( 15 novembre, 2018 )

La bataille de Bautzen vue par Guillaume Peyrusse…

Guillaume PeyrusseLe passage qui suit est extrait de l’excellent témoignage du trésorier Guillaume Peyrusse, dont j’ai réalisé une édition annotée. Ce livre est paru récemment aux Editions AKFG.

« 20 mai. Tout le quartier-général est sur pied de très bonne heure. Les officiers d’état-major se succèdent. Les corps des ducs de Reggio, de Tarente, de Raguse et du général Bertrand font leurs dispositions pour passer la Spree. Une canonnade effroyable retentit autour de Bautzen. Les Russes et les Prussiens se battent avec acharnement ; ils occupent toutes les sommités des montagnes et sillonnent la plaine de leur artillerie. Dans les bouquets de bois qui environnent Bautzen, brillent les éclairs de la fusillade. L’ennemi, après la résistance la plus opiniâtre, est forcé de céder. Pendant toute la bataille, la maison est restée dans une auberge qui se trouve sur la route, au centre d’un très grand mouvement. Les avenues de Bautzen étaient jonchées de cadavres ; nous y sommes arrivés à neuf heures du soir. Vers les onze heures, placé sur un point très élevé à l’entrée de la ville, j’observai les feux de nos bivouacs ; ils figuraient autour de la ville un cercle lumineux. Sur les hauteurs de droite et bien avant dans la plaine, on apercevait les feux de l’ennemi. Le calme de cette nuit contrastait avec le bruit effroyable de toute la journée. 

21 mai.  J’avais couché dans mon fourgon ; aussi je fus sur pied de très bonne heure. A la pointe du jour, je vis Sa Majesté sortir de son quartier. La bataille recommence à cinq heures ; à la vivacité des feux, tout annonce qu’elle sera vive. Toute la Garde Impériale est mise en mouvement. Le feu éclate partout ; la fusillade et les bruits de l’artillerie retentissent sur toute la ligne. Le combat est sanglant ; l’ennemi résiste avec opiniâtreté. Les cent bouches à feu dela Garde vomissent la mort; nous triomphons de tous les obstacles. 

Le Maréchal Ney, qui,depuis Dresde, manœuvrait sur notre extrême gauche, entre en ligne. C’est un canon qu’on entend dans le lointain. L’ennemi s’ébranle et précipite sa retraite vers Wurschen. On le suit ; mais Sa Majesté s’arrête dans une auberge qui se trouve en arrière du village. La joie brille sur tous les visages. 

La bataille de Bautzen est décisive. Je m’établis dans mon fourgon derrière le bataillon de service. L’armée avait fait des pertes cruelles.

La nuit couvre ce vaste champ de carnage et de gloire.  

22 mai. Sa Majesté, voulant reconnaître le dévouement que l’armée vient de lui témoigner dans ces deux journées, a fait mettre à l’ordre de l’armée le décret suivant : «Un monument sera élevé sur le Mont-Cenis ; à l’endroit le plus élevé et le plus apparent, on lira :L’Empereur Napoléon, du champ de bataille de Wurschen, a ordonné l’érection de ce monument comme témoignage de sa reconnaissance envers ses peuples de France et d’Italie.Ce monument transmettra d’âge en âge le souvenir de cette grande époque, où, en trois mois, un million deux cent mille hommes ont couru aux armes pour assurer l’intégrité du territoire de l’Empire Français. » Dans la matinée, on s’occupe du soin des blessés ; plus de vingt mille sont étendus dans la plaine. Tous les services des ambulances sont en mouvement. Les malheureux Saxons réunissent tous leurs efforts et tous les moyens de transport possibles pour le soulagement des blessés. Mais tous les villages sont anéantis et les habitants dispersés. Les moyens manquent sur tous les points, mais l’humanité y supplée. Les convois de blessés sont dirigés sur Dresde. Dès la pointe du jour, nos troupes ont été lancées à la poursuite de l’ennemi, qu’on trouve établi partout où il peut nous disputer le terrain avec quelque avantage. Sa Majesté est à l’avant-garde. On se canonne d’une manière effroyable. Les lanciers rouges de la Garde, les cuirassiers de Latour-Maubourg sont aux prises avec l’ennemi ; l’impétuosité et la valeur française triomphent de tous les soldats, et le village de Reichenbach est enlevé. Dans cette journée, comme dans toutes les autres, placés avec toute la maison de l’Empereur non loin du champ de bataille, j’en attendais l’issue dans une alternative de crainte et d’espérance ; cet état d’immobilité était fatigant. Nous suivons le mouvement de Sa Majesté ; nous traversons Reichenbach ; sur les rampes qui mènent à ce village, et dans le village, l’image de la destruction, du pillage et du carnage est empreinte partout…  

Guillaume PEYRUSSE  »

Un témoignage émanant d'un personnage qui fit partie des collaborateurs de Napoléon.

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( 25 juin, 2016 )

De DRESDE, 25 JUIN 1813…

En 1813, Guillaume Peyrusse  participe à la campagne de Saxe au titre de Payeur du Trésor de la Couronne, à la suite de l’Empereur. Le 29 juillet de la même année, il sera nommé Payeur de l’Empereur. Il s’adresse à son frère André.

