( 30 septembre, 2021 )

Fusillé pour l’exemple…

« Ayant quitté la route de Minsk, nous nous portâmes, à marches forcées, en prenant toutes les précautions possibles usitées la veille d’une grande bataille, sur le camp retranché de Drissa. ; mais nous ne trouvâmes évacué. Le jour où nous atteignîmes ce camp, nos avions eu, comme les jours précédents, une affaire d’avant-garde assez générale, chaude et longue. En avant du terrain de combat se trouvait une riche chapelle qui dépendait d’une grande abbaye située à deux lieues plus loin.Fusillé pour l'exemple... dans TEMOIGNAGES wiazma-20-août-1812-300x215 Les Russes avaient établi sur le mamelon couronné par cette chapelle une batterie qui fut enlevée après une résistance acharnée de nos adversaires. Au cours de l’action, cette chapelle fut saccagée. Dès que nous fûmes maîtres de la position, et conformément aux ordres sévères donnés par l’Empereur à ce sujet, des compagnies de sauvegarde avaient été placées à cet édifice. Ceux qui avaient commis ce sacrilège impie s’adressèrent, pour écouler les objets volés, à un chasseur de mon régiment qu’on appelait le brocanteur, et même le juif, et qui, d’habitude, achetait et vendait. Il y avait de ces brocanteurs, soi-disant juifs, dans tous les régiments. Ce chasseur avait été mon camarade de lit, il était bon, serviable, aimé et estimé de tous, n’ayant rien du caractère sordide et rapace du juif. Le malheureux eut la faiblesse d’acheter à ces pillards deux vases sacrés. Le maréchal [Murat], ayant reçu des plaintes, donna l’ordre de faire des recherches dans mon régiment, le seul qui eut donné dans cette affaire. Les quatre bataillons sont formés aussitôt en  bataille, à rangs ouverts, les armes à terre, ainsi que les sacs, ouverts. Dans les compagnies, chacun des trois officiers inspecte un rang. Mon pauvre camarade est ainsi découvert comme étant, tout au moins, le recéleur. On fait remettre sac au dos, relever les armes, serrer les rangs, et les bataillons sont formés en carré ; au centre s’assemble le conseil de guerre. L’infortuné chasseur y est amené, jugé, condamné à mort, et fusillé par les hommes de sa compagnie. Le tout n’avait pas duré une heure. Nous eûmes à peine le temps, avant de nous remettre en route, de creuser une fosse au pied d’un gros chêne où le vieux soldat d’Iéna, d’Eylau, de Friedland, de Wagram, qui tout à l’heure encore, se battait vaillamment, reposa [de] son dernier sommeil. J’eus longtemps dans les oreilles les cris de désespoir de cette victime du devoir militaire, et j’eus la pénible tâche, sur la demande qu’il m’en avait faite avant de mourir, d’informer sa famille à Toulouse de sa triste fin. »

(Capitaine Vincent BERTRAND, « Mémoires. Grande-Armée, 1805-1815. Recueillis et publiés par le colonel Chaland de La Guillanche, son petit-fils [la première fois en 1909]. Réédition établie et complétée par Christophe Bourachot », A la Librairie des Deux Empires, 1998, p.112-116).
L’auteur était alors sergent au 7ème régiment d’infanterie légère.

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 7 août, 2021 )

