( 6 août, 2016 )

Les TRANSMISSIONS dans la GRANDE ARMEE (I).

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Napoléon fut certainement l’un des plus grands novateurs de la guerre de mouvement. Les campagnes et les manœuvres-éclairs ne manquent certes pas tout au long de l’Epopée. Malgré l’absence de moyens de transports motorisés, les bataillons de l’armée impériale s’insinuaient sur les arrières de l’adversaire avec une célérité comparable à celle des Panzers de la dernière guerre mondiale.

Manœuvre d’Ulm : pour chaque corps d’armée une moyenne de 350 km parcourus en 20 jours, au contact de l’ennemi ! La brigade Lasalle sème la panique à travers la Prusse de 1806 en jalonnant 1.160 km  en 25 jours (soit 46 km de moyenne par jour). Alors on se demande comment un chef comme Napoléon pouvait-il, avec la sécurité nécessaire, déplacer aussi rapidement ses pions sur l’échiquier stratégique, alors qu’il ne disposait ni de l’exploration aérienne, ni des moyens de communication actuels. En réfléchissant, les seuls moyens  de transmissions de la Grande Armée s’avéraient être la voix humaine et le port d’une dépêche par un cavalier. Nous verrons qu’en fait d’autres moyens étaient utilisés. Néanmoins ces deux  premiers appartenaient à la pratique quotidienne et ce sont eux que nous analyseront d’abord.

Voix, trompette et tambour.

En dehors de la bataille, il suffisait d’une voix bien assurée pour transmettre aisément les ordres du capitaine à tous les échelons de sa compagnie, car la distance d’un officier au plus proche des sous-ordres n’excédait jamais dis mètres, quelle que soir la formation adoptée. Il en allait tout autrement au combat, en raison de l’ambiance considérablement bruyante dans laquelle les soldats se trouvaient plongés. Les déflagrations de la poudre noire, tant des fusils que des canons entretenaient un vacarme épouvantable que nous avons du mal à imaginer. « Je sentais en permanence la terre trembler sous moi », écrit un soldat blessé sur le champ de bataille de La Moskowa .A Boulogne en 1804, il suffit de quelques canons tirés à blanc en accompagnement d’un « Te Deum » chanté à l’église Saint-Nicolas pour faire voler en éclat toutes les vitres du quartier.  Dans ces conditions on comprend combien la transmission verbale des ordres, au combat, se trouvait compromise. Il eût fallu utiliser, comme dans la marine, des porte-voix. Mais nous ne connaissons aucun exemple d’une telle utilisation dans les armées de terre. L’instrument eût été trop encombrant et surtout moins efficace que ses suppléants, à sa voir la trompette et le tambour. En effet,   c’est par l’intermédiaire de ces deux instruments de musique qu’en plein feu de l’action les officiers avaient les meilleures chances de passer un ordre et de le voir immédiatement  exécuter.

La trompette était le porte-voix de la cavalerie. Dans l’ordre de bataille, le colonel  avait toujours à son côté un brigadier-trompette prêt à  traduire son commandement par une phrase sonore bien connue de tous ; Celle-ci était reprise par huit trompettes groupés, placé sous le commandement d’un adjudant, ensemble suffisamment puissant pour que tout le régiment puisse percevoir la sonnerie. De cette façon, le colonel pouvait commander « la charge, à cheval, en marche »… Plus exactement, les trompettes ne se substituaient pas à l’ordre verbal, mais le précédaient ou le suivaient immédiatement, la phase sonore amplifiant en langage musical ce qui était énoncé en langage verbal.

Dans les troupes à pied, le même rôle échouait aux tambours.  Comme les trompettes, ces derniers présidaient aux fonctions journalières de la vie militaire : « le réveil, la diane, les rigodons du matin, pour les drapeaux, les honneurs à l’Empereur, l’extinction des feux »… Au combat ils évoluaient groupés sur deux rangs, à quinze pas en arrière du premier bataillon de chaque régiment. Ce qui ne les empêchait pas d’être parfois fauchés par la mitraille, avec tout ce que cela pouvait avoir comme répercussion dans la transmission des ordres. Ainsi, lorsqu’à la bataille de Dresde les tambours du 3ème tirailleurs de la Jeune Garde sont frappés par une volée de biscaïens, on voit les hommes suspendre un moment leur attaque, chacun se demandant : « Qui vient donc de commander : halte ? »

A propos des tambours, rappelons que cet instrument était parfois utilisé comme récepteur acoustique : la caisse était posée à terre, la membrane supérieure amplifiait un bruit lointain de mousqueterie ou de déplacement de cavalerie transmis par le sol d’une façon imperceptible. Il suffisait donc d’y coller son oreille pour déceler la proximité ou les mouvements de l’ennemi.

 Il ressort de que nous venons de dire que non seulement chaque régiment d’infanterie ou de cavalerie possédait, outre sa fanfare, ses tambours ou ses trompettes, mais qu’il en était de même pour toutes les compagnies des autres armes, que ce soit artillerie, génie, etc. Ce qui prouve bien qu’à ces musiciens était dévolu un tout autre rôle que de battre  ou de sonner la charge. Selon le même principe, tout état-major d’un officier-général comprenait, en plus des aides-de-camp, la présence permanente  d’un trompette. Ainsi donc, tambours et trompettes constituaient-ils au sein de chaque unité combattante, une arme à part. Leur rôle au combat demandait beaucoup de sang froid, car les tambours, uniquement armés d’un sabre-briquet, ne pouvaient guère qu’encaisser les coups sans pouvoir les rendre. Quant aux trompettes, lorsqu’ils se trouvaient confrontés avec l’ennemi, ils agissaient de la sorte : ils rassemblaient  prestement trompette et rênes dans la main gauche pour libérer la main droite et tirer le sabre. En cas de surprise ils assommaient l’adversaire en frappant à la tête avec l’instrument brandi de la main droite. Ces « hommes des transmissions » jouissaient donc à juste titre d’une considération au moins égale à celle des autres soldats. Beaucoup bénéficiaient d’une nourriture et d’un logement de sous-officier et touchaient une solde double de celle d’un simple cavalier ou fantassin avant l’institution de la « croix », ils avaient eu droit aux honneurs décernés par le Premier Consul. Aussi serait-ce autant une erreur qu’un affront de les confondre avec la fanfare du régiment, composée soit de musiciens gagistes ayant contracté un engagement militaire, soir de civils sans solde entièrement à la charge des officiers, donc soldats d’occasion , tels ceux de l’infanterie à Essling,  s’enfuyant aux premiers coups de canon pour aller se réfugier dans l’île de Lobau !

A suivre…

Jean-Claude QUENNEVAT

(Article paru dans la revue du Souvenir Napoléonien en 1975.)

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( 18 janvier, 2015 )

1815, réalité financière de la reconstruction de l’armée…

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Lorsque Napoléon quitte l’île d’Elbe pour revenir en France et reprendre le pouvoir, de nouveau, il doit faire face à l’Europe en armes. Louis XVIII n’ayant pas été en mesure de reconstituer l’armée, Napoléon doit s’attaquer à cette tâche. Il envisage donc de mobiliser tous les hommes valides. La conscription est de nouveau proclamée. Mais déjà, malgré l’enthousiasme général, Napoléon doit faire face à un problème de taille. L’argent manque pour payer les fournitures. Afin de faire face aux impératifs financiers que nécessite une telle mobilisation, il a prévu un budget de 400 millions de francs. Toutefois, le budget de l’État étant de 618 millions, il se doit d’envisager d’autres sources de financements. L’emprunt, bien qu’il répugne à employer ce genre d’expédient, est la seule solution pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé. En ce sens, un règlement d’emprunt forcé de 150 millions est présenté aux Chambres. Tous les contribuables doivent y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Bien sûr, ce projet n’est pas très approprié pour faire augmenter la popularité du régime, mais comme par les années passées, Napoléon espère que la victoire atténuera ces aspects négatifs. En attendant, ayant été obligé d’émettre des reconnaissances de dettes et de payer les fournisseurs avec des bons du Trésor pour mobiliser 449 000 soldats, Napoléon fait passer la dette publique de la France de 123 millions à 639 millions de francs. Comme l’a si bien écrit Pierre Branda, ce sont les Cent-Jours les plus coûteux de l’histoire de la France.

