( 16 mars, 2014 )

« Nous faisons une rude campagne… »

« Nous faisons une rude campagne… » dans TEMOIGNAGES 1814-2014

Trois nouvelles lettres du jeune Faré, capitaine adjudant-major aux grenadiers de la Garde Impériale. Dans la première, l’auteur confie à ses parents son dénuement mais aussi son désespoir devant les horreurs qu’il croise, les exactions commises par ces hordes de cosaques, puis c’est l’angoisse pour les siens qui monte en lui. Au cours de la seconde, il parle du souhait général : « La paix, le repos ». Faré évoque, selon lui, la mission que devra avoir le nouveau gouvernement s’il veut se faire aimer des Français. La suite est connue…

C.B.

Reims, 16 mars 1814.

Mes chers parents, je profite d’un moment de repos qu’on nous accorde enfin pour vous donner de mes nouvelles. Au milieu de nos marches forcées et de nos bivouacs continuels, il m’a été impossible de trouver une seule occasion de vous écrire. Je ne me suis jamais trouvé dans une semblable situation. Je n’ai plus ni bottes ni pantalon. Jamais nous n’avons tant marché et avec si peu de repos. Nous faisons une rude campagne et, si nous parvenons enfin à chasser l’ennemi de notre patrie, je crois que nous aurons bien mérité d’elle. Que je vous félicite de n’avoir point encore eu à recevoir ces hôtes féroces ! On dit que dans l’intérieur on ne veut pas croire à l’atrocité de leur conduite. Certes, je ne désire pas aux incrédules d’être convaincus par leurs yeux. Je ne fais point de gazette et je dis ce que j’ai vu. Vingt fois des larmes de rages ont coulé de mes yeux à la vue et au récit des horreurs qu’ils ont commises. Le pillage le plus éhonté est le moindre de leurs forfaits. L’incendie le viol, la mort, voilà des biens qu’apportent les libérateurs de la France. Il semble que le sexe et l’âge, au lieu d’être pour eux un objet de respect, en soit un de fureur. Bien entendu, c’est dans les campagnes que se commettent les grandes horreurs. Pour les villes, où l’on observe une espèce d’ordre, ils ont une gentillesse. Ils rencontrent un bourgeois dans la rue, le jettent à terre et lui prennent ses bottes, ses boucles, ses souliers, sa montre. Ils entrent dans une maison, s’y font donner les couverts que l’on n’a pas eu le temps de cacher. Ils on surtout pour habitude de ne laisser aucun rideau dans les chambres où ils couchent. MM. Les officiers voient tout cela, et, loin de s’y opposer, en font autant.

Si le malheur voulait donc-ce qui, j’espère, n’arrivera pas, que ces monstres menaçassent la Touraine, cachez tout ce que vous trouverez en argent, linge, meubles, etc., et réfugiez-vous à la ville où l’on est toujours plus en sûreté. Mais par grâce, ne restez pas aux Amandières !

L’idée de les voir ravager nos belles contrées me rend furieux. Ah ! Pourquoi tous les Français n’entent-ils pas mieux leurs intérêts ? En moins d’un mois, tous ces brigands auraient repassé le Rhin. Ils sont pourtant parvenus à force d’horreurs, à animer les paysans de ces contrées-ci qui commencent à leur donner la chasse avec vigueur. Quand la saison sera moins rigoureuse, j’espère que tous se lèveront.

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Au bivouac près d’Essonnes, 5 avril 1814.

Mes chers parents, je me porte bien physiquement, et c’est beaucoup dans ces tristes circonstances. Du courage, de la santé, c’est ce que vous désire.

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Egreville, 16 avril 1814.

Mes chers et bon parents, enfin, après bien des peines, biens des fatigues, je jouis d’un peu de clame et de repos. Lorsque je vous écrivis quelques mots au bivouac le 5 avril, nous ignorions encore les événements qui s’étaient passés à Paris [capitulation de la ville le 30 mars ; entrée des troupes alliées le lendemain] et nous nous attendions à  marcher sur cette ville. C’est le même jour qu’eut lieu la défection du maréchal Marmont, en suite de laquelle on nous fit revenir à Fontainebleau où nous apprîmes tout par les journaux. Que de trahisons ! Que de lâchetés ! Que d’ingratitude ! En vérité les hommes font horreurs et pitié tout ensemble. Quels ont été les premiers à abandonner l’Empereur ? Ceux qu’il avait comblés de biens et de dignités. Quels sont ceux qui lui sont resté fidèles jusqu’au dernier moment, qui presque tous ont demandé à l’accompagner dans son exil ? Nous, officiers subalternes de la Garde, et plus encore nos soldats dont une grande partie a déserté depuis que nous avons donné notre adhésion au nouveau gouvernement. Quelles faveurs avions-nous obtenues, quelle grâces particulières, que nos services ne nous eussent méritées sous quelque gouvernement que ce fût ?

