( 6 août, 2016 )

Les TRANSMISSIONS dans la GRANDE ARMEE (I).

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Napoléon fut certainement l’un des plus grands novateurs de la guerre de mouvement. Les campagnes et les manœuvres-éclairs ne manquent certes pas tout au long de l’Epopée. Malgré l’absence de moyens de transports motorisés, les bataillons de l’armée impériale s’insinuaient sur les arrières de l’adversaire avec une célérité comparable à celle des Panzers de la dernière guerre mondiale.

Manœuvre d’Ulm : pour chaque corps d’armée une moyenne de 350 km parcourus en 20 jours, au contact de l’ennemi ! La brigade Lasalle sème la panique à travers la Prusse de 1806 en jalonnant 1.160 km  en 25 jours (soit 46 km de moyenne par jour). Alors on se demande comment un chef comme Napoléon pouvait-il, avec la sécurité nécessaire, déplacer aussi rapidement ses pions sur l’échiquier stratégique, alors qu’il ne disposait ni de l’exploration aérienne, ni des moyens de communication actuels. En réfléchissant, les seuls moyens  de transmissions de la Grande Armée s’avéraient être la voix humaine et le port d’une dépêche par un cavalier. Nous verrons qu’en fait d’autres moyens étaient utilisés. Néanmoins ces deux  premiers appartenaient à la pratique quotidienne et ce sont eux que nous analyseront d’abord.

Voix, trompette et tambour.

En dehors de la bataille, il suffisait d’une voix bien assurée pour transmettre aisément les ordres du capitaine à tous les échelons de sa compagnie, car la distance d’un officier au plus proche des sous-ordres n’excédait jamais dis mètres, quelle que soir la formation adoptée. Il en allait tout autrement au combat, en raison de l’ambiance considérablement bruyante dans laquelle les soldats se trouvaient plongés. Les déflagrations de la poudre noire, tant des fusils que des canons entretenaient un vacarme épouvantable que nous avons du mal à imaginer. « Je sentais en permanence la terre trembler sous moi », écrit un soldat blessé sur le champ de bataille de La Moskowa .A Boulogne en 1804, il suffit de quelques canons tirés à blanc en accompagnement d’un « Te Deum » chanté à l’église Saint-Nicolas pour faire voler en éclat toutes les vitres du quartier.  Dans ces conditions on comprend combien la transmission verbale des ordres, au combat, se trouvait compromise. Il eût fallu utiliser, comme dans la marine, des porte-voix. Mais nous ne connaissons aucun exemple d’une telle utilisation dans les armées de terre. L’instrument eût été trop encombrant et surtout moins efficace que ses suppléants, à sa voir la trompette et le tambour. En effet,   c’est par l’intermédiaire de ces deux instruments de musique qu’en plein feu de l’action les officiers avaient les meilleures chances de passer un ordre et de le voir immédiatement  exécuter.

La trompette était le porte-voix de la cavalerie. Dans l’ordre de bataille, le colonel  avait toujours à son côté un brigadier-trompette prêt à  traduire son commandement par une phrase sonore bien connue de tous ; Celle-ci était reprise par huit trompettes groupés, placé sous le commandement d’un adjudant, ensemble suffisamment puissant pour que tout le régiment puisse percevoir la sonnerie. De cette façon, le colonel pouvait commander « la charge, à cheval, en marche »… Plus exactement, les trompettes ne se substituaient pas à l’ordre verbal, mais le précédaient ou le suivaient immédiatement, la phase sonore amplifiant en langage musical ce qui était énoncé en langage verbal.