L’AURORE de LA MOSKOWA…

La Moskowa

Ces lignes, écrites par le chirurgien wurtembergeois Roos, dans ses « Mémoires » retracent, d’une façon vivante et originale, les impressions d’un témoin à la veille et au matin de la bataille de la Moskova. Dans l’attente des événements, bien peu de nous dormirent cette nuit-là. On avait vu l’avantageuse position des Russes, leurs hauts retranchements dans toute l’étendue de leur camp et, loin derrière eux jusqu’à une forêt, étinceler leurs armes. On savait qu’ils avaient beaucoup de lourde artillerie et on supposait que pour une si grande entreprise ils auraient amené de loin et de près tout ce qui pourrait grossir leur force et leur nombre. Il s’agissait pour eux et pour nous de quelque chose de sérieux. De notre coté, on avait la ferme persuasion que nous étions supérieurs en nombre à nos adversaires et nous croyions aussi que nous avions une plus grande habileté dans la pratique de l’art de la guerre. Mais nous savions que les Russes combattent avec fermeté et qu’ils tiennent obstinément même contre la mitraille. Mes collègues, arrivées de la veille, me racontaient qu’ils s’étaient battus dans leur retraite avec un ordre qui passe toute idée; notre cavalerie poursuivait de Krasnoïé jusqu’à Smolensk une colonne d’infanterie russe, et cette infanterie, formée en carré et toujours luttant, s’était retirée avec tant d’adresse qu’elle avait repoussé les attaques réitérées de la cavalerie et qu’elle n’avait pas perdu un seul homme ! Nous n’avions, en outre, qu’une faible et incertaine confiance dans nos forces physiques; nous nous tenions, à cause de nos nombreuses privations et des grands efforts que nous avions faits, pour plus faibles que nous étions. Dès la veille, à la tombée de la nuit, l’infanterie et l’artillerie avaient déjà marché vers l’endroit où elles devaient se mettre en bataille. Au premier crépuscule de ce jour mémorable nous nous mîmes en mouvement, hommes et bêtes, sans avoir déjeuné. Nous nous dirigeâmes à droite derrière une forêt qui était remplie de notre infanterie. En avant de cette forêt se trouvait l’aile gauche de l’armée russe, couverte par une grande redoute. Il était de très grand matin ; tout se taisait; le soleil ne se levait pas encore. On nous ordonna de mettre pied à terre. Le froid du matin força nos soldats à couper des branches des genévriers voisins et à faire des feux. La fumée monta droit dans le ciel, et de là nous conclûmes plaisamment au succès de la journée. Puis il fit plus clair, nous montâmes à cheval, et alors l’aide de camp, comte de Grävenitz, nous lut en langue allemande l’ordre du jour connu. Le comte était si plein de zèle et d’ardeur, si plein d’enthousiasme et du plaisir de se battre, qu’au lieu de finir, comme c’était écrit parle mot « la Moskova, » il termina ainsi : « Moscou, le 7 septembre 1812. Napoléon. » Cependant, non seulement le soleil s’était montré, et un soleil riant; mais la bataille avait commencé. Devant la forêt, derrière laquelle nous étions, s’était élevé un cri, qui, malgré le bruit de la lourde artillerie et de la fusillade, retentit avec force et distinctement; il semblait que toutes les voix et langues de l’Europe se fussent tout d’un coup fait entendre. Du moins, nous qui étions encore tranquillement à cheval, nous perçûmes dans cette clameur des langues connues et inconnues. Cela dura environ quinze minutes; puis il y eut un silence, un absolu silence, et nous en conclûmes que quelque chose de décisif s’était produit. En effet, la première redoute était prise.

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.31-33).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 16 avril, 2021 )

Le vol durant la campagne de Russie…

Le vol durant la campagne de Russie… dans TEMOIGNAGES 06509433Durant la retraite les soldats, dit Pion des Loches dans ses mémoires, étaient devenus voleurs. Ils volaient à un camarade un reste de galette ou un morceau de cheval. Ils jetaient un malade à bas de sa monture pour lui prendre la bête et la dépecer à coups de sabre ; ce qui se faisait si vite qu’en un quart d’heure le cheval n’était plus qu’un squelette. Plus d’un officier se croyait suivi par son cheval et tout à coup il remarquait qu’il n’avait plus que les rênes passées autour du bras ; il se retournait ; le cheval était pris, découpé, partagé. L’habitude du pillage et l’égoïsme qui régnait avaient étouffé toute probité ; On volait l’argent, les bijoux, les vêtements. Il fallait tout porter sur soi, et encore ! On enlevait des fourrures sur le dos des chevaux  et la marmite sur le feu. La nuit, les voleurs se mettaient à crier  hourra et à tirer des coups de fusil pour faire peur à leurs compagnons et saisir sans danger ce que les poltrons abandonnaient. La manière dont on vole, dit le futur maréchal de Castellane, dans son « Journal », est horrible. On prit à Chabot, pendant son sommeil, son chapeau sur lequel il appuyait la tête. Même au pont de la Bérézina, des traînards profitèrent de l’embarras pour piller les voitures et enlever les chevaux. Même le pont franchi, le vol continua ; ceux qui venaient de passer furent dévalisés de vive force par des soldats du 1er corps  qui leur prirent leur porte-manteau.

