( 1 janvier, 2017 )

Les prophéties du Général de Dedem de Gelder…

Ce diplomate hollandais, passé au service de France, avait conservé des relations politiques en Allemagne et, de Rostock où il commandait, il écrivait au duc de Bassano (cf. ses « Mémoires » [Plon, 1900], p. 194) que l’Allemagne était aigrie par les vexations, que les peuples se révolteraient sans attendre le consentement de leurs pusillanimes souverains, que l’ombre du major Schill suffirait pour donner le signal dans le Mecklembourg et en Prusse, qu’au moindre revers en Russie l’armée impériale risquait d’être coupée d’avec la France, que les Allemands se lèveraient en masse pour se soustraire à notre domination et que ce feu s’étendrait jusqu’en Hollande. Il annonçait même que l’intention des Russes était de tout brûler, de tout dévaster et d’attirer l’adversaire dans un désert où  il périrait de misère et de faim.

Arthur CHUQUET (« 1812. La Guerre de Russie. Notes et Documents. Deuxième Série », Fontemoing et Cie, Éditeurs, 1912, p.5).

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( 4 décembre, 2014 )

La progression de la Grande-Armée en Russie (juin/juillet 1812)…

« A deux heures [le 24 juin 1812] nous pénétrâmes dans Kowno. La cavalerie, conduite par le général Pajol, y était entrée dès le matin et avait chassé devant elle celle de l’ennemi. On se rappelle qu’Alexandre, après avoir fait mine de vouloir défendre le Niémen, se replia subitement jusque derrière la Dwina, où le général Pfuhl avait établi le camp retranché de Drissa ; l’armée eut déjà la preuve à Kowno que tout devait être cédé à la Garde, ce qui donna dès lors de l’humeur aux autres régiments. Nous avions trouvé dans la ville beaucoup de provisions. Mais bientôt l’ordre arriva de placer des factionnaires aux portes, de ne laisser entrer ni soldats, ni officiers, ni même les généraux, tout devant être réservé pour la Garde Impériale, qui seule entrait en ville ; les autres corps, sans en excepter l’avant-garde, feraient le tour des murs. La progression de la Grande-Armée en Russie (juin/juillet 1812)... dans TEMOIGNAGES 06-507695Nous allâmes donc bivouaquer à deux lieues en avant sur la route de Wilna, dans un bois de sapins, le long de la Wilia, tandis que l’Empereur s’établissait à Kowno et que la Garde pillait tous les magasins et les maisons des particuliers. Les habitants prirent la fuite et portèrent la consternation au loin ; et certes cet exemple n’était pas faire pour engager les habitants des autres villes à nous attendre et à faire les honneurs de chez eux. Tel était cependant l’enthousiasme des Polonais et leur désir de reconquérir leur indépendance. De leur côté, les Russes ne manquèrent pas de publier, même à Smolensk et à Moscou, le pillage de Kowno. Les Russes ne défendirent que très faiblement les positions qui sont entre Riconti et Wilna. A la descente de la montagne avant Wilna, cette montagne qui depuis nous devint si fatale [l’auteur fait allusion à la fameuse côte de Ponari, laquelle une fois gelée et enneigée, fut le lieu d’un encombrement incroyable, au retour], l’avant-garde du roi de Naples eut un engagement peu important avec l’arrière-garde russe ; Celle-ci brûla le grand pont de Wilna pour retarder notre marche déjà fort gênée par la pluie, par les mauvais chemins et par la difficulté de faire suivre les parcs de bœufs que chaque régiment s’était formés. Les voitures de transports arrivaient fort tard, souvent même après que la troupe avait quitté la station, en sorte que, dès les premiers jours, le soldat se trouva mal nourri. Faute de pain et souvent de légumes, il mangeait en trop grande quantité de la viande, qui était abondante. Les plus anciens colonels et ceux qui avaient fait la première campagne de Pologne en 1806 augurèrent mal de ces commencements. Le colonel Pouchelon, commandant le 33ème de ligne, était sous mes ordres. Il avait fait la guerre d’Eylau, il avait épousé une riche Polonaise ; il avait des connaissances locales, et, quoique d’un caractère sournois, il était officier distingué et de beaucoup d’esprit. Il me prédit de bonne heure la mauvaise tournure des affaires. Un mois plus tard, à Vitebsk (nous n’étêtions pas encore à moitié [de la] route de Moscou), il me dit : « Je renvoie tous mes effets. L’armée est perdue. » Quoiqu’on le trompât sur bien des choses, Napoléon a su de bonne heure que l’armée désespérait de l’expédition.