Dans les troupes à pied, le même rôle échouait aux tambours.  Comme les trompettes, ces derniers présidaient aux fonctions journalières de la vie militaire : « le réveil, la diane, les rigodons du matin, pour les drapeaux, les honneurs à l’Empereur, l’extinction des feux »… Au combat ils évoluaient groupés sur deux rangs, à quinze pas en arrière du premier bataillon de chaque régiment. Ce qui ne les empêchait pas d’être parfois fauchés par la mitraille, avec tout ce que cela pouvait avoir comme répercussion dans la transmission des ordres. Ainsi, lorsqu’à la bataille de Dresde les tambours du 3ème tirailleurs de la Jeune Garde sont frappés par une volée de biscaïens, on voit les hommes suspendre un moment leur attaque, chacun se demandant : « Qui vient donc de commander : halte ? »

A propos des tambours, rappelons que cet instrument était parfois utilisé comme récepteur acoustique : la caisse était posée à terre, la membrane supérieure amplifiait un bruit lointain de mousqueterie ou de déplacement de cavalerie transmis par le sol d’une façon imperceptible. Il suffisait donc d’y coller son oreille pour déceler la proximité ou les mouvements de l’ennemi.

 Il ressort de que nous venons de dire que non seulement chaque régiment d’infanterie ou de cavalerie possédait, outre sa fanfare, ses tambours ou ses trompettes, mais qu’il en était de même pour toutes les compagnies des autres armes, que ce soit artillerie, génie, etc. Ce qui prouve bien qu’à ces musiciens était dévolu un tout autre rôle que de battre  ou de sonner la charge. Selon le même principe, tout état-major d’un officier-général comprenait, en plus des aides-de-camp, la présence permanente  d’un trompette. Ainsi donc, tambours et trompettes constituaient-ils au sein de chaque unité combattante, une arme à part. Leur rôle au combat demandait beaucoup de sang froid, car les tambours, uniquement armés d’un sabre-briquet, ne pouvaient guère qu’encaisser les coups sans pouvoir les rendre. Quant aux trompettes, lorsqu’ils se trouvaient confrontés avec l’ennemi, ils agissaient de la sorte : ils rassemblaient  prestement trompette et rênes dans la main gauche pour libérer la main droite et tirer le sabre. En cas de surprise ils assommaient l’adversaire en frappant à la tête avec l’instrument brandi de la main droite. Ces « hommes des transmissions » jouissaient donc à juste titre d’une considération au moins égale à celle des autres soldats. Beaucoup bénéficiaient d’une nourriture et d’un logement de sous-officier et touchaient une solde double de celle d’un simple cavalier ou fantassin avant l’institution de la « croix », ils avaient eu droit aux honneurs décernés par le Premier Consul. Aussi serait-ce autant une erreur qu’un affront de les confondre avec la fanfare du régiment, composée soit de musiciens gagistes ayant contracté un engagement militaire, soir de civils sans solde entièrement à la charge des officiers, donc soldats d’occasion , tels ceux de l’infanterie à Essling,  s’enfuyant aux premiers coups de canon pour aller se réfugier dans l’île de Lobau !

A suivre…

Jean-Claude QUENNEVAT

(Article paru dans la revue du Souvenir Napoléonien en 1975.)

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( 20 janvier, 2014 )

Les ITALIENS dans la GRANDE-ARMEE en 1812…

La campagne de Russie et le patriotisme italien.

Après avoir insisté sur l’importance des caractéristiques politico-militaires des trois Italie napoléoniennes (royaume d’Italie, royaume de Naples et départements intégrés dans l’Empire français), l’article analyse la participation de l’armée du royaume d’Italie à la campagne de Russie, en comparaison avec la campagne d’Espagne, à travers trois aspects principaux : a) le cadre militaire, b) le rôle – dans le cadre militaire – du patriotisme italien, c) la mémoire de la guerre. Se trouvent ainsi soulignées les contradictions entre le patriotisme des officiers italiens, dans une large mesure subordonnés au culte de Napoléon et aux valeurs et aspirations professionnelles, et la tendance de la mémoire commémorative italienne de considéreLes ITALIENS dans la GRANDE-ARMEE en 1812... dans HORS-SERIE Italie-228x300r la campagne de Russie comme un évènement tragique, isolé, et de fait privé d’une retombée politico-militaire sur la renaissance dela Péninsule, contrairement à l’épisode espagnol.

