( 13 avril, 2017 )

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812.

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812. dans TEMOIGNAGES 9100150901Cette dernière est extraite du fameux volume des lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812 (Publié par La Sabretache en 1912). Martial Daru était frère du comte Daru, lui-même cousin d’Henri Beyle, l’auteur du « Rouge et le Noir ».  Il occupait à cet époque les fonctions d’Intendant de la Couronne, à Rome. 

Smolensk, le 10 novembre 1812. 

Me voici de retour à Smolensk, mon cher cousin, et depuis 36 heures que M. Daru fait les fonctions d’intendant général, il est trop occupé pour avoir pu me donner de ses nouvelles. En montant en voiture pour quitter Moscou, M. le général Dumas s’est plaint d’un point de côté, bientôt après il a craché le [sic] sang.  Enfin il a eu une fluxion de poitrine complète. Il a fait ainsi 120 lieues [environ 480 kilomètres].Il est hors d’affaire, mais tellement affaibli qu’il a dernièrement demandé à S.M. un congé d’un mois.  Je n’ai pas suivi le quartier-général pendant cette marche sur [Saint-] Pétersbourg ; on est allé battre les russes à Malojaroslavetz. Leur armée est repoussée sur Kalouga, ce qui nous laisse libres d’aller à [Saint-]Pétersbourg par Vitebsk, Dunebourg et Riga.  J’ai eu l’honneur d’être nommé directeur général des approvisionnements de réserve. J’ai fait sur le champ imprimer des têtes de lettres et ai quitté Moscou avec un convoi de malades. Comme nous étions loin de l’armée, nous avons été attaqués deux fois par les Cosaques.  Ces coquins-là nous ont mis au pain à l’eau pendant 18 jours. M. Daru  a eu la bonté d’être en peine de moi. Il est arrivé le 8 et depuis n’a pas eu le temps de respirer.  Nous avons presque tous perdu nos équipages et sommes réduits à ce que nous avons sur le corps. Tous ces petits désagréments sont pour les riches de l’armée, le soldat regorge de napoléon, d’or, de diamants, de perles, etc. ; on croit que nous irons à Vitebsk et à Minsk.  J’ai tellement froid aux doigts que je ne sais si vous pourrez me lire.  Je vous ai appris, mon cher cousin, le bonheur de M. Bonasse qui est chef de bataillon, M. Sylvain a eu la croix et va passer capitaine par ancienneté.  Adieu, mon cher cousin, souvenez-vous quelquefois du Gelé [sic]. 

BEYLE. 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 19 février, 2017 )

Les PRESSENTIMENTS de BEUGNOT…

A la fin de 1811, Beugnot, ministre du grand duché de Berg, se rend à Paris. « Les esprits, dit- il dans ses « Mémoires » sont en proie à l’anxiété inséparable d’une grande attente. Une immense expédition se prépare, destinée à imprimer le dernier sceau à la gloire de l’Empereur. Personne n’ose douter ou s’effrayer, tant est profondément établi le dogme de l’infaillibilité impériale. Il n’y a plus qu’un cri, c’est pour demander acte de l’expédition, et qu’une inquiétude, c’est de n’en être pas. Le prince de Bénévent envie le sort de l’archevêque de Malines qui vient d’être nommé ambassadeur extraordinaire à Varsovie, et l’un des plus anciens généraux de division, Mathieu Dumas, se tient pour honoré d’avoir été nommé intendant en chef de l’armée. J’avais encore présents les souvenirs d’Essling.Les PRESSENTIMENTS de BEUGNOT… dans TEMOIGNAGES 86-001577 J’avais aussi entendu dire par des généraux allemands que notre armée n’était plus celle d’Austerlitz ou d’Iéna, et qu’à la journée de Wagram nous n’avions dû notre salut qu’à une artillerie hors de toute proportion. D’ailleurs on ne professait pas à l’étranger une foi aussi robuste qu’en France au génie de l’Empereur. J’osais donc hasarder, non pas assurément la moindre censure, mais quelque léger doute sur les merveilles qu’on attendait sans trop les définir. J’étais partout repoussé, quelquefois sans doute par cette crainte du Seigneur, qui était alors autant que jamais le commencement de la sagesse, mais le plus souvent, en vérité, par l’hallucination à laquelle les esprits étaient en proie. » Beugnot s’entretient avec Regnaud de Saint-Jean d’Angély, et Regnaud dit à Beugnot que l’Empereur veut frapper un grand coup qui mette le Nord à ses genoux, amener l’Angleterre à composition, en finir à la fois avec l’Angleterre et l’Espagne. «Voilà, ajoute Regnaud, ce que la raison me suggère, et je pourrais me tromper. Est-ce la rage d’entasser conquêtes sur conquêtes, d’en faire par la guerre, d’en faire pendant la paix ? La France depuis Rome jusqu’à Hambourg, lui semble-t-elle encore étroite? Je ne saurais croire à ce genre de démence qui finirait par le perdre, et nous avec lui. » Et il convient avec Beugnot, que Napoléon tend fortement la corde. Toutefois, nombre de personnes gardent espoir que, lorsque l’Empereur sera dans le Nord, les affaires pourront encore s’arranger. L’étendue même des forces militaires que l’Empereur assemble rassure sur leur emploi : on croit qu’il veut simplement en imposer à la Russie qui, à la vue de ce prodigieux appareil, cédera plus facilement sur l’article des licences et sur la réunion de l’Oldenbourg. Mais, de retour à Düsseldorf, Beugnot voit le comte de Nesselrode, et Nesselrode lui assure que personne ne doute plus, que la Russie a épuisé tous les moyens de conciliation, qu’elle attend l’attaque et que le tsar Alexandre a résolu de ne rien céder à l’adversaire. Tous les hommes « dont l’opinion compte dans les affaires ou qui font autorité par leurs connaissances » tiennent l’expédition pour hasardeuse. Enfin, un affreux phénomène, conclut Beugnot, lui semble envoyé tout exprès pour annoncer un affreux désastre. Le jour où l’armée met le pied en Russie est le jour de réception de Beugnot. Il a vingt-cinq personnes à sa table. La salle à manger donne sur le Rhin. En entrant, les convives sont« tellement frappés des apprêts effrayants d’une tempête qui s’élève sur le fleuve que personne n’ose s’asseoir et qu’on rentre au salon. Un nuage d’un fond cuivre, semé de taches couleur de sang, plane sur la rive droite du Rhin et fait effort pour traverser le fleuve et fondre sur la rive gauche. Il  est repoussé par un vent violent. Le conflit dure plus d’une demi-heure durant laquelle la masse du nuage ne cesse pas d’augmenter. L’air est coupé par des sifflements aigus venant des deux parts, aussi violents que ceux qui accompagnent une tempête sur mer. Il semble que le Rhin soit une barrière que l’orage ne peut franchir. Il la franchit à la fin, et la foudre, grondant, frappe à coups redoublés à droite et à gauche. Une grêle dont plusieurs grains ont six pouces de circonférence, a bientôt recouvert le sol. Tout est emporté des productions de la terre qui se rencontrent sous ce terrible fléau; des maisons sont renversées ; des arbres séculaires ne résistent pas mieux ; des chevaux, des hommes périssent. Les vieillards de la contrée attestent que jamais rien de tel ne s’est offert à leurs regards. La forêt de Duisbourg où est le haras sauvage est hachée, culbutée de fond en comble. Je m’y rends dès le soir même, et j’y trouve une scène de désolation qui me donne quelque idée de ce que serait le monde aux regards du dernier homme. J’ai une dose de superstition. Chacun a la sienne, soit qu’il l’avoue, soit qu’il la dénie. Quand ensuite, et en comparant les dates, je fus certain que l’orage avait éclaté le jour et à l’heure même où l’Empereur était entré en Russie, je fus pleinement persuadé que la grande expédition ne serait plus qu’un immense désastre. »

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.6-8).

