( 3 mars, 2020 )

MARS 1814…

Bataille Paris

C’est le tournant de la mémorable campagne de France… Écoutons  Guillaume Peyrusse, Payeur de l’Empereur, et, depuis le 24 février 1814, sous-inspecteur aux revues de la Garde Impériale…

« 1er mars. Le quartier impérial est levé; on se dirige sur La Ferté-Gaucher. L’ordre est donné de doubler le pas ; on ne doit pas s’arrêter ; on traverse La Ferté ; on prend la route de Rebais et on arrive fort tard sur les hauteurs de La Ferté-sous-Jouarre. L’Empereur avait eu l’intention, par sa marche rapide, de surprendre les Prussiens et de se rendre maître du pont ; mais l’ennemi, instruit de notre approche, a évacué la ville, fait sauter le pont et pris position sur la rive droite de la Marne. Le soir même, Sa Majesté donne les ordres les plus précis pour rétablir le pont. Les feux des bivouacs prussiens se distinguent dans la plaine.

2 mars.  Au point du jour, Sa Majesté va visiter les travaux du pont ; la pluie les rend difficiles.

3 mars. Le passage a commencé dans la nuit. On se dirige vers Château-Thierry ; le quartier de l’Empereur s’établit à Bézu-St-Germain.

4 mars. L’armée continue sa marche ; elle traverse La Fère-en-Tardenois et s’arrête à Fismes. On poursuivait les Prussiens ; les portes de Soissons s’ouvrent devant eux ; ils s’y enferment et échappent à Sa Majesté, à qui des officiers viennent en donner la nouvelle.

5 mars. On part de Fismes ; à quelque distance de la ville, j’entends une vive canonnade, elle n’a cessé qu’aux approches de Berry-au-Bac, où Sa Majesté passe la nuit.

6 mars. On se dirige sur Laon ; on arrive à Corbeny. On n’a pas ordre de dételer. Sa Majesté se porte en avant, suivie par les troupes ; elle rentre le soir à Corbeny, où l’on établit son quartier. Je bivouaque près de la Garde.

7 mars. Les dispositions de la soirée annoncent pour demain un sérieux engagement. Au point du jour, le feu commence. L’ennemi occupe Craonne en forces. La Garde a mis ses pièces en batterie ; le général Drouot les commande. Les Russes tiennent sur tous les points avec la plus grande ténacité. Dans la soirée, la position est enlevée auprès les plus vifs efforts. Le maréchal duc de Bellune, les généraux Grouchy et Nansouty sortent du champ de bataille, blessés. La journée a été meurtrière ; nos troupes poursuivent l’ennemi. Le quartier impérial quitte Corbeny dans la soirée. Nous traversons Craonne. Les bois qui couvrent le champ de bataille sont remplis de morts. Autour de Craonne, des Russes et des Français gisent pêle-mêle ; on n’a pu ramasser tous les blessés. On s’arrête au petit village de Bray-en-Laonnais, et chacun de nous se livre à ses tristes réflexions sur l’inutilité de nos efforts et de tant de sacrifices ; nous sommes entourés de mourants qui se traînent à notre suite.

8 mars. Nos troupes sont en marche vers Laon ; elles sont arrêtées par l’ennemi. On s’arrête à Chavignon. Le congrès de Lusigny est dissous ; le général Flahaut vient rejoindre Sa Majesté. Les propositions de l’ennemi sont inadmissibles.

9 mars. Dans la nuit, un corps de la Garde, confié au colonel Gourgaud, premier officier d’ordonnance, avait poussé une reconnaissance jusqu’à Chiry. Les grand’ gardes de l’ennemi avaient été surprises. Pendant cette diversion, les troupes du maréchal Ney, des ducs de Trévise et de Raguse s’étaient avancées sous les murs de Laon, dont l’ennemi tenait les avenues fermées. Cette ville est sur une hauteur. Toute la rampe qui y conduit est garnie d’artillerie. Une bataille est inévitable ; l’engagement de ce jour n’est que le prélude ; l’action de demain sera plus sanglante.

10 mars. Tout était prêt pour l’attaque de Laon, lorsque, à la pointe du jour, des fuyards du corps du duc de Raguse viennent annoncer que ce maréchal a été attaqué dans la nuit à Athies ; que ses troupes sont dispersées ; qu’une partie de son artillerie est perdue et qu’il n’a pu se maintenir dans la position où l’ordre de bataille l’avait placé. On escarmoucha toute la journée sous les murs de Laon. Mais les dispositions rétrogrades qui étaient ordonnées me firent juger que la dispersion du corps du duc de Raguse empêchait Sa Majesté de poursuivre ses projets sur Laon. J’avais profité du moment où nous étions assez rapprochés de Paris pour aller demander au ministre de la guerre l’autorisation de continuer mes fonctions de payeur pendant la campagne. N’ayant pu être reçu, je lui demanderai cette autorisation par lettre ; je rejoins le quartier-général à Chavignon.

11 mars L’armée tourne le dos à Laon et prend la route de Soissons. A notre arrivée dans cette ville, Sa Majesté était montée à cheval pour visiter les environs.

12 mars.  Séjour.

13 mars.  Au point du jour, le service des chevaux de selle de Sa Majesté a eu ordre de prendre la direction de Fismes. La générale a été battue dans le camp de la Garde. On quitte Soissons ; on fait halte à Fismes ; on lève le camp dans l’après-midi ; le service arrive tard, à une lieue en arrière de Reims, occupé par les Russes. Le général Corbineau, qui en avait le commandement, a été forcé de céder la ville ; on se bat toute la soirée. La nuit n’a pas été plus tranquille. L’Empereur ordonne de continuer le feu ; les Russes sont forcés d’évacuer la ville et Sa Majesté y entre à une heure du matin. Le général Corbineau qu’on croyait mort, est resté déguisé chez un habitant ; l’Empereur le revoit avec plaisir.

La maison de Sa Majesté a ordre d’arriver à Reims. Tous les désordres du combat de la nuit n’étaient pas effacés ; il y avait encore des morts au pied des murailles.