En 1828 fut publié, à Florence, un livre au titre interminable : « Observations, ajouts, éclaircissements, amendements et considérations historico-militaires sur l’œuvre de Monsieur le cavalier Vacani intitulée Histoire des campagnes et des sièges des Italiens en Espagne ». L’une des critiques adressées par Antonio Lissoni, l’auteur, à Camilo Vacani, était de ne pas avoir pris en considération les Italiens dans leur ensemble, mais uniquement ceux qui appartenaient à l’armée du royaume d’Italie, qu’on appelait alors « italicci » (les Italiques). Ainsi, par exemple, le 113e régiment de l’armée française « était composé dans sa totalité de Toscans et de Parmesans », et le 115e, « de Piémontais et de Génovais, etc. » . En reconnaissant, cela va de soi, la validité des arguments de Lissoni et de Pietro Colletta, qui, dans les pages de l’Anthologie s’était déjà élevé contre l’acception réduite du génie autrichien par le « seigneur cavalier » ; j’ai été choqué par la confusion de Vacani entre Italien et Italique.

Au moins deux points de vue peuvent justifier ce choix. Bien que pour reconstituer la participation de l’armée italique à la campagne contre le tsar Alexandre, il soit possible de faire appel à un texte d’information et de réglementation tel que Gli Italiani in Russia nell 1812 (Les Italiens en Russie en 1812) de Giroldano Capello – où l’on rappelle la contribution napolitaine à la guerre, et d’autres recherches plus récentes relatives au corps commandé par Eugène de Beauharnais ; aucune étude n’existe sur les milliers d’Italiens, encadrés par l’armée française , qui participèrent à la guerre. Le point de vue italique, d’autre part, permet de prendre une distance avec la tendance, qui prévaut dans l’historiographie de la péninsule vers la fin de la Restauration, consistant à associer étroitement les guerres de la Révolutionet de l’Empire avec l’affirmation du patriotisme italien, et à brouiller – sinon à effacer – les frontières des trois Italies napoléoniennes (le royaume d’Italie, le royaume de Naples et les départements annexés à l’empire français). Cela s’est produit notamment en 1940, lorsque le général Nicolò Giacchi a insisté sur le fait qu’en Russie, « des Italiens du septentrion, du centre et du midi » s’étaient retrouvés, « pour la première fois réunis dans une entreprise commune » (en fait, cela s’était déjà produit en Allemagne et en Espagne) et sur « l’insouciance de ces gens qui », au début de la campagne, « marchaient sûrement et sereinement pour servir l’Empereur, mais, surtout, pour la gloire de l’Italie » .

On gomme de la sorte une dialectique idéologique qui, à l’intérieur de chacune des trois Italies napoléoniennes, assumait nécessairement des caractéristiques différentes, voire totalement divergentes. Le cas du Piémont est à ce titre éloquent. La réaction à la politique d’assimilation promue parla Franceimpériale fut au moins double : tandis que certains se réfugiaient dans le culte des traditions militaires et politiques subalpines brutalement balayées par les Français, d’autres manifestaient une opposition farouche – et pas seulement sur le plan linguistique et culturel – à cette tentative d’effacer les traits italiens – leur importance se révélant précisément parce qu’ils étaient menacés .

Quant au royaume d’Italie, les moyens d’y répondre se trouvaient de facto limités dans la mesure où le patriotisme italien était, du moins aux doses homéopathiques autorisées par le régime napoléonien, un élément indispensable de l’idéologie officielle de l’État. Mais, comme nous le verrons bientôt, ceci n’impliquait pas nécessairement que les officiers du corps de Beauharnais affectés en Russie se soient battus « plus que quiconque pour la gloire de l’Italie ». Quant aux soldats, leurs rangs ne devaient pas être « remplis d’espoir », si l’on en juge d’après les quelque quatre cents hommes (3 % des forces) qui avaient déserté avant même quela Grande Armée, commandée par le général Domenico Pino, arrivât en Pologne .