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 4 décembre, 2014 )

La progression de la Grande-Armée en Russie (juin/juillet 1812)…

« A deux heures [le 24 juin 1812] nous pénétrâmes dans Kowno. La cavalerie, conduite par le général Pajol, y était entrée dès le matin et avait chassé devant elle celle de l’ennemi. On se rappelle qu’Alexandre, après avoir fait mine de vouloir défendre le Niémen, se replia subitement jusque derrière la Dwina, où le général Pfuhl avait établi le camp retranché de Drissa ; l’armée eut déjà la preuve à Kowno que tout devait être cédé à la Garde, ce qui donna dès lors de l’humeur aux autres régiments. Nous avions trouvé dans la ville beaucoup de provisions. Mais bientôt l’ordre arriva de placer des factionnaires aux portes, de ne laisser entrer ni soldats, ni officiers, ni même les généraux, tout devant être réservé pour la Garde Impériale, qui seule entrait en ville ; les autres corps, sans en excepter l’avant-garde, feraient le tour des murs. La progression de la Grande-Armée en Russie (juin/juillet 1812)... dans TEMOIGNAGES 06-507695Nous allâmes donc bivouaquer à deux lieues en avant sur la route de Wilna, dans un bois de sapins, le long de la Wilia, tandis que l’Empereur s’établissait à Kowno et que la Garde pillait tous les magasins et les maisons des particuliers. Les habitants prirent la fuite et portèrent la consternation au loin ; et certes cet exemple n’était pas faire pour engager les habitants des autres villes à nous attendre et à faire les honneurs de chez eux. Tel était cependant l’enthousiasme des Polonais et leur désir de reconquérir leur indépendance. De leur côté, les Russes ne manquèrent pas de publier, même à Smolensk et à Moscou, le pillage de Kowno. Les Russes ne défendirent que très faiblement les positions qui sont entre Riconti et Wilna. A la descente de la montagne avant Wilna, cette montagne qui depuis nous devint si fatale [l’auteur fait allusion à la fameuse côte de Ponari, laquelle une fois gelée et enneigée, fut le lieu d’un encombrement incroyable, au retour], l’avant-garde du roi de Naples eut un engagement peu important avec l’arrière-garde russe ; Celle-ci brûla le grand pont de Wilna pour retarder notre marche déjà fort gênée par la pluie, par les mauvais chemins et par la difficulté de faire suivre les parcs de bœufs que chaque régiment s’était formés. Les voitures de transports arrivaient fort tard, souvent même après que la troupe avait quitté la station, en sorte que, dès les premiers jours, le soldat se trouva mal nourri. Faute de pain et souvent de légumes, il mangeait en trop grande quantité de la viande, qui était abondante. Les plus anciens colonels et ceux qui avaient fait la première campagne de Pologne en 1806 augurèrent mal de ces commencements. Le colonel Pouchelon, commandant le 33ème de ligne, était sous mes ordres. Il avait fait la guerre d’Eylau, il avait épousé une riche Polonaise ; il avait des connaissances locales, et, quoique d’un caractère sournois, il était officier distingué et de beaucoup d’esprit. Il me prédit de bonne heure la mauvaise tournure des affaires. Un mois plus tard, à Vitebsk (nous n’étêtions pas encore à moitié [de la] route de Moscou), il me dit : « Je renvoie tous mes effets. L’armée est perdue. » Quoiqu’on le trompât sur bien des choses, Napoléon a su de bonne heure que l’armée désespérait de l’expédition.

Nous rentrâmes à Wilna le 28 [juin 1812]. Les seigneurs polonais qui tenaient au parti russe avaient quitté la ville ; le parti polonais nous reçut avec enthousiasme ; mais Napoléon fut peu satisfait des moyens d’action dont il disposait. De là le peu de certitude qu’il donna aux Polonais pour leur indépendance future. Sa réponse à la députation ne fut pas même équivoque. Elle annonçait clairement, pour ceux qui étaient un peu initié dans les affaires, que, pourvu que l’empereur Alexandre s’inclinât devant le grand monarque et qu’il consentît au système continental, il ne serait point question du rétablissement de la Pologne. Je crois même qu’à ce prix Napoléon, qui en politique ne connaissait de système que celui de « tranche-montagne », aurait consenti au démembrement de la Turquie et y aurait même prêté la main. Il dit en [ses] propres termes aux Polonais : « Profitez de la circonstance ; tâchez de reconquérir votre indépendance pendant que je suis en guerre avec la Russie. Si vous vous consolidez, je vous comprendrai dans la paix ; mais je ne puis pas faire couler le sang français pour vous ; et si l’empereur Alexandre me propose la paix à des conditions raisonnables, je serai forcé de vous abandonner » […] A Wilkowiski, l’empereur Napoléon avait lancé une proclamation contre les Russes et leur souverain. A Wilna, nous eûmes connaissance de la proclamation de l’empereur Alexandre ; elle n’était pas moins forte, et elle avait pour elle la raison et la justice. […] Je m’arrêterai peu aux détails, que d’autres ont décrits avec plus de précision que je ne pourrais en mettre. Je ne voyais guère que les mouvements de la division, forte de quinze mille hommes, dont je commandais la deuxième brigade, tandis que des officiers à l’état-major général ou à celui des chefs de corps, comme le Vice-roi [Eugène] et le prince d’Eckmühl [maréchal Davout], pouvaient avoir connaissance de l’ensemble. Le premiers cors sous le maréchal Davout fut détaché sur Minsk et eut des engagements très vifs à Mohilew. Où le maréchal s’efforça de réparer par sa bravoure et son talent les pertes que ses troupes avaient essuyées au commencement de l’action lorsqu’elles s’étaient laissé surprendre. Cette affaire n’en fut pas moins avantageuse aux Russes, car elle dégagea le prince Bagration et lui donna la liberté de se porter sur Smolensk, où les deux armées russes devaient faire leur jonction. Les Saxons, sous le général Reynier, éprouvèrent un échec à Kobrin en Volhynie. Deux régiments d’infanterie saxonne et deux escadrons furent obligés de capituler après une très belle défense.[…] le corps du prince d’Eckmühl [maréchal Davout] rejoignit la Grande armée plus tard au passage du Dniéper après la prise de Vitebsk et lorsque nous marchâmes sur Smolensk. La gauche de l’armée avait pendant ce temps des succès considérables. 06-509283 1812 dans TEMOIGNAGESLe duc de Tarente [maréchal Macdonald] s’emparait de la Courlande. Il s’y fit aimer par une discipline sévère et procura à ses troupes non seulement des vivres, mais pourvut de bonne heure aux moyens de les garantir du froid, tandis que les autres corps d’après des ordres positifs avaient renvoyé leurs vestes et pantalons de drap et étaient tellement habillés à la légère qu’ils avaient plutôt l’air d’être destinés à s’enfoncer dans les sables brûlants de l’Afrique que dans les climats septentrionaux de l’Europe. Pour soulager le soldat, qu’on avait chargé de vivres de réserve, on lui avait ôté ses vêtements lourds, et, malgré la grande capacité des voitures, il était matériellement impossible de traîner à la suite de l’armée les magasins des régiments. Le corps auxiliaire prussien servit avec distinction sous le maréchal Macdonald ; les généraux Grawert et Kleist étaient des officiers de mérite. Les prussiens avaient moins de prédilection pour les Russes que les autrichiens ; ils se battirent bien, et leur cavalerie qui se distingua en plusieurs rencontres nous fut d’un grand secours. Le général Kleist et le général York, qui succéda au général Grawert, étaient les moins francs. Macdonald s’en aperçut de bonne heure, ce qui fit naître entre eux la mésintelligence ; mais le maréchal ne soupçonna qu’après coup que ces généraux pouvaient pousser la perfidie jusqu’à l’abandonner et à livrer leurs troupes aux Russes. Dunabourg fut occupé par nos troupes sous le général Ricard. Le duc de Reggio [maréchal Oudinot] remporta une victoire brillante et glorieuse pour le soldat français sur les princes de Wittgenstein et Repnin en avant de la Duna, du côté de Drissa. Les Russes furent culbutés dans la rivière et perdirent trois généraux et quatorze pièces de canon. Le général Legrand s’y distingua, sa division y fit merveille ; mais cette action n’eut lieu que lorsque l’Empereur marchait déjà sur Vitebsk. Avant que l’armée se fût portée en avant de Wilna, le Vice-roi avait fait un mouvement rétrograde sur la route de Lida, par laquelle (d’après quelques rapports), l’hetman Platow voulait déboucher pour se porter sur la Duna ; mais son Altesse Impériale [Murat] se dirigea ensuite par Smorgoni sur Wileika, passa la Wilia et suivit le mouvement du centre de la Grande Armée.

