( 26 février, 2022 )

La campagne de France (1814) racontée par Guillaume Peyrusse.

Guillaume Peyrusse

Cet intéressant personnage était alors Payeur de l’Empereur.

Voici une chronologie succincte de ses fonctions en 1813-1815:

En 1813 : Participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur.

29 juillet 1813 : Peyrusse est désigné comme Payeur de l’Empereur.

24 février 1814 : Nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde. Il semblerait qu’il poursuive ses fonctions de Payeur de l’Empereur.

23 mars 1814 : Nommé au grade de chevalier de la Légion d’honneur (reçoit son brevet de nomination le 4 avril 1814).

Suit Napoléon à l’île d’Elbe, en tant que Trésorier personnel de l’Empereur.

 11 mai 1814 : Nommé « Trésorier général des revenus de l’île d’Elbe et payeur de toutes les dépenses ».

 23 mars 1815 : Nommé Trésorier Général de la Couronne.

 27 mars 1815 : Nommé Baron de l’Empire

 3 avril 1815 : Nommé officier de la Légion d’honneur.

                                                                         

———————

1er février La matinée fut calme. Vers deux heures, des officiers d’ordonnance viennent annoncer que l’ennemi a attaqué. Sa Majesté sort du château ; je la vis ordonner elle-même au tambour du poste du château de battre la générale, et se porter au galop vers le point où le feu était le plus vif. On se battit toute la soirée avec opiniâtreté, mais sans succès marqué de part ni d’autres. A la nuit, les feux avaient cessé. A dix heures, je me promenais sur la terrasse du château ; les feux des bivouacs des deux lignes se dessinaient dans la plaine ; Sa Majesté venait de rentrer. A onze heures,  par une nuit obscure, des corps nombreux traversent Brienne, se dirigeant vers Troyes[; la retraite est ordonnée, nous quittons le château pour nous diriger vers l’Aube que nous passons à Lesmont. Notre marche est silencieuse. Après avoir traversé le pont, le service a campé sur la route.

2 février. Sa Majesté a quitté Brienne à quatre heures du matin. L’armée a continué sa retraite. Deux cents grenadiers de la Garde ont eu ordre d’attendre le passage du dernier peloton et de brûler le pont. Nous sommes arrivés au village de Piney.

3 février. On est en marche vers Troyes. Le duc de Trévise est venu au-devant de nous avec la Vieille Garde. Rangée en bataille sur la route, elle est destinée à fermer la marche de l’armée et à retenir l’ennemi qui nous suit. On arrive à Troyes. Depuis l’ouverture de la campagne, aucun succès n’avait couronné nos armes, nos bataillons étaient d’une faiblesse numérique extrême. L’ennemi était partout ; il nous entourait de toutes parts. On séjourna.

4 février.  La nouvelle qu’un congrès allait se réunir à Châtillon fut accueillie avec la plus vive joie.

5 février. Malgré les négociations, quelques engagements partiels avaient lieu, soit au pont de Cléry en avant de Troyes, soit aux ponts de la Barse. Les ordres pour une attaque générale avaient été donnés. La Garde Impériale était sortie de la ville pour se porter en arrière et prendre position à La Chapelle St-Luc. J’avais eu ordre de suivre son mouvement ; le soir, nous avons tous eu ordre de rentrer en ville.

6 février. L’armée quitte Troyes et prend la route de Paris. Le hameau de Grès reçoit le quartier-général.

7 février. On arrive à Nogent ; on mine le pont ; on se prépare à disputer à l’ennemi le passage de la Seine.

8 février. Séjour. Les nouvelles reçues du Nord paraissent fâcheuses. L’ennemi occupe Châlons. Un courrier du duc de Vicence est arrivé ; l’horizon paraît se rembrunir. Le soir, la Garde a ordre de passer la Seine. Je marche avec elle ; nous arrivons à Villenauxe.

9 février. Sa Majesté a traversé notre ligne ; nous sommes arrivés après elle à Sézanne.

10 février. Au point du jour, l’Empereur se porte aux avant-postes du duc de Raguse ; un vif engagement signale sa présence ; ce maréchal s’empare de Champaubert, se met à cheval sur la grande route de Châlons, taille en pièces le corps du général Alsufieff [Olsufiev] et lui fait trois mille prisonniers. On établit le quartier de l’Empereur dans la dernière maison du village donnant sur la grande route. Les trophées et les prisonniers de Champaubert sont dirigés sur Paris. Sa Majesté veut rassurer la capitale. Nous sommes arrivés à Provins.

11 février Le service y a séjourné. Sa Majesté s’est portée sur Montmirail ; un combat sanglant a eu lieu à la ferme des Grenaux. Sa Majesté coucha sur le champ de bataille.

12 février. J’arrivai à Nangis. L’ennemi ayant passé la Seine à Bray, la position de Nangis n’était plus tenable, et nous l’avons quitté dès le premier coup de canon. Après la belle affaire d’hier, Sa Majesté a fait poursuivre les vaincus ; on les a sabrés jusque dans Château-Thierry. Sa Majesté a couché au village de Nesle.

13 février. Notre service s’est porté sur Guignes. Sa Majesté est arrivée à Château-Thierry. Des travaux défensifs sont ordonnés autour de la ville. On complète l’armement des gardes nationales. Nous nous trouvons à Guignes avec le corps du duc de Tarente.

14 février. Nous arrivons à Brie-Comte-Robert. Ce jour, l’Empereur a battu les Prussiens dans la plaine de Vauchamps. Les charges de notre cavalerie ont culbuté tous leurs carrés. Sa Majesté est rentrée à Montmirail.

15 février. Le quartier de l’Empereur a passé la nuit à Meaux. Notre service suit le grand parc, qui est refoulé jusqu’à Charenton. Beaucoup de curieux entourent nos voitures ; inquiet de me voir poussé jusqu’à cette position, et prévoyant l’issue malheureuse de la campagne, je me rendis auprès de M. le Trésorier général pour lui annoncer l’arrivée du Trésor sous les murs de Paris. Les bulletins de la semaine étaient parvenus la veille ; ils avaient été suivis par une forte colonne de prisonniers Russes et Prussiens que tout Paris avait vu défiler sur les boulevards. Je trouvai le Trésorier dans une sécurité parfaite. L’ennemi était aux portes de Paris, et, sur la foi des bulletins, la capitale s’était endormie.

16 février. De très bonne heure, notre service quitta Charenton. Je le joignis à Ouzouer. Sa Majesté a quitté Meaux se dirigeant sur Guignes. A midi, le canon retentit ; les ducs de Bellune et de Reggio font tête à l’ennemi ; l’Empereur s’arrête à Guignes.

17 février.  Notre service traverse la forêt d’Armainvilliers et s’arrête à Ouzouer-le-Vougis. Dès le matin, le canon s’est fait entendre. Les Russes ont été vivement attaqués ; leurs colonnes sont culbutées, couvrant les chemins de morts et de débris. On a fait trois mille cinq cents prisonniers. L’Empereur couche à Nangis.

18 février. On marche vers Montereau. Les Wurtembergeois occupent la ville, le pont et le château de Surville, placé sur un plateau très élevé. Les batteries qui sont placées sur toutes les rampes foudroient nos colonnes. A la vue de l’Empereur, nos troupes escaladent les hauteurs de Surville et s’en emparent ; l’ennemi en est précipité ; notre artillerie l’écrase dans Montereau et le 10ème hussards en fait un horrible carnage. On ramasse dix-huit cent prisonniers et beaucoup de fusils. Nous montons au château, où nous trouvons deux mille cinq cents prisonniers Bavarois ou Wurtembergeois, fort désappointés et fort étonnés de la vue de notre armée. Sa Majesté est venue s’y établir et y a passé la nuit.

19 février. Séjour. Les maires des communes voisines, divers fonctionnaires accourent à Surville ; ils donnent à Sa Majesté des renseignements sur la marche de l’ennemi. Nous pensons que l’on va dans la journée balayer Sens et tout le côté de Fontainebleau. Sa Majesté paraît fort contente ; les soldats chantent, et ils estiment, comme nous tous, que les manœuvres et l’activité ardente de Sa Majesté ont déjoué tous les plans de l’ennemi, et que tout danger a cessé pour la capitale.

2 février. On déjeune à Bray, dans la maison que l’empereur de Russie avait quittée la veille, et le soir en occupe Nogent. Cette ville avait horriblement souffert. Les Autrichiens avaient été arrêtés trois jours devant cette place que le général Bourmont n’avait cédée qu’à la dernière extrémité. L’ennemi ne trouve que des morts, des blessés et des ruines.

21 février. Sa Majesté s’arrête à Nogent pour voir défiler devant elle les divers corps qui se portent sur Troyes.

22 février. Départ. On se dirigeait sur Méry. L’ordre avait été donné d’y établir le quartier-général, mais l’ennemi occupait la ville. Une division de la Garde s’y était portée et avait trouvé une résistance à laquelle on ne s’était pas attendu. Pour arrêter notre marche, l’ennemi mit le feu à la ville; on se fusilla de part et d’autre toute la nuit. Les fourriers du palais revinrent à Châtres. Sa Majesté passa la nuit dans la chaumière d’un charron.

23 février. On était encore à Châtres. A onze heures du matin, le prince Lichtenstein, aide-de-camp du prince Schwartzenberg, arrive en parlementaire auprès de Sa Majesté. On parle de suspension d’armes, de cessation d’hostilités. L’Empereur l’a vu, l’a laissé en conférence avec le major général et il est parti pour marcher sur Troyes. Les portes en sont fermées. Le combat s’engage ; mais, à la nuit, un parlementaire vient demander douze heures pour évacuer la ville, menaçant de l’incendier si Sa Majesté refuse. Le salut de cette ville décide Sa Majesté à retirer dans une maison du faubourg, et la retraite de l’ennemi a lieu à la lueur de quelques incendies dans le faubourg et dans les maisons de la route.

