint-Denis et moi nous cherchâmes à ramener le calme dans son esprit et ne songeâmes point à prendre de nourriture. J’en pris peu et passai une partie de la nuit à réfléchir sur la destinée qui nous amenait dans un rendez-vous de chasse où j’avais vu l’Empereur si puissant, sur un trône dont il s’éloignait sans bien savoir la terre de l’exil qu’il atteindrait, car en ce moment Sainte-Hélène, dont on avait parlé à l’île d’Elbe, était bien loin de ma pensée.

Le lendemain 30 juin, je racontai à l’Empereur ma crainte d’avoir été séparé de lui en ne trouvant pas de chevaux préparés sur la route, et ma surprise de la disparition d’Amodru. Je lui racontai qu’au moment de monter en voiture, M. Rathry son secrétaire m’avait dit que la santé de sa femme était dans un état trop déplorable pour qu’il pût la laisser seule, et de bien assurer Sa Majesté que les 3 000 francs de pension que voulait bien lui faire l’Empereur quand il se proposait de le suivre ne seraient touchés ni par elle ni par lui. L’Empereur néanmoins dit au grand-maréchal de faire annuler cette pension qui devait se toucher chez M. Laffitte, me dit d’aider le comte Bertrand dans le choix de quelques bons ouvrages dans la bibliothèque de cette résidence, ainsi qu’un choix de cartes et d’expédier le tout sur Rochefort. Il fit écrire à l’administration du garde-meuble pour qu’un mobilier fût dirigé sur Rochefort, et à M. Barbier son bibliothécaire, pour qu’il lui envoyât deux mille volumes de la bibliothèque de Trianon, et le grand ouvrage d’Egypte.

Dans cette même nuit, étaient arrivés à Rambouillet le colonel Belini et sa femme ; l’un et l’autre étaient à l’île d’Elbe ; ils se proposaient de suivre l’Empereur aux Etats-Unis ; Mme Belini était revêtue d’un costume d’homme. L’Empereur, quoique fort reconnaissant de cette preuve d’attachement, en parut contrarié et dit au grand-maréchal que sa suite était déjà très nombreuse, qu’il fallait les engager à retourner à Paris. Je dis à l’Empereur qu’ils étaient sans ressources et hors d’état d’y retourner si Sa Majesté ne leur venait en aide. L’Empereur me chargea de leur donner 3 000 francs pour pouvoir aux plus pressants besoins. Je vis Mme Belini. Elle était dans un profond désespoir ; elle me rappelait les bontés de l’Empereur pour elle à l’île d’Elbe et ne concevait pas qu’il lui refusât de l’accompagner dans son second exil quand elle était venue le trouver dans le premier. Elle se calma cependant et me dit qu’elle allait faire ses préparatifs pour passer aux Etats-Unis.

L’Empereur, avant de monter en voiture, fit entrer M. Hubert, lui donna quelques paroles de consolation et lui promit de ne point l’oublier. Cette promesse n’a point été vaine : l’Empereur à son lit de mort l’a porté pour 50 000 francs dans son testament et lui fit remettre 10 000 francs en or, prévoyant bien qu’on ne lui laisserait pas longtemps la conciergerie qu’il lui avait donnée. L’Empereur, dans la matinée, m’avait dit de dire à Santini de faire préparer les chevaux sur la route qu’il devait tenir de Rambouillet à Rochefort. A 11 heures du matin l’Empereur quitta cette résidence. La population s’étant précipitée à la grille du château depuis le matin, elle attendait le moment de le voir ; lorsque les voitures s’éloignèrent, elle fit entendre les cris de : « Vive l’Empereur ! » Sa Majesté, par le parc, fut rejoindre la route de Chartres. Le lendemain 1er juillet il était à Tours où il ne s’arrêta qu’un instant. Un de ses anciens chambellans, M. de Miremont, qu’était allé chercher le duc de Rovigo, vint aussitôt inviter l’Empereur à venir se reposer à la préfecture, l’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’une population qui était pleine de reconnaissance pour tout ce qu’il avait fait dans le pays. L’Empereur le remercia et continua sa route jusqu’à Poitiers où il s’arrêta pour dîner à l’hôtel de la Poste, situé en dehors de la ville.

