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( 15 septembre, 2019 )

Napoléon à l’île d’Elbe. I. La vie ostensible.

Napoleon Ile Elbe

Cet article rédigé par le regretté docteur Guy Godlewki ( 1913-1983) fut publié la première fois dans la revue du Souvenir Napoléonien (n°307).en septembre 1979. Ajoutons que Dr Godlewski est l’auteur d’un très bon livre « Trois cents jours d’exil. Napoléon à l’île d’Elbe » (Hachette, 1961). Le Dr Godlewski fut président du S.N.

C.B.

L’épisode elbois marque dans les fastes napoléoniens une pause forcée de dix mois, entre le règne de quinze ans et celui des Cent-Jours. Sans les fautes des Bourbons et de leurs alliés, l’Empereur eût peut-être achevé là son destin, comme successeur d’un sous-préfet administrant douze mille illettrés. Le retour de l’Aigle et le drame de Sainte-Hélène rejettent à l’arrière-plan cet Etat d’opérette, sa cour de fantoches galonnés, ses dépenses somptuaires excédant quatre fois ses ressources.
Napoléon avait un sentiment trop vif de son génie pour ne pas ressentir l’énormité de la farce qu’il y joua jusqu’au dernier jour pour masquer ses intentions. Deux exemples entre mille éclairent sa véritable pensée sur le rôle qu’il s’imposait.  Adressant à Drouot un ordre concernant les soldats qui désirent regagner la France, cette phrase révélatrice lui échappe :  « Vous effacerez cette formule de « souverain de l’île d’Elbe », qui est ridicule… ». 

Et quarante jours avant de s’embarquer pour la France, le 17 janvier 1815, en pleine fièvre des préparatifs secrets, il dicte à l’intention du Grand maréchal Bertrand un ordre de vingt lignes qui commence ainsi :  « Il ne faut pas donner du pain de munition aux chiens de chasse : il sera fait exprès du pain de son. Je ne fais pas cela par économie, mais pour la décence… Cela sera payé sur les dépenses de chasse, pour lesquelles j’ai porté au budget 100 francs par mois ». 

L’île d’Elbe est toute proche du petit port toscan de Piombino, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de six kilomètres. coupé par l’îlot de Palmaiola. Masse imposante et sombre émergeant du bleu profond de la mer Thyrrhénienne, elle apparaît sauvage, hérissée de caps aigus et de baies inhospitalières. Une quinzaine de villages aux noms chantants, cinq ou six ports de pêche, quelques fermes isolées ; des collines arides, tapissées d’une maigre végétation ; à l’arrière-plan, un relief montagneux : de loin en loin une vigne sur les versants bien exposés.  Cet aspect de la côte nord, que Napoléon découvre en arrivant de France, on le retrouve tout aussi âpre le long des quatre-vingt-cinq kilomètres du pourtour. L’île, étirée d’est en ouest, affecte vaguement la forme d’une crevette dont la croupe serait orientée vers la Corse, les antennes et les pattes tournées vers l’Italie. Une épine dorsale montagneuse parcourt son grand axe, d’où se détachent de nombreuses arêtes qui tombent à pie dans la mer.  L’arrivée à Porto Ferrajo, capitale et port principal, est d’une saisissante beauté. La côte septentrionale s’échancre soudain en un vaste golfe dont la courbe harmonieuse est soulignée par le sable clair d’une longue plage. Les rochers escarpés qui en défendent l’accès oriental s’abaissent peu à peu vers le fond de cette rade naturelle que borde une plaine étroite. A son extrémité occidentale se dresse une falaise abrupte, curieusement évidée en croissant ouvert sur le fond du golfe. Le port se blottit dans sa concavité, dos à la mer, bien abrité des vents du large. 

La cité s’élève en amphithéâtre autour du port, jusqu’au sommet de l’isthme défendu par deux forts. le Stella et le Falcone. Entre eux, quelques moulins en ruine se dressaient sur un terre-plein, appelé pour cette raison les Mulini, qui surplombe d’un côté la mer. et de l’autre la ville. 

L’arrivée de Napoléon.

Dans la soirée du 3 mai 1814, la frégate anglaise Undaunted, qui avait quitté Saint-Raphaël quatre jours plus tôt, jette l’ancre dans le port et hisse le drapeau blanc pour ne pas avoir à subir la canonnade des forts. Les rares nouvelles de France reçues au mois d’avril à Porto Ferrajo étaient en effet fort imprécises : on y avait vaguement appris l’abdication de Fontainebleau, le retour de Louis XVIII et, depuis une semaine, l’éventuelle accession de Napoléon à la souveraineté de l’île. Mais sur la cessation des hostilités, rien de certain, et le général Dalesme, gouverneur militaire. s apprête à recevoir le bâtiment britannique à coups de canon. Aucun insulaire ne se doute encore de la présence de l’Empereur à bord : seuls Dalesme et le sous-préfet Balbiani en sont aussitôt avisés. Pendant la nuit ils se rendent plusieurs fois auprès de lui pour régler la passation des pouvoirs et le protocole de sa réception. 

Le matin du 4, les Elbois se pressent autour d’une proclamation qui vient d’être placardée sur leurs murs : 
« Le plus heureux événement qui pût jamais illustrer l’histoire de l’île d’Elbe s’est réalisé en ce jour ! Notre auguste souverain l’Empereur Napoléon est arrivé parmi nous. Nos voeux sont accomplis : la félicité de l’île d’Elbe est assurée… 
… Unissons-nous autour de sa personne sacrée, rivalisons de zèle et de fidélité pour le servir… ». 
A cette lecture, une intense curiosité, des sentiments contradictoires de fierté, d’inquiétude et d’espoir agitent ce peuple un peu primitif, qui a toujours imaginé Napoléon comme une sorte de divinité guerrière, lointaine et inaccessible. Or, par un miracle qui échappe à l’entendement, il est descendu de l’Olympe, il se promène sur le pont d’un navire ennemi à quelques encablures ; d’un moment à l’autre on pourra le contempler, l’entendre, le toucher peut-être… Quelle extraordinaire y, journée pour les Elbois ! 
Il se fait attendre. Depuis midi la garde nationale est alignée sur le parcours qu’il doit suivre. La municipalité au grand complet entoure le maire Traditi, une foule énorme se presse le long des quais sous un soleil de plomb. 

A trois heures enfin le canon des forts tonne, ceux de la frégate lui font écho. Les marins saluent au sabre d’abordage l’Empereur qui descend l’échelle de coupée et prend place dans la chaloupe. A la poupe on a hissé les couleurs du nouvel Etat, à fond blanc, barré en diagonale d’une bande cramoisie piquée d’abeilles d’or. 
Dans le fracas assourdissant des salves, des roulements de tambour, des acclamations, le canot traverse le bassin au rythme lent des avirons. Napoléon debout, impassible, découvre sa nouvelle capitale, si semblable aux villages du Cap Corse qu’il n’a pas revus depuis son enfance, avec des maisons grises, blanches ou roses à volets verts, accrochées en gradins aux flancs du rocher.  Il débarque devant la Porte de Mer, sorte d’arc de triomphe élevé au XVI » siècle à la gloire de Cosme de Médicis, fondateur de la cité. Le maire Traditi lui présente les clefs de la ville sur un plateau d’argent et ne sait comment extraire de sa poche la harangue de bienvenue qu’il a préparée. Le vicaire général Arrighi, un lointain cousin de Bonaparte, vient à son secours et bredouille quelques paroles auxquelles l’Empereur met fin en baisant la croix pastorale. On l’invite alors à prendre place sous un dais de papier doré surmonté d’abeilles en carton, que portent quatre jeunes gens endimanchés. Napoléon en uniforme vert et redingote grise. coiffé du chapeau de la légende, marche entre Bertrand et Drouot. Impénétrable et plutôt renfrogné, il semble témoigner quelque impatience de cet étrange cortège,mi-procession, mi-défilé de carnaval, au passage duquel la foule, frappée de stupeur, se tait. On n’entend que le roulement des tambours qui ouvrent lentement la marche. 

Napoléon franchit ainsi la Porte de Mer et débouche sur la place d’armes où se dresse à droite l’église paroissiale, élevée pour la circonstance au rang de cathédrale. Mgr Arrighi le conduit à l’autel et entonne un Te Deum solennel. A la sortie de l’office la foule se déchaîne. L’Empereur, pressé, bousculé, acclamé, traverse à grandpeine la place pour gagner l’Hôtel-de-Ville où. faute de mieux, un logement sommaire lui a été préparé. Il y passera les premières nuits, incommodé par la puanteur des ruisseaux, fatigué des marques d’enthousiasme de ses sujets massés à toute heure sous ses fenêtres, et quittera sans regret ce séjour inhospitalier où viendra résider le ménage Bertrand.  Le lendemain de son arrivée, au petit jour, Napoléon monte à cheval pour visiter les mines de fer de Rio Marina. C’est une promenade d’une vingtaine de kilomètres, par de mauvais chemins. Ayant contourné le golfe de Porto Ferrajo et ses marais salants. il s’arrête un instant au village de Capoliveri qui, un mois plus tard, se révoltera contre les collecteurs d’impôts. Sur la côte orientale, il inspecte les défenses de Porto Longone, délicieux village de pêcheurs dont il fera une de ses résidences éphémères. Le « palais » était, à la mesure de son gouverneur-concierge, une maisonnette de six pièces.Poursuivant sa route, Napoléon atteint Rio Marina où l’administrateur des mines, l’honnête Pons de l’Hérault, entouré des plus jolies filles du pays couronnées de fleurs, lui fait, avec un grand concours de peuple, les honneurs de sa maison. Toute la nuit on a préparé le repas et orné la demeure. Par malchance le jardinier a planté un parterre de lys, ce que l’Empereur ne manque pas de faire observer à son hôte consterné. Plus tard Napoléon élira parfois domicile dans cette maison pour de brefs séjours. Il en expulsait courtoisement le propriétaire, l’autorisant toutefois à y vivre en son absence, ce qui le comblait d’aise. 

Les Mulini.

En approchant de l’île, Napoléon avait remarqué la situation exceptionnelle des Mulini. D’emblée il avait été séduit par l’immense panorama et l’isolement de cette crête. D’autre part, protégée d’une agression maritime par un à-pic vertigineux, et d’un assaut terrestre par les feux croisés des deux forts qui la dominent, une telle position serait facile à défendre. Aussitôt débarqué, il décide d’y aménager sa résidence principale.  L’accès en était malaisé, un rocher barrant le dernier lacet de la grande rue de Porto Ferrajo à proximité de la terrasse des Mulini. Il fera donc percer ce rocher d’un long tunnel, pour se frayer une issue vers la campagne sans être obligé de traverser la ville, et pour se dérober à l’exubérante familiarité de ses nouveaux sujets. 
Le tunnel débouche sur une petite esplanade, d’où l’on découvre la ville et le fond du golfe. A l’arrivée de Napoléon ce n’était qu’un champ mal tenu, envahi de bicoques et de moulins abandonnés qu’il fit raser. Seuls furent conservés deux pavillons bas, entre lesquels on édifia à la hâte un corps de bâtiment central plus élevé, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, percés chacun de quatre fenêtres. Cette maison sera le « palais » des Mulini, et les pavillons attenants serviront de communs. 
A la lin de mai l’Empereur, qui vient chaque jour surveiller les travaux, s’y installe malgré la désagréable odeur de peinture et de plâtre frais. Au rez-de-chaussée quatre petites pièces contiguës deviennent sa chambre, sa bibliothèque, son petit salon et son cabinet. De part et d’autre, un grand salon et deux plus petits pour les officiers de service, une antichambre et la salle des valets. Un escalier fort raide accède à la vaste pièce qui correspond, au premier étage, à l’emplacement des appartements privés du rez-de-chaussée. Ses huit fenêtres dominent d’un côté la ville, de l’autre la mer. Ce salon d’apparat tient lieu de salle du trône pour les audiences collectives, parfois de salle de bal lorsque le petit théâtre, construit obliquement à l’extrémité du pavillon de gauche, n’est pas utilisé.

Pauline disposera de l’appartement contigu, primitivement destiné à Marie-Louise ; une penderie et un cabinet précèdent sa chambre, ainsi qu’une salle de bains, d’où un escalier dérobé permet de gagner le jardin sans avoir à traverser, au-delà du grand salon, les petits appartements de ses dames de compagnie.  Cette maison est péniblement impersonnelle, comme à la veille d’être vendue par des héritiers qui en auraient dispersé le mobilier. Napoléon l’avait cependant meublée avec abondance, sinon avec choix, grâce à deux razzias qui méritent d’être contées, tant elles sont évocatrices des moeurs corses. Une première fois il fait saisir à Piombino, dans l’ancien palais de sa soeur Elisa restitué au domaine autrichien, meubles, tentures, jalousies, jusqu’aux lames des parquets. Au commissaire d’Autriche qui se plaint de cette spoliation, il fait remettre l’état circonstancié de cet « emprunt », et l’affaire en reste là. Un peu plus tard, la tempête ayant forcé un bâtiment à faire relâche dans le port, Napoléon s’enquiert de son chargement : c’est le mobilier de son beau-frère Borghèse, acheminé de Turin à Rome. Il se l’approprie aussitôt, disant : « cela ne sort pas de la famille », et il en informe l’intéressé.

Après 1815 l’archiduc Ferdinand de Toscane vida complètement la maison, bibliothèque comprise, ce qui lui valut d’interminables protestations de la municipalité à qui l’Empereur l’avait léguée. Pendant cinquante ans les Mulini furent abandonnés jusqu’au jour oit le gouvernement italien les transforma en école, puis en bureaux administratifs. Devenue musée au début de ce siècle, la maison n’a jamais fait l’objet d’une reconstitution sérieuse. Le mobilier du musée actuel provient du garde-meuble national italien et n’a qu’un lointain rapport avec celui du souverain de l’île d’Elbe. 

Ce n’est donc pas à l’intérieur des murs qu’il faut s’efforcer d’imaginer Napoléon, mais dans le minuscule jardin qui sépare la maison de la mer et domine un immense horizon marin où s’inscrivent, au nord-ouest l’île Capraia, au nord-est la Toscane qui s’estompe à l’infini, à l’est la côte septentrionale de l’île. barrée par le fort Stella tout proche. Jardinet exquis, planté de myrtes, de cyprès, de palmiers, clos sur le précipice par un petit mur où, tôt levé, il allait s’asseoir pour contempler la mer et, comme plus tard à Sainte-Hélène, observer le mouvement des navires. A droite, l’ancien potager s’élève en pente douce vers le fort Stella. On y voit encore, au centre d’un petit bassin, une copie de la statue de Pauline par Canova. Certes, un monde sépare les Mulini de la splendeur des palais impériaux, mais l’azur méditerranéen, la lumière qui transfigure la médiocrité de cette maison, sa vue incomparable, forment un tel cadre que l’on parvient à oublier les murs, dignes au plus d’un notable cossu. Porto-Ferrajo conserve encore une demeure banale, qu’une plaque de marbre distingue des maisons voisines : dans une ruelle fort raide, en contrebas des Mulini, s’installa Madame Mère, au loyer de deux cents francs par mois. Elle montait chaque soir dîner chez son fils, et jouait avec lui au whist. Il aimait la faire perdre en trichant et s’en excusait: « Madame vous pouvez perdre ; moi qui suis pauvre, je dois gagner ». 

San Martino.

Disposant en ville d’un « palais », Napoléon se met en quête d’une maison de campagne pour la saison chaude. Bien entendu l’île n’en possède pas. Un jour, au hasard d’une promenade à cheval, il découvre au lieudit San Martino un vallon planté de vignes, d’où la vue s’étend agréablement jusqu’à Porto Ferrajo. Séduit par ce site calme et ombragé, il s’enquiert du propriétaire. Celui-ci fait valoir l’étendue de son domaine et, bien qu’il ne comporte qu’une grange et quelques cabanes, en demande le prix exorbitant de cent quatrevingt mille francs-or. Dans l’état des finances de Napoléon ce serait une folie. Aussi n’hésite-t-il pas à prier sa soeur Pauline d’en faire l’acquisition. En quelques semaines les masures sont rasées ; vingt maçons édifient une coquette maison blanche adossée à la colline, un peloton de grenadiers de la Garde construit une bonne route pour y accéder. L’été venu l’Empereur passera souvent la nuit à San Martino, distant d’une lieue des Mulini. 

Cette maisonnette a conservé le charme rustique et la décoration auxquels il apporta ses soins. Au premier étage on visite la salle à manger peinte à l’antique par un artiste local qui a naïvement évoqué en trompe-l’oeil des paysages égyptiens, des hiéroglyphes, une charge de mamelucks. Dans un angle est dessinée l’inscription optimiste : Ubicumque felix Napoleo. De part et d’autre de cette pièce, les chambres de Bertrand et de Drouot, la chambre et le petit bureau de Napoléon, meublés avec simplicité ; seul paraît authentique son lit d’acajou. Le centre de la façade est occupé par un salon dont le plafond allégorique représente, sur fond de ciel, deux pigeons liés par un ruban dont le noeud se resserre à mesure qu’ils s’éloignent : allusion à la venue de MarieLouise que les Elbois attendront en vain. Au rez-dechaussée subsistent dans la salle de bains une baignoire de pierre et une fresque pompéienne; l’Empereur y descendait de sa chambre par une échelle de moulin. 

Au milieu du siecle dernier, San Martino fut acheté par le prince Demidoff, divorcé de la princesse Mathilde. fille de Jérôme, qui conçut le projet d’y établir un musée consacré à son oncle par alliance. Malheureusement la réalisation, d’un mauvais goût offensant. allait porter un grave préjudice au site. Une allée de palmiers conduit à une grille surmontée d’aigles dorés qui donne accès à une galerie monumentale soutenue par une colonnade dorique. Demidoff y entreposa des collections napoléoniennes de grande valeur qui furent dispersées à sa mort par son neveu. La municipalité de Porto Ferrajo en a fait un affreux musée où s’entassent des copies de maîtres italiens voisinant avec des portraits et des bustes de notables locaux ! Le toit de cet étrange édifice, situé en contrebas de la maison de campagne, lui sert de terrasse, ce qui présente au moins l’avantage de le dissimuler lorsqu’on se promène dans le charmant jardin qui la précède. L’Empereur y planta un magnifique micocoulier qui ombrage encore la façade.  San Martino, bien entretenu, partiellement décoré. décemment meublé, constitue la relique napoléonienne la mieux conservée de l’île : les touristes y affluent et se montrent ébahis, prêtant à Napoléon les folies de Demidoff. Le gardien les entretient volontiers dans cette erreur, si bien qu’ils demeurent confondus de la somptuosité d’un règne qui avait trouvé en dix mois le moyen d’édifier le seul bâtiment imposant de l’île ! 

L’Ermitage de la Madonne.

Des trois résidences napoléoniennes, la plus touchante et la plus poétique, la moins connue aussi est sans doute l’Ermitage de la Madone au Monte Giove. Ce fut encore au hasard d’une promenade que l’Empereur le découvrit et s’abandonna à son enchantement.  Il avait, par une piste muletière, longé les méandres souvent vertigineux de la côte nord jusqu’au port de Marciana Marina. Là, l’horizon s’élargit : un cirque de montagnes enserre une étroite plaine côtière tapissée de vignobles. Deux sommets dominent ce massif, le Monte Capane et le Monte Giove, aux flancs desquels sont suspendus les villages jumeaux de Poggio et de Marciana Alta, où venaient se réfugier. depuis des temps immémoriaux. les pêcheurs fuyant l’attaque des Barbaresques.  A Marciana Alta la piste s’achève. Le village, pressé autour de son clocher, domine un admirable paysage de pentes escarpées allant se perdre au loin sur le dédale des falaises. Au-dessus, la masse énorme et nue du Monte Giove. Napoléon s’engage sur le sentier pierreux qui le gravit en marches d’escalier taillées dans le roc. C’est un pèlerinage fréquenté, marqué de loin en loin par de petites niches de plâtre rappelant les stations du Calvaire. Graduellement l’horizon s’élargit pour former sur la mer immobile une fantastique dentelle de côtes déchiquetées. Le site évoque les mille détours de la baie de Rio de Janeiro, telle qu’on la découvre du haut du Corcovado. Mais ici pas de ville immense : une solitude absolue, sans une maison, sans un arbre. La montagne aride ne nourrit que buissons odorants. bruyères, mousses, fougères. Longtemps il faut peiner sous le soleil implacable pour découvrir près du sommet un petit bois de châtaigniers d’où émerge un clocher blanc. Là vécut un ermite, dans l’étroite et basse masure qui se blottit le long de la chapelle. Aux alentours un éboulis de rochers dont le plus élevé, l’Affaciatoio, évoque un aigle aux ailes déployées. Si l’on escalade sa plate-forme. comme le fera souvent Napoléon, on découvre le plu, beau panorama du monde, la Corse au couchant. Capraia au nord, la côte elboise au levant, se découpant sur la mer Tyrrhénienne. 
Napoleon est seduit par la souveraine grandeur du site. Il décide d’y passer les journées les plus chaudes de l’été dans une des cellules de l’ermite. Drouot en occupera une autre. Une piquet de grenadiers campera en contrebas. Madame Mère, elle, s’installera dans une maison de Marciana Alta, et chaque soir il descendra à cheval pour aller la saluer. Ici, comme ailleurs. il veille au moindre détail d’installation : 

« Monsieur le comte Bertrand, écrit-il de sa main, il me manque trois volets pour les fenêtres de ma chambre… Envoyez trois rideaux pour la chambre de Madame, les tringles y sont. Envoyez-nous aussi des feux. pincettes. pelles… ». 

Il s’y attardera une quinzaine de jours. du 23 août au 5 septembre 1814. De ces premières heures de détente depuis tant d’années, il goûte profondément la paix. rêvant à la Corse du haut de son rocher. escaladant les pentes du Monte Giove, ou sillonnant la côte occidentale, abrupte et déserte. Cependant il ne néglige pas son administration. Chaque jour des officiers d’ordonnance apportent les nouvelles et repartent avec les ordres les plus minutieux, ayant trait aussi bien à la grosseur des poutres et au nombre de clous nécessaires pour édifier la salle de spectacle des Mulini, qu’au marché à conclure pour l’exportation du minerai, et jusqu’à ce billet adressé à Bertrand : 

« Un de mes mulets s’est noyé dernièrement, ce qui est une perte ; elle vient de ce qu’il n’y a pas une petite pompe à l’écurie ; faites-en arranger une, de celles qui sont en magasin… » 

Une visite inopinée va troubler cette quiétude. exceptionnelle dans l’existence de Napoléon. Au cours de la nuit du 1er septembre, un navire entre en rade de Porto Ferrajo mais, au lieu de gagner le port, mouille dans une crique au fond du golfe. Bertrand prévenu accourt, salue profondément la jeune femme et l’enfant qui débarquent, fait atteler une calèche et seller les chevaux. Les voyageurs disparaissent aussi mystérieusement qu’ils sont venus. En ville le bruit se répand de l’arrivée de l’Impératrice et du Roi de Rome. 
Quelques heures plus tot, au crépuscule, Napoléon avait suivi à la lunette l’approche du bâtiment. Dès qu’une estafette de Bertrand lui apprend l’accostage, il la renvoie avec ses ordres et saute lui-même à cheval. Précédé de quatre porteurs de torches, il descend de son nid d’aigle. La rencontre des deux groupes se fera au milieu de la nuit, le long de la mer, près de Marciana Marina. Napoléon prend la place de Bertrand dans la calèche et, tout en jouant avec les boucles blondes de l’enfant, s’enquiert affectueusement du voyage. Avant l’aube, tout le monde atteint enfin l’Ermitage, Napoléon a cédé sa chambre et fait dresser une tente devant la maison. Mais Ali, son valet de chambre, le voit furtivement la quitter aussitôt : Marie Walewska passe avec lui une dernière nuit… Certes, les temps de l »idylle polonaise sont révolus. L’amour de l’Empereur est mort, celui de Marie subsiste-t-il ? Pendant les quatre années du règne de MarieLouise il l’a rarement revue. A Fontainebleau, après l’abdication, elle a vainement attendu une nuit devant sa porte, il ne l’a pas reçue. A l’île d’Elbe, elle lui a écrit plusieurs fois, gagnant par petites étapes la côte toscane, sollicitant la permission de venir. Il la lui accorde enfin et elle accourt, peut-être avec l’espoir de rester auprès de lui. 

C’est mal le connaître. Informé quelques heures plus tard de la rumeur publique, il en conçoit un vif mécontentement. Ainsi, malgré les précautions prises, les Elbois sont déjà persuadés que sa femme et son fils l’ont rejoint. Il désire éviter que le Cabinet autrichien ne tire parti de cette visite pour inciter Marie-Louise à ajourner encore sa venue. Il ne veut surtout pas, lui si strict pour les autres, que sa conduite soit un objet de scandale quand la vérité éclatera.

Marie Walewska sera donc une fois de plus sacrifiée au devoir conjugal et aux obligations d’Etat. Il ne le lui dit pas tout de suite. Le matin, il l’emmène jusqu’à son rocher ; au déjeuner, il s’esquive pour sa visite quotidienne à Madame Mère – la famille avant tout. Le soir, il dîne sous la tente avec la jeune femme et les officiers polonais de la Garde. On improvise des danses, les chants slaves s’élèvent de la terre latine. Marie espère, Marie est heureuse. Le lendemain, informée par le trésorier Peyrusse de la détresse financière de l’Empereur, elle veut restituer le collier de perles qu’il lui offrit jadis à la naissance d’Alexandre, mais il refuse avec émotion et la prie doucement de partir le soir même. Puis il disparaît toute la journée et ne la reverra que pour les adieux. 

Rien ne manque à cet épisode, ni le cadre exceptionnel où il se déroula, ni son dénouement romantique. Avec la nuit la tempête s’est levée, la pluie tombe en rafales. Marie, transie, serrant son enfant contre elle, tente de s’embarquer à Marciana. Le risque est trop grand. Son navire ira l’attendre à Porto Longone, à l’autre extrémité de l’île. De longues heures elle peine sur les mauvais chemins transformés en torrents. dans la nuit traversée d’éclairs. Lorsqu’elle atteint son but, on veut encore la dissuader. Trop fière elle s’obstine, saute dans une barque et, courant mille périls. gagne l’échelle de coupée. Le vaisseau s’éloigne, elle ne reverra Napoléon que furtivement à l’Elysée et à Malmaison. quelques mois plus tard. Lui, pendant ce temps, saisi de remords et d’angoisse, dépêche un officier d’ordonnance pour ajourner l’embarquement, puis de plus en plus inquiet, saute à cheval et galope jusqu’à Longone, où il arrivera trop tard. Au matin, accablé, frissonnant, il regagne l’Ermitage, mais le charme est rompu. Deux jours plus tard, il le quittera à son tour pour n’y plus revenir.

Les personnages de l’entracte Elbois.

Tel est le cadre elbois. Le personnage central et les figurines qui gravitent autour de lui composent un tableau coloré, naïf et parfois cocasse, comme une toile du douanier Rousseau.  L’entourage de Napoléon est aussi nombreux que médiocre, Drouot et Bertrand exceptés. A sa tête, à la fois gouverneur militaire de l’île et ministre de la Guerre, le général Drouot, « homme de Plutarque », loyal et dévoué, un des très rares hommes devant qui Napoléon pense tout haut sans crainte de voir ses propos aussitôt déformés ou transcrits pour la postérité. Mais Drouot est si éperdu d’admiration pour son maître qu’il ne se permettrait pas l’ombre d’une critique ou d’un conseil. Ce quadragénaire vertueux et désintéressé, dur dans le service, bon à l’excès dans le privé, croit découvrir l’amour : il voudrait épouser une jeune fille de l’île, mais sa mère s’étant opposée par lettre à ce mariage avec une inconnue, il y renoncera au dernier moment. 

Bertrand, Grand maréchal du palais depuis la mort de Duroc, sera ministre de l’Intérieur. Inséparable de Napoléon depuis la Campagne d’Egypte, il lui fermera les yeux à Sainte-Hélène. La publication de son Journal par Fleuriot de Langle éclaire cette figure de grand honnête homme, plus travailleur qu’intelligent, pointilleux et têtu. Il obtient souvent gain de cause, par lassitude ou indulgence de l’Empereur, dans les conflits qui les opposent sur des vétilles. Il partage sa vie entre son maître et sa femme, demie anglaise de naissance, qui se tient à l’écart de la cour elboise, au milieu d’un petit cercle de compatriotes.  Bertrand, pas plus que Drouot, ne peut prendre la moindre initiative. Les quelques ordres de Napoléon cités plus haut montrent combien son autorité s’étend aux plus infimes détails. Que Drouot veuille casser un caporal ivre qui a donné un coup de pied à son officier, il rédige un rapport que l’Empereur apostille de sa main. Que Bertrand énumère la suite de Pauline, on lui répond : « Qu’elle n’amène pas de maître de piano, mais seulement un bon chanteur et une bonne chanteuse, vu que nous avons ici un bon violon et un bon pianiste…»  Le maître veut tout connaître, tout régenter, ses généraux ne sont que des commis d’ordres. 

Le troisième compagnon d’infortune, c’est Cambronne, le soudard héroïque aux dix-sept blessures. Commandant la place de Porto Ferrajo, il a la nostalgie des champs de bataille. Un jour une frégate napolitaine entre dans le port, et l’amiral qui la commande sollicite l’honneur d’être présenté à l’Empereur. A la vue de l’uniforme de la trahison, Cambronne voit rouge et menace de passer le visiteur par les armes. L’autre ne se le fait pas dire deux fois et prend aussitôt le large. Napoléon en est navré, mais désespère d’initier le bouillant général aux subtilités diplomatiques. 

Peyrusse, trésorier de la couronne [durant les Cent-Jours], devient ministre des Finances. L’inexorable amenuisement des quatre millions apportés de France, et réduits de moitié dix mois plus tard, n’altère pas sa bonne humeur méridionale. Ses Mémoires et ses Archives constituent, avec les Souvenirs de Pons de l’Hérault la plus précieuse source documentaire sur le premier exil.  Une foule de fonctionnaires est rattachée à l’autorité de Bertrand par l’intermédiaire du sous-préfet Balbiani qui devient intendant général et supervise les magistrats du tribunal de commerce, ainsi que le directeur des domaines, le chef de la sûreté, le directeur du port, deux architectes, autant de postes coûteux et superflus qui seront supprimés au départ de Napoléon. 

L’entretien de l’armée à lui seul suffit à provoquer la banqueroute, et cependant cette force est indispensable pour parer à une éventuelle tentative d’enlèvement. Aux 675 grenadiers de la Garde et aux 54 chevau-légers polonais venus le rejoindre, Napoléon adjoint un bataillon franc recruté sur place et un bataillon corse, péniblement enrôlé dans la grande île. Ce seront de mauvaises troupes, insubordonnées, infestées de déserteurs, qu’il abandonnera sans regret au départ. 

Au total près de 1.600 hommes qui, avec l’armement très poussé, les innombrables forts, l’intendance. coûteront un million par an. L’armée s’accroît d’ailleurs sans cesse d’officiers isolés qui, par nostalgie du passé, viennent solliciter un emploi. Tel le général Boinod, parfaitement sourd, que l’on nomme inspecteur général aux revues. Tel le commandant Tavelle, vieillard corse qui se présente un matin à Napoléon : « Colonel, vous irez commander à Rio », lui dit-il, n’osant le renvoyer. Le bonhomme s’empresse d’acheter les insignes de son nouveau grade : « Si je ne portais pas ces épaulettes, disait-il volontiers, je donnerais un démenti à l’Empereur qui m’a traité de colonel ». Il s’en fut donc commander la place de Rio Marina, dont la garnison s’élevait à 5 canonniers et 4 cavaliers. Il se refusait obstinément à quitter ce village, pour ne saluer l’Empereur qu’à son poste. 

Toute aussi comique fut la Cour, inspirée de celle de France, mais avec les seuls concours locaux. Deux fourriers des Tuileries devinrent préfets du palais des Mulini. L’un, Deschamps, était un vieux gendarme en habit d’officier, brutal et grossier ; l’autre, Baillon, s’initiait avec plus de bonheur à la vie de salon. Quatre chambellans pris parmi les notables : le maire et le médecin de Porto Ferrajo, un aristocrate ruiné qui donnait le ton de l’élégance, un borgne, « brigand qui fait maintenant le chien couchant », écrit Pons de l’Hérault avec indignation. Sept officiers d’ordonnance choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles villageoises. L’un d’eux, Paoli, d’origine corse et gendarme de profession, répondit un jour à l’Empereur qui lui demandait l’heure : « L’heure qui plaît le mieux à Votre Majesté… ». L’ancien médecin des écuries impériales, Foureau de Beauregard, devint médecin en chef de l’Empereur. Très infatué de sa science, il voulut une fois l’empêcher de humer un bol de bouillon trop chaud, « parce que Sa Majesté avalait des colonnes d’air, et ces colonnes d’air pouvaient lui donner la colique » Ce à quoi il lui fut répondu qu’on était assez grand pour savoir comment boire. 

Une innombrable domesticité voletait autour de ces parvenus. La livrée ne comprenait pas moins de 24 hommes, parmi lesquels Marchand, premier valet de chambre, et Ali, premier chasseur, deviendront bientôt de nobles figures héléniennes. 13 serviteurs assuraient le service de bouche ; il y avait encore 5 tapissiers ébénistes, 2 jardiniers, 4 musiciens, 3 lingères, 22 piqueurs, cochers et palefreniers pour les 9 chevaux célèbres qu’avait montés l’Empereur aux plus grandes batailles. Les écuries logeaient en outre 90 chevaux de moindre valeur et 27 voitures. Du matin au soir cette centaine de courtisans et d’employés bourdonnait dans l’étroit espace des Mulini. 

La journée de Napoléon commence avant l’aube. Dès son réveil il lit et dicte au secrétaire ou au valet de service en scrutant l’horizon. A sept heures il prend une légère collation et se recouche un moment. Puis à cheval, avec un officier d’ordonnance, il fait une longue course dans la campagne. Au retour il donne audience. Les visiteurs ne sont reçus que sur approbation d’une liste présentée par Drouot ou Bertrand qui les introduisent au milieu d’uniformes chamarrés et de livrées aux armes impériales. A midi il déjeune, seul ou avec Drouot, il se retire pour lire pendant les heures chaudes. Vers le soir, il fait quelque inspection et dîne à six heures avec Madame Mère, et Pauline à partir de novembre. Il y a toujours quelques invités : anglais de passage, officiers de la Garde, Pons de l’Hérault, Campbell, le commissaire anglais avec qui il entretient les rapports les plus courtois, malgré l’espionnage mutuel impitoyable auquel tous deux se livrent. A la veillée, les courtisans et leurs femmes sont souvent priés. L’Empereur joue avec sa mère ou avec les généraux. A neuf heures, il donne le signal du départ en tapotant quelques notes, toujours les mêmes, sur le piano.

Pauline et la vie mondaine.