 24 février. Au point du jour, les portes de Troyes s’ouvrent devant Sa Majesté, qui apprend bientôt que deux anciens émigrés, MM. de Gouaut et de Vidranges se sont montrés dans les rues de Troyes avec la cocarde blanche et la croix de Saint-Louis, et qu’au nom des principaux royalistes de Troyes ils sont allés présenter à l’Empereur Alexandre une adresse dans laquelle ils sollicitaient le rétablissement des Bourbons sur le trône de France. L’Empereur ordonne l’arrestation de ces deux individus et la formation d’un conseil de guerre devant lequel ils seront traduits. Le Conseil de guerre condamne à mort M. de Gouaut. La sentence reçut son exécution. D’après l’ordre de Sa Majesté, un officier d’ordonnance était accouru pour la faire suspendre, mais il fut trop tard.

M. de Vidranges ne put être pris.

Aujourd’hui, sur la demande de M. de La Bouillerie, le rapport du major-général de la Garde, les conclusions de M. le comte Daru et la présentation de M. le duc de Bassano, Sa Majesté m’a nommé sous-inspecteur aux revues de sa Garde, avec un traitement de 21,000 Fr.

 M. le duc de Bassano, qui a voulu être le premier à m’annoncer cette faveur de Sa Majesté, m’a assuré que si je désirais terminer la campagne comme payeur, Sa Majesté ne le trouverait pas mauvais. C’est aussi mon projet ; n’ayant pas la croix, que jamais Sa Majesté n’a voulu me donner, parce qu’elle ne voyait en moi qu’un employé civil, je serai peut-être assez heureux pour la gagner cette campagne.

Sa Majesté a créé elle-même dans sa Garde le corps des inspecteurs. Il n’y a qu’un seul inspecteur ; tout le reste est sous-inspecteur. Nous avons rang de colonel. Ce corps est très considéré ; les membres qui le composent ont tous été commissaires des guerres de première classe. Je succède à un sous-inspecteur qui a demandé à passer dans la ligne en qualité d’inspecteur. C’est un droit qu’on a dans la Garde ; on gagne toujours un grade quand on en sort bien. L’avantage de faire partie de la maison militaire de Sa Majesté, l’agréable de la résidence, la certitude d’une retraite honorable, la connaissance que j’ai de la partie, et mes relations avec les individus de la Garde avec lesquels je serai en rapport, tous ces avantages réunis ont fixé mon choix, et j’ai obtenu de Sa Majesté cette faveur insigne. Je n’espérais obtenir que le poste d’adjoint, et cela aurait été fort beau pour un début. Je dois beaucoup à M. de La Bouillerie, mais je ne me dissimule pas combien je dois à M. le comte Daru, auquel Sa Majesté a renvoyé la demande, non comme devant s’immiscer dans les affaires de la Garde, mais comme au grand patriarche de l’administration, devant connaître tous les individus de la maison et de l’armée. Son rapport a été beaucoup plus avantageux que je ne le mérite. Son Excellence a dit, entre autres choses :

« M. Peyrusse, à la retraite de Moscou, a sacrifié tout ce qui lui appartenait pour sauver le Trésor, les papiers et les bijoux de Votre Majesté, ainsi que toute sa comptabilité ; il a mis dans la reddition de ses comptes une probité qui a été jusqu’au scrupule. »

Le prince de Lichtenstein est revenu pendant la nuit. Par une suite de cette mission, le village de Lusigny, situé à deux lieues de Troyes, a été neutralisé, et des conférences sont établies entre les généraux Flahaut, pour la France, Duca, pour l’Autriche, Schouwaloff [Schouvalov], pour la Russie, et Rauch, pour la Prusse.

25-26 février. Séjour. Le besoin de repos fait vivement désirer que les conférences de Lusigny aient une issue favorable. A notre approche, les paysans ont repris les armes et ils nous ont amené hier un millier de prisonniers. Lorsque nous sommes arrivés à Troyes, l’ennemi avait commencé sa retraite. En arrivant ici, ses officiers ne voulaient pas se pourvoir de soieries dont ils sont fort amateurs, espérant les avoir à meilleur marché à Paris ; en battant en retraite, ils ont jugé convenable de faire leurs emplettes à Troyes. Ils se retirent, disent-ils, pour nous attirer. Notre armée est animée d’un bon esprit, et Sa Majesté déroute les ennemis par ses manœuvres. Ils ont eu la faiblesse de croire que nous n’avions personne ; aussi ils ont disséminé leurs corps de Soissons jusqu’à Sens ; Sa Majesté a profité de cette faute et les a successivement battus . Aussi on soupçonne que le besoin de se réorganiser a été pour beaucoup dans la proposition de l’armistice faite par le prince de Schwartzenberg. Des bruits sinistres circulent. La France est envahie de toutes parts. Les princes de la famille de Bourbon ont paru sur le territoire de l’Empire. Le mouvement qui a éclaté à Troyes n’est que le prélude d’une conspiration plus vaste qui s’organise contre Sa Majesté. Ce concours de circonstances a dû rendre l’Empereur sévère envers M. de Gouaut.

Une certaine merveilleuse, Mme B…, avait reçu l’empereur Alexandre et avait donné une soirée ; enfin, après avoir reçu un cadeau de Sa Majesté, elle avait été conduite en pompe à Châtillon. Le pauvre mari a comparu devant Napoléon qui, en plein salon de service, a tourné en ridicule la conduite de sa femme, et lui a dit : « Que votre femme vous fasse c… [cocu] avec un de mes officiers d’ordonnance, à la bonne heure ; mais que ces messieurs, non contents de tout le mal qu’ils font à la France, viennent encore f…[outre] les femmes, c’est un peu fort !… Que votre femme rentre, et que ce qu’elle a reçu soit versé à la commission des hospices, ou je vous envoie tous les deux à la Salpêtrière. »

- Oui, Sire, a répondu le mari…

Il vient d’arriver une colonne de deux mille cinq cents prisonniers faits par notre cavalerie légère sur la route de Bar-sur-Aube. Le général de Wrède a failli être pris.  Je ne regretterais pas de le voir pendre, cet homme qui était comblé des bienfaits de Sa Majesté et qui maintenant porte les armes contre elle.

27 février Sa Majesté quitte Troyes de très bonne heure. On arrive à Arcis-sur-Aube. Les troupes défilent et passent l’Aube en se dirigeant vers Sézanne. L’Empereur s’arrête au petit village d’Herbisse. Les ducs de Rovigo et de Tarente sont restés à Troyes.

28 février. La diane a été battue de très bonne heures dans le camp de la Garde ; on part, je marche avec le bataillon de service, se dirigeant vers Sézanne. Sa Majesté s’est portée vers la Fère-Champenoise. On dépasse Sézanne ; le quartier impérial passe la nuit au Chêne-d’Esternay. Le soir, des nouvelles venues de Troyes annoncent que toutes les troupes laissées devant nous pour cacher notre mouvement, ont été énergiquement attaquées et ramenées vers Troyes.

A suivre…

(Guillaume Peyrusse : « Mémoires, 1809-1815. Edition présentée et complétée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018 ).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 1 novembre, 2021 )

La bataille de Montmirail, d’après le témoignage du général Dautancourt .

La bataille de Montmirail, d’après le témoignage du général Dautancourt . dans TEMOIGNAGES montmirail

Extrait d’un article paru en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » sous le titre de : « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de  la Garde Impériale. Notes sur les campagnes de 1813 et de 1814 ». On notera que par endroit de son récit, cet officier parle de lui-même à la troisième personne. Ce personnage a été nommé général de brigade à l’issue de la bataille de Hanau.

Plusieurs relations de cette bataille, même celle officielle, n’ont point indiqué avec exactitude un mouvement de cavalerie qui doit avoir eu une grande influence sur son succès. Le Bulletin rapporte  entre autres détails : « Le général Friant s’élança sur la ferme de la Haute-Epine avec les 4 bataillons de la Vieille Garde…, les tirailleurs ennemis se retirèrent épouvantés sur leurs masses…, alors l’artillerie ne put plus jouer, la fusillade devint effroyable, et le succès était balancé. Mais au même moment le général Guyot à la tête du 1er de lanciers (Polonais), des vieux dragons et des vieux grenadiers, etc.… » 

Cette dernière citation n’est pas assez expliquée. Le général de division Guyot commandait effectivement la division de  la Vieille Garde composée des lanciers polonais commandés par le général Krasinski, et des chasseurs, formant la première brigade : les régiments des vieux dragons et des vieux grenadiers formaient la deuxième brigade dont le commandement avait été donné le 8 février 1814 au général Dautancourt, major des Polonais. Cette division, qui s’arrêta d’abord sur les hauteurs de Moncoupeau, se porta ensuite en avant dans la plaine traversée par la route de Montmirail à Château-Thierry. Elle y demeura assez longtemps à droite de cette route et y reçut quelques boulets. L’ordre lui vint alors de se rendre près de l’Empereur. En exécutant ce mouvement de nouveaux ordres laissèrent alors la première brigade dans la plaine (il paraît néanmoins que ce ne fut que pour un moment), tandis que la deuxième à la tête de laquelle se trouvaient les généraux Guyot, Dautancourt, continuant à marcher au grand trot, rejoignit l’Empereur qu’elle trouva sur la route de Montmirail à La Ferté. Le canon ennemi battait cette route d’écharpe et de front. La brigade se forma près de l’embranchement d’un petit chemin dont la direction est vers Fontenelle. L’Empereur, au milieu des boulets qui pleuvaient autour de lui, lorgnait attentivement les positions de l’ennemi. Bientôt ce prince donna ordre au général Guyot de faire charger les dragons, mais de conserver près de lui, pour le moment, les grenadiers. Cet officier général transmit cet ordre au général Dautancourt, commandant la brigade. Celui-ci, formant aussitôt ses dragons en colonne par pelotons, s’élança à leur tête sur la route [Du point du départ des dragons pour arriver à la ligne ennemie, on trouve à gauche de la route quelques maisons ; les tirailleurs français s’y étaient jetés et ces intrépides soldats s’y fusillaient avec ceux de l’ennemi. Quelques-uns d’eux qui se mettaient audacieusement à découvert sur la route, ne purent se retirer assez à temps pour éviter les dragons dont les pelotons lancés au grand galop tenaient la largeur de cette route ; aussi plusieurs de ces braves furent-ils renversés. Cependant les dragons de la queue de la colonne assurèrent depuis qu’ils croyaient que ces braves jeunes soldats n’avaient point été blessés et que les derniers pelotons avaient été évités. (Note du général Dautancourt)] , et, malgré un feu épouvantable, arriva sur l’ennemi, l’enfonça, en rejeta une partie sur la droite de cette route au-delà du fossé, et se rallia sur le plateau à gauche de la même route en face du bois de l’Epine-au-Bois, ayant derrière lui un ravin qui prend naissance sur ce même côté de la route, et dans lequel est un petit ruisseau, qui, coulant au-dessous et à l’ouest du village de Marchais (encore occupé par la droite des Russes), va tomber au sud, dans le petit Morin. Cette position des dragons en-arrière de Marchais, séparait de son centre la droite de l’armée ennemie ; aussi vit-on bientôt des fuyards qui abandonnaient en désordre ce village. Marchais étant situé sur une hauteur à gauche du ravin, les fuyards la descendirent à la course et arrivèrent sur ce ravin qui pouvait être aisément franchi. Cependant l’ennemi, enfoncé par la brillante charge des dragons, essayait de rallier un gros de son infanterie près du bois de l’Epine-au-Bois, en face de l’endroit où les dragons se reformaient eux-mêmes. Ils ne lui en donnèrent pas le temps, et cette infanterie épouvantée ne les attendit pas une seconde fois, elle se dispersa. Toutefois le général Dautancourt, apercevant le désordre qui régnait à la droite de l’ennemi, porta alors les dragons au galop dans le bas du ravin, précisément au-dessous de Marchais.

