( 19 janvier, 2020 )

L’AURORE de LA MOSKOWA…

L'AURORE de LA MOSKOWA… dans TEMOIGNAGES r1Ces lignes, écrites par le chirurgien wurtembergeois Roos, dans ses « Mémoires » retracent, d’une façon vivante et originale, les impressions d’un témoin à la veille et au matin de la bataille de la Moskova. Dans l’attente des événements, bien peu de nous dormirent cette nuit-là. On avait vu l’avantageuse position des Russes, leurs hauts retranchements dans toute l’étendue de leur camp et, loin derrière eux jusqu’à une forêt, étinceler leurs armes. On savait qu’ils avaient beaucoup de lourde artillerie et on supposait que pour une si grande entreprise ils auraient amené de loin et de près tout ce qui pourrait grossir leur force et leur nombre. Il s’agissait pour eux et pour nous de quelque chose de sérieux. De notre coté, on avait la ferme persuasion que nous étions supérieurs en nombre à nos adversaires et nous croyions aussi que nous avions une plus grande habileté dans la pratique de l’art de la guerre. Mais nous savions que les Russes combattent avec fermeté et qu’ils tiennent obstinément même contre la mitraille. Mes collègues, arrivées de la veille, me racontaient qu’ils s’étaient battus dans leur retraite avec un ordre qui passe toute idée; notre cavalerie poursuivait de Krasnoïé jusqu’à Smolensk une colonne d’infanterie russe, et cette infanterie, formée en carré et toujours luttant, s’était retirée avec tant d’adresse qu’elle avait repoussé les attaques réitérées de la cavalerie et qu’elle n’avait pas perdu un seul homme ! Nous n’avions, en outre, qu’une faible et incertaine confiance dans nos forces physiques; nous nous tenions, à cause de nos nombreuses privations et des grands efforts que nous avions faits, pour plus faibles que nous étions. Dès la veille, à la tombée de la nuit, l’infanterie et l’artillerie avaient déjà marché vers l’endroit où elles devaient se mettre en bataille. Au premier crépuscule de ce jour mémorable nous nous mîmes en mouvement, hommes et bêtes, sans avoir déjeuné. Nous nous dirigeâmes à droite derrière une forêt qui était remplie de notre infanterie. En avant de cette forêt se trouvait l’aile gauche de l’armée russe, couverte par une grande redoute. Il était de très grand matin ; tout se taisait; le soleil ne se levait pas encore. On nous ordonna de mettre pied à terre. Le froid du matin força nos soldats à couper des branches des genévriers voisins et à faire des feux. La fumée monta droit dans le ciel, et de là nous conclûmes plaisamment au succès de la journée. Puis il fit plus clair, nous montâmes à cheval, et alors l’aide de camp, comte de Grävenitz, nous lut en langue allemande l’ordre du jour connu. Le comte était si plein de zèle et d’ardeur, si plein d’enthousiasme et du plaisir de se battre, qu’au lieu de finir, comme c’était écrit parle mot « la Moskova, » il termina ainsi : « Moscou, le 7 septembre 1812. Napoléon. » Cependant, non seulement le soleil s’était montré, et un soleil riant; mais la bataille avait commencé. Devant la forêt, derrière laquelle nous étions, s’était élevé un cri, qui, malgré le bruit de la lourde artillerie et de la fusillade, retentit avec force et distinctement; il semblait que toutes les voix et langues de l’Europe se fussent tout d’un coup fait entendre. Du moins, nous qui étions encore tranquillement à cheval, nous perçûmes dans cette clameur des langues connues et inconnues. Cela dura environ quinze minutes; puis il y eut un silence, un absolu silence, et nous en conclûmes que quelque chose de décisif s’était produit. En effet, la première redoute était prise.

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, pp.31-33).

 

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( 23 novembre, 2019 )

« Les RUSSES se sont ralliés sous le CANON de SMOLENSK… »

Smolensk, 19 août 1812.