Jusque-là rien n’était venu troubler la sécurité des voyageurs, si ce n’est entre Saint-Amand et Tours, où le galop de plusieurs chevaux se fit entendre. C’était la nuit, l’obscurité était grande, on ne pouvait rien distinguer ; ce ne fut qu’à l’approche des cavaliers que Saint-Denis reconnut deux gendarmes et en prévint le duc de Rovigo.

Ils demandèrent à Saint-Denis, assis sur le siège, qui était dans la voiture, il leur répondit que c’étaient des officiers généraux allant à Niort, l’un et l’autre de ces gendarmes s’approchèrent de la voiture, se découvrirent et dirent au duc de Rovigo, qui leur demandait ce qu’ils voulaient, que quelques malveillants étant dans le canton, ils avaient l’ordre d’en prévenir les voyageurs. Ils offrirent leurs services qui ne furent point acceptés et se retirèrent en souhaitant un bon voyage.

L’Empereur après s’être reposé quelques heures de la chaleur, qui était accablante, et s’être débarrassé, par une toilette fraîche, de la poussière dont il était très fatigué, quitta l’hôtel de la Poste sur les 4 heures du soir ; il y était arrivé à 11 heures. Arrivé à Saint-Maixent, les habitants s’émurent d’une voiture attelée de quatre chevaux arrêtée devant la poste. On était ardent de nouvelles, la population voulait en avoir des voyageurs venant de Paris, la foule grossissait comme cela se fait en pareil cas ; les passeports avaient été demandés et ne revenaient pas ; le général Becker fit signe à un officier de gendarmerie qui cherchait à percer la foule, de venir à lui. Cet officier reconnut bientôt le général Becker, sous les ordres duquel il avait servi ; se conformant au désir qui lui fut exprimé, il fut à l’hôtel de ville et revint bientôt porteur non seulement des passeports, mais d’un laisser passer de la municipalité.

Cette multitude n’était pas malveillante, me dit Saint-Denis, mais sa curiosité à chercher à voir les voyageurs, allait jusqu’à l’indiscrétion, et il pouvait très bien se faire, malgré le déguisement de l’Empereur, qu’il se trouvât quelqu’un dans la foule qui le reconnût et qu’il devînt l’objet d’une ovation qu’il ne voulait pas. Aussitôt les passeports remis, les chevaux partirent au galop prenant la route de Niort, devant la foule qui s’ouvrit pour les laisser passer.

Chemin faisant il y eut une assez longue côte à monter, l’Empereur mit pied à terre ainsi que ses compagnons de voyage, ils marchaient à quelque distance en arrière de la voiture ; Saint-Denis marchait à hauteur de la calèche, lorsqu’il fut rejoint par un fermier des environs qui, faisant la même route, avait fixé très attentivement l’Empereur. Il accosta Saint-Denis en lui demandant quels étaient les voyageurs.

-Ce sont des généraux, lui répondit Saint-Denis, qui vont à Niort.

Chemin faisant, il lui demanda des nouvelles de Paris avec une curiosité inquiète de ce qu’allait devenir l’Empereur. Cet homme avait servi sous le Consulat et l’Empire ; blessé dans les premières campagnes, il était rentré dans ses foyers et y cultivait son champ. Il racontait à Saint-Denis avec quel bonheur il avait revu le drapeau tricolore sur le clocher de son village et son désappointement de revoir peut-être le drapeau blanc avec la haine de ce parti contre les bleus. Tout en causant, ils arrivèrent au haut de la côte, la voiture s’arrêta, le fermier aussi, le chapeau bas ; il salua les voyageurs qui montaient en voiture et lui rendirent son salut en s’éloignant de lui de toute la vitesse de leurs chevaux.

A 8 heures du soir, l’Empereur, extrêmement fatigué, arriva à Niort, il exprima le désir de s’y reposer, la calèche fut conduite à l’auberge de la Boule d’Or. Jusque-là l’Empereur n’avait point été reconnu sur sa route. Il arrivait le 2 juillet à Niort où le rejoignit le roi Joseph. La pièce la plus convenable de ce modeste hôtel était celle placée au-dessus de la cuisine, un simple plancher en bois l’en séparait et permettait d’entendre tout ce qui s’y disait. Le souper fut très médiocre, et le lit préparé pour l’Empereur assez mauvais, malgré tout ce que fit Saint-Denis pour le rendre supportable.