Dresde, 25 juin 1813.

Je t’ai écrit il n’y a pas bien longtemps, mon cher André, pour te  parler de M. de Saluces [major d’un régiment de gardes d’honneur s’organisant à Tours],  je ne t’avais pas remis de lettre pour lui sachant qu’il n’était pas à Paris. Tu n’en auras pas moins fait la demande que je sollicite de lui. Je te remets aujourd’hui une lettre pour lui, lis-la, cachète-la et vas la  lui porter. Je lui annonce qu’un premier travail vient d’être demandé par l’Empereur et fait. Il concerne le militaire. M. Fain, m’a assuré qu’il en serait fait un autre pour le civil ; J’ai donné ma demande au grand écuyer [général de Caulaincourt], qui l’a reçue avec bonté, me permettant d’espérer. Je me suis fait recommander à lui par le duc de Plaisance [Lebrun], les comtes de Lobau, de Bausset, de Turenne. M. Fain m’a promis aussi dire un mot dans l’occasion. M. Daru aura demain ou après demain ma visite, et je ne doute pas de sa bonne volonté. Cependant s’il avait eu l’esprit présent, il aurait pu prendre Sa Majesté par ses paroles ; à Görlitz, il était question de faire un prêt à l’armée. Le comte Daru fut questionné ; on me demanda ; les huissiers furent assez bêtes pour ne pas me trouver, j’étais à mon cercle. Enfin, ne me trouvant pas, Sa Majesté dicta à M. Daru un ordre pour moi. « M. le baron Peyrusse… » « Sire, il n’est pas baron » [il ne le sera qu’en 1815].- « M. le chevalier Peyrusse… »-« Sire, il n’est pas chevalier. »-« Il n’est donc rien ce payeur, répartit vivement Sa Majesté ? »-« Sire, pas encore, » répondit M. Daru, et cela resta là. Enfin, je veux espérer. Il n’en coûte rien. Hasarde de m’envoyer ta demande courte. J’en parlerai à M. Daru et à Fain, et tu ne dois pas douter que je ne fasse  tout ce que je pourrai, et bien sûrement plus pour toi que pour moi. Par orgueil, parce que je trouve que je donne un grand avantage sur moi à ceux que je sollicite.

Je croyais me reposer à  Dresde et jouir un peu de la Comédie française qui nous est  arrivée. Mais depuis cinq jours j’ai reçu la commission flatteuse de distribuer la gratification de Sa Majesté à treize ou quatorze cents blessés. Cela durera encore quelques jours. Enfin c’est le métier. Lundi, Mlle Georges débute dans Phèdre. Sa Majesté loge dans un fort beau château à l’extrémité du faubourg. Le déjeuner et le dîner que nous allons y prendre nous font faire de l’exercice. Je ne te parle pas de paix parce que nous ne savons rien ; tout ce que je peux te dire, c’est que Sa Majesté ne s’endort pas. Elle passe tous les jours en revue trois ou quatre mille hommes qui filent sur l’armée. La ville se remplit de personnages illustres. Le roi de Westphalie [Jérôme] est arrivé avant-hier.

Guillaume.

 « Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894, pp.142-144.

 

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( 26 août, 2013 )

A DRESDE…

A DRESDE… dans TEMOIGNAGES 1813-2013

Voici une lettre  de Guillaume Peyrusse, Payeur de l’Empereur, adressée à son frère .

Dresde, le 28 août 1813.

J’ai reçu, mon cher André, tes deux lettres des 7 et 16 août. Nous avions quitté Dresde le 15 août et nous nous étions portés sur Läemberg ; il paraît, par le résultat, que Sa Majesté avait eu l’intention de se dégarnir du côté de Dresde pour engager les Autrichiens à déboucher par la Bohême. Aprèsavoir battu et repoussé les Russes à Läemberg, sa Majesté est revenue sur Dresde comme la foudre : déjà les Autrichiens étaient tout autour de la ville, et opposaient des redoutes à tous les débouchés de la ville. A notre descente à Dresde, nous avons été salués par une grêle de boulets et d’obus lancés des batteries de la plaine ; c’était le 26 [août 1813] ; à dix heures du matin, les autrichiens montraient quatre-vingt mille [sic] sur les hauteurs de la ville et plus de vingt-cinq redoutes autour de la ville ; la journée a été employée à faire déboucher les troupes, qui ont exécuté ce mouvement avec la plus grande intrépidité. Nous avons essuyé dans la ville une petite pluie d’obus et de grenades, mais notre sourcil n’en a pas froncé, à huit heures, l’ennemi avait été forcé de s’éloigner avec perte. Le 27 [août 1813], à six heures du matin, par un temps affreux, Sa Majesté a attaqué l’armée ennemie forte de cent dix mille [hommes] ; leur centre occupait une position réputée imprenable. Ils ont longtemps tenu, mais les manœuvres de Sa Majesté les ont découvertes ; les positions ont été enlevées à la baïonnette, à trois heures on en était maître, et le résultat connu était alors [de] dix mille prisonniers, huit drapeaux, douze pièces de canon, deux généraux ; toutes les routes par où l’ennemi pouvait espérer la retraite étaient occupées par quatre-vingt escadrons commandés par le roi de Naples [maréchal Murat], et on devait s’attendre à des résultats plus brillants encore.- La jeune Garde a fait merveille. Plusieurs des généraux qui la commandaient ont été blessés : Tindal, Dumoustier et autres. Nos régiments de cavalerie se sont bien montrés. Le 23èmedragons a chargé sur des batteries, les a enlevées et les a conduites au palais ce matin. A neuf heures du soir, les routes de Pirna, de Petersvalde et de Freiberg étaient occupées par notre cavalerie. Ce matin on a annoncé que la roi de Naples avait dans la soirée et dans la nuit ramassé plus de onze mille prisonniers et seize pièces de canon ; Il arrive à tous les instants des déserteurs er des prisonniers. L’Empereur a annoncé ce matin que les autrichiens avaient perdu en blessés et prisonniers au moins près de quarante mille hommes et que le reste aurait la plus grande peine de se relever. Ajoute à tout cela la démoralisation que donne un si grand échec après l’assurance qu’avaient donnée à leurs troupes les deux empereurs, qui avaient assuré qu’ils entraient Dresde le 26 [août 1813].