Mon cher père, je vous ai écrit de Witepsk. Depuis le 14 [août], Sa Majesté était à la poursuite des Russes qui évitaient tout engagement sérieux. Sept à huit cents prisonniers, onze pièces de canon et beaucoup de morts avaient été jusqu’à ce jour le résultat des petits engagements qui avaient eu lieu. Les Russes se sont ralliés sous le canon de Smolensk : ils étaient bien convaincus que, attendu que, dans le 17ème siècle, ils employèrent deux mois à faire le siège et que la place ne se rendit à leurs armes qu’après neufs assauts, nous emploierons au moins autant de temps. L’armée, la garnison, les habitants qui apparemment ne connaissaient pas M. de Vauban, étaient dans la plus intime croyance que la place était imprenable. Elle est à la vérité d’un accès difficile. Elle bat la grande route ; elle est environnée de ravins dans lesquels on ne peut pas être couvert. Des bois de quatre à cinq pieds de hauteur couvrent les ouvrages extérieurs. La ville est entourée d’une très épaisse muraille en brique et à créneaux comme la cité [allusion à la vieille ville de Carcassonne, dans l’Aude, d’où Peyrusse est natif]. Elle est flanquée de huit grosses tours où l’on peut établir de l’artillerie. Les portes sont masquées. L’intérieur de la ville est un sol très inégal, et plusieurs couvents sont établis sur des buttes et font un bon genre de batterie, de sorte que la ville peut-être prise et se défendre encore du haut des couvents. S. M. se fit rendre compte de la place dans la soirée du 15 ; le 16 il fit tâter l’armée par une nuée de tirailleurs qui pendant toute la journée firent un feu très soutenu, et aussi les ennemis ripostèrent très franchement. On essaya de pénétrer dans les faubourgs, mais on ne put s’y maintenir. La nuit arriva et suspendit la fusillade, qui dura jusqu’à onze heures du soir. Le lendemain, on recommença de plus belle. L’engagement devint général ; il y eut de fort belles charges. On tourna la ville dont le feu était très vif et très soutenu. Ces tiraillements ennuyèrent l’Empereur. Il somma la ville de se rendre. La réponse n’ayant pas été satisfaisante, on commença à la canonner et à faire pleuvoir sur elle une grêle de bombes et d’obus. Bientôt le feu s’étant manifesté dans le faubourg, gagna la ville. L’embrasement devint général et la ville fut toute en feu. Ce fut pour moi un spectacle horrible. Nous étions avec S. M. à six cent toises [environ 1km 160] de la place. La garnison ne pu tenir : elle commença à se décourager et à enlever son artillerie. Nos tirailleurs s’aperçurent que le feu se ralentissait, enfoncèrent les ports et pénétrèrent dans la ville à travers une grêle de balles, de boulets, de mitraille. Chaque maison était une forteresse : tout ce qui fut rencontré n’eut pas de quartier. Il y eut de la résistance sur les buttes de l’intérieur. Trois divisions formant la garnison repassèrent le pont en grand désordre, le brûlèrent, et purent se joindre au gros de l’armée établie sur les hauteurs de l’autre côté du Dniéper. Elles firent un feu continu sur la place et sur nos pontonniers qui commençaient à faire des préparatifs pour les ponts. S. M. entra hier à dix heures dans la place. Quatre ponts furent bientôt faits et jetés, malgré une pluie de mitraille, et le maréchal Ney passa malgré tout l’obstacle cette nuit et ce matin. Il a tourné la position des russes et les a rejetés sur la route de Moscou, où il les poursuit avec vigueur. Le feu est encore dans la ville et les faubourgs ; on fait tous ses efforts pour l’arrêter. La général a battu cette nuit pour que tout le monde se rendit à son poste et observer (sic) les progrès du feu.  Par prudence je suis sorti avec mes fourgons, et je me suis rendu au camp. La ville n’est qu’un monceau de cendres. C’est dommage ; elle était jolie, élégamment bâtie. Il y avait douze mille habitants que les russes ont amené (sic). On ne connaît pas encore les détails de ces trois journées. Je sais que le maréchal Ney a eu une balle dans la cravate qui lui a occasionné une forte contusion. Les Russes ont perdu beaucoup de monde. Pour enflammer leurs soldats, ils les avaient enivrés. Un de leurs généraux, qu’on croit [être] le gouverneur de la ville, a été trouvé mort sur la place d’armes. C’était là où il devait mourir, comme moi je dois périr sur ma caisse [allusion au Trésor impérial dont Peyrusse a la charge]. Nous ne sommes plus qu’à 85 lieues [environ 340 kilomètres] de Moscou. Nous présumons que nous ne tarderons pas à y arriver. Ce fameux Dniéper si chanté par les Grecs sous le nom de Tanaïs est bien peu de chose ici. Adieu mon cher père, je me porte aussi bien qu’on peut se porter en Russie. J’embrasse tous les miens. Bien des choses à Reboulh et à toute la famille. Je ne vous écrirai plus que de Moscou, et là je serai à mille lieues de vous.