Personne dans l’hôtel ne se doutait de l’importance des voyageurs. Après le souper, l’Empereur se coucha et dit à Saint-Denis de mettre une veilleuse dans la cheminée, ce qui était contraire à ses habitudes. Saint-Denis, selon l’habitude, se coucha en travers la porte afin d’être éveillé au premier appel de Sa Majesté. Le bruit qui se faisait au-dessous de la chambre de l’Empereur ne permit pas qu’il dormît. A 3 heures du matin, on vint heurter à la porte de la pièce où était enfermé Saint-Denis, il fut ouvrir et demanda ce que l’on voulait. C’étaient deux officiers de gendarmerie qui demandaient à parler au duc de Rovigo et au général Becker : il leur indiqua les chambres de ces messieurs.

L’Empereur, qui ne dormait pas, appela Saint-Denis et lui demanda ce que c’était, Saint-Denis le lui dit, et peu après, nos voitures retenues aux portes de Niort pour la vérification des passeports arrivaient à la Boule d’Or et remuaient tout l’hôtel.

L’Empereur fit aussitôt appeler le général Gourgaud et lui demanda comment nous étions autant en retard sur lui ; le général lui rapporta qu’arrêtées à Saint-Maixent, nos voitures avaient été mises en fourrière dans une auberge jusqu’à examen de nos passeports, que là seulement il s’aperçut que sur aucun d’eux il n’avait été fait de signalement, qu’il s’était empressé de les remplir tous avant qu’on vint les demander, et que cet examen de l’autorité avait fait perdre deux heures employées à faire un assez mauvais déjeuner. L’Empereur apprit comment le colonel Bourgeois, de la gendarmerie, reconnaissant le général Gourgaud, s’était empressé de venir, ainsi que le général Saulnier, se mettre aux ordres de l’Empereur.

Le préfet, M. Busche, instruit de la présence de l’Empereur dans la ville, vint aussitôt mettre l’hôtel de la Préfecture à sa disposition, ainsi que sa voiture attelée dans la cour de l’auberge pour l’y conduire. Bientôt, la nouvelle de sa présence se répandit dans la ville ; le 2e de hussards monta à cheval ; de toute part ce fut une exaltation générale qui changea la résolution de l’Empereur de partir le matin même comme il se le promettait, et le porta à accepter l’hospitalité du préfet et prendre chez celui-ci un repos qu’il n’avait pu trouver à la Boule d’Or.

Aussitôt arrivé à la Préfecture, l’Empereur se coucha, mais, pendant qu’il dormait, la population se réveillait et se joignait à l’exaltation des deux régiments casernés dans cette ville. On ne parlait rien moins que de supplier l’Empereur de se rendre à l’armée de la Loire où commandaient les généraux Lamarque, Clauzel et Brayer avec une division de la jeune Garde. Ma voiture contenant des valeurs assez considérables, je ne voulais pas la laisser dans la cour de l’auberge, j’avais demandé des chevaux pour la faire conduire à la Préfecture, je me promenais en les attendant, lorsque arriva le général Lallemand qui rejoignait l’Empereur ; étonné de le voir seul ; je m’approchai de lui et lui demandai comment le général de La Bédoyère n’était pas avec lui. Il me répondit que, cédant à des instances de famille, il était resté dans Paris, confiant dans les termes de la capitulation, que tout ce qu’il avait pu lui dire n’avait pu lui faire changer cette détermination.

Il fut rejoindre l’Empereur à la Préfecture. Une halte de quarante-huit heures dans cette ville permit que le roi Joseph rejoignît Sa Majesté dans cette villa, et que la comtesse Bertrand le rejoignît aussi. L’arrivée de tant de personnages éminents dans la ville de Niort avait mis toute la population en émoi ; les acclamations du peuple toutes les fois que l’Empereur se présentait à lui faisait naître en sa personne un juste sentiment d’orgueil et parlait hautement en faveur de son administration dans ce département.