Je pense qu’il vaut mieux ne pas considérer la campagne de Russie isolément, mais la rapprocher dialectiquement de celle d’Espagne, dont les traits fondamentaux, au-delà des quelques différences évidentes, sont souvent mis en parallèle. Je m’arrêterai en particulier sur quatre aspects de la campagne de 1812 contre le tsar, qui peuvent s’éclaircir en les comparant au cas espagnol : le cadre militaire ; le cadre politique ; le rôle, à l’intérieur de celui-ci, du patriotisme italien et la mémoire de la guerre.

Les guerres napoléoniennes d’Espagne et de Russie se sont déroulées dans des contextes distincts et avec des modalités très diverses mais, du point de vue militaire, la raison de leur échec fut essentiellement la même. Géographiquement, les deux théâtres ne pouvaient pas être plus éloignés : d’une part la péninsule Ibérique, où la mer et la montagne jouaient un rôle important, et de l’autre, l’interminable plaine continentale dela Russie. En Espagne, l’armée conduisit fondamentalement une guerre de positions qui, si elle opposait parfois les Français et leurs auxiliaires à l’armée régulière anglaise ou espagnole, les contraignit en règle générale à combattre des groupes de partisans.

Le contraste est net entre cette guérilla espagnole et la «grande guerre » qui avait pour théâtrela Russie et pour protagoniste la Grande Armée. Napoléon, qui était resté très peu de temps en Espagne, déléguant ensuite la gestion du conflit à ses maréchaux, allait être au contraire en Russie à la tête de son armée pratiquement jusqu’à la dernière battue de campagne. Contre le tsar,la Grande Armée fit une guerre de mouvement ou, plus exactement, un mouvement par étapes forcées, aussi bien lors de la poursuite illusoire de l’armée russe que lors de l’angoissante retraite de Moscou.

L’élément géopolitique rapprochait toutefois, dans une certaine mesure, les deux théâtres. En outre, que ce fût en Espagne ou en Russie, Napoléon avait été contraint de tenir compte d’un cadre interne très hostile ou, en tout cas, largement défavorable. La péninsule Ibérique était entourée de mers contrôlées par les Anglais, tandis que la population était dans une grande majorité opposée aux Français. Quant à la campagne de Russie, « le nouvel et vaste empire d’Occident » – c’était ainsi que Vacani appelait l’empire napoléonien – elle laissait entrevoir des signes de faiblesse, après que le prince héritier de Suède et maréchal de France, Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, se fut rangé du côté du tsar. Napoléon ne pouvait pas compter sur ses anciens ennemis tels que l’Autriche etla Prusse, devenues alliées par la force des choses. En outre, en Russie,la France ne jouissait de la sympathie que d’une élite intellectuelle restreinte.

Les deux conflits se soldèrent par un bilan plutôt négatif. Dans le cas de l’armée italique en Espagne, près de deux tiers des troupes envoyées par le royaume furent perdues, tandis qu’un nombre très limité de soldats, partis d’Italie, revinrent de Russie, probablement un sur vingt-quatre ou un sur vingt-cinq. Il est vrai que la défaite en Espagne fut diluée dans le temps, tandis que la défaite en Russie se consuma au cours des quelques semaines qui suivirent la chute de Moscou, pendant ces « journées d’horreur » relatées quelque trente années plus tard par Bartolammeo Bartolini, tant sa rapidité et sa brutalité en firent un événement extrêmement traumatisant.

Sur ces deux théâtres, ceux qui tombèrent au front furent relativement peu nombreux : il y eut peu de vraies batailles et, qui plus est, celles-ci ne se conformèrent pas au modèle «classique» napoléonien – autrement dit, celui d’une bataille rangée du type Marengo ou Austerlitz… Ce fut donc dans les deux cas un échec stratégique, plutôt que tactique, dans la mesure où les Français avaient toujours été contraints d’affronter, au-delà de la diversité des contextes géographiques et des conditions climatiques, une guerre d’usure. La défaite stratégique fut à la fois la cause et la conséquence d’un échec logistique.