Nous rentrâmes à Wilna le 28 [juin 1812]. Les seigneurs polonais qui tenaient au parti russe avaient quitté la ville ; le parti polonais nous reçut avec enthousiasme ; mais Napoléon fut peu satisfait des moyens d’action dont il disposait. De là le peu de certitude qu’il donna aux Polonais pour leur indépendance future. Sa réponse à la députation ne fut pas même équivoque. Elle annonçait clairement, pour ceux qui étaient un peu initié dans les affaires, que, pourvu que l’empereur Alexandre s’inclinât devant le grand monarque et qu’il consentît au système continental, il ne serait point question du rétablissement de la Pologne. Je crois même qu’à ce prix Napoléon, qui en politique ne connaissait de système que celui de « tranche-montagne », aurait consenti au démembrement de la Turquie et y aurait même prêté la main. Il dit en [ses] propres termes aux Polonais : « Profitez de la circonstance ; tâchez de reconquérir votre indépendance pendant que je suis en guerre avec la Russie. Si vous vous consolidez, je vous comprendrai dans la paix ; mais je ne puis pas faire couler le sang français pour vous ; et si l’empereur Alexandre me propose la paix à des conditions raisonnables, je serai forcé de vous abandonner » […] A Wilkowiski, l’empereur Napoléon avait lancé une proclamation contre les Russes et leur souverain. A Wilna, nous eûmes connaissance de la proclamation de l’empereur Alexandre ; elle n’était pas moins forte, et elle avait pour elle la raison et la justice. […] Je m’arrêterai peu aux détails, que d’autres ont décrits avec plus de précision que je ne pourrais en mettre. Je ne voyais guère que les mouvements de la division, forte de quinze mille hommes, dont je commandais la deuxième brigade, tandis que des officiers à l’état-major général ou à celui des chefs de corps, comme le Vice-roi [Eugène] et le prince d’Eckmühl [maréchal Davout], pouvaient avoir connaissance de l’ensemble. Le premiers cors sous le maréchal Davout fut détaché sur Minsk et eut des engagements très vifs à Mohilew. Où le maréchal s’efforça de réparer par sa bravoure et son talent les pertes que ses troupes avaient essuyées au commencement de l’action lorsqu’elles s’étaient laissé surprendre. Cette affaire n’en fut pas moins avantageuse aux Russes, car elle dégagea le prince Bagration et lui donna la liberté de se porter sur Smolensk, où les deux armées russes devaient faire leur jonction. Les Saxons, sous le général Reynier, éprouvèrent un échec à Kobrin en Volhynie. Deux régiments d’infanterie saxonne et deux escadrons furent obligés de capituler après une très belle défense.[…] le corps du prince d’Eckmühl [maréchal Davout] rejoignit la Grande armée plus tard au passage du Dniéper après la prise de Vitebsk et lorsque nous marchâmes sur Smolensk. La gauche de l’armée avait pendant ce temps des succès considérables. 06-509283 1812 dans TEMOIGNAGESLe duc de Tarente [maréchal Macdonald] s’emparait de la Courlande. Il s’y fit aimer par une discipline sévère et procura à ses troupes non seulement des vivres, mais pourvut de bonne heure aux moyens de les garantir du froid, tandis que les autres corps d’après des ordres positifs avaient renvoyé leurs vestes et pantalons de drap et étaient tellement habillés à la légère qu’ils avaient plutôt l’air d’être destinés à s’enfoncer dans les sables brûlants de l’Afrique que dans les climats septentrionaux de l’Europe. Pour soulager le soldat, qu’on avait chargé de vivres de réserve, on lui avait ôté ses vêtements lourds, et, malgré la grande capacité des voitures, il était matériellement impossible de traîner à la suite de l’armée les magasins des régiments. Le corps auxiliaire prussien servit avec distinction sous le maréchal Macdonald ; les généraux Grawert et Kleist étaient des officiers de mérite. Les prussiens avaient moins de prédilection pour les Russes que les autrichiens ; ils se battirent bien, et leur cavalerie qui se distingua en plusieurs rencontres nous fut d’un grand secours. Le général Kleist et le général York, qui succéda au général Grawert, étaient les moins francs. Macdonald s’en aperçut de bonne heure, ce qui fit naître entre eux la mésintelligence ; mais le maréchal ne soupçonna qu’après coup que ces généraux pouvaient pousser la perfidie jusqu’à l’abandonner et à livrer leurs troupes aux Russes. Dunabourg fut occupé par nos troupes sous le général Ricard. Le duc de Reggio [maréchal Oudinot] remporta une victoire brillante et glorieuse pour le soldat français sur les princes de Wittgenstein et Repnin en avant de la Duna, du côté de Drissa. Les Russes furent culbutés dans la rivière et perdirent trois généraux et quatorze pièces de canon. Le général Legrand s’y distingua, sa division y fit merveille ; mais cette action n’eut lieu que lorsque l’Empereur marchait déjà sur Vitebsk. Avant que l’armée se fût portée en avant de Wilna, le Vice-roi avait fait un mouvement rétrograde sur la route de Lida, par laquelle (d’après quelques rapports), l’hetman Platow voulait déboucher pour se porter sur la Duna ; mais son Altesse Impériale [Murat] se dirigea ensuite par Smorgoni sur Wileika, passa la Wilia et suivit le mouvement du centre de la Grande Armée.