15 et 16 mars.  Séjour. Je fis le tour de la ville et des environs ; je fis plusieurs visites à la cathédrale. Le maréchal Soult a perdu la bataille d’Orthès [Orthez] ; la nouvelle vient de nous en être donnée. Il ne peut plus arrêter l’armée de Wellington ; il se retire sur Toulouse. L’ennemi perce de toutes parts. Sa Majesté, dans cette campagne, comme dans celle de Saxe, se consume en efforts inouïs pour lutter avec l’ennemi. Les corps d’armée à la tête desquels elle a entrepris l’expédition, montrent un dévouement qu’aucun danger, aucune fatigue ne peuvent diminuer.

17 mars. On quitte Reims ; on prend la direction d’Epernay ; l’Empereur s’y arrête.

18 mars. L’armée continue sa marche ; on s’arrête à La Fère-Champenoise.

19 mars. Le quartier-général est levé de bonne heure ; on arrive le soir à Plancy. J’appris en route l’entrée des Anglais à Bordeaux, qui tenait ses portes ouvertes pour le duc d’Angoulême, qui y est attendu.

20 mars. Napoléon se dirige sur Arcis, où l’on ne comptait pas trouver l’ennemi en force, parce qu’il avait caché ses masses derrière des rideaux boisés. Mais comme il vaut mieux prévenir l’ennemi que d’être attaqué, Sa Majesté a commencé l’attaque à trois heures ; elle a duré jusqu’à dix heures du soir. Le feu a été très vif, sans être meurtrier ; le tout n’a eu d’autre résultat que de bien connaître la force et la position de l’ennemi. C’était le corps de Wrède, avec deux divisions autrichiennes. Il n’y a pas eu de perte marquante. Les généraux Corbineau et Krasinskiont été blessés. Le général Drouot et le duc de Dantzig ont eu des chevaux tués.

21 mars. On s’attendait à une attaque générale. On semblait y préluder par quelques tiraillements, mais l’ordre est donné de repasser l’Aube et de marcher vers Vitry. La manœuvre de Sa Majesté paraît hardie ; Dieu veuille le couronner de succès ! Sa Majesté assure que l’ennemi n’ayant pas de plan, il faut l’étourdir par des manœuvres et se porter tantôt sur ses flancs, tantôt sur ses derrières. On s’arrête à Sommepuis. L’ennemi n’inquiète pas notre marche.

22 mars. L’ennemi occupait Vitry. Pendant qu’un officier va sommer le commandant d’ouvrir ses portes, Sa Majesté fait passer la Marne au gué de Frignicourt. Le commandant prussien répond à l’officier chargé de le sommer, qu’il ne se rendra que lorsqu’il aura été régulièrement attaqué. Sa Majesté passe outre et va s’établir au château du Plessis-ô-le-Comte.

23 mars. Couché à St-Dizier. Le duc de Vicence rejoint le Quartier impérial. Il est évident que le congrès n’avait été qu’un leurre. Sa Majesté a signé aujourd’hui ma nomination dans l’Ordre de la Légion d’honneur, sur la proposition qui lui en avait été faite, dans les termes suivants, par M. le Trésorier général :

                  « SIRE,

Le 1er janvier dernier, j’ai eu l’honneur de soumettre à Votre Majesté un rapport dans lequel je sollicite de sa bienveillance la croix de chevalier de la Légion d’honneur en faveur du sieur Georges, Caissier général de la Couronne et du sieur Peyrusse, payeur auprès de Votre Majesté ; mais les demandes pendant la campagne devant être particulièrement motivées sur une activité constante de services, je viens réitérer ma demande seulement en faveur du sieur Peyrusse, qui se trouve dans cette position, puisqu’il n’a pas quitté le service de Votre Majesté depuis les campagnes d’Autriche, de Prusse, de Russie et de Saxe. Ce comptable est probe et intelligent ; il a mis un zèle et une activité rares dans la conduite qu’il a tenue en revenant de Moscou. Il a sacrifié tout ce qui lui appartenait, pour sauver les portefeuilles de Votre Majesté, ses comptes et sa caisse, dont il m’a rendu un compte exact. Beaucoup de grands officiers, appartenant à la maison de Votre Majesté, qui, dans le retour de Russie, avaient versé dans la caisse du sieur Peyrusse leurs fonds, ont été intégralement remboursés, et m’en ont rendu témoignage ; enfin, je sais, Sire, que l’opinion de feu Son Excellence M. le Grand-Maréchal, et celle de Son Excellence M. le Grand-Ecuyer, lui ont toujours été favorables. 

 

                             Signé : DE LA BOUILLERIE,

                             Trésorier général de la Couronne.

Paris, le 15 mars 1814 »

24 mars. On traverse Wassy et on arrive à Doulevant.

25 mars. Séjour. Pendant ces deux jours, des partisans sont jetés sur toutes les lignes de communication de l’ennemi ; l’alarme est sur ses derrières ; on enlève des courriers, des voitures ; les paysans courent le pays en armes.

26 mars. Sa Majesté est partie à cinq heures du matin pour Wassy. Sa maison est restée à Doulevant. Un corps de cavalerie ennemie, après avoir dépassé Saint-Dizier, s’était établi derrière nous, Sa Majesté l’a fait attaquer et s’arrête à Saint-Dizier.

27 mars. La cavalerie ennemie continuait de harceler le duc de Tarente ; Sa Majesté pousse une grande reconnaissance vers Vitry, dans l’intention d’apprécier les forces de l’ennemi ; on reconnaît alors, mais trop tard, que pendant que Sa Majesté manoeuvrait sur les derrières de l’ennemi, sacrifiant tout à son tour, avait résolu de marcher sur Paris, et que le corps de cavalerie qui nous pressait n’était qu’un rideau qui nous cachait les grands mouvements des armées alliées. Sa Majesté est rentrée à Saint-Dizier. Il n’est plus possible de nous faire illusion sur notre situation ; l’ennemi nous tourne le dos ; il marche sur Paris.

28 mars. L’ordre de départ est donné ; on reprend la route de Doulevant. Avant de quitter St-Dizier, on amène au quartier-général des prisonniers de marque, entre autres M. de Weissemberg, ambassadeur d’Autriche en Angleterre. On rentre à Doulevant.

29 mars. On se dirige sur Troyes à marches forcées. On passe l’Aube à Dolancourt, et là, une troupe de courriers, d’estafettes se présentent. Sa Majesté et le major général sont vivement agités. Le général Dejean, aide-de-camp de Sa Majesté, est appelé ; il a ordre de se rendre à Paris pour annoncer aux Parisiens le retour de l’Empereur. Sa Majesté passa la nuit dans une ferme en arrière de Troyes, et son service se porta en avant pour entrer en ville à onze heures du soir.