« Le pain va avant tout », avait fait remarquer, avec justesse, Napoléon à Eugène de Beauharnais le 8 janvier 1812 , en pleins préparatifs pour l’imminente deuxième guerre de Pologne (ainsi l’avait baptisée l’Empereur en personne dans son manifeste du 22 juin, où il annonçait le début du conflit avec le tsar ). Mais Napoléon, soucieux de ravitailler son armée et de lui donner les moyens nécessaires à une campagne régionale, n’avait pas prévu de retard. Celui-ci allait s’avérer désastreux pour sa stratégie, fondée sur un déploiement rapide des troupes (et par conséquent sur une logistique la plus « légère » possible et donc largement alimentée par les ressources des territoires occupés). Cette stratégie ne pouvait s’imposer sur des théâtres comme l’Espagne etla Russie, pays qui avaient en commun une pauvreté « naturelle » du sol, aggravée par la politique de la terre brûlée adoptée par le tsar en Russie et pratiquée spontanément par la population en Espagne.

Se nourrir, se ravitailler, se soigner : ce triptyque résumant les multiples exigences de la logistique n’était plus au centre des préoccupations de Napoléon, qui, au contraire, s’était reconnu dans la maxime « L’intendance suivra » 1. En Espagne, et surtout en Russie, l’intendance, qui même en Italie et en temps de paix avait d’énormes difficultés à rendre décente la vie militaire, n’avait pas réussi à répondre aux exigences des troupes mobilisées. L’intendance, en particulier dans les plaines de Sarmatie, s’était laissée distancer physiquement par une Grande Armée qui, justement parce qu’elle était mal nourrie, mal ravitaillée et dont les hommes étaient mal soignés, fut décimée lors d’une avancée à laquelle Napoléon avait imposé un rythme trop soutenu.

L’accent est toujours mis sur la tragique retraite de Moscou, au cours de laquelle mourut, ou, pour les plus chanceux, étaient capturés dans les rues, la grande majorité – plus des six septièmes – des troupes avec lesquelles Napoléon avait occupé l’ancienne capitale russe. Mais il convient aussi de rappeler que les quelque cent mille hommes avec lesquels l’Empereur avait rejoint Moscou représentaient à leur tour approximativement un septième dela Grande Armée originelle ; près de cinq cent mille hommes avaient été abandonnés par une bonne partie de celle-ci, sans pouvoir espérer être récupérés par la suite. Ce fut donc paradoxalement, pendant l’avancée triomphale au cœur de l’empire tsariste que Napoléon avait posé les prémisses de sa bruyante débâcle finale.

Politiquement, les guerres d’Espagne et de Russie eurent comme dénominateur commun leur caractère impérial. Dans les deux conflits, le moteur fut la logique expansionniste du « nouvel et vaste Empire d’Occident ». Dans les deux cas, la conception dynastique qu’avait Napoléon de son empire joua un rôle important. La couronne d’Espagne fut donnée à son frère Joseph ; un rôle majeur – le commandement des deux armées auxiliaires confié dans l’organigramme original dela Grande Armée – fut attribué à son frère Jérôme, roi de Westphalie, et à son beau-fils Eugène, vice-roi d’Italie. Le choix de ces deux hommes, dont les aptitudes militaires n’étaient pas unanimement reconnues, ne laisse aucun doute sur la volonté dynastique de l’Empereur.