Le troisième corps sous le maréchal Ney et le deuxième sous le maréchal Oudinot, en partant de Wilna, appuyèrent le roi de Naples, qui avait sous ses ordres la cavalerie, et poussèrent les Russes vers la Duna, où ils avaient leur camp retranché de Drissa. La division Friant, qui avait été séparée du corps du prince d’Eckmühl, marchait à l’avant-garde sous le roi de Naples. Ce service, fatigant sous tous les rapports et qu’elle a continué pendant toute la campagne, la réduisit bientôt aux deux tiers de sa force primitive ; et cette belle division fut une de celles qui, dès, le commencement, eurent le plus à souffrir. Si le roi de Naples ne ménageait pas la cavalerie (et la réputation lui en était bien acquise), il ménageait encore moins l’infanterie ; aussi le général Dufour et moi, quoique attachés personnellement à ce prince, qui nous avait honorés de sa bienveillance à Naples, nous regrettions vivement d’avoir été séparé du prince d’Eckmühl, qui est certes de tous les chefs d’armée celui qui porte le plus de sollicitude paternelle à ses troupes. Il a des soins et des attentions précieuses pour le soldat et utiles pour les généraux, quoique ceux-ci aient souvent à se plaindre de sa dureté et de sa minutie, qui cependant ont toujours leur utilité pour l’ensemble.»

« Un général hollandais sous le Premier Empire. Mémoires du général Baron de Dedem de Gelder (1774-1825) », Plon, 1900, pp.214-221. En 1812, cet officier commanda une brigade sous les ordres du maréchal Davout. Plus tard, lors de la retraite de Russie, le général de Dedem de Gelder est à l’avant-garde sous les ordres de Murat.

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