30 mars. Le prince de La Moskowa est investi du commandement supérieur de l’armée. On marche militairement jusqu’à Villeneuve-sur-Vannes, et là, n’ayant plus de doutes sur la sûreté de la route, l’Empereur se jette dans une carriole de poste et court vers Paris. La maison couche à Villeneuve.

31 mars. Sous la protection des chasseurs à cheval de la Garde, le service de Sa Majesté part dans la nuit pour se rendre à marche forcées à Fontainebleau. On y arrive tard. Sa Majesté s’y trouvait depuis dix heures du matin. Parvenu le 30 à dix heures du soir à Fromenteau, l’Empereur avait appris que le 29 au soir les ennemis sont arrivés sous les murs de Paris ; que leur présence a été le signal du départ de l’Impératrice et du Roi de Rome, et qu’après une vive résistance, le Roi Joseph, ayant reconnu qu’on ne pouvait ni tenir, ni différer de capituler, en avait donné l’autorisation au duc de Raguse. Paris est au pouvoir de l’ennemi depuis le 30 au soir, et il n’est plus permis à l’Empereur d’intervenir dans le traité. Les souverains entreront le lendemain.

(Guillaume PEYRUSSE, «  Mémoires, 1809-1815… »,Editions AKFG, 2018 ).

 

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( 17 août, 2019 )

Le duc de Feltre à Napoléon…

Clarke 2

Clarke fut nommé maréchal de France en 1816, par Louis LXVIII, oubliant tout ce qu’il devait au grand Napoléon !

L’alarme a été un instant dans Paris. Les Alliés marchaient vers Montereau et leurs avant-garde poussaient jusqu’à Fontainebleau et Nemours. Le duc de Feltre, très inquiet, appelle Napoléon  et il prononce à ce propos, un mot mémorable : l’Empereur est le seul qui puisse rétablir les choses ; les maréchaux croient tout savoir mieux que personne ; il faut celui auquel ils sont habitués à obéir.

Paris, 14 février 1814, 5 heures du soir.

Sire, le général Pajol, après avoir fait sauter le pont de Montereau, s’est retiré sur le Châtelet, où il était ce matin à 6 heures. L’artillerie que nous avions à Montereau, n’a pu être emmenée. Le bateau a accroché, il a coulé, c’est la faute des bateliers dont une partie avait fui. Le Roi, votre frère, voulait aller se mettre à la tête de l’armée. J’ai pensé que cela avait beaucoup d’inconvénient : on aurait dit qu’il avait fui Paris et l’Impératrice eût été alarmée, ainsi que votre capitale.

Le duc de Bellune [Maréchal Victor] ne donne pas signe de vie.

J’attends M. Eugène d’Astorg que j’ai envoyé à Nangis.

M. Gourgaud est arrivé ici.

Il me semble qu’il y a pas un instant à perdre pour que Votre Majesté vienne à sa droite, avec la division Leval, avec la Vieille Garde surtout. Voilà des choses poussées à l’extrême. Le Roi [Joseph] fait ce qu’il peur ; mais il faut celui auquel vos maréchaux sont habitués d’obéir ; sans cela, ils croient savoir tout mieux que personne.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.46).

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( 21 avril, 2019 )

INOUBLIABLES «ADIEUX DE FONTAINEBLEAU» !

INOUBLIABLES «ADIEUX DE FONTAINEBLEAU» ! dans TEMOIGNAGES 20-avril-1814

Une page de l’histoire de Napoléon se tourne. Après son abdication, l’Empereur doit partir pour l’île d’Elbe. Nous sommes dans la cour du château de Fontainebleau, le 20 avril 1814, vers 11 h30. Napoléon descend le grand escalier (Peyrusse se trompe quand il indique 1 heure [13 heures]) et s’apprête à faire ses adieux à la Garde. Moment solennel mais aussi émouvant. Le payeur Guillaume Peyrusse, qui suivra le souverain dans son exil, assiste à la scène. Écoutons-le :

« 20 avril. A midi, les voitures de voyage viennent se ranger dans la cour du Cheval Blanc.La Garde Impériale prend les armes et forme la haie. A une heure, Sa Majesté sort de son appartement et s’avance au centre de la Garde. Tout le monde se tait et l’Empereur fait ses adieux en ces termes : « Officiers, sous-officiers et soldats de ma Vieille Garde, je vous fais mes adieux. Depuis vingt ans que je vous commande, je vous ai trouvés constamment sur le chemin de l’honneur et de la gloire. Dans ces derniers temps, comme dans ceux de notre prospérité, vous n’avez cessé d’être des modèles de bravoure et de fidélité. Avec des hommes tels que vous, c’eût été la guerre civile, et la France n’en serait devenue que plus malheureuse. J’ai donc sacrifié tous nos intérêts à ceux de la patrie ; je pars : vous, mes amis, continuez de servir la France. Son bonheur était mon unique pensée ; il sera toujours l’objet de mes vœux ! Ne plaignez pas mon sort ; si j’ai consenti à me survivre, c’est pour servir encore à votre gloire. Je veux écrire les grandes choses que nous avons faites ensemble !… Adieu, mes enfants !… Je ne puis vous embrasser tous, mais je vais embrasser votre chef… Venez, général ! » A ces mots, le général Petit, saisissant l’aigle, s’avance. Napoléon reçoit le général dans ses bras et baise le drapeau. Le silence d’admiration que cette grande scène inspire, n’est interrompu que par les sanglots des soldats et des assistants. L’Empereur, dont l’émotion est visible, fait un dernier effort et reprend d’une voix plus ferme : « Adieu, encore une fois, mes vieux compagnons, que ce dernier baiser passe dans vos cœurs. »

Il dit, et s’arrachant au groupe qui l’entoure, il s’élance dans sa voiture, au fond de laquelle le général Bertrand avait déjà pris place. Le lieutenant général comte Drouot, le général Cambronne, M. Foureau de Beauregard, médecin, M. Rathery, secrétaire de Sa Majesté ; MM. Baillon et Deschamps, fourriers du palais, et moi, montons dans les voitures qui nous ont été destinées. Les voitures partent ; des troupes françaises les escortent et l’on prend la route de Lyon. Mille cris de Vive l’Empereur ! retentissent dansla Cour et dans les rues que le cortège traverse. Nous couchons à Briare. »