Le troisième corps sous le maréchal Ney et le deuxième sous le maréchal Oudinot, en partant de Wilna, appuyèrent le roi de Naples, qui avait sous ses ordres la cavalerie, et poussèrent les Russes vers la Duna, où ils avaient leur camp retranché de Drissa. La division Friant, qui avait été séparée du corps du prince d’Eckmühl, marchait à l’avant-garde sous le roi de Naples. Ce service, fatigant sous tous les rapports et qu’elle a continué pendant toute la campagne, la réduisit bientôt aux deux tiers de sa force primitive ; et cette belle division fut une de celles qui, dès, le commencement, eurent le plus à souffrir. Si le roi de Naples ne ménageait pas la cavalerie (et la réputation lui en était bien acquise), il ménageait encore moins l’infanterie ; aussi le général Dufour et moi, quoique attachés personnellement à ce prince, qui nous avait honorés de sa bienveillance à Naples, nous regrettions vivement d’avoir été séparé du prince d’Eckmühl, qui est certes de tous les chefs d’armée celui qui porte le plus de sollicitude paternelle à ses troupes. Il a des soins et des attentions précieuses pour le soldat et utiles pour les généraux, quoique ceux-ci aient souvent à se plaindre de sa dureté et de sa minutie, qui cependant ont toujours leur utilité pour l’ensemble.»

« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général Baron de Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.214-221. En 1812, cet officier commanda une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite de Russie, le général de Dedem de Gelder est à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 20 janvier, 2014 )

Les ITALIENS dans la GRANDE-ARMEE en 1812…

La campagne de Russie et le patriotisme italien.

Après avoir insisté sur l’importance des caractéristiques politico-militaires des trois Italie napoléoniennes (royaume d’Italie, royaume de Naples et départements intégrés dans l’Empire français), l’article analyse la participation de l’armée du royaume d’Italie à la campagne de Russie, en comparaison avec la campagne d’Espagne, à travers trois aspects principaux : a) le cadre militaire, b) le rôle – dans le cadre militaire – du patriotisme italien, c) la mémoire de la guerre. Se trouvent ainsi soulignées les contradictions entre le patriotisme des officiers italiens, dans une large mesure subordonnés au culte de Napoléon et aux valeurs et aspirations professionnelles, et la tendance de la mémoire commémorative italienne de considéreLes ITALIENS dans la GRANDE-ARMEE en 1812... dans HORS-SERIE Italie-228x300r la campagne de Russie comme un évènement tragique, isolé, et de fait privé d’une retombée politico-militaire sur la renaissance dela Péninsule, contrairement à l’épisode espagnol.

En 1828 fut publié, à Florence, un livre au titre interminable : « Observations, ajouts, éclaircissements, amendements et considérations historico-militaires sur l’œuvre de Monsieur le cavalier Vacani intitulée Histoire des campagnes et des sièges des Italiens en Espagne ». L’une des critiques adressées par Antonio Lissoni, l’auteur, à Camilo Vacani, était de ne pas avoir pris en considération les Italiens dans leur ensemble, mais uniquement ceux qui appartenaient à l’armée du royaume d’Italie, qu’on appelait alors « italicci » (les Italiques). Ainsi, par exemple, le 113e régiment de l’armée française « était composé dans sa totalité de Toscans et de Parmesans », et le 115e, « de Piémontais et de Génovais, etc. » . En reconnaissant, cela va de soi, la validité des arguments de Lissoni et de Pietro Colletta, qui, dans les pages de l’Anthologie s’était déjà élevé contre l’acception réduite du génie autrichien par le « seigneur cavalier » ; j’ai été choqué par la confusion de Vacani entre Italien et Italique.

Au moins deux points de vue peuvent justifier ce choix. Bien que pour reconstituer la participation de l’armée italique à la campagne contre le tsar Alexandre, il soit possible de faire appel à un texte d’information et de réglementation tel que Gli Italiani in Russia nell 1812 (Les Italiens en Russie en 1812) de Giroldano Capello – où l’on rappelle la contribution napolitaine à la guerre, et d’autres recherches plus récentes relatives au corps commandé par Eugène de Beauharnais ; aucune étude n’existe sur les milliers d’Italiens, encadrés par l’armée française , qui participèrent à la guerre. Le point de vue italique, d’autre part, permet de prendre une distance avec la tendance, qui prévaut dans l’historiographie de la péninsule vers la fin de la Restauration, consistant à associer étroitement les guerres de la Révolutionet de l’Empire avec l’affirmation du patriotisme italien, et à brouiller – sinon à effacer – les frontières des trois Italies napoléoniennes (le royaume d’Italie, le royaume de Naples et les départements annexés à l’empire français). Cela s’est produit notamment en 1940, lorsque le général Nicolò Giacchi a insisté sur le fait qu’en Russie, « des Italiens du septentrion, du centre et du midi » s’étaient retrouvés, « pour la première fois réunis dans une entreprise commune » (en fait, cela s’était déjà produit en Allemagne et en Espagne) et sur « l’insouciance de ces gens qui », au début de la campagne, « marchaient sûrement et sereinement pour servir l’Empereur, mais, surtout, pour la gloire de l’Italie » .

On gomme de la sorte une dialectique idéologique qui, à l’intérieur de chacune des trois Italies napoléoniennes, assumait nécessairement des caractéristiques différentes, voire totalement divergentes. Le cas du Piémont est à ce titre éloquent. La réaction à la politique d’assimilation promue parla Franceimpériale fut au moins double : tandis que certains se réfugiaient dans le culte des traditions militaires et politiques subalpines brutalement balayées par les Français, d’autres manifestaient une opposition farouche – et pas seulement sur le plan linguistique et culturel – à cette tentative d’effacer les traits italiens – leur importance se révélant précisément parce qu’ils étaient menacés .