Déjà une partie des troupes ennemies avait passé ce ravin et se trouvait protégée par un petit bois (le bois Jean) qui nuisit à la célérité de cette nouvelle charges des dragons. Mais ils parvinrent à y pénétrer et le traversèrent. Alors commença un carnage effroyable. Les dragons ne frappant que de la pointe de leurs sabres, chaque coup tuait un Russe. En vain, ceux-ci se jetèrent-ils ventre à terre suivant leur habitude (et plusieurs se relevaient ensuite pour nous fusiller), presque tout ce qui put être joint, sur ce point, fut tué, et l’officier chargé par le général Dautancourt de réunir les vivants qui furent enfin faits prisonniers, n’en conduisit au quartier-général qu’un petit nombre. Le grand-maréchal Bertrand arriva bientôt sur ce terrain et complimenta le général Dautancourt et les dragons sur leur belle affaire que, dit-il, l’Empereur avait vue avec plaisir. Il chargea le général de proposer pour des récompenses dans la Légion d’honneur et l’ordre de la Réunion, les officiers et dragons qui s’étaient particulièrement distingués, et de se porter lui-même en tête de l’état de propositions pour l’étoile de commandant.

En même temps il pressait le général de se rallier et de continuer vivement la poursuite de l’ennemi qui faisait paraître quelque cavalerie au-delà du ruisseau de l’Epine-au-Bois, sans doute dans l’intention de recueillir quelques-uns de ses fuyards. Nous courûmes à cette cavalerie qui ne nous attendit pas, et disparut. Nous continuâmes à marcher dans les terres, séparés de la route par le bois de l’Epine-au-Bois, que nous tournâmes, et à la nuit noire, le feu ayant entièrement cessé, à l’exception de quelques coups qui se faisaient entendre par la droite ; nous nous arrêtâmes près d’une maison isolée dans la plaine, vis-à-vis d’un bois qui couvre Vieux-Maison, et de là nous nous mîmes en communication par des patrouilles avec nos troupes que nous trouvâmes sur la route ; une de ces patrouilles rencontra dans la plaine, à peu de distance derrière nous, deux bataillons d’infanterie de  la Vieille Garde à la tête desquels marchait à pied, et l’épée au poing, le maréchal duc de Dantzig [Lefebvre], chargé de nous soutenir.

Peu de temps après, le général Dautancourt reçut, par l’officier qui avait conduit les prisonniers, l’ordre de rejoindre la division du général Guyot, qui, après la bataille, s’était  établie en-arrière de la Haute-Epine, au hameau du Tremblet, dépendant du village de Marchais. Cette belle affaire ne coûta aux dragons que quelques tués, plusieurs blessés : ils eurent aussi 7 à 8 chevaux tués, au nombre desquels fut celui de l’officier commandant le premier peloton, en débouchant sur la ligne ennemie. Le lendemain 12, ce fut avec les dragons de la Jeune Garde, qui faisaient partie de la division, que le brave général Letort, eut, sur la route de Château-Thierry, la belle et brillante affaire rapportée au Bulletin.  

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 9 octobre, 2021 )

Enlever NAPOLEON à l’ILE d’ELBE…

Napoléon le Grand

J’ai déjà évoqué sur « L’Estafette » les menaces sur la personne de l’Empereur lors de son séjour à l’île d’Elbe, de mai 1814 à février 1815. Voici une notice rédigée par Arthur Chuquet sur le même sujet. Elle porte le titre: « L’enlèvement de Napoléon ». Dans la seconde lettre, c’est le général Dupont, le vaincu de Bailén, alors Ministre de la Guerre qui écrit à celui qui a trahi tout le monde, excepté lui-même : le perfide Talleyrand…

« Le consul de France à Livourne, Mariotti, nommé à ce poste par Talleyrand, avait mission de surveiller, et, au besoin d’enlever l’Empereur. Le 28 septembre [1814], dans une lettre que Frédéric Masson à donnée (« Napoléon et sa  famille, tome X, p.393) il propose de gagner le lieutenant de vaisseau Taillade qui, moyennant une récompense, pourrit enlever Napoléon et le mener à l’Ile Sainte-Marguerite. Voici deux lettres de ce Mariotti relative à cette combinaison et publiées naguère par Auguste Fournier (Die Geheimplozei auf dem Wiener Kongress, p.219 et 226.) La première, écrite l’encre sympathique, fut adressée par Mariotti à Dalberg qui la déchira et la jeta au panier : mais les morceaux furent ramassés par un agent et recollés.

I. Mariotti à Dalberg. Livourne, 5 octobre 1814.

Monsieur le duc, j’ai adressé le 28 à Paris et le 30 à Vienne, un projet pour enlever le voisin. Ce projet est, à mon avis, le seul qui puisse réussir dans ce moment. Si le capitaine du brick [Taillade] entre dans nos intérêts, le coup est fait. J’ai proposé les moyens à prendre pour le sonder et le séduire. Quant à moi, je fais à présent partir quelqu’un de gênes avec des comestibles et de Florence par Piombino une femme avec des modes. Tout ce qui part d’ici est tellement suspect qu’on ne permet de rester que trois jours. Je fais tout pour réussir ; mais je suis écrasé de frais et je n’ai pas encore reçu une obole. Quand on veut attraper quelqu’un, il faut lui inspirer de la confiance, et nous avons fait le contraire, parce qu’il ne parait pas même encore que la France reconnaisse le prince de l’Elbe ; mais elle a redoublé les obstacles en rendant très difficiles nos relations avec l’île. J’ai des agents sur toutes les côtes, et de ce côté-là je suis tranquille. Le gouvernement toscan n’a pas de repos. Les prisons sont pleines d’individus suspects. Je désire savoir si cet essai réussit à votre gré, et si je dois continuer à m’en servir.

La seconde lettre est adressée par Dupont à Talleyrand interceptée par le cabinet secret de vienne qui n’a pas eu le temps de la copier dans le texte français ; on n’en a qu’un extrait en allemand, que nous traduisons ; mais Dupont n’a fait, il semble, que reproduire la lettre que l’on trouve dans Houssaye (1815, tome I, p. 170) et dans Masson, la lettre que Mariotti envoya le 28 septembre à Talleyrand et avait sans doute envoyée pareillement à Dupont.

 II. Dupont à Talleyrand. Paris, 15 octobre 1814.

Toutes les nouvelles qu’il reçoit de Porto-Ferrajo [Portoferraio] s’accordent sur ce point, qu’il est très difficile d’enlever Napoléon de son île ; surtout contre ceux qui viennent de France ou de Livourne. Il change toujours de logis et il compte sur son militaire et sur un revirement après le Congrès [de Vienne]. Mais Mariotti ne désespère pas de réussir à l’enlever. Napoléon va souvent sur son brick à l’île [de la] Pianosa. Il n’y a pas de maison et il dort à bord. Taillade commande le brick. Il est resté au service de Napoléon. Il est pauvre. Napoléon a, en outre, réduit encore son traitement ; par conséquent, mécontent. On pourrait facilement le gagner. Seulement il faut tâcher de trouver quelqu’un qui lui fasse cette proposition. »

(Arthur CHUQUET, « L’année 1814… », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1914, pp.414-415).

Un « vieux de la Vieille » à l’île d’Elbe. En arrière plan, l’Empereur… 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 30 mars, 2021 )

Paris capitule (1814)…

30 mars 1814

Le 8 février 1814, de Nogent-sur-Seine Napoléon écrivait à son frère Joseph, à qui il avait confié Paris : « Si l’ennemi avançait sur Paris avec des forces telles que toute résistance devint impossible, faites partir, dans la direction de la Loire, la Régente, mon fils, les grands dignitaires…Rappelez-vous que je préférerais savoir mon fils dans la Seine plutôt qu’entre les mains des ennemis de la France ». Le 16 mars 1814, il réitère cet ordre.  A l’approche des Alliés (Prussiens et Russes) Joseph hésite. Le 28 mars 1814 au soir, il convoque le Conseil de régence. L’Impératrice et le Roi de Rome doivent-ils partir avec le gouvernement ? 

Hormis Clarke,  ministre de la Guerre, l’ensemble du conseil répond par la négative, considérant que la présence de Marie-Louise et de l’Aiglon galvaniserait la résistance. Joseph lu alors à haute voix les recommandations de son frère. Le départ fut donc décidé. Le 29 mars 1814, Marie-Louise quitte (pour toujours) les Tuileries ; un départ réprouvé par les parisiens. Joseph, fit afficher sur les murs une proclamation annonçant la venue imminente de l’Empereur, arrivant au secours de sa capitale. Paris doit tenir. Mais une résistance est-elle possible ?  De leur côté, les Alliés, en découvrant la cité dans le lointain, au matin du 30 mars 1814 étaient à la fois euphoriques et inquiets. Ils savent qu’ils ne disposent plus que de deux jours de vivres et qu’une insurrection paysanne, comme ces attaques sporadiques que connurent leurs troupes dans la Brie, peut surgir sur leurs arrières. Ils craignent aussi que Napoléon ne les surprenne  et délivre la capitale.