Cette vie si calme, coupée seulement de brefs séjours dans ses diverses résidences lorsque l’ennui l’accable, s’anime soudain avec l’arrivée de sa soeur Pauline Borghèse. 
Au printemps elle avait fait une première escale à l’île d’Elbe avec la frégate Laetitia, mise à sa disposition par Murat. L’objet de ce voyage était une cure thermale à Ischia ; Pauline, éternelle malade imaginaire, l’avait décidée depuis longtemps. Mais après avoir passé l’hiver au Luc, en Provence, où Napoléon sur le chemin de l’exil s’était lui-même arrêté quelques heures, elle avait tergiversé tout le mois de mai avant de s’embarquer : la première quinzaine à Saint-Raphaël avec son amant en titre, le colonel Duchand ; la seconde à Villefranche où après une courte traversée qui l’avait fort éprouvée, elle attendait une mer moins agitée. 

Le 30 mai, après avoir refusé l’offre de deux frégates anglaises, elle était enfin montée à bord du vaisseau napolitain et le 1er juin, accueillie avec les honneurs souverains par les salves des forts et des navires, elle faisait à Porto Ferrajo une entrée triomphale au côté de son frère. Brève rencontre au cours de laquelle elle détacha quelques diamants de son collier célèbre pour lui permettre d’acquérir San Martino. Elle passa la nuit aux Mulini en pleins travaux d’aménagement, fut présentée en grande pompe à la petite Cour réunie en son honneur, et reprit la mer aussitôt, laissant aux insulaires ébahis l’éblouissante vision de sa beauté alanguie, d’un hamac dressé sur le pont pour son repos, et du carré de velours garni de rouleaux à poignées sur lequel elle se faisait porter. 

Bien accueillie à Naples par les Murat, elle est leur hôte à Portici. D’Ischia il n’est plus question, le docteur Andral la jugeant trop malade pour affronter « les eaux ». Tout l’été, entre Portici et les pentes du Vomero où elle est allée fuir la chaleur, elle se soigne et écrit d’innombrables lettres. Avant tout des billets d’affaires à son homme de confiance parisien, Michelot, avec qui elle correspond par l’intermédiaire du plus actif agent napoléonien, Bartolucci, de Livourne. Elle est ruinée, aucune de ses propriétés ne trouve acquéreur, sauf l’hôtel du faubourg Saint-Honoré qu’elle vendra huit cent mille francs au gouvernement anglais pour son ambassade. Par surcroît son mari, l’infortuné prince Borghèse, lui réclamant tableaux, meubles, argenterie, elle presse Michelot de les déménager au plus vite et de les mettre en lieu sûr. Elle gémit sur son sort, sa santé, sa solitude, auprès des Bonaparte réfugiés à Rome, Madame Mère, le cardinal Fesch, Lucien, Louis… Sans cesse, elle manifeste le désir de rejoindre au plus tôt Napoléon et de voir la famille réunie autour de lui ; elle a des mots très durs pour Elisa qui trahirait volontiers le clan pour s’installer en France, et pour Joseph qui ne se soucie pas de quitter le confortable exil de Prangins. Mais cette velléitaire ne manifeste aucun empressement à revenir. Napoléon s’impatiente, et, le 25 septembre, lui envoie son brick l’inconstant qui l’attendra vainement tout le mois d’octobre à Civita-Vecchia. à Baïes et à Portici. Le 29 enfin, escortée des Murat, elle consent à s’embarquer. 

Le surlendemain, Porto Ferrajo, la reçoit avec le même cérémonial, et la population pavoise. Pauline s’installe au premier étage des Mulini, aménagé au mieux pour elle. Son étroite intimité avec Napoléon, pendant les quatre mois où ils vont vivre sous le même toit, donnera lieu à de venimeuses insinuations que Beugnot propage à la Cour de France, et Talleyrand à Vienne. Certains historiens hostiles à Napoléon ressuscitent périodiquement cette calomnie, au mépris de la magistrale réfutation donnée par Frédéric Masson. Le rôle de Pauline s’est tout au plus borné à favoriser les passades de son frère.
 
Elle prend pour dames de compagnie Mmes Colombani, Bellini, et Lise Le Bel, femmes ou fille d’officiers échoués à l’île d’Elbe. La Capraiaise, l’Espagnole et la Parisienne font sensation à Porto Ferrajo, où leur beauté et leur élégance éclipsent celles des petites bourgeoises de la ville ; le choix de deux d’entre elles lui a sans doute été suggéré par Napoléon lui-même. Ces complaisances de Pauline ne sont d’ailleurs pas nouvelles : n’a-t-elle pas, en 1809, servi d’intermédiaire entre son frère et sa dame d’honneur Christine de Mathis ?  La brune Belina, dite Bellini, qui pourrait aussi bien se faire appeler Stupieski, du nom de son mari, chef d’escadron polonais, dansait admirablement le fandango. Cette Castillane avait plus de charme que de beauté, et son mari ne brillait pas par l’intelligence. Que Napoléon ait consenti quelques faveurs à Belina ne semble pas douteux : rentrée à Paris avec Mme Bertrand pendant les Cent-Jours, elle écrit à Marchand pour lui signaler son dénuement. Napoléon, prévenu, donne l’ordre de lui porter 4.000 francs sur sa cassette (40.000 frs/1979) et l’invite à dîner à l’Elysée ; elle put ainsi « offrir elle-même ses remerciements à Sa Majesté », ajoute Marchand sans sourire… La Bellini devait une dernière fois faire parler d’elle lors du triste départ de Malmaison pour Rochefort. Flanquée de Stupieski et déguisée en homme, elle supplia tant et si bien Bertrand qu’ils obtinrent de monter dans la voiture de Gourgaud. A Rambouillet, dans la nuit, Napoléon, informé de cette étrange présence, pria qu’on l’en débarrassât avec ménagement. Marchand remit au couple 3.000 francs et Bertrand un billet de congédiement. La Bellini affectait un profond désespoir de ne pouvoir suivre le second exil de son impérial amant. Elle s’en consola en ouvrant à Lima, au Pérou, un pensionnat de demoiselles ! 

Lise Le Bel était une plus ancienne liaison. Le préfet du palais Bausset, qui pourvoyait à l’occasion son maître en jolies filles, avait distingué sa beauté. Elle avait dix-sept ans à la fin de l’Empire. Une nuit, le valet de chambre Constant était venu la quérir à Bourg-la-Reine,avec la complicité de sa mère et de son beau-père, l’adjudant commandant Le Bel. Introduite au palais de Saint-Cloud par la porte secrète de l’Orangerie, elle y passa trois heures et revint quelquefois, mais ces témoignages de la faveur impériale s’espacent vite. Déception familiale. A Fontainebleau, après la première abdication, elle tente en vain, comme Walewska, d’être reçue. Obstinée, elle débarque en famille à l’île d’Elbe. Bien accueillie et placée auprès de Pauline, elle ne peut néanmoins obtenir de sinécure pour son beau-père. Sans doute Napoléon estime-t-il cette complicité paternelle peu compatible avec l’honneur. Lise suivra Pauline en Italie pendant les Cent-Jours et ne reverra plus Napoléon.

Aidée de ces jolies femmes, Pauline improvise soirées musicales et théâtrales où elle-même se produit avec des officiers de la Garde dans des pièces qui semblent faites pour elle : Les Fausses Infidélités et Les Folies amoureuses ; il y aura encore six grands bals, dont trois masqués, en janvier et février à la veille du départ, sans aucun doute pour duper les espions. Napoléon veille lui-même à leurs préparatifs : 
« Les invitations devront s’étendre sur toute l’île sans cependant qu’il y ait plus de deux cents personnes… Il y aura des rafraîchissements sans glace, vu la difficulté de s’en procurer. Il y aura un buffet qui sera servi à minuit. Il ne faudrait pas que tout cela coutât plus de mille francs ». 
Or Pons de l’Hérault écrit : 

… « Il n’y avait pas à Porto-Ferrajo six familles dont la fortune fût au niveau du luxe inusité de leurs femmes… N’importe, l’on était notabilité, et pour ne pas déchoir par la mise, on s’exposait à déchoir par la bourse. On avait une belle robe pour la fête du pays ; on n’aurait pas osé la porter une seconde fois au bal de la fête impériale, et l’on cherchait à s’en procurer une plus belle ; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la Cour : tout cela conduisait à une catastrophe… ». 

Un vent de folie soufflait sur les Elboises. Ces petites bourgeoises se découvraient des vocations de dames du palais. Et leurs maris, par vanité, se ruinaient doucement pour paraître. Cette « promotion sociale » n’allait pas sans quelques maladresses. Un soir au bal, Mme Balbiani ayant appris que l’étiquette prescrivait de ne pas croiser l’Empereur sans le saluer, passa et repassa tant de fois en faisant la grande révérence qu’il finit par lui tourner le dos. Toute l’assistance de rire. Mais Napoléon, qui déteste blesser, fait ostensiblement le tour de la salle et adresse quelques paroles bienveillantes à la pauvre femme. 

 Les travaux et les jours.

Derrière cette façade d’opérette destinée à donner le change autant qu’à stimuler la vanité de très petites gens, Napoléon travaille énormément. Environ trois cents notes ou ordres nous sont parvenus. Dictés à son secrétaire Rathery, parfois à Bertrand ou à Marchand, ces pièces concernent à peu près exclusivement la gestion de l’île, dans ses plus infimes détails. En dix mois Elbe a connu plus de changements qu’en mille ans, et rien de sensible n’a depuis lors été accompli. Il mûrissait d’ailleurs des projets grandioses qui, faute de temps, ne virent pas le jour. Elbe est aujourd’hui le dernier vestige de la civilisation napoléonienne, figé au stade où il l’abandonna. 
Ayant dressé un bilan des ressources locales, il conclut qu’elle sont insuffisantes pour assurer la subsistance de la population. La récolte annuelle de blé est épuisée en trois mois ; les herbages sont maigres et le cheptel insignifiant; les cultures se limitent à des potagers familiaux. Le vignoble donne un excellent vin, léger et capiteux, qui constitue avec le minerai de fer les seules productions exportables. Pêcheries de thon et salines complètent cette activité économique des plus restreinte. 
Napoléon fait établir un plan d’irrigation et de mise en valeur de la seule plaine importante, celle de l’Acona. Aux paysans il conseille la culture de la pomme de terre, qu’il appelle parmentière, et qui est inconnue dans l’île. Il rêve de faire d’Elbe un paradis et ordonne un vaste reboisement : des oliviers et des mûriers dans les vallées et sur les pentes exposées au midi ; des châtaigniers sur le versant nord des montagnes. 
Des pistes a peine carrossables tenaient lieu de routes : un de ses premiers soins est de faire construire un réseau routier qui desservira les communes les plus importantes en partant de la capitale. 

Un jour il va visiter l’îlot abandonné de la Pianosa, à vingt mille au sud. Aussitôt il l’annexe, le fortifie, y laisse une garnison, fait venir vingt ménages de fermiers italiens pour défricher. Cette dernière conquête le préoccupe beaucoup pendant l’été. Il lui consacre des dizaines d’ordres et deux inspections. 
Elbe possède de belles carrières de marbre inexploitées. Marbriers et sculpteurs sont recrutés en Italie. Bargigli, de Carrare, ouvre un atelier dont les Anglais de passage achèteront la production à prix d’or. Et puisque toute distraction ne peut être organisée ici qu’à une échelle minuscule, Napoléon décide de se constituer une réserve de chasse en isolant par un mur le petit cap Stella qui s’enfonce d’une demi-lieue dans la mer. Pour le peupler il ordonne de capturer lièvres et lapins sur tout le territoire. Devant le maigre résultat obtenu, il en fera venir de Corse et de Toscane.

L’hygiène publique, à son arrivée, était inexistante. Les ruelles puantes tenaient lieu de latrines et de poubelles. Il exige que chaque maison en soit pourvue, faute de quoi un impôt de propreté devra être versé, qui sera doublé tous les trois mois. Des sources sont captées, de nouvelles citernes sont creusées pour assurer le ravitaillement de la ville en eau potable. Il crée un hôpital, fort bien tenu qu’il visitera souvent… 
Tant de prodiges accomplis en si peu de temps stupéfiaient les insulaires. Pons de l’Hérault, volontiers emphatique, s’en émerveille : 
« L’ère nouvelle de l’île d’Elbe s’annonçait avec éclat. Porto Ferrajo ressembla à la Salente de Fénelon. L’industrie levait sa tête radieuse, l’enclume retentissait constamment sous le marteau ; la hache frappait sans cesse, et la truelle était en permanence. Les navires naviguaient sans relâche pour que les bras occupés ne manquassent jamais des matériaux qui leur étaient nécessaires. De là, l’accroissement de richesse du commerce elbois… ». 
Pauvres gens ! Leur rêve de gloire et de prospérité s’évanouira dès le départ du grand homme. Lui parti, l’île d’Elbe retombera dans l’oubli d’où son génie créateur l’avait un instant tiré. 

Telle fut, sous des dehors bouffons, l’innocente activité dont Napoléon offrit au monde étonné le rassurant spectacle. Comédien consommé, il adaptait son génie à la fièvre besogneuse d’un sous-préfet en mal d’avancement. Pour mieux abuser l’Europe il feignit de prendre au sérieux cet Etat d’opérette et de s’y complaire, d’afficher l’irrésolution et l’oisiveté jusqu’à convaincre les naïfs de sa déchéance prématurée. Le colonel Campbell, seul espion officiel en résidence dans l’île, note dans son Journal le 20 septembre 1814 :  « Napoléon semble avoir perdu toute habitude de travail et d’étude sédentaire. Il a quatre résidences dans diverses localités de l’île, et son unique occupation consiste à y faire des changements et des améliorations. … Je commence à croire qu’il est tout à fait résigné à sa retraite et qu’il se trouve passablement heureux, excepté quand, dans sa solitude, se réveille le souvenir de son ancienne grandeur, souvenir rendu plus amer par le besoin d’argent et la pensée qu’on retient loin de lui l’Impératrice et le Roi de Rome » … 

Rien n’est plus trompeur que le lion qui sommeille ou feint de sommeiller… 

G.G.

Vue Ile Elbe

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( 10 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(2 et fin)

 

La Moskowa

« La bataille de la Moskowa ».

La Bataille de la Moskowa est probablement le tableau de bataille le plus accompli de Lejeune, celui où son art atteint sa plénitude, où la représentation exacte de divers épisodes de cette journée célèbre se situe dans un cadre grandiose dont le ciel occupe près de la moitié de la toile, reflétant en une sorte d’abstraction de formes et de couleurs aériennes le drame qui se déroule en cent actes divers, depuis le premier plan jusqu’à l’horizon, sur le champ de bataille.  Les deux parties du tableau, terrestre et aérienne, sont en quelque sorte rattachées l’une à l’autre par le panache léger d’un seul arbre, bouleau élancé, plus haut que nature, et la sombre fumée que dégage l’explosion d’un caisson de munitions qui contenait quelques barils de poix, l’horizon étant masqué par d’épaisses fumées et brumes blanches, jetant un éclairage de soufre sur tout le tableau. Dans la notice sur les tableaux de Lejeune, de 1850, on trouve les passages suivants relatifs à ce tableau :

« Le terrible combat, que l’on peut compter comme le dernier succès des Français en Russie, est peint avec une verve et une exactitude qui ont été aussi vivement appréciées par les hommes de guerre que par les artistes. Il représente une armée française de cent mille hommes à six cents lieues de son pays natal, rencontrant cent quarante mille Russes aux portes de leur ancienne capitale, au milieu d’une plaine sur laquelle se détachent quelques hauteurs, garnies de redoutes et fortifiées avec tout ce que l’art a jamais pu inventer… Le peintre a choisi le fait d’armes le plus extraordinaire que des guerriers puissent voir : celui d’une redoute armée de quarante pièces de canon vaillamment défendue et prise par la cavalerie. L’idée de cette action est due au général Belliard et l’exécution au général de Caulaincourt; elle fut éclatante et décisive comme le coup de foudre à la fin d’un long orage. C’est celle que le tableau représente ».

Ensuite, la notice de 1850 explique que l’action de Ney la position de Napoléon « ne pouvaient trouver place dans le présent tableau, sans que le peintre ne sacrifiât la vérité historique à l’arrangement pittoresque de son oeuvre; il s’y est absolument refusé ». Le tableau, comme beaucoup d’oeuvres de Lejeune, n’est pas signé mais, par contre, il est daté: La Moskowa, le 7 septembre 1812-1822. Il fut exposé au Salon de 1824. Ces deux dernières dates paraissent un motif suffisant pour expliquer l’absence des portraits de Napoléon et du Prince de la Moskowa d’une toile représentant une action où ils s’illustrèrent l’un et l’autre ! Encore que l’apathie relative de l’Empereur pendant toute cette journée surprit son entourage. Voici ce qu’en dit Lejeune: « En attendant le repas frugal qui allait nous réconforter, je résumai ce que j’avais vu dans la journée (7 septembre 1812) et comparant cette bataille à celles de Wagram, d’Essling, d’Eylau, de Friedland, j’étais étonné de n’y avoir pas vu l’Empereur, comme dans les années précédentes, déployer cette activité qui forçait le succès. Aujourd’hui il n’était monté à cheval que pour se rendre sur le champ de bataille ; là il s’était assis au-dessous de sa garde, sur un tertre incliné d’où il pouvait tout voir. Plusieurs boulets passèrent par-dessus sa tête. Au retour de toutes mes courses, je l’y avais trouvé constamment assis, dans la même attitude, suivant de l’oeil, avec sa lunette de poche, tous les mouvements et donnant ses ordres avec un calme imperturbable. Mais nous n’avions pas eu le bonheur de le voir, comme autrefois, aller électriser par sa présence les points où une résistance trop vigoureuse prolongeait le combat et rendait le succès douteux. Chacun de nous s’étonnait de ne pas trouver l’homme actif de Marengo, d’Austerlitz, etc. Nous ignorions que Napoléon fut souffrant et que cet état de malaise le mettait dans l’impossibilité d’agir dans les grandes affaires qui se passaient sous ses yeux, pour l’unique intérêt de sa gloire ».

Pour en revenir au tableau, la scène représente le second assaut contre la grande redoute que livra Caulaincourt (monté sur un cheval blanc), assaut où il trouva la mort à la tête d’une division de cuirassiers. L’infanterie du général Gérard gravit la colline sous la direction du général Grand près duquel on voit le peintre, sur un cheval gris. Les carabiniers, en jaune, suivent les cuirassiers, en bleu, et après eux vient la cavalerie saxonne. L’armée russe s’étend en cercle dans l’éloignement, de droite à gauche, en laissant Moscou sur sa gauche.

Au centre, on voit Murat, Roi de Naples, qui commandait toute la cavalerie. Il est avec le général Belliard et un aide de camp, la tête nue. Quelques instants avant Lejeune raconte : « J’aperçois au loin devant moi, dans la plaine, le Roi Murat caracolant au milieu des tirailleurs à cheval et bien moins entouré de ses troupes, bien moins occupé de sa cavalerie que des cosaques nombreux qui le reconnaissaient à son panache, à sa bravoure et au petit manteau de cosaque en long poil de chèvre qu’il porte comme eux. Ces derniers, heureux comme dans un jour de fête, l’entouraient avec l’espoir de s’en emparer et en criant « Houra ! Houra! Maurat ! » mais aucun n’osait aborder, même à la longueur de sa lance, celui dont le sabre vif comme l’éclair écartait avec adresse le danger et portait la mort au coeur des plus audacieux ». C’est Lejeune qui prévient Murat que la cavalerie soutenue par l’artillerie du général Sorbier va donner. « Le Roi quitta la ligne de tirailleurs pour venir donner ses ordres… les cosa ques prirent son mouvement pour une fuite ou une retraite et ils nous poursuivirent. Mon cheval, moins léger que celui de Murat, qui montait un bel arabe couleur fauve, eut les quatre pieds pris et fut renversé par la prolonge d’une pièce de canon qui accomplissait au galop son quart de conversion. L’animal, quoique blessé par le choc et la chute, se releva furieux, sans me désarçonner, et me ramena près du général Sorbier ».

Un peu plus en avant sur le tableau et un peu vers la droite est le maréchal Berthier, rendant au général russe Sokereff son épée. Derrière celui-ci est le grenadier qui l’avait fait prisonnier, lequel dit à Berthier: « Vous faites bien de lui rendre son épée, mon Général; car c’est un brave à qui j’ai eu bien du mal à l’arracher ». Au pied de l’arbre est le général Pajol, grièvement blessé.

Sur la gauche, un peu en arrière du talus où se trouve Murat, le Prince Eugène de Beauharnais, poursuivi par la cavalerie russe, se jette au milieu d’un carré d’infanterie française et demande vivement: « Où suis-je ? « Le colonel lui répond avec toute la confiance d’un brave: « Au milieu du 84e Régiment, Monseigneur, où Votre Altesse est aussi en sûreté qu’au Louvre ».

A l’extrême gauche, dans le fond, l’artillerie et la cavalerie françaises passent un ruisseau et traversent un profond défilé, mouvement qui contribue à rendre la position des Russes extrêmement précaire. Au premier plan, vers le centre, le Docteur Larrey, chirurgien en chef de l’Armée, panse les blessures du général Morand, dont le frère se meurt à ses côtés. Le comte Lariboisière, premier inspecteur général de l’artillerie, dit un adieu éternel à son fils qui est mortellement blessé ; son frère lui apporte la croix de la Légion d’honneur que Napoléon lui a décerné. Un groupe de cavaliers ramène le corps du général Montbrun.

A l’extrême droite, un soldat chargé de la garde de quelques prisonniers russes pousse du pied, dans un trou d’eau, un obus qui vient de tomber.

Lejeune, peintre et dessinateur…

Lejeune peignit toute sa vie avec passion. En dehors des « grands » tableaux de batailles, il sillonna les Pyrénées et en rapporta maintes charmantes scènes peintes à l’huile ou à l’aquarelle et de nombreux cahiers d’esquisses diverses. Certains dessins furent faits pour être gravés, dont deux tirés en de multiples exemplaires: Napoléon visitant le champ de bataille d’Eylau et  L’entrevue de TilsittCurieux de tous les procédés nouveaux, il introduisit en France la lithographie, récemment inventée par les Frères Sennefelder ; voici comment il raconte cet épisode : « En repassant par Munich, (après Austerlitz) j’eus l’honneur d’aller saluer le Roi de Bavière, qui me combla de gracieusetés, me fit voir sa belle galerie de tableaux et toutes les curiosités réunies dans son palais. Il me dit, en me parlant de ma mère : « Elle te promettait un merle blanc pour le jour où tu serais sage et tu n’en as jamais vu ; je vais t’en montrer deux qui sont vivants dans mes cages ». En effet, ces oiseaux rares s’y trouvaient, au milieu de beaucoup d’autres non moins remarquables. Le roi ne voulut pas me laisser partir de Munich sans me faire conduire chez les frères Sennefelder qui venaient de découvrir les procédés de l’impression lithographique. Leurs résultats me parurent incroyables ; ils désirèrent que j’en fisse un essai. Je m’arrêtai quelques heures de plus pour faire avec leurs crayons un croquis sur une de leurs pierres et je leur remis ce dessin. Au bout d’une heure, ces messieurs me renvoyèrent la pierre avec cent épreuves de mon croquis, ce qui me surprit extrêmement. J’emportai à Paris cet essai, je le montrai à l’Empereur ; il saisit à l’instant tous les avantages que l’on pourrait tirer de cette précieuse découverte et il m’ordonna d’y donner suite. Je trouvai, dans le principe, peu de personnes disposées à me seconder et d’autres soins m’appelèrent bientôt ailleurs. Ce ne fut qu’en 1812 que la lithographie fut établie en France et qu’elle commença à recevoir des perfectionnements admirables, auxquels les premiers inventeurs étaient bien loin de s’attendre. J’ai l’honneur d’en avoir apporté l’idée et le premier essai. L’épouse du ministre du Trésor, Madame la comtesse Mollien, qui a beaucoup de talent, a été l’une des premières à faire connaître par ses jolis dessins, le parti que l’on pourrait tirer de cette invention pour produire de belles choses ».

L’Empereur, connaissant l’habileté de Lejeune, lui demandait parfois de matérialiser sur le papier certaines idées. C’est ainsi qu’à Osterode, à son retour d’une mission qui lui avait été confiée pendant l’hiver 1806-1807 de raccompagner un parlementaire prussien, il rendit compte à Napoléon de l’agression dont lui-même et le général de Kleist avaient été, par erreurs, les victimes, de la part des cosaques. 
« L’Empereur parut prendre plaisir au récit de ces détails mais surtout de celui concernant les cosaques, avec leurs lances qui peuvent atteindre l’ennemi à plus de quatre mètres. Il me demanda mon opinion sur l’avantage qu’il y aurait à introduire cette arme dans notre cavalerie. Sur l’avis favorable que j’émis, il me chargea de dessiner le costume que l’on pourrait donner à ces lanciers. Le maréchal Murat entra pendant cette conversation et l’Empereur lui dit : « Tu vas faire équiper cent hommes suivant le dessin que Lejeune te donnera et tu t’occuperas de les former promptement au maniement de la lance ». Murat adopta la coupe du vêtement que j’indiquai ; il choisit les couleurs et fit de ces cent hommes la garde du grand duché de Berg. L’Empereur fut très satisfait de cet essai et plus tard, il fit des règlements entiers de lanciers dans sa garde et dans l’armée en conservant le costume que j’avais proposé ».

Ailleurs Lejeune écrit: « L’Empereur avait aussi ses délassements, pendant lesquels il n’oubliait pas de témoigner sa gratitude à ceux qui l’avaient si noblement servi dans les rudes campagnes qu’il nous faisait faire. Il n’aurait pu, sans désorganiser l’armée, donner des grades à tous ceux qui avaient mérité de l’avancement ou des récompenses. Beaucoup de ses plus valeureux soldats étaient des hommes illettrés qu’il ne pouvait faire officiers ; et cependant, il tenait à leur créer un rang distingué. Il conçut donc l’idée de faire de ces intrépides compagnons les défenseurs immédiats du drapeau, de l’aigle de leur régiment, en leur donnant un costume et un armement d’honneur appropriés au devoir qu’ils allaient remplir. Ces braves, mis en évidence et bien payés, allaient être un nouveau motif d’émulation pour toute l’armée. « L’Empereur me fit venir, m’expliqua sa pensée et me demanda de lui faire le costume qu’il désirait donner aux garde-aigles ; c’est le nom qu’il destinait aux sous-officiers placés autour de l’officier porte-aigle, pour le défendre. Ils devaient être armés d’un pistolet, d’une épée et de la lance pour armes principales, afin qu’ils ne fussent jamais distraits de leur devoir, pendant le combat, par le soin de charger un fusil. L’or devait être mêlé à leurs épaulettes, à leur ceinturon et aux ornements de leurs coiffures. Je portai ce dessin à l’Empereur et il le joignit aux prescriptions qu’il envoyait à ce sujet. «L’Empereur me demanda ensuite de crayonner, sous ses yeux, la décoration de l’ordre nouveau qu’il voulait instituer. L’Ordre de la Toison d’Or, me dit-il, a été une allégorie de conquérant ; mes aigles ont conquis la Toison d’Or des rois d’Espagne et la Toison d’Or des empereurs d’Allemagne. Je veux créer, pour l’Empire français, un ordre impérial des Trois Toisons d’Or. Ce sera mon aigle aux ailes déployées, tenant, suspendues dans chacune de ses serres, une des toisons antiques qu’elle a enlevées, et elle montrera fièrement, dans son bec, la toison que j’institue. Ensuite, il prit la plume et traça quelques lignes pour marquer les dimensions que je devais donner. Il voulait que la chaîne destinée à suspendre cet ordre autour du cou devint un riche ornement, dont l’allégorie serait toute martiale. La chaîne ancienne est composée de briquets en pierres de silex, jetant du feu en se heurtant ; des éclats de grenades enflammées devaient former la chaîne nouvelle. Je lui remis ces dessins ; il donna ses ordres en conséquence. L’avis en fut annoncé dans le Moniteur mais les suites du traité l’engagèrent à supprimer une distinction qui avait été conçue dans le but d’humilier l’Autriche et l’Espagne vaincues».

Enfin, c’est évidemment Lejeune qui dessina le magnifique uniforme dont furent dotés les aides de camp du Prince Major Général ; il en fait une description détaillée dans ses Mémoires lorsqu’il relate l’entrée des Français à Madrid et c’est dans cette tenue qu’il fit faire son portrait par Guérin. On la retrouve, portée par lui ou par d’autres aides de camp de Berthier, dans plusieurs de ses tableaux.

En terminant ce bref aperçu de quelques aspects des activités artistiques de Lejeune, il n’est pas sans intérêt de constater par les dates de ses principales oeuvres, dont la liste est donnée ci-après, qu’il a présenté ses tableaux au public avec une grande régularité de 1798 à 1845, soit pendant près d’un demi siècle! Si, dès ses premières œuvres, grâce à son maître Valencienne, Lejeune est en pleine possession du paysage du rendu de la végétation en particulier, et ceci est apparent dans la Mort de Marceau, il peut y être perçu une certaine raideur dans le traitement des personnages, une gaucherie dans la composition, qui rappellent par le style – non par la conception, qui lui a toujours été propre et le distingue de tous les autres peintres – les peintres militaires du XVIIIe siècle.

Mais son style s’affirme rapidement au contact des grands peintres de son époque, dont David et d’autres qui étaient ses amis, grâce à son travail et à la réflexion, il maîtrise les techniques, l’aisance se manifeste dans les compositions et l’imagination leur donne l’élan voulu et la couleur tout en respectant la vérité des scènes représentées, nonobstant une légère idéalisation qui en atténue la brutalité.
Au fur et à mesure des années et des productions, cette maîtrise s’affirme, puis insensiblement, avec le changement des sujets traités, glisse vers une certaine facilité, influencée par la mode du jour, qui incitera l’artiste à la poursuite d’effets de composition un peu recherchés qui donneront irrésistiblement à ses dernières oeuvres un air de virtuosité et une certaine légèreté, une sorte d’excès d’aisance qui se manifestent dans les volutes du dessin, le fondu des teintes.

Mais nul ne contestera que sa « chasse » et sa « pêche » empreints de romantisme souriant, ne soient des tableaux à la fois charmants et charmeurs, bien éloignés du fracas des batailles, et qui portent l’empreinte d’un artiste qui, jusque dans sa vieillesse, sut demeurer épris de beauté, jeune de cœur et d’imagination.

Général du TEMPLE de ROUGEMONT.

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( 6 août, 2019 )

Lejeune, témoin et peintre de l’Épopée…(1)

Lejeune

Ainsi qu’il le dit lui-même, au début de ses Mémoires et comme il a été rappelé dans notre précédent article, c’est dès son plus jeune âge que Lejeune, le crayon à la main, dessine dans le parc de Versailles. Après son baptême du feu à Valmy, il s’empresse, lorsque les obligations du service lui en laissent le loisir, de fixer sur le papier la vue pittoresque de la vieille forteresse de Bouillon. C’est toujours avec émotion et gratitude qu’il parlera de son maître Valencienne, originaire de Toulouse et c’est à travers lui qu’il aura pour cette ville une prédilection particulière et qu’il éprouvera grand plaisir à s’y trouver affecté après la chute de l’Empire. Ce hasard fera qu’il en deviendra une illustration civique et artistique.

(Cet article, rédigé par le général du Temple de Rougement, est paru la première fois dans la revue du « Souvenir Napoléonien » n°302 de novembre 1978) 

Lejeune était un artiste particulièrement sensible aux beautés de la nature, il prend plaisir à en analyser les détails et à faire partager son enthousiasme à ses lecteurs. «… Nous étions au 4 novembre 1805 ; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d’Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres, habitants du Midi de l’Europe, qui n’avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l’hiver peut prêter à la nature.
Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure, le givre argenté adoucissant la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre des sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves et offrait un tableau charmant. Eclairés par le soleil, des milliers d’énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants ; jamais salle de bal n’avait reflété autant de diamants ; les longues branches de chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace ; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime, en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonettes. Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Murat, tout en passant rapidement sous ces voûtes glacées à la poursuite d’une nombreuse arrière-garde de cavalerie qui fuyait devant nous et nous admirions encore ces merveilles septentrionales lorsqu’au débouché de la forêt, un autre spectacle fort inattendu s’offrit à nos yeux ». En effet, une solide unité de cavalerie autrichienne attendait notre artiste et son général. Le cheval de Murat fut tué, celui de Lejeune abattu et ils ne durent leur salut qu’à la présence d’esprit d’un jeune officier d’artillerie, qui en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mit le feu à ses deux pièces. « Pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu ; la commotion fit crouler sur nos têtes les amas de neige suspendus aux arbres et, comme par enchantement, les escadrons (autrichiens) disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons, dont quelques-uns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards ». Et un peu plus tard, Lejeune brosse, en artiste, une description d’un instant fameux de notre histoire militaire:
« Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d’hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d’Austerlitz. Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l’Empereur, il était huit heures du matin lorsqu’il apparut sur l’horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps. Une légère vapeur adoucissait les teintes et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s’avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l’horizon ».

Il y a tant d’exemples de l’émotion artistique qui se manifeste chez Lejeune devant tel ou tel spectacle qu’il est impossible de les citer tous mais il est intéressant de l’entendre s’expliquer lui-même sur cette forme de son sens esthétique. Au début de la Campagne de 1809, « le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne et de gros tourbillons de fumée noire enveloppèrent les édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlate et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L’air était calme, et le vent n’agitant pas les colonnes de fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel. Les désordres de la guerre, au milieu desquels j’ai vécu longtemps, m’ont présenté trop souvent le triste spectacle des grands incendies ; mais je n’en ai jamais vu qui produisent en même temps une impression plus affligeante et plus terrible et des effets dont les formes élégantes et variées dans leurs mouvements rapides fussent plus dignes d’être imitées en peinture. Si, lorsque des scènes aussi tragiques surprennent nos regards, on pouvait, en admirant, repousser de son coeur le besoin de compatir aux malheurs que causent les flammes, aucun spectacle ne présenterait un intérêt plus vif et plus saisissant. Devant ces affreuses catastrophes j’étais sans doute honteux d’éprouver encore autre chose que des émotions déchirantes et d’y voir aussi de brillants tableaux ; mais je me rassurais en songeant que si la guerre, pour donner l’essor aux grands coeurs, les ferme si souvent à la pitié, elle doit leur conserver le pouvoir d’admirer tout ce qui est grandiose, magnanime ou magnifique pour qu’ils puissent le reproduire quand l’occasion leur en est offerte. Alors mes yeux, avides, saisissaient les contours de ces belles horreurs ; j’ambitionnais, je portais envie au talent du célèbre Joseph Vernet qui, en peignant les incendies et les éruptions du Vésuve, avait animé ses toiles jusqu’à les faire croire brûlantes. Ainsi, entraîné par mon admiration devant ces effets extraordinaires que l’on ne saurait inventer, je les crayonnai promptement sur mon « agenda » pour en conserver le souvenir. Je crois voir encore se dessinant en noir sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en partie abattues, garnies de nombreux combattants qui s’agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs têtes, serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d’où s’élançaient des gerbes de flammes et de vapeurs d’un jaune soufre. D’autres vapeurs, plus légères et blanchâtres, s’élevaient à des grandes hauteurs et recevaient en l’air, sur leurs festons mobiles, la lumière argentée de la lune ». Comme il a déjà été dit, Lejeune exposa son premier tableau, la Mort de Marceau, au Salon de 1798. Ensuite, il peindra la Bataille de Marengo.
 