Quant au royaume d’Italie, les moyens d’y répondre se trouvaient de facto limités dans la mesure où le patriotisme italien était, du moins aux doses homéopathiques autorisées par le régime napoléonien, un élément indispensable de l’idéologie officielle de l’État. Mais, comme nous le verrons bientôt, ceci n’impliquait pas nécessairement que les officiers du corps de Beauharnais affectés en Russie se soient battus « plus que quiconque pour la gloire de l’Italie ». Quant aux soldats, leurs rangs ne devaient pas être « remplis d’espoir », si l’on en juge d’après les quelque quatre cents hommes (3 % des forces) qui avaient déserté avant même quela Grande Armée, commandée par le général Domenico Pino, arrivât en Pologne .

Je pense qu’il vaut mieux ne pas considérer la campagne de Russie isolément, mais la rapprocher dialectiquement de celle d’Espagne, dont les traits fondamentaux, au-delà des quelques différences évidentes, sont souvent mis en parallèle. Je m’arrêterai en particulier sur quatre aspects de la campagne de 1812 contre le tsar, qui peuvent s’éclaircir en les comparant au cas espagnol : le cadre militaire ; le cadre politique ; le rôle, à l’intérieur de celui-ci, du patriotisme italien et la mémoire de la guerre.

Les guerres napoléoniennes d’Espagne et de Russie se sont déroulées dans des contextes distincts et avec des modalités très diverses mais, du point de vue militaire, la raison de leur échec fut essentiellement la même. Géographiquement, les deux théâtres ne pouvaient pas être plus éloignés : d’une part la péninsule Ibérique, où la mer et la montagne jouaient un rôle important, et de l’autre, l’interminable plaine continentale dela Russie. En Espagne, l’armée conduisit fondamentalement une guerre de positions qui, si elle opposait parfois les Français et leurs auxiliaires à l’armée régulière anglaise ou espagnole, les contraignit en règle générale à combattre des groupes de partisans.

Le contraste est net entre cette guérilla espagnole et la «grande guerre » qui avait pour théâtrela Russie et pour protagoniste la Grande Armée. Napoléon, qui était resté très peu de temps en Espagne, déléguant ensuite la gestion du conflit à ses maréchaux, allait être au contraire en Russie à la tête de son armée pratiquement jusqu’à la dernière battue de campagne. Contre le tsar,la Grande Armée fit une guerre de mouvement ou, plus exactement, un mouvement par étapes forcées, aussi bien lors de la poursuite illusoire de l’armée russe que lors de l’angoissante retraite de Moscou.

L’élément géopolitique rapprochait toutefois, dans une certaine mesure, les deux théâtres. En outre, que ce fût en Espagne ou en Russie, Napoléon avait été contraint de tenir compte d’un cadre interne très hostile ou, en tout cas, largement défavorable. La péninsule Ibérique était entourée de mers contrôlées par les Anglais, tandis que la population était dans une grande majorité opposée aux Français. Quant à la campagne de Russie, « le nouvel et vaste empire d’Occident » – c’était ainsi que Vacani appelait l’empire napoléonien – elle laissait entrevoir des signes de faiblesse, après que le prince héritier de Suède et maréchal de France, Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, se fut rangé du côté du tsar. Napoléon ne pouvait pas compter sur ses anciens ennemis tels que l’Autriche etla Prusse, devenues alliées par la force des choses. En outre, en Russie,la France ne jouissait de la sympathie que d’une élite intellectuelle restreinte.

Les deux conflits se soldèrent par un bilan plutôt négatif. Dans le cas de l’armée italique en Espagne, près de deux tiers des troupes envoyées par le royaume furent perdues, tandis qu’un nombre très limité de soldats, partis d’Italie, revinrent de Russie, probablement un sur vingt-quatre ou un sur vingt-cinq. Il est vrai que la défaite en Espagne fut diluée dans le temps, tandis que la défaite en Russie se consuma au cours des quelques semaines qui suivirent la chute de Moscou, pendant ces « journées d’horreur » relatées quelque trente années plus tard par Bartolammeo Bartolini, tant sa rapidité et sa brutalité en firent un événement extrêmement traumatisant.

Sur ces deux théâtres, ceux qui tombèrent au front furent relativement peu nombreux : il y eut peu de vraies batailles et, qui plus est, celles-ci ne se conformèrent pas au modèle «classique» napoléonien – autrement dit, celui d’une bataille rangée du type Marengo ou Austerlitz… Ce fut donc dans les deux cas un échec stratégique, plutôt que tactique, dans la mesure où les Français avaient toujours été contraints d’affronter, au-delà de la diversité des contextes géographiques et des conditions climatiques, une guerre d’usure. La défaite stratégique fut à la fois la cause et la conséquence d’un échec logistique.

« Le pain va avant tout », avait fait remarquer, avec justesse, Napoléon à Eugène de Beauharnais le 8 janvier 1812 , en pleins préparatifs pour l’imminente deuxième guerre de Pologne (ainsi l’avait baptisée l’Empereur en personne dans son manifeste du 22 juin, où il annonçait le début du conflit avec le tsar ). Mais Napoléon, soucieux de ravitailler son armée et de lui donner les moyens nécessaires à une campagne régionale, n’avait pas prévu de retard. Celui-ci allait s’avérer désastreux pour sa stratégie, fondée sur un déploiement rapide des troupes (et par conséquent sur une logistique la plus « légère » possible et donc largement alimentée par les ressources des territoires occupés). Cette stratégie ne pouvait s’imposer sur des théâtres comme l’Espagne etla Russie, pays qui avaient en commun une pauvreté « naturelle » du sol, aggravée par la politique de la terre brûlée adoptée par le tsar en Russie et pratiquée spontanément par la population en Espagne.

Se nourrir, se ravitailler, se soigner : ce triptyque résumant les multiples exigences de la logistique n’était plus au centre des préoccupations de Napoléon, qui, au contraire, s’était reconnu dans la maxime « L’intendance suivra » 1. En Espagne, et surtout en Russie, l’intendance, qui même en Italie et en temps de paix avait d’énormes difficultés à rendre décente la vie militaire, n’avait pas réussi à répondre aux exigences des troupes mobilisées. L’intendance, en particulier dans les plaines de Sarmatie, s’était laissée distancer physiquement par une Grande Armée qui, justement parce qu’elle était mal nourrie, mal ravitaillée et dont les hommes étaient mal soignés, fut décimée lors d’une avancée à laquelle Napoléon avait imposé un rythme trop soutenu.

L’accent est toujours mis sur la tragique retraite de Moscou, au cours de laquelle mourut, ou, pour les plus chanceux, étaient capturés dans les rues, la grande majorité – plus des six septièmes – des troupes avec lesquelles Napoléon avait occupé l’ancienne capitale russe. Mais il convient aussi de rappeler que les quelque cent mille hommes avec lesquels l’Empereur avait rejoint Moscou représentaient à leur tour approximativement un septième dela Grande Armée originelle ; près de cinq cent mille hommes avaient été abandonnés par une bonne partie de celle-ci, sans pouvoir espérer être récupérés par la suite. Ce fut donc paradoxalement, pendant l’avancée triomphale au cœur de l’empire tsariste que Napoléon avait posé les prémisses de sa bruyante débâcle finale.