Arthur CHUQUET

(« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  p.101)

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 15 avril, 2021 )

Moscou en flammes !

Lettre de Guillaume PEYRUSSE à son frère André.

Au Palais du Kremlin, à Moscou, le 21 septembre 1812.

Je t’ai écrit, le 15 courant, pour t’annoncer mon arrivée à Moscou. J’étais loin de m’attendre alors que nous serions forcés de quitter cette résidence. Le 14, un général cosaque se présenta aux avant-postes de Sa majesté et déclara que si Sa majesté voulait ménager la ville, il ne serait fait aucune résistance. Sa Majesté répondit que les capitales de Vienne et de Berlin attestaient sa modération, et qu’il était disposé à la même modération à condition qu’on ne brûlerait ni les ponts ni les magasins. Nous entrâmes le 15. Le quartier-général s’établit dans un quartier- appelé le Kremlin. C’est une espèce de forteresse, entourée d’un double mur en brique crénelé, et dans l’enceinte sont bâtis l’arsenal, le palais du Sénat et le palais de l’Empereur. Dans la soirée quelques incendies éclatèrent. On les attribua à l’imprudence et à la négligence des soldats peu habitués à faire du feu dans des maisons de bois. BientôtMoscou en flammes ! dans TEMOIGNAGES Moscou1-300x200 une fusée fut lancée, et de toutes parts on vit éclater des incendies tout autour de notre quartier. Il n’existait dans la ville ni pompes ni pompiers. On ne put pas arrêter le feu qui dans un instant dévora tout ce qu’il rencontra. Dans la nuit les principaux palais et édifices publics furent incendiés. Plusieurs incendiaires russes furent saisis avec des torches et saucissons de poudre inflammable. Une bande de malfaiteurs avait obtenu à Constac [Cronstadt ?] leur liberté à la condition qu’ils commettraient ce crime atroce ; le gouverneur de la ville avait ordonné tous les apprêts. Ces animaux sauvages étaient gorgés de vin. La ville était en feu. Tous nos regards se portaient sur l’arsenal, et nous ne fûmes pas peu étonnés, malgré la vigilance et la surveillance la plus minutieuse, de voir éclater le feu au milieu des appartements de l’arsenal. Sa majesté se rendit sur les lieux, quelque danger qu’il y eût à courir pour sa personne. Elle ordonna des dispositions telles que bientôt on se rendit maître du feu. Il en était autrement dans un des plus beaux quartiers de la ville, appelé le Palais-Royal ; plus de six cents magasins étaient en flammes. La masse de feu qui embrasait la ville attirait une colonne d’air qui excitait l’incendie d’une manière affreuse. Sa Majesté était à peine rentrée au palais que nous vîmes le feu éclater dans le haut de la tour du château près des cuisines ; au même instant deux incendiaires furent saisi, l’un allant mettre le feu aux fourrières (dépôt de bois) du palais, l’autre s’introduisant dans les combles avec un saucisson et un briquet ; ils furent amenés à Sa Majesté ; interrogés, ils avouèrent qu’ils avaient eu ordre de leurs officiers de mettre le feu. On en fit une prompte justice. Un de nos piqueurs saisit un soldat russe au moment où il allait mettre le feu au pont, il lui cassa la mâchoire et le précipita dans la rivière ; Sa majesté, ne pouvant sauver la ville et étant bien convaincue que les feux souterrains étaient placés partout, se décida à quitter son palais. Elle fut s’établir à Pétrovski, château impérial à deux lieues de Moscou. Nous eûmes toutes les peines du monde à déboucher. Les rues étaient encombrées de décombres, de poutres embrasées, nous nous grillions dans nos voitures ; les chevaux ne voulaient pas avancer. J’avais les plus vives inquiétudes pour le trésor. La nuit du 16 au 17 vit éclater de nouveaux désastres, rien n’était ménagé ; la flamme présentait un développement de plus de quatre lieues. Le ciel était ne feu. Le vent mollit un peu dans la journée du 18. Faute d’aliment, le feu ne fut pas aussi considérable. Nous rentrâmes à Moscou, et nous vînmes nous réinstaller dans le Kremlin. On a saisi tous les soldats russes qui se trouvent ici pour les interroger. Il est plus que certain que le gouverneur de la ville comptait surprendre ici une partie de l’armée et la livrer aux flammes ; mais nulle autre troupe que la Garde n’avait eu la permission d’y stationner. Le projet était de couper toutes nos communications et d’anéantir les ressources que cette immense ville pouvait nous offrir. Sous ce dernier point de vue ils ont un peu réussi ; mais il reste encore des provisions de toute espèce et des approvisionnements suffisants. Leur barbarie n’est retombée que sur leurs compatriotes. Vingt—cinq mille blessés russes portés ici de Mojaïsk, ont été victimes de cette férocité, à laquelle on assure que le grand duc Constantin et plusieurs grands de Moscou ont contribué. On rend à l’empereur Alexandre la justice de croire qu’il est étranger à cet acte de barbarie… »