« La bataille de Marengo ».

Marengo

Ce tableau est intéressant parce que, dès sa première grande composition, le peintre a fixé la méthode et les procédés qui caractériseront toutes ses œuvres ultérieures : l’événement est décrit dans un double souci de vérité et de recherche esthétique.

L’exactitude se retrouve dans le détail des scènes représentées, qui sont autant d’instantanés dont la seule distorsion résulte parfois d’une compression de leur juxtaposition dans le temps et dans l’espace. Les personnages sont de dimensions réduites par rapport à la surface du tableau, mais chacun est un portrait. Le naturel plutôt que le théâtral est recherché dans leurs attitudes. Mais ce souci de vérité poussé dans les moindres détails d’expression, d’habillement, de flore ou de faune, n’empêche pas l’artiste de donner à l’ensemble de son oeuvre une harmonie et un équilibre de volumes et de couleurs qui font du tableau une oeuvre d’art. Et pour y parvenir, il s’accorde une certaine licence dans le traitement du paysage, accusant les reliefs, agrandissant les arbres, jouant des lumières du ciel et des teintes plus sombres des fumées du champ de bataille ou du crépuscule.

C’est « l’événement » de la bataille qui en change le sort. C’est l’instant choisi par Lejeune pour en fixer l’image dans l’Histoire: dans la représentation de la « Bataille de Marengo », Lejeune a saisi sur le vif l’instant où la victoire changea de camp : c’est le moment le plus dramatique de cette grande journée. En effet, le Premier Consul attaqua l’armée autrichienne trois fois supérieure en nombre à l’armée française le 13 juin et la repoussa jusqu’au-delà du village de Marengo où il passa la nuit. Au retour du jour, les efforts des Autrichiens furent tels que l’armée française était déjà retirée et presqu’en désordre à quatre heures du soir, à la hauteur de Spinetta, malgré les prodiges de valeur avec lesquelles les divisions Lannes, Victor et Gardanne défendaient le terrain qu’elles venaient de conquérir. Dans ce moment où il nous restait peu d’espoir, le général Mélas, pour achever le succès, ordonna qu’une colonne de huit mille grenadiers hongrois marcherait rapidement pour détruire nos lignes ébranlées. Après quoi, laissant au général Zach la direction de ce mouvement, il rentra à Alexandrie pour expédier l’avis de sa victoire.

Au même instant, la Division Desaix arrivait de loin, fatiguée mais pleine d’enthousiasme: elle arrête la colonne hongroise dont les rangs en se serrant y amènent le désordre. Le général Kellerman s’en aperçoit et à la tête de trois cents cavaliers, se précipite sur les Hongrois et leur fait mettre bas les armes. Le Premier Consul arrive au moment où un obus éclate près de lui, après avoir tué six hommes de la 9e demi-brigade légère. Le groupe du devant, à gauche du tableau, contient les portraits du Premier Consul, précédé par le colonel Durer et suivi des généraux et officiers, Lannes, Murat, Dupont, Marmont, Lauriston, Eugène Beauharnais, Lefèvre-Desnouettes, Le Marois, Dubignon, Rivière, Tourné, etc., etc…
Au centre, le général Berthier, son frère, César Berthier, ses aides de camp Dutaillis et Laborde, renversés sous leurs chevaux tués, Bruyère, Sopranzi, Arrighi et Lejeune lui-même, monté sur un cheval gris. Celui-ci ramène des officiers qu’il vient de faire prisonniers et qui veulent rendre leurs armes.

Le capitaine d’artillerie Dijeon est sur le devant avec sa batterie. Dans le fond à gauche, Desaix tombé mort à la tête de sa division, dans les bras du fils du Consul Lebrun. Il n’y avait pas huit jours qu’il était débarqué, venant d’Egypte. Au centre de la colonne hongroise, le général Zach est fait prisonnier. Le clocher, dans l’éloignement, est celui de Spinetta. Un officier autrichien, blessé à mort, s’achève avec des armes qu’il demande à un Français ; un Français donne de l’eau-de-vie à un Autrichien blessé ; un grenadier et plus loin un petit tambour, obligent des prisonniers à emporter des blessés français ; des dragons soutiennent un officier ennemi qu’ils ont blessé et l’emmènent sur son cheval ; des soldats jettent leurs casquettes en l’air pour faire voir qu’ils se rendent. Les débris humains ou de chevaux qui sont épars dans la plaine proviennent de ceux qui combattaient sur le même champ de bataille un an auparavant, sous les ordres du général Moreau.

Après le succès de sa « Bataille de Marengo », Lejeune exécuta trois grandes oeuvres représentant des batailles auxquelles il ne participa pas : la Bataille de Lodi, qui fut présentée au Salon de 1804 et fut placée ultérieurement dans le salon des Maréchaux aux Tuileries ; la Bataille du Mont-Thabor, qui lui valut une médaille d’or au Salon de l’an XIII, la Bataille d’Aboukir et la Bataille des Pyramides, qui fut présentée au Salon de 1806 ; le bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, la veille de la Bataille d’Austerlitz fut présenté au Salon de 1808.

« Le Bivouac d’Austerlitz ».

Bivouac Austerlitz

Lejeune, dans ses Mémoires, évoque la scène qui lui a inspiré ce tableau: « la journée du 1er décembre se passa, de part et d’autre, en préparatifs comme pour une belle fête et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n’était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac, où l’on raconte gaiement les succès que l’on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j’étais, celui de l’Etat-Major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L’arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l’aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pétillant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie ».

La toile représente le bivouac sur la route d’Olmütz. Le centre du tableau est occupé par l’Empereur qui se réchauffe devant un feu. Il interroge des paysans moraves et des déserteurs ennemis par l’intermédiaire de Lejeune qui lui sert d’interprète. Derrière lui, le maréchal Berthier et Bessières suivent la scène tandis que Roustan, le mameluck favori de l’Empereur, étend une fourrure sur un peu de paille, espérant que son maître viendra s’y reposer. A gauche, la voiture de l’Empereur. Les voitures et la garde de service sont à droite. Des soldats qui manquent de bois pour se chauffer démolissent une maison et abattent les branches d’un arbre.

Sur le devant les gens du Prince Berthier distribuent un repas à ses officiers d’Etat-Major. L’un d’eux, M. de Longchamp, leur chante cette chanson qu’il fit en courant après l’armée. Il avait eu de la peine à l’atteindre et il disait avec vérité:
« En courant par monts et par vaux, Les postes de Germanie, Ont crevé leurs meilleurs chevaux Pour suivre notre Infanterie».
Ce fut dans la nuit de ce même soir qu’eut lieu cette admirable illumination spontanée de soixante mille soldats qui, en moins de dix minutes, firent des torches enflammées avec la paille de leurs bivouacs pour éclairer Napoléon qui était venu les visiter dans l’obscurité. Bacler d’Albe en a fait le sujet d’un tableau actuellement exposé à Versailles dans les mêmes salles que les oeuvres de Lejeune.

Dans ses Mémoires, Lejeune évoque un épisode touchant à propos de ce tableau : le 11 décembre 1809, Berthier donne une chasse suivie d’une fête à Grosbois : « L’Impératrice Joséphine n’était pas encore arrivée et je fus chargé de l’attendre et de l’accompagner. En descendant de voiture, elle s’appuya sur mon bras pour rejoindre les chasseurs. Ses traits étaient abattus et portaient l’empreinte de la plus profonde tristesse. La grande résolution du divorce était prise ; elle était connue de tous et pour n’en point parler, je feignais de l’ignorer. L’Impératrice me rappela la promesse que je lui avais faite avant de partir pour l’armée, de lui donner une copie du tableau du « Bivouac de l’Empereur ». Je réitérais cette promesse en disant que j’allais m’en occuper. Ses yeux alors se remplirent de larmes et en me pressant le bras et la main, elle me répéta plusieurs fois, de la manière la plus expressive : « N’est-ce pas, vous ne m’oublierez pas ? Quelque chose qui m’arrive, n’est-ce pas ? » Je la comprenais ; j’en étais attendri et je dissimulais encore, pour ne point troubler, par une scène déchirante, une réunion où les hôtes du prince de Wagram venaient chercher des distractions aux tristes pensées qui les préoccupaient.

« Somosierra ».

Somo

En novembre 1808, Lejeune se trouve en Espagne. « En s’arrêtant à Aranda, l’Empereur laissait l’ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu’il allait prendre pour s’avancer sur Madrid, et l’obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama et celle qui traverse le Col de Somo-Sierra. Cette dernière route était un peu plus courte mais plus facile à défendre à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s’attendre à y trouver moins de monde, puisqu’elle présentait plus d’obstacles et ce fut la direction que prit l’Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l’Empereur qui avait porté son quartier général au pied de la Somo-Sierra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne ; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, le maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l’ennemi en occupait le sommet, fortement retranché et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu’il y avait faites. Le général Bertrand, aide de camp de l’Empereur, était chargé de faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L’Empereur, à son bivouac, s’impatientant des retards que lui causait cette opération, m’ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu’à ce que j’eusse rencontré l’ennemi pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J’arrivai jusqu’au général Bertrand, qui n’avait pas encore terminé son travail. Je poussai au-delà, sur la route qui montait assez rapidement, et après avoir parcouru dans le brouillard, deux à trois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j’avais emmenés avec moi, me fit signe qu’il entendait parler des Espagnols. Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnais mon cheval à garder et avançais sans bruit, jusqu’à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeais alors sur le côté de la route pour parcourir l’étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position autant qu’il était de mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes chevaux en restant sur le côté de la montagne. J’étais à peine redescendu six ou sept cents pas que je me trouvai en face d’un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d’abord pour un corps français et je dis à l’officier qui marchait en tête : « N’avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha en joue et je criai en avançant « Ne tirez pas, ne tirez pas, je suis Français ! » A l’instant même, je m’aperçus de mon erreur: c’était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique et je me hâtai de crier en espagnol « Ne tirez pas ; j’ai là trois régiments qui vous accableraient, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal.

« Les Espagnols, très incertains, craignant peut-être de tirer sur les leurs, qu’ils supposaient être derrière moi, ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant colonel qui les conduisait et qui abandonna même son cheval et son manteau pour s’échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie et dès que j’eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l’Empereur ; je le trouvai fort contrarié des retards qu’il éprouvait et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de moi ». Il me vit très irrité de son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j’avais pu reconnaître de l’artillerie ennemie, de l’état de la route et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l’infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs. « Montbrun, à la tête des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces ; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon. Ces mêmes Polonais avaient vu l’Empereur sur leurs pas, au milieu de la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu’ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux et pénètrent dans la position formidable des Espagnols auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage. « Pendant ces attaques, l’infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l’ennemi et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain. En gravissant la montagne à la suite de cette cavalerie, je fis remarquer à l’Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l’officier espagnol que j’avais rencontré ; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l’étoffe et le cheval, qui croyait peut-être y voir son maître endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur le champ de bataille.

« L’Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N’osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caché ces cadavres, liés deux à deux, sous l’arcade d’un pont de la chaussée où j’avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d’une quinzaine, il s’en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l’Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d’exercer contre eux la loi du talion ; mais son coeur était trop généreux pour permettre d’affreuses représailles ; ils ne furent point maltraités. « Le brouillard disparaissait peu à peu et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir, plus tard, le sujet d’une grande composition ; j’y plaçai tous les épisodes qui m’avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva ».

Ce tableau fut peint en 1810 et exposé au Salon de la même année. Grâce à l’agenda du général Lejeune pour l’année 1810 qui est conservé dans les archives de sa famille, il est possible d’en suivre l’exécution après son retour de Vienne pour le mariage de Marie-Louise. Il semble que Berthier lui ait accordé quelques allègements dans ses devoirs d’aide de camp pour permettre à Lejeune de se consacrer à sa peinture.
Le 3 juin, il recommence le ciel. Le 30 juin, Berthier vient voir le tableau en cours d’exécution. Le 15 juillet, Lejeune peint la figure de l’Empereur. Le 22 juillet, la Princesse de Neuchâtel et la Princesse Jablowska visitent l’atelier. Le 31 juillet, Lejeune peint les deux Polonais et le 3 août, il peint Turenne et Ségur, ce dernier étant venu poser. Le 15 août, il va chez Gérard et déménage du 28 au 25, rue Saint-Dominique. Le 1er septembre, portrait du colonel Letort. Le 6 septembre, le sergent Tambon de la Garde vient poser et M. de Barral et la Princesse Sapieha viennent voir le tableau. Le 18 septembre il fait le portrait du colonel Lubinski et le 19, celui du colonel Soprangi. Le 26 septembre, il note que Pajou s’installe chez lui pour terminer son « Rodogune ». Le 17 octobre, visite de la Princesse de Neuchâtel. Le 28 octobre, il termine le tableau qui a demandé cent quarante-sept jours de travail.

Pendant cette même période, Lejeune a noté des séances de pose chez Guérin pour l’exécution de son portrait en miniature. L’original a malheureusement disparu en 1933 dans l’incendie du château de LamotheChandenier. Il en existe une réplique au Musée de Versailles. L’accueil fait par le public et la critique fut extrêmement favorable. L’impression donnée par le tableau de la « chose vue », de « l’événement vécu», avec les nombreux portraits de personnages connus et moins connus, excitait l’intérêt et la curiosité, de même que le bel effet d’ensemble produit par l’habile composition et l’admiration qu’avait suscité l’héroïque fait d’armes ainsi représenté contribuaient à ce succès. L’Empereur fit acheter le tableau.

La description suivante en est donnée dans le recueil des Notices sur les tableaux de bataille peints par le général Baron Lejeune, Paris 1850 :
« Au centre, on voit la charge des Polonais soutenus par les autres corps de cavalerie de la garde impériale. Napoléon reproche à un colonel espagnol la cruauté avec laquelle les siens ont assassiné des prisonniers français dont on vient de découvrir les corps sous l’arche d’un pont. Celui-ci, menacé de la peine du talion, répondit avec un calme qui désarma le vainqueur : « je suis à votre disposition ». Nos soldats adressent les mêmes reproches aux prisonniers qu’ils ramènent.Vers la gauche, deux frères polonais sont blessés du même coup: l’un expire sur les genoux de l’autre. Le maréchal de Bellune dirige ses colonnes. Vers la droite, M. de Turenne, officier d’ordonnance et le docteur Yvan, chirurgien de l’Empereur, donnent des secours à M. de Ségur. Le feu du bivouac espagnol consume un chêne vert. Au centre, des Français capturés précédemment par les Espagnols et forcés de servir parmi eux, sont délivrés par leurs compatriotes. L’un d’eux montre sa cocarde et sa croix de la Légion d’honneur qu’il a cachés sur son coeur. Les portraits épars dans le tableau sont ceux du Prince Berthier, du maréchal Bessières, commandant de la Garde, des généraux Durosnel, Le Tort, de Monthion, Guiot, d’Antamourt, de MM. Saint-Paulin, de Septeuil, Lubenski, Soprangi, Bonafoux, etc… Les piliers aux armes de Castille servent à indiquer la route pendant les grandes neiges. La vue est d’après nature ».

Il n’est naturellement pas possible de présenter au lecteur de cet article une description détaillée de tous les tableaux de bataille de Lejeune. Ceux qui précèdent ont été choisis parce qu’ils furent peints et exposés au public sous le Consulat et l’Empire et qu’ils représentent des événements auxquels Lejeune prit part.

Lejeune dépouillé et prisonnier…

Dans les tableaux étudiés ci-après, Lejeune participa à l’action, mais les peintures furent faites et exposées sous la Restauration.Tel est le cas de celui qui décrit les événements dramatiques qui mirent fin prématurément à l’importante mission en Espagne que lui avait confiée l’Empereur en 1811 et dont il a été question au chapitre traitant des rapports de Lejeune avec Napoléon. «Le tableau représente l’instant où le colonel Lejeune, ayant eu son cheval tué sous lui, est dépouillé par l’ennemi. Plusieurs mousquets étaient braqués sur sa poitrine et si la Providence n’avait pas voulu qu’ils fissent long feu, il eut indubitablement péri. Le chef de cette bande de guérillos était don Juan, bien connu pour la hardiesse de ses exploits sous le nom « d’El Medico ». Le supertitieux aventurier fut frappé par l’espèce de circonstance miraculeuse qui avait préservé les jours du général Lejeune et à force de menaces et de remontrances, il fit consentir ses sauvages compagnons à respecter une vie qui lui semblait prédestinée. «El Medico » porte un uniforme bleu et on le voit détournant le fer d’une pique qu’un de ses hommes dirige vers le colonel. Le personnage nu, qui est à la gauche de la toile, est le domestique du colonel qui, percé de part en part, ne tarda pas à expirer. Peu de semaines auparavant, environ soixante Français avaient été tués à cette même place et leurs corps, privés de sépulture et qu’on aperçoit sur la gauche, étaient en partie devenus la proie des vautours. On voit, à droite, un dragon français qui, resté seul debout, vend sa vie aussi chèrement que possible; mais il ne peut continuer longtemps une lutte par trop inégale. L’infanterie française occupe encore quelques hauteurs et soutient son feu. La contrée, à la montagnes de Guadarama. Le couvent de Guisando en occupe le centre et le pic élevé qui domine le fond est surnommé la montagne de l’Aigle. La rivière qui s’étend dans la vallée est l’Alberja sur laquelle surplombent les ruines d’un pont conduisant à la ville d’Avila. Un arc-en-ciel indique l’état de l’atmosphère qui est habituellement de la plus grande douceur dans cette partie de l’Espagne. Les colossales images de taureaux que le peintre a placé dans son tableau, ont une existence classique. Tite-Live et Polybe en font mention. Annibal avait dans son armée beaucoup d’Espagnols qui, dans une de ses rencontres avec Fabius, manquèrent tomber au pouvoir de l’ennemi. Echappés à ce danger, et de retour dans cette partie de l’Espagne qu’ils habitaient, ils perpétuèrent le souvenir de leur délivrance par l’image de six taureaux gigantesques qu’ils firent tailler dans le roc. Voici pourquoi ils avaient choisi ces animaux emblématiques: on raconte que, pour s’ouvrir un passage, Annibal avait fait attacher des torches aux cornes de deux mille taureaux et les avait lancés pendant la nuit à travers l’armée romaine, où ils causèrent un tel trouble et une telle confusion, que le général carthaginois peut effectuer une retraite qui lui était autrement impossible ».

La description qui précède est tirée de la Notice de 1850. Elle décrit fidèlement le tableau; mais, contrairement aux scènes de grandes batailles auxquelles de nombreux contemporains de Lejeune avaient pris part et dont les portraits figuraient sur la toile, dans ce tableau-ci, le peintre s’est représenté seul avec des adversaires anonymes – à l’exception « d’El Medico » – et il a pu prendre, sans risquer de soulever de controverse, des grandes libertés avec le « décor ». En vérité, le paysage semble avoir été inspiré à Lejeune par ce qu’il a pu voir quelques jours après l’événement décrit, quant il fut emmené, tout nu, avec trois compagnons d’infortune, prisonnier, soumis aux pires sévices et continuellement menacé d’être mis à mort. Dans ses Mémoires, il écrit que « pendant trois jours, l’on remonta les rives de l’Alberge jusqu’à sa source, à travers les chemins les plus difficiles mais aussi les plus pittoresques. A la vue des beautés sauvages de cette nature presque vierge, je renaissais à la vie que j’avais été si près de quitter ». C’est donc la beauté des paysages, dont le souvenir est sans doute enrichi par les effets de son imagination, qui a incité notre peintre à en faire le cadre d’un événement personnel, particulièrement dramatique et auquel il consacre un long passage de ses Mémoires : dans le chapitre intitulé : « Je suis fait prisonnier et pendu », il relate comment, sur le chemin du retour de la mission qu’il vient d’effectuer en Espagne sur l’ordre de l’Empereur, il est pris par les guérilleros. Le 5 avril 1811, il quitte Tolède à huit heures du matin pour Madrid où il espère arriver le soir. A midi, il est à Cavañas, gros village isolé dans la plaine. Le commandant français de ce poste renforce son escorte de vingtcinq dragons en y joignant « soixante bons soldats badois d’infanterie avec leurs officiers » : en effet, six ou huit cents hommes de la bande du médecin Padalea surnommé « El Medico » étaient signalés dans la région et ne se seraient éloignés que la veille au soir. Près d’Illescas l’officier badois raconta à Lejeune que peu de temps auparavant une escorte de quatre-vingt grenadiers avait été massacrée dans une chapelle dominant la plaine où ils avaient soutenu un combat pendant deux jours et d’où ils avaient été débusqués par la bande « d’El Medico » qui avait mis le feu au bâtiment. « La marche tranquille de notre avant-garde et le calme qui régnait dans la plaine augmentaient notre sécurité en traversant ce champ de malheur ». Cependant, le comportement étrange de deux prêtres qui, près de la chapelle ruinée, agitaient leur mouchoir, incite Lejeune à aller les voir de plus près: d’un temps de galop il s’écarte de son escorte et, dit-il, « je franchis en peu de secondes la moitié de l’espace qui me séparait de ces prêtres. Leurs gestes redoublés prirent l’expression de la plus vive inquiétude et m’inspirèrent de la défiance. Un jeune laboureur se trouva sur mon passage, coupant avec effroi les courroies de ses boeufs pour les dételer plus vite. Je lui demandai pourquoi il abandonnait le sillon à moitié fait ; il ne répondit pas et son oeil hagard et farouche m’indiqua qu’il était prudent de me rapprocher des miens. Alors je tournai bride en fixant encore mon regard sur ces prêtres et sur l’homme aux boeufs… J’avais à peine fait quatre pas de retraite vers les miens que j’entendis un cri de détresse : « Monsieur ! Monsieur ! nous sommes perdus ! » s’écriait Williams en accourant à moi. Je tourne aussitôt les yeux sur lui et je vois surgir de toutes les parties de la plaine six ou huit converger leurs feux sur nous. Williams criait : « Monsieur ! Monsieur ! que dois-je faire » Passe derrière moi lui dis-je, tire ton sabre et fais comme moi ». Son sabre et cet abri ne le garantissaient point des balles ; et frappé à mort à l’instant même, il disparut pour toujours sans proférer une autre parole. L’ennemi avait laissé passer nos éclaireurs d’avant-garde sans s’être découvert et s’était ensuite avancé en tirant sur nous. L’infanterie avait pu gravir un terrain d’oliviers et s’était mise en bataille sous ces arbres, dont elle tirait quelque abri ; elle faisait feu pour sa propre défense et ne pouvait pas nous protéger dans la crainte de nous tuer en tirant de notre côté. Il ne restait plus près de moi que trois ou quatre dragons qui combattaient comme des lions. Cependant, nous percions déjà les rangs ennemis et nous allions échapper en rejoignant l’infanterie lorsque, pour nous en ôter les moyens, ils dirigèrent toutes leurs balles sur nos chevaux ».

Le cheval de Lejeune roule à terre frappé à mort. Lejeune peut se relever, entouré de cavaliers ennemis; atteint par un coup de lance à la main droite, son sabre tomba: « j’étais désarmé écrit-il ; cette bande d’hommes affamés de carnage et de butin se rua sur moi, pour m’arracher mes vêtements. En quatre secondes, j’étais nu des pieds à la tête et, très heureusement, sans aucune autre blessure que de faibles coups de lance. Aussitôt, ceux qui n’avaient pas les mains embarrassées de mes dépouilles avancèrent leur fusil pardessus l’épaule des autres et tirèrent en appuyant le canon sur ma poitrine… ! sept ou huit amorces brûlèrent sans que les coups partissent ! »

C’est cette scène qui est représentée dans un dessin à la plume, réhaussé d’aquarelle sur laquelle sont portées les deux inscriptions suivantes de la main de Lejeune : la première, qui est sa signature, sur la partie inférieure du dessin : « Le colonel Baron Lejeune, à la tour de Setubal, le 13 mai 1811 »; la deuxième, dans la marge, en dessous du dessin: « Cet événement est arrivé à l’auteur de ce dessin entre Tolède et Madrid, près de Illescas, le 5 avril 1811 à midi ».

Il n’est pas impossible que ce soit là le croquis que mentionne Lejeune dans ses Mémoires et qu’il fit pour remercier le commissaire anglais Robert Boyer qui, avec le négociant américain David Meyer, visita Lejeune et ses compagnons de captivité dans la Torre-Othon à Setubal, au Sud de Lisbonne. Lejeune avait été emprisonné, sur ordre du maréchal Beresford, sans doute pour le soustraire aux Espagnols dont la junte avait manifesté l’intention de le libérer et de le charger d’une mission contraire aux intérêts de l’Angleterre.
Dans les Mémoires, il est dit que « David Meyer répétait qu’il était heureux de pouvoir servir les Français partout où il les rencontrait. Robert Boyer renouvela ses offres de services et me promit de me procurer du papier, de l’encre, des pinceaux et des couleurs, que je lui demandais.

« Le jour suivant, à la même heure, il m’apporta une collection complète de couleurs étiquetées avec soin et de tout ce que je pouvais désirer pour écrire et pour peindre. Ce cadeau me fut très précieux et je m’empressai de lui en exprimer ma reconnaissance, en représentant pour lui le moment où j’avais été fait prisonnier, avec la physionomie des brigands tels qu’ils étaient encore bien présents à ma mémoire. Je retrouvai dans cette occupation un peu de tranquillité, car l’art de la peinture est si attrayant que j’ai su apprécier dans ma triste captivité son immense ressource ».

La similitude de situation et de position de l’auteur dans le croquis daté de 1811 et dans le tableau, non daté, mais exposé au Salon de 1817 permet de penser que si le dessin mentionné dans les Mémoires a été donné au commissaire Robert Boyer, Lejeune a dû en faire, sans tarder, d’autres études qui lui servirent lors de l’exécution du tableau.

A suivre…

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( 13 juin, 2019 )

Paris en 1810. Le témoignage de Karl de Luternan…

 tuileries.jpgLe document qui suit, fut publié en août 1950 dans la « Revue de Paris ». Henry d’Estre, le publicateur d’alors, apporte quelques détails biographiques sur son auteur :

Rudolf-Samuel-Karl de Luternan.   

« Né en 1769, la même année que Napoléon, il avait été avant 1789 officier au régiment d’Ernest, corps d’infanterie au service du Roi de France, qui l’utilisa notamment en corse. Membre du Conseil de Berne en 1803, il était inspecteur général de l’artillerie helvétique à l’époque de la rédaction de son « Journal », commencée le 31 juillet 1810, terminée le 19 octobre. Son Gouvernement l’avait envoyé à Paris dans un double-but : en mission officielle pour féliciter S.A.S. le Prince de Neuchâtel et de Wagram [le maréchal Berthier], vice-connétable, grand-veneur, etc., au titre de sa nomination de colonel-général des troupes suisses au service de la France ; en mission secrète, pour s’enquérir des intentions du tout-puissant empereur sur leur pays, qui craignait d’être annexé par décret, comme venait de l’être la Hollande, comme l’avaient été, l’année précédent, les états pontificaux. Les libres habitants de la libre Helvétie s’alarmant à ce sujet, ses dirigeants expédièrent à Paris un homme sachant voir et dire ce qu’il avait vu ». 

UNE REVUE AUX TUILERIES. 

Le 22 septembre 1810, le colonel de Luternan assiste à la grande revue qui se déroule. « Il avait pu prendre place à une croisée du rez-de-chaussée du château des Tuileries, tout proche de la grande porte ». Mais à présent, laissons parler l’auteur : « En disant que toutes ces troupes, deux bataillons d’infanterie légère française et les quatre faibles bataillons portugais exceptés, appartenaient à la Garde Impériale, il est à peine nécessaire de parler de la beauté des hommes et de leur tenue. Le coup d’œil me parut magnifique ; point de clinquant inutile, hors la chamarrure ordinaire des tambours-majors et des musiques de régiment.  A une heure, un roulement général de tambour que l’écho, ou plutôt l’encaissement du château, rendait semblable à celui du tonnerre, annonça l’Empereur. Son cheval blanc l’attendait sous l’escalier du château.  Il saute dessus assez pesamment et part au petit galop, suivi du prince de Neuchâtel, du maréchal Bessières, du duc de Feltre [Clarke, alors ministre de la Guerre] et d’une dizaine de généraux. Après s’être arrêté un petit quart d’heure à l’aile droite des grenadiers portugais, où il fit des questions que je ne pus comprendre, il parcourut rapidement toutes les lignes et revint ensuite mettre pied à terre où il était monté à cheval. Toute sa suite en fit autant, à l’exception du général Mouton, destiné à répéter les mots de commandement de l’Empereur aux exercices et manœuvres qui allaient commencer.  Ici, je dois faire mention d’une chose peu royale, peu impériale, qui se passa sous nos yeux, même sous les yeux des dames, qui remplissaient les appartements du [grand-] maréchal Duroc. Bonaparte fut pris d’un besoin et, sans se gêner, il vint (en quittant son cheval) le satisfaire au coin de la porte d’entrée. Je n’en dis pas davantage. Après ce galant épisode je vis que S.M. dirigeait ses pas nonchalamment vers nous, le long du mur du château, se grattant le nombril et prenant du tabac, etc.…, etc. J’étais loin de penser, en le voyant approcher ainsi s’asseoir sur une borne sous ma fenêtre, qu’il y fixerait sa station et que, pendant trois heures de suite, il n’en bougerait pas. Néanmoins, c’est ce qui arriva : le destin, favorable à mes yeux, l’avait tout de bon arrêté à quatre pas (quatorze pieds mesurés) de ma fenêtre et me procurait ainsi la plus étrange occasion d’observer à mon aise cet homme extraordinaire, dont aucun geste, aucune parole, aucun mouvement de physionomie, pendant trois heures d’une activité très soutenue, ne pouvaient m’échapper. En pareil cas, les moindres circonstances prennent de l’intérêt ; voici donc la disposition du groupe tel qu’il vint se former sous mes yeux. 

 La borne impériale était obliquement à sa gauche, à huit pieds du mur ; la croisée où je me trouvais était élevée à peu près de sept pieds au-dessus du sol, ce qui me faisait plonger par-dessus la suite de l’Empereur rangée sous moi, le long du mur du château, et me donnait l’avantage de voir Bonaparte isolé et à découvert de la tête aux pieds. Je me trouvais si près des généraux composant sa suite que, de la main, j’aurais pu enlever le chapeau du prince d’Eckmühl [le maréchal Davout] et du duc de Reggio [le maréchal Oudinot] qui étaient devant moi. Le prince de Neuchâtel était à la gauche de l’Empereur, un peu en arrière. Le grand nombre de troupes entassées sur neuf lignes, dans la cour du château, semblait devoir rendre toute manœuvre impossible. Mais l’Empereur n’en éprouva pas le moindre embarras et montra, dans cette occasion, une connaissance parfaite des détails de l’école du bataillon. Donnant à mi-voix les commandements nécessaires, que répétait à haute voix le général Mouton, il amena successivement les neuf lignes d’infanterie vis-à-vis de lui, au bord de la grille. Là, il faisait exécuter quelques feux de bataillon, puis marcher la baïonnette en avant, au pas de charge, jusqu’à dix pas de lui et renouveler les feux.  Rien de plus facile à ce moment à un traître… C’était à faire venir l’eau à la bouche et je me rappelai alors les balles qu’en pareille occasion, j’avais entendu siffler autour de sa tête à Milan  [au cours d’une grande parade, en mai 1805, alors que Napoléon était allé à Milan pour s’y faire couronner roi d’Italie]. 

La première ligne, composée d’un régiment d’infanterie légère, ne brilla pas dans ses manœuvres, mais ses feux allaient bien. Au bout d’un quart d’heure il fut expédié. Les quatre bataillons de Portugais, qui vinrent après, et quoique leur général, homme d’un certain âge et d’une tournure assez commune, reçût les commandements en français et qu’il fût obligé de les rendre dans son idiome, il n’y eut pas de malentendus, pas un instant de confusion. Après avoir travaillé cette troupe pendant une demi-heure, l’Empereur quitta sa place, se rendit devant son front, appela tous les officiers et sous-officiers et, après les avoir formés en carré ouvert devant lui, il les harangua de la manière suivante : « Soldats portugais, je suis content de vous. Votre conduite, votre discipline vous ont distingués en Allemagne. Je vais vous donner une preuve de ma confiance. Les Anglais vous calomnient. Ils osent dire que vous avez tous péri de misère. Vos baïonnettes sauront donner un démenti à ces perfides insulaires. Officiers, sous-officiers, me répondez-vous de vos soldats ? »  Un « hourra ! » général fut la réponse à ce discours prononcé d’un ton très énergique et qui avait été intercepté par le général portugais, à qui l’Empereur adressa ensuite directement des choses obligeantes qui parurent lui faire plaisir. Je n’osais pas espérer que l’Empereur, après cela, revint au poste modeste qu’il avait quitté avec toute sa suite. Mais, comme si un contrepoids l’eût lié à mes pieds, j’eus le plaisir de le voir s’en rapprocher de nouveau. Après avoir renvoyé les Portugais sur la droite, au fond de la cour, l’Empereur, de retour à sa borne, fit avancer les grenadiers de la Garde hollandaise.  Cette troupe magnifique répondit à tout ce que l’on pouvait attendre d’elle. Mais Bonaparte ne tarda pas à monter clairement qu’il lui était défavorable. Il ordonna des manœuvres difficiles pour un terrain aussi resserré. On voyait qu’il cherchait à les égarer, mais il n’y réussit pas ; enfin, voyant que ce régiment se tirait toujours d’affaire, il eut recours à la plus flagrante injustice pour les faire broncher ; il commandait nouvelle manœuvre pendant que la précédente s’exécutait. 

Au premier indice d’hésitation qu’il aperçut chez le colonel [le colonel Tindal qui avait rang de général de brigade], qui n’avait pu comprendre le commandement à cause du bruit et de la distance, il l’apostropha d’un ton aussi grossier que peu généreux : « Eh bien ! F… tre, dit-il, que fait ce colonel ? Je crois qu’il délibère. » Cette apostrophe n’échappa pas à ceux qui purent l’entendre et je peux juger de la sensation générale par celle qu’elle produisit à notre croisée. Heureusement que le colonel hollandais se trouvait alors hors de portée et qu’il ne l’entendit pas. Les gardes nationaux de la Garde, troupe formée depuis un an, parurent à leur avantage, même après les Hollandais. Ils donnèrent néanmoins, aussi, un moment d’humeur à leur maître. C’était dans feux. L’un des chefs de bataillon commanda le feu en courant à son poste, devant le front : « Qu’est-ce que ce chef de bataillon qui reste devant le front ? Aux arrêts ! » 

« Eh bien ! F…, ce tambour-major, ne sait pas son devoir, le coup de baguette donc après le roulement. » Il l’avait, en effet, oublié. 