Au moment où Napoléon s’apprête à quitter l’île d’Elbe pour revenir en France, il n’imagine pas que l’Europe va de nouveau se liguer contre lui. En fait, selon les Mémoires de Marchand et les écrits du Mémorial, il croyait que le congrès de Vienne serait dissous lors de son retour à Paris. Ainsi, afin de rééquilibrer les forces en Europe, il espérait reprendre l’alliance avec son beau-père, l’empereur d’Autriche : « Tout ce qui se disait devant moi me laissait croire qu’en quittant l’île d’Elbe, l’Empereur, le congrès dissous, avait la presque certitude de rallier l’empereur d’Autriche à lui. »  Malheureusement pour lui, les événements en décident autrement. Même si l’empereur d’Autriche se fait quelque peu prier pour reprendre la guerre, la coalition, victime d’une réaction presque épidermique, se ressoude à nouveau et repart en guerre contre Napoléon, le « perturbateur » et le « hors-la-loi » de l’Europe.

À nouveau, la France doit faire face. Plus de 800 000 soldats ennemis marchent vers ses frontières et bientôt 500 000 d’entre eux, de la Belgique au Piémont, se tiennent prêts à les franchir. Pour contrer cette menace, Napoléon doit faire accélérer la reconstruction de l’armée entreprise il y a quelques mois déjà par le gouvernement de Louis XVIII. Mais pour l’heure, il ne dispose que de 235 000 soldats dont la plupart sont répartis sur l’ensemble des frontières. L’effort sera gigantesque. D’après ses prévisions, il espère, pour le 1er octobre 1815, incorporer plus de 800 000 hommes, soit une force égale à celle des coalisés. Tous les hommes valides devront donc servir dans l’armée et de ce fait, les vétérans, les militaires à la retraite, les déserteurs et les demi-soldes seront rappelés sous les drapeaux. Dans ces ouvrages sur 1815, Henri Houssaye a écrit que Napoléon n’exagérait pas et que cet objectif aurait été atteint si les circonstances l’avaient permis. Dans ces conditions, à la lumière des estimations d’effectifs proposées par Napoléon, la question est de savoir si elles concordent avec la réalité budgétaire du pays ?

Or, avant d’en arriver à former cette nouvelle « Grande Armée », il doit d’abord se constituer une solide masse de manœuvre avec laquelle il compte prendre l’offensive en Belgique. Ce sera l’armée du Nord. C’est en forgeant cette arme de guerre réduite, mais toutefois redoutable, que Napoléon va prendre conscience des immenses difficultés qu’il devra surmonter pour arriver à son objectif initial. Élément vital pour entreprendre toute guerre, l’argent manque pour mobiliser les forces dont il a besoin. Lors des années passées, il pouvait compter sur le concours des financiers et des fournisseurs. Mais pour l’heure, ne croyant plus à la victoire et par conséquent, ne faisant plus crédit, ces derniers n’ont plus confiance. Louis XVIII ayant déjà annulé leurs créances suite à la Restauration, Napoléon doit maintenant payer comptant. Sans autre choix, il devra se tourner vers l’emprunt, ce qui aura comme conséquence de creuser dramatiquement la dette de l’État. Comme l’a écrit si justement Pierre Branda dans son ouvrage Napoléon et l’argent, ce seront les Cent-Jours les plus chers de France. Ainsi, dans l’ordre naturel des choses, le manque d’argent entrave la mobilisation, car s’il lui est relativement facile de mobiliser des hommes puisque les rappelés rejoignent les dépôts de l’armée dans l’enthousiasme, il n’est guère aisé de payer pour l’ensemble des équipements et des fournitures. Certes, Napoléon retarde la conscription pour des considérations de politique interne, mais il le fait essentiellement pour des raisons financières. La victoire, du moins l’espère-t-il, ramènera la confiance de tous et fera se délier les bourses.

De l’armée royale à l’armée impériale : le rappel des militaires en congé et des déserteurs…

Alors que le congrès de Vienne semble se diviser sur la question de la Pologne et du royaume de Saxe, Louis XVIII, sous les conseils de Talleyrand, entreprend la mobilisation de l’armée. À la veille d’une guerre qui menace d’embraser l’Europe à nouveau, la France n’est pas prête. Si les Russes, les Prussiens, les Anglais et les Autrichiens n’ont pas désarmé, l’armée française n’a que 200 000 hommes sous ses drapeaux. En fait, suite à la première abdication de Napoléon, plus de 180 000 soldats sont tout simplement rentrés chez eux. Lorsque le ministre de la Guerre présente au roi la situation de l’armée à la fin avril 1814, il ne reste que 90 000 hommes présents dans les rangs de l’armée française . Pour le baron Louis, c’est un moindre mal parce que la situation budgétaire ne lui permet pas de maintenir une armée sur pied : « Monsieur le maréchal, dit-il à Marmont, nous manquons d’argent pour payer les troupes; ainsi nous avons plus de soldats qu’il ne nous en faut. ». Mais, moins de 90 000 soldats, et cela en dépit des restrictions budgétaires, c’est trop peu pour assurer le rang de la France dans le concert des nations. Si les soldats présents sur le territoire national sont peu disposés à servir Louis XVIII, il n’en va pas de même pour ceux qui reviennent des pontons anglais et des places fortes d’Allemagne qui souhaitent en découdre. La plupart sont réintégrés dans l’armée.

Afin de maintenir une armée digne de ce nom, le roi rend une ordonnance qui définit les grandes orientations de sa réorganisation pour le pied de paix. L’infanterie est réduite de 206 à 107 régiments ; la cavalerie de 99 à 61 ; l’artillerie de 339 compagnies à 184 ; le train d’artillerie de 32 escadrons à 8 et le génie de 60 compagnies à 30. Ainsi, la classe de 1815 est entièrement licenciée, tandis qu’un grand nombre d’officiers et de sous-officiers sont mis en congé illimité. Ce sont eux qui seront définis sous l’appellation de « demi-soldes ». Quant aux déserteurs, ils sont désignés comme absents sans permission. Enfin, le gouvernement ne retient pas ceux qui expriment le souhait de rentrer chez eux. Au total, l’armée compte 201 140 hommes, soldats et officiers compris. Le ministre de la Guerre, le général Dupont, aurait souhaité réduire l’armée aux trois quarts de cet effectif, mais la situation de l’Europe dont les destinées se décident alors à Vienne ne le permet pas . D’ailleurs, au moment où les négociations commencent à s’envenimer, Louis XVIII, après avoir consulté son ministre des Finances, demande le rappel de 60 000 hommes. En février 1815, compte tenu de l’impopularité du régime, moins de 35 000 ont rejoint leurs régiments. À son retour, Davout annonce à Napoléon que la France n’a que 235 000 soldats sous les armes dont la plupart gardent les frontières. Face à 800 000 coalisés environ, dont 500 000 sur les frontières de l’Est, ses chances de l’emporter sont très minces .