Politiquement, les guerres d’Espagne et de Russie eurent comme dénominateur commun leur caractère impérial. Dans les deux conflits, le moteur fut la logique expansionniste du « nouvel et vaste Empire d’Occident ». Dans les deux cas, la conception dynastique qu’avait Napoléon de son empire joua un rôle important. La couronne d’Espagne fut donnée à son frère Joseph ; un rôle majeur – le commandement des deux armées auxiliaires confié dans l’organigramme original dela Grande Armée – fut attribué à son frère Jérôme, roi de Westphalie, et à son beau-fils Eugène, vice-roi d’Italie. Le choix de ces deux hommes, dont les aptitudes militaires n’étaient pas unanimement reconnues, ne laisse aucun doute sur la volonté dynastique de l’Empereur.

La phase préliminaire de la campagne de Russie a reflété fidèlement la nature despotique de l’empire napoléonien ou, plus précisément, sa tendance à faire en sorte que le militaire prît le pas sur le politique. Napoléon avait planifié la campagne depuis le printemps 1811, mais avait demandé à Eugène de garder le secret le plus total sur la mobilisation, y compris auprès de son beau-père, le roi de Bavière. Quand, après janvier et février 1812, le corps italien d’observation commença à se concentrer dans le Veneto, la destination finale leur restait toujours inconnue ; dans un premier temps, le bruit « de notre départ vers la Turquie » avait néanmoins circulé, mais les soldats en « ignoraient la raison », comme allait en témoigner De Laugier, même lorsqu’ils furent mobilisés à côté de l’Allemagne , fin février ; ce ne fut qu’en mai qu’ils acquirent la conviction que « nous ne sommes pas venus jusqu’ici sans raison, et par conséquent nous ferons la guerre contre les Russes » .

Dans le royaume d’Italie, le silence fut aussi longtemps maintenu quant à la campagne qui se préparait. En mars 1812, l’abbé Luigi Mantovani écrivait dans son journal : « Des défilés continuels de troupes et expéditions d’artillerie et de munitions, sans bruit, soit de Milan, soit de celles qui viennent de France. Aucun journal local ou étranger n’en dit mot ; pas un seul signe sur la possibilité d’une guerre.» Autrement dit, la propagande ou, si l’on préfère, la communication politique, fut considérée superflue, aussi bien à la ville qu’à la campagne : dans aucun des deux cas, il n’avait été jugé nécessaire d’obtenir un consensus, et la discipline avait été estimée à elle seule comme suffisante.

« Quel est l’honneur et l’intérêt qui peuvent inciter l’Italie à faire la guerre à autrui ? », se serait interrogé Lissoni en 1814, à demi-mots cette fois, à propos de la guerre d’Espagne. Et de se demander : « Participe-t-elle à sa conquête ou, en faisant semblant d’y participer, améliore-t-elle sa propre condition ? » Je ne suis pas sûr que les militaires italiens qui avaient pris part à la campagne de Russie, se soient posé une telle question. La propagande russe ne se l’était pas posée non plus, lorsque, vers la mi-juillet, elle diffusa des tracts adressés aux « soldats italiens », les invitant à déserter « en masse ». Les manifestes utilisaient des arguments directs contre Napoléon et son régime de « tyrannie militaire », mais ne se servaient nullement du patriotisme italien pour l’opposer à l’impérialisme français.

Au contraire, le problème fut affronté, et pour ainsi dire résolu avec virtuosité, dans la réponse d’« un soldat italien » au document russe : « Vous avez peut-être cru que, pour appartenir à une nation régénérée depuis peu de temps, nous n’aurions pas récupéré cette dignité et cette valeur caractéristique, immortelle, de nos pères ? (…) Vous avez eu tort, l’amour de la patrie ne s’est jamais éteint en nous ; en fait, il y a toujours eu une patrie dans nos cœurs, bien que nos fractions misérables ne l’aient pas fait apparaître aux yeux des autres. » Quant aux Français, ils étaient le modèle dont s’inspiraient les Italiens : ou plutôt ces derniers avaient démontré, selon l’anonyme « soldat », « à Austerlitz et à Friedland surtout, qu’ils étaient dignes de combattre, d’émuler et de dépasser, si possible, les meilleurs soldats au  monde » .

La nation italienne et Napoléon n’étaient pas « antagonistes », mais plutôt complémentaires, puisque c’est grâce à l’Empereur que la « patrie de fait » est devenue une patrie de droit. Ce n’est pas par hasard si, le 31 juillet, au cri de « Vive l’Empereur ! Vive l’Italie ! », les chasseurs italiens partirent à l’assaut des positions russes sur la Dwina occidentale. Napoléon Ier, roi d’Italie et suprême commandant militaire, – reprenant quelques-uns des innombrables vers apologétiques publiés ces années-là – le « sire des armes », « le Fort » qui « au champ des armes/à tous appelle à la victoire » , croyait à la quadrature du cercle : honneur, carrière, patrie, nation appartenaient, à ses yeux, à la même chaîne de valeurs.

Qui plus est, le culte de Napoléon servait à justifier le rôle à la fois glorieux et subalterne des Italiens dans la Grande Armée.Quand les troupes italiennes franchirent le Dniepr, « bien qu’étant les auxiliaires d’une grande nation, et par conséquent sans être les agents principaux du drame actuel », avait écrit De Laugier, « nous n’avons pas pu éviter un mouvement d’orgueil à l’idée qu’on allait le traverser ». Selon Giacchi, en Russie « les Italiens ont montré en toutes circonstances qu’ils se considéraient des soldats dévoués à Napoléon, pas du tout dépendants des Français, mais plutôt leurs alliés ». En effet, en terre russe, les liens de vassalité qui unissaient constitutionnellement le royaume d’Italie à l’Empire français se trouvaient restaurés.

Néanmoins, la relation de dépendance n’avait pas empêché les militaires italiens engagés en Russie de faire en sorte que les Français reconnaissent en eux une égale dignité de combattants. Comme exemple, il faut citer l’épisode du 19 juillet, à Dokzsice, au cours duquel Pino exigea que les biscuits, trouvés dans un entrepôt russe, et tombés en possession d’une division française – faisant partie elle-aussi du IVe corps commandé par Eugène – fussent distribués équitablement dans sa division. Le vice-roi repoussa cette demande, jouant sur l’un des stéréotypes les plus répandus concernant le rapport entre les Italiens et les armes : « Messieurs, ce que vous souhaitez n’est pas possible et, si vous n’êtes pas contents, retournez donc en Italie, je n’ai que faire ni de vous ni des autres ; sachez que je ne crains ni vos sabres ni vos poignards.» Cependant, après que Pino lui eut répondu : « Puisque Votre Altesse ne veut pas rendre aux Italiens la justice qu’ils méritent, je vais l’obtenir de l’Empereur », le vice-roi décida d’agir dorénavant plus modérément. Ainsi, l’Empereur lui-même accepta, quelques jours plus tard, de rendre visite à la garde royale d’Eugène et témoigna aux Italiens une forme de reconnaissance au diapason du mythe véhiculé également par le manifeste du « soldat italien » [« Les Italiens sont courageux… Ils ont tellement de beaux souvenirs !… (…) et le sang des Romains qui coule dans leurs veines. »]

Force est de reconnaître que, pour Pino, Eugène ainsi que Napoléon, les valeurs ethniques et la conscience nationale, le sens d’appartenance au corps et le patriotisme ont influé, sur le champ de bataille, sur le comportement des Italiens (en particulier lors des batailles du 24 octobre à Malojaroslavec et du 3 novembre à Vjaz’ma), qui étaient ainsi poussés à « se battre et à dépasser même (…) les meilleurs soldats du monde ». Il importe toutefois de souligner que le nationalisme, bien qu’il puisse avoir joué un rôle conséquent dans la formation de l’identité collective, n’était pas, en général, au cœur des préoccupations des officiers italiens.