Les grenadiers et les chasseurs de la Vieille Garde, qui suivirent la Garde nationale, parurent posséder la bienveillance du Maître, car il les traita bien mieux que les autres, quoique, assurément, les Hollandais eussent bien mérité les mêmes égards. Les bataillons, après chaque manœuvre finie, étaient renvoyés et formés en colonne serrée, à droite et à gauche, au fond de la cour. Ils défilèrent ensuite tous ensemble au pas accéléré, à l’exception des bataillons de la Vieille Garde, auxquels le monarque semblait se complaire davantage et qu’il fit défiler au pas ordinaire. On ne voit pas de troupe de plus noble ni de plus guerrière dans leur apparence ; on n’entend pas de musique plus brillante que celle de ces régiments. A mesure que l’infanterie quittait la cour par la porte près de la galerie du Louvre, la cavalerie y entrait en passant sous l’Arc-de-Triomphe [du Carrousel]. Elle ne manoeuvra point, à l’exception des chasseurs hollandais et portugais. Ceux-ci n’eurent pas le bonheur de paraître à leur avantage et l’Empereur, qui les jugea sur leurs premiers mouvements, les renvoya par un geste assez méprisant. Les Hollandais étaient bien et défilèrent en très bon ordre, après quelques conversions par escadron. Ces trente-quatre escadrons, seize pièces d’artillerie à quatre et six chevaux, prirent du temps et quoique l’Empereur parût impatient d’en voir la clôture (car il avait plusieurs fois regardé sa montre), il ne souffrit pas que les chevaux prissent le trot. Malgré cette précaution très sage sur le pavé, il arriva un accident. Deux dragons furent abattus ensemble sur leurs chevaux. L’un d’eux, très maltraité, fut ramené au Palais et deux généraux se détachèrent par ordre du Maître, pour le voir. Il était alors quatre heures. La parade était finie. L’Empereur rentra au château et chacun, comme il put, regagna son logis où à mon retour, je notai toutes les circonstances du rare spectacle qu’y avait tenu l’Empereur, pendant trois heures d’horloge, cloué sous mes yeux, occasion rare pour observer cet homme extraordinaire et terrible. Il portait aujourd’hui, comme presque toujours, l’uniforme de sa Garde, deux petites épaulettes de colonel assez mesquines et la petite croix étaient ses seules marques de distinction. Un petit chapeau noir sans autre accessoire qu’une cocarde de la grandeur d’un écu, une épée fort simple, veste et culotte blanche, bottes fortes, tel était son habillement. 

 Un maintien aisé mais sans noblesse, des manières libres et un oubli marqué de toute bienséance caractérisaient Bonaparte aujourd’hui. Je ne sais s’il prenait à tâche de paraître dur et grossier, parce qu’il commandait à ses soldats et s’il empruntait ainsi à dessein les grâces et l’énergique langage du noble métier. A moitié assis sur sa borne, où négligemment appuyé sur le coude gauche, il avait tantôt la main droite dans ses culottes, tantôt les bras et les jambes croisés. A tout moment, il prenait du tabac portant si vivement et d’un seul coup de la main droite. Sa tabatière est dans la poche gauche de l’habit et je lui en vis vider une et demie pendant la parade. Lorsqu’il eut vidé la première, il continua à l’ouvrir, à en flairer le parfum et à en considérer le médaillon, jusqu’à ce qu’on lui en eût apporté une deuxième. La physionomie de l’Empereur variait selon  l’impression du moment. Je l’ai vue dans les deux extrêmes. Elle annonçait aujourd’hui beaucoup de sévérité et de mépris [« On attribuait sa mauvaise humeur aux nouvelles d’Espagne, qui n’étaient pas favorables », note de Luternan]. Son impatience éclate quelquefois d’une manière peu digne de lui. En voici quelques traits : A l’une des charges à la baïonnette qu’il fit exécuter à sa Garde, mécontent des tambours, qui, selon lui ne battaient pas à la charge avec assez de vigueur, il s’emporta contre eux en criant : « Allons donc, tambours, plus vite : rrum, rrum, rrum ! » et il accompagnait cela comme un polisson de huit ans, et des mains et de la voix. 

L’infanterie légère ne défilait pas avec assez de rapidité. Il s’en fâcha et, précipitant le mouvement d’un signe de main, il cria : « Allons donc, f… tre ! » Plusieurs fois, lorsqu’on ne remédiait pas très promptement à quelque chose qui n’allait pas à son gré, je l’ai vu jeter un regard dur et sévère sur ses maréchaux placés derrière lui, et d’un ton impatient et grossier, accompagné d’un geste de la main très expressif, leur dire, sans désignation de personne : « Allons donc, allez ! » Aussitôt deux pour un se détachaient et couraient. Si pendant la durée de cette très active parade, il donna des preuves multipliées d’injustices, de sévérité, d’impatience, il sut y mêler, par moments, l’expression de sentiments opposés. Il fit par exemple toujours un accueil gracieux aux soldats qui venaient lui présenter des placets. Un seul fut rabroué, parce qu’il était sorti mal à propos de son rang. Même dans les moments qui semblaient devoir faire éclater son humeur, je le vis, à ma très grande surprise, se tourner du côté de ses généraux et leur adresser, d’un air souriant, la parole, faisant semblant de ne pas s’apercevoir d’un peu de désordre. Le bruit des tambours m’empêcha de comprendre ses paroles, mais un sourire sardonique et moqueur était sur ses lèvres… Ce désordre, si tant il est vrai qu’on puisse l’appeler ainsi, n’était autre chose qu’une complication apparente, formée au gré de l’Empereur, qui aimait sans doute, fortifier, en l’exerçant, sa très grande habitude à confondre et à dérouler ses masses entassées les unes sur les autres. Tel est le souvenir que je conserve d’une journée qui fut pour moi du plus grand intérêt.

 LE «PANORAMA DE WAGRAM ». 

Comme je suis logé à l’hôtel Mirabeau, rue Napoléon [actuelle rue de la Paix], très près du « Panorama de Wagram », Fischamm nous y conduit May et moi. On nous dit que cette invention vient d’Angleterre. M. Prévost, anglais d’origine, est l’auteur de celle-ci. Nous entrons (pour 40 sols) dans l’enceinte circulaire, murée par un escalier sombre et tournant, qui descend sous le sol et remonte bientôt. La faible lueur d’une lampe guide nos pas. Au bout d’une vingtaine de marches, on se trouve, ou plutôt on croit arriver au sommet d’un belvédère et l’on se croit, comme par enchantement, transporté au milieu de la plaine du Marchfeld. Un beau soleil d’été éclaire la scène terrible, qui se développe ici tout autour du spectateur étonné. Placé derrière le centre de l’armée française, l’on voit devant et dessous, à cinquante pas de distance, l’Empereur à la tête de son état-major donnant des ordres au général de Wrède. Le moment choisi est celui qui précéda immédiatement la victoire. On devine aux fumées, on croit entendre les progrès du maréchal Davout, qui a tourné la gauche des autrichiens derrière la colline de Margrafen-Neusiedel. L’on voit arriver au galop l’artillerie de la Garde, et cette formidable batterie jouer à mesure qu’elle se forme. Quarante et quelques pièces sont déjà dans le feu. Tous les villages (celui de Rausdorf) où sont les ambulances, excepté, brûlent ou commencent à brûler. Ce spectacle vraiment magique inspire d’autant plus d’intérêt, qu’il surpasse de beaucoup ce que, par ouï-dire, l’on pourrait en attendre. L’on se croit sur les lieux et l’illusion serait complète, si, par quelques arrangements faciles, on cherchait à y réunir le bruit confus du canon, de la mousqueterie et les cris plaintifs de tant de blessés que l’on voit étendus ou passer devant soi.

Les détails de cet immense tableau paraissent tous en grandeur naturelle. Tel est l’effet merveilleux de la perspective. Les tourbillons de flamme et de fumée des villages en plein incendie, le mouvement des corps de troupes et des soldats épars, les scènes pitoyables d’un champ de bataille durant quarante-huit heures, les blessés enflammés par les obus, qui brûlent autour des cadavres et des agonisants, le spectacle des troupes engagées, où l’on croit voir du mouvement et apercevoir des brèches nouvelles chaque fois qu’on y reporte les yeux, leur désordre bien ordonné, les bouffées roulantes des fumées de canons dont on croit voir le recul, la teinte argentine et légère des fumées des feux d’infanterie, la poussière roussâtre dont tous les corps en mouvement sont environnés, tout, même les boulets qui sillonnent ce champ de carnage, et dont on croit entendre le sifflement et suivre des yeux les rapides ricochets, tout, dis-je, donne à ce tableau un caractère de vérité incroyable, dont l’illusion, bien loin de s’affaiblirent le détaillant, croît et se fortifie, au contraire à mesure que l’on s’en occupe davantage. 

Ajoutez à cela une perspective admirable et qui s’étend du côté de la Hongrie à plus de vingt-cinq lieues, une fidélité scrupuleuse, dit-on, dans le dessin du paysage, un coloris naturel, un ciel d’une transparence admirable, une teinte vaporeuse qui règne et plane sur le champ de bataille sans l’obscurcir, un dessin très correct des figures, et l’on aura encore une idée bien faible de ce spectacle.  

PROMENADE SUR LES BOULEVARDS. 

 Mes occupations ont traîné aujourd’hui jusqu’à quatre heures. Mon compagnon, en revanche, a couru la ville dès le matin. Nous nous retrouvons à quatre heures et demie pour dîner chez Frascati, très joli jardin sur les boulevards, forts à la mode il y a peu d’années et totalement délaissé depuis quelque temps. Nous n’y trouvons qu’un groupe d’Anglais, prisonniers sur parole, qui viennent sans doute ici en faveur de la solitude qu’ils sont sûrs d’y trouver. Nous dînons bien et courons ensuite les boulevards, promenade toujours nouvelle et charmante, dont les détails variés ne cessent de nous intéresser. On y reviendrait cent fois, on y verrait toujours des objets nouveaux. Ce n’est qu’aujourd’hui, par exemple, que nous remarquons ces magasins d’oiseaux vivants, où depuis le serin jusqu’au cygne, la gent emplumée compte de nombreux représentants. Des faisans, des pigeons rares, et de fort belles oies d’Amérique font ménage ensemble, c’est ici que nous voyons et examinons avec complaisance les premières perdrix françaises : elles nous donnent l’avant-goût de celles que nous espérons voir bientôt en rase campagne. 

TIVOLI. 

 A huit heures, nous quittons les boulevards pour nous rendre au jardin de Tivoli (rue Saint-Lazare), où pour 6 heures une fête charmante nous attendait. Les premiers pas que l’on fait préparent l’imagination à un « spectacle féérie ». Il fait obscur. On entend, sans la voir, une assez bonne musique. L’entrée est décorée de fleurs et de beaux orangers. Les ombres de la nuit, une faible lumière, rendent cette entrée mystérieuse : on devine à peine les objets, néanmoins, le parfum des fleurs vous indique un jardin. Peu à peu, le théâtre s’agrandit, on a quitté la faible lumière, et on se trouve au milieu d’une société assez choisie et nombreuse, qui se promènent de tous côtés dans les allées du vaste jardin, illuminé avec goût de lampions de couleurs variées. Des guirlandes de feux tiennent les arbres décorent la verdure et la rendent brillante. Sous ces feuillages étoilés, il règne juste assez de clarté pour reconnaître son monde. Mon ami, quoique myope, voit enfin ce que depuis longtemps, disait-il, il avait cherché vainement : des jolies femmes. Mais à son grand déplaisir, il s’aperçoit aussi en même temps, que les hommes sont grands, qu’ils sont beaux et il n’aime pas laisser croître dans son esprit ces Parisiens, dont il avait eu jusqu’ici une si petite opinion. Nous circulons au milieu des préparatifs de tous genres, passant d’un spectacle, d’un bosquet à un autre. Nous nous arrêtons avec la foule devant le célèbre Olivier, escamoteur fameux, dont les tours surprenants, ainsi que ceux de ses automates, nous intriguèrent beaucoup. Nous poussons plus loin : ici, c’est un bal, là un grimacier. Dans le lointain, on entend un concert. Nous approchons, mais avant que d’y arriver, nous rencontrons mille détails nouveaux : une grande optique, un grand microscope, etc., etc. Des couples heureux, mais fugitifs, traversent çà et là. On croit les suivre, mais bientôt les lumières plus rares et leur faible clarté en font perdre la trace ; on se trouve dans les bosquets mystérieux de Cythère et l’œil indiscret n’y doit pas pénétrer. Nous revenons donc sur nos pas, et voyons un rassemblement très nombreux qui s’est formé autour d’un tréteau. Ce sont des danseurs de corde, dont on admire l’agilité successivement éclipsée par ceux qui les suivent. Mademoiselle Pachy et un très joli danseur paraissent et viennent surprendre par leur adresse, leur aplomb et leurs grâces. Jamais je n’avais encore vu dans ce genre quelque chose qui s’en approche. Le saut périlleux est exécuté sur la corde, en avant et en arrière, sur un seul pied. Je n’y conçois rien. Pendant  qu’on les admire, un coup de canon se fait entendre. Un ballon de feu se lève dans les airs avec rapidité ; il plane sur Paris : chacun le suit de yeux et fait ses conjectures sur ce qu’il va devenir. Mais avant qu’on l’ait perdu de vue, la détonation d’un artifice qui éclate près de là, a détourné subitement l’attention. On se trouve tout à coup au milieu des étoiles romaines qui s’élèvent de tous côtés. Les feux augmentent, le spectacle s’agrandit : on voit la Pachy, deux étendards à la main, mesurer des yeux une corde, qui, partant de terre s’élève et conduit au sommet d’un temple de plus de cinquante pieds de hauteur. Elle s’élance sur le rapide sentier ; à l’instant, les feux redoublent ; de tous côtés, ils jaillissent sur elle ; on la croit dans le danger le plus imminent. La courageuse Pachy monte avec intrépidité : ses étendards saluent la foule, la foule lui répond par des fanfares et des cris redoublés. La musique, les trompettes, mille coups de feux qui partent et brûlent autour d’elle rendent cette scène charmante et d’un véritable intérêt. Au milieu des fracas de cette brillante ascension, la Pachy est arrivée au sommet de son temple. Au même instant, l’édifice, embrasé par sa main, présente à l’œil étonné une vaste et superbe illumination. Ce moment, je ne l’oublierai jamais, est du plus grand effet. La Pachy suspendue dans les airs, au milieu des feux pétillants qui semblent devoir la dévorer, les traverse avec calme et redescend en triomphe. Ce moment fait trembler pour elle le spectateur nouveau et non prévenu. Elle arrive enfin à travers les flammes, et pendant que l’air retentit des cris de joie mille fois répétés, et au moment où l’on croit le spectacle fini, une détonation effroyable fait tourner les têtes du côté opposé. C’est un volcan qui s’est ouvert tout à coup au sommet d’une colline, et qui vomit des feux de toutes couleurs. Cette transition subite et d’un à-propos admirable produit le plus grand effet : tout à l’heure, c’étaient des feux brillants et d’une blancheur éblouissante ; ici, c’est au contraire la sombre et menaçante rougeur d’une lave brûlante. On la voit se former au milieu des éclats souterrains, pendant près d’un quart d’heure, et détruire enfin dans ses torrents le simulacre d’Herculanum. Voilà, en abrégé, ce que nous venons de voir dans ces lieux enchanteurs. Le silence qui a succédé à ce beau tintamarre nous permet de sentir que nous avons faim et soif. Nous passons un quart d’heure au café et cherchons enfin la sortie du jardin. Mais avant d’arriver à l’issue, deux voix d’homme, délicieuses, qui partent d’un kiosque de verdure, arrêtent nos pas. Leur chant mélodieux semble être l’adieu de l’entrepreneur de la fête. Nous l’écoutons un bon moment, et quittons enfin ces lieux, bien satisfaits de tout ce que nous venons d’y voir. Nous conserverons longtemps, May et moi, le souvenir de cette agréable, dont les détails, les variations multipliées, et surtout l’à-propos de transition et des grands coups de théâtre, ne laissaient rien, absolument rien à désirer. Et tout çà pour 6 francs. 

SPECTACLE DE M. PIERRE. 

Un bon dîner chez M. d’Hauteville, auquel je ne peux pas faire honneur comme je l’aurais voulu, me fait aller au faubourg du Roule, à cinq heures et je termine cette journée au spectacle de M. Pierre, qu’on nous avait conseillé d’aller voir une fois.  Ce divertissement  nouveau et singulier, du genre des ombres chinoises, représente, dans des tableaux mouvants coloriés, des scènes vivantes, des ports de mer, des villes, des orages, etc., etc. Vous voyez des eaux couvertes de bateaux, de vaisseaux, qui vont à rames et à pleines voiles. Des chasses à courre et au tir- celle du canard, entre autre, est admirable. Des ponts, des chaussées sont animés de voyageurs à pied et en carrosse, de chariots d’artillerie, de troupes de toutes armes. Tout cela va et vient dans tous les sens et sans confusion. Même le bruit du roulage est imité à s’y méprendre. Le tableau du coucher du soleil est frappant. Dans l’orage, on voit les nuages changer peu à peu de nuances et de formes, les éclairs, le tonnerre sont imités au mieux. La foudre éclate sur un vaisseau battu par la tempête et y met le feu ; le navire s’échoue sur un écueil, ajoutant au péril un degré supplémentaire. Une chaloupe vient heureusement en secourir les passagers, etc.etc. Tout cela qui, au récit, ne paraît être qu’un jeu d’enfant, mérite d’être vu et l’on ne quitte pas M. Pierre sans applaudir à son spectacle et à la modestie avec laquelle il le produit. Mais je n’y retournerai plus : car, outre que cela n’est bon que pour une fois, j’en eus les yeux abîmés. 

LES TUILERIES. 

Nous profitons aujourd’hui d’un moment favorable pour voir les appartements du château des Tuileries. J’avais déjà vu plusieurs pièces du Palais avant la revue ; mais le grand mouvement de ce jour-là avait entièrement absorbé mon attention et l’avait détournée des objets purement et simplement matériels. Au 10 août 1792, le sang coulait dans tous ces appartements. Aujourd’hui, ils étonnent par leur richesse et leur magnificence. Nous parcourons successivement ceux de l’Empereur, de l’Impératrice, les salles du lit, du trône, des spectacles, la galerie de Diane, etc., etc. Tout ce que les arts réunis produisent de plus somptueux et de plus galant, se voit au pied de la souveraine dans ses appartements. Dans la salle du lit est la superbe toilette dont Paris lui a fait hommage : rien n’égale le goût et la beauté de cet ouvrage-là. Elle consiste en une psyché d’une élégance parfaite, une table à toilette, avec un miroir tournant, deux vases ou bassins sur des trépieds, un cabriolet et différents accessoires, tels que vases, cassolette, aiguières, etc., etc., en or et vermeil. 2 224 marcs d’argent sont affectés à cette bagatelle, pour laquelle Thomire a fourni un mémoire de 574 000 francs. Le lit, en velours cramoisi, frangé et brodé en or, les meubles de tous les appartements où l’or, le velours, les gobelins, les porcelaines les plus précieuses sont étalés, forment un assemblage de richesse fatigant pour les yeux et difficile à décrire. Il règne néanmoins un caractère différent dans les appartements de l’Empereur que dans ceux de l’Impératrice. Dans les premiers, les emblèmes sont guerriers ; dans le dernier, en revanche, tout y respire le bon goût et la magnificence. La Grande Galerie dite « de Diane » est ornée des plus riches Gobelins. On y voit aussi de grands tableaux militaires, dont les campagnes de Bonaparte ont fourni les sujets. Un des plus frappants, par son effet, est le « Bivouac d’Austerlitz », peint par Lejeune. Dans la Salle des Maréchaux, je considère à mon aise, les bustes, les portraits en pied des maréchaux d’Empire morts et vivants. Autant que je peux en juger, ils sont très ressemblants. La tournée que nous venons de faire en deux heures suffit à peine pour bien visiter l’intérieur d’un palais qui a quatre cent vingt pas de long sur quarante de large. 

LA SAVONNERIE DE PASSY. 

A deux heures, nous allons à la Manufacture de la Savonnerie [Cet établissement, fondé en 1627, fut installé à Chaillot jusqu’en 1826, date à laquelle elle fut réunie à la Manufacture des Gobelins. Elle se trouvait approximativement à l’emplacement de l’actuel palais de Tokyo], où se font les tapis en laine pour l’Empereur. Cette manufacture travaille à l’instar de celle des Gobelins, avec la seule différence que l’ouvrage n’est pas à l’envers et que le modèle n’est pas derrière l’ouvrier, mais droit au-dessus de lui. Tous ces tapis sont veloutés : celui auquel on travaille depuis deux ans et demi est magnifique, tant par la grandeur du dessin que par l’exécution et la vivacité des couleurs. Il coûtera 50 000 francs. Que d’argent pour une natte ! A peu de distance de l’emplacement de cette manufactue  est la Grande pompe à feu qui fournit de l’eau au quartier de Chaillot [fondée en 1781 par les frères Perrier, elle fonctionna jusqu’en 1900. Elle se trouvait tout près de la place de l’Alma. L’actuelle rue des Frères-Périer a été percée sur son emplacement]. La vapeur d’eau fait jouer un immense piston, qui, à chaque coup, aspire douze cents bouteilles d’eau de Seine. Cette eau est élevée et conduite jusque sur une hauteur qui la met de niveau avec le quartier qu’elle doit abreuver, où elle se distribue par plusieurs canaux. Le tube dans lequel le piston joue est un immense cylindre de fer, qui pèse quatre cents quintaux [400 Kg]. Il y en a deux afin de prévenir toute suspension en cas d’accident. On se sert de houille pour chauffer l’eau. La force de la vapeur est incroyable : renfermée hermétiquement dans un grand vase, elle fait monter et descendre un piston, dont l’action prodigieuse augmente en raison de la grandeur de la machine. Il y en a vingt-neuf d’identiques à Paris, mais celle-ci est la plus considérable de toutes. Au surplus, ce procédé, dû aux Anglais, n’est point encore généralisé ici. Le puits de Bicêtre, les bains de la Seine marchent encore à bras d’hommes, ou par le moyen de chevaux, ce qui est plus lent et plus coûteux. Après avoir vu la puissante machine qui donne à Paris des eaux sales et dégoûtantes, nous allons directement à l’établissement formé depuis peu, auprès de Notre-Dame, pour la dépurer et la clarifier. Traversant d’abord une quantité d’entonnoirs horizontalement couchés et dans lesquels sont des éponges, cette eau trouble et jaunâtre passe ensuite par des ouvertures nombreuses, bouchées aussi avec des éponges, et coule dans de grandes caisses où il y a cinq couches de grès et de sable de grosseur et de finesse différentes. Entre la deuxième et la troisième couche, il y en a une de poudre de charbon. C’est en sortant de ces caisses que l’eau distillée, parfaitement pure et claire comme de l’eau de roche, coule dans de grands réservoirs, d’où soixante chevaux, entretenus par les entrepreneurs la distribuent aux abonnés. La voie coûte 2 sols et ½ à ceux qui ne sont pas abonnés, et seulement 2 à ceux qui le sont. Il ne manque que la fraîcheur à cette eau, mais on peut lui donner cette qualité à très peu de frais, vu la grande abondance de glace que l’on trouve en toute saison à Paris.  

« LE PASSAGE DU SAINT-BERNARD ».

Le soir, nous allons aux Jeux Gymniques, boulevard Saint-Martin, spectacle subalterne qu’il est bon de voir une fois. Ce sont des pantomimes, des vaudevilles, etc. dans l’une des pièces qu’on donne ce soir, « La Petite Guerre », on est frappé de l’étonnante vitesse des métamorphoses de Seymour, cela semblait tenir du prodige. « Le Passage du Saint-Bernard », par l’armée de réserve, présentait de jolies décorations. Le déblaiement des neiges, les rondes des chiens et l’aspect du couvent étaient bien. Mais ce qui devait le plus surprendre, dans cette pièce, était la ressemblance frappante de l’acteur, qui jouait le rôle du premier Consul, avec Bonaparte lui-même : taille, grosseur, maintien, coup de physionomie, attitudes, manières, en un mot, tout y était au plus naturel. L’Empereur, en ayant entendu parler, voulut un jour en juger par lui-même. Il se rendit au spectacle (sa loge conserve encore en souvenir la décoration très simple qu’on y fit) et il en fut si satisfait qu’il envoya le lendemain 600 francs à l’acteur pour, dit-il, « se laver les mains qu’il avait assez sales ». 

LE « COSMORAMA ». 

Ce soir nous allons au Palais-Royal, voir d’abord le « Cosmorama », qui, sous ce nom boursouflé, ne présente au spectateur intrigué qu’une grande optique où, pour  30 sols nous faisons une petite promenade dans les ruines de Palmyre, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome et dans quelques autres monuments grecs et romains. Ce voyage dura dix minutes et nous quittâmes bientôt ces ruines fantastiques, pour rejoindre en tout bien tout honneur les ruines ambulantes du jardin, et pour faire ensuite un brin de cour à la beauté du Café des Milles-Colonnes [allusion à l’épouse de M. Romain, propriétaire de ce célèbre établissement se trouvant au n°36 de la Galerie de Montpensier. Walter Scott en personne fit partie des admirateurs de la « Belle Limonadière »], où un punch à la glace délicieux, le spectacle du monde qui se renouvelait sans cesse nous retint, au milieu d’une illumination éblouissante, jusqu’à l’heure où j’aime à me coucher. Nous rentrâmes à pied et même assez difficilement, n’ayant pas trouvé le chemin direct de notre gîte. 

L’ATELIER DE THOMIRE. 

Pour avoir une idée du luxe qui règne dans les grandes maisons de Paris, il faut aller voir quelques magasins de meubles. Quoi que nous eussions vu celui de MM. Jacob et Desmalter, nous voulons encore allez chez Thomire [Pierre-Philippe Thomire, 1751-1843, un des plus extraordinaire bronzier de l’époque], parce que c’est lui qui a fourni la toilette de l’impératrice Marie-Louise. Ce magasin, situé rue Taitbout [peut-être au n°41], l’emporte sur celui de Jacob en magnificence. Il est impossible de décrire ; il faut voir ces meubles, ces pendules, cheminées, candélabres, secrétaires, tables, etc., etc., en malachite, porphyre, marbre et bronzes dorés. On ne peut se faire une idée de la beauté, du fini, de la richesse de des ouvrages. M.Thomire nous fit remarquer la présence d’une grande table ronde, portée par un pied de bronze à l’antique, assortie de deux urnes, de deux candélabres et d’une pendule, le tout en malachite richement décoré en bronze doré. Il avait fourni ces ouvrages à un prince souverain (qu’il ne voulut pas nommer) : ce prince s’en dégoûta d’abord et les laissa pour la valeur intrinsèque de la matière, qui était de 150,000 francs : qu’on juge du prix de la façon. Fabricant de la magnifique toilette que Paris a donnée à Marie-louise, M.Thomire nous dit, qu’ayant été obligé de brusquer cet ouvrage qui proprement eût exigé des années de travail, il avait nuit et jour employé trois cents ouvriers pour arriver à en venir à bout en tris mois. On ne conçoit pas, en voyant tous ces meubles, qu’il soit possible de pousser plus loin le luxe effréné, devenu ruineux, par l’instabilité du goût et l’esprit inquiet de changement qui calcule sans cesses de nouvelles formes. Le suprême bon ton entraîne tout sous le char de la mode : peu que ces princes, ces généraux, ces financiers et leur imitateur en soient écrasés. Qu’ils sont pauvres ces riches dans leur magnificence, pensais-je, en sortant de là, pour chercher chez Hardy un modeste dîner. 

MONTMARTRE. 

Nous remontons en carrosse jusqu’au pied de Montmartre ; nous en gravissons la hauteur à pied. Arrivés au sommet, nous allons tout droit au télégraphe, d’où l’on découvre une vue superbe. C’est ici que l’on prend une idée juste de l’immensité de Paris et de la richesse de ses environs. La plaine se présente ici dans toute son immense étendue. On découvre tout autour de soi une telle quantité d’habitations, et la distance de l’une de l’autre est si petite, que l’on croit voir, non la campagne, mais les faubourgs de la ville se prolonger à l’infini et se perdre à l’horizon. Je n’oublierai jamais ce coup d’œil, dont une indisposition ne me permit pas de jouir au gré de mes désirs. L’air était frais et on le sent au sommet d’un télégraphe. Celui-ci pendant que nous y étions, était en grande activité de correspondance avec la Hollande : chose vraiment bien ingénieuse et bien simple, que nous considérerions avec beaucoup de plaisir. Montmartre étant couvert de moulins à vent, j’allai les examiner parce que je n’en avais jamais vu.  On voit aussi sur cette colline calcaire, d’immenses plâtrières, qui fournissent tout le plâtre qui se consomme à Paris.

De ces moulins à vent, on plonge directement sur les travaux du Faubourg Montmartre, où s’élèvent les nouveaux abattoirs qui délivreront l’intérieur de la ville d’un spectacle odieux [ces abattoirs se trouvaient sur l’actuel boulevard Rochechouart. Ils occupaient la partie nord de l’avenue Trudaine. Achevés en 1818, il fonctionnèrent pendant près d’un demi-siècle]. A droite, dans la rue des Martyrs, et à gauche, le long du canal de l’Ourcq, depuis la barrière de La Villette jusqu’à la Seine, on distingue plusieurs ouvrages entrepris, et une multitude d’ouvriers qui les poussent avec activité. Ici, c’est un nouvel égout voûté de quinze pieds de large sur neuf de haut. Là, c’est la jonction du bassin avec la rivière qui s’opère à grands frais et c’est la même chose dans tous les quartiers de Paris.

Assurément, Bonaparte doit trouver des amis dans la classe ouvrière, car le nombre de ceux auxquels il procure du pain est immense. «  

 KARL DE LUTERNAN. 

                                                                                                                                                         

 

 

 

 

 

 

 

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( 2 juin, 2019 )

Un autre témoignage sur la cérémonie du 1er juin 1815…

Hobhouse1

Dans une lettre en date du 2 juin 1815, le britannique J. Hobhouse (portrait ci-contre), plutôt favorable à Napoléon, raconte ce qu’il a vu de la cérémonie du Champ de Mai.