Il faut agir et vite. Dans Paris la défense s’organise. Les troupes de Marmont, de Mortier, de Compans ; la Garde nationale, commandée par Moncey, la garnison, les élèves de l’École Polytechnique, sans parler des vétérans et des invalides, forment un ensemble de 42 000 hommes. C’est peu face aux 120 000 hommes des Alliées ceinturant la ville.  Mais le peuple de Paris est prêt à se battre, à transformer chaque rue, chaque maison en un bastion imprenable. Pour gagner, il eut fallu que cette résistance soit conduite et galvanisée par des chefs civils et militaires capables et résolus.

Que l’exemple vienne d’eux et qu’elle soit appuyée par une fidélité à toute épreuve à Napoléon. C’est dans de telles conditions que l’Empereur arrivant aux portes de Paris aurait pu victorieusement repousser Russes et Prussiens. 

L’Histoire en décida autrement… Le 28 mars 1814, Napoléon quittant Saint-Dizier pour se diriger sur Troyes, confie une mission particulière à un prisonnier de marque : le comte de Weissemberg, ambassadeur d’Autriche à Londres. 

Le diplomate emporte ainsi avec lui l’ordre d’entamer une négociation avec l’empereur d’Autriche. Dans la soirée, alors qu’il est à Doulevant, l’Empereur reçoit des nouvelles de Paris : « Les partisans encouragés par ce qui se passe à Bordeaux, lèvent la tête. La présence de Napoléon est nécessaire s’il veut empêcher que sa capitale ne soit livrée à l’ennemi ; il n’y a pas un moment à perdre ». Le 29 mars 1814 au petit matin, Napoléon quitte précipitamment Doulevant. En route, il apprend bribe par bribe la progression inquiétante des Alliés. Il dépêche alors auprès de Joseph, le général Dejean son aide de camp et le colonel Gérardin, aide de camp de Berthier, afin de confirmer son arrivée aux Parisiens et de s’assurer de l’état de la défense de la capitale. 

Le 30 mars, à l’aube, Napoléon, laissant le commandement à Berthier, se dirige à bride abattue vers Paris. Ce même matin, à 4 heures, la ville se réveille par une canonnade et des roulements de tambours. La générale est battue. Les faubourgs se soulèvent. Les ouvriers réclament des armes. Dans les demeures cossues du Faubourg Saint-Germain, nombreux sont les royalistes qui souhaitent ardemment la chute de l’Empereur…

La défense s’organise. Les troupes parisiennes tiennent en respect les masses ennemies sur le front est le nord-est, de Vincennes à Clichy. Mais Joseph, représentant de l’Empereur à Paris va commettre l’irréparable.  Vers dix heures et demie du matin, alors qu’il se trouve à Montmartre pour surveiller les opérations, il reçoit la visite de l’architecte Peyre que les circonstances avaient transformé en parlementaire. Ce dernier est accompagné du comte Orlov, aide de camp du tsar Alexandre.

Orlov a été reçu dans la nuit par le tsar qui lui a remis des exemplaires d’une proclamation royaliste du prussien Schwarzenberg adressée au peuple de Paris. Alexandre s’empressa d’ajouter au comte Orlov que si les pourparlers échouaient, la lutte se poursuivrait néanmoins. Il compléta ses propos par une phrase inquiétante : 

« Dans les palais ou les rues, l’Europe couchera ce soir à Paris. » 

Ces mots répétés à Joseph  atterrent ce dernier. Le frère de l’Empereur s’empresse alors de réunir un conseil de défense qui conclut au caractère inévitable de la capitulation de Paris. Par des missives adressées à Marmont et à Mortier, Joseph leur autorise, s’ils ne peuvent plus tenir leurs positions, à entamer des pourparlers avec Schwarzenberg et le tsar, se trouvant en face d’eux. Vers midi trente ce même 30 mars, le peu courageux Joseph quitte Paris pour Rambouillet, oubliant dans sa précipitation de déléguer ses pouvoirs. Les seuls autorités constituées se trouvent dans Paris sont alors les deux préfets Pasquier et Chabrol et le Conseil d’État, ne tenant leurs pouvoirs de l’Empereur. Aux alentours de la cité, la bataille fait rage. On se bat à Romainville, à Pantin et ailleurs. Marmont quoique blessé, tient bon.

Il ne s’arrête pas sur le billet de Joseph qui lui parvient vers 13h30. A 14 heures, les Alliés déclenchent une offensive générale. Marmont se voit alors débordé de toutes parts. Il se replie sur Belleville et envoie trois parlementaires pour solliciter un armistice. Le maréchal Moncey tient bon à la barrière de Clichy, au nord de Paris. 

Le peuple de Paris se bat, les habitants font le coup de feu. IL faut tenir jusqu’à l’arrivée de Napoléon. En quittant Montmartre, Joseph avait donné l’ordre de quitter immédiatement la capitale à toutes les personnalités du régime. Cette mesure ne fut que partiellement exécutée. C’est une des erreurs de Joseph. Talleyrand, prêt à tous les compromis, à toutes les trahisons, voit là l’occasion de jouer un nouveau rôle. Le général Savary, convaincu du départ de Talleyrand, quitte Paris. Désormais le prince de Bénévent a toute latitude pour agir…

Le Tsar qui avait reçu dans l’après-midi l’envoyé de Marmont, désigne son aide de camp le général Orlov afin de poursuivre les négociations. Dans le même temps, le maréchal Mortier voit arriver près de lui le général Dejean, expédié par Napoléon. Cherchant en vain Joseph, il vient lui annoncer que l’Empereur approche et qu’il faut tenir encore. 

Mais les tractations ont commencé. Marmont,  Mortier et les représentants du Tsar se réunissent et entament de laborieuses tractations.  Avec cette capitulation, Marmont se pose en triomphateur. N’a-t-il pas évité aux parisiens une catastrophe ? Talleyrand sort alors de l’ombre. Il rencontre Marmont et se pose en véritable arbitre de la situation en éloignant le maréchal de Napoléon et en favorisant le retour des Bourbons.  Le 31 mars 1814, à deux heures du matin, l’aide de camp de Schwarzenberg débarque à l’hôtel de Marmont, rue de Paradis ; les Alliés acceptent la capitulation. Napoléon, alors à Juvisy, à la « Cour de France »  apprendra la terrible nouvelle par le général Belliard.  -« Quelle lâcheté !…Capituler ! Joseph a tout perdu… Quatre heures trop tard… », déclare t-il à voie haute. 

L’Empereur songea un instant à forcer le destin. Il pouvait en seulement quelques heures soulever à nouveau ses « bons Parisiens »… Les troupes françaises, conformément aux conditions, commencent à évacuer la ville. Au matin de ce 31 mars historique, le canon s’est tut dans Paris.

A neuf heures, les parisiens, surpris par ce calme inhabituel, apprirent la reddition de leur ville, et l’entrée imminente des Alliés dans la cité.

Une certaine inquiétude s’installa alors. Seuls les royalistes exultaient, laissant éclater leur joie d’une façon bruyante. 

Acta est fabula ! La pièce est jouée ! 

Marmont s’illustrera en se ralliant aux Bourbons sous l’influence de Talleyrand… 

Napoléon arrivé à Fontainebleau depuis le 31 mars, est contraint d’abdiquer, mais il hésite encore, calculant les chances qui s’offrent à lui de renverser la situation  Il reçoit Caulaincourt qui lui trace avec exactitude un tableau de Paris : Napoléon n’a rien à attendre de la capitale si ce n’est que la situation se dégrade. Il ne doit plus songer à y entrer. Puis c’est le maréchal Ney qui est reçu à son tour. Le prince de La Moskowa met tout son poids afin d’amener l’Empereur à abdiquer. Il parle d’une armée fatiguée, il évoque l’existence de ces troupes que la défection de Marmont et de son 6ème corps a plongé dans le plus profond découragement. Le maréchal Macdonald, reçu également, et accompagné de Ney, ira dans le même sens.  L’Empereur écoute avec attention les exigences demandées concernant son abdication. Elle sera sans conditions aucunes. De plus, Napoléon se verra attribué la souveraineté de l’île d’Elbe. Le souverain signe son acte d’abdication le 6 avril 1814. Napoléon vit alors une des périodes les plus difficiles de son existence. Il apprend coup sur coup toute une série de mauvaises nouvelles : Joséphine, une de celles qu’il a le plus aimé, s’apprête à recevoir le Tsar en personne à la Malmaison ; Marie-Louise s’attarde curieusement à Blois, alors qu’il lui serait si facile de le rejoindre ici à Fontainebleau…

L’attitude Marmont, de Ney et de Macdonald l’avait ulcéré. Ler dernier coup vint du maréchal Berthier, major général qui se crut être autorisé, par l abdication de Napoléon, à envoyer (le 12 avril) aux Bourbons celle de cette armée toute entière.- « Berthier, dit-il, m’abandonne avant que je ne quitte Fontainebleau. Berthier ! »Deux proches serviteurs allaient s’enfuir également : Constant et le mameluck Roustam.