Adieu.

Guillaume [PEYRUSSE] 

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André [et à son père], pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.81-84).

 

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( 19 novembre, 2019 )

Un malheureux soldat…

« 9 novembre [1812]. Nous eûmes un temps affreux [note : « Le froid était devenu excessif ; les hommes et les chevaux tombaient privés de nourriture ; la route était jalonnée par des caissons ou par des voitures brûlées ou abandonnées ; le découragement était à son comble. Cependant l’infanterie de la Garde résistait encore et marchait en bon ordre autour de la voiture dans laquelle l’Empereur voyageait avec le roi de Naples. Ce fut dans ce trajet, l’un des plus désastreux de la retraite, que le postillon de la voiture de l’Empereur s’étant cassé la cuisse, on vit le général [de] Caulaincourt, duc de Vicence, Grand-Écuyer, prendre sa place pendant le reste de la journée ». (Denniée, pp.124-125)] ;nos provisions diminuaient. Si dans les premiers jours de notre retraite nos bivouacs avaient été bien fournis, nous nous reprochions bien amèrement notre prodigalité. Chacun de nous comptait avec ses provisions et se retirait à l’écart pour prendre ses repas ; il n’y avait plus de gaieté. Nous avancions péniblement. L’espoir de trouver un peu de repos et quelques provisions à Smolensk, soutenait nos forces. Nous fûmes forcés de nous arrêter à quelques lieues en arrière de la ville. Une grange démantelée nous garantit un peu pendant la nuit ; nous en brûlâmes les planches et les solives. J’avais sur le devant de mon fourgon un soldat de la 13e légère ; une balle lui avait traversé la mâchoire et coupé la moitié de la langue ; il ne pouvait faire entendre que des sons inarticulés qui ne parurent jamais m’apprendre son nom ; il était souffrant. J’avais jusqu’à ce jour partagé avec lui les provisions que j’avais ; mes domestiques en avaient bien soin ; la nuit il couchait sous le fourgon. Sa reconnaissance, sa discrétion, excitèrent tout mon intérêt. Il avait été souffrant toutela journée. Je lui avais fait donner de l’eau sucrée ; il me parut s’affaiblir. Je m’étais procuré une bouteille d’eau-de-vie de grain, je lui en offris un verre ; nous pensâmes que ce breuvage lui donnerait du ton… Il mourut dans la nuit. Je le fis enterrer au pied d’un bouleau près de la grande route, et sur sa tombe je plaçai une croix. On ne trouva sur lui aucun papier. »

(Baron Guillaume PEYRUSSE, « Mémoires, 1809-1815. Edition annotée et complétée par Christophe Bourachot », Editions AKFG, 2018 ).

Un malheureux soldat… dans TEMOIGNAGES russie

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( 8 novembre, 2019 )

«Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.»

Cette lettre de Guillaume Peyrusse est adressée à son frère André est datée de Dorogobouj, 3 novembre 1812.

« Je t’ai écrit de Borovsk le 27 octobre. Depuis nous continuons notre retraite en bon ordre, sur  le même chemin qui nous a conduits à Moscou. Quelques cosaquades ont lieu sur les derrières, mais on fait bonne contenance. Je ne sais pas même dans quelle ville de Pologne nous irons prendre de nouvelles positions et hiverner ; on nous donne à penser que nous irons la campagne prochaine à Saint-Pétersbourg. Ces barbares mériteraient bien qu’on brûlât leur capitale et qu’on finisse la campagne en brûlant le port de Cronstadt. Ce serait les payer de la même manière et affaiblir un peu le poids qu’ils ont dans la balance. Quelques jours après notre sortie de Moscou, les Cosaques sont entrés dans Moscou, mais le maréchal duc de Trévise qui commandait la ville leur a tenu tête. Quelques heures après sa sortie du Kremlin et les principaux édifices qu’il renferme ont sauté en l’air. On a mis le feu aux édifices que les flammes avaient épargnés. Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.

(« Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse écrite à son frère André pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814. Publiées par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, pp.108-109). Rappelons que Guillaume Peyrusse assurait les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne, durant cette campagne. Sa correspondance est un bon complément à ses « Mémoires ».

«Dans quelques années l’étranger pourra demander sur quelle rive de la Moskowa a existé Moscou.» dans TEMOIGNAGES gp.

 Guillaume PEYRUSSE (1776-1860)

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( 21 septembre, 2019 )

Moscou en flammes !