Toutes les voitures de suite étaient restées dans la cour de l’auberge ; celles de l’Empereur et la mienne furent amenées à la préfecture. J’attendais le réveil de l’Empereur pour entrer chez lui lorsqu’il m’appela.

Il était 11 heures : le général Lallemand, qui arrivait de Paris, lui donna des nouvelles de cette ville qui exaltèrent les imaginations ; le roi Joseph en arrivant dans la journée, vint y ajouter. Le général Clauzel entrait sans hésiter dans toutes les combinaisons qui offraient une marche sur Paris. Le général Brayer avait donné ses preuves de dévouement de Lyon à Paris dans le retour de l’île d’Elbe ; on pouvait compter sur sa coopération ; il ne se rencontra qu’un peu de tiédeur de la part du général Lamarque, tiédeur dont on eût fait bon marché si l’opinion de l’Empereur eût été bien arrêtée. Il cédait en ce moment aux influences qui l’entouraient en laissant faire des démarches auprès de ces généraux.

Le soir il y eut dîner à la préfecture, où les autorités de la ville civiles et militaires furent invitées ; les musiques des différents régiments s’y firent entendre ; une foule considérable chantait des airs patriotiques en l’honneur de l’Empereur ; le soir, la ville fut illuminée.

Le soir le général Gourgaud fut envoyé à Rochefort pour s’informer si on pouvait, en sortant de la Gironde, éviter la croisière anglaise, par la passe de Maumasson, sur un bâtiment léger et rejoindre en mer un bâtiment américain dont le roi Joseph s’était assuré le capitaine.

L’Empereur, en rentrant le soir, me dit qu’il avait eu la pensée de m’envoyer l’attendre à Rochefort, mais que je ne partirais que le lendemain avec lui. La soirée chez le préfet s’était prolongée jusqu’à 11 heures ; l’Empereur, en se retirant, me dit d’entrer à 3 heures du matin chez lui, afin de monter en voiture à quatre.

Le général Becker, profitant du séjour que faisait l’Empereur à Niort, écrivit au gouvernement le rapport suivant :

« Pour accélérer la remise de mon rapport au gouvernement provisoire, j’ai l’honneur de l’informer directement par un courrier extraordinaire que l’Empereur est arrivé à Niort, bien fatigué et très inquiet sur le sort de la France.

« Sans être reconnu, l’Empereur a été très sensible à la curieuse inquiétude avec laquelle on demandait de ses nouvelles sur son passage, des démonstrations d’intérêt lui ont fait dire plusieurs fois : “Le gouvernement connaît mal l’esprit de la France, il s’est trop pressé de m’éloigner de Paris, et s’il avait accepté ma proposition, les affaires auraient changé de face, je pouvais encore exercer au nom de la nation, une grande influence dans les affaires politiques, en appuyant les négociations du gouvernement par une armée à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.”

« Arrivée à Niort, Sa Majesté a été informée par le préfet maritime de Rochefort que, depuis le 29 juin, l’escadre anglaise, en doublant sa croisière et sa vigilance, rendait la sortie des bâtiments impossible. L’Empereur fit écrire au préfet par le général Becker la lettre suivante :

« “Dans cet état de choses l’Empereur désire que le ministre de la marine autorise le capitaine de la frégate qu’il montera à communiquer avec le commandant de l’escadre anglaise, si des circonstances extraordinaires rendent cette démarche indispensable, tant pour la sûreté personnelle de Sa Majesté que pour épargner à la France la douleur et la honte de la voir enlevée de son dernier asile pour être livrée à la discrétion de ses ennemis.”

« Dans cette circonstance difficile, nous attendons avec anxiété des nouvelles de Paris ; nous avons l’espoir que la capitale se défendra et que l’ennemi vous donnera le temps de voir l’issue des négociations entamées par vos ambassadeurs, et de renforcer l’armée pour couvrir Paris (cette phrase et la suivante avaient été dictées par l’Empereur). Si, dans cette situation, la croisière anglaise empêche les frégates de sortir, vous pouvez disposer de l’Empereur comme général, uniquement occupé d’être utile à la patrie.