Comme par les années passées, la conscription semble être une bonne façon de combler ce manque, mais en raison des implications politiques qu’une telle mesure pourrait entraîner, il préfère ne pas brusquer les événements. Avant d’en arriver là, il procède d’abord au rappel des militaires en congé de semestre et de ceux qui sont considérés comme déserteurs. Ainsi, la fragilité de la situation politique pousse Napoléon à retarder le recours à la conscription. Cependant, les raisons sont aussi d’ordre financier car, même s’il rappelait les classes antérieures et celles de 1815, il sait qu’il n’a pas l’argent pour appuyer cette mesure. C’est pourquoi il en repousse l’application jusqu’à la fin du mois de mai. Lorsqu’il repart en campagne le 15 juin de cette même année, il y a plus de 46 000 conscrits qui attendent dans les dépôts que la victoire vienne les pourvoir des fournitures nécessaires.

En attendant, afin de se constituer rapidement une masse de manœuvre, Napoléon prend les mesures appropriées. Initialement, il souhaite prendre connaissance des ressources disponibles. À l’intérieur du rapport préparé à cet effet, Davout mentionne que 180 000 soldats ont quitté l’armée en 1814. Il croit que 120 000 d’entre eux pourront théoriquement être récupérés. Mais, comme 35 000 soldats ont déjà rejoint leurs régiments, il ne reste que 85 000 hommes disponibles. De ce nombre, Davout soustrait encore les insoumis et ceux qui sont impropres au service militaire pour cause d’infirmités. En somme, il estime que le rappel des militaires en congé donnera à l’armée 59 000 hommes supplémentaires . Le décret de rappel est publié le 9 avril. Tous les militaires en congé devront avoir rejoint leurs régiments . En raison du temps nécessaire pour effectuer la transmission des ordres et surmonter les délais légaux pour afficher les ordonnances, les revues d’appel ne commencent que le 25 avril . Néanmoins, la levée dépasse les premières prévisions. Elle donne 16 894 hommes de plus que Davout ne l’a espéré. Aux premiers jours de juin, 52 446 hommes ont déjà été incorporés dans l’armée alors que 23 448 autres sont en route pour rejoindre les dépôts. Le rapport présenté par Davout ne rapporte que 6 626 déserteurs . En outre, on compte sur les engagements volontaires. Au cours des Cent-Jours, plus de 15 000 hommes se sont enrôlés. Afin de stimuler l’enrôlement, une prime de 50 francs avait été octroyée par l’ancien gouvernement royal. Par souci d’économie et surtout, par répugnance pour ce genre de procédé, Napoléon met fin à cette politique .

Tous les hommes valides doivent servir…

À l’évidence, toutes ces mesures d’incorporation ne sont pas suffisantes pour contrebalancer les forces coalisées. Certes, Napoléon a besoin d’une armée opérationnelle pour entrer en campagne, mais il a aussi besoin d’hommes pour assurer la défense des 90 places fortes qu’il fait ériger sur les frontières et à l’intérieur des terres. Contrairement aux années passées, il se voit dans l’obligation de procéder à une levée massive de la garde nationale. Pour ce faire, il remet en vigueur le décret du 11 juillet 1792 promulgué par la Législative . Cela se traduit par la levée de 326 bataillons, dont chacun comprendra 720 hommes. En conséquence, 234 720 hommes devront être dirigés vers les places fortes et les camps retranchés . Pour les encadrer, Napoléon avait pour habitude de faire appel à des officiers et des sous-officiers de la ligne. Mais cette fois, ayant besoin de tous les hommes disponibles pour sa campagne, il demande le rappel de tous les militaires en retraite, ce qui se traduira par la levée de 55 bataillons.

Disposant chacun de 500 hommes, les effectifs de ces bataillons devraient atteindre plus de 27 500 . Mais, sur le papier, les choses sont souvent très différentes de la réalité car, dans plusieurs départements, la contestation est à son comble. Dans l’Ouest, en raison de l’insurrection qui couve, l’accomplissement de cette ordonnance devient très difficile à faire appliquer. En conséquence, on renonce à appeler la garde nationale en Bretagne et en Vendée. Dans les départements du Nord, la contestation, due en partie à l’arrêt des échanges commerciaux avec l’Angleterre, empêche la mobilisation. Par exemple, l’Orne fourni 107 gardes sur les 2 160 demandés et le Pas-de-Calais 437 sur 7 440. Dans le Midi, surtout à Marseille, l’esprit public est au dernier degré d’exaltation en faveur du roi et, dans la Haute-Vienne, on constate que l’opinion se détériore depuis la publication de l’ordonnance de rappel. Malgré tout, le 15 juin 1815, il y a 132 815 gardes dans les places fortes ou en route pour les rejoindre . Napoléon a atteint 57 % de son objectif. Quant aux 43 % manquants, on l’attribue généralement à l’opposition à la guerre et, aussi, à sa personne.

Cependant, des facteurs plus pratiques ont aussi un impact significatif sur la situation. D’une part, même si Napoléon promet que les gardes nationaux ne serviront que dans les places fortes, une large majorité des mobilisés ne lui font pas confiance . D’autre part, il ne faut pas perdre de vue qu’ils doivent s’armer à leurs frais et à ceux du département d’origine. Cette obligation fait reculer un certain nombre de volontaires et décourage les préfets dont les départements sont sans ressources. En fait, la majorité d’entre eux poussent au maximum la mobilisation des gardes nationaux tandis que d’autres, sans argent ni ressources, ne montrent pas autant de zèle. Dans l’Eure, par exemple, à la date du 31 mai, personne n’a été mobilisé car les autorités n’ont pas fait afficher les avis de mobilisation . Cependant le dénuement n’empêche pas la majorité des appelés à rejoindre les dépôts, ce qui cause des soucis au gouvernement. Comme de nombreux gardes n’ont pas d’uniforme, Carnot estime à 44 millions les dépenses liées à cet effet. De son côté, Mollien conclut que de nombreux départements ont déjà fourni plus que leur capacité tandis que d’autres n’ont rien donné. De toute façon, le gouvernement n’a pas d’argent et, pour le moment, il n’est pas en mesure d’en emprunter. Concernant le rappel des anciens militaires, les résultats sont au-delà de toute espérance puisque 74 136 d’entre eux, sur les 27 500 que Napoléon avait envisagés, sont partis des départements pour rejoindre leur poste . Il semble que la vénération qu’ils portent à leur chef explique en partie cet engouement spontané. Comme le disait Victor Hugo, c’est la chair à canon amoureuse du canonnier. Dans les faits, il y a beaucoup d’anciens militaires qui n’arrivent tout simplement pas à subvenir à leurs besoins. « Je sais que plusieurs de ces officiers n’ayant obtenu qu’une faible pension, et d’ailleurs sans fortune, ont dû se livrer à des travaux pénibles, ou reprendre leur ancienne profession pour améliorer leur existence. Il en est même qui, depuis le retour de Votre Majesté, ont demandé à être remis en activité, et qui n’ont pu l’obtenir, le nombre des officiers disponibles étant pour le moment au-dessus du besoin. » 

Dans beaucoup de cas, surtout après avoir passé de nombreuses années dans l’armée, les vétérans éprouvent de la difficulté à se réinsérer dans la vie civile. Ils ne comprennent pas qu’après avoir sacrifié leur vie sur les champs de bataille, la société dans laquelle ils vivent n’ait pas davantage de reconnaissance à leur endroit. Ayant été des officiers et des sous-officiers, ils n’ont plus le pouvoir ni le prestige qui étaient les leurs dans l’armée. Dans le cas qui nous occupe, la frustration est d’autant plus grande qu’ils sont obligés de se réunir en secret pour parler de leurs exploits. Le gouvernement de Louis XVIII, sans dire ouvertement qu’ils sont des criminels pour avoir servi l’usurpateur, le pense très certainement. Retourner dans l’armée, surtout pour les officiers, c’est retrouver un univers où ils seront appréciés et respectés. Mais beaucoup d’entre eux devront se résigner à l’attente car les budgets militaires, comme nous le verrons plus loin, sont très limités. L’armée française n’est plus celle de 1805 ni celle de 1812. D’ailleurs, c’est l’une des raisons pour lesquelles Napoléon retarde la conscription.