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.91-95). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 26 mars, 2021 )

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812.

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812. dans TEMOIGNAGES 9100150901Cette dernière est extraite du fameux volume des lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812 (Publié par La Sabretache en 1912). Martial Daru était frère du comte Daru, lui-même cousin d’Henri Beyle, l’auteur du « Rouge et le Noir ».  Il occupait à cet époque les fonctions d’Intendant de la Couronne, à Rome. 

Smolensk, le 10 novembre 1812. 

Me voici de retour à Smolensk, mon cher cousin, et depuis 36 heures que M. Daru fait les fonctions d’intendant général, il est trop occupé pour avoir pu me donner de ses nouvelles. En montant en voiture pour quitter Moscou, M. le général Dumas s’est plaint d’un point de côté, bientôt après il a craché le [sic] sang.  Enfin il a eu une fluxion de poitrine complète. Il a fait ainsi 120 lieues [environ 480 kilomètres].Il est hors d’affaire, mais tellement affaibli qu’il a dernièrement demandé à S.M. un congé d’un mois.  Je n’ai pas suivi le quartier-général pendant cette marche sur [Saint-] Pétersbourg ; on est allé battre les russes à Malojaroslavetz. Leur armée est repoussée sur Kalouga, ce qui nous laisse libres d’aller à [Saint-]Pétersbourg par Vitebsk, Dunebourg et Riga.  J’ai eu l’honneur d’être nommé directeur général des approvisionnements de réserve. J’ai fait sur le champ imprimer des têtes de lettres et ai quitté Moscou avec un convoi de malades. Comme nous étions loin de l’armée, nous avons été attaqués deux fois par les Cosaques.  Ces coquins-là nous ont mis au pain à l’eau pendant 18 jours. M. Daru  a eu la bonté d’être en peine de moi. Il est arrivé le 8 et depuis n’a pas eu le temps de respirer.  Nous avons presque tous perdu nos équipages et sommes réduits à ce que nous avons sur le corps. Tous ces petits désagréments sont pour les riches de l’armée, le soldat regorge de napoléon, d’or, de diamants, de perles, etc. ; on croit que nous irons à Vitebsk et à Minsk.  J’ai tellement froid aux doigts que je ne sais si vous pourrez me lire.  Je vous ai appris, mon cher cousin, le bonheur de M. Bonasse qui est chef de bataillon, M. Sylvain a eu la croix et va passer capitaine par ancienneté.  Adieu, mon cher cousin, souvenez-vous quelquefois du Gelé [sic]. 