(Guillaume Peyrusse , « Mémoires », Editions AKFG, 2018)

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( 20 avril, 2019 )

Une version méconnue des Adieux de Fontainebleau (1814)…

Napoléon le Grand

« 20 avril [1814]. Les chevaux furent commandés pour 9 heures. L’Empereur désira parler au général Koller. Il parla avec vivacité contre sa séparation d’avec sa femme et son enfant, et de l’ordre de retirer les canons de l’île d’Elbe, disant qu’il n’avait rien à débattre avec le gouvernement provisoire. Son traité avait été conclu avec les Alliés. Il dit qu’il n’était pas dépourvu de moyens de faire la guerre, mais qu’il ne lui plaisait pas de la continuer. Il fit ensuite venir le colonel Campbell, se déclara très satisfait de ce que Lord Castlereagh [Secrétaire d’État britannique aux Affaires étrangères. Il fut un de ceux, dans les années 1813/1814, qui contribuèrent à soulever les puissances alliées contre l’empereur Napoléon], eût mis à sa disposition un vaisseau de guerre, soit pour la traversée, soit comme escorte, et fit l’éloge de la nation anglaise. Ensuite, il dit qu’il était prêt. Le duc de Bassano [Maret], le général Belliard, [le général] Ornano et quatre ou cinq aides de camp, avec environ vingt autres officiers, étaient dans l’antichambre. Un aide de camp ferma subitement les portes, ce qui nous fit supposer que l’Empereur faisait des adieux particuliers à Belliard et Ornano. Ensuite, les portes de rouvrirent, et l’aide de camp annonça : « L’Empereur ! » Il passa en souriant et en saluant, descendit dans la cour, harangua la Garde, embrassa le général Petit et le drapeau, et monta dans sa voiture qui partit aussitôt.»

(« Relation du capitaine Thomas Ussher » in « Toute l’Histoire de Napoléon. La Déportation de Napoléon  à l’île d’Elbe », n°3-Avril 1952, Editions Académie Napoléon, pp.12-13). Ussher commandait la frégate l’Undaunted [l’Intrépide] qui conduisit l’Empereur de France à l’île d’Elbe. Il suivra Napoléon tout au long de son parcours vers cette destination.

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( 2 avril, 2019 )

Retour sur le baron Fain. La campagne de 1814 vue à travers sa correspondance personnelle.


Retour sur le baron Fain. La campagne de 1814 vue à travers sa correspondance personnelle. dans TEMOIGNAGES fain 

Le mercredi 20 avril 1814, à 11h30, dans la cour du Cheval Blanc du château de Fontainebleau, le baron Fain assiste à la scène mémorable des Adieux. On peut le voir sur le célèbre tableau d’Horace Vernet ; il est juste derrière Maret et porte des lunettes. 

Figure incontournable de l’entourage de l’Empereur, le baron Fain (1778-1837) est bien connu des amateurs d’histoire napoléonienne. Celui qui fut secrétaire-archiviste du cabinet de Napoléon de 1806 à 1813 (nommé secrétaire particulier de l’Empereur cette même année) est l’auteur de nombreux ouvrages. Il a laissé, hormis une série de « Manuscrit », tels ceux « de l’an III (1794-1795) », « de 1812 » , « de 1813 », « de 1814 » et qui forment une bonne fresque sur l’histoire du règne de Napoléon, des « Mémoires » qui furent publiés la première fois chez Plon, en 1908 (en un volume) et qui ont été réédités à mon initiative aux éditions Arléa en 2001. Ces derniers relatent parfaitement les méthodes de travail de Napoléon, les journées du souverain, ainsi que ses déplacements dans le vaste Empire qu’il avait créé. Homme de valeur, personnage attachant, Fain fait partie du cercle des témoins de qualité, de ceux qui ont côtoyé Napoléon au quotidien. Il rejoint ainsi Marchand, Ali, Maret et Peyrusse (dont les  »Mémoires » ont connu une nouvelle édition complétée en 2009) et qui ont laissé des témoignages passionnants (excepté pour Maret dont le manuscrit original aurait été détruit dans sa très grande majorité). Les lettres qui suivent sont parues pour la première fois en 1961 dans les pages de la « Revue de l’Institut Napoléon ». Adressées à sa femme et empreintes d’une certaine inquiétude, elles couvrent plusieurs campagnes de l’Empereur. Voici celles concernant la campagne de 1814. Il est à noter qu’elles ne figurent ni dans son « Manuscrit de 1814 », ni dans ses « Mémoires ».

C.B.

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CAMPAGNE DE FRANCE. 

 Mézières, entre Saint-Dizier et Brienne, ce 30 janvier 1814. 

…Nous sommes en grandes affaires et je te recommande de n’avoir pas d’inquiétudes.

Brienne, 1er février 1814.

Nous sommes à Brienne. C’est un beau château, mais on se bat dans la plaine qu’il domine ; toutes les avenues du parc sont jonchées de morts. Jamais la guerre ne m’a pas paru si triste que dans ce moment où nos pauvres campagnes en font tous les frais.

Troyes, le 6 février 1814. 

Je vois, ma chère amie, qu’il y a beaucoup d’inquiétude, à Paris. Je t’engage à avoir de la tête pour toi et tes enfants. S’il arrivait quelques bagarres, je désire que tu quittes ton logement sous prétexte de te retirer à la campagne et que tu te réfugies dans un petit logement loué sous le nom de Rose. Dans cette retraite tu attendrais les événements et tu  les laisserai passer.

Il n’y a pas de mal que tes idées soient fixées d’avance à cet égard. La fatigue des nuits est grande…

Nogent, 9 février 1814. 

Je vois avec bien de la peine que tu t’inquiètes trop, il faut en rabattre beaucoup de ce que l’on dit et, je te le répète, il y a encore beaucoup d’espérance.

Champaubert, 10 février 1814 

Nous venons de tomber que les derrières de l’ennemi qui s’avançait vers Paris et j’espère que nous lui avons fait perdre l’envie d’aller plus loin.

De la ferme de la Haute Épine dans la plaine de Montmirail, 12 février 1814. 