On sait également que la situation politique ne le permet pas. De fait, en accord avec Davout, il cherche des moyens pour ne pas prononcer le mot de conscription dans les documents officiels. Cela est d’autant plus problématique que Louis XVIII l’a abolie par l’article XII de la Charte royale. Dans son rapport présenté le 5 mai 1815, Davout estime que la classe 1815 représente un potentiel de 280 000 hommes. Mais en soustrayant les gens mariés, les réformés et ceux dont la taille n’est pas réglementaire, on arrive à un nombre de 140 000 hommes mobilisables . Or, comment équiper ces hommes alors qu’on n’arrive pas à faire le nécessaire pour tous ceux qui sont déjà incorporés ? De toute façon, Napoléon sait qu’ils ne seront pas utilisés pour la campagne qu’il prépare en Belgique. Lorsqu’il reviendra, victorieux bien entendu, il aura de facto les ressources nécessaires pour les incorporer. Mais en attendant, la pilule doit passer. Là-dessus, Davout a son idée : « Il n’y aurait qu’à changer la chose de nom et à déclarer que tous les jeunes gens, entrés dans leur vingtième année depuis le 1er janvier dernier, feront partie de la garde nationale et seront dirigés sur les dépôts de l’armée, avec promesse d’être libérés, la guerre finie. » 

Le 23 mai 1815, le projet est présenté en séance du Conseil d’État dont les membres rétorquent d’emblée que la levée d’hommes est une compétence du pouvoir législatif . Cependant Napoléon ne peut attendre la réunion des Chambres, car en plus de grossir les rangs de l’armée, il faut prévoir le remplacement des pertes que causera la prochaine campagne. Afin d’emporter la décision, il propose que les conscrits soient assimilés aux militaires en congé. Dans ces conditions, nul besoin d’un décret pour procéder au rappel. Une mesure administrative suffira . Son idée est adoptée. Le 3 juin, Davout envoie les ordres à cet effet. La conscription de 1815 est en marche . Une semaine plus tard, il rapporte que 46 419 soldats sont rassemblés dans les chefs-lieux des différents départements et prêts à partir pour les dépôts . Avec la correspondance de quelques préfets à l’appui, Henri Houssaye signale avec enthousiasme « l’engouement » des conscrits pour servir la cause. C’est peut-être vrai. Mais il oublie de signaler que les normes d’enrôlement ont été considérablement abaissées. À la veille de présenter son projet de conscription à l’Empereur, soit le 21 mai 1815, Davout lui demande de fixer la taille pour les hommes de toutes les armes . La réponse est alors : « qu’il peut prendre les hommes de toutes les tailles, pourvu qu’ils soient bien conformés. Ces limitations sont bonnes pour les temps ordinaires et ne conviennent pas dans les circonstances actuelles » . Lorsqu’il exclut dans son premier rapport 80 460 hommes pour défaut de taille, il sait qu’ils font déjà partie du bassin mobilisable. En conséquence, contrairement à ce qu’il écrit en marge de ce même rapport, la conscription touche 220 000 hommes et non 140 000. Mais pour parvenir à mobiliser une telle masse, il faut trouver de l’argent.

La réalité budgétaire pousse Napoléon à l’emprunt…

La situation financière que trouve Napoléon à son retour au pouvoir n’est guère encourageante. Il n’a plus les ressources des années précédentes et, de fait, le ministre des Finances, Gaudin, constate que les recettes de l’État ne sont que de 618 millions de francs . Sur cette somme, 200 millions sont assignés aux dépenses militaires, ce qui est loin d’être suffisant pour faire face à la menace extérieure . Dans un rapport qu’il remet à Napoléon, Davout estime les besoins financiers à 298 millions. Pour le moment, la caisse est vide. Avec la dissolution de la Maison militaire du roi, qui devrait rapporter environ 20 millions de francs, Davout pourra payer une partie de la solde due aux troupes. Avec cette première tranche, il gagne environ deux mois car, pour l’année en cours, les nécessités à cet effet s’élèvent à 133 886 405 de francs, ce qui donne 11 157 200 francs par mois . Même si les revenus doivent entrer graduellement dans les coffres de l’État, pour le moment, il manque 198 millions afin de pourvoir aux dépenses de l’armée. En plus des 98 millions supplémentaires proposés par Davout, Napoléon annonce à Gaudin, le ministre des Finances, qu’il faudra 100 millions de plus. Le budget de la guerre passe donc de 200 millions à 400 millions de francs. Afin de trouver l’argent manquant, Napoléon envisage d’abord de couper dans les autres ministères : « Vous ne devez pas vous dissimuler que, dans la circonstance actuelle, l’accroissement que je suis obligé de donner à l’armée exigera un supplément de 100 millions. Calculez donc notre budget pour la guerre sur le pied de 400 millions. Je pense que tous les autres budgets pourront être diminués, vu que les ministres se sont fait accorder beaucoup plus qu’ils n’auraient réellement besoin. » 

Cette mesure ne donnera pas les résultats escomptés. En fait, c’est grâce à l’augmentation des ventes de bois, des droits de douanes et des contributions indirectes sur les produits de luxe, que Napoléon parvient à obtenir 38 262 000 francs de plus. À l’échelon des recettes fiscales, ce sont là les seuls revenus supplémentaires dont il peut disposer . Dans l’état actuel des choses, et cela d’autant plus que la perception est rendue difficile en raison des troubles qui animent les départements de l’Ouest, la fiscalité du pays ne peut pas supporter le poids des dépenses militaires. En conséquence, si Napoléon ne trouve pas de nouvelle source de financement, le réarmement risque de provoquer un déficit de 300 millions de francs . Pendant quelque temps, il analyse la possibilité d’augmenter les impôts et les taxes. Mais, par crainte de s’aliéner le peuple, il renonce rapidement à cette idée. D’ailleurs, afin d’augmenter son niveau de popularité, il supprime le droit de circulation sur les boissons, l’exercice à domicile et les droits d’entrée sur les liquides dans les communes de moins de 4 000 habitants . Pour compenser l’annulation de ces revenus, il compte se tourner vers les entrepreneurs qui exploitent les forêts, dont certains n’ont pas encore payé ce qu’ils doivent à l’État. En outre, comme il le recommande à Gaudin, il souhaite faire augmenter les ventes de bois. De cette opération, Napoléon compte tirer pas moins de 300 millions de francs. Bien sûr, ce sont là des estimations qui s’établissent sur le long terme et, par conséquent, la majorité des sommes envisagées doit lui parvenir après la campagne de Belgique.