BEYLE. 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 15 mai, 2020 )

Une lettre écrite «du milieu de la Russie»…

russie.jpg

L’important recueil de « Lettres interceptées pendant la campagne de 1812 » (et publié par la Sabretache en 1913) ne nous apprend rien sur le dénommé Ballard, cet anonyme qui écrit à sa femme, domiciliée à Autun (Saône-et-Loire). 

Du milieu de la Russie, à 5 lieues de Dorogobouje, le 3 novembre 1812.  On me permet de te mander que nous opérons notre retraite, je ne sais jusqu’où. Nous couchons depuis 20 jours au milieu des champs, à 6 pouces de glace. Je me porte assez bien, malgré toutes les privations dont la famine de Paris n’était qu’une miniature. Nous vivons de bouillie, lorsque nous avons de la farine ou du seigle que nous broyons nous-mêmes entre deux pierres. Avec cela et un peu nous nous soutenons vaille que vaille. Je t’écrirai quand nous aurons des postes. Celle-ci doit te parvenir par estafette. Je vous aime tous et vous embrasse chaudement malgré le froid qui gèle les doigts en pleine air. 

BALLARD 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 19 février, 2020 )

Les pressentiments de Beugnot…

A la fin de 1811, Beugnot, ministre du grand duché de Berg, se rend à Paris. « Les esprits, dit- il dans ses « Mémoires » sont en proie à l’anxiété inséparable d’une grande attente. Une immense expédition se prépare, destinée à imprimer le dernier sceau à la gloire de l’Empereur. Personne n’ose douter ou s’effrayer, tant est profondément établi le dogme de l’infaillibilité impériale. Il n’y a plus qu’un cri, c’est pour demander acte de l’expédition, et qu’une inquiétude, c’est de n’en être pas. Le prince de Bénévent envie le sort de l’archevêque de Malines qui vient d’être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l’un des plus anciens généraux de division, Mathieu Dumas, se tient pour honoré d’avoir été nommé intendant en chef de l’armée. J’avais encore présents les souvenirs d’Essling.Les pressentiments de Beugnot… dans TEMOIGNAGES 86-001577 J’avais aussi entendu dire par des généraux allemands que notre armée n’était plus celle d’Austerlitz ou d’Iéna, et qu’à la journée de Wagram nous n’avions dû notre salut qu’à une artillerie hors de toute proportion. D’ailleurs on ne professait pas à l’étranger une foi aussi robuste qu’en France au génie de l’Empereur. J’osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, mais quelque léger doute sur les merveilles qu’on attendait sans trop les définir. J’étais partout repoussé, quelquefois sans doute par cette crainte du Seigneur, qui était alors autant que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent, en vérité, par l’hallucination à laquelle les esprits étaient en proie. » Beugnot s’entretient avec Regnaud de Saint-Jean d’Angély, et Regnaud dit à Beugnot que l’Empereur veut frapper un grand coup qui mette le Nord à ses genoux, amener l’Angleterre à composition, en finir à la fois avec l’Angleterre et l’Espagne. «Voilà, ajoute Regnaud, ce que la raison me suggère, et je pourrais me tromper. Est-ce la rage d’entasser conquêtes sur conquêtes, d’en faire par la guerre, d’en faire pendant la paix ? La France depuis Rome jusqu’à