Nous faisons de notre mieux pour délivrer Paris et la fortune vient de sourire avec assez de grâce à nos efforts. Si l’Impératrice venait à quitter les Tuileries, ce qui est probable moins que jamais, je voudrais que tu fisses retirer de ma chambre les effets que j’y ai laissés…

Montmirail, 15 février 1814. 

Tandis que nous arrêtons ceux-ci qui descendaient la Marne, d’autres s’avancent sur nous en descendant la Seine. Nous y courons et si nous sommes aussi heureux dans cette seconde crise que dans l’autre, Paris sera sauvé. Je te recommande toujours de ne t’effrayer de rien ; n’aies pas d’inquiétudes pour moi, ne t’occupe que de toi et des tiens et cela sans aucune agitation et sans précaution exagérée.

Nangis, le 18 février 1814. 

Nous nous éloignons de Paris et le danger s’éloigne en même temps que nous. Les affaires s’améliorent et nous pouvons plus que jamais nos livrer à l’espérance. Tes enfants ont-ils vu défiler les prisonniers ? Nous allons vous envoyer une bonne mascarade pour vos Jours gras.

Nogent, 20 février 1814. 

La poursuite de l’ennemi nous met dans le cas de repasser à Nogent ; j’ai vu à Montereau un de tes parents de Provins, M. Billy. Il venait avec une députation de sa ville pour donner des nouvelles à l’Empereur : le général en chef des russes (Wittgenstein) avait logé chez lui.  Il m’a paru être un très bon homme.  Les cosaques ont été à Pithiviers. As-tu des nouvelles du sous-préfet ? Ils ont été aussi à Melun, c’était bien près d’Essonnes et de La Fontaine.

Troyes, ce 24 février 1814. 

Nos affaires vont de mieux en mieux et tu as bien raison de te tranquilliser. Dans cette ville, ce n’est qu’un cri contre l’ennemi.

La Ferté-sous-Jouarre, le 2 mars 1814. 

Nous ne sommes pas restés longtemps à Troyes ; il a fallu courir encore après des morts qui ressuscitent et nous venons de traverser de nouveau toute la Brie. J’ai heureusement perdu l’habitude de me déshabiller et quand je m’éveille je n’ai pas de toilette à faire.

Fismes, entre Béhaine et Soissons, 5 mars 1814. 

Prie Bary [commis-archiviste du cabinet de l’Empereur] de porter deux mille francs chez M. le comte de Santa-Fé [sic], c’est une commission de la cassette qui me couvrira de cette avance. Nous sommes toujours par vaux et par monts. D’Albe nous quitte, il a la direction du Dépôt de la Guerre, c’est une belle retraite.

Brai en Laonnais, 8 mars 1814. 

Tu ne sais ce que c’est que le Laonnais : c’est le petit pays qui est entre Laon et Soissons ; nous courons comme des Basques après les autrichiens, après les Prussiens, après les Russes, et nous tombons tant tôt sur les uns, tantôt sur les autres, mais la partie est si forte qu’une surprise est toujours à craindre pour Paris tant que cela ne sera pas fini.Si les Parisiens peuvent faire tête un moment, ce mal passager pourra nous produire de grands avantages, car alors nous aurons le loisir de tailler les croupières de l’ennemi et pas un de ces messieurs ne reverrait le Rhin. Quoi qu’il en soit, ce sont des circonstances bien rudes pour les femmes et pour les enfants. Je ne puis que te répéter toujours la même chose : si l’embarras survient, conserve ton sang-froid, cache-toi dans une cachette que tu te seras préparée d’avance, mets-toi au lit et fais comme si tu étais bien malade.  Quant à La Fontaine [la propriété familiale], ne t’en occupe pas. Lorsque tout sera fini, nous serons encore bien heureux si les quatre murs nous restent avec quelques vieux arbres.

Chavigny, 8 mars 1814. 

Nous logeons de trous en trous, et le plus souvent je préfère ma voiture.  Je t’ai écris ce matin par la route de Rheims [Reims], celle-ci t’arrivera peut-être plutôt [sic] par la route de Soissons.

Rheims  [Reims], 14 mars 1814. 

Ta confiance, ton bon sens, la résolution qu’il y a dans ta manière de voir font le plus grand plaisir. Je pense comme toi qu’il n’est rien qu’on ne puisse éviter en se retirant à propos dans un coin. Si nous étions dans d’autres temps, j’enverrai du pain d’épices à nos écoliers.

Rheims, [Reims] 17 mars 1814. 

Nous avons eu de bons lits à Rheims [Reims], je me suis déshabillé et véritablement couché. Rheims [Reims] est une seconde [capitale ?].

Épernay, 17 mars 1814. 

Je t’ai écrit ce matin, je t’écris encore ce soir parce qu’il est probable que nous allons être plusieurs jours sans communiquer. Ne sois pas inquiète : j’espère que nous allons faire de la bonne besogne.

Fontainebleau, 4 avril 1814. 

J’ai grand besoin d’avoir de tes nouvelles et surtout de notre pauvre petite fille [Adèle, née le 9 décembre 1812]. Fais remettre ta réponse chez le duc de Vicence [Caulaincourt] qui me la fera porter.

Fontainebleau, 6 avril 1814. 

J’ai profité pour t’écrire du premier voyage que le duc de Vicence ait fait à Paris. Bary n’a pas mis une grande adresse à me procurer ta réponse. Je t’écris de nouveau par le duc de Vicence, donne-moi le plus tôt que tu pourras des nouvelles de notre petite fille dont je suis bien inquiet.

Fontainebleau, 10 avril 1814. 

Enfin, j’ai une lettre de toi cette nuit. J’apprends que tu es retirée dans un coin de la montagne Sainte-Geneviève [actuel 5ème arrondissement de Paris]. Vous vous portez tous bien ; c’est l’essentiel, mais je suis fort inquiet de La Fontaine et de notre petite fille. J’y ai envoyé il y a trois jours ce polisson d’Antoine et il n’est pas encore revenu, je crains qu’il n’ait encore une fois déserté.Le jour que l’Empereur quittera Fontainebleau, j’en partirai pour revenir à Paris. Il trouve bon que je ne le suive pas. Du reste, si l’on me retire de mes emplois, je trouverais cela tout simple. Quoiqu’il arrive, j’espère que tu m’aideras à n’être pas malheureux.

Fontainebleau, 14 avril 1814. 