« La paix universelle, la domination du monde, les richesses et les honneurs, une réputation héroïque, merveilleuse : telles étaient les perspectives que notre vision ambitieuse essayait d’atteindre dans l’avenir incertain », écrivit De Laugier pour évoquer l’esprit dans lequel les Italiens se trouvaient au moment du franchissement de la frontière russe. Leurs regards étaient tournés vers « la composition de cette armée et ses institutions sages et disciplinées, l’apparat grandiose et imposant qu’on voyait partout et qui enflammait le cœur et l’imagination, vers notre éducation militaire, qui s’élevait/détachait au milieu de la victoire, et à la foi qu’on plaçait en notre chef » … et certainement pas vers la lointaine patrie. Une fois achevée la campagne de Russie, le capitaine Goffredo Belcredi révisa à la baisse sa « vision ambitieuse » en ne s’intéressant plus qu’à son statut d’officier, désireux qu’il était de pouvoir ajouter rapidement une promotion aux décorations qu’il avait reçues en septembre, ce qui lui permit de conclure qu’il avait « réalisé une campagne plutôt réussie, du moins par rapport à ceux qui ont tout perdu, sans avoir rien obtenu » .

De Laugier lui-même se plaignit, dans ces Concisi ricordi, « d’être rentré de la campagne de Russie » « assez misérable, nu, spolié, avec comme unique ressource quelques mois de solde », mais, ce qui lui pesait le plus était de n’être qu’« à peine adjudant-major et second lieutenant » . « Dans tous les pays », écrivit Lissoni en 1814, « l’armée connaît davantage la gloire que la liberté, et les soldats, que la guerre éloigne longtemps de leur patrie, ne sont plus des citoyens (…) et servent les généraux ainsi que l’État »31. Pour les Italiens aussi, qui s’étaient battus en Russie, la gloire, la carrière, le service avaient pris le pas sur la liberté, la citoyenneté et la patrie.

On constate, à la différence de l’expérience espagnole qui se prête à une relecture dans une perspective politico-militaire valable, que dans la perspective de la Restaurationou dans celle du Risorgimento – ou plutôt des divers Risorgimenti au centre des espérances de l’Italie –, que la campagne de Russie est restée dans la mémoire des Italiens comme un événement tragique. Pour eux, il s’est agi d’un échec héroïque duquel il était impossible de tirer une quelconque « leçon » pour l’avenir, si ce n’est de leur offrir une forme d’exaltation ubiquitaire du courage des Italiens, si chère à Lissoni et à De Laugier.

Si la campagne d’Espagne est restée au centre des réflexions politico-militaires de nombreux patriotes italiens, qu’il s’agisse de modérés comme Cesare Balbo et Gugliemo Pepe ou des révolutionnaires comme Carlo Bianco di Saint-Jorioz et Giuseppe Mazzini , celle de Russie a été, tout au plus, vaguement évoquée. Elle s’est inscrite comme l’un des épisodes du soulèvement de l’Europe contre Napoléon, mais en substance, n’a laissé de souvenir que chez ceux qui y avaient effectivement pris part. Outre De Laugier et Bartolomeo Bartolini, vont écrire, sur la campagne de Russie, Francesco Baggi – il a laissé une autobiographie inédite  – et Filippo Pisani – qui a tenté, en vain, de publier, en 1846, le chapitre de ses Mémoires relatif à la Russie, un texte basé sur son journal rédigé pendant sa captivité. À l’exception notable de De Laugier, qui a intégré les quatre tomes de : Les Italiens en Russie dans la première partie d’une œuvre monumentale intitulée Fastes et évènements de guerre du peuple italien de 1801 à 1815, et qui essaiera ensuite d’inclure la campagne de Russie à l’ « histoire militaire italienne », les autres vétérans de la guerre de 1812 ont cultivé une mémoire fondamentalement personnelle.

Bartolini, après avoir rédigé une autobiographie intitulée Le vétéran d’Orient, carrière militaire anecdotique du cavalier Bartolommeo Bartolini, écrite par lui-même , a raconté , aussi, sa participation à la campagne de Russie, dans deux ouvrages : Les journées de l’horreur  et Ma prison en Russie. Il paraît évident qu’il a certes exploité commercialement cet événement et frappé l’esprit d’innombrables lecteurs, moins par le fait de mettre en avant le courage des Italiens que par le caractère de « désastre » biblique de la campagne. À la différence de la guerre d’Espagne, qui devait offrir à l’Europe et à l’Italie un exemple polysémique des futures guerres nationales de libération, la campagne de Russie, malgré son caractère de guerre patriotique, est restée dans la mémoire des Italiens comme une véritable apocalypse. Ce fut pour eux un immense désastre, provoqué par le déchaînement des forces de la nature et de ses sauvages alliés incarnés par les Cosaques et les paysans ; autrement dit, un événement, somme toute, presque extérieur à l’histoire.

Piero DEL NEGRO.

Source : Piero Del Negro, « Les Italiens dans la Grande Armée », Revue historique des armées , 250 /2008. http://rha.revues.org/index171.html

Publié dans HORS-SERIE par
Commentaires fermés
( 19 janvier, 2014 )