Hambourg, lui semble-t-elle encore étroite? Je ne saurais croire à ce genre de démence qui finirait par le perdre, et nous avec lui. » Et il convient avec Beugnot, que Napoléon tend fortement la corde. Toutefois, nombre de personnes gardent espoir que, lorsque l’Empereur sera dans le Nord, les affaires pourront encore s’arranger. L’étendue même des forces militaires que l’Empereur assemble rassure sur leur emploi : on croit qu’il veut simplement en imposer à la Russie qui, à la vue de ce prodigieux appareil, cédera plus facilement sur l’article des licences et sur la réunion de l’Oldenbourg. Mais, de retour à Düsseldorf, Beugnot voit le comte de Nesselrode, et Nesselrode lui assure que personne ne doute plus, que la Russie a épuisé tous les moyens de conciliation, qu’elle attend l’attaque et que le tsar Alexandre a résolu de ne rien céder à l’adversaire. Tous les hommes « dont l’opinion compte dans les affaires ou qui font autorité par leurs connaissances » tiennent l’expédition pour hasardeuse. Enfin, un affreux phénomène, conclut Beugnot, lui semble envoyé tout exprès pour annoncer un affreux désastre. Le jour où l’armée met le pied en Russie est le jour de réception de Beugnot. Il a vingt-cinq personnes à sa table. La salle à manger donne sur le Rhin. En entrant, les convives sont« tellement frappés des apprêts effrayants d’une tempête qui s’élève sur le fleuve que personne n’ose s’asseoir et qu’on rentre au salon. Un nuage d’un fond cuivre, semé de taches couleur de sang, plane sur la rive droite du Rhin et fait effort pour traverser le fleuve et fondre sur la rive gauche. Il  est repoussé par un vent violent. Le conflit dure plus d’une demi-heure durant laquelle la masse du nuage ne cesse pas d’augmenter. L’air est coupé par des sifflements aigus venant des deux parts, aussi violents que ceux qui accompagnent une tempête sur mer. Il semble que le Rhin soit une barrière que l’orage ne peut franchir. Il la franchit à la fin, et la foudre, grondant, frappe à coups redoublés à droite et à gauche. Une grêle dont plusieurs grains ont six pouces de circonférence, a bientôt recouvert le sol. Tout est emporté des productions de la terre qui se rencontrent sous ce terrible fléau; des maisons sont renversées ; des arbres séculaires ne résistent pas mieux ; des chevaux, des hommes périssent. Les vieillards de la contrée attestent que jamais rien de tel ne s’est offert à leurs regards. La forêt de Duisbourg où est le haras sauvage est hachée, culbutée de fond en comble. Je m’y rends dès le soir même, et j’y trouve une scène de désolation qui me donne quelque idée de ce que serait le monde aux regards du dernier homme. J’ai une dose de superstition. Chacun a la sienne, soit qu’il l’avoue, soit qu’il la dénie. Quand ensuite, et en comparant les dates, je fus certain que l’orage avait éclaté le jour et à l’heure même où l’Empereur était entré en Russie, je fus pleinement persuadé que la grande expédition ne serait plus qu’un immense désastre. »

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.6-8).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 23 novembre, 2019 )

« Les RUSSES se sont ralliés sous le CANON de SMOLENSK… »

Smolensk, 19 août 1812.