« Le lieutenant général, comte Becker. » 

Le 3 [juillet], à 4 heures du matin, l’Empereur remerciait le préfet de Niort de sa cordiale et franche hospitalité, il montait en voiture escorté d’un peloton du hussards du 2e commandés par un officier galopant à la portière, et ne pouvant se soustraire à l’empressement de la population qui s’était répandue jusque hors la ville et qui le saluait des cris de : « Vive l’Empereur ! »

Sa Majesté, à quelques lieues de la ville, ne voulut pas que l’escorte l’accompagnât plus loin. Il remercia l’officier et le peloton et fit donner à chaque homme de ce dernier un napoléon d’or.

Dans l’après-midi, de bonne heure, du même jour, l’Empereur descendait à l’hôtel de la sous-préfecture, à Rochefort. Les voitures sous les ordres du comte de Montholon arrivèrent dans la nuit, le lendemain 4 juillet, tous les services y étaient réunis.

Le 5, le roi Joseph y arrivait aussi.

L’Empereur, pendant qu’il fut dans cette ville, conserva ses habits bourgeois. La population fut bientôt [informée] de son arrivée et les démonstrations du plus vif enthousiasme témoignaient de l’affection des habitants pour lui. La population groupée sous ses fenêtres attendait le moment de le voir pour lui exprimer par le cri si national d’alors : « Vive l’Empereur ! » ses sentiments d’amour et de regrets. Il se fit voir à plusieurs reprises au balcon de son appartement et, chaque fois, il était accueilli par la foule avec la même enthousiasme ; il resta très intérieur pour les personnes de sa suite qui ne le virent pas davantage que s’il se fût trouvé aux Tuileries. Celles qui l’approchèrent furent le grand-maréchal, le duc de Rovigo, le général Gourgaud. L’Empereur était calme et paraissait assez indifférent à ce qui se passait.

Dans cette ville, le duc de Rovigo s’occupa de négocier 100 000 francs de traites qu’il avait à prendre pour l’Empereur, les traites furent échangées contre de l’or. Je fis faire douze ceintures en daim pour répartir dans chacune d’elles 100 000 écus de ce métal dont se composait le trésor qui devenait ainsi plus facile à porter par douze personnes de la suite.

Sa Majesté apprit à Rochefort que le gouvernement provisoire avait refusé le mobilier qu’il avait fait demander, et que M. Barbier, son bibliothécaire, n’avait pu obtenir du gouvernement provisoire que sa bibliothèque de Trianon lui fût envoyée.

Des députations des villes et de l’armée vinrent supplier l’Empereur de ne point les abandonner. L’Empereur leur répondit qu’il n’était plus temps, que ses conseils, ses avis et ses services avaient été dédaignés et rejetés, que les ennemis étaient à Paris, que ce serait ajouter les horreurs de la guerre civile à l’invasion étrangère, qu’il pouvait sans doute avec la garnison d’Aix se renforcer des troupes de Rochefort et se rendre aux invitations que lui faisaient faire les généraux Lamarque et Clausel ; mais que ce ne serait d’aucune utilité pour la patrie, que cette résolution ne pouvait servir qu’à stipuler des conditions avantageuses pour lui et que son patriotisme était trop grand pour s’occuper de sa personne quand tant de maux allaient fondre sur la France.

L’Empereur chargea le grand-maréchal de recueillir les noms des officiers de l’armée qui composaient cette députation et ceux des députés des villes qui, comme eux, venaient lui témoigner de leurs regrets et de leur dévouement.

Le télégraphe, entre Rochefort et Paris, était constamment en rapport depuis cinq jours que l’Empereur était dans cette ville. On pressait l’embarquement. La marine n’était point restée en arrière de l’armée dans ses offres de service pour soustraire Sa Majesté à la surveillance de la croisière anglaise. Le capitaine Bodin offrait les siens, le capitaine Besson, commandant un bâtiment danois, se mettait à la disposition de l’Empereur, promettait de le conduire aux Etats-Unis et de le cacher de manière à échapper à toutes recherches de la croisière : mais se cacher dans la cale d’un vaisseau s’il venait à être pris, n’était pas un procédé qu’il trouvait digne de lui.