« Nous avons été présents, M. B… et moi, à l’assemblée du Champ-de-Mai. Vous en verrez sans doute bientôt un rapport dans les journaux anglais; mais je ne puis m’empêcher de vous donner un détail de ce que nous avons vu. Le 31, une décharge de cent coups de canons, placés près du pont d’Iéna, annonça la veille de la cérémonie, et une semblable décharge eut lieu le lendemain au point du jour. Un programme de la fête et une ordonnance du ministre de la police furent affichés et colportés dans Paris pour prévenir les accidents, qui cependant sont très rares en ces sortes d’occasions; car il faut avouer que ces choses-là s’exécutent parfaitement en France. Nous avions déjà visité l’édifice préparé pour cette réunion. C’est un vaste amphithéâtre de bois peint et de canevas; il forme un pentagone demi-circulaire, et est situé au bout du Champ-de-Mars en face de l’Ecole militaire. Il est ouvert de tous les côtés et est séparé dans le milieu par un vide, où l’on a élevé une autre charpente couverte d’un dais, et renfermant un autel, et des sièges pour les prêtres, les musiciens et autres célébrants qui doivent assister à la messe. Les divisions nominales sont marquées par les piliers du bâtiment sur lesquels sont placées de grandes aigles de bois; au-dessous sont écrits les noms des départements dont l’énumération présentait à ma pensée une idée véritable de l’étendue et de la force de l’Empire. Un édifice des mêmes matériaux était élevé contre le fronton de l’Ecole militaire; il était surmonté au milieu d’un dais carré , et se projetait en ailes oblongues des deux côtés. Sous le dais était une suite de gradins tapissés partant de la croisée principale du premier étage du bâtiment; et à moitié chemin à-peu-près entre la croisée et la terre, était une plateforme pour le trône. Cette structure formait, pour ainsi dire, une corde dont l’amphithéâtre était l’arc. Outre ces édifices il y avait encore à la distance de cent verges, en tête, ou plutôt sur le derrière de l’amphithéâtre, une simple plate-forme en pyramide, avec un escalier, de quinze pieds de haut de chaque côté, sur laquelle était un fauteuil uni et découvert : le tout formant un bloc, que, comme ledit Napoléon, le travail du charpentier ne fait pas appeler  un trône, mais bien la personne qui s’y assied. Tous ces édifices du moment avaient plus d’appareil que de magnificence ; ils étaient assez mal imaginés, puisque l’assemblée devait être assise le dos tourné contre la multitude du Champ-de- Mars, et même contre l’Empereur lorsqu’il serait monté sur le trône découvert. Nous partîmes à neuf heures; et après avoir passé par les Tuileries, les Champs-Elysées, le pont d’Iéna, nous arrivâmes au Champ-de-Mars que nous traversâmes au milieu des pelotons de gardes impériales et nationales qui se formaient dans la plaine. Arrivés à l’amphithéâtre, nous montrâmes nos billets, et un grenadier de la garde, après une ou deux méprises, nous conduisit dans l’intérieur, que nous trouvâmes presque plein, et nous prîmes place sur les banquettes destinées pour le département de la Sarthe. Cependant les électeurs n’avaient observé aucun ordre en se plaçant; les députations de l’armée occupaient les deux ailes de l’amphithéâtre. Sur 1500 électeurs qui devaient être rassemblés, je suppose qu’il y en avait beaucoup qui ne l’étaient pas plus que nous; car la cour avait distribué une quantité si prodigieuse de billets, que l’on en avait envoyé cinq à six à mon compagnon. Il n’y avait pas beaucoup de recherche dans le choix, car une partie des assistants buvait de l’eau-de-vie et se livrait à d’autres amusements populaires qui n’en faisaient pas beaucoup rechercher le voisinage. La quantité des têtes que l’on voyait rendait le spectacle imposant, et la réunion des électeurs formait un coup d’œil magnifique au dernier point. Les croisées et le haut de l’Ecole militaire étaient garnis de femmes; le plain-pied du théâtre était occupé par les électeurs et les porte-étendards, dont les aigles luisantes et les drapeaux tricolores offraient un spectacle éblouissant. En premier. les aigles étaient groupées à chacune des ailes; mais lorsque la cérémonie commença, elles furent rangées en ligne autour du terre-plein qui faisait face au pavillon du trône. C’était un fauteuil de pourpre doré au pied duquel était un coussin de la même couleur; à droite étaient deux chaises ordinaires, et à gauche une seule chaise; de chaque côté, derrière le trône et sous le dais , étaient deux tribunes carrées, et au-dessous un rang d’autres tribunes. Les enfants de la reine de Hollande parurent bientôt et se placèrent dans celle qui était à gauche du trône; bientôt après arrivèrent les membres de la Cour de cassation, de la Cour des comptes, du Conseil de l’Université , de la Cour impériale et des autres Tribunaux de Paris ; tous en robes dont quelques-unes me parurent singulières : ceux-ci prirent place dans les tribunes sous les côtés du trône. De temps à autre les officiers de la cour, en costume espagnol, parurent sur les marches au-dessus du trône. L’attente était ennuyeuse; on entendait des cris continuels à chaque mouvement des aigles et surtout de celles des gardes nationales ; il n’y eut point de tumulte ; mais on criait asseyez-vous! à bas les chapeaux ! Le premier signal qui indiqua que la cérémonie allait commencer fut de voir allumer les cierges de l’autel, et à midi un quart j on entendit le canon qui annonçait que l’Empereur sortait des Tuileries. Mon ami et moi nous étions à la sixième banquette au-dessous de la plus haute rangée, de sorte qu’en nous retournant et nous pressant un peu sur le derrière, nous avions vue sur tout le Champ-de-Mars, qui présentait en vérité un superbe coup-d’oeil. La troupe était rangée des deux côtés dans toute la longueur de la plaine; toutes les troupes de ligne et la gendarmerie étaient sous les armes soit dans le champ, soit dans la ville. Une demi-heure après, le canon du pont d’Iéna nous avertit que le cortège impérial entrait dans la plaine ; nous avions vu auparavant les lanciers rouges défiler sur le pont, et la cavalerie de la garde avec une longue suite de voitures avancer le long du palais du roi de Rome, de l’autre côté de la rivière. A mesure que cette cavalerie avança vers l’amphithéâtre, elle se rangea en haie des deux côtés devant l’infanterie, de manière à laisser un passage entre-deux tout le long de la plaine depuis la rivière jusqu’au trône. Une ligne de la garde impériale à pied forma aussi un passage du côté gauche de l’amphithéâtre, pour pratiquer une entrée dans l’intérieur aux voitures de la cour. Peu après, le comte Hulin, commandant de Paris, son état-major et les hérauts d’armes, tournèrent par ce passage à gauche; venaient ensuite quatorze voitures de là cour tirées chacune par six chevaux bais. Dans l’avant-dernière était le prince Cambacérès, archichancelier de l’Empire, et dans la dernière les trois princes impériaux. Ils s’avancèrent lentement et firent le tour de l’amphithéâtre. Après un court intervalle nous vîmes un escadron de lanciers suivi des officiers de service, des aides-de-camp et des-pages, qui précédaient immédiatement la voiture de l’Empereur. C’était un char doré, dont les panneaux étaient de glaces, et surmonté d’une immense couronne aussi dorée et qui couvrait toute l’impériale. Quatre laquais ou pages étaient montés sur le devant, six sur le derrière, et deux maréchaux de l’Empire allaient à cheval aux deux côtés de la voiture qui était traînée par huit chevaux blancs richement harnachés, coiffés de grandes plumes blanches et conduits par autant de palefreniers qui avaient de la peine à en tenir les brides. On voyait distinctement Napoléon à travers les glaces; il avait une toque ornée de plumes et le manteau impérial; il salua de tous côtés lorsqu’il fit le tour de l’amphithéâtre aux acclamations des soldats et du peuple, auxquelles se joignaient des décharges répétées d’artillerie des batteries de l’Ecole militaire. Un escadron des chasseurs de la garde fermait la marche. Nous nous remîmes à nos places, et sur-le-champ nous vîmes descendre précipitamment de l’escalier pratiqué à la croisée un corps de pages en uniforme vert galonné en or. Ils se rangèrent de chaque côté des marches depuis la plate-forme du trône jusqu’en bas. On plaça un grenadier de la garde au pied de l’escalier à droite et à gauche, Les tribunes sous le dais commencèrent alors à se remplie. Les grands-officiers de la Légion d’Honneur et les maréchaux de l’Empire occupaient celle de la gauche, et dans celle de la droite se placèrent les conseillers d’état. Plusieurs grands-officiers de la couronne se rangèrent sur les-marches à la droite du trône; ils portaient des manteaux à l’espagnole et des toques ornées de plumes. Le duc de Vicence et le comte Ségur, grand -maître des cérémonies, se tenaient sur la plus haute de ces marches. L’archichancelier Cambacérès, en manteau bleu parsemé d’abeilles d’or descendit alors sur la plate-forme et s’assit sur une chaise qui lui était destinée y un peu au-dessous de celles qui étaient placées adroite du trône,. Il y eut de grands éclats de rire auprès de nous; lorsqu’on vit paraître cet homme dont les talents et le goût sont également connus dans tout l’Empire. L’archevêque de Tours, le cardinal Cambacérès et quatre autres évêques et assistants, se placèrent dans la tribune de l’autel. Il était une heure et le bruit de l’artillerie se faisait encore entendre, lorsque Napoléon parut entouré des nobles et des princes. Il descendit de la croisée sur la plate-forme, et l’assemblée se leva au milieu des acclamations. Tout le monde était découvert, excepté l’Empereur, qui avait sur la tête une toque noire, ombragée de plumes et attachée sur le devant par un gros diamant ; son manteau était de velours pourpre doublé d’hermine blanche, brodé en or, descendant à peine jusqu’aux talons; attaché autour du cou; et sans manches. Il avança précipitamment, salua ou plutôt inclina deux ou trois fois la tête, et s’élança vers son trône, où il s’assit et s’entoura de son manteau. Il avait assez mauvaise grâce et paraissait soucieux. Ses frères se placèrent a ses côtés, Lucien à sa gauche, Joseph et Jérôme à sa droite, ils étaient tous les trois vêtus de taffetas blanc depuis les pieds jusqu’à la tête, et avaient aussi mauvaise mine qu’aucun des princes des dynasties légitimes de la chrétienté. A peine l’Empereur fut-il assis, qu’un officier qui était sur les marches à la gauche du trône fit avec son épée un signe auquel les tambours répondirent pour faire cesser le feu. On établit devant l’Empereur un prie-Dieu couvert de velours; et la messe fut chantée par les prêtres et les musiciens de .l’Opéra  dans une tribune en face du pavillon. On a discuté pendant longtemps devant l’Empereur s’il y aurait une messe ou non il prit lui-même part à la discussion : plusieurs pensaient qu’elle jetterait du ridicule sur la cérémonie, mais il décida qu’elle serait chantée, afin, disait-il y de mettre un terme aux cris de « A bas la calotte! A bas les prêtres ! » et de faire voir à la Nation qu’il n’approuvait pas cet esprit antireligieux. Pendant la messe, Napoléon s’occupa moins de ses prières que de regarder l’assemblée avec sa lorgnette. La musique cessa, le prie-Dieu fut enlevé e et sur-le-champ une foule de monde s’avança sur le terre-plein et monta les escaliers du trône. C’étaient les députations centrales des électeurs de l’Empire, choisies dans tous les collèges quelques jours auparavant. Ces députés remplissaient toutes les marches, et ils furent-admis en masse auprès de l’Empereur. L’un d’eux, l’avocat Duboys, député d’Angers, s’avança à la droite du trône y et lut avec beaucoup d’action, et même plus qu’il n’en fallait pour un orateur, un discours qu’il tenait à la main. Quoiqu’il parlât très-haut, nous n’entendîmes pas un mot, de l’endroit où nous étions assis. L’Empereur donna des signes d’approbation à quelques passages de cette adresse  que vous trouverez très-ordinaire lorsque vous l’aurez lue, car elle abonde en éloges et comme elle a été rédigée par une commission de la députation centrale, elle a été pour cette raison critiquée très-sévèrement. Vous y trouverez cependant quelques vérités, et vous applaudirez à l’indignation que l’on y témoigne contre la conspiration des têtes couronnées. – On doit attribuer à ce sentiment la phrase où l’orateur disait que la nation était prête à dégager l’Empereur des conditions modérées qu’il avait proposées aux souverains alliés, et l’orateur posa adroitement la question sur le rejet personnel de – Napoléon, lorsqu’il donna à entendre que si le peuple français préférait la paix à la guerre., il préférait aussi la guerre au déshonneur. Ce discours fut suivi des plus grands applaudissements de l’assemblée. Alors l’archichancelier se leva, s’avança vers l’Empereur avec une liasse de papiers dans les mains, et lui présenta l’acceptation de la constitution; le maître des cérémonies reçut l’ordre d’en porter le résultat au héraut d’armes, Un officier brandit son épée; les tambours battirent lorsque le héraut proclama, d’une voix que nous ne pûmes distinguer, l’acceptation de la constitution. Une nouvelle salve d’artillerie se fit entendre. La députation descendit quelques degrés, mais remplissait encore la principale partie des marches du trône. Les assistants du grand chambellan placèrent alors devant l’Empereur une petite table dorée, sur laquelle était une écritoire en or. L’archichancelier posa la constitution sur la table, et présenta une plume au prince Joseph qui la donna à Napoléon. L’Empereur signa promptement et négligemment cet acte fameux, à deux heures. On enleva la table , et alors l’Empereur s’adressa à la multitude, d’une voix haute et perçante qui se faisait entendre jusqu’aux bancs où nous étions placés. Nous distinguâmes très-bien son exorde : Empereur, consul, soldat, je tiens tout du peuple, ainsi que la phrase suivante : j’ai convoqué le Champ-de-Mai. La fin de son discours fut suivie des cris de « Vive l’Empereur ! Vive Marie- Louise ! » mais je n’entendis pas celui de « Vive la Nation ! » que le Moniteur assure avoir été souvent répété. Des partisans un peu adroits auraient pu ne pas faire entendre le second cri qui faisait sentir à Napoléon l’absence de celle qui devait, selon la promesse qu’il avait faite à son peuple, être la reine die la fête. Après que les acclamations eurent cessé, l’archevêque de Bourges, premier aumônier de l’Empire , étant à genoux, présenta à Napoléon la Bible sur laquelle il jura d’observer. et de faire observer la constitution. Le Te Deum fut chanté dans la tribune de l’autel. Il y eut en ce moment beaucoup de foule et de confusion près du trône, et je vois par les papiers que Cambacérès prêta le serment d’obéissance aux constitutions et à l’Empereur. L’assemblée ne cria point « Nous le jurons ! », comme le dit le Moniteur Les tambours battirent: les marches furent débarrassées, et les aigles. qui étaient aux deux côtés s’avancèrent au centre du terre-plein, et formèrent une longue masse d’or depuis la tribune de l’autel jusqu’en face du trône. Les ministres de l’intérieur, de la guerre et de la marine descendirent de leurs places, et revinrent bientôt après, suivis de beaucoup de porte-drapeaux et d’un corps d’officiers qui se pressèrent vers le trône. Le républicain Carnot portait l’aigle de la garde nationale du département de la Seine; Davout, celle du premier régiment de ligne; et Decrès, celle du premier corps de la marine. Ce fut alors que Napoléon, avec une vivacité qui, plus que toute autre chose, donna de l’intérêt à cette cérémonie, se dépouilla du manteau impérial, sauta promptement au bas de son trône vers ses aigles. Le signal donné, les tambours commandèrent le silence ; et l’Empereur prenant les aigles dans ses mains, les rendit aux trois ministres en prononçant d’une voix forte et animée une courte harangue qui finissait par ces mots: « Vous le jurez ! ». Ces dernières paroles furent entendues de toute l’assemblée, et ceux qui étaient autour du trône y répondirent par le cri: « Nous le jurons ! » Voici son discours : « Soldats de la garde nationale de l’Empire, soldats des troupes de terre et de mer, je vous confie l’aigle impériale aux couleurs nationales: vous jurez de la défendre au prix de votre sang contre les ennemis de la patrie et de ce trône; vous jurez qu’elle sera toujours voire signe de ralliement ;-  « Vous le jurez ! » Peu de temps après, l’Empereur, vêtu d’une tunique cramoisie, et accompagné des grands dignitaires, se perdit à nos regards au milieu de l’éclat des uniformes, des aigles et des drapeaux : il descendit les marches, traversa le terre-plein, passa par l’ouverture pratiquée en face de l’autel, et marchant dans les rangs des soldats, monta sur la plate-forme érigée au milieu du Champ-de-Mars. Il s’assit ensuite sur ce trône découvert, entouré des maréchaux et de la cour, qui occupaient les marches des quatre côtés de cette construction. Nous perçâmes, mon ami et moi, jusqu’au cercle extérieur de l’amphithéâtre, et nous vîmes un spectacle impossible à décrire pour sa magnificence. Le monarque sur son trône, qui formait comme une pyramide éclatante d’aigles, d’armes et d’habits militaires, et couronné de ses plumes blanches; une plaine immense de soldats, flanquée d’une multitude si nombreuse que les talus des deux côtés ne présentaient qu’un tapis de têtes.; l’homme, la conjoncture, tout conspirait à exciter en nous une admiration indéfinissable du spectacle que nous avions sous les yeux; elle fut encore augmentée lorsque les baïonnettes , les casques, les cuirasses brillant aussi loin que la vue pouvait porter, les drapeaux des lanciers voltigeant, et la musique se faisant entendre dans la plaine , annoncèrent que tout, de près comme de loin , allait se mettre en marche. Nous ne pûmes d’abord distinguer ce qui se passait sur la plate-forme; mais nous vîmes les aigles parader à gauche devant le trône, et défiler alors dans la plaine, où celles destinées pour les troupes furent remises à leurs régiments respectifs, et le reste fut reporté à l’Ecole militaire. Il paraît que l’Empereur, en sa qualité de colonel de la garde nationale de Paris et de la garde impériale, remit les aigles au président du département, aux six arrondissements et aux chefs de sa garde. Ensuite un corps de soldats des deux gardes et une foule d’officiers s’étant rassemblés devant le trône, il leur adressa un second discours qui fut interrompu par le son des tambours et par les acclamations répétées : « Nous le jurons ! « La garde nationale jura de ne jamais souffrir que la capitale fût souillée par la présence des étrangers ; la garde impériale jura de surpasser ses anciens exploits. Toute l’armée, montant, dit-on, à 50,000 hommes, dont 27,000 de gardes nationales, avec leurs aigles, défila alors devant le trône dans le plus grand ordre; la garde impériale marchait de droite à gauche, et les autres de gauche à droite. Vers la fin de la revue, la foule se précipita des talus vers le trône, mais il n’arriva aucun accident : une simple corde et une seule ligne de factionnaires placés à de grandes distances les uns des autres suffirent pour protéger l’amphithéâtre et le trône. Il était trois heures et demie lorsque Je dernier bataillon passa devant l’Empereur. Il se leva alors du trône, descendit de la plate-forme, retourna, accompagné de sa suite, dans l’intérieur de l’assemblée, et remonta à sa première place. Il se tourna de tous les côtés ; et après avoir salué plusieurs fois d’une manière très affable et qui montrait de la satisfaction, il monta promptement les marches et disparut avec sa cour. Le cortège quitta bientôt l’amphithéâtre dans le même ordre dans lequel il était arrivé; mais les dragons et les lanciers n’accompagnèrent point comme auparavant la voiture de l’Empereur; elle traversa tout le Champ-de-Mars au milieu d’une foule nombreuse de spectateurs. Les troupes avaient presque entièrement évacué la plaine. Le départ fut annoncé par les batteries de l’Ecole militaire et du pont d’Iéna, ainsi que cela avait eu lieu à l’arrivée de l’Empereur.

Tel a été ce Champ-de-Mai si longtemps attendu: on le désigne maintenant sous son vrai nom, et on l’appelle la distribution des aigles : en effet ce n’était rien de plus, et il a été mal nommé lorsqu’on l’a annoncé comme une fête nationale. Personne n’a jugé à propos de discuter s’il avait quelque ressemblance avec les Champs-de-Mars ou de Mai où les seigneurs suzerains s’assemblaient en armes sous les règnes de Charlemagne et de ses successeurs, ou si c’était une imitation des Cour-Iltés  tartares, qui ont été le modèle des parlements des Francs. Mais le Censeur fait une comparaison maligne entre cette cérémonie et la fédération mémorable de 1790, où cette même plaine était remplie des députations de toutes les gardes nationales du Royaume, qui étaient venues y célébrer et y cimenter le triomphe du peuple et l’abaissement du trône. Le même ouvrage reproche à l’Empereur d’être resté constamment couvert en présence des représentants de la France qui étaient découverts, et il ridiculise les costumes bizarres de la cour. Certainement M. Carnot ne figurait pas bien sous sa tunique de taffetas et sa toque ornée de plumes, ce costume ne convenait pas à celui qui, lorsqu’il refusa opiniâtrement de signer le comte Carnot, après en avoir accepté le titre, aurait pu s’abstenir de s’affubler d’un costume aussi bizarre. Le Censeur dit que les acclamations furent peu nombreuses et partielles, et qu’il n’y eut pas pendant toute la cérémonie deux mille personnes qui crièrent à la fois. Hier soir, je me trouvais chez la princesse : un gentilhomme entra dans le salon; il commença à rire de tout ce qui venait de se passer. Jamais, dit-il, on n’a rien vu de plus ridicule, de plus pitoyable, de plus mélancolique. Personne n’a applaudi que les militaires, encore ne le firent-ils que rarement et comme par grâce. Il avait à peine fini, qu’un autre gentilhomme entra et témoigna le ravissement qu’il éprouvait du succès dont la fête du jour avait été couronnée. Ce qui m’étonne particulièrement, disait-il, c’est que le militaire n’a pas été bien enthousiaste dans ses acclamations, mais les électeurs et les spectateurs n’ont jamais cessé d’applaudir. Tout le monde souriait. Lequel croire ? Tous deux avaient été présents ; ni l’un ni l’autre n’était Français; ils n’étaient donc pas intéressés à en imposer ; l’événement en question venait de se passer, il y avait quatre heures, en présence de deux cent mille personnes qui pouvaient donner le démenti à toute fausse représentation et voilà comme on écrit l’Histoire ! Comment y croire? Comme ceci n’est point un mémoire pour servir, etc., je vais maintenant vous dire mon sentiment. Les plus fortes et les plus longues acclamations eurent lieu quand l’Empereur parut pour la première fois et quand il distribua les aigles; mais les cris ne furent guère animés ni dans l’une ni dans l’autre circonstance. En général, ils commencèrent et finirent avec ceux des députations militaires qui étaient aux ailes de l’amphithéâtre et il y eut particulièrement un soldat dont l’acharnement à crier excita plus d’une fois le rire de toute l’assemblée. Le cri le plus ordinaire était « Vive l’Empereur ! » de temps en temps, « Vive Marie-Louise ! » mais je n’entendis point celui de « Vive la Nation ! » Si les applaudissements ne furent ni vifs ni fréquents, c’est qu’il n’y avait point de gens payés : est une classe d’hommes qui était attachée au département de la police pendant le premier règne de Napoléon, et qui, si les mécontents disent vrai, était employé dans quelques occasions, à exprimer la joie publique… »

 (J. HOBHOUSE, « Histoire des Cent-Jours ou Dernier règne de l’Empereur Napoléon. Lettres écrites de paris depuis le 8 avril 1815 jusqu’au 20 juillet de la même année. », Paris, chez Domère, Libraire, 1819, pp.316-332).

 

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( 15 mai, 2019 )

« MEMOIRES » DE MICHEL GUERRE, BRIGADIER D’ARTILLERIE DE LA JEUNE GARDE (1812-1815). Extrait. (1)

CesMG mémoires furent publiés la première fois en 1928 (Agen, Saint-Lanne, Libraire), sous les auspices d’un érudit local le Chanoine Durengues (1860-1948), du diocèse d’Agen. Ce texte figure dans la « Nouvelle bibliographie critique des mémoires sur l’époque napoléonienne » de Jean Tulard (Droz, 1991, épuisé), sous le n°662.   

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Quelques Marmandais se rappellent encore d’ un bon et digne vieillard, qui, malgré le peu de lustre de sa condition et de ses fonctions, était l’objet, en son temps de la sympathie universelle. Il était né à La Couronne, commune de Marmande, le 6 prairial an II (25 mai 1794). Par ses nom et prénom, Michel Guerre, il semblait doublement prédestiné à la carrière des armes. De fait, à dix-huit ans, par un bonheur inespéré, il entrait de plain-pied dans la Jeune Garde. En Russie, en Allemagne, dans l’immortelle campagne de France, la Grande-Armée le compta parmi ses meilleurs soldats. Il ne fallut rien moins que Waterloo pour l’arracher lui aussi à la gloire et le ramener à jamais dans ses foyers. Quelle tristesse pour lui d’être venu si tard en ce moment où les lauriers étaient coupés ! Il exerça la modeste profession de filasseur lorsqu’il se maria, le 14 novembre 1815. Il détint, dans la suite, une parcelle de l’autorité publique, soit comme agent de police, soit comme gardien-chef de la maison d’arrêt dans sa ville natale. Le 9 juillet 1881, il s’éteignait doucement, emportant dans la tombe l’estime et les regrets de ses concitoyens. Michel Guerre avait eu l’idée d’écrire ses Mémoires non pour le public mais pour l’édification des siens. Ces Mémoires, rédigés par un illettré, sans aucun souci de la grammaire et même de l’orthographe, ne laissent pas de présenter une certaine valeur documentaire. Sans doute, il s’y trouve des récits de bataille qui ne supportent pas le contrôle de la critique. Mais, outre qu’on y saisit sur le vif, la formation des légendes dans les milieux populaires, que de menus détails et de scènes vécues on y peut relever, que dédaigne forcément la grande Histoire, qui offrent cependant un réel intérêt ! On y a surtout comme la vision directe de l’âme d’un simple troupier de l’Empire, de cette âme qui entre, non moins que le génie de l’incomparable chef, dans l’édifice de l’épopée napoléonienne.

 Chanoine DURENGUES.

 

On était aux premiers jours de l’année mil-huit-cent-douze. La guerre avec la Russie paraissait imminente. Pour renforcer ses armées affaiblies par ses victoires, l’empereur Napoléon ordonna coup sur coup trois levées en masse. Michel Guerre fut du second ban ainsi que 67 autres Marmandais. Quatre mille conscrits prient en même temps la cocarde dans le Lot-et-Garonne. Ils s’assemblèrent à Agen, le 4 avril, et le lendemain ils étaient passés en revue sur le Gravier par le général baron Soyez, qui, à cette époque commandait le département. Il ne paraît pas que la fameuse esplanade qui servait de Champ-de-Mars, non plus que « son splendide quinconce planté d’ormeaux », ait frappé l’imagination de notre conscrit. Un sel fait, semple-t-il, retint son attention et l’absorba. Les rangs étaient à peine formés qu’on procéda parmi ces hommes à une sélection au profit de la Garde. Savoir lire et écrire, mesurer au moins cinq pieds cinq pouces (1m75), telles étaient les conditions pour être admis. Faute de trois pouces, Bonaparte eut été rebuté. Avec ses cinq pieds six pouces (1m78) et son rudiment d’instruction, Michel Guerre fut agréé sur l’heure. Il n’y eut d’ailleurs dans toute cette jeunesse que 108 élus, dont un seul Marmandais, l’auteur des Mémoires, qui n’a pas manqué de consigner et de souligner cette particularité. Le jour suivant, 6 avril [1812], ce minuscule escadron était dirigé sur le Dépôt général de la Garde à Courbevoie. Le trajet se fit en vingt-quatre jours sans incident notable. A la dernière étape, il fallut traverser Paris. C’était alors la capitale du monde. On courait le risque, comme chacun sait, d’y être arrêté par un embarras de rois. Vous n’auriez pas de peine à croire que le petit provincial, Michel Guerre, fut ébloui, sidéré. Erreur, profonde erreur. Pense-t-on qu’il soit si facile à l’homme de s’abstraire de ses idées fixes, de se déprendre de son rêve intérieur ? Un curé ne voit partout que des clochers. Notre recrue n’eut des yeux que pour les soldats de la Garde qu’il aperçut çà et là au hasard de la rencontre. Il est vrai que ce fut de l’extase. « Je les prenais, dit-il, pour des officiers. Tout mon désir était de voir le régiment qui m’était destiné ».

 Son vœu, enfin, allait être rempli. A Courbevoie, on ne le laissa pas moisir dans les sombres casernes bâties par Louis XV. Arrivé le 1er mai, il reçoit aussi aussitôt son affectation et le quatre du même mois il rejoint à La Fère, en Picardie, son régiment d’artillerie légère dite volante. Là, le cœur lui bat quand il se présente au quartier. Ce ne sont pas des hommes qu’il y trouve, mais des Titans. Il est médusé, il n’ose lever les yeux, il a perdu la parole, ce qui chez un garçon est le comble de la stupeur. Il doit cependant se prêter à une foule de formalités préliminaires. On lui attribue un numéro matricule, on lui donner son livret, il touche ses premiers effets, on lui assigne son camarade de lit. C’était un vieux briscard, tout chargé de chevrons, au visage balafré, portant sur sa poitrine l’étoile des braves. A son aspect, Michel Guerre, si près encore de son enfance, se crut être magiquement métamorphosé en petit Chaperon rouge. Quoiqu’il en soit, il était enfin enrégimenté. Chez les simples le boire et le manger ont toujours été des questions majeures. Il n’y a donc pas à s’étonner si notre mémorialiste nous entretient longuement et avec complaisance, comme d’un fait mémorable, de son premier repas à la caserne. D’abord, en garçon avisé et civil, il s’était préoccupé de payer sa bienvenue. Il s’agissait de bien faire les choses. Il se glissa donc, en temps utile et avec discrétion, auprès du brigadier d’ordinaire, voulant lui remettre deux pièces de six francs pour graisser la marmite. L’usage était courant dans les troupes de ligne et il était téméraire d’y manquer. Mais la Garde n’eût pas été la Garde si elle n’avait eu d’autres mœurs. Le présent fut refusé non avec brutalité, mais avec une fermeté pleine de douceur. Le gradé, plein d’indulgence pour un péché d’ignorance, et d’ailleurs disert comme un héros d’Homère, morigéna ainsi, sur un ton grave mais amical, le délinquant tout confus :

 « Jeune homme, le plus grand des hasards vous a placé parmi nous, tous vieux soldats au visage bruni par la fumée du canon, aux membres endurcis à toutes les souffrances, à toutes les privations, dans les fatigues de la guerre. Très sensibles à votre offre si gracieuse, nous sommes heureux de vous donner en retour notre amitié. A une condition, toutefois, c’est que vous suivrez toujours les bons avis de vos chefs et de vos anciens ? Vous apprendrez que dans la Garde la solde suffit largement à tous les besoins, surtout dans notre corps d’artillerie, qui a l’honneur d’être le premier de la Garde. Notre prêt est de 1 fr.25, par jour, pain et viande en sus. Sachez aussi que les 4,000 hommes qui forment l’effectif du régiment, ne font tous qu’un cœur et qu’une âme et qu’ils ont cette devise : La Garde sait mourir, mais elle a rejeté le mot de se rendre. »

 Plus tard, Cambronne, ne devait pas si bien dire.

 Tout pénétré de cette homélie, Michel Guerre se rend à table. Il trouve le couvert mis « comme dans un hôtel ». Chaque convive a sa cuillère, se fourchette et deux assiettes : l’une pour la soupe, l’autre pour le fricot. Le menu comprenait : pain blanc, bouilli, rôti et salade. Manque la liste des vins qui devait être en rapport. Pour un peu on se serait crut chez Lucullus. Ainsi, déjà pouvait filtrer dans la cervelle du nouveau canonnier, cette vérité que rien n’était trop bon pour les soldats de la Garde, non pas même le nectar et l’ambroisie, cette nourriture des dieux. Le souper fini, tous se levèrent pour aller au café. Les cafés, à cette époque, étaient un peu comme l’antique Corinthe : n’y entrait pas qui voulait. Marmande possédait bien deux ou trois Eldorados de ce genre, mais comme maintes fous, Michel Guerre l’avait constaté du dehors, seuls y pénétraient de rares privilégiés de la fortune et de la naissance. Le titre de soldat de la Garde valait tous les parchemins, tous les blasons. Et voilà pourquoi ce petit cadet de Gascogne s’asseyait ce soir-là, pour la première fois de sa vie, à une table de café. Il rayonnait de plaisir ? Qui donc l’en eût blâmé ?

 Pendant que chacun déguste l’aimable liqueur, des parties s’organisent. Noblesse oblige. Pour ces braves il n’y a qu’un jeu : celui des armes. Des maîtres de bâton s’alignent et s’affrontent. A cette vue, il s’agite, il ne se contient plus. Triomphant de sa timidité, il confie à son mentor, à celui dont il doit partager la couche, qu’il sait lui aussi pousser une botte. Son secret est aussitôt divulgué. Tous le mettent en demeure des donner un échantillon de son savoir-faire. Il résiste d’abord. Il cède enfin. « Je me mis en garde, nous dit-il, avec toute la grâce possible ». Aux premières passes, il s’aperçoit qu’il n’a pas précisément à faire à forte partie. « Je m’en tirais assez bien », ajoute-t-il modestement. Ses pareils à deux fois ne se font pas connaître. Du coup il avait conquis l’estime générale et une certaine considération. Il savourait encore à part lui son triomphe qu’on entendit sonner la demie de neuf heures. Comme mus par un ressort tous se lèvent dans la salle avec un ensemble parfait, bouclent leur sabre, ajustent leur tenue comme pour une parade. Ce n’était que la retraite. Au moment du départ, Michel Guerre, plus que jamais en veine de politesse, veut à tout prix solder la dépense. Il cherche partout le patron de l’établissement qui se dérobe, le rejoint avec peine, lui fait ses offres, lui tend sa bourse. Peine inutile, tout était déjà payé et la note réglée. Ce manège n’avait pas échappé aux vieux grognards. Le léger frisson d’un sourire, courut sous leur moustache. C’était là, d’ailleurs, la seule infraction permise à leur impassibilité.

 Un quart d’heure plus tard, tous étaient au quartier, pas un ne manquait à l’appel. « Quel ordre, quelle discipline ! » se disait Michel Guerre, avant de céder au sommeil. Et repassant dans son esprit les divers incidents de la journée, il ne pouvait assez admirer la tenue parfaite, l’exacte régularité, la sévère correction des hommes d’élite qui lui avaient  apparu comme fils lointains du chevalier Bayard ou comme les frères puînés de La Tour d’Auvergne, le premier grenadier de France. A les voir si prompts au devoir, si empressés à se prévenir mutuellement, dans une attitude toujours digne avec leurs gestes mesurés, sans jamais hausser le ton, ne jurant pas, évitant les querelles, on les eût pris pour de sages et timides pensionnaires. Et cependant c’étaient là les soldats héroïques qui faisaient trembler le monde, qui allaient à la bataille comme à une fête, qui ne daignaient rire qu’au bruit du canon et dans le fracas de la mitraille.

Oh ! Comme il se sentait petit auprès de tels géants ! Voilà donc, songeait-il, les êtres surhumains avec lesquels je suis appelé à vivre désormais. Comment pourrai-je jamais leur ressembler avec la folle gaieté de mes dix-huit ans, avec mon caractère volcanique, avec mon esprit volontaire et mes idées d’indépendance ? Il faut que j’y arrive cependant, j’y emploierai tous mes efforts ; toute mon énergie, j’en prends dès ce soir l’engagement. Rien n’en coûtera pour mériter le beau nom de soldat de la Garde. Sur ce bon propos il s’endormit. Quand il se réveilla, la diane au matin fredonnait sa fanfare. Grand brouhaha dans les chambrées. Une prise d’armes était recommandée pour la présentation des recrues. Avec l’exactitude militaire, le régiment était rangé en bataille à l’heure fixée. Les bleus, en appareil forcément sommaire : pantalon de treillis, veste d’écurie, bonnet de police, tenaient le front de bandière. Les trompettes ouvrent le ban, un général s’écrie : « Soldats, voici les jeunes camarades que la Patrie vous envoie. Accueillez-les comme vos enfants. L’Empereur vous les confie, l’Empereur vous les recommande. Qu’ils trouvent  en vous aide et protection. Soyez pour eux des guides sûrs et de dignes initiateurs en tout ce qui concerne le service et les traditions de la Garde. Et vous, jeunes gens, qui, par une fortune doublement heureuse, avez été choisis, parmi tant d’autres pour faire partie de la Garde et dans la Garde, de ce régiment d’élite, comprenez votre bonheur. Conscients de l’honneur qui vous est fait et des obligations qu’il comporte, vous marcherez d’un pas ferme sur les traces de vos aînés vers tous les héroïsmes, pour la plus grande gloire de l’Empereur er de la France ». Après, une nouvelle sonnerie ferma le ban. Michel Guerre était définitivement incorporé.

Soldat de la Garde, il l’était déjà corps et âme, jusqu’aux plus extrêmes replis de son être. Il se sentait exalté, électrisé, fanatisé comme si ses lèvres eussent absorbé tout le haschisch des pays du Levant. Il se dressait, pour les défier, contre tous les ennemis de l’Empire. Et renchérissant, sans le savoir, sur le Cid Campréador : « Paraissez ! clamait-il, Prussiens, Russes, Autrichiens, Suédois, Hollandais, anglais, Espagnols, Portugais, Émigrés, Vendéens, la Garde est invincible ! ». En de telles dispositions, la vie de garnison lui eût été bien vite intolérable. Dieu lui épargna cette épreuve. Dès le lendemain, le régiment est alerté. Il s’agit encore d’une revue, mais d’une revue de départ. C’est la campagne de Russie qui commence est nos canonniers étaient des mieux conviés à la fête. Michel Guerre a suivi des compagnons sur le Champ-de-Mars, mais hors-rang, il est là dans la foule des curieux, les bras ballants et en simple spectateur. Avec ceux de classe il doit rester au dépôt pour l’instruction. Cette pensée le glace, lui fend le cœur, une indicible tristesse s’empare de lui ; la violence en est si grande qu’il se sent défaillir. Il comprend que seul un beau désespoir peut le secourir. Il n’a pour tout uniforme que son seul bonnet de police. N’importe, il s’élance, il se précipite vers le général commandant qu’entourait un brillant état-major ; il le supplie de le faire partir avec ses camarades. La Garde était une grande famille, l’autorité y était toute paternelle et l’on n’y avait pas le fétichisme de la voie hiérarchique. Toujours est-il que le général accueillit avec un sourire le jeune audacieux

 - « Combien de temps de service au dépôt ? », lui demanda-t-il.

- « Trois jours », telle fut la réponse.

Nouveau sourire du général qui cependant accorda son consentement et donna, séance tenante, des ordres pour que le soldat improvisé fut de suite équipé de pied en cap.