Mon cher père, je vous ai écrit de Witepsk. Depuis le 14 [août], Sa Majesté était à la poursuite des Russes qui évitaient tout engagement sérieux. Sept à huit cents prisonniers, onze pièces de canon et beaucoup de morts avaient été jusqu’à ce jour le résultat des petits engagements qui avaient eu lieu. Les Russes se sont ralliés sous le canon de Smolensk : ils étaient bien convaincus que, attendu que, dans le 17ème siècle, ils employèrent deux mois à faire le siège et que la place ne se rendit à leurs armes qu’après neufs assauts, nous emploierons au moins autant de temps. L’armée, la garnison, les habitants qui apparemment ne connaissaient pas M. de Vauban, étaient dans la plus intime croyance que la place était imprenable. Elle est à la vérité d’un accès difficile. Elle bat la grande route ; elle est environnée de ravins dans lesquels on ne peut pas être couvert. Des bois de quatre à cinq pieds de hauteur couvrent les ouvrages extérieurs. La ville est entourée d’une très épaisse muraille en brique et à créneaux comme la cité [allusion à la vieille ville de Carcassonne, dans l’Aude, d’où Peyrusse est natif]. Elle est flanquée de huit grosses tours où l’on peut établir de l’artillerie. Les portes sont masquées. L’intérieur de la ville est un sol très inégal, et plusieurs couvents sont établis sur des buttes et font un bon genre de batterie, de sorte que la ville peut-être prise et se défendre encore du haut des couvents. S. M. se fit rendre compte de la place dans la soirée du 15 ; le 16 il fit tâter l’armée par une nuée de tirailleurs qui pendant toute la journée firent un feu très soutenu, et aussi les ennemis ripostèrent très franchement. On essaya de pénétrer dans les faubourgs, mais on ne put s’y maintenir. La nuit arriva et suspendit la fusillade, qui dura jusqu’à onze heures du soir. Le lendemain, on recommença de plus belle. L’engagement devint général ; il y eut de fort belles charges. On tourna la ville dont le feu était très vif et très soutenu. Ces tiraillements ennuyèrent l’Empereur. Il somma la ville de se rendre. La réponse n’ayant pas été satisfaisante, on commença à la canonner et à faire pleuvoir sur elle une grêle de bombes et d’obus. Bientôt le feu s’étant manifesté dans le faubourg, gagna la ville. L’embrasement devint général et la ville fut toute en feu. Ce fut pour moi un spectacle horrible. Nous étions avec S. M. à six cent toises [environ 1km 160] de la place. La garnison ne pu tenir : elle commença à se décourager et à enlever son artillerie. Nos tirailleurs s’aperçurent que le feu se ralentissait, enfoncèrent les ports et pénétrèrent dans la ville à travers une grêle de balles, de boulets, de mitraille. Chaque maison était une forteresse : tout ce qui fut rencontré n’eut pas de quartier. Il y eut de la résistance sur les buttes de l’intérieur. Trois divisions formant la garnison repassèrent le pont en grand désordre, le brûlèrent, et purent se joindre au gros de l’armée établie sur les hauteurs de l’autre côté du Dniéper. Elles firent un feu continu sur la place et sur nos pontonniers qui commençaient à faire des préparatifs pour les ponts. S. M. entra hier à dix heures dans la place. Quatre ponts furent bientôt faits et jetés, malgré une pluie de mitraille, et le maréchal Ney passa malgré tout l’obstacle cette nuit et ce matin. Il a tourné la position des russes et les a rejetés sur la route de Moscou, où il les poursuit avec vigueur. Le feu est encore dans la ville et les faubourgs ; on fait tous ses efforts pour l’arrêter. La général a battu cette nuit pour que tout le monde se rendit à son poste et observer (sic) les progrès du feu.  Par prudence je suis sorti avec mes fourgons, et je me suis rendu au camp. La ville n’est qu’un monceau de cendres. C’est dommage ; elle était jolie, élégamment bâtie. Il y avait douze mille habitants que les russes ont amené (sic). On ne connaît pas encore les détails de ces trois journées. Je sais que le maréchal Ney a eu une balle dans la cravate qui lui a occasionné une forte contusion. Les Russes ont perdu beaucoup de monde. Pour enflammer leurs soldats, ils les avaient enivrés. Un de leurs généraux, qu’on croit [être] le gouverneur de la ville, a été trouvé mort sur la place d’armes. C’était là où il devait mourir, comme moi je dois périr sur ma caisse [allusion au Trésor impérial dont Peyrusse a la charge]. Nous ne sommes plus qu’à 85 lieues [environ 340 kilomètres] de Moscou. Nous présumons que nous ne tarderons pas à y arriver. Ce fameux Dniéper si chanté par les Grecs sous le nom de Tanaïs est bien peu de chose ici. Adieu mon cher père, je me porte aussi bien qu’on peut se porter en Russie. J’embrasse tous les miens. Bien des choses à Reboulh et à toute la famille. Je ne vous écrirai plus que de Moscou, et là je serai à mille lieues de vous.

Adieu.

Guillaume [PEYRUSSE] 

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André [et à son père], pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.81-84).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
12
Page Suivante »
|