Lettre de Guillaume PEYRUSSE à son frère André.

Au Palais du Kremlin, à Moscou, le 21 septembre 1812.

Je t’ai écrit, le 15 courant, pour t’annoncer mon arrivée à Moscou. J’étais loin de m’attendre alors que nous serions forcés de quitter cette résidence. Le 14, un général cosaque se présenta aux avant-postes de Sa majesté et déclara que si Sa majesté voulait ménager la ville, il ne serait fait aucune résistance. Sa Majesté répondit que les capitales de Vienne et de Berlin attestaient sa modération, et qu’il était disposé à la même modération à condition qu’on ne brûlerait ni les ponts ni les magasins. Nous entrâmes le 15. Le quartier-général s’établit dans un quartier- appelé le Kremlin. C’est une espèce de forteresse, entourée d’un double mur en brique crénelé, et dans l’enceinte sont bâtis l’arsenal, le palais du Sénat et le palais de l’Empereur. Dans la soirée quelques incendies éclatèrent. On les attribua à l’imprudence et à la négligence des soldats peu habitués à faire du feu dans des maisons de bois. BientôtMoscou en flammes ! dans TEMOIGNAGES Moscou1-300x200 une fusée fut lancée, et de toutes parts on vit éclater des incendies tout autour de notre quartier. Il n’existait dans la ville ni pompes ni pompiers. On ne put pas arrêter le feu qui dans un instant dévora tout ce qu’il rencontra. Dans la nuit les principaux palais et édifices publics furent incendiés. Plusieurs incendiaires russes furent saisis avec des torches et saucissons de poudre inflammable. Une bande de malfaiteurs avait obtenu à Constac [Cronstadt ?] leur liberté à la condition qu’ils commettraient ce crime atroce ; le gouverneur de la ville avait ordonné tous les apprêts. Ces animaux sauvages étaient gorgés de vin. La ville était en feu. Tous nos regards se portaient sur l’arsenal, et nous ne fûmes pas peu étonnés, malgré la vigilance et la surveillance la plus minutieuse, de voir éclater le feu au milieu des appartements de l’arsenal. Sa majesté se rendit sur les lieux, quelque danger qu’il y eût à courir pour sa personne. Elle ordonna des dispositions telles que bientôt on se rendit maître du feu. Il en était autrement dans un des plus beaux quartiers de la ville, appelé le Palais-Royal ; plus de six cents magasins étaient en flammes. La masse de feu qui embrasait la ville attirait une colonne d’air qui excitait l’incendie d’une manière affreuse. Sa Majesté était à peine rentrée au palais que nous vîmes le feu éclater dans le haut de la tour du château près des cuisines ; au même instant deux incendiaires furent saisi, l’un allant mettre le feu aux fourrières (dépôt de bois) du palais, l’autre s’introduisant dans les combles avec un saucisson et un briquet ; ils furent amenés à Sa Majesté ; interrogés, ils avouèrent qu’ils avaient eu ordre de leurs officiers de mettre le feu. On en fit une prompte justice. Un de nos piqueurs saisit un soldat russe au moment où il allait mettre le feu au pont, il lui cassa la mâchoire et le précipita dans la rivière ; Sa majesté, ne pouvant sauver la ville et étant bien convaincue que les feux souterrains étaient placés partout, se décida à quitter son palais. Elle fut s’établir à Pétrovski, château impérial à deux lieues de Moscou. Nous eûmes toutes les peines du monde à déboucher. Les rues étaient encombrées de décombres, de poutres embrasées, nous nous grillions dans nos voitures ; les chevaux ne voulaient pas avancer. J’avais les plus vives inquiétudes pour le trésor. La nuit du 16 au 17 vit éclater de nouveaux désastres, rien n’était ménagé ; la flamme présentait un développement de plus de quatre lieues. Le ciel était ne feu. Le vent mollit un peu dans la journée du 18. Faute d’aliment, le feu ne fut pas aussi considérable. Nous rentrâmes à Moscou, et nous vînmes nous réinstaller dans le Kremlin. On a saisi tous les soldats russes qui se trouvent ici pour les interroger. Il est plus que certain que le gouverneur de la ville comptait surprendre ici une partie de l’armée et la livrer aux flammes ; mais nulle autre troupe que la Garde n’avait eu la permission d’y stationner. Le projet était de couper toutes nos communications et d’anéantir les ressources que cette immense ville pouvait nous offrir. Sous ce dernier point de vue ils ont un peu réussi ; mais il reste encore des provisions de toute espèce et des approvisionnements suffisants. Leur barbarie n’est retombée que sur leurs compatriotes. Vingt—cinq mille blessés russes portés ici de Mojaïsk, ont été victimes de cette férocité, à laquelle on assure que le grand duc Constantin et plusieurs grands de Moscou ont contribué. On rend à l’empereur Alexandre la justice de croire qu’il est étranger à cet acte de barbarie… »