La phase préliminaire de la campagne de Russie a reflété fidèlement la nature despotique de l’empire napoléonien ou, plus précisément, sa tendance à faire en sorte que le militaire prît le pas sur le politique. Napoléon avait planifié la campagne depuis le printemps 1811, mais avait demandé à Eugène de garder le secret le plus total sur la mobilisation, y compris auprès de son beau-père, le roi de Bavière. Quand, après janvier et février 1812, le corps italien d’observation commença à se concentrer dans le Veneto, la destination finale leur restait toujours inconnue ; dans un premier temps, le bruit « de notre départ vers la Turquie » avait néanmoins circulé, mais les soldats en « ignoraient la raison », comme allait en témoigner De Laugier, même lorsqu’ils furent mobilisés à côté de l’Allemagne , fin février ; ce ne fut qu’en mai qu’ils acquirent la conviction que « nous ne sommes pas venus jusqu’ici sans raison, et par conséquent nous ferons la guerre contre les Russes » .

Dans le royaume d’Italie, le silence fut aussi longtemps maintenu quant à la campagne qui se préparait. En mars 1812, l’abbé Luigi Mantovani écrivait dans son journal : « Des défilés continuels de troupes et expéditions d’artillerie et de munitions, sans bruit, soit de Milan, soit de celles qui viennent de France. Aucun journal local ou étranger n’en dit mot ; pas un seul signe sur la possibilité d’une guerre.» Autrement dit, la propagande ou, si l’on préfère, la communication politique, fut considérée superflue, aussi bien à la ville qu’à la campagne : dans aucun des deux cas, il n’avait été jugé nécessaire d’obtenir un consensus, et la discipline avait été estimée à elle seule comme suffisante.

« Quel est l’honneur et l’intérêt qui peuvent inciter l’Italie à faire la guerre à autrui ? », se serait interrogé Lissoni en 1814, à demi-mots cette fois, à propos de la guerre d’Espagne. Et de se demander : « Participe-t-elle à sa conquête ou, en faisant semblant d’y participer, améliore-t-elle sa propre condition ? » Je ne suis pas sûr que les militaires italiens qui avaient pris part à la campagne de Russie, se soient posé une telle question. La propagande russe ne se l’était pas posée non plus, lorsque, vers la mi-juillet, elle diffusa des tracts adressés aux « soldats italiens », les invitant à déserter « en masse ». Les manifestes utilisaient des arguments directs contre Napoléon et son régime de « tyrannie militaire », mais ne se servaient nullement du patriotisme italien pour l’opposer à l’impérialisme français.

Au contraire, le problème fut affronté, et pour ainsi dire résolu avec virtuosité, dans la réponse d’« un soldat italien » au document russe : « Vous avez peut-être cru que, pour appartenir à une nation régénérée depuis peu de temps, nous n’aurions pas récupéré cette dignité et cette valeur caractéristique, immortelle, de nos pères ? (…) Vous avez eu tort, l’amour de la patrie ne s’est jamais éteint en nous ; en fait, il y a toujours eu une patrie dans nos cœurs, bien que nos fractions misérables ne l’aient pas fait apparaître aux yeux des autres. » Quant aux Français, ils étaient le modèle dont s’inspiraient les Italiens : ou plutôt ces derniers avaient démontré, selon l’anonyme « soldat », « à Austerlitz et à Friedland surtout, qu’ils étaient dignes de combattre, d’émuler et de dépasser, si possible, les meilleurs soldats au  monde » .

La nation italienne et Napoléon n’étaient pas « antagonistes », mais plutôt complémentaires, puisque c’est grâce à l’Empereur que la « patrie de fait » est devenue une patrie de droit. Ce n’est pas par hasard si, le 31 juillet, au cri de « Vive l’Empereur ! Vive l’Italie ! », les chasseurs italiens partirent à l’assaut des positions russes sur la Dwina occidentale. Napoléon Ier, roi d’Italie et suprême commandant militaire, – reprenant quelques-uns des innombrables vers apologétiques publiés ces années-là – le « sire des armes », « le Fort » qui « au champ des armes/à tous appelle à la victoire » , croyait à la quadrature du cercle : honneur, carrière, patrie, nation appartenaient, à ses yeux, à la même chaîne de valeurs.