En attendant que tous ces projets se concrétisent, la chance lui sourit de nouveau. Après son entrée aux Tuileries, il découvre une encaisse de 40 millions en bons et 30 millions en numéraire que le baron Louis, le ministre des Finances de Louis XVIII, a omis d’emporter avec lui lors de sa fuite. Même si elles arrivent à point nommé, puisque Davout a déjà passé des contrats avec les munitionnaires et les fournisseurs dans les départements, ces sommes s’avèrent insuffisantes pour faire face à l’ensemble des dépenses militaires. En désespoir de cause, Napoléon permet à Gaudin de négocier 3 600 000 francs de rente de la Caisse d’amortissement à l’étranger. Avec le concours du financier Ouvrard, cette opération rapporte 40 millions de francs nets de tout escompte . Les dépenses allant de façon croissante, Napoléon envisage, malgré son aversion manifeste pour cette solution, de recourir à un emprunt de 200 millions de francs . Là aussi, les résultats s’avèrent décevants. Le gouvernement a d’abord pensé emprunter une première tranche de 100 millions dans des banques privées dont les sièges sociaux sont situés en Angleterre. Cependant en raison des coûts financiers et politiques que pourrait entraîner cette affaire, la décision est prise de regarder vers d’autres sources. L’autre tranche serait faite auprès des propriétaires . La chose est cependant risquée, car elle rappelle les politiques économiques du Directoire. Mais même si c’est notamment ce genre de procédé qui a provoqué la chute de ce dernier gouvernement, Napoléon ne rejette pas cette idée pour autant. Dans son esprit, il suffit de la présenter au bon moment et, à cet égard, la date du 19 juin lui semble propice. À ce moment, la campagne contre les Prussiens et les Anglais aura commencé depuis quatre jours et, si tout se passe comme prévu, l’armée française séchera ses bottes dans Bruxelles. Comme après toutes ses victoires, l’émotion fera le reste. Son calcul n’est pas erroné, car le président de la Chambre des députés, Lanjuinais, adversaire déclaré de Napoléon, écrit à Joseph après avoir appris la victoire de Ligny pour lui assurer que, « dans le corps législatif, l’Empereur n’a que des admirateurs et des amis intrépides dont même les plus grands revers n’ébranleront pas le dévouement » . D’ailleurs, le lendemain de la bataille de Waterloo, alors que tout le monde demeure sur l’impression de la victoire de Ligny, le budget présenté aux Chambres comprend un projet d’emprunt forcé de 150 millions. Tous les contribuables devront y souscrire pour une somme équivalente au montant de leurs taxes foncières et mobilières. Même si cette mesure risque de provoquer la révolte des libéraux et cela, malgré la victoire acquise récemment sur les Prussiens, Napoléon n’a guère les moyens de procéder autrement. Pour le seul mois de juillet, Davout estime les dépenses à 72 millions de francs, alors qu’en 1805, pour des effectifs de beaucoup supérieurs, la Grande Armée coûtait 21 millions par mois. Cependant le risque est calculé, car ces mêmes libéraux n’oseront pas s’opposer à cette mesure si l’armée et son chef remportent des victoires. Ils pourraient perdre toutes les concessions constitutionnelles qu’ils lui ont arrachées, ce qui lui permettrait de se tourner vers la dictature. Somme toute, cette démarche d’emprunt vient tout simplement confirmer la thèse que la campagne en Belgique fut, dans son essence, engagée pour des motifs politiques et économiques, ce qui donne raison à Madame de Staël lorsqu’elle écrivait : « Si l’Empereur a une première victoire, l’orgueil national fournira à son vengeur toutes les ressources d’hommes et d’argent qui lui seront

Comme par les années passées, la gloire reste le meilleur soutien de Napoléon. Mais, en attendant de faire tonner le canon et de remporter une première victoire, il a recours à la vente de bons du trésor, aux réquisitions contre reconnaissance de dette, à la vente de biens des communes, à la vente des bois de l’État, à la Banque de France ainsi qu’à la Caisse d’amortissement. Par ailleurs, il maintient les centimes de guerre qui doivent rapporter dans les coffres de l’État une somme de 60 millions de francs . Bien qu’ils lui permettent de procéder à la reconstitution de l’armée sans véritablement recourir au déficit, ces moyens ont des effets pervers . En moins de trois mois, la France voit sa dette publique passer de 123 millions à 639 millions de francs, ce qui équivaut à la dette que Napoléon a laissée à la France lors de sa première abdication. Son intérêt à remporter la victoire est donc grand.

Bilan des efforts de Napoléon et de Davout.

Dans ses Mémoires, Napoléon prétend avoir voulu augmenter les effectifs de l’armée à plus de 800 000 hommes et, cela, dès le 1er octobre 1815 . Pour sa part, Henry Houssaye écrit que la chose n’était pas impossible : « Quand Napoléon disait que le 1er octobre l’armée se serait élevée à 800 000 hommes, il ne se faisait pas tant d’illusion. »  Or, cela est conditionnel à la victoire que Napoléon pense être en mesure de remporter en Belgique car, dans les faits, on le sait, la réalité budgétaire de 1815 ne suit pas ce genre d’estimations. En fait, il faut savoir qu’un soldat coûte annuellement 700 francs à l’État. Si on fait le calcul, l’entretien pour une telle armée lui coûtera environ 520 millions de francs et cela uniquement pour l’année 1815. On comprendra que ce chiffre ne tient pas compte des coûts liés au remplacement du matériel ni à son acquisition.

Au début de juin 1815, Napoléon a sous la main 491 425 hommes, dont 268 801 pour la régulière et 222 624 pour les auxiliaires, ce qui comprend la garde nationale, les gardes-côtes, les gendarmes, les fusiliers marins, les fusiliers vétérans, les douaniers, les militaires retraités, les canonniers de la marine, les canonniers vétérans, les canonniers sédentaires et les partisans des corps francs . Sauf pour les corps francs, qui doivent se servir sur l’ennemi, il est impératif d’équiper tous ces hommes. En 1805, afin d’assurer les coûts logistiques d’une armée de 449 000 soldats, Napoléon lui avait réservé la somme de 272 142 200 de francs. À cette époque, la France disposait de la rive gauche du Rhin, de la Belgique et du Nord de l’Italie. Pour l’année 1815, à peu de chose près, géographiquement limité à l’hexagone d’aujourd’hui, l’Empire n’a plus les ressources fiscales et financières pour payer l’ensemble des équipements qu’il faudrait à une armée de 800 000 soldats. À l’inverse des autres corps qui gardent les frontières, seule l’armée du Nord, alors composée de 124 000 soldats, possède la presque totalité de ses équipements. Dans ces conditions, la situation logistique de l’ensemble de l’armée impériale est d’autant plus préoccupante que les fournisseurs, toujours sous le choc de la mesure prise par Louis XVIII d’effacer les dettes contractées par l’Empire suite à la première Restauration, ne font plus crédit. Pour Napoléon, la victoire est nécessaire afin de ramener la confiance et c’est pourquoi, encore une fois, il doit périr ou  gagner par la fortune des armes. L’offensive est pour lui la seule issue. C’est la campagne de Belgique et le désastre de Waterloo.

Pascal CYR.

Source : Pascal Cyr, « 1815 : réalité financière de la reconstruction de l’armée », Revue historique des armées, 260/2010. http://rha.revues.org/index7057.html

 

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( 20 janvier, 2014 )

Les ITALIENS dans la GRANDE-ARMEE en 1812…

La campagne de Russie et le patriotisme italien.

Après avoir insisté sur l’importance des caractéristiques politico-militaires des trois Italie napoléoniennes (royaume d’Italie, royaume de Naples et départements intégrés dans l’Empire français), l’article analyse la participation de l’armée du royaume d’Italie à la campagne de Russie, en comparaison avec la campagne d’Espagne, à travers trois aspects principaux : a) le cadre militaire, b) le rôle – dans le cadre militaire – du patriotisme italien, c) la mémoire de la guerre. Se trouvent ainsi soulignées les contradictions entre le patriotisme des officiers italiens, dans une large mesure subordonnés au culte de Napoléon et aux valeurs et aspirations professionnelles, et la tendance de la mémoire commémorative italienne de considéreLes ITALIENS dans la GRANDE-ARMEE en 1812... dans HORS-SERIE Italie-228x300r la campagne de Russie comme un évènement tragique, isolé, et de fait privé d’une retombée politico-militaire sur la renaissance dela Péninsule, contrairement à l’épisode espagnol.