(«Lettres inédites du baron Guillaume Peyrusse à son frère André, pendant les campagnes de l’Empire. De 1809 à 1814… par Léon-G. Pélissier », Perrin et Cie, 1894, p.91-95). L’auteur de cette lettre occupait (depuis début mars 1812) lors de cette campagne, les fonctions de Payeur du Trésor de la Couronne.

 

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( 5 septembre, 2019 )

Le vol durant la campagne de Russie…

Le vol durant la campagne de Russie… dans TEMOIGNAGES 06509433Durant la retraite les soldats, dit Pion des Loches dans ses mémoires, étaient devenus voleurs. Ils volaient à un camarade un reste de galette ou un morceau de cheval. Ils jetaient un malade à bas de sa monture pour lui prendre la bête et la dépecer à coups de sabre ; ce qui se faisait si vite qu’en un quart d’heure le cheval n’était plus qu’un squelette. Plus d’un officier se croyait suivi par son cheval et tout à coup il remarquait qu’il n’avait plus que les rênes passées autour du bras ; il se retournait ; le cheval était pris, découpé, partagé. L’habitude du pillage et l’égoïsme qui régnait avaient étouffé toute probité ; On volait l’argent, les bijoux, les vêtements. Il fallait tout porter sur soi, et encore ! On enlevait des fourrures sur le dos des chevaux  et la marmite sur le feu. La nuit, les voleurs se mettaient à crier  hourra et à tirer des coups de fusil pour faire peur à leurs compagnons et saisir sans danger ce que les poltrons abandonnaient. La manière dont on vole, dit le futur maréchal de Castellane, dans son « Journal », est horrible. On prit à Chabot, pendant son sommeil, son chapeau sur lequel il appuyait la tête. Même au pont de la Bérézina, des traînards profitèrent de l’embarras pour piller les voitures et enlever les chevaux. Même le pont franchi, le vol continua ; ceux qui venaient de passer furent dévalisés de vive force par des soldats du 1er corps  qui leur prirent leur porte-manteau.

Arthur CHUQUET

(« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Troisième série », Fontemoing et Cie, Editeurs, 1912,  p.101)

 

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( 14 avril, 2019 )

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812.

Une lettre d’Henri Beyle [Stendhal] à Martial Daru, durant la campagne de 1812. dans TEMOIGNAGES 9100150901Cette dernière est extraite du fameux volume des lettres interceptées par les Russes durant la campagne de 1812 (Publié par La Sabretache en 1912). Martial Daru était frère du comte Daru, lui-même cousin d’Henri Beyle, l’auteur du « Rouge et le Noir ».  Il occupait à cet époque les fonctions d’Intendant de la Couronne, à Rome. 

Smolensk, le 10 novembre 1812. 

Me voici de retour à Smolensk, mon cher cousin, et depuis 36 heures que M. Daru fait les fonctions d’intendant général, il est trop occupé pour avoir pu me donner de ses nouvelles. En montant en voiture pour quitter Moscou, M. le général Dumas s’est plaint d’un point de côté, bientôt après il a craché le [sic] sang.  Enfin il a eu une fluxion de poitrine complète. Il a fait ainsi 120 lieues [environ 480 kilomètres].Il est hors d’affaire, mais tellement affaibli qu’il a dernièrement demandé à S.M. un congé d’un mois.  Je n’ai pas suivi le quartier-général pendant cette marche sur [Saint-] Pétersbourg ; on est allé battre les russes à Malojaroslavetz. Leur armée est repoussée sur Kalouga, ce qui nous laisse libres d’aller à [Saint-]Pétersbourg par Vitebsk, Dunebourg et Riga.  J’ai eu l’honneur d’être nommé directeur général des approvisionnements de réserve. J’ai fait sur le champ imprimer des têtes de lettres et ai quitté Moscou avec un convoi de malades. Comme nous étions loin de l’armée, nous avons été attaqués deux fois par les Cosaques.  Ces coquins-là nous ont mis au pain à l’eau pendant 18 jours. M. Daru  a eu la bonté d’être en peine de moi. Il est arrivé le 8 et depuis n’a pas eu le temps de respirer.  Nous avons presque tous perdu nos équipages et sommes réduits à ce que nous avons sur le corps. Tous ces petits désagréments sont pour les riches de l’armée, le soldat regorge de napoléon, d’or, de diamants, de perles, etc. ; on croit que nous irons à Vitebsk et à Minsk.  J’ai tellement froid aux doigts que je ne sais si vous pourrez me lire.  Je vous ai appris, mon cher cousin, le bonheur de M. Bonasse qui est chef de bataillon, M. Sylvain a eu la croix et va passer capitaine par ancienneté.  Adieu, mon cher cousin, souvenez-vous quelquefois du Gelé [sic]. 