Ton frère envoie son domestique à Paris, et j’en profite pour te dire que j’espère bientôt te joindre. Ces derniers moments de Fontainebleau sont les plus pénibles de ma vie et j’ai besoin de me retrouver auprès de toi et de nos enfants. Du reste ma santé tient bon.

 

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( 25 février, 2019 )

Où l’on PARLE de CAMBRONNE à l’île d’ELBE…

Où l’on PARLE de CAMBRONNE à l’île d’ELBE… dans TEMOIGNAGES cambronne

Général de brigade depuis novembre 1813, Pierre Cambronne avait suivit Napoléon dans son exil elbois et avait été nommé commandant de Portoferraio. La police de Louis XVIII, si irritable à tout ce qui avait un rapport avec l’île d’Elbe, informait le comte Beugnot, nommé lors de la Première Restauration, directeur de la Police. Rappelons au passage qu’il avait  servi Napoléon… Vous découvrirez plus bas, une notice complète sur ce personnage.

Plus tard, lors du retour de l’île d’Elbe, Cambronne commande l’avant-garde la petite armée de l’Empereur en route vers Paris et s’empara le 5 mars 1815 de la citadelle de Sisteron.

Mais revenons à ce « Bulletin » de police en date du 29 juillet 1814, tel que Beugnot le transmet au Roi.

C.B.

« Extrait d’une lettre d’un des délégués de la Direction générale : « Nantes, le 23 juillet 1814. On cite à Nantes [Cambronne était né dans cette ville en 1770] une femme dont le fils, M. Cambronne, a servi dans la Garde Impériale et est allé à l’île d’Elbe auprès de Bonaparte ; on le croit général de brigade. Il écrit quelquefois à sa mère, en lui disant qu’il se trouve bien et qu’il a l’espérance de la revoir dans deux ans. Il lui recommande de ne jamais lui parler politique dans ses réponses ; ses lettres n’en parlent pas non plus. »

(Source : Comte Beugnot,  « Napoléon et la police sous la première Restauration. D’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII. Annoté par Eugène Welvert », R. Roger et F. Chernoviz, Libraires-Éditeurs, sans date).

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Quelques mots à propos de l’auteur de ce bulletin. Comte Jean-Claude BEUGNOT (1761-1835). Député à la Législative, puis emprisonné sous la Terreur, Beugnot entre au Ministère de l’Intérieur au lendemain du 18 Brumaire. Préfet de la Seine-Maritime, il devient conseiller d’État en 1806, chargé de l’organisation du Royaume de Westphalie (gouverné par Jérôme Bonaparte). En 1807, il y devient ministre des Finances, puis administrateur du Grand-duché de Berg et chevalier de l’Empire en 1808. En 1809, ce haut fonctionnaire est nommé officier de la Légion d’honneur et comte de l’Empire. Préfet du Nord en 1813, Louis XVIII le nomme en 1814, Directeur général de la Police, puis ministre de la Marine en décembre de la même année (c’est le comte Anglès qui le remplacera dans cette première fonction). Beugnot suit le Roi à Gand (Belgique) durant les Cent-Jours.

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( 20 janvier, 2019 )

Un dragon dans la campagne de France… (3 et fin).

Claye 28mars1814

Dernière partie du témoignage Gougeat, dragon à cheval au 20ème régiment.

« Nous quittons le camp d’Essoyes pour retourner de l’Aube. Après avoir passé dans différents endroits déjà parcourus, nous nous trouvons de nouveau, du 15 au 18 mars, dans les environs de Nogent. Là, nous recevons  l’ordre de rétrograder sur Arcis. En remontant la Seine et l’Aube, nous partons aussitôt pour cette ville où la Garde impériale et plusieurs corps d’armée se réunissent évidemment en prévision d’une grande bataille.

Les armées russes, prussiennes et autrichiennes se concentrent dans la plaine devant Arcis, sur la route de Troyes. Les Russes ont incendié, il y a quelques jours, la petite ville de Méry.

Pendant que l’armée française défile pour aller prendre position dans la plaine, on nous fait rouler nos manteaux et prendre nos dispositions pour charger. Nous traversons la ville à notre tour, et la bataille s’engage.

Nos escadrons, trop eu nombreux, se heurtent, mais sans succès, contre la masse énorme de la cavalerie ennemie; ils sont ramenés jusqu’à Arcis. Nous allons nous reformer dans l’avenue du château, sur les bords de la rivière; d’autres corps débandés nous rejoignent. On repart; on se bat toute la journée. Finalement, nous couchons sur nos positions.

Le lendemain, nous quittons Arcis avec l’Empereur et la Garde et nous marchons sur la route de Vitry. Nous passons la nuit à Dampierre d’où nous entendons encore le canon d’Arcis. Nous allons franchir la Marne à Frignicourt, petit village situé à une demi-lieue de Vitry. Là, toute l’armée défile devant l’Empereur et le salue de ses acclamations ; assis à une petite table devant l’église, il est penché sur une carte étalée devant lui et ne fait pas un mouvement.

Le régiment est envoyé devant Vitry. Il va ensuite en reconnaissance dans les villages situés entre Vitry et Saint-Dizier. Plusieurs fois, nous passons et repassons à Larzicourt, mon pays natal, dont l’aspect est des plus mornes. Les rares habitants que nous rencontrons, et dont je me garde bien de me faire connaître, sont tristes et abattus; on voit qu’ils sont encore sous l’impression de la terrible scène du bombardement dont j’ai parlé. Jetant les yeux du côté de la maison de ma mère, je suis navré à la vue des meubles entassés pêle-mêle dans la rue…

Nous partons, le lendemain, par la route de Montiérender et nous arrivons au pied du village de Moelain, au-dessous et non loin de Saint-Dizier. Ce village est situé au sommet d’une petite côte de vignes au bas de laquelle coule la Marne. De l’autre côté de la rivière est le bourg d’Hoëricourt, avec une vaste plaine.

Il est 10 heures du matin, le temps est splendide, le soleil brille d’un vif éclat. L’armée russe évolue dans la plaine.

A la vue de l’ennemi, notre armée, guidée par des habitants du pays, traverse la Marne au gué d’Hoëricourt, en masse et dans un ordre parfait. Parvenue sur l’autre rive, elle est accueillie par la cavalerie russe dont elle reçoit le choc sans broncher, notre cavalerie la charge à son tour; une terrible mêlée s’engage pendant laquelle les escadrons ennemis sont ramenés plusieurs fois. Enfin, après deux heures de ce rude combat, l’Empereur lance sur les Ruses la cavalerie de sa Garde qui les sabre et les met dans une déroute complète. Ils se débandent et fuient au galop: une partie dans la direction de Vitry et le reste par la route de Bar-le-Duc.