En 1828 fut publié, à Florence, un livre au titre interminable : « Observations, ajouts, éclaircissements, amendements et considérations historico-militaires sur l’œuvre de Monsieur le cavalier Vacani intitulée Histoire des campagnes et des sièges des Italiens en Espagne ». L’une des critiques adressées par Antonio Lissoni, l’auteur, à Camilo Vacani, était de ne pas avoir pris en considération les Italiens dans leur ensemble, mais uniquement ceux qui appartenaient à l’armée du royaume d’Italie, qu’on appelait alors « italicci » (les Italiques). Ainsi, par exemple, le 113e régiment de l’armée française « était composé dans sa totalité de Toscans et de Parmesans », et le 115e, « de Piémontais et de Génovais, etc. » . En reconnaissant, cela va de soi, la validité des arguments de Lissoni et de Pietro Colletta, qui, dans les pages de l’Anthologie s’était déjà élevé contre l’acception réduite du génie autrichien par le « seigneur cavalier » ; j’ai été choqué par la confusion de Vacani entre Italien et Italique.

Au moins deux points de vue peuvent justifier ce choix. Bien que pour reconstituer la participation de l’armée italique à la campagne contre le tsar Alexandre, il soit possible de faire appel à un texte d’information et de réglementation tel que Gli Italiani in Russia nell 1812 (Les Italiens en Russie en 1812) de Giroldano Capello – où l’on rappelle la contribution napolitaine à la guerre, et d’autres recherches plus récentes relatives au corps commandé par Eugène de Beauharnais ; aucune étude n’existe sur les milliers d’Italiens, encadrés par l’armée française , qui participèrent à la guerre. Le point de vue italique, d’autre part, permet de prendre une distance avec la tendance, qui prévaut dans l’historiographie de la péninsule vers la fin de la Restauration, consistant à associer étroitement les guerres de la Révolutionet de l’Empire avec l’affirmation du patriotisme italien, et à brouiller – sinon à effacer – les frontières des trois Italies napoléoniennes (le royaume d’Italie, le royaume de Naples et les départements annexés à l’empire français). Cela s’est produit notamment en 1940, lorsque le général Nicolò Giacchi a insisté sur le fait qu’en Russie, « des Italiens du septentrion, du centre et du midi » s’étaient retrouvés, « pour la première fois réunis dans une entreprise commune » (en fait, cela s’était déjà produit en Allemagne et en Espagne) et sur « l’insouciance de ces gens qui », au début de la campagne, « marchaient sûrement et sereinement pour servir l’Empereur, mais, surtout, pour la gloire de l’Italie » .

On gomme de la sorte une dialectique idéologique qui, à l’intérieur de chacune des trois Italies napoléoniennes, assumait nécessairement des caractéristiques différentes, voire totalement divergentes. Le cas du Piémont est à ce titre éloquent. La réaction à la politique d’assimilation promue parla Franceimpériale fut au moins double : tandis que certains se réfugiaient dans le culte des traditions militaires et politiques subalpines brutalement balayées par les Français, d’autres manifestaient une opposition farouche – et pas seulement sur le plan linguistique et culturel – à cette tentative d’effacer les traits italiens – leur importance se révélant précisément parce qu’ils étaient menacés .

Quant au royaume d’Italie, les moyens d’y répondre se trouvaient de facto limités dans la mesure où le patriotisme italien était, du moins aux doses homéopathiques autorisées par le régime napoléonien, un élément indispensable de l’idéologie officielle de l’État. Mais, comme nous le verrons bientôt, ceci n’impliquait pas nécessairement que les officiers du corps de Beauharnais affectés en Russie se soient battus « plus que quiconque pour la gloire de l’Italie ». Quant aux soldats, leurs rangs ne devaient pas être « remplis d’espoir », si l’on en juge d’après les quelque quatre cents hommes (3 % des forces) qui avaient déserté avant même quela Grande Armée, commandée par le général Domenico Pino, arrivât en Pologne .

Je pense qu’il vaut mieux ne pas considérer la campagne de Russie isolément, mais la rapprocher dialectiquement de celle d’Espagne, dont les traits fondamentaux, au-delà des quelques différences évidentes, sont souvent mis en parallèle. Je m’arrêterai en particulier sur quatre aspects de la campagne de 1812 contre le tsar, qui peuvent s’éclaircir en les comparant au cas espagnol : le cadre militaire ; le cadre politique ; le rôle, à l’intérieur de celui-ci, du patriotisme italien et la mémoire de la guerre.

Les guerres napoléoniennes d’Espagne et de Russie se sont déroulées dans des contextes distincts et avec des modalités très diverses mais, du point de vue militaire, la raison de leur échec fut essentiellement la même. Géographiquement, les deux théâtres ne pouvaient pas être plus éloignés : d’une part la péninsule Ibérique, où la mer et la montagne jouaient un rôle important, et de l’autre, l’interminable plaine continentale dela Russie. En Espagne, l’armée conduisit fondamentalement une guerre de positions qui, si elle opposait parfois les Français et leurs auxiliaires à l’armée régulière anglaise ou espagnole, les contraignit en règle générale à combattre des groupes de partisans.

Le contraste est net entre cette guérilla espagnole et la «grande guerre » qui avait pour théâtrela Russie et pour protagoniste la Grande Armée. Napoléon, qui était resté très peu de temps en Espagne, déléguant ensuite la gestion du conflit à ses maréchaux, allait être au contraire en Russie à la tête de son armée pratiquement jusqu’à la dernière battue de campagne. Contre le tsar,la Grande Armée fit une guerre de mouvement ou, plus exactement, un mouvement par étapes forcées, aussi bien lors de la poursuite illusoire de l’armée russe que lors de l’angoissante retraite de Moscou.

L’élément géopolitique rapprochait toutefois, dans une certaine mesure, les deux théâtres. En outre, que ce fût en Espagne ou en Russie, Napoléon avait été contraint de tenir compte d’un cadre interne très hostile ou, en tout cas, largement défavorable. La péninsule Ibérique était entourée de mers contrôlées par les Anglais, tandis que la population était dans une grande majorité opposée aux Français. Quant à la campagne de Russie, « le nouvel et vaste empire d’Occident » – c’était ainsi que Vacani appelait l’empire napoléonien – elle laissait entrevoir des signes de faiblesse, après que le prince héritier de Suède et maréchal de France, Jean-Baptiste-Jules Bernadotte, se fut rangé du côté du tsar. Napoléon ne pouvait pas compter sur ses anciens ennemis tels que l’Autriche etla Prusse, devenues alliées par la force des choses. En outre, en Russie,la France ne jouissait de la sympathie que d’une élite intellectuelle restreinte.

Les deux conflits se soldèrent par un bilan plutôt négatif. Dans le cas de l’armée italique en Espagne, près de deux tiers des troupes envoyées par le royaume furent perdues, tandis qu’un nombre très limité de soldats, partis d’Italie, revinrent de Russie, probablement un sur vingt-quatre ou un sur vingt-cinq. Il est vrai que la défaite en Espagne fut diluée dans le temps, tandis que la défaite en Russie se consuma au cours des quelques semaines qui suivirent la chute de Moscou, pendant ces « journées d’horreur » relatées quelque trente années plus tard par Bartolammeo Bartolini, tant sa rapidité et sa brutalité en firent un événement extrêmement traumatisant.

Sur ces deux théâtres, ceux qui tombèrent au front furent relativement peu nombreux : il y eut peu de vraies batailles et, qui plus est, celles-ci ne se conformèrent pas au modèle «classique» napoléonien – autrement dit, celui d’une bataille rangée du type Marengo ou Austerlitz… Ce fut donc dans les deux cas un échec stratégique, plutôt que tactique, dans la mesure où les Français avaient toujours été contraints d’affronter, au-delà de la diversité des contextes géographiques et des conditions climatiques, une guerre d’usure. La défaite stratégique fut à la fois la cause et la conséquence d’un échec logistique.