L’AURORE de LA MOSKOWA…

L'AURORE de LA MOSKOWA… dans TEMOIGNAGES r1Ces lignes, écrites par le chirurgien wurtembergeois Roos, dans ses « Mémoires » retracent, d’une façon vivante et originale, les impressions d’un témoin à la veille et au matin de la bataille de la Moskova. Dans l’attente des événements, bien peu de nous dormirent cette nuit-là. On avait vu l’avantageuse position des Russes, leurs hauts retranchements dans toute l’étendue de leur camp et, loin derrière eux jusqu’à une forêt, étinceler leurs armes. On savait qu’ils avaient beaucoup de lourde artillerie et on supposait que pour une si grande entreprise ils auraient amené de loin et de près tout ce qui pourrait grossir leur force et leur nombre. Il s’agissait pour eux et pour nous de quelque chose de sérieux. De notre coté, on avait la ferme persuasion que nous étions supérieurs en nombre à nos adversaires et nous croyions aussi que nous avions une plus grande habileté dans la pratique de l’art de la guerre. Mais nous savions que les Russes combattent avec fermeté et qu’ils tiennent obstinément même contre la mitraille. Mes collègues, arrivées de la veille, me racontaient qu’ils s’étaient battus dans leur retraite avec un ordre qui passe toute idée; notre cavalerie poursuivait de Krasnoïé jusqu’à Smolensk une colonne d’infanterie russe, et cette infanterie, formée en carré et toujours luttant, s’était retirée avec tant d’adresse qu’elle avait repoussé les attaques réitérées de la cavalerie et qu’elle n’avait pas perdu un seul homme ! Nous n’avions, en outre, qu’une faible et incertaine confiance dans nos forces physiques; nous nous tenions, à cause de nos nombreuses privations et des grands efforts que nous avions faits, pour plus faibles que nous étions. Dès la veille, à la tombée de la nuit, l’infanterie et l’artillerie avaient déjà marché vers l’endroit où elles devaient se mettre en bataille. Au premier crépuscule de ce jour mémorable nous nous mîmes en mouvement, hommes et bêtes, sans avoir déjeuné. Nous nous dirigeâmes à droite derrière une forêt qui était remplie de notre infanterie. En avant de cette forêt se trouvait l’aile gauche de l’armée russe, couverte par une grande redoute. Il était de très grand matin ; tout se taisait; le soleil ne se levait pas encore. On nous ordonna de mettre pied à terre. Le froid du matin força nos soldats à couper des branches des genévriers voisins et à faire des feux. La fumée monta droit dans le ciel, et de là nous conclûmes plaisamment au succès de la journée. Puis il fit plus clair, nous montâmes à cheval, et alors l’aide de camp, comte de Grävenitz, nous lut en langue allemande l’ordre du jour connu. Le comte était si plein de zèle et d’ardeur, si plein d’enthousiasme et du plaisir de se battre, qu’au lieu de finir, comme c’était écrit parle mot « la Moskova, » il termina ainsi : « Moscou, le 7 septembre 1812. Napoléon. » Cependant, non seulement le soleil s’était montré, et un soleil riant; mais la bataille avait commencé. Devant la forêt, derrière laquelle nous étions, s’était élevé un cri, qui, malgré le bruit de la lourde artillerie et de la fusillade, retentit avec force et distinctement; il semblait que toutes les voix et langues de l’Europe se fussent tout d’un coup fait entendre. Du moins, nous qui étions encore tranquillement à cheval, nous perçûmes dans cette clameur des langues connues et inconnues. Cela dura environ quinze minutes; puis il y eut un silence, un absolu silence, et nous en conclûmes que quelque chose de décisif s’était produit. En effet, la première redoute était prise.

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.31-33).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 10 août, 2013 )

Une LETTRE du général EBLE au maréchal BERTHIER (1812)…

Une LETTRE du général EBLE au maréchal BERTHIER (1812)... dans TEMOIGNAGES eble

Dans cette lettre, le vaillant et noble Éblé, le futur héros de la Bérézina (encore huit jours !) rend compte qu’il est à Orcha et il demande à devancer l’armée parce qu’il n’a que peu d’outils et que, pour exécuter les moindres travaux, il aura besoin de beaucoup de temps. 

A.CHUQUET 

Orcha, 17 novembre 1812.

Monseigneur, J’ai l’honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que je suis arrivé à Orcha avec les troupes qu’on a admises sous mes ordres et que, si je dois continuer à marcher, il est important que ce soit bientôt, afin d’avoir de l’avance sur l’armée; vu que les compagnies de pontonniers et sapeurs sont extrêmement pauvres en outils et qu’il faut beaucoup de temps pour exécuter les plus faibles travaux.  

ÉBLÉ. 

Document publié dans le volume d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812.1ère série [Seule parue] », Paris, Champion, 1911. 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 23 novembre, 2012 )

« Les RUSSES se sont ralliés sous le CANON de SMOLENSK… »

Smolensk, 19 août 1812.

Mon cher père, je vous ai écrit de Witepsk. Depuis le 14 [août], Sa Majesté était à la poursuite des Russes qui évitaient tout engagement sérieux. Sept à huit cents prisonniers, onze pièces de canon et beaucoup de morts avaient été jusqu’à ce jour le résultat des petits engagements qui avaient eu lieu. Les Russes se sont ralliés sous le canon de Smolensk : ils étaient bien convaincus que, attendu que, dans le 17ème siècle, ils employèrent deux mois à faire le siège et que la place ne se rendit à leurs armes qu’après neufs assauts, nous emploierons au moins autant de temps. L’armée, la garnison, les habitants qui apparemment ne connaissaient pas M. de Vauban, étaient dans la plus intime croyance que la place était imprenable. Elle est à la vérité d’un accès difficile. Elle bat la grande route ; elle est environnée de ravins dans lesquels on ne peut pas être couvert. Des bois de quatre à cinq pieds de hauteur couvrent les ouvrages extérieurs. La ville est entourée d’une très épaisse muraille en brique et à créneaux comme la cité [allusion à la vieille ville de Carcassonne, dans l’Aude, d’où Peyrusse est natif]. Elle est flanquée de huit grosses tours où l’on peut établir de l’artillerie. Les portes sont masquées. L’intérieur de la ville est un sol très inégal, et plusieurs couvents sont établis sur des buttes et font un bon genre de batterie, de sorte que la ville peut-être prise et se défendre encore du haut des couvents. S. M. se fit rendre compte de la place dans la soirée du 15 ; le 16 il fit tâter l’armée par une nuée de tirailleurs qui pendant toute la journée firent un feu très soutenu, et aussi les ennemis ripostèrent très franchement. On essaya de pénétrer dans les faubourgs, mais on ne put s’y maintenir. La nuit arriva et suspendit la fusillade, qui dura jusqu’à onze heures du soir. Le lendemain, on recommença de plus belle. L’engagement devint général ; il y eut de fort belles charges. On tourna la ville dont le feu était très vif et très soutenu. Ces tiraillements ennuyèrent l’Empereur. Il somma la ville de se rendre. La réponse n’ayant pas été satisfaisante, on commença à la canonner et à faire pleuvoir sur elle une grêle de bombes et d’obus. Bientôt le feu s’étant manifesté dans le faubourg, gagna la ville. L’embrasement devint général et la ville fut toute en feu. Ce fut pour moi un spectacle horrible. Nous étions avec S. M. à six cent toises [environ 1km 160] de la place. La garnison ne pu tenir : elle commença à se décourager et à enlever son artillerie. Nos tirailleurs s’aperçurent que le feu se ralentissait, enfoncèrent les ports et pénétrèrent dans la ville à travers une grêle de balles, de boulets, de mitraille. Chaque maison était une forteresse : tout ce qui fut rencontré n’eut pas de quartier. Il y eut de la résistance sur les buttes de l’intérieur. Trois divisions formant la garnison repassèrent le pont en grand désordre, le brûlèrent, et purent se joindre au gros de l’armée établie sur les hauteurs de l’autre côté du Dniéper. Elles firent un feu continu sur la place et sur nos pontonniers qui commençaient à faire des préparatifs pour les ponts. S. M. entra hier à dix heures dans la place. Quatre ponts furent bientôt faits et jetés, malgré une pluie de mitraille, et le maréchal Ney passa malgré tout l’obstacle cette nuit et ce matin. Il a tourné la position des russes et les a rejetés sur la route de Moscou, où il les poursuit avec vigueur. Le feu est encore dans la ville et les faubourgs ; on fait tous ses efforts pour l’arrêter. La général a battu cette nuit pour que tout le monde se rendit à son poste et observer (sic) les progrès du feu.  Par prudence je suis sorti avec mes fourgons, et je me suis rendu au camp. La ville n’est qu’un monceau de cendres. C’est dommage ; elle était jolie, élégamment bâtie. Il y avait douze mille habitants que les russes ont amené (sic). On ne connaît pas encore les détails de ces trois journées. Je sais que le maréchal Ney a eu une balle dans la cravate qui lui a occasionné une forte contusion. Les Russes ont perdu beaucoup de monde. Pour enflammer leurs soldats, ils les avaient enivrés. Un de leurs généraux, qu’on croit [être] le gouverneur de la ville, a été trouvé mort sur la place d’armes. C’était là où il devait mourir, comme moi je dois périr sur ma caisse [allusion au Trésor impérial dont Peyrusse a la charge]. Nous ne sommes plus qu’à 85 lieues [environ 340 kilomètres] de Moscou. Nous présumons que nous ne tarderons pas à y arriver. Ce fameux Dniéper si chanté par les Grecs sous le nom de Tanaïs est bien peu de chose ici. Adieu mon cher père, je me porte aussi bien qu’on peut se porter en Russie. J’embrasse tous les miens. Bien des choses à Reboulh et à toute la famille. Je ne vous écrirai plus que de Moscou, et là je serai à mille lieues de vous.