 A cet effet, Michel Guerre se rend aux magasins militaires. Là, il trouve le capitaine d’habillement qui lui délivre tous les effets auxquels il a droit. Notre jeune soldat les énumère avec complaisance : « Un colback, avec cordon et plumet, un dolman, une pelisse, un habit de petite tenue, avec aiguillettes rouges, un chapeau à cornes, à la Bonaparte, garni d’un galon rouge, une culotte dite hongroise garnie d’un galon rouge chamarré, une paire de bottes à la Russe, le haut taillé en cœur, garnies d’un cordon rouge avec un gland pendant au cœur de la botte, une deuxième paire pour la petite tenue, un pantalon basané, garni d’un rang de boutons le long du canon et d’une bande rouge ; deux pantalons de treillis, six cravates noires et six blanches, une ceinture rouge avec coulant jaune. Ajoutez à cela un sabre, une giberne et deux pistolets, une musette garnie, enfin un sac à distribution et un autre de campagne. Avec tout ce fourniment, Michel Guerre se trouva fort embarrassé. Comment le transporta-t-il à sa chambrée ? Peut-être fit-il plusieurs voyages. La grande difficulté était de revêtir un costume si nouveau pour lui et si compliqué. Il voyait bien que tout seul il n’y parviendrait jamais. Heureusement ses camarades plus au courant eurent pitié de lui et l’habillèrent. Quand il se vit dans son bel uniforme, il se sentit inondé de joie. Il a noté cette impression comme un de ses meilleurs souvenirs.

 Le lendemain, au point du jour, le régiment quittait La Fère. On n’emportait que les sacs. Les chevaux et les canons devaient suivre plus tard. Deux cents voitures étaient rangées aux portes de la ville. Les hommes s’y entassent avec leur paquetage et l’on part au grand trot. On marche à cette allure sans s’arrêter ni jour ou nuit. A chaque étape, d’autres voitures attendaient toutes attelées. Le temps de mettre pied à terre, d’attraper à la volée un peu de pain, d’avaler un verre de bière, de s’entasser de nouveau et l’on repartait. Le cahotement continu, le manque de sommeil, une gêne excessive brisent les plus robustes, quelques-uns succombent en cours de route. On arrive enfin à Mayence, lieu de concentration pour les armées du Nord. Il ne peut être question de repos. L’Empereur est là, il passe en revue le régiment. Mais la fatigue, semble-t-il, a glacé l’enthousiasme. Michel Guerre, qui, pour la première fois, voit le Héros, n’a pas le coup de foudre. Du moins il n’en parle pas dans ses Mémoires. Le défilé terminé, la troupe est conduite sur les bords du Main. De grandes barges y sont amarrées, qui reçoivent chacune de 1000 à 1200 hommes. De Mayence à Francfort, où l’on se rend, le trajet est délicieux. « Ce jour-là, dit notre auteur, fut le plus heureux de notre voyage. » Malheureusement il fut unique. Après une nuit passée chez l’habitant, il fallut reprendre, pour ne  plus les quitter, les chars inconfortables. Personne ne savait où l’on allait, personne ne se le demandait, car c’étai déjà un des dogmes fondamentaux de la discipline militaire que le soldat ne doit pas chercher à comprendre.

 A Hambourg, changement de direction. Tandis que le gros de la Grande Armée continuait de se porter, à marche forcée, vers le Niémen, nos canonniers recevaient l’ordre de gagner la ville de Prague en une seule traite. Qui sait ? C’était peut-être un moyen pour Napoléon de faire sentir à des alliés plus ou moins fidèles son omniprésence. Le séjour dans la capitale de la Bohême ne fut que d’une nuit. C’était peu, après une pareille randonnée. Marche, marche, tel était le mot d’ordre. La course se poursuit donc dans les mêmes conditions jusqu’à Ratibor, en Silésie, jusqu’à Cracovie, dans la Pologne autrichienne. Là, nos soldats sentent tout de suite, à l’accueil des habitants, qu’ils sont en pays ami. « Arrivés dans cette belle ville, écrit Michel Guerre, nous y fûmes reçus avec bonté. Nous y restâmes quatre ou cinq jours. » On fut encore porté jusqu’à Othurs [Olkusz ?], puis il fallut aller à pied jusqu’à Piotrksno [Piortkow ?]. Cette ville, située sur la Strava, chef-lieu de gouvernement, avait une certaine importance. Le régiment devait y séjourner quelque temps. Il y trouva ses cheveux, un mois après il y reçut ses canons. On ne l’y laissa pas inactif. « Nous y faisions la montre, note notre troupier, quatre fois par jour, trois fois aux pièces et une fois à cheval ».

 Un mois se passa dans ces exercices. Après quoi le régiment parut être assez en forme pour entrer dans Varsovie. La distance de 175 kilomètres fut vite franchie. Cette ville, où la Diète venait de proclamer le rétablissement du Royaume de Pologne, était encore dans toutes les effervescences de la liberté reconquise. Nos Français y furent accueillis avec un enthousiasme délirant. « Là, nous dit, Michel Guerre, nous crûmes être enlevés par les habitants de cette capitale. Chacun voulait nous voir et nous loger. Tous se disputaient l’honneur, disaient-ils de nous avoir. Le soir de notre arrivée, la ville fut illuminée, il y eut de beaux feux d’artifice. » On eut encore d’autres prévenances d’un ordre plus positif, auxquelles le soldat est particulièrement sensible. « Le lendemain, continue notre narrateur, chaque canonnier fut fêté dans son logement. Puis tous les cafés étaient gratis pour la troupe. Dieu sait combien le militaire est heureux d’être traité avec tant de pompe et d’amitié ! »

 Hélas ! De telles apothéoses allaient prendre fin. La Grande Armée, après avoir volé de victoire en victoire jusqu’à Moscou, se voyait obligée, par l’incendie de cette ville, de battre en retraite.  Pour lui envoyer des renforts, ou plutôt, sans doute, pour maintenir la voie libre, on rallia les régiments de la Jeune Garde restés jusque-là à l’arrière et on les jeta à leur tour en Russie. Ils n’y apportèrent, par le force des choses, qu’un faible secours et n’y servirent guère qu’à multiplier le nombre des victimes et à augmenter le désastre.

 

II

Notre régiment d’artillerie volante qui, depuis un mois, se morfondait à Varsovie où il manœuvrait du matin au soir, reçut, avec un soupir de soulagement, l’ordre du départ. Il se rendit, par Vilna, à Smolensk où il fit sa jonction avec l’armée. Pendant cette longue marche il ne fut pas tiré un seul coup de canon. « Nous étions tous émerveillés, écrit Michel Guerre, de pénétrer si avant dans la Russie, sans avoir à combattre ». Mais ce drame impressionnant n’allait pas toujours durer. A la sortie de Smolensk, l’armée en retraite, déjà fortement éprouvée, fut assaillie par des nuées d’ennemis. Il y eut de terribles combats auxquels la Jeune Garde prit une part héroïque. « J’étais là, la lutte fut acharnée, finalement nous fûmes vainqueurs », c’est bien là tout ce que pouvait dire un simple canonnier. Il est curieux de voir comment Michel Guerre a su dramatiser son récit.

 Bientôt, écrit-il, une armée formidable de Russes fondait sur nous. L’empereur de Russie avait été instruit qu’un corps d’armée de la Jeune Garde, formé de conscrits, devait protéger le passage de la Bérézina et puis former l’arrière-garde. Escomptant la faiblesse de cette troupe non encore aguerrie, « Profitons, dit-il à ses généraux, de cette heureuse chance. Ils sont soixante mille hommes, il n’y a qu’a leur en opposer cent mille. Ils seront tous tués ou blessés et prisonniers et l’armée française sera à notre merci. Tel est mon plan ». En effet, peu de jours après, deux corps d’armée russes, faisant ensemble cent vingt mille hommes, vinrent nous attaquer. Nous fûmes alors divisés également en deux corps placés sous les ordres ; l’un du maréchal Ney, l’autre d’Eugène [de] Beauharnais, vice-roi d’Italie. L’attaque commença vers les sept heures du matin, La Jeune Garde de battit avec une adresse et un courage incroyables. Vers le soir, l’armée russe était en déroute, laissant derrière elle des morts, des blessés et un très grand nombre de prisonniers. L’empereur de Russie attendait à son quartier-général la nouvelle de la défaite du 3ème corps d’armée de la Jeune Garde. Un de ses aides de camp le prévient de l’arrivée d’une ordonnance. « Ah ! dit-il, il vient m’annoncer la destruction du corps de réserve de l’armée française. Faite-le entrer «  L’émissaire s’étant présenté. « Eh bien, dit le monarque, comment ma Garde a-t-elle trait les conscrits de la Garde Impériale française ?- Hélas ! Sire, lui fut-il répondu, votre Garde est en pleine déroute, elle a été saccagée ». Et le dialogue se poursuivit ainsi : « Il y avait donc du côté des Français plus d’un corps d’armée ?- Oui, Sire, le Maréchal, commandant votre Garde, en a reconnu deux d’environ trente mille hommes chacun. -Comment, ils n’étaient que soixante mille, vous étiez cent vingt mille et vous avez été battus ? Je vois que la Jeune Garde impériale de France vaut la Vieille Garde. Cette défaite me déchire le cœur ». Et pour qu’on ne doute pas de la véracité de cette scène, le narrateur ajoute : « C’est en présence d’un colonel français prisonnier que l’empereur de Russie a tenu ce langage. »

Toujours admirablement renseigné, Michel Guerre nous apprend qu’après cette défaite des Russes, le maréchal Ney et le prince Eugène écrivirent à l’Empereur Napoléon qu’au moment de l’attaque, ils se croyaient battus et prisonniers, attendu que le 3ème corps de la Jeune Garde n’était absolument composé que de conscrits peu exercés. « Le premier coup de feu, disait l’un d’eux, me fit trembler pour la première fois pour le salut de cette jeune troupe. Mais quel fut mon étonnement, Sire, quand je m’aperçus de l’intrépidité de nos petits soldats. Rien ne pouvait arrêter leur ardeur. L’artillerie vomissait la mort sur tous les rangs ennemis ; la cavalerie, par ses charges répétées, enfonçait les carrés ; l’infanterie, par ses assauts multipliés, rompait et renversait les colonnes les  plus serrées et les plus profondes. Le feu ne dura que huit heures. Après quoi, les Russes en pleine de déroute, laissaient en notre pouvoir dix mille morts, quinze mille prisonniers, trente pièces de canons et trois drapeaux. Les héros d’un si glorieux fait d’armes, vous pouvez, Sire, les surnommer les Lions du Nord. J’aime à le proclamer, je n’ai jamais commandé soldats plus braves ; ils ne le cèdent en rien à la Vieille Garde. Sire, je crierai avec vous : « Vive la Jeune Garde ! Avec elle je crains aucun corps d’armée ». Il y a grande apparence que cette lettre n’a jamais été envoyée. Mais pour n’avoir pas été envoyée. Mais pour n’avoir pas été prononcées, les harangues de Tite-Live en sont-elles moins belles ?

 Chaque époque a ses dogmes intangibles. Les contemporains de Michel Guerre croyaient dur comme fer que la Garde n’avait aucun ennemi à redouter sur terre. De fait, elle ne devait être vaincue que par la force aveugle des éléments naturels. La victoire que nous venons de rapporter, victoire anonyme, mais que l’on peut, semble-t-il, situer dans le voisinage de la petite ville d’Orcha, fut la dernière qu’elle remporta sur le sol russe. Dès le lendemain, la température tomba tout à coup, dit notre témoin, à quarante-quatre degrés au-dessous de zéro[1]. Et il ajoute : « Le froid qui depuis dix siècles n’avait pas été aussi fort, fut notre seul vainqueur, mais non les baïonnettes du Nord. » L’armée eut tout de suite cruellement à souffrir. Le pays systématiquement dévasté par les Russes, lors de leur retraite, n’offrait aucune ressource. Pas d’abris, pas de vivres, pas même du bois pour le feu de bivouac. Dans ces conditions, le froid faisait des victimes sans nombre. Cependant quand on, parvint sur les bords de la Bérézina, le moral de l’armée, du moins en général, était encore bon. A la vue du gouffre qu’il fallait à tout prix franchir, sous peine de tomber sous le joug d’un peuple barbare, il y eut chez tous un sursaut d’énergie.

 La rivière, large de 40 toises, charriait d’énormes glaçons. Des marais la bordaient sur une profondeur de 500 toises et en rendaient l’accès encore plus difficile. Le passage commença le 26 novembre. Michel Guerre ne le raconte pas, mais il cite un trait qui montre bien dans quel déplorable état se trouvait alors la Grande Armée.

« Le 27, dans la nuit, nous fûmes rejoints par un de nos canonniers. Il était couvert de haillons, des guenilles de toile entouraient ses pieds, son colback enfoncé lui couvrait le visage. « Quand soupe-t-on ici ? » nous dit-il.  Puis il partit par un éclat de rire, nous regarda fixement sans parler, nous tendit la main, et mourut. Nous nous précipitâmes, mais déjà il baignait dans son sang. Simplement pour s’être approché du feu avec ses membres gelés, il était tombé foudroyé. Le matin, au jour, au moment de nous mettre en route, nous vîmes avec effroi, tout autour de nous, 4.000 hommes et 5.000 chevaux ensevelis à jamais dans un linceul de neige. Oh qu’on était loin encore du salut ! Après un dégel de quelques jours, le froid reprend plus vif que jamais. L’armée, sans cesse harcelée par des nuées de Cosaques bien équipés, bien nourris, chemine péniblement vers Wilna. A chaque instant ce sont des attaques qu’il faut repousser à la baïonnette. Les chevaux, exténués de fatigue et de faim succombent en masse. Les plus résistants s’abattent sur le verglas et se brisent les jambes. La cavalerie est démontée. Morts de froid, manquant de tout, les hommes s’avancent, d’un pas automatique, comme sans âme, dans une sorte de somnambulisme. Beaucoup frappés de congestion tombent pour ne plus se relever. Leurs corps, aussitôt couverts de neige, jalonnent la route. La colonne continue. Souvent des bandes entières que la faim tenaille, quittent les rangs pour trouver, contre toute espérance, quelque reste de nourriture dans un pays désert et trois fois ravagé. Les malheureux, même quand ils échappent aux Cosaques, ne reviennent pas et s’en vont plutôt grossir la cohue des traînards. Seule la Garde, parce qu’elle a pour mission spéciale de protéger et de défendre l’Empereur, observait une certaine discipline et montrait quelque cohésion. Aussi était-elle particulièrement éprouvée ». Dans une si affreuse calamité comment ne pas s’abandonner ? Michel Guerre eut un moment de défaillance où tout lui sembla perdu. Il voulut donner sa dernière pensée à ce qu’il avait de plus cher au monde, au meilleur des pères, à la plus tendre des mères, à la Patrie bien aimée qu’il ne reverrait plus. Il lui fallait dire à tout cela un adieu éternel et il n’avait que dix-huit ans. Ce fut pour lui comme la plus douloureuse des agonies. Soudain du fond de sa détresse un souvenir lui revint en mémoire, c’était sa promesse qu’il avait faite à sa mère de réciter chaque jour sept Pater et sept Ave en l’honneur-quod abundat non vitiat- des sept plaies de Notre Seigneur Jésus-Christ. La promesse, comme il arrive trop souvent, avait été oubliée. Rappelé par le malheur à son devoir, notre désespéré s’agenouille, fait sa prière. Quad il se relève, il n’est plus, dit-il, le même homme, il se sent mystérieusement réconforté au point de ne craindre plus rien ni le froid ni la faim, ni les balles. Sa belle confiance recouvrée il la fait partager à ses camarades et tout autour de lui, il relève les courages abattus. Le « vœu de sa mère », lui fut comme un palladium qui le protégea dans les mille dangers qu’il eut encore à courir et le ramena enfin sain et sauf dans ses foyers.

 En attendant, les jours succédaient aux jours dans l’affreuse monotonie des mêmes fatigues, des mêmes souffrances, des mêmes dangers. On comprend qu’en ces conditions les âmes les mieux trempées finissent par se dissoudre plus ou moins.

On connaît l’attachement du cavalier pour sa monture. Le cheval de Michel Guerre était bien « le fier et fougueux animal » qu’a décrit Buffon. Longtemps il avait donné bien du mal à son maître. La faim, la fatigue, le climat l’avaient enfin assagi et dompté. De même la communauté des malheurs avait fait perdre, au peu solide écuyer, jusqu’au souvenir des anciens griefs. La pensée que son compagnon allait, faute de nourriture, périr sous ses yeux, lui fendait le cœur. Heureusement le besoin rend ingénieux. Un jour que l’on traversait un marais planté d’aulnes, notre canonnier eut l’idée de détacher de ces arbres quelques pousses les plus tendres, de les couper en menus morceaux, de les broyer de son mieux. Il en présenta ensuite à son cheval une jointée. Quelle ne fut pas sa joie de voir la bête s’en repaître avec voracité ! La dose fut bien des fois renouvelée. Un bon seau d’eau presque bouillante compléta le repas. Michel Guerre ne pouvait assez se féliciter d’avoir ainsi rassasié son cher coursier. « Cela lui valut, note-t-il, une ration militaire. » Comme on pense bien, la découverte était trop bonne pour ne pas continuer d’en profiter. Guerre s’arrangeait toujours de manière à voir sur sa selle un sac plein de cette provende extraordinaire. A l’étape, lorsqu’il retirait ce sac et le détachait pour l’ouvrir, son cheval suivait tous ses mouvements et se mettait à trépigner comme s’il allait recevoir une bonne ration d’avoine. Avec ce régime, bon tout au plus, semble-t-il, à tromper un moment sa faim, ce noble animal, chose admirable à dire, non seulement reprit ses forces, mais même avec son humeur fringante et vive. Il offrait d’ailleurs avec ses congénères efflanqués, sans haleine, un tel contraste qu’on ne pouvait s’empêcher de le remarquer et de l’admirer. C’est ainsi notamment qu’il attira sur lui l’attention d’un pauvre diable d’une bien triste mine. Ce misérable, qui paraissait souffrir atrocement, s’approchant de notre jeune soldat, lui dit : « De grâce, camarade, laissez-moi monter sur votre cheval, je vous devrais la vie. » Il s’adressait à un trop bon cœur pour être refusé. Il fut donc aussitôt hissé sur la bête. C’était un colonel de la Garde qui avait eu les pieds gelés et qui portait une blessure au bras. Il fut traité avec une piété toute filiale par celui qu’il appelait son sauveur. Le matin, Michel Guerre le mettait en selle, le soir, l’aidait à descendre, partageait avec lui sa maigre ration, soignait ses plaies avec de l’urine, faute de médicaments, veillait sur lui nuit et jour. Mais cela ne devait pas durer deux semaines.

En effet, le bruit courait de plus en plus que le brigadier Guerre-qui a cru devoir taire quand et comment il avait reçu ses premiers galons- était l’homme le mieux monté de la colonne. Il parvint jusqu’au prince de Neuchâtel (Berthier), qui manda le cavalier privilégié et l’envoya porter un ordre à un autre corps d’armée. Michel Guerre confie à son camarade son malade désolé et part. Sa mission est périlleuse. Déjà, comme il l’apprendra plus tard, trois autres messagers envolés avant lui ont misérablement péri avant d’avoir pu accomplir leur tâche. Le temps trop rude ne lui permet pas de rester longtemps en selle. Il doit souvent mettre pied à terre, prendre les jambes à son coup pour se réchauffer. Sa bête fidèle se tient à ses trousses et le suit pas à pas. A un moment donné, une aubaine se présente. Le corps d’un cheval russe est là qui barre le chemin ? Il avait encore sur lui sa provision d’avoine, quatre picotins environ. Mais quel tait le moyen d’en profiter quand s’arrêter c’était la mort certaine ? On continue donc de marcher le ventre vide. A la tombée du jour se dresse une montagne qu’il faut escalader. Il fait nuit noire quand le sommet est atteint. Quelques lueurs percent les ténèbres dans le lointain. Ce sont les feux de bivouac de notre malheureuse armée. Le froid a redoublé, un vent glacial soulève des tourbillons de neige. Transi, grelottant, épuisé, Michel Guerre sent ses esprits l’abandonner, il tombe évanoui. Son cheval s’arrête, flaire son pauvre maître sans vie et reste là, immobile comme pour veiller sur lui.

Quand il reprit ses sens, le malheureux garçon se trouva dans une chaumière où, avec une bonté toute maternelle, une femme âgée lui prodiguait ses soins.

 « Mon cheval ! » tel fut son premier cri. On lui montra, dans une écurie voisine, l’animal en train de manger devant une crèche bien garnie. Il dit alors sans plus : « Je suis content. » Tant il est vrai que les grandes joies comme les grandes douleurs sont plutôt muettes. Il ne lui restait plus que le souci de donner à  boire à la bête. Un sceau d’eau chaude, où l’on avait jeté une poignée de farine d’orge, était là tout prêt pour la faire « barboter ». Volontiers, Michel Guerre eût fait lui-même ses délices de ce méchant brouet. On lui fit savoir qu’un meilleur régal lui était réservé, mais que par prudence, il valait mieux attendre encore un peu. Mais le temps pressait. Notre affamé fut donc assez vite introduit dans une salle à manger bien chauffée où tout de suite le fumet d’une bonne soupe lui fit sauter le cœur. Un vénérable vieillard, mari de son hôtesse et un jeune homme de vingt-quatre ans, leur fils, l’y attendaient. Ils se mirent à table tous les quatre. Avant de manger, Michel Guerre, en bon chrétien, propter metum Judeorum. Il pouvait craindre d’être tombé chez des juifs, car cette engeance, il savait bien, pullulait dans le pays. Son geste furtif ne passa pas inaperçu. La maîtresse de maison prit dans un vieux bahut un beau crist d’argent qu’elle lui présenta. Il y apposa pieusement ses lèvres. Toute gêne, dès lors, disparut, ce n’étaient plus des ennemis, des étrangers que le hasard avait rassemblés mais des frères que Dieu avait réunis. Les mets furent moins copieux que délicats pour ménager un estomac délabré par les privations. Vers minuit, on se sépara après des dieux touchants. Le fils de cette famille si bienfaisante voulut à tout prix accompagner notre cavalier et ne le quitta qu’après l’avoir aidé à franchir un pas très dangereux.

Chacun sait que le vrai n’est pas toujours vraisemblable. Comment un soldat égaré a-t-il pu être l’objet chez des ennemis, d’un pareil accueil ? Voilà une question que le mémorialiste ne se pose même pas mais qui tout naturellement se présente  à l’esprit du lecteur. Il y a bien une réponse à la rigueur. Le fait se passait en Lituanie, dans une ancienne province du royaume de Pologne, dont les habitants pouvaient plus ou moins secrètement considérer les Français comme des libérateurs et des amis. Mais il fait avouer que, dans la suite du récit, le narrateur se révèle de plus en plus comme atteint au plus haut degré de mythomanie.

A SUIVRE.


[1] Il ne semble pas que pendant toute la campagne de Russie, la température soit descendue au-dessous de 28 degrés. (Note du Chanoine Durengues).

 

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( 24 février, 2019 )

Retour sur la vie et le parcours d’un « Brave »: Jean-Marie Putigny (1774-1849).

Putigny portraitJean-Marie Putigny naît en 1774 au hameau des Bordes à Saillenard, aîné de quatre frères et sœurs, il devient à la mort de sa mère et de son père chef de famille, il n’a qu’à peine 16 ans. L’un de ses oncles, des voisins charitables ainsi que la bonté du marquis de Beaurepaire aideront les cinq enfants, sans aucune instruction ni argent à vivre dans leur chaumière du hameau des Bordes avec quelques arpents de terre à cultiver. En 1792, c’est jour de fête à Beaurepaire et avec six de ses camarades il s’engage pour défendre la patrie en danger auprès d’agents recruteurs venus de Louhans. Le dimanche 20 mai de cette même année, après la messe et les adieux, c’est le départ, à pied bien évidemment. Sur la route qui les conduit jusqu’au 5ème régiment de ligne à Valenciennes, quatre d’entre eux retrousseront chemin. A leur arrivée, sur les trois restants, deux seront jugés trop vieux, quant à Putigny, avec ses quatre pieds onze pouces il est trop petit  « N’ai que 17 ans aux dernières moissons, en grandira bien en servant la patrie ». Cette réponse lui valu le droit de rester. Pendant ses classes, le « Bressan » comme il fut baptisé par son caporal qui trouvait que Saillenard était bien trop compliqué à prononcer, appris le maniement des armes ainsi qu’à lire et à écrire.

Commence alors une carrière longue de 24 années de guerre et 60 batailles auxquels il prit part. A Maastricht, avec 15 de ses camarades il repousse la cavalerie hollandaise et lutte seul contre trois cavaliers qu’il mit en fuite, lors de la prise de Furnes, il franchit sur un madrier les fossés de la ville ou il pénétra un des premiers. Le 16 avril 1794, il est nommé caporal. Entre Ypres et Dixmude, il défend un pont avec une poignée d’homme alors que plusieurs milliers de Hessois arrivent. Une première blessure en Vendée contre les chouans qu’il qualifie de guerre répugnante car il doit se battre contre des français failli le priver de l’une de ses jambes, elle lui en coûta quand même cinq mois d’hôpital. En 1797 il participe à la bataille de Rivoli sous les ordres de Bonaparte et des généraux Masséna et Joubert ou il reçoit une balle dans sa giberne et une autre dans son chapeau, mais il est à nouveau blessé à la cuisse, ce qui ne l’empêchera pas de continuer la guerre. Le 15 août 1799, il est nommé sergent après sept années de service.

Un bref passage de quatre jours par Saillenard, après huit années d’absence ou il retrouve ses amis, sa  famille venu l’écouter raconter ses compagnes chez Louis l’aubergiste avant de pouvoir rejoindre son hameau des Bordes.

1804, marque son  retour à Paris où il est choisi comme porte-drapeau pour assister au couronnement de l’Empereur à Notre Dame et à la distribution des aigles au Champ de Mars.

Le 2 décembre 1805, à Austerlitz, Putigny sauve son drapeau en plongeant, sous les balles dans un étang glacé. Après la victoire, une voix l’appelle et lui demande d’approcher, il reconnaît la voix de Napoléon « tu vas à la pêche avec ton drapeau, allons, rassure-toi, il est encore plus beau qu’avant, tu es un brave, je te donne l’étoile de ma légion d’Honneur ». Le 3 avril 1806, il est nommé sous-lieutenant au choix des officiers du corps. Dans le village de Spielberg, il fait 20 prisonniers après avoir tranché d’un coup de sabre le bras d’un prussien qui le menaçait d’un pistolet. A Eylau, une balle brise sa pipe dans sa poche, un deuxième boulet le blesse au mollet. Devant Ratisbonne, en 1809, il est le premier officier français à escalader les remparts suivi de ses hommes. Napoléon, passant ses soldats en revue le nomme lieutenant, Baron d’Empire sur le front des troupes qui l’acclament et lui accorde une dotation de 4000 francs de revenus. Il est nommé capitaine des grenadiers en 1812, participe à la campagne de Russie. A Bromberg, sur les 138 hommes que compte sa compagnie, il n’en revient que quatre.

C’est de nouveau le retour vers Saillenard, 10 jours de permissions cette fois après 21 ans de guerre. C’est ainsi que le premier juin 1813, raconte Putigny, « vers deux heures de l’après-midi, j’y entrai au grand trop après 13 ans d’absence. J’y revoyais les lieux de mon enfance, les champs que je labourais avec mon père et la pauvre chaumière ou j’étais né presque 39 ans plus tôt, dans le hameau des Bordes. Je retrouvais mon frère Claude, estropié, et ma petite sœur Jeannette, vieillie et malade. Je payais les deux mille francs de dettes à mon frère et achetais une vache laitière à ma belle-sœur et envoyais quatre cents francs pour l’aider à monter son ménage… Les messieurs de Beaurepaire m’invitèrent à dîner le 3 juin au château. Autrefois, j’y étais venu, mais dans la cour, en sabots aux pieds nus et aussi pour prendre la garde au grand mur au début de la Révolution. Jamais à ce moment, je n’aurais pu penser que j’y retournerai un jour en bel uniforme, dans le grand salon, accueilli en héros par ces messieurs…Le dimanche après la messe, Claude Allarme donna en mon honneur un grand banquet servi sur deux longues tables à l’ombre des tilleuls…Dans leur discours le curé et le maire Allarme après des louanges bien exagérées à mon égard me dirent que le plus cher désir des habitants de Saillenard était que je revienne bientôt m’installer au pays… On se serait cru à la fête de Saillenard et j’avais l’impression d’être devenu le héros du pays… Après qu’une petite fille m’offrant un gros bouquet m’ai dit un compliment, Guénot joua de la vielle, Coulon prit son violon et la jolie Marcelle Petitjean vint me faire danser. La joyeuse assemblée se sépara enfin et l’on me fit cortège jusqu’à la maison… »

 Puis Jean-Marie Putigny repart au combat, à Mayence, Luxembourg, Fleurus et St Amand ou il est à nouveau grièvement blessé. Refusant de se faire panser le bras droit en écharpe, il continu de se battre. Le lendemain l’Empereur s’adresse à lui « voici un bras de moins à mon service. Mais cela ne t’empêche pas de te servir de l’autre. Je te nomme chef de bataillon et officier de la légion d’honneur ».

 Le lendemain ce sera Waterloo puis l’abdication. Il connaîtra le licenciement à Murcheau. Démobilisé, Putigny se retire d’abord à Mâcon ou il vit d’une maigre retraite et se trouve souvent confronté aux représentants du gouvernement de Louis XVIII a cause de ses bagarres, de ses duels, que l’on n’ébruite pas compte tenu de son glorieux passé militaire. Le 21 novembre 1821, il épouse Adélaïde Bidat âgée de 27 ans, fille du capitaine Bidat résista face aux Autrichiens, à Tournus; cet acte de bravoure valut  la Légion d’honneur à cette ville. en 1814. Après avoir habité Cuisery, le couple s’installera définitivement dans leur propriété de Tournus appelée « le Clos Putigny ».

 Avant de mourir le 5 mai 1849, jour-anniversaire de la mort de l’Empereur, Jean-Marie Putigny a retracé dans six gros cahiers ses 24 années qui l’avaient éloigné de son cher village natal et conduit  un peu partout à travers le monde.

Aujourd’hui, le souvenir du capitaine Putigny et baron d’Empire est toujours bien présent, au Clos Putigny à Tournus où il finit ses jours, mais aussi bien sûr à Saillenard où il est né et a grandi, en toute simplicité, dans son hameau des Bordes.

Du témoignage qu’il a rédigé, un livre est sorti la première fois en 1950 chez Gallimard, sous les auspices de Bob Putigny ; ce livre a été réédité en 1980 aux Editions Copernic. Une publication intégrale de tout ce qu’a laissé le brave Putigny serait vivement souhaitable !  Bob Putigny  a peut-être arrangé le texte original du récit rédigé par son ancêtre; en tout cas d’importantes coupures ont eu lieu: Putigny, comme dit plus haut, a laissé six gros cahiers  et  le lecteur, depuis 1950, doit se contenter d’un simple  petit volume édité !

Capitaine P. MATZYNSKI

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Chronologie sommaire.

9 juin 1774 : Jean-Marie Putigny naît à Saillenard.
Mai 1792 : après s’être engagé au régiment de Navarre-infanterie, connaît son premier combat près de Moeulde. Son descendant, Bob Putigny, dans le « Dictionnaire Napoléon » (Fayard, 1987), commet l’erreur de nous parler de l’année 1791, date à laquelle la France n’était point en guerre), puis se distingue lors de la prise de Remegy.
1793 : lors du siège de Maastricht, repousse avec quinze compagnons d’armes une sortie de la cavalerie hollandaise ; au bois de Vicogne, contribue au sein d’une unité de tirailleurs à attirer une colonne ennemie sur des batteries françaises dissimulées, poussant cette dernière à la retraite.
1794 : quelques temps après avoir été nommé caporal, entre parmi les premiers dans Furnes.
1795 : combat les chouans de Basse-Normandie ; il sera blessé lors de cette campagne.
8 août 1799 : est nommé sergent.
3 juillet 1801 : est nommé sergent-major.
8 février 1807 : reçoit cinq blessures à Eylau (on raconte qu’une balle brisa la pipe qu’il avait dans une poche de son carrick, et ainsi se détourna de la poitrine).
1809 : après l’assaut de Rastibonne (23 avril), reçoit le grade de lieutenant et le titre de baron d’Empire, avec une dotation de quatre mille francs.
22 juin 1811 : est nommé capitaine.
1814 : est décoré de l’ordre du lys.
16 juin 1815 : après sa blessure, est proposé pour la croix d’officier de la Légion d’Honneur (il ne l’obtint que le 23 novembre 1831).
5 mai 1849 : meurt à Tournus, le jour-anniversaire de la disparition de l’Empereur.

 

 

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( 11 décembre, 2018 )

Un témoignage méconnu sur la campagne de Russie. Récit d’Amédée de Pastoret (2ème partie et fin)

Faber1

L’Empereur fait halte, il met la Garde en bataille, détache toute sa cavalerie à droite pour l’éclairer et pour tenir en respect quelques pulks de cosaques qui s’y montraient et fait un mouvement vers ce côté. Tout à coup l’ennemi démasque sur le flanc gauche une batterie qu’il avait cachée, à deux tiers de portée, et nous envoie des partis de cavalerie par le même flanc, fait paraître ses cosaques à droite et en tête et nous attaque en queue sur la chaussée. L’Empereur change à l’instant de front de bataille, jette la Jeune Garde et la grosse cavalerie sur la droite pour tenir les Russes en respect, laisse sur la route les traînards, à qui le nombre donnait l’apparence d’un corps considérable, pousse un renfort sur les derrières, et se porte avec la Vieille Garde en ligne sur la gauche. A un signal, les officiers sont rassemblés et se forment en cercle

«-Messieurs, leur dit l’Empereur, si vous étiez d’autres hommes, si vous étiez d’une autre nation, je chercherais peut-être un moyen d’exciter votre courage ou de vous cacher le péril. Mais vous êtes Français! Voyez notre position; ce n’est point moi qu’il faut servir, c’est nous, c’est l’Empire, c’est la France qu’il faut sauver. Le danger est pour nous tous, unissons-nous tous pour le repousser. Nous le repousserons. Allez, messieurs, souvenez-vous que le salut de tous est le salut de chacun. »

Les officiers rentrent dans le rang, les bataillons se forment en ligne, le mouvement s’opère, la colonne s’avance prête à donner. Colbert, rappelé avec ses lanciers, et Lefebvre-Desnouettes avec le reste de la cavalerie légère de la Garde chargent l’ennemi et le dispersent.

Cependant, les batteries russes nous foudroyaient toujours.

L’Empereur, que l’on avait très bien reconnu, était leur point de mire c’était à lui qu’on adressait les coups. Il le voyait, mais, calme et tranquille, la canne d’une main et la lorgnette de l’autre, continuait à observer les Russes et à diriger les mouvements de ses troupes.

« -Sire, lui disait le prince de Neuchâtel, Votre Majesté est trop exposée ici. Vous devriez vous retirer.

-Bah bah répondit-il. Il y a longtemps qu’un boulet ne m’a passé entre les jambes; je veux voir s’ils me connaissent encore. »

Il  disait, et les sifflements qui se répétaient autour de nous, et les coups qui de moments en moments portaient plus juste ne prouvaient que trop combien on avait raison de craindre pour lui.

J’étais à la gauche du prince de Neuchâtel, et devant les officiers de grenadiers.

« -Ôtez-vous de là, me dit le prince, vous m’empêchez de donner l’ordre.

-Mais, monseigneur, lui répondis-je, où voulez-vous que je me mette ?

-Là, à ma droite. »

J’obéis, je passai à sa droite. Un des chefs de bataillon du premier régiment s’avance à ma place pour prendre l’ordre, et, avant d’avoir pu le recevoir, il tombe, emporté par un boulet.

Mais déjà, une de nos batteries avait été montée. Son feu éteignit le feu ennemi les charges de cavalerie ne furent pas moins heureuses les cosaques qui se trouvaient devant nous, craignant d’être abandonnés de droite et de gauche, faisaient mine de se retirer; la route était libre.

Mortier, maintenant c’est votre affaire, chassez-moi ces gens-là, dit l’Empereur au duc de Trévise, et il donna le signal du départ.

Cette journée de Krasnoïé fut le prélude et comme le signe avant-coureur de celles de la Bérézina. Les pertes que nous fîmes le  17 et le 18 en équipages, en artillerie et en chevaux furent énormes. Là, presque un tiers de nos voitures fut pris, le Trésor perdit deux millions en espèces, et un des fourgons du trophée fut noyé. Là, le vice-roi laissa une partie de ses meilleures troupes, massacrées dans cette surprise et dans le combat sanglant qui en fut la suite. Là, enfin, périt une grande partie de la Jeune Garde, avec laquelle le duc de Trévise soutint toute la journée l’effort des ennemis pour conserver Krasnoë et maintenir la communication des divers corps d’armée. Là enfin périt mon ami Villebranche, sorti de Smolensk avec le vice-roi. Il marchait dans sa colonne et se trouvait au centre du bataillon carré que l’on forma pour résister mieux. Un colonel, dont j’ignore le nom, fut blessé à côté de lui. Villebranche, bon et généreux, lui prodigua, sans considérer le danger, tous les soins qu’il put imaginer.

Pendant qu’il remplissait ce devoir pieux, un boulet l’atteignit entre les épaules et emporta en même temps la tête du colonel.

L’Empereur n’avait que trop senti le malheur de l’indiscipline et du désordre. Il voulut, autant qu’il serait en lui, les empêcher. Le 10 novembre, il donna un ordre général, et pendant toute cette journée, l’armée, ou du moins le corps de bataille présenta un spectacle aussi imposant que redoutable. Nous suivions la grand’route qui conduit de Smolensk à Minsk et qui, jusqu’à Tolotchine, est bordée d’une double rangée d’arbres plantés avec soin. A droite et à gauche, la cavalerie marchait, chargée de nous éclairer. Devant nous, deux bataillons d’infanterie, avec deux pièces de canon, formaient l’avant-garde ordinaire que tout corps jette devant soi, et précédaient la voiture de l’Empereur conduite par le duc de Vicence [le général de Caulaincourt], grand écuyer, celle du prince de Neufchâtel, major général, et celle du comte Daru, intendant général de l’armée; toutes les autres avaient été jetées derrière. Après cette avant-garde, venait le corps de bataille. L’Empereur marchait le premier, seul, suivi du major et de l’intendant général allant ensemble, et du duc de Frioul [le général Duroc], grand maréchal du palais, qui conduisait son traîneau. Derrière lui, le maréchal duc de Dantzig [le maréchal Lefebvre], commandant la Garde, venait, l’épée à la main, et la Garde suivait, rangée comme un jour de parade. Chaque général de division était à la tête de sa division, chaque général de brigade à la tête de sa brigade; chaque colonel menait son régiment, et chaque capitaine, sa compagnie.

Aucun officier n’avait pu et ne pouvait, sous quelque prétexte que ce fût, quitter son poste spécial. Les soldats, rendus à la discipline, marchaient à leurs rangs et dans un ordre parfait. Un pas uniforme et égal semblait réunir en un seul tant de mouvements divers, et le silence profond qui régnait dans cette immense troupe n’était troublé que par le cri ferme et court du commandement que les officiers répétaient à temps égaux, de rang en rang, et qui, de la Garde, passait aux différents corps qui la suivaient.

L’ennemi nous observait de loin, mais cette marche régulière et calme lui imposa tellement que pendant quelques jours il ne nous attaqua plus. En effet, on ne pouvait se défendre d’une sorte d’émotion en considérant ce spectacle nouveau il semblait que l’armée tout entière ne faisait qu’un seul corps ce n’était plus une retraite, c’était une marche tranquille et volontaire ce n’étaient plus des hommes découragés, désunis, abattus par les privations, c’étaient des soldats vaillants, guidés par le chef le plus habile et soumis à la discipline la plus sévère. Mais, cette discipline même sembla trop rigoureuse aux officiers ceux qui devaient la défendre furent les premiers à l’affaiblir ce bel ordre disparut promptement, et nous retombâmes dans le malheur que l’on avait voulu éviter.

Nous arrivâmes à Liady par un froid très vif. La route longe en cet endroit une petite rivière qui couvre ce village la négligence apportée depuis longtemps dans cette partie de l’administration publique faisait que le chemin était coupé par une descente assez rapide, d’environ cinq à six pieds. Le verglas qui la couvrait, la neige et la glace rendaient le passage plus que difficile. Le service léger arriva; puis, l’avant-garde. Tous les chevaux tombèrent, les hommes éprouvèrent le même accident et ce seul petit endroit retarda de trois ou quatre heures notre marche. Je n’ai cité ce trait insignifiant que pour montrer combien les choses qui paraissent de loin les plus simples pouvaient acquérir une funeste importance dans la position où nous nous trouvions.

Liady fut le premier village où nous trouvâmes quelques habitants, bien épars, bien tremblants à la vérité, mais assez courageux et assez raisonnables pour nous attendre et pour préférer de mauvais traitements pendant cinq à six jours à l’incendie de leurs chaumières. Les juifs reparurent, et, avec eux, les moyens de vivre exclus de la Russie. Ils se présentèrent avec une sorte d’empressement dès que nous eûmes touché la terre qu’il leur est permis d’habiter, et des sacrifices d’argent assez considérables les engagèrent à employer pour nous leur active industrie et les ressources dont ils pouvaient disposer.

C’est à Liady aussi que dut s’arrêter l’incendie qui, sur la route, avait consumé les villes et les villages. L’Empereur, irrité de l’incendie de Moscou, avait ordonné de traiter de la même manière toutes les habitations russes. L’ordre fut exécuté avec un empressement que la rigueur du froid pouvait seule excuser, jusqu’au moment où nous revînmes dans la Russie Blanche. Là, l’Empereur arrêta le cours de cette dévastation et donna des ordres pour punir des excès de ce genre, s’il s’en commettait à l’avenir. Ces ordres, malheureusement, ne furent pas exécutés. Kosiany, qui suit Liady, nous vit arriver par le même froid rigoureux; nos marches alors étaient très pénibles, et nous ne croyions pas, je l’avoue, avoir rien de plus dur à éprouver, lorsqu’un dégel momentané vint nous Infliger un autre tourment.

La neige qui couvrait la terre, et celle qui tombait incessamment du ciel se convertissaient en eau une boue épaisse, remuée par le passage de cette multitude, finit par rendre la route comme impraticable; beaucoup de voitures y restèrent, beaucoup de pièces d’artillerie y furent abandonnées, et ceux qui, par prudence, s’étaient réduits aux traîneaux y perdirent à la fois et le bagage transporté et les moyens de transport.

Notre étape fut de neuf lieues pour arriver à Doubrovna. J’y entrai de bonne heure, et j’y trouvai quelques restes de la garnison de Vitebsk et quelques employés qui avaient fui de ce côté.

«-Messieurs, leur dis-je: je ne suis plus et ne puis plus rien pour vous; tout nous est commun, maintenant, espérance et danger; aidons-nous les uns les autres et tâchons de nous conserver. J’ai encore cinq cents roubles; si vous en avez besoin, nous partagerons c’est tout ce que je puis faire. »

Presque tous refusèrent. Et depuis, je n’ai revu que six hommes de tous ceux qui composaient la grande administration d’un pays. Nous trouvâmes à Doubrovna jusqu’à du vin; nous avions une bonne chambre avec des fenêtres, un plancher de bois pour nous coucher, et un poêle pour échauffer l’air; aussi nous promettions-nous la meilleure nuit dont nous eussions joui depuis longtemps. Mais à cinq heures, des cris épouvantables se firent entendre, et le triste « Houra ! Houra ! » ne nous apprit que trop ce dont il s’agissait. En un moment, tout le monde fut sur pied, la Garde prit les armes; on se fusilla pendant une demi-heure, et les cosaques s’enfuirent avec le peu d’infanterie qu’ils avaient prise pour les soutenir. Nous aurions bien voulu rentrer dans la ville, mais l’Empereur était levé, et quelques instances qu’on put lui faire. il donna le signal du départ. L’Empereur mit de la fermeté pendant la retraite à résister aux demandes et aux suggestions de ceux qui l’entouraient. Trouvions-nous un meilleur séjour, un village moins dévasté,

un magasin un peu plus considérable, tous, nous voulions y rester.

«-Un jour ! Disions-nous, un jour est si peu; nous sommes si las et nous avons tant souffert ! » De bouche en bouche, ces mots arrivaient jusqu’à l’Empereur.

 «-Messieurs, répondait-il, un jour est beaucoup il ne faut pas nous arrêter. Marchons. »

Et quelquefois, il marchait le premier à notre tête. Une cruelle expérience ne lui avait que trop appris combien quelques jours de retard pouvaient amener de malheurs et il mettait à profit cette science acquise à si haut prix.

Que de raisons nous avions alors de nous hâter !  Koutousov nous poursuivait, harcelait nos derrières, et faisait chaque jour de nouveaux efforts pour nous arrêter. A droite, le comte Wittgenstein tenait en échec sur Sienno M. de Gouvion et s’apprêtait à fondre sur nous. A gauche, l’amiral Tchitchagov, auquel le prince de Schwarzenberg s’était  bien gardé de barrer le passage, s’avançait par Bobrouisk.

Vitebsk et Smolensk étaient à l’ennemi; Minsk et Moguilev allaient tomber en son pouvoir; la route était couverte de partisans et de cosaques. Le froid augmentait rapidement, nos pertes se multipliaient tous les jours, et nous pensions à nous arrêter, et nous voulions nous reposer paisiblement au milieu d’un froid inconnu même dans ces climats et dans une disette absolue de vivres et de munitions !

Orcha, où nous vînmes après Doubrovna, est située sur le Dnieper; c’était une petite ville assez florissante, où les jésuites avaient un collège, et les négociants d’Ukraine, un entrepôt. Nous nous crûmes sauvés quand nous y arrivâmes. Depuis Moscou, c’est ainsi que l’on allait d’espérances en espérances, et que l’on croyait devoir trouver le repos et la sûreté dans chaque ville dont on approchait. Ghiatz, Viazma, Smolensk, Orcha, furent ainsi le but de tous les désirs et le terme de tous les efforts et ce ne fut pas un des moindres moyens qui contribuèrent à soutenir la longue constance qu’il fallut mettre en usage.

Enfin, nous passions à Orcha le Dnieper pour la dernière fois, et chacun de nous salua d’un cri joyeux cette autre rive sur laquelle nous ne pouvions croire qu’on nous poursuivît.

« - J’ai passé bien des fleuves dans ma vie, disait le général Dumas, intendant général de l’armée, qui depuis quarante ans avait servi à la baie d’Hudson et à la côte de Coromandel, sous les murs de Moscou et sous ceux d’Alexandrie, à Madrid et à Berlin, à Londres et à  Vienne, j’ai passé bien des fleuves dans ma vie, je n’en ai jamais franchi un avec autant de plaisir que celui-ci. »

Le Dnieper semblait en effet une barrière naturelle entre la Pologne et la Russie, et nous espérions qu’il arrêterait l’effort de l’ennemi et la vivacité de la poursuite il n’en fut pas tout à fait ainsi. L’Empereur avait eu besoin pour arriver de traverser la foule des chevaux et des voitures qui se pressaient à la tête des colonnes, et il avait vu avec indignation nos pièces et nos caissons abandonnés faute de moyens de transport, tandis qu’une multitude de fantassins et de traînards montaient insolemment les chevaux qu’ils avaient dérobés. En entrant à Orcha, il s’établit à la tête du pont, et là, une canne à la main, il remplit deux heures durant les fonctions de vaguemestre général. Les voitures arrivaient en file sur le pont il demandait à qui elles appartenaient, retenait avec son inconcevable mémoire le nombre de celles de chacun, en laissait aller une partie, faisait brûler les autres, et donnait les chevaux à l’artillerie. Là, un maréchal avait deux voitures, un officier général une, M. le prince de Neuchâtel six, et ainsi des autres. Tous les hommes montés, et qui n’avaient pas le droit de l’être, furent mis à pied. Cette révision, si elle eût toujours été faite avec le même soin, eût presque remonté l’artillerie. Mais, au bout de deux heures, il s’ennuya il s’en alla et laissa le prince de Neuchâtel, qui s’ennuya plus vite encore de ce métier nouveau d’échelon en échelon, cette charge descendant toujours fut confiée enfin à un officier d’état-major. La nuit vint, tout le monde passa librement et le désordre recommença. Ce n’était pas sans peine que ceux de nos camarades qui nous précédaient étaient arrivés à Orcha.

Bergognié, qui était un d’eux, courait la poste sur une route de traverse (car la poste, rétablie par nous, subsistait encore), couché à demi sur un traîneau de quatre pieds de long, et couvert d’une énorme pelisse. Des hommes à cheval l’arrêtent, c’étaient des cosaques égarés l’un d’eux s’approche et l’interroge en polonais sur la route qu’il doit suivre. Bergognié se tait; les cosaques insistent, se fâchent. Enfin, le paysan qui conduisait le traîneau répond. Les partisans s’éloignent et Bergognié gagne Liady, tout étonné de n’être point prisonnier et d’avoir rendu service à l’ennemi.

Nous trouvâmes quelques approvisionnements dans la ville des magasins y avaient été établis par les soins de ce marquis d’Alorna, Portugais de la maison de Bragance, qui avait servi la cause de la révolution dans son pays et qui, homme de naissance, d’esprit et d’honneur, vécut sans éclat, passa sans gloire et mourut misérablement, parce qu’il n’avait jamais fait l’emploi convenable de ses rares qualités. Il était alors gouverneur des pays de Moguilev, fort aimé des habitants, adoré de ses soldats, et bien vu de l’Empereur. Il se joignit à notre marche, et ce fils des princes de Lisbonne vint mourir à Königsberg pour un prince étranger[1].

Depuis notre départ de Smolensk, une inquiétude assez légitime tourmentait l’Empereur. Le duc d’Elchingen, qui faisait l’arrière-garde, était fort éloigné de nous. La communication était interrompue et l’on n’avait que trop de raisons de craindre que son corps d’armée déjà affaibli ne fût pas en état de résister aux efforts continuels de l’ennemi. Un officier arriva tout d’un coup aàOrcha, qui annonça que le maréchal le suivait de près. Une suite de belles et savantes manœuvres, de combats sanglants et d’affaires heureuses le ramenaient enfin. Dix fois il avait passé le Dnieper, marchant sans cesse, combattant sans relâche pendant des journées de quinze heures et des marches de vingt lieues, faisant face de tous côtés, trompant l’ennemi quand il ne pouvait le vaincre, encourageant les officiers par ses promesses et les soldats par son exemple et conservant toujours, au milieu des plus cruelles privations, la force de son caractère, de son courage et de sa volonté. Il rejoignit, avec six mille hommes exténués de faim, de froid, de fatigues, manquant de tout, n’ayant plus même de munitions pour se défendre, mais enfin il arriva. L’Empereur eut une véritable joie de le revoir et dit hautement qu’il aurait donné une province pour le conserver.

Ce n’était pas un homme bon que ce duc d’Elchingen, mais c’était un homme habile, et son retour causa dans l’armée une satisfaction universelle[2].

D’Orcha, nous nous dirigeâmes vers Kokhanovo par la route de Minsk. Cette route est une des plus belles que j’aie vues, mais elle est aussi une des plus tristes. Le renouvelle- ment continuel des mêmes scènes n’a jamais rien que de fatigant qu’on juge de ce que ce devait être dans de telles circonstances. Il serait difficile, par exemple, de se faire une idée précise de la tristesse des départs. Lorsque, à cinq ou six heures du matin, par la nuit la plus sombre et le froid le plus rigoureux, il fallait quitter notre feu, quelquefois même notre cabane, pour nous remettre en route, l’obscurité profonde qui nous entourait, la neige qui tombait sur nos têtes, les glaces qui rendaient nos pieds chancelants, le besoin de nourriture qui renaissait avec plus de force au moment du réveil, l’affaiblissement total, de l’individu, l’incertitude des événements qui allaient suivre et la certitude des souffrances que nous ne pourrions éviter, toutes ces causes réunies portaient dans l’âme un découragement que je ne saurais rendre il est affreux de l’avoir éprouvé et il serait pénible même de le peindre. Alors, se réveillaient en foule tous les souvenirs de notre jeunesse et de notre prospérité ces souvenirs étaient amers, comme tous ceux qui sont dépouillés d’espérances.

Par degrés cependant, ces tristes impressions s’affaiblissaient  un peu. Le jour paraissait, le soleil, qui se levait pour nous, semblait réchauffer les âmes aussi bien que les corps le chemin était un peu plus libre, le hasard nous avait procuré quelque nourriture, nos forces se ranimaient, le courage revenait avec la force, et l’espérance avec le courage; alors, nos réflexions n’étaient plus sans douceur, et nos regrets sans consolations nous resserrions dans notre pensée les liens qui nous rattachaient à la vie et si, au bout d’une ou deux heures de semblables rêveries, un penchant naturel nous ramenait les uns vers les autres, nous nous rapprochions volontiers, nous parlions du passé et même de l’avenir, pour éviter de parler du présent nous nous racontions les détails ou les aventures de la campagne, et c’est ainsi que j’ai recueilli sur le séjour de l’Empereur à Moscou et sur le commencement de la retraite quelques-uns des détails que je vais essayer de placer ici.

La prise de Smolensk avait répandu chez les Russes une sorte de terreur. Barclay de Tolly, qui les commandait, se retira. Le prince Koutousov, son successeur, changea dès lors son plan de campagne, et l’on pourrait presque rapporter à ce moment-là ce système de défense qui n’opposait à l’ennemi que les difficultés nécessaires pour l’engager plus avant, si

M. de Koutousov avait pu être assez habile pour concevoir un pareil projet, s’il avait eu assez de force pour l’exécuter et si, d’un autre côté, les combats de Valoutino et de Borodino et la bataille de Mojaïsk n’avaient prouvé que l’on voulait tenter les derniers efforts avant d’abandonner Moscou.

L’armée entra dans la ville sainte le 14 septembre au soir, presque sans trouver de résistance. On conçoit la joie qu’éprouvèrent les soldats, après tant de travaux et de si longues privations, en arrivant dans une cité grande et riche où ils devaient se reposer de leurs fatigues. L’ordre le plus parfait régna dans les premiers moments. Le roi de Naples traversa la ville avec l’avant-garde, sans y causer le moindre dommage.

L’Empereur vint ensuite, avec sa Garde, et entra à cheval. Les rues étaient désertes, les maisons abandonnées. Il s’étonna de  cette solitude, demanda si l’on s’était occupé de former une administration municipale, et, sur la réponse négative du général Dumas, fit appeler un homme qu’il aperçut à la fenêtre c’était un apothicaire allemand, qui vint en tremblant de tout son corps. L’Empereur l’interrogea sur les moyens les meilleurs pour mettre à profit les immenses approvisionnements de Moscou, et voulut surtout savoir s’il n’était resté personne à qui l’on pût confier les soins de l’administration municipale. L’Allemand ne répondit qu’assez imparfaitement aux questions de ce genre et l’Empereur chargea le général Dumas de tirer de cet homme toutes les lumières qu’il pourrait fournir et de lui apporter le soir à signer l’organisation municipale de Moscou. Le soir arriva, et le général Dumas n’apporta rien. Il déclara que ceux des habitants un peu considérables qui étaient restés se refusaient avec opiniâtreté à toute espèce d’organisation, et qu’ils préféraient le pillage violent au pillage organisé. L’Empereur s’impatienta depuis longtemps déjà, il retenait l’armée, avide de butin; il lui céda alors, et les soldats, avides d’or, de vin, de fourrures, se répandirent de tous côtés. Le pillage commença. Deux heures après, l’incendie suivit. Rostopchine, qui avait tout préparé, avait laissé pour instruction à ses agents de ne mettre le feu à la ville que lorsqu’ils la verraient livrée aux soldats. Cet ordre barbare fut exécuté de point en point, et un océan de flammes enveloppa tout d’un coup et le peu d’habitants qui avaient eu le courage de s’attacher à leurs vieilles demeures, et les soldats et les officiers qui jouissaient tranquillement de leur mieux être; deux ou trois fois en quinze heures, chacun fut obligé de changer de logement et d’aller .de maison en maison demander un asile. Cet immense désastre commença au milieu de la nuit et grandit librement de tous côtés. L’Empereur, logé au Kremlin, fut enveloppé par les flammes et n’en sortit qu’avec peine. Il se retira d’abord au palais Petrowski; tous ceux qui le suivaient eurent à traverser une avenue embrasée, où les équipages ne s’écoutèrent qu’à grand peine. Le feu sembla s’apaiser quelques moments et reprit ensuite avec une nouvelle violence. Enfin, il s’éteignit, et l’on put mettre à profit les ressources que Moscou renfermait. Ces ressources étaient immenses des fabriques de sucre, des entrepôts de denrées prohibées, des approvisionnements préparés pour l’hiver dans toutes les maisons, des farines de Kalouga, des eaux-de-vie et des vins de tous les pays, des magasins de draps, de toiles et de fourrures offraient encore pour six mois d’approvisionnements assurés. Une mauvaise administration dissipa tout en un moment. Le général Dumas, intendant général de l’armée, était affaibli par la maladie, et ne dirigeait plus que d’une main tremblante cette vaste machine. L’avidité mit à profit sa faiblesse, et un désordre affligeant entraîna un nouveau pillage qui, pour être moins violent, n’en fut pas moins désastreux que celui qui l’avait précédé. Les pains de sucre, les boîtes de thé, les bouteilles de vin étaient jetés au hasard dans les rues. Chaque officier s’en faisait faire une provision par les soldats chaque général envoyait un officier piller pour son compte, un abus funeste remplaça partout un usage utile et, au bout d’un mois, Moscou aurait dû être évacué, ne fût-ce qu’en raison de la disette prochaine. Il est juste cependant de dire que ces provisions, enlevées et jetées de la sorte dans les voitures particulières, contribuèrent beaucoup a nous sauver dans la retraite, et que tel d’entre nous a été trop heureux, près de la Bérézina, de retrouver un morceau de sucre, ou de boire un peu de café de Moscou pour soutenir ses forces. Le pillage le plus utile, s’il est permis d’employer ce mot, fut, sans contredit, celui des fourrures. Beaucoup de peaux précieuses furent perdues, sans doute, mais aussi beaucoup de soldats eurent des pelisses plus ou moins amples qui leur sauvèrent la vie. C’était un spectacle assez bizarre que de voir dans nos marches l’effet que produisait ce nouveau vêtement, associé aux vêtements anciens. Ici, un cuirassier portait un manchon sur son casque là, un grenadier cachait son uniforme sous une pelisse doublée de satin rose plus loin, un officier enveloppait son habit chargé d’or d’une peau à peine préparée.

L’Empereur avait nommé le duc de Trévise gouverneur de Moscou. M. Lesseps, auparavant consul général de France, en fut intendant, et l’un des premiers soins de l’administration, après l’établissement d’une municipalité, fut la distribution des secours que l’Empereur accordait aux Français restés dans Moscou. Pendant ce temps, nos corps s’avançaient encore; l’un était sur la route de Kalouga, l’autre sur la route de Tver. Le roi de Naples, qui commandait le premier, eut quelques affaires d’avant-garde avec l’ennemi sa défaite sur ce point n’eût été qu’un faible malheur; mais les Russes le connaissaient assez pour craindre sa bravoure, beaucoup plus que sa prudence on ne pensa point à le vaincre, on chercha à le tromper. Quelques propositions de paix furent jetées en avant, il s’y laissa aller il persuada à l’Empereur, ce qu’il croyait lui-même, qu’il pourrait conclure de la sorte un traité que l’ennemi paraissait désirer, et tous deux donnèrent à de vaines négociations un temps précieux. Le Roi était séduit par l’apparence du rôle qu’il croyait jouer, et par les éloges que lui prodiguaient à dessein tous ceux des ennemis qui l’approchaient.

L’Empereur, enivré de ses succès, fier de dater de Moscou les règlements d’administration intérieure de l’Empire, habitué à dicter la paix dans la capitale de ses ennemis, pensait suivre en ce moment sa route ordinaire il croyait que Moscou renfermait encore des ressources abondantes, et, par crainte, le général Dumas lui cachait la disette prochaine. Il croyait que les autres corps d’armée exécutaient librement tous les mouvements qu’il avait prescrits, et, par faiblesse, le prince de Neuchâtel ne lui disait ni la lenteur de M. de Schwarzenberg, ni les fautes du duc de Bellune [le maréchal Victor], ni les combats de M. de Gouvion. Il croyait que les ennemis se dissipaient devant lui, que leurs forces étaient anéanties et leurs espérances détruites, et, par ambition, Lelorgne d’Ideville, notre camarade, secrétaire interprète, qui devait connaître la Russie qu’il avait habitée et dont il entendait la langue, lui répétait que les cosaques ne formaient pas plus de deux régiments, que les grands froids étaient très éloignés, que les journaux russes étalent remplis d’invectives contre Alexandre, et que le Sénat de Pétersbourg viendrait à genoux lui demander la paix.

Un moment dissipa toutes ces idées brillantes. Les ennemis avaient vu arriver les froids de l’hiver ils savaient par leurs nombreuses Intelligences que nos approvisionnements étaient épuisés; ils rompirent brusquement ces demi-négociations, auxquelles il était si difficile de croire, et la connaissance forcée de l’état de nos ressources apprit enfin à l’Empereur qu’il fallait partir. Les corps envoyés sur Tver et Toula se replièrent, les avant-postes furent relevés et changés de direction, le vice-roi fut d’avant-garde sur la route de Kalouga, par Borowsk, le duc d’Elchingen se porta sur celle de Mojaïsk, l’Empereur, avec la Garde, marcha sur les traces du vice-roi, et le duc de Trévise resta dans Moscou avec l’ordre de faire sauter le Kremlin et d’évacuer ensuite une position qui n’avait plus d’importance et que l’on ne pouvait plus guère détendre.

La sortie de Moscou était semblable à un triomphe. Les dépouilles des vainqueurs paraissaient de toutes parts, et l’orgueil que l’on sentait à les emporter était plus grand peut-être que le plaisir que l’on éprouvait à les posséder plus de dix mille voitures composaient alors le convoi du grand quartier général, et cette foule d’équipages venait en entier de Moscou où chaque maison en renfermait cinq ou six chaque soldat avait un bagage, chaque officier un fourgon, ou un drojki, ou un wurst, ou une calèche, ou une berline, attelés d’un nombre plus ou moins grand de chevaux dans ces voitures les fourrures, le thé, le sucre, les livres, les tableaux, les actrices du Théâtre de Moscou étaient entassés pêle-mêle tous les effets pillés par les soldats avaient passé entre les mains des officiers, l’argent des officiers avait passé en échange entre les mains des soldats, et ce ne fut pas une des moindres raisons de l’insubordination et du désordre, lorsque tous nos bagages eurent été pillés, que la pauvreté de ceux qui devaient commander et l’espèce d’opulence de ceux qui devaient obéir. Ce départ dura trois jours et le quartier général était déjà à Borowsk, que les équipages filaient encore. Arrivé sur ce point, l’Empereur apprit que l’ennemi avait pris position à Malojaroslavets; il vint à Grodnia, puis à Malojaroslavets même, le fit attaquer le 24 par le 4ème  corps, et engagea

le 1er, commandé par le prince d’Eckmühl [le maréchal Davout]. Dans la journée du 25, tout alla bien jusqu’au soir, mais à cinq heures, l’ennemi découvrit les collines qui couronnent la plaine en arrière, et foudroya nos soldats quelques charges furent essayées sur ce point et le furent sans succès; l’Empereur, dans son impatience, voulut s’avancer lui-même. La partie de son état-major qui ne l’avait pas suivi attendait le moment et l’ordre de l’aller rejoindre, quand, tout à coup, on le vit revenir au galop il était poursuivi par un essaim de cavalerie légère.

« -Allons, messieurs ! dit-il en arrivant. »

Les cosaques qui le poursuivaient s’arrêtèrent, mais il se retira néanmoins; il avait jugé la position des ennemis plus forte qu’il ne l’avait pensé tout d’abord et il ne voulait pas engager un combat nouveau[3].  Il laissa le prince d’Eckmühl en ligne, comme arrière-garde, et revint d’abord à Borowsk le 26, puis à Vereja le 27, et se jeta dans la route de traverse qui conduit à Mojaïsk ces chemins étaient impratiqués, ils furent difficiles à franchir, et les premières pertes d’équipages  datent de ce moment-là ; elles étaient légères encore et ne produisaient aucun effet ; mais elles préparèrent aux événements qui suivirent.

Le quartier-général se porta à Mojaïsk, puis à Ghiatz, puis à Viazma, où il était le 2 novembre et en avant duquel le vice-roi et le prince d’Eckmühl eurent un engagement avec l’ennemi, à Dorogobouj, où l’on vint le 7, et où commencèrent tout d’un coup les grands froids  et enfin à Smolensk, où l’Empereur arriva le 9, à pied. Il avait cru qu’il marcherait sur le verglas plus vite et plus sûrement que ses

chevaux, qui tombaient à chaque pas, et tous ceux qui l’entouraient s’étaient fait une loi de suivre cet exemple. On vit cet état-major rentrer dans la ville sans chevaux, sans voitures et presque sans suite. Le vice-roi fut aussitôt dirigé sur Vitebsk et le prince d’Eckmühl sur Moguilev, pendant que l’armée se réunissait et prenait quelque repos, et l’on attendit patiemment les nouvelles ou les ordres qui devaient décider des événements ultérieurs.

Deux mois s’étaient écoulés depuis que l’on avait quitté Smolensk; les combats de Valoutino, de Mojaïsk, de Malojaroslavets avaient ajouté à la gloire de nos armes. Ghiatz, Viazma, Dorogobouj, Mojaïsk, Moscou la Sainte n’existaient plus, mais déjà l’Empereur et l’armée avaient rencontré des obstacles inconnus, notre marche n’était plus celle de la victoire, et, à travers l’obscurité de l’avenir, un secret pressentiment nous avertissait qu’il faudrait  désormais plus peut-être que du courage…

—-

Tels étaient les récits qui occupaient nos longues marches, et le plaisir de conter notre gloire, nos exploits et nos revers honorables était presque le seul qui pût nous distraire de la triste uniformité de la route. Si l’on joint aux souffrances physiques la tristesse qu’un revers imprévu et incalculé jetait nécessairement dans le cœur, et l’inquiétude que ces cosaques qui se gardent si bien donnaient toujours à des gens qui se gardent si mal, on comprendra facilement combien le chemin qui sépare Orcha de Borisov dut nous paraître long et pénible. A Borisov, de nouveaux événements, de nouveaux dangers nous attendaient. Le prince de Schwarzenberg, qui répondait toujours aux ordres de l’Empereur qu’il attendait pour agir les intentions de sa cour, avait laissé arriver l’armée de Wolhynie de Bobruisk sur Minsk et faisait un mouvement sur Varsovie au lieu de venir à notre secours l’amiral Tchitchagov s’avança sans difficulté vers Borisov, dont il débusqua le général Dombrowski, et prit position sur la rivière. Il étendit ses ailes, couronna les hauteurs et nous attendit de pied ferme, avec l’intention de disputer le passage. Il était instruit de notre situation, il savait combien de désastres nous avions éprouvés, combien de pertes nous avions souffertes il savait que nous n’avions plus de moyens de défense ni d’attaque M. de Koutousov nous suivait et nous débordait par la gauche, et Wittgenstein nous serrait par la droite notre perte paraissait assurée. Nous arrivâmes le 25 à Borisov[4] et nous nous jetâmes sur-le-champ vers la droite chacun de nous calculait alors le danger qui nous menaçait, et l’on peut difficilement se faire une idée du triste aspect de l’armée. J’ai ce tableau présent encore le quartier général s’était arrêté l’Empereur, après avoir dormi une heure, était monté à cheval pour aller reconnaître, et l’on attendait ses ordres. Il était onze heures du soir, une nuit épaisse nous couvrait, un froid extrêmement vif se faisait sentir,. et tous nous étions assis sur la place du village, tristes, pensifs, jetant des regards découragés sur tout ce qui nous entourait, interrogeant mutuellement nos yeux pour y chercher de l’espérance, n’y voyant que de la résignation, et considérant par Intervalles nos épées comme ressource dernière. De temps en temps, le bruit du canon, se faisant entendre à notre droite ou à notre gauche, interrompait un moment le lugubre silence, où nous retombions aussitôt, et nous avertissait de l’horreur de notre situation. Nos soldats étaient exténues par la fatigue, découragés par la faim, y abattus par le froid. La moitié d’entre eux n’avaient plus d’armes. La cavalerie était détruite, et l’escadron sacré même n’existait plus l’artillerie était entièrement perdue, et la poudre manquait. Dans ces circonstances, après une marche de cinq semaines, il fallait passer un fleuve rapide et difficile, emporter des positions et triompher de trois armées qui nous attendaient et qui croyaient nous porter le dernier coup.

Bien des espérances se dissipèrent, bien des courages s’évanouirent alors, et la seule vue de ce vallon où coule la Bérézina, de ces hauteurs garnies d’ennemis, porta la terreur dans nos âmes, que la mort effrayait moins que l’impossibilité du retour. L’Empereur vit le danger et chercha à le vaincre. Le 2ème   corps et le 9ème , ceux mêmes qui avaient si mal défendu Vitebsk et la Russie Blanche, se trouvaient alors repoussés sur notre droite par M. de WIttgenstein, mais c’étaient des corps frais qui n’avaient perdu ni leurs armes ni leurs munitions on retrouva des fusils, des canons, de la poudre, et le courage commença à renaître. L’Empereur manœuvra toute la journée du 25, et le 26, au moment de se porter sur Studianka, il fit appeler le comte Pahlen, major des chevaliers-gardes et adjudant de l’empereur de Russie.

« -Vous voyez, lui dit-il, la position dans laquelle je me trouve trois armées me pressent de tous côtés, je n’ai plus de munitions, ni de vivres, et la retraite m’est coupée. Allez dire à votre maître que vous m’avez vu dans cette situation, que j’en sortirai, et que s’il prétend me faire la loi, j’irai traiter Pétersbourg comme il a traité Moscou. »

Le comte Pahlen partit et le mouvement commença.

Les ennemis, en s’emparant des collines, avaient établi des batteries, dont les feux croisés couvraient le cours de la Bérézina ils avaient jeté tout le long, de la rive droite des tirailleurs et de la cavalerie qui incommodaient et enlevaient nos tirailleurs le duc de Reggio envoya quelques partis qui traversèrent à la nage, chargèrent les tirailleurs russes et les culbutèrent. Deux ponts furent jetés le 2ème  corps passa sur-le-champ, attaqua les Russes et, après une vive tentative, les repoussa sur Borisov.

La possibilité de franchir le fleuve semblait assurée mais il fallait se donner le temps du passage et les ennemis nous pressaient de toutes parts. M. de Koutousov faisait les derniers efforts pour nous acculer à la Bérézina et nous placer entre l’armée de Volhynie et la sienne. M. de Wittgenstein, que le 2ème et le 9ème corps avaient contenu jusque-là, essayait de se placer entre nos corps et de se joindre à l’amiral Tchitchagov pour nous attaquer. Les instants étaient précieux on se hâta, le passage dura deux jours et ne finit que le 27, dans un moment où déjà les armées de la Duna et de Wolhynie, profitant de la retraite du 9ème  corps, qui était d’arrière-garde, avaient opéré leur jonction et déployaient de nouvelles forces sur Studianka. Le 26, et le 27 au matin, il avait été déjà difficile de traverser les ponts au milieu des voitures, des équipages, des trains qui étalent accumulés sur le bord et de la foule innombrable qui se pressait alentour; le 27 au soir, le passage fut plus que dangereux.

Déjà, les feux ennemis balayaient les ponts avec une rapidité effrayante, et nous ne pûmes traverser l’un des deux qu’en courant derrière une voiture, qui courait elle-même avec toute la vitesse dont elle était susceptible, pour échapper aux boulets.

Le 28 au matin, une partie des équipages restaient encore sur la rive gauche, lorsque, en même temps, l’armée de la Duna attaqua le 9ème corps sur la rive gauche, et l’armée de Wolhynie le 2ème  corps sur la rive droite. Toutes deux furent repoussées après un combat sanglant où le duc d’Elchingen se couvrit de gloire. Le duc de Reggio, blessé, contint l’ennemi du côté de Borisov. Le duc de Bellune passa avec le peu d’équipages qui n’avaient pas été enlevés ce jour même. L’armée se réunit, et cette fois encore, les projets, la haine et l’effort des ennemis vinrent échouer contre le courage français.

De Sembyn où nous arrivions, deux routes s’offraient à nous celle de Minsk par Borisov, et celle de Vilna par Molodetchno. Celle de Minsk était la seule véritable, mais il fallait traverser les forêts, il fallait allonger notre marche de trois jours. L’Empereur tenta le parti le plus hardi et le plus difficile il se dirigea par un chemin de traverse à travers des marais et des bois, mais dans un pays plus neuf, plus abondant et plus propre à favoriser notre marche. Le vice-roi était d’avant-garde, il passa le premier et éclaira la route. Le duc d’Abrantès venait ensuite avec les huit cents hommes qui composaient les débris du corps qu’il avait commandé. Arrivé à une chaussée coupée de ponts qui traverse pendant un espace de cinq à six lieues des marais impraticables, il fait défiler ses huit cents hommes et ordonne qu’on brûle le pont. Le comte de Grouchy accourt pour l’en empêcher et lui représente que l’Empereur et l’armée sont derrière le duc d’Abrantès répond froidement qu’il en sera plus en sûreté, et que tout le reste lui est indifférent.

M. de Grouchy insiste et enfin, pendant cette discussion, les premiers hommes du corps de bataille arrivent, et le duc d’Abrantès cède à l’approche de l’Empereur. On ne peut penser sans frémir à l’horrible désastre qu’aurait causé une action de ce genre c’en était fait, et aucun de nous n’aurait revu la France. Le premier et le second jour de marche après la Bérézina sont ceux peut-être où nous avons le plus souffert de la faim. Nos faibles provisions étaient épuisées et nous n’avions eu encore aucun moyen de les renouveler. Le jour même du passage, nous allâmes trois ensemble demander à souper au général Delaborde. Il nous donna ce qu’il avait c’était une bouillie d’avoine cuite avec de la graisse dans de l’eau de neige.

Le surlendemain, après avoir marché cinq à six heures, tombant de lassitude et de besoin, j’achetai à force d’argent une galette de fumier [sic] mêlé d’un peu d’orge, que je couvris de marc de betterave fermenté, et c’aurait été là toute ma nourriture si le général Charpentier, naguère gouverneur de Vitebsk et alors chef de l’état-major du 1er corps, ne m’eût donné un peu de pain, et même du pain blanc, qui me parut être le mets le plus délicieux que j’eusse jamais goûté.

A mesure cependant que nous avancions, nous éprouvions une privation moins rigoureuse, et nous trouvions plus de ressources dans les villages que nous traversions. Je dis nous, et j’entends les officiers de la Maison ou de l’état-major, ou ceux qui avaient gardé assez d’argent pour acheter à tout prix des choses si nécessaires. Les autres souffrirent jusqu’à Königsberg, et cette souffrance est affreuse: je l’ai éprouvée, je l’ai vue développée chez d’autres jusqu’à un point intolérable.

J’ai vu, et j’ai quelque pudeur à le dire, j’ai vu des prisonniers russes, portés aux dernières extrémités par la faim dévorante qui les pressait, parce qu’il n’y avait pas de vivres pour nos propres soldats, se jeter sur le corps d’un Bavarois qui venait d’expirer, le déchirer avec des couteaux et dévorer les lambeaux sanglants de ce cadavre je crois voir encore la route, le bois, l’arbre au pied duquel se passa cette horrible scène, et je voudrais pouvoir en effacer le souvenir comme j’en ai fui le spectacle. Il faut tout dire, ces Russes ne sont point de la même espèce que les hommes qui vivent sous nos yeux. C’est une autre race, c’est une nature abrutie, dégénérée, ingrate, mais, quelle qu’elle soit, est-il moins affreux de penser qu’il peut exister dans le monde des circonstances, un état de choses qui forcent les hommes à de semblables crimes ?

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                          Amédée de PASTORET

   

                                                                                                                                                                                                                       FIN

Bérézina

[1] Don Pedro d’Almeida-Portugal, marquis d’Alorna, comte d’Assumar, s’était rallié à la cause française lors de l’expédition de Junot en Portugal (1807).Napoléon l’employa à organiser la légion portugaise et à la commander. Lieutenant général portugais, attaché dans ce grade aux armées d’Espagne et de Portugal (18091811), puis général de division au service de France, compris dans le cadre de la Grande-Armée de 1812. Il devait mourir à Königsberg, le 2 janvier 1813, âgé de cinquante-huit ans. (Note de l’édition de 1902).

[2]  Ce que Pastoret dit ici de la manœuvre de Ney manque de toute exactitude.

En fait, ce n’est pas au départ de Smolensk, mais bien après la journée de Krasnoïé que Napoléon s’était senti séparé de Ney attaqué à ce moment en tête et en queue, il avait renoncé à attendre son arrière-garde et sacrifié Ney. Le 17 novembre au soir, Ney venait buter avec son faible corps de 4000 hommes contre 50000 Russes qui lui barraient la route de Krasnoïé. Sommé par Miloradovich, il avait refusé de capituler, rétrogradé, passé le Dnieper une seule fois dans les conditions les plus hasardeuses et fait retraite par la rive droite, entouré sans cesse par les cosaques de Platov. Le 21, il ramenait à Orcha, après des fatigues inouïes, quelques centaines d’hommes seulement .On prête à Napoléon, apprenant ce retour miraculeux, les paroles suivantes « J’ai quarante millions aux Tuileries je les aurais donnés pour sauver Ney. » (Note de l’édition de 1902)

[3] Par cette résolution fatale, Napoléon renonçait à passer par Kalouga et par les provinces encore intactes du Sud de la Grande-Russie il se condamnait à reprendre la route de Mojaïsk et à traverser de nouveau une région qu’il avait épuisée en marchant sur Moscou. Ségur insiste sur Ferreur commise par lui dans cette circonstance : « Napoléon n’avait qu’à marcher sur cette foule en désordre. Ce fut lorsque le plus grand effort, celui de Malojaroslavets, était fait, et quand il n’y avait plus qu’à marcher, qu’il se retira. Mais voilà la guerre on n’essaie, on n’ose jamais assez. » (Note de l’édition de 1902).

[4] Pastoret sous-entend que Borisov a été repris à Tchitchagov par Oudinot, et que Tchitchagov s’est retiré sur la rive droite en incendiant le pont. Au moment où Napoléon entre dans Borisov, le 25 au soir, Oudinot en sort et va prendre position devant  le gué de Studianka en même temps, Éblé y fait commencer le travail de la construction des ponts. (Note de l’édition de 1902).

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( 8 juillet, 2015 )

Louis XVIII entre dans sa capitale !

8 juillet 1815

« Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits-réunis à La Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal; j’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre. Enfin, à près de sept heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière; le royalisme lui. coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries. Oh! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois , n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillants , l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour: les balustrades des parterres avaient été franchies; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées. du château; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries , ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français; c’était l’uniforme de l’Angleterre ! J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie. Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814: j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs- Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée. Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ? Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts ‘furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière. Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50,000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles , je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité dans cette revue; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo. Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance; ils étaient entièrement costumés de noir; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabretaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni. Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience: la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours; sommes-nous donc en carnaval? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie: place aux braves écossais ! Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Écossais. Eh! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter-Scott, nous a rendus si familiers ! Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté! Et leur musique militaire; que croyez-vous qu’elle eût en tête? Oh! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides , gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre: mes oreilles seront charmées; mais c’est mon imagination qui le fut, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération ! Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Écosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Élysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de trois ou quatre cents hommes; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Écosse; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Édouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Édimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités. Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France: Wellington , Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française. »

 

(E. LABRETONNIERE: « Macédoine. Souvenirs du Quartier Latin dédiés à la jeunesse des écoles. Paris à la chute de l’Empire et durant les Cent-Jours », Lucien Marpon, Libraire-éditeur,1863, pp.285-291). 

 

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( 5 juillet, 2015 )

A Paris, en juillet 1815…

Voici un nouvel extrait du récit de l’étudiant Labretonnière.

« …je passais sur le quai Voltaire quand je vis un détachement de hussards escortant des militaires à pied et désarmés. Je courus vers le pont Royal, devant lequel ils allaient passer ; c’était une partie régiments de hussards de Brandebourg et de Poméranie qu’on escortait jusqu’à l’Ecole militaire où étaient casernés les autres prisonniers. Dans l’escorte, je remarquai un jeune brigadier dont le regard plein de feu se portait sur ces hussards étrangers vêtus de vert comme son régiment, le 7e à ce que je crois me rappeler ; dans un soubresaut du cheval, son schako était tombé, mais il aima mieux demeurer tête nue que d’abandonner son rang un instant, et il continua de prendre fièrement sa revanche en jetant, du haut de son cheval, un regard superbe sur les piétons captifs.

Ces deux régiments qui passaient pour les plus beaux de l’armée prussienne, avaient été laissés à Versailles par Blücher, qui était loin de craindre qu’on n’allât les y attaquer. Mais le coup que voulait porter Napoléon paraissait si infaillible que le général Exelmans ne put résister à l’envie de séparer, par un manœuvre subite, l’armée prussienne de l’armée anglaise. En conséquence, le mouvement était combiné de manière à s’emparer de toute la rive droite de la Seine, tandis que l’armée française, campée dans la plaine de Grenelle, acculerait à la rivière le corps prussien qu’on avait imprudemment jeté sur la rive gauche ; les divisions de la plaine Saint-Denis eussent pris en écharpe sur son flanc gauche le reste de l’armée combinée. Jamais, dit-on, victoire ne s’était montrée plus certaine, surtout avec la soif de vengeance qui dévorait nos bataillons. Fouché, le fatal Fouché, fit avorter ce plan de salut ; le mouvement fut arrêté au nom du gouvernement provisoire. L’avant-garde seule avait marché avec résolution sur Versailles, avant d’avoir reçu contrordre. Honneur aux braves qui, là, portèrent les derniers coups, au terme de cette lutte de vingt-trois ans, de la France contre l’Europe ! Les hussards prussiens furent sabrés par les dragons du jeune colonel Bricqueville, devenu depuis l’énergique député de Cherbourg. Puis, reçus au bout des baïonnettes du 14e de ligne, ils furent entièrement pris ou tués. L’aspect des prisonniers, tous superbes et vieux soldats, rendit un éclair de fierté à des regards abattus, depuis quelques jours, par la douleur. Le bruit se répandit qu’on allait enfin attaquer le corps prussien, campé dans la plaine de Vaugirard.

Je me transportai à l’instant derrière les bâtiments de l’Ecole militaire ; là, l’Ecole polytechnique était en bataille, attendant des ordres qui ne venaient point. Je reconnus dans les rangs mes deux camarades Duclos et Allenet, et m’approchai d’eux pour parler ; ils ne doutaient point que l’ennemi ne fût attaqué dans la soirée, et l’Ecole était toute prête à soutenir sa renommée. Les deux élèves Duclos et Allenet sont aujourd’hui en retraite, le premier comme colonel du génie, à Toulon, le second comme officier supérieur d’artillerie, à la Rochelle.

On voyait de loin les masses noires de l’armée prussienne se mouvoir lentement à travers les bouquets d’arbres qui semaient la plaine. Mais en vain espéra-t-on toute la soirée voir commencer l’attaque ; Fouché venait d’écrire à Wellington cette lettre qui, le lendemain, fit saigner tant de cœurs française par sa bassesse et ses lâches adulations ; c’en était fait ! L’armée devait livrer Paris sans combattre !

C’était le 5 juillet ; il me semblait, dans mon sommeil, entendre un bruit sourd et continu, que des sons harmonieux interrompaient de temps en temps. Je me réveillai et reconnus le bruit de l’artillerie, roulant sur le pavé, ainsi que les sons de la musique militaire. C’était une division de l’armée qui descendait la rue de La Harpe ; la capitulation était conclue ; il fallait, le lendemain, livrer la capitale à un ennemi qu’on eut pu écraser deux jours auparavant. Quelle journée pleine d’angoisses et de terreurs pour Paris, que ce jour du 5 juillet ! Certes, il fallut de la vertu à ces 80 000 hommes qu’on vendait ainsi à l’ennemi pour exécuter des ordres émanés d’un pouvoir sans force et sans sympathie dans la nation. L’armée de la Loire imita la sublime résignation de son Empereur ; la gloire et l’intérêt lui criaient de combattre ; elle n’écouta que la paix et l’humanité qui lui disaient de poser les armes.

Mais ce ne fut pas sans murmures et sans dangers pour la tranquillité parisienne. La Garde nationale sillonnait toutes les rues, remplissant sa mission d’ordre et de concorde, si difficile à exercer ce jour-là. Partout des groupes de soldats de ligne faisaient entendre des imprécations contre les traîtres qui livraient Paris ; ils regardaient de travers les patrouilles nationales, qui les dissipaient avec douceur au nom de la paix publique. On entendait à chaque instant des coups de feu retentir sur les quais et sur les ponts ; c’étaient des soldats qui, dans leur colère, déchargeaient leurs fusils dans la Seine. Le bruit se répandit même que plusieurs régiments se révoltaient et refusaient d’évacuer Paris.

Au milieu de ce désordre et de cette effervescence soldatesque, je fus témoin d’un de ces épisodes comiques qui, rarement, manquent de se mêler aux scènes les plus graves. La rue de La Harpe était pleine de soldats qui descendaient vers le pont Saint-Michel ; un sergent paraissant avoir puisé une partie de son exaltation à une source autre que celle du patriotisme, se faisait remarquer par son désespoir, en criant, d’une voix tremblante de fureur : « A bas les royalistes ! » Voilà qu’une marchande d’oublies, sa boîte sur le dos, sa claquette en main, insoucieuse des affronts du jour, ne voyant dans la chute de l’Empire qu’une occasion de vendre plus de produits de son commerce à des masses d’acheteurs ; voilà que cette industrielle parisienne vient, au milieu des grenadiers exaspérés, jeter son cri joyeux et cadencé :

-Voilà… le plaisir, mesdames, voilà… le plaisir !

-Comment ! s… nom de D… ! lui dit le sergent en la saisissant par le bras, voilà le plaisir ! te f..-tu de nous, avec ton plaisir ? Allons ! crie Vive l’Empereur !

Et la pauvre marchande, interdite et confuse, n’avait plus de voix pour un cri si étranger à ses habitudes. D’autres camarades intervinrent en riant ; elle cria en riant elle-même ce qu’on ne lui ordonnait plus qu’en plaisantant ; et, pour lui tenir compte de son dévouement à la cause impériale, la boîte fut dressée, et les aiguilles tournèrent rapidement sur leur axe.

La capitale ouvrant ses portes aux hordes étrangères ; les drapeaux ennemis détrônant dans nos murs les couleurs françaises ; d’indignes citoyens s’attelant au char de triomphe de nos vainqueurs ; d’autres, forcés de cacher leurs pleurs et leurs cicatrices ; – voilà ce que j’ai raconté dans mes souvenirs de 1814 ; voilà ce que j’ai encore à redire. J’ai malheureusement été, deux fois dans une année, témoin de ce que des siècles ne semblaient pas pouvoir reproduire.

A peine l’armée française eût-elle pris, morne et désespérée, la route d’Orléans, que Paris prit un nouvel aspect : la joie brilla sur toutes les physionomies qui s’étaient cachées pendant l’interrègne. Dès le soir de l’évacuation, on apprit que le Roi et sa famille étaient à Saint-Denis, se disposant à faire leur entrée solennelle, le jour suivant. La belle occasion de faire parade de dévouement, pour les hommes du lendemain, ces intéressantes victimes, arrivant à point nommé pour se faire escompter en places et en rubans les dangers courus et les persécutions essuyées par le courage réel qui se tait ! Aussi Dieu sait avec quel empressement l’élite royaliste se précipita vers Saint-Denis pour saluer, la première, le retour des exilés.

Comme les barrières étaient encore au pouvoir des vétérans et de la gendarmerie, cocarde tricolore en tête, chaque fidèle avait la peine de passer devant ces mécréants, avec sa cocarde blanche en poche ; ce n’était que dans la plaine que ce symbole de la vieille monarchie sortait de l’ombre et brillait aux bonnets des Gardes nationaux, aux chapeaux bourgeois et même à beaucoup de chapeaux féminins. Le beau sexe, il faut en convenir, était terriblement royaliste ; Nîmes, Marseille et Montauban en garderont longtemps la mémoire.

Or, qu’arriva-t-il ? C’est que les officiers de garde aux barrières, vexés de démonstrations semblant insulter à leurs sentiments patriotiques, se permirent une petite vengeance qui fit beaucoup rire aux dépens des chevaliers de la fidélité, qui s’étaient rendus à Saint-Denis. Les grilles furent impitoyablement fermées à l’heure dite, et refusèrent de s’ouvrir à des milliers de traînards qui vinrent s’y heurter. Il fallait passer la nuit à la belle étoile ou retourner à Saint-Denis ; la foule prit son parti en brave : on forma donc des danses rondes dont les refrains n’épargnaient guère les oreilles des bonapartistes ; femmes, enfants, jeunes gens, vieillards, tout s’enlaça par la main aux cris de « Vive le Roi ! » Cette séance nocturne aux barrières, fut appelée Campagne sentimentale de Saint-Denis.

C’était une campagne comme une autre à porter sur ses états de services. La colonne des actions d’éclat et blessures pouvait s’enrichir de l’ardeur déployée, sous les yeux de l’ennemi, par certains coryphées entonnant la ronde célèbre alors : 

Rendez-nous notre père

De Gand,

Rendez-nous notre père.

ainsi que des rhumes de cerveau attrapés,

par d’autres, en dansant à la belle étoile.

 Louis XVIII ne fit sa rentrée à Paris que le 8 juillet. Je devais, ce jour-là, dîner avec un de mes parents, destitué dans les Cent-Jours, de la place de directeur des Droits réunis à la Rochelle. Notre rendez-vous était au Palais-Royal. J’attendais mon homme depuis plus de deux heures, errant presque solitaire sous les galeries où je ne rencontrais que quelques visages tristes et sévères comme le mien. Pendant ce temps-là, la royauté rentrait en triomphe aux Tuileries ; quelque curieux que je fusse de spectacles, je n’avais pas voulu grossir le cortège, et j’étais resté stoïquement à promener mon dépit d’une galerie dans l’autre.

Enfin, à près de 7 heures, je vois arriver mon cher parent tout palpitant d’enthousiasme et de fatigue ; il venait d’assister à l’entrée du Roi. Impossible à lui de me dépeindre les transports et l’ivresse de la population entière ; le royalisme lui coupait la parole. Enfin, après dîner, il voulut me rendre témoin d’une unanimité à laquelle je me refusais de croire ; il m’entraîna dans le jardin des Tuileries.

Oh ! il faut en convenir, si l’orgueil national y avait à souffrir, les yeux, du moins, y étaient charmés par une pompe de toilettes et de costumes qui jamais, je le crois, n’avaient plus profusément bariolé ce magnifique jardin. En arrivant par la terrasse des Feuillans, l’œil ne planait que sur un tapis diapré de toutes les fleurs et de tous les rubans semés sur les innombrables chapeaux de femmes qui se touchaient tous. La terrasse du château n’avait plus suffi à contenir les visiteurs empressés de saluer le Roi rendu à tant d’amour : les balustrades des parterres avaient été franchies ; les danses rondes y tourbillonnaient d’un pied pesant, au grand préjudice des fleurs royales ; le délire semblait confondre tous les âges dans un pêle-mêle. C’étaient des clameurs perçantes de voix de femmes dominant les voix plus rares et plus graves des hommes, quand Louis XVIII se montrait à l’une des croisées du château ; c’était sans doute un magique tableau que les Tuileries, ce jour du 8 juillet ; mais sur ce fond d’allégresse et de bonheur étaient ça et là semées des taches rouges, qui, pour bien des regards, en empoisonnaient toute l’harmonie ; ces taches rouges étaient encore tièdes de sang Français ; c’était l’uniforme de l’Angleterre !

J’ai déjà décrit l’entrée triomphale de l’empereur de Russie, Alexandre, au milieu de l’état-major de cinq ou six armées, le 31 mars 1814 : j’assistai en juillet 1815 à un spectacle malheureusement semblable ; je voulus voir défiler l’armée Anglo-hollandaise. Elle partait du bois de Boulogne, et se rendait sur la place de la Concorde où la passaient en revue tous les généraux en chef de la nouvelle croisade contre la France. J’eus la constance de rester plus de trois heures à la même place, appuyé le long d’un arbre des Champs-Elysées. Dans ce si long défilé, je vis se dérouler, sous mes yeux, tout ce qui me restait à connaître des uniformes et des armures de l’Europe civilisée.

Oh ! c’était vraiment être battu deux fois, bis mori, que de l’avoir été par une armée aussi mal tournée que l’armée anglaise. Passe encore de recevoir des coups de fusils de ces beaux grenadiers des gardes russe et prussienne, à la tournure mâle et militaire ; de recevoir des coups de sabre de ces vieux hussards de Brandebourg et de Silésie, vrai type de la cavalerie légère. Mais, comment pouvait-on être bon soldat sous ce petit pain de sucre à visière mobile, avec cette veste rouge taillée sans grâce et sans goût, ces pantalons gris, collant sur des genoux cagneux ?

Voilà les demandes que nous nous faisions, nous autres, Français de l’Empire, accoutumés à tout sacrifier à l’élégance du dehors ; et cela, à l’aspect de l’armée anglaise qui, toute caricature qu’elle nous parût, n’en venait pas moins de soutenir les six heures d’assauts furieux que lui avait livrés la cavalerie française sur le plateau de Mont-Saint-Jean. On sait que depuis cette époque, l’Angleterre a changé la coupe de ses uniformes ; je l’en félicite, surtout pour ses dragons et ses hussards, ce que j’ai certainement vu de plus laid dans la coalition tout entière.

Je fis cependant une remarque honorable pour l’Angleterre ; c’est que sur ces 50 000 poitrines que je voyais passer sous mes yeux, je n’apercevais aucun ruban, aucune de ces bijouteries dont sont émaillées les armées du reste de l’Europe. A peine si, à de rares intervalles, je voyais sur le sein de quelque officier une médaille suspendue à un ruban violet, ordre dont j’ignore le nom. L’amour de la patrie, la gloire de la vieille Albion, voilà ce qui suffit aux armées britanniques pour les faire combattre avec une valeur admirable. »

Deux choses me frappèrent vivement par leur singularité, dans cette revue ; le corps d’armée de Brunswick et la division écossaise. J’avais déjà vu défiler toute l’armée hollandaise et belge, brillante d’hommes et de costume, quand une ligne absolument noire lui succéda dans toute la largeur des Champs-Elysées ; c’était la division du duc de Brunswick, tué à Waterloo.

Là, figuraient ces fameux hussards de la mort dont j’avais tant entendu parler dans mon enfance ; ils étaient entièrement costumés de noir ; pelisses, dolmans, chabraques, buffleterie, brandebourgs et panaches, tout était de cette teinte lugubre ; une tête de mort sur deux os en croix, en métal blanc, était le seul objet brillant qui se détachât sur les schakos et les sabredaches de ce sombre corps de cavalerie. Du reste, l’infanterie de Brunswick avait poussé jusqu’à l’enfantillage la manie du noir ; elle portait le même costume que les hussards, une pelisse à l’inévitable tête de mort ; mais tout était noir jusque dans son armement, ses sacs, ses gants et jusqu’au bois de ses fusils ; je ne sais même pas si le canon n’en était point bruni.

Mais voici venir ce que la foule attendait avec tant d’impatience : la chaussée est occupée par une ligne qui ne ressemble plus à rien de ce que nous connaissions ; des baïonnettes scintillant de loin nous annoncent seules que ce sont des soldats qui s’avancent en ordre. Mais ces toques élégamment garnies de plumes noires qui n’ont coutume de figurer que sur des chapeaux de femmes ; mais ces jupons courts, à larges plis bariolés de carreaux, verts et rouges ; mais ces jambes nues et brûlées par le soleil, que lacent, jusqu’au-dessus de la cheville, ces galons rouges et blancs, tout cela n’est plus de nos jours ; sommes-nous donc en carnaval ? Eh ! mon Dieu non, ce sont les enfants de la Calédonie : place aux braves Ecossais !

Je ne saurais dire avec quel respectueux étonnement les Parisiens virent défiler ces singuliers régiments en jupons ; nous savions avec quelle valeur ils avaient combattu, aux Quatre-Bras, à Hougoumont et à Waterloo, quelques jours auparavant ; nous savions que plusieurs de leurs bataillons, incapables de fuir, s’étaient pris corps à corps avec la Garde impériale qui venait de rompre leur ligne à la baïonnette ; que dans cette affreuse mêlée il n’y avait eu ni vainqueurs ni vaincus, qu’il n’y avait eu que des morts. Aussi, les honneurs de la revue furent pour les Ecossais.

Eh ! qui ne les connaît et ne les aime aujourd’hui en France, ces enfants de la Clyde, ces braves montagnards que leur immortel compatriote, Walter Scott, nous a rendus si familiers ? Braves gens qui portent la fidélité et le dévouement du royaliste dans un cœur tout républicain par sa valeur et sa fierté ! Et leur musique militaire ; que croyez-vous qu’elle eût en tête ? Oh ! qu’au premier rang des musiques de nos régiments modernes, mugissent les trombones, beuglent les ophicléides, gémissent les pistons ; que Rossini sème toutes les fioritures de ses clarinettes italiennes sur la large harmonie allemande des instruments de cuivre : mes oreilles seront charmées ; mais c’est mon imagination qui le fût, quand je vis des cornemuses précéder la musique écossaise. Oui vraiment, des cornemuses, comme celles que gonfle dans nos rues le souffle des enfants de l’Auvergne et de la Bretagne. Admirable simplicité de ce peuple qui, seul, parmi tous ces bataillons que le niveau de la civilisation avait dépouillés de leur caractère primitif, nous apparaissait, vierge de toute altération !

Ces musettes dont nous voyions les porteurs marcher fièrement, et les jambes nues, nous redisaient de leur voix perçante, les exploits de Wallace et de Bruce ; c’était au son des mêmes ballades appelant jadis l’Ecosse aux armes contre Edouard d’Angleterre, que ces fiers montagnards traversaient nos Champs-Elysées. Un de leurs régiments était réduit à moins de 300 ou 400 hommes ; à l’aspect des cornemuses dont la voix stridente réglait leurs pas, un poétique souvenir me transporta en Ecosse ; je crus voir les premiers clans accourant se ranger sous la cravate de taffetas que venait de déployer, pour bannière, le brave et infortuné Charles-Edouard ; je me rappelais ce jour où il marcha sur Edimbourg, au milieu de ses fidèles montagnards, et précédé, pour toute musique, de quatorze cornemuses. La vue de Wellington me rendit bientôt à de plus tristes réalités.

Je ne décrirai point une seconde fois un état-major général ; c’est toujours même profusion de galons, de broderies, de panaches et de décorations ; trois hommes seuls me frappèrent parmi tant d’ennemis de la France : Wellington, Blücher et le prince d’Orange. Le premier, coiffé du classique chapeau à claque de l’Angleterre, avec sa longue et pâle figure, son nez busqué et ses cheveux blonds, formait un piquant contraste avec son voisin, porteur d’une moustache blanche taillée en crocs, de petits yeux vifs et perçants, à l’air aussi dur et aussi martial que l’Anglais avait l’air bourgeois et débonnaire ; celui-ci était le vieux prussien Blücher. L’un et l’autre avaient la poitrine couverte, des deux côtés de l’uniforme, de tant de plaques et de crachats, que je ne pus les compter. Auprès d’eux, un tout jeune homme ne me sembla porter qu’une décoration qui fixa mes regards, c’était, il est vrai, la plus significative ; ce jeune homme était le prince d’Orange, portant en écharpe son bras gauche, cassé à Waterloo par une balle française.

Ici, se termine l’histoire des Cent-Jours et commence celle de la seconde Restauration, cette longue lutte entre le droit divin et le droit du peuple. Pour préluder à cette série de manques de foi, devant aboutir aux Ordonnances de Juillet, le pouvoir commença par violer la capitulation de Paris, qui jetait un voile sur la conduite politique des Français dans les Cent-Jours ; il décréta d’accusation La Bédoyère et l’illustre et malheureux Ney. L’étranger suivit ce noble exemple en spoliant nos Musées ainsi que l’arc de Triomphe du Carrousel, au mépris des traités qui les protégeaient. Le pont d’Iéna avait alors pour ornement les aigles que lui a rendues la Révolution de 48 ; elles posaient leurs serres sur le cordon de chaque pile, étendaient gracieusement leurs ailes à droite et à gauche et embrassaient ainsi chaque arcade.

Pauvre pont ! son nom pensa lui coûter cher ; sans la maladresse des canonniers prussiens, c’en était fait de lui.

Après la rentrée de Louis XVIII, le bruit se répandit un matin que les Prussiens avaient fait sauter le pont d’Iéna, la nuit précédente. Je sortis à l’instant avec d’autres étudiants qui se trouvaient alors comme moi au café des Pyrénées ; nous nous rendîmes au Champ-de-Mars et vîmes en effet un groupe nombreux près du pont. La seconde pile du côté du Champ-de-Mars était écornée à la hauteur du chapiteau, quelques pierres du cintre étaient fendillées ; les artificiers prussiens avaient si mal disposé leur fougasse, trop faible, du reste, que tout l’effet s’en était manifesté en dehors du pont et n’avait réussi qu’à le marquer d’une auréole noire qui était loin d’être glorieuse pour eux. L’indignation et le mépris jaillissaient de tous nos regards, à l’aspect de ce guet-apens nocturne ; on annonçait que les Prussiens devaient, dans la journée, procéder définitivement à la destruction du pont d’Iéna ; la plus vive agitation se répandit alors dans Paris. Le roi Louis XVIII, informé du projet de l’armée prussienne, déclara, dit-on, qu’il ne souffrirait point une telle violation des traités et qu’il irait se placer sur le pont qu’on voulait faire sauter. Malheur inévitable de la situation ! personne ne crut un mot de cette résistance à l’étranger de la part d’un prince dont le retour se signalait déjà dans le Midi par le meurtre et la terreur ; quoi qu’il en fût, les Prussiens respectèrent le pont d’Iéna, et le Roi, qui s’était peut-être prononcé avec fermeté, ne réussit qu’à s’attirer l’épigramme suivante, qui, dès le même jour, circulait en cachette. Louis XVIII était, on le sait, d’une corpulence énorme ; quelle bonne fortune pour l’opposition ! Voici l’épigramme en question, demeurée intacte en ma mémoire, ainsi que tout ce qui tient à cette mémorable époque des Cent-Jours : 

Venez, fiers Prussiens, sur le pont d’Iéna

Assouvissant votre orgueil misérable,

Vous venger du nom mémorable

Que la victoire lui donna.

Essayez ! Louis vous défie

De pouvoir le faire sauter ; 

Car pour nous, exposant sa vie,

Il a juré de s’y faire porter !

Tu resteras debout sur ta base imposante,

Noble pont ; ne crains rien pour tes fiers piédestaux,

Sur ton pavé que Louis se présente…

Et l’on verra la mine avorter, impuissante,

Sous un tel héroïsme… et sous tant de quintaux.

Je vis hélas ! plus tard, le pillage du musée ; j’ai vu les grenadiers hongrois porter sur de grossiers brancards les divines toiles des Raphaël, des Titien et des Dominiquin ; la main sauvage d’un pandour arrachait de leur piédestal les marbres sacrés qu’avaient fait respirer les Phidias et les Praxitèle, sous les formes d’Apollon, de Vénus et de Laocoon. Pour l’honneur de Paris, l’Autriche n’avait pu y trouver d’emballeur pour consommer son vol ; ses soldats seuls lui servirent dans cet ignoble emploi.

Pendant ce temps-là, l’arc de triomphe perdait ses trophées, ses reliefs lui étaient arrachés ; des câbles grossiers garrottaient les chevaux de Venise, que de victoire en victoire la gloire avait menés de Corinthe à Paris. Là, un officier anglais, monté sur le monument, prenait en riant des poses dans le char où Napoléon ne s’était pas trouvé digne de figurer ! Voilà ce que je voyais douloureusement, d’une croisée du musée, tandis que la cavalerie autrichienne gardait toutes les avenues du Carrousel. »

 

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