( 24 juin, 2018 )

La progression de la Grande-Armée en Russie (juin/juillet 1812)…

« A deux heures [le 24 juin 1812] nous pénétrâmes dans Kowno. La cavalerie, conduite par le général Pajol, y était entrée dès le matin et avait chassé devant elle celle de l’ennemi. On se rappelle qu’Alexandre, après avoir fait mine de vouloir défendre le Niémen, se replia subitement jusque derrière la Dwina, où le général Pfuhl avait établi le camp retranché de Drissa ; l’armée eut déjà la preuve à Kowno que tout devait être cédé à la Garde, ce qui donna dès lors de l’humeur aux autres régiments. Nous avions trouvé dans la ville beaucoup de provisions. Mais bientôt l’ordre arriva de placer des factionnaires aux portes, de ne laisser entrer ni soldats, ni officiers, ni même les généraux, tout devant être réservé pour la Garde Impériale, qui seule entrait en ville ; les autres corps, sans en excepter l’avant-garde, feraient le tour des murs. La progression de la Grande-Armée en Russie (juin/juillet 1812)... dans TEMOIGNAGES 06-507695Nous allâmes donc bivouaquer à deux lieues en avant sur la route de Wilna, dans un bois de sapins, le long de la Wilia, tandis que l’Empereur s’établissait à Kowno et que la Garde pillait tous les magasins et les maisons des particuliers. Les habitants prirent la fuite et portèrent la consternation au loin ; et certes cet exemple n’était pas faire pour engager les habitants des autres villes à nous attendre et à faire les honneurs de chez eux. Tel était cependant l’enthousiasme des Polonais et leur désir de reconquérir leur indépendance. De leur côté, les Russes ne manquèrent pas de publier, même à Smolensk et à Moscou, le pillage de Kowno. Les Russes ne défendirent que très faiblement les positions qui sont entre Riconti et Wilna. A la descente de la montagne avant Wilna, cette montagne qui depuis nous devint si fatale [l’auteur fait allusion à la fameuse côte de Ponari, laquelle une fois gelée et enneigée, fut le lieu d’un encombrement incroyable, au retour], l’avant-garde du roi de Naples eut un engagement peu important avec l’arrière-garde russe ; Celle-ci brûla le grand pont de Wilna pour retarder notre marche déjà fort gênée par la pluie, par les mauvais chemins et par la difficulté de faire suivre les parcs de bœufs que chaque régiment s’était formés. Les voitures de transports arrivaient fort tard, souvent même après que la troupe avait quitté la station, en sorte que, dès les premiers jours, le soldat se trouva mal nourri. Faute de pain et souvent de légumes, il mangeait en trop grande quantité de la viande, qui était abondante. Les plus anciens colonels et ceux qui avaient fait la première campagne de Pologne en 1806 augurèrent mal de ces commencements. Le colonel Pouchelon, commandant le 33ème de ligne, était sous mes ordres. Il avait fait la guerre d’Eylau, il avait épousé une riche Polonaise ; il avait des connaissances locales, et, quoique d’un caractère sournois, il était officier distingué et de beaucoup d’esprit. Il me prédit de bonne heure la mauvaise tournure des affaires. Un mois plus tard, à Vitebsk (nous n’étêtions pas encore à moitié [de la] route de Moscou), il me dit : « Je renvoie tous mes effets. L’armée est perdue. » Quoiqu’on le trompât sur bien des choses, Napoléon a su de bonne heure que l’armée désespérait de l’expédition.

Nous rentrâmes à Wilna le 28 [juin 1812]. Les seigneurs polonais qui tenaient au parti russe avaient quitté la ville ; le parti polonais nous reçut avec enthousiasme ; mais Napoléon fut peu satisfait des moyens d’action dont il disposait. De là le peu de certitude qu’il donna aux Polonais pour leur indépendance future. Sa réponse à la députation ne fut pas même équivoque. Elle annonçait clairement, pour ceux qui étaient un peu initié dans les affaires, que, pourvu que l’empereur Alexandre s’inclinât devant le grand monarque et qu’il consentît au système continental, il ne serait point question du rétablissement de la Pologne. Je crois même qu’à ce prix Napoléon, qui en politique ne connaissait de système que celui de « tranche-montagne », aurait consenti au démembrement de la Turquie et y aurait même prêté la main. Il dit en [ses] propres termes aux Polonais : « Profitez de la circonstance ; tâchez de reconquérir votre indépendance pendant que je suis en guerre avec la Russie. Si vous vous consolidez, je vous comprendrai dans la paix ; mais je ne puis pas faire couler le sang français pour vous ; et si l’empereur Alexandre me propose la paix à des conditions raisonnables, je serai forcé de vous abandonner » […] A Wilkowiski, l’empereur Napoléon avait lancé une proclamation contre les Russes et leur souverain. A Wilna, nous eûmes connaissance de la proclamation de l’empereur Alexandre ; elle n’était pas moins forte, et elle avait pour elle la raison et la justice. […] Je m’arrêterai peu aux détails, que d’autres ont décrits avec plus de précision que je ne pourrais en mettre. Je ne voyais guère que les mouvements de la division, forte de quinze mille hommes, dont je commandais la deuxième brigade, tandis que des officiers à l’état-major général ou à celui des chefs de corps, comme le Vice-roi [Eugène] et le prince d’Eckmühl [maréchal Davout], pouvaient avoir connaissance de l’ensemble. Le premiers cors sous le maréchal Davout fut détaché sur Minsk et eut des engagements très vifs à Mohilew. Où le maréchal s’efforça de réparer par sa bravoure et son talent les pertes que ses troupes avaient essuyées au commencement de l’action lorsqu’elles s’étaient laissé surprendre. Cette affaire n’en fut pas moins avantageuse aux Russes, car elle dégagea le prince Bagration et lui donna la liberté de se porter sur Smolensk, où les deux armées russes devaient faire leur jonction. Les Saxons, sous le général Reynier, éprouvèrent un échec à Kobrin en Volhynie. Deux régiments d’infanterie saxonne et deux escadrons furent obligés de capituler après une très belle défense.[…] le corps du prince d’Eckmühl [maréchal Davout] rejoignit la Grande armée plus tard au passage du Dniéper après la prise de Vitebsk et lorsque nous marchâmes sur Smolensk. La gauche de l’armée avait pendant ce temps des succès considérables. 06-509283 1812 dans TEMOIGNAGESLe duc de Tarente [maréchal Macdonald] s’emparait de la Courlande. Il s’y fit aimer par une discipline sévère et procura à ses troupes non seulement des vivres, mais pourvut de bonne heure aux moyens de les garantir du froid, tandis que les autres corps d’après des ordres positifs avaient renvoyé leurs vestes et pantalons de drap et étaient tellement habillés à la légère qu’ils avaient plutôt l’air d’être destinés à s’enfoncer dans les sables brûlants de l’Afrique que dans les climats septentrionaux de l’Europe. Pour soulager le soldat, qu’on avait chargé de vivres de réserve, on lui avait ôté ses vêtements lourds, et, malgré la grande capacité des voitures, il était matériellement impossible de traîner à la suite de l’armée les magasins des régiments. Le corps auxiliaire prussien servit avec distinction sous le maréchal Macdonald ; les généraux Grawert et Kleist étaient des officiers de mérite. Les prussiens avaient moins de prédilection pour les Russes que les autrichiens ; ils se battirent bien, et leur cavalerie qui se distingua en plusieurs rencontres nous fut d’un grand secours. Le général Kleist et le général York, qui succéda au général Grawert, étaient les moins francs. Macdonald s’en aperçut de bonne heure, ce qui fit naître entre eux la mésintelligence ; mais le maréchal ne soupçonna qu’après coup que ces généraux pouvaient pousser la perfidie jusqu’à l’abandonner et à livrer leurs troupes aux Russes. Dunabourg fut occupé par nos troupes sous le général Ricard. Le duc de Reggio [maréchal Oudinot] remporta une victoire brillante et glorieuse pour le soldat français sur les princes de Wittgenstein et Repnin en avant de la Duna, du côté de Drissa. Les Russes furent culbutés dans la rivière et perdirent trois généraux et quatorze pièces de canon. Le général Legrand s’y distingua, sa division y fit merveille ; mais cette action n’eut lieu que lorsque l’Empereur marchait déjà sur Vitebsk. Avant que l’armée se fût portée en avant de Wilna, le Vice-roi avait fait un mouvement rétrograde sur la route de Lida, par laquelle (d’après quelques rapports), l’hetman Platow voulait déboucher pour se porter sur la Duna ; mais son Altesse Impériale [Murat] se dirigea ensuite par Smorgoni sur Wileika, passa la Wilia et suivit le mouvement du centre de la Grande Armée.

Le troisième corps sous le maréchal Ney et le deuxième sous le maréchal Oudinot, en partant de Wilna, appuyèrent le roi de Naples, qui avait sous ses ordres la cavalerie, et poussèrent les Russes vers la Duna, où ils avaient leur camp retranché de Drissa. La division Friant, qui avait été séparée du corps du prince d’Eckmühl, marchait à l’avant-garde sous le roi de Naples. Ce service, fatigant sous tous les rapports et qu’elle a continué pendant toute la campagne, la réduisit bientôt aux deux tiers de sa force primitive ; et cette belle division fut une de celles qui, dès, le commencement, eurent le plus à souffrir. Si le roi de Naples ne ménageait pas la cavalerie (et la réputation lui en était bien acquise), il ménageait encore moins l’infanterie ; aussi le général Dufour et moi, quoique attachés personnellement à ce prince, qui nous avait honorés de sa bienveillance à Naples, nous regrettions vivement d’avoir été séparé du prince d’Eckmühl, qui est certes de tous les chefs d’armée celui qui porte le plus de sollicitude paternelle à ses troupes. Il a des soins et des attentions précieuses pour le soldat et utiles pour les généraux, quoique ceux-ci aient souvent à se plaindre de sa dureté et de sa minutie, qui cependant ont toujours leur utilité pour l’ensemble.»

« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général Baron de Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.214-221. En 1812, cet officier commanda une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite de Russie, le général de Dedem de Gelder est à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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( 6 juin, 2018 )

Une lettre du général Eblé au maréchal Berthier (1812)…

Une lettre du général Eblé au maréchal Berthier (1812)... dans TEMOIGNAGES eble

Dans cette lettre, le vaillant et noble Éblé, le futur héros de la Bérézina (encore huit jours !) rend compte qu’il est à Orcha et il demande à devancer l’armée parce qu’il n’a que peu d’outils et que, pour exécuter les moindres travaux, il aura besoin de beaucoup de temps. 

A.CHUQUET 

Orcha, 17 novembre 1812.

Monseigneur, J’ai l’honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que je suis arrivé à Orcha avec les troupes qu’on a admises sous mes ordres et que, si je dois continuer à marcher, il est important que ce soit bientôt, afin d’avoir de l’avance sur l’armée; vu que les compagnies de pontonniers et sapeurs sont extrêmement pauvres en outils et qu’il faut beaucoup de temps pour exécuter les plus faibles travaux.  

ÉBLÉ. 

Document publié dans le volume d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812.1ère série [Seule parue] », Paris, Champion, 1911. 

 

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( 2 juin, 2018 )

Une lettre écrite «du milieu de la Russie»…

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L’important recueil de « Lettres interceptées pendant la campagne de 1812 » (et publié par la Sabretache en 1913) ne nous apprend rien sur le dénommé Ballard, cet anonyme qui écrit à sa femme, domiciliée à Autun (Saône-et-Loire). 

Du milieu de la Russie, à 5 lieues de Dorogobouje, le 3 novembre 1812.  On me permet de te mander que nous opérons notre retraite, je ne sais jusqu’où. Nous couchons depuis 20 jours au milieu des champs, à 6 pouces de glace. Je me porte assez bien, malgré toutes les privations dont la famine de Paris n’était qu’une miniature. Nous vivons de bouillie, lorsque nous avons de la farine ou du seigle que nous broyons nous-mêmes entre deux pierres. Avec cela et un peu nous nous soutenons vaille que vaille. Je t’écrirai quand nous aurons des postes. Celle-ci doit te parvenir par estafette. Je vous aime tous et vous embrasse chaudement malgré le froid qui gèle les doigts en pleine air. 

BALLARD 

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( 13 mai, 2018 )

Fusillé pour l’exemple…

« Ayant quitté la route de Minsk, nous nous portâmes, à marches forcées, en prenant toutes les précautions possibles usitées la veille d’une grande bataille, sur le camp retranché de Drissa. ; mais nous ne trouvâmes évacué. Le jour où nous atteignîmes ce camp, nos avions eu, comme les jours précédents, une affaire d’avant-garde assez générale, chaude et longue. En avant du terrain de combat se trouvait une riche chapelle qui dépendait d’une grande abbaye située à deux lieues plus loin.Fusillé pour l'exemple... dans TEMOIGNAGES wiazma-20-août-1812-300x215 Les Russes avaient établi sur le mamelon couronné par cette chapelle une batterie qui fut enlevée après une résistance acharnée de nos adversaires. Au cours de l’action, cette chapelle fut saccagée. Dès que nous fûmes maîtres de la position, et conformément aux ordres sévères donnés par l’Empereur à ce sujet, des compagnies de sauvegarde avaient été placées à cet édifice. Ceux qui avaient commis ce sacrilège impie s’adressèrent, pour écouler les objets volés, à un chasseur de mon régiment qu’on appelait le brocanteur, et même le juif, et qui, d’habitude, achetait et vendait. Il y avait de ces brocanteurs, soi-disant juifs, dans tous les régiments. Ce chasseur avait été mon camarade de lit, il était bon, serviable, aimé et estimé de tous, n’ayant rien du caractère sordide et rapace du juif. Le malheureux eut la faiblesse d’acheter à ces pillards deux vases sacrés. Le maréchal [Murat], ayant reçu des plaintes, donna l’ordre de faire des recherches dans mon régiment, le seul qui eut donné dans cette affaire. Les quatre bataillons sont formés aussitôt en  bataille, à rangs ouverts, les armes à terre, ainsi que les sacs, ouverts. Dans les compagnies, chacun des trois officiers inspecte un rang. Mon pauvre camarade est ainsi découvert comme étant, tout au moins, le recéleur. On fait remettre sac au dos, relever les armes, serrer les rangs, et les bataillons sont formés en carré ; au centre s’assemble le conseil de guerre. L’infortuné chasseur y est amené, jugé, condamné à mort, et fusillé par les hommes de sa compagnie. Le tout n’avait pas duré une heure. Nous eûmes à peine le temps, avant de nous remettre en route, de creuser une fosse au pied d’un gros chêne où le vieux soldat d’Iéna, d’Eylau, de Friedland, de Wagram, qui tout à l’heure encore, se battait vaillamment, reposa [de] son dernier sommeil. J’eus longtemps dans les oreilles les cris de désespoir de cette victime du devoir militaire, et j’eus la pénible tâche, sur la demande qu’il m’en avait faite avant de mourir, d’informer sa famille à Toulouse de sa triste fin. »

(Capitaine Vincent BERTRAND, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillis et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [la première fois en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux Empires, 1998, p.112-116).
L’auteur était alors sergent au 7ème régiment d’infanterie légère.

 

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( 19 avril, 2018 )

Moscou en flammes !

Lettre de Guillaume PEYRUSSE à son frère André.

Au Palais du Kremlin, à Moscou, le 21 septembre 1812.

Je t’ai écrit, le 15 courant, pour t’annoncer mon arrivée à Moscou. J’étais loin de m’attendre alors que nous serions forcés de quitter cette résidence. Le 14, un général cosaque se présenta aux avant-postes de Sa majesté et déclara que si Sa majesté voulait ménager la ville, il ne serait fait aucune résistance. Sa Majesté répondit que les capitales de Vienne et de Berlin attestaient sa modération, et qu’il était disposé à la même modération à condition qu’on ne brûlerait ni les ponts ni les magasins. Nous entrâmes le 15. Le quartier-général s’établit dans un quartier- appelé le Kremlin. C’est une espèce de forteresse, entourée d’un double mur en brique crénelé, et dans l’enceinte sont bâtis l’arsenal, le palais du Sénat et le palais de l’Empereur. Dans la soirée quelques incendies éclatèrent. On les attribua à l’imprudence et à la négligence des soldats peu habitués à faire du feu dans des maisons de bois. BientôtMoscou en flammes ! dans TEMOIGNAGES Moscou1-300x200 une fusée fut lancée, et de toutes parts on vit éclater des incendies tout autour de notre quartier. Il n’existait dans la ville ni pompes ni pompiers. On ne put pas arrêter le feu qui dans un instant dévora tout ce qu’il rencontra. Dans la nuit les principaux palais et édifices publics furent incendiés. Plusieurs incendiaires russes furent saisis avec des torches et saucissons de poudre inflammable. Une bande de malfaiteurs avait obtenu à Constac [Cronstadt ?] leur liberté à la condition qu’ils commettraient ce crime atroce ; le gouverneur de la ville avait ordonné tous les apprêts. Ces animaux sauvages étaient gorgés de vin. La ville était en feu. Tous nos regards se portaient sur l’arsenal, et nous ne fûmes pas peu étonnés, malgré la vigilance et la surveillance la plus minutieuse, de voir éclater le feu au milieu des appartements de l’arsenal. Sa majesté se rendit sur les lieux, quelque danger qu’il y eût à courir pour sa personne. Elle ordonna des dispositions telles que bientôt on se rendit maître du feu. Il en était autrement dans un des plus beaux quartiers de la ville, appelé le Palais-Royal ; plus de six cents magasins étaient en flammes. La masse de feu qui embrasait la ville attirait une colonne d’air qui excitait l’incendie d’une manière affreuse. Sa Majesté était à peine rentrée au palais que nous vîmes le feu éclater dans le haut de la tour du château près des cuisines ; au même instant deux incendiaires furent saisi, l’un allant mettre le feu aux fourrières (dépôt de bois) du palais, l’autre s’introduisant dans les combles avec un saucisson et un briquet ; ils furent amenés à Sa Majesté ; interrogés, ils avouèrent qu’ils avaient eu ordre de leurs officiers de mettre le feu. On en fit une prompte justice. Un de nos piqueurs saisit un soldat russe au moment où il allait mettre le feu au pont, il lui cassa la mâchoire et le précipita dans la rivière ; Sa majesté, ne pouvant sauver la ville et étant bien convaincue que les feux souterrains étaient placés partout, se décida à quitter son palais. Elle fut s’établir à Pétrovski, château impérial à deux lieues de Moscou. Nous eûmes toutes les peines du monde à déboucher. Les rues étaient encombrées de décombres, de poutres embrasées, nous nous grillions dans nos voitures ; les chevaux ne voulaient pas avancer. J’avais les plus vives inquiétudes pour le trésor. La nuit du 16 au 17 vit éclater de nouveaux désastres, rien n’était ménagé ; la flamme présentait un développement de plus de quatre lieues. Le ciel était ne feu. Le vent mollit un peu dans la journée du 18. Faute d’aliment, le feu ne fut pas aussi considérable. Nous rentrâmes à Moscou, et nous vînmes nous réinstaller dans le Kremlin. On a saisi tous les soldats russes qui se trouvent ici pour les interroger. Il est plus que certain que le gouverneur de la ville comptait surprendre ici une partie de l’armée et la livrer aux flammes ; mais nulle autre troupe que la Garde n’avait eu la permission d’y stationner. Le projet était de couper toutes nos communications et d’anéantir les ressources que cette immense ville pouvait nous offrir. Sous ce dernier point de vue ils ont un peu réussi ; mais il reste encore des provisions de toute espèce et des approvisionnements suffisants. Leur barbarie n’est retombée que sur leurs compatriotes. Vingt—cinq mille blessés russes portés ici de Mojaïsk, ont été victimes de cette férocité, à laquelle on assure que le grand duc Constantin et plusieurs grands de Moscou ont contribué. On rend à l’empereur Alexandre la justice de croire qu’il est étranger à cet acte de barbarie… »

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.91-95). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.

 

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( 5 avril, 2018 )

La prise de Smolensk (16-18 août 1812).

La prise de Smolensk (16-18 août 1812). dans TEMOIGNAGES SMO1-300x190« Smolensk est située sur la rive gauche du Dniéper. L’armée polonaise se plaça de ce côté, le Vème corps, polonais, forma l’aile droite de l’armée. La tente impériale fut élevée sur la ligne même ; la Garde Impériale campa derrière. De la tente de l’Empereur, la vue s’étendait sur toute la ville de Smolensk, entourée de tours et de murailles sur lesquelles on pouvait distinguer l’infanterie et les canons russes, des patrouilles de cosaques circulaient devant les murailles. Entre la ligne française et les remparts se trouvait un ravin dans lequel étaient embusqués les cosaques. J’étais de service ce jour-là : je reçus l’ordre de l’Empereur de prendre un escadron de chevau-légers lanciers polonais et de chasser les cosaques de l’autre côté du ravin, car l’Empereur voulait s’approcher de la ville et en examiner les remparts ; il monta à cheval et nous suivit. Quand nous descendîmes dans le ravin, les cosaques s’enfuirent ; en sortant du ravin du côté de la ville, je déployai mon escadron, car je prévoyais que les russes allaient tirer sur nous du haut des remparts. En effet, plusieurs obus tombèrent sur nous, l’un d’eux éclata au milieu de l’escadron, quelques cavaliers furent renversés, quelques chevaux s’enfuirent. C’était une bonne occasion pour les cosaques de se précipiter sur nous, et ils le firent si rapidement, que je dû écarter d’un coup de sabre la lance pointée sur moi d’un cosaque sui se trouvait en avant des autres ; je ne coupai pas la lance, elle glissa sur la tête de mon cheval en lui faisant une éraflure du haut des oreilles aux narines. Le capitaine Skarzynski sabra plusieurs de ces cosaques.  Les cosaques ont des lances trop longues, aussi ne peuvent-ils pas les manier aussi bien que nos lanciers. L’escadron se porta en avant et obligea les cosaques à chercher un abri jusque sous les remparts de la ville. L’Empereur, derrière nous, reconnut la position et vit tout ce qu’il voulait voir ; il s’en retourna et prit aussitôt les dispositions pour  l’attaque de Smolensk. L’infanterie polonaise, avec une grande intrépidité, s’avança jusqu’aux remparts malgré un terrible carnage ; mais ne trouvant  aucune brèche, elle ne put pénétrer dans la ville et perdit beaucoup de monde ; le général Chlopicki fut blessé à la jambe. L’infanterie française fit plusieurs attaques contre les remparts, du côté gauche ; mais elle aussi ne put pénétrer dans la ville. Je ne comprends pas pourquoi l’Empereur n’avait pas fait réunir les canons de position, et ne s’en était pas servi pour faire une brèche avant ces attaques sans résultat qui durèrent jusqu’au soir. Le lendemain, dès l’aube ; on devait placer des batteries pour faire brèche ; mais avant le jour, on apprit que l’infanterie polonaise «était déjà dans la ville où elle cherchait en vain l’ennemi : les russes s’étaient retirés par les ponts pendant la nuit. La brigade polonaise d’infanterie, formée des 15ème et 17ème régiments de ligne, s’était introduite dans la ville par un trou dans la muraille qu’elle avait découvert, et qui n’était barricadé que par de grands morceaux de bois : c’est par là que les Polonais étaient entrés ; Ils firent entrer par la même brèche deux canons de leur artillerie commandés par le lieutenant Charzanowski. Dans l’ordre du jour, ou comme on l’appelait, dans le « Bulletin », on annonçait que les Français du corps du maréchal Ney avaient été les premiers à s’emparer des remparts et à entrer dans Smolensk. C’était un mensonge, mais l’Empereur voulait flatter leur amour-propre. Le corps du maréchal Davout traversa la vile sur-le-champ, passa les ponts et poursuivit les russes sur la route de Moscou. L’Empereur accompagné de la Garde, fit son entrée dans Smolensk. »

(Général Désiré Chlapowski, « Mémoires, 1806-1813 », A la Librairie des Deux Empires, 2003, pp.257-260). L’auteur avait été nommé le 13 janvier 1811, chef d’escadron au 1er régiment de chevau-légers lanciers polonais de la Garde.

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( 5 février, 2017 )

« Plongé dans la plus affreuse misère… »

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La lettre qui suit est d’un certain « R.S. », personnage resté anonyme. Elle est adressée à « Adrien Périot, avocat, à Marseille ». 

Gjatsk, le 12 octobre 1812, à 40 lieues [160 kilomètres environ] de Moscou. 

Je ne t’ai pas écrit depuis longtemps, mon cher Adrien, parce que je n’avais à t’annoncer que des nouvelles affligeantes.Plongé dans la plus affreuse misère depuis l’ouverture de la campagne, j’ai à supporter les fatigues, la faim, et même la vermine, dont je ne pouvais parvenir à me débarrasser. Ce n’est que depuis quelques jours qu’ayant été arrêté pour prendre la direction de l’hôpital de cette ville je suis parvenu à me tirer de ce malheureux état, malgré que ton ami s’est couché encore sur un tas de foin et qu’il regarde ce lit-là comme excellent,tant il [en] a trouvé d’autres plus mauvais. Pourquoi, me diras-tu, ne pas envoyer tout le monde au diable et revenir dans tes foyers ? Ce dessein serait exécuté depuis bien longtemps, si j’avais pu en obtenir la permission.Mais l’on me retient de force, sans pouvoir te marquer quand je pourrai sortir de cette servitude. 

J’attends avec impatience que la saison mette enfin un terme à notre guerre, afin de pouvoir profiter de ce moment-là pour regagner ma famille et ne plus m’en séparer. Comme je te l’ai déjà marqué plusieurs fois, j’ai un regret mortel d’avoir eu la sottise de courir encore aux armées, c’est une faute que je ne peux me pardonner. 

Ton ami, R.S. 

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Nota: Le dessin qui illustre ce document est du fameux lieutenant Chevalier, auteur d’un bon témoignage sur l’Épopée (Hachette, 1970). On reconnaît sur cette illustration Napoléon et son état-major près de Borisov.

 

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( 15 septembre, 2016 )

« Je suis entré ce matin à MOSCOU à la suite de SA MAJESTE… »

Moscou, le 15 septembre 1812.

Je suis entré ce matin à Moscou à la suite de Sa Majesté. Les Russes avaient eu au combat du 7 [septembre 1812] la mesure de ce dont nous étions capables, et ils ont deviné que l’armée française aurait fait le diable pour arriver ici. Aussi y est-elle entrée sans obstacle. Cette ville est immense ; elle a neuf lieues de tour. Elle est riche en palais, en bâtiments publics. L’armée se ravitaillera bien. J’étais un peu fatigué de coucher à la belle étoile. Adieu, je te quitte voulant profiter de l’estafette qui doit partir de fort bonne heure…

Guillaume.

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.90). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.

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( 8 novembre, 2012 )

«Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.»

Cette lettre de Guillaume Peyrusse est adressée à son frère André est datée de Dorogobouj, 3 novembre 1812.

« Je t’ai écrit de Borovsk le 27 octobre. Depuis nous continuons notre retraite en bon ordre, sur  le même chemin qui nous a conduits à Moscou. Quelques cosaquades ont lieu sur les derrières, mais on fait bonne contenance. Je ne sais pas même dans quelle ville de Pologne nous irons prendre de nouvelles positions et hiverner ; on nous donne à penser que nous irons la campagne prochaine à Saint-Pétersbourg. Ces barbares mériteraient bien qu’on brûlât leur capitale et qu’on finisse la campagne en brûlant le port de Cronstadt. Ce serait les payer de la même manière et affaiblir un peu le poids qu’ils ont dans la balance. Quelques jours après notre sortie de Moscou, les Cosaques sont entrés dans Moscou, mais le maréchal duc de Trévise qui commandait la ville leur a tenu tête. Quelques heures après sa sortie du Kremlin et les principaux édifices qu’il renferme ont sauté en l’air. On a mis le feu aux édifices que les flammes avaient épargnés. Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrite à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.108-109). Rappelons que Guillaume Peyrusse assurait les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne, durant cette campagne. Sa correspondance est un bon complément à ses « Mémoires ».

«Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.» dans TEMOIGNAGES gp.

 Guillaume PEYRUSSE (1776-1860)

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