Qui plus est, le culte de Napoléon servait à justifier le rôle à la fois glorieux et subalterne des Italiens dans la Grande Armée.Quand les troupes italiennes franchirent le Dniepr, « bien qu’étant les auxiliaires d’une grande nation, et par conséquent sans être les agents principaux du drame actuel », avait écrit De Laugier, « nous n’avons pas pu éviter un mouvement d’orgueil à l’idée qu’on allait le traverser ». Selon Giacchi, en Russie « les Italiens ont montré en toutes circonstances qu’ils se considéraient des soldats dévoués à Napoléon, pas du tout dépendants des Français, mais plutôt leurs alliés ». En effet, en terre russe, les liens de vassalité qui unissaient constitutionnellement le royaume d’Italie à l’Empire français se trouvaient restaurés.

Néanmoins, la relation de dépendance n’avait pas empêché les militaires italiens engagés en Russie de faire en sorte que les Français reconnaissent en eux une égale dignité de combattants. Comme exemple, il faut citer l’épisode du 19 juillet, à Dokzsice, au cours duquel Pino exigea que les biscuits, trouvés dans un entrepôt russe, et tombés en possession d’une division française – faisant partie elle-aussi du IVe corps commandé par Eugène – fussent distribués équitablement dans sa division. Le vice-roi repoussa cette demande, jouant sur l’un des stéréotypes les plus répandus concernant le rapport entre les Italiens et les armes : « Messieurs, ce que vous souhaitez n’est pas possible et, si vous n’êtes pas contents, retournez donc en Italie, je n’ai que faire ni de vous ni des autres ; sachez que je ne crains ni vos sabres ni vos poignards.» Cependant, après que Pino lui eut répondu : « Puisque Votre Altesse ne veut pas rendre aux Italiens la justice qu’ils méritent, je vais l’obtenir de l’Empereur », le vice-roi décida d’agir dorénavant plus modérément. Ainsi, l’Empereur lui-même accepta, quelques jours plus tard, de rendre visite à la garde royale d’Eugène et témoigna aux Italiens une forme de reconnaissance au diapason du mythe véhiculé également par le manifeste du « soldat italien » [« Les Italiens sont courageux… Ils ont tellement de beaux souvenirs !… (…) et le sang des Romains qui coule dans leurs veines. »]

Force est de reconnaître que, pour Pino, Eugène ainsi que Napoléon, les valeurs ethniques et la conscience nationale, le sens d’appartenance au corps et le patriotisme ont influé, sur le champ de bataille, sur le comportement des Italiens (en particulier lors des batailles du 24 octobre à Malojaroslavec et du 3 novembre à Vjaz’ma), qui étaient ainsi poussés à « se battre et à dépasser même (…) les meilleurs soldats du monde ». Il importe toutefois de souligner que le nationalisme, bien qu’il puisse avoir joué un rôle conséquent dans la formation de l’identité collective, n’était pas, en général, au cœur des préoccupations des officiers italiens.

« La paix universelle, la domination du monde, les richesses et les honneurs, une réputation héroïque, merveilleuse : telles étaient les perspectives que notre vision ambitieuse essayait d’atteindre dans l’avenir incertain », écrivit De Laugier pour évoquer l’esprit dans lequel les Italiens se trouvaient au moment du franchissement de la frontière russe. Leurs regards étaient tournés vers « la composition de cette armée et ses institutions sages et disciplinées, l’apparat grandiose et imposant qu’on voyait partout et qui enflammait le cœur et l’imagination, vers notre éducation militaire, qui s’élevait/détachait au milieu de la victoire, et à la foi qu’on plaçait en notre chef » … et certainement pas vers la lointaine patrie. Une fois achevée la campagne de Russie, le capitaine Goffredo Belcredi révisa à la baisse sa « vision ambitieuse » en ne s’intéressant plus qu’à son statut d’officier, désireux qu’il était de pouvoir ajouter rapidement une promotion aux décorations qu’il avait reçues en septembre, ce qui lui permit de conclure qu’il avait « réalisé une campagne plutôt réussie, du moins par rapport à ceux qui ont tout perdu, sans avoir rien obtenu » .