« Le pain va avant tout », avait fait remarquer, avec justesse, Napoléon à Eugène de Beauharnais le 8 janvier 1812 , en pleins préparatifs pour l’imminente deuxième guerre de Pologne (ainsi l’avait baptisée l’Empereur en personne dans son manifeste du 22 juin, où il annonçait le début du conflit avec le tsar ). Mais Napoléon, soucieux de ravitailler son armée et de lui donner les moyens nécessaires à une campagne régionale, n’avait pas prévu de retard. Celui-ci allait s’avérer désastreux pour sa stratégie, fondée sur un déploiement rapide des troupes (et par conséquent sur une logistique la plus « légère » possible et donc largement alimentée par les ressources des territoires occupés). Cette stratégie ne pouvait s’imposer sur des théâtres comme l’Espagne etla Russie, pays qui avaient en commun une pauvreté « naturelle » du sol, aggravée par la politique de la terre brûlée adoptée par le tsar en Russie et pratiquée spontanément par la population en Espagne.

Se nourrir, se ravitailler, se soigner : ce triptyque résumant les multiples exigences de la logistique n’était plus au centre des préoccupations de Napoléon, qui, au contraire, s’était reconnu dans la maxime « L’intendance suivra » 1. En Espagne, et surtout en Russie, l’intendance, qui même en Italie et en temps de paix avait d’énormes difficultés à rendre décente la vie militaire, n’avait pas réussi à répondre aux exigences des troupes mobilisées. L’intendance, en particulier dans les plaines de Sarmatie, s’était laissée distancer physiquement par une Grande Armée qui, justement parce qu’elle était mal nourrie, mal ravitaillée et dont les hommes étaient mal soignés, fut décimée lors d’une avancée à laquelle Napoléon avait imposé un rythme trop soutenu.

L’accent est toujours mis sur la tragique retraite de Moscou, au cours de laquelle mourut, ou, pour les plus chanceux, étaient capturés dans les rues, la grande majorité – plus des six septièmes – des troupes avec lesquelles Napoléon avait occupé l’ancienne capitale russe. Mais il convient aussi de rappeler que les quelque cent mille hommes avec lesquels l’Empereur avait rejoint Moscou représentaient à leur tour approximativement un septième dela Grande Armée originelle ; près de cinq cent mille hommes avaient été abandonnés par une bonne partie de celle-ci, sans pouvoir espérer être récupérés par la suite. Ce fut donc paradoxalement, pendant l’avancée triomphale au cœur de l’empire tsariste que Napoléon avait posé les prémisses de sa bruyante débâcle finale.

Politiquement, les guerres d’Espagne et de Russie eurent comme dénominateur commun leur caractère impérial. Dans les deux conflits, le moteur fut la logique expansionniste du « nouvel et vaste Empire d’Occident ». Dans les deux cas, la conception dynastique qu’avait Napoléon de son empire joua un rôle important. La couronne d’Espagne fut donnée à son frère Joseph ; un rôle majeur – le commandement des deux armées auxiliaires confié dans l’organigramme original dela Grande Armée – fut attribué à son frère Jérôme, roi de Westphalie, et à son beau-fils Eugène, vice-roi d’Italie. Le choix de ces deux hommes, dont les aptitudes militaires n’étaient pas unanimement reconnues, ne laisse aucun doute sur la volonté dynastique de l’Empereur.

La phase préliminaire de la campagne de Russie a reflété fidèlement la nature despotique de l’empire napoléonien ou, plus précisément, sa tendance à faire en sorte que le militaire prît le pas sur le politique. Napoléon avait planifié la campagne depuis le printemps 1811, mais avait demandé à Eugène de garder le secret le plus total sur la mobilisation, y compris auprès de son beau-père, le roi de Bavière. Quand, après janvier et février 1812, le corps italien d’observation commença à se concentrer dans le Veneto, la destination finale leur restait toujours inconnue ; dans un premier temps, le bruit « de notre départ vers la Turquie » avait néanmoins circulé, mais les soldats en « ignoraient la raison », comme allait en témoigner De Laugier, même lorsqu’ils furent mobilisés à côté de l’Allemagne , fin février ; ce ne fut qu’en mai qu’ils acquirent la conviction que « nous ne sommes pas venus jusqu’ici sans raison, et par conséquent nous ferons la guerre contre les Russes » .

Dans le royaume d’Italie, le silence fut aussi longtemps maintenu quant à la campagne qui se préparait. En mars 1812, l’abbé Luigi Mantovani écrivait dans son journal : « Des défilés continuels de troupes et expéditions d’artillerie et de munitions, sans bruit, soit de Milan, soit de celles qui viennent de France. Aucun journal local ou étranger n’en dit mot ; pas un seul signe sur la possibilité d’une guerre.» Autrement dit, la propagande ou, si l’on préfère, la communication politique, fut considérée superflue, aussi bien à la ville qu’à la campagne : dans aucun des deux cas, il n’avait été jugé nécessaire d’obtenir un consensus, et la discipline avait été estimée à elle seule comme suffisante.

« Quel est l’honneur et l’intérêt qui peuvent inciter l’Italie à faire la guerre à autrui ? », se serait interrogé Lissoni en 1814, à demi-mots cette fois, à propos de la guerre d’Espagne. Et de se demander : « Participe-t-elle à sa conquête ou, en faisant semblant d’y participer, améliore-t-elle sa propre condition ? » Je ne suis pas sûr que les militaires italiens qui avaient pris part à la campagne de Russie, se soient posé une telle question. La propagande russe ne se l’était pas posée non plus, lorsque, vers la mi-juillet, elle diffusa des tracts adressés aux « soldats italiens », les invitant à déserter « en masse ». Les manifestes utilisaient des arguments directs contre Napoléon et son régime de « tyrannie militaire », mais ne se servaient nullement du patriotisme italien pour l’opposer à l’impérialisme français.

Au contraire, le problème fut affronté, et pour ainsi dire résolu avec virtuosité, dans la réponse d’« un soldat italien » au document russe : « Vous avez peut-être cru que, pour appartenir à une nation régénérée depuis peu de temps, nous n’aurions pas récupéré cette dignité et cette valeur caractéristique, immortelle, de nos pères ? (…) Vous avez eu tort, l’amour de la patrie ne s’est jamais éteint en nous ; en fait, il y a toujours eu une patrie dans nos cœurs, bien que nos fractions misérables ne l’aient pas fait apparaître aux yeux des autres. » Quant aux Français, ils étaient le modèle dont s’inspiraient les Italiens : ou plutôt ces derniers avaient démontré, selon l’anonyme « soldat », « à Austerlitz et à Friedland surtout, qu’ils étaient dignes de combattre, d’émuler et de dépasser, si possible, les meilleurs soldats au  monde » .

La nation italienne et Napoléon n’étaient pas « antagonistes », mais plutôt complémentaires, puisque c’est grâce à l’Empereur que la « patrie de fait » est devenue une patrie de droit. Ce n’est pas par hasard si, le 31 juillet, au cri de « Vive l’Empereur ! Vive l’Italie ! », les chasseurs italiens partirent à l’assaut des positions russes sur la Dwina occidentale. Napoléon Ier, roi d’Italie et suprême commandant militaire, – reprenant quelques-uns des innombrables vers apologétiques publiés ces années-là – le « sire des armes », « le Fort » qui « au champ des armes/à tous appelle à la victoire » , croyait à la quadrature du cercle : honneur, carrière, patrie, nation appartenaient, à ses yeux, à la même chaîne de valeurs.