BEYLE. 

 

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( 24 décembre, 2018 )

La progression de la Grande-Armée en Russie (juin/juillet 1812)…

« A deux heures [le 24 juin 1812] nous pénétrâmes dans Kowno. La cavalerie, conduite par le général Pajol, y était entrée dès le matin et avait chassé devant elle celle de l’ennemi. On se rappelle qu’Alexandre, après avoir fait mine de vouloir défendre le Niémen, se replia subitement jusque derrière la Dwina, où le général Pfuhl avait établi le camp retranché de Drissa ; l’armée eut déjà la preuve à Kowno que tout devait être cédé à la Garde, ce qui donna dès lors de l’humeur aux autres régiments. Nous avions trouvé dans la ville beaucoup de provisions. Mais bientôt l’ordre arriva de placer des factionnaires aux portes, de ne laisser entrer ni soldats, ni officiers, ni même les généraux, tout devant être réservé pour la Garde Impériale, qui seule entrait en ville ; les autres corps, sans en excepter l’avant-garde, feraient le tour des murs. La progression de la Grande-Armée en Russie (juin/juillet 1812)... dans TEMOIGNAGES 06-507695Nous allâmes donc bivouaquer à deux lieues en avant sur la route de Wilna, dans un bois de sapins, le long de la Wilia, tandis que l’Empereur s’établissait à Kowno et que la Garde pillait tous les magasins et les maisons des particuliers. Les habitants prirent la fuite et portèrent la consternation au loin ; et certes cet exemple n’était pas faire pour engager les habitants des autres villes à nous attendre et à faire les honneurs de chez eux. Tel était cependant l’enthousiasme des Polonais et leur désir de reconquérir leur indépendance. De leur côté, les Russes ne manquèrent pas de publier, même à Smolensk et à Moscou, le pillage de Kowno. Les Russes ne défendirent que très faiblement les positions qui sont entre Riconti et Wilna. A la descente de la montagne avant Wilna, cette montagne qui depuis nous devint si fatale [l’auteur fait allusion à la fameuse côte de Ponari, laquelle une fois gelée et enneigée, fut le lieu d’un encombrement incroyable, au retour], l’avant-garde du roi de Naples eut un engagement peu important avec l’arrière-garde russe ; Celle-ci brûla le grand pont de Wilna pour retarder notre marche déjà fort gênée par la pluie, par les mauvais chemins et par la difficulté de faire suivre les parcs de bœufs que chaque régiment s’était formés. Les voitures de transports arrivaient fort tard, souvent même après que la troupe avait quitté la station, en sorte que, dès les premiers jours, le soldat se trouva mal nourri. Faute de pain et souvent de légumes, il mangeait en trop grande quantité de la viande, qui était abondante. Les plus anciens colonels et ceux qui avaient fait la première campagne de Pologne en 1806 augurèrent mal de ces commencements. Le colonel Pouchelon, commandant le 33ème de ligne, était sous mes ordres. Il avait fait la guerre d’Eylau, il avait épousé une riche Polonaise ; il avait des connaissances locales, et, quoique d’un caractère sournois, il était officier distingué et de beaucoup d’esprit. Il me prédit de bonne heure la mauvaise tournure des affaires. Un mois plus tard, à Vitebsk (nous n’étêtions pas encore à moitié [de la] route de Moscou), il me dit : « Je renvoie tous mes effets. L’armée est perdue. » Quoiqu’on le trompât sur bien des choses, Napoléon a su de bonne heure que l’armée désespérait de l’expédition.