Adieu.

Guillaume [PEYRUSSE] 

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André [et à son père], pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.81-84).

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 8 novembre, 2012 )

«Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.»

Cette lettre de Guillaume Peyrusse est adressée à son frère André est datée de Dorogobouj, 3 novembre 1812.

« Je t’ai écrit de Borovsk le 27 octobre. Depuis nous continuons notre retraite en bon ordre, sur  le même chemin qui nous a conduits à Moscou. Quelques cosaquades ont lieu sur les derrières, mais on fait bonne contenance. Je ne sais pas même dans quelle ville de Pologne nous irons prendre de nouvelles positions et hiverner ; on nous donne à penser que nous irons la campagne prochaine à Saint-Pétersbourg. Ces barbares mériteraient bien qu’on brûlât leur capitale et qu’on finisse la campagne en brûlant le port de Cronstadt. Ce serait les payer de la même manière et affaiblir un peu le poids qu’ils ont dans la balance. Quelques jours après notre sortie de Moscou, les Cosaques sont entrés dans Moscou, mais le maréchal duc de Trévise qui commandait la ville leur a tenu tête. Quelques heures après sa sortie du Kremlin et les principaux édifices qu’il renferme ont sauté en l’air. On a mis le feu aux édifices que les flammes avaient épargnés. Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrite à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.108-109). Rappelons que Guillaume Peyrusse assurait les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne, durant cette campagne. Sa correspondance est un bon complément à ses « Mémoires ».

«Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.» dans TEMOIGNAGES gp.

 Guillaume PEYRUSSE (1776-1860)

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
( 14 septembre, 2012 )

MOSCOU en FLAMMES !

Lettre de Guillaume PEYRUSSE à son frère André.

Au Palais du Kremlin, à Moscou, le 21 septembre 1812.

Je t’ai écrit, le 15 courant, pour t’annoncer mon arrivée à Moscou. J’étais loin de m’attendre alors que nous serions forcés de quitter cette résidence. Le 14, un général cosaque se présenta aux avant-postes de Sa majesté et déclara que si Sa majesté voulait ménager la ville, il ne serait fait aucune résistance. Sa Majesté répondit que les capitales de Vienne et de Berlin attestaient sa modération, et qu’il était disposé à la même modération à condition qu’on ne brûlerait ni les ponts ni les magasins. Nous entrâmes le 15. Le quartier-général s’établit dans un quartier- appelé le Kremlin. C’est une espèce de forteresse, entourée d’un double mur en brique crénelé, et dans l’enceinte sont bâtis l’arsenal, le palais du Sénat et le palais de l’Empereur. Dans la soirée quelques incendies éclatèrent. On les attribua à l’imprudence et à la négligence des soldats peu habitués à faire du feu dans des maisons de bois. BientôtMOSCOU en FLAMMES ! dans TEMOIGNAGES Moscou1-300x200 une fusée fut lancée, et de toutes parts on vit éclater des incendies tout autour de notre quartier. Il n’existait dans la ville ni pompes ni pompiers. On ne put pas arrêter le feu qui dans un instant dévora tout ce qu’il rencontra. Dans la nuit les principaux palais et édifices publics furent incendiés. Plusieurs incendiaires russes furent saisis avec des torches et saucissons de poudre inflammable. Une bande de malfaiteurs avait obtenu à Constac [Cronstadt ?] leur liberté à la condition qu’ils commettraient ce crime atroce ; le gouverneur de la ville avait ordonné tous les apprêts. Ces animaux sauvages étaient gorgés de vin. La ville était en feu. Tous nos regards se portaient sur l’arsenal, et nous ne fûmes pas peu étonnés, malgré la vigilance et la surveillance lap lus minutieuse, de voir éclater le feu au milieu des appartements de l’arsenal. Sa majesté se rendit sur les lieux, quelque danger qu’il y eût à courir pour sa personne. Elle ordonna des dispositions telles que bientôt on se rendit maître du feu. Il en était autrement dans un des plus beaux quartiers de la ville, appelé le Palais-Royal ; plus de six cents magasins étaient en flammes. La masse de feu qui embrasait la ville attirait une colonne d’air qui excitait l’incendie d’une manière affreuse. Sa Majesté était à peine rentrée au palais que nous vîmes le feu éclater dans le haut de la tour du château près des cuisines ; au même instant deux incendiaires furent saisi, l’un allant mettre le feu aux fourrières (dépôt de bois) du palais, l’autre s’introduisant dans les combles avec un saucisson et un briquet ; ils furent amenés à Sa Majesté ; interrogés, ils avouèrent qu’ils avaient eu ordre de leurs officiers de mettre le feu. On en fit une prompte justice. Un de nos piqueurs saisit un soldat russe au moment où il allait mettre le feu au pont, il lui cassa la mâchoire et le précipita dans la rivière ; Sa majesté, ne pouvant sauver la ville et étant bien convaincue que les feux souterrains étaient placés partout, se décida à quitter son palais. Elle fut s’établir à Pétrovski, château impérial à deux lieues de Moscou. Nous eûmes toutes les peines du monde à déboucher. Les rues étaient encombrées de décombres, de poutres embrasées, nous nous grillions dans nos voitures ; les chevaux ne voulaient pas avancer. J’avais les plus vives inquiétudes pour le trésor. La nuit du 16 au 17 vit éclater de nouveaux désastres, rien n’était ménagé ; la flamme présentait un développement de plus de quatre lieues. Le ciel était ne feu. Le vent mollit un peu dans la journée du 18. Faute d’aliment, le feu ne fut pas aussi considérable. Nous rentrâmes à Moscou, et nous vînmes nous réinstaller dans le Kremlin. On a saisi tous les soldats russes qui se trouvent ici pour les interroger. Il est plus que certain que le gouverneur de la ville comptait surprendre ici une partie de l’armée et la livrer aux flammes ; mais nulle autre troupe que la Garde n’avait eu la permission d’y stationner. Le projet était de couper toutes nos communications et d’anéantir les ressources que cette immense ville pouvait nous offrir. Sous ce dernier point de vue ils ont un peu réussi ; mais il reste encore des provisions de toute espèce et des approvisionnements suffisants. Leur barbarie n’est retombée que sur leurs compatriotes. Vingt—cinq mille blessés russes portés ici de Mojaïsk, ont été victimes de cette férocité, à laquelle on assure que le grand duc Constantin et plusieurs grands de Moscou ont contribué. On rend à l’empereur Alexandre la justice de croire qu’il est étranger à cet acte de barbarie… »

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.91-95). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne. Sur ce personnage, lire ses « Mémoires » qui ont été réédités en septembre 2009 dans leur version intégrale, par mes soins, à Dijon, aux Editions Cléa.)

 

 

Publié dans TEMOIGNAGES par
Commentaires fermés
|