Je ne pris pas part à l’action, mais je la vs se dérouler à mes pieds, du haut del a petite colline de Moelain, où je me trouvais avec l’officier-payeur de mon régiment. La traversée de la Marne par notre cavalerie, dont les chevaux ne nous paraissaient pas plus gros que des moutons au milieu de la rivière, et le choc des escadrons dans la plaine aux rayons d’un beau soleil qui faisait jaillir des milliers d’étincelles des armes et des casques, constituaient l’une des plus beaux spectacles qu’il m’ait été donné de contempler.

Passant, le soir, sur le champ de bataille, je reconnais, parmi les morts, plusieurs dragons de mon régiment et un officier du 19ème dragons. Je rencontre M. Lallemant, officier dans ma compagnie, blessé à l’épaule, et qui me prie de panser ma blessure. Tout près de la grande route se tiennent des cavaliers qui offrent, mais sans succès, de vendre à leurs officiers des chevaux qu’ils ont pris à l’ennemi.

Je rejoins ma compagnie au village de Longchamp où elle s’est arrêtée après avoir coopéré à la poursuite des Russes; nous y passons la nuit.

Nous restons plusieurs jours entre Vitry et Saint-Dizier, profondément attristés à la vue des ravages exercés par les armées étrangères dans cette contrée, jadis si florissante et maintenant si dévastée. Dans les villages peu de maisons sont intactes. Parmi celle qui sont encore debout, les unes ne sont plus soutenues que par leurs piliers ; d’autres n’ont plus de toitures; des murs son ou renversés ou ébréchés; les portes et les fenêtres sont béantes. A l’intérieur, il n’y a plus rien. Un silence de mort plane sur ces ruines ; les habitants se sont enfuis, avec leurs bestiaux, au fond des forêts voisines, afin d’échapper aux vexations et aux brutalités de l’ennemi.

Nous repassons la Marne, sous l’impression de ce triste spectacle, et nous nous dirigeons sur Vandoeuvre. De là, nous allons à Troyes, à Sens, puis à Fontainebleau.

En arrivant à Fontainebleau, un jour qu’il tombait un léger brouillard, mon régiment se range en bataille sur la grande route, tout près d’un château. Longtemps, nous restons là immobiles et silencieux. De temps en temps, de vagues rumeurs nous arrivent de la ville; des officiers passent et repassent au galop; les visages sont tristes. On sent, on devine de graves événements. Bientôt, nous apprenons la capitulation de Paris et l’abdication de l’Empereur. Soudain un bruit de cavalerie en marche se fait entendre du côté de Fontainebleau et nous voyons venir plusieurs voitures, escortées par un escadron de lanciers de la Garde. Au moment où elles passent devant nous, un bras sort de l’une d’elles et s’agite en signe d’adieu; on nous dit que c’est l’Empereur qui part et nous adresse ses adieux. L’émotion est grande, les cœurs sont oppressés, les yeux se mouillent… »

Fin.

(Témoignage publié la première fois en 1901 dans le « Carnet de la Sabretache »; réimprimé en 1997 par Teissèdre).

 

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( 4 janvier, 2019 )

Paysans et cosaques (1814)…

1814...

De tous côtés, l’invasion, Le maire de Phalsbourg, Parmentier, écrit au préfet de la Meurthe qu’il a vu arriver dans la ville nombre d’Alsaciens qui fuient devant l’ennemi. Les Cosaques approchent, mais, conclut Parmentier, s’ils viennent, les Phalsbourgeois sauront les recevoir.

4 janvier 1814.

Hier nous avons eu l’idée de la désolation. Un grand nombre d’habitants du Bas-Rhin sont arrivés dans nos murs, traînant à leur suite leurs femmes, leurs enfants : ils étaient chassés par l’inquiétude, que leur inspiraient les Cosaques qui, hier soir, ont eu l’impertinence de se glisser jusqu’à Haguenau où ils ne sont restés que quelques heures. Ils avaient passé le Rhin entre Beinheim et Seltz, mais dans l’intention seulement de favoriser un passage plus sérieux qui s’effectuait à Mannheim. Le maréchal Marmont s’est porté à la rencontre de l’ennemi ; mais il n’était point en force et on dit qu’il a été obligé de se rejeter sur Mayence. Le duc de Bellune [maréchal Victor] vient de prendre position sur la côte de Saverne avec son corps d’armée. Si ce passage est bien défendu, J’espère que ces Messieurs ne viendront pas jusqu’à nous. Dans tous les cas je vous promets que nous les recevrons en Phalsbourgeois, je veux dire en patriote. Car il serait difficile de manifester un meilleur esprit que celui dont je suis journellement témoin.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, p.7).

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( 11 novembre, 2018 )

1814. Un projet de cavalerie non réalisé…

1814. Un projet de cavalerie non réalisé… dans TEMOIGNAGES claye-28mars1814

Le 31 janvier 1814, le duc de Feltre [général Clarke, ministre de la Guerre] envoyait à l’Empereur un intéressant rapport. Tous les inspecteurs, les généraux-colonels des gardes d’honneur, disait-il, jugeaient que les chevaux de ces régiments étaient en mauvais état parce que les cavaliers, jeunes gens de famille, ne pouvaient, ne savaient en prendre soin. Il avait donc cherché « ce qui se pratiquait dans les gardes du corps sous l’ancien gouvernement » et il avait vu qu’ « on accordait, sur trois gardes, un palefrenier, ou Tartare pour soigner les chevaux ». Le ministre pensait donc qu’il serait bon d’accorder à chaque garde sur le pied de guerre un Tartare monté sur un cheval de 4 pieds 3 pouces. Ces tartares seraient en même temps employés comme éclaireurs ; leur uniforme différerait de celui des gardes ; ils auraient la solde et les masses de la cavalerie légère ; ils seraient admis par les généraux-colonels sur la présentation des gardes qui trouveraient aisément des hommes de leur département et qui, pour cette fois, se chargeraient de leur donner un cheval ; ce service serait d’ailleurs compté pour la conscription. Là-dessus, le duc de Feltre soumit à l’Empereur son projet.

