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( 21 mai, 2019 )

Une lettre du général van de Dedem de Gelder.

Lutzen

Elle  fut publiée dans l’ouvrage que l’historien Arthur Chuquet  intitulé « L’année 1814 ». Comme l’écrit cet éminent auteur, « Van Dedem, ce général-diplomate passa du service de la Hollande à celui de la France ». Ce officier supérieur a laissé des « Mémoires », publiés chez Plon en 1900.  

Paris, 20 mai 1814. 

Depuis quatre ans, je sers la France comme général de brigade. J’ai fait les quatre dernières campagnes. J’ai combattu dans quatorze batailles, sans compter les derniers faits d’armes en Italie d’où j’ai ramené la belle division que je commandais depuis trois mois, vu l’indisposition et ensuite la mort du général Gratien. Les troupes sous mes ordres sont celles qui ont tiré les derniers coups de fusil contre les Autrichiens et les Napolitains. Elles ont été ensuite les premières en Italie à arborer la cocarde blanche lorsque j’ai été informé du changement heureux survenu en France. Il y a plus d’un an que le Prince de La Moskowa a demandé pour moi le grade de général de division et le major général a également écrit au Ministre de la Guerre pour l’engager à me proposer ; je suis parti pour l’Italie avec la promesse que cela allait être fait. 

 

 

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( 9 mai, 2019 )

Une lettre du général Van Dedem au maréchal Berthier.

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 Le maréchal Berthier.

Cette lettre du général hollandais Van Dedem de Gelder confirme un passage de ses « Mémoires » [Publié chez Plon en 1900]. Il fit en effet, dans ses « Mémoires » comme dans cette lettre, que le duc de Bassano [Maret] le mit à Vilna dans la bonne calèche d’un courrier qui se rendait à Varsovie, et il a joute-ce qu’il ne dit pas dans sa lettre- qu’on le tenait pour perdu, que le conducteur avait ordre de se faire donner par le bailli de l’endroit où le général serait enterré, un certificat qui serait envoyé à la famille. De Varsovie, Dedem écrivit à Berthier la lettre qu’on va lire ; il demandait un congé pour aller se guérir à Berlin, et nous apprenons par les « Mémoires » que Berthier lui envoya l’ordre formel de se rendre sans délai à Elbing pour y prendre un commandement.  

Arthur CHUQUET 

Varsovie, 20 décembre 1812 

Monseigneur, j’ai quitté Vilna et me suis rendu à Moscou d’après l’ordre du jour qui enjoignait aux officiers généraux, blessés et malades, de s’y transporter. Ayant perdu tous mes chevaux, j’ai été trop heureux de profiter de la place que Son Excellence le duc de Bassano m’a fait donner par un de ses courriers. Ma santé est tellement délabrée et j’ai un si grand besoin de repos et de me rapprocher de climats plus doux que, sur l’avis bien prononcé des médecins, je supplie Votre Altesse Sérénissime de m’envoyer un congé pour aller en France. Je souffre de la poitrine par suite de la chute que j’ai faite le jour de la prise de Smolensk, et des rhumatismes goutteux se sont portés sur mes mains et mes pieds, au point de n’être propre à aucun exercice. 

 

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( 4 mai, 2019 )

Le destin des chevaux durant la campagne de Russie…

Le cheval fut, durant la campagne, le principal aliment. Déjà, en marchant sur Moscou, les Français avaient fait des grillades avec les chevaux tués en choisissant les plus jeunes dont la chair était plus tendre. Au soir de La Moskowa, ils mangèrent du cheval rôti, car, dit un des combattants, la denrée ne manquait pas et jamais boucherie ne fut si bien approvisionnée. Daru, proposant au mois d’octobre à Napoléon de passer l’hiver à Moscou et de faire de cette ville un grand camp retranché, disait qu’on salerait les chevaux qu’on ne pourrait nourrir. Pendant la retraite, le cheval a, comme dit Castellane dans son «Journal », un grand débit.  Les soldats mangent tous ceux qui peuvent être saignés. Ils les volent même pour les manger. Un officier qui se croit suLe destin des chevaux durant la campagne de Russie… dans HORS-SERIE 86001577ivi de sa monture sent tout à coup que les rênes qu’il a passées autour de son bras viennent d’être coupées ; il se retourne ; il voit son cheval tué, dépecé, partagé. Mais le froid devint si intense qu’on ne pouvait plus tuer et dépecer les chevaux.

On leur coupait donc une tranche dans la culotte pendant qu’ils marchaient et le froid les avait tellement engourdis et rendus insensibles qu’ils ne donnaient aucun signe de douleur. Plusieurs cheminèrent ainsi durant quelques jours avec de fortes parties de chair enlevées aux cuisses : le froid avait gelé le sang qui sortait et arrêté tout écoulement. Tout le mois de novembre, le soldat fut hippophage. « Le cheval, remarque Castellane, continue à très recherché, et les soldats n’en laissent pas. » Mais le 4 décembre 1812, Castellane note qu’on ne mange plus le cheval, qu’on a des bestiaux autant qu’on veut et qu’on fait des distributions. La viande de cheval plaisait donc à l’armée, le général hollandais Van Dedem de Gelder raconte que son cuisinier, qui avait vécu à Drontheim en Norvège, savait la préparer à merveille ; ses invités, lorsqu’il en servait, croyaient qu’il leur servait du bœuf. Mais, sous l’empire de la faim, les hippophages commirent des horreurs. Des « hébétés », raconte le général Vionnet de Maringoné, ouvraient le ventre à de chevaux encore vivants et leur arrachaient les rognons, le foie, le cœur qu’ils mangeaient avec voracité pendant que l’animal palpitait encore devant eux. D’autres qui n’avaient ni sabre, ni couteau, déchiraient la chair de leurs dents et suçaient le sang de la bête qui gisait sur le sol sans être encore morte. 

Arthur CHUQUET 

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( 29 avril, 2019 )

La MORT d’Auguste de CAULAINCOURT…

 250px1.jpgGénéral de division depuis le 7 septembre 1809, Auguste de Caulaincourt était gouverneur des pages et faisait le service d’aide de camp de l’Empereur lorsqu’il partit pour la guerre de Russie. Il ne semble pas avoir approuvé l’expédition et il partageait sans doute les sentiments et pressentiments de son frère Armand, duc de Vicence et Grand-Écuyer de l’Empereur. Le jour où l’armée passa le Niémen, dans le groupe des officiers généraux qui formaient l’entourage de Napoléon, le général van Dedem de Gelder se permettait un peu de gaieté. Auguste de Caulaincourt lui dit tout bas : « On ne rit point ici, c’est une grande journée ». Le 7 juillet 1812, à Vilna, il fut nommé commandant du grand-quartier impérial. Mais cette plaça ne lui agréait pas, et le 30 juillet, il écrit à l’Empereur : « Accoutumé à être exact et ne pouvant, dans les fonctions de commandant de quartier-général impérial, obtenir des résultats satisfaisants, me rappelant que Votre Majesté a daigné dire qu’on commettait un crime en lui cachant la vérité, je crois de mon devoir de lui présenter que le bien de son service demande que l’emploi de commandant du quartier-impérial soit donné à un officier général de l’état-major général. » Le 30 août 1812, Napoléon le chargea de prendre possession de Viazma et de préserver la ville de l’incendie.  La veille de la bataille de La Moskowa, le 6 septembre, Caulaincourt et non pas Rapp comme on l’a dit, était aide de camp de service sous la tente de l’Empereur. Il ne dormait pas. A demi couché sur un matelas, enveloppé dans son manteau, il appuyait la tête sur le coude et regardait tristement un portrait, celui de sa jeune femme, Blanche de La Feuillade, qu’il avait épousé le 21 avril 1812. Il semblait lui dire un adieu éternel et lorsque l’Empereur l’appela, il n’eut que le temps de remettre le portrait sur son cœur. Quelques heures après, il n’était plus. Il remplaça Montbrun qui venait d’être mortellement atteint, et criant aux aides de camp qui pleuraient de le suivre et de venger leur général, écoutant Murat qui lui ordonnait de tourner à gauche avec les cuirassiers pour prendre à dos la grande redoute, répondant au roi de Naples qu’il serait bientôt mort ou vif dans cette redoute, il partit, renversa tout ce qui lui résistait pénétra le premier dans l’ouvrage. Là, il tomba frappé d’une balle. La nouvelle fut annoncée à l’Empereur et au duc de Vicence. « Vous avez entendu, dit Napoléon au Grand-Écuyer, voulez-vous vous retirer ? » Le duc de Vicence versait des larmes et restait impassible ; il ne répliqua rien, il ne retira pas, mais il se découvrir à demi pour remercier et refuser. Caulaincourt, a dit Napoléon dans le 18ème Bulletin, « se porte à la tête du 5ème cuirassiers, culbute tout, entre dans la redoute par la gorge.  Dès ce moment, plus d’incertitude ; la bataille est gagnée ; il tourne contre les ennemis les vingt et une pièces de canon qui se trouvent dans la redoute. Caulaincourt qui venait de se distinguer par cette belle charge avait terminé ses destinées ; il tombe mort, frappé par un boulet ; mort glorieuse et digne d’envie. 

Arthur CHUQUET. 

 

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( 30 janvier, 2019 )

D’Orcha à la Bérézina…

D'Orcha à la Bérézina... dans HORS-SERIE campagnerussie1

Le général hollandais de Dedem de Gelder, retrace dans ses « Mémoires » son parcours à ce moment précis de la campagne de Russie.

« Ce fut à Orcha que le maréchal Ney rejoignit l’armée après des manœuvres savantes et une intrépidité sans exemple ; Le Vice-roi avait été à sa rencontre et eut part à la gloire de ce beau mouvement militaire. Mais, à partir de ce moment, le désordre alla en augmentant, et vainement l’Empereur fit proclamer au son du tambour et sous les menaces les plus sévères que chacun eût à rejoindre son corps. Nous marchâmes vers Kokanow le 20 ; le 21 vers Toloczin par une route en ligne droite bordée d’arbres et fort belle en d’autres temps, mais offrant maintenant les scènes les plus affreuses. En entrant à Bobr, le 22, je rencontrai un parc d’artillerie hollandaise et les équipages du lieutenant général Daendels, ce qui me confirma l’avis, à nous donné, que le 9ème corps s’était enfin approché de nous. Pour le reste, les nouvelles furent rien moins que rassurantes, car nous apprîmes au Borisov était occupé par l’ennemi. Etant allé prendre les ordres du major général [Maréchal Berthier, prince de Neufchâtel], je l’entendis répondre à  un officier qui lui avait dit à l’oreille je ne sais quoi : « Nous sommes donc coupés de tous côtés.  » Enfin il ne me resta plus de doute sur notre position lorsque je vis, le soir, le comte Daru brûler les papiers de l’Empereur, mêmes les traités les plus secrets. Son secrétaire, lui en montrant un dans une belle boîte de vermeil, lui dit : «  Il n’en existe point de copie à Paris. » Le ministre répondit : « C’est égal, brûlez. » Au souper, j’en parlai au comte Daru, qui me dit en confidence : « La journée de demain décidera de notre sort ; peut-être ne reverrai-je jamais ni la France, ni ma femme, ni mes enfants ; cette idée est cruelle… Le lendemain, en nous approchant de Borisov, je vous l’Empereur dicter dans sa voiture un ordre au prince de Neufchâtel avec le plus grand sang-froid, quoiqu’il eût l’air soucieux, et j’avoue que je l’admirai. On s’était arrêté, on avait fait un feu de bois de sapin qui brûlait fort mal. Napoléon ordonna au général Krasinski d’envoyer un Polonais avec un paysan pour sonder un gué à un quart de lieue vers la droite ; ces hommes n’étant pas revenus aussi vite que Sa Majesté l’aurait voulu, Elle ordonna : « A cheval ! » Et nous avançâmes vers la ville. Le Polonais avait ordre de sonder le passage et de tirer un coup de pistolet s’il le trouvait praticable mais il tomba à l’eau, et ses pistolets furent mouillés, ce qui l’empêcha d’exécuter l’ordre. L’Empereur était sorti de sa voiture et causait avec nous comme si de rien n’était. D’où nous étions, on distinguait la position qu’occupaient les Russes au-delà du pont et d’où ils nous dominaient. On se logea dans le faubourg ; les Russes auraient pu nous y chauffer, mais la nuit fut tranquille. A huit heures, l’Empereur, partit pour aller se loger dans un petit château près de Studianka, où il fit travailler toute la nuit aux ponts, à l’endroit même où Charles XII avait passé la Bérézina en entrant en Russie.

Dans les combats qui eurent lieu sur les bords de la rivière, le duc de Reggio [Maréchal Oudinot], les généraux Legrand, Dombrowski et Girard furent blessés ; le jeune comte de Noailles fut tué ; mais leur sans coula en combattant pour l’honneur des armes et pour sauver des milliers de victimes. Combien plus malheureux furent ces guerriers sans nombre qui périrent dans les flots ou écrasés sous les pieds des chevaux et les roues  des voitures Le souvenir en est horrible, et je n’oublierai jamais ce spectacle affreux. Dans le désordre, qui fut inexprimable, le prince de Neufchâtel fit repasser une division d’infanterie, qui avait déjà passé les ponts ; ce faux mouvement perdit un temps précieux. Pour moi, je fus en ce jour plus heureux que sage ; j’étais passé un des premiers, croyant trouver l’Empereur à l’autre bord, et je voulus, avant de me mettre en route pour Wilna, lui demander ses ordres. Depuis Smolensk j’avais par écrit celui de me rendre dans cette dernière ville. On m’apprit que l’empereur était encore sur la rive fatale ; je repassai le pont, mais un officier général de ma connaissance, étonné de me voir revenir, m’en demanda la cause ; quand je la lui eus expliquée, il me dit : « Vous êtes bien fou de vous occuper de lui ; si j’étais de l’autre côté, je ne repasserai pas, m’en donnât-il l’ordre par écrit. » Je réfléchis, et je suivis un conseil aussi salutaire. Le passage devenait de plus en plus difficile, et c’est dans cette contremarche que je perdis mon petit canonnier féminin [sic], qui ne m’avait pas quitté.

Aussitôt que j’eus regagné la route du salut, je filai vers Zembin, où je passai la nuit chez un juif, qui me fit payer fort cher un souper abominable dont je le trouvai plus mal que bien. Je me trouvai plus mal que bien. Je ne reviens pas encore de la surprise que j’eus en traversant les ponts d’une longueur étonnante sur lesquels passe la grande route de Zembin à Molodeczno. Les Russes ne les avaient point brûlés !!

Il aurait suffi de les détruire pour enfermer l’armée française avec son chef dans une véritable souricière ; car il ne serait resté aucune possibilité de franchir les marais et le bras de la Bérézina qui coupe la route. Les cosaques étaient venus le matin à Zembin, mais les généraux russes ne se doutèrent pas que Napoléon prendrait ce chemin, ce qui ne prouve pas en faveur de leur sagacité. Ils auraient pu se douter que nous chercherions à éviter Minsk, dont ils étaient maîtres. » 
 
(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de DEDEM de GELDER (1774-1825) », Plon, 1900, pp.286-289). En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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( 24 décembre, 2018 )

La progression de la Grande-Armée en Russie (juin/juillet 1812)…

« A deux heures [le 24 juin 1812] nous pénétrâmes dans Kowno. La cavalerie, conduite par le général Pajol, y était entrée dès le matin et avait chassé devant elle celle de l’ennemi. On se rappelle qu’Alexandre, après avoir fait mine de vouloir défendre le Niémen, se replia subitement jusque derrière la Dwina, où le général Pfuhl avait établi le camp retranché de Drissa ; l’armée eut déjà la preuve à Kowno que tout devait être cédé à la Garde, ce qui donna dès lors de l’humeur aux autres régiments. Nous avions trouvé dans la ville beaucoup de provisions. Mais bientôt l’ordre arriva de placer des factionnaires aux portes, de ne laisser entrer ni soldats, ni officiers, ni même les généraux, tout devant être réservé pour la Garde Impériale, qui seule entrait en ville ; les autres corps, sans en excepter l’avant-garde, feraient le tour des murs. La progression de la Grande-Armée en Russie (juin/juillet 1812)... dans TEMOIGNAGES 06-507695Nous allâmes donc bivouaquer à deux lieues en avant sur la route de Wilna, dans un bois de sapins, le long de la Wilia, tandis que l’Empereur s’établissait à Kowno et que la Garde pillait tous les magasins et les maisons des particuliers. Les habitants prirent la fuite et portèrent la consternation au loin ; et certes cet exemple n’était pas faire pour engager les habitants des autres villes à nous attendre et à faire les honneurs de chez eux. Tel était cependant l’enthousiasme des Polonais et leur désir de reconquérir leur indépendance. De leur côté, les Russes ne manquèrent pas de publier, même à Smolensk et à Moscou, le pillage de Kowno. Les Russes ne défendirent que très faiblement les positions qui sont entre Riconti et Wilna. A la descente de la montagne avant Wilna, cette montagne qui depuis nous devint si fatale [l’auteur fait allusion à la fameuse côte de Ponari, laquelle une fois gelée et enneigée, fut le lieu d’un encombrement incroyable, au retour], l’avant-garde du roi de Naples eut un engagement peu important avec l’arrière-garde russe ; Celle-ci brûla le grand pont de Wilna pour retarder notre marche déjà fort gênée par la pluie, par les mauvais chemins et par la difficulté de faire suivre les parcs de bœufs que chaque régiment s’était formés. Les voitures de transports arrivaient fort tard, souvent même après que la troupe avait quitté la station, en sorte que, dès les premiers jours, le soldat se trouva mal nourri. Faute de pain et souvent de légumes, il mangeait en trop grande quantité de la viande, qui était abondante. Les plus anciens colonels et ceux qui avaient fait la première campagne de Pologne en 1806 augurèrent mal de ces commencements. Le colonel Pouchelon, commandant le 33ème de ligne, était sous mes ordres. Il avait fait la guerre d’Eylau, il avait épousé une riche Polonaise ; il avait des connaissances locales, et, quoique d’un caractère sournois, il était officier distingué et de beaucoup d’esprit. Il me prédit de bonne heure la mauvaise tournure des affaires. Un mois plus tard, à Vitebsk (nous n’étêtions pas encore à moitié [de la] route de Moscou), il me dit : « Je renvoie tous mes effets. L’armée est perdue. » Quoiqu’on le trompât sur bien des choses, Napoléon a su de bonne heure que l’armée désespérait de l’expédition.

Nous rentrâmes à Wilna le 28 [juin 1812]. Les seigneurs polonais qui tenaient au parti russe avaient quitté la ville ; le parti polonais nous reçut avec enthousiasme ; mais Napoléon fut peu satisfait des moyens d’action dont il disposait. De là le peu de certitude qu’il donna aux Polonais pour leur indépendance future. Sa réponse à la députation ne fut pas même équivoque. Elle annonçait clairement, pour ceux qui étaient un peu initié dans les affaires, que, pourvu que l’empereur Alexandre s’inclinât devant le grand monarque et qu’il consentît au système continental, il ne serait point question du rétablissement de la Pologne. Je crois même qu’à ce prix Napoléon, qui en politique ne connaissait de système que celui de « tranche-montagne », aurait consenti au démembrement de la Turquie et y aurait même prêté la main. Il dit en [ses] propres termes aux Polonais : « Profitez de la circonstance ; tâchez de reconquérir votre indépendance pendant que je suis en guerre avec la Russie. Si vous vous consolidez, je vous comprendrai dans la paix ; mais je ne puis pas faire couler le sang français pour vous ; et si l’empereur Alexandre me propose la paix à des conditions raisonnables, je serai forcé de vous abandonner » […] A Wilkowiski, l’empereur Napoléon avait lancé une proclamation contre les Russes et leur souverain. A Wilna, nous eûmes connaissance de la proclamation de l’empereur Alexandre ; elle n’était pas moins forte, et elle avait pour elle la raison et la justice. […] Je m’arrêterai peu aux détails, que d’autres ont décrits avec plus de précision que je ne pourrais en mettre. Je ne voyais guère que les mouvements de la division, forte de quinze mille hommes, dont je commandais la deuxième brigade, tandis que des officiers à l’état-major général ou à celui des chefs de corps, comme le Vice-roi [Eugène] et le prince d’Eckmühl [maréchal Davout], pouvaient avoir connaissance de l’ensemble. Le premiers cors sous le maréchal Davout fut détaché sur Minsk et eut des engagements très vifs à Mohilew. Où le maréchal s’efforça de réparer par sa bravoure et son talent les pertes que ses troupes avaient essuyées au commencement de l’action lorsqu’elles s’étaient laissé surprendre. Cette affaire n’en fut pas moins avantageuse aux Russes, car elle dégagea le prince Bagration et lui donna la liberté de se porter sur Smolensk, où les deux armées russes devaient faire leur jonction. Les Saxons, sous le général Reynier, éprouvèrent un échec à Kobrin en Volhynie. Deux régiments d’infanterie saxonne et deux escadrons furent obligés de capituler après une très belle défense.[…] le corps du prince d’Eckmühl [maréchal Davout] rejoignit la Grande armée plus tard au passage du Dniéper après la prise de Vitebsk et lorsque nous marchâmes sur Smolensk. La gauche de l’armée avait pendant ce temps des succès considérables. Le duc de Tarente [maréchal Macdonald] s’emparait de la Courlande. Il s’y fit aimer par une discipline sévère et procura à ses troupes non seulement des vivres, mais pourvut de bonne heure aux moyens de les garantir du froid, tandis que les autres corps d’après des ordres positifs avaient renvoyé leurs vestes et pantalons de drap et étaient tellement habillés à la légère qu’ils avaient plutôt l’air d’être destinés à s’enfoncer dans les sables brûlants de l’Afrique que dans les climats septentrionaux de l’Europe. Pour soulager le soldat, qu’on avait chargé de vivres de réserve, on lui avait ôté ses vêtements lourds, et, malgré la grande capacité des voitures, il était matériellement impossible de traîner à la suite de l’armée les magasins des régiments. Le corps auxiliaire prussien servit avec distinction sous le maréchal Macdonald ; les généraux Grawert et Kleist étaient des officiers de mérite. Les prussiens avaient moins de prédilection pour les Russes que les autrichiens ; ils se battirent bien, et leur cavalerie qui se distingua en plusieurs rencontres nous fut d’un grand secours. Le général Kleist et le général York, qui succéda au général Grawert, étaient les moins francs. Macdonald s’en aperçut de bonne heure, ce qui fit naître entre eux la mésintelligence ; mais le maréchal ne soupçonna qu’après coup que ces généraux pouvaient pousser la perfidie jusqu’à l’abandonner et à livrer leurs troupes aux Russes. Dunabourg fut occupé par nos troupes sous le général Ricard. Le duc de Reggio [maréchal Oudinot] remporta une victoire brillante et glorieuse pour le soldat français sur les princes de Wittgenstein et Repnin en avant de la Duna, du côté de Drissa. Les Russes furent culbutés dans la rivière et perdirent trois généraux et quatorze pièces de canon. Le général Legrand s’y distingua, sa division y fit merveille ; mais cette action n’eut lieu que lorsque l’Empereur marchait déjà sur Vitebsk. Avant que l’armée se fût portée en avant de Wilna, le Vice-roi avait fait un mouvement rétrograde sur la route de Lida, par laquelle (d’après quelques rapports), l’hetman Platow voulait déboucher pour se porter sur la Duna ; mais son Altesse Impériale [Murat] se dirigea ensuite par Smorgoni sur Wileika, passa la Wilia et suivit le mouvement du centre de la Grande Armée.

Le troisième corps sous le maréchal Ney et le deuxième sous le maréchal Oudinot, en partant de Wilna, appuyèrent le roi de Naples, qui avait sous ses ordres la cavalerie, et poussèrent les Russes vers la Duna, où ils avaient leur camp retranché de Drissa. La division Friant, qui avait été séparée du corps du prince d’Eckmühl, marchait à l’avant-garde sous le roi de Naples. Ce service, fatigant sous tous les rapports et qu’elle a continué pendant toute la campagne, la réduisit bientôt aux deux tiers de sa force primitive ; et cette belle division fut une de celles qui, dès, le commencement, eurent le plus à souffrir. Si le roi de Naples ne ménageait pas la cavalerie (et la réputation lui en était bien acquise), il ménageait encore moins l’infanterie ; aussi le général Dufour et moi, quoique attachés personnellement à ce prince, qui nous avait honorés de sa bienveillance à Naples, nous regrettions vivement d’avoir été séparé du prince d’Eckmühl, qui est certes de tous les chefs d’armée celui qui porte le plus de sollicitude paternelle à ses troupes. Il a des soins et des attentions précieuses pour le soldat et utiles pour les généraux, quoique ceux-ci aient souvent à se plaindre de sa dureté et de sa minutie, qui cependant ont toujours leur utilité pour l’ensemble.»

« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général Baron de Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.214-221. En 1812, cet officier commanda une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite de Russie, le général de Dedem de Gelder est à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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( 12 décembre, 2018 )

Le général Pouchelon à Vitebsk…

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Etienne-François-Raymond Pouchelon, fils d’Etienne Pouchelon et de Madeleine Fayolle, était né à Romans, dans la Drôme, le 25 octobre 1770. Il entre au service dans le 2ème bataillon des volontaires de la Drôme en qualité de sergent-major au mois d’octobre 1791 et il est quartier-maître trésorier au mois de juin 1793.  Passé par incorporation dans la 118ème demi-brigade comme premier lieutenant de la compagnie de canonniers en l’an II et quartier-maître dans le même corps (devenu la 32ème demi-brigade de ligne), en l’an III, fait capitaine en l’an VI sur le champ de bataille, promu chef de bataillon le 29 mars 1801 et nommé le même jour aide de camp du général Rampon, major au 33ème  régiment de ligne le 22 décembre 1803 et colonel du même corps le 7 janvier 1807.  Il obtint le grade de général de brigade durant la campagne de Russie, le 8 octobre 1812. Il fut retraité en 1816 et mourut à Valence le 4 septembre 1831. Sa vaillance l’avait fait appelé « Pouchelon-Sans-Peur » et lui avait valu le titre de baron de l’Empire (26 octobre 1808). A la bataille de La Moskowa, il reçut deux coups de feu, l’un à la cuisse, l’autre à la main. Mais Pouchelon avait fait la première campagne de Pologne, et, comme plusieurs colonels de l’armée, il augura mal en 1812 des commencements de l’expédition. N’avait-il pas, comme on disait alors, des connaissances locales ?  Le 24 février 1808, il avait épousé une dame de Bromberg, la comtesse Béatrix-Sophie de Klingsporn, née Koplin, qui, selon le témoignage du général Friant, ajoutait à l’éducation et à de belles qualités une fortune assez considérable. 

De bonne heure, Pouchelon prévit donc que l’expédition tournerait mal et à Vitebsk, lorsque l’armée n’était pas encore à moitié chemin de Moscou, il disait au général hollandais Van Dedem de Gelder : « Je renvoie tous mes effets, l’armée est perdue. »  

Arthur CHUQUET.

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( 11 décembre, 2018 )

Réflexions (Vilna, 1er décembre 1812)…

Réflexions (Vilna, 1er décembre 1812)… dans TEMOIGNAGES retraite-de-russie

Cette anecdote est extraite des « Mémoires » du général de Dedem de Gelder. Nous sommes à Vilna.

« Le 1er décembre [1812], il y eut concert chez le duc de Bassano [Maret], pour célébrer la veille de l’anniversaire du couronnement. Le lendemain, il y eut grand bal chez le général van Hogendorp. J’entendis les dames polonaises se demander en me montrant : « Qui est-ce que ce squelette ambulant ? »  Et, parus qu’elles eurent appris que j’étais le premier arrivant de l’armée, plusieurs d’entre elles me demandèrent des nouvelles de leurs maris ou de leurs parents. Nonobstant la défense du duc de Bassano, je conseillai à quelques –une d’entre elles de faire leurs paquets et de partir pour Varsovie. Je fis aussi prévenir le général Friant, qui profita un des premier de mon avis, et il s’en trouva fort bien. Pendant qu’on dansait chez M. le Gouverneur [le général van Hogendorp], les malheureux de l’armée commençaient à arriver, et le 6 décembre, Napoléon lui-même parut. Il ne s’arrêta que peu d’heures à Vilna. Bientôt on sut qu’il laissait le commandement de l’armée au roi de Naples, et qu’il avait pris le chemin de Paris. Un cri d’indignation générale se fit entendre. Je vis des hommes d’un caractère calme ne plus se posséder, et certes, si dans ce moment quelqu’un eût le courage d’annoncer sa destitution, elle eut été proclamée. Cependant, soyons justes, la présence de l’empereur à l’armée n’était pour le moment d’aucune utilité pour lui, pour l’Empire, et surtout pour tout ce qui avait tenu à la Révolution. Si le duc d’Orléans [le futur roi Louis-Philippe] se fût montré en France dans ce moment, peut-être eût-il été appelé au trône, mais c’eût été proclamer la guerre civile. Les royalistes auraient voulu la légitimité, mais en trop petit nombre, sans moyens, et trop éloignés de leur siècle, ils ne pouvaient atteindre d’autre résultat que celui de causer de trouble. Les chefs de l’armée se seraient divisés, mais les principaux, ainsi que toute l’armée, n’eussent point voulu des bourbons à cette époque. Il n’y aurait eu qu’un moyen de se défaire de Napoléon sans recouvrir aux armes, c’était de proclamer son fils empereur sous la régence  de sa mère, de demander la médiation de l’Autriche et de la Prusse et de faire la paix. Qui nous dit que quelques hommes forts n’y aient point songé ? Napoléon, en s’en allant, leur en ôta les possibilités, et j’avoue que si, à Vilna et même avant, il m’eût demandé un avis, je lui aurais donné celui de décamper et de faire ce qu’il a fait. »

(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de DEDEM de GELDER (1774-1825) », Plon, 1900, pp.291-292. En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat).

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( 23 novembre, 2018 )

A Orcha et ailleurs…

Un bivouac de fortune (Russie, 1812)...

« En arrivant à Orcha, toute l’armée fut surprise de la complaisance des Russes. Ils nous y avaient lassé le passage libre, et c’est là que, le 19 et 20 novembre, nous franchîmes le Dniepr sur deux ponts construits à la hâte. En ne nous attaquant point, le maréchal Koutousov nous laissa la perspective flatteuse de voir arriver les corps d’armée des maréchaux Victor et Oudinot, qui en effet nous sauvèrent à la Bérézina ; Koutousov avait agi en général peu accoutumé à vaincre, ou en politique rusé. Sa maxime fut de nous laisser aller : « Cette leçon leur servira, disait-il, ils n’y reviendront pas ; il faut les chasser de chez nous, mais il ne faut pas détruire l’armée française ; ce serait travailler pour leurs ennemis et els nôtres. » Koutousov tenait au système d’alliance entrela France et la Russie. A Doubrowna et à Orcha nous avions trouvé des vivres, mais le désordre qui régnait dans l’armée avait rendu les distributions régulières impossibles, et le résultat avait été le même qu’à Smolensk ; les uns avaient pris au-delà de leurs besoins, les autres n’avaient rien obtenu et succombaient d’inanition. Personnellement j’ai été très heureux, après la perte de mes équipages. Le [grand-] maréchal Duroc m’invita souvent à déjeuner à la halte que l’Empereur faisait en plein air. Le maréchal Lefebvre, le duc d’Abrantès [général Junot], et surtout le comte Daru, partagèrent avec moi leur souper ; le général Piré conserva son fourgon jusqu’à la Bérézina, grâce à mes soins et à ceux de ses aides-de-camp. Je m’étais mis en subsistance chez lui à la condition de bien défendre notre palladium ; aussi, pour faire passer ce fourgon  si précieux et celui du comte Daru, ai-je tiré plus d’une fois l’épée contre ceux qui voulaient arrêter leur passage, mon chapeau galonné ne suffisant plus à en imposer aux soldats. J’ai beaucoup souffert à cause de ma blessure et du froid, mais je ne me suis jamais couché sans souper et sans boire une bouteille de vin. Dans le jour, je pus acheter quelquefois une entrecôte de bœuf ou de cheval que je rôtissais à la pointe de mon épée auprès des bivouacs, quand du moins les soldats consentaient à me laisse approcher. Les Polonais étaient bien plus complaisants, en cela, que les Français, et souvent ils m’ont échangé ma viande contre des côtelettes de mouton et de la soupe de kacha. Avant Smolensk, je fus soigné pendant trois jours par un jeune comte de Seckendorff, officier des cuirassiers saxons, qui était bien monté en tout et à qui j’ai eu pour cela grande obligation. Tous ces détails sont minutieux, mais ils dépeignent la triste situation de l’armée. A quoi en effet n’est pas réduit le sous-lieutenant lorsque les généraux sont à la merci du soldat et n’ont ce qu’ils obtiennent que par un reste de considération ou par amitié ?

J’ai perdu en Russie vingt-quatre chevaux de prix, sans compter les petits cognats qu’on achetait à un ou deux louis, et qu’on perdait deux jours après. Je n’ai sauvé que ma personne et mes papiers ; mes cartes, mon argent, tout est tombé au pouvoir de l’ennemi, et l’on ne m’a donné aucune indemnité à mon retour, grâce à la partialité du prince de Neuchâtel [Maréchal Berthier] ; à qui j’avais dit trop franchement, pour en être aimé ou favorisé, ma manière de voir sur le traitement qu’éprouvaient les étrangers. Comme j’avais été au Kremlin lui parler pour moi et pour quelques autres officiers, Son Altesse me dit : « Si vous n’êtes pas contents, vous pouvez vous ne retourner. » Je lui répliquai : « Ce n’est ni le moment pour nous de le demander, ni à vous de nous le proposer, et je doute, prince, que l’Empereur vous ait chargé de ce message ; mais je ne vous cache pas que moi aussi bien que ceux dont je vous parle, nous sommes fâchés d’être venus. »

(« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général baron de Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.283-286).En 1812, cet officier commandait une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite, il se trouve à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

 

 

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( 6 octobre, 2018 )

Une LETTRE du GENERAL VAN DE DEDEM DE GELDER.

J’ai déjà publié ici il y a quelque temps, une lettre de ce général hollandais qui a combattu sous les drapeaux français. Dans celle que vous allez lire, comme dans la précédente, Van Dedem rappelle ses services et ses titres au grade de lieutenant général, qu’il obtint le 28 juin 1814. Il était général de brigade depuis le 19 avril 1811. C.B.

Après quatre campagnes pénibles pendant lesquelles j’ai été presque toujours à l’avant-garde, je crois pouvoir solliciter avec quelque droit de l’avancement. Deux contusions, cinq chevaux tués sous moi et quatorze batailles sont des titres honorables. Le grade de général de division a été demandé pour moi après la bataille de Lützen où j’ai eu l’honneur de commander la 10ème division qui a si puissamment contribué à la gloire de cette journée. J’avais la promesse formelle d’obtenir la première division vacante en Italie. J’ai commandé pendant toute cette dernière campagne celle de réserve, et le général Gratien étant mort à Plaisance, j’avais, pour ainsi dire, la certitude d’obtenir enfin la récompense de mes services lorsque l’armée de réserve a été dissoute. Il est dur pour moi d’avoir vu avancer plusieurs généraux beaucoup moins anciens que moi et qui n’avaient point mes titres. Le nom d’étranger ne peut être point un motif d’exclusion, et le droit à la récompense mérite, ce me semble, de marcher de pair avec le mal qu’on éprouve à l’armée. Si on ne tient point à me conserver en France, qu’au moins on puisse être à même d’aller chercher du service dans mon pays natal avec le grade de lieutenant-général que j’aurais bien gagné dans les armées du Roi. Cette faveur a été accordée en dernier lieu à d’autres généraux étrangers qui n’ont point été  dans la malheureuse nécessité, comme moi, de sacrifier une partie de leur fortune et de leur santé en Russie et en Allemagne en servant la gloire de la France. 

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( 10 juin, 2016 )

« On ne rit point ici; c’est une grande journée. »

« Napoléon passa le Niémen le 24 juin [1812], non cependant  sans quelque hésitation. C’était César franchissant le Rubicon. Le comte de Narbonne, qui avait été à Wilna en mission auprès de l’empereur Alexandre, en avait rapporté des paroles de paix. Ce prince avait mis tout le tort de notre côté, en faisant dire : « Que me veut l’empereur de France ? Vivons en bonne harmonie, il en est temps encore ; mais passé le Niémen, j’attirerai l’armée française dans les déserts de la Russie, et elle y trouvera son tombeau. » On ne se fait point d’idée du tableau imposant qu’offrit la réunion de soixante mille hommes groupés au pied de la colline sur laquelle Napoléon avait fait établir ses tentes. De cette hauteur il dominait toute son armée, le Niémen et les ponts préparés pour notre passage. Le hasard me fit jouir de ce spectacle. La division Friant, destinée à former l’avant-garde, s’était égarée pendant la nuit, en sorte qu’elle arriva sur le plateau après que toute l’armée se fut rassemblée. L’Empereur, nous voyant enfin déboucher, fit appeler le comte Friant et lui donna ses ordres. Pendant ce temps, la division, était arrêtée pour attendre son chef devant les tentes impériales ; je m’approchai du groupe d’officiers généraux de la maison de Napoléon. Un morne silence régnait parmi eux, presque de la consternation. M’étant permis un peu de gaieté, le général Auguste de Caulaincourt, gouverneur des pages et frère du grand écuyer, avec qui j’étais lié, me fit signe et me dit tout bas : « On ne rit point ici ; c’est une grande journée. » il me montra l’autre bord du fleuve, et il eut l’air d’ajouter : « Voilà notre tombeau. » L’Empereur ayant terminé avec le général Friant, la division traversa tous les corps de l’armée pour  s’approcher ; bientôt elle se trouva sur la rive opposée. Alors les soldats jetèrent des cris de joie qui me firent horreur, comme s’ils voulaient dire : « Nous voilà sur le territoire ennemi ! Nos officiers ne nous puniront plus lorsque nous nous ferons servir chez les bourgeois ! »  Jusque-là beaucoup de chefs avaient réussi à maintenir une stricte discipline, d’après les ordres mêmes de l’Empereur. Plusieurs proclamations avaient rappelé qu’en traversant les états du roi de Prusse nous étions sur le territoire allié, et qu’on devait les respecter comme si nous nous trouvions sur le territoire français. On a vu, hélas ! que souvent ces ordres avaient  été cruellement oubliés ou méprises ; mais du moins il n’y avait jamais eu d’autorisation. On avait contenu le soldat en lui disant : « Arrivé sur le territoire russe, on prendra tout ce que l’on voudra. » ainsi les ministres et les généraux de Napoléon avaient adopté le principe que Tacite nous apprend avoir été celui du sénat romain et des premiers empereurs : « Les Romains ne traitaient point les peuples auxquels ils faisaient la guerre comme des ennemis qui défendent leur pays, mais comme des esclaves qui ont osé se révolter. » L’avant-garde fouilla les bois, mais à peine trouvâmes-nous des traces d’hommes ; nous étions déjà dans un désert. L’Empereur, le prince de Neufchâtel, le toi de Naples, le prince d’Eckmühl, parcoururent en calèche ou droski la forêt de sapins, étonnés et peut-être terrifiés de ne voir ni habitants ni soldats russes.  On envoya des Polonais sur les hautes collines boisées ; ils rapportèrent que de loin on apercevait l’arrière-garde ennemie se dirigeant sur Wilna. »

« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général Baron de  Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.212-214. En 1812, cet officier commanda une brigade sous les ordres du maréchal Davout.  Plus tard, lors de la retraite de Russie,  le général de Dedem de Gelder est à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

 

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