Qui plus est, le culte de Napoléon servait à justifier le rôle à la fois glorieux et subalterne des Italiens dans la Grande Armée.Quand les troupes italiennes franchirent le Dniepr, « bien qu’étant les auxiliaires d’une grande nation, et par conséquent sans être les agents principaux du drame actuel », avait écrit De Laugier, « nous n’avons pas pu éviter un mouvement d’orgueil à l’idée qu’on allait le traverser ». Selon Giacchi, en Russie « les Italiens ont montré en toutes circonstances qu’ils se considéraient des soldats dévoués à Napoléon, pas du tout dépendants des Français, mais plutôt leurs alliés ». En effet, en terre russe, les liens de vassalité qui unissaient constitutionnellement le royaume d’Italie à l’Empire français se trouvaient restaurés.

Néanmoins, la relation de dépendance n’avait pas empêché les militaires italiens engagés en Russie de faire en sorte que les Français reconnaissent en eux une égale dignité de combattants. Comme exemple, il faut citer l’épisode du 19 juillet, à Dokzsice, au cours duquel Pino exigea que les biscuits, trouvés dans un entrepôt russe, et tombés en possession d’une division française – faisant partie elle-aussi du IVe corps commandé par Eugène – fussent distribués équitablement dans sa division. Le vice-roi repoussa cette demande, jouant sur l’un des stéréotypes les plus répandus concernant le rapport entre les Italiens et les armes : « Messieurs, ce que vous souhaitez n’est pas possible et, si vous n’êtes pas contents, retournez donc en Italie, je n’ai que faire ni de vous ni des autres ; sachez que je ne crains ni vos sabres ni vos poignards.» Cependant, après que Pino lui eut répondu : « Puisque Votre Altesse ne veut pas rendre aux Italiens la justice qu’ils méritent, je vais l’obtenir de l’Empereur », le vice-roi décida d’agir dorénavant plus modérément. Ainsi, l’Empereur lui-même accepta, quelques jours plus tard, de rendre visite à la garde royale d’Eugène et témoigna aux Italiens une forme de reconnaissance au diapason du mythe véhiculé également par le manifeste du « soldat italien » [« Les Italiens sont courageux… Ils ont tellement de beaux souvenirs !… (…) et le sang des Romains qui coule dans leurs veines. »]

Force est de reconnaître que, pour Pino, Eugène ainsi que Napoléon, les valeurs ethniques et la conscience nationale, le sens d’appartenance au corps et le patriotisme ont influé, sur le champ de bataille, sur le comportement des Italiens (en particulier lors des batailles du 24 octobre à Malojaroslavec et du 3 novembre à Vjaz’ma), qui étaient ainsi poussés à « se battre et à dépasser même (…) les meilleurs soldats du monde ». Il importe toutefois de souligner que le nationalisme, bien qu’il puisse avoir joué un rôle conséquent dans la formation de l’identité collective, n’était pas, en général, au cœur des préoccupations des officiers italiens.

« La paix universelle, la domination du monde, les richesses et les honneurs, une réputation héroïque, merveilleuse : telles étaient les perspectives que notre vision ambitieuse essayait d’atteindre dans l’avenir incertain », écrivit De Laugier pour évoquer l’esprit dans lequel les Italiens se trouvaient au moment du franchissement de la frontière russe. Leurs regards étaient tournés vers « la composition de cette armée et ses institutions sages et disciplinées, l’apparat grandiose et imposant qu’on voyait partout et qui enflammait le cœur et l’imagination, vers notre éducation militaire, qui s’élevait/détachait au milieu de la victoire, et à la foi qu’on plaçait en notre chef » … et certainement pas vers la lointaine patrie. Une fois achevée la campagne de Russie, le capitaine Goffredo Belcredi révisa à la baisse sa « vision ambitieuse » en ne s’intéressant plus qu’à son statut d’officier, désireux qu’il était de pouvoir ajouter rapidement une promotion aux décorations qu’il avait reçues en septembre, ce qui lui permit de conclure qu’il avait « réalisé une campagne plutôt réussie, du moins par rapport à ceux qui ont tout perdu, sans avoir rien obtenu » .

De Laugier lui-même se plaignit, dans ces Concisi ricordi, « d’être rentré de la campagne de Russie » « assez misérable, nu, spolié, avec comme unique ressource quelques mois de solde », mais, ce qui lui pesait le plus était de n’être qu’« à peine adjudant-major et second lieutenant » . « Dans tous les pays », écrivit Lissoni en 1814, « l’armée connaît davantage la gloire que la liberté, et les soldats, que la guerre éloigne longtemps de leur patrie, ne sont plus des citoyens (…) et servent les généraux ainsi que l’État »31. Pour les Italiens aussi, qui s’étaient battus en Russie, la gloire, la carrière, le service avaient pris le pas sur la liberté, la citoyenneté et la patrie.

On constate, à la différence de l’expérience espagnole qui se prête à une relecture dans une perspective politico-militaire valable, que dans la perspective de la Restaurationou dans celle du Risorgimento – ou plutôt des divers Risorgimenti au centre des espérances de l’Italie –, que la campagne de Russie est restée dans la mémoire des Italiens comme un événement tragique. Pour eux, il s’est agi d’un échec héroïque duquel il était impossible de tirer une quelconque « leçon » pour l’avenir, si ce n’est de leur offrir une forme d’exaltation ubiquitaire du courage des Italiens, si chère à Lissoni et à De Laugier.

Si la campagne d’Espagne est restée au centre des réflexions politico-militaires de nombreux patriotes italiens, qu’il s’agisse de modérés comme Cesare Balbo et Gugliemo Pepe ou des révolutionnaires comme Carlo Bianco di Saint-Jorioz et Giuseppe Mazzini , celle de Russie a été, tout au plus, vaguement évoquée. Elle s’est inscrite comme l’un des épisodes du soulèvement de l’Europe contre Napoléon, mais en substance, n’a laissé de souvenir que chez ceux qui y avaient effectivement pris part. Outre De Laugier et Bartolomeo Bartolini, vont écrire, sur la campagne de Russie, Francesco Baggi – il a laissé une autobiographie inédite  – et Filippo Pisani – qui a tenté, en vain, de publier, en 1846, le chapitre de ses Mémoires relatif à la Russie, un texte basé sur son journal rédigé pendant sa captivité. À l’exception notable de De Laugier, qui a intégré les quatre tomes de : Les Italiens en Russie dans la première partie d’une œuvre monumentale intitulée Fastes et évènements de guerre du peuple italien de 1801 à 1815, et qui essaiera ensuite d’inclure la campagne de Russie à l’ « histoire militaire italienne », les autres vétérans de la guerre de 1812 ont cultivé une mémoire fondamentalement personnelle.

Bartolini, après avoir rédigé une autobiographie intitulée Le vétéran d’Orient, carrière militaire anecdotique du cavalier Bartolommeo Bartolini, écrite par lui-même , a raconté , aussi, sa participation à la campagne de Russie, dans deux ouvrages : Les journées de l’horreur  et Ma prison en Russie. Il paraît évident qu’il a certes exploité commercialement cet événement et frappé l’esprit d’innombrables lecteurs, moins par le fait de mettre en avant le courage des Italiens que par le caractère de « désastre » biblique de la campagne. À la différence de la guerre d’Espagne, qui devait offrir à l’Europe et à l’Italie un exemple polysémique des futures guerres nationales de libération, la campagne de Russie, malgré son caractère de guerre patriotique, est restée dans la mémoire des Italiens comme une véritable apocalypse. Ce fut pour eux un immense désastre, provoqué par le déchaînement des forces de la nature et de ses sauvages alliés incarnés par les Cosaques et les paysans ; autrement dit, un événement, somme toute, presque extérieur à l’histoire.

Piero DEL NEGRO.

Source : Piero Del Negro, « Les Italiens dans la Grande Armée », Revue historique des armées , 250 /2008. http://rha.revues.org/index171.html

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