Et nos braves grenadiers, sans solde depuis six mois, beaucoup sans souliers, sans pantalons, marchant sans cesse au milieu de la saison lap lus rigoureuse, volant d’une armée à l’autre, fixant la victoire par leur présence, est-ce l’intérêt qui les a guidés ? Non. C’est l’honneur fuyant les cordons, les plaques, les broderies et se réfugiant dans nos rangs.

Nous avons donné notre adhésion le 11. Nous ne pouvions pas faire plus pour l’Empereur qu’il ne voulait lui-même. Nous voilà donc sujets d’un nouveau gouvernement qui, quand nous aurons une fois prêté serment, pourra plus compter sur notre fidélité que sur cette foule de lâches dont l’intérêt et la crainte sont les seuls mobiles et qui ont si souvent brisé l’idole qu’ils avaient adorée la veille. Napoléon mérite une partie de ce qui lui est arrivé ; il a commis de grandes fautes ; chacun les dit. Une de celles que je lui reproche le plus, est d’avoir appelé ou souffert auprès de lui des gens qui n’étaient pas dignes de cet honneur. Il aurait pu et dû mieux choisir.

Si le nouveau gouvernement est prudent et ferme tout ensemble, il lui sera facile de se faire adorer. La paix. Le repos, c’est le cri général. Celui qui la donnera, cette paix tant désirée, sera un dieu pour la France. Heureux habitants des bords de la Loire, vous ignorez encore les maux de la guerre, vous ne les connaissez que par ouï-dire. Je vous ne félicité. Que mon père a bien fait de venir poser ses pénates dans notre belle et tranquille Touraine !

Nous sommes ici cantonnés à quatre lieues de Nemours, huit de Fontainebleau. Notre village, Egreville, est assez gentil. Nous attendons d’abord que la paix soit faite, ensuite ce que le nouveau gouvernement voudra faire de nous.

Toute votre société doit bien être triomphante, bien joyeuse de ce qui se passe. Eh bien, moi aussi, je serai content si le bien de la France en est la suite. Fidèle à l’honneur, j’ai fait tout ce que mon devoir exigeait de moi, sans animosité, sans passion. Que mon pays soit heureux et j’adorerai celui qui le rendra tel.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, pp.123-126).

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( 11 janvier, 2014 )

Deux lettres du capitaine Faré…

Deux lettres du capitaine Faré… dans TEMOIGNAGES 1814-2014

L’auteur était capitaine adjudant-major aux grenadiers de la Garde Impériale.

Chaumont, 11 janvier 1814.

Mes chers parents, je me promettais de vous écrire de Luxembourg ; mais j’en suis parti si brusquement que je n’en ai pas eu le loisir. Depuis cette époque nous avons toujours marché sans un seul séjour. On nous avait d’abord dirigé sur Namur ; mais la violation de la neutralité de la Suisse nous  a attirés dans ces contrées. Demain, nous arrivons à Langres où des partis ennemis se sont déjà montrés. Je vous griffonne ces mots sur le coin d’une table de café au milieu d’un brouhaha d’une centaine d’officiers. Je ne vous parlerai pas politique : c’est un sujet trop triste. Je vous conseillerai seulement de ne point vous affecter trop de nos malheurs actuels. Du courage et de la persévérance, et les choses changeront.

Pour moi, c’est avec joie que je verserai jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour la défense de la Patrie, et, ne restât-il que quatre Français réfugiés dans les montagnes et combattant pour la liberté, j’irais faire le cinquième.

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Meaux, 16 février 1814.

Je me porte bien. Je n’ai pas un moment à moi. Depuis Troyes, nous sommes toujours en mouvement. Nous nous sommes déjà battus quatre fois. Heureusement, le temps est superbe et les affaires vont bienDans peu de jours le sort de la France se décide. Je vous écrirai aussitôt qu’il y aura eu quelque chose de nouveau.

(Arthur CHUQUET, « L’Année 1814. Lettres et Mémoires », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1914, pp.121-123).

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