I. Il pourra être passé dans les régiments de gardes d’honneurs, sur le pied de guerre, un palefrenier sous la dénomination de Tartare, à la suite de chaque sous-officier ou garde d’honneur, pour soigner son cheval. Ce Tartare, présenté par chaque garde au capitaine de sa compagnie et agrée par celui-ci, sera admis dans le régiment par le général-colonel.

II. Chaque Tartare ne pourra avoir moins de 18 ans et plus de 40 ans. A dater de son admission, il recevra la solde de soldat de cavalerie légère et aura droit aux mêmes masses.

III. Chaque Tartare devra être monté sur un cheval de 4 pieds 3 pouces. Les gardes d’honneur qui présenteront un Tartare, devront, pour cette fois, fournir son cheval. L’habillement, l’équipement et le harnachement lui seront fournis aux frais de l’État.

IV. L’uniforme des Tartares aura les mêmes formes et la même coupe que celui des chasseurs à cheval : l’habit-veste, le gilet, la culotte hongroise et le manteau-capote seront en drap gris : collet, liseré des revers, parements et doublures verts; boutons blancs; shakos noirs; buffleterie noire; bottes à la hussarde ; le harnachement du cheval sera le même que celui des éclaireurs.

V. Le service des Tartares leur sera compté pour la conscription; mais sous aucun prétexte, on ne pourra les tirer d’autres corps de la ligne.

VI. En campagne, les Tartares seront employés en éclaireurs; il y aura, dans chaque compagnie des gardes d’honneur, un officier et le nombre de sous-officiers nécessaires pour les diriger suivant les ordres des chefs.

—-

Napoléon ne signa pas le décret ; il n’en eut pas le temps et n’en vit pas l’utilité.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, pp.33-34).

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( 6 juillet, 2018 )

Les conscrits de 1815…

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Nous ne sommes qu’au début de 1814, mais il est déjà question de la classe de l’année suivante dans cette lettre de Napoléon au général baron d’Hastrel, Conseiller d’État, Directeur général des Revues et de la Conscription militaire, à Paris.

Paris, 24 janvier 1814.

Vous avez vu la distribution que j’ai faite des conscrits de 1815, 45.000 doivent être dirigés sur Paris, savoir 20.000 pour la garde et 25.000 pour le dépôt général. Je désire que vous les dirigiez d’abord sur la Garde. La Garde choisira ce qui lui est nécessaire pour se compléter et donnera le surplus à la réserve, au fur et à mesure que les cadres arriveront. Les moments nous pressent. Il me semble que les conscrits de 1815 de Paris pourraient être prêts demain, ceux de Versailles et de Melun ne devraient pas tarder. Il est nécessaire de donner ces ordres pour que tout cela vienne de suite et en masse dans la Garde.

(« Dernières lettres inédites de Napoléon 1er. Collationnées sur les textes et publiées par Léonce de Brotonne. Tome II », Honoré Champion, Libraire, 1903, lettre n°2252, p.502). 

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( 30 mars, 2018 )

30 mars 1814. A la santé du Père Lathuille !

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Au début de la route qui va de Paris à Clichy, en dehors de la ville, non loin de la barrière de Clichy,  se trouvait depuis 1769 un cabaret tenu par la famille Lathuille. Lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, le maréchal Moncey y établit son quartier-général. Il commandait en chef la Garde nationale et avait principalement sous ses ordres les 1er et 4ème légions, échelonnées depuis Chaillot jusqu’à Clichy. L’ennemi approchant, Pierre Lathuille (1763-1816), tenant son établissement « Au Père Lathuille » encouragea les élèves de l’École Polytechnique qui s’apprêtaient à faire le coup de feu, à boire toutes ses bouteilles en leur disant: « Mangez, buvez  mes enfants, il ne faut rien laisser à l’ennemi ! ». Les boulets russes ne tardèrent pas à fuser sur le cabaret. Les troupes françaises se replièrent sur la barrière de Clichy qu’ils barricadèrent. Elles se  battirent héroïquement face aux troupes russes commandées par le comte de Langeron, un ancien émigré français passé au service de la Russie. On montrait encore en 1860 un boulet de canon qui était venu se loger dans le comptoir de l’établissement. Le cabaret du Père Lathuille très en vogue tout au long du 19ème siècle a disparu en 1906. Il se trouvait au n°7 de l’actuelle avenue de Clichy (17ème arrondissement). Sur la place située non loin, à l’emplacement de la barrière, on peut voir une belle et imposante statue du maréchal Moncey immortalisant la défense de Paris.

C.B.

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Prèe Lathuille emplacement-01 2014

Emplacement du cabaret du Père Lathuille. Etat actuel (Janvier 2014). Cliquez sur les photos afin de les agrandir.

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 Vue actuelle de la Place de Clichy (Janvier 2014) avec en son centre le beau monument au maréchal Moncey, tournée vers le nord, direction d’où sont venues les troupes ennemies. Ce monument se trouve approximativement sur l’emplacement de la barrière de Clichy (voir tableau ci-dessous).

Barrière Clichy

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( 18 novembre, 2014 )

Gravures interdites…

Gravures interdites… dans TEMOIGNAGES roi

On se rappellera que Jean-Baptiste Lynch (1749-1835), ce maire si zélé dont il est question ici, avait livré sa ville aux Anglais le 12 mars 1814, reniant son serment de fidélité à l’Empereur et oubliant tout ce qu’il lui devait (maire en 1808, comte de l’Empire, chevalier de la Légion d’honneur). Pendant les Cent-Jours il prendra la fuite en… Angleterre (pays d’où ses ancêtres étaient originaires). Un médiocre personnage jusqu’au bout !

Bulletin du 18 novembre 1814.

« Maire de Bordeaux, 2 novembre 1814. Le maire de Bordeaux annonce que deux marchands d’estampes ont étalé dans cette ville pendant la foire de petites gravures représentant le buste de Napoléon et son fils à genoux priant Dieu pour son père et pour la France. Ce fonctionnaire, après avoir pris l’avis du préfet, a sagement défendu la vente de ces gravures. »

(Source : Comte Beugnot,  « Napoléon et la police sous la première Restauration. D’après les rapports du comte Beugnot au roi Louis XVIII. Annoté par Eugène Welvert », R. Roger et F. Chernoviz, Libraires-Éditeurs, sans date).

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