La suite des événements montrera que Napoléon n’allait pas y perdre au change, en les remplaçant par Marchand et Saint-Denis (le mameluck Ali ), qui le suivront à l’île d’Elbe puis à Sainte-Hélène l’année suivante… 

« A Fontainebleau, écrit Ali, se voyant abandonné non de ses braves soldats, mais de la plupart de ses officier généraux et de beaucoup d’autres, l’Empereur tentera de mettre fin à son existence». Ce geste désespéré (et manqué) aura lieu le 12 avril. Huit jours plus tard,  se déroulait  la fameuse scène des Adieux de Fontainebleau qui fait partie de la légende napoléonienne. Immortalisée par Horace Vernet, on peut y voir quelques uns de ceux qui suivront l’Empereur à l’île d’Elbe : Drouot, Bertrand, Cambronne…Voici ce que raconte le lieutenant de grenadiers Monnier : 

« Enfin, le 20 avril, au moment de quitter son palais de Fontainebleau pour abandonner cette terre sacrée de la patrie, cette terre où tant de grands souvenirs, tant de superbes monuments devaient consacrer son nom à la reconnaissance de la postérité, l’Empereur sortit vers midi de ses appartement, et descendit par le grand escalier dans la cour du Cheval Blanc. Il la traversa à pied, au milieu de douze cents grenadiers de sa Garde, rangés sur deux haies, depuis l’escalier jusqu’à la grille : quelques officiers d’état-major le suivaient, ainsi que les quatre commissaires des alliés, le général russe comte Souvalow [Schouvaloff], le général autrichien baron Kooller [Koller], général prussien [le comte de Waldbourg-Truchsess], et le chevalier Neil Campbell major anglais [le colonel et non « chevalier »] ; le comte Klam, aide de camp du prince de Schwartzemberg [Schwarzenberg] les accompagnait. 

Avant d’arriver à la grille, l’Empereur s’arrêta, fit former le cercle à la troupe, approcher de lui tous les officiers, et prononça d’une voix ferme, quoique émue, un discours dont on a retenu les fragments suivants : « Grenadiers et chasseurs de la Vieille Garde, je vous fais mes adieux : pendant vingt ans je vous ai conduit à la victoire ; pendant vingt ans vous m’avez servi avec honneur et fidélité ; recevez mes remerciements… Officiers, soldats, qui m’êtes restés fidèles jusqu’aux derniers moments, recevez mes remerciements, je suis content de vous. Je ne puis vous embrasser tous, mais j’embrasserai votre général. Adieu, mes enfants, adieu, mes amis.

Conservez-moi votre souvenir ! Je serai heureux lorsque je saurai que vous l’êtes vous-mêmes. Venez général ! » Alors, le général Petit s’est approché, et il l’a embrassé vivement. – « Qu’on m’apporte l’aigle, et que je l’embrasse aussi. » 

Le porte-drapeau s’est avancé, a incliné son aigle, et l’Empereur en a embrassé trois fois l’écharpe avec la plus vive émotion.  

  – « Adieu mes enfants. » Officiers, soldats, tous étaient attendris ; les larmes roulaient dans les yeux de ces vieux guerriers ; les officiers étrangers eux-mêmes témoignaient par des pleurs involontaires combien ils étaient sensibles à de tels adieux. » 

C.B. 

Publié dans JOURS D'EPOPEE par
Commentaires fermés
( 18 mars, 2021 )

Le départ de Napoléon pour l’armée en janvier 1814.

Le départ de Napoléon pour l’armée en janvier 1814. dans TEMOIGNAGES napoleon-et-det-son-etat-major.-par-dumoulin

Ce fut le 25 janvier 1814 [à 6 heures du matin] que Napoléon partit pour l’armée. Mais il avait, comme on le voit dans Mollien (« Mémoires »… », tome III, p.359) de tristes pressentiments, et ses adieux eurent, selon le mot du ministre [du Trésor public], une teinte lugubre. Le 23, au soir, lorsque l’Impératrice se fut retirée, il retint ses ministres pour leur communiquer ses dernières dispositions. Il rendit justice à leurs efforts, il leur recommanda la fermeté, il avoua qu’il ne disposait que de faibles moyens, et ses paroles avaient « la gravité de déclarations testamentaires. » Soudain, son regard tomba sur Talleyrand : « Je sais bien, s’écria-t-il, que je laisse à Paris d’autres ennemis que ceux que je vais combattre, et mon absence leur laissera le champ libre. » Personne ne pouvait se méprendre à cette allusion. Mais, avec son sang-froid coutumier, Talleyrand, comme s’il n’avait rien entendu, continua, dans un coin  du cabinet, la conversation qu’il avait entamée avec le roi Joseph. Le 24, Mollien revit Napoléon. L’Empereur n’avait pas fait de réponse à plusieurs notes du ministre. Le Trésor public perdait chaque jour quelques une de ses communications avec les caisses des départements ; que faire si les Cosaques finissaient par intercepter celles qui restaient encore ? Mollien proposait des mesures qui pourraient obvier à la pénurie complète des ressources. « Mon cher, répliqua, Napoléon, si l’ennemi arrive aux portes de Paris, il n’y a plus d’Empire. »

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.23).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 24 janvier, 2021 )

Les derniers jours de la campagne de 1814…

Meissonier 1814

Voici un extrait du témoignage de G. Peyrusse, Il porte sur les derniers jours de la campagne de 1814…

« 31 mars. Sous la protection des chasseurs à cheval dela Garde, le service de Sa Majesté part dans la nuit pour se rendre à marche forcées à Fontainebleau. On y arrive tard. Sa Majesté s’y trouvait depuis dix heures du matin. Parvenu le 30 à dix heures du soir à Fromenteau, l’Empereur avait appris [par le général Belliard] que le 29 au soir les ennemis sont arrivés sous les murs de Paris ; que leur présence a été le signal du départ de l’Impératrice et du Roi de Rome, et qu’après une vive résistance, le Roi Joseph, ayant reconnu qu’on ne pouvait ni tenir, ni différer de capituler, en avait donné l’autorisation au duc de Raguse [maréchal Marmont]. Paris est au pouvoir de l’ennemi depuis le 30 au soir, et il n’est plus permis à l’Empereur d’intervenir dans le traité. Les souverains entreront le lendemain.

1er avril.  L’Empereur annonce à l’armée l’occupation de Paris.

2 avril. L’avant-garde du prince de La Moskowa [Maréchal Ney] arrive à Fontainebleau ; elle est suivie par divers corps qui traversent cette résidence pour se porter en avant. Les souverains alliés ont fait hier ; à dix heures, leur entrée dans Paris ; la cocarde blanche y a été arborée. Le peuple était dansla stupeur. Il y avait absence complète de gouvernement. Les troupes venues de Paris se réunissent à l’armée de Champagne ; cette adjonction la rend imposante. La prise de la capitale a vivement blessé son amour-propre.

3 avril. Le duc de Vicence vient d’arriver ; rien ne transpire ; mais malgré toute la réserve de ce plénipotentiaire, on connaît les événements de Paris. Le Sénat a proclamé la déchéance de Sa Majesté. L’Empereur est sorti à cheval pour visiter les postes ; on s’attend à marcher sur Paris. On parle pour la première fois d’abdication. Ce mot est nouveau,… il étonne… Tout annonce que le quartier-général va être porté plus loin. La parade a eu lieu à midi. On se regarde ; on n’ose soulever le voile des événements qui vont se presser. On déplore le triste résultat de tant d’efforts et le temps perdu à Doulevant. Napoléon est suivi dans ses appartements par les maréchaux et les grands officiers de la maison. Un morne silence règne dans les grands appartements de Fontainebleau ; on se demande ce qu’on deviendra ; tout le monde est oppressé. Je fus un peu distrait de mes pénibles réflexions par la remise qui me fut faite d’un paquet renfermant mon brevet de chevalier de la Légion d’honneur, ou plutôt l’annonce de cette nomination, et la permission de porter le ruban. J’en ressentis une joie inexprimable. Pénétré de la plus vive gratitude, je résolus d’offrir mes services à Sa Majesté, dans quelque position et quelque lieu qu’elle pût se trouver placée. La journée s’écoulait, la conférence durait encore ; mais, à son issue, le bruit se répand que Napoléon vient d’abdiquer et MM. les ducs de Tarente [maréchal Macdonald] et de Vicence, et Son Excellence le prince de La Moskowa se rendent à Paris pour présenter cet acte aux princes alliés.

5 avril. Sa Majesté a déjà, elle-même, parlé de son abdication ; elle a eu lieu en faveur de son fils, sous la régence de sa mère ; un ordre du jour l’annonce à l’armée. Le duc de Raguse, campé en Essonne, a passé aux alliés ; son corps a traversé la ligne des postes ennemis pour se rendre à Versailles ; le colonel Gourgaud, envoyé vers ce maréchal, l’a annoncé à Sa Majesté. Cette défection a porté au cœur de l’Empereur le coup le plus sensible ; elle sera d’une conséquence fâcheuse pour le traité qu’on négocie.

6 avril. L’abdication en faveur de la régente et de son fils n’est plus reçue ; il faut que Napoléon et sa dynastie renoncent au trône. Les souverains l’ont déclaré, et M. le duc de Vicence est chargé de cette mission auprès de l’Empereur. Cette négociation fatigue Sa Majesté ; elle entrevoit des chances moins humiliantes dans une plus longue résistance ; elle peut réunir encore une belle armée ; on peut se replier sur la Loire ou vers l’Italie, « mais l’énergie est épuisée ; on le dit ouvertement ; on en a assez ; on ne pense plus qu’à mettre à l’abri des hasards ce qui reste de tant de peines et de prospérités. C’est à qui trouvera un prétexte pour se rendre à Paris où le gouvernement nouveau accueillie tout ce qui abandonne l’ancien. (Fain, Manuscrit de 1814). L’Empereur, vaincu par la défection qui l’entoure, prend la plume et rédige lui-même la deuxième formule de l’abdication qu’on entend. Les puissances alliées ayant déclaré que l’Empereur était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l’Empereur, fidèle à son serment, déclare qu’il renonce pour lui et ses enfants aux trônes de France et d’Italie, et qu’il n’est aucun sacrifice, même celui de la vie, qu’il ne soit prêt à faire aux intérêts de la France. »

La campagne de 1814 vient de finir… Paris restera au pouvoir de ses maîtres… Le duc de Vicence est chargé d’aller porter à Paris ce dernier acte de Sa Majesté. »

(Guillaume Peyrusse, « Mémoires, 1809-1815 », Editions AKFG, 2018).

Un GRAND témoignage sur NAPOLEON et ses campagnes.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 1 janvier, 2021 )

Les PREMIERS JOURS de la CAMPAGNE de FRANCE…

Claye 28mars1814

Guillaume Peyrusse, est un de mes témoins préférés de l’Épopée. A cette époque, il occupe les fonctions de Payeur de l’Empereur. Le 24 février 1814, Peyrusse sera nommé sous-inspecteur aux revues de la Garde, tout en restant Payeur. Voici un extrait de ses « Mémoires ».