On est indigné contre l’Autriche vis-à-vis de laquelle Sa Majesté de laquelle Sa Majesté n’a aucun tort ; c’est de sa part un aveuglement et une perfide déloyauté qui, d’allié de médiateur, l’a rendue notre ennemie ; au premier choc elle est culbutée. Le canon tonne toujours, mais fort loin.- tous les résultats ne sont pas encore connus. L’armée n’a pas posé les armes depuis le 26 [août 1813] au soir, et malgré la pluie, le vent et la neige, elle a témoigné du plus grand courage et d’un dévouement absolu.

Le  duc de Reggio [maréchal Oudinot] marche victorieusement sur Berlin, et, si le général Moreau et Bernadotte y sont, comme cela paraît être positif, ils en verront de grises [le traître Moreau a eu les jambes brisées par un boulet lors de la bataille de Dresde. Peyrusse semble ignorer cette nouvelle]. Ils auront à faire deux lapins, les deux de Reggio et Davout, qui marchent combinés sur cette capitale.

M. de  La Bouilleriem’a quitté le 12 [août 1813]. Mon affaire n’a pas été emportée d’emblée pour deux raisons. La première c’est parce que dans cette même soirée, sa Majesté  a appris la rupture de l’armistice (le 11) et que dès lors, elle a tout ajourné. En deuxième lieu, c’est qu’ayant été accolée dans le rapport avec M. Georges, caissier général, sa Majesté, avant de se déterminer à la donner à ce dernier, a demandé à M. de La Bouillerie si le caissier général du Trésor public et de la caisse d’amortissement avaient la croix. Sur la réponse qu’a faite mon patron que le premier l’avait et que le second ne l’avait pas encore, Sa Majesté n’a rien répondu.- M. de La Bouillerie en me faisant part de cet événement, m’a témoigné les plus vifs regrets de n’avoir pas réussi ; J’avoue que j’en suis un peu la cause :  dans le premier rapport que M. de La Bouillerie avait fait, il demandait pour moi la croix, ou douze mille francs d’indemnité ; je lui fis supprimer ce dernier article, son intention était bonne, il voulait me faire avoir l’une ou l’autre, mais il y avait à craindre que Sa Majesté put croire que l’on pouvait dans mon esprit compenser l’autre ; et j’ajoutai [que] s’il ne pensait pas que M. Georges méritât comme moi la croix ? C’est son ami intime et la personne que M. de La Bouillerie considère le plus. Il loua ma modestie et eut la bonté de me dire qu’il ne croyait pas que M. Georges eût aux yeux de Sa Majesté les mêmes droits que moi… Le 16 [août 1813] à Bautzen, il y a eu un travail de croix pour la Garde. C’était un travail fait  pour le 10 août et qui avait été ajourné. M. Fain a représenté le rapport. Sa Majesté a fait encore consulter l’almanach pour savoir si le caissier de la caisse d’amortissement avait eu la croix ; sur la réponse négative, Sa Majesté a passé outre. M. Fain a eu la bonté de ma prévenir de cet incident et de m’engager à demander à M. de La Bouillerie un  rapport pour moi seul. Je lui ai écrit en conséquence… Il y a des gardes d’honneur à Gotha ; deux de mes amis ont été nommés chefs d’escadrons. Ils sortent des officiers d’ordonnance ; on m’a dit qu’ils feraient partie de la Garde, mais non  sous le titre de hussards.  M. le comte de Lobau [le général Mouton] m’a proposé si je voulais être quartier-maître de l’un de ses régiments. Je lui ai répondu que je n’accepterais que dans le cas où il me promettait de me faire continuer dans mes fonctions à l’époque où l’on formera de tout ce corps, un corps de garde du corps, si on en vient là, ce que je ne  crois pas…

« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrites à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1812. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, Libraires-Editeurs, 1894.

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