Nous rentrâmes à Wilna le 28 [juin 1812]. Les seigneurs polonais qui tenaient au parti russe avaient quitté la ville ; le parti polonais nous reçut avec enthousiasme ; mais Napoléon fut peu satisfait des moyens d’action dont il disposait. De là le peu de certitude qu’il donna aux Polonais pour leur indépendance future. Sa réponse à la députation ne fut pas même équivoque. Elle annonçait clairement, pour ceux qui étaient un peu initié dans les affaires, que, pourvu que l’empereur Alexandre s’inclinât devant le grand monarque et qu’il consentît au système continental, il ne serait point question du rétablissement de la Pologne. Je crois même qu’à ce prix Napoléon, qui en politique ne connaissait de système que celui de « tranche-montagne », aurait consenti au démembrement de la Turquie et y aurait même prêté la main. Il dit en [ses] propres termes aux Polonais : « Profitez de la circonstance ; tâchez de reconquérir votre indépendance pendant que je suis en guerre avec la Russie. Si vous vous consolidez, je vous comprendrai dans la paix ; mais je ne puis pas faire couler le sang français pour vous ; et si l’empereur Alexandre me propose la paix à des conditions raisonnables, je serai forcé de vous abandonner » […] A Wilkowiski, l’empereur Napoléon avait lancé une proclamation contre les Russes et leur souverain. A Wilna, nous eûmes connaissance de la proclamation de l’empereur Alexandre ; elle n’était pas moins forte, et elle avait pour elle la raison et la justice. […] Je m’arrêterai peu aux détails, que d’autres ont décrits avec plus de précision que je ne pourrais en mettre. Je ne voyais guère que les mouvements de la division, forte de quinze mille hommes, dont je commandais la deuxième brigade, tandis que des officiers à l’état-major général ou à celui des chefs de corps, comme le Vice-roi [Eugène] et le prince d’Eckmühl [maréchal Davout], pouvaient avoir connaissance de l’ensemble. Le premiers cors sous le maréchal Davout fut détaché sur Minsk et eut des engagements très vifs à Mohilew. Où le maréchal s’efforça de réparer par sa bravoure et son talent les pertes que ses troupes avaient essuyées au commencement de l’action lorsqu’elles s’étaient laissé surprendre. Cette affaire n’en fut pas moins avantageuse aux Russes, car elle dégagea le prince Bagration et lui donna la liberté de se porter sur Smolensk, où les deux armées russes devaient faire leur jonction. Les Saxons, sous le général Reynier, éprouvèrent un échec à Kobrin en Volhynie. Deux régiments d’infanterie saxonne et deux escadrons furent obligés de capituler après une très belle défense.[…] le corps du prince d’Eckmühl [maréchal Davout] rejoignit la Grande armée plus tard au passage du Dniéper après la prise de Vitebsk et lorsque nous marchâmes sur Smolensk. La gauche de l’armée avait pendant ce temps des succès considérables. Le duc de Tarente [maréchal Macdonald] s’emparait de la Courlande. Il s’y fit aimer par une discipline sévère et procura à ses troupes non seulement des vivres, mais pourvut de bonne heure aux moyens de les garantir du froid, tandis que les autres corps d’après des ordres positifs avaient renvoyé leurs vestes et pantalons de drap et étaient tellement habillés à la légère qu’ils avaient plutôt l’air d’être destinés à s’enfoncer dans les sables brûlants de l’Afrique que dans les climats septentrionaux de l’Europe. Pour soulager le soldat, qu’on avait chargé de vivres de réserve, on lui avait ôté ses vêtements lourds, et, malgré la grande capacité des voitures, il était matériellement impossible de traîner à la suite de l’armée les magasins des régiments. Le corps auxiliaire prussien servit avec distinction sous le maréchal Macdonald ; les généraux Grawert et Kleist étaient des officiers de mérite. Les prussiens avaient moins de prédilection pour les Russes que les autrichiens ; ils se battirent bien, et leur cavalerie qui se distingua en plusieurs rencontres nous fut d’un grand secours. Le général Kleist et le général York, qui succéda au général Grawert, étaient les moins francs. Macdonald s’en aperçut de bonne heure, ce qui fit naître entre eux la mésintelligence ; mais le maréchal ne soupçonna qu’après coup que ces généraux pouvaient pousser la perfidie jusqu’à l’abandonner et à livrer leurs troupes aux Russes. Dunabourg fut occupé par nos troupes sous le général Ricard. Le duc de Reggio [maréchal Oudinot] remporta une victoire brillante et glorieuse pour le soldat français sur les princes de Wittgenstein et Repnin en avant de la Duna, du côté de Drissa. Les Russes furent culbutés dans la rivière et perdirent trois généraux et quatorze pièces de canon. Le général Legrand s’y distingua, sa division y fit merveille ; mais cette action n’eut lieu que lorsque l’Empereur marchait déjà sur Vitebsk. Avant que l’armée se fût portée en avant de Wilna, le Vice-roi avait fait un mouvement rétrograde sur la route de Lida, par laquelle (d’après quelques rapports), l’hetman Platow voulait déboucher pour se porter sur la Duna ; mais son Altesse Impériale [Murat] se dirigea ensuite par Smorgoni sur Wileika, passa la Wilia et suivit le mouvement du centre de la Grande Armée.