C.B.

« Janvier 1814.  Les ennemis ont franchi le Rhin ; nos troupes sont en pleine retraite devant lui. L’Empereur est à Paris depuis le 9 novembre. La réorganisation de l’armée s’effectue avec une activité continue. Une levée de 300,000 hommes a été décrétée ; des commissaires extraordinaires sont envoyés dans les départements pour présider aux levées d’hommes et activer les mesures de défense ; de nombreux bataillons sont passés en revue. Le jour même de mon arrivée, je fus prévenu de me tenir prêt à rentrer en campagne. M. le duc de Vicence [général de Caulaincourt] était à Châtillon-sur-Seine ; des négociateurs pour la paix allaient s’y réunir. L’ouverture du Corps législatif avait eu lieu le 19 décembre ; Napoléon n’avait pu rien dire sur la négociation qui était le sujet de l’attente générale, si ce n’est « que rien ne s’oppose de sa part au rétablissement de la paix. » La négociation ne suspend pas les mouvements militaires de l’ennemi, qui, déjà, se montre à Nancy, Langres et Verdun. Nos divers corps s’établissent dans la Champagne.

Du 18 au 26 janvier. Mon ordre porte de me rendre à Châlons-sur-Marne. Je suis rendu le 20. Nos avant-postes sont à Vitry. Sa Majesté est entrée dans Châlons le 26 à minuit ; elle ne s’y est point arrêtée. Toute la maison a eu ordre de se rendre à Vitry.

27 janvier. Nous nous dirigeons sur St-Dizier. Dès le matin, on était aux prises avec les Russes ; l’Empereur s’y était porté ; l’ennemi avait fui à son approche et nous avait laissé maîtres de la ville. Les habitants de Saint-Dizier font éclater de vifs transports de joie à la vue de l’Empereur ; l’ennemi, pendant son court séjour, s’était appesanti sur eux.

28 janvier. L’Empereur s’arrête un moment au bourg d’Eclaron, pendant que les sapeurs en rétablissent le pont. On a pris dans la nuit quelques Cosaques. La pluie rend notre marche pénible dans les bois que nous traversons. On arrive à Montier-en-Der.

29 janvier. Au point du jour, Sa Majesté est en marche dans la direction de Brienne. Devant nous éclate une vive fusillade. On arrive à Mézières. En traversant le bois, on voit çà et là des cadavres d’hommes et de chevaux. Le service de Sa Majesté a ordre de s’établir dans ce village. Notre avant-garde a déjà paru devant Brienne ; le duc de Bellune [Maréchal Victor] est aux prises avec l’ennemi ; bientôt l’engagement devient général. Nos troupes attaquent avec fureur; les Russes s’opiniâtrent à garder le château ; ils sont en forces sur toutes les terrasses. A l’attaque du soir, la mêlée devient affreuse ; chaque maison, vivement défendue, est prise et reprise plusieurs fois. Tous les corps se trouvent confondus, et Brienne, éclairée par les feux de la mousqueterie et l’incendie de ses maisons, offre moins le spectacle d’un combat que celui d’une horrible boucherie. Le château fut occupé par le duc de Bellune qui s’y maintint. Nous étions à Mézières, dans l’attente du résultat de la journée, lorsque sur les dix heures du soir quelques coups de pistolets éclatent à quelque distance du quartier impérial. On se porte sur la route et on ne tarde pas d’apprendre qu’un petit parti de Cosaques s’est trouvé sur le passage de Sa Majesté au moment où elle rentrait à Mézières. Le général Corbineau et le colonel Gourgaud ont tué d’un coup de pistolet le Cosaque qui s’était déjà lancé sur l’Empereur, Sa Majesté est rentrée à dix heures à Mézières.

30 janvier. On arrive à Brienne ; cette ville est traversée par deux rues principales qui se coupent à angle droit. Les murs, les maisons portent l’empreinte d’un combat de nuit ; des cadavres nus, horriblement mutilés, jonchent les rues ; plus loin, des pièces d’artillerie démontées, des caissons éclatés, des casaques, des cuirasses embarrassent notre passage. On s’établit au château. Tout y est saccagé. Les souterrains servent encore d’asile aux principaux habitants. L’attaque la plus vive a eu lieu sur les terrasses et dans les jardins ; ils sont couverts de morts.

31 janvier.  Séjour. Je descends en ville. Tout y est haché ; il n’existe pas un seul carreau aux croisées ; l’incendie a dévoré quelques maisons. Les rues sont jonchées de débris. Sa Majesté est allée au pont de Lesmont pour en presser la reconstruction. Les deux armées sont sur la défensive. Sa Majesté paraît fort contente de son début, qui dégage Troyes et nous met en communication avec le duc de Trévise [Maréchal Mortier]. Ce début est, en effet, d’un heureux augure. L’ennemi se retire sur Bar-sur-Aube. S’il veut se retirer, tant mieux ; mais s’il résiste, nous avons encore plus de baïonnettes qu’il n’en faut pour le forcer. »

(Guillaume Peyrusse, « Mémoires »)

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 17 octobre, 2020 )

La mission du général Gérard…

Ombre 3

Le 25 décembre 1813, Napoléon ordonnait à Gérard de partir aussitôt pour l’Alsace. Gérard devait d’abord aller à Belfort et ensuite longer la frontière jusqu’à Wissembourg. Le temps lui manqua. Il alla voir quelques petites places, et le 29, Napoléon le rappelait pour lui confier une division de réserve qui se formait à Meaux. Le lettre suivante que Gérard écrit de Langres au duc de Feltre, nous renseigne sur ses projets et nous montre hélas ! qu’il règne déjà « beaucoup de frayeur ».

Langres, 31 décembre 1813.

Je suis arrivé à Langres cette nuit. Il m’a été impossible de continuer ma route. L’ennemi est dans les environs de Belfort ; il a poussé des partis jusqu’à Lure ; ils se sont retirés après être restés quelques heures dans cette ville. Pour remplir autant qu’il est en mon pouvoir les instructions de Votre Excellence, je voulais commencer la reconnaissance des montagnes des Vosges en me jetant sur Plombières et de là à Schlestadt. Mais il n’y a point de routes de poste et d’ailleurs je n’ai point d’officiers du génie et d’artillerie. Je suis obligé d’aller reprendre à Nancy la grande communication de Strasbourg. Je me rendrai de suite à Phalsbourg, aux forts de la petite-Pierre, de Bitche et de Lichtemberg ; je m’assurerai de l’état des garnisons et des approvisionnements ; aussitôt après, je visiterai la chaîne de montagnes. Tous les renseignements que j’ai recueillis ici, me portent à croire que les principales forces des autrichiens se dirigent vers Besançon. Les Bavarois sont restés dans les environs d’Huningue. Belfort n’est point encore au pouvoir de l’ennemi ; il est attaqué sérieusement. Il règne beaucoup de frayeur dans tout ce pays. J’ai cherché à rassurer les habitants en leur annonçant de prompts secours.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.3).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 4 mai, 2020 )

NAPOLÉON DÉCOUVRE son NOUVEAU ROYAUME…

NAPOLÉON DÉCOUVRE son NOUVEAU ROYAUME… dans TEMOIGNAGES frontispice-laborde

Le 4 mai 1814, l’Empereur pose le pied sur l’île d’Elbe. Son navire, l’Undaunted, avait jeté l’ancre la veille. Il y restera  jusqu’à la fin de février 1815.

C’est de nouveau G. Peyrusse que nous écoutons.

« A deux heures, l’Empereur débarqua. Le général Drouot le salua d’une salve de cent coups de canon. La municipalité et les corps de l’État vinrent le recevoir et le haranguer. Sa Majesté était en culottes blanches, souliers à boucles d’or. Elle portait l’uniforme des chasseurs à cheval de sa Garde. L’Empereur, placé sous le dais, fut conduit à la cathédrale, où un Te Deum fut chanté. Les troupes formaient la haie. Après la cérémonie, le cortège se dirigea vers l’Hôtel de ville. Un Trône impérial avait été élevé à la hâte. Sa Majesté ne s’y plaça pas. Elle donna audience et reçut les hommages de toutes les autorités de l’île et leur adressa le discours suivant :

« La douceur de votre climat, le caractère et les mœurs de vos habitants, m’ont décidé à choisir votre île pour mon séjour ; j’espère que vous m’aimerez comme des enfants ; aussi me trouverez-vous toujours disposé à avoir pour vous la sollicitude d’un père. » La joie la plus vive régnait dans toute la ville. Toutes les fenêtres étaient pavoisées d’étoffes de soie. Les rues étaient jonchées de verdure. Aussitôt après l’audience, l’Empereur monta à cheval, visita les fortifications et promit, d’un air de contentement, beaucoup d’améliorations. Mon logement avait été marqué sur la place, maison Outre.La Garde nationale faisait le service. Une sentinelle fut placée à ma porte. J’examinai son costume ; il était bizarre. Pendant que mon domestique faisait transporter mes effets, je m’amusais à parler avec ce soldat ; mes caisses d’or furent placées dans l’allée de la maison, et, de là, portées dans un caveau. J’allais et je venais, pour m’assurer de leur arrangement ; mais je ne veux pas anticiper sur l’événement dont je fus la victime. Sa Majesté nous fit l’honneur de nous inviter à sa table ; elle ne fit les honneurs avec une liberté d’esprit et des manières si franches, qu’elle acheva de gagner tous les cœurs.

Le soir la ville et les forts furent illuminés. »

(Guillaume Peyrusse , « Mémoires, 1809-1815… » , Editions AKFG, 2018)

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 30 mars, 2020 )

La défense de Paris (29 et 30 mars 1814) racontée par le général Dautancourt…

paris1814.jpeg Ce témoignage fut publié en 1894 dans le « Carnet de la Sabretache » et inclus dans un article portant le titre de :  « Le 1er régiment des chevau-légers lanciers polonais de la Garde Impériale ».