De Laugier lui-même se plaignit, dans ces Concisi ricordi, « d’être rentré de la campagne de Russie » « assez misérable, nu, spolié, avec comme unique ressource quelques mois de solde », mais, ce qui lui pesait le plus était de n’être qu’« à peine adjudant-major et second lieutenant » . « Dans tous les pays », écrivit Lissoni en 1814, « l’armée connaît davantage la gloire que la liberté, et les soldats, que la guerre éloigne longtemps de leur patrie, ne sont plus des citoyens (…) et servent les généraux ainsi que l’État »31. Pour les Italiens aussi, qui s’étaient battus en Russie, la gloire, la carrière, le service avaient pris le pas sur la liberté, la citoyenneté et la patrie.

On constate, à la différence de l’expérience espagnole qui se prête à une relecture dans une perspective politico-militaire valable, que dans la perspective de la Restaurationou dans celle du Risorgimento – ou plutôt des divers Risorgimenti au centre des espérances de l’Italie –, que la campagne de Russie est restée dans la mémoire des Italiens comme un événement tragique. Pour eux, il s’est agi d’un échec héroïque duquel il était impossible de tirer une quelconque « leçon » pour l’avenir, si ce n’est de leur offrir une forme d’exaltation ubiquitaire du courage des Italiens, si chère à Lissoni et à De Laugier.

Si la campagne d’Espagne est restée au centre des réflexions politico-militaires de nombreux patriotes italiens, qu’il s’agisse de modérés comme Cesare Balbo et Gugliemo Pepe ou des révolutionnaires comme Carlo Bianco di Saint-Jorioz et Giuseppe Mazzini , celle de Russie a été, tout au plus, vaguement évoquée. Elle s’est inscrite comme l’un des épisodes du soulèvement de l’Europe contre Napoléon, mais en substance, n’a laissé de souvenir que chez ceux qui y avaient effectivement pris part. Outre De Laugier et Bartolomeo Bartolini, vont écrire, sur la campagne de Russie, Francesco Baggi – il a laissé une autobiographie inédite  – et Filippo Pisani – qui a tenté, en vain, de publier, en 1846, le chapitre de ses Mémoires relatif à la Russie, un texte basé sur son journal rédigé pendant sa captivité. À l’exception notable de De Laugier, qui a intégré les quatre tomes de : Les Italiens en Russie dans la première partie d’une œuvre monumentale intitulée Fastes et évènements de guerre du peuple italien de 1801 à 1815, et qui essaiera ensuite d’inclure la campagne de Russie à l’ « histoire militaire italienne », les autres vétérans de la guerre de 1812 ont cultivé une mémoire fondamentalement personnelle.

Bartolini, après avoir rédigé une autobiographie intitulée Le vétéran d’Orient, carrière militaire anecdotique du cavalier Bartolommeo Bartolini, écrite par lui-même , a raconté , aussi, sa participation à la campagne de Russie, dans deux ouvrages : Les journées de l’horreur  et Ma prison en Russie. Il paraît évident qu’il a certes exploité commercialement cet événement et frappé l’esprit d’innombrables lecteurs, moins par le fait de mettre en avant le courage des Italiens que par le caractère de « désastre » biblique de la campagne. À la différence de la guerre d’Espagne, qui devait offrir à l’Europe et à l’Italie un exemple polysémique des futures guerres nationales de libération, la campagne de Russie, malgré son caractère de guerre patriotique, est restée dans la mémoire des Italiens comme une véritable apocalypse. Ce fut pour eux un immense désastre, provoqué par le déchaînement des forces de la nature et de ses sauvages alliés incarnés par les Cosaques et les paysans ; autrement dit, un événement, somme toute, presque extérieur à l’histoire.

Piero DEL NEGRO.

Source : Piero Del Negro, « Les Italiens dans la Grande Armée », Revue historique des armées , 250 /2008. http://rha.revues.org/index171.html

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