Le troisième corps sous le maréchal Ney et le deuxième sous le maréchal Oudinot, en partant de Wilna, appuyèrent le roi de Naples, qui avait sous ses ordres la cavalerie, et poussèrent les Russes vers la Duna, où ils avaient leur camp retranché de Drissa. La division Friant, qui avait été séparée du corps du prince d’Eckmühl, marchait à l’avant-garde sous le roi de Naples. Ce service, fatigant sous tous les rapports et qu’elle a continué pendant toute la campagne, la réduisit bientôt aux deux tiers de sa force primitive ; et cette belle division fut une de celles qui, dès, le commencement, eurent le plus à souffrir. Si le roi de Naples ne ménageait pas la cavalerie (et la réputation lui en était bien acquise), il ménageait encore moins l’infanterie ; aussi le général Dufour et moi, quoique attachés personnellement à ce prince, qui nous avait honorés de sa bienveillance à Naples, nous regrettions vivement d’avoir été séparé du prince d’Eckmühl, qui est certes de tous les chefs d’armée celui qui porte le plus de sollicitude paternelle à ses troupes. Il a des soins et des attentions précieuses pour le soldat et utiles pour les généraux, quoique ceux-ci aient souvent à se plaindre de sa dureté et de sa minutie, qui cependant ont toujours leur utilité pour l’ensemble.»

« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général Baron de Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.214-221. En 1812, cet officier commanda une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite de Russie, le général de Dedem de Gelder est à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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( 6 juin, 2018 )

Une lettre du général Eblé au maréchal Berthier (1812)…

Une lettre du général Eblé au maréchal Berthier (1812)... dans TEMOIGNAGES eble

Dans cette lettre, le vaillant et noble Éblé, le futur héros de la Bérézina (encore huit jours !) rend compte qu’il est à Orcha et il demande à devancer l’armée parce qu’il n’a que peu d’outils et que, pour exécuter les moindres travaux, il aura besoin de beaucoup de temps. 

A.CHUQUET 

Orcha, 17 novembre 1812.

Monseigneur, J’ai l’honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que je suis arrivé à Orcha avec les troupes qu’on a admises sous mes ordres et que, si je dois continuer à marcher, il est important que ce soit bientôt, afin d’avoir de l’avance sur l’armée; vu que les compagnies de pontonniers et sapeurs sont extrêmement pauvres en outils et qu’il faut beaucoup de temps pour exécuter les plus faibles travaux.  

ÉBLÉ. 

Document publié dans le volume d’Arthur Chuquet : « Lettres de 1812.1ère série [Seule parue] », Paris, Champion, 1911. 

 

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( 2 juin, 2018 )

Une lettre écrite «du milieu de la Russie»…

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L’important recueil de « Lettres interceptées pendant la campagne de 1812 » (et publié par la Sabretache en 1913) ne nous apprend rien sur le dénommé Ballard, cet anonyme qui écrit à sa femme, domiciliée à Autun (Saône-et-Loire). 

Du milieu de la Russie, à 5 lieues de Dorogobouje, le 3 novembre 1812.  On me permet de te mander que nous opérons notre retraite, je ne sais jusqu’où. Nous couchons depuis 20 jours au milieu des champs, à 6 pouces de glace. Je me porte assez bien, malgré toutes les privations dont la famine de Paris n’était qu’une miniature. Nous vivons de bouillie, lorsque nous avons de la farine ou du seigle que nous broyons nous-mêmes entre deux pierres. Avec cela et un peu nous nous soutenons vaille que vaille. Je t’écrirai quand nous aurons des postes. Celle-ci doit te parvenir par estafette. Je vous aime tous et vous embrasse chaudement malgré le froid qui gèle les doigts en pleine air. 

BALLARD 

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