Le 14 mars 1814, après l’affaire de Reims, le général Dautancourt, malade depuis quelque temps, partit pour Paris afin surtout d’y presser l’organisation des éclaireurs polonais attachés à son régiment sous la dénomination de 3ème régiment d’éclaireurs de la Garde par le décret impérial du 9 décembre 1813, et dont une partie des quatre premières compagnies seulement était à l’armée. Le 28 au soir, le général de division d’Ornano, commandant les dépôts de la Garde, le chargea du commandement de la cavalerie disponible dans les mêmes dépôts. La force totale de cette cavalerie s’élevait à environ 800 chevaux. Le général Dautancourt avait fait partir dans la même journée, pour Claye, route de Meaux, un détachement sous les ordres du capitaine Zaiaczek. Ce détachement déduit, il ne restait qu’environ 660 chevaux ; mais dans la nuit du 28 au 29, la moitié de cette force fut détachée pour l’escorte de l’Impératrice. Il resta donc définitivement environ 320 à 330 chevaux composés de grenadiers, dragons, chasseurs, mamelucks et Polonais. Voici l’analyse des opérations de cette faible brigade extraite du rapport que le général remit au général de division Koch. Vers neuf heures du matin du 29, cette brigade prit position en avant de Pantin, à droite de la route de Bondy, ayant devant elle le chemin qui traverse cette route et le canal de l’Ourcq, pour aller de Noisy-le-Sec à Baubigny [Bobigny]. Des reconnaissances furent poussées sur Noisy, Rosny, Villemomble, etc. Le roi Joseph passa une heure après, se portant en avant. A son retour, le général d’Ornano qui l’accompagnait dit au général Dautancourt que les lanciers polonais qu’il avait envoyés la veille à Claye sous les ordres du capitaine Zaiaczek, au lieu de rentrer à sa brigade, avaient reçu ordre de rester à la division Compans. 

Vers midi, une patrouille ayant rapporté qu’on voyait de la cavalerie ennemie sur la route dites « des Petits-Ponts » et vers Le Bourget, la brigade passa sur la droite du canal et se forma en arrière de Baubigny [Bobigny]. Sa gauche communiquait avec une brigade de Polonais, dit « les Krakus », sous les ordres du général Vincent. On donna la chasse à de misérables cosaques qui poursuivaient des habitants à la campagne, conduisant à Paris leurs bestiaux et leurs meubles. Cependant une grosse colonne ennemie arrivait lentement par la route du Bourget : elle eut à peine dépassé le ruisseau  de Montfort qu’elle canonna assez vivement les deux brigades qui reçurent au même moment l’ordre de repasser sur la rive gauche du canal. Le général Vincent le repassa sur le pont de la route des Petits-Ponts au-dessous de Pantin et se porte en arrière. Le général Dautancourt le repassa par le pont du Moulin-de-la-Folie, traversa Pantin et se forma en arrière entre la route des Petits-Ponts et celles de Meaux, en face du pont, appuyant deux pièces d’artillerie qui la défendaient ; un peloton de tirailleurs  fut de nouveau poussé au-delà de ce pont. L’ennemi dirigea sur ce point quelques volées de son canon qui fit peu d’effet. Il n’y avait pas une demi-heure que la brigade était dans cette position lorsqu’elle reçut l’ordre de se rendre à La Villette. Elle y arriva par le pont qui traverse le canal près du bassin, à la nuit tombante. Elle établit ses bivouacs à la gauche de la tête du faubourg de La Villette, prolongeant sa gauche vers La Chapelle, en-deçà du canal de Saint-Denis. Le 30 mars 1814, à 7 heures de matin, elle était à cheval sur le même terrain, ayant à se droite quelques escadrons de cavalerie sous les ordres du général Roussel d’Hurbal. Le général Dautancourt reçut l’avis qu’il était placé sous ceux du général Belliard. Le feu était commencé entre les batteries de La Villette et celles de l’ennemi. Afin de connaître ce qui se passait dans la plaine, le général Dautancourt envoya un sous-officier avec cinq chasseurs sur le canal avec ordre de  pousser jusqu’à Saint-Denis. Pendant ce temps, la brigade manœuvra vers la route qui conduit de La Chapelle à cette dernière ville. La patrouille de chasseurs rentra au grand galop, après avoir déjà fait un léger détour pour éviter les tirailleurs ennemis qui se présentaient en-deçà du canal  et rapporta que le commandant de Saint-Denis l’avait chargée de dire au général qu’il lui était arrivé le matin six pièces de canon mais sans munitions et qu’il lui en fallait sur-le-champ.

Ce rapport fut fait au général Belliard et par lui envoyé par un officier polonais au roi Joseph, sur la butte Montmartre. Il parut que l’ordre avait été donné d’envoyer trois caissons d’artillerie qu’on vit trop longtemps après être sorti de La Chapelle. Un bataillon d’infanterie fut envoyé pour les escorter et le général Dautancourt détacha pour le même objet le major Kozietulski, des éclaireurs polonais de la Garde, avec 80 chevaux. Mais il s’était écoulé un trop long temps pour toutes les allées et venues faites afin d’obtenir l’envoi de ces munitions et déjà elles ne pouvaient plus être introduites dans Saint-Denis. A la hauteur d’Aubervilliers, les éclaireurs donnèrent sur un gros corps ennemi qui, ayant passé le canal, coupait la route. Ils furent brusquement ramenés. Le général Dautancourt portait le restant de sa brigade à leur soutien. Mais il reçut l’ordre de demeurer en position, la gauche à la route. Les munitions rentrèrent ; le petit bataillon d’infanterie se replia lentement et en belle contenance ; une forte partie des éclaireurs de la brigade restèrent engagés en tirailleurs avec ceux très nombreux de l’ennemi. Vers midi, la cavalerie continua à manœuvrer par son flanc gauche parallèlement aux mouvements de l’ennemi. Elle se porte au-dessous de Clignancourt en avant de la ligne d’anciennes redoutes qui se trouvent dans la plaine (le général Belliard se trouvait sur l’une de ces redoutes). Les éclaireurs, les mamelucks et quelques chasseurs de la Garde étaient toujours aux prises avec la ligne des tirailleurs ennemis, qui, chargés, se retiraient sous la protection de leurs masses. On remarqua alors au milieu de nos tirailleurs plusieurs Parisiens, à pied, qui faisaient le coup de fusil d’une manière fort meurtrière pour l’ennemi. En manoeuvrant de la sorte, on arriva en avant d’une plâtrière située à gauche de Clignancourt et séparée de la montagne de Montmartre par un chemin qui conduit à Clichy. La brigade appuya sa gauche aux vignes qui bordent la route des Batignolles à Saint-Ouen. Les grenadiers à cheval, offrant sur ce lieu élevé un point de mire trop sûr aux coups d’une batterie de quatre pièces que l’ennemi avait placée dans la plaine près de l’embranchement de la route des Batignolles dans celle dite « de la Révolte », furent placés en réserve dans le fond, au-dessous et entre la plâtrière et la route. Cette batterie nous fit beaucoup de mal. A la vérité, le canon de Montmartre essaya de lui riposter de quelques coups en distance. Loin de lui en imposer, ce canon, mal servi devenait dangereux pour nos tirailleurs, lorsque deux pièces d’artillerie légère de la division du général Roussel, se plaçant entre cette division et notre droite, tirèrent avec une telle précision qu’en un instant elles forcèrent cette artillerie ennemie à se retirer. Ce ne fut que pour un moment. Cependant l’ennemi continuait lentement son mouvement vers le bois de Boulogne ; bientôt il parvint aisément à s’emparer des vignes qui se trouvent dans le triangle formé par les routes des Batignolles à Saint-Ouen et à Clichy et par celle de  la Révolte. Ces vignes, à défaut d’infanterie, ne furent disputées à la sienne que par les éclaireurs, les mamelucks et les chasseurs de la Garde qui furent forcés de les abandonner avec perte de plusieurs de ces braves qui s’étaient acharnés à les défendre avec une audace qui tenait du désespoir.

Au milieu de ces tirailleurs, le général Dautancourt eut à ses côtés un de ses adjudants blessé assez grièvement (il se nommait Pélissier, jeune officier français, sous-adjudant-major des lanciers polonais). Alors la position de la brigade n’était plus tenable. L’ennemi la fusillait à portée de pistolet. En ce moment, le maréchal duc de Conegliano envoya le brave colonel Moncey, son fils, prévenir le général Dautancourt des dispositions qu’il prenait à la barrière de Clichy, qu’il faisait fermer. Il fallait de l’infanterie: en vain le commandant de la brigade en demandait au général Belliard, on n’en avait point. Le feu de l’ennemi partant des vignes, celui de son canon, devenaient de plus en plus meurtrier. Quelques charges étaient demeurées sans résultat et si elles avaient fait éprouver quelques pertes à l’ennemi, elles avaient augmenté les nôtres dans une proportion accablante. La brigade se retirait cependant lentement, lorsqu’elle reçut l’ordre de se rapprocher de la cavalerie du général Roussel près de la plâtrière. Elle y appuya sa gauche et se forma le long du chemin qui, de cette plâtrière, conduit à Clignancourt.