Le 8 juillet, l’Empereur quitta Rochefort et se rendit à Fouras pour monter à bord la frégate la Saale, capitaine Philibert ; toute la ville s’était portée sur son passage, n’ayant plus qu’un cri à lui faire entendre, celui de : « Vive l’Empereur ! »

A 10 heures du soir il était à bord.

Le 9 il en descendit pour aller visiter les fortifications de l’île d’Aix, où il fut reçu avec le plus vif enthousiasme par la population et la garnison ; il rentra déjeuner à bord.

Le 10 et le 11, l’Empereur ne sortit point de la frégate, il envoya le duc de Rovigo et le comte de Las Cases pour connaître si les sauf-conduits promis par le gouvernement provisoire étaient arrivés pour qu’il pût se rendre aux Etats-Unis.

Ces messieurs acquirent la certitude qu’ils n’étaient point arrivés et que les frégates seraient attaquées si elles tentaient de sortir. Ils dirent à l’Empereur que, s’il voulait se rendre en Angleterre, le capitaine du Bellérophon les avait assurés qu’il y serait bien accueilli. Le vaisseau anglais, après cette entrevue, s’approcha de nous et vint mouiller dans la rade des Basques. Les sauf-conduits n’étaient point arrivés, il était manifeste que l’on voulait que Sa Majesté se rendît à discrétion.

Les chevaux de la Maison venaient d’arriver à Rochefort sous la conduite de Chauvin, commandant des services, et, avec lui, un nombreux personnel d’hommes. Il vint à bord prendre les ordres du grand-maréchal et demander l’argent nécessaire pour solder les palefreniers et les dépenses qu’avaient occasionné ce voyage ; les moyens de transport pour un aussi grand matériel allaient manquer ; l’Empereur était peu pourvu d’argent et il lui fut répondu de les vendre et sur état, de lui remettre la somme nécessaire à payer les hommes.

Le 12, l’Empereur quitta la Saale et fut s’installer à l’île d’Aix, où diverses combinaisons furent proposées pour échapper à la croisière anglaise.

L’Empereur avait été accueilli par la population qui bordait le rivage, par des transports d’enthousiasme. Les dépêches de Paris communiquées par le préfet maritime, l’invitaient à partir sans le moindre retard sous crainte de suites fâcheuses ; les populations, au contraire, le suppliaient de ne point partir, qu’elles le défendraient contre ses ennemis.

Le roi Joseph dont l’attachement ne fit jamais défaut à l’Empereur, vint le 13 s’offrir de se livrer aux Anglais en se faisant passer pour Sa Majesté, et de donner ainsi à l’Empereur le moyen d’échapper. L’Empereur l’embrassa et repoussa cette proposition en lui disant adieu, et l’engageant à s’occuper de sa sûreté personnelle.

De jeunes officiers de marine vinrent proposer au grand-maréchal de faire monter l’Empereur à bord d’un chasse-marée. C’étaient MM. Gentil, Duret, Pottier, Salis et Châteauneuf, tous répondaient de passer sous la croisière anglaise sans en être aperçus. L’Empereur fut touché de tant de dévouement, un moment s’arrêta à se confier à leur courage en partageant leurs périls – quelques effets y furent portés à bord –, mais l’inconvénient de ce bâtiment, c’est que faute d’eau et de vivres, on était exposé à relâcher sur une côte quelconque. Ce projet n’eut pas de suite et les effets furent débarqués.

Le bâtiment danois, capitaine Besson, offrait beaucoup plus de chances. Le comte Bertrand et le duc de Rovigo furent le visiter, des vivres y furent portées, des armes, quelques effets de l’Empereur y furent envoyés ; l’heure du départ était fixée lorsque des dispositions contraires furent arrêtées.

 

Le 14, le comte de Las Cases et le général Lallemand furent envoyés à bord du Bellérophon. Le capitaine Matland leur dit qu’il avait ordre de recevoir Napoléon et sa suite et de le traiter avec les plus grands égards.

Ces messieurs revinrent et rendirent compte à Sa Majesté de leur mission : le capitaine Matland ne garantissait pas que des passeports pour l’Amérique fussent accordés.

Précédemment, le général Lallemand avait été envoyé dans la rivière de Bordeaux pour s’assurer d’un passage.

Beaucoup de temps avait été perdu à Rochefort, dont la cause ne peut être attribuée qu’aux ordres incertains donnés par le gouvernement provisoire, aux passeports qui étaient attendus, aux vents qui étaient contraires et aux barrages de la sortie par les bâtiments anglais.

L’Empereur, seul, n’eût point été irrésolu sur le parti qu’il avait à prendre ; dès Niort, il avait dit :

— Aussitôt Marchand arrivé, je me rends à Rochefort, et je m’embarque à bord du premier bâtiment que j’y trouverai pour l’Amérique, où l’on viendra me rejoindre.

Détourné de cette résolution, il était arrivé à avoir autour de lui des femmes et des enfants, de là l’embarras.

L’Empereur, avant de prendre un parti définitif, voulut avoir l’avis des personnes qui étaient autour de lui. Il les réunit et soumit à leur délibération la question de se rendre aux Anglais ; plusieurs avis furent donnés. Un des témoins m’a dit que le comte de Las Cases, le duc de Rovigo et le comte Bertrand, avec leurs sentiments loyaux et généreux, se mettant à la place du ministère anglais, pensèrent que Sa Majesté serait reçue en Angleterre avec tout le respect dû au malheur. Les autres, les généraux Lallemand, Montholon et Gourgaud ne partagèrent pas cette opinion : moins confiants dans l’hospitalité anglaise, ils déconseillèrent et supplièrent Sa Majesté de ne point s’arrêter à une semblable détermination.

Le général Lallemand, qui avait été envoyé à La Rochelle, dit qu’il y avait dans la rivière de Bordeaux plusieurs bâtiments sans voiles qui se proposaient et disaient qu’ils échapperaient à la croisière anglaise, et qui tous se disputaient l’honneur de sauver l’Empereur et de le conduire en Amérique, qu’il avait vu les capitaines de ces bâtiments, hommes de résolution, et que l’Empereur, par terre, pouvait s’y rendre facilement, qu’il suffisait de tromper la surveillance qui nous entourait en feignant d’être indisposé et que, pour y donner plus de croyance, Sa Majesté n’avait qu’à laisser Marchand pour répondre aux questions qui lui seraient faites sur cette indisposition de l’Empereur pendant vingt-quatre heures et que lui se faisait fort de conduire l’Empereur par terre à Saintes et de l’embarquer avant qu’on eût connaissance de son évasion.

Ce plan fut combattu, le contraire prévalut, l’Empereur rentra dans sa chambre disant au grand-maréchal qui l’accompagnait :

— Bertrand, il n’est pas sans quelques dangers de se mettre entre les mains de ses ennemis, mais mieux vaut risquer de se confier à leur honneur, que d’être entre leurs mains prisonnier de droit.

L’état de tiraillement dont il était travaillé depuis quelques jours avait cessé, et la résolution funeste de se livrer aux Anglais était prise. Personne alors ne prévoyait Sainte-Hélène, et le comte Bertrand m’a dit que dans ce conseil, un seul homme, le général Lallemand, s’était opposé de toutes ses forces à cette résolution.

On a généralement attribué au comte et à la comtesse Bertrand surtout, la détermination prise par l’Empereur de se rendre aux Anglais. Certainement, la comtesse Bertrand ne cachait pas le désir qu’elle avait que l’Empereur fût en Angleterre, et ne doutait pas qu’il y fût reçu avec pompe et solennité. C’était un effet des sentiments généreux de son âme inspirés par la grande gloire de l’Empereur. Elle me fit l’honneur de m’en entretenir, mais ces sentiments n’eurent aucune influence sur la détermination que venait de prendre Sa Majesté.

L’Empereur, à Sainte-Hélène, parcourant un petit ouvrage intitulé : Souvenirs de Mme Durand, dame d’annonce chez l’impératrice Marie-Louise, y lut cette accusation. Il prit un crayon, fit un alinéa et écrivit : Faux. Je l’ai déjà dit : des hommes qu’il pouvait considérer comme de ses bons amis – le duc de Vicence, le comte de La Valette– lui en avaient donné le conseil à l’Elysée avant de quitter Paris ; ces conseils se renouvelaient par les membres les plus âgés de ceux qu’il venait de consulter. Un nombreux entourage dont il eût dû se séparer dans une résolution contraire contribua peut-être à arrêter sa détermination.

L’Empereur écrivit alors au Prince régent [futur Georges IV, régent du fait de la maladie mentale de son père, George III] cette lettre qui fera l’admiration des siècles, et la honte du gouvernement anglais d’alors :

« Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai consommé ma carrière politique. Je viens comme Thémistocle m’asseoir sur le foyer du peuple britannique, je me mets sous la protection de ses lois que je réclame de Votre Altesse Royale, comme celle du plus puissant, du plus constant, du plus généreux de mes ennemis. »

Le général Gourgaud, chargé de remettre cette lettre au Prince régent, se rendit à bord de la croisière anglaise, il était accompagné du comte de Las Cases qui annonça au capitaine du Bellérophon que, le lendemain 15, l’Empereur monterait à son bord.

En effet, le lendemain, à 6 heures du matin, le brick l’Epervier sous pavillon parlementaire, reçut l’Empereur et le conduisit à bord du Bellérophon. La plus profonde tristesse était peinte sur toutes les figures et, lorsque le canot anglais s’approcha pour recevoir l’Empereur, les regrets les plus déchirants se firent entendre : officiers et matelots voyaient avec désespoir Sa Majesté se confier à la générosité d’une nation dont ils connaissaient la perfidie.

L’Empereur, après avoir fait ses adieux à l’équipage et jeté un dernier regard sur cette belle France dont il abdiquait les destinées, descendit dans le canot. Les cris de : « Vive l’Empereur ! » mêlés de sanglots l’accompagnèrent jusqu’à son arrivée à bord du Bellérophon. Le désespoir était tel chez les uns qu’ils s’arrachaient les cheveux, tandis que d’autres, avec rage, foulaient leur chapeau aux pieds.

Il est regrettable que l’Empereur ne soit pas plutôt monté sur la Méduse que sur la Saale ; ces deux capitaines n’avaient pas la même mesure d’énergie ; ce dernier était un homme froid qui peut-être avait des ordres pour ne point faire de tentatives pour sauver l’Empereur ; il avait conservé les fleurs de lys sur le vitrage qui séparait la salle à manger du salon, ce qui pouvait bien accuser de son peu de bonapartisme. Celui de la Méduse au contraire en était bouillant. Sauver l’Empereur ou mourir était sa devise ; il en voyait la possibilité en attaquant le Bellérophon avec les deux frégates pendant que l’Epervier passerait. Cet acte de dévouement était possible encore le jour de l’embarquement, mais, le lendemain, la présence de l’amiral Hotham le rendait impossible.

— Ah Ah ! pourquoi, s’écriait le brave capitaine Ponée, en apprenant la résolution de l’Empereur de se rendre aux Anglais, n’est-il pas venu à mon bord, plutôt qu’à celui de la Saale ! je l’aurais passé malgré la croisière. En quelles mains va-t-il donc se mettre ! qui donc a pu lui donner un si pernicieux conseil ? Cette nation n’est que perfidie ! Pauvre Napoléon, tu es perdu, un affreux pressentiment me le dit !

Lorsque l’Empereur quitta, l’Epervier, le général Becker s’approcha de l’Empereur et lui demanda s’il devait l’accompagner jusqu’au Bellérophon :

— N’en faites rien, lui dit l’Empereur, on ne manquerait pas de dire que vous m’avez livré aux Anglais.

Le général saisit la main que l’Empereur lui présentait, la couvrit de baisers et se relevant les yeux baignés de larmes lui dit :

— Sire, soyez plus heureux que nous !

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Note (de L. Marchand). – Le général Becker a dit, – et M. Vaulabelle l’a répété – que, couchant à bord près de l’Empereur dont il n’était séparé que par une légère cloison, il avait pu entendre dans le courant de la nuit les plaintes que lui arrachaient une affection hémorroïdale qui le tourmentait violemment à Waterloo. Le général s’est trompé ; soit à l’île d’Elbe, soit dans les Cent-Jours, soit à Sainte-Hélène, jamais l’Empereur ne s’est plaint d’une affection de ce genre. »

 

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