C’est alors qu’il arriva à notre soutien un beau détachement de sapeurs-pompiers ; mais le moment opportun de retarder les progrès de l’ennemi était passé. Maître des vignes, il s’élança, parvint à cette même plâtrière et présenta une masse d’infanterie à portée de pistolet.  A la tête des chasseurs que commandait le chef d’escadron Laffitte, des Polonais et des mamelucks (les grenadiers et les dragons étant à gauche de la plâtrière opposés à d’autres forces ennemies), le général Dautancourt s’élança sur cette masse. Il fut ramené par son feu et celui de son artillerie. La cavalerie du général Roussel ne fut pas plus heureuse. Ce furent nos derniers efforts et nous y survécûmes !… 

Acculés sous Montmartre, dans le petit espace entre la plâtrière et Clignancourt, ne pouvant plus manœuvrer et foudroyés par le feu de l’ennemi, une partie de la cavalerie de ligne se retira par Clignancourt, tandis que le général Roussel, le général Dautancourt et le restant de ses braves opérèrent leur retraite en montant à Montmartre par un chemin rapide qui, quoique encaissé, les laissa encore un moment exposés au feu de l’ennemi. La brigade entra dans Paris par la barrière des Martyrs et se rallia sur le boulevard des Italiens. A dix heures, elle traversa silencieusement cette capitale de l’Empire, qu’elle abandonnait, et prit, vers minuit, position à Villejuif où elle bivouaqua. Pendant cette nuit, d’après un ordre du général Belliard, le général Dautancourt envoya un détachement de ses Polonais au pont de Choisy-le-Roi. 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 25 mars, 2020 )

Le COMBAT de FERE-CHAMPENOISE (25 mars 1814), d’après un RAPPORT du Général Baron DELORT adressé au MINISTRE de la GUERRE…

Le COMBAT de FERE-CHAMPENOISE (25 mars 1814), d’après un RAPPORT du Général Baron DELORT adressé au MINISTRE de la GUERRE...  dans TEMOIGNAGES 06513465

Monseigneur, 

Le général de division comte Pacthod n’ayant pas jugé à propos de faire à votre Excellence un rapport de l’affaire de Fère-Champenoise du 25 mars dernier, affaire dans laquelle sa division fut faite prisonnière de guerre, je ne peux me dispenser de le faire moi-même, pour rendre aux troupes sous mes ordres et à leurs chefs le justice éclatante qui leur est due ; dans aucune circonstance militaire, jamais le malheur n’a été honoré par plus d’énergie et d’intrépidité. La division Pacthod, forte d’environ 2.400 hommes, artillerie comprise, se réunit à Sézanne le 23 mars, dans la nuit, au général Amey dont la division était de 800 homes, et qui avait rallié à lui un convoi de 200.000 rations de pain et de 80 chariots de munitions de guerre. Le 24 au matin, ces deux divisions réunies se mirent en marche sur Bergère, où elles comptaient se réunir, d’abord, aux corps d’armée de MM. Les maréchaux ducs de Trévise et de Raguse [Mortier et Marmont], et ensuite à la Grande-Armée. Il ne m’appartient pas de développer ici les motifs tout puissants qui déterminaient à prendre la route de Bergère pour aller à Vatry, au lieu de suivre la route la plus courte, je dois me borner à parler du fait. Les troupes firent halte à dix heures et demie sur la route de Bergère à Vatry, à deux lieues de ce dernier point ; à onze heures moins un quart, j’aperçus plusieurs têtes de colonne dans la direction de Châlons, se dirigeant sur nous et perpendiculairement à la route où nous étions au repos ; je formai sur-le-champ ma brigade, forte de 1,200 hommes et composée d’un bataillon du 54ème régiment de ligne, du 1er régiment de gardes nationales de la Sarthe et du 3ème régiment provisoire de gardes nationales , formé d’un bataillon du Loir-et-Cher et d’un bataillon d’Indre-et-loire ; en même temps j’envoyai prévenir le général de division qui était à un demi-quart de lieue en avant sur la route, de l’approche de l’ennemi ; c’était l’armée de Silésie. A onze heures, sa cavalerie exécuta sur nos carrés trois charges consécutives qui furent repoussées avec la plus grande intrépidité. Cependant, toutes les masses de l’ennemi gagnaient du terrain et la cavalerie nous entourait ; dans cet état des choses, le général ordonna la retraite dans la direction de Fère-Champenoise ; à onze heures et quart, le mouvement commença au milieu d’une plaine immense sans bois, sans montagnes, sans accident de terrain qui pût donner quelque avantage à de l’infanterie contre de la cavalerie et l’arrêter dans sa marche, toujours rapide si elle est comparée à la marche de l’infanterie. A midi, l’artillerie tirait à mitraille sur nous en queue et sur les deux flancs ; à une heure, deux pièces gagnèrent notre tête. Elles étaient soutenues par une quantité innombrable de cavalerie ; c’est dans cette situation que, de toutes parts battus par la mitraille de l’ennemi, par derrière et sur nos flancs, et en tête par ses boulets, c’est dans cette situation, dis-je, que moins de trois mille hommes ont continué leur retraite sur Fère-Champenoise pendant quatre lieues, chargés tous les quarts d’heure sans jamais être entamés, toujours forcés de se faire jour au travers de la cavalerie, et de charger les pièces qui marchaient devant la tête. A cinq heures, à une demie-lieue de Fère-Champenoise, nous avons aperçu les hauteurs qui dominent cette ville couvertes de troupes de cavalerie, d’infanterie et d’artillerie ; dans le premier moment, nous nous étions livrés à l’espérance que ce que pourrait être les corps de MM. Les maréchaux ducs de Raguse et de Trévise, et nous nous réjouissions d’avoir opéré une jonction qui n’était pas sans gloire. L’illusion fut de courte durée. Les forces sur les hauteurs de Fère-Champenoise se multiplièrent tellement, qu’il n’y eut plus de doute que ce ne fût l’ennemi : d’ailleurs, la décharge d’une artillerie formidable, en éclaircissant les rangs, nous confirma de plus la présence d’un nouvel ennemi. La brigade sous mes ordres qui prêtait son flanc gauche à cette batterie ne fut pas ébranlée, et comme si elle eût acquis un nouveau degré d’énergie par l’imminence du danger, elle n’en marcha  que plus fièrement et plus serrée vers le nouveau point de direction que lui avait donné le général de division, pour gagner du terrain vers la droite et échapper, s‘il «était possible, à l’action des troupes qui couronnaient les hauteurs de Fère-Champenoise. C’étaient les armées russes, autrichiennes et prussiennes commandées par leurs souverains en personne ; la marche fut continuée sous le feu meurtrier de cette artillerie jusqu’à six heures un quart. A cette heure, ma brigade exténuée de fatigue, après avoir laissé sur le champ de bataille plus de 700 hommes, après avoir épuisé toutes les cartouches qu’elle avait consommées en repoussant de son feu plus de vingt charges de cavalerie à 50 toises, après sept heures enfin d’un combat à jamais mémorable, est tombée au pouvoir des trois armées combinées. Il n’est personne, Monsieur le Comte, dans ma brigade, qui n’ait fait au-delà de ce prescrit l’honneur le plus délicat : le bataillon du 54ème régiment et ses chefs ont soutenu la réputation qui appartient, à si juste titre, aux vieilles bandes des armées d’Espagne ; mais Monsieur le Comte, je ne saurais trouver d’expression à mon gré pour rende témoignage aux gardes nationales sous mes ordres, l’épithète de brave et d’héroïque dont tout le monde s’honore, est sans valeur, sans force et sans énergie, pour donner une idée juste et précise de leur conduite, c’est la valeur la plus impossible, en même temps qu’elle est la plus énergiquement active, selon qu’il faut recevoir la mort sans chercher à l’éviter, ou conserver sa vie pour prouver qu’on sait la défendre. Vous êtes juste et, s’il ne fallait se borner, je devrais citer sans exception tous les officiers de mes cinq bataillons ; il n’en est aucun qui n’ait mérité les regards du souverain ainsi que ses faveurs, mais par dessus tous les autres, je dois désigner à votre Excellence, M. le major Bergeron, commandant le régiment de gardes nationales de la Sarthe, et M. le major Durivoire, commandant le 3ème régiment provisoire composée d’un bataillon d’Indre-et-Loire.  Il est impossible de réunir à une connaissance parfaite de la guerre, à plus d’expérience, une bravoure plus froide, en même temps qu’entraînante pour les soldats.  Ce serait, Monsieur le Comte, soumettre leur sensibilité à une trop forte épreuve que de ne pas leur accorder un témoignage non équivoque de satisfaction ; je le sollicite pour eux de Votre Excellence, et vous prie, Monsieur le comte, d’agréer l’hommage de mon respect.

Paris, le 29 août 1814. 

 Le Général de brigade,  Signé : Baron DELORT.

 

Article paru dans le « Carnet de la Sabretache » en 1901. 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 15 mars, 2020 )

Le maréchal Berthier et le colonel Nicolas…

Le maréchal Berthier et le colonel Nicolas... dans TEMOIGNAGES 1814c

Le colonel Nicolas, du 11ème chasseurs à cheval- il devint en 1823 maréchal de camp -s’avisa de demander, à la fin de 1813, un congé au duc de Feltre [le général Clarke, Ministre de la guerre]. Il avouait naïvement qu’il voulait se rendre à Verdun, au dépôt, pour réorganiser l’administration de son régiment, mais qu’il profiterait du voyage pour aller, à six lieues de Verdun, revoir sa femme et ses propriétés et, pendant un mois, terminer des affaires très pressantes. Voici sa lettre.

Arthur CHUQUET.

« J’ai l’honneur de faire à Votre Excellence la demande d’une permission pour me rendre à mon dépôt à Verdun où ma présence est très urgente. Mon régiment ayant beaucoup souffert en campagne et étant presque détruit, il est indispensable que je me rende au dépôt pour en réorganiser l’administration. J’ajouterai à ces motifs que mon épouse et mes propriétés étant à six lieues de mon dépôt, je serais bien charmé de m’y rendre pour au moins un mois afin de terminer des affaires très pressantes, sans pour cela perdre de vue  les intérêts de mon régiment. »

Le duc de Feltre renvoya la  demande du colonel Nicolas à Berthier, major général, et il ajoutait que Nicolas avait eu peu de soin  de son régiment, que l’inspecteur comte de Nansouty ne faisait pas l’éloge du 11èle chasseurs. Berthier envoya au duc de Feltre la réponse suivante :

« Paris, 5 janvier 1814.

Je réponds à votre lettre du 4, relative à l’autorisation que demande M. le colonel Nicolas, de se rendre au dépôt de son régiment pour réorganiser les escadrons. Dans le moment actuel, où nous sommes en présence de l’ennemi, le poste d’honneur est aux escadrons de guerre. »

(Document extrait de l’ouvrage d’Arthur Chuquet : « L’année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, 1914).

——

Ce colonel Nicolas (Jean-Baptiste), né en 1773, mort en 1854, a fait l’objet d’une notice, à la page 646 du « Dictionnaire des colonels de Napoléon », de D. et B. Quintin (Éditions SPM, 1996).